Vous êtes sur la page 1sur 4

l’eau d’un fleuve, vous pouvez voir que son écoulement est en permanence

le siège de multiples tourbillons. Au contraire, l’huile qui s’écoule hors d’une


bouteille ne tourbillonne pas du tout.
Étonnamment, la frontière entre ces deux situations est assez mince, et on
peut la percevoir au moyen d’une quantité appelée nombre de Reynolds.
Comme nous allons le voir, la compréhension de la transition entre les deux
comportements fait encore l’objet de recherches pointues [1].

LA TURBULENCE

Quand l’écoulement d’un liquide est le


siège de multiples tourbillons, on dit que cet écoulement est turbulent. Au
contraire si l’écoulement semble se faire de manière bien parallèle, on parle
d’écoulement laminaire.
Les écoulements turbulents se repèrent particulièrement au voisinage
d’obstacles, par exemple les piles d’un pont. La différence entre les deux
situations est schématisée sur la figure ci-contre : en haut l’écoulement
laminaire, en bas l’écoulement turbulent.

Ce qui fait la différence, c’est que dans un écoulement turbulent, les petites


perturbations donnent naissance à des tourbillons. Au contraire dans un
écoulement laminaire, les perturbations se résorbent rapidement et
l’écoulement reprend son cours tranquille.
Comment savoir à l’avance si un écoulement va être le siège de
turbulence ? Cela dépend principalement de la viscosité du liquide, car
celle-ci agit comme un frottement qui va freiner les perturbations et
empêcher les tourbillons d’apparaître. Mais à quel moment la viscosité est-
elle suffisante pour freiner l’apparition des tourbillons turbulents ?

UNE LUTTE ENTRE VISCOSITÉ ET INERTIE


Pour savoir si la viscosité est assez forte pour freiner les tourbillons, il faut
la comparer à l’inertie de l’écoulement. La viscosité tend à faire disparaître
les tourbillons, alors que l’inertie les propage. Pour comprendre cet
affrontement entre viscosité et inertie, prenons l’analogie avec un skieur (au
lycée, en méca, il y a tout le temps des skieurs).

Vous êtes un skieur et vous arrivez


en bas d’une pente, à un endroit où la piste devient plate. Quelle distance
allez-vous parcourir sur le plat grâce à votre élan ? Évidemment, ça dépend
: d’une part de la vitesse que vous avez acquise, et d’autre part de l’intensité
des frottements qui vont vous freiner. Il s’agit d’une lutte entre votre inertie
accumulée et les frottements de la neige.
Pour quantifier votre inertie, on peut regarder votre énergie cinétique, qui
vaut comme vous le savez  . Pour les frottements, on peut les
exprimer sous la forme d’une force proportionnelle à votre vitesse, par
exemple   où   est un coefficient de frottement.

Si vous faite le rapport des deux, vous obtenez  , qui est une quantité
qui vous donne en gros la distance que vous allez parcourir grâce à votre
élan. Si vous êtes lourd, rapide et que la neige glisse bien, vous irez plus
loin que si vous êtes léger, lent et que la neige est de la soupe.

LE NOMBRE DE REYNOLDS
Retournons à notre liquide, et appliquons lui un raisonnement analogue au
skieur. Imaginons que le liquide s’écoule à une vitesse moyenne v, dans un
tube de diamètre D. Si   est la masse volumique du fluide, l’énergie
cinétique du fluide est en gros proportionnelle à  .

Pour la viscosité, elle fonctionne presque comme les frottements du skieur.


Pour faire simple, on peut dire que la viscosité est ce qui fait que le liquide a
tendance à coller à la paroi du tube. Les forces de viscosité sont d’autant
plus importantes que la viscosité   du liquide est élevée, que sa vitesse v
est importante, et que le diamètre   du tube est petit. Au final, l’énergie
dissipée par les forces de viscosité est proportionnelle à la quantité 
Pour calculer le ratio inertie/frottement dans le liquide, on fait le rapport des
deux formules que je viens de détailler, et on obtient cette quantité appelée
le nombre de Reynolds de l’écoulement
Ce nombre va nous permettre de détecter l’apparition de la turbulence :
plus il est élevé, plus l’inertie est importante et la viscosité faible, et plus les
tourbillons pourront se développer.

