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UNIVERSITE MONTESQUIEU BORDEAUX IV

Adolescents homosexuels et bisexuels : des « pantins »


entre les mains d'un « marionnettiste » nommé
domination masculine hétérosexuelle ?

MÉMOIRE DE DEUXIÈME ANNÉE DE MASTER

Sciences pour les métiers de l'enseignement, de l'éducation et de la formation

SPÉCIALITÉ : accompagnement pédagogique des adolescents, encadrement et pilotage de


projets éducatifs

PARCOURS : CPE

Responsables de la formation

Professeur Elisabeth DELCAMP

Professeur Jean-François DUPEYRON

Mémoire présenté par:

Johann SARRAZIN

à l'Institut Universitaire de Formation des Maîtres d'Aquitaine le 7 Juin 2011

Réalisé sous la direction du

Professeur Nicolas SEMBEL


« All the world's a stage,

and all the men and women merely players;

They have their exits and their entrances,

And one man in his time plays many parts... »

« Le monde entier est une immense scène ! Tous, hommes et femmes, des acteurs qui
jouent leurs sorties, qui y jouent leurs entrées ; chacun interprète maints rôle dans sa
vie! »

William Shakespeare, As You Like It (Comme il vous plaira), acte II, scène 7.

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TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION page 3

I. ANALYSE THEORIQUE ET EMISSION D'HYPOTHESES page 5

A) Une correspondance des scripts de souffrance : le même fil de douleur manipulé ? page
5

B) Un marionnettiste prénommé «domination masculine hétérosexuelle »? page


15

C) Une épée scolaire incapable de trancher les liens du manipulateur malgré


son devoir  ? page 50

II. ANALYSE EMPIRIQUE ET VALIDATION DES HYPOTHESES page 67

A) Clément, ou la vie déguisée page 67

B) Benjamin, ou le masque comme défense ponctuelle page 100

C) Caroline, ou le propre rôle joué page 109

CONCLUSION page 119

BIBLIOGRAPHIE-FILMOGRAPHIE-SERIOGRAPHIE page 122

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INTRODUCTION

Dès la naissance, l'être humain découvre le monde et il se construit ainsi de façon à se


découvrir lui même. L'adolescence est une période de construction identitaire très importante
en particulier au niveau de la découverte de nouveaux sentiments humains : l'amour que l'on
porte à nos parents se « déplace » vers un besoin d'aimer quelqu'un d'extérieur au cercle
familial. De plus, l'adolescence est aussi un moment où le besoin de découvrir son corps et
celui des autres est beaucoup plus fort qu'avant : c'est le passage d'une « sexualité » infantile à
une « libido » adulte. Enfin, c'est une période où les cercles socialisants se « passent le
relais »: on passe d'une socialisation surtout familiale à un processus d'intégration des normes
et valeurs où les amis et les amours sont les rouages essentiels. On précisera que le rôle de
l'École et des médias va lui aussi devenir de plus en plus important dans le processus
socialisateur des adolescents, ce qui n'a rien d'étonnant quand on voit le temps croissant qu'ils
passent dans ou devant ces institutions socialisatrices.

Ces multiples bouleversements psychologiques, biologiques et sociologiques expliquent très


clairement pourquoi l'adolescence est une période de trouble identitaire où l'individu est
confronté à des « situations » inconnues: ces changements de « repères » vont venir perturber,
mais aussi construire, le « chemin de vie » des adolescents car un « nouveau » monde va
s'ouvrir à eux. Ce « nouveau continent », avec ces nouvelles personnes, ces nouvelles idées,
ces nouvelles normes, etc... va venir se joindre au besoin croissant d'affirmation du soi de ces
jeunes adultes et l'individu va ainsi pouvoir se construire une identité tant personnelle que
sociale. On notera d'ailleurs que le suicide est la deuxième cause de décès chez les adolescents
en France selon l'INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) ce qui
démontre bien à quel point les « conflits intérieurs » qu'ils ressentent sont importants à cet âge
là.

On le voit donc bien, l'adolescence est une période de questionnement, de remise en question,
d'interrogation etc... quelle que soit l'orientation sexuelle des individus, mais peut-on pour
autant dire que c'est une période plus difficile à vivre pour les personnes homosexuelles ou
bisexuelles que pour celles hétérosexuelles ? Peut-on affirmer que les jeunes homosexuels ou
bisexuels n'ont pas les « mêmes choses » dans la tête que les adolescents hétérosexuels ? Y a-
t-il un « parcours commun » dans le cheminement de vie des adolescents bisexuels ou
homosexuels ?

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Et si leur adolescence se révèle plus douloureuse, pour quelles raisons est-ce ?

C'est à ces questions que nous essaierons de répondre en commençant par analyser
théoriquement cette problématique. Pour cela, nous allons nous immerger dans le sujet à l'aide
de témoignages lus dans des ouvrages ou d'histoires visionnées à l'écran, ce qui nous
permettra de dresser un premier constat et d'émettre les premières hypothèses. Ensuite, nous
tenterons de proposer des voies d'explications sociales à ce bilan en prêtant une attention toute
particulière au rôle du système scolaire. Enfin, dans une seconde partie, nous mettrons nos
hypothèses à l'épreuve du réel, de l'empirique, à l'aide d'entretiens réalisés avec des jeunes
homosexuels ou bisexuels ayant quitté très récemment le système scolaire, ceci afin de
pouvoir valider définitivement nos suppositions.

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I. ANALYSE THEORIQUE ET EMISSION D'HYPOTHESES

Afin de proposer des réponses à ces questions, il paraît indispensable de s'attarder longuement
sur la façon dont les jeunes homosexuels et bisexuels « vivent » leur sexualité vis à vis d'eux
mêmes mais aussi comment ils conçoivent le « genre ». Une fois le terrain « éclairci », nous
pourrons commencer à émettre des hypothèses sur le rôle de la société, et en particulier sur
celui de l'École, dans le processus de construction identitaire personnel et social des individus
non hétérosexuels.

A) Une correspondance des scripts de souffrance : le même fil de douleur


manipulé ?

Il est impossible, sans empathie, de comprendre ce que ressent un adolescent homosexuel et


c'est pourquoi, avant de tenter toute « théorisation », il est indispensable de lire des
témoignages du « vécu » de personnes homosexuelles ou bisexuelles afin d'essayer de
« saisir » toutes les émotions qu'elles ont ressenties. Pour cela, on se servira comme
références de 2 ouvrages principaux composés essentiellement de témoignages de jeunes
homosexuels: celui d'Élisabeth Thorens-Gaud (enseignante), « Adolescents homosexuels : des
préjugés à l'acceptation », sous titré « Aide aux parents, conseil aux enseignants, soutien aux
jeunes » aux Éditions Favre et le livre de Franck Chaumont, « Homo Ghetto. L'homosexualité
dans les cités rime t-elle avec la clandestinité? » aux Éditions Le Cherche Midi. Au-delà de la
lecture, nous utiliserons aussi les « archives » médiatiques car, malgré toutes les critiques que
l'on peut faire, les médias ont un formidable potentiel « emphatique » car ils sont capables de
nous « plonger » dans l'esprit des gens et ainsi de nous faire « vivre » la vie d'autrui. Une fois
ce travail effectué, on commencera réellement à se rendre compte de ce que l'adolescent
homosexuel ou bisexuel rencontre dans sa vie et que le jeune hétérosexuel, lui, ne croise pas.

Une des premières choses qui ressort de tous ces témoignages est le sentiment d'anormalité
que les personnes bisexuelles et homosexuelles ressentent vis à vis d'elles mêmes au fur et à
mesure qu'elles découvrent leur sexualité. Comme le dit François : «  Forcément que les
garçons qui ne se sentent pas attirés par les filles, ou les filles qui ne se sentent pas attirées
par les garçons vont se percevoir comme étant anormaux, mis à l'écart. ». Ainsi, on retrouve
systématiquement dans ces moments de vie un besoin de se conformer à la norme
hétérosexuelle comme le précise François : « Pas facile d'accepter son attirance pour les

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garçons, quand vos camarades vous considèrent comme quelqu'un d'anormal. Pour les faire
taire, je me forçais à sortir avec des filles. Mais cela me barbait d'aller les voir tous les
dimanches. ». Robin nous le confirme avec sa lettre : « A l'époque, quand je sortais avec
Stéphanie, je me sentais déjà mal à l'aise. J'ai été soulagé que notre histoire se termine. » et
«  Il annonçait ne plus vouloir se forcer à aimer les filles. ». Robin, toujours dans la lettre qu'il
écrit à ses parents, fait le même constat mais sur un autre point de « normalité » : « J'ai pensé
que je ne pourrai jamais être comme les autres, en ayant une femme et des enfants. ». Dans
ces deux témoignages, le sentiment d'anormalité vient à la fois du fait d'avoir des attirances
différentes mais aussi car leurs relations amoureuses ne pourront jamais avoir un objectif
« reproductif » comme celles des hétérosexuels. Cet attachement à la normalité malgré la non-
attirance sexuelle est une des thématiques que l'on retrouve chez de nombreux personnages
télévisés traitant du sujet du vécu de l'homosexualité vis à vis de soi : Vincent s'oblige à avoir
une petite amie alors qu'il sait qu'il est gay dans le film « A cause d'un garçon » ; Laurent
ressent le même besoin de conformité dans le film « Juste une question d'amour » ; David lui
aussi se force à sortir avec une fille dans la série « Fisica o Quimica » 1;. Majid lui aussi nous
livre un témoignage démontrant à quel point il veut être normal, par exemple lorsqu'il
explique qu'il a besoin d'être actif en tant qu'homme dans ses relations homosexuelles :
«  L'actif peut être pardonné car sa pratique sexuelle est dominante... Quand tu es actif, tu
domines, tu es plus fort. ». Cette quête de la « normalité » débouche souvent sur des troubles
identitaires comme on peut le voir avec Majid qui tantôt se défini comme homosexuel, tantôt
comme homophobe et les autres fois comme bisexuel.

La différence avec la norme se fait aussi ressentir selon ces personnes dans le fait que leurs
proches croient tous qu'ils peuvent changer, comme le souligne le père de Robin et Gilles à
propos de sa femme: « Elle est persuadée que nos fils peuvent encore changer, « redevenir
hétérosexuels ».. La logique de « changement possible » sous entend que les personnes
homosexuelles et bisexuelles ont un problème selon beaucoup d'hétérosexuels ce que nous
confirme Robin : «  J'espère qu'un jour, dans cinq ans peut être, mes parents réussiront à
apprécier mes qualités et à ne plus me considérer comme un problème. ». Cette façon
d'aborder l'homosexualité ou la bisexualité comme un problème sous entend qu'il y a donc des
solutions : c'est alors comme une maladie « guérissable ». On retrouve cette façon de
concevoir les sexualités non hétérosexuelles dans de nombreux médias : les parents de David
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dans « Fisica o Quimica » lui font consulter un psychologue qui prétend « guérir »
1
Saison 3 ; épisode 11
2
Saison 4 ; épisode 11

7
l'homosexualité ; les parents de Laurent dans « Juste une question d'amour » vont jusqu'à
bannir leur fils qu'ils considèrent comme un malade ; le père de Vincent dans « A cause d'un
garçon » pense lui que c'est quelque chose qui passera avec le temps car pour lui : « Ils se
sont juste trop amusés dans les vestiaires ».

Cette « différence » vis à vis des autres se ressent aussi dans le quotidien car les personnes
homosexuelles et bisexuelles semblent être fatiguées de devoir toujours se justifier sur leur
sexualité. Ainsi, François évoque sa fatigue de devoir toujours justifier du pourquoi il est gay:
«  Si j'avais été hétéro... je n'aurais pas besoin de me justifier constamment en expliquant
pourquoi je préfère les garçons. Les hétéros ne se demandent pas pourquoi ils aiment une
personne de l'autre sexe. Ben moi c'est pareil. ». Dans la série « Skins »3, Maxxie doit rendre
des comptes à son meilleur ami Anwar qui, se disant musulman pratiquant, lui reproche de ne
même pas avoir essayé avec une fille.

Autre point où les personnes interrogées se sont senties différentes : le rejet dont elles ont été
victimes ou qu'elles risquent de connaître. Il y a celles comme Manon qui, ne respectant pas
les codes des « genres », sont devenues la cible des moqueries des autres : « Je portais des
cheveux longs à l'époque, mais il paraît que malgré cela je n'étais pas très féminine. Bouc
émissaire de la classe, les autres élèves me surnommaient Robert. Je souffrais beaucoup de
cette situation. ». On retrouve le même témoignage chez Mathieu, 18 ans : « Je me
demandais par exemple pourquoi je jouais tout le temps avec les filles, pourquoi j'aimais bien
faire les boutiques... En plus, je n'aimais pas le foot... Les autres me mettaient constamment à
l'écart. ». Le rejet se manifeste aussi beaucoup au niveau sportif : ils semblent hors de
question pour certains hétérosexuels de se changer ou se doucher avec des personnes
homosexuelles ou bisexuelles comme le précise Manon : « Les filles refusaient même de se
changer devant moi dans les vestiaires. ». Dans le film « A cause d'un garçon », les membres
de l'équipe de natation, une fois la sexualité de Vincent révélée, refusent qu'il se douche avec
eux en lui indiquant : «  Il n'y a pas marqué vestiaire des filles ici. ». De la même façon, les
témoignages évoquent tous la peur d'être pris pour des « pervers » : « Les garçons... eux, se
sentent en danger en notre présence, car ils s'imaginent, selon le cliché fortement répandu,
que nous sommes obsédés par le sexe. », commente François. Robin, en parlant de son père,
fait le même constat amer : « Il pense tout de suite au côté sexuel de la relation, en oubliant
le côté affectif. », d'où son sentiment de colère. Ce rejet semble être très présent en milieu

3
Saison 1 ; épisode 6

8
scolaire comme le souligne Sarah 30 ans : « … La cour d'école refait un peu surface. Je
choisis donc à qui et comment je vais le dire, afin d'éviter les éventuelles réactions négatives
de gens trop fermés. ». Manon fait elle aussi le même constat : «  L'infirmière et le proviseur
ont aussi censuré un panneau sur le thème de l'homophobie. » ce qui démontre une certaine
volonté d'ostracisme de la part de l'administration scolaire. On retrouve aussi cette thématique
du rejet en milieu scolaire dans de nombreux films et séries : dans « A cause d'un garçon »,
Vincent en arrivant au lycée s'aperçoit qu'on a tagué « Molina est un pd, il suce de... » sur une
des vitres de son établissement ; dans « Fisica o Quimica » 4, Fred et David sont régulièrement
victimes des moqueries et méchancetés de leurs camarades de classe. Dans tous ces cas, le
rejet est violent mais il n'y a pas d'agression physique à proprement dit. Cependant, on
retrouve cette dimension dans certains témoignages.

Ainsi, comme le raconte François : «  Si j'avais été hétéro, je ne me serais jamais fait agressé
dans une rue passante de Paris comme cela m'est arrivé lors d'une promenade avec mon
ami.  ». Le père de Raphaël, 20 ans, a les même craintes : « L'homophobie en ville m'inquiète
beaucoup plus... Raphaël et son ami sont exubérants... Il faut se méfier quand même de
certaines situations qui pourraient devenir périlleuses, où ils risqueraient de se faire
tabasser. ». Cette thématique de la violence physique est régulièrement reprise dans les
médias : dans la série « Skins » 5, Maxxie est victime à répétition des « humeurs » des jeunes
de son quartier ; dans « A cause d'un garçon », un ami de Vincent que ses amis suspectent de
« mal orienter » leur pote est passé à tabac ; Fred et son ami se font prendre en embuscade et
rouer de coups par des néo-nazis qui ne tolèrent pas leur sexualité dans « Fisica o Quimica » 6.

La haine et la violence ne viennent pas forcément que de l'extérieur comme le note Manon :
«  En revanche, à cette époque, j'étais anormalement violente. ». Toute cette colère peut venir
de la personne elle même : ce mal intérieur semble ronger l'individu et déclencher envers lui
un sentiment de colère. C'est ce que Manon précise : « Intérieurement, c'est ce que je
ressentais : j'étais quelqu'un de mal.  » et on retrouve aussi cela dans le film « Presque rien »
où Mathieu qui, après avoir eu son premier rapport homosexuel avec son ami Cédric, le
repousse violemment car il est en colère de ce qu'il a fait avec lui.

Ce malaise se retrouve aussi dans les sentiments de solitude et d'isolement que les personnes
homosexuelles et bisexuelles semblent toutes ressentir. Ainsi Robin, dans sa lettre à ses
4
Saison1 ; épisode 5
5
Saison 2 ; épisode 1
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Saison 3 ; épisode 5

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parents évoque sa solitude : « Seul sur ce rocher, j'ai beaucoup pleuré, tant je me sentais seul
face à cette immense toile bleue. ». Sébastien, 20 ans, se souvient lui aussi de cette tristesse
qui découlait de son sentiment « d'être seul au monde » : « A l'école, mon état dépressif se
traduisait par une grande solitude et un isolement permanent dans la cour de récréation . ».
Quant à Nadir, 25 ans, il remercie internet car c'est grâce à cela qu'il a pu rencontrer des gens
comme lui qui l'ont fait se sentir moins isolé. Il nuance cependant ses propos quand il parle du
Marais qui est pour lui le ghetto des multiples ghettos : certes, il y rencontre des personnes
homosexuelles ou bisexuelles comme lui, mais ces mêmes personnes se subdivisent ensuite
suivant la classe sociale, l'origine ethnique... ce qui l'amène au final à se sentir quand même
seul. Il semblerait cependant que, même si deux personnes sont homosexuelles ou bisexuelles
et qu'elles ont eu à peu près le même parcours social, cela ne suffise pas à les rapprocher, bien
au contraire comme en témoigne Majid. Il nous raconte comment un jour il a « grillé » un
pote à lui avec 2 européens mais, au lieu de s'en faire un ami avec qui parler, ils ont tous deux
préféré s'éloigner l'un de l'autre car il y avait trop de méfiance, trop de peur que l'un raconte la
vérité sur l'autre. Le film « A cause d'un garçon » évoque lui aussi ce sujet car, détruit par
l'outing dont il a été victime, Vincent ne supporte plus de se rendre en cours et préfère rester
chez lui allongé dans son lit, feignant la maladie.

Face à cette impression d'incompréhension, on comprend aisément que le besoin de parler, de


« cracher » le morceau, soit une constante dans tous ces témoignages. Mathieu nous dit que :
«  Mon homosexualité... Très vite, j'ai ressenti le besoin de m'en ouvrir à mes amis » et que :
«  Dans ma jeunesse, je n'ai trouvé personne pour me soutenir et me donner des conseils. ».
Robin dans sa lettre évoque lui aussi cette nécessité qu'est le dialogue : « Ce secret me pesait
tellement sur la conscience, que j'ai décidé de tout raconter à ma maman d'accueil. Ça m'a
fait du bien d'être compris et accepté ainsi. ». Dans le film « A cause d'un garçon », Vincent
semble « libéré » d'un poids une fois que son meilleur ami et sa copine apprennent pour sa
sexualité ; il en va de même pour David dans « Fisica o Quimica » 7 lorsque tous ses proches
vont être mis au courant...

Lorsque la vérité semble être inavouable, le mal intérieur semble grandir et risque d'amener
l'individu vers une solution radicale : le suicide. En effet, même si ils n'ont pas franchi le cap,
heureusement, tous les individus interrogés avouent avoir déjà pensé mettre fin à leurs jours
comme nous le dit François : « Pendant cette période de questionnement, l'idée du suicide

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Saison 3 ; épisode 17

10
m'a parfois traversé l'esprit.  ». Sébastien nous le confirme : « A cette époque, il m'arrivait
parfois de ressasser des idées noires. Trop peureux, je ne serais jamais passé à l'acte. » et
Mathieu rempile : « J'ai pleuré toute la nuit. J'ai pensé au suicide. ». Le film « Presque rien »
évoque de façon éloquente la thématique du suicide chez les jeunes gays car il raconte le
parcours de douleur de Mathieu qui, rongé par sa sexualité et sa rupture, va tenter de mettre
fin à ses jours avant d'essayer de se reconstruire. On précisera que si la thématique du suicide
est récurrente chez les adolescents en général, on la retrouve de façon quasiment inéluctable
chez les jeunes homosexuels et bisexuels.

On retrouve aussi nettement dans les témoignages une certaine impression qu'ont les
personnes homosexuelles ou bisexuelles de « porter tout le poids du monde » comme le dit
Sarah : « Quel infâme secret je portais là ! Tout le poids du monde à mon avis. ». Nadir
évoque lui aussi cette sensation : « Au début, tu crois que t'es le seul pédé de tous les
quartiers, que tu as une grosse tare, que tu as tout le malheur du monde sur les épaules. ».
Incapable de communiquer sur leur sentiment et leur souffrance, les adolescents homosexuels
et bisexuels se sentent donc souvent totalement isolés, d'où cette impression de devoir
affronter seuls tous les « maux du monde ». La cinématographie regorge de films où l'on voit
des scènes avec des personnes homosexuelles ou bisexuelles incapables de parler et dans une
souffrance telle qu'elles semblent supporter toute la tristesse de l'humanité : Vincent se
tourmente dans son lit dans le film « A cause d'un garçon » et Mathieu fait de même dans
« Presque rien ».

Le principe de « double vie  » est lui aussi une thématique que l'on rencontre chez beaucoup
de personnes homosexuelles ou bisexuelles. Karim, un jeune de 19 ans habitant la cité de
Trappes, en est l'exemple parfait : «  Je me coule dans le moule, je parle le verlan.
Heureusement pour moi, j'ai une capacité d'adaptation hors du commun... ». Bien que se
sachant homosexuel et aimant le montrer, Karim ne peut tenir ce rôle dans sa vie de tous les
jours alors, tel un caméléon, il se fond dans le paysage afin d'éviter la rumeur et les ennuis qui
vont avec. Majid, un jeune homosexuel de 27 ans, habitant du quartier de la Reynerie, sait lui
aussi s'adapter parfaitement à son milieu : « Le plus chiant, dans une cité, c'est que quand t'es
discret, que t'emmerdes personnes, on te traite de fiotte. Pour avoir la paix, j'ai tout fait :
détention d'armes, braquage, cambriolage. ». Dans ce cas là, la double vie est poussée à son
paroxysme car elle conduit l'individu non pas à simplement user du double-jeu mais à se
mettre en danger lui-même. Toujours dans cette logique de double vie, il n'est pas bon de

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revoir ses amants d'un soir faire irruption dans sa vie de tous les jours comme nous l'explique
Majid : « Au départ j'ai eu des relations avec des européens, mais j'aime pas car ils sont trop
francs, ils te disent qu'ils ont aimé la baise et ils veulent te revoir. ». On précisera d'ailleurs
que beaucoup de personnes hétérosexuelles vont être « victimes » de ce jeu de mensonge car
elles ne seront jamais que la preuve d'hétérosexualité de ceux qu'elles aiment et qui les
trompent : afin d'éviter de souffrir, les individus bisexuels ou homosexuels vont manipuler les
sentiments d'autres personnes risquant gravement de les faire souffrir à leur tour. C'est le cas
de Vincent dans « Presque rien » qui à une petite amie mais qui couche avec des garçons en
même temps sans que bien sûr cette dernière soit au courant mais, une fois la vérité
découverte, elle va beaucoup en souffrir car elle l'aimait vraiment et, de plus, c'est le premier
garçon avec qui elle avait couché.

Pourtant, si l'on écoute ces personnes, on s'aperçoit vite que leur dernière motivation serait de
faire souffrir les autres, surtout quand elles voient comment elles ont souffert elles-mêmes.
Cette peur de faire du mal aux proches est elle aussi une constante dans les témoignages que
nous avons pu lire et en particulier vis à vis de la famille proche, parents, frères et/ou sœurs,
de la personne interrogée. Tout d'abord, il y a la peur de décevoir tout simplement car ils ont
peur que leurs parents considèrent leur orientation sexuelle comme un échec dans l'éducation
que ces derniers leur ont donnée comme le souligne Sarah : « Quand j’ai vu ma mère
déboussolée suite à mon «  coming out », j'ai été triste, car je me sentais un peu coupable de
lui avoir fait du mal. ». L'autre forme de souffrance que les jeunes homosexuels et bisexuels
ont peur de faire ressentir à leurs parents est liée à l'avenir de la descendance familiale : tous
savent qu'ils risquent de priver leurs parents de petits-enfants et cela les trouble énormément
comme nous le dit Dialo, 28 ans : «  Je ne suis pas tellement accroché à l'idée du mariage,
mais je veux un enfant... Je ne veux pas décevoir. Je veux faire plaisir à ma mère. ». Le père
de Raphaël avoue ressentir cette tristesse : « Ma première réaction a été de ressentir un peu
de tristesse... Un parent espère toujours que son fils se mariera et lui donnera des petits
enfants. Soudain, tout un pan de mon décor s'effondrait, il fallait reconstruire,
recommencer. ». La peur de décevoir ses parents se retrouve aussi dans de nombreux films et
séries traitant du sujet : c'est le cas de David dans « Fisica o Quimica » 8, de Vincent dans « A
cause d'un garçon », de Laurent dans « Juste une question d'amour »...

8
Saison 4 ; épisode 7

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A côté de cette peur de décevoir, on retrouve bien entendu la peur du rejet qui est elle aussi
une récurrente dans les témoignages : la peur de perdre une partie de sa famille à cause de sa
sexualité est un tourment quotidien chez les adolescents homosexuels ou bisexuels. Mathieu
nous en apporte un témoignage émouvant bien que dur : « Mon père, quant à lui, a eu une
réaction terrible ; il m'a carrément rejeté. Un soir, il m'a saisi par les épaules, a fait mine de
m'étrangler en me disant : « Je te préviens, si tu es homo, je te tue et je me tue après. ». ».
Bien que moins violent physiquement, le récit de la mère de Raphaël où elle avoue ses doutes
et la distance qu'elle a du mettre au début entre la sexualité de son fils et elle montre bien ce
phénomène de rejet : « Ensuite, j'ai avoué à Raphaël que ce n'était pas facile pour moi, que
j'avais besoin de temps pour m'y faire, et que j'aurai peut être envie d'en parler avec lui.  ».
Robin évoque lui aussi cette sensation de rejet qu'il a l'impression de ressentir parfois dans les
propos de ses parents : «  A Noël, mon père n'a pas pu s'empêcher de dire : « Ah, c'est quand
même triste d'avoir deux fils de la jaquette ! ». « Même si il se montre compréhensif, c'est
quand il répète ce genre de phrases et de blagues que je perçois que mon père n'a pas encore
absorbé le choc. ». Dans le film « Juste une question d 'amour », Laurent, dont le cousin a été
rejeté par sa famille car il était homosexuel, est terrorisé à l'idée que ses parents le rejettent
tout comme David dans « Fisica o Quimica » 9. La peur de décevoir leur frère ou sœur et
d'être rejeté par eux, surtout si ils sont du même sexe qu'eux, est aussi une constante dans les
témoignages lus comme le souligne Robin dans une partie de sa lettre destinée à son frère :
«  David : j'espère que tu vas faire un grand progrès dans la tolérance car des propos
homophobes, j'en entends presque tous les jours dans mon école catholique. ». Ce dernier
insiste longuement sur ce problème avec son frère dans son entretien : « Le problème, c'est
notre frère... Un jour que David a su que j'avais rencontré des homos à l'association gay
proche de chez nous, il a tenu des propos que l'on aurait pu entendre dans un pogrom... En
fait, mon frère pense que nous sommes anormaux. ». Tout comme avec les parents, on
retrouve la thématique du rejet des frères et/ou sœurs dans les médias : Emily dans « Skins »10
est terrorisée à l'idée que sa sœur jumelle sache la vérité tout comme Vincent qui lui est
violemment rejeté par son frère à cause de sa sexualité. Au final, on constate que c'est presque
essentiellement la réaction de la famille « proche », parents, frères et/ou sœurs qui semble
avoir un impact sur le « vécu » des personnes entretenues et l'avis de la famille éloignée, telle
que les cousins, tantes etc. paraît très limité sur le parcours de vie des personnes
homosexuelles ou bisexuelles concernées.

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Saison 4 ; épisode 7
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Saison 3 ; épisode 1

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Il paraît indispensable d'insister sur le principe de « contamination » de la souffrance qui est
inhérent au phénomène de l'homosexualité et de la bisexualité. En effet, toute la peine que
semble endurer les personnes homosexuelles et bisexuelles ne les fait pas souffrir seulement
elles : tous les être proches vont la ressentir bien que cela ne soit pas de la même façon. Ainsi,
comme nous le disait Sarah, sa mère s'est longtemps senti coupable d'avoir donné une
« mauvaise » éducation à sa fille. De plus, le sentiment de rejet que peuvent manifester
certaines personnes vis à vis des individus homosexuels et bisexuels est « contagieux » car,
non content de discriminer la personne non hétérosexuelle, il va aussi pousser les personnes à
sexualité « normale » à appliquer cette logique à tout l'entourage des homosexuels et
bisexuels. De plus, les proches des personnes homosexuelles et bisexuelles vont aussi craindre
pour l'intégrité physique et mentale de ces dernières en voyant la manière dont l'homophobie
peut se matérialiser. C'est le témoignage que nous livre la mère d'Antoine : « Mon petit
bonhomme va vivre des choses difficiles par rapport aux autres, à l'entourage, par rapport à
tous ces gens qui ne vont pas le comprendre et vont l'agresser. J'étais en souci, j'avais peur
qu'il puisse être rejeté à l'instar de ce qui arrive aux noirs. ». C'est aussi ce que nous dit
Hélène, la mère de Florence en nous racontant comment elle a voulu parler de l'homosexualité
de sa fille à une amie proche qu'elle trouve pourtant « très gentille » : « Cela m'a fait mal. J'ai
beau lui faire remarquer le caractère raciste de ses propos... Mes paroles restent vaines. ».
Ici, on insistera sur ce qui a choqué Hélène, qu'une femme gentille tienne des propos racistes :
en d'autres termes, mêmes les gens gentils vont faire souffrir sa fille alors comment cette
dernière va-t-elle arriver à gérer sa vie ? On voit donc bien ici comment la peur qu'il arrive
quelque chose aux êtres qui leur sont chers amène des personnes hétérosexuelles à « souffrir »
d'inquiétude. Au niveau des médias, on retrouve aussi cette logique de contamination
notamment au niveau de l'École : Vincent voit un de ses amis homosexuels se faire tabasser
par ses potes qui craignent que lui aussi ne « vire de bord », dans « Fisica o Quimica » 11;
David est rappelé à l'ordre par ses camarades hétérosexuels dès qu'il « traîne » trop avec Fred
dont l'homosexualité est connue de tous.

Toutes ces souffrances liées à l'acceptation de la « nouvelle identité » d'un de leur proche
rappellent étonnamment le processus de deuil décrit par Elisabeth Kubler Rose et qu'Élisabeth
Thorens-Gaud a transposé au phénomène d'acceptation de l'homosexualité : déni, colère,
marchandage magique, dépression, culpabilité et acceptation. Si l'on suit cette logique, on
comprend donc aisément tout ce que les proches de personnes homosexuelles ou bisexuelles

11
Saison 3 ; épisode 10

14
ont vécu et en particulier les parents, frères et/ou sœurs : si on est homosexuel ou bisexuel, il
n'y a pas que nous qui souffrons mais aussi tous nos proches. Cependant, lorsque ces proches
auront enfin accepté, leur soutien se révélera vital pour ces personnes interrogées : leur aide
deviendra ainsi un puissant « médicament » pour combattre le mal identitaire que ressentent
trop d'adolescents homosexuels ou bisexuels. D'ailleurs, cette logique de soutien nécessaire
une fois l'acceptation faite est une constante dans les médias évoquant le thème de
l'homosexualité ou de la bisexualité : Steven a besoin de sa meilleure amie dans « A cause
d'un garçon » tout comme Laurent dans « Juste une question d'amour »...

Pour conclure sur une note positive, on soulignera que c'est donc un autre sentiment, l'amour,
qui va permettre aux proches d'une personne non hétérosexuelle de l'accepter car, sans cela, la
« distanciation » prévaudra. C'est parce qu'ils ont des liens très proches, des sentiments
véritables, que les individus hétérosexuels semblent pouvoir surmonter les différences et il
semblerait qu'il en aille de même pour les personnes homosexuelles ou bisexuelles : c'est en
aimant profondément quelqu'un du même sexe qu'elles seront capables de s'accepter
totalement. C'est ce que nous relate Béatrice, la mère de Céline, 19 ans : « Portée par cette
amour, ma fille allait mieux. » ou encore Sébastien : «  L'amour, peu importe la forme qu'il
prend, n'est t-il finalement pas le moteur de la vie ? ». Cette thématique de l'amour comme
moyen d'acceptation de sa sexualité est récurrente dans les médias aussi : c'est le cas de
Mathieu dans « Presque rien », de Vincent dans « A cause d'un garçon », de Laurent dans
12
« Juste une question d'amour », d'Emily dans « Skins » . Autre élément positif que l'on
retrouve dans presque tous les discours : le « vécu » de l'homosexualité comme une
«  épreuve  » épanouissante. Antoine nous en offre une illustration claire : « Je trouve que
mon orientation sexuelle m'a construit : elle m'a forcé à réfléchir plus tôt, m’a obligé à me
battre, à prendre des risques vis à vis des autres, à assumer des choses... Je n'aimerais pas un
parcours différent. ». Pour lui, l'homosexualité est donc considérée comme une force car elle
lui a permis de se « réaliser » lui-même, de s'épanouir d'une façon plus complète que si il
avait été hétérosexuel. Sébastien lui aussi a vécu son homosexualité comme une force :
«  Alors j'ai créé un parti politique... voilà ce qui me donne envie de vivre, ce qui me donne
l'espoir. Si on a tous au fond de nous de longs chemins parsemés de cailloux, des pianos sur
les épaules, des grosses larmes de saules, on a aussi des sentiers plus lumineux qui mènent
aux matins heureux, et cette force qui nous charrie et nous fait aimer la vie. ».

12
Saison 3 ; épisode 9

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En conclusion de ce constat, on retiendra surtout deux choses qui sautent aux yeux : le
parcours commun de « souffrance » des personnes homosexuelles et bisexuelles ainsi que la
« charge » incroyablement lourde de tristesse et de douleur qu'elles portent. En d'autres
termes, il semble que les individus homosexuels ou bisexuels traversent tous un
« chemin émotionnel » assez identique car ils sont tous confrontés aux mêmes sentiments
douloureux dans leur « vécu » : mensonge, honte, peur... De plus, le « volume » de souffrance
semble nettement supérieur à celle des adolescents hétérosexuels : c'est un peu comme si les
différentes formes de souffrance que tout un chacun ressent dans sa vie étaient cumulées dans
un même esprit. On peut donc dire que la souffrance est expérimentée par chaque adolescent
mais cependant, en ce qui concerne les jeunes bisexuels ou homosexuels, ce sont tous qui
éprouvent ses émotions semblables là où tous les hétérosexuels ne ressentent pas cela. De
plus, si les adolescents hétérosexuels souffrent eux aussi à cette époque charnière de telle ou
telle chose, les adolescents homosexuels ou bisexuels semblent cumuler toutes les
souffrances. Ils ressentent tous ces douleurs et ces dernières sont toutes cumulées en eux :
tous souffrent et toutes les souffrances s'accumulent.

L'hypothèse selon laquelle les jeunes homosexuels et bisexuels souffrent plus que les
adolescents hétérosexuels, tout comme celle qui admet que les adolescents hétérosexuels
n'ont pas les mêmes choses en tête que les jeunes homosexuels ou bisexuels, semblent donc
être des affirmations justes mais on attendra la deuxième partie pour les valider une fois
qu'on les aura comparées à nos entretiens effectués.

En attendant, nous allons revenir plus en détail sur le rôle que pourrait jouer la société dans
ces phénomènes de souffrance en s'intéressant notamment aux théories de la domination
masculine et de l'hétéronormativité ou hétérocentrisme et à leurs conséquences comme le
stigmate.

B) Un marionnettiste prénommé « domination masculine hétérosexuelle?

Dans cette partie, nous allons essayer de voir quel rôle joue la société dans le « vécu » de
l'homosexualité et de la bisexualité. En d'autres termes, nous essaierons de savoir en quoi les
différentes sphères de socialisation influent sur la construction identitaire des jeunes bisexuels
ou homosexuels. Pour cela, nous commencerons par revenir en détail sur les concepts de

16
genre, de sexe et de sexualité ainsi que de ceux qui en découlent comme l'hétérosexisme, le
patriarcat, le féminisme et le sexisme. Puis, nous reprendrons la théorie de la domination de
James C. Scott qu'il expose dans « La domination et les arts de la résistance » aux Éditions
Amsterdam ainsi que celle du « Stigmate » de E. Goffman, paru aux Éditions de minuit, afin
de voir si ces deux théories peuvent nous apporter des éclaircissements sur l'influence de ce
patriarcat moderne, qui semble cumuler domination masculine et domination hétérosexuelle,
sur le « vécu » de l'homosexualité ou de la bisexualité.

 Tout d'abord, le sexe, le genre et la sexualité doivent être considérés comme des rapports
d'identification par soi et par autrui mais aussi comme des rapports de pouvoir en termes de
performativité et de performance. Il n'y a donc pas que deux sexes, pas que deux genres et il
n'y a pas non plus qu'une seule sexualité normale et naturelle. Le sexe est constitué de
plusieurs éléments biologiques : les organes génitaux, l'anatomie, les organes secondaires
comme les seins, les hormones, les gènes avec un chromosome X ou un Y mais aussi les
gonades (ovaires ou testicules). Il peut donc exister des inter-sexes comme ce fut le cas d'une
coureuse de 800m dénoncée comme n'étant pas une vraie femme car elle avait des testicules
intra-abdominaux.

