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La thèse de Serge Hutin, soutenue à la Sorbonne n'était que le complément d'une étude

consacrée à Henry More et les platoniciens de Cambridge. Toujours est-il que cette thèse-
complément sur Jacob Boehm sera qualifiée de "brillante" par Robert Amadou, la seule
personne invitée à cette soutenance.

Devenu ainsi attaché de recherche au C.N.R.S, Serge Hutin est un auteur ancré dans le
paysage universitaire, à cheval sur l'histoire, la philosophie et les lettres. Penché sur
l'alchimie, les sociétés secrètes et leurs sectateurs anglo-saxons depuis le tout début de son
parcours, et avec le soutien de son directeur, il est cependant difficile de déterminer à quel
moment cet esprit, parmi "les meilleurs", aurait commencé à perdre la tête.

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Pierre Lagrange, anthropologue lié tant au C.N.R.S qu'à l'E.H.E.S.S (3) donne en 2005 un
bref portrait de Hutin dans un glossaire complaisant faisant office d'étude sur "l'ésotérisme
contemporain" Il fait un constat proche de Didier Kahn, avec quelques variations. Nous
citons Lagrange:

Hutin avait commencé par une thèse, sous la direction d’Alexandre Koyré, à l’École
pratique des hautes études, et il collaborait à la revue ésotérique de haute tenue [sic] La
Tour Saint-Jacques, créée par Robert Amadou en 1955. Serge Hutin avait consacré une
partie de sa thèse aux disciples anglais de Jacob Boehme, ouvrage débordant de notes érudites
paru dans la collection La Tour Saint-Jacques chez Denoël. Débuts prometteurs.

Bref, tout allait bien pour Serge. Jusqu'ici, nous restions dans le cadre du sérieux académique,
tel que le conçoit Lagrange. Des "débuts prometteurs" sous la houlette du grand philosophe et
historien des sciences Alexandre Koyré, des accointances avec une personnalité montante de
l'après-guerre telle que Robert Amadou. Et puis, patatra:

Et puis, c’est du moins l’hypothèse qui vient à l’esprit, Le Matin des magiciens est paru chez
Gallimard. Une tempête d’occultisme et de « parascience » a alors soufflé sur la France (...)
À partir de ce moment Hutin va publier de moins en moins de travaux académiques et de plus
en plus d’essais où affleure le mystère bon marché.
Une fois les années 60 lancées, rien ne va plus. Nous retrouvons ce fameux Matin des
Magiciens, de Jacques Bergier écrit avec la complicité de Louis Pauwels (4) qui fut un
impressionnant succès de libraire. Et ce serait là, à titre "d'hypothèse" bien sûr, la première
qui "vient à l'esprit", l'un des principaux facteurs à l'origine de la déchéance de Serge Hutin
désormais tourné vers le "mystère bon marché".

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Il y a lieu toutefois de s'interroger sur cette transition brutale amenée par l'anthropologue
Lagrange: comment doit-on considérer ce vent "d'occultisme" -assurément mauvais pour la
méthode scientifique- déferlant subitement sur la France à la publication en 1960 du Matin
des Magiciens, quand son auteur Jacques Bergier, tout comme Hutin, fait parti des
collaborateurs de la "revue de haute tenue" La Tour Saint-Jacques?

Une revue accolée nous l'avons précédemment à un Bulletin de Para-Psychologie et


entièrement tournée vers des sujets comme l'astrologie, la magie, les sociétés secrètes,
l'occultisme et ses ramifications para-scientifiques- qu'on nomme en général "pseudo
sciences" dans les cercles académiques.
Une revue dirigée par Robert Amadou, personnalité liée à l'Institut Métapsychique
International (institut français fondé par un "spirite convaincu" dans le but de démontrer la
réalité scientifiquement établie de contact avec le monde des esprits) et multipliant enfin les
affiliations à des ordres aux appellations folkloriques -en cela il parvient à dépasser celles de
Serge Hutin, pourtant déjà gourmand en la matière.
Puisqu'on parle de Robert Amadou, ce dernier n'a-t-il pas commencé sa carrière par une
Anthologie Littéraire de l'Occultisme co-écrite en 1950 avec Robert Kanters, ou encore avec
un autre ouvrage intitulé l'Occultisme, esquisse d'un monde vivant, preuve que ce terme n'a
aucune connotation péjorative à ses yeux voire qu'il prétend bien réhabiliter le domaine?

