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Raison présente

L'idée de la «Science Nouvelle» : notes sur la problématique de


G.B. Vico
Paul Giannelloni

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Giannelloni Paul. L'idée de la «Science Nouvelle» : notes sur la problématique de G.B. Vico . In: Raison présente, n°13,
Janvier – Février – Mars 1970. Pourrons-nous gouverner la nature. pp. 57-72;

doi : https://doi.org/10.3406/raipr.1970.1379

https://www.persee.fr/doc/raipr_0033-9075_1970_num_13_1_1379

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L'idée de la "science nouvelle"

NOTES SUR LA PROBLEMATIQUE DE G.B. VICO

par Paul GIANNELLONI

Comment prendre, après trois n'était pas dit ; après lui, la science
siècles (1), et alors que tant de ses était sinon faite, du moins fondée : le
découvertes les plus décisives, ou de principe était donné, les grandes appli¬
redécouvertes faites par d'autres, ont cations indiquées. »
leur place dans les lieux communs de Mais l'exemple de cette solide assu¬
notre culture, l'exacte mesure de ce rance, ne faut-il pas l'aller chercher
que furent, en son temps, la nouveauté dans Vico lui-même, qui n'hésita pas
réelle de Vico, son juste apport scien¬
à donner
savait être à « son
invidioso
œuvre »,ce c'est-à-dire
titre qu'il
tifique ?
de Michelet,
se reconnaître
qui avait
en bien
l'auteur
des raisons
de la à la fois Nouvelle.
Science orgueilleux et digne d'envie :

Science Nouvelle (2), était, de cette


nouveauté et de cette scientificité, assez LE VRAI EST LE FAIT MEME
assuré pour écrire, éloge sans doute Science Nouvelle , l'allusion à Gali¬
encombrant, peut-être excessif : « La
lée est transparente, auquel Vico s'est
méthode suivie par Vico est d'autant
d'ailleurs déjà explicitement référé,
plus importante à observer qu'il n'est,
quelques années auparavant, à propos
nous semble-t-il, aucun inventeur dont
du premier de ses grands ouvrages, le
on puisse moins indiquer les précé¬
De antiquissima Italorum sapientia,
dents. Avant lui, le premier mot
publié en 1710.
Ce texte constitue l'expression la
constances,
du (1)trois
Ce centième
travail,
a été réalisé
qui
anniversaire
esten unjuinpeu
de1968,
lade nais¬
date
cir¬ plus achevée de ce que l'on peut avec
Croce considérer comme la première
sance de Vico (23 juin 1668). forme de la gnoséologie vichienne,
(2) Il convient ici de rappeler qu'un gnoséologie qui « se présente comme
autre penseur, Ibn Khaldoun, s'était lui la critique directe et l'antithèse de la
aussi, plus de trois siècles avant Vico, pro¬
posé l'élaboration d'une « science nouvel¬ pensée cartésienne (3) ». Le contenu
le » ou science historique des sociétés. Voir, de cet anticartésianisme de Vico,
à cet égard, les Extraits de la Muqaddima
publiés par G. Labica et D E. Bencheikh Bari,
(3) 1953.
B. Croce, La Filosofia di G.B. Vico,
(Hachette).
57
ETUDE

Croce l'a analysé en des pages déci¬ Principe longue


sives, et il ne faut peut-être pas pren¬ le De Sapientia,
dre trop à la lettre la déclaration même ouvrage ré
péremptoire et provocante qui ouvre nous avons dit
son essai sur le philosophe napolitain. conclure que le
Dans sa critique de Descartes, in¬ du vrai c'est de
dique Croce, Vico, à l'encontre de la ipsum factum ; et
plupart des adversaires du philosophe quence, que l'idé
français, va droit au cœur de la ques¬ sans parler des au
tion : au critère même établi par ]e être un critère, m
Discours et qui doit donner accès qui la conçoit : c
à la vérité scientifique : le principe de connaître lui-mêm
l'évidence. Que le cogito enferme le pas lui-même, et n
penseur dans sa subjectivité et ne lui même, il ignore
permet pas d'en sortir : c'est là l'es¬ connaissance, ou,
sentiel
à Descartes.
de la critique
Dans l'affirmation
qu'adresse Vico
du même,
acte de la
connaissa
façon

cogito,est
l'être la conscience
certitude de
non
la science.
pensée et
Mais
de La première c
peut et doit tirer
en quoi consiste la vérité scientifique, celle qu'en tiraien
les sceptiques d
puisqu'elle
conscience immédiate
ne réside ? pas
Queldans
est la
le
l'impossibilité d'u
critère de la science, la condition de
pour
seuls l'homme,
domaines ào
sa possibilité ?
La réponse que donne Vico, créateur, celui,
mathématiques qu

traditionnelle
Croce le rappelle
dans la mesure
— est où
en elle
fait
évidence non du
est quasi intrinsèque à la pensée chré¬ tésien mais du p
tienne, sous cette forme : Dieu peut fait
Vico,: mathématica
la conversi
seul avoir pleine science des choses
parce que lui seul en est l'auteur . Mais verum facimus (3)
ce que Croce met bien en lumière,
c'est que Vico « ne se borne pas à UN NOUVEAU D
des affirmations accidentelles, et que, DE LA METHOD
le premier, saisissant la fécondité du
concept exprimé dans cette proposi¬ Ici s'ouvre pou
tion (...) il affirme, contre Descartes, de crise : crise
comme principe gnoséologique uni¬ comme le pense N
versel, que la condition pour connaître théorique. Tant
line chose est de la faire, et que le
vrai est le fait même : verum ipsum
factum (1) ».
nous-mêmes
thématiques
(2)
(3) G.B.
Nous Vico,
démont
parce
la vérit
Oq

