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Genre et subjectivité : Simone de Beauvoir et le féminisme contemporaine

Author(s): Sonia Kruks and Rosette Coryell


Source: Nouvelles Questions Féministes, Vol. 14, No. 1 (1993), pp. 3-28
Published by: Nouvelles Questions Féministes & Questions Feministes and Editions Antipodes
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40619536 .
Accessed: 20/08/2013 11:33

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Sonia Kruks

:
Genreetsubjectivité
Simonede Beauvoiretle
féminisme
contemporaine
Résumé Abstract

Sonia Kruks : "Genre et subjectivité: Sonia Kruks: "GenderandSubjectivity :


Simone de Beauvoir et le féminisme Simonede Beauvoirand Contemporary
contemporain" Feminism"
Cetarticlesoutientquel'oeuvredeSimone ThispaperarguesthatBeauvoir'sworkis
de Beauvoir est, philosophiquement, farmorephilosophically independent of
beaucoupplus indépendante de la pensée Sartre's thought than is generally
de Sartrequ'on ne l'admetgénéralement. recognized.Elaboratingon thisclaim,it
Partantde là,Γ auteuremontre que Simone thengoes on to arguethatBeauvoirstill
de Beauvoir demeure une ressource remains a valuable resource for
importante du féminisme contemporain : contemporary feminism : sheoffersus an
elle nous offreune conceptionde la accountofsubjectivity
as genderedandas
subjectivitéen tantque "genrée"et en in situationthat avoids many of the
quiévitebeaucoupdesproblèmes
situation problems presentedbyeitherbiologically
soulevésparles conceptions essentialistes essentialist
orpostmodern accountsofthe
aussi bien que postmodernesdu moi femaleself.
féminin.

Au coursde la dernièredécennie,le débatthéoriquechez les


féministesnord-américaines a étéfortement influencéparlepostmodernisme.
Certainessontmêmeallées jusqu'à affirmer que la théorieféministe est
intrinsèquement postmoderne, que son projetmême estune mise enquestion
des "mythes des Lumières",telsque l'existenced'un moi,ou d'un sujet,
immuable, etla possibilité
d'atteindre la véritéobjectivesurle mondeparla
voie de la raison.On a soutenuque la théorieféministe, parce qu'elle
déconstruitce quiparaît"naturel"dansnotresociété,qu'ellemet1' accentsur
la "différence",
qu'elle bouleversela stabilitédes normesphallocentriques
de la penséeoccidentale,"se situenettement surle terrainde la philosophie
Et
postmoderne". que "les concepts féministes du moi, du savoiret de la
véritésonttropcontrairesà ceuxdesLumièrespourpouvoirentrer dansleurs
catégories".1

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4 Kruks

Jene suis pas convaincuequ'il soitpossible,ou nécessaire,de


prouver ces affirmations. Tout d'abord,l'oppositionbinaireLumières/
postmodernisme qu'elles présupposent est elle-mêmecontestable,tant
historiquement que conceptuellement.Ensuite, je necroispasqu'il existeun
consensussuffisant surce que nousentendons par"conceptsféministes du
moi,dusavoiretde la vérité"pournouspermettre d'affirmer qu'ils se situent
"nettement" oùquece soit.Cependant, toutencritiquant certainesdéclarations
grandiloquentes faitesaunomdupostmodernisme, ycompris cellesconcernant
"la mortdu sujet",l'impossibilité de toutetotalisation ou continuité de
etle manquede rapport
l'histoire, entrela biologieetla sexualité(sansparler
du genre)- je n'en pense pas moins que les méthodesd'analyse
postmodernes peuventêtretrèsutilesau féminisme. A unniveauthéorique
moins élevé que celui auquel aspirenten généralses adhérentes,le
postmodernisme peutoffrir de précieuxinstruments etdes techniques pour
l'analyseconcrètede certainsaspectsde la subordination des femmes.

DU BON USAGE DES MÉTHODES POSTMODERNES POUR LE


FÉMINISME
Ce que le féminisme postmoderne a le mieuxdéveloppéjusqu'à
présent n'estpas tantde la "hautethéorie"qu'unesériede glosesradicales
surle pointde départdésormaisclassiquede Simonede Beauvoir: "on ne
naîtpas femme: on le devient".Commel'œuvrede Simonede Beauvoir,
l'approchepostmoderne peutnousaiderà dé-essentialiser età dénaturaliser
le conceptde "femme".Parexemple,les techniques de déconstruction dues
à Derridanous invitentà ne pas nous contenter de releverle sexisme
superficiel du langagemaisà démasquerles différenciations de genreet sa
répression plus profondedans la structure logiquede texteslittéraires et
philosophiques à
qui paraissent première vue neutres du point de vue du
genre.De même,les méthodes généalogiques de Foucaultnouspermettent
d'explorerle moded'évolutiondansle tempsde la représentation de "la
femme", et d'examiner le mode d'actiondu complexesavoir/pouvoir en ce
qui concernela construction discursive de la femme.En effet, l'accentmis
par Foucault sur l'interaction du pouvoir et du savoir et, de plus, ses
considérations surles savoirsasserviset les pratiquesdisciplinaires qui
façonnent des individus "assujettis" font de sa méthode une ressource
particulièrement précieusepourles étudesféministes.
Le féminisme, cependant, estbienplusqu'undomained'études-
et c'est lorsquenous abordonsle terrain de la politiqueféministe que le

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Kruks 5

postmodernisme commence à nousposerdesproblèmes. Unefouled' articles


récentsexpriment la crainte que le postmodemisme nevisedansl'ensemble
le
qu'à dépolitiser féminisme. Plusieurs de leurs auteures, dontLindaAleoff,
WendyBrownet NancyHartsock,exhortent les féministes à évitertout
contactavecle postmodernisme.2 Ces auteures maintiennent qu'il pose des
problèmesinsolublesà la pratiqueféministe : sonnominalisme radical,ou
constructivisme la
(ycompris description constructiviste du corps),etle fait
qu'il se limiteà l'ordredu discoursempêchentla compréhension des
conditionsréelles,et mêmeobjectives,de la vie des femmes.En outre,
soutiennent-elles,le refus postmoderne deconcevoir le moi,ou sujet,comme
unagentdouéde savoiretdevolonté - conception quisous-tendait jusqu'ici
presque toutevue féministe de l'action -
politique impliqueune passivité
inacceptable: les femmesne seraientriende plus que les "effets"de
pratiquesdiscursives, les produits du jeu de signifiants, les victimesd'un
"déterminisme de discours".3La définition postmoderne du changement
socialnelaisseaucuneplace,accusent-elles, à la lutteorganisée etconsciente
degroupesd'individus ; le changement s'effectuerait parunjeu suprahumain
de discourssurlequelnousne pouvonsexerceraucuneinfluence.
Ces auteures dépeignent le postmodernisme comme
irrémédiablement entachéde défautset incompatible avec une politique
féministe efficace.Certaines autres,cependant, touten partageant en partie
leurscraintes,pensentqu'il vaut toutde même la peine de tenterun
rapprochement avec le postmodernisme. SandraHarding,par exemple,a
récemment soutenu quel 'épistémologie féministe a besoinà lafoisd'unprojet
desLumièresetd'unprojetpostmoderne etqu'aucunde ces deuxprojetsne
peutêtreélaboréenexcluanttotalement l'autre.4MaryPoovey,de soncôté,
exposait clairement le problème comme suitdans un articlerécent: "Le
problème qui se pose à cellesd'entrenousqui sontconvaincuesà la foisde
l'existencede femmes historiques réellespartageant certaines expérienceset
du bien fondéthéoriquede la démystification de la présencepar la
déconstruction estde trouver le moyende penserà la foisles femmeset"la
femme".Ce n'estpas unetâcheaisée".5
A monavis,ce quenousavonsappris(ou peut-être réappris)grâce
auxthéories postmodernes, c'estle pouvoirtrès réeldudiscoursetle manque
de transparence du langage: on ne peutplus reveniraujourd'huià un
réalismepuret simple.Nous ne pouvonspourtant pas nous permettre de
renoncer complètement au réalisme.Jepartageavec Pooveyle souci de
pouvoir continuer à parlerde"femmes historiques réelles",de nepasépouser

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6 Kruks

le genre d'hyperconstructivisme6auquel peut nous pousser le


postmodernisme, où la catégoriemêmede "femmes"peutdisparaître.7 De
ce
même, que nous a la du des
appris critiquepostmoderne sujet Lumières,
c'estqu'il nefautpas attribuer à la consciencele pouvoirabsoludeconstituer
son propremonde: la subjectivitén'est jamais "pure" ni entièrement
autonome. Elleestinhérente à desmoidiscursivement façonnés etincarnés -
desmoiquiontaussiungenre.L'admettre ne signifiepourtantpas qu'il faut
définitivement proclamer "la mort dusujet".liestimportantpourla politique
féministe (comme le soutient Alcoff, entre autres) pouvoircontinuer
de à
assignerunrôleà la conscienceetà l'actionindividuelles, etmêmed'insister
surl'idée de la responsabilité de nos actes.Mais,ce faisant,
individuelle il
nousfautaussiconstater l'existencedesmodesde construction discursive et
socialede la subjectivité.Il nousfaut,surtout, pouvoirtenircomptedugenre
en tantqu'aspectde la subjectivité, sanspourcela l'essentialiserou le dé-
historiser.

