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14/04/2019 Comment féminiser les noms de métiers ?

Les conseils d’Alain Rey, du dictionnaire Le Robert

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Comment féminiser les noms de métiers ? Les


conseils d’Alain Rey, du dictionnaire Le Robert

Alain Rey, directeur de la rédaction des dictionnaires Le Robert. | MARC OLLIVIER / OUEST-FRANCE

Propos recueillis par Pascale VERGEREAU.


Modifié le 01/03/2019 à 09h49

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Le délicieux linguiste de 90 ans n’a pas attendu le verdict de l’Académie française pour impulser la féminisation dans les
dictionnaires Le Robert, dont il est toujours directeur de la rédaction. Terminaisons en -euse, -eure, -ice, -esse ?
Comment choisir ? Voici ses recommandations et observations, pour quelques mots qui peuvent poser problème.
Gardienne sourcilleuse du bon usage de la langue française, l’Académie française examine ce jeudi un rapport préconisant la
féminisation des noms de métiers, sujet longtemps tabou au sein de l’institution fondée au XVIIe siècle par Richelieu.
De son côté, le célèbre linguiste Alain Rey, 90 ans, directeur de la rédaction du dicionnaire Le Robert, a des recommandations en
la matière. les voici.
« Au Robert, souligne Alain Rey en préambule, il y a bien un quart de siècle qu’on fait attention à donner une forme au
féminin aux noms de métiers et fonctions. En veillant aussi aux définitions, en mettant à l’entrée de chacune « Personne
qui » et non « Celui qui ». Évidemment notre point de vue est un peu différent de celui de l’Académie Française. Nous,
c’est l’observation du langage. S’il y a une évolution, on est tenu de la refléter alors que l’Académie a une fonction de
régulation. C’est un peu le juge de paix du Français avec un héritage centralisateur qui vient de Richelieu et veut que tout
le monde parle de la même façon. Ce qui est tout à fait fictif et ridicule parce que les gens parlent un peu comme ils

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14/04/2019 Comment féminiser les noms de métiers ? Les conseils d’Alain Rey, du dictionnaire Le Robert

veulent. Moi j’ai une doctrine : « L’essentiel, c’est de donner aux lectrices et aux lecteurs ce qu’ils ont envie d’entendre
sur eux. »
Ceci étant dit, allons-y pour quelques propositions de féminisation, avec ce savoureux professeur de langage.
1. Quel féminin pour « professeur », justement ?
Pour les Québécois, on peut dire professeure, comme recteure, chercheure… C’est passé depuis quelques années dans des
documents officiels en France, même si une déclaration de l’Académie du 2 octobre 2014 qualifiait encore ces féminins à la
québécoise de barbarismes. Il suffit de dire que c’est un néologisme…
Le féminin n’existait pas en français. Si on veut le faire exister, on a le choix entre l’analogie sur les autres mots en – euse
(professeuse, employeuse), dire professoresse (les Italiens disent bien professoressa) ou suivre cette décision québécoise.
L’invention d’un féminin en -eure a tout de même un inconvénient assez grave : il ne se marque qu’à l’écrit. À la prononciation,
c’est la même chose. C’est une féminisation partielle et des féministes ont raison de protester : si à l’oral, on ne fait pas la
différence, on est revenu à la case départ. Moi je ne préconise rien. Mon métier c’est de suivre la majorité, et surtout les
intéressées. Ce qui est important, c’est l’effet sociologique plus que la rectitude linguistique.
2. Député ?
Je vais vous faire une parenthèse et un aveu. Nous avions choisi de féminiser en – ée qui, là aussi, ne s’entend pas mais se voit à
l’écrit et j’ai eu des lettres de députées femmes qui rouspétaient en disant qu’elles n’avaient aucune envie de ce féminin parce
qu’elles devaient être les égales de leurs collègues masculins.
On est devant ce paradoxe : certaines des intéressées sont contre la féminisation. Pharmacienne, par exemple, se disait autrefois
de l’épouse du pharmacien qui souvent tenait la caisse. Et des femmes préfèrent être appelées pharmaciennes.
On a ce problème qui est assez évident pour tous les mots du commerce, la boulangère, la bouchère. Si on regarde la dernière
version du dictionnaire de l’Académie, on s’aperçoit que les solutions sont toutes différentes. À boulanger, le féminin boulangère
est considéré comme normal mais à boucher, c’est divisé en 1. nom masculin. Celui qui tue les animaux ou qui les apprête. 2.
femme du boucher ou personne qui tient une boucherie…
3. Docteur, médecin, chirurgien ?
On pourrait dire doctoresse, mais on ne veut plus de ce féminin en s. Il est vrai qu’il a longtemps désigné l’épouse du médecin,
comme mairesse celle du maire. Qualifier de médecine une femme médecin ? Moi je ne serais pas contre, mais ce mot féminin
désigne déjà la discipline. Chirurgien se féminise en chirurgienne. Mais j’en connais une qui préfère être appelée chirurgien. Dès
que l’on monte dans la hiérarchie des métiers, il y a parfois des difficultés de la part des femmes elles-mêmes.
Évidemment, c’est beaucoup plus facile pour les mots dits épicènes, dont la forme est la même au masculin ou au féminin
(ministre, maire, peintre, artiste, journaliste, comme tous les mots en – iste), pas de problème. C’est l’article qui désigne le
genre. Madame « le » ministre était toutefois l’option académique. J’espère que dans l’option actuelle, ça va disparaître.
4. Basketteur, footballeur ?
Basketteuse, footballeuse sans problème. Le sport féminin est en train de prendre une place considérable sur le plan social et ça
ne suit pas toujours mais l’Académie elle-même est en avance. Le féminin – euse pour – eur est tout à fait traditionnel. Par contre,
ça bute sur professeur et auteur.
5. Auteur, écrivain ?
Moi j’ai employé autrice dans un livre sur Littré (L’humaniste et les mots, Gallimard) à propos d’une dame qui a écrit un livre tout à
fait remarquable sur la révolution de 1848, parce que c’est un latinisme classique. Madame de Staël, George Sand, étaient de
grandes autrices.
Cela dit je n’ai rien contre « auteure » parce qu’on peut considérer qu’autrice, quoique correct et dérivé du latin, est peut-être un
peu pédant. On ne va pas dire « auteuse », ça sonne mal. L’euphonie est un argument assez important. Il y a des mots qui sont ou
désagréables à l’oreille ou considérés comme ridicules et qui du coup sont disqualifiés.
Écrivain se féminise aujourd’hui en écrivaine. Mais par exemple, il y a une phrase amusante de Colette, qui n’a jamais pu être
académicienne en France mais l’était en Belgique. « Oh là là, je sens l’écrivaine », a-t-elle écrit à propos d’une femme assez
prétentieuse. C’était péjoratif. Ce ne l’est plus.
6. Lieutenant, colonel, général, ambassadeur ?
Je ne vois aucune raison de s’opposer à lieutenante, colonelle, générale, préfète, ambassadrice… Les féminins sont anciens.
Mais ils désignaient l’épouse du gradé, fonctionnaire, diplomate. Aujourd’hui, c’est archaïque, le féminin doit désigner la personne
qui porte le grade ou le titre.
D’ailleurs il y a moins de six mois, un décret a rappelé que quand il y a des nominations dans l’armée ou ailleurs, il faut
systématiquement employer la forme féminine, sauf quand il existe un mot épicène. On est obligé de faire des rappels à l’ordre,
périodiquement, parce que les administrations ne suivent pas toujours les règles et continuent d’employer le mot masculin. Il y a
deux choses : ce que la langue essaie d’interdire et ce que la langue permet de faire et qu’on ne fait pas…
7. Pompier, plombier ?
Pompière, je ne sais pas pourquoi, ne sonne pas très bien, sapeuse non plus. C’est un peu le même problème que pour les mots
en s comme doctoresse. Sapeuse-pompière ne pose aucun problème du point de vue linguistique mais il se trouve que ça pose
problème du point de vue de l’usage.