(1) ibid.
L'IDEE DE LA « SCIENCE NOUVELLE »

ment et de labeur passées à tenter de dégagé et dont il avait dû comme à


résoudre le problème (laissé sans contrecœur restreindre la fécondité à
réponse véritablement satisfaisante par la seule mathématique ne trouvait-il
Descartes, abordé sans rigueur par pas là le champ de sa plus certaine
efficacité ? Et qui étaient les auteurs
les laexpérimentalistes
de validité et de l'efficace
et parduBacon),
savoir,
de leur propre histoire, sinon les
pour en arriver à ce nœud d'incerti¬ hommes ? Evidence qui lui ouvrait la
tudes, et voir un principe, que l'on voie de sa deuxième grande décou¬
avait cru pourtant fécond et positif, verte,
est certainement
à savoir l'œuvre
que le des
monde
hommes
civil
se retourner contre soi, laissant hors
de son champ, extrêmement restreint, (S.N., Des Principes) et qu'il ne sau¬
d'application, celui des « fictions » rait y avoir « d'histoire plus certaine
mathématiques, d'immenses étendues que lorsque celui qui crée les choses
est en même temps celui qui les
de l'expérience
friche : telle étaità bien
l'étatla de
situation
véritable
de
narre. » (S.N., De la Méthode.)
Vico, au terme de sa longue tâche. Et bien sûr, d'autres sur ce chemin
Situation d'autant plus inconforta¬ l'avaient peut-être déjà précédé :
ble qu'elle l'atteignait non dans quel¬ Hobbes, Leibniz, Marx, pourtant, a
que abstraite méditation, mais dans parfaitement désigné le lieu qui sépare
Vico de ses contemporains ou de ses
la pratique quotidienne
commandaient ses fonctions
mêmeet que
ses
devanciers, quand il écrit, comparant
recherches. ses propres découvertes à celles de
Un travail tout à fait contingent Darwin : « Et ne serait-elle pas (l'his¬
contribua efficacement à le mettre, au toire des formations sociales) plus
moins indirectement, sur la voie de facile à écrire, puisque, comme dit
la découverte. Un de ses élèves, Vico, l'histoire humaine et l'histoire
Adriano Carafa, duc de Traetto, lui naturelle se distinguent en ceci, que
avait demandé d'écrire une biographie nous avons fait l'une et que nous
de son aïeul, le Maréchal Antonio n'avons pas fait l'autre ? (2)
Carafa — ce qui le conduisit à lire Cette histoire du monde civil, Vico
Grotius, dont il fit, après Platon, avec — et c'est là encore sa profonde
Tacite (qu'il se mit à relire, avec nouveauté
les fondements
— ne va
dans
pas l'universalité
en chercher
Bacon, qui ne l'avait jamais quitté,
le quatrième et le dernier de ses abstraite de la raison, comme il re¬
« auteurs ». « Dans le fait, note prochera de l'avoir fait à ses devan¬
encore Benedetto Croce, de se pen¬ ciers, Grotius y compris et les
cher sur les faits de l'histoire, Vico théoriciens du Droit Naturel, ou à
avait l'impression de s'approprier la philosophie rationaliste, mais dans
mieux quelque chose qui déjà lui l'étude comparative des lois uniformes
appartenait, de rentrer dans son pro¬ qui président à la formation des so¬
ciétés.
pre bien W. » Car le principe qu'il
avait quelques années auparavant Le reproche fondamental que Vico

(1) B. Croce, op. cit. (1) K. Marx, Le Capital, I, 2.


59
ETUDE

adresse aux théoriciens du Droit lois, au dehors les


naturel, c'est finalement d'avoir pris le de paix, les contra
résultat pour son processus de pro¬ voyages et les écha
«Ce même pri
duction,
à l'aube endetransportant
l'humanité par
cette
la pensée
raison
que nous avons ma
losophes soucieux
qui esttransformation
lente en fait l'aboutissement
intellectuelle
d'une
et
raisons avec l'autor
sociale. La théorie du Contrat Social que de philologues
que Vico va réfuter, témoigne à ses leur autorité sur le
yeux de la même erreur, puisqu'elle sophes.
présuppose l'existence de ce que pré¬ Si cet accord s'é
cisément elle se propose de démon¬ et les autres eussen
trer : la société. Mais Vico s'oppose
républiques
dans la méditation
et nou
ici sur un autre point, qui est insé¬
parable du premier, à ses devanciers : (S.N., Des Elémen
ne se préoccupant pas des « résul¬
tats », mais du processus de leur LE DOUBLE OBJ
production, il ne va pas chercher des DE LA SCIENCE
essences mais des lois, et des lois qui
ne soient pas seulement applicables à Voici donc Vic
telle ou telle société particulière, deux principes t
« mais au genre humain tout entier ». rigoureusement lié
Cette découverte des lois de la for¬ le vrai c'est ce

mation des sociétés, elle sera rendue ipsum factum


monde civil éta
;
possible par la mise en place d'un
l'œuvre des hom
« nouvel art critique » fondé sur
vent en conséquen
l'union de deux disciplines jusqu'alors
objet d'un savoir
distinctes, la philosophie et la philo¬
« certain », mais
logie :
scientifique. Fort
« La philosophie prend comme mise en rapport
objet de sa contemplation la raison avec ces principes
qui est la source de la science du vrai ;
incontestable
lologie. Principe
nou
la
servation
philologie
Yautorité
choisit comme
du libre-arbitre
sujet d'ob¬
soulignait Croce,
humain ; d'où vient la conscience que
nous avons du certain. qu'ils marquaient
éclatante de l'histo