SIMONE DE BEAUVOIR : UNE CONCEPTION DU SUJET QUI


N'EST NI CELLE DES LUMIÈRES NI CELLE DU POST-
MODERNISME
Afin de contribuerà cette tentatived'interprétation de la
subjectivité,cet articlese propose de réexaminerl'œuvre d'une théoricienne
qui nousa précédéde beaucoup,Simonede Beauvoir.Car il n'estpas vrai
qu'avantle postmodernisme il n'yavaitque lesLumièresou la "modernité".
Il nousfautrejeter l'opposition binaireentre"modernité" et"postmodemité"
tropsouventconsidéréecommefaitétabliparles protagonistes du débat
féministe récent.Il faudrait refuser de faireun choixmalheureux entrela
conscienceautonome, ouconstituante, desLumières d'unepartetla tentative,
de l'autre,de se débarrasser dusujetlui-même, selonla formule lapidairede
Foucault.8Jeveuxmontrer que noustrouvons dansl'œuvre de Simonede
Beauvoirune conceptionnuancéedu sujetqui ne peutêtreconsidéréeni
comme appartenant aux Lumièresni comme postmoderne : c'est une
conception du sujeten situation.
En considérant
les femmes commesujets"ensituation", Simone
de Beauvoirpeutà la foistenircomptedu poidsde la construction sociale,
le genrey compris,dansla formation du moi,et refuserde le réduireà un
"effet".Elle peutaccorderau moi un certaindegréd'autonomie - dans la
mesure - nécessaireau maintien de notionscléstellesque l'actionpolitique
etde façonà laisserplaceà l'oppression
etla responsabilité, dumoi- touten

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Kruks 7

reconnaissant lescontraintes
réellesque les situationsoppressivesfontpeser
surla subjectivité autonome. Commeje le suggèredansla dernière partiede
cet article,la subjectivité
située,telleque la conçoitSimonede Beauvoir,
peut servir
de de
point départauneconception dela subjectivité
"genrée"(the
genderingof subjectivity), qui puisse éviter l'essentialismesans nous
catapulterdansl'hyperconstructivisme d'une grandepartiedu féminisme
postmoderne.
: unphénomèneculturel
Le postmodernisme français
II seraitpeut-être utilederevenir à Simonede Beauvoirparunbref
aperçudel 'histoire intellectuellefrançaise récente, enrappelant quel 'auteure
écrivaitdansunmilieuintellectuel purement français, comme d'ailleursles
principauxdéfenseursdu postmodernisme. Le postmodernisme et la
phénoménologie existentielledont s la
'inspire pensée de Simone de Beauvoir
fontpartied'uneseuleetmêmehistoire. Bienquelespenseurs postmodernes
fassent souventremonter l'originede la critique de la modernité à Nietzsche
ou auxderniers travaux de Heidegger, ce que la théorie féministe américaine
a importéau cours de cette dernièredécennie sous la rubriquede
"postmodernisme" est un ensembled'idées formulées principalement en
Franceà partir de la findes années60.9Ces idéesne représentent cependant
pas, commele prétendent souventleurs auteurs,une profonderupture
épistémiqueou épistémologique mais devraientplutôtêtreconsidérées
commeune suited'assimilationset de rejetsdes idées de générations
précédentes de penseursfrançais.
A monavis,le postmodernisme estné en Francesous formede
critique radicale du structuralismedes années 60, en tant que
"poststructuralisme". En dépitde ses prétentions à l'objectivitéet à la
le structuralisme
scientificité, passefacilement au poststructuralisme du fait
de ses attaquescontrela notionclassique du sujet.Le lien qui unitle
structuralisme au poststructuralisme enFranceestce qu'on pourrait appeler
leur antihumanisme.Depuis l'affirmationrépétée de l'ethnologue
structuralisteLévi-Strauss quelebutdesscienceshumaines estde"dissoudre"
le sujethumainetles assertions de Lacan etd'Althusser pourqui "le sujet"
estunsimple"effet", jusqu'auxattaques de Derrida contre la métaphysique
de la "présence"et l'argumentde Foucaultselon lequel les sujetssont
"constitués" entantque fonction dudiscours, la cibledesattaquesn'estautre
que la notion de subjectivité autonome et celle d'agent,qui étaientbienles
idéescentrales d'unegrandepartiede la philosophie depuisles Lumières.

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8 Kruks

Bien que cetteattaquepuissese situerdans le cadredu vaste


mouvement de la "modernité"
historique à la "postmodernité",l'apparition
de Γ antihumanisme françaisétait aussià l'origineunphénomène beaucoup
pluslocal : uneréactionparisienne contre l 'hégémonie dela phénoménologie
existentielle "humaniste" et du marxismedans la Franced'après guerre.
C'était,avanttout,contreJean-Paul Sartreque la lutteétaitengagée.En fait,
la dissolutiondusujethumaina étéproclamée pourla premièrefoisparLévi-
Straussen1962,dansunchapitre consacrétoutentierà uneattaquecontrela
Critique de la Raison dialectiquede Sartre.10 Tandisque versla findes
années70 Foucaultqualifiaittoujoursouvertement sonprojetde tentative
d'utilisationde la généalogiepourremplacer nonseulementle marxisme
maisaussila phénoménologie de sonépoqued'étudiant: il fallaitdétruirele
sujetphénoménologique sous toutesses formes,insistait-il. Alorsqu'on
auraitpu croirela phénoménologie mortedepuis longtempsen France,
Foucaults'acharnait encoreà la tuer:
"Jenecroispasquel 'onpuisserésoudre leproblème enhistoricisant
le sujet,commele posentles phénoménologistes, en fabriquant unsujetqui
évolue au cours de l'histoire.Il fautse passerdu sujet constituant, se
débarrasser du sujetlui-même, c'est-à-dire,
parvenir à uneanalysequi peut
rendrecomptede la constitution du sujetdans un cadre historique...la
généalogie... estuneforme d'histoirequipeutrendre comptedela constitution
des savoirs,desdiscours, des domainesd'objets,etc.,sansavoirà se référer
à unsujetquiseraitsoittranscendental parrapportau champdesévénements
soittraverserait danssa vaineidentité le coursde l'histoire".11
Cetexposémeten opposition totale,d'unepart,uneconception
du sujeten tantque "constituant" et "transcendental" à l'histoireet, de
l'autre,uneconception du sujeten tantque constitué etdevantêtreanalysé
(au moyende la généalogie)comme"l'effet" de soncadrehistorique. Il offre
le choixsimpliste entrehumanisme etantihumanisme, entreles "Lumières"
etla "postmodernité", que lespostmodernistes tentent fréquemment de nous
au
imposer moyen des lentilles dichotomisées à travers lesquelles ils
poursuivent leurpropre lecturedel'histoire Afin
dela philosophie. de rendre
comptedupoidsdes structures, despratiquesetdesdiscourssociauxdansla
formation de la subjectivité,touten reconnaissant qu'un élémentde liberté
estintrinsèque -
à la subjectivitéélémentquinouspermet de parler,
comme
ille fautàmonavis,del'actionetdelaresponsabilité humaines individuelles-
il nousfautuneacceptiondu sujetbienpluscomplexe,plusdialectiqueen
vérité,que celleque nousoffre Foucault.12Rejetéeou nonparFoucault,une

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Kruks 9

telleacceptionexistedans les travauxde certainsdes phénoménologues


français,Simonede Beauvoiry compris.13 On peutaussila trouverdansles
travauxpostérieurs de Sartre,telsque la Critiquede la raisondialectique
(1960)et sa monumentale étudede Flaubert(1971,1972).Mais j'ai montré
ailleursqu'onnela trouvaitpasencoredansson"existentialisme" desannées
40 dontL'Etreetle néant(1943)offrait la formulationla pluscomplète.Je
penseque L'Etreet le néant encore
soutenait (quoiqueparadoxalement) une
versiondu sujetclassiquedes Lumières.14
à Végardde Simonede Beauvoir
Les critiquespostmodernes
Simone de Beauvoir, la "Mère" de la seconde vague du
féminisme15, était évidemmentintimement liée à Sartre,aussi bien
personnellement quephilosophiquement. Lorsquelesféministes américaines
ontlu Le DeuxièmeSexe (1949),versla findes années60, ellesontcrutout
d'abordqu'il offrait unerévélation : "on nenaîtpas femme: onle devient".
Autrement dit,la féminitéestuneconstruction socialeet nonune essence
immuable,ou un destinbiologique.Mais bien que cetteconnaissance
demeurecapitalepourle féminisme postmoderne, versla findes années70
à
oncommençaitconsidérer Le Deuxième Sexe comme Ce n'est
plutôtp&sré.
pas seulement parceque la description parSimonede Beauvoirdu vécudes
femmess'appliquaità uneépoquede plusen plusrévolue.Ses solutions -
le livrese termine parunappelà la collaboration "fraternelle"
des hommes
et des femmespourinstaurer, au sein du mondedonné...le règnede la
liberté- semblaient nierla différence valoriséedésormaisparbeaucoupde
féministes. Sa conceptionde la libération pouvaitlaissersupposerque la
femmedevaitse conformer à l'idéal mâle. Sa constanteutilisation d'un
langagesexiste(le langagesartrien de "l'homme"et de "son" monde)
prouvait sonmanquede sensibilisation à la domination masculinedansson
propremilieuintellectuel.
En outre,puisqueSimonede Beauvoirétaitcenséepartager avec
Sartre,nonseulement uneaversionmisogyne le
pour corps féminin16,mais
tout le bagage philosophiquede "l'existentialisme"17, la conception
sartriennedu sujety compris,le féminisme postmoderne en étaitvenu à
méprisersa naïveté méthodologique.18
Aujourd'hui,Simone de Beauvoirest
généralement traitéeen ancêtrevénérablemais on ne la considèreplus
commeayantune contribution à apporterà la poursuitede
significative
de
l'élaboration la théorieféministe. lieu mecontenterde
Au de luivouerle
cultedûauxancêtres, je meproposedemontrer combienSimonede Beauvoir

