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Neurosciences
de l’addiction
CERVEAU
TABLE DES MATIÈRES

Préface p. 3

Avant-propos p. 4

CONSOMMATION
1. Introduction p. 5

2. Le cerveau
2.1. Organisation p. 5
2.2. Les neurones p. 5
2.3. Le système limbique p. 6
2.4. Le système de récompense p. 8
2.5. La dopamine p. 9

3. La consommation de substances

DÉPENDANCE
3.1. L’alcool p. 10
3.2. La nicotine p. 11
3.3. Le cannabis p. 12
3.4. La cocaïne p. 12
3.5. L’héroïne p. 13

4. La dépendance
4.1. Adaptation du système de récompense p. 14
4.2. Mécanismes moléculaires p. 14
4.3. Sevrage p. 15

ADDICTION
5. L’addiction
5.1. Indices et mémoire p. 16
5.2. Addiction sans substance p. 17
5.3. Le cortex préfrontal p. 17

6. Les facteurs individuels influençant la sensibilité addictive


6.1. Les facteurs génétiques p. 18
6.2. Stress et addiction p. 18
6.3. Les risques liés à l’adolescence p. 19
FACTEURS

6.4. L’histoire personnelle p. 19

7. Les formes de traitement


7.1. Les thérapies psychologiques p. 20
7.2. Les traitements pharmacologiques p. 20

8. Conclusion p. 22

Glossaire
TRAITEMENT

p. 23

Bibliographie p. 24

2
CERVEAU
PRÉFACE

Le discours des neuroscientifiques a pris une place toujours plus importante dans le débat sur les
addictions. Rien d’étonnant à cette évolution, puisque les neurosciences de l’addiction ont connu
un développement remarquable au cours de ces dix dernières années.
Les phénomènes de l’addiction et de la dépendance ont de tout temps engendré des débats
empreints de passion où il n’est pas toujours aisé de différencier les connaissances validées des
idées préconçues. On a pu constater lors du dernier débat sur la révision de la loi fédérale sur les

CONSOMMATION
stupéfiants que des lieux communs dépourvus de toute réalité scientifique refaisaient surface et
rendaient difficile une réflexion sereine.
L’Office fédéral de la santé publique s’est toujours efforcé de fournir au débat public et profession-
nel des connaissances fondées sur des faits. Tel est l’objectif premier de cette brochure, qui se
veut un document de vulgarisation scientifique. La compréhension des mécanismes du cerveau
est d’une grande complexité. Elle fait appel à des connaissances pointues maîtrisées par les seuls
spécialistes. Il était nécessaire de faire le point de la situation et de le communiquer dans un lan-
gage accessible à un large public de professionnels et de décideurs.
Les disciplines scientifiques et la technologie qui soutiennent le développement des neuroscien-
ces de l’addiction étant en pleine évolution, le document a été publié sous forme électronique afin
de pouvoir l’adapter aux dernières avancées de la recherche. Il est destiné avant tout aux pro-
fessionnels qui veulent actualiser leurs connaissances et peut servir d’outil didactique. Une large

DÉPENDANCE
bibliographie permet aux étudiants d’approfondir le sujet. Une version abrégée est destinée aux
décideurs politiques et au grand public.
Je remercie les collaborateurs d’aXess qui ont rédigé la brochure, le Collège romand de médecine
de l’addiction, qui a piloté le projet, et les membres de son réseau qui ont livré de précieux com-
mentaires, ainsi que le conseil scientifique de la Société suisse de médecine de l’addiction, qui a
garanti la validité scientifique du document.

Berne, septembre 2009 René Stamm, responsable de projet à l’OFSP

ADDICTION
FACTEURS
TRAITEMENT

3
CERVEAU
AVANT-PROPOS

Le Collège romand de médecine de l’addiction (COROMA), le Groupe d’experts Formation Dé-


pendances (GFD) soutenu par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) et la Société suisse
de médecine de l’addiction (SSAM) ont le plaisir de présenter au public intéressé une brochure
d’information sur les neurosciences de l’addiction. Ce travail de vulgarisation scientifique dans un
domaine d’actualité en plein essor répond à un véritable besoin de tous les professionnels con-
cernés et même du grand public. En effet, la thématique de l’addiction est sujette à des a priori et

CONSOMMATION
à des débats conflictuels fondés avant tout sur des opinions qui méritent un échange scientifique
actualisé. Le concept d’addictologie érige une nouvelle science interdisciplinaire fondée sur les
savoirs (logos). Dans cette interdisciplinarité, de nombreuses professions et spécialités jouent un
rôle important. La médecine de l’addiction, quant à elle, compte beaucoup sur la neurobiologie
pour faire avancer diagnostics et traitements, mais n’oublie pas que l’approche des personnes
souffrant de pathologies complexes doit toujours se faire de manière holistique et multidimension-
nelle. Par exemple, pour les troubles mentaux, des vulnérabilités biologiques, psychologiques et
sociales s’expriment en fonction du contexte et de l’environnement.

Le concept de neurosciences est lui-même kaléidoscopique, relevant de nombreuses disciplines


allant de la biologie moléculaire (génétique) aux sciences humaines (neurosciences sociales) en
passant par la psychopharmacologie ou la neuropsychologie. Les neurosciences vivent un essor

DÉPENDANCE
impressionnant, accéléré notamment par les nouvelles techniques d’imagerie cérébrale, et des
milliers de chercheurs s’attaquent maintenant à la dernière aventure humaine, l’exploration de la
conscience. Comme toutes les sciences jeunes, les neurosciences pêchent parfois par enthou-
siasme et sont au risque d’un triomphalisme potentiellement réducteur. Mais les neuroscientifi-
ques avertis savent bien que la complexité de l’objet à étudier doit les incliner à la plus grande
modestie.

Cependant les addictions se prêtent particulièrement bien à l’approche neuroscientifique car les
substances psychoactives ont un impact observable et objectivable sur le cerveau. Ceci est vrai
chez l’animal, chez qui des modélisations sont utiles pour comprendre le comportement humain,
notamment dans le paradigme de l’auto-administration de substances psychoactives.

ADDICTION
C’est pourquoi le lecteur de cette brochure comprendra qu’elle apporte un point de vue intéressant
et important dans le concert des approches interdisciplinaires déjà existantes. Les neurosciences
de l’addiction sont une pièce complémentaire de l’addictologie pour aider le public à passer du
jugement moral au jugement clinique et scientifique, contribuant ainsi à déstigmatiser les patients
souffrant de pathologies addictives.

Lausanne, juillet 2009 Prof. Jacques Besson


FACTEURS
TRAITEMENT

4
CERVEAU
1. Introduction une succession de structures. Il est néan-
moins possible de dessiner une cartogra-
phie en grandes aires cérébrales selon leurs
Dans la quête de la compréhension des implications dans différentes fonctions phy-
mécanismes de l’addiction*, les neuroscien- siologiques et psychologiques.
tifiques poursuivent leurs recherches au ni-
veau moléculaire et cellulaire, mais égale-
ment au niveau cognitif et comportemental. 2.2. Les neurones
Les progrès des méthodes de recherche

CONSOMMATION
ont permis de visualiser les modifications Le cerveau est composé de cellules excita-
du fonctionnement cérébral lors de l’usage bles, les neurones. Lorsqu’un neurone est
ponctuel ou chronique de psychotropes* excité, il envoie une séquence de signaux
et de différencier les mécanismes de dé- électriques (potentiels d’action) dans un pro-
pendance* et d’addiction. Les données de longement appelé axone. Selon les connais-
la neuropsychologie, de la neurobiologie sances neuroscientifiques actuelles, c’est
et de l’imagerie cérébrale ont pu ainsi dé- la fréquence de ces potentiels d’action qui
montrer que la dépendance vis-à-vis des constitue le principal moyen de transmission
substances psychoactives est le produit de des informations. Les prolongements neuro-
mécanismes adaptatifs du cerveau face à naux ne se touchent pas entre eux, ils sont
l’action des psychotropes et que l’addiction connectés pas des structures ultra spéciali-
n’est pas due à une absence de volonté sées appelées synapses. Pour que le mes-