« Ce principe, dans sa seconde par¬ longtemps dans u


tie donne le nom de philologues à tous et « dans l'humili
les grammairiens, les historiens, les vanité, du moralis
critiques qui ont étudié tout ce qui étrangères (1) », e
concerne la connaissance des langues ils affirmaient la
et des actions chez les peuples ; ce
sont, au dedans, les coutumes et les (1) B. Croce, op.
L'IDEE DE LA « SCIENCE NOUVELLE »

praxis là précisément où l'on pensait roulent tous les événements de leur


le moins la trouver : le domaine de la histoire, dans leur naissance, leur pro¬
connaissance, affirmation par laquelle grès, leur établissement, leur déca¬
l'intellectualisme abstrait des carté¬ dence et leur fin. Cette histoire, elles
siens était rendu à ce qu'il était, une s'y conformeraient, quand bien même
abstraction. (ce qui n'est point) des mondes infinis
naîtraient les uns après les autres. »
Reste à poser à la Science Nouvelle
(S.N., Conclusion.)
la question fondamentale, qui est la
Il faut avouer que cela est peu (ou
question de son objet. Question en
trop) clair. Encore Vico s'en tiendrait-
apparence sans difficulté. Vico n'y
il à cette unique définition, à quelques
a-t-il pas
sieurs endroits
lui-même
de sonrépondu
œuvre ?enIl plu¬
faut variantes près. Mais il n'est pas un
se méfier de cette évidence. D'abord chapitre, une section, un paragraphe
où l'objet de Science Nouvelle ne soit
parce que les définitions données par
Vico sont loin d'avoir la belle trans¬ désigné sous un nouveau nom. Ou
s'agirait-il chaque fois d'un nouvel
parence qu'une lecture littérale vou¬
objet ? Trancher ici n'est pas facile,
drait pouvoir lui attribuer ; ensuite
chacun des différents aspects sous
parce
ment l'une
qu'elles
de l'autre
diffèrent
selontrèsles sensible¬
endroits lesquels la Science Nouvelle nous est
présentée semblant faire signe vers
de l'œuvre. C'est ainsi que Vico, dans
un centre jamais nommé, espace en
les dernières pages de la Science Nou¬
apparence aveugle, autour duquel la
velle, celles précisément où il reven¬
vision paraît s'organiser.
dique pour son œuvre son titre « invi-
Croce, en dépit de son idéalisme,
dioso », affirme, indiquant ce qui le
s'est approché au plus près du cœur
sépare de ses prédécesseurs les moins
du problème, quand il faisait remar¬
contestés, avoir réussi à rendre intel¬
quer les difficultés soulevées par cette
ligible l'histoire, « et point cette his¬
simple phrase de Vico, ridurre la filo-
toire particulière, limitée dans le
logia a scienza (1). Et ce n'est pas, de
temps, ramenée aux seules lois et aux
son point de vue, sans raison, qu'il
seuls actes des Romains et des Grecs
peut, après avoir traduit cette formule
(...) ». Nous croyons ici être au fait :
par cette autre, qui n'est pas for¬
c'est bien de l'histoire universelle qu'il cément infidèle à l'esprit, sinon à la
s'agirait, cette histoire universelle lettre, de certaines pages de la Science
qu'en un autre lieu de l'œuvre Vico Nouvelle, ridurre la storia a filoso-
déclare s'être fixé pour objet. Donc fia (2), prétendre qu'à parler rigoureu¬
non point cette histoire particulière, sement cette réduction n'est pas possi¬
mais, ajoute
moins assurésVico
— «—l'histoire
et nous idéale
voilà ble. Non que nous soyons en présence
de deux manières hétérogènes. Tout au
des lois éternelles qui tient à l'identité contraire : parce que histoire est déjà
en tous lieux et en tous temps de intrinsèquement philosophie. Vico
la nature humaine, histoire qui cons¬
titue comme le thème que suivent
toutes les nations et sur lequel s'en¬ (1) Ramener
(2) Convertir l'histoire
la philosophie
à la philosophie.
en science.

61
ETUDE

n'aurait donc fait — et c'est là une première, qui se


des interprétations possibles de son rer l'intelligibilité
toricisme.
œuvre aux yeux de Croce — que
rendre à l'histoire ce qui lui appar¬ Une chose no
tenait et que les érudits niaient ou
devoir crocienne
tation être reten
ignoraient : son statut de savoir absolu
et vrai ; et à la philosophie le lieu le
distinction.
dans la Science
L'obje
plus certain de sa fécondité.
Mais il est une autre interprétation, et nous devons l'é
qu'indique Croce et dont il reconnaît cité, qui est à la
qu'elle s'autorise légitimement de ce tinction : l'histo
que Vico le plus souvent entendait temporelle, de «
par cette réduction qu'il se proposait dans leur naissan
comme tâche. Interprétation sur la¬ établissement, leu
quelle lesde constantes
l'auteur la Scienceréférences
Nouvelle de
à disparition », d'u
« l'histoire des sci
Bacon et au titre d'un de ses ouvrages ont créées, scie
Cogitata et Visa jette assez de clarté : besoins et de leur
subtilité de la r
que ce « que
c'était la construction
cette réduction
d'une exigeait,
histoire
ensuite perfection
typique des sociétés humaines (cogi -
tare), à retrouver ensuite dans les faits LE COURS DES
{videre)... D'une science qui fût à la DANS LE TEMP
fois philosophie de l'humanité et his¬
toire universelle des nations », mais Prise dans sa
au profit dernier de cette histoire et la Science Nouve
de sa positivité. Et si les préférences la succession dan

de Croceforce
tation, vont lui
à la est
première
néanmoins
interpré¬
de férentes
sité et la formatio
rationali

constater que Vico ne donna jamais Nous ne penson


dans son œuvre les moyens théoriques voulu dire autre
de penser clairement la nature de cette mait avoir pris p
réduction qu'il affirmait, autorisant idéale, éternelle,
par là cette double interprétation, évoluent dans le
inverse, mais s'appuyant, dans l'un tions de leur na
et l'autre cas, sur une même identifi¬ rition », et que
cation (quand Vico dit réduction) : d'histoire éterne
celle de la philosophie et de l'histoire celle de Providen
(lorsque Vico parle de philologie et ouvrage comme
de science) — soit que la première raisonnée
certes la formul
de la
dût s'effacer devant la seconde, pro¬
mue au rang de savoir positif, donc peut-être le resta
« vrai » ; soit que la seconde ne fût
même. deIl quoi
sence n'empn
plus que le contenu concret de la
L'IDEE DE LA « SCIENCE NOUVELLE

