Vous êtes sur la page 1sur 2

Le moi est avant tout un moi corporel », dit Freud dans Le Moi et le Ça.

De plus «
il
n’est pas seulement un être de surface, mais il est lui-même la projection d’une
surface 3 ».
À partir de ces remarques freudiennes, on pourrait envisager le « stade du miroir »
comme
un paradigme réunissant les conditions nécessaires à la projection de cet « être de
surface » : l’étendue réfléchissante d’une glace, accompagnée du regard maternel,
accueille et projette l’image corporelle de l’enfant.
Toutefois, l’équivocité de la proposition freudienne autorise la recherche d’autres
paradigmes, d’autres situations cliniques permettant l’avènement du moi. Car
certaines
traversées cliniques montrent à quel point les effets du stade du miroir peuvent
être fragmentaires,
laissant des failles plus ou moins importantes que le sujet tente d’élaborer tout
au long de son existence avec la créativité propre à sa vie psychique. Il paraît
alors essentiel
de recueillir de la clinique d’autres expériences de surface, métaphores et
métamorphoses
du stade du miroir, qui tentent d’engendrer un espace de projection pour que
l’événement du moi puisse avoir lieu. Il s’agit alors de forger d’autres figures
susceptibles
de rendre compte des différentes solutions déployées dans la vie psychique à la
suite d’expériences
de miroir vide ou informe. Dans cette perspective, je proposerai ici la métaphore
du subjectile.
De l’invention d’un « subjectile » à l’empreinte de soi
« Mais écrire pourquoi ? Pour produire (laisser) une trace (matérielle), pour
matérialiser mon
cheminement afin qu’il puisse être suivi une autre fois, une seconde fois. Mais
comment seulement
je puis écrire ? Par des mots. Quels mots ?
Ceux, tout à la fois, que mon hardiesse me porte, m’incite à tracer, écrire, et que
mes scrupules
me permettent d’écrire, de tracer. De quoi est faite cette hardiesse ? […]
Cette hardiesse, c’est ma subjectivité (ceci en insistant sur le sub – ce qui me
pousse au fond au
dessous de moi : de mon corps) et sur le jectif (qui est dans subjectivité) : il
s’agit d’un jet : d’une
projection, de projectiles 4. »
C’est entre subjectif et projectile qu’on serait tenté de déposer l’étrange mot de
subjectile. Le terme subjectile désigne, dans le langage artistique « ce qui est
placé
dessous ». Il se réfère à toute surface (mur, panneau, toile…) servant de support à
une
peinture. Si le terme paraît être récent en français, le concept est sans doute
ancien 5. On
peut l’utiliser pour la toile d’une peinture ou le papier qui soutient un texte,
mais aussi,
dans un sens légèrement différent, pour la matière d’une sculpture (le support
comme
substance qui est sous les formes).
Contrairement au miroir qui, en principe, réfléchit sans résistance l’image de
l’enfant,
le subjectile exigerait un effort, une activité de la part du sujet, pour
accueillir et réfléchir
l’empreinte espérée. En ce sens, le subjectile pourrait être la métaphore d’un
miroir qui ne
réfléchit pas naturellement, mais sur lequel il faut agir, contre lequel il faut se
rebeller.
L’action faite sur le subjectile s’approcherait alors, dans certains cas, d’un défi
contre un
danger mélancolique. Ceci, dans le sens où, pour de nombreux auteurs la mélancolie
procède bien d’une défaillance de l’image spéculaire 6.
Dans cette perspective, le geste subjectile pourrait être une formulation pour dire
certaines stratégies psychiques qui tentent de retisser des fissures spéculaires,
qui tentent
de transformer l’expérience spéculaire du sujet par une fabrique d’images. Comme si
certaines créations (artistiques et parfois corporelles) tentaient d’investir de
multiples
surfaces afin de produire des lieux psychiques où le sujet puisse se constituer.

Vous aimerez peut-être aussi