Il y a souvent confusion entre sexe et genre car on a un raisonnement binariste: normalement


il ne doit exister que 2 sexes auxquels ne correspondent que 2 genres. Ce grand partage entre
le masculin et le féminin est quasi universel mais la définition du masculin et du féminin n'est
pas universelle, elle. Ce partage, fondé sur une différence physiologique, sociale et culturelle,
a toujours été hiérarchisé : le masculin est associé au positif, au dehors, au public, à l'actif, au
haut, à la création etc… alors que le féminin est assimilé au négatif, au dedans, au privé, au
passif, au bas, à la procréation etc…

C'est cette différence hiérarchisée qui est constitutive du sexisme. Or, toute règle a ses
exceptions, qui posent problème à cette pensée humaine. Par exemple, les inter-sexes sont
estimés comme des gens monstrueux, dangereux, menaçant et il n'y a donc que trois solutions
selon les penseurs « dominants » pour s'en préserver : soit on les tue, soit on les enferme ou
alors on peut inventer une fiction, c'est à dire qu'on fera de lui ou elle un homme ou une
femme en l'initiant en tant que tel(le). Quant au phénomène de stigmatisation des personnes

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inter-sexes ou inter-genres, il est du à la complexité de la compréhension du phénomène qui
est « nouveau ».

Ce principe de fiction se retrouve souvent dans l'histoire lorsque les circonstances ou les
usages vont amener à dissocier sexe et genre comme pour résoudre un problème. Par
exemple, dans une ethnie africaine, les « Nvers », la valeur d'une femme est que c'est elle qui
fait des enfants et quand elle ne peut pas en faire, sa belle famille la renvoie dans sa famille et
lui rend sa dote. Du coup, on va la transformer en homme en la mariant avec une femme afin
qu'elle devienne ainsi chef de famille et père : il est donc important pour eux de maintenir
l'ordre symbolique de la différence entre le féminin et le masculin. Autre exemple, dans une
ethnie amérindienne, il y a avait des jeunes hommes avec un comportement féminin et du
coup on a inventé un troisième genre, les berdaches, pour les désigner sans les stigmatiser.
Ainsi, avec ce statut, ils sont perçus comme étant dans un « état positif », comme une
personne en rapport avec les esprits. Autre exemple, dans une île, être un homme est risqué et,
du coup, pour préserver le groupe, chaque fils ainé est alors confié aux grands parents qui
vont l'élever comme une fille : il y a donc ici une dissociation sexe/genre.

La sexualité est un objet de préoccupation constant des sociétés mais il n'y a pas de rapport
nécessaire entre sexualité et procréation dans les sociétés non-modernes et même dans celles
modernes. La sexualité est toujours saisie par le genre, cependant les pratiques sexuelles sont
extrêmement diversifiées.

Par exemple, en Nouvelle Papouasie, il y a beaucoup de tabous comme les esprits ou les
frontières et il y a une importance du partage féminin/masculin car sinon cela est vu comme
une menace centrale. Le « féminin » va alors avoir un effet sur les pratiques sexuelles car le
sperme va du coup prendre une place considérable dans la vie sexuelle. Ainsi, une fois qu'une
femme tombe enceinte, elle multiple les relations sexuelles avec son mari pour que le fœtus
ne soit pas contaminé par la femme et, une fois qu'elle accouche, elle doit reprendre des forces
en mangeant du gibier et en buvant du sperme. L'homme sort du corps de la femme car pour
être vraiment un homme, il faut passer un rite d'initiation où les jeunes hommes se nourrissent
du sperme de leurs aînés. En résumé, on peut dire que le sperme, attribut masculin, sert à
éliminer le « féminin » des futurs fils et hommes. Ces pratiques homosexuelles ne désignent
pas pour autant ceux qui la pratiquent comme homosexuels.

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Autre exemple, dans la Grèce antique, il y avait une différence entre « polis », la scène
publique, et « oikos », le privé : il y avait d'un côté le politique et la liberté, et de l'autre le
domestique et la nécessité. Les femmes ne pouvaient aller que dans le second domaine alors
que les hommes pouvaient fréquenter les deux : il y avait donc une sexualité de la liberté et de
l'égalité dans « polis » et une sexualité de la nécessité et de l'autorité hiérarchique dans
« oikos ».

Passons à présent aux concepts qui découlent de ces notions de sexe, de genre et de sexualité:
pour cela, il faut revenir sur l'histoire de la formation et de la déconstruction du patriarcat
moderne.

Le patriarcat est un concept inventé par le féminisme et il est donc perçu comme un anti-
sexisme. Le patriarcat c'est quand le sexisme est considéré comme nécessaire et légitime,
alors les femmes ont mis en place des opérations de politisation des relations de genre car
elles voulaient rendre compte du sexisme pour mieux le combattre. Aujourd'hui, le sexisme
n'est plus considéré comme nécessaire, légitime ou même « autorisé » comme le montrent les
lois paritaires. Pourtant, en France, le sexisme était légal jusque dans les années 1970.
Maintenant, c'est une déviance et non plus une norme. Néanmoins le sexisme est partout car
nous vivons dans un monde patriarcal, un monde saturé de sexisme où le patriarcat prend
diverses formes culturelles, sociales...

T. Laqueur, dans « La fabrique du sexe », explique qu'en occident on distingue 2 formes de


patriarcats: un patriarcat pré-moderne et un moderne.

Le « premier » patriarcat prend naissance dans un monde pré-moderne ou il n'y a pas de


distinction entre nature et culture : tout est réciproquement univers symbolique et ordre
symbolique avec le grand partage masculin/féminin. La différence morphologique est
importante, mais moins que le maintien de cet ordre établi, car il y a l'idée qu'il n'y a qu'un
seul sexe sauf que les hommes l'ont dehors et les femmes dedans. Ce n'est donc pas le sexe
qui définit le genre mais la cosmologie: c'est le genre qui fait le sexe et les pratiques sexuelles
sont définies comme des pratique sociales et symboliques. En résumé, pour le patriarcat pré-
moderne, les différences de sexe s'expliquent par les différences de genre : tu dois te
comporter comme ça donc tu est de tel sexe. A un moment donné, l'occident a rompu avec le
pré-moderne.

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Le passage vers un patriarcat moderne va se faire de manière interne. Il y a une grande rupture
car c'est « l'invention du rôle de la nature » : les organes génitaux sont la cause de la définition
sociale et culturelle de la différence des corps. Le capitalisme va autonomiser la sphère de
l'économie des autres sphères et il va y avoir une rupture forte avec la sphère de la science qui
s'est autonomisée elle aussi : la science va s'intéresser à la nature. La différence entre
masculin et féminin est fondée sur la  nature, qui a ses propres lois : on va retrouver cela dans
les dissections biologiques. Les deux sexes sont une création de la nature pour permettre la
reproduction qui est nécessaire : pourquoi alors aller contre la nature ? Cette différence n'était
donc pas liée aux dieux ou aux coutumes car la nature ne fait pas de politique, ni de morale :
la modernité a radicalisé le patriarcat car il devient impossible de critiquer la nature. Cette
nature assigne un domaine spécifique réservé aux femmes grâce à l'utérus d'où l'assignation
au domestique en lien avec l'instinct maternel : l'homme peut donc s'assigner à d'autres tâches,
comme créer là où la femme va pouvoir procréer. Si les hommes ou les femmes sont
différents, dans le comportement, la psychologie etc... c'est à cause de la différence de sexe.
Les femmes ne peuvent donc pas accéder à la citoyenneté car elles sont saisies par leurs
émotions corporelles, par leur nature et donc exclues de la « culture »: la femme procrée pour
que l'homme puisse créer. On va retrouver cette différence avec la culture savante associée
aux hommes et la culture de masse assimilée aux femmes. Ainsi, pour le patriarcat moderne,
ce qui est central, c'est le sexe car il fait le genre.

De la même façon, pour ce patriarcat moderne, il n'y a qu'une seule sexualité qui est
hétérosexuelle ou plutôt deux hétérosexualités avec une active et virile, celle masculine, et
une passive et sentimentale avec une fonction de procréation, celle féminine. L'expression de
la virilité va donner lieu à deux types de sexualité : une pour la procréation car c'est un devoir
conjugal et une autre organisée en dehors du mariage, car c'est un devoir de « virilité » d'où la
nécessité de distinguer deux types de femmes comme à l'époque de la Grèce antique. Une
organisation spécifique va se développer avec des maisons closes ou des bordels d'un côté et
de l'autre le foyer et, toujours pour contrôler cette sexualité, le 19ème siècle va faire que seul
l'hétérosexualité va être tolérée. A l'époque, la sexualité homosexuelle est courante, on se
rappellera des « mignons » des rois : tout ceci va être recodé par le patriarcat moderne qui va
la définir comme contre-nature car la nature veut que les individus se reproduisent. Vu que
Dieu est contre, vu que c'est lui qui a créé la nature, alors les individus qui font ce genre de
choses sont des monstres, des déviants, des erreurs de la nature et il va donc falloir soigner ces
gens, car, encore une fois, on ne discute pas la nature ! On va alors « inventer » le groupe

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«homosexuel» comme lorsqu'on a inventé l'appareil photo numérique : avant on ne précisait
pas de nom pour nos anciens appareils photos mais maintenant, avec la naissance d'appareils
photos numériques, nos anciens appareils photos deviennent des appareils photos analogiques
et les nouveaux des numériques. C'est ainsi que les mots hétérosexualité et homosexualité ont
été inventés et il en va de même pour la bisexualité : avant, le moindre comportement
homosexuel vous classait dans cette catégorie. En résumé, pour le patriarcat moderne, les
différences de genre s'expliquent par les différences de sexe : tu es de tel sexe donc tu dois te
comporter comme cela.

Pour s'opposer à ce patriarcat moderne, des groupes féministes vont commencer à apparaître
et à lutter conte cette domination. Au début c'est un féminisme historique et égalitariste qui
prend naissance avec la construction même du patriarcat moderne car il porte une
contradiction en lui-même : les êtres humains sont tous égaux malgré leurs différences donc
les différences sexuelles ne doivent pas être une source de « discrimination » comme le
prônent les démocraties modernes. Les premières féministes, comme Olympe de Gouge qui
était une femme révolutionnaire, disaient que les hommes pouvaient dépasser, grâce à la
raison, les différences naturelles entre les hommes alors pourquoi ne peuvent-ils pas le faire
pour les femmes ? Cette femme s'appuiera aussi sur la déclaration des droits de l'homme et du
citoyen : « Si la femme peut monter sur l'échafaud alors elle peut aussi monter en tribune ».
Pour ce qu'il en est des remarques sur leurs « troubles » comme les règles, les hommes aussi
sont malades parois et donc, pour tout ceci, les explications du patriarcat moderne en lien avec
la nature sont contradictoires: les inégalités de statuts existent donc pour des raisons
politiques et non naturelles. En face, il n'y aura pas d'argument politique pour contrer cela
mais, cependant, ce féminisme a 2 limites : il est puissant au niveau du droit mais faible au
niveau des pratiques et du coup, on évacue la question ainsi. On peut donc dire que le
féminisme égalitariste se concentre surtout sur la question des droits : au delà des différences
de sexe et de genre.

Pour les féministes radicales, telle Simone de Beauvoir, ce n'est pas le sexe qui fait le genre
mais le patriarcat qui, pour elle, invente cette causalité naturelle de la différence de genre par
la différence de sexe. C'est le récit des dominants, des vainqueurs : « On ne nait pas femme,
on le devient », on nait mâle ou femelle mais ce qui va faire de nous des hommes ou des
femmes, c'est la société patriarcale. Ce n'est donc pas naturel mais politique : quand l'être
humain naît, il ne sait pas ce qu'est le masculin et le féminin. Les féministes radicales se

21
situent plus au niveau de l'histoire, en reprenant notamment Marx : pour elles, il y a séparation
entre différences de sexe et de genre.

Pour les féministes matérialistes ou modernes, ce sont les différences de genre qui font les
différences de sexe. Pour que le genre masculin domine, le genre féminin va être rabaissé à
cause d'une différence de nature : ces genres, qui ne sont que des constructions sociales, font
qu'il y a des différences de sexe et que les différences morphologiques prennent de
l'importance. Certes, il y a des différences de sexe objectives, mais celles-ci n'ont pas
nécessairement de signification sociale. Par exemple, aujourd'hui, 90% des individus sont
latéralisés droitiers et 10% gauchers mais de nos jours cela n'a plus aucune importance sociale
alors que cela en avait dans le passé. En effet, par le passé, c'était quelque chose d'important et
si on dérogeait à la règle, on était stigmatisé comme c'était le cas des enfants gauchers que l'on
forçait à écrire avec la main droite : aujourd'hui cela n'a plus aucune pertinence sociale. C'est
parce que il y a ce rapport homme/femme que l'on va définir la différence de sexe comme
responsable et c'est donc ce rapport qu'il faut éliminer : c'est l'exemple aussi d'une société
post-raciale où il faudrait pour cela oublier la couleur car les corps ne disent rien, c'est nous
qui les faisons parler selon les relations de pouvoir. Ainsi, pour les féministes matérialistes
tout se situe au niveau de la pensée : le féminisme radical séparait les différences de sexe et de
genre alors que le féminisme matérialiste sous entend que ce sont les différences de genre qui
sont la cause des différences de sexe. Les adversaires des féministes disent que ces femmes,
au fond, sont des déviantes à la norme de féminité : ce ne sont pas des vraies femmes vu
qu'elles ne sont pas dociles, ne veulent pas toutes des enfants. Le second antiféminisme ne va
pas ramener les femmes à leur nature mais aux effets pervers du féminisme lui-même :
puisque celles-ci veulent l'égalité avec les hommes, alors laissons les à leur double journée de
travail, boulot-famille et après elles n'auront qu'à aller se plaindre aux féministes. Au final, les
femmes n'y arrivent pas et donc elles culpabilisent, ce qui les fait déprimer et ce qui prouve
donc qu'elles ne sont pas fiables. Ces antiféministes de seconde génération reconnaissent les
différences naturelles à condition qu'elles soient reconnues et valorisées et non rabaissées :
c'est l'exemple des femmes qu'on dit qu'il faut employer pour leurs qualités féminines de
relationnel ; cependant, le problème est que cela réintroduit la causalité entre sexe et genre. En
résumé, pour le féminisme moderne, les différences de genre sont la cause des différences de
sexe.

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Les Post-féministes queer, comme Judith Butler, veulent un monde post-genre : « Nous
devons tirer les conséquences de la phrase de Simone de Beauvoir « On ne nait pas femme,
ont le devient » alors ne le devenons pas  ». L'exemple de l'échographie connote très bien cette
façon qu'ont les hommes et femmes de construire le genre : lorsqu'on fait une échographie
pour savoir si c'est une fille ou un garçon, il ne s'agit pas simplement de faire un descriptif des
organes sexuels mais c'est aussi une action performative car on fait quelque chose en le disant.
En vérité, on dit «  Petit être, on va faire tout ce qu'on peut pour que tu sois une femme ou un
homme. » et, plus tard, il y aura une sorte de police des genres qui fera que lorsqu'on est
conforme aux attentes tout va bien mais si on ne l'est pas, comme dans le cas du garçon
manqué ou de l'homosexualité, alors on nous le fait comprendre. Ce « programme », comme
nous le montre le cas de l'homosexualité, peut cependant être contourné. Donc, au fond, ce
que nous devons faire pour être soi même, c'est multiplier les genres jusqu'à ce qu'une telle
multiplicité interroge la norme.

 Après être revenu en détail sur ces différents concepts, nous allons à présent nous servir de
la théorie de la domination de James C. Scott afin de voir si celle-ci peut être « reprise »
pour expliquer l'influence de la société sur les personnes homosexuelles ou bisexuelles.

Dans « La domination et les arts de la résistance », l'auteur soutient que les dominés ont un
double discours qui se voit quand ils se contredisent eux même : il y a une contradiction entre
le discours public qu'ils tiennent, celui entre dominés et dominants, et le discours qu'ils ont
entre eux, le texte privé. Selon lui, tout au long des journées de nos vies, nous sommes dans
des relations de pouvoir : il se cite lui même. Scott va comparer des situations de domination
afin de détecter des « similarités » : le système esclavagiste, celui des castes et enfin le régime
féodal. En partant du postulat que tout groupe dominé produit, de par sa condition, un texte
caché au dominant, qui représente une critique du pouvoir, et que les dominants créent aussi
un texte caché, les dessous du pouvoir, l'idée de l'auteur va être de comparer ces 2 textes
cachés.

Derrière l'histoire officielle, il se cache une multitude d'événements qui ont été, plus ou moins
volontairement, « effacés » des récits du passé pour de multiples raisons.

Tout d'abord, il y a une limitation de la franchise dans les relations sociales à cause de la
domination. Ainsi, plus le pouvoir est menaçant et plus le masque se fait épais. On pensera ici
à la notion d'influence et de « réputation », particulièrement importante durant les années

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scolaires, dans le sens que, plus le milieu qui l'entoure est homophobe, et plus le masque que
devra porter l'individu homosexuel ou bisexuel, celui du parfait hétérosexuel, devra être
« parfait ».

Dans le cadre des pratiques sexuelles, on peut donc dire que le texte public des dominants,
auquel les dominés se « soumettent », est le texte hétérosexuel.

La scène avec Mme Poyser nous montre un « temps » où le texte caché est dévoilé, un
moment où la vérité sociale est énoncée face au pouvoir : il y a donc des limites à la
domination car celle ci, en obligeant les individus à porter un masque, les conduit à contenir
tout leur ressentiment. Ainsi, toute cette « pression » engrangée va forcément devoir être
libérée à un moment ou à un autre : c'est l'exemple de la colère de Mme Poyser. On peut donc
en déduire qu'une domination ne peut jamais être « totale » dans le « temps » au risque d'être
violemment remise en cause : on peut penser à la chute du régime soviétique ou de la
monarchie en France. De plus, dans une situation de domination, il y a « création » d'un
discours imaginaire dans la tête des dominés : alors qu'ils sont seuls, ils jouent le rôle du
dominé disant ses « quatre vérités » au dominant, et cela dans leur tête. On peut ainsi se
représenter le « psychisme » du cerveau comme une scène de théâtre. Enfin, on notera que
l'on peut considérer le texte prononcé par Mme Poyser comme ayant été écrit par tous les
villageois sauf qu'eux ne se sont prononcés que dans un endroit caché, pas en public.

Ainsi, porter le masque apporte donc irrémédiablement de la pression car l'individu n'est pas
lui-même dans sa singularité. Cette pression de la « prestation » peut être vue comme celle
que ressentent les acteurs de théâtre avant d'entrer sur scène : on n'oubliera pas cependant que
les différentes raisons du port du masque, ainsi que le vécu de ce déguisement, font varier le
degré de pression ressenti par les individus dominés.

D'un autre côté, les dominants eux aussi portent un masque en public afin de masquer leur
propre discours caché. Ces dominants peuvent d'ailleurs devenir les « marionnettes » des
dominés : c'est l'exemple du colon anglais en Inde qui doit réagir en homme fort pour abattre
un éléphant ravageant un bazar afin de jouer le rôle que les dominés attendent de lui.

On peut donc s'imaginer que les hétérosexuels, dont la sexualité est dominante, entre eux,
tombent le masque : il y a alors révélation du texte caché des dominants.

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Au final, chaque groupe connaît le texte public de l'autre ainsi que son propre texte caché : un
individu connaît le texte caché de son groupe d'appartenance ainsi que le texte public de son
groupe mais aussi le texte public du groupe « antagoniste ». On peut donc dire que seul le
texte caché d'un groupe n'est pas connu par l'autre groupe. On notera aussi que lorsque le texte
caché d'un groupe est dévoilé, 2 situations risquent fortement de s'en suivre : soit la répression
des dominants, soit la révolte des dominés.

Si l'on suit la logique de Scott, la domination, le jeu et l'imaginaire sont donc


intrinsèquement liés que ce soit du point de vue des dominants ou du côté des dominés.

Les dominants doivent justifier leur pouvoir et ils doivent donc aussi faire des concessions
ceci afin de montrer qu'en exerçant le pouvoir, ils apporteront des « bénéfices » à ceux qui ne
l'ont pas.

L'auteur nous décrit aussi les quatre variétés de discours politique élaborées par les dominés et
qui varient en fonction de leur degré de conformité au discours officiel et en fonction de la
composition de l'auditoire :

i) La première est que les concessions dans le discours public vont être utilisées par les
dominés: exemple de l'égalité entre les individus inscrite dans de nombreuses constitutions et
que les homosexuels reprennent à leur compte pour justifier d'une égalité de traitement. C'est
la forme de discours la moins risquée vu que l'on « reprend » la vision des « élites » car, d'un
côté, en faisant cela, on la respecte.

ii) La seconde nous montre comment les dominés se créent leur propre « politique » en
opposition avec celle du pouvoir en place : c'est l'exemple des groupes et communautés
homosexuels qui ont leur propres « valeurs » souvent totalement opposées à celles qui sont
prédominantes dans le société. Par exemple, le concept de masculin et féminin, qui est
fondamental pour beaucoup de société, est considéré comme aberrant pour bons nombres
d'homosexuels. Cette forme de discours est plus risquée car il y a un grand risque de voir le
texte caché dévoilé et, par conséquent, des représailles de la part des dominants sont à
attendre ou, à l'inverse, une révolte des dominés.

iii) Un niveau médian entre les 2 variétés précédentes, se trouve la troisième variété de
discours: c'est la politique du déguisement et de l'anonymat. Une partie du texte caché rentre
dans le texte public mais de façon « invisible » : c'est le cas par exemple lorsque des auteurs,

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scénaristes ou encore chanteurs hétérosexuels reprennent des « codes » homosexuels qui
seront à leur tour repris par leurs lecteurs, spectateurs ou fans sans que pour autant ces
derniers ne le réalisent vraiment. On peut penser par exemple à la pratique de l'épilation pour
les hommes qui, alors qu'elle était un attribut homosexuel il y a encore 15 ans, est rentrée a
présent totalement dans la norme hétérosexuelle. On peut donc dire qu'une partie de la
« culture » gay va être reprise par les hétérosexuels sans qu'ils se rendent compte que cela
affaiblit leur domination : ici, au nom de l'esthétisme, on va remettre en cause la virilité, qui
est un des fondements de la domination masculine hétérosexuelle, et non celle ci directement
mais sans s'en rendre compte, on l'affaiblit.

iv) Enfin, la pire des situations est représentée par la quatrième et dernière forme de discours :
la rupture du « cordon sanitaire » entre le texte caché et le texte public qui est une des suites
possibles du scénario numéro deux. Ainsi, la crainte de la prolifération dans le texte public
des valeurs homosexuelles peut amener les dominants à user de la force pour stopper ce
phénomène, et, à l'inverse, si le texte caché des dominants est révélé aux dominés, il y a un
fort risque d'insurrection.

Ces textes cachés des « anciens dominés » sont des éléments historique qui font partie de la
triste histoire de l'humanité : ils sont des « leçons » que tout un chacun devrait connaître pour
éviter de répéter les drames passés, à condition bien sûr d'y avoir accès.

Comme nous l'avons dit, la domination va de pair avec le jeu, avec certains comportements ou
certaines attitudes à adopter en société. Ainsi, les marques de « déférence » peuvent devenir
une attitude courante chez les homosexuels assumant publiquement leur sexualité : par
exemple, il devra ne pas répondre aux insultes des hétérosexuels car cela est considéré comme
normal, c'est ce que l'on attend de lui le dominé. On peut faire le parallèle avec les femmes
qui sont censées ne pas se battre et laisser l'homme les protéger : si elles le font quand même,
elles risquent d'être considérées comme non conformes à la norme et qualifiées de lesbiennes
car ayant une attitude masculine. Cette classification qui s'opère va les ranger dans la
catégorie des dominés et elles devront se laisser insulter tout comme les gays.

Si l'on continue à suivre l'idée de l'auteur, on devrait plutôt parler de textes cachés et publics
plutôt que d'un texte caché et d'un texte public tellement les « ressentis » de la situation de
domination varient en fonction des individus.

26
Ainsi, la domination masculine est généralement moins oppressante en famille car il y a
d'autres liens que ceux de pure domination : il y a les liens du « sang », de confiance,
d'intimité...

De plus, les dominés ont aussi leur système de hiérarchisation entre eux et, de plus, si un gay
fait trop « hétérosexuel », il peut se faire rappeler à l'ordre par son propre groupe.

La domination impose donc une logique de rôle à jouer comme le montre le fait qu'il faut
maîtriser ses sentiments dans la représentation devant les hétérosexuels : c'est l'exemple des
homosexuels qui ne se tiennent pas la main dans la rue. On rajoutera que, du coup, les
homosexuels sont plus habitués à analyser les situations sociales : ils portent plus le masque et
savent donc mieux le porter mais aussi mieux le « retirer » à leur interlocuteur.

De plus, on voit la domination masculine dans le langage : l'individu se doit donc d'avoir un
discours masculin au risque d'être stigmatisé comme homosexuel. On la voit aussi dans la
façon dont les hommes se distinguent des femmes au travers d'attitudes, de comportements ou
de discours tout comme il y avait une distance entre le sultan et ses serviteurs avec la
domination « politique ».

Par conséquent, pour les dominés, la duperie est vue comme une qualité car elle permet
d'obtenir de précieuses choses mais cela peut être à double tranchant car vu que les dominés
vont tous devoir user de la tromperie car ils sont « soumis », les dominants vont avoir
tendance à croire que les dominés sont naturellement trompeurs alors qu'il ne s'agit que d'une
adaptation à un système de domination. Du coup, les dominants vont justifier leur domination
comme une nécessité pour empêcher les « fourbes » d'accéder au pouvoir.

Un autre point abordé par l'auteur est que, dans un système de domination, les dominés sont
soumis à une double menace : celle qui pèse sur eux mais aussi celle qui pèse sur leurs
proches. Ainsi, il ne s'agit pas que de se «protéger soi » mais aussi de protéger les autres : par
exemple, en se révoltant, un dominé risque la répression mais sa famille aussi. Dans le cas des
homosexuels, il ne s'agit donc pas que de se protéger eux mais aussi leur famille : c'est ainsi
que certains gays assument qu'ils sont gays mais ils ne le disent pas car ils ont peur pour la
réputation ou la santé de leurs proches.

On pensera aussi à la frustration et à la tension qui entraînent un imaginaire de violence des


dominés sur les dominants : les individus vont devoir assouvir ce désir, ce besoin de libérer

27
leur colère, dans la sphère intime. On comprend donc que les jeunes homosexuels qui ne
peuvent se confier en intime ressentent une frustration incroyable : on peut d'ailleurs sûrement
faire un lien avec le taux de suicide important chez ces individus.

Ce besoin de laisser éclater sa colère va contribuer à rapprocher les individus subissant la


même domination : on peut voir ici la violence comme un élément « soudeur » du groupe. On
rajoutera qu'il n'est pas évident pour les dominés de garder en eux cette colère lorsqu'ils sont
en interaction avec les dominants d'où une tension encore plus grande.

L'auteur précise que toute réponse à un individu tout-puissant consiste en un mélange


d'idéalisation, chercher à ressembler aux dominants, et de haine, tout faire pour ne pas leur
ressembler : l'alcool permet souvent d'ailleurs de dévoiler une partie du texte caché. On
s'aperçoit alors que certains voudraient qu'on jette une malédiction sur ceux qui les ont fait
souffrir : cette réponse cachée est une façon de répondre à la domination du texte public. Cette
confrontation texte public/texte caché peut amener les homosexuels à avoir une double
conscience, comme le noir américain provenant de la ségrégation raciale, car ces 2 textes
peuvent être vus comme deux personnalités différentes et souvent antagonistes. Ces idéaux
dédoublés risquent fort d'amener les individus homosexuels à basculer soit vers le
radicalisme, soit vers l'hypocrisie : soit ils vont dévoiler ouvertement le texte caché et se
battre en son nom, soit ils vont respecter le texte public tout en pensant que c'est le texte caché
qui est juste.

Au final, on voit bien que les dominés savent manipuler les dominants mais ces derniers sont
tout à fait conscients du texte caché de ceux qu'ils dominent : il y a donc une défiance
réciproque permanente entre dominants et dominés. Pourquoi alors faire semblant ?

Pour l'auteur, le texte public doit être vu comme une performance du respect et il faut donc
préserver continuellement la domination. Le symbolisme est donc la principale « arme » des
dominants. C'est l'exemple du mariage hétérosexuel qui est le symbole de la « normalité » :
tout est fait dans notre socialisation pour qu'on le voie comme un « besoin » nécessaire. En
érigeant le mariage en symbole d'épanouissement et de normalité, la domination
hétérosexuelle se maintient d'une façon remarquable.

L'homosexuel qui veut rester dans la catégorie des dominants doit performer devant les autres
dominants continuellement et le moindre échec peut le faire passer au statut de dominés :

28
comme les tutsis du Rwanda, qui se cachaient pour manger de la viande alors qu'en public,
pour des raisons de prestige, ils faisaient croire qu'ils n'en mangeaient jamais, l'homosexuel
doit cacher ses conduites déviantes aux dominants et dominés. Car, il en va ainsi, les
dominants stigmatisent ceux qui ne se soumettent pas. Ainsi, un gouvernement va, pour parler
d'un révolutionnaire, utiliser des termes tel que « bandit » ou « criminel » : pour les
homosexuels, on va ainsi user de terme du genre « malade » ou « déviant ».

On retrouve dans les valeurs que véhicule la domination masculine hétérosexuelle la nécessité
d'une unanimité des dominants : il faut se serrer les coudes entres mecs, ne pas faire
d'histoires comme les filles... En d'autres termes, pour se maintenir, la domination masculine
hétérosexuelle a besoin d'un consensus entre dominants et, pour être sûr que rien ne changera,
elle véhicule des valeurs qui vont encourager les individus à aller toujours vers l'unanimité.

A l'inverse, la Gay-Pride peut être vue comme une parade des dominés destinée à symboliser
leurs valeurs afin de contrer les manifestations de domination des dominants telles que le
mariage. Les homosexuels et bisexuels semblent avoir besoin de se rassembler pour contrer la
domination masculine hétérosexuelle, tout comme l'ont fait les femmes pour lutter contre les
hommes13. Lorsqu'ils se réunissent en masse, les dominés s'enhardissent et cela peut mener à
la rébellion car l'anonymat qui règne dans la foule permet de révéler plus facilement le texte
caché. Mais il y a aussi le simple fait de l'impression visuelle qui donne «de la force » sans
compter le fait que de relâcher sa colère en dévoilant le texte caché va exalter les individus.

Cependant, les manifestations de la domination masculine, comme les images diffusées dans
les médias par exemple, vont essayer de venir « convaincre » l'homosexuel ou le bisexuel qu'il
est en réalité hétérosexuel.

La fausse conscience et l'hégémonie sont deux thématiques importantes à aborder selon


Scott si l'on veut expliquer les mécanismes de domination.

En effet, les élites dominantes n'excluent pas entièrement les intérêts des groupes subalternes
mais elles font tout pour dénaturer et dissimuler certains aspect des relations sociales qui

13
Page 79 : Une illustration mineure mais parlante de la provocation représentée par les subordonnés
lorsqu’ils décident d’évoquer ensemble leur subordination peut être trouvée dans l’évolution du féminisme au
sein de la New Left aux USA lors des années 1960, telle que le relate Sarah Evans. Lorsque, au cours d’une
conférence des étudiants pour une société démocratique (SDS), la plupart des femmes ont quitté la salle pour
aller discuter du sexisme au sein du SDS, en faisant clairement comprendre aux hommes qu’ils n’étaient pas
invités à se joindre à elles, la situation est devenue très tendue. Les hommes et les femmes du SDS ont
immédiatement compris qu’une situation nouvelle venait de naître.

29
pourraient leur nuire : par exemple, on fait croire au pauvre que si il est pauvre, c'est naturel
car il n'a pas assez travaillé. Les dominés ont donc une « fausse conscience » dans le sens
qu'ils croient des choses fausses. Elle se décline en version riche, avec l'utilisation du
symbolisme et des appareils idéologiques d'État pour faire croire aux dominés que les valeurs
des dominants sont les meilleures, et en version pauvre, avec les mêmes outils que la première
mais par le processus d'irrémédiablité : c'est comme ca, il y a des choses possible et d'autres
non. C'est l'exemple de la classe ouvrière anglaise : comme pour les hétérosexuels refoulés, ils
« oublient » leur condition en raisonnant à l'aide de leur fausse conscience. Ainsi, la nécessité
devient vertu, l'inévitable devient juste et comme le disait Bourdieux, les groupes subalternes
parviennent  « à refuser le refusé et à aimer l'inévitable ». Dans ces cas là, le visage prend la
forme du masque car le rôle est trop pénétrant.

Cependant, il semble toujours rester des « rêves » aux gens comme le montre toutes les
tentatives historiques de renversement de la domination. Ainsi, les révoltes paysannes d'antan
peuvent être considérées comme les grèves de nos jours et, dans ce cas là, l'homosexuel
n'acceptant pas l'hégémonie peut donc être qualifié de « gréviste ». L'utopie existe donc chez
les dominés : on la voit notamment au travers des croyances populaires.

Pourtant, la domination a des mécanismes bien huilés qu'elle sait parfaitement utiliser pour
briser les rêves des gens. Ainsi, comme le disait Foucault, « la solitude est la condition
première de la soumission absolue ». C'est l'exemple des camps en Corée ou des hôpitaux
psychiatriques : l'homosexuel a peur de révéler son secret car il a peur de se retrouver seul, on
voit ici un des mécanismes du système de la domination masculine hétérosexuelle. Par
conséquent, on a peu de textes cachés anciens car les individus ont toujours eu tendance à les
dissimuler afin de continuer à contourner le système.

Autre chose, si lors d'une révolte toute l'idéologie dominante n'est pas rejetée, cela montre
bien qu'une partie a été intégrée par les dominés rebelles : les homosexuels, en particulier les
hommes, ont donc sûrement intégré des valeurs de la domination masculine hétérosexuelle ;
ils ne veulent peut être pas tout remettre en cause, ce qui expliquerait leur « non-rébellion ».
De plus, les dominés peuvent respecter le texte public pour pouvoir en tirer des avantages. Ce
fut, par exemple, le cas avec le soutien au tsar de Russie qui fut à l'origine de révolte contre
les seigneurs féodaux dans ce pays : les individus dominés savent se servir de l'hégémonie
pour leur propre intérêt, ici du pouvoir symbolique du roi contre les seigneurs qui les

30
oppressent. Ainsi, le symbolisme n'est pas construit et utilisé que par les dominants : les
dominés aussi savent le faire.

Au final, ce n'est que lorsqu'il y a un effondrement presque total des structures de domination
que le texte caché peut être totalement dévoilé. Afin d'éviter l'écroulement de leur système, il
y a l'idée d'un contrat pour le pouvoir que les dominants passent avec les dominés : Ils leur
laissent le pouvoir mais en échange ils devront s'acquitter de tâches telles que les protéger,
montrer leur courage...

On notera que les élites deviennent vulnérables dès qu'elle « trouvent » une rationalité à une
inégalité : c'est l'arroseur arrosé car, si cela est découvert par les dominés, cela peut se
retourner contre eux. Il y a donc un talon d'Achille à chaque justificatif de détention du
pouvoir : c'est le lion, symbole du courage peureux. C'est donc au travers de son symbole de
l'autorité que le dominant a la plus faible marge de liberté.

Pour finir, on n'oubliera pas que c'est toujours celui qui a le mieux intégré les valeurs
hégémoniques qui, lorsqu'il est déçu par elles, devient le plus grave danger pour la domination
en place. Si l'on suit cette logique, la « meilleur arme » contre la domination masculine
hétérosexuelle est l'homme hétérosexuel !

Toujours selon James C. Scott, pour contrer la domination, les dominés doivent aménager un
espace social pour une subculture dissidente.

Pour cela, il y a tout d'abord le principe de « négation élaborée » : c'est l'homosexuel assumé
qui reprend les valeurs des hétérosexuels mais en les mettant à son compte. On peut prendre
l'exemple du courage : lui est courageux car il assume publiquement sa sexualité là où le
refoulé, qui est dans une logique de suivi de tous les principes hétérosexuels, est lâche car il
ne le fait pas.

On notera que la résistance n'a pas que pour seule origine l'appropriation matérielle mais aussi
les humiliations personnelles : l'homosexuel ou le bisexuel « résiste » pour qu'on reconnaisse
sa sexualité mais aussi pour se libérer des « fantômes » du passé. Ainsi, les indignités vécues
à cause de la domination hétérosexuelle masculine sont les témoignages qui en disent le plus
sur l'expérience du ressenti d'être homosexuel ou bisexuel, plus que la vision « concrète » que
l'on peut avoir de cette domination car c'est le lien entre condition et conscience de l'individu.
L'atteinte à la dignité est plus blessante devant un auditoire et c'est devant ses proches, ceux

31
sur qui l'on a du pouvoir mais aussi ceux du même statut que nous que l'on a le plus à perdre.
On pensera à l'exemple du jouer de foot qui cache son homosexualité ou sa bisexualité : c'est
devant ses proches, ses camarades de l'équipe, ceux du même statut que lui et les femmes,
qu'il domine, qu'il aura le plus honte que la vérité soit révélée car les indignations qui risquent
de s'ensuivre seront celles qui le blesseront le plus.

La parole n'étant jamais vraiment libre dans un système de domination, il va donc falloir que
les homosexuels ou bisexuels trouvent des « refuges » où ils pourront se rassembler pour user
de la négation afin d'annuler la relation de pouvoir : l'homosexuel pourra donc dire tous ses
ressentis contre les hétérosexuels à ceux comme lui de façon « cachée ».

De plus, ces endroits vont leur permettre de lâcher la « pression » qu'ils endurent à longueur
de journée en société. Ainsi, le comportement des homosexuels peut paraitre trop « débridé »,
trop « gay » mais cela n'est qu'une réponse à la domination : une fois qu'ils ne sont plus
soumis à la domination, ils ont besoin de faire sortir hors d'eux tout ce qu'ils ont contenu dans
leur corps durant la période de « soumission » et cela, parfois, de façon extravagante.

Dans ces espaces de « liberté », le texte caché est élaboré d'une manière que l'on pourrait
qualifier d'orthodoxe car on rejette certaines valeurs du système dominant mais on en reprend
certaines. Ces lieux de rassemblements à l'abri des dominants sont très importants pour
pouvoir développer un « puissant » texte caché : dans le sens d'une socialisation des pratiques
et de l'élaboration d'un discours de résistance. On retravaille le discours et certains aspects du
texte caché « non rassembleur » : les homosexuels vont « passer sous silence » certains
aspects non dominants de leur « communauté » comme, par exemple, le machisme de certains
homosexuels qui ne sera pas inscrit dans le texte caché « officiel » qui, ne l'oublions pas, a
pour vocation finale d'être dévoilé afin de combattre l'idéologie dominante.