Nouvelle c'est plutôt la loi immanente qu'il apporte, principes qui, écrit-il,
mais rationnelle du « cours des nations comme ceux de toute science doivent
dans le temps » que ce modèle idéal être « nécessaires et éternels ».
ou idéel, où la référence à Platon, Plus délicate est l'interprétation de
pour être
moins formelle.
certaine,Vico
n'en d'ailleurs
demeure pasne la notion de Providence en ce sens
qu'elle s'inscrit dans une probléma¬
s'étend pas plus sur les rapports de tique religieuse plus prégnante que la
l'histoire effective et de l'histoire éter¬
problématique platonicienne, dont il
nelle, qu'il ne s'étend sur une autre faut dire par ailleurs qu'elle n'avait
distinction, qu'il introduit, entre Pro¬ pas la signification qu'aujourd'hui nous
vidence délaissant
culière, générale etlaProvidence
seconde aussitôt
parti¬ lui prêtons et qu'il fallait l'entendre
en rapport avec la pensée de Galilée
après avoir témoigné de sa foi en son et des Expérimentalistes.
existence pour ne plus s'occuper que
Nicolini nous a tracé, des circons¬
de la première.
tances qui ont entouré la naissance
Mais qu'entendait-il au juste par
de la Science Nouvelle un tableau qui
idéal, ou éternel ? Il semble que le
peut nous aider à déterminer le sens
simple examen des textes où le philo¬
sophe emploie ces termes doive nous exact
de Providence.
qu'il faut donner au concept
permettre de répondre, sans aller cher¬
cher plus loin. Le terme idéal revient Que les hypothèses que Vico se pro¬
rarement sous sa plume et toujours posait d'avancer concernant les ori¬
accolé à éternel, qu'il ne fait que gines « petites et obscures » des choses
redoubler, sans qu'il soit vraiment humaines
tifs livrés (hommes
à leurs bestiaux
seuls besoins
et primi¬
et
précisé
nous rencontrons
ce qu'il luirelativement
ajoute. Par souvent
contre,
désirs, union libres, inceste), hypothè¬
le mot : éternel. Mais il a toujours le ses qu'il avait vues formulées explici¬
même sens précis que lui octroie sa tement dans Lucrèce, implicitement
mise en rapport systématique avec un dans Bacon ou
contradiction avouée
Grotius,
avec fussent
les ensei¬
en
autre son
donne concept,
nom celui-là
à l'œuvremême
et reven¬
qui gnements de l'Eglise, cela est certain.
dique pour elle son titre : science. Les critiques catholiques qui se pen¬
Que l'on reprenne simplement le texte chèrent, plus tard, sur son œuvre, ne
s'y sont pas trompés, tel ce Finetti,
où Vico à pour
allusion cette la« histoire
premièreéternelle
fois fait»
dominicain, qui démontra, textes en
— c'est pour la mettre sous la pro¬ mains,la que
dans Science
les affirmations
Nouvelle étaient
contenues
déci¬
tection d'une citation d'Aristote qui
dément incompatibles avec la foi
affirme« de toute
être universalibus
science qu'elle
et aeter-
doit
catholique. Ce qui eût sans doute
nis ». affecté Vico, qui ne savait peut-être
Vico n'emploiera pas d'autres pas combien peu orthodoxes étaient
termes lorsqu'il parlera des principes ses croyances. Quoi qu'il en soit,
croyant
de professer
ou pas,
à Naples,
il eût étéenassez
ces difficile
temps,
(1) Des choses universelles et éternelles.
63
ETUDE

des opinions aussi peu convenues que Providence, car


celles qu'avançait La Science Nou¬ histoire des for
velle. D'autant plus, comme le montre Providence a ac
Nicolini, que la politique du Royaume cité du genre hu
de Naples, fortement opposée à la de discernement
curie romaine jusqu'en 1719, était les hommes et so
devenue, dans les dix années suivantes, leurs projets » (
non seulement favorable à la papauté, Nous sommes
mais encore quasiment théocratique. cœur même de
àProvidence
la place qu'oc
dans
LES DEUX PROVIDENCES
Science Nouvelle.
Ainsi Vico, pour prévenir toute cri¬
toute assez peu,
tique, va-t-il prendre le soin de se si Vico croyait ef
placer dans la tradition la plus ortho¬
vidence telle qu'e
doxe, celle qui de saint Augustin à
l'orthodoxie de la
Bossuet
est entreaffirme
les mains
que l'histoire
de la Providence
humaine dont il héritait.
est d'importance,
divine. Mais il va dans le même temps,
plus près la natur
distinguer deux sortes, bien différen¬
le recours théor
ciées, de Providences : une Providence
Providence perm
particulière, surnaturelle et transcen¬
sont de deux or
dante, pur article de foi, et une Pro¬ sur la rationalit
vidence générale , à l'œuvre dans
autres sur sa « g
l'histoire, immanente à la nature et à
Que l'histoire
ses lois, sous le couvert de laquelle il
une exigence fon
va
de introduire
sa théorie ledeconcept
l'histoire
fondamental
, celui de se propose d'en
rationalité. Ainsi va-t-il se démarquer tâche la plus urg
des philosophes qui l'ont précédé. l'histoire
combattre se
l'idée,
fait
C'est parce que ces derniers ont jus¬
qu'à présent, dans l'examen des choses hommes, qu'elle
naturelles ou civiles, attribué « les du Providence
La Hasard ou vd
causes qu'ils ignorent à la volonté de
est à la fois, co
Dieu sans considérer les moyens que
cette volonté met en œuvre » (S.N., intelligence, libe
I, 2, Des Eléments) qu'aucune science
toire.
caractères
l'ont « Pensée,
faite qui
avec
sep
C'est
digne lade découverte
ce nom n'a
de la
étéloipossible.
de ces

moyens que Vico se donne pour tâche. ment la


dans destin
liberté
par
Ainsi entendue, la Science Nouvelle
hasard, parce que
peut donc légitimement se présenter
comme « une démonstration, pour et la continuité. »
ainsi dire, du fait historique de la La conception
L'IDEE DE LA « SCIENCE NOUVELLE »