DÉPENDANCE
mais à une altération des mécanismes sage électrique passe de la terminaison de
d’apprentissage cérébraux qui vont influen- l’axone à la cellule nerveuse suivante, il faut
cer les processus de motivation et de prise qu’il franchisse un espace d’environ 10 à 40
de décision et qui explique la difficulté que nanomètres : la fente synaptique. On estime
les personnes concernées ont à contrôler que la surface d’un neurone peut être recou-
ou à interrompre leurs comportements de verte jusqu’à 40 % par des synapses. A ce
consommation. niveau, l’information change de nature, le
La diffusion des connaissances des neuros- signal électrique est converti en la libération
ciences de l’addiction dans la société est d’un messager chimique (un neurotrans-
l’occasion de corriger certains stéréotypes metteur*). La fréquence des potentiels d’ac-
préjudiciables qui conduisent à la stigmati- tion module ainsi la concentration de neu-
rotransmetteurs dans la synapse qui vont

ADDICTION
sation de la toxicomanie et à des décisions
thérapeutiques et administratives erronées. atteindre la membrane du neurone récep-
Pour autant, si cette brochure est consa- teur. La liaison entre le neurotransmetteur et
crée aux relations entre psychotropes et son récepteur spécifique, à la manière d’une
cerveau, nous n’oublions pas que d’autres clé et sa serrure, déclenche une réponse
éléments essentiels entrent en jeu dans physiologique nommée potentiel postsynap-
l’usage des substances psychoactives* et tique. La sommation à la fois temporelle et
l’arrêt de leur consommation : entre autres, spatiale de ces potentiels postsynaptiques
le contexte familial, social, culturel et éco- "décide" selon un critère de seuil, du déclen-
nomique. chement ou non d’un potentiel d’action dans
le neurone postsynaptique.
Le cerveau produit des dizaines de types de
FACTEURS

neurotransmetteurs différents ; parmi ceux


qui sont impliqués dans les mécanismes de
la consommation de substances psychoac-
2. Le cerveau tives nous pouvons citer la dopamine, la
noradrénaline, la sérotonine, les opiacés
endogènes, les cannabinoïdes, le GABA ou
2.1. Organisation encore le glutamate.
Les synapses constituent le lieu privilégié
Le cerveau présente une organisation struc- de modification du signal neuronal. A leur
turale et fonctionnelle. Certaines parties niveau, celui-ci peut être renforcé, si la sy-
gèrent ainsi plus spécifiquement certains napse est potentialisée (via une augmenta-
TRAITEMENT

aspects du comportement ou de la pensée. tion de la concentration de neurotransmet-


Mais cette division n’est pas stricte, l’infor- teur, ou une augmentation du nombre de
mation est de manière générale traitée par récepteurs), ou diminué si la synapse est

5
CERVEAU
déprimée. L’ensemble de ces mécanismes difier dans le temps l’efficacité de la com-
est résumé sous le terme générique de munication entre les neurones, seraient à
plasticité synaptique. Les mécanismes de la base des processus d’apprentissage et
plasticité synaptique, en permettant de mo- de mémoire.

CONSOMMATION
terminaison
du neurone
pré-synaptique

DÉPENDANCE
neurotransmetteur

neurone
post-synaptique

ADDICTION
récepteur

FACTEURS

La synapse

2.3. Le système limbique taines structures situées en profondeur


dans les lobes temporaux, telles que l’hip-
TRAITEMENT

Le système limbique n’est pas une struc- pocampe, une structure cérébrale qui in-
ture cérébrale en tant que telle, mais un tervient dans la mémorisation de souvenirs
réseau de voies nerveuses intégrant cer- liés à une expérience, ou l’amygdale, une

6
CERVEAU
autre structure cérébrale qui aide à évaluer intérieur (homéostasie). Il s’agit d’une des
la valeur émotionnelle d’un événement. Le structures les plus anciennes du cerveau
système limbique est très fortement asso- sur le plan de l’évolution ; il existe même
cié à l’hypothalamus qui joue un rôle fon- chez les poissons et les reptiles.
damental dans la régulation des fonctions Une des fonctions primordiales du systè-
corporelles (régulation de la température, me limbique est de renforcer les compor-
cycle circadien, rythme alimentaire, etc.), tements essentiels à la survie de l’espèce
ainsi qu’au cortex frontal qui est impliqué tels que la procréation, la prise alimentaire
dans les fonctions cognitives, la planifica- ou les mécanismes de défense contre les

CONSOMMATION
tion, la motivation et la prise de décision. Il prédateurs. Il constitue en quelque sorte
influe sur le système endocrinien (sécrétion un carrefour où se gèrent des informations
d’hormones) et le système nerveux auto- en provenance de plusieurs autres structu-
nome responsable des fonctions automa- res cérébrales avec le but de conduire à la
tiques (respiration, digestion, rythme car- mise en œuvre d’un comportement adapté
diaque, etc.) et du maintien de l’équilibre à chaque situation rencontrée.

DÉPENDANCE
cortex préfrontal
aire
tegmentale
ventrale

ADDICTION
noyau
accumbens
FACTEURS

amygdale

hippocampe
TRAITEMENT

Le système limbique

7
CERVEAU
2.4. Le système de récompense damentaux (respiration, alimentation, élimi-
nation, maintien de la température, repos
Toutes les substances addictives ont en et sommeil, activité musculaire et neurolo-
commun d’agir sur une partie spécifique du gique, intégrité corporelle, contact social,
sexualité) et la transmet ensuite à une autre
système limbique, le système de récompen-
structure cérébrale située plus en avant du
se. En particulier, elles activent une région
cerveau, le noyau accumbens. Grâce à ce
appelée “aire tegmentale ventrale“, située circuit, les actions intéressantes pour l’in-
en plein centre du cerveau. Cette structure dividu sont repérées et renforcées dans le
reçoit de l’information de plusieurs autres

CONSOMMATION
but de les voir, à l’avenir, reproduites dans
régions du système limbique qui l’informent le même contexte. Le neurotransmetteur
du niveau de satisfaction des besoins fon- utilisé par ces neurones est la dopamine.

DÉPENDANCE
Le circuit de la récompense
NA
est composé de l’aire
tegmentale ventrale (ATV)
ATV et du noyau accumbens (NA)

ADDICTION
Le système de récompense
repère la conséquence inatten-
neurone de l'aire
due et positive d’un comporte- tegmentale ventrale
ment dans un contexte et gé-
nère un signal d’apprentissage
pour inciter l’individu à répéter
à l’avenir ce comportement.
FACTEURS

Par exemple : un homme va


manger dans un nouveau res-
taurant. Etant particulièrement
séduit par la nourriture, par neurone
du noyau
l’ambiance, ou encore par les accumbens

charmes de la serveuse, son


système de récompense est
stimulé et va émettre un signal
d’apprentissage lui permettant
d’inscrire en mémoire que la
conséquence du comporte-
TRAITEMENT

dopamine
ment est très positive, ce qui
l’incitera à revenir dans un bref
délai.