«  Un seul compagnon semble suffisant pour rompre l'exigence de la conformité » disait


Denise Winn14: les homosexuels doivent pouvoir parler librement de leurs expériences
personnelles avec ceux qui ont vécu la même situation de domination. On comprend donc
mieux l'importance des « sites sociaux » de création du texte caché : le milieu gay en est un
parfait exemple.

14
James C. Scott Page 135

32
L'alcool est souvent présent dans ces lieux de « libération » notamment car il permet de délier
les langues et donc d'épaissir le texte caché : on pensera aussi ici au fait que très souvent les
adolescents homosexuels ou bisexuels ont besoin d'alcool pour passer à l'acte. On retrouve ces
« sites sociaux » où l'alcool coule à flot chez les ouvriers avec le bar mais aussi chez les
classes moyennes avec les clubs. Ces rassemblements dans ces endroits vont permettre de
développer une culture particulière : culture ouvrière, des classes moyennes mais aussi culture
gay si l'on suit cette logique. On peut aussi prendre l'exemple de la cour de récréation, mais
sans alcool, comme lieu de défoulement car c'est dur pour un enfant de se concentrer en cours
vu qu'il doit porter le « masque de l'élève ». Alors, une fois dehors, il « l'enlève ». On notera
que l''histoire a d'ailleurs montré qu'il fallait que les politiques occupent ces lieux de
rassemblement pour maintenir l'ordre social.

Pour l'auteur, les principaux agents créateurs-porteurs, dans le sens création et dissémination,
du texte caché ont généralement un statut social peu élevé mais ils occupent aussi souvent des
professions itinérantes. Cependant, cela est peut être lié au fait que les dominants vont tout
faire pour isoler socialement les individus dominés afin de les empêcher de se réunir car sinon
ils pourraient élaborer un puissant texte caché.

On retrouve une notion de pratique commune chez les dominés : celui qui ne se comporte pas
comme un membre de la catégorie à laquelle il appartient se fera réprimander. Par exemple,
un homosexuel qui ne fera pas la bise aux autres membres de la communauté gay se fera
sûrement reprendre à un moment ou à un autre car il y a une logique de culture commune à
laquelle tout le monde doit souscrire.

Finalement, il y l'idée d'une barrière entre hétérosexuels et homosexuels car il y a une


situation de domination : chacun crée sa culture, son texte public et caché. La cohésion du
texte caché est nécessaire pour les dominés si ils veulent mettre fin à la domination car ils
doivent être unis par des « liens communs » si ils veulent renverser les dominants. Ainsi,
l'isolation, par exemple lorsque le lieu de travail est éloigné du foyer comme c'est le cas pour
les marins ou les bûcherons, crée une nouvelle « morale », une nouvelle manière de voir les
choses, ce qui renforce la « communauté de destin » dans son combat contre la domination.

Malgré tout, le texte caché et le texte public sont toujours liés car ils sont en dialogue
constant, ou, plus exactement, en rivalité constante.

33
Passons à présent à la prise de parole sous la domination : les arts de la dissimulation
politique ou comment les dominés insèrent du texte caché dans le texte public.

On peut voir la domination dans le fait que l'homosexuel doit savoir encaisser les insultes des
hétérosexuels sans « broncher » car c'est la norme de ne pas répondre aux discriminations des
dominants qui ne sont là que pour « remettre dans la norme les déviants ». Le texte public
n'en dit pas assez sur les conditions d'existence des homosexuels ou bisexuels et il faut donc
comprendre le texte caché des homosexuels qui se manifeste lors des « cérémonies »
publiques telles que la gay-pride ou la techno-parade si l'on veut vraiment entendre ce qu'ils
ont à dire.

Il existe deux techniques de déguisement et de dissimulation afin de faire entrer le texte caché
dans le texte public sans crainte de punition : on masque soit le message, soit le messager.

La première méthode de dissimulation est l'anonymat. On peut l'utiliser en faisant croire que
l'on est possédé : on pensera par exemple à l'homosexuel ou bisexuel refoulé qui justifie ses
actes sexuels « déviants » par le fait qu'il été « possédé » par l'alcool en disant que ce n'est pas
lui qui a fait ça mais lui sous alcool. L'anonymat permet aussi d'user du ragot pour atteindre
notamment les dominés qui ne respectent pas les « valeurs » du groupe. C'est l'exemple des
homosexuels qui veulent continuer à faire croire qu'ils sont hétérosexuels et donc dominants
alors qu'ils sont gays et donc dominés : ce seront les principales cibles du ragot. On précisera
que les ragots ne sont repris que par ceux ayant un intérêt à les colporter : dans le cas d'un
homosexuel refoulé, tous ceux ayant des « ressentis » vis à vis de la personne vont propager le
ragot. Cela pourra être un gay "assumant", ou une fille éconduite, ou encore un rival
amoureux... On notera que les ragots renforcent la norme dans le sens qu'ils dénoncent une
conduite « anormale ». On n'oubliera pas aussi la rumeur comme moyen de faire entrer le
texte caché dans le texte public. Cette rumeur, comme le ragot, est reprise et interprétée par
chaque individu qui, en la colportant, insistera sur ce qui l'arrange, sur le message que lui veut
faire passer. On notera aussi que cette rumeur ne fait qu'exacerber la haine entre dominants et
dominés.

Les euphémismes sont un autre moyen qui permet aussi d'insérer du texte caché dans le texte
public. Le « marmonnement » est aussi une façon de dévoiler une partie du texte caché de
façon publique.

34
Grâce à la culture, le texte caché peut aussi pénétrer le texte public dans le sens que les
représentations publiques de cette culture dévoilent un message à double sens aux yeux des
dominants : elle dénonce la domination mais ce reniement n'est pas assez clairement explicite
pour qu'il soit sanctionné. A l'inverse, aux yeux des dominés, cette « pièce » est claire car ils
ont tous en eux la même représentation de cette culture : le rassemblement de personnes
subissant la même domination crée une culture « semblable ». Il y a trois raisons au fait que
cette culture dévoile du texte caché : cette culture, ce sont les dominés eux-même qui l'ont
choisie, personne ne leur a imposé contrairement à la culture des dominants ; elle permet de
riposter à la culture officielle ; cette culture permet d'atténuer le force des normes culturelles
autorisées.

On peut aussi user des contes populaires, et notamment de l'exemple du fripon, pour faire
entrer du texte caché dans le texte public.

L'inversion symbolique est une autre méthode d'insertion du discours caché sur la scène
publique. Par exemple, une tablette représentant un bœuf dévorant un boucher circulera
publiquement alors qu'un puissant message caché d'inversion des rôles est contenu en elle. On
ne peut comprendre le monde « renversé » qu'en regardant le monde réel qui est l'image du
monde inverse : on pensera au mode de vie hippie qui s'est construit en opposition à la culture
de conformisme de la société américaine des années 60.

Les rituels d'inversion, les carnavals et les fêtes sont la dernière méthode pour faire pénétrer le
texte caché sur la scène publique. On refera le lien entre carnaval et gay-pride : c'est le même
moment de dévoilement de tout ce qui est caché, de tous les ressentis considérés comme
injustes. Le langage du carnaval peut être vu comme un miroir reflétant la réalité de la pensée
des dominés car les distorsions créées par la domination ne viendront pas « déformer »
l'image.

L'infra-politique des groupes subalternes intéresse aussi Scott car la lutte politique des
groupes dominés porte au delà du segment visible du spectre d'un rayon infrarouge. L'infra-
politique, c'est l'infrastructure cachée qui soutient l'action politique visible, l'infrastructure
publique.

Il y aurait, selon beaucoup d'auteurs, une logique à l'autorisation, voire à la création, par les
dominants des moments de défoulement comme les carnavals afin d'éviter que toute la colère

35
accumulée par les dominés ne se déchaîne sur eux. Pour l'auteur, la théorie de la « soupape »
peut être vue comme fausse dans le sens où une attaque directe permet de plus relâcher la
pression qu'un affrontement indirect. De plus, relâcher la pression en coulisse ne fait que
préparer l'individu à un éclat ultérieur plus violent : la prochaine fois, leur colère et leurs
manifestations seront encore plus puissantes.

Décharger sa haine en coulisse au travers du texte caché ne suffit donc pas, il faut aussi des
pratiques réelles de « contre-offensive ». L'agrégation de toutes ces pratiques d'opposition à la
domination peut arriver à faire chuter les dominants : par exemple, la désertion massive des
serfs et des paysans conscrits d'un état a souvent amené à la chute de ce dernier.

On notera que les dominés vont n'avoir de cesse de tester les limites de la domination et les
dominants vont sans cesse essayer de rendre leur domination plus écrasante. De plus, la
domination se manifeste à trois niveaux, matériel, statutaire et idéologique, et à chaque niveau
correspond des pratiques de domination qui entraînent le développement d'une résistance
publique et d'une autre déguisée de la part des dominés. Il ne faut donc pas s'intéresser qu'aux
luttes publiques des homosexuels mais aussi à toutes les actions politiques quotidiennes non
visibles.

Finalement, on retiendra qu'à la différence de la politique publique, l'infra-politique masque


tout y compris ses « objectifs », ses buts. On comprend donc pourquoi il y a si peu, voire pas
de trace, d'une lutte politique des homosexuels dans l'histoire car ceux-ci ont toujours dû
rester « discrets » de façon à ne pas s'attirer le courroux des dominants de l'époque. Ainsi, rien
ne prouve aux sociologues qu'une forme d'action politique menée par les homosexuels ait déjà
existé par le passé car l'infra-politique a pour substance le déguisement et la discrétion. En
d'autres termes, que ce soit en terme de politique publique, texte caché inséré dans texte
public, ou de politique cachée, texte caché au public ou infra-politique, les homosexuels ont
toujours dû se cacher et veiller à ne pas laisser de traces derrière eux.

Pour finir, James C. Scott va se pencher sur les premières déclarations publiques du texte
caché qu'il nomme «  Les Saturnales du pouvoir ».

En effet, c'est une chose de ne pas saluer son maitre avec la bonne formule mais c'est en est
une autre de ne pas le saluer du tout. On peut faire le parallèle avec Mme Poyser 15 qui révèle

15
James C. Scott Page 20

36
sa colère à son maître mais aussi à un homosexuel qui fait son « coming out »: ce sont deux
moments d'affirmation de soi. Il y a une exaltation lorsque l'on peut enfin crier sa haine car on
a un sentiment de dignité humaine retrouvée : c'est donc un peu comme un sentiment de
pouvoir que l'on ressent.

On peut comparer les polonais en 1970 et les homosexuels assumés : un besoin de dire la
vérité après tout ce temps de silence, c'est une nécessité pour eux de tout « lâcher ». Le besoin
de satisfaction publique est très présent chez les homosexuels ou bisexuels : il y a une
nécessité de pouvoir monter sur scène sur un pied d'égalité avec les autres. Il y a un danger
que les dominés « pètent un plomb » si ils se contrôlent trop : on peut supposer qu'il en va de
même pour les homosexuels refoulés. Le « trop » de contrôle de soi peut donc amener une
violence démesurée comme lorsqu’il y a trop d'air dans un ballon et que celui-ci éclate. Ce
besoin de révéler le texte caché à la face des dominants dépend aussi du caractère de la
personne : il y a toujours eu des servants effrontés.

On notera aussi que le « charisme » de certains gays qui ont révélé leur homosexualité en
public peut donner envie aux autres homosexuels de faire aussi leur « coming out » et
inversement : le sentiment de honte partagée par la communauté homosexuelle va faire
émerger des figures charismatiques. Ici, ce sont les autres homosexuels qui ont créé un
personnage charismatique alors que dans le premier cas c'est le charisme d'un homosexuel qui
va pousser les membres de la communauté gay à révéler leur sexualité.

Cependant, il ne faut pas oublier la métaphore du réseau électrique qui rend compte de la
difficulté pour le texte caché de se « propager » dans son « intégralité » une fois qu'il a été
dévoilé : le texte caché circule dans la société comme l'électricité dans une ville mais chaque
maison à une résistance électrique qui fait plus ou moins passer le courant comme le texte
caché qui est plus ou moins repris par chaque individu dans la société. C'est peut être pour
cela que les homosexuels ou bisexuels ne peuvent pas former un front commun, une culture
commune, car chacun a son propre texte caché ou, du moins, il y a trop peu de concordance
entre les multiples textes cachés pour qu'il puisse y avoir une « alliance ».

Malgré cela, tout système ne pouvant se maintenir éternellement, on peut penser qu'à force de
concession, les homosexuels ou bisexuels vont finir par le faire chavirer. En tous cas, la
première révélation en public du texte caché par un dominé est considérée comme un acte
symbolique par les autres du même rang social, et cette action contre le système mis en place

37
va permettre de voir si oui ou non la domination peut être renversée. On peut donc dire que
cette première proclamation parle pour des milliers d'autres : sa force symbolique est donc
extrêmement puissante.

Enfin, on retiendra de cet ouvrage une chose qui se dit dans le dos du pouvoir de nos
démocraties modernes soit disant démocrates : on veut faire des enfants des démocraties
libérales des démocrates mais on fait tout pour que ces gens ne s'expriment pas car les codes
et hiérarchies imposées par ces mêmes sociétés sont des freins à la « totale » libre-parole.

 Après s'être intéressé à l'analyse de Scott, nous allons à présent nous pencher sur la théorie
du stigmate d'Erving Goffman en recentrant son analyse uniquement sur le cas des
homosexuels et bisexuels, là où l’auteur ne les prenait qu'à titre d'exemples de temps en
temps.

Tout d'abord, nous allons nous intéresser aux liens qui unissent le stigmate et l'identité
sociale des individus.

Pour cela, il est indispensable de maîtriser certaines notions préliminaires avant d'aller plus
loin dans la réflexion sur le sujet.

Pour commencer, le mot stigmate vient des grecs : c'est une marque physique au fer rouge
pour « dénoncer » le « statut moral » des individus. L'homosexualité peut être vue comme un
stigmate, souvent « intérieur », et certaines personnes associent ce stigmate à de mauvaises
conduites morales.

Il ne faut pas oublier que la société répartit les individus en catégories et on s'attend donc à
trouver tel individu dans tel cadre avec tel attribut. Le stigmate est donc un attribut, plutôt une
relation entre l'attribut et le stéréotype, qui jette le discrédit. On notera que l'individu
discrédité, c'est à dire dont le stigmate est révélé, est différent de l'individu discréditable chez
qui le stigmate n'est pas révélé. Le premier a fait son « coming out » ou a été victime
d'«outing », ou les deux, alors que ce n’est pas le cas pour le second.

Autre chose, les individus qui considèrent au début les homosexuels ou les bisexuels comme
des gens « normaux », et qui essaient donc souvent de les aider, se retrouvent finalement à
penser qu'effectivement, ils sont « anormaux ». Par exemple, je parle avec un homosexuel ou
un bisexuel, je me comporte avec lui de façon bienveillante selon moi, il réagit mal, c'est

38
normal, il est homosexuel ou bisexuel. En vérité, il est normal que celui-ci se vexe car il a
l'impression d'être considéré comme différent vu qu'on s'attarde sur lui pour d'autres raisons
que pour lui-même.

Il est vrai que l'individu stigmatisé veut être normal : dans le cadre du cursus scolaire, il veut
être un élève comme les autres car il se rattache à cette « catégorie ». Sauf que les autres
élèves ne l'acceptent pas vraiment et, de plus, il a honte de lui-même à cause de tout ce que la
société lui a fait intérioriser : dans ce cas là, les risques de souffrance sont énormes.

Ce problème de la honte, que ressentent souvent les homosexuels et bisexuels, se voit


notamment dans l'histoire du miroir : le jeune homosexuel ou bisexuel en quête de son
identité va se regarder dans la glace en ayant honte de ce qu'il est. Il voit sa « déficience »
même si les autres ne la voient pas. Il ne voit donc pas que son image « physique » mais aussi
son image « mentale » et celle-là il a du mal à « l'accepter » même si il va devoir finir un jour
par s'y faire car « l'acceptation » est une phase obligatoire dans son parcours de vie.

Les façons de « s'accepter » varient en fonction de l'identité sociale et personnelle qui s'est
construite durant le « vécu » des personnes homosexuelles ou bisexuelles.

Il y a ceux qui veulent corriger la « tare » : c'est l'exemple de l'homosexuel ou du bisexuel qui
se comporte en hétérosexuel.

D'autres vont accepter la « tare » et s'investir dans un autre domaine en contradiction avec
elle: c'est l'exemple du gay qui s'accepte et qui est bricoleur ou mécanicien.

La « tare » peut aussi servir à justifier d'autres échecs : « Je suis nul en sport, c'est normal car
je suis homosexuel. »

L'individu homosexuel ou bisexuel peut aussi s'orienter vers la bénédiction déguisée : je suis
bisexuel ou homosexuel, j'ai compris ce que c'était que la souffrance grâce à ce « cadeau »
alors je vais tout faire pour que personne ne souffre plus jamais à cause de cela.

Il y a aussi ceux qui redéfinissent la normalité : les gens normaux n'entendent pas la
souffrance du clochard, moi sourd, si.

Et il y a sûrement plein d'autres façons d'arriver à accepter son homosexualité ou sa


bisexualité dans ce monde social si complexe.

39
On insistera aussi sur l'état d'insécurité permanente du stigmatisé car il a peur d'être violenté
pour cela: cela peut l'amener à s'enfoncer dans l'isolement. Il y aussi naissance chez le
stigmatisé d'un sentiment d'ignorance ; il pense qu'il ne sait pas vraiment ce que les autres
pensent de lui. De plus, l'individu homosexuel ou bisexuel doit être toujours en
« représentation » sinon il risque de ne pas respecter les codes sociaux et ainsi se faire rejeter.
L'individu aura ainsi tendance à se faire « tout petit », comme le faisait les chômeurs en
Allemagne en 1929. Il semble donc qu'on ait tendance à se faire tout petit dans le groupe
« mixte » mais, à l'inverse, certains préfèrent sur-jouer. En vérité, le plus souvent, il semble
que l'on oscille entre ces deux pôles extrêmes : c'est la même chose pour les « normaux », ils
hésitent entre trop de compassion et l'ignorance totale.

L'appartenance et l'initiation semble faire partie intégrante du parcours de vie des


homosexuels ou bisexuels.

En effet, comme tout individu, ils ont besoin de partager leurs expériences et ressenti avec
d'autres personnes comme eux, avec ceux qui ont le même stigmate. Cette appartenance à un
nouveau groupe va réorganiser le système normatif de l'individu en question.

Pour ce qu'il en est de l'initiation, il s'agit de choisir des représentants du groupe qui, après
avoir fréquenté leurs semblables, ou des « initiés », des « normaux » sensibilisaient à la cause,
comme un serveur hétérosexuel dans un bar homosexuel, va aller informer sur le stigmate.
Ces initiés doivent cependant faire attention car il peut arriver des situations où ils se verront
rejetés par les deux groupes : celui des normaux et celui des stigmatisés. Cela peut être le cas
de l'ami d'un homosexuel considéré comme trop proche du monde « gay » pour les normaux
et trop proche des normaux pour les homosexuels, et il en va de même pour un homosexuel
qui est trop « hétéro ».

Pour finir, on notera que les insultes sur le stigmate passe mieux dans le groupe de stigmatisés
et que le stigmate est « contaminant » rapidement. Il y a donc une peur d'être lié au stigmatisé
très forte alors que dans la réalité il n'y a pas de contagion des « stigmates ».

Goffman défend ensuite l'idée d'un « itinéraire moral » que traverseraient toutes les personnes
stigmatisées. En effet, apprendre le stigmate et l'adapter pour se construire une nouvelle
identité est un moment particulier dans sa vie car entre les normes de la société, celles d'avant,
et celles des « homosexuels » celles d'après, il y a les normes de soi : il faut se réaliser et pour

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cela « joindre » les deux. On précisera que l'on peut avoir peur du nouveau groupe
d'appartenance, c'est l'exemple de l'homosexuel cité par Goffman 16, car il peut paraître
difficile de s'associer à leurs attributs. De plus, à l'adolescence, on est très proche du groupe
des pairs, celui des normaux, donc on se sent plus distant du monde des homosexuels ou
bisexuels, celui des stigmatisés. Pour finir, on notera que l'itinéraire moral permet d'ouvrir sa
« conscience sur soi », de se voir soi même.

Passons maintenant aux liens qui unissent le contrôle de l'information et l'identité


personnelle des individus.

On ne reviendra pas sur la notion de discrédit et de discréditable, par contre juste un mot
supplémentaire sur le concept d'information sociale. Elle peut être symbole de prestige,
montrer qu'on est hétérosexuel, ou symbole de « stigmate », montrer qu'on est homosexuel ou
bisexuel. Cependant, on peut user de désidentificateur si la suspicion de l'entourage est trop
pesante : on me soupçonne d'être homosexuel donc je sors avec une fille.

Le concept de visibilité de Goffman est peu applicable aux homosexuels ou bisexuels hormis
pour ceux qui le « montrent » de façon claire. On parlera donc plutôt de perceptibilité,
d'évidence que l'on se fait car l'homosexualité ou la bisexualité sont peu souvent visibles. En
d'autres terme, on peut deviner qu'une personne est bisexuelle ou homosexuelle mais pas le
« voir » à proprement dit sauf dans quelques cas extrêmes bien sûr.

Quant à l'identité personnelle, elle est différente de l'identité sociale car elle implique qu'il y a
un lien préexistant à la rencontre entre l'individu homosexuel ou bisexuel et les autres acteurs
alors que l'identité sociale, elle, n'est fondée que sur la « rencontre » de statut, le cadre...

Le stigmate est surtout difficile à surmonter dans la sphère publique. Dans l'intimité, l'effet se
réduit car on connait la personne « personnellement ». Cependant, cette familiarité ne réduit
pas forcément le dégout car il t a toujours une influence de la société : c'est l'exemple de la
mauvaise « épouse » des années 1970 qui était considérée comme telle si elle s'occupait mal
des enfants, tenait mal son foyer... Ici, peu importe le lien qui unit le mari et la femme, ce
dernier, imprégné par la société, la jugera aussi durement car ne convenant pas aux normes.

On notera que, parfois, l'acceptation est plus facile pour les normaux quand les stigmatisés
sont à distance. C'est pourquoi on peut préférer cacher les choses aux intimes qui sont trop
16
Goffman Page 54

41
proches quand on est discréditable, comme c'est souvent le cas chez les homosexuels ou
bisexuels. On rajoutera aussi que, parfois, il est plus facile de cacher des choses dans les
rapports publics que dans l'intimité comme l'infertilité par exemple.

Enfin, on n'oubliera pas que l'identité personnelle, celle de l'individu qu'on connait, peut
contrecarrer l'identité sociale de ce dernier.

Si l'individu doit contrôler l'information sur son homosexualité ou sa bisexualité, il aura


tendance à se s’inventer un parcours biographique afin de « créer » une historie de son vécu
crédible.

Comme on l'a déjà vu, l'identité sociale est du domaine des répertoires, des attributs sociaux,
alors que l'identité personnelle relève du contrôle de l'information par l'individu lui-même. On
peut avoir un passé douteux, une identité sociale négative, mais le traiter autrement dans la
manière dont on divulgue l'information de façon à créer une identité personnelle positive et/ou
« transformer » l'histoire passée.

Cette logique de contrôle de l'information, à qui je dois le dire ou pas, va amener à la création
d'une « mémoire de justification » en fonction de ce que j'ai dit aux uns et aux autres. Ainsi,
plus l'individu se détache de la norme hétérosexuelle et plus il va devoir prouver le contraire
malgré que le « prix » de son honnêteté ait augmenté avec le temps.

On précisera que mentir sur son identité personnelle à ses proches peut avoir des
conséquences sur l'identification sociale actuelle, les apparences, mais aussi sur l'identité
personnelle, les relations établies, la considération future, la réputation... C'est l'exemple du
voyou repenti qui, s’il est découvert, voit son identité sociale révisée par ses proches mais
aussi son identité personnelle, « Tu avais ma confiance et tu m'as menti ».

Ainsi, les homosexuels ou bisexuels peuvent se comporter différemment avec ceux qu'ils ne
connaissent pas : c'est l'exemple de ceux qui se disent hétérosexuels en public mais qui vont
faire des « plans culs » homosexuels ou bisexuels discrets dans certains endroits « privés ».
C'est l'exemple reporté par la Mattachine Society 17: des gens peuvent parfaitement s'affairer à
une besogne destinée au public, et cela dans un immeuble commercial, sans que les autres
occupants ne devinent ni la nature, ni l'entreprise de ses auteurs à condition qu'ils se
comportent d'une certaine manière, c'est à dire de façon mimétique, comme des commerciaux.
17
J. Stearn, the 6th man (New York, McFadden Books, 1962, page 154-5.

42
Pour conclure sur cette question de la biographie, nous allons revenir sur « le protagoniste »
de cette œuvre et les « autres » tels que les nomme Goffman.

Le plus dur pour les homosexuels ou bisexuels c'est qu'ils doivent sans arrêt se préoccuper de
qui sait quoi, en particulier ceux qui refoulent ou n'assument pas devant tout le monde.
Surtout qu'un stigmate avoué en privé, lorsque la révélation devient publique, a souvent pour
conséquence la mauvaise réputation. Au final, il y a donc un certain type de structure
biographique qui se maintient toujours comme « ligne directrice », sinon « l'histoire » risque
de ne pas être cohérente : je ne me comporte pas avec mon patron comme avec mon enfant
mais si je croise mon patron avec mon enfant, je vais devoir jouer un rôle entre les deux, être
« moi » et donc suivre cette « ligne ».

Le thème du « faux semblant » tel que Goffman le définit semble tout à fait s'appliquer à la
question du vécu de l'homosexualité ou de la bisexualité.

En effet, l'homosexuel ou le bisexuel doit dissimuler à certaines personnes son identité


comme les prostituées avec les policiers par exemple. De plus, les confessions mutuelles
découlant des relations intimes amènent la personne homosexuelle ou bisexuelle soit à le dire,
soit à se sentir coupable de ne pas le dire. On peut aussi faire croire que le stigmate est
temporaire : c'est l'exemple du garçon boiteux ; il pourra dire que c'était un accident et que
cela va passer. On peut prendre aussi l'exemple de l'homosexuel ou du bisexuel refoulé qui,
pour justifier ses actes déviants, se sert de l'excuse de la temporalité : il dira que cela va passer
avec le temps.

On voit donc bien qu'il existe une multitude de possibilité entre le secret absolu et
l'information complète et tout cela doit être « géré » de manière impeccable car lorsqu'une
identité sociale réelle est différente d'une identité sociale virtuelle, cela est dangereux car
souvent une connaissance personnelle peut trahir. Ces situations de confusion des identités
peuvent mener au chantage de la part de la personne qui « sait tout ».

Ainsi, le faux-semblant « quasi total » est donc une double vie, en d'autres termes, une double
biographie. Ce genre de double vie peut amener l'individu stigmatisé à quitter une de ses
« vies ». On précisera qu'user du faux-semblant est très facile pour les bisexuels ou
homosexuels car ce stigmate ne se voit pas. Cette double vie peut donc donner lieu à une

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stigmatisation par les stigmatisés des lieux retirés, ceux entre stigmateux, pour montrer aux
normaux que l'on est comme eux.

Autre problème, les « refoulés » ont du mal à supporter des homosexuels ou des bisexuels à
leurs côtés car ils ont peur d'être assimilés à eux et parce qu'ils leur renvoient leur propre
stigmate. A côté de cela, les intimes aussi peuvent en vouloir à leur ami bisexuel ou
homosexuel de ne pas leur avoir dit la vérité et, dans ce cas là, ils ressentent un double
sentiment de trahison de leur part : celle du groupe hétérosexuel car la personne ne l'est pas et
celle du groupe d'amis car il leur a menti ; c'est une trahison sociale et personnelle.

Au final, il y a donc un lourd prix à payer pour la pratique du faux-semblant car c'est un
tiraillement entre deux mondes. De plus, l'individu usant du faux-semblant doit toujours prêter
attention à la situation sociale du moment, à ses comportements, ses attitudes... Il devient
donc étranger au monde « simple » des relations sociales normales. C'est pour cela que c'est
dur à l'École d'être différent car les autres garçons n'ont qu'à se contenter d'être des garçons là
où d'autres doivent résoudre beaucoup de questionnement : c'est l'exemple du garçon ayant un
problème urinaire, il ne peut pas juste être un garçon car il a d'autres soucis.

Nous allons à présent revenir plus en détail sur les techniques de contrôle de l'information qui
font partie intégrante du « maniement » du stigmate.

Tout d'abord, on peut utiliser un désidentificateur : c'est l'exemple du bourreau qui se balade
avec son fils et sa femme en public ; jamais personne ne pourrait croire qu'il s'agit d'un
« tueur » professionnel.

Une autre technique consiste à dissimuler le stigmate le plus gênant pour en montrer un autre
moins « dégradant » : par exemple, dans un milieu masculin, être romantique est considéré
comme un attribut féminin mais moins que l'homosexualité ou la bisexualité. Une personne
homosexuelle ou bisexuelle voulant cacher sa sexualité peut se faire passer pour un
romantique car cela est moins stigmatisant : il s'agit de montrer un stigmate « faible » pour en
cacher un « fort ».

On notera aussi que les proches considèrent souvent comme un mensonge la non-
communication d'un stigmate et l'individu doit donc s'en remettre à la pitié de l'autre pour
justifier sa « trahison ».

44
Pour en revenir à la « contamination », on rappellera que le stigmate ne touche pas que le
stigmatisé mais aussi ses intimes : par exemple, la femme va aider son mari à cacher son
« défaut ».

Au final, on voit donc bien la difficulté de lier les deux mondes car celui qui use des
techniques de contrôle de l'information a toujours peur que l'un se révèle à l'autre. Ainsi, il y a
un risque de perte du contrôle de soi-même pour le stigmatisé comme avec l'exemple de
l'homosexuel18. De plus, le contrôle de l'information peut amener l'individu stigmatisé à
s'isoler afin de ne pas risquer de communiquer des « mauvaises » informations.

Si, malgré tout, il y a divulgation d'information par le stigmatisé, c'est souvent par une blague
ou en admettant son imperfection d'un ton détaché supposant que ceux avec qui ils parlent
sont au-dessus de ça. On notera ici que l'acceptation peut être vue comme la divulgation
volontaire à tous de l'information : la personne fait le désaprentisssage de la dissimulation
pour se diriger vers l'épanouissement.

Le principe des couvertures fait lui aussi partie des techniques de contrôle de l'information.

D'abord, le stigmatisé doit tout faire pour ne pas imposer son stigmate, comme ne pas parler
de « trucs » d'homosexuels ou de bisexuels avec des potes hétérosexuels : il s'agit ici de
réduire les tensions, adoucir la réalité et on notera que cela ressemble au faux semblant car
l'individu n'est pas lui-même. Cependant, beaucoup ne font pas semblant mais se couvrent :
par exemple, en affichant des lunettes noires ostensibles sur son visage pour montrer qu'on est
aveugle, on peut vouloir surtout cacher un visage défiguré qui « effrayera » certainement plus
que sa cécité. Mais la plus importante des couvertures, c'est l'organisation des situations
sociales : on planifie toutes les interactions à l'avance.

Nous allons maintenant nous intéresser à l'alignement sur le groupe et à l'identité pour soi
qui sont des dimensions essentielles dans ce chemin de vie qu'est l'acceptation de son
homosexualité ou de sa bisexualité.

Le concept d'identité sociale nous a fait réfléchir sur la question de la stigmatisation et celui
d'identité personnelle sur celle du rôle des techniques de l'information. Avec ce concept
d'identité pour soi, Goffman veut analyser ce que l'individu ressent à l'égard de son stigmate
et de ce qu'il en fait.
18
Goffman Page 120

45
Tout d'abord, il y a ce principe de l'ambivalence que chaque homosexuel ou bisexuel ressent
un jour dans sa vie vis à vis du groupe des « normaux » et du groupe des « non-
hétérosexuels ».

On commencera par rappeler que l'individu stigmatisé hiérarchise ceux comme lui en fonction
de la gravité de leur stigmate : les « normaux » font pareil entre eux. Ainsi, souvent, les
individus homosexuels ou bisexuels auront envie, au départ, de se mettre en couple avec des
mecs possédant des attributs hétérosexuels mais ils vont vite revenir vers ceux « comme
eux », des mecs plus efféminés, plus stéréotypés, plus sensibles, car ils auront rapidement
l'impression que leurs partenaires se rapprochent trop des « normaux » et donc qu'ils ne
pourront jamais comprendre le « monde » des non hétérosexuels. Plus généralement,
l'individu non hétérosexuel ressentira un manque de « proximité » dans ses relations avec les
personnes hétérosexuelles donc il aura besoin de se retourner vers celles homosexuelles ou
bisexuelles.

D'un autre côté, il semble que cela soit vraiment la « honte » pour un homosexuel ou un
bisexuel lorsqu'on est avec des normaux de croiser des homosexuels ou bisexuels
« caricaturaux » : il y a donc une impossibilité de se détacher totalement ou d'épouser
totalement le groupe de ceux ayant le même stigmate que soi. Il y a donc une ambiguïté du
sentiment d'identité, une aliénation et celle-ci peut même « frapper » des représentants du
groupe : c'est l'exemple du théâtre où l’on caricature au maximum les stigmatisés tout en
« mouchant » les normaux ce qui montre bien cette ambiguïté d'esprit de la part de ceux qui
prétendent défendre le groupe car s'en considérant comme partie intégrante.

Afin de « résoudre » cette ambiguïté, le conseil du professionnel semble s'imposer pour


beaucoup d'individus. Il y a donc recours aux professionnels à cause de cette aliénation : ces
derniers vont « prescrire » des codes de conduite. Le problème c'est qu'en voulant faire sien
ces modes de « vie », il y a un risque que l'individu stigmatisé passe son temps à analyser le
monde social. L'autre problème est que le professionnel rentre trop dans la vie intime des
stigmatisés. Comme dans les films et les livres où l’on expose les sentiments des gens en les
révélant au monde, certains stigmatisés peuvent considérer le professionnel comme un lecteur
ou un spectateur qui fait intrusion dans leur vie, comme un intrus qui s'immisce dans leur
intimité. En d'autres termes, le stigmatisé devient le personnage central du film ou du livre et
le spécialiste le spectateur de l'œuvre cinématographique ou littéraire.

46
Au niveau de l'alignement sur le groupe, Goffman nous fait remarquer que l'influence du
groupe des pairs « stigmatisés » engendre la « nature » de l'individu affligé du même
stigmate, celle que nous lui imputons mais aussi celle qu'il s'attribue, car c'est le seul groupe
avec qui il est lié « naturellement » : c'est un thème fondamental en sociologie bien que
souvent débattu. Sinon, on relèvera que trop de militantisme tue le militantisme car l'individu
qui ne voulait pas être normal, dans le sens qu'il voulait qu'on accepte sa différence, ressemble
de plus en plus aux normaux car, pour leur expliquer son « monde », il doit utiliser leur code
comme leur langage, leur style... Ainsi, plus il se sépare structurellement des normaux, dans le
sens qu'il montre la réalité de cette différence ainsi que celle du groupe qui la partage au
groupe des normaux, et plus il leur ressemble culturellement dans le processus d'idéologie.

Passons maintenant à l'alignement hors du groupe qui est aussi une thématique importante de
Goffman. Les professionnels conseillent aussi de s'aligner sur les normaux dans la société
lorsque l'individu stigmatisé est hors du groupe. Ils expliquent aux stigmatisés que les
normaux ne sont pas méchants, que c'est juste de la méconnaissance et qu'il faut donc les
aider : c'est donc un rôle social supplémentaire à jouer pour les bisexuels et homosexuels. On
précisera que cela ne semble pas devoir être une « corvée » pour eux car on ressent un grand
besoin des homosexuels et bisexuels de parler à leur entourage afin de réduire le « malaise »
créé par le stigmate lors des relations intimes.

Il ne faut pas en revanche oublier qu'il peut y avoir un risque de se sentir plus accepté que l'on
ne l'est vraiment par les normaux. En effet, le problème est que les individus stigmatisés sont
censés se comporter comme un normal dans le groupe des normaux alors qu'ils ne sont pas
totalement « dedans » car écartés de certaines situations. On peut donc dire qu'il y a une
acceptation « fantôme » à la base d'une normalité « fantôme » : il se croit normal car accepté
par les normaux.

Au final, il ne faut donc pas prendre les « promesses » des normaux pour argent comptant
mais faire comme si. De cette façon, les stigmatisés accroîtront au maximum le degré de
tolérance des normaux à leur égard et on précisera que l'adaptation d'un individu est bonne
pour la société tout entière.

La question de la politique de l'identité va elle aussi se poser aux personnes bisexuelles et


homosexuelles car il y a un tiraillement de l'individu stigmatisé entre son identité qu'il a
construite dans le groupe des stigmatisés et celle bâtie au contact des normaux : il appartient

47
au groupe des normaux mais aussi à celui des stigmatisés. C'est donc une construction
identitaire plus difficile car l'individu exprime l'avis de deux groupes qui peuvent se
contredire parfois. Il faut donc avoir vécu ces situations pour mettre en place une politique
identitaire cohérente, une méthodologie pour aider les stigmatisés à se « réaliser ». Or,
certains professionnels peuvent préconiser des cheminements identitaires différents car ils
n'ont fait que lire et entendre.

Avant de terminer sur le lien entre déviance et déviation, intéressons nous à ce que Goffman
nomme «  le moi et ses autres » autrement dit penchons nous sur le phénomène qui fait que
nous avons tous à des moments de notre vie des questionnements sur notre véritable
« identité ».

Tout d'abord, on rappellera que se questionner sur le lien entre normes et déviation ramène à
poser une problématique centrale : la place des groupes stigmatisés dans la structure sociale.
Or, même les normaux ont des dysfonctionnements entre identité sociale réelle et identité
sociale virtuelle même si cela semble plus difficile à vivre pour les personnes homosexuelles.
Cependant, même si cela est plus dur pour elles, il est clair que l'étude de l'homosexualité, en
termes de déviation et de normes, porte plus sur ce qui dévie communément de l'ordinaire
plutôt que sur ce qui s'écarte extraordinairement du commun.

On rappellera au passage les conditions nécessaire à la vie sociale : le partage de valeurs et de


normes communes rendu possible par un système de régulation des normes et valeurs nommé
contrôle social. Cependant, les normes « homosexuelles » considérées comme déviantes
touchent l'identité, l'être, c'est donc un cas particulier de régulation normative car on ne peut
pas faire comme avec une personne malpolie à qui l'on pourrait apprendre à parler
convenablement : l'individu, même avec la meilleur volonté du monde, ne peut pas comme ça
se soumettre à la norme hétérosexuelle.