donc avec Vico, « véritablement objec¬ une structure ; il possède des centres
tive, affranchie de l'arbitre divin, mais
concrets
horizon auxquels
local de sefaits
rapporte
et d'institu¬
tout un
aussi de l'empire des causes sans poids
et des explications anecdotiques ; et tions ». Ce seront, chez Montes¬
ainsi elle acquiert conscience pleine quieu les Etats ; chez Vico, ces « for¬
de sa fin intrinsèque, qui est de com¬ mes d'ordredans
déterminer » qu'il
le fluxvamouvant
essayer des
de
prendre la raison des faits, la logique
événements de l'histoire.
des événements,
tion rationnelle de
d'être
la rationalité
la reconstitu¬
du
Le reste est plus connu, qui
fait (1). » concerne la division du cours de l'his¬
Reste l'autre point, qui est celui de
toire en trois âges : l'âge des dieux,
la généralité. Les hommes font leur
propre histoire, cela est assuré. Mais l'âge desles héros,
Toutes manifestations
l'âge des dehommes.
la vie
en même temps, « le déroulement des sociale se conforment à ces trois types,
choses humaines apparaît bien souvent
d'où trois espèces de nature, de cou¬
éloigné ou même complètement opposé
tumes, de langues, d'écritures, de droits
aux fins particulières des individus,
et de gouvernements. Et certes on a pu
qui cependant concourent tous à sa
relever ce qu'il y avait d'artificiel dans
détermination ». (S.N., I, 2, Des élé¬
cette division, montrer surtout qu'elle
ments.)
tient en fait toute sa rigueur de ce
Ce caractère de « généralité » (on
qu'elle dit, au fond, à différents
a parfois commis le mot de surindivi¬ niveaux, chaque fois la même chose.
dualité) de l'histoire est une des
convictions théoriques les plus ancrées Rigueur ou redoublement, tout cela,
de Vico. Mais n'est-on pas en droit de toutes façons, reste formel. Et il
ici de se demander si le Destin, qui semble bien que nous soyons en réa¬
avait été renvoyé, au même titre et lité plus près d'une typologie abstraite,
en même temps que le Hasard, de permettant d'atteindre des essences ou
l'histoire, n'est pas revenu par une des modèles, comme cela se voit chez
autre porte. Il convient, avant de Spinoza ou chez Hobbes, que d'une
trancher, de bien examiner les textes, science positive des sociétés. Mais il
nombreux, de la Science Nouvelle faut aller plus loin et voir le contenu
où Vico oppose la Providence et sa historique concret que ces formes,
généralité aux individus particuliers. qu'il s'agisse de l'ordre providentiel
Ce qui y apparaît, c'est que, comme ou des trois âges, permettent de pen¬
le verra aussi plus tard Montesquieu, ser. Un passage de la Science Nou¬
et que montre Althusser (2\ l'histoire velle peut permettre de se faire une
n'est pas un espace infini où sont idée plus claire — plus conforme en
tout cas à cette passion du concret
jetées sans
brables de laordre
fantaisie
les œuvres
ou des innom¬
désirs qui fut toujours la marque distinctive
particuliers, mais que cet espace « a de Vico — du problème qui tient au
rapport forme
comme de l'ordre
et de son
providentiel
contenu réel
saisi:
(1)
(2) B.
L. Croce,
Althusser,
op. cit.
Montesquieu, P.U.F. « Il est vrai — écrit Vico dans une

65
ETUDE

des pages les plus décisives de l'œuvre, torique, surtou


qui est comme sa conclusion — que « éloignés », la
les hommes ont fait par eux-mêmes les hommes, et
l'univers des nations (...) mais ce ment, qui les
monde, sans aucun doute, est issu Vico le note, l
d'un esprit souvent changeant, parfois vent être confo
résolument contraire et toujours supé¬ gouvernés. Au
rieur aux fins particulières que les mier âge corr
hommes se sont assignées. Ces fins marque le pas
étroites, il en a fait des moyens de l'historique ; au
servir à des fins plus larges, il les a
cratique laYautor
humain liber
toujours employées à la conservation
du genre humain sur la terre. » Mais penser
(S.N. V, 1.) Ce à quoi la Providence formes dans q
a pour mission de veiller, c'est à la rique est donn
penser la loi d
conservation
il est d'autresdu
textes
genreoùhumain.
la nature
Mais
de
loi est donnée
ce qui, ici entendu par conservation, la nature du g
est précisée. Dans ce Dirritto Univer¬ des gouvernés q
sale, par exemple, qui est véritable¬ sage, le conflit,
ment la première ébauche de la entre pudeur, a
Science
mal veutNouvelle
la conservation
; de même
de que
son l'ani¬
être,
HISTOIRE
de même à chaque nouvelle occasion ET LUTTE DE
des nécessités humaines les hommes
déploient leur activité dans le sens de Mais, Badalo
notions de pu
leur nature,
premièred'abord
fin : vouloir
par la conserva¬
conserver
liberté,
les véritables
ne doivef
tion de la cité, ensuite par la conser¬
vation des nations, enfin par la conser¬ l'histoire. Plutôt
vation du genre humain tout entier (1). derrière
très réelslesquel
et trè
cette
Ce conservation
qu'il faut icidevient
noter, dans
c'est son
que
pudeur se dessi
principe toujours moins « naturelle », tion d'un état
s'inscrivant de plus en plus dans taire ; derrière
l'ordre, bien « humain », des rapports tions des classes
historiques concrets. Ces formes de de la plèbe
session des terr
à q
rapports que sont les âges portent,
chacune, en elles leur mesure propre : n'ont pas la p
équilibre, stable
différents niveauxou de
instable,
l'existence
entre his-
les voulant refaire
l'administration