8
CERVEAU
2.5. La dopamine produise pas de pic de libération de dopa-
mine permet probablement de prévenir le
La dopamine est le neurotransmetteur impli- sur-apprentissage des comportements afin
qué dans le fonctionnement du système de qu’ils puissent être désappris ou modifiés si
récompense. Les expériences pionnières leurs conséquences venaient à changer.
de Schultz (1998, 2000a,b) à l’Université Contrairement à ce que l’on a longtemps
de Cambridge, menées sur des singes, ont pensé, la dopamine n’est donc pas
montré que l’activité des neurones du sys- responsable des états hédoniques, mais
tème de récompense qui produisent la do- serait plutôt un signal d’apprentissage

CONSOMMATION
pamine est fortement augmentée lorsqu’un associé à l’obtention d’une récompense
singe reçoit une récompense inattendue.
dans un contexte précis. Autrement dit,
Lorsque l’animal reçoit une récompense qu’il
la dopamine signalerait la “saillance” ou
attendait, les neurones dopaminergiques
l’importance d’un événement ou d’un
s’activent normalement. Lorsque le singe at-
tend une récompense qui n’est pas délivrée, comportement.
l’activité de ses neurones dopaminergiques
fortement réduite et la concentration de do- Des études de neuroimagerie ont montré
pamine passe en dessous de la normale. La que les mêmes principes de renforcements
dopamine informe donc le système nerveux sont pertinents chez l’Homme, bien que
de la différence entre ce qui est attendu et d’autres systèmes cognitifs viennent com-
ce qui est effectivement reçu. Le fait que pléter, moduler ou s’opposer à ce système

DÉPENDANCE
l’obtention d’une récompense attendue ne primitif (McClure et al., 2003, 2003b, 2004).

En résumé, la dopamine libérée par le cerveau lorsqu’un comportement par-


ticulier aboutit à une conséquence positive et inattendue dans un contexte
précis correspond à un véritable signal d’apprentissage. De cette manière, le
cerveau fait en sorte que la probabilité de voir se renouveler ce comportement
soit augmentée.

ADDICTION
FACTEURS
TRAITEMENT

9
CERVEAU
3. La consommation que dans la moelle épinière. Ce système est
impliqué dans les processus de régulation
de substances de la température, du sommeil, de l’humeur,
de l’appétit et de la douleur. La cocaïne, les
amphétamines, le LSD et l’alcool interfèrent
Chaque substance produit des effets qui lui avec ce système en produisant des modi-
sont spécifiques et qui vont conduire, selon fications des concentrations de sérotonine
son appartenance à l’une des trois grandes dans différentes zones du système ner-

CONSOMMATION
familles de substances psychoactives, à veux.
l’excitation, au ralentissement ou à l’hallu- Les principaux effets physiologiques et
cination. comportementaux des cinq substances

Effet Excitation Ralentissement Hallucination


Substance
Alcool X

Nicotine X

Cannabis X

DÉPENDANCE
Cocaïne X

Héroïne X

Le comportement, la vitesse d’apparition de psychoactives les plus étudiées sont décrits


la tolérance*, les symptômes de sevrage* et ci-dessous : l’alcool, la nicotine, le canna-
les effets à court et à long termes seront af- bis, la cocaïne et l’héroïne. Ces substances
fectés de manières diverses selon les subs- miment l’action de molécules endogènes
tances consommées. et, en se fixant sur certains récepteurs pré-
sents sur les neurones, peuvent les activer
En plus de leurs actions spécifiques sur le ou les désactiver en générant des réactions

ADDICTION
cerveau, toutes les substances addictives biochimiques dans les synapses.
ont une action commune : elles produisent
toutes une augmentation de la libération de
dopamine dans le système de récompense.
Cela signifie qu’il se produit, lors de leur 3.1. L’alcool
consommation, un puissant signal d’ap-
prentissage qui va favoriser une prochaine L’éthanol, la substance psychoactive conte-
consommation. Alors qu’habituellement la nue dans l’alcool, est transmis par le sang
concentration de dopamine n’augmente que directement du système digestif au cerveau
lorsque le comportement aboutit à une con- où il interfère avec le système dopaminer-
séquence positive et, surtout, inattendue, gique, sérotoninergique et endorphinergique
FACTEURS

chaque prise de substance entraîne infailli- (système anti-douleur). A l’heure actuelle,


blement une augmentation de la libération le récepteur sur lequel se fixe l’éthanol n’a
de dopamine. Le cerveau va donc chercher pas encore été découvert, mais on sait que
un nouvel équilibre pour pouvoir fonctionner cette substance active, un peu partout dans
normalement en présence de substances le cerveau, les neurones inhibiteurs et inhibe
psychoactives. Cet effort de régulation est les neurones excitateurs ! Les neurones inhi-
décrit au chapitre 4.1. biteurs agissent comme des freins alors que
les neurones excitateurs agissent comme
En plus des neurones à dopamine, de nom- des stimulateurs du processus de transmis-
breux autres neurones subissent les effets sion des informations neuronales. Ces deux
des psychotropes. Par exemple, le système actions simultanées de l’éthanol produisent
TRAITEMENT

sérotoninergique dont les ramifications par- donc un effet de ralentissement général du


tent du noyau du raphé pour s’étendre jus- fonctionnement du système nerveux central,
que dans la quasi-totalité du cerveau ainsi provoquant calme, relaxation, somnolence,

10
CERVEAU
diminution de la motricité, ralentissement de protectrice dans les maladies neurodégéné-
la fréquence respiratoire, nausées et même ratives, telles qu’Alzheimer ou Parkinson, au
coma selon la dose consommée. Le fonc- niveau moléculaire mais également pour ses
tionnement de l’hippocampe est perturbé, ce vertus de stimulation des fonctions cognitives
qui explique les phénomènes d’amnésie bien d’attention, de concentration et de mémoire
connus de l’abus* d’alcool. Les capacités de (Picciotto et Zoli, 2008).
jugement sont également affectées par ce ra- Dans la consommation tabagique, la nicotine
lentissement. passe par les muqueuses buccales, nasa-

CONSOMMATION
Au niveau du système de récompense, con- les et pulmonaires, et se répand dans tout le
trairement à l’effet de l’éthanol dans le reste corps. Dans le cerveau, elle mime l’action de
du cerveau, ce sont les neurones inhibiteurs l’acétylcholine et se fixe sur l’un de ses deux
des neurones dopaminergiques qui sont ren- récepteurs. L’acétylcholine est un neurotrans-
dus inactifs. L’absorption d’alcool est donc metteur principalement connu pour assurer la
suivie d’une augmentation de la libération de communication entre les neurones et les mus-
dopamine dans le système de récompense. cles qu’ils soient à fonction motrice, cardiaque,
Ce signal d’apprentissage renforce le com- respiratoire ou encore digestive ; mais il joue
portement et augmente la probabilité d’une également des rôles fondamentaux dans le cy-
future consommation. cle veille-sommeil. Une fois libérée dans la sy-
L’usage prolongé d’alcool force le foie à dé- napse, l’acétylcholine fixée sur ses récepteurs
grader plus rapidement l’éthanol, ce qui pro- est rapidement dégradée par des enzymes.
duit une diminution de la sensation d’ivresse. La nicotine assure les mêmes fonctions mais