Finalement, il n'y a qu'un « modèle » de personne qui ne sera jamais stigmatisé en France :
l'homme, blanc, jeune, hétérosexuel, marié, père de famille, citadin, de type nordique,
diplômé d'université, employé à taux plein, en bonne santé, d'un « bon » poids, d'une taille
suffisante et pratiquant un sport. Cependant, on notera que ce même homme va vieillir et donc
pourra être à son tour stigmatisé : le stigmate est donc partout présent dans la société d'autant
plus que peu de personnes correspondent exactement à l'intégralité de ce modèle normatif.

48
Pour Goffman, l'homosexuel ou le bisexuel sont donc des déviants normaux car le maniement
du stigmate est un trait majeur de nos sociétés où tout le monde est plus ou moins déviant.
Ainsi, en cachant son stigmate, l'individu se comporte donc normalement.

On notera que lorsqu'il découvre qu'il est homosexuel, si l'individu souffre, c'est surtout parce
qu'il ne sait que trop ce qu'il est devenu, plutôt qu'à cause d'une confusion quant à son identité.

Enfin, l'auteur insiste sur la complémentarité des « moi-s », normal-stigmatisé, dans les
processus d'adaptation aux situations sociales : selon lui, les individus ont une faculté
« d'acclimatation » incroyable.

Une dernière chose qu'il paraît intéressant de souligner en ce qui concerne le lien entre
stigmate et réalité: il n'y a pas 2 mondes, celui des normaux et celui des stigmatisés mais un
processus social omniprésent qui amène chacun à tenir les 2 rôles même si cela varie suivant
le stigmate. Ainsi, le normal et le stigmatisé ne sont pas des personnes mais des points de vue:
une personne divorcée dans une société qui ne tolère pas cela va être montrée du doigt non
pas parce qu'elle a divorcé mais parce que les personnes qui vont la juger ont une très
mauvaise opinion du divorce. Ainsi, ce n'est pas le fait que la personne soit homosexuelle ou
bisexuelle qui entraîne la stigmatisation, c'est le point de vue que le stigmatisant a sur cette
forme de sexualité. On précisera aussi qu'en plus de leur fonction générale, susciter l'appui de
la société chez ceux qu'elle n'appuie pas, les processus de stigmatisation peuvent avoir des
fonctions supplémentaires comme, par exemple, conserver le pouvoir : c'est l'exemple de ceux
qui ont voulu discriminer les noirs afin de ne pas les voir accéder au pouvoir.

Pour en finir avec la théorie du stigmate de Goffman, on retiendra une chose sur le lien entre
stigmate, déviance et déviation. On peut être un déviant ou un « déviateur » mais pas un
stigmatisé : c'est l'exemple des jeunes d'âge mûr qui préfèrent passer leur temps à la plage
pour surfer plutôt qu’à s'intégrer à la société par le travail. Toutes les personnes stigmatisées
peuvent donc être étudiées comme telles mais pas forcément toutes les personnes déviantes ou
« déviatrices ».

Pour conclure, on se rend bien compte à quel point les conceptions de sexe, de genre et de
sexualité sont variés en fonction de la société dans laquelle les individus vivent. Si les sociétés
ont des visions différentes de ces concepts, on peut donc se demander si les individus eux-

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mêmes n'ont pas chacun leur propre définition de ces termes là même si ils vivent dans la
même société. En ce qui concerne les théories de la domination de James C. Scott et celle du
stigmate d'Ervin Goffman, elles semblent particulièrement intéressantes pour étudier le vécu
de l'homosexualité et de la bisexualité dans nos sociétés contemporaines. En effet, il semble
bel et bien que la société joue un rôle fondamental dans les « difficultés » de parcours, dans la
vie sociale et « personnelle » des personnes bisexuelles ou homosexuelles. En d'autres termes,
l'idée que la société soit bel et bien la « responsable » de toutes les souffrances que nous
avons évoquées plus tôt paraît être une justification adéquate.

Il semblerait donc que l'hypothèse que le genre ne soit qu'une construction sociale, comme
la sexualité, l'hétéronormativité, le patriarcat, le féminisme ou encore le sexisme soit une
explication correcte. Il apparaît aussi justifié de dire que la situation de domination
hétérosexuelle est une réalité et qu'elle semble être un facteur justificatif des
discriminations infligées aux personnes non hétérosexuelles. De même, avoir une sexualité
non «  normative » semble obliger souvent la personne à porter un masque en société.
Enfin, cette domination masculine hétérosexuelle semble plus tolérante envers les
lesbiennes qu'avec les gays ou les bisexuels hommes.

Pour résumer, on peut donc émettre comme hypothèse principale le fait que c'est
uniquement la société qui est responsable de toutes les difficultés qu'éprouvent les
adolescents homosexuels ou bisexuels dans leur construction identitaire: nous chercherons
à valider cette hypothèse dans la deuxième partie.

Après s'être intéressé à l'impact de la domination masculine dans la société, nous allons nous
pencher plus en détail sur l'une de ses composantes: l'école.

C) Une épée scolaire incapable de trancher les liens du manipulateur malgré


son devoir ?

Enfin, nous allons essayer de voir si la sphère scolaire joue un rôle spécifique dans la
construction identitaire des jeunes homosexuels ou bisexuels. Pour cela, nous allons nous
appuyer sur le livre de Philippe Clauzard (enseignant) : « Conversation sur l'homophobie,
l'éducation comme rempart contre l'exclusion » paru aux Éditions l'Harmaltan.

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Nous commencerons par dresser un rapide résumé de l'auteur sur sa vision du rôle de la
société en générale sur les questions de genre, de sexe et de sexualité avant de s'intéresser plus
précisément à la question du rôle que joue, ainsi que celui que devrait jouer, l'École. Puis nous
présenterons le genre de thèmes qui devraient être abordés à l'École, mais aussi en famille,
afin que l'éducation soit réellement un rempart contre l'exclusion. Enfin, on insistera, en
particulier en se servant de la préface que L-G Tin fait dans cet ouvrage, sur l'importance du
système scolaire dans la création d'un avenir plus « tolérant ».

 En avant-propos, revenons tout d'abord sur la vision qu'à Philippe Clauzard de la


domination masculine hétérosexuelle et de ses conséquences afin de voir si celle-ci est en
adéquation avec celle de Scott et Goffman.

Pour l'auteur, au XXème siècle, l'homosexualité est passée d'une catégorisation en terme de
déviance à une qualification en terme de différence. Cette différence intrigue, inquiète car les
homosexuels sont considérés comme ceux qui transgressent l'ordre social. Cela peut être vu
comme une provocation mais, et à l'inverse, aussi comme un élément exotique.

Ainsi, l'homophobie fait peur car il y a une crainte de trahir le groupe des hétérosexuels,
d'affaiblir le masculin et de contredire la domination masculine. C'est pour cela que l'adoption
du PACS ne fut pas facile, tout comme tout débat portant sur le thème de l'homosexualité ou
de la bisexualité, comme celui de l'homoparentalité : à cause de ces craintes. Cependant,
comme nous l'avons dit, l'objet d'analyse du sujet s'est déplacé : il ne s'agit plus de savoir si et
pourquoi la personne « dévie » mais pourquoi la société a créé la domination masculine et
l'hétéronormativité.

On notera que selon certains psychologues, il y a une femme en chacun de nous : certains ont
donc peur de la voir sortir ce qui aurait entraîné toute cette logique de peur.

Il est vrai que le lien est très fort entre hétérosexisme et homophobie : les hommes vont
stigmatiser les homosexuels ou bisexuels hommes à la fois car leur sexualité est différente
mais aussi car ils sont assimilés à une « femme ». Quant aux femmes homosexuelles, elles
sont discriminées à la fois pour leur sexualité mais aussi pour leur « sexe ». Cependant, le
premier relève du domaine de l'idéologie, hiérarchisation des pratiques sexuelles, alors que le
second découle plutôt du psychologique, la phobie de l'homosexuel comme il en irait avec la
misogynie qui est le rejet de la femme. A ce titre, le sexisme, qui est la supériorité du sexe

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masculin sur celui féminin, hiérarchise lui aussi les sexes comme il en va de l'hétérosexisme
qui place comme la norme la sexualité hétérosexuelle.

On peut donc dire que l'acceptation de l'homosexualité, de manière générale, fait peur aux
familles alors que, si c'est quelqu'un de la famille qui est homosexuel, cela pose nettement
moins de problèmes du moment que cela reste dans la sphère intime. Cette peur est liée avant
tout à la crainte que la « suprême » hétérosexualité, et son modèle familial l'accompagnant,
soient remis en cause.

 Passons maintenant aux liens qui existent ou qui devraient exister entre l'École et les
différentes formes de sexualité selon l'auteur.

Tout d'abord, nous garderons en tête ce que Michel Foucault pensait du sujet : avant les
professeurs enseignaient que l'homosexualité, c'était intolérable ; ils ont pourtant fait
beaucoup plus de ravage que le professeur d'aujourd'hui qui parle de l'homosexualité en
expliquant une situation vécue. Philippe Clauzard reste dans cette logique de pensée car, selon
lui, il faudrait expliquer très tôt aux enfants que la sexualité hétérosexuelle n'est pas la norme :
l'École a un énorme rôle à jouer en enseignant le respect de toutes les formes de sexualité, par
exemple en précisant l'orientation sexuelle de certains personnages historiques. Or, il règne
comme un certain ostracisme en milieu scolaire sur ces questions de sexualité hors
hétérosexuelle : on ne condamne plus mais on n'en parle pas car, soi-disant, cela relève de
l'intime. Ainsi, d'une « chose » qu'elle condamnait, à un « sujet » qu'elle ne veut pas aborder,
l'École a donc évolué sur la question de l'homosexualité ou de la bisexualité mais elle ne doit
pas en rester à cette « pensée », elle doit se saisir de la question et l'évoquer ouvertement.

Or, ce sujet est vu comme tabou comme le montre la peur des enseignants de vouloir instruire
les élèves sur le sujet car ils ne veulent pas être considérés comme homosexuels ou bisexuels
ou tout simplement parce qu'ils sont mal à l'aise avec ces questions.

Pourtant, ce thème de l'homosexualité est présent dans toutes les cours de récréation : tous les
élèves de CE2 connaissent le mot « homosexuel » mais en revanche très peu connaissent le
mot « hétérosexuel ». Certainement car pour eux le second est la normalité donc il n'y a pas
besoin de « trouver » un nom à cela alors que le premier est déjà, même pour les très jeunes,
associé à la différence, et donc « objet de stigmatisation ».

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Rien qu'avec cela, on voit toute l'ignorance des élèves sur ces questions de sexualité et, selon
Chantal Picod, animatrice de la première université d'été « Éducation sexuelle et prévention
du sida », l'École doit donc « donner aux jeunes l'occasion de ressaisir et de s'approprier,
dans un contexte plus large que celui de la famille, les données essentielles de leur
développement sexuel et affectif »

Il est vrai que sur le sujet de la sexualité, l'École semble très en retard par rapport à d'autres
sphères de la société telles que les médias, les politiques, les amis... Jusqu'à récemment, le
thème n'était évoqué que sous la « justification » de parler du sida et abordé uniquement en
cours de Sciences et Vie de la terre ou de Vie Sociale et Profesionnelle et il a fallu attendre
une circulaire de 1998 pour que l'institution encourage d'autres membres de sa communauté,
en particulier l'infirmière et le C.P.E, à mener des initiatives en faveur de « séquences
d'éducation à la sexualité ». Cependant, leur efficacité est restée très limitée car elles étaient
basées sur le volontariat et avec un volume horaire annuel trop peu élevé. La loi du 30 mai
2001 sur l'IVG et la contraception, qui prévoit trois séances annuelles minimum sur les
questions de sexualité, peut venir bouleverser le cadre des « deux heures » minimum par an.
On peut donc espérer que ces réformes permettront à l'École de se saisir réellement des
questions de sexualité, ce qui paraît vital tant le développement de la personnalité passe par
un questionnement sur son identité sexuelle.

Cependant, le monde des homosexuels est souvent considéré comme une « planète » sans
enfant et les homosexuels perçus comme des personnes ne pouvant pas éduquer. Pourtant,
l'homosexualité n'est qu'une question d'amour.

De plus, il peut y avoir un problème pour certains enseignants homosexuels ou bisexuels car
ils doivent transmettre certaines « valeurs » alors qu'eux-mêmes n'y adhèrent pas forcément.

Malgré cela, il faut parler de ces sujets à l'École et très tôt : on précisera qu'avec les plus
jeunes, il vaudra mieux faire de l'éducation en leur parlant d'amour plutôt que de sexualité qui
risque de choquer et/ou de faire rire.

L'École doit favoriser la découverte et l'adaptation à la vie adulte et citoyenne et, pour cette
raison, elle ne peut plus être conçue en termes de sanctuaire car le monde « extérieur » est une
réalité.

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Il ne s'agit pas d'être pour ou contre les homosexuels ou les bisexuels mais d'imaginer que nos
enfants en seront ou les côtoieront. En effet, l'homosexuel ou le bisexuel est oublié par l'école
car elle ne lui apporte ni protection, ni soutien, aucun modèle identitaire et peu de possibilité
d'être avec ses pairs « homosexuels ». On comprend mieux ainsi le fort taux de suicide chez
les adolescents et jeunes adultes homosexuels ou bisexuels qui passent l'essentiel de leur
temps dans le cadre scolaire même si il est vrai que l'appui de la famille, si il existe, atténue
considérablement ce taux.

Cette question du « temps passé » au contact de l'institution justifie à lui seul le fait que
l'École doit se saisir du problème car les élèves la fréquentent pendant quinze ans en moyenne
et, de plus, ne pas parler de l'homosexualité, c'est la rendre honteuse.

Selon René-Paul Leraton, coordinateur de la ligne azur, « C'est à l'École en grande partie
que se crée le savoir, que se défont les préjugés, bref que circule l'information susceptible de
donner, enfin, un visage positif et humain à l'homosexualité ».

On précisera que les discours politiques favorables à l'homosexualité ou la bisexualité sont


souvent justifiés pour des raisons de santé comme la prévention du sida. C'est comme si, le
sujet étant trop tabou encore pour leur électeur, ils se cachent derrière la menace du VIH, qui
elle met tout le monde d'accord, afin d'aborder le sujet de l'homosexualité : il faut combattre le
sida donc il faut en parler et par conséquent parler de sexe et, au final, discuter de toutes les
formes de sexualité.

On voit donc bien, selon Philippe Clauzard, quel rôle joue et doit jouer l'École dans la
construction identitaire des adolescents, même si la famille, en tant qu'éducateur, doit y
participer aussi pleinement.

Passons maintenant aux propositions de « discussion », autrement dit aux conseils et


suggestions éducatives qu'il nous propose afin d'apprendre à nos enfants la tolérance
« totale ».

Il s'agira plus précisément de s'intéresser au concept d'homophobie et à toutes les


conséquences qu'elle entraîne et de montrer que tout enfant est capable de comprendre cela.

Il faut expliquer que le sexisme, ou la création d'un sexe « fort » et d'un sexe « faible »,
commence dès le plus jeune âge : il suffit pour cela de regarder le comportement des garçons

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à l'École. Déjà, dans la cour de récréation, les garçons semblent plus forts car ils sont plus
costauds, plus bagarreurs, plus sportifs que les filles car on les a toujours encouragés à être
comme cela. Or, il y a bien des filles costaudes, bagarreuses et sportives, ce qui prouve que
rien n'est lié au sexe.

Il faudra aussi bien faire comprendre aux enfants que ce n'est pas parce que c'est courant que
c'est normal. On ne manquera pas non plus de leur rappeler que tous les individus se méfient
de ce qui est inconnu : sexes différents, couleurs de peau différentes, religions différentes...

Il faudra aussi leur faire réaliser qu'une discrimination légère peut être très blessante : par
exemple, on précise toujours, lorsqu'on invite un collègue à diner, qu'il peut venir avec sa
petite amie alors que si cela se trouve il a un petit copain. C'est comme si l'hétérosexualité
allait de soi comme avec la fête de la saint Valentin qui peut être vue comme le symbole de
l'hétérosexisme.

Autre point de réflexion, quand ils demanderont pourquoi on ne fait rien pour soutenir les
homosexuels et bisexuels, il faudra tenter de leur faire comprendre que voter une loi ne suffit
pas à ramener la paix sociale : ainsi, le PACS peut être vu comme une « fausse paix », une
guerre larvée, entre les hétérosexuels et les homosexuels. Il faut du temps pour que la loi
s'enracine dans les mentalités : par exemple, il y aura de l'eau qui aura coulé sous les ponts
avant qu'un couple homosexuel passe au jeu télévisé « Les z’amours ».

Au final, le problème, c'est que les discriminations limitent l'intégration des individus : c'est
vraiment une chose essentielle à leur faire réaliser.

Arrivé à ce stade des « propositions », certains penseront que les plus jeunes ne sont pas
capables de comprendre ce genre de chose. Pourtant, c'est souvent eux qui posent des
questions inopportunes auxquelles nous ne savons pas répondre. En effet, les enfants sentent
beaucoup de choses : c'est l'exemple du petit Jérôme qui habite dans une grande tour avec son
père et son petit ami et qui, ressentant l'homophobie ambiante, demande à son père ce qu'est
un « normo-sexuel ».

Expliquer l'homophobie, c'est aussi faire comprendre que, dans beaucoup de pays, il y a une
« non reconnaissance » de l'amour entre deux personnes du même sexe, de leur raison de
vivre, pourtant l'amour « homo » vaut tout autant l'amour « hétéro ».

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Il faut faire la distinction entre immoralité, ce que la société interdit, et contre-nature, où la
c'est la nature qui ne le permet pas. De nos jours, la médecine définit la normalité par
l'épanouissement : être heureux, c'est ça être normal.

Au final, il faudra leur faire se rendre compte que l'homophobie est due à des considérations
morales influencées par la religion, la politique et l'éducation conformiste. En effet, pour
certains, le but ultime de l'humain c'est la procréation ; du coup, ils considèrent les
homosexuels comme infertiles et, par conséquent, l'homosexualité représente un danger pour
la pérennité de l'espèce. Ce qu'ils oublient, c'est que la nature est bien faite et qu'il n'y aura
jamais une population mondiale entièrement homosexuelle car il y aura toujours des
hétérosexuels. De plus, la nature, par essence, n'empêche pas les relations homosexuelles et
on notera que certaines espèces d'animaux s'y adonnent.

On s'attardera aussi sur les mécanismes de socialisation garçons/filles qui sont réellement,
malheureusement, à l'opposé l'un de l'autre.

On commencera par insister sur la « rudesse » de « l'entraînement » à la masculinité : c'est


« dur » d'être un garçon car, s’il veut montrer qu'il est acceptable dans la « maison des
garçons », il doit toujours suivre un ensemble d'injonctions telles que « Un garçon, ça ne
pleure pas, ça doit être fort... »

Dans cette « maison des garçons », la compétition et toutes les cérémonies qui vont avec,
comme uriner le plus loin, gagner au bras de fer, est de rigueur car elle est considérée comme
un attribut masculin. De plus, dans les cours de récréation, les garçons pratiquent souvent
l'«entre garçon », non pas parce que c'est un choix, mais surtout car étant de sexe masculin, ils
doivent se comporter de telle manière : ils doivent se conformer à un modèle. Ainsi, un
garçon aura plus tendance à être proche des autres garçons car ils partagent les mêmes
« valeurs », la même éducation. On notera que dans la « maison des garçons », les caresses
amicales sont proscrites, contrairement à la « maison des filles », et elles sont remplacées par
des coups, des tapes, des « truc virils ». Ainsi, on peut donc considérer que les coups sont une
marque d'affection témoignant d'un attachement amical.

Il y a aussi d'autres sortes de souffrance dans la « maison des garçons » : le futur « homme »
doit souffrir pour modeler son corps, être vigoureux, dissimuler ses sentiments. Ainsi,
apprendre à jouer au foot est donc une manière de déjà dire je veux être un homme, je veux

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rentrer dans « la maison des garçons » car il y a compétition sur le terrain, travail sur le
corps...

Finalement, on peut se demander si encourager la mixité de « sexe » dans les relations


sociales d'un individu ne serait pas la meilleure chose à faire pour briser les stéréotypes de
genre car, si les garçons passaient plus de temps avec les filles et réciproquement, ils
découvriraient l'univers féminin, idem pour les filles avec le monde masculin. Le monde de
l’autre sexe ne serait plus, dès lors, vu comme un monde inconnu, qui fait peur et dont on doit
s'éloigner dans ces attitudes et pensées pour ne pas être « éjecter » de la « maison des
garçons ». Au contraire, chacun pourrait piocher librement dans le réservoir d'attitudes et de
comportements des deux mondes et même en faire des combinaisons que l'on n'oserait pas
imaginer.

Revenons sur la question du lien entre sexe masculin et masculinité, sexe féminin et féminité,
afin de « démonter » définitivement ce genre d'analyse. Tout d'abord, au tout début de la vie,
on doit tous naître femelle. C'est le sexe de base chez tous les mammifères, et l'homme doit
donc lutter dès le plus jeune âge pour être un homme : il ne « domine » donc pas à la base.
Quant à dire que c'est l'expérience de ces combats « embryonnaires » qui apporte la « force »
aux hommes une fois nés, cela paraît relever de la fiction, de l'irréel...

De plus, Élisabeth Badinter soutient qu'on ne devient véritablement un « mâle » que lorsqu'on
s'est affirmé totalement contre les valeurs de la femme qui nous a fait naître, ce qui sous
entend aussi que la masculinité n'est pas la première valeur qui se développe chez l'être
humain car, en effet, il va en concevoir bien d'autres avant d'avoir parcouru tout son « chemin
d'homme » comme celle de bien, de mal, de respect... Ainsi, pour certains, la masculinité peut
donc être vue comme un « évitement » car le petit garçon dit très jeune : « Je ne suis pas le
bébé de ma mère, je ne suis pas une fille comme ma mère, je ne suis pas homosexuel ». On
voit ici pourquoi l'homosexualité peut dégouter certains car c'est tout ce qu'ils ont voulu éviter
jusqu'à présent.

On peut donc dire qu'on à tous un côté féminin comme toutes les filles ont un côté masculin :
un garçon peut être tendre et une fille « dure à cuire ».

Au final, on voit donc bien que la domination des femmes et l'homophobie sont deux
représentations de la domination masculine : celle exercée sur les femmes par les hommes et

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celle exercée sur l'homme dont le comportement apparaît comme « féminin » par les autres
hommes.

Même pour ce qu'il en est des comportements amoureux humains, les enfants peuvent aussi
apprendre très tôt que d'embrasser son ami ou amie du même sexe sur la bouche est tout à fait
normal car c'est une question d'amour.

Ne pas assez répondre aux questions des jeunes ne fait que les rendre plus interrogatifs : c'est
l'exemple de Jérôme qui ne comprend pas pourquoi le petit copain de son père ne veut pas
prendre sa douche avec lui après le sport, alors que cela est en soi logique puisqu'il a peur
qu'on le traite de pédophile à cause du lien qu'on fait trop logiquement entre homosexualité et
pédophilie. Il ne comprend pas, ce qui est normal, car ce genre de raisonnement ne lui serait
jamais venu à l'esprit vu qu'il considère le petit copain de son père comme son deuxième père.
Pourtant, si le petit ami d'une femme se douche après le sport avec l'enfant de celle ci,
personne ne trouvera rien à redire du moment qu'il a un bon « certificat d'hétérosexuel » : c'est
le même principe avec les homosexuels ou bisexuels qui sont vus comme des pervers si ils se
douchent après le sport avec les autres garçons. Il aurait peut être mieux fallu que le père et
son ami se comportent comme un couple « hétérosexuel » dans l'éducation du petit garçon en
oubliant les on-dit et ce dans leur vie de tous les jours.

Au niveau de l'École, on notera qu'elle est bien trop silencieuse et que, du coup, elle ne fait
que renforcer les normes hétérosexuelles car elle est soumise à la domination masculine. Les
adultes devraient encourager les débats sur l'orientation sexuelle, briser les stéréotypes,
remettre en cause les modèles sexistes, déconstruire les images mentales qu'ont les élèves
comme nous le prouve l'exemple de la phrase : «Ca, ce n'est pas une montagne de PD » qui
signifie que c'est une montagne imposante, pas une montagne de « femmelette », mais une
montagne d'homme.

Autre point, selon l'auteur, c'est généralement vers 7-8 ans qu'on commence à se rendre
compte qu'on est homosexuel. Cependant, pour certains, c'est bien plus tard.

Toujours selon lui, il semblerait que certains homosexuels, ceux trop extravertis, s'adaptent en
réalité inconsciemment à ce que la société veut qu'ils soient : ils aiment les hommes donc ils
doivent se comporter en femme, c'est comme ça.

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On précisera que cela peut aller loin comme chez les personnes transsexuelles où il y a
carrément un besoin de sortir d'un corps qui n'est pas le leur selon eux. On pourrait penser
qu'ils ont bien assimilé les codes masculins et féminins, en lien avec le sexe biologique, et
qu'ils s'y conforment à leur façon : je me sens une femme, telle que la définit la société, or j'ai
un corps d'homme mais je ne veux pas sacrifier ma personnalité, changer mes attitudes et
comportements, alors je « sacrifie » mon sexe.

Philippe Clauzard pense que c'est une double sentence que la domination masculine
hétérosexuelle inflige aux femmes homosexuelles car elles sont des femmes mais aussi
homosexuelles ce qui sous entend que les femmes non hétérosexuelles vont plus souffrir que
les hommes qui sont dans le même cas. Cependant, de ce que nous savons de nos recherches
actuellement, il semble quand même que ce soit les hommes homosexuels ou bisexuels qui
sont les plus discriminés et non les femmes lesbiennes ou bisexuelles : en effet, celles-ci
semblent vues comme de l'érotisme « rattrapable », comme un fantasme, mais leur sexualité
est vue aussi comme une chose qui peut changer alors que les homosexuels sont considérés
comme des « femmes irrattrapables » qui en plus ne respectent pas les codes masculins.

On précisera que la puissance des stéréotypes dépend de l'environnement social, ce qui sous
entend qu'il y a une logique irrémédiable d'effet de la société sur les conceptions du monde
des personnes.

Cette logique des stéréotypes vient avant tout de la crainte de ce que l'on ne connait pas :
l'homophobie vient de la peur de ce qui est « étranger » et il faut donc lutter en se
« connaissant » mieux : il faut partager des points communs, des sensibilités communes,
comme rire d'une même chose... Ainsi, « La planète des homosexuels nous est proche. Nous
pourrions aisément venir à leur encontre. ».

Cette thématique de la peur de l'inconnu fait que souvent on reporte son malheur sur les
autres, ceux qui sont différents : c'est le cas du racisme. Au final, il semble que les gens ont
tendance à préférer la dispute au dialogue : le genre humain a plus tendance à renouer avec
ses vieux démons plutôt que de se donner les moyens de réfléchir et de comprendre.

Autre question qu'il paraît important d'aborder avec les enfants et les adolescents, la question
de l'homoparentalité. Il faut ne pas leur mentir sur comment on fait un bébé mais il faut aussi
leur expliquer que deux personnes du même sexe peuvent avoir un enfant « autrement » et

59
surtout insister sur le fait qu'ils sont aussi aptes à éduquer que les personnes hétérosexuelles.
Ici, il faudra revenir sur l'amour, car c'est lui avant tout qui fait qu'on veuille un enfant et c'est
lui aussi qui permettra que le foyer familial soit un lieu d'épanouissement pour ce dernier.

Il faudra aussi bien leur faire comprendre l'importance du respect pour lutter contre
l'homophobie : une valeur pour contrer un stigmate. Pour cela, il suffit de parler aux élèves en
leur demandant ce que cela signifie pour eux des insultes telles que « PD, tarlouze, tapette... ».
Une fois les mots « explicités », il ne sera pas difficile de leur faire comprendre que de
proférer des paroles vexantes sur la sexualité de quelqu'un, c'est blesser la personne sur
quelque chose de très profond et de très intime, l'amour.

On reviendra aussi sur le fait que certaines choses sont en nous et qu'on ne les contrôle pas :
par exemple, on ne reproche pas aux gauchers d'écrire de la main gauche car cela est naturel ;
il en va de même pour l'orientation sexuelle.

Enfin, juste un mot sur la différence entre fierté et « supériorité » : de nos jours, beaucoup
d'homosexuels n'ont plus peur de se dire tels qu'ils sont ; ils en sont fier sans forcément se
croire supérieurs aux autres. L'insulte vient souvent d'une hiérarchisation qu'a opéré
l'agresseur verbal ; il se croit « supérieur » donc il peut rabaisser, : il y a donc de la fierté à la
base de l'insulte. Il suffirait donc juste que ceux qui insultent soient fiers d'eux sans se croire
supérieurs aux autres pour que cesse ce genre de comportement. Cette question de la fierté se
retrouve dans l'origine du mot « gay » : en effet, ce terme qui vient des U.S.A suggère une
idée positive de l'homosexualité.

Pour en revenir à la nécessité du dialogue avec les enfants et les jeunes, il suffit de prendre
l'exemple de Jérôme : une fois qu'il s'est fait traiter de « Fils de PD », il ne comprend pas, il en
souffre même terriblement.

On notera au passage que le comble pour les homophobes est qu'ils ont peur de quelque chose
alors qu'ils sont censés être des « super héros » ne craignant rien : ils justifient leur
discrimination par le fait que l'individu homosexuel ou bisexuel ne respecte pas les critères de
la masculinité alors qu'eux-mêmes oublient le « courage » qui fait partie intégrante de cette
conception du masculin.

La peur des homosexuels vient aussi du fait que l'on a peur d'être attiré par le même sexe que
soi, alors on préfère éviter les contacts avec eux de peur d'être « contaminé ». Ainsi, même

60
dans le cas où la personne est homosexuelle, elle ne va pas forcément se considérer comme
telle. L'homme a peur d'être homosexuel, il a peur d'être attiré par des gens du même sexe que
lui, alors il va se faire violence pour s'en éloigner. C'est un mécanisme lié au désir et la
violence homophobe peut être vue plus ou moins comme une protection contre des penchants
amoureux plus fort que soi que les individus refoulent du fait qu'on leur a toujours dit que
c'était mal. Il suffit pour cela de se remémorer l'assassinat de Matthew Sheaperd, un jeune
étudiant, aux États-Unis.

Cependant, il ne faut pas oublier que l'amour est le sentiment le plus noble sur terre et les
homophobes, comme les homosexuels ou bisexuels, le partagent aussi : preuve en est que
l'homosexuel et l'homophobe ont des points commun, ils peuvent tous tomber amoureux, c'est
normal, c'est naturel.

Malgré cette « évidence », certaines personnes continuent de s'opposer violemment aux


personnes homosexuelles ou bisexuelles : la puissance des lobbys anti-homosexuels, grâce à
la manipulation de la peur, est importante surtout qu'ils reprennent des idées toutes faites
qu'ils transforment en éléments scientifiques notamment lorsqu'ils reprennent à leur compte la
nature.

C'est aussi pour combattre ce « péché » que ces lobbys font constamment l'association entre
sida et homosexualité car, au début, cette maladie se nommait le « cancer gay ». Cependant, il
est vrai que les homosexuels ont plus de chance d'être contaminés car la probabilité de
rencontrer un partenaire séropositif demeure plus importante pour cette population.

Au final, tout n'est question que de discriminations, de stigmates : il semble y avoir une
multitude de « raisons » pour que l'être humain rejette un autre être humain comme la couleur,
l'orientation sexuelle, le poids, le statut social... Ainsi, un individu gay, noir, à fort
embonpoint et chômeur sera quatre fois plus discriminé qu'un hétérosexuel, blanc, svelte et
cadre.

Du coup, l'auteur évoque l'idée d'un « ghetto » homosexuel afin de se protéger de la


discrimination des hétérosexuels. Il parle aussi d'une idée d'une culture gay : mode de vie,
littérature, façon de voir le monde, de se vêtir, de faire la fête... Selon lui, cela serait dû avant
tout à la difficulté pour les homosexuels ou bisexuels de se rencontrer car souvent leur

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orientation sexuelle n'est pas visible et ils doivent donc se créer des espaces de rencontre entre
eux ce qui favorise le développement d'une sous culture commune.

Au final, être homosexuel ou bisexuel, c'est comme être roux ou avoir les yeux bleus, cela ne
s'attrape pas comme une maladie. Et il n'y a pas de pourquoi, c'est comme cela, c'est comme si
on se demandait pourquoi la terre est ronde : il n'y a pas de réponse hormis à part que c'est
comme ça!

Cette question de la différence a fait dire à Tahar Ben Jellun qu'« on est toujours l'étranger
d'un autre » : en d'autres termes, aucun de nous est identique, chacun à sa singularité et on
sera toujours intrigué par ce qui n'est pas « comme nous », tout comme les autres seront
toujours perplexes sur ce qui n'est pas comme eux. Ainsi, on parle d'homosexualité mais on
devrait plutôt dire « les homosexualités » tellement les façons de la vivre sont différentes.
C'est pourquoi, si l'on en croit les études américaines qui fixent à 10 % de la population
mondiale le nombre d'homosexuels et de bisexuels, alors qu'en France on table plutôt sur 5%,
on imagine bien que les façons de vivre son homosexualité ou sa bisexualité sont
certainement variées à l'infini.

Il faudra aussi rappeler aux jeunes que ce n'est pas forcément mal de se cacher : pendant la
seconde guerre mondiale, certaines personnes restaient discrètes afin de mieux protéger les
fuyards.

On reviendra aussi sur le fait que certains individus sont homophobes car c'est plus facile de
ne pas faire l'effort de connaître l'autre alors que d'autres le sont parce qu'ils ne peuvent se
comporter autrement.

Le plus intrigant dans tout ça c'est que l'homophobie et l'hétéronormativité sont une constante
dans nos sociétés modernes là où avant c'était loin d'être le cas. En effet, deux chercheurs
américains dans les années 1960 ont étudié 76 cultures et ils ont constaté que 49 d'entre elles
acceptaient sans problème l'homosexualité. Ainsi, chez certains indiens d'Amérique du Nord,
à Sumatra, dans l'antiquité grecque etc... l'homosexualité était quelque chose de tout à fait
« normal ».

On devra aussi leur expliquer que l'orientation sexuelle est une dimension essentielle de
l'identité humaine.

62
On insistera aussi sur le fait que l'existence d'un seul homosexuel ou bisexuel en bonne santé
mentale détruit l'hypothèse de la maladie : en vérité, c'est la société qui est malade car elle
génère de l'homophobie. De même, ce n'est pas l'homosexualité qui ravage nos communautés
humaines mais l'homophobie : c'est comme si la société s'auto-contaminait, comme si un
individu pouvait s'auto- implanter un cancer qui le tuera à la fin.

Ainsi, si nous voulons combattre ce « mal » qu'est l'homophobie, nous devons mieux nous
comprendre et nous connaître : il faut donc pour cela que, dans toutes les sphères de la
société, de réels espaces de dialogue s'ouvrent. Il faudra aussi lancer des campagnes de
prévention capable de réinterroger les personnes sur leurs propres valeurs personnelles. Par
exemple, en expliquant que l'homosexualité n'enlève pas le besoin d'enfants : c'est comme les
hétérosexuels, il y en a qui veulent être parents et d'autres non.

L'École a un énorme rôle éducatif à jouer dans la lutte contre l'homophobie afin d'éradiquer
« ce fléau » qui fait des ravages : en effet, 30% des jeunes qui essaient de se suicider sont
homosexuels.

Cependant, jusqu'à présent, peu de chose ont été mises en œuvre à part quelques initiatives
personnelles éparses : pour les jeunes élèves homosexuels ou bisexuels, ce « silence scolaire »
est accablant.

On précisera qu'il n'y a pas que le suicide qui touche ces jeunes mais aussi bien d'autres maux
en lien avec leur mal être comme la mauvaise estime qu'ils ont souvent d'eux-mêmes.
Pourtant, pour se protéger du sida, un autre « fléau », il faut avant tout s'intéresser à sa santé
ce qui nécessite de s'estimer suffisamment : l'homosexuel ou le bisexuel qui se sent dévalorisé
risque, dès lors, de prendre plus de risque car il ne se souciera pas de sa santé. C'est pourquoi
les jeunes homosexuels ont absolument besoin de repères, de modèles, pour s'identifier tout
comme les hétérosexuels.

En guise de conclusion sur cet ouvrage, on retiendra qu'il permet clairement de montrer que
l'éducation est la seule solution pour combattre l'homophobie. Grâce à lui, on comprend bien
que l'École est l'un des rouages essentiels d'une « machine » capable de créer un futur tolérant
et cela dès le plus jeune âge. L'importance d'agir très tôt est vitale car il faut réorganiser les
codes moraux des élèves à un moment de leur vie où ils peuvent encore recomposer leur
système de valeurs morales car, par la suite, cela sera plus dur.

63
Louis-Georges Tin, qui signe la préface de l'ouvrage de Philippe Clauzard, est une figure
emblématique du mouvement de reconnaissance des Lesbiens-Gays-Bisexuels-Transgenres.
Selon lui aussi, pour que les enfants d'aujourd'hui ne soient pas les homophobes de demain, il
faut agir en amont par l'éducation.

Il est vrai que trop souvent, les parents et l'École éludent les questions de sexualité. Pourtant,
quand on voit comment les jeunes homosexuels ou bisexuels souffrent à cause de cette
impossibilité de dialogue, on comprend l'impérativité de parler de ce genre de chose. Tous les
parents devraient s'imaginer que leur fils ou fille n'est peut être pas hétérosexuel, et l'École
ferait bien aussi de penser que certains de ces élèves ne le sont pas non plus, car si les parents
ne parlent pas avec leur enfant alors qu'ils sont homosexuels ou bisexuels, et si l'École reste
muette sur la question alors que certains de ses élèves sont concernés par ce sujet, ces jeunes
risquent de se retrouver confrontés à la réalité du monde qui ne sera pas forcément tendre
avec eux : il vaut donc mieux prévenir que guérir.

Cette prévention doit se faire dès le plus jeune âge car, dès la plus tendre enfance, la cour de
récréation est le laboratoire des hypothèses homophobes et sexistes et il sera donc difficile
après d'agir en aval car cela sera déjà inclus dans la personnalité des individus.