Bari,
(1) 1946.
G.B. Vico, Il Diritto Universale, Vico,
(2) Milano,
N. Badalon
196
L'IDEE DE LA « SCIENCE NOUVELLE »

sation des lois, non du point de vue la renvoie à une dialectique politico-
de l'affirmation de la liberté, mais de sociale.
celui des forces réelles que cette Mais il faut relever cependant
liberté impose, on découvre combien combien dans l'affrontement entre
l'autorité est un fait strictement lié nobles et plébéiens, la terminologie de
0 mais l'étymologie déjà nous l'ensei¬
l'opposition
telle, sous une
se présente,
forme « enméta-histo-
tant que
gnait) à la propriété. A un gouver¬
nement de la famille, correspond un rique », à toutes les époques et quelles
certain
tion de type
l'aristocratie
de propriété.
étaitLaconstituée
domina¬ que soient les circonstances, les nobles
se déclarent pour la conservation de
par la propriété
bonitaires. Dans primitive
cet état des
de terres
lutte la tutelle tandis que la plèbe manifeste
toujours un désir de nouveauté. C'est
continuelle qui marqua les débuts de cependant seulement (et l'histoire ici
l'humanité, les faibles, las de se faire
voler les vivres accumulés, et menacés reprend
tions auront
ses droits),
mûri danslorsque
un sens
les condi¬
déter¬
de mort par les violents, ces loups miné que l'on aura de fait des trans¬
pour l'homme, se réfugient auprès des formations concrètes dans la vie poli¬
nobles, reçoivent des champs à cul¬ tique et dans la constitution des états.
tiver, et tout en vivant des fruits de La situation méta-historique permet
leur travail, leur font allégeance en
seulement de prévoir comment se pro-.
remerciement
clients doiventdesauxbénéfices
nobles reçus.
travailLes
et duisent en général les changements
politiques et sociaux en relation avec
respect. Les nobles maintiennent la certaines constantes . C'est une cons¬
terre, les
unions et auspices,
les autels.la Au
« gens
contact
», les
de tante par exemple que les plébéiens,
unis par une même cause, osent
leurs « famuli », ou clientèles, ces
« conspirer pour la liberté », et c'est
Pères s'arrogent des honneurs divins,
la crainte qui pousse les patriciens à
se pensent d'extraction divine et dif¬
concentrer entre les mains de quelques
férents, par l'origine, du vulgaire. Il
familles patrimoine et autorité, et à
se profile ainsi deux ordres, un sacré
se constituer en ordres organisés, pour
et un profane, un des puissants, l'autre
résister à l'opposition de la plèbe. La
des faibles ; l'un des dignes, parce que
« conspiration » pour un renouveau
maîtres, l'autre des serfs ; l'un qui
d'une part, la concession par crainte,
commande, l'autre qui obéit ; en bref
de l'autre, sont les constantes du mou¬
prend naissance la division entre
optimales, qui défendent le principe vement historique. Personne dans l'his¬
du pro status tutela et plebs, qui res toire ne peut jouer un rôle ni, dans
novas molitur (1). La première formule l'ensemble,
n'aient été mûries
avoir sur
des levolontés
terrain des
qui
de l'opposition entre pudeur et liberté,
comme le remarque encore Badaloni, nécessités. Si dans des occasions dé¬
est grosse à présent d'un contenu qui terminées les nobles ont réussi à
distraire la plèbe de la révolte, cela
n'a pu être qu'en lui offrant et en
tutelle
(1) Le», «principe
qui agitededes« choses
conservation
nouvelles
de la
».
négociant avec elle des conditions plus
67
ETUDE

favorables : par exemple que les serfs textes, à trave


cultivent la terre à leur compte et cision des ter
paient aux nobles, en échange de ce ambiguïté. Deu
bénéfice, un quelconque tribut. Mais suffiront, où V
mise à part cette solution particulière, cette fois, que
il reste néanmoins ce fait, que le cri¬ de l'axiome q
tère méthodologique général de cha¬ commence à l
que tournant historique est donné par son objet, don
le rapport entre utilité et liberté, et les hommes,
l'utilité correspond, en fait, dans la commencé à hu
réalité concrète de l'histoire, aux quand les phi
formes selon lesquelles se présentent à discuter » d
les rapports de propriété. Dans sa I, 4, De la Mé
forme la plus manifeste le cours de Vico, advint p
l'histoire est donc le rapport dialec¬ — que la phil
tique de deux forces sociales opposées.
essentiellement
véritablement
Ainsi, selon la profonde observation
de Croce, « la substance de l'histoire idées » (ibid.)
(de ces temps ) fut placée dans la lutte principes conc
économique et juridique du patriciat idées que les
et de la plèbe (...) Et la lutte des « j'entends pa
classes, sur laquelle Vico le premier telle philosoph
avait jeté une lumière crue, fut accueil¬ logie du genr
lie comme critère d'une large appli¬ intelligible à t
cation à l'histoire de tous les temps éternelle (. . .).
et pour l'intelligence des transforma¬ est ainsi comm
tions sociales les plus décisives (1) ». déroulement d
res particulière
LA QUESTION DU SAVOIR qu'il développ
mes : « Telle
Mais une telle conception des
permettre de d
formes de l'existence historique, des
peuples et des
étapes empruntées par « le cours des
nations dans le temps », et les prin¬ ont
à montrer
créées ;com
ca
cipes méthodologiques mêmes dégagés nées des néces
pour rendre cette histoire intelligible,
peuples et com
l'union de la philosophie et de la phi¬
réflexion hum
d'un
lologie,
mode
impliquaient
radicalement
la nouveau
constitution
de perfectionnées.
C'est bien a
penser l'histoire elle-même du savoir,
de sa production. Ce qui fut bien le une histoire
avons ici affaid
second objet assigné à la Science Nou¬
la part de ce
velle, comme cela apparaît en maints
(1) B. Croce, op. cit. (2) G.B. Vico
L'IDEE DE LA « SCIENCE NOUVELLE »