QUELQUES VALEURS DU NOMBRE DE REYNOLDS


Il faut faire deux observations importantes sur le nombre de Reynolds. La
première est qu’il n’a pas d’unité. C’est en effet le rapport de deux quantités
qui sont des énergies volumiques, et le résultat est donc un nombre sans
dimension.

La deuxième observation est qu’il ne


dépend pas uniquement du liquide que l’on considère : il n’y a pas de sens
à parler du nombre de Reynolds « de l’eau », puisque cela dépend des
caractéristiques de l’écoulement (vitesse et diamètre du tube).
Reprenons les deux situations dont je parlais au départ : l’écoulement d’un
fleuve et de l’huile d’une bouteille. Il ne s’agit pas vraiment d’écoulements
dans un tube, mais on va faire comme si.

Le tableau ci-contre montre le calcul du nombre de Reynolds dans les deux


situations. Vous pouvez constater qu’il est 100 millions de fois plus élevé dans
le fleuve que dans la bouteille d’huile !
Pas étonnant que les tourbillons aient bien plus de chance de se
développer dans le fleuve que dans la bouteille d’huile !

UNE TRANSITION BRUTALE


Bien que le nombre de Reynolds puisse varier de manière énorme d’un
écoulement à l’autre, la frontière est entre l’écoulement laminaire et
l’écoulement turbulent est en fait assez mince. On estime qu’un écoulement
devient turbulent pour un nombre de Reynolds supérieur à 2000.
Ce nombre de Reynolds critique correspond en gros au moment où les
forces visqueuses ne sont plus suffisamment fortes pour résorber les
tourbillons. Comme vous pouvez vous en douter, la compréhension de
cette limite entre turbulent et laminaire est d’une grande importance pour
beaucoup d’applications technologiques, comme en ingénierie des
procédés ou en aéronautique.
UNE DÉTERMINATION PRÉCISE DU NOMBRE DE
REYNOLDS CRITIQUE
La valeur que j’ai donnée pour le nombre de Reynolds critique est en fait
une approximation obtenue expérimentalement. Mais il est assez difficile de
réaliser des écoulements dont la vitesse et la viscosité soient si bien
contrôlés qu’on puisse observer avec précision la transition entre
l’écoulement laminaire et l’écoulement turbulent.

Dans un article récent paru dans Science [1], des chercheurs ont réalisé une
expérience très délicate pour déterminer avec précision ce moment critique
où les perturbations deviennent des tourbillons qui subsistent au lieu de se
résorber.
Pour cela ils ont créé un écoulement d’eau dans un tube de 4mm de
diamètre et 15 mètres de long, à des vitesses autour de 0.5 m/s. Comme
vous pouvez le vérifier, cela correspond justement à un nombre de
Reynolds autour de 2000. Ils ont ensuite fait varier très légèrement la
vitesse, et ont créé artificiellement des petites perturbations.

En observant l’amplification et la décroissance des perturbations, ils ont pu


proposer une valeur précise pour le nombre de Reynolds critique, séparant
le cas laminaire du cas turbulent : 2040. Ils sont même allés plus loin en
étudiant précisément la manière dont les perturbations se développent, se
propagent, voire se scindent. Les curieux peuvent aller voir l’article !
[1] A. Kavila et al., The Onset of Turbulence in Pipe Flow, Science 333, n°6039,
p.192 (2011)
Billets reliés :
L’étrange viscosité des fluides non-newtoniens
Ce qu’il se passe pour les tous petits nageurs, qui ont un nombre de
Reynolds très bas, traduit chez Dr. Goulu