Malheureusement, il semble qu'actuellement encore il y ait un gros problème de diffusion des


informations de prévention à l'École : c'est l'exemple de la mallette pédagogique distribuée en
1999 dans les établissements scolaires par l'éducation nationale qui a été peu utilisée. On
notera aussi le souci impératif que les parents s'associent à l'École pour prévenir tous les
problèmes auxquels leur enfant risque d'être confronté à l'avenir.

Enfin, on notera que certains pensent que la meilleur façon pour empêcher la souffrance des
futurs enfants de famille homoparentale c'est d'interdire aux personnes homosexuelles ou
bisexuelles d'avoir des enfants. C'est la question de l'homoparentalité : doit-on aussi interdire
aux homosexuelles d'avoir des enfants à l'avenir du fait du risque que ceux-ci se retrouvent
discriminés à leur tour ? Certes, il est vrai que pour ces enfants cela ne sera pas facile vu la
société intolérante dans laquelle on vit, mais combattre une discrimination par une
discrimination n'est, à notre avis, pas la bonne voie à suivre. Surtout que cela sous entendrait
qu'on devrait interdire à toutes les population discriminées d'avoir une descendance : au final,
il en résulterait donc un dépeuplement quasi total de nos sociétés modernes.

64
Il est donc réellement temps que le système scolaire mette en place des projets pour aller plus
loin dans les « conversations » qu'il a actuellement avec les élèves sur le sujet de la sexualité
humaine.

Il pourrait, par exemple, les faire réfléchir sur la question de l'éfféminophobie qui est la peur
de l'efféminé. Il pourrait aussi les faire méditer sur le fait qu'on n’interroge jamais un
hétérosexuel en lui demandant pourquoi il est comme ça, sur le fait que les hétérosexuels ont
aussi une sexualité non-reproductrice, sur la question de « l'outing » qui peut être vue comme
un viol moral...

Pour aborder ce genre de questions, il y a plein de méthodes : on peut, par exemple, écrire gay
et lesbienne au tableau et demander aux élèves d'écrire sur le papier tout ce qui leur passe par
la tête en lisant ces deux mots. On peut aussi leur demander de réaliser un historique des
avancées et reculs des droits des homosexuels et bisexuels en France

Ce n'est que par ce genre d'entreprise que les jeunes pourront réaliser que l'homophobie est
institutionnelle et personnelle : qu'elle nait de phénomènes socioculturels mais aussi
psychologiques.

La lecture d'ouvrages tels que « Mort ou fif, la face cachée du suicide chez les garçons » de
Michel Dorais peut permettre aussi d'aborder la thématique de la discrimination et d'emmener
ensuite la discussion vers les questions de sexualité. On notera au passage que l'incitation à
lire ce type de livre doit aussi se faire en direction des personnels éducatifs car il y en trop qui
sont ignorants sur ce sujet.

Les hautes autorités scolaires doivent aussi mettre en place des séminaires ou des colloques
où l'on pourra s'écouter et débattre du rapport de l'École avec l'homophobie, des solutions que
celle-ci peut apporter. On pourra, par exemple, mener des réflexions sur les différentes formes
d'homophobie telles que celle sociale ou celle intériorisée chez les homosexuels ou bisexuels :
comment les définir, comment les combattre...

On pourra aussi discuter de l'échelle des réactions des gens devant l'homosexualité du docteur
Dorothy Riddle et notamment de son niveau +5 où l'individu est dans un « état »
psychologique « tel » qu'il lui fait considérer les différences comme indispensables pour les
communautés humaines ; il est alors réellement et totalement imprégné par la valeur
d'humanisme.

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Pour finir, revenons en aux élèves : il paraît important aussi de leur faire saisir le sens du mot
différence, celui du mot discrimination, et la distinction qu'il faut faire entre les deux. De la
même façon, les discussions devront évoquer la transformation du modèle familial
traditionnel, avec l'apparition des familles recomposées ou des familles monoparentales par
exemple, mais aussi celle de la relation amoureuse, celle du couple, avec le développement du
célibat, des relations sans « toit commun »...

On notera enfin que la saint Valentin, qui est la célébration de l'hétérosexisme, est un
excellent moment de l'année pour organiser des projets de réflexion sur la thématique de
l'homosexualité ou de la bisexualité car c'est un jour où beaucoup de jeunes homosexuels ou
bisexuels se sentent isolés et ignorés de la société.

Au final, on se rend donc bien compte qu'une sorte de « tabou » continue d'exister dans les
établissements scolaires en ce qui concerne les questions de sexualité et en particulier sur
celles non hétérosexuelles. Ainsi, l'École, l'une des deux principales institutions éducatives
avec la famille, semble ne pas jouer son rôle « d'enseignant de la tolérance » et il n'apparait
pas non plus qu'elle se préoccupe beaucoup des soucis que ses élèves homosexuels ou
bisexuels pourraient rencontrer. Pire, par le temps qu'elle « impose » à vivre en son sein, la
détresse des élèves homosexuels ou bisexuels qui la fréquentent semble s'amplifier. En même
tant, cela n'a rien d'étonnant car elle semble autant imprégnée par la domination masculine et
l'hétéronormativité que les autres sphères socialisatrices. Malgré cela, un espoir subsiste car,
grâce à Philippe Clauzard, on a pu se rendre compte à quel point l'École, mais aussi la famille,
par l'importance de leur fonction éducative, sont capables d'agir en amont pour prévenir les
« maux » futurs de la société, contrairement aux autres sphères de socialisation : un avenir
meilleur est donc encore possible pour tous ceux discriminés si famille et École se décident
enfin à bien jouer leur rôle.

L'hypothèse que l'École discrimine autant les homosexuels et les bisexuels que la société
en générale semble donc se confirmer : les théories de Scott et de Goffman sur la
domination et la stigmatisation paraissent donc rejoindre totalement celle de Clauzard.
Pire, en raison du temps, mais aussi de l'âge auquel ils la fréquentent, cette sphère
socialisatrice semble particulièrement destructrice pour les jeunes bisexuels ou
homosexuels. On peut donc aisément émettre une autre hypothèse : le parcours scolaire de

66
la majorité des adolescents homosexuels ou bisexuels sera certainement plus chaotique que
celui de la majorité des jeunes hétérosexuels que cela soit au niveau du comportement, des
notes ou encore de l'assiduité. Les risques d'échec scolaire semblent donc plus élevés chez
cette catégorie de la population adolescente car les jeunes bisexuels ou homosexuels sont
les premières victimes du rejet des autres : absentéisme, décrochage scolaire, comportement
violent ou encore dépréciation de soi sont, malheureusement, les réponses majoritaires des
ces adolescents face à cette domination masculine hétérosexuelle « implacable ». Malgré
cela, et pour terminer sur une touche d'optimisme, on peut aussi, heureusement, émettre
l'hypothèse que, grâce à l'éducation scolaire mais aussi familiale, il semble possible
d'éradiquer la source de ces souffrances : l'hétéronormativité et la domination masculine
ne sont peut être pas « invincibles ».

Comme pour les hypothèses avancées dans les précédentes sections, nous chercherons à
valider ces présomptions relatives au rôle de l'école dans la deuxième partie.

Pour conclure de manière générale, cette première partie théorique nous a montré à quel
point la souffrance des adolescents homosexuels ou bisexuels semble être profonde. Toutes
ces douleurs ne sont apparemment que les conséquences d'un phénomène social : celui de
la domination masculine hétérosexuelle et l'École, malgré sa soi disant neutralité, apparaît
au terme de cette réflexion comme une sphère socialisatrice encore plus difficile à
« affronter  » pour les jeunes homosexuels ou bisexuels. Ce triste constat fait au travers de
la lecture d'ouvrages et de visionnage de films et séries télévisées mérite d'être
« authentifié » par la réalité empirique et c'est pour cela que nous allons à présent aller sur
le terrain afin de confronter ces « idées » aux « faits ».

67
II. ANALYSE EMPIRIQUE ET VALIDATION DES HYPOTHESES

Au travers de trois témoignages que nous avons recueillis suite à des entretiens enregistrés,
nous allons à présent essayer de vérifier empiriquement les hypothèses formulées en première
partie. Pour cela, nous allons tenter de détecter les similitudes dans les parcours de vie des
personnes interrogées mais aussi les points communs entre ces histoire et celles décrites dans
les livres ou observées dans les médias. Nous n'oublierons pas non plus de souligner les
différences de vécu et d'opinions de ces jeunes homosexuels ou bisexuels, et nous essaierons
bien sûr d'en saisir la raison. Pour chacun des témoignages, nous commencerons par nous
intéresser à la question du parcours sentimental des personnes entretenues mais aussi aux
conceptions que ces dernières ont sur le genre, le sexe et la sexualité. Puis nous nous
pencherons sur la question du rapport qu'entretient la société avec les sexualités non
hétérosexuelles avant de finir en recentrant notre analyse sur la sphère scolaire en particulier.
A) Clément, ou la vie déguisée

Commençons par Clément qui semble être celui qui a le plus subi de souffrances en raison de
la domination masculine hétérosexuelle : on pourrait même parler d'une vie de « douleur ».19

Clément est un jeune bisexuel qui a fait 20 ans cette année. Il habite à Mérignac chez ses
parents avec sa sœur de 18 ans. Après un bac ES obtenu avec 11 de moyenne générale, il s'est
inscrit à la faculté de psychologie afin de se former pour exercer à l'avenir un métier du social.
Sa mère est avocate et son père facteur, ce qui fait qu'il évolue dans un milieu plutôt aisé.

Dès le CM1, date de ses premiers jeux érotiques avec des garçons, Clément ressentait déjà de
la honte d'avoir fait ce genre de chose avec des camarades de sexe masculin. Certes, il se

19
Il est important de préciser que nous connaissons Clément et qu'il est même un proche de nous : c'est d'ailleurs son
histoire qui nous a donné l'idée de l'objet de la recherche que nous menons car nous nous devions d'essayer de comprendre les
raisons de cette souffrance qui semble à tel point « éternelle » pour lui qu'il se refuse à toute relation, malgré les propositions,
depuis un an. En effet, il s'agit d'un ancien élève que nous avons eu à l'époque où nous exercions notre première année d'AED
et qui, de plus, a pratiqué le football dans le même club que nous pendant un temps, ce qui a permis de tisser de forts liens
entre nous. Certains critiqueront la « non objectivité » de notre méthode ; cependant, le sujet délicat choisi limite lui aussi le
réalisme des témoignages tant les émotions et sentiments, qui sont au cœur de notre étude, sont difficiles à collecter. Or, cette
proximité nous permet d'atteindre plus facilement le texte caché de la personne étudiée car cette dernière est en confiance.
Ainsi, le fait que, de ce que nous savons de son identité personnelle et sociale, nous ne doutons pas de sa masculinité, va nous
permettre d'accéder à des éléments que le sociologue objectiviste, étranger à Clément, n'aurait jamais pu récolter. Il en allé de
même pour Irvin Goffman lorsqu'il a étudié le « cas Agnès » : il a du lui aussi se rapprocher de cette « dernière » ce qui l'a
amené à le considérer comme une femme et qui lui a permis du coup de collecter des renseignements précieux sur la manière
dont les individus analysent les situations sociales et réagissent en fonction. L'apport du «  compréhensivisme » se révèle ici
trop précieux pour notre recherche pour que nous le sacrifions sur l'autel de l'objectivisme doctrinaire.
En raison de tout cela, nous vous recommandons, avant d'aller plus loin dans votre lecture, de lire l'entretien de
Clément dans son intégralité car il est saisissant de tristesse.

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sentait avant tout coupable de l'âge qu'il avait au moment des faits, vu qu'il avait aussi eu ce
genre de pratique avec des filles, mais le fait qu'il l'est fait aussi avec des garçons l'a fait se
sentir encore plus honteux. On voit bien ici comment les normes et valeurs de la domination
masculine hétérosexuelle ont imprégné Clément qui, de lui même, s'est senti coupable d'avoir
transgressé la « règle ».

On retrouve ce processus d'intégration des valeurs des différences des genres en fonction des
sexes dans la façon dont il nous explique que les relations entre hommes ont principalement
pour objectif la relation sexuelle là où les femmes, à qui il attribue la sentimentalité, ont pour
visé la relation amoureuse. De la même façon, il attribue aux femmes des caractéristiques bien
distinctes de celle des hommes : les « prises de tête », les « conversation fringues, chignons,
esthétique », les « commérages ». On précisera que ces « attributions », hormis celle de la
sentimentalité, sont assez péjoratives et qu'elles correspondent totalement à ce que l'on
apprend dans la « maison des garçons ». En effet, hormis pour le coté « trop porter sur la
chose » des hommes, il attribue des caractéristiques plutôt positives pour décrire la gente
masculine : « On peut parler foot, se mettre la race, on se prend pas la tête avec les
histoires... ». On précisera que cette logique d'attribution est naturelle selon lui : preuve de
l'ancrage des valeurs et normes de la domination masculine. Il pensait de même de
l'hétéronormativité lorsqu'on lui a parlé du mot hétérosexualité pour la première fois, ce qui
prouve qu'elle aussi pénètre profondément l'esprit des gens très tôt : « Pour moi c'est... la
nature quoi, enfin, c'est le genre de relation le plus répandu, c'est la « normale ». 

Pourtant, malgré cette vision des choses, Clément nous dit qu'il souffre de cette différence de
genre car lui aimerait bien trouver un garçon ayant tous les attributs qu'il définit comme
masculins, mais qui aurai un coté « sentimental » au lieu de ne penser qu'au sexe. C'est pour
cela qu'il reconnaît que cette « restriction » des genres lui gâche la vie car, à cause d'elle, il
n'arrive pas à trouver un garçon avec « un côté ying et un coté yang » comme lui.

Quand il nous parle de son premier baiser avec une fille, il insiste sur le fait que cela lui a
apporté une « bonne réputation » lui permettant d'être mieux considéré que les autres. On
retrouve ici la logique de compétition en vigueur de la maison des garçons dans la course à
« l'avènement en tant qu'homme ». On notera ici qu'il est intéressant de voir comment cette
« course à la masculinité » hiérarchise les individus : ceux en haut de la pyramide sont
valorisés là où ceux d'en bas sont stigmatisés.

69
Pour ce qu'il en est du sentiment d'anormalité, Clément nous dit que, de par ses relations avec
les garçons, il l'a ressenti longtemps, jusqu'au collège, date à laquelle il a appris l'existence de
la bisexualité. On comprend ici l'importance que l'École a jouée dans le processus de
compréhension de « soi » de Clément qui est un cheminement inévitable si l'on veut arriver à
« être soi » : « Je me suis senti soulagé car je me suis trouvé beaucoup plus normal.  ».
Angoissé à l'idée d'être homosexuel, honteux de ne pas être hétérosexuel, la découverte pour
lui de la bisexualité peut être vue comme une « libération ». Cependant, il n'était pas question
pour lui de se déclarer ouvertement bisexuel car, selon lui, cela aurait « sali » sa réputation,
surtout que celle-ci, de part ses nombreuses conquêtes, était « bonne ».

En ce qui concerne les transgenres, Clément a un jugement plutôt dur pour 2 raisons : pour
lui, il faut être fier du corps que la nature nous a donné et il ne comprend donc pas ceux qui
veulent briser les codes masculins/féminins. Et, de plus, ils donnent selon lui une mauvaise
image de l'homosexualité et de la bisexualité. En même temps, il nous dit, en citant son prof
de SES, que rien n'est acquis mais que tout est inné alors qu'il est le premier à être «  écœuré »
lorsque des personnes de sexe masculin adoptent des comportements féminins comme lors de
la gay-pride. On retrouve cet illogisme lorsqu'il parle du foot en disant que c'est un sport
masculin alors qu'il est pour la pratique de cette discipline par les filles. Selon lui, les
hétérosexuels, lorsqu'ils regardent la marche des fiertés, assimile les « pédés » aux femmes
car ils voient que comme elles, ils aiment se maquiller, porter des robes, commérer alors que
lui, qui est un bisexuel très « codé » masculin, qui aime le foot, les bagarres, le roller, les
« cuites » entre potes, la « fierté » n'est pas « comme ca ». Ce qui le dégoûte c'est donc qu'on
l'associe aux femmes : il ne veut pas que l'on remette en cause sa force ou sa virilité, ce qui
démontre une certaine forme de « supériorité » des hommes sur les femmes dans sa logique
de pensée. Ainsi, même si il subit la domination hétérosexuelle, il est pourtant en « accord »
avec la domination masculine : on peut imaginer le genre d'aliénation que cela peut entraîner.

Malgré toutes les distinctions de genres et de sexes qu'il fait, Clément, en tant que bachelier
SES, est tout a fait conscient de la différence entre la norme et la normalité : « Je dirais que
la norme c'est la règle à suivre, celle qui est en vigueur dans la société et donc vu que tous les
gens sont « enjoints » à la suivre, cette norme devient la normalité! La normalité est
vraiment abstraite car elle est décidée par la société et non par la nature, je vais dire! ».

Il en va de même lorsqu'on lui demande si l'orientation sexuelle fait partie de l'identité :


«  C'est en nous, comme quelqu'un qui aime peindre, c'est une partie de notre personnalité,

70
mais non d'un autre point de vue car on est pas obligé de le dire comme avec le nom de
famille, le sexe ou le prénom! »

Par cette confrontation des « façons de penser », la construction identitaire de Clément semble
gravement compliquée car les deux systèmes auxquels il « adhère » ont des normes et des
valeurs qui rentrent souvent en conflit. Cet « amour » des genres, et donc de pénétration de la
domination masculine, allié à « l'attirance » des 2 sexes, qui est un refus de
l'hétéronormativité, explique certainement pourquoi Clément accepte d'avoir des relations
bisexuelles du moment que son copain est « masculin » ou son amie « féminine ». On le
comprend bien lorsqu'il nous explique qu'il ne peut aimer le sexe que s’il aime la personne : il
se moque de la constitution biologique de la personne mais il attache une grande importance à
l'amour. Or, ce sentiment ne peut pas naitre en lui que si son partenaire respecte les codes de
genres. Cet aspect du non-plaisir si la relation sexuelle n'est pas aussi « amoureuse » est
certainement aussi un résultat de l'aliénation de Clément engendrée par ces conflits internes
de valeurs entre sa logique de respect de la domination masculine et son refus de
l'hétéronormativité qui fait partie prenante de la domination masculine.

Attiré physiquement tant par le corps des garçons que celui des filles, mais imprégné par la
domination masculine hétérosexuelle, Clément aurait pu choisir de vivre une vie de « bisexuel
refoulé » sans que personne ne se doute de rien vu qu'il aime les femmes. Cependant, il n'a
pas choisi ce chemin car il a découvert à 15 ans que quelque chose était plus fort que cette
domination : l'amour qu'il va ressentir pour son premier petit copain, Tom. C'est grâce à ce
sentiment qu'il qualifie de féminin qu'il va accepter qu'il aime aussi les garçons mais pas
question pour lui apparemment de rejeter tous les autres codes masculins. L'amour semble
donc être un rempart en diamant contre la domination hétérosexuelle, mais le plus étonnant
c'est que ce sentiment peut naître des suites d'une trop grande « affection » pour la domination
masculine comme nous le montre l'histoire entre Clément et Tom.

En effet, il semblerait que c'est parce qu'ils avaient des caractères très proches et, par
conséquent, plein de points masculins communs tels que le foot, l'alcool, la « déconne », les
jeux vidéos, qu'une grande confiance va s'installer entre eux. Cette proximité de leur « soi »
est une conséquence de la « culture » commune qu'ils ont intégrée dans la maison des
garçons: c'est cela qui va les rapprocher et leur permettre de tisser ces forts liens de confiance,
cette grande complicité. On précisera que cette question de confiance a semblé indispensable
pour que leur histoire commence car tout deux sont profondément soumis à la domination

71
masculine hétérosexuelle : si ils font quelque chose de sexuel entre hommes alors personne ne
doit la savoir. Au final, tellement « amoureux » de ces codes qu'ils appliquent à eux-mêmes,
ils vont être inconsciemment attirés vers ceux qui, comme eux, correspondent à ces codes. En
d'autres termes, ils aiment tellement être des « mecs » qu'ils vont développer une attirance
pour les hommes : cela rappelle l'histoire de Narcisse et son miroir. On a ici à faire à une
limite de la domination masculine car, en forçant les garçons à être des hommes, en les
obligeant à adopter certains codes pour se valoriser, et donc à s'aimer soi-même, on les pousse
indirectement à aimer les autres hommes qui respectent les mêmes valeurs qu'eux. Cette
théorie revient au final à dire que la sexualité humaine n'est qu'une construction sociale : cela
revient donc à remettre en cause la pensée de Clauzard pour qui l'homosexualité ou la
bisexualité est comme la couleur des cheveux car, là où être roux est clairement inné, être
homosexuel ou bisexuel ne serait que de l'acquis. Cette hypothèse de la « non-naturalité » de
nos sexualités est un sujet si complexe qu'elle mériterait une thèse à elle toute seule mais,
pour l'intérêt de notre étude sur les mécanismes et conséquences de la domination, nous nous
permettrons quand même de revenir sur elle rapidement plus tard.

L'alliance entre respect de la domination masculine et refus de l'hétéronormativité se retrouve


dès les prémices de l'histoire entre eux comme nous le prouve Clément lorsqu'il évoque la
première conversation qu'il a eue avec Tom sur le sujet de l'homosexualité. En effet, c'est
après une « compétition » pour savoir qui arriverait à « baiser » leur conquête d'un soir, mais
aussi après un petit challenge à l'alcool entre hommes, que Tom a osé demander à Clément si
il avait déjà « sucé un mec ». Rassuré par le fait que chacun respectait les codes masculins et,
l'alcool « rapprochant », le tabou a pu être brisé : Tom a osé poser la question et Clément y
répondre tout en mettant un « voile protecteur » sur lui en précisant qu'il ne pourrait
« essayer » qu'avec quelqu'un de très proche. De la même façon, Clément évoque la façon
dont lui et Tom étaient proches, affectueux, sans pour autant tomber dans les « caresses »
autorisées dans la maison des filles. Il s'agit ici donc d'une sorte de début de « parade
amoureuse » où le « paon » doit montrer qu'il est bien un « homme » tout en faisant
comprendre qu'il veut une relation homosexuelle à son partenaire. Cela fait d'ailleurs penser à
la théorie des masques de Scott : les deux garçons ont tout fait ici pour dissimuler derrière le
masque de l'hétérosexualité leur tendance homosexuelle aux autres mais aussi à eux-mêmes.
On précisera que la menace de la « honte » pèse à tout moment sur les deux protagonistes de
cette scène. Pourtant, ils continuent à « jouer avec le feu » : la puissance de l'attirance semble
si forte, du moins pour Clément, pour qu'il risque sa réputation.

72
Le danger est si pesant que cette parade va avoir besoin de temps pour arriver à son terme : les
masques sont longs à enlever et ce n'est que quelques mois après que Tom et Clément vont
enfin passer à l'acte.

Ce soir-là, après une parade identique à la précédente, composée d'alcool et de cannabis, de


compétition et de rapprochements discrets, les choses vont aller plus loin. Toujours dans cette
logique de « concession », chacun leur tour ils vont se dévoiler un peu plus jusqu'à ce que la
confiance atteigne un point leur permettant d'avouer clairement leur attirance physique :
Clément en se déshabillant remarque qu'il a une érection et il le fait remarquer à Tom ; Tom
alors rigole et lui demande de lui montrer ; etc... jusqu'au passage à l'acte. On notera qu'au
delà du plaisir sexuel qu'il recherche, Clément cherche aussi la « fusion » des âmes :
quelqu'un de beau mais aussi quelqu'un qui ressent les mêmes choses que lui vis à vis des
garçons. Il semble même que ce que Clément recherche le plus c'est d'avoir quelqu'un qui lui
ressemble à ses côtés plutôt qu'une simple relation sexuelle, d'où la promesse qu'il demande à
Tom de lui faire de « rester potes » avant de passer à l'acte. En d'autres termes, pour Clément,
l'amitié qu'il ressent pour Tom est plus importante à ces yeux que l'amour qu'il lui porte et
c'est pourquoi, connaissant le milieu sportif dans lequel Tom évolue et les valeurs de
machisme qui y règne, il demande à son meilleure pote de lui jurer que cette partie de jambes
en l'air ne brisera pas leur lien amical. Il faut dire que Clément connait bien le milieu du sport
car lui aussi a fait du football et il sait que la réputation est une chose importante dans ces
sphères de vie. Il nous précise que la puissance de la pénétration de la domination masculine
hétérosexuelle semble être plus forte au fur et à mesure que l’on monte dans le niveau de
compétition sportive : la forte pression qui pèse sur les individus homosexuels ou bisexuels
quand ils font du sport à l'École ou à un petit niveau dans un club devient « écrasante » quand
le niveau de pratique s'élève. Il n'y a rien d'étonnant à cela vu que le milieu sportif est un
domaine de « démonstration » de la domination masculine : dans ces sphères socialisatrices,
le respect des codes masculins est poussé à l'extrême et ceux qui y transigent sont durement
rejetés. En même temps, à trop se conformer aux choses, on aura tendance à vouloir un
partenaire qui fasse de même : à trop aimer le genre masculin on finit par aimer le « sexe »
masculin. A moins bien sûr que cela soit la honte d'aimer les hommes, et donc de ne pas
respecter les codes masculins, qui leur fait autant attacher d'importance aux autres codes de la
domination masculine hétérosexuelle. On pourrait ici voir un réajustement des valeurs de
Clément nécessaire à son adaptation à la société : d'accord il aime les garçons mais, s’il

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respecte au maximum les autres valeurs et normes masculines, alors il sera quand même
considéré comme un mec.

Pour revenir et conclure sur le premier rapport sexuel entre Tom et Clément, on précisera
qu'une fois l'acte accompli, les deux amants n'ont pas dormi côte à côte comme si le maintien
d'une « barrière » entre eux après un tel rapprochement était nécessaire. On peut y voir une
façon de dire que, d'accord ils ont couché ensemble, mais ils ne sont pas « ensemble » pour
autant : ils ont eu une relation sexuelle gay mais ils ne sont pas gays ou bisexuels pour autant.

Autre point important, ce moment d'intimité va être la découverte de l'amour pour Clément :
«Le plus beau baiser de ma vie d'ailleurs... C'est ça l'amour alors?... ». L'amour est ici une
fois de plus l'élément qui permet de s'affranchir de la domination masculine : «  A ce moment
là, le premier truc que je me suis dit c'est : « Ce truc que je ressens, c'est plus fort que la
réputation! . En gros, je veux dire qu'avec Tom à mes côtés, cela ne me posait aucun
problème d'être un « sale pd! ».  ».

En découvrant l'amour, Clément va s'accepter en tant que bisexuel alors qu'avant, lors de ses
précédentes relations avec des hommes, il continuait à penser qu'il était hétérosexuel. En effet,
le parcours sexuel de Clément a commencé tôt, quand il était en sixième, et il a donc eu
d'autres expériences sexuelles avant Tom. Cependant celles-ci ne lui ont pas fait réaliser qu'il
aimait les garçons.

Sa première aventure sexuelle, c'était avec un ami d'enfance à lui qu'il connaissait depuis le
CP mais qui avait 2 ans de plus que lui. Sous prétexte de « s'entraîner pour avec les filles », il
a proposé à Clément des « préliminaires » : ici encore la domination masculine pèse sur les
esprits car les 2 garçons doivent, si ils veulent avoir une relation sexuelle, justifier de leur
conduite. Cette relation va se poursuivre épisodiquement jusqu'à ce que Clément rencontre
Tom, c'est à dire pendant 4 ans. Pourtant, malgré tout ce temps et la grande complicité entre
eux, Clément va mal vivre cette relation car il a honte et se sent « sale » de ce qu'il a fait. Il ne
va d'ailleurs en parler à personne et cela va même le pousser à se comporte encore plus en bon
hétérosexuel : le masque qu'il porte devant les autres va donc encore s'épaissir et va de plus en
plus le pénétrer lui-même. En effet, sans s'en rendre compte, il ne va plus se contenter de
jouer l'hétérosexuel mais il va performer le rôle au point de croire lui-même que « tout cela
n'est que passager » et qu'il est réellement hétérosexuel. Et il va falloir qu'il tombe amoureux
pour accepter sa sexualité et réaliser qu'il ne peut pas se mentir à lui-même tant ces sentiments

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à l'égard de Tom sont puissants. Cette question de l'amour explique aussi le fait que Clément
se définisse comme un bisexuel préférant les garçons mais ne tirant pas une croix sur les
filles: il aime le corps d'une fille mais il n'a jamais été amoureux d'une femme. N'ayant pas
vécu ce genre de relation avec une fille, il ne se sent pas capable d'affirmer qu'il est totalement
homosexuel car, selon lui, ce serait présumer du futur.

La question des relations hétérosexuelles de Clément explique aussi pourquoi ce dernier ne


peut pas affirmer à 100% qu'il n'aime que les garçons.

En effet, Clément a eu beaucoup d'expériences avec les filles avant de rencontrer Tom et,
même si il n'a pas eu une relation « complète » avec elles, il a eu l'occasion d'expérimenter de
nombreuses manières le sexe féminin.

Pour ce qu'il en est de sa première relation « entière » avec une fille, Clément nous raconte
l'avoir vécue comme une histoire avec un garçon qu'il n'aimait pas : du plaisir sexuel mais pas
d'amour. Cette histoire montre aussi bien le rôle de la domination masculine car Clément
avoue avoir « eu peur de ne pas y arriver » au moment de passer à l'acte à cause de ce qu'il
avait vécu avec Tom : il était tellement effrayé à l'idée d'être gay qu'il avait peur que le
« mécanisme » ne fonctionne plus. Si il avait aussi peur, c'était avant tout car, pour la
domination masculine hétérosexuelle, il n'y a que deux genres et on ne peut donc aimer qu'un
des deux. Or Clément a vraiment aimé Tom d'où son effroi de ne pouvoir aimer que des
hommes après lui. De plus, il devait certainement avoir peur d'être rejeté par les autres s’il n'y
arrivait pas avec une fille car cela se serait certainement su rapidement.

Finalement, il arrivera sans problème à « prendre son pied » avec sa copine Neïla même si
cela ne sera pas aussi bien qu'avec Tom comme il nous le précise. Ce que cette relation va
surtout lui apporter c'est une bonne image : il va pouvoir être vu comme un compétiteur de
premier rang et se placer dans le haut de la pyramide du respect. Même pour lui, cette relation
lui a prouvé qu'il n'était pas gay, ce qui le soulage considérablement tellement il a intériorisé
les codes masculins : il ne va donc pas pouvoir être rejeté à cause de son homosexualité et il
ne va donc pas non plus se sentir honteux lui même.

Lorsqu'il nous parle du fait que son amie a fait une grossesse nerveuse et qu'il a cru qu'il allait
être papa, il avoue que c'est aussi pour cela qu'il est resté avec. Le fait d'avoir un enfant, d'être
comme les autres, lui a certainement procuré un plaisir identitaire : il est bel et bien un

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homme. Au final, le fait d'avoir une copine, d'avoir des relations sexuelles avec, ainsi que
l'éventualité d'un enfant, ont amené Clément à rester avec son amie alors qu'il ne l'aimait pas.
On peut donc supposer que c'est surtout parce que ces éléments confortaient sont statut
« d'homme », parce qu'ils lui permettaient d'être dans la norme, que Clément y trouvait du
plaisir. Ici, le « plaisir » de se conformer à la norme semble être plus important que celui de
s'assumer en tant qu'homosexuel. On précisera qu'il n'est pas question ici de mettre en doute la
bisexualité de Clément mais juste de montrer que lorsqu'il a une relation avec un homme qu'il
n'aime pas, cela ne dure pas et il en va de même pour les filles. Or, cette fille, il est resté avec
4 mois ce qui démontre qu'il devait tirer d'autres « plaisirs » dans cette relation pour qu'elle
perdure.

Le fait d'avoir couché avec sa copine va permettre aussi à Clément de « faire plus le malin »
et ainsi de se sentir « supérieur » aux autres, plus hétérosexuel que les autres mecs. Il est
surtout très fier d'avoir « duré » une heure et demi au lit là où Tom, d'après ce qu'il en sait, a
du « mal » avec les filles. De plus, c'est lui, qui assume sa bisexualité, qui y « arrive » le
mieux au lit contrairement à celui qui se dit pur hétérosexuel. En effet, si Clément n'assume
pas sa sexualité devant beaucoup de monde, il le fait devant certaines personnes là où Tom
joue au pur hétérosexuel devant tout le monde, y compris Clément. La domination masculine
est ici encore très présente dans la logique d'action des deux jeunes hommes : toutes ces
compétitions n'ont pour unique but que de désigner le plus viril des hommes. On rajoutera que
pour Clément, un vrai homme doit être honnête avec lui-même, or Tom n'assume pas ce qui
montre bien selon lui que sur ce terrain aussi il est plus « homme » que lui.

La pression de la domination masculine hétérosexuelle se ressent constamment dans les


débuts de la relation entre Tom et Clément comme le montre le fait qu'ils ne s'embrassaient
pas systématiquement, comme c'est l'usage dans un couple, lorsqu'ils se voyaient. Il ne s'agit
pas seulement de protéger la vérité du regard des autres mais aussi de leur propre vue : ils ne
sont pas en couple, ils ne sont pas gays vu qu'ils ne s'embrassent pas comme un couple
normal. De la même façon, Tom rejette ces pulsions sur l'alcool : il n'est pas gay, c'est boire
qui lui fait faire des choses bizarres. C'est la même chose quand Clément nous dit que lui et
Tom sortaient avec des filles en même temps qu'ils étaient ensemble : ici encore ils ne
peuvent pas être gays vu qu'ils ont des conquêtes. Toutes ces « justifications » leur permettent
de rester des hommes qui respectent les codes masculins imposés : vu qu'ils ne s'embrassent
pas souvent, vu qu'à chaque fois qu'il y a eu « action déviante » ils avaient bu et vu qu'ils

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sortent avec des filles, personne ne pourra les soupçonner d'être bisexuel ou homosexuel, et
même eux vont ainsi s'auto-convaincre qu'ils sont de purs hétérosexuels.

C'est aussi la domination masculine qui va provoquer la première dispute et rupture entre eux
car, selon Clément, Tom avait trop peur de partir avec lui en vacance de peur d'être tenté et
que leur relation se voit, surtout qu'il s'agissait de partir chez ses grands-parents. Par
conséquent, Clément a rompu avec Tom car il était trop fier pour accepter que l'on puisse
ainsi le trahir : le code masculin de la fierté a ici encore joué tout son rôle.

Séparé de Tom, Clément va alors sortir pendant 2 mois avec une jeune fille, Flora, avant de
retomber dans les bras de Tom qui va venir le chercher dès son retour de vacances. La
méthode qu'usera Tom pour le reconquérir aura pour conséquence des « dommages
collatéraux » car il va jouer avec les sentiments de la meilleure amie de Flora pour se
rapprocher de Clément. On voit bien ici comment la domination masculine et son jeu du
mensonge amène à faire souffrir des personnes autres que celles homosexuelles ou
bisexuelles: en sortant avec l'amie de Flora, Tom montre à Clément et à tout le monde qu'il
aime les filles mais cela lui permet aussi de se rapprocher de l'objet de ses véritables désirs.
Ainsi, au lieu de vivre leur histoire normalement, en s'avouant qu'ils tiennent l'un à l'autre et
en sortant ensemble, ils vont jouer tout un jeu qui va faire des victimes pour parvenir au
même résultat que si ils avaient fait les choses simplement, c'est à dire comme les couples
normaux.

De nouveau ensemble, leur couple, qui va durer un an, sera constamment parsemé de
compétition pour montrer qui est le plus hétérosexuel, « d'embrouilles » en lien avec leur
actes sexuels... Tous ces déchirements ne sont que les conséquences de la domination
masculine qui les empêche de vivre leur histoire normalement car ils doivent se conformer
aux codes masculins tout en vivant une relation qui transgresse ces mêmes valeurs. Ainsi,
Tom va dire à Clément qu'il l'aime comme un pote car il ne peut pas en dire plus sinon cela
reviendrait à dire qu'il n'est pas hétérosexuel. Clément va alors se mettre à pleurer et cela va
lui procurer un sentiment de honte car un homme ne doit pas pleurer. Tom ne va pas pouvoir
parler de ce qu'il ressent à son copain car il se sent bien trop honteux... C'est toute la relation
qui va se retrouver « pourrie » par cette domination masculine hétérosexuelle et le respect des
codes qu'elle impose : comme le dit Clément, le comportement de Tom est uniquement lié à la
société qui impose des conduites. On notera que pour Clément, seul l'amour peut faire tomber
« tous ces préjugés et cette société à la con » : c'est pour cela qu'il pense que Tom ne l'a pas

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aimé vu que ce dernier n'est pas arrivé à passer au-dessus de ces idées préconstruites. Pour lui,
la société décide de ce qui est possible ou non et les émotions que peuvent ressentir les êtres
humains doivent être refoulées si elles ne vont pas dans le sens du système social en place.

Enrayée par tout ces mensonges et jeux de rôles, leur histoire va se terminer car elle semble
ne pas avoir le droit d'être : les individus vont se plier à la « volonté sociale ». En effet, deux
mois avant leur rupture, Clément et Tom passaient de moins en moins de temps seuls
ensemble car ce dernier faisait tout pour éviter de se retrouver seul à seul avec celui qu'il
désirait. Ainsi, il semblait faire exprès de ramener un ami à lui à chaque fois qu'il se retrouvait
en soirée avec Clément comme si il s'agissait de mettre une barrière à ses désirs : son pote
étant là, impossible pour lui de céder à ses tendances. De plus, Clément précise bien que
c'était en soirée qu'il lui « faisait le « coup du pote ». Or, c'est essentiellement le soir après
avoir bu qu'ils avaient des relations : il apparaît donc que le Tom « net », celui qui se sent
coupable d'avoir des relations homosexuelles, essayait d'empêcher le Tom « bourré », celui
qui aime être avec Clément, de se révéler.