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resteprochede nospréoccupations actuelles.En particulier


théoriques elle
a encorequelquechoseà diresurle problèmed'une théorisationféministe
qui éviteà la fois
"genrée": une théorisation
adéquatede la subjectivité
réaliste
d'unepart,etunessentialisme
Thyperconstructivisme, quinaturalise
de l'autre.19
la catégoriede "femme",
Commeje l'ai déjà dit,la conceptiondu sujetautonomechez
Sartre,du moinsdans L'Etre et le néant,est une versionde celle des
Lumières.Simonede Beauvoir,elle,a élaboré,aussibiendansses essaisde
moraledes années40 que dansLe DeuxièmeSexe(1949),uneconception de
"l'être-en-situation"ou de la subjectivité située,quelquepeu diluée,mais
radicalement différente de celle de Sartre.20Affirmer que Simone de
Beauvoirs'écartesensiblement de la notiondu sujetautonomevenantdes
Lumièresveutaussidire,biensûr,qu'elleestbeaucoupplusindépendante de
Sartrephilosophiquement qu'on ne le reconnaît en général.Ce seralà mon
de
point départ. Dans la section suivante, je vais montrer que l'oeuvrede
Simonede Beauvoirn'estpas aussifermement ancréedansla philosophie
sartrienne le en
qu'on suppose général qu'elleet s'écartede l'identitéétablie
par Sartreentrela subjectivitéetune conscience autonome inviolable. Après
avoirdémontré son indépendance philosophique, je vais indiquerdans la
dernière sectionpourquoietcomment la conception dusujetchezSimonede
Beauvoirconserveunegrandeimportance pourle projetde reconstruction de
notreinterprétation de la subjectivité "genrée".

SIMONE DE BEAUVOIR N'EST PAS SEULEMENT LA DISCIPLE


DE SARTRE. MISE EN ÉVIDENCE DE SON ORIGINALITÉ
PHILOSOPHIQUE
C'est Simone de Beauvoirelle-mêmequi affirmait que son
oeuvredécoulaitphilosophiquement de cellede Sartre.Elle a constamment
répété,jusqu'à ses dernièresannées, qu'elle manquaitd'originalité etqu'en
matière de philosophie ellen'étaitque la disciplede Sartre.Elle s'attribuait
dansle domainede la littérature
de l'originalité maisdansle domaineplus
sacréde la philosophieellene pouvaitque le suivreetnonrivaliser aveclui.
"Surle planphilosophique, insistait-elle,
j'ai complètement adhéréà L'Etre
etle néantetplustardà la Critiquede la raisondialectique"}1Tropde ses
critiquesontprisSimonede Beauvoirau mot.Alorsqu'on lui a souvent
reproché sa dépendanceintellectuelle vis-à-visde Sartre,on s'est rarement
demandési son autoportrait estfondé.On supposele plussouvent,comme
l'a ditrécemment une auteure,qu'elle utilisesimplement les conceptsde

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Kruks 11

Sartrecomme"portemanteaux" auxquelsaccrocher ses propresmatériaux,


si bien qu'on pourraitmêmedireque "l'histoireintellectuelle de Sartre
devientla sienne".22Cettemanièrede voir,mêmesi elle est partagéepar
Simonede Beauvoirelle-même, esttrompeuse. En effet,si elle s'est bien
efforcée de travaillerdansuncadresartrien(c'est-à-diredansceluideL Etre
et le néant),elle n'y est pas complètement parvenue.La plupartdes
incohérences quel 'on peutrelever
dans sonoeuvre reflètentunetensionentre
sonadhésionformelle auxcatégoriessartriennes
etle faitquelesimplications
philosophiques de ses travauxsonten grandepartieincompatibles avec le
sartrisme.
Le sujetsartrienestun sujetabsolutisé
PourSartre/Têtre-pour-soi",oula subjectivité,
estcomplètement
autonomeet,parceque inconditionné, libre."L'homme(sic) est un sujet
absolu".23Toutsujet,bienqu'existant"en situation" et donc exposé à la
facticitédumondedeschoses(ou"être-en-soi"), constituetoujourslibrement
etde façonautonomela signification de sa propresituation parsonpouvoir
de transcendance. En outre,dansles rapportsentreêtreshumainsque Sartre,
commeHegel,qualifiede relationfondamentalement conflictuelledu moi,
etdeΓ Autre, cetteautonomie absoluedusujetdemeure toujours intacte.
Pour
Sartre,donc, les relations de pouvoirinégal n'influent aucunement sur
l'autonomiedu sujet."L'esclave est aussi libredans les chaînesque son
maître"24, nousditSartre,parcequ'ils sontaussilibresl'un que l'autrede
choisirle sens que chacundonneà sa propresituation.La questionde
l 'inégalitématérielle
ou politiqueentremaîtreetesclaven'a rienà voiravec
leurrelation en tantque deuxlibertés,en tantque deuxsujetsabsolus.Dans
-
le mêmeesprit,Sartrepeutécrire en pleinmilieude la Secondeguerre
mondiale! - que le Juifdemeurelibrefaceà l'antisémite parcequ'il peut
choisirsa propreattitude à l'égardde sonpersécuteur.
Endépeignant lesujetabsolu,Sartre
seconfine dansuneconception
du sujetqui, aux yeuxde beaucoupde féministes, est incontestablement
masculine: sa visiondu moi estune versionde ce que NancyHartsocka
appeléla "citadelle"(the "walledcity").Le moi estconçunonseulement
commeradicalement distinctd'autruimais aussi comme virtuellement
hostile. Comme l'observe Hartsock, la descriptionpar Hegel du
développement dela conscience desoidansla "dialectique -
maître-esclave",
luttedans laquelle chaque conscience"poursuitla mortde l'autre"-
(conceptionque Sartrefaitsienneen décrivant la relationentrele Moi et

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12 Kruks

l'AutredansL'Etreetle néant)estuneaffirmation du vécumasculin: "La


constructiond'unmoienopposition à unautrequimenacesonêtremêmese
aussibiensurla construction
répercute dela sociétédeclassequesurla vision
masculinistedu mondeetaboutità undualismeprofond ethiérarchique".25
En outre,la notiondu sujetchez Sartreparticipeaussi de l'universalisme
abstraitqui, selon plusieurs autres auteures,accompagne une idée
spécifiquement masculinede la raison.26Etremaîtreou esclave,antisémite
- -
ou Juif, ou bienmâleou femelle n'a, pourSartre,aucuneportéesurla
absolueet inviolabledontchacunde nousestporteur.
subjectivité
Le sujetbeauvoirienestun sujetsitué
Etantdonnéces éléments masculinistesde la notionsartriennedu
sujet,onpeutsoutenir n'offre
que sa philosophie pas uncadrehospitalier au
développement d'une théorie féministe.Tant qu'elle s'efforce de s'y
conformer, Simonede Beauvoircontinue, je pense,à faireappelà uneidée
éminemment masculinede la libertéuniverselle abstraite en tantque butde
elle
la femmelibérée.Néanmoins, opère aussi avec une idée sensiblement
différentedumoi,coexistant endifficile
antagonisme avecle cadresartrien.
C'est une notionmoinsdualisteet plus relationnelle du moi qui, soutient
Hartsock (entreautres),auraittendanceà découlerdesparticularités duvécu
des femmes.27 Ce qui implique,en contradiction avec le Sartredes débuts,
un rejettacitede la notionde "sujetabsolu"en faveurd'un sujetsitué: un
sujet intrinsèquementintersubjectifet incarné, donc toujours
"interdépendant"- etaussiparconséquent vulnérable.28
Bienavantd'écrireLe DeuxièmeSexe,Simonede Beauvoiravait
commencéà élaborerune conceptiondu sujettrèsdifférente de celle de
Sartre.On le voitdéjà clairement dansle résuméqu'elle donne,dans son
volumeautobiographique La Force de Γâge, d'une sériede conversations
avecSartreau printemps 1940.Danscesconversations, Sartreluiexposaitles
grandeslignes de la philosophiequ'il ébauchait etqui devait
devenirL'Etre
et le néant.Leurs discussions,se souvient-elle, portaient surtoutsur le
du
problème "rapport de la situation et de la liberté".
Ils n'étaientpas
d'accordsurce point:
"Jesoutenaisque,dupointde vuede la liberté,
telleque Sartrela
-
définissaitnonpasrésignation maisdépassement
stoïcienne actifdudonné-
ne sontpas équivalentes: quel dépassement
les situations estpossibleà la
femmeenfermée dans unharem ? Même cette il y a différentes
claustration,
manières de la vivre,medisaitSartre.Jem'obstinailongtemps etje necédai

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que du boutdes lèvres.Au fond(remarque-t-elle en 1960),j'avais raison.