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D'un autre côté, tout cela n'empêchera pas Hutin d'être régulièrement réédité chez PUF, ou
encore de signer articles dans l'Encyclopédia Universalis ou même de signer des ouvrages
faisant références chez Hachette et Albin Michel.
Peut-on donc vraiment départager la carrière d'un homme avec des notions aussi peu précises,
voire contradictoires? Même si un tournant se constate au cours des années 60, la continuité
des travaux de Serge Hutin demeure évidente. Mais il commence à apparaître que certains
termes comme "occultisme" ou "ésotérisme" demeurent délibérément flous, voire creux :

on y insère sur le moment ce qui cadre avec certains objectifs, tout en gardant ce qu'il faut
d’ambiguïté pour avoir besoin d'une caste de clercs qui saura éclairer les profanes de ses
commentaires autorisés.

***

Le monde universitaire francophone cohabite avec ce genre de contradictions depuis plusieurs


générations maintenant. Certes, c'est la notion même de science qui est alors bouleversée au
cours de cette seconde moitié du XXe siècle. Mais si le monde académique accuse d'un souci
de rigueur à géométrie variable, vers quelle source d'information, d'analyse et de synthèse
peuvent se tourner les simples profanes?

En allant chercher du côté de celles et ceux qui ont directement fréquentés Serge Hutin, peut-
être aurons-nous l'occasion de rencontrer une perspective un peu moins floue. Ce sera l'objet
de l'article suivant.

Notes

(1) Lié tant au monde de l'occulte et de l'inexplicable qu'à celui de l'espionnage et des
sciences appliquées, Jacques Bergier est une figure séminale dans le renouvellement du
paysage éditorial francophone au cours des années 60. Avec son best-seller le Matin des
Magiciens, la revue Planète et sa collaboration à la Tour Saint Jacques de Robert Amadou,
on lui doit un peu l'implantation de cette "vulgarisation ésotérique" ainsi qu'un dépoussiérage
de toute une littérature de gare tournée vers "le mystère" et "l'inconnu". On verra quelques
tentatives d'imposer le terme de "Réalisme Fantastique" (sans grand succès)

(2) autre appellation qui demandera à la fois du contexte et de l'étymologie pour saisir à quoi
on peut faire allusion, eu égard aux nombreuses affiliations de M. Hutin. Nous verrons qu'en
définitive, on en revient à des conceptions semblables à celles professées par ces courants
anglais et allemands émergeant à la suite de la Réforme protestante. La France ceci dit n'est
pas en reste avec les Huguenots, que des auteurs divers tentent plus ou moins d'assimiler aux
cathares.

(3) Selon l'encyclopédie en ligne wikipédia.fr

L'EHESS fut créée à Paris en 1947, à la suite du démantèlement de l'École libre des hautes
études (ELHE) à New York (...) L'ELHE avait été fondée en 1942 à New York par Claude
Lévi-Strauss (...) Jacques Maritain et Jean Perrin, et était dirigée par Alexandre Koyré.
(...)

En 1947, deux ans après la fin de la Guerre, l'ELHE est définitivement démantelée. Son
directeur, Alexandre Koyré, ainsi que plusieurs membres de son corps universitaire
s'installent à Paris pour fonder l'EHESS qui est créée comme branche de l'École pratique des
hautes études (EPHE)

(4) Rédacteur en chef de Combat en 1949, fondateur de la revue Planète avec le même
Jacques Bergier, Louis Pauwels fondera enfin le Figaro Magazine en 1978. Officier de la
Légion d'Honneur (entre autres distinctions) il sera en 1954 l'auteur d'une élogieuse
biographie de Gurdjieff.