Le « coup du pote », Tom l'a fait à Clément le soir de leur rupture car alors qu'ils étaient
invités tous les deux chez une amie à ce dernier, qui avait aussi convié une amie à elle, il n'a
pas pu s'empêcher de venir avec un de ces potes du foot sous prétexte de le présenter à
Samantha, la copine de son amie. Le début de soirée s'annonçait donc sous de mauvais
auspices pour la pérennité du couple surtout qu'il semblait que Clément commençait à
vraiment en avoir marre du « numéro » de Tom. Et la suite fut tout à fait digne de ce que
Clément nomme une mascarade : Tom jouait son rôle d'hétérosexuel à fond en proposant un
strip-poker aux filles alors que ce qui semblait le plus l'intéresser c'était de voir Clément et
son pote nus. En effet, Clément nous a déjà confié que Tom ne voulait pas sortir avec Tara,
l'amie chez qui ils étaient conviés, car il la trouvait « moche » et la deuxième fille était
« prévue » pour son pote du foot : qu'est-ce qui l'intéressait donc alors dans ce strip-poker?

Ce dernier acte théâtral semble avoir fait comprendre à Clément que la « comédie » était
devenue quelque chose qu'il ne pouvait plus supporter et c'est pourquoi il a préféré arrêter la
partie de carte et aller se coucher. Mais, trop énervé par le comportement de Tom, il s'est
laissé aller vers la « faille » : alors qu'il voulait certainement juste lui parler de leur situation
discrètement et passer la nuit avec lui, Clément, impulsif, a prononcé les mots qu'il ne fallait
pas, les mots qui allaient signer la fin de la pièce de théâtre. En effet, Clément a demandé à
Tara d'aller voir discrètement Tom pour lui dire « que si il ne venait pas au lit de suite, c'était

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mort entre nous !  » alors qu'il savait pertinemment que cette dernière était folle amoureuse de
son mec et qu'elle saurait saisir la moindre occasion pour le lui « piquer ». Or, c'est
précisément ce scénario que la demoiselle a joué car, au lieu de ne le dire qu'à Tom
discrètement, elle l'a dit à voix haute devant tout le monde afin que Tom se retrouve dans une
situation de domination car son rôle d'hétérosexuel allait être sévèrement mis à mal par le fait
qu'il semblait avoir une liaison avec un homme. La suite logique fut bien évidemment une
réaction de violence car Tom, humilié, ne pouvait pas accepter que son ami du foot, et par
conséquent toute son équipe car les ragots vont vite, ne le considère comme un homosexuel.
En se jetant sur Clément pour essayer de le frapper, ou plutôt pour tenter de le faire « taire »,
Tom ne cherchait qu'à montrer qu'il était un vrai homme qui respecte les codes masculins d'où
cette force, cette violence, cette fierté à venger... Et Clément, en jouant la provocation, car il
paraît évident qu'il savait que Tara « balancerait », en répondant à la bagarre par la bagarre,
n'a pas fait mieux malheureusement que son mec : il a voulu lui aussi montrer qu'il était un
vrai homme respectant les codes de genres et qu'il n'avait donc pas peur de Tom, qu'il osait
même le défier.

Finalement, le « combat de coqs » sera stoppé par l'intervention des deux jeunes filles : encore
une preuve de la domination masculine car, lorsque c'est l'ami de Tom qui a voulu séparer la
bagarre, aucun des deux garçons ne l'a écouté car il n'y a pas la valeur de « non agression
physique » dans les codes entres hommes là où il est interdit de toucher une femme. Sur ce,
Clément est parti dans sa chambre seul pleurer discrètement car il ne voulait pas qu'on le
considère comme une fille qui pleure. Quand à Tom, il a joué la carte du « rattrapage
hétérosexuel » en draguant Tara pendant le reste de la soirée et en partant se coucher avec
elle: il semble même qu'il ait essayé de coucher avec elle alors qu'il l'avait toujours trouvé
« affreuse ». Même dans cette scène de la dispute, les deux garçons ont continué à jouer leur
rôle d'homme : Clément a fait celui qui s'en moque et qui ne pleure pas et Tom est sorti avec
Tara ce qui revient au même car il s'agit dans les deux cas de prouver qu'on respecte les codes
masculins.

Après cette violente altercation, la rupture semblait inévitable tant le mal semblait avoir était
fait des deux côtés et pourtant Tom, le lendemain matin, est allé voir Clément comme si de
rien n'était. Voyant la détresse de ce dernier, au travers de son visage affaibli et de sa
consommation de cannabis, il s'est enfin comporté comme un « petit copain » en lui proposant
de s'occuper de lui mais il semble ne pas avoir réalisé la colère de son amant. En effet,

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Clément, en plus de la dispute, était fou de rage car il croyait que son copain l'avait trompé en
couchant avec Tara et cela pour lui c'était inadmissible : d'abord parce que ce dernier ne
trouvait pas cette fille attirante, donc si il avait fait cela c'était juste pour jouer
« l'hétérosexuel », mais aussi parce que cette fille était sa meilleur amie sans compter le fait
qu'il trouvait cela dégueulasse que Tom joue avec ses sentiments vu qu'il savait qu'elle était
« au pite » de lui. Au final, écœuré et énervé par la façon d'être de son « amour », Clément lui
a dit qu'il « coupait les ponts » avec lui car il ne pouvait plus supporter tous ces mensonges,
ces manipulations, ces douleurs et souffrances...

A ce moment là, l'histoire paraissait être close pour Clément, mais il semble que cela n'était
pas aussi clair pour Tom qui a apparemment fait de multiples tentatives de réconciliation
toujours en usant de stratégies de « mascarade » : il venait dormir chez le pote chez qui
Clément dormait exprès le même soir ; il allait voir son ancien amant en prétextant un besoin
de cannabis alors qu'il pouvait lui-même en trouvait partout ; il lui proposait de l'aider à faire
des abdominaux en le caressant à moitié ; il l'amenait boire un verre dans un bar mixte...
Malgré tous ces efforts, Tom n'est pas arrivé à « reconquérir » Clément, non pas parce que ce
dernier ne l'aimait plus mais parce qu'il était écœuré de tous ces mensonges, de toute cette
méchanceté faite aux autres. Il apparaît certain que si Tom était revenu en disant clairement à
Clément qu'il l'aimait et qu'il s'excusait, ce dernier lui aurait pardonné vu l'amour qu'il lui
portait mais il n'a jamais fait cela. Au contraire, il avait une copine pour sauver les apparences
alors même qu'il draguait Clément et il est même allé apparemment jusqu'à la tromper avec un
autre mec en boite. Il n'était jamais clair dans ses avances... Le résultat fut donc que Clément
se rendit compte que son ex-copain n'assumerait jamais alors même qu'il en avait envie et, de
plus, ce dernier faisait du mal aux autres pour cacher son secret, notamment à sa petite copine
qu'il prenait pour une andouille. Dans ses conditions, la rupture était inévitable pour Clément
car il savait qu'il ne pourrait pas « resocialiser » son homme : c'est peut-être pour cela qu'il
paraît si détaché quand il annonce que Tom vit maintenant avec sa copine dans un autre
département loin de lui et que cela lui est complètement égal.

Pour résumer cette rupture, on peut donc tout simplement dire que la domination masculine
hétérosexuelle a été plus pesante sur Tom, ce qui l'a amené à refouler ses envies et sentiments,
que sur Clément qui, au nom de l'amour, de la vérité et du respect des autres, est arrivé à
accepter qu'il aimait un garçon. Mais ce qui est étonnant, c'est que c'est au nom de valeurs
masculines telles que le courage, dire la vérité et le devoir de « protection » des autres , que

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Clément s'est résigné à quitter Tom : des deux côtés, il semble donc que c'est bel et bien une
logique de respect des codes, d'amour du genre, qui a provoqué la séparation. En d'autres
termes, si le premier ne pouvait pas être avec le second car pour lui c'était aller contre la
masculinité et l'hétéronormativité, Clément a quitté Tom car ce dernier ne respectait pas les
codes de genres auxquels il tient tant pour « aimer ». On voit donc bien dans cette histoire
comment les individus intègrent les différences de genres, comment la domination masculine
hétérosexuelle se maintient siècle après siècle. Pourtant, Clément nous prouve que sur certains
points on peut passer entre les « mailles du filet ».

Après cette passion d'un an, Clément n'a pas réussi dans ses relations futures à s'attacher
vraiment : il est sorti avec beaucoup de filles puis il a rencontré un garçon mais avec eux, il
n'était question que de sexe pour lui. De ses relations avec des filles ou des garçons, Clément
ne semble pas faire de différence. Or il en fait une évidente : avec les filles, ce n'était que du
sexe alors qu'avec le garçon, c'était du sexe dont il se sentait « sale » après, il en pleurait
même pendant l'acte. Pourtant, ce jeune homme, Gaël, semblait lui correspondre
complètement quand il nous le décrit. Alors comment ne pas avoir aussi ici la main de la
domination masculine hétérosexuelle ? Il est en effet évident que c'est uniquement à cause de
ce que la société lui a inculqué qu'il a ressenti ce sentiment de salissure, certainement le même
que ressentait Tom. S’il avait été amoureux, il serait certainement passé au-dessus de cela
mais, pas attaché, Clément n'a ressenti que de la souffrance dans son plaisir. Ici, on voit
encore comment l'amour peut être un des remèdes à la domination : elle est un sentiment plus
fort que la honte, le doute, le peur... D'ailleurs, Clément aura par la suite quelques aventures
avec des garçons et il ressentira la même chose avec eux, il se sentira « sale » : ce qui prouve
que c'est bel et bien une question de sexe car avec les filles il n'a pas honte. On notera qu'il est
incroyable de voir comment quelqu'un qui semble, par l'acceptation de son amour pour Tom,
rejeter la domination masculine hétérosexuelle puisse autant souffrir des conséquences de
cette dernière lorsqu'il a des rapports avec d'autres hommes.

Après 3 ans de relations, « sans réel intérêt » pour lui vu qu'il ne cherchait que quelqu'un qu'il
aimerait vraiment, Clément a rencontré quelqu'un qui va lui faire comprendre que l'amour
peut frapper deux fois à la porte. Cette nouvelle histoire ressemble étonnamment à la première
d'ailleurs : le même scénario de séduction que celui déjà écrit par Tom et Clément va être joué
par Arnaud, le nouvel « amour » de ce dernier.

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Tout d'abord, comme c'était le cas avec Tom, Clément connait Arnaud depuis déjà deux ans :
une grande « confiance » capable de faire tomber les masques s'est donc installée entre eux.
C'est certainement pour cela que Clément lui a confié qu'il était bisexuel et qu'en retour
Arnaud l’a pris dans ses bras. La suite fut un enchainement de marques d'affection de même
sorte : comportement plus proche d'Arnaud depuis qu'il connait la sexualité de Clément
comme lorsqu'il se « colle » à lui quand ils dorment ensemble ou quand il lui pose la main sur
sa jambe, position « équivoque » alors qu'ils regardent un match de foot. Ici encore, les
marques d'affection, bien que réellement présentes, se font toujours de manière à être le moins
en « infraction » vis à vis des codes de la domination masculine et c'est certainement pour
cela que Clément avait du mal à savoir si Arnaud était un ami très proche hétérosexuel ou un
ami homosexuel ou bisexuel le désirant. Il a donc mis les choses au clair avec lui et face aux
déclarations d'Arnaud qui se disait hétérosexuel et pas amoureux de lui, il s'est résigné à
l'impossibilité d'une relation. Ainsi, même si il doute de la vérité de la sexualité d'Arnaud, il
comprend que celui-ci, venant d'une famille portugaise, et donc très traditionnel sur les
modèles familiaux, ne « puisse » être homosexuel ou bisexuel. De plus, les valeurs de respect
et de confiance auxquelles il adhère lui font obligation de croire son ami, surtout que celui ci a
une petite amie maintenant, sans compter le fait qu'il ne veut pas le perde comme Tom. On
notera que ce lien conservé lui permet aussi du coup d'avoir quelqu'un à qui se confier
entièrement ce qui ne fut pas le cas avec son premier amour. Au final, il semble que même si
Arnaud était bisexuel ou homosexuel, il ne se serait certainement rien passé non plus avec
Clément tant le poids de la domination masculine semble peser sur lui.

Ce nouvel échec amoureux va faire beaucoup souffrir Clément avant tout parce que ce dernier
est incapable d'avoir des relations sexuelles avec d'autres garçons sans amour car sinon il se
sent sale après. La domination est donc bel et bien l'élément qui le trouble dans ses relations
car il est évident que cette notion de « saleté » vient des ces codes masculins intégrés par
Clément qui l'empêchent de prendre du plaisir avec d'autres hommes. Mais ce qui semble le
plus attrister Clément c'est la peur de finir sa vie tout seul car il a l'impression qu'il ne tombera
amoureux que de garçons n'assumant pas à cause de ce qu'il nomme la « Fucking Society ».
En même temps, cela paraît logique de raisonner comme cela quand on voit que Clément ne
tombe amoureux que de mecs respectant les codes masculins d'où l'énorme probabilité que,
même s’ils sont homosexuels ou bisexuels, leurs valeurs les empêcheront de s'avouer la
vérité.

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Toutes ces souffrances et peurs vont amener Clément à consommer du cannabis afin
« d'oublier » toutes ces douleurs quotidiennes. L'idée de cet échappatoire lui est venue de Tom
qui, afin de ne pas « se prendre la tête », use de cette drogue douce et Clément, voyant que
cela « semblait » marcher, a fait de même. Le résultat est que cela fait déjà 5 ans que le jeune
homme passe ses journées « défoncé » car il n'a plus d'espoir en son avenir amoureux. La
domination masculine hétérosexuelle amène donc les individus qui ne la respectent pas
totalement à se sentir comme « exclus » de la vie sociale normale. Et les conséquences de
cette exclusion peuvent être dramatiques comme c'est le cas pour Clément et tous ceux qui se
tournent vers les « paradis artificiels » afin d'oublier « l'injustice » du monde dans lequel ils
vivent.

Cependant, malgré tout ce mal, Clément ne regrette pas sa vie car elle lui a apporté un
immense cadeau : l'amour. Cette façon d'aimer et de concevoir l'amour rappelle les moyens
d'échapper à la stigmatisation que Goffman avait décrit : Clément considère qu'il est rare de
trouver le « vrai amour » et il est donc fier d'avoir cette chance par rapport aux autres. En
d'autres termes, cela fait penser à l'aveugle qui ne voit pas mais entend la souffrance du
clochard contrairement aux autres hommes : le stigmate est donc pensé comme une
« supériorité » sur les autres et non comme une « infériorité ». C'est d'ailleurs certainement
pour cela qu'il attache autant d'importance à l'amour dans sa vie là où d'autres s'investissent
plus dans le travail ou la famille : c'est son « moyen d'exister ».

Malgré son « désespoir », Clément essaie de fréquenter un peu le « milieu gay » afin de
rencontrer quelqu'un mais, une fois de plus, la domination masculine et la distinction de
genres qu'elle engendre, vient lui mettre des bâtons dans les roues. En effet, il trouve les mecs
trop efféminés dans ce genre d'endroit sans compter le fait qu'ils semblent, selon lui, ne penser
qu'au sexe. La rupture des codes de genre que Clément a intégré à sa personnalité l'auto-
empêche d'aller vers des hommes au comportement féminin et, de plus, le seul code masculin
que ceux-ci reprennent est celui qui dégoute le jeune homme. Effectivement, le côté « trop
sexuel » des relations entres hommes est certainement lié au code de la virilité sexuelle qui
enjoint aux hommes d'être des « étalons » et cela Clément ne le supporte pas. Cependant, il
reconnaît que les autres codes de la virilité ont de très bons côtés : c'est le cas de la relation
entre deux hommes qu'il avoue préférer car il la trouve plus virile que celle entre homme et
femme.

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Lorsqu'on lui demande s’il pourrait avoir une relation avec une personne transgenre, la
réponse est catégorique : c'est impossible. La raison de cet « incapacité » est une fois de plus
une conséquence de la distinction des genres que Clément a intégrée : il ne peut sortir avec un
homme qui se comporte en femme ou avec une fille se prenant pour un garçon. De plus, il est
très fier de ses « attributs masculins » et il ne comprend donc pas que l'on puisse renier son
sexe. Cette logique du sexe qui fait le genre est le raisonnement qu'a élaboré le patriarcat
moderne et Clément le reprend complètement à son compte lorsqu'il déclare cela. En d'autres
termes, c'est parce qu'il a un sexe masculin qu'il respecte les codes qui y sont assignés: toute
sa façon de penser et d'agir est donc de vivre, il la doit donc à ce « sexe » et il ne comprend
pas qu'on puisse avoir honte de ce dernier.

Finalement, au travers de l'histoire sentimentale et des conceptions de genre et de sexualité de


Clément, on retrouve toute la logique de souffrance inhérente au vécu des personnes
homosexuelles et bisexuelles. Lui aussi semble porter tous les maux du monde et cela le fait
considérablement souffrir sans compter le fait qu'il se drogue à cause de cela. On voit bien
aussi que toutes ces douleurs sont issues des mécanismes de la domination masculine
hétérosexuelle et de la stigmatisation qu'elle engendre. La souffrance est tant intérieure
qu'extérieure ce qui montre qu'il y a bien une « imprégnation commune » des valeurs et
normes de la domination masculine hétérosexuelle. On peut donc ici alors se résoudre à une
vision holiste de la société qui, par la socialisation, reproduit des agents incapables d'action :
la domination est donc impossible à combattre.

Cependant, il semblerait qu'il existe des moyens de contourner cette domination, notamment
en modifiant certaines normes et valeurs afin de les adapter à une « logique individuelle » :
Clément « redéfinit » les valeurs qui ne sont pas en accord avec sa façon de penser afin de les
adapter à sa personnalité. La question de l'amour semble être elle aussi un facteur capable
d'entailler le bouclier de la domination masculine hétérosexuelle. Des armes semblent donc à
disposition des individus afin que ceux-ci puissent jouer le rôle qu'ils veulent dans la vie!

Après s'être intéressé à ce que Clément pense de l'homosexualité et de la bisexualité, il est


maintenant important de se pencher sur ce que ses amis en pensent.

Tout d'abord, Clément nous explique que garçons et filles n'ont pas le même ressenti vis à vis
de l'homosexualité et de la bisexualité : ces dernières semblent beaucoup plus compréhensives
que leurs collègues masculins. Selon Clément, cela est lié au fait qu'elles ont moins de fierté

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et qu'elles comprennent mieux les émotions des gens : on retrouve ici la distinction
traditionnelle voulue par la domination masculine hétérosexuelle entre les femmes, qui ont
pour attribut l'empathie, et les hommes, qui partagent les valeurs de fierté. Du coup, il semble
que cela soit moins « honteux » et moins « culpabilisant » de se confier à elles plutôt qu'aux
hommes selon Clément. Cette faculté féminine d'écoute, Clément avoue qu'heureusement
qu'elle existe car il avait vraiment besoin de parler tellement il avait mal au fond de lui. Afin
ne pas être complètement aliéné, il a été obligé d'avouer la vérité sinon les conséquences
auraient pu être bien plus graves.

La domination masculine pose aussi des problèmes à Clément dans ses relations avec les filles
car cette dernière « interdit » l'amitié entre garçon et fille, chacun restant dans sa maison
hormis pour se mettre en couple. Du coup, si il se montre amicale avec une femme, celle ci va
tout de suite croire à de la « drague » alors qu'il ne s'agit que d'une démarche amicale de sa
part. Cela attriste Clément car lorsque la fille comprend que ce n'est que de l'amitié, elle est
triste et en souffre et cela il ne le supporte pas certainement à cause de sa « haine » envers la
souffrance.

L'autre point négatif selon Clément c'est le fait qu'une fois qu'une fille apprend sa bisexualité,
cette dernière ne veut plus construire une relation avec lui. Cette réaction est compréhensive
car ces jeunes filles sont imprégnées par la domination masculine hétérosexuelle : un homme
doit être avec une femme sinon il n'est pas un homme. Ce processus de dévirilisation a donc
un effet « répulsif » sur les éventuelles femmes qui seraient attirées par Clément et cela
l'attriste.

Enfin, il voit aussi une autre bonne chose chez la gente féminine : leur capacité à rester amie
avec leur ex garçon après leur relation : avec un homme, c'est impossible car il y a trop de
honte entre eux. La domination masculine hétérosexuelle a ainsi cette capacité de créer du
rejet entre anciens amants lorsque ceux-ci se retrouvent l'un en face de l'autre : en voyant leur
partenaire avec qui ils ont eu une aventure, les deux garçons voient ce qu'ils sont réellement et
cela ils ne le supportent pas et ils préfèrent donc s'éloigner l'un de l'autre car la souffrance est
trop intense.

Pour ce qu'il en est des garçons, Clément considère qu'ils peuvent réagir d'une multitude de
façon face à l'homosexualité ou la bisexualité même si de façon générale leur réaction est plus
violente que celle de la gente féminine. Cela est tout à fait normal car les hommes sont bien

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plus imprégnés des valeurs de la domination masculine hétérosexuelle que les femmes car
celle-ci a avant tout été mise en place pour eux. De plus, la violence est plutôt une
caractéristique masculine ce qui explique aussi ce phénomène de rejet agressif vis à vis des
sexualités non hétérosexuelles. Quant aux multitudes de réactions, cela est certainement lié au
fait que la domination ne pénètre pas tous les esprits de la même façon et que, de plus, les
relations préexistantes au « coming-out » jouent un rôle essentiel dans le processus
d'acceptation de la nouvelle.

C'est avant tout parce que le temps passé avec un personne contribue à renforcer le lien que
l'on a avec que Clément préfère prendre son temps avant de l'avouer. De cette façon, il
semblerait que « l'annonce » passe beaucoup mieux ce qui est logique vu que la personne va
se retrouver non pas avec un bisexuel face à elle mais avec un ami bisexuel devant ses yeux.
L'identité personnelle de l'individu étant connue avant l'identité sociale, l'acceptation sera plus
facile même si parfois certains peuvent prendre cela comme une marque de défiance, comme
une trahison et donc réagir encore plus violemment. Ainsi, même si il semble y avoir des
façons plus efficaces d'avouer son homosexualité ou bisexualité, cela n'empêche pas les
arrière-pensées : les gens ne disent pas forcément tout ce qu'ils pensent. Cette impression de
« fausseté » dans les relations, Clément ne la supporte pas et c'est pour cela qu'il a souvent
tendance à mettre des « barrières » de protection dans ses relation amicales afin de ne pas être
blessé : le problème est que cela l'amène souvent à couper les ponts involontairement car ses
amis le trouvant distant, s’éloignent de lui.

Clément remarque aussi des changements dans les comportements de ses amis une fois qu'ils
ont appris la vérité sur lui : c'est le cas lorsqu'il se retrouve dans une situation nécessitant de se
déshabiller. Il souffre beaucoup que certains puissent le prendre pour un « pervers » qui ne va
faire que les mater, juste du fait de son attirance pour les hommes. Ici encore la domination
masculine a imprégné les esprits et les garçons ne peuvent accepter qu'un homme ait un côté
féminin : la peur de la contamination est sûrement responsable de ces attitudes d'évitement.
De plus, pour eux, qui dit homosexuel dit attiré par le sexe des hommes d'où leur crainte d'être
vus comme des objets sexuels potentiels et cela, ils ne le supportent pas car c'est normalement
les femmes qui sont considérées comme tels. La peur du féminin, issue de la domination
masculine hétérosexuelle, est une constante dans les réactions des hommes vis à vis de
l'homosexualité ou de la bisexualité : obligés d'être des hommes entiers, ils ne doivent pas
développer des sentiments ou aspects féminins au risque d'être rejetés à leur tour.

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La question de la « re-hétéroisation » est elle aussi une conséquence de la peur du féminin car,
par peur d'être contaminé, et afin que leur modèle de pensée soit respecté, les amis de
Clément vont tout faire pour qu'il redevienne hétérosexuel. Étant bisexuel, Clément est
d'ailleurs soumis très souvent à ce genre de tentative et cela le fait souffrir car cela lui donne
l'impression que les gens ne comprennent pas. La domination a établi des cadres et tous ceux
qui n'y rentrent pas vont être invités à le faire : on a ici un processus de régulation des
comportements typique du fonctionnalisme.

Même si il n'aime pas qu'on veuille le « re-hétéroriser » Clément ne supporte pas pour autant
qu'on remette son côté « hétérosexuel », son côté masculin en fait, en cause. Si quelqu'un le
fait, Clément n'hésitera pas à prouver qu'il est bien un mec en répondant par des codes
masculins comme la violence et la force. Il n'hésitera pas à jouer le rôle de l'hétérosexuel si
son masque est remis en question car il ne supporte pas qu'on l'associe aux filles: ceci est
aussi une conséquence de la domination masculine dont Clément a trop intégré les codes.
C'est pour éviter des bagarres à répétition qu'il évite de le dire à ceux susceptibles de le
provoquer sur ce sujet mais aussi car jouer ce rôle est fatiguant de. En effet, Clément
reconnaît qu'il a moins besoin de jouer la comédie qu'avant vu que certains sont au courant et
qu'il a déjà suffisamment donné de « gages » de masculinité à ceux qui le connaissent. Il
avoue que cela le soulage d'avoir moins de prestations à faire car cela est très épuisant
mentalement selon lui.

Au final, même si cela est usant, Clément a toujours dû vis à vis des autres jouer un
personnage car selon lui les homosexuels, tout comme les personnes transgenres, ne sont pas
appréciés car considérés comme des filles. Il pense que certaines personnes ne seraient pas ses
amis si il était un « gay qui s'affiche » car ils auraient trop peur d'être associés à la
communauté homosexuelle : encore une fois la logique de contamination du stigmate fait ses
preuves. Mais même si Clément arrive, par son attitude et sa conduite masculine, à ne pas
« effrayer» ses potes, il reconnaît que du fait de sa bisexualité, ces derniers auront toujours
des doutes et cela l'exaspère. La domination masculine impose la séparation totale du féminin
et du masculin et tous ceux ne respectant pas ses codes sont à même d'être stigmatisés,
rejetés...

Par conséquent, il n'y a rien d'étonnant à ce que Clément ne puisse pas révéler à tout le monde
son attirance pour les garçons alors qu'il aimerait bien que tout le monde connaisse la vérité
sur lui, qu'ils le considèrent tous dans son entièreté. La peur du rejet ou du jugement bride

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Clément dans son désir de « coming-out général » car les griffes de la domination sont bien
ancrées dans les esprits.

Pour ce qu'il en est de sa famille, Clément nous explique que sa mère s'en doute sûrement car
elle a déjà essayé de lui en parler mais, bloqué par sa fierté masculine, Clément n'a pas voulu
lui avouer sa bisexualité. Il a peur de la décevoir si il n'a pas de descendance car c'est pour lui
le « devoir » des enfants vis à vis de leurs parents : encore une pénétration de la domination
masculine hétérosexuelle qui impose le schéma homme-femme comme unique solution pour
la reproduction. Quant à son père, en plus de le décevoir par une absence de projet de
progéniture, il se sent honteux car il est un homme comme lui : il a peur de décevoir son
propre camp. Au final, Clément ne peut révéler son secret et cela lui pèse lourdement mais sa
fierté, inculquée par la domination masculine, ne peut lui permettre d'assumer sa bisexualité
devant ses parents. On précisera que même l'ouverture d'esprit de son père ne suffit pas à ce
que Clément se confie : preuve en est que la domination a ancrée très profondément des
valeurs dans l'esprit. D'un autre côté, l'aspect « ouvert » de ses parents à la question démontre
aussi que cette même domination a ses limites et que les acteurs sont capables de s'y
soustraire plus ou moins.

Hormis pour deux de ses cousins et sa cousine, Clément dresse un constat effrayant de
l'homophobie régnant dans sa famille même si elle reste souvent silencieuse. Pour la famille
de Clément, l'homosexualité n'est vue que comme un « élément » négatif et il en va de même
de la bisexualité ou du transgenrisme. Comme vis à vis de ses parents, Clément a trop honte
pour dire son secret à sa famille car il a peur de la réaction de rejet que cela pourrait engendrer
sans oublier qu'il se sent lui même coupable d'être comme cela. La domination masculine se
matérialise ici dans toute sa « noirceur » : elle est partout et tout le temps, dans tous les esprits
et à tous les moments.

La non divulgation de la vérité met Clément en danger à tous les moments car il doit protéger
son secret de ses parents : il ne doit donc laisser aucun indice de sa bisexualité derrière lui. Ce
« challenge » de tous les jours est sacrément épuisant mais c'est le prix de la double vie :
jamais les deux mondes qu'il fréquente ne doivent se rencontrer. Ici encore on peut parler de
rôle, de scénario éternel car le masque va devoir être porté en permanence ce qui va amener
Clément à performer son rôle d'hétérosexuel : par ce mécanisme, il se convint lui-même qu'il
est un homme, un vrai. On voit ici les dangers d'aliénation qui peuvent se matérialiser à tout
moment tant les « mois » de Clément s'oppose : l'un prend le pas sur l'autre qui devient

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« impuissant ». Par exemple, le « Clément hétérosexuel », celui qui joue, va user de la
violence pour affirmer sa masculinité alors que le « Clément bisexuel », le réel, rejette ce
genre de méthode : il va agir inconsciemment de sa vraie volonté.

Comme nous l'avons précisé plus haut, Clément est arrivé à parler de sa bisexualité à trois des
membres de sa famille. Il a commencé par ses deux cousins germains qu'il connait bien car il
a passé une grande partie de son enfance avec eux : ils sont donc comme des amis pour lui ce
qui a sûrement facilité la chose. C'est le besoin de parler, car il se sentait trop mal à cause de
son histoire avec Tom, qui l'a amené à révéler la vérité même si l'insistance de ses cousins à
leur dire ce qui se passait a sûrement beaucoup joué aussi. C'est d'ailleurs en usant de blague
sur ses apparents sentiments pour Tom devant lui que ces derniers ont tenté d'aborder le sujet
car ils étaient sûrement embarrassés d'aborder le sujet autrement. Malgré que tout se soit bien
passé, Clément regrette quand même que ses cousins cherchent sans arrêt à le remettre sur le
droit chemin : preuve supplémentaire de la profondeur de l'implantation des valeurs de la
domination masculine et de l'hétéronormativité dans leur esprit.

Pour ce qu'il en est de sa cousine, en tant que fille, elle a su faire preuve d'écoute et Clément
s'est senti moins honteux devant elle. Cela a tendance à prouver que cette domination est
moins efficace pour pénétrer l'esprit des femmes certainement car elles sont elles aussi des
« victimes » de ce système de hiérarchisation et d'ordonnance de conduites.

Comme avec ses amis et entourage, Clément joue le rôle de l'hétérosexuel comme le prouve le
fait que toute sa famille le prenne pour un tombeur. Il aimerait certainement tomber le masque
mais il n'y arrive pas surtout quand sa propre famille lui rappelle son passé de dragueur : le
« faux » a tellement pénétré l'esprit de sa famille que ces derniers, convaincus de
l'hétérosexualité de Clément, ne se pose pas la question de son éventuel bisexualité ou
homosexualité. Le problème est que ces fréquents rappels « aux souvenirs » font mal à
Clément à présent car à, chaque fois, il se voit obligé de porter un masque qu'il supporte de
moins en moins.

Pour ce qu'il en est de la société en général, Clément fait le même constat que celui fait pour
ses parents et ses amis et il considère d'ailleurs ces derniers comme un « prisme » de la
société. C'est toujours des blagues discriminatoires, des conversations stigmatisantes à
l'encontre de la communauté LGBT : Clément avoue que même lui se joint parfois à ces

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discussions et plaisanteries, preuve de la quasi-impossibilité de lutter contre ce genre de
discrimination.

Le pire si l'on en croit Clément, qui a pratiqué pas mal d'activités physiques dans sa vie, c'est
le milieu sportif : que cela soit dans un club de sport ou simplement dans les vestiaires des
établissements scolaires, l'homosexualité et la bisexualité sont considérées comme le pire des
défauts. La logique de compétition masculine aigüe entre les garçons est certainement
responsable de cette pénétration extrême des valeurs discriminatoires de la domination
masculine hétérosexuelle mais il ne faut pas oublier que l'efféminophobie, la peur de
l'efféminé, participe aussi du phénomène notamment lorsqu'il s'agit de se changer entre eux.
Pourtant, Clément fait la différence entre un copain et un petit copain et sa volonté de
respecter les autres le rend incapable de regarder ses coéquipiers ou camarades comme des
objets sexuels. Ici encore, c'est une des valeurs masculines, celle du respect de ses pairs
masculins, que Clément évoque : cela est bien une preuve de sa fidélité profonde aux codes
masculins. Dans ces conditions, pas question pour Clément d'évoquer le sujet et l'on ressent
même une crainte bien plus profonde chez lui que la vérité soit découverte dans son « cercle
sportif » que dans celui de sa famille : la compétition à la « masculinité », qui est poussée à
l'extrême dans ce milieu, en est évidemment la cause.

Concernant les médias, Clément reconnaît que des progrès sont en cours dans ce secteur en ce
qui concerne l'homosexualité et la bisexualité : il évoque des mangas traitant du sujets mais
aussi des séries comme « Fisica O Quimica » ou Skins. Ainsi, contrairement à il y a quelques
années, les producteurs de série et de mangas osent se saisir de thèmes jusqu'à présent
inabordables comme les différentes formes de sexualité. Cette nouvelle source d'identification
pour les jeunes homosexuels et bisexuels est certainement une très bonne chose car elle leur
fournit des repaires : c'est le cas de Clément avec David, un des personnages de la série
espagnole citée ci-dessus. En s'identifiant au personnage, Clément se sent moins seul, moins
bizarre : en d'autres termes, il se sent normal car représenté. Cette identification lui permet
aussi de cicatriser certaines plaies du passé car, n'étant plus le seul à porter un problème, il est
plus facile pour lui de s'en libérer. De plus, le fait que beaucoup de gens puissent voir évoluer
ce genre de personnage contre-stéréotypé (car David est un gars viril, qui fait du foot, fier, ne
se laissant pas faire, ce qui ne correspond pas aux attributs que les hétérosexuels assignent aux
gays et bisexuels) est une bonne chose pour Clément car ceux-ci auront une bonne image à
l'avance des gens comme lui.

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Si Clément tire un bilan positif du rôle des médias, il n'oublie pas pour autant que ces deniers
ont deux visages car, s’ils sont capables d'atténuer l'homophobie, ils peuvent aussi l'attiser.
C'est le cas par exemple lorsqu'on voit des émissions de téléréalité, comme Secret Story avec
Benoit et Thomas, où ces derniers poussent la féminisation du corps et de l'esprit masculin au
maximum ce qui a pour unique fait d'effrayer les hétérosexuels et de créer de nouveaux
homophobes. Il est vrai que les processus d'hégémonie et de contre hégémonie sont
multitudes dans les médias : on passe de phénomène d'invisibilité à ceux de visibilité extrême
sans savoir de quel côté penche vraiment la balance. La logique commerciale, qui consiste à
séduire le plus grand nombre de personnes, est certainement l'unique explication de cette
dualité de la transmission des valeurs et des normes par les médias.

Au final, Clément reconnaît qu'il y a eu des progrès dans les mentalités mais ils restent bien
trop légers pour lui et il sera de toute façon impossible selon lui d'éradiquer totalement la
domination masculine hétérosexuelle. Ainsi, pour lui, les sentiments de honte et de culpabilité
que ressentent les personnes homosexuelles ou bisexuelles vis à vis de leur sexualité
« traversent les époques, les siècles, le temps. » et rien ne semble donc capable d'enrayer ce
phénomène.

Une des manifestations les plus violentes de la stigmatisation est « l'outing », ou le « coming-
out » non désiré : Clément l'a vécu une fois et il s'en souvient encore tant cela l'a touché. En
effet, un jour, un garçon, qui ne le connaissait pas, est venu le voir pour lui « proposer » son
amitié et il n'a rien trouvé de mieux pour aborder le sujet que de parler à Clément de sa
relation avec Tom. Clément a alors violemment réagi car il était surpris que quelqu'un sache
la vérité sans que cela soi lui qui la lui est dite. Mais ce qui l'a le plus mis en colère c'est que
ce mec essayait juste d'être ami avec lui afin de profiter de sa position « élevée » dans la
hiérarchie des garçons : il ne cherchait donc qu'à élever sa propre position en fréquentant
Clément ; mais pour arriver à ses fins il a osé se servir de quelque chose qui pouvait briser la
« réputation » de ce dernier. On peut voir ici la féroce compétition qui règne dans la maison
des garçons : tous les coups sont permis surtout quand il s'agit de femmes. Finalement, n'ayant
pas obtenu ce qu'il voulait, il a à son tour usé de l'«outing » pour se venger de Clément et il a
divulgué à certaines personnes son secret. La réaction de Clément fut, comme d'habitude très
masculine, et la violence fut l'unique réponse de ce dernier à celui qui remettait en cause sa
masculinité. En même temps, en frappant ce garçon et en se plaçant en position de force face
à lui, Clément ne fait que le « démasculiniser » à son tour : après l'«outing », le côté masculin

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de Clément a « pris un coup » et il était donc normal que le responsable subisse la même
sanction. Il est cependant triste de voir comment la violence est une des premières réponses
dans ces phénomènes de stigmatisation et de discrimination : en même temps, il est vrai que la
violence n'entraîne que la violence.

Cet «outing » aurait d'ailleurs pu avoir des conséquences sur la relation entre Tom et Clément
car, à l'époque où ils étaient ensemble, le garçon dont nous parlions tout à l'heure a essayé de
faire le même « coup » à Tom. Effrayé par ce qu'il lui avait dit, Tom était allé voir Clément
furieux et lui a fait un scandale que Clément a dédramatisé immédiatement un usant de la
violence, comme d'habitude, pour maintenir le silence. La crainte de la perte de son statut
d'homme est certainement ce qui a fait paniquer Tom et, si le bruit avait trop couru, cela aurait
certainement précipité la fin de sa relation avec Clément. Ce dernier profite d'ailleurs du
moment dans notre entretien pour rappeler comment il était toujours celui qui devait défendre
Tom : on peut y voir une façon de prouver sa masculinité mais aussi une volonté de montrer
qu'il est « supérieur » dans la pyramide du « mâle » à son amant.

Cette histoire aura cependant laissé de traces dans leur couple et Clément est même sûr que si
Tom s'est permis de briser leur promesse faite de rester amis c'est parce qu'il l'avait trahi en
premier. Il semble donc que la divulgation du secret des deux amants par Clément était une
rupture du contrat de confiance qui avait permis de passer « au-dessus » des règles de la
domination masculine : en rompant le contrat, Tom ne pouvait réagir qu'en se sentant menacé,
comme avant qu'il ne sorte avec son amant, comme à zéro.