DÉPENDANCE
Le cerveau, quant à lui, s’adapte pour deve- les enzymes ne parviennent pas à la dégrader.
nir moins sensible et retrouver un fonction- Elle stationne donc plus longtemps que l’acé-
nement "normal" malgré la consommation tylcholine dans la fente synaptique et agit par
d’alcool. Ces adaptations ont tendance à in- conséquent de façon plus marquée en restant
citer le consommateur à augmenter les doses fixée sur les récepteurs. La plus forte action
consommées pour continuer d’en ressentir de la nicotine par rapport à l’acétylcholine pro-
les effets. S’il interrompt sa consommation, duit donc une augmentation des capacités de
les adaptations cérébrales ayant diminué concentration, de la sensation de détente, de
l’effet de l’alcool en réduisant la performance la qualité de l’humeur, d’éveil et de plaisir. Les
des neurones inhibiteurs et augmentant celle temps de réaction, l’anxiété et l’appétit dimi-
des neurones excitateurs, le cerveau devient nuent (voir Rose, 2007 ; Benowitz, 2008, pour
sur-stimulé. La personne se retrouve en état des revues de littératures sur les phénomènes

ADDICTION
d’agitation, d’insomnie et risque même des de tolérance à la nicotine).
crises d’épilepsie. Le taux de mort neuronale
augmente en présence régulière d’alcool et Parmi ses autres fonctions, l’acétylcholine est
on assiste à une diminution du volume cé- connue pour stimuler les neurones dopami-
rébral, en particulier du cortex préfrontal, nergiques du système de récompense. Lors
causant des déficits cognitifs allant jusqu’au d’apport massif de nicotine, les neurones
syndrome de Korsakoff qui se caractérise par excitateurs qui stimulent les neurones pro-
des troubles de la mémoire, du raisonnement, duisant la dopamine sont activés et les neu-
du comportement et de l’humeur. (Pour des rones inhibiteurs qui freinent les neurones
revues de la littérature, voir Nevo et Hamon, produisant la dopamine sont désactivés. De
1995 ; Fadda et Rossetti, 1998 ; Oscar-Ber- plus, comme les enzymes qui dégradent nor-
FACTEURS

man et Marinkovic, 2007). malement l’acétylcholine, ne dégradent pas


la nicotine, une concentration élevée de do-
pamine perdure dans le système de récom-
3.2. La nicotine pense et produit un signal d’apprentissage
puissant qui favorisera le renouvellement du
Des milliers de substances chimiques ont comportement tabagique.
été identifiées dans la composition de la ci- Lorsque la consommation de tabac se pro-
garette. Les études scientifiques se sont longe, les neurones augmentent le nombre
rapidement focalisées sur la nicotine mais il de récepteurs nicotiniques afin de mieux pou-
semble que d’autres alcaloïdes entrent éga- voir réguler le flux irrégulier d’arrivée de nico-
lement en jeu dans les phénomènes d’addic- tine. Cette modification se fait par une activité
TRAITEMENT

tion tabagique. Il faut relever également que génétique nouvelle. Lorsque la personne ar-
la nicotine, en tant que substance isolée, a rête de fumer, elle ressent donc les effets du
fait l’objet d’études pour son action neuro- manque.

11
CERVEAU
3.3. Le cannabis 2005 ; Ben Amar et Potvin, 2007 ; DeLisi,
2008 ; Cooper et Haney, 2008 ; Fattore et
La recherche sur les effets du cannabis a al., 2008).
permis de découvrir que des cannabinoï-
des naturels (endogènes) existaient dans le
cerveau. Une étude montre qu’ils sont im- 3.4. La cocaïne
pliqués dans les sensations procurées par
l’effort prolongé. On avait longtemps pensé La cocaïne produit un effet stimulant,

CONSOMMATION
que la sensation d’anesthésie des douleurs euphorisant, d’exaltation, d’intelligence vi-
et d’ivresse à l’effort physique était due aux vifiée, d’invincibilité et d’agitation motrice.
endorphines (opiacés endogènes). Il sem- De l’agressivité peut parfois même se ma-
ble plutôt que ce soit les cannabinoïdes qui nifester. Les effets de la cocaïne sont à la
jouent ce rôle. Ces cannabinoïdes ont, sans fois rapides et de courte durée. Lorsqu’elle
doute, d’autres effets physiologiques et psy- est fumée, la cocaïne produit en quelques
chologiques (Sparling et al., 2003) dont les secondes une sensation d’euphorie qui ne
mécanismes restent encore à découvrir. dure qu’entre 5 et 10 minutes. Injectée, elle
Les récepteurs aux cannabinoïdes inter- produit en quelques minutes une montée
viennent dans la modulation de la libération d’euphorie qui peut durer entre 20 et 60
de différents neurotransmetteurs. Ils ont minutes. Reniflée, elle produit en quelques
une influence sur les processus d’apprentis- minutes un effet qui peut durer entre 60 et
sage et de mémoire, ils jouent un rôle dans 90 minutes. Ces effets de courte durée sont

DÉPENDANCE
le contrôle moteur, dans la perception de la suivis d’une phase de dépression, d’anxié-
douleur, dans les perceptions sensorielles té, de tensions musculaires très désagréa-
et ont également une influence sur le sys- bles, appelée communément "descente".
tème immunitaire. Ce phénomène incite le consommateur à
Le THC (la molécule psychoactive du can- reprendre rapidement une nouvelle dose
nabis) se fixerait aux mêmes récepteurs ou à user d’une autre substance telle que
que les cannabinoïdes endogènes mais le cannabis ou l’héroïne pour atténuer les
aurait des effets supérieurs. effets de la descente.
Au niveau du système de récompense, le Au niveau physiologique, la cocaïne em-
THC, en se fixant sur ses récepteurs, blo- pêche la recapture* de la dopamine, de
que les neurones qui inhibent les neurones la sérotonine et de la noradrénaline. Ces
dopaminergiques. L’effet sur la libération neurotransmetteurs "stationnent" donc plus

ADDICTION
de la dopamine est donc comparable pour longtemps dans la fente synaptique, ce qui
l’alcool et le THC bien que les récepteurs a pour effet de décupler leur activité. Lors-
soient probablement différents. De ce blo- que la cocaïne entre en interaction avec
cage découle une augmentation de la con- des neurones impliqués dans le contrôle
centration de dopamine, ce qui a pour ef- des mouvements, elle produit une augmen-
fet de renforcer les comportements liés à la tation de l’activité motrice. Lorsqu’elle inte-
consommation de cannabis. ragit avec les neurones sérotoninergiques,
L’action prolongée du THC produit une elle produit des troubles du sommeil et une
adaptation des récepteurs aux cannabi- diminution de l’appétit.
noïdes. Leur nombre et leur sensibilité di- Au niveau du système de récompense, com-
minuent. Il faut donc que le consommateur me la dopamine ne peut pas être récupérée
FACTEURS

augmente les doses pour obtenir le même après avoir été libérée dans la fente synap-
effet. Ces modifications des récepteurs ren- tique, son effet est anormalement prolongé.
dent le consommateur également moins Le comportement lié à la consommation de
sensible aux cannabinoïdes endogènes. cocaïne est ainsi renforcé.
Les études épidémiologiques évaluent à L’usage prolongé de cocaïne entraîne un
10 % la part de personnes "addictes" parmi accroissement d’environ 20 % du nombre
les consommateurs réguliers. Le syndrome de récepteurs sur les neurones inhibiteurs
amotivationnel a souvent été décrit comme (Unterwald et al., 1994 ; Chevalley, 2002).
caractéristique de la consommation exces- Le cerveau s’adapte donc en intervenant
sive de cannabis, cependant, tout comme le "en amont" de la synapse en développant
risque d’éclosion de troubles psychotiques les possibilités de stopper les neurones pro-
TRAITEMENT

et de comportements paranoïdes, la relation ducteurs de dopamine (pour des revues de


directe avec la consommation de cannabis la littérature, voir Nestler, 2005 ; Thomas et
est aujourd’hui controversée (Laqueille, al., 2008).