Mais pourdéfendre il m'auraitfalluabandonner
maposition, le terrain
de la
moraleindividualiste,
doncidéaliste,surlequelnousnousplacions".29
Simonede Beauvoira raisonde direqu'elle n'avaitcédéque "du
boutdes lèvres".Bien qu'elle n'aitjamais voulu s'attaquerde frontà la
conception delaliberté chezSartre, ouà Γidéedu"sujetcitadelle" imperméable
qu'elleimplique, elleallaitdiscrètement les subvenir. On le voitencoreplus
clairement dansdeuxessaissurla moralequ'elle a écritsavantLe Deuxième
Sexe : Pyrrhuset Cinéas (1944)etPour unemoralede l'ambiguïté(1947).
DansPyrrhus etCinéas,écritpendant queV Etreetle néantétaitsouspresse,
Simonede Beauvoirparttoujours dusujetautonome de Sartremaiselle finit
parremettre en questionla théoriedes relations socialesfondamentalement
conflictuelles que Sartre en déduit. Bien que les libertéssoientdistinctes,
Simone de Beauvoir soutientaussi (contrairement à Sartre)30que,
paradoxalement, ellessont en même tempsintrinsèquement interdépendantes.
Si je tented'imaginerunmonde oùje suisla seulepersonne vivante,c'estune
image terrifiante.Car tout ce que je feraisseraitvain s'il n'existaitaucun
autresujetpourle valoriser: "Unhomme(sic) seulau mondeseraitparalysé
parla visionmanifeste de la vanitéde tousses buts; il nepourrait sansdoute
pas supporter de vivre".31
Qui plus est,pourque les autrespuissentvalidermes projets,
raisonne Simonede Beauvoir,ilnesuffit pas qu'ils soient"libres"au sensde
Sartre; il ne suffit
pas qu'ils soientdes sujetsdontchacunconstitue, comme
le maître etl'esclave,le sensde sa propresituation distincte.PourSimonede
Beauvoir,beaucoupplusquepourSartre, la libertéimpliqueunesubjectivité
32: la chacunde nous
pratique pour
possibilité d'agirdansle monde,afinde
pouvoirreprendre lesprojets lesunsdesautres etleurdonner unesignification
dansl'avenir.Et pourque cela soitpossibleil fautjouird'un degréégal de
libertépratique:
"La libertéd'autruine peutquelquechosepourmoique si mes
propres butspeuvent de pointde départ; c ' estenutilisant
à leurtourluiservir
l'outilquej'ai fabriquéqu'autruienprolongel'existence; le savantne peut
parlerqu'à des hommesparvenusà undegréde connaissance égal au sien...
Il me fautdoncm'efforcer de créerpourles hommesdes situations telles
et
qu'ils puissentaccompagner dépasser ma transcendance ;j 'ai besoinque
leurlibertésoitdisponiblepourse servirde moi et me conserveren me
dépassant.Jedemandepourles hommesla santé,le savoir,le bien-être, le
loisir,afinque leur liberténe se consumepas à combattre la maladie,

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la misère".33
l'ignorance,
Versune théoriedu sujetoppriméou de la femmecommeVAutreinégale
Simone de Beauvoir a donc déjà conscience ici de
l'interdépendance des subjectivités et,ce qui n'estpas le cas pourSartre, de
'
dusujet.En fait,onpeutdirequ ellefaiticile premier
la vulnérabilité pasvers
la créationd'unlienadéquatentrel'existentialisme individualistede Sartre
etleuradhésionpartagéeauxvaleursdu socialisme.Dans Pour unemorale
de Γambiguïté, elle est allée un peu plus loin. Elle a avancé l'idée que
l'oppressionpourrait pénétrer à telpointla subjectivité que la conscience
elle-même ne seraitplusque le produit de la situationoppressive. La liberté
que Sartreassocie à la subjectivitépourrait être, dansune situationd'extrême
oppression,complètement réprimée, toutennepouvant pasêtredéfinitivement
éliminée.Dansunetellesituation, l'opprimé devient incapablede toutprojet
de résistance,incapablemêmede la distancede réflexion nécessairepour
avoirconscienced'êtreopprimé. Danscettesituation, "vivrec'estseulement
ne pas mourir, etl'existencehumainene se distingue pas d'une végétation
absurde".34 Les opprimés - c'est un pointsurlequel Simonede Beauvoir
reviendra dans son analysede la situation de la femme - viventdans un
"mondeinfantile", immédiat, privésdu sentiment d'autresfuturs possibles.
La libertén'estplusla possibilité de choisircomment vivremêmela plus
contraignante des situations, commele prétendSartre.La libertéest alors
conçue comme se réduisant tout au plusà unepossibilitéréprimée. Elle est
devenue"immanente", irréalisable.Pourtant, malgrétout,la liberté n'estpas
qu'une "fiction" ou un "imaginaire"pour Simone de Beauvoir. Car, si
elle
l'oppressionvientà s'affaiblir, peuttoujours refaireirruption.
DansLe DeuxièmeSexe,Simonede Beauvoirs 'écartedemanière
encoreplusmarquéede la versionde Sartredu"sujetcitadelle".Au débutdu
DeuxièmeSexe,ellesemblese placerenterrain fermementsartrien.
"Qu'est-
ce qu'unefemme?" demande-t-elle, etelle commenceparrépondre que la
-
femmeestdéfiniecommece qui n'estpas l'homme commel'Autre:
"Elle se détermine etse différencie parrapportà l'hommeetnon
celui-ciparrapport à elle ; elle estl'inessentielen facede l'essentiel.Il est
le Sujet,il estl'Absolu : elle estl'Autre".35
Certaines commentatrices ontaccuséSimonedeBeauvoird'avoir
adopté dans cette formulation la notion sartrienne(et hégélienne)de
l 'autoconstruction dela subjectivité parle conflit.36
Pourtant, dèsle débutdu
livre,l'auteurerelativise la notiond'altérité en introduisantunedistinction

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que l'on ne trouvepas dans L'Etre et le néantet dontil fautsouligner


l'originalité.
Onpeut,soutient-elle, distinguer deuxsortesderapports d'altérité
sensiblement différents: ceux entreégauxsociauxet ceux qui impliquent
une inégalitésociale.Elle exprimel'idée que, dans le cas d'une relation
d'égalité,Γ altéritéest"relativisée" parunesortede "réciprocité" : chacun,
commeellel'a suggérédansPyrrhus etCinéas,reconnaîtquel'Autreestune
liberté Tandis 1' altérité
existe
dans des d' inégalité,
égale. que,lorsque rapports
la "réciprocité" estplusou moinsabolie; elleestremplacée pardes rapports
d'oppression etde soumission. Quand l'une des deuxpartiesdansunconflit
estprivilégiée, parcequ'ellejouit d'un avantage matériel
ou physique, alors,
"elle l'emportesurl'autreets'emploieà la maintenir dansl'oppression".37
Ce n'est donc pas l' altéritéde la femmeen soi mais son oppression -
l'objectification mw-réciproque -
de la femmeparl'homme que Simonede
Beauvoirse proposed'expliquer.Ce n'estpas seulement que la Femmeest
l'Autre; c'estqu'elleestl'Autreinégale.La questionestla suivante: si cette
inégalitén'estpas inscrite dansla nature, comment se produit-elle ?
La réponsesuccincte pourSimonede Beauvoirest,évidemment,
que "êtreune femme" estune expérience socialement construite ; c'estvivre
une situationsociale que les hommesont,dans leurpropreintérêt, tenté
d'imposer aux femmes. L'acceptationpar les femmes de cette situation
imposéesuituncontinuum, selonelle.Certaines choisissentde l'accepterde
"mauvaisefoi"(termeparlequelSartrequalifieunestratégie de fuitede la
souffrance etde la responsabilité la
qui accompagnent liberté), à causede la
sécuritéetdes privilèges qu'elle apporte.D'autres,incapablesde concevoir
d'autrechoix réel,l'acceptenten ayantrecoursà certainesformesde
résistance passiveet au "ressentiment". Pourd'autresencore(commepour
les opprimésdécritspar Simonede Beauvoirdans Pour une moralede
ï ambiguïté),leur libertéest répriméeau pointqu'elles cessentd'être
capablesde choixou de résistance. Simonede Beauvoirpassesouventtrop
arbitrairement de l'une à l'autrede ces diversesformesde rapportdes
femmes à leuroppression. Maisce quiestintéressant icic 'estqu' à l'extrémité
la plusoppriméedu continuum, Simonede Beauvoirs'écarteencoreplus
nettement de la notionsartrienne du sujetque dansses essaisantérieurs. Ce
elleselibèreaussidetouteconception
faisant, dusujetvenant des"Lumières",
bienque(commenousleverrons), elleη' aitaucuneintention dese débarrasser
du sujetlui-même.38
Simonede Beauvoirsembled'abordconvenir avecSartrequ'il y

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a disjonctiontotaleentrel'humainetle naturel,l 'humainétantcaractérisépar


la libertéet la subjectivité.C'est là-dessus que se base, en fait,son rejetdes
explicationsbiologiques déterministes de la conditionféminine.Une foisde
plus, cependant,l'ontologie dualiste de Sartrese relativiserapidemententre
ses mains. Si la biologie n'est pas elle-même "destin",la conditionoppressive
que les hommesont,au long des âges, imposée aux femmes,la justifianten
grandepartieen invoquantla différence biologique réelle,peutagirde façon
analogue à une forcenaturelle.Les femmespeuventavoirun"destin"faitpar
les hommes; en fait,dit-elle,"toutel'histoiredes femmesa été faitepar les
hommes".39Si une femmeest oppriméeau pointd'annihilercomplètement
sa subjectivité,sa situationest alors défait son "destin" et elle cesse d'être
un agenteffectifou moralementresponsable.
"Tout sujet,écrit-elle,se pose concrètement à traversdes projets
comme transcendance; il n'accomplit sa liberté que par son perpétuel
dépassementversd'autreslibertés; il n'y ad'autrejustificationdel'existence
présenteque son expansionversun avenirindéfiniment ouvert.Chaque fois
que la transcendance retombe en immanence il a
y dégradationde l'existence
en 'en soi', de la libertéen facticité; cettechuteest une fautemorale si elle
est consentiepar le sujet ; si elle lui est infligée,elle prendla figured'une
frustration et d'une oppression".40
La femmeest vouée à l'immanence par la situationqui lui est
infligéepar Γ homme- et elle n'est pas nécessairementresponsable. Bien
que le langage de ce passage soitsartrien,je ne pense pas que le raisonnement
le soit.Car une positionsartrienneconséquenterendrait la femmeresponsable
d'elle-même,quelque contraignante que soitsa situation.Mais pourSimone
de Beauvoir,bienque certainesfemmesse soumettent à leursoppresseursde
"mauvaise foi", elles ne sont pas la cause premièredu problème. Pour
beaucoup d'entre elles il n'y a pas faute morale puisqu'il n'y a aucune
possibilitéde choix. En avançantl'idée que la libertépeut"retomberen *en-
soi"' que le "pour-soi"peutêtrechangé,parl'action de libertésautres(c'est-
à-diremasculines),en soncontraire, Simonede Beauvoirs 'écarteradicalement
de la notion sartriennedu sujet absolu. Pour Sartre,il ne peut y avoir de
milieu.Ou bienle "pour-soi",le surgissement noncausé de la liberté,le "sujet
absolu", existe quelles que soient les facticitésde sa situation,ou bien il
n'existe pas. Dans ce derniercas, on a affaireau domainede la natureou de
l'être inerte.Dans la mesureoù l'interprétation, par Simone de Beauvoir,de
la situationde la femmecomme une situationd'immanence signifieque la
liberté, le "pour-soi", peut être pénétré et modifié par l'"en-soi", elle