Nouvelle, appartient à la science his¬ de recherches que Croce distinguait


torique et à la philosophie, ou histoire dans l'œuvre de Vico, une science de
des idées, a bien vu ce point cepen¬ l'histoire
mais entretient
et une avec
science
ellesdesunsociétés,
double
Première
dant, qui Science
fait remarquer
Nouvelle que
est domi¬
si la
rapport, inverse de connaissance (his¬
née par le concept de Providence toire du savoir — histoire des formes
sociales) et de production (histoire —
entendu
tion, assumant
comme comme
principe tel
de la
conserva¬
valeur
pensée).
nante nouveauté.
Ce qui est d'une assez éton¬
d'une force, d'une volonté précédant
Et que la « théorie de la connais¬
la raison,
les animauxsemblable
à la recherche
à celle quidepousse
leur
sance » ne puisse être une théorie des
utilité, le développement ultérieur de conditions intemporelles, formelles, de
la pensée de Vico est tout occupé à la connaissance, une théorie du cogito,
reconstruire le concept de vérité en n'est-ce pas le sens de l'opposition
vichienne à Descartes ; ni une théorie
rapport
de notreavec
nature.
cette La
radicale
mesure
économie
de la
des formes a priori de l'esprit humain,
vérité ne s'atteint pas à travers une indépendamment de leur génèse his¬
élaboration interne des idées, mais en torique, le sens de sa critique anticipée
montrant au contraire que chaque des kantiens ? Enfin dans le projet
création particulière de l'esprit rend d'élaborer l'histoire des sciences que
possible et favorise la conservation les
comment
peuplescesontsciences
créées, en
sont« montrant
nées des
de notre
faut entendre
être. les
C'estdeux
en ce
Axiomes
sens qu'il
ou
nécessités et des besoins de ces peu¬
Dignités fondamentales qui éclairent ples » (S.N., I, 1) ne peut-on pas sans
la signification de la vérité, la pre¬ tirer à soi
d'édifier unele théorie
texte, lire
des laconditions
volonté
mière, que « la nature d'une chose
n'est rien d'autre que sa naissance en réelles du processus de production des
certains temps et dans certaines cir¬ connaissances,radical
changement ce qui
dansimplique
la manière
un
constances données » ; la seconde, que
de poser la question traditionnelle de
l'ordre
« l'ordre
desdeschoses
idées ».doit
Laprocéder
vérité neselon
doit la théorie de la connaissance , s'inter-
pas donc être cherchée, comme font rogeant plutôt sur le mécanisme de la
les cartésiens, dans un ordre interne production du savoir, que sur ses
des idées, mais dans la production garanties, comme les philosophies, que
matérielle même d'un savoir en rap¬ Vico critique, le faisaient (1). Question
port avec les besoins et les nécessités.

La philosophie à l'œuvre dans la


Science Nouvelle n'est donc pas,
comme Croce le pensait, une philo¬ lu (1)
article,
décembre
des
point
par
deux
cher
reviennent
bien
Philosophiques
Vico)
fronts
que
Un
dedans
longtemps
article
vue.
1968,
écrit-il,
laà: lecivilisation
d'une
la«consacré
numéro
dudevra
après
L'encyclopédie
métaphysique
nous
part,
professeur
ladonc
spécial
confirme
et
àelle
rédaction
Vico,
lase
devra
En
culture
de
battre
zo
des
entendue
(projetée
dans
juillet-
de
empê¬
Paci,
Etu¬
sur
cet
ne
ce
sophie de l'Esprit, ni de l'Histoire,
mais une théorie scientifique de la
production du savoir, théorie qui ne
se sépare point des deux autres ordres
69
ETUDE

nouvelle que Vico saura poser, en mais expresséme


choisissant comme lieu de sa méthode et place, rigour
cet espace qui appartient à la fois à la projet. Lorsque
philosophie et à l'histoire (1), mais œuvre le titre am
dans la distinction, et où l'une est Science Nouvelle
rendue « certaine » par l'autre, l'autre sa part façon de
par la première rendue « vraie ». Ainsi
phore
le dit sans
en cons
main
entendue la théorie des rapports mé¬
thodologiques et théoriques entre la œuvre, ne cesse
philosophie et l'histoire, font bien de son Autobiograp
Vico, comme Marx déjà le savait, breuse Correspo
l'ancêtre le plus assuré de notre mo¬
dernité.
On est cepen
demander si Vic
CONCLUSION plutôt énoncé le p
qu'il ne l'a effec
Parvenus à ce point, où il faut
conclure, au terme d'un travail dont Disons d'abo
nous éprouvons très précisément tou¬ « positifs » de
tes les insuffisances, toutes les incer¬ philologue, ne s
titudes, une question nous requiert, daigner. Son vra
qui a sa gravité : ne risque-t-on pas, ailleurs : nous le
n'est-il pas légitime de penser, que rique, comme n
la part est ici trop belle, qui a été le montrer.
de cacher les
Et in
i
faite à Vico et que la Science Nouvelle
a été trop évidemment tirée dans le qui sont certaine
sens d'une pleine et claire lisibilité qui d'ailleurs, çà ou
n'était pas exactement celle du texte ? sans complaisanc
Nous ne croyons pas que cet éven¬ souligner. Il est
tuel reproche soit justifié. Car tout écrit, que l'app
ce qui a été dit au fil des pages qui
Vico,savoir,
son pour est
enc
précèdent
seulement est
à titre
dans
de Vico,
réflexion
et non
anecdo-
pas
présente de gra
tique, ou d'intuition fragmentaire, en tout cas, d'ê
ses besoins théor
elle
sciences
commedevraet
violence
empêcher
les artset neque
barbarie
deviennent
la civilisation,
; de desl'autre,
abs¬
les tionnels.
connaissances
Il est ac
a

tractions catégorielles, qu'elles n'oublient domaines que V


leur fondement reposant sur les opérations
l'histoire, de la l
présentes, passées et futures, et par consé¬
quent historiques, du sujet humain. » témologie,et se
enrichies affin
so
(1) Rapport circulaire, puisque la phi¬
losophie.
des connaissances
étant l'histoire
relève àdece latitre
production
de l'his¬ une partie de se
tiques ou théori
toire, et l'histoire étant connaissance, scien¬
ce, appartient à cette histoire de la scienti- nier
surtout
domaine
qu'en ce
la
ficité que doit être la philosophie.
L'IDEE DE LA « SCIENCE NOUVELLE »