12
CERVEAU
3.5. L’héroïne sont libérées et l’organisme se détend,
parfois jusqu’à l’euphorie et diminue ses
L’héroïne se fixe sur les récepteurs aux douleurs. L’héroïne est plus puissante que
opiacés des neurones qui reçoivent ha- les endorphines naturelles et produit par
bituellement les endorphines (des subs- conséquent un effet supérieur.
tances produites naturellement par le L’héroïne produit une diminution de l’activité
cerveau). Selon les systèmes neuronaux des neurones inhibiteurs (les neurones qui
auxquels ils appartiennent, ces récepteurs freinent les neurones produisant la dopa-

CONSOMMATION
sont impliqués dans la diminution de la mine) du système de récompense. Ainsi, la
douleur, dans le contrôle de la respiration, levée des freins qui s’opposent à la surac-
du transit intestinal, de la contraction pupil- tivation des neurones dopaminergique pro-
laire, dans la modulation hormonale, dans duit une augmentation de la concentration
l’initiation du sommeil, dans les sensations de dopamine, ce qui constitue un puissant
de plaisir et d’euphorie et dans la diminu- signal d’apprentissage et par conséquent
tion du stress. provoque une augmentation de la probabi-
Les endorphines, une fois libérées dans lité d’une future consommation.
la synapse, inhibent généralement les L’usage prolongé d’héroïne provoque des
neurones, créant ainsi un état analgésique. A adaptations du cerveau qui diminuent la
un niveau moindre, les endorphines peuvent sensibilité des récepteurs. Pour des revues
également exciter certains neurones. de la littérature sur les mécanismes céré-

DÉPENDANCE
Lorsqu’un individu s’active physiquement, braux liés à la consommation d’héroïne, voir
travaille dur ou vit un stress, les endorphines Büttner et al., 2000 ; Christie, 2008).

Action sur le système Potentiel


Substance Action générale Usage prolongé
de récompense addictif

Action sur les systèmes dopa- Sensation d’ivresse diminuée


Neurones à dopamine désin-
mine, sérotonine, endorphine Adaptation du cerveau
hibés
Alcool Neurones inhibiteurs activés Sur-stimulation lors du sevrage Modéré/élevé
Concentration de dopamine
Neurones activateurs inhibés Volume cérébral diminué
augmentée
Ralentissement du SNC Déficits cognitifs

ADDICTION
Neurones à dopamine simulés
Action sur un type de récep- directement
teur cholinergique Neurones activateurs des neu-
Lente dégradation synaptique rones à dopamine stimulés Régulation de la nicotine par
Nicotine Détente, humeur, éveil, plaisir Neurones à dopamine désinhibés l’augmentation du nombre de Elevé
augmentés Libération de dopamine pro- récepteurs
Temps de réaction, anxiété, longée
appétit diminués Concentration de dopamine
augmentée
Libération modulée de plu-
sieurs neurotransmetteurs
Apprentissage et mémoire péjorés
Neurones à dopamine désin-
Contrôle moteur diminué
FACTEURS

hibés Nombre et sensibilité des ré-


Cannabis Perception de la douleur per- Modéré / faible
Concentration de dopamine cepteurs diminués
turbée
augmentée
Perceptions sensorielles mo-
difiées
Système immunitaire perturbé

Effet stimulant suivi d’une Accroissement du nombre de


phase de descente Recapture de la dopamine récepteurs sur neurones inhi-
Inhibition de la recapture de inhibée biteurs
Cocaïne Elevé
neurotransmetteurs Concentration dopamine aug- Plus grandes possibilités de
Activité des neurotransmet- mentée stopper les neurones à dopa-
teurs décuplée mine
TRAITEMENT

Fixation sur les récepteurs Neurones à dopamine désin-


aux opiacés endogènes hibés Adaptation des récepteurs
Héroïne Elevé
Inhibition créant un état analgé- Concentration de dopamine aux opiacés
sique. augmentée

13
CERVEAU
4. La dépendance déplaçant les récepteurs à dopamine à l’in-
térieur des neurones, un mécanisme qui a
pour conséquence de les rendre indisponi-
Les psychotropes mimant l’action de mo- bles à la dopamine et qui engendre par con-
lécules produites naturellement par le cer- séquent une diminution des signaux d’ap-
veau, leur présence dans l’organisme en prentissage. Cette diminution s’applique
perturbe l’équilibre interne. Lorsque la con- malheureusement aussi aux situations sans
sommation de substances psychotropes consommation de la vie quotidienne de l’in-
devient répétitive, le cerveau s’adapte pour dividu. Son cerveau perd donc la capacité

CONSOMMATION
tenter de recréer son équilibre. Il est capa- à signaler un apprentissage d’un comporte-
ble de mobiliser de multiples mécanismes ment intéressant pour sa survie, et par con-
pour parvenir à cet objectif : la diminution du séquent, sa motivation à le reproduire. Des
nombre de récepteurs à la surface des neu- chercheurs ont nommé ce mécanisme de
rones, la modification de la sensibilité de ces régulation du système nerveux "processus
récepteurs, la diminution des quantités de d’opposition aux drogues" (Koob et Le Moal,
neurotransmetteurs libérés, et même l’ac- 2008 ; Solomon et Corbit, 1974).
tivation de gènes jusque-là inactifs. Toutes
ces modifications qui peuvent se mettent en
place à long terme sous-tendent les méca- Les substances psychoactives pertur-

DÉPENDANCE
nismes de tolérance qui s’installent lors de bent le fonctionnement normal des cir-
la consommation régulière de psychotrope. cuits neuronaux, tel que le système de
L’individu doit alors augmenter les doses récompense, mais également de nom-
pour ressentir le même effet. Ainsi, si la breux autres circuits cérébraux. Des
prise occasionnelle de psychotropes produit expositions répétées conduiraient alors
une sensation plaisante, d’intensité décu- à la mise en place de compensations
plée par rapport au fonctionnement naturel, durables s’opposant aux perturbations
lorsque la consommation devient répétitive qu’elles causent. Il s’agirait d’une sorte
et chronique, le cerveau s’adapte pour dimi- de "garde-fou" servant à conserver une
nuer les effets de la substance et l’individu certaine intégrité du fonctionnement du
ressent un sentiment de tristesse, d’anxiété cerveau. Cette recherche dynamique
et d’irritabilité mêlées (dysphorie). Cet état d’un nouvel équilibre, couplée avec les
négatif le conduit à consommer à nouveau, consommations suivantes, diminuerait

ADDICTION
non plus pour ressentir les effets positifs progressivement le métabolisme dopa-
du produit, mais plutôt pour réduire les ef- minergique. Chaque nouvelle consom-
fets négatifs qu’il ressent lorsqu’il arrête de mation destinée à retrouver le niveau de
consommer. Il vit donc une frustration qui le base entraînerait alors, au contraire, la
pousse à de nouvelles consommations et à poursuite de la diminution. Cette dyna-
l’augmentation des doses, voire à ajouter ou mique pourrait inciter le consommateur
à répéter les expériences de consom-
à changer de substance. L’individu ne con-
mation et à augmenter les doses.
somme alors non pas pour "améliorer" son
état normal, mais pour le retrouver. Le pro-
blème est que cet état devient entre-temps
inatteignable. Seule la consommation de la
4.2. Mécanismes moléculaires
FACTEURS

substance psychoactive permet d’effacer,


en partie et de manière temporaire, le mal-
Les neuroscientifiques cherchent à com-
être psychologique qui résulte de cet écart.
prendre comment l’usage chronique de
psychotropes usurpe et modifie le fonc-
tionnement du cerveau. Les études sur les
4.1. Adaptation du système modèles animaux ont ainsi pu mettre en
de récompense évidence deux types de mécanismes au ni-
veau moléculaire.
La consommation répétée provoque une Le premier s’exerce à court terme : il s’agit
modification progressive du fonctionne- de la suractivation, dans le système de ré-
ment des neurones du système de récom- compense, d’une protéine appelée CREB.
TRAITEMENT

pense. Au niveau cellulaire, devant la sur- Elle agit en stimulant l’expression de cer-
stimulation des neurones dopaminergiques, tains gènes, dont un en particulier provoque
le cerveau peut s’adapter, par exemple, en une inhibition des neurones à dopamine (via