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impliqueune notiondu sujet différente de celle de Sartre.Simone de


Beauvoirchercheà décrirel'existencehumainecommeune synthèsede
de conscienceetdematérialité
etdecontrainte,
liberté η'est
qui,endéfinitive,
avec la versiondu "sujetcitadelle"de Sartre.
pas compatible
En fait,Simonede Beauvoirestallée si loinqu'on pourrait être
tentéede formuler sa position,ne serait-cequ'à cet extrême du spectre,dans
les termesde Foucault: la femmeestunsujethistoriquement constitué, non
pas constituai. Car non seulement la femme ne parvientpas à choisir
librement sa situation,elle esten fait,dansle cas le plusextrême, le produit
de la situation: "quand...un grouped'individusestmaintenu en situation
le faitestqu'il estinférieur...
d'infériorité, Oui,les femmes dansl'ensemble
sontaujourd'hui inférieures auxhommes, c'est-à-direque leursituationleur
ouvrede moindres possibilités".41
Cependant, à la différence des critiquesstructuralistes et post-
de Sartre,
structuralistes Simonede Beauvoirnerejette jamaiscomplètement
la notionde libresubjectivité. Même lorsqu'elleest réprimée, réduiteà
1'"immanence", la subjectivité demeure unepotentialité humaine indéniable.
Ainsi,parexemple,si sa description soigneuseetdétailléede Information de
lajeunefille42 pourrait être réécritesurle mode foucaltien de "la technologie
politiqueducorps"etde la "discipline", Simonede Beauvoirn' auraitjamais
acceptéde renoncer à la notiondela répression dela liberté.Endépitdetoute
répression,de toute"discipline",c'est toujoursla liberté-faite-immanente
qui distinguele sujethumainle plus constituéd'un animaldressé.Une
répression- ouoppression - réelledumoiesttoujours possiblepourSimone
deBeauvoir, aucontraire deFoucault.Pourelle,aussisocialement construites
que soientses identités, le "moi"n'enestpas moins autrechose que "l'effet"
de sonconditionnement. Bienqu'évitantl'essentialisme du "moi",comme
uncogitocartésien elle
parexemple, rejette aussi l 'hyper-constructivisme de
l'interprétationdu moi par Foucaultcommediscursivement produitet
dépourvu de tout rôle créatif.43

VERS UN RÉALISME "DIALECTIQUE" QUI ÉVITE LES PIÈGES


DE L'ABSOLUTISATION ET DE L'HYPERCONSTRUCTIVISME
CommentSimone de Beauvoir développe-t-elledonc cette
conceptiond'un sujet situé ne pouvantêtrecaractériséni commeune
nicommela seuleconstruction
autonome
"citadelle" discursives
depratiques ?
Deux idées fondamentales guidentl'élaborationde sa conceptionde la

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située.La première
subjectivité estsa compréhension de ce que l'on pourrait
Γ du
appeler intersubjectivitésujet ; l'autre
estl'inhérence de la subjectivité
au corps: l'idée, empruntéeà Merleau-Ponty, qu'il est toujoursfondé
le un
d'appeler sujet "corps-sujet".44
ycollectivité
Intersubjectivité etindividualité
L 'intersubjectivité
dusujetsignifiequelquechosedeplusfort que
l'interconnexiondes sujets: elle signifie
qu'il estimpossiblequ'uneauto-
constitution subjectivene soit pas déjà socialementet culturellement
imprégnée. Si toutce qui se passaitentreunindividuhommeetunindividu
femmen'étaitqu'une luttedes conscienceshégélienne - ou sartrienne-
entredeuxêtreshumains, dontl'unse trouverait êtremâleetl'autrefemelle,
nous ne pourrionspas prévoirà l'avance lequel des deux objectifierait
l'autre.Les chosessontcependanttrèsdifférentes si nous examinonsles
relationsentreunmarietunefemme.Car l'institution socialedu mariage,
dans tousses aspects - légaux,économiques,sexuels,culturels, etc.- , a
forgéà l'avance pour les protagonistes leur proprerapportd'inégalité.
Commele souligneSimonede Beauvoirdansunpassageremarquablement
non-sartrien:
"Ce n'estpas commeindividusque les hommesse définissent
dfabord;jamaishommesetfemmes nese sontdéfiésencombatssinguliers
;
le coupleestunmitsein ;
originel et lui-même comme
apparaîttoujours un
élémentfixeou transitoire
d'unecollectivité
plusvaste".45
Bienquevécueindividuellement, la subjectivitén'estdoncjamais
unesimpleconstitution individuelle de l'existence.Elle estplutôtà la fois
constituante Il s'ensuitdonc(commeSimonedeBeauvoirl'a
etconstituée.46
déjà clairement exprimédans ses essais éthiques)que touteoppression
affecteplusque ses victimesimmédiates et que les luttesde libération ne
être
peuvent que collectives.Le fait
que Simone de Beauvoir elle-même n'ait
pas vu, au momentoù elle écrivaitLe DeuxièmeSexe, qu'elle auraitdû
appliquerexplicitementces conclusions auxfemmes enles appelantà la lutte
collective(commeelle le faisaitdéjà dansles années40 pourles peuples
colonisés)estunindicede l'isolement danslequelelle a écritsonlivreetdes
limitesde son imagination politique.47 Mais cela ne doitpas nous rendre
aveuglesaux implications de sonraisonnement.
Simonede Beauvoira estiméplus tardque Le DeuxièmeSexe
n'étaitpas un livre"militant".48Dans la mesureoù il n'appellepas les
femmes à résister à leuroppression,
deconcert sonjugement estjustifié.
Mais

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s'il n'est pas militant, ce livreest profondément politiquedu faitde ses


implications - et c'est là que réside en grandepartieson actualité.Car,en
affirmant avec insistanceque les libertéssontinterdépendantes et que la
liberté,aussiréprimée, aussiimmanente soit-elle,n'endemeurepas moins
unepotentialité, Simone de Beauvoir soutientque l'oppositionestréelleet
quela luttepolitiqueestpossible.Toutenévitant les hypothèses naïvesde la
libertéd'actionindividuelle etde la responsabilitédu sujet"citadelle",elle
soutient quela subjectivité nedevrait pasuniquement comme
êtreconsidérée
l 'effet
dupouvoirapparemment autonome de"structures", de"technologies"
ou de "discours".
au corps
L'inhérencede la subjectivité
Mais,venons-en à la secondeidéede Simonede Beauvoir: c'est
versles spécificités des subjectivités incarnéesqu'elle nous orientepour
comprendre 1Oppression desfemmes. Si lecoupleestun"mitsein originel"49,
c'est à cause de son importance la
pour reproduction. En insistant surla
constitutiondela reproduction etdela sexualitécommephénomènes sociaux
et culturels,Simonede Beauvoirévitel'essentialisme inhérent à certaines
formes de réductionnisme biologique. Mais elle évite aussi
l 'hyperconstructivismeensoutenant quela reproduction estontologiquement
fondamentale. elle
Si (comme l'explique dans Pyrrhus etCinéas),nousavons
besoinqu' autruireprenne nos projetsetdépassenotrefinitude, alorstoute
libertéindividuelle a besoinde "la perpétuation de l'espèce".Ainsi,conclut-
elle, "peut-onconsidérerle phénomènede la reproductioncomme
ontologiquement fondé".50 Suivantunraisonnement nitoutà faitréalisteni
toutà faitconstructiviste maisdialectique,elle soutientque si les "faits"
biologiquesn'ontd'autrevaleurquecellequeleurdonnentles êtreshumains,
ils n'en n'ontpas moinsuneréalitéobjective: y il a des limites réellesaux
significationsquenouspouvonschoisir.PourFoucault,rienchezl 'homme -
mêmepas son corps- n'est suffisamment stablepourservirde base à la
reconnaissance de soi.51Mais pourSimonede Beauvoir,s'il n'estpas une
essencestable,le corpsn'enestpas moinsrencontré commeune"donnée"
objectiveparle moi.Et pourunefemme, qu'elle décideou nonde procréer,
c'estunfaitinéluctable que,desdeuxsexesbiologiques, c'estsa physiologie
est
qui adaptée au rôle le plusprolongé plusexigeant la perpétuation
et le dans
de l'espèce. Bien que le corpsd'une femmene suffisepas à la "définir"
comme"femme", il est,soutient l'auteure, "undeséléments essentielsde la
situation qu'elle occupeen ce monde".52