Cette « faille », Clément s'en veut mais il s'en justifie en expliquant le contexte de la
divulgation de la vérité : il connaissait la règle du jeu et il paraît donc logique, vu qu'il était
fou amoureux de Tom, qu'il n'est pas fait « exprès » de raconter leur secret. En fait, ce qui
s'est passé, c'est la manifestation de la domination masculine dans toute sa puissance : ce
fameux soir, le numéro de comédien de Tom qui, pour faire l'hétérosexuel pur et dur, n'a pas
cessé de draguer sa meilleure amie a empli Clément de désespoir. Du coup, écœuré par le
« spectacle » de son copain, et certainement fatigué de tous ces mensonges et jeux de rôles,
Clément a craqué et a tenté de mettre fin à ses jours. Cette tentative de suicide a été violente
même si Clément a usé de médicaments contrairement aux autres hommes qui préfèrent ne
pas se « rater » : en tous cas, cela ne fait que conforter le constat d'un fort taux de tentatives de
suicide chez les jeunes homosexuels et bisexuels. Au final, c'est alors qu'il était complètement
dans les vapes et qu'on était en train de l'évacuer vers l'hôpital, qu'il a avoué les raisons de sa

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bêtise à une amie à lui comme si il voulait expliquer son geste avant de mourir. Heureusement
cette histoire se terminera bien, hormis bien sûr le fait que l'amie de Clément raconta par la
suite son secret à un certain garçon... Clément tirera une grande leçon de vie de sa « bêtise » :
«  Il vaut mieux vivre en souffrant que de vivre en n'ayant jamais connu ce gavé beau
sentiment qu'est l'amour. » On retrouve ici le phénomène de transformation du handicap en
une source de valorisation dont Goffman parlait : ce processus est nécessaire pour que
Clément puisse accepter son identité sexuelle et vivre dans ce monde.

Dans toutes ces souffrances, Clément va aussi y trouver une force de « se battre » pour être un
homme : c'est le thème de la bénédiction déguisée dont Goffman parlait aussi. On y voit une
forme de re-hiérarchisation des valeurs masculines par Clément : être un homme cela se voit
avant tout par notre capacité à protéger les autres, à être courageux, respectueux et honnête et
non pas en montrant que l'on sort avec une fille. C'est cela être un homme pour Clément, il
appelle cela être un « vrai guerrier » et c'est sa façon à lui de montrer qu'il est bien plus
« masculin » que bien des hommes. La domination masculine, même si elle est contournée,
garde une emprise profonde sur les esprits à l'intérieur desquels elle a fait germer la graine de
la « masculinité ».

Du vécu de sa bisexualité, Clément retiendra quand même des choses positives et notamment
la découverte de nouveaux sentiments tels que l'empathie, la connaissance ou encore la force
de se battre pour les choses en lesquelles il croit vraiment. Il en retient aussi qu'il a quand
même eu de la chance car ses amis ne l'ont pas exclu et il n'a pas non plus été rejeté par ses
parents même si ces derniers se doutaient de la situation.

Inversement, il est vraiment triste que les gens qu'ils fréquentent ne disent pas tout ce qu'ils
pensent vraiment et qu'ils se permettent de se moquer discrètement sans qu'on ne puisse rien
leur faire remarquer. Il est aussi malheureux de la réaction des filles vis à vis des bisexuels : il
ne comprend pas que ces dernières ne le considèrent pas comme un éventuel amant. Le fait de
devoir toujours jouer un rôle est aussi ce qui semble épuiser Clément : il souffre de ne pas
pouvoir s'afficher totalement en tant que « lui ». Il nous précise d'ailleurs que c'est d'autant
plus épuisant et douloureux que les années « primaire, collège et lycée » se succèdent. Or,
c'est durant celles-ci que l'on doit sans arrêt être en compétition pour montrer qui on est : il n'y
a donc pas de « pause » pour souffler. Au-delà de tout cela, la pire conséquence de toutes les
souffrances accumulées du fait de son vécu en tant que bisexuel reste la consommation
excessive de drogue et d'alcool dont Clément fait usage afin de supporter toutes ces douleurs.

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Ce qui est paradoxal car il ne cesse de dire qu'il aime la vie alors qu'il est en train de se
détruire à petit feu : on peut certainement voir ici encore un des machiavéliques mécanismes
de la domination masculine hétérosexuelle qui semble pousser Clément à se « suicider
inconsciemment ».

Pour conclure sur ce rapport entre société et homosexualité, on retiendra que les individus, en
général, ont tous intégré les valeurs de la domination masculine ce qui fait que Clément ne
doit pas seulement « combattre » contre lui-même mais aussi contre les préjugés des autres.
Dans son histoire, on retrouve tous les éléments décrits par Scott et Goffman : le jeu des
masques et l'aliénation qu'il entraîne, la capacité qu'à la domination de pénétrer profondément
les esprits, les mécanismes de domination et de stigmatisation, les modes de résistances à
cette domination...

Cependant, Clément, grâce à l'amour, est arrivé à accepter sa bisexualité là oà d'autres comme
son ex petit copain Tom n'y sont pas arrivés : en re-hiérarchisant ses valeurs, il est arrivé à se
recréer un système de logique de pensée capable de l'adapter au milieu social dans lequel il
vit. Ainsi, dans son « nouveau modèle normatif », l'hétéronormativité n'a plus sa place alors
que la domination masculine reste extrêmement présente.

Après la société dans son ensemble, passons pour finir au rapport qu'a entretenu Clément, sur
le sujet de la bisexualité et de l'homosexualité, avec la sphère scolaire en particulier et
essayons de voir si son opinion coordonne celle de Philippe Clauzard.

Pour Clément, de façon générale, l'école est un lieu où il est difficile de vivre sa bisexualité ou
son homosexualité et ce pour de nombreuses raisons. Tout d'abord le nombre, c'est un endroit
où l'on regroupe beaucoup de jeunes ce qui fait que si l'on dérive du groupe, c'est un grand
nombre de personnes qui va venir discriminer et stigmatiser l'individu déviant. De plus, c'est
lorsqu'on est à l'École que l'on commence à se poser des questions sur notre corps et la
sexualité : la période de nos interrogations se déroule durant notre scolarité. Enfin, Clément
précise que si la « réputation » est aussi importante à l'école c'est aussi parce que c'est l'endroit
où l'on passe le plus de temps entre 3 et 18 ans. Ainsi, on comprend qu'il est difficile de dévier
du groupe des pairs scolaires tant ils sont nombreux, tant leur influence est grande car les
esprits sont jeunes, et tant on y passe de temps. La domination masculine hétérosexuelle à
donc trouvé un véritable « terreau » en investissant les établissements scolaires : elle va ainsi
pouvoir amplifier considérablement ces pouvoirs destructeurs en diffusant ces valeurs et

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normes à l'intérieur de « l'institution de l'égalité ». On comprend aisément pourquoi Clément
nous dit que c'est à l'école qu'il a entendu le plus de remarques sur les homosexuels et
bisexuels et que c'est aussi ici que ses réflexion étaient les plus violentes: seul le club de sport
semble être une sphère encore moins tolérante vis à vis des sexualités non hétérosexuelles.
L'exemple du « calvaire du bizut », sans arrêt moqué par des personnes différentes et
nombreuses, à un âge où il n'est pas facile de se défendre, et cela durant un temps
considérable durant la journée, peut être comparé à ce que doit vivre beaucoup d'adolescents
homosexuels ou bisexuels ou considérés comme tels durant le temps scolaire. Au-delà du
terme de « bizut », Clément nous raconte que l'homosexuel qui s'assume au collège est
considéré comme un « paria » par ses pairs tant le besoin de s'affirmer en tant qu'homme est
fort à cet âge la. Or pour cela, ils doivent être des vrais mecs et rejeter violemment tout ce qui
est féminin au risque d'être à leur tour rejetés par leurs pairs pour non respect des codes de la
domination masculine hétérosexuelle. Une dernière chose, il semblerait qu'il y ait un statut
pire que celui d'homosexuel ou bisexuel à l'école, celui de transgenre : on peut le comprendre
car ces personnes n'auront même pas le soutien de leurs pairs gays, bisexuels ou lesbiennes
qui les considèrent comme des éléments atteignant à leur « réputation ». Pourtant, ce dédain
n'est qu'une conséquence de la pénétration de la logique des genres dans l'esprit des gens mais
ce qui devrait amener toutes les personnes non-hétérosexuelles souffrant de la stigmatisation à
soutenir ceux qui souffrent de cette discrimination mais pas du tout. Au contraire, un système
de hiérarchisation commun entre hétérosexuel, bisexuel et homosexuel semble se mettre en
place et celui-ci place les individus transgenres dans la « caste des intouchables ».

Autre critique que Clément dresse contre le système scolaire, la quasi non évocation de
l'homosexualité et de la bisexualité dans les programmes scolaires et dans les discussions avec
les professeurs. Pour lui, cet ostracisme est très pesant et il ne permet pas aux élèves
homosexuels et bisexuels de trouver des repères et de sa valoriser tout comme il ne joue pas
son rôle d'éducation à la tolérance qu'il devrait jouer. La preuve de cet obscurantisme est pour
Clément le fait que l'on ne traite du sujet que rapidement avec les cours d'éducation sexuelle
et la seconde guerre mondiale alors qu'on pourrait évoquer le thème par rapport à plein de
sujets, voire en parler directement.

Clément nous confirme aussi le fait qu'au lycée il est plus facile de vivre sa bisexualité car,
selon lui, la réputation y a moins d'importance même si les ragots peuvent faire très mal. Il
nous parle d'une stigmatisation cachée et souterraine qui ne montre pas son visage, son

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origine : en même temps cela lui paraît normal car les préjugés s'ancrent au collèges selon lui
ce qui veut dire qu'au lycée, il est trop tard pour agir. Ainsi, les mécanismes de domination
perdurent même si cela se fait de manière bien plus hypocrite : la pression sociale reste donc
la même malgré le fait qu'elle soit plus discrète. Pour Clément, c'est dès l'école primaire qu'il
faut agir en apprenant aux élèves le respect des différentes formes de sexualité car après, il
sera trop tard. Clément reconnaît aussi que le fait d'être plus en âge de se défendre au lycée
qu'au collège participe de ce phénomène de diminution des discriminations de même qu'il est
plus aisé de prendre position au lycée car les enseignements qui y sont dispensés favorisent le
développement de l'esprit critique, du moins avec les matières générales. En effet, les
individus seront moins prompts à discriminer si ils savent que la personne va leur répondre et
se défendre, voire leur prouver que c'est eux qui ont tort. Malgré cela, les blagues « gentilles »
sur les manières, le maquillage ou les conversations des homosexuels sont légions au lycée
mais Clément s'en moque car il n'est pas comme cela. Cette façon de se comporter montre
bien que Clément est contre l'hétéronormativité mais qu'il est quand même relativement
« soumis » à la domination masculine car en discriminant par sa participation aux
plaisanteries les individus transgenres, il ne fait que défendre les valeurs des « hommes » et il
participe donc à la pérennisation de ce modèle de domination. Il ne se rend pas compte qu’en
faisant cela il ne fera que renforcer l'hétéronormativité à la fin car celle-ci est un des
instruments de la domination masculine qu'il « protège ».

Une autre critique que Clément fait à l'école est le manque de tact et de pédagogie lorsque des
démarches sont entreprises dans les établissements pour venir en aide aux élèves homosexuels
ou bisexuels en situation de souffrance. Il prend l'exemple de la psychologue scolaire du lycée
où il a étudié qui, certainement renseignée par une de leur amie commune, est venue essayer
de discuter avec lui et Tom de leurs « soucis ». Forcément cela ne pouvait que mal se passer
car ce genre de sujet est trop intime et il ne peut être évoqué que par les personnes concernées
elles-mêmes : les individus mis dans cette situation ne vont pas comprendre que quelqu'un
puisse présumer de connaître leur « vie » sans qu'ils ne leur en aient parlé. On comprend donc
que la réaction de Clément et Tom fut violente car ils ont pris cela comme une intrusion dans
leur vie privée, comme un jugement que l'on porte sur eux, comme une trahison de la part de
celui ou celle qui a « balancé ». On précisera aussi que la réaction était prévisible car, le sujet
étant très délicat, il paraissait logique que Tom et Clément refusent de parler à une inconnue
alors qu'ils ont déjà du mal, voire qu'ils n'arrivent pas du tout, à parler de cela avec leurs amis.
Dans le fond, Clément trouve que c'est une bonne chose que des personnels de l'éducation

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nationale veuillent aider sur ce sujet leurs élèves mais il est indispensable qu'ils travaillent
aussi sur la forme car ce n'est qu'au travers d'elle qu'on pourra mener une politique efficace de
lutte contre les discriminations.

En ce qui concerne les conséquences sur ses notes, Clément est clair : dès la découverte de sa
bisexualité avec Tom, ses résultats ont commencé à chuter tout comme ceux de son amant
d'ailleurs. Certes Clément reconnait que les études ne sont pas sont fort et que ce qu'il préfère
à l'école c'est le fait de pouvoir y développer son réseau amical et sentimental mais le vrai
tournant dans sa scolarité a bel et bien eu lieu au moment de son histoire avec Tom. C'est en
effet à ce moment qu'il s'est vraiment mis à boire et fumer de manière régulière tout comme
son petit copain, ce qui ne pouvait qu'avoir qu'un impact très négatif sur ses résultats scolaires
mais ce qui était important pour lui, c'était d'oublier la souffrance avant tout. Complètement
« défoncé » à cause des hallucinogènes, on comprend qu'il n'était pas facile pour lui de suivre
les cours tout comme il était dur pour lui de se motiver à faire ses devoirs après avoir pris
toutes ces substances : la baisse des notes est dans ses conditions inévitable. Malgré cela,
Clément défend le cannabis car il était le seul élément selon lui capable de l'empêcher de
« péter un plomb » : il était le seul médicament à sa disponibilité contre l'aliénation qu'il
subissait et que personne ne semblait capable de l'aider à surmonter. Une fois de plus, on voit
le rôle dévastateur de l'homophobie sur la santé des jeunes bisexuels et homosexuels : elle est
le berger qui mène aux conduites à risques. Mais au-delà du risque sanitaire, Clément, de
façon à pouvoir se procurer son « médicament », s'est exposé au risque judiciaire car il a
commencé à « dealer » du cannabis. La détention de cette drogue douce étant interdite par la
législation, elle est sévèrement réprimée, et Clément aurait pu se retrouver en prison ce qui
aurait gâché sa vie. Au final, les souffrances engendrées par la domination masculine
hétérosexuelle amènent ceux qui les ressentent à considérablement mettre leur vie en danger
que cela soit de manière physique, comme avec le suicide ou les maladies liées à la drogue, ou
de façon « sociale », comme avec le risque d'emprisonnement ou l'échec dans les études.

Toutes ces addictions vont évidemment aussi avoir un grand impact sur l'assiduité de Clément
qui arrivera à cumuler jusqu'à 70 demi-journées d'absence lors de son dernier trimestre de
seconde. Les raisons de cet absentéisme sont certes à chercher dans la non motivation de
Clément mais les drogues ont certainement quantifié ce sentiment d'inertie. De plus, obsédé
par ses problèmes identitaires, Clément a beaucoup de mal à dormir et c'est aussi pour cela
qu'il nous dit qu'il prend du cannabis même si il reconnaît que cela « marche » moins bien

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maintenant qu'au début. Dans ces circonstances, quand « tu te prends la tête le soir jusqu'à 4h
du mat dans ton lit », il est effectivement dur de se lever le lendemain sans compter l'effet
« assommant » du cannabis et de l'alcool à long terme. Et même quand il sortait le soir voir
ses potes quand il voulait se changer les idées et qu'il rentrait « défoncé » vers 1h du matin, il
était quand même très difficile pour lui de ne pas songer longuement à ses questionnements
intérieurs avant de s'endormir. Au final, complètement obnubilé par ses questions identitaires
et ses soucis dans sa relation avec Tom, et sous l'effet « anesthésiant » des drogues, on peut
comprendre que Clément s'est complètement désintéressé de son avenir et donc de ses études.
Il évoque même le fait que pour lui l'école était l'oppression et le bac, la libération : preuve en
est de son désintérêt totale envers l'école. Actuellement, inscrit en première année de faculté
de psychologie, il continue à ne pas aller en cours et il ne s'est même pas présenté aux
examens. Il use toujours autant de l'alcool et du cannabis, ce qui démontre bien qu'il n'a pas
résolu ces « troubles » intérieurs malgré le fait qu'il assume sa sexualité à présent.

En ce qui concerne son comportement scolaire, on retrouve chez Clément l'attitude typique
d'un adolescent en « mal être » : agressivité à cause de sa souffrance, manque d'attention car
concentration de son esprit sur ses soucis, passivité à cause des drogues utilisées... Ici encore,
l'aliénation provoquée par la domination masculine hétérosexuelle fait douloureusement
souffrir Clément ce qui l'amène à changer son comportement habituel : la violence et
l'isolement vont venir remplacer la gentillesse et la sociabilité.

Finalement, de ses années passées dans le système scolaire, Clément ne se souviendra que de
deux bonnes choses : sa rencontre avec Tom, son grand amour, et les nombreux amis qu'il s'y
est fait. Sans l'école, il n'aurait jamais trouvé des personnes à qui parler de son mal et il
n'aurait jamais connu son ex-amour : preuve en est que cette institution est créatrice de lien
social et qu'elle a une capacité à intégrer les individus.

Cependant, les aspects négatifs du système scolaire sont quand même majoritaires dans le
discours de Clément : pression que son secret soit révélé et qu'il soit rejeté par des personnes
qu'il est obligé de côtoyer pendant longtemps ; volonté d'uniformisation des élèves de la part
des adultes au détriment de la singularité de ces derniers ; obligation de voir des gens que l'on
n'a pas du tout envie de voir... Mais ce que Clément supporte le moins, c'est « l'ignorance »
des professeurs dans le sens que ceux ci ne comprennent pas selon lui que les adolescents ont
aux aussi une vie sentimentale alors que lui comprend que les adultes en ont une. Par
exemple, il ne comprend pas qu'on puisse coller un élève qui discute en cours de ses

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problèmes personnels : pour lui, il est vital que ce dernier puisse soulager sa « douleur » au
plus vite sans qu'il y ait besoin d'attendre la récréation. Pourtant, il paraît logique que, si tout
les élèves commencent à se raconter leurs soucis personnels en cours, l'enseignement des
matières deviendrait impossible. Sans compter le fait que la vie privée est censée rester en
dehors de l'établissement, que cela soit celle des professeurs ou celle des élèves. Pour
Clément, la souffrance est trop forte et elle lui fait oublier les règles nécessaires de la vie en
société même si on peut lui reconnaitre le fait qu'on ne s'occupe pas assez des problèmes
psychologiques des élèves à l'école. Autre point négatif de l'École selon Clément, les ragots
qui courent très vite en raison du grand nombre d'élèves et du temps qu'ils passent ensemble.
De plus, il est moins facile de se défendre contre les insultes et brimades quand on est jeune
selon lui et le collège est donc une période qui peut s'avérer très douloureuse pour ceux qui
sont stigmatisés et rejetés. En ce sens, le lycée est plus tolérant mais Clément maintient que
les « bassesses » sont monnaie courante et les discriminations, même si elles sont plus
discrètes, continuent d'exister en son sein.

Pour Clément, il y a donc beaucoup de travail à faire pour que l'école remplisse enfin ses
fonctions « d'éducatrice à la tolérance » mais le plus urgent selon lui c'est de commencer à
parler très tôt des sujets de discriminations aux enfants. Le but étant bien sur d'éliminer les
stéréotypes au moment même où ils viennent se fixer dans le cerveau des enfants : en quelque
sorte, il s'agirait de corriger les « mauvaises » parties de leur socialisation acquise en dehors
de l'école. Pour cela, Clément suggère d'utiliser des outils pédagogiques modernes tels que
des vidéos de séries récentes traitant du sujet et le « banalisant »: On peut aussi user de
documentaires ou de dessins animés comme ce fut le cas avec « Le baiser de la lune». Ces
idées novatrices semblent être de bonnes voies de recherches, mais malheureusement elles se
heurtent souvent au conservatisme du système et des parents comme ce fut le cas avec le film
précédemment cité. Dans tous les cas, et peu importe le moyen utilisé, la seule arme que l'on
peut brandir en direction de la domination masculine hétérosexuelle c'est la méthode
emphatique : « Il faut toucher le côté humain des gens, leur cœur si je puis dire, afin qu'ils
réalisent  que c'est humain que d'aimer un mec. » assure Clément. On précisera qu'il ne s'agira
pas simplement de discuter de ces sujets de manière pédagogique ; il faudra aussi tout faire
pour encourager les élèves homosexuels et bisexuels à parler de leurs soucis personnels car le
besoin de « se libérer d'un poids » est essentiel pour eux : le silence des émotions est
certainement ce qui fait le plus mal et ce n'est pas Clément qui dira le contraire quand on voit
qu'il souffre encore de ne jamais avoir eu cette « conversation vérité » avec Tom.

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Au final, Clément fait à peu près les mêmes constats que Philippe Clauzard : l'école est à
l'image de la société, c'est à dire profondément imprégnée par la domination masculine
hétérosexuelle. Mais, en raison du temps de « socialisation » que l'on y passe et de l'âge à
laquelle on la fréquente, cette sphère se révèle encore plus difficile à vivre que beaucoup
d'autres pour les jeunes homosexuels et bisexuels. On comprend donc que ces adolescents en
souffrance risquent d'être confrontés rapidement à des problèmes d'échec scolaire tant au
niveau des résultats que de l'assiduité et du comportement. De plus, celle-ci ne semble pas
jouer son rôle de régulateur des tensions sociales au niveau des questions de discrimination
sexuelle alors qu'elle est la seule à pouvoir agir efficacement contre l'ignorance qui mène à ce
genre de conduites.

Malgré cela, l'école reste aussi un lieu qui permet de tisser de nombreuses relations amicales
indispensable à l'intégration de l'individu en société. Elle permet aussi de faire des rencontres
amoureuses qui peuvent changer notre façon de concevoir le monde et nous apprendre à
comprendre les autres. Enfin, si l'on s'en donne vraiment les moyens, l'école peut devenir le
meilleur bouclier contre les inégalités car, grâce à la scolarité obligatoire et à un programme
commun, elle a la possibilité d'implanter la même graine de la « justice » dans les esprits de
tous les futurs citoyens français.

L'analyse de l'histoire de Clément terminée, on s'aperçoit qu'elle correspond énormément aux


récits de vie des personnes homosexuelles ou bisexuelles que nous avons déjà évoqués : le
volume de souffrance subit par le jeune homme est énorme et le nombre de douleurs
ressenties est quant à lui conséquent. L'implacable raisonnement holiste, celui qui considère
les individus comme des agents reproducteurs de structure sociale, se justifie
malheureusement ici totalement tant la vie de Clément semble soumise aux règles de la
société.

Cependant, contrairement aux homosexuels ou bisexuels qui n'assumeront jamais tant la


pression sur eux est grande, Clément est arrivé à accepter, grâce à l'amour, sa sexualité. Il y a
donc de la liberté dans le « jeu » des acteurs même si on est très loin d'une logique d'action
individualiste.

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Le responsable de ce terrible constat est clairement identifié : il s'agit de la domination
masculine hétérosexuelle et des processus de stigmatisation et de discrimination qu'elle
engendre. Effectivement, toutes les souffrances que Clément a enduré et toute ces situations
qu'il a du affronter de part sa bisexualité ne sont que des coups d'épée de la domination
masculine hétérosexuelle : elle est l'unique responsables de toute cette douleur. Au final,
Clément est comme un pantin manipulé par des fils tenus par un marionnettiste, la
domination, mais heureusement des cordes non reliées au bourreau existent, parmi elles on
trouve l'amour.

Enfin, en ce qui concerne l'école, Clément fait le même constat accablant que Philippe
Clauzard : elle est complètement « envahie » par la domination masculine hétérosexuelle et
elle ne joue absolument pas son rôle « d'éveilleur de l'empathie ».

B) Benjamin, ou le masque comme défense ponctuelle

Passons à présent à l'histoire d'Benjamin qui semble être beaucoup moins torturée que celle de
Clément même si l'on retrouve chez lui beaucoup des souffrances communes aux jeunes
homosexuels ou bisexuels provoquées par la domination masculine hétérosexuelle.

Benjamin est un jeune homosexuel qui a eu 19 ans cette année. Il habite à Bordeaux-Caudéran
chez ses parents avec son frère ainé qui a 22 ans et ses deux frères cadets, des jumeaux qui ont
14 ans. Après un bac L obtenu avec 10,5 de moyenne générale, il s'est inscrit en classe
préparatoire aux études supérieures afin de devenir enseignant en espagnol, français ou langue
étrangère. Sa mère est aide-soignante et son père carrossier ce qui fait qu'il évolue lui aussi
dans un milieu plutôt aisé.

Benjamin, comme Clément, a rencontré dans sa vie des garçons avec qui il a eu une relation
sexuelle mais qui n'assumaient pas qu'ils aimaient avoir des relations intimes avec des
personnes de sexe masculin. Ce fut le cas avec son premier amant, qui n'était autre que son
cousin germain, avec qui il a eu des relations sexuelles pendant 4 ans, de 12 à 16 ans. Malgré
cela, ce dernier fait comme si de rien n'était. Pourtant Benjamin aurait aimé lui parler de cela
car le poids de leurs ébats lui pesait légèrement mais rien a faire, son cousin use de la
technique des « deux masques » : «Avant c’était avant, après ce sera après » ou «Tout ce qui
s’est passé là-bas reste là-bas. ». C'est comme si il y avait deux personnes : celle d'avant en
Espagne et celle d'après en France ou plutôt une même personne mais qui une fois sur deux

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porte un masque. Pour Benjamin, ce silence est dû au fait que son cousin ne « veut pas se
mouiller » car, étant issus d'une famille espagnole « traditionaliste », l'homosexualité est
quelque chose qu'il n'accepte pas et ce dernier ne veut donc pas risquer d'être rejeté à cause de
cela. En effet, dans ces familles, « c’est comme ça…On est des espagnols et nous, les parents,
c’est, ils t'élèvent, tu rencontres une fille tu te maries…comme les portugais ; ce sont des
traditions catholiques. Le fils c’est important…Le lien «  père-fils », la virilité… ». La
domination masculine hétérosexuelle s'est profondément implantée dans la culture des
familles « du sud » et le machisme y est même quelque chose de reconnu et revendiqué
comme une « qualité » masculine. Le cousin d'Benjamin subit la pression de cette domination
mais ce qui est intéressant de voir c’est que cela n'est pas le cas d'Benjamin : preuve en est
que l'on peut contourner ce système « dominatif ».

Autre point commun avec Clément : ils ont tous les deux eu longtemps une conception
normative de l'hétérosexualité et c'est pourquoi Benjamin nous dit qu'avant, pour lui,
«hétérosexuel, c’était la normale. ». A présent, il est, comme Clément, complètement
conscient que la normalité n'est qu'une construction sociale : «  Les normes c’est ce qui
constitue la normalité. La normalité c’est ce qui englobe toutes les normes. Donc, si tu ne
respectes pas les normes de la société, tu n’es pas normal. Tu ne conviens pas au genre de la
normalité. ».

Même si il sait tout cela, Benjamin a lui aussi tendance à associer des attributs aux genres
même si cela est moindre que Clément : «Non en fait, je pense que les filles c’est plus
généreux en fait, plus vulnérable physiquement. Mentalement, elles sont un peu plus
intelligentes. C’est prouvé scientifiquement. Moi, je le pense. » ou « Par exemple, le sport. Le
foot pour les garçons et la danse pour les filles. ». C'est d'ailleurs aussi à cause de ses
attributions sexuées qu'Benjamin a presque toujours préféré « traîner » avec des filles car il
n'aime pas beaucoup le « monde » des garçons : « Ce n’était pas des sujets de conversation
qui me plaisaient forcément. Moi, les voitures…Pour moi, OK, c’est pour conduire. Je m’en
foutais carrément. Les motos, je n’en ai rien à foutre…même pas les scooters. » ou « Le foot,
je regardais, mais je n’avais pas de joueurs préférés. Quand ils parlaient de filles au collège,
j’étais là… «Putain…  ». Ils parlaient hyper mal des filles. ». Il est lui aussi « excédé » par le
comportement trop féminin des transgenres ce qui montre bien que lui aussi a intégré des
valeurs de la domination masculine, celles du respect des codes de genre. Il n'est pas
« macho » comme Clément l'était un peu mais il perpétue quand même une partie de la

10
tradition des genres et joue donc involontairement le jeu de la domination masculine
hétérosexuelle.

La question de la bénédiction déguisée se retrouve aussi chez Benjamin sauf que pour lui le
« cadeau » offert par son homosexualité n'est pas l'amour mais « la liberté d'esprit » : «  Mais
non, tu vois, j’ai même l’impression d’être plus mûr. Ce n’est pas pour me vanter… d’être
plus mûr, de réfléchir plus, d’analyser les trucs. Eux, c'était vraiment ils disaient, ce que
disaient leur parent, ils les répétaient, ils ne réfléchissaient pas. » et « J’ai l’impression
qu’ils sont... pas attardé, pas attardés dans le sens mongol, attardés dans le sens
personnellement…Ils sont vachement réduits dans le sens de l’analyse…des trucs comme
ça…même l’interprétation, quoi…Tout ce que leurs parents leur disent, ils disent
«  Ouais,  ben, les homos c’est un truc. », je ne sais pas, je n'ai pas d'exemple. Ils vont se
ramener le lendemain et dire : « Ouais ben, les homos c’est ça. ». Tu te rends compte après,
en rencontrant leurs parents que c’est eux qui  ont dit que...  ».

Contrairement à Clément, Benjamin nous dit qu'il a dès 14 ans assumé totalement son
homosexualité, ce qui n'est pas le cas de beaucoup de garçons qu'il va rencontrer : c'est le cas
des élèves de son lycée avec qui il a eu une aventure mais qui se disent hétérosexuels. Une
fois l'acte accomplit, pas question pour eux de le reconnaître car leur fierté de mâle leur
enjoint de faire comme si de rien n'était. Il en va de même avec un de ses premiers ex-copains
bisexuels qui, certainement parce qu'il n'assumait pas son côté homosexuel, lui a dit après une
semaine de relation : « J’ai couché avec toi… c’est bien…mais bizarre je n’ai pas envie de
construire une relation avec un mec. ». Dans tous ces exemples on retrouve la logique de
honte qui oblige à porter un masque, celui de l'hétérosexualité, et cela dans le but de se
protéger de la réaction sociétale : la domination masculine impose des codes qu'il faut
respecter.

Au niveau du milieu homosexuel, Benjamin constate comme Clément «  que ça ne se base


que sur le cul.  » : cela est intéressant car cela voudrait dire que toutes ces personnes ne
respectent pas l'hétéronormativité mais qu'elles sont néanmoins imprégnées par la domination
masculine vu qu'elles reprennent le code du « mâle multi-séducteur », du « Casanova au mille
conquêtes ».

Au final, Benjamin semble assumer totalement son homosexualité. Pourtant il n'ose pas le
dire à sa famille par crainte de les faire souffrir : il doit donc lui aussi porter un masque de

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temps en temps, du moins quand il est devant eux. Ce secret lui pose aussi des problèmes
pour vivre « pleinement » ses relations car c'est «plus dur d’avoir des relations amoureuses
quand tes parents ne le savent pas. Quand tu vis chez eux c’est plus dur... ».

S’il ne semble pas souffrir de son homosexualité, Benjamin a pourtant beaucoup de mal dans
ses relations amoureuses car il n'aime pas dévoiler ses sentiments et s'attacher à des
personnes. Selon lui, c'est une « réaction de défense » qui doit lui rappeler qu'il est jeune et
qu'il ne doit pas souffrir mais cela est peut être aussi une des conséquences de la domination
masculine. En effet, on pourrait penser qu'Benjamin, de par ses histoires d'amour qui ont mal
tourner car ces amants n'assumaient pas à cause de leur conception du monde, a beaucoup
souffert du rejet et que du coup, pour se protéger d'une « déception a venir », il préfère ne pas
avoir de relation durable.

Finalement, l'histoire sentimentale et les conceptions de genre et de sexualité d'Benjamin


présentent des points communs même si le volume de souffrance semble moins grand : la
domination semble donc avoir « moins » d'emprise sur lui.

Intéressons nous maintenant à ce que les amis, la famille, les pairs... d'Benjamin pensent de
l'homosexualité, de la bisexualité, des genres...

Tout d'abord, comme Clément et ses amis et comme lui-même, les amis d'Benjamin
respectent les codes masculins et c'est pour cela qu'ils sont « choqués » par l'image que
renvoie la gay-pride : les hommes ne devraient pas se comporter comme cela selon eux. Il en
va de même pour les personnes transgenres : elles sont vues comme des « malades » car leur
existence perturbe tellement les individus qui suivent le schéma de la « normalité » qu'ils ne
peuvent donner d'autre explication que la maladie pour justifier ces comportements mi-
masculins-mi-féminins et ainsi conserver leur conception du monde intact.

Autre point commun avec Clément, Benjamin a lui aussi dû subir quelques ragots au sujet de
sa sexualité même si cela restait très rare. C'est d'ailleurs cela qui l'a poussé à assumer son
homosexualité devant ses camarades car il en avait marre des « on dit ». La domination et ses
mécanismes de « régulation » ont donc essayé de faire souffrir Benjamin mais celui-ci a
décidé de ne pas se laisser faire et de s'affirmer totalement.

Par contre, Benjamin ne peut pas le dire à « tout ce qui est famille » car leur conception
traditionaliste ne leur permettra pas d'accepter l'homosexualité de leur fils, cousin, neveu... On

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notera d'ailleurs qu'il en va de même pour les relations multiethniques : l'ami d'origine
maghrébine de sa cousine n'est pas le bienvenu dans cette famille en raison de préjugés
implantés dans l'esprit des membres de la famille. Benjamin a peur de « déprimer » et
décevoir ses parents s’il le leur dit. Pourtant, comme Clément, ces derniers, du moins la mère,
s'en doutent : « Je pense qu’ils s’en doutent car ça se voit dans ce que je fais…je ne me cache
pas… », «  Les mères, elles ont vachement un capteur... ». Malgré cela, la mère d'Benjamin
contrairement à celle de Clément n'a jamais osé aborder le sujet avec son fils car, d'après
Benjamin « elle a peur... elle n’ose pas se l’avouer à elle-même déjà…parce que ce serait
peut être une déception.». On notera aussi qu'il se peut qu'Benjamin ait aussi peur de se faire
« virer » de chez lui car il nous dit qu'il ne le dira à ses parents que le jour où il aura une
situation : il se peut aussi que cela soit parce qu'il préfère attendre que sa vie soit stable pour
le leur avouer.

Si l'homosexualité d'Benjamin ne semble pas être une chose que ses parents accepteraient, il
est étonnant par contre de voir que cela « passe chez les autres » pour eux alors qu'on pourrait
croire au contraire que l'homosexualité « passe » mieux en famille. Ainsi, Benjamin nous
raconte que ses parents se sont permis une fois de tenir un discours du genre : « Oh, je ne
comprends pas comment on peut faire…et puis c’est bizarre et puis de toute façon c’est mieux
chez les autres.  » devant les parents d'une ami lesbienne à lui. Ici, la conception de
l'homosexualité comme une chose « anormale » est claire que cela soit chez les parents
d'Benjamin ou chez ceux de sa jeune amie. En effet, ces derniers pensent que l'homosexualité
de leur fille est « explicable » ; elle serait en lien avec le fait qu'elle a été pendant longtemps
en internat avec des filles : il est donc possible de la « guérir ».

Benjamin nous dit qu'il ne souffre pas de ne pas pouvoir le dire à ses parents. Pourtant, au
fond de lui, il ressent quand même de la douleur même si cela n'est en rien comparable avec
Clément qui est rongé par cela : «  ça me déçoit un peu de moi et j'ai peur de les décevoir... Je
souffre moi-même mais…. ».

En ce qui concerne les médias, Benjamin trouve que ces derniers parlent beaucoup de
l'homosexualité : il évoque même un phénomène de mode. Cependant, comme Clément, il
trouve que ces derniers jouent un double jeu mais cela est pour lui normal car ils doivent
plaire à tout le monde. Il reconnaît ainsi que les médias ont tendance à stéréotyper les
homosexuels afin de « satisfaire » ceux qui ne les apprécient pas : « quand tu vois Benoit20,
20
Un des candidats de l’émission de télé-réalité Secret Story 4

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les homophobes, ils ne vont pas faire :  « Ah c'est cool d'être gay ! Tiens, en fait c’est comme
nous !  ».

Concernant l'« outing », Benjamin trouve cela vraiment ignoble car, en plus de la trahison que
l'on ressent quand une personne à qui on a confié notre secret a parlé, cela met un frein de
plus pour le confesser à d'autres personnes par peur d'un nouveau coup, dans le dos : « Quand
tu dis ça, déjà, c’est hyper lourd à porter tout seul. Quand tu vas le partager avec les autres,
tu te dis que ça va te libérer peut être, et en fait tu te rends compte que ça ne t’a libéré qu’un
moment puisqu’après tu es super angoissé. ». On notera qu'Benjamin nous parle ici d'un
poids lourd à porter alors qu'il prétend avoir toujours tout assumé : cela prouve qu'à un
moment de sa vie, il a eu beaucoup de mal à avouer son homosexualité. De la même façon,
Benjamin lui aussi a déjà porté un masque et pas seulement devant ses parents car, devant ses
camarades d'école, il lui est déjà arrivé d'utiliser l'« outing » pour faire croire qu'il était
hétérosexuel : « Il y avait un mec gay dans ma classe et je n’arrêtais pas de le charrier avec
ça. En gros, je le charriais pour montrer aux autres que je ne l'étais pas... ».

Enfin, même si il ne se sent pas discriminé, il reconnaît que parfois il ressent qu'on le regarde
de façon différente : « Il y a des gens qui regardent avec insistance. Ben, par exemple, enfin
non, je sais pas... Je veux dire que dans un lieu public, quand je parle que j’ai un
copain dans le bus et tu vois qu'il y a 2 racailles filles qui ont entendu...alors que je ne le
disais pas forcément à voix haute...et qui me regardent fixement et qui rigolent… J'ai envie
de leur dire... Ça fait quoi ? Ça ne me dérange pas, elles peuvent rigoler… Je m’en fous… ».
Il insiste sur le fait qu'il n'en souffre pas mais cependant il parait clair qu'il préfèrerait ne pas
avoir à affronter ce genre de situation : « Ça ne me fait rien du tout, elles rigolent, elles
rigolent, ok ! Mais après c’est sûr que ça donne toujours un petit truc…quand tu les vois
rigoler, tu te dis « Qu’est-ce que j’ai  ? ».