14
CERVEAU
une molécule appelée dynorphine). Elle dé- veau ne s’adapte pas immédiatement à ce
sactive par conséquent partiellement le sys- nouveau changement. Il continue durable-
tème de récompense. ment de produire des "casseurs d’effet" des
Le second mécanisme semble être impliqué substances. Les symptômes de manque*
dans un effet à plus long terme. Il s’agit de ne sont en fait que l’expression de ce nou-
la surexpression, de la protéine delta FosB. veau déséquilibre. Au niveau clinique, ces
Cette protéine est très stable, elle reste ac- symptômes permettent de définir la dépen-
tive dans les neurones très longtemps (des dance, phénomène qui touche ainsi 100%
semaines, voire des mois) après une prise des personnes exposées de façon répétée

CONSOMMATION
chronique de psychotropes. Son action en- à un psychotrope. Le retour vers un équi-
gendre l’activation de gènes qui vont en- libre se fait en quelques semaines voire
traîner des modifications structurales des quelques mois, en fonction du produit et
neurones (Nestler et al., 2005 ; Kalivas et des facteurs personnels. La diminution pro-
O’Brien, 2008). gressive des doses est souvent préconisée
A l’échelle cellulaire, les substances psy- pour réduire le syndrome du sevrage. Tou-
choactives provoquent une cascade d’évé- jours est-il qu’à la fin de cette "aventure", le
nements allant jusqu’à des modifications cerveau demeure marqué par les différents
morphologiques surprenantes ! bouleversements qu’il a vécu et, de ce fait,
l’individu reste très "vulnérable" face aux

DÉPENDANCE
psychotropes, c’est pourquoi le risque de
4.3. Sevrage rechute reste élevé. De nombreuses ques-
tions persistent néanmoins. Après combien
La réponse si violente de l’organisme à de temps d’abstinence le nombre de récep-
un sevrage est causée par un déséquili- teurs redevient-il conforme ? Ce retour à la
bre très marqué dans le fonctionnement normale est-il possible ou la modification
des neurones fortement adaptés à la pré- est-elle irréversible ? Des études scientifi-
sence de psychotropes. En effet, lorsque ques doivent encore être effectuées pour
la personne cesse de consommer, le cer- répondre à ces questions.

ADDICTION
FACTEURS
TRAITEMENT

15
CERVEAU
5. L’addiction nergique), ou bien encore certains broncho-
dilatateurs (dont le mécanisme d’action est
adrénergique) font fréquemment l’objet de
La confusion existe souvent entre dépen- dépendance, mais ils ne sont pas addictifs.
dance et addiction. Par ailleurs, la similitude d’action "in
fine" de toutes les substances addictives
La dépendance, telle que décrite au chapitre pourrait expliquer pourquoi de nombreux
4, est le mécanisme par lequel la consom- patients addicts présentent en fait une multi-
mation régulière a engendré un déséquilibre addiction, par exemple nicotine et cannabis,

CONSOMMATION
du fonctionnement neurobiologique de l’in- ou nicotine et alcool.
dividu. Ce déséquilibre génère un malaise
physique et psychique qui pousse l’individu
à continuer la consommation, non plus pour L’effet addictif repose sur le fait que, non
éprouver les sensations plaisantes du psy- seulement l’intensité de l’augmentation
chotrope, mais pour éviter de ressentir les du taux de dopamine est beaucoup plus
sensations désagréables engendrées par élevée, mais qu’à la différence des ré-
l’arrêt de la consommation. compenses naturelles, les substances
addictives ont pour effet d’augmenter
L’addiction ne touche, contrairement à la infailliblement, à chaque exposition,
dépendance, qu’une fraction des consom- le taux de dopamine libérée générant
mateurs chronique de substances psycho- à chaque fois un signal puissant d’ap-

DÉPENDANCE
tropes. Elle se caractérise par un besoin prentissage. La valeur de la consomma-
irrépressible de consommer la substance tion de substance addictive est ainsi su-
en dépit des conséquences négatives sur la révaluée par rapport à une récompense
santé mais aussi la vie sociale de l’individu. naturelle, ce qui influence la balance
Les travaux de ces dernières années en décisionnelle de l’individu en faveur de
neurosciences démontrent que l’addiction la consommation de substance et le
est une maladie liée à la mise en place de pousse à effectuer des choix biaisés.
processus d’apprentissage pathologiques.
Ainsi, l’addiction se développe avec le glis-
sement de comportements sous le contrôle
5.1. Indices et mémoire

ADDICTION
de décisions conscientes vers des compor-
tements automatisés et compulsifs. En cela,
elle ne découle donc pas exclusivement de L’état addictif se traduit non seulement par
la consommation de substances. Elle peut l’importance accordée à la substance, mais
en effet apparaître pour des comportements également par l’ancrage en mémoire des
tels que la prise alimentaire, le jeu, le surf "indices" qui lui sont associés. Le parc dans
sur internet, etc. Selon ces explications, il lequel s’effectuait l’achat de la substance, le
peut donc exister des consommateurs dé- visage d’une personne rappelant la consom-
pendants mais non addicts ainsi que des mation, une seringue entrevue chez le mé-
personnes addicts à des comportements decin, etc. Ces indices s’ancrent tellement
mais non-dépendantes à une substance. profondément en mémoire qu’ils pourront à
eux seuls déclencher la recherche de subs-
Une découverte fondamentale des neuros- tance et la consommation. Chez les individus
FACTEURS

ciences pour l’addictologie a été de démon- "addicts", le comportement n’est plus moti-
trer que, bien que chacune des familles de vé par le but (obtenir l’effet), mais dépend
substances addictives possède ses propres d’une automatisation et est influencé par les
mécanismes d’action pharmacologique, leur indices qui ont été associés par le passé à
point commun est qu’elles entraînent toutes la consommation de psychotropes. Dans
une augmentation de la dopamine libérée ces conditions, la personne enchaîne des
dans le système de récompense (pour une associations automatiques de type stimulus-
revue de la littérature, voir Lüscher et Un- réponse dans lesquelles elle n’a plus accès
gless, 2006). Suivant ce principe, il est pos- aux conséquences de son comportement
sible d’établir une différence entre une subs- (Waelti et al., 2001).
tance susceptible de créer une dépendance
TRAITEMENT

et une substance addictive. Par exemple, Le renforcement de cet apprentissage "sti-


la fluoxétine utilisée comme antidépresseur mulus-réponse" expliquerait le taux élevé
(dont le mécanisme d’action est sérotoni- de rechute de patients qui rencontrent des

16
CERVEAU
indices associés à la prise de substances. d’autres personnes en train de jouer ou sim-
L’addiction serait donc une conséquence de plement de parler du jeu, des changements
l’usurpation, par les psychotropes, des mé- de l’activité cérébrale se produisent dans les
canismes neuronaux d’apprentissage et de mêmes régions que celles des personnes
mémoire (Hyman et al., 2005). accros à la cocaïne exposées à des indices
liés à la cocaïne (Goldstein et al., 2007).
Du point de vue moléculaire et cellulaire, D’une façon générale, l’avancée des con-
l’exposition aux psychotropes entraîne naissances sur l’addiction permet d’envisa-
d’importantes modifications dès les pre- ger plus globalement la maladie et plaide en