grande qui sépare les concepts que déployée ». Mais on a aussi soutenu
Vico emploie du contenu qu'il les que cette vision optimiste cédait à la
charge de véhiculer et que ces fin à la désespérante théorie cyclique.
concepts sont souvent marqués par la Et il faut bien ici dire quelques mots
problématique même qu'ils devraient de cette théorie des « ricorsi », qui
dénoncer : cela apparaît clairement en est ce qu'il y a de plus connu dans
ce qui concerne son utilisation souvent Vico et de plus contradictoirement
incertaine du concept de Providence,
interprété.
recours à laNotons
théorie d'abord
des « ricorsi
que ce»
de science, ou de rationalité.
On l'a aussi affirmé : lorsque Vico était pour Vico le seul moyen théori¬
combat les abus de la pensée carté¬ que dont il disposait pour expliquer un
sienne, son absence de sens historique phénomène qui ne pouvait manquer
en particulier, il manque de ces rai¬
de seconde
la l'inquiéter,
barbarie,
celui deouce «qu'il
la barbarie
nomme
sons politiques qui donnèrent, aux
mêmes critiques de ses contemporains revenuedevant
traces », ce lui
Moyen
encore
Age,
subsistaient.
dont des
ou successeurs anglais ou hollandais
Lorsque la corruption des Etats est
toute leurd'être
convient portée.
nuancé.
MaisQuelàVico
aussi,n'aitil
telle, estime Vico, que plus aucun
pas été un politique, cela est assuré. remède ne peut leur être apporté, que
Mais le rôle idéologique que son œuvre ravalés au rang de bêtes, ces peuples
a joué dans le mouvement intellectuel que la corruption atteint ont pris l'ha¬
du Risorgimento n'est pas si étranger bitude de ne plus penser à rien d'autre
aux intentions profondes de cette qu'à leurs intérêts particuliers, que
oeuvre qu'on â voulu l'affirmer. Chaix- « d'atroces guerres civiles poussées
Ruy lui-même le reconnaît : « Per¬ jusqu'au désespoir transforment les
ceptible à chaque ligne de l'œuvre cités en forêts et que les forêts se
monumentale (qu'est la Science Nou¬ transforment en repaires où vont se
velle) s'inscrit une révolte, très an¬ réfugier ceux qui jadis étaient des
cienne sans doute, contre les barrières
hommes » (S.N., V, Conclusion) il
sociales. » A Vatolla, où il a été de
faut bien que la barbarie revienne,
longues années, jeune encore, précep¬
afin que les « nations se dissolvent
teur des neveux de l'évêque d'Ischila,
et se dispersent , mettant par là-même
Vico a, poursuit Chaix-Ruy, découvert
à l'abri, dans la solitude, les bases sur
la structure de la société dans laquelle
lesquelles elles renaîtront, tel le
il vivait. Le peuple « y est victime
Phœnix » (S.N., ibid.). C'est là,
d'un système de valeurs qui favorise
comme l'a noté Badaloni, l'extrême
uniquement
Aussi Vico va-t-il
les Ordres
exalter
régnants
le rôle(1) des
». et beau risque de la raison, qui se met
classes qui sont les véhicules de la en question elle-même. Mais ce saut
nouveauté, les classes productives, ins- dans la nuit antérieure, comme il le
dit encore, n'est pas le fruit d'un
est
tauratrices
« celui de la
cet raison
ordre toute
humain
entière
qui développement normal et naturel de
la société ; bien plutôt de sa corrup¬
(1) J. Chaix-Ruy, op. cit. tion, que les hommes peuvent éviter
71
ETUDE

et combattre : « non mécanisme his¬ gine de cette révo


torique, mais impossibilité à surmon¬ la positivité)... qu
ter la crise extrême, où s'enlise la
constamment
Dans cette per
et
société, autrement que par ce saut en
arrière (1) ». Et certes Vico n'imagine
cette
Nouvelle
double
est bien
scie
pas que l'histoire puisse s'ouvrir de
nouvelles voies, et offrir des condi¬ parlé.
tions autres que celles qui étaient jus¬
Reprenons Mi
qu'alors réalisées. C'est là sa limite ;
ment, aujourd'hu
mais dire
faire là seulement,
à la théorie
et des
il ne« ricorsi
faut pas» pour Vico, vaut
rapidité du mou
autre chose qu'elle ne veut dire, la
piré à la philos
détournant ainsi de la fonction précise
le public ne pou
l'économie
qu'elle est deappelée
La Science
à remplir
Nouvelle.
dans conque restait ho
Voilà pourquoi
Comment conclure ? Peut-être sur
encore si peu
une question, qui est d'ordre épisté-
Alpes. Pendant
mologique : riexisîe-t-il pas, pour toute
ou combattait la
science, un moment théorique et his¬
un génie solitai
torique où sans être tout à fait science
sophie de l'histoi
dans sa plénitude et sa vérité, elle
vrai : c'est bien d
n'est déjà plus à proprement parler
des solitudes que
spéculation ou idéologie ? Et cela ne
se voit-il pas, par exemple, dans que son
encore d'œuvrer.
œuvre

Galilée,
Et s'il àfaut
cetfaire
égardretour
si représentatif
à Vico d'une? riger : car ce ne
de la philosophi
de ses idées qui ont le plus de fortune,
s'était pour tach
puisque Comte la reprit, celle des
deste et plus assu
« âges », tournons-nous vers ce der¬
foule s'épuisait à
nier qui assurait que le problème de
la philosophie de
la coupure entre les différents mo¬
solitaire » tentai
ments d'une science était quasiment
insoluble et que l'on ne pouvait à les
une moyens
manière de
radi
s
parler rigoureusement « assigner l'ori-
penser l'existence
mes,
sa vérité.
la question
(1) N. Badaloni, op. cit., p. 403.