Finalement, en acceptant son homosexualité, Benjamin a pu vivre « normalement », « moins


stressé », et sans avoir besoin de sa cacher. Par contre, il bloque toujours en ce qui concerne
ses parents : stress, mensonge, dissimulation sont donc une bonne partie de son quotidien vu
qu'il habite encore chez eux.

Au final, Benjamin nous dresse un portrait plus tolérant de la société que celui de Clément :
des amis plus compréhensifs et « curieux », des discriminations « rares », une souffrance très
relative même si au niveau de la famille on retrouve la domination masculine hétérosexuelle

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dans toute sa splendeur. Mais, derrière ce discours, celui d'un homme assumant son
homosexualité, on ne peut s'empêcher de déceler les souffrances de l'adolescent homosexuel
qu'il était.

Avant de conclure cette partie relative à l'histoire d'Benjamin, penchons nous plus
précisément sur la question du rapport qu'entretient le système scolaire avec l'homosexualité.

De façon générale, Benjamin lui aussi constate un « tabou » sur le sujet à l'école : les
professeurs ne parlent pas des sexualités non hétérosexuelles hormis en cours d'histoire pour
évoquer la seconde guerre mondiale et le génocide des homosexuels, mais même là ils se
contentent de faire cours et non d'ouvrir un débat.

Comme Clément, une seule personne du système éducatif a osé parler d'homosexualité avec
Benjamin et ses camarades, il s'agissait de sa CPE : « Avec le CPE on en avait parlé. J’étais
en cours et elle nous a parlé de discrimination. Et là elle a commencé à parler de
discrimination homosexuelle. J’avais été la voir pour lui dire…je ne sais plus ce que j’avais
dit…Je lui avais posé une question sur l’homosexualité et elle m’a dit « Surtout si tu veux en
parler, n’hésite pas. ». Cela a beaucoup fait de bien à Benjamin de pouvoir parler à un adulte:
«   Oui. C’est surtout que ça m’a soulagé. Je me suis dit « Je n’ai pas besoin d’en parler à
mes parents. ». Ce n'est pas ma seconde mère, mais pour ce sujet là oui, si j'avais un
problème... Surtout qu'à cette époque là j'avais déjà couché avec un mec. », « Cela m’a
rassuré. Je me suis dit « Elle comprend. Elle n’est pas comme mes parents. » Du coup, ça
m’a rassuré. ». On voit ici à quel point il est important que les adolescents homosexuels et
bisexuels puissent évoquer le sujet de leur sexualité avec des adultes car cela leur permet de
se sentir compris et soutenus, ce qui va grandement faciliter leur intégration à la société.

Pour ce qu'il en est de ses notes, Benjamin a toujours été bon élève que cela soit après ou
avant qu'il ne se rende compte de son homosexualité. Il explique cela par le fait qu'il est
studieux contrairement aux autres garçons : « Moi, j’ai l’impression que par rapport aux
autres garçons je suis plus appliqué, même dans mon écriture. On me l’a tout le temps
dit: «  Tu as la plus belle écriture des garçons. ». Je fais des lettres bien rondes, dans ma
façon d’écrire, ils m’ont dit « Tu écris bien ». Je dirais que les profs me disent que j'écris
bien alors que les autres garçons, ils leur disent qu'ils écrivent comme un cochon. Ils leurs
disent qu'ils écrivent mal et puis même, dans leur façon de parler. Je pense que cela se
ressent. Les garçons, ce sont souvent des feignants. Au lieu de faire leur devoir, ils jouent à

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la Play station, ils vont draguer les filles… ». On voit ici qu'Benjamin fait encore une
distinction de genre mais ce qui est étonnant c'est qu'il s'attribue lui-même un code féminin,
celui de «méticulosité ». Mais cela n'est pas si surprenant que cela quand on voit qu'il est
quand même quelqu'un pour qui les différences de genre ne devraient pas exister. De plus,
pour lui, il y a des bonnes qualités chez les hommes mais aussi chez les femmes et il en va de
même pour les défauts : le mieux serait donc de se saisir de tous les bons éléments des deux
côtés.

Concernant son comportement, Benjamin avoue aussi un changement dans ses attitudes en
lien avec le fait qu'il soit homosexuel. Alors qu'avant il était plutôt discret, peut-être à cause
de sa sexualité, une fois son « coming-out » fait au lycée, il a énormément pris confiance en
lui, ce qui est une très bonne chose pour la valorisation de son « soi » : « Avant je me taisais
souvent et puis quand je me suis rendu compte que je commençais à assumer…c'est vrai qu'à
la fin de la terminale, j'étais un peu snob. Je ne me sentais plus pisser…. ».

Comme Clément, Benjamin pense que la sphère scolaire est difficile a vivre pour les jeunes
homosexuels ou bisexuels et, comme lui, il attribue ce phénomène au même facteur : « On
n’est pas forcément adulte », « Il y aura toujours des cons pour t’emmerder, en disant…na,
na…voilà, quoi…Quand tu es ailleurs, que tu n’es pas à l’école, tu as plus de liberté déjà... tu
choisis un peu les gens avec qui tu vas traîner,», « Au niveau scolaire, c'est parce que là tu es
tout le temps avec eux, toute la semaine, 8h par jour…Et puis ce sont les mêmes personnes. ».

Il trouve lui aussi que le lycée est plus facile à vivre que le collège et cela pour les mêmes
raisons que Clément : pour lui, entre la seconde et la terminale, les individus « commencent à
comprendre que voilà, il y a une différence. Alors qu’au collège forcément, ils disaient qu'il y
avait une différence mais pour eux c'était vraiment l'écart total. ». De plus, « au lycée on
apprend plus à réfléchir… ». Il nuance cependant ses propos en ce qui concerne les lycées
professionnels : « Souvent au lycée professionnel ce sont ceux qui ont du mal déjà avec
l'ouverture d'esprit au collège, » ce qui rend selon lui plus difficile l'acceptation des
différences.

Benjamin pense aussi que le fait que les individus se découvrent sexuellement aide à leur faire
accepter les autres formes de sexualité : les années lycée étant la période de ces découvertes
pour la majorité des individus, elles seront donc un moment plus facile à affronter que le
temps du collège pour les jeunes homosexuels ou bisexuels.

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Finalement, Benjamin pense comme Clément que la seule solution pour faciliter le parcours
de vie des homosexuels et bisexuels c'est de se servir de l'école : « Si on devait faire de
l’information ça passe par l’école parce que tout le monde passe par là ». Selon lui, il ne faut
pas trop en faire non plus : il faut se contenter de «petits trucs comme on fait pour
l’orientation scolaire » sinon l'on risque de « surinformer » les individus et donc de les
« saouler ».

Pour résumer, sur la question de l'école et du rapport qu'elle entretient avec l'homosexualité et
la bisexualité, Benjamin fait le même constat que Clément : elle est une sphère sociale
difficile à vivre car, non seulement elle est « occupée » par la domination masculine
hétérosexuelle, mais aussi parce les jeunes y passent beaucoup de temps réunis en grand
nombre.

Après cette analyse, on voit donc bien qu'Benjamin a lui aussi souffert de la domination
masculine hétérosexuelle même si cela est à un niveau bien moindre que Clément. Son vécu
de l'homosexualité est donc moins douloureux mais pourtant, dans ses propos, on décèle
certains éléments laissant penser que l'adulte qui nous parle à présent a oublié certaines
souffrances de l'enfant qu'il était, certainement car il a eu besoin d'éliminer tous ces maux
pour pouvoir s'affirmer en tant qu'adulte. Il est vrai que lorsqu'on a décidé de ne plus souffrir
de quelque chose, la meilleure chose à faire c'est de l'oublier. On peut aussi penser
qu'Benjamin ne peut pas confier toutes ces « émotions » à quelqu'un d'inconnu et vu la
thématique délicate de l'étude cela est tout à fait probable. Enfin, Benjamin s'assume à 100%,
ce qui peut aussi en soi constituer un biais : sûr de ce qu'il est, il n'ose peut être pas parler de
ses doutes et angoisses passés qu'il trouverait ridicules à présent. On s'aperçoit donc
finalement que beaucoup de biais peuvent avoir joué un rôle dans cet entretien et il convient
donc de le relativiser : les souffrances d'Benjamin ont certainement était plus nombreuses et
plus graves que ce qu'il veut bien dire, même si il est clair que cela fut beaucoup plus facile à
vivre pour lui que pour Clément. Ce constat d'une tristesse moins lourde permet cependant de
montrer que tous les individus ne subissent pas la domination masculine hétérosexuelle de la
même façon : les individus ont donc une marge de manœuvre et il existe donc plusieurs voies
pour se soustraire à elle.

En revanche, les raisons de cette souffrance se ressemblent étrangement ce qui prouve bien
que c'est le même « facteur » qui est responsable du parcours de vie douloureux d'Benjamin et
Clément. La domination masculine apparaît une fois de plus clairement comme la

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responsable: elle imprègne la société dans son intégralité y compris les individus homosexuels
ou bisexuels.

Au niveau de la sphère de socialisation scolaire, le même constat est fait par Benjamin et
Clément ce qui est dramatique selon eux car ils estiment que c'est à l'école de jouer le rôle
d'éducateur à la tolérance et d'aide à l'intégration.

C) Caroline, ou le propre rôle joué

Après le témoignage de ces deux jeunes hommes, penchons nous à présent sur l'histoire de
Caroline qui semble avoir eu, contrairement à eux, une jeunesse quasi normale tout en n'étant
pas hétérosexuelle mais lesbienne, comme si la domination masculine n'agissait presque pas
sur son parcours de vie.

Caroline est une jeune homosexuelle qui a eu 20 ans cette année. Elle habite à Bordeaux dans
un appartement et elle a deux sœurs, une de 28 ans et une de 26 ans. Après un bac S obtenu
avec 12 de moyenne générale, elle s'est inscrite en faculté de médecine avant d'arrêter pour se
consacrer à son concours d'infirmière, métier qu'elle veut exercer à l'avenir. Sa mère et son
père sont commerciaux, ce qui fait qu'elle évolue dans un milieu plutôt aisé elle aussi.

Contrairement aux garçons, Caroline est une fille, ce qui facilite selon elle le fait d'être
homosexuelle car « Les gens ont plus d'à priori en voyant 2 garçons qu’en voyant 2 filles. » :
la domination masculine hétérosexuelle et son jeu du stigmate semble donc moins pesante sur
les personnes de sexe féminin que sur celles de sexe masculin. On peut supposer que ce
phénomène est lié au fait que, les femmes étant déjà considérées comme inférieures dans ce
schéma dominatif, il n'est pas nécessaire pour conserver le « pouvoir » de les stigmatiser
encore plus. Cela est aussi lié au fait que les relations homosexuelles entre filles sont vues
comme un « érotisme », voire un « fantasme » par la gente masculine ce qui les rend
beaucoup plus tolérables. Cependant, pour conserver cette « tolérance », les femmes doivent
strictement se conformer aux codes de genre féminin au risque d'être assimilées au sexe
masculin et donc rejetées tout comme les hommes bisexuels et homosexuels. Cette plus
grande « acceptation » de l'homosexualité féminine est aussi explicable par les codes de
genres que l'on fait assimiler aux garçons : pour eux, la virilité est très importante et l'acte de
pénétration est un attribut purement masculin symbole du « vrai mâle ». Il est donc logique
qu'ils soient plus effrayés par l'acte pénétratif homosexuel, la sodomie, que par les rapports

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homosexuels féminins dépourvus de pénétration, du moins « biologiquement ». En d'autres
termes, se faire sodomiser est une véritable humiliation pour un homme viril et savoir que
deux hommes se livrent à cela ne fait que les apeurer : il s'agit ici tout simplement
d'efféminophobie. C'est d'ailleurs pour cela que beaucoup de bisexuels se refusent a être
« passifs » car, si il est dur pour eux d'accepter qu'ils aiment le sexe masculin, il l'est encore
plus de sacrifier leur « activité », symbole de leur masculinité : pour eux, accepter la passivité,
c'est être doublement associé au sexe féminin.

En ce qui concerne l'hétérosexualité, Caroline, comme les garçons, a toujours pensé quelle
était la normalité : l'hétéronormativité a donc ici été une fois de plus parfaitement assimilée
même si elle est une fille. C'est une preuve de plus que la domination hétérosexuelle pénètre
aussi l'esprit des femmes et qu'elle ne se contente donc pas d'influer juste sur les hommes.

Cependant, les femmes intègrent aussi les codes de genres imposés par la domination
masculine même si ils sont souvent « dévalorisants » pour elles. C'est le cas de Caroline qui
associe le sport et les sorties aux garçons et l'esthétisme, la parfumerie et tous les « trucs de
beauté » plus aux filles. On notera cependant que ces distinctions sont beaucoup moins
nombreuses pour Caroline que pour les deux garçons, preuve que la domination masculine
hétérosexuelle imprègne moins l'esprit des femmes.

C'est d'ailleurs à cause de ces distinctions de genres que Caroline préfère ses relations avec les
filles car, « ce genre de besoin de tendresse ou de choses comme ça. », seules les filles en
sont capables selon elle. Cela n'a rien d'étonnant quand on sait que les caresses et la douceur
sont des choses que la domination masculine hétérosexuelle fait « enseigner » dans la maison
des filles. Ainsi, même si elle critique les différences de genres, elle en a pourtant assimilé
certaines : en tant que sportive, et donc de femme possédant un « attribut masculin », il est
logique qu'elle soit opposée au raisonnement binariste des genres. Pourtant elle aussi s'est
faite « embrigadée » par la domination.

Autre point de comparaison avec les garçons, le malaise vis à vis des parents : Caroline,
comme les garçons, avait très peur à l'idée d'avouer son homosexualité à son père et sa mère.
Cela l’a beaucoup gênée dans sa relation avec sa première copine surtout que cette dernière ne
l'avait pas dit à ses parents non plus : « il y avait des soucis… Parce que première fille on…
Moi, je n’assumais pas. Mes parents ne le savaient pas, et elle n’assumait pas non plus, parce
que j’étais aussi sa première copine. ». Cependant, à la différence d'Benjamin et de Clément,

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afin de pouvoir vivre pleinement sa relation, et arrêter de mentir, elle l'a rapidement annoncé à
ses parents : «En effet, j’ai voulu le dire à mes parents à partir de ma deuxième copine pour
pouvoir vivre un peu plus pleinement ma relation. Donc, du coup, mes parents étaient au
courant. Je ne voulais pas me cacher, je voulais que l’on puisse se voir quand on veut, sans
avoir à mentir aux parents. Je suis quand même proche de mes parents et le mensonge n’est
pas quelque chose qu’ils tolèrent beaucoup. Et moi, je n’aime pas le mensonge. Donc, du
coup, mes parents savaient et cela s’est passé chez moi, dans ma chambre. ». Le moindre
impact de la domination masculine hétérosexuelle, qui rejette moins les femmes, est
certainement aussi responsable du fait que Caroline ait eu beaucoup plus de facilité à le dire
que les garçons : on se rappellera d'ailleurs de l'entretien d'Benjamin qui nous parlait d'une
amie lesbienne qui avait assumé dès la fin de la troisième. On se souviendra aussi que la
maison des filles inculque la tolérance à ses membres ce qui pourrait aussi expliquer que les
femmes homosexuelles soient moins gênées à l'idée d'avouer la vérité car elles sont à la base
plus tolérantes envers elles-mêmes que les garçons.

Au final, Caroline nous décrit un parcours sentimental où la souffrance liée à son


homosexualité est quasi inexistante. Cependant, le fait qu'elle soit une femme semble
expliquer le moindre impact de la domination masculine et de l'hétéronormativité. De plus, les
biais que nous avons évoqués dans l'analyse de l'entretien d'Benjamin sont tout aussi valables
avec cette histoire. Malgré tout, on voit ici encore une des « faiblesses » de la domination
masculine hétérosexuelle dans le sens qu'elle peut être contournée.

Après avoir analysé les conceptions de Caroline sur la sexualité et les genres, ainsi que son
parcours sentimental, passons maintenant à ce que la société pense de l'homosexualité et de la
bisexualité selon elle.

Comme les amis d'Benjamin, ceux de Caroline semblent être des personnes tout à fait
tolérantes vis à vis de son homosexualité : la jeune fille nous dit même qu'elle n'a jamais eu de
remarque sur ce sujet de la part de ses proches. Mais, contrairement à lui, elle n'a jamais eu à
subir de réflexions ou de mauvais regards de la part de personnes rencontrées dans sa vie : on
peut donc dire qu'elle a eu une enfance et une adolescence où elle n'a jamais subi la
stigmatisation d'autrui. Cependant, comme Clément et Benjamin, elle n'affiche pas son
homosexualité ouvertement car elle attend « de connaître un petit peu la personne. » avant
d'évoquer le sujet. Une fois de plus, le fait qu'elle soit une femme semble lui avoir fait
échapper à la pression de la domination masculine hétérosexuelle mais on pensera aussi aux

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biais déjà évoqués. De plus, Caroline n'a eu sa première relation homosexuelle qu'à 16 ans,
soit donc deux ans avant la fin de sa scolarité, et elle avoue qu'avant cela elle ne s'était pas
posé la question de sa sexualité : il est donc normal de retrouver chez elle un parcours de vie
quasi-normal. Cela n'était pas le cas des garçons qui ont découvert leur attirance sexuelle dès
l'âge de 12 ans : ils ont donc dû très tôt se questionner dessus et, de par leur expérience
précoce, ils se rendaient certainement beaucoup plus compte des discriminations ambiantes.

Mais tout cela n'a pas empêché Caroline de ressentir de la souffrance lors de sa première
relation homosexuelle même si après elle n'a plus eu de souci avec ce sujet : « Avec ma
première copine, lorsqu’elle me draguait, je me laissais faire mais en même temps je me
posais des questions là-dessus. Oui, j’ai souffert par rapport à me dire un jour « Ok, je sors
avec une fille. » Mais après, une fois que je l'ai fait, je n’ai eu aucun souci. ».

On notera aussi que Caroline et ses amis sont beaucoup plus « tolérants » à l'égard des
transgenres qu'Benjamin et Clément : ils ont juste du mal à comprendre ceux qui veulent
carrément changer de sexe, les transsexuels. Ici encore, on peut penser que c'est parce que la
domination masculine hétérosexuelle a moins d'effet qu'on retrouve autant de compréhension
mais on n'oubliera pas aussi les enseignements intégrés par les femmes dans la maison des
filles.

Comme les garçons, Caroline a elle aussi ressenti l'angoisse d'avouer son homosexualité à ses
parents même si cela lui a pris peu de temps pour faire son « coming out » devant eux,
contrairement à Clément et Benjamin qui ne l'ont jamais fait : « Oui, sur le moment cela a été
un peu dur… Peur de les décevoir… Parce que quelque part, papa et maman…je sais que j’ai
toujours réussi à être dans leurs espérances. J’ai des bonnes notes… Ce n’est pas que je sois
la fille parfaite… Pour moi je pensais qu’ils allaient voir ça comme un échec, parce qu’en
plus j’avais des copines qui disaient « Je l’ai dit à mes parents mais avec ma mère ça ne
passe pas du tout. ». Alors cela me faisait un peu peur mais en fait lorsque je l’ai dit à mes
parents, sur le coup, ils m’ont posé des questions, et tout ça et tout ça…mais cela s’est quand
même bien passé. ». On notera que, comme les garçons, ses parents se posaient quand même
des questions sur la sexualité de leur fille avant que celle-ci ne leur confesse son
homosexualité : «Au final, ils s’en doutaient un peu quoi. ». Pourtant, ces derniers, comme les
parents d'Benjamin et le père de Clément, ne lui en avaient jamais parlé : preuve en est de
l'influence de la domination masculine hétérosexuelle qui a tellement diabolisé

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l'homosexualité et la bisexualité que les parents sont terrorisés à l'idée que leur enfant ait une
sexualité non hétérosexuelle, au point qu'ils préfèrent ne rien savoir que de connaître la vérité.

La famille de Caroline, dans son ensemble, a accepté facilement l'homosexualité de cette


dernière même si certains de ses membres sont légèrement homophobes : « J’ai un oncle qui
est, je pense, un petit peu homophobe. Je pense qu’il l’est un petit peu moins quand il a
appris pour moi. Avec les filles, ça passe mieux… » et « les grands-parents du côté de mon
père…J’ai eu beaucoup de mal à leur dire. Ils ont quand même 80 ans... Ils ont quand
même  la mentalité qui est différente. Ils ont vécu la guerre... En fait, lorsque je l’ai dit, cela
s’est super bien passé.  ». Ainsi, malgré leurs préjugés, l'oncle et les grands-parents de
Caroline ont quand même accepté l'homosexualité de celle-ci : une fois de plus, le fait qu'elle
soit une fille est certainement ce qui explique cette excellente compréhension de leur part.

On notera aussi que, même si pour elle tout s'est bien passé, Caroline est tout à fait consciente
du poids du secret que l'on porte, et de la honte que l'on peut ressentir, quand on est
homosexuel ou bisexuel mais elle estime qu'il vaut mieux le dire surtout qu'on risque de faire
souffrir des personnes sinon : « Comme la personne l’apprend de quelqu’un d’autre, elle peut
aussi être vexée car elle n’a pas osé lui dire. Oui, cela peut avoir des conséquences
mauvaises… C'est un peu un manque de confiance quand même. ».

Au final, Caroline, comme les garçons, est très heureuse d'avoir accepté son homosexualité
car cela lui a permis de se « libérer » avec ses parents et de moins se cacher vis à vis de sa
famille. La seule chose qui l'ennuie c'est de ne pas pouvoir l'afficher ouvertement partout :
ainsi, au travail, elle préfère dire qu'elle n'a « personne » plutôt que dire qu'elle est « avec une
fille. ».

De ce rapport entre société et homosexualité, Caroline fait finalement encore un constat plus
positif que celui d'Benjamin et Clément : être une fille semble vraiment être un « atout »
quand on est homosexuel ou bisexuel. Cependant, on n'oubliera pas de se remémorer les
multiples biais dont nous avons déjà parlé sans pour autant renier le fait que de multiples
chemins existent pour échapper à la domination masculine hétérosexuelle.

Après s'être penchés sur la vision de Caroline en ce qui concerne le rapport


société/homosexualité, passons à maintenant à l'image qu'elle a du lien entre école et
homosexualité.

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Une fois de plus, le silence semble régner sur le sujet des sexualités non hétérosexuelles à
l'école. Caroline n'en a entendu parler ni par ses professeurs, ni par sa CPE, et aucune
campagne de prévention n'a été menée à l'école selon elle. Seuls les surveillants d'internat et
des intervenants externes ont évoqué le sujet de l'homosexualité et de la bisexualité avec
Caroline. Cependant, cette discussion fut très bénéfique pour elle. Le tabou entourant le sujet,
forgé par la domination masculine, se révèle ici dans sa toute puissance et on peut même
parler d'un véritable ostracisme.

On notera que Caroline nous précise qu'il est beaucoup plus difficile pour un garçon
homosexuel ou bisexuel de « vivre » pleinement ses amitiés que pour une fille lesbienne ou
bisexuelle. En effet, les garçons sont gênés par l'homosexualité et la bisexualité de leurs amis
hommes car, « Quand un copain est homo, c’est un peu plus malsain …toujours cette
image qui est un peu plus péjorative » mais les filles le sont un peu aussi car « Pour une
copine hétéro, un mec c’est quand même viril, des trucs comme cela. Il y a toujours un petit
peu, mais beaucoup moins. ». Cette question de la virilité explique aussi selon Caroline
pourquoi aucun garçon de son club de sport ne semble avoir eu de relation avec un partenaire
masculin dans sa vie alors qu'il y a beaucoup de filles dans son équipe de hand-ball qui ont
déjà eu des relations avec des personnes du même sexe : pour elle, c'est la virilité qui les
empêche d'essayer. Ces propos viennent conforter notre sentiment que les femmes subissent
moins la domination masculine hétérosexuelle que les hommes : les souffrances que
ressentent les femmes homosexuelles ou bisexuelles sont en effet moins grandes et moins
nombreuses que celles que les hommes gays ou bisexuels endurent.

Comme Clément, Caroline a connu une chute dans ses résultats scolaire en raison des
questionnements qui lui passaient par la tête. Cependant cela a duré très peu de temps : «Dans
ma période de doute, j’étais moins bien car j’étais tracassée. J’avais la tête ailleurs. Cela a
duré 1 ou 2 mois ». En revanche, aucun changement en ce qui concerne son assiduité et son
comportement scolaire : l'acceptation de son homosexualité s'est aussi très bien passée à ce
niveau là. Les vagues de la domination masculine hétérosexuelle sont donc moins susceptibles
de renverser le voilier des études lorsque l'élève est de sexe féminin. On notera d'ailleurs que,
comme Pascal Duret l'avait remarqué, jouer le mauvais élève renforce la masculinité d'où
certainement la « tendance » à la chute des notes chez les garçons homosexuels ou bisexuels
ne s'assumant pas totalement : ils jouent le rôle de l'hétérosexuel et pour cela ils se comportent
en « cancre ».

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En résumé, il est plus difficile quand même selon Caroline de vivre son homosexualité ou
bisexualité en milieu scolaire pour à peu près les mêmes raisons que les garçons : « Je pense
que cela est plus dur en milieu scolaire parce que les jeunes ne pensent pas encore par eux-
mêmes. Ils pensent encore par rapport à la société. Ils suivent le groupe. Et du coup il y a
plus de possibilités d’être rejeté. »

Enfin, Caroline pense aussi que l'école est la seule institution capable d'enrayer les
phénomènes de discrimination et de stigmatisation qui font tant souffrir les jeunes
homosexuels et bisexuels et, comme Benjamin et Clément, elle pense qu'il faut apprendre la
tolérance très tôt aux enfants : « Il faut en parler aux élèves lorsqu’ils sont plus jeunes, dès le
collège, dès la 5°, car   maintenant les jeunes ont une sexualité plus précoce, je pense. » . Elle
pense aussi qu'il est primordial que les enfants puissent communiquer sur le sujet avec leurs
parents car la seule chose qu'elle regrette, c'est de ne pas en avoir parlé plus avec ses
géniteurs.

Finalement, l'interprétation du récit de vie de Caroline nous montre que l'on peut être
homosexuel et ne pas en souffrir durant sa jeunesse à condition pour cela d'être une fille. En
effet, l'histoire de Caroline ressemble beaucoup à celle des jeunes femmes hétérosexuelles
même si l'on note qu'elle a quand même ressenti certaines angoisses et craintes identiques à
celles des garçons. On n'oubliera pas non plus de se remémorer les différents biais mis en
relief dans l'entretien de Benjamin pour relativiser le vécu sans souci de Caroline malgré son
homosexualité.

Cependant, les causes de ces quelques souffrances sont les mêmes que pour les garçons : c'est
la domination masculine hétérosexuelle qui en est responsable. Ainsi, même si elle tolère
mieux les relations homosexuelles entre filles, et même si elle imprègne moins l'esprit des
femmes, la domination agit quand même.

Enfin, si elle n'a eu quasiment aucun problème durant sa scolarité vis à vis de sa sexualité,
Caroline peint quand même le même sombre tableau que celui de Clément et Benjamin : un
système scolaire où la domination masculine hétérosexuelle règne en « dictatrice » alors qu'il
devrait être un émancipateur des consciences pourfendeur de cette oppression.

11
L'hypothèse selon laquelle les jeunes homosexuels et bisexuels souffrent plus que les
adolescents hétérosexuels, tout comme celle qui admet que les adolescents hétérosexuels
n'ont pas les mêmes choses en tête que les jeunes homosexuels ou bisexuels, sont donc des
affirmations justes.

L'hypothèse que le genre n'est qu'une construction sociale, comme la sexualité,


l'hétéronormativité, le patriarcat, le féminisme ou encore le sexisme, est une explication
correcte. Il est aussi justifié de dire que la situation de domination hétérosexuelle est une
réalité et qu'elle est un facteur justificatif des discriminations infligées aux personnes non
hétérosexuelles. De même, avoir une sexualité non « normative » oblige souvent la
personne à porter un masque en société. Enfin, on notera que cette domination masculine
hétérosexuelle est beaucoup plus tolérante envers les lesbiennes qu'envers les gays ou les
bisexuels hommes.

Pour résumer, on peut donc valider notre hypothèse principale : la société est bien
responsable de toutes les difficultés qu'éprouvent les adolescents homosexuels ou bisexuels
dans leur construction identitaire.

L'hypothèse que l'École discrimine autant les homosexuels et les bisexuels que la société
en générale se confirme aussi : les théories de Scott et de Goffman sur la domination et la
stigmatisation rejoignent totalement celle de Clauzard. Pire, en raison du temps, mais aussi
de l'âge auquel ils la fréquentent, cette sphère socialisatrice est particulièrement
destructrice pour les jeunes bisexuels ou homosexuels. On peut donc aisément valider une
autre hypothèse : le parcours scolaire de la majorité des adolescents homosexuels ou
bisexuels sera certainement plus chaotique que celui de la majorité des jeunes
hétérosexuels, que cela soit au niveau du comportement, des notes ou encore de l'assiduité.
Les risques d'échec scolaire sont donc plus élevés chez cette catégorie de la population
adolescente car les jeunes bisexuels ou homosexuels sont les premières victimes du rejet
des autres : absentéisme, décrochage scolaire, comportement violent ou encore
dépréciation de soi sont, malheureusement, les réponses majoritaires de ces adolescents
face à cette domination masculine hétérosexuelle « implacable ».

Cependant, malgré son apparente invincibilité, il existe pourtant des moyens de lui résister:
il est donc possible de s'émanciper de ce lourd fardeau même si cela reste très difficile. En

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effet, les valeurs que cette domination veut transmettre ne sont pas intégrées de la même
façon par les individus du fait qu'ils ont chacun leur propre système de pensée. Ainsi, ces
dernières ne seront pas forcément « re-enseignées » à l'identique par les individus lors de
leurs interactions futures : chaque personne transmettra sa nouvelle « définition » de la
valeur en question. Ces valeurs peuvent être aussi rejetées car allant en opposition avec
d'autres : c'est en cela que l'amour ou l'amitié arrivent à supplanter la fierté dans la
hiérarchie des valeurs de certaines personnes. De la même façon, les valeurs d'empathie,
de tolérance, de respect etc... sont de formidables « adversaires » contre les maux
provoqués par la domination masculine hétérosexuelle tels que la honte, la peur, le dégoût
etc...

De plus, grâce à l'éducation scolaire mais aussi familiale, il est possible d'éradiquer la
source de ces souffrances: l'hétéronormativité et la domination masculine ne sont pas
«  invulnérables ».

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CONCLUSION

Pierre Bourdieu justifie sa théorie de la domination par le fait que les agents en position de
domination ont la capacité d'imposer leurs productions culturelles et symboliques qui jouent
un rôle essentiel dans la reproduction des rapports sociaux de domination. Ce que Pierre
Bourdieu nomme la violence symbolique, qu’il définit comme la capacité à faire méconnaître
l’arbitraire de ces productions symboliques, et donc à les faire admettre comme légitimes, est
d’une importance majeure dans son analyse sociologique. Notre théorie de la domination
masculine hétérosexuelle, qui s'impose aux individus au travers de l'intégration inconsciente
des normes et des valeurs de genre, de sexe et de sexualité, peut donc être vue comme une
contribution au raisonnement Bourdieusien.

Cependant, cette étude nous a montré la diversité des réactions individuelles face à cette
« oppression invisible », ce qui dénote de la capacité des acteurs à jouer leur propre rôle et
donc à décider de leur destinée: les normes et valeurs ne sont pas assimilées de la même
façon ; elles peuvent être redéfinies par les individus ; elles ne sont pas retransmises
forcément à l'identique...

Il nous est donc impossible de placer notre recherche dans le cadre holiste, ni dans une
perspective individualiste: le courant interactionniste, et en particulier son volet
ethnométhodologiste, semble être le plus approprié pour placer notre analyse. En effet, parce
qu'elle ne renie ni l'influence des structures sociales, ni les logiques d'actions individuelles,
l'ethnométhodologie est la meilleure branche de la sociologie à utiliser si l'on veut rendre
compte des phénomènes discriminatoires et stigmatisant à l'égard des populations
homosexuelles, bisexuelles et transgenres. C'est aussi elle qui va le mieux permettre
d'expliquer les « tragédies intérieures » dont sont victimes la majorité des adolescents non
hétérosexuels, alors que leurs pairs ayant une sexualité non condamnée ne connaissent que les
émois biologiques et psychologiques « naturels » auxquels tout un chacun n'a jamais échappé.
On précisera bien que les jeunes homosexuels et bisexuels ne sont pas les seuls à souffrir plus
que la « normale » : les adolescents et jeunes adultes handicapés, issus de l'immigration, etc...
sont eux aussi victimes de systèmes dominatifs qui leur « pourrissent » la vie. Pour
l'ethnométhodologie, la société est un accomplissement pratique: les individus, au travers
d'ethnométhodes, comme le stigmate, construisent le monde social dans lequel ils vont vivre.
Placés dans des situations presque toujours différentes, les individus vont les analyser

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« sociologiquement » à l'aide de leurs « habitus », ce qui témoigne de l'influence de la société
sur leurs conduites, mais aussi en se servant de leurs expériences « personnelles », qui sont
propres à chacun, afin de s'adapter à ces dernières. Comme tous les êtres humains, les
individus homosexuels et bisexuels usent de ces stratégies « d'acclimatation » pour accepter et
faire accepter leur sexualité: ils adaptent leur « attirance » de façon à ce qu'elle déstabilise le
moins leur système de pensée et celui des autres. C'est pour cela que la recherche que nous
avons menée a tant insisté sur l'analyse détaillée des différentes situations sociales: elles sont
des scènes dont nous devons décoder le scenario et la logique d'interprétation des acteurs, qui
peuvent d'ailleurs être vus comme le texte caché et le texte public en matière de genre, de sexe
et de sexualité, afin de rendre compte des phénomènes sociaux étudiés.

En tout cas, ce qui est certain, c'est que seul l'École est capable d'opposer un bouclier de la
justice assez résistant pour parer les coups insidieux de l'épée de Damoclès, celle de la
domination masculine hétérosexuelle, qui menace de s'abattre à tout moment sur les jeunes
élèves homosexuels et bisexuels. Il faut donc très rapidement mettre en place de « vrais »
enseignements capables de faire réellement intégrer aux élèves les valeurs de liberté d'égalité
et de fraternité : on ne peut plus laisser les rares CPE ou professeurs principaux volontaires
s'épuiser seuls à cette tâche si complexe qui est pourtant la « graine » de « l'arbre de la
citoyenneté »! On précisera qu'il y a une urgence toute particulière de déployer ces
« bataillons de jardiniers républicains » dans les zones d'éducation prioritaires, tant au niveau
des écoles primaires que des collèges ou des lycées, où la domination masculine
hétérosexuelle fait des ravages en profitant de « l'ignorance sociale» de ces résidents dont nos
responsable politiques passés et présents sont responsables.

Le genre, le sexe et la sexualité ne sont donc que des constructions sociales mais, comme
nous l'avions souligné, il se pourrait bien que même les attirances sexuelles soit des
« édifications humaines ». Il est vrai que l'on peut se poser la question quand on réalise à quel
point Clément a aimé Tom juste parce qu'il correspondait aux codes masculins que lui
respectait tant : sans cela, il ne se serait certainement rien passé entre eux et aucun sentiment
n'aurait pu naître. On comprend donc mieux le désespoir de Clément de ne plus jamais
retombé amoureux : dans une société ou un « vrai » homme est obligatoirement hétérosexuel,
il est pour lui quasiment impossible d'en trouver un qui aime les garçons. On précisera que de
nombreux psychologues pensent effectivement que les orientations sexuelles des individus se

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déterminent entre la naissance et 3 ans, ce qui tendrait à confirmer l'hypothèse de la non
« naturalité » des sexualités.

Cependant, on peut aussi penser que, si Clément et Tom ont eu une relation, c'est tout
simplement parce qu'ils aiment naturellement les garçons : l'attirance sexuelle ne serait alors
que le résultat de la volonté de « dame nature » comme il en va de la couleur de peau, de celle
des yeux....

Alors, somme nous tous bisexuels à la base ?

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BIBLIOGRAPHIE
THORENS-GAUD Elisabeth (enseignante) : « Adolescents homosexuels : des préjugés à
l'acceptation », sous titré « Aide aux parents, conseil aux enseignants, soutien aux jeunes »
aux Éditions Favre.

CHAUMONT Franck : « Homo Ghetto. L'homosexualité dans les cités rime t-elle avec la
clandestinité? » aux Editions Le Cherche Midi.

SCOTT James C. : « La domination et les arts de la résistance » aux Éditions Amsterdam.

GOFFMAN Erving : « Stigmate » aux Éditions de minuit.

CLAUZARD Philippe (enseignant): « Conversation sur l'homophobie, l'éducation comme


rempart contre l'exclusion » aux Éditions l'Harmaltan.

DURET Pascal (1999), Les jeunes et l'identité masculine. Paris, PUF, (collection Sociologie
d'aujourd'hui).

MACE Eric : Cours de master I 2009-2010. « Ethnicité et genre dans les médiacultures. »

FILMOGRAPHIE
«  A cause d'un garçon » téléfilm français de Fabrice CAZENEUVE, 2001.

«  Comme un garçon » téléfilm anglais de Simon SHORE, 2000.

«  Juste une question d'amour » téléfilm français de Christian FAURE, 2000.

«  Presque rien », film de Sébastien Lifshitz, 2000.

«  Le Baiser de la Lune » est un court métrage d'animation écrit et réalisé en 2010 par
Sébastien Watel.

SERIOGRAPHIE

«  Skins  » est une série télévisée britannique créée par Jamie Brittain et Bryan Elsley et
diffusée depuis le 25 Janvier 2007 sur la chaîne E4. En France, la série est diffusée depuis le 6
Décembre 2007 sur Canal +.

«  Physique ou Chimie » (Física o química) est une série télévisée espagnole créée par Carlos
Montero et diffusée depuis le 4 Février 2008 sur Antena 3. En France, la série est diffusée
depuis le 24 Août 2009 sur NRJ 12.

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