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20 Kruks

On a critiqué à juste titrel'aversion éprouvée par Simone de


Beauvoir pourle corpsfémininet ses fonctions.53 On trouveen effetbiendes
passages dans Le DeuxièmeSexe où les fonctionsphysiquesdes femmessont
assimilées à l'animalité, à la passivité et au manque de liberté et sont
dénigrées du point de vue masculin, à savoir celui d'une raison et d'une
libertéapparemmentdésincarnées.Cependant,on peut aussi trouverdans
son texteune autrelecturedu corpsde la femme.Cettelecture,que je compte
poursuivreici car elle est la plus fructueusepourle féminisme,nous ditque
c'est en tantque corps que la subjectivitéhumainetoutà la foisse heurteet
donne un sens à son inhérenceinéluctabledans la réalitéobjective. Selon
Simone de Beauvoir,les femmess'y heurtent avec une intensitéparticulière,
dontelle souligne l'aspect aliénant: "La femme,comme l'homme, est son
corps", dit-elle,mais elle ajoute immédiatement: "mais son corps est autre
chose qu'elle".54
Le pointimportant marquéici contrela notiondu sujet"citadelle",
c'est que la subjectivitén'est pas donnéeen oppositiontranchéeau domaine
des entitésobjectivesqu'elle surveilleou contempleavec détachement.Au
contraire,c'est par le corps que nous appartenonschacun à un seul et même
monde- appartenance commune qui pourraitêtre le fondementd'une
imbricationou même d'un partage du vécu sur lequel baser une action
commune.55La femmeselon Simone de Beauvoir n'est pas un "pour-soi"
sartrienpour qui le corps est pure facticité.Mais elle n'est pas non plus, à
rencontre de Foucault, simplementune "âme... produiteen permanence
autour,à la surface,à l'intérieurdu corpsparle fonctionnement d'un pouvoir
qui s'exerce sur... ceux qu'on surveille,qu'on dresse et corrige".56Pour
Simone de Beauvoir,il nous faitplutôtexplorerce qu 'elle appelle "l 'étrange
équivoque de l 'existencefaitecorps".57Car,"la présenceau mondeimplique
rigoureusement la positiond'un corpsqui soità la fois une chose du monde
et un pointde vue surce monde".58
La subjectivitéestconstituéecorporellement; elle estcoexistante
avec le corps,touten étanten mêmetemps"un pointde vue".59La différence
biologique elle-même,ainsi que les significationssocialementconstruites
qui s'ajoutent à cettedifférence,influentprofondémentsur la subjectivité
mais elle n'est pas réductibleà leurseffets.Entrele genrede réalismequi a
fréquemment postuléune "essence" féminineinévitable,fondéesurle corps
et la maternité,et la position habituellede la théoriepostmoderneselon
laquelle le corpslui-mêmene seraitplusqu 'un construit,Simonede Beauvoir
nous proposeune interprétation moinsdichotomiquede la subjectivité.Cette

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Kruks 21

interprétationnouspermetde reconnaître "la ressemblance"entreles femmes


en tantque femellesbiologiquementsexuées et socialementconstruitessans
assigner une essence immuable de "féminité"à des "femmes historiques
réelles" qui peuvent mener une vie foncièrementdifférenteles unes des
autres. Le sexe biologique est toujours présenten tantque donnée dans
"l 'expériencevécue"60du corps.Pourtant,l 'expériencevécue de notrecorps
n'est jamais "naturelle".Elle est, pour Simone de Beauvoir, l'une de nos
expériences,toujourssocialementmédiatisées,des donnéesobjectivesde la
vie. Simone de Beauvoir approuveraitdonc, je pense, le projet féministe
postmodernede contesterles constructionsdiscursives du genre,tout en
rejetantl'épistémologiehyperconstructiviste surlequel il se base.
Contrel'hyperconstructivisme implicitedu postmodernismequi
risque de transformer la elle-même
subjectivité en purefictionet de détruire
jusqu'à la catégorie de femmes,Simone de Beauvoir suggère qu'il est
nécessaire d'élaborer une définitionde la subjectivité"genrée" que l'on
pourraitqualifierde réalismedialectique.J'entendsparlà une interprétation
de la subjectivité"genrée"qui tiennecomptenonseulementdu discoursmais
aussi d 'un "dépassement"du discourstoujoursdiscursivement médiatisé.Ce
"dépassement" du discours englobe, d'une part,l'existence de paramètres
objectifsde la vie humaine,tels que le sexe, la naissance, la maladie, la
malnutrition et la mortet,de l'autre,la potentialitétoujoursprésented'une
marge pensée etd'action autonomesen situationque Simone de Beauvoir
de
appelle "liberté". Car, à moins d'admettreque les "femmes historiques
réelles" viventet meurent,qu'elles décidentet agissentet qu'elles peuvent
êtreplus ou moinsoppriméesou libres,nous risquonsde devenirnos propres
fossoyeuses.S'il nous fautchercherunevoie entrel'hyperconstructivisme et
ressentialisme,l'oeuvre de Simone de Beauvoir demeurefertileen idées sur
la manièrede nous y prendre.
Sonia Kruks
(Traduitde l 'américainparRosetteCoryell)
NOTES
1. JaneFlax,"Postmodernism and GenderRelationsin FeministTheory",Signs,
vol.12,N° 4, 1987,pp.621-43,part.625.
2. LindaAlcoff, Feminism
"Cultural Signs,vol.13,N°
VersusPost-Structuralism",
3. 1988,pp.405-436; WendyBrown,"Whereis theSex in PoliticalTheory?",
Womenand Politics,vol. 7, N° 1,1987,pp. 3-23 ; NancyHartsock,"Rethinking
Modernism vs. MajorityTheories",CulturalCritique,automne1987,
: Minority
pp. 187-206.

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22 Kruks

Le passagesuivantde l'articlede WendyBrownrésumebienles préoccupations et


les opinionsde ces auteures: "Quelleestla femme qui a besoind'êtredéconstruite,
qui a besoinde se connaîtrecommeunterrain de discours,une"fiction",un"texte",
unjeu de "signifiants diffus"? Or la femmeajustementététoutesces choses-làet
elles constituent un merveilleuxraccourci,plutôtparodique,de l'histoirede
l'oppression des femmes. La politiquede déconstruction peuteffectivement êtreun
remèdepourunemaladiequi affligeles hommes - unsentiment enfléde soi en tant
qu'individus sui generis, en tant qu'inventeurs,systématiseurs, capables
d'omnipotence divine... Mais les femmesnepeuventse déconstruire qu'au risque
deperpétuer leurexclusiondel'histoire, deperdre le"narratifquiestessentielà leur
apparition dansl'histoire visible,de se détournerdu pouvoiretde la découverte de
leurpropre voix. Les femmes nepeuvent émerger danslemondequ'entantquesujets
etrevendicatrices de pouvoir"(p. 15).
3. L'expressionestdeWendyHolloway^itéeparTeresadeLauretisinrecAno/og/e^
ofGender,(Bloomington: IndianaUniversity
Press,1987),p. 15.
4. SandraHarding,"Feminism,ScienceandtheAnti-Enlightenment in
Critiques",
LindaJ.Nicholson(éd.),Feminism/
Post-modernism,
(New York, 1990),
Routledge,
pp. 83-1O6.
5. MaryPoovey,"FeminismandDeconstruction", FeministStudies,vol. 14,N° 1,
Printemps1988,pp. 51-65,part.pp. 52-3.
Deux anthologiesrécentescondensentle débat autourdu féminismeet du
postmodernisme : IreneDiamondet Lee Quinby(éds.),Feminismand Foucault,
on
Reflections Resistance,(Boston,Northeastern
UniversityPress,1988)etLindaJ.
Nicholson(éd.),Feminism/Postmodernism.
6. Jepenseicià cequeDonnaHaraway récemment
a aussiqualifié de"constructivisme
fort".Voirsonarticle"SituatedKnowledges: The ScienceQuestionin Feminism
and thePrivilegeof PartialPerspective", FeministStudies,vol. 14,N° 3, 1988,
pp. 575-89. Dans "Cultural Feminism Versus Post-Structuralism", Linda Alcoff
qualifiecette position de "nominalisme". Ce terme ne me paraîtcependantpas
'
appropriépuisquilestparfaitement possibled'êtretoutà la foisréaliste(dansle sens
de revendiquer que les chosesontuneexistencesubstantielle indépendamment de
notreconscience)etnominaliste (dansle sensde nierque lesconceptsuniversels ou
générauxdécrivent autrechosequ'une collectiond'entitésdiscrètes).Hume,par
exemple, soutient positionetpeutêtrequalifiéde réalisteet nominaliste
cette à la
fois.Les penseurspostmodernes en
rejettent général l'affirmation que la réalité
existe indépendamment des discourshumains(sinon des consciences)qui la
construisent. Ils ne rejettent cependantpas nécessairement l'affirmation que les
se à
conceptsgénéraux rapportentquelque chose de plusqu'une collectiond'entités
Ils sont,autrement
discrètes. dit,desantiréalistesquinesontpasnécessairement des
adeptesdu nominalisme au sensclassique.