CONSOMMATION
mières prises. Certaines sont rapidement faveur d’un décloisonnement des stratégies
réversibles, mais d’autres persistent bien thérapeutiques apportées aux patients.
après l’élimination de la substance. Avec
la répétition des prises, ces modifications à
moyen et long terme se cumulent et peu- 5.3. Le cortex préfrontal
vent persister des années, voire devenir
irréversibles. Dans ce contexte de persis- Au niveau psychologique, la "perte de con-
tance, deux cibles sont particulièrement trôle", qui est au cœur même de la définition
pertinentes: la synapse, qui est à la base du syndrome addictif, prend depuis quel-
des réseaux neuronaux et l’expression des ques années une importance croissante
gènes qui joue un rôle important dans le dans les recherches en neurosciences de
stockage mnésique. l’addiction. Le cortex préfrontal, au centre

DÉPENDANCE
des mécanismes cérébraux impliqués dans
la prise de décision, est affecté chez les per-
5.2. Addiction sans substance sonnes souffrant d’addiction. Des études de
neuroimagerie ont montré une baisse du
Il est également intéressant de constater métabolisme de base du cortex préfrontal
que le concept d’addiction évolue. De plus chez des personnes ayant développé une
en plus d’articles scientifiques soulignent les addiction à différentes substances psy-
"addictions sans substance" pouvant être choactives (Volkow et Fowler, 2000). Par
développées, par exemple, par le jeu, le tra- contre, si l’on présente à ces mêmes per-
vail, la sexualité ou encore internet, condui- sonnes des "indices" liés à leur substance

ADDICTION
sent aux mêmes modifications cérébrales d’addiction, le métabolisme de leur cortex
que les addictions liées aux psychotropes préfrontal augmente de manière bien plus
(Grant et al., 2006 ; Potenza, 2006). Clini- significative que si des "indices" liés à une
quement, le jeu pathologique, par exem- récompense plus ordinaire leurs sont pré-
ple, induit une euphorie, un craving* (désir sentés (Childress et al., 1999). Le cortex
compulsif de reproduire le comportement préfrontal de ces personnes semble devenu
d’addiction), une tolérance et des signes de incapable de déclencher la recherche de
sevrage à l’arrêt. Potenza et ses collabora- récompenses naturelles et incapable d’em-
teurs (2001) ont par exemple montré que, pêcher les comportements de recherche de
quand des joueurs pathologiques regardent substances psychoactives.
FACTEURS
TRAITEMENT

17
CERVEAU
6. Les facteurs individuels qu’on ne peut pas savoir si les différences
observées dans les profils d’expression des
influençant la sensibilité gènes sont la cause ou la conséquence du
addictive développement de l’addiction.
S’il existe des facteurs génétiques de sen-
sibilité aux substances addictives, détermi-
Bien que le phénomène de dépendance nant en quelque sorte un "terrain favorable",
survienne de manière systématique après ils restent pour l’instant hors de portée des
une exposition répétée aux substances psy- méthodes actuelles. Par ailleurs il reste fon-

CONSOMMATION
choactives, le processus ne se poursuit jus- damental de rappeler qu’un gène s’exprime
qu’à l’addiction que chez certains individus dans un environnement donné ; inné et ac-
vulnérables. Ni la fréquence des prises ni quis sont donc intrinsèquement liés. Pour
les quantités de substances consommées autant, les études génétiques restent fon-
ne permettent de rendre compte totalement damentales et doivent être poursuivies pour
du fait que certains soient plus vulnérables des raisons médicales. En effet, les caracté-
à l’addiction que d’autres. Alors d’où vient ristiques génétiques pourraient influencer la
cette inégalité ? création de molécules thérapeutiques selon
la cible d’action identifiée.

6.1. Les facteurs génétiques


6.2. Stress et addiction

DÉPENDANCE
Des études de transmission familiale,
auprès de jumeaux et de personnes adop- Dans les situations de stress, de grandes
tées, donnent des informations sur l’impor- quantités d’hormones de stress (les gluco-
tance des facteurs génétiques dans l’ad- corticoïdes) sont sécrétées dans le cerveau.
diction (Johnson et al., 1996). Le passage Or, ces hormones augmentent la sensibilité
aux modèles animaux fut très instructif. Des du cerveau aux psychotropes et favorisent
lignées de rongeurs ont été sélectionnées l’émergence de comportements addictifs
pour leur appétence, ou leur désintérêt, chez les animaux stressés de manière ré-
pour des psychotropes comme l’alcool, les pétée (Piazza et Le Moal, 1998 ; Marinelli
amphétamines, la cocaïne, la nicotine, ou la et Piazza, 2002). Parallèlement, des expé-
morphine et ont confirmé qu’il existe "quel- riences montrent que chez les rats rendus
que chose de génétique" dans la disposition "addicts" à une substance, l’administration

ADDICTION
à la dépendance et à l’addiction (Gardner de molécules qui réduisent l’action des hor-
et al., 2000). Les généticiens ont donc com- mones de stress a pour effet de diminuer la
mencé à chercher des séquences de gènes consommation des rongeurs (Richardson et
éventuellement associées à une vulnérabi- al., 2008 ; Shalev et al., 2006 ; Specio et al.,
lité chez l’animal. La liste des gènes, dont 2008 ; Zislis et al., 2007).
une variante (un allèle) semble statistique-
ment associée à un comportement addictif, Il faut savoir que chaque personne a un seuil
s’est allongée au fil des études (Goldman et individuel de tolérance aux situations stres-
al., 2005 ; Ball, 2008) et l’inactivation expé- santes. Par conséquent les sécrétions de
rimentale de certains de ces gènes a produit glucocorticoïdes sont plus ou moins élevées
FACTEURS

des animaux apparemment insensibles aux selon les individus. Cette susceptibilité au
psychotropes. Cependant, cette liste s’est stress influence la susceptibilité à l’addiction
tellement allongée qu’elle ne signifie plus (Piazza et Le Moal, 1996). L’inverse a éga-
grand-chose. Une nouvelle voie de recher- lement été récemment vérifié. En effet, des
che a vu le jour avec les méthodes de gé- personnes accros à la cocaïne présentent
nomique qui permettent de mesurer de ma- une sensibilité exacerbée aux événements
nière simultanée le niveau d’expression de stressants (Fox et al., 2008). Le stress de-
milliers de gènes. Cela permet de rechercher vient donc un facteur de risque d’une grande
un profil d’expression de gènes "ordinaires" importance dans le phénomène de rechute.
spécifique à l’addiction, et non plus des allè- De plus, chez les personnes souffrant d’ad-
les particuliers. Les chercheurs ont ainsi mis diction, le stress peut devenir auto-généré
en évidence des centaines de gènes dont et se traduire par la suractivation de cer-
TRAITEMENT

l’expression est modifiée chez des rongeurs tains neurones de l’amygdale cérébrale qui
vulnérables (Rhodes et Crabbe, 2005). Le produisent l’hormone de stress. La relation
problème avec ce genre de techniques est entre stress et addiction possède une autre

18
CERVEAU
particularité : elle persiste bien après la fin de tion aux substances psychoactives durant
l’événement stressant. Un stress précoce, l’adolescence augmenterait la vulnérabilité
durant l’enfance et même in utero, c’est-à- aux effets psychotropes et aurait des effets
dire pendant des périodes où le cerveau est délétères sur le développement cérébral
encore en plein développement, semble mo- (Crews et al., 2007). De plus, les problèmes
difier de manière définitive la sensibilité de liés aux substances à l’âge adulte semblent
ce dernier aux psychotropes en provoquant d’autant plus importants que la consomma-
des anomalies du développement des cellu- tion a commencé tôt (Stansfield et Kirstein,
les nerveuses de l’hippocampe ainsi que des 2007). En d’autres termes, une exposition