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La solution ne peut venir que des intéressé(e) s. Il faudrait faire un référendum citoyen pour savoir si les Françaises et les
Français en veulent. Quant à la fille qui fait de la plomberie, il est difficile de dire que c’est une plombière, parce que c’est aussi le
nom d’une glace… L’homonymie entre une femme et un sorbet n’est pourtant pas gênante (rire).
8. Directeur, éditeur, sculpteur ?
Directrice est accepté depuis longtemps. Éditrice aussi. L’explication est sociologique. Il y a eu plus de femmes dans l’édition
qu’ailleurs. Sculptrice ne pose pas de problème non plus. C’est ancien depuis longtemps. Il y a déjà des exemples à l’époque
classique parce qu’on féminisait plus facilement au XVIIe siècle qu’au XIXe.
Madame de Sévigné faisait des accords au féminin qui sont considérés comme fautifs par les grammairiens aujourd’hui, mais
auxquels on va revenir. Exemple : « Êtes-vous malade ? « Je la suis » et pas « Je le suis ». On entend déjà ce type de choses et
ça fait bondir les professeurs de français parce que c’est une faute. Mais une faute qui va redevenir nécessaire !
9. Banquier, financier ?
Banquière, financière, ça y est, c’est fait, c’est normal, mais en 1900, c’était encore en imagination dans un ouvrage très étonnant,
« Le XXe siècle » de Robida. Ce dessinateur et illustrateur très connu pour ses ouvrages satiriques a inventé à l’époque des mots
devenus courants ensuite. Souvent, les poètes et les écrivains sont en avance sur le temps.
10. Chef ?
La cheffe est entrée définitivement dans le dictionnaire parce que l’usage en est évident. Il suffit d’ouvrir un hebdomadaire ou un
bouquin sur la cuisine, on a de cheffes partout. Les femmes en cuisine ont accéléré le mouvement de la féminisation.
Mais là non plus, le féminin ne s’entend pas. Ou seulement au niveau de l’article. L’expression chef de service en revanche sera
plus difficile à féminiser parce que figée dans une unité de mot composé. Cheffe de service serait plus logique, mais mettra sans
doute plus de temps à s’imposer.
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