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Kruks23

and
: Feminism
7. CommedanslestravauxdeDeniseRiley.Voir'Am/iAö/A^ame'?
of'Women*inHistory,
theCategory ofMinnesotaPress,
University
(Minneapolis,
1988).
8. MichelFoucault,"Truthand Power",inPower/Knowledge, éd. Colin Gordon
(New York,Pantheon Books,1980),p. 117.
Dans unautreessai,Foucaultécritque s'il nousfautparlerdu sujet,il fautlui ôter
- doncl'analyseren tantque seuleffet,
sonrôlecréatif "WhatIs an Author?", in
Language,Counter-Memory, Practice,éd. Don Bouchard(Ithaca,N.Y., Cornell
Press,1977),p. 138.
University
9. VoirchezPooveyunexcellentaperçude ce processusd'importation.
IX de La PenséeSauvage,(Paris,Pion,1962),pp. 324-357,part,
10. Voirchapitre
p. 326-27.
La Critiquede Sartre,publiéeen 1960,sembleavoirété le chantdu cygnedu
marxisme existentiel
dansla théoriefrançaise.
11."TruthandPower",inPower/Knowledge,
p. 117.
années.Certainssignesdansl'unede ses
12. Du moinsjusqu'à ses toutesdernières
dernièresinterviews
semblent indiquer
queFoucaultcommençaitàchangerd'opinion
surla questiondusujet.Voir"Polemics,Politics,andProblematizations",
interview
avec Paul Rabinow,in The FoucaultReader, éd. Paul Rabinow(New York,
PantheonBooks,1984),pp. 381-90.
13. C'estsurtout MauriceMerleau-Ponty (1908-1961) quiadéveloppécetteacception
du
dialectique sujet.Merleau-Ponty a étroitement collaboré avecSimonedeBeauvoir
etS artreà la revueLes TempsModernes, à la findesannées40 etau débutdesannées
50, et Simonede Beauvoirconnaissait son oeuvreà fond.
J'ai ditailleursque sa conceptionde la subjectivité étaitplusprocheen plusieurs
pointsde cellede Merleau-Ponty que de cellede Sartre.Voir"Simonede Beauvoir:
TeachingSartreAboutFreedom",in SartreAlive,éd. RonaldAronsonet Adrien
Vandenhoven (Detroit,WayneStateUniversity Press,1990).
14. Il existeévidemmentde sérieuxdésaccordsentrelesdiversspécialistes de Sartre
surl'évaluationde sa première conceptionde la et
subjectivité si oui ou non cette
conception s'estmodifiée
sensiblementdanssestravaux ultérieurs.J'aiexprimé plus
complètement monpointde vuesurce sujetdansSituationandHumanExistence:
Freedom,Subjectivity and Society,(New YorketLondres,Routledge,1990),ch. 5,
pp. 146-179.
ofUs
15. L'expressionestde CarolAscher.Voirson"Simonede Beauvoir-Mother
Ail",Social N°
Text, 17, automne1987,pp. 107-09.
16. A ce sujet,voir,parexemple,MaryEvans,"ViewsofWomenandMen in the
Workof Simonede Beauvoir",Womens StudiesInternational Vol. 3,
Quarterly,
1980,pp. 395-404; Dorothy Kaufmann McCall,"Simonede Beauvoir,TheSecond

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24 Kruks

Sex,andJean-PaulSartre", Signs,vol. 5, N° 2, 1979,pp. 209-23.


Pourunediscussionde l'horreur dusexede la femme exprimé parSartredansL'Etre
etle néant,voirMargery CollinsetChristine Pierce,"Holes andSlime: Sexismin
Sartre'sPsychoanalysis", in Womenand Philosophy, CarolC. Gouldet MarxW.
Wartofsky (éds.), (New York, Capricorn Books, 1976),pp. 112-27.
17. Voir,par exemple,DorothyKaufmannMcCall ; et aussi Michèlele Doeuff,
"Simonede Beauvoirand Existentialism", FeministStudies,vol. 6, N° 2, 1980,
pp. 277-89; JeanElshtain,PublicMan,PrivateWoman,(Princeton, NJ,Princeton
UniversityPress,1981),pp. 306-10; MaryEvans,Simonede Beauvoir: A Feminist
Mandarin,(Londres,TavistockPublications, 1985); MaryO'Brien,ThePoliticsof
Reproduction, (Boston,Routledge KeganPaul,1981),pp.65-76 ; Judith
and Okely,
Simonede Beauvoir,(Londres,Virago,1986).
18. Pourune discussionde certainesde ces critiquesdans leurcontextefrançais
original,voirDorothyKaufmann, "Simonede Beauvoir: QuestionsofDifference
and Generation", Yale FrenchStudies,N° 72 (numérospécial sur Simone de
Beauvoir),1986,pp. 121-131.
19. On trouveunbonexemplede cettedernière
positiondansles travauxde Mary
(Boston,BeaconPress,1978).
Daly. Voir,parexemple,Gyn/Ecology,
20. PourSartre,le sujetconstitue
toujoursla signification mêmesi
de la situation,
ses facticités
transcendentle choix.Voiren particulierVEtre et le néant,(Paris,
Gallimard,1943),quatrième partie,chapitrepremier,IL, "Libertéet Facticité: la
pp. 561-638.Tandisque pourSimonede Beauvoirles situations
Situation", peuvent
devenirdescirconstances quiimposent leursignification
au sujetetqui,commenous
le verrons,
imprègnent mêmeparfoisla subjectivitéau pointde rendreimpossible
l'autoréflexionetdoncla liberté.
21. "Interférences",
interview de Simonede BeauvoiretJean-Paul Sartre
parMichel
Sicard,Obliques,N° 18-19, 1979,p. 325. In Alice Schwarzer, Simonede Beauvoir
aujourd'hui,trad.Léa Marcou,(Paris,Mercurede France,1984),p. 113,Simonede
Beauvoirfaituneréflexion analogue: "Certes,enphilosophie, ilétaitcréateuretmoi
pas... Jereconnaissaissa supériorité en ce domaine.Donc, en ce qui concernela
philosophiej'étaiseneffetdiscipledeSartre, puisquej'ai adhéréàl'existentialisme".
La descriptiondesrapports entreSimonede BeauvoiretSartreque fait
intellectuels
Bairdanssa récente biographie la montreaussis'en remettant fréquemment à Sartre
en ce qui concernela philosophie.Voir DeirdreBair, Simonede Beauvoir.A
Biography, (New York,SummitBooks,1990).
22. JudithOkely,Simonede Beauvoir,p. 122.Ce pointde vue courantsurles
rapportsentreSartreet Simonede Beauvoira commencéà êtresystématiquement
misen causeparMargaret "BeauvoirandSartre: The
A. Simons.Voirses articles,
of
Question Influence", Eros,vol. N°
8, 1,1981,pp. 25-42 et"BeauvoirandSartre:
ThePhilosophicalRelationship",Yale French N°
Studies, 72,1986,pp. 165-79.Voir

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aussi chezJudith Butler,"Sex and Genderin Simonede Beauvoir's SecondSex",


Yale FrenchStudies,N° 72, 1986,pp. 35-49,part.p. 48, l'opinionque Simonede
Beauvoircherchait à "exorciser"le cartésianismede Sartrebienavantqu'il netente
de le fairelui-même.RosemaryTonga aussi brièvement remarquéqu'il faudrait
considérer Simonede Beauvoircommephilosophiquement indépendantede Sartre,
voirFeministThought, A Comprehensive Introduction, (Boulder,CO, Westview
Press,1989),p. 196.Il restenéanmoins beaucoupà fairesurcettequestion.Jenepeux
pas me lancer ici dans cettedémonstration, mais il me sembleque beaucoupdes
thèmesdesCahierspourunemoralede Sartre, écritsà la findesannées40 etpubliés
sa en des
après mort, 1983,s'inspirent premiers écritsde Simonede Beauvoirsurla
morale.On pourrait aussiarguerque le conceptde "destin"dansla Critiquede la
raisondialectiquetiresa sourcede la description parSimonede Beauvoirdu"destin
de la femme"dansLe DeuxièmeSexe.
23. Sartren'est pas seul à utiliserce langage fortement "genre".Simone de
Beauvoir, elle aussi, utilisesans cesse "l'homme"pourparlerde tous les êtres
humainsetrevient généralement à la formemasculinepourtoutediscussionqui ne
nécessitepas absolument l'usagede la formeféminine.J'aidécidéde conserverce
langageà prédominance masculinedans montextelorsqueje citeou paraphrase
SartreetSimonede Beauvoir.
24. L'Etreet le néant,p. 634.
25. NancyHartsock,Money,Sex and Power,(Boston,Northeastern University
Press,1985),p. 241.NancyHartsockfaitprudemment remarquer qu'elle élaboreun
"typeidéal".Il fautinsistersurce point,caril estimportantd'éviterd'essentialiser
ou dedéhistoriserlesconceptsde "masculinité abstraite"
ou de "sujetcitadelle".Peu
d'individuscorrespondent exactementà des "types idéaux" et la tradition
philosophique occidentale elle-même estloind'êtreaussinetteque nepourraient le
fairepensercertaines de ses interprétations
féministes.Il existe,parexemple,une
tradition
de moralesocialiste,dontl'oeuvrede WilliamMorrisestuneillustration,
qui coupeen travers de la dichotomie Tandisque, sans avoir
abstrait/relationnel.
besoinde chercher plusloin,on trouvechez EdmondBurkeuneattaquecinglante
contrele moi abstrait, attaquequi constitueen mêmetempsune défensesans
du
vergogne patriarcalisme.
26. Voir, par exemple,GenevièveLloyd, The Man of Reason : "Male" and
"Female' in Western Philosophy,
(Minneapolis,Universityof MinnesotaPress,
1984); SandraHarding,TheScienceQuestionin Feminism, (Ithaca,NY, Cornell
UniversityPress,1986).
27. Money,Sex and Power,pp. 242 et suiv.L'affirmation que les femmesontun
vécurelationnelde leurmoise base aujourd'huisurdiversarguments. Chodorow,
entreautres,
se basesurdesarguments psychanalytiques,tandisque Gilligantireses
preuvesde la psychologiesociale. On s'est aussi servi,commeSara Ruddick,

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26 Kruks

d'arguments tirésdes particularités


de la vie quotidienne des femmes.VoirNancy
The
Chodorow, Reproduction ofMothering, (Berkeley,University of California
Press,1978); Carol Gilligan,In a Different Voice, (Cambridge,MA, Harvard
University Press,1982); SaraRuddick, MaternalThinking, (Boston,BeaconPress,
1989).Il existeactuellement unconsensusclair,bienque minimal, surce que Ton
pourrait la :
appeler preuvephénoménologique plupart la des femmes en Occident,
aujourd'hui, ont une expérience d'elles-mêmes plus relationnelleque celle de la
plupartdes hommes. Mais je pensequ'il estimportant de ne pas transformer cette
preuvephénoménologiqueenfermerevendicationd'un moifémininessentiellement
différent.
28. L'un des paradoxesde l'oeuvrede Sartredansl'immédiataprès-guerre, c'est
qu'il défendune aussi
interprétation radicalement individualisteet détotalisante de
la subjectivité
toutens'efforçant de plaiderla causede la solidarité
socialisteetd' un
projetrévolutionnairecollectif.
Son incapacitéà établirunerelation adéquateentre
ces deuxdimensions de sa penséeexpliquepeut-être sonimpossibilité de terminer
la "morale"qu'il avait tentéde donnercommesuiteà L'Etre et le néant.J'ai
développécetteidéepluscomplètement dans"Sartre's'FirstEthics'andtheFuture
ofEthics",in David Wood (éd.) TheFutureofDifference, (New York,Routledge,
1990),pp. 181-191.
29. La Force de l'âge, (Paris,Gallimard,
1960),p. 448.
30. Sartre dansL 'Etreetlenéant.
discutebiensûrce qu'ilappelle"être-pour-autrui"
PourSartrecependant,contrairementà Simonede Beauvoir,le "pour-autrui" nepeut
êtreunestructure du
ontologique "pour-soi". VoirL'Etre et le néant,p. 275.
31. Pyrrhus
et Cinéas,(Paris,Gallimard,
1944),p. 65.
32. Sartre,lui aussi, metl'accentsur la subjectivité
pratiquedans sa tentative
de synthèse
ultérieure du marxismeetde l'existentialisme,
à savoirla Critiquede la
raisondialectique: la questionde la mesuredans laquelleSartreétaitinfluencé
parSimonede Beauvoirse pose doncunefoisde plus.
intellectuellement
33. Pyrrhus
pp. 114-15.
34. Pour unemoralede l'ambiguïté 1947),p. 116.
(Paris,Gallimard,
35. Le DeuxièmeSexe,(Paris,Gallimard-Folio,
1949,renouveléen 1976),I, p. 15.
36. Voir,parexemple,GenevièveLloyd,TheManofReason,part.pp. 93-102; voir
aussi Nancy Hartsock,Money,Sex and Power,appendix2, pp. 286-92. Mary
O'Brien donneune explicationintéressante
de ses raisonsde considérer comme
erronéel'application
auxfemmes parSimonede Beauvoirde la "dialectiquemaître-
esclave"de Hegel,voirThePoliticsofReproduction,
pp. 69-72.
37. Le DeuxièmeSexe,I, p. 109.
38. Judith
Butlersoutient
que pourSimonede Beauvoirle genreesttoujourschoisi

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activement. Pourelle, "devenirfemme"est,selon Butler,"un ensembled'actes


intentionnels Γacquisitiond'une qualification,
et appropriateurs, un 'projet',en
termessartriens, d'assumerun styleet une signification corporels","Sex and
Gender",p. 36. Butlertirede cetteinterprétation la conclusionqu'il existeune
"différence absolue" entrele genreet le sexe et que le genrepeut donc être
complètement refait.
Ce messagelibérateurpourrait, certes,êtredéduitdu textede
Simonede Beauvoir,maisseulement en oubliantl'autreextrémité du continuum :
le pointoù elle romptavec Sartreen soutenant les
que pour oppriméstout"projet"
peutcesserd'êtrepossible.
39. Le DeuxièmeSexe,I, p. 221.
40. Ibid.,p. 31.
41. Ibid.,p. 25.
42. Dans la traduction
américaine
de Parshley, le chapitre
"Formation"estintitulé
"TheFormative ce
Years", qui affaiblit
l'idée de formationactivedu moiimplicite
dansle termefrançais.
43. Foucault,Language,Counter-Memory
, Practice,p. 138.
44. "La femme, commel'homme,estsoncorps",écrit-elle,
puiselle citeMerleau-
Pontydans une note: "Jesuisdoncmoncorps, du moins
danstoutela mesureoùj'ai
un acquis et réciproquement moncorpsest commeun sujetnaturel,commeune
esquisseprovisoirede monêtretotal",Le DeuxièmeSexe,I, p. 67.
45. Ibid.,p. 75 (soulignéparl'auteure).
46. Elleest,enutilisant
la terminologie
ultérieure
deSartre,"universellesingulière".
VoirJean-PaulSartre,"L'Universelsingulier", SituationsIX, (Paris,Gallimard,
1972),pp. 152-190.
47. Il auraitfalludes pouvoirsd'imagination remarquables pourenvisagerun
mouvement des femmes actifdansla Franced'après-guerre. La Franceétaitencore
unpaysprincipalement agricoleetcatholique, où les femmesvenaientd'obtenirle
droitde vote.Du faitde la défaiteetde l'occupationde la Franceparles Allemands,
la guerren'avaitpaseu poureffet, commeauxEtats-Unis etenGrande-Bretagne,de
forcerungrandnombrede femmes à abandonnerleurrôledomestiquetraditionnel.
48. Voirsa remarque
dansToutcompte 1972),p. 504.
fait,(Paris,Gallimard,
49. Le termemitsein qui vientde Heideggersignifieun"êtreavec" fondamental.
Dans L'Etreet le néant,Sartrerejetteexplicitement
ce concept,p. 301et suiv.
50. Le DeuxièmeSexe,I, p. 40.
51. Foucault,Language,Counter-Memory,
Practice,p. 153.
52. Le DeuxièmeSexe,I,p. 77.Jenepensedoncpas que Simonede Beauvoiraurait
acceptél'argumentationde JudithButlerselonlaquellela possibilitéde dissocier

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totalement le sexeetlegenreseraitimplicite danssonœuvre.Voir"Sex andGender",


part.pp.45-46. Voir aussi "Variationson Sex and Gender,Beauvoir,Wittigand
Foucault",in Feminismas Critique,(éd.) Seyla Benhabibet DrucillaCornell
(Minneapolis,MinnesotaUniversity Press,1987),pp. 128-42.
L'anatomien'estpas le"destin"pourSimonede Beauvoir,maissonrapport au genre
ne peutpas nonplusêtreconsidérécommeentièrement contingent. Si, comme le
remarqueMoniqueWittig(citéepar Butler, "Sex and Gender",p. 135), nous ne
posonspas de questionssurla forme dulobede l'oreilled'unnouveau-né maisnous
demandons quelestsonsexe,c 'estcertainement parceque,commel'affirme Simone
de Beauvoir,le sexea unesignification ontologiqueque n'a pas le lobede l'oreille.
Etrené d'un sexe donné,c'est êtrené avec ou sans la possibilitéd'enfanter et de
nourrir la prochaine génération denotreespèce : c'est-à-direêtrenéavecou sansdes
optionssignificativement différentes (de quelquefaçonque nouschoisissions, ou
soyons forcées, de les en
utiliser) ce qui concerne une activité est
qui intrinsèque à
la vie humainetelleque nousla connaissons.
53. Voirnote16ci-dessus.
54. Le DeuxièmeSexe,I, p. 67.
55. Il est intéressant
de noterque dans"SituatedKnowledges",Donna Haraway
souligneelle aussi le lienentrel'existencede moi incarnéset la possibilitéd'un
savoirobjectif(oususceptibled'êtrepartagé).Réclamant"unedoctrinederobjectivité
incarnée",elle observeque "l'objectivitése trouveconcernerune incarnation
particulière et spécifiqueet certainement pas une fausse visionpromettant la
transcendance de toutesles limiteset de toutesles responsabilités.La moraleest
simple: seuleuneperspective partielle
promet unevisionobjective", pp. 582-83.Je
doutequeHarawaydésirevoirsonoeuvreidentifiée à la tradition
phénoménologique ;
il n'enexistepas moinsdes résonances frappantesentrece qu'elle ditetle pointde
vuede Simonede Beauvoiret,surtout, celuide Merleau-Ponty dontla critiquede la
penséespéculative"à hautealtitude"a été sourced'inspiration pourSimonede
Beauvoir.
56. MichelFoucault,Surveiller
etpunir,(Paris,Gallimard,
1975),p. 34.
57. Le DeuxièmeSexe,II, p. 658.
58. Le DeuxièmeSexe,I, p. 40 (soulignéparl'auteure).
59. Cetteinterprétation
estsensiblement
différentede cellede Sartrepourqui"mon
corpspour-moi" et"moncorpspour-autrui"(c'est-à-direle corpsen tantqu'objet)
sont"sur deux plansd'êtredifférents
et incommunicables", L'Etre et le néant,
pp. 367-68.
60. L'Expériencevécueestle titre
donnéparSimonede Beauvoirau secondvolume
du DeuxièmeSexe,II est malheureusement rendudans la traduction
anglaisepar
"Woman'sLifeToday",qui n'a pas la connotationphénoménologique visée par
l'auteure.

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