CONSOMMATION
systèmes de neurotransmission (Deminière précoce à une substance psychoactive peut
et al., 1992 ; Henry et al., 1995 ; Andersen augmenter la susceptibilité à l’addiction à
et Teicher, 2008). Ainsi, il est important de l’âge adulte.
comprendre le rôle du stress comme facteur
de risque dans le développement d’une ad-
diction dont il faut tenir compte pour la pré- 6.4. L’histoire personnelle
vention et les traitements.
Le génome* n’explique pas tout. L’histoire
personnelle est également une dimension
6.3. Les risques liés à l’adolescence fondamentale à prendre en compte dans la
vulnérabilité à l’addiction. Il ne s’agit pas sim-
La prise répétée de décisions non plani- plement de l’effet de l’environnement mais

DÉPENDANCE
fiées en dépit de conséquences ultérieures bien de caractéristiques personnelles mo-
est une caractéristique de l’addiction, mais delées par l’environnement. Si un environ-
cette "désinhibition comportementale" exis- nement stressant peut faciliter l’apparition
te dans une moindre mesure chez le sujet ultérieure d’une addiction, des environne-
sain. C’est l’impulsivité. La recherche de ments "plaisants" pourraient-ils être protec-
sensations et la prise de risques, deux com- teurs ? Des souris élevées dans un environ-
posantes de l’impulsivité (Sarramon et al., nement "enrichi" (vivant en groupe dans de
1999) sont particulièrement caractéristiques grandes cages avec des objets à explorer
de l’adolescence (Kelley et al., 2004). La régulièrement renouvelés) sont "protégées"
tendance actuelle montre que la première des effets addictifs de la cocaïne (Bezard
expérimentation de psychotropes se fait de et al., 2003). Bien que les mécanismes de

ADDICTION
plus en plus précocement, ce qui est exces- cette défense restent toujours inconnus, y
sivement dangereux car le cerveau ado- aurait-t-il là une piste à prendre en considé-
lescent (~12 à 25 ans) est beaucoup plus ration pour l’Homme ? Une chose est cer-
sensible aux effets toxiques et addictifs des taine, l’étude de l’addiction ne doit pas faire
substances psychoactives que le cerveau l’économie des aspects psychologiques et
adulte (Crews et al., 2007). Il faut savoir que cognitifs, ni négliger l’histoire personnelle et
le développement cérébral continue bien sociale de chaque individu.
au-delà de l’enfance et de l’adolescence.
Le cerveau adolescent est encore immature La question des inégalités et des vul-
et se caractérise par un remodelage impor- nérabilités individuelles face à l’addic-
FACTEURS
tant (croissance du cerveau et établisse- tion n’est pas simple. Il semble en effet
ment de connexions). Des travaux récents qu’elles soient déterminées par l’inte-
d’imagerie cérébrale ont en particulier ré- raction d’un grand nombre de facteurs
vélé qu’une des dernières aires cérébrales biologiques, individuels, environnemen-
à être mature est le cortex préfrontal, une taux, sociaux et culturels qui convergent
aire qui, nous l’avons vu, est impliquée dans pour augmenter ou diminuer la probabi-
le jugement, la prise de décision et le con- lité qu’un individu développe une addic-
trôle des émotions (Gur, 2005). Il est pos- tion. Ainsi, pour être efficaces, les pri-
sible que l’immaturité du cerveau explique ses en charge des personnes souffrant
en partie la prise de risques, la recherche d’addiction se doivent d’agir à chacun
de sensations, et les conséquences qui en de ces niveaux.
résultent (Chambers et al., 2003). L’exposi-
TRAITEMENT

19
CERVEAU
7. Les formes de traitement 7.1. Les thérapies psychologiques

Les thérapies psychologiques de l’addiction


Les psychotropes usurpent les systèmes sont conçues pour s’appliquer aux mêmes
cérébraux qui sont normalement activés processus cérébraux motivationnels que
lorsqu’un comportement a abouti à une ceux qui sont touchés par les substances
découverte intéressante à renouveler pour psychoactives. Elles tentent de remplacer
la survie de l’individu et de l’espèce. Le la motivation à utiliser ces substances par
cerveau est ainsi "trompé" par ces vérita- la motivation à pratiquer d’autres compor-

CONSOMMATION
bles chevaux de Troie et l’individu est alors tements. Associées à la prévention des
amené à agir comme si ces substances et rechutes, elles contribuent à aider la per-
les éléments du contexte qui leur sont as- sonne à élaborer de nouvelles associa-
sociés étaient devenus biologiquement né- tions stimulus-réponse qui n’impliquent ni
cessaires à sa survie. Les molécules, les l’usage de la substance ni l’appétence. Ces
gènes, les systèmes neuronaux sont dura- principes sont utilisés pour essayer de "dé-
blement "marqués" par les changements sapprendre" le comportement associé à la
que le cerveau a subis avec la consomma- substance et d’apprendre d’autres répon-
tion de psychotropes et les conséquences ses adaptatives.
cérébrales qu’elle a engendrées. Ainsi, des
mois voire des années après l’arrêt de la
consommation, l’attrait des substances 7.2. Les traitements

DÉPENDANCE
psychoactives peut être fortement réactivé
par l’environnement, les personnes ou les
pharmacologiques
objets associés à la consommation. Le dé-
Il existe de nombreux traitements pharmaco-
sir impérieux ainsi provoqué peut déborder
logiques. Par exemple, une des interventions
l’individu et entraîner une rechute. Cela
dit, la propension à rechuter ne reflète pas possibles est représentée par des substan-
seulement l’emprise de l’objet d’addiction ces ou des méthodes qui altèrent l’action du
sur la mémoire, elle reflète également l’in- psychotrope sur l’organisme et qui en sup-
capacité de la personne à résister : elle priment les aspects plaisants. La naloxone
démontre, en fait, la perte de ses capaci- et la naltrexone, par exemple, diminuent l’ef-
tés de contrôle et d’inhibition du comporte- fet des opiacés et de l’alcool en bloquant les
ment. Ce n’est absolument pas un manque récepteurs aux opiacés (Haile et al., 2008).

ADDICTION
de volonté, mais plutôt la mise en évidence Le disulfirame (Antabuse) est destiné à pro-
de son incapacité à traduire une volonté duire une réaction très désagréable lors
dans un comportement effectif. de la consommation d’alcool en interférant
La voie dopaminergique du système de avec son métabolisme (Carper et al., 1987).
récompense est étroitement impliquée L’efficacité chimique de ce traitement est ac-
dans les processus motivationnels et dé- tuellement remise en doute en faveur d’une
cisionnels. La motivation est le processus efficacité psychologique basée sur la crain-
par lequel les ressources attentionnelles et te d’effets désagréables. Un autre type de
comportementales sont mobilisées selon traitement pharmacologique, connu sous le
les conséquences anticipées d’une action. nom de "traitement de substitution", consiste
Par exemple, si une personne a faim, la en l’utilisation des composés chimiques qui
FACTEURS

vue d’un aliment ou son odeur peut lui faire imitent certains des effets des psychotropes
accorder une plus grande attention aux sti- sans en avoir les effets néfastes, ceci dans
muli et lui faire adopter un comportement le but de réduire les comportements de con-
visant à obtenir l’aliment. sommation ainsi que les risques de morta-
lité liés à la qualité des produits de la rue,
En permettant d’identifier plus précisément à leur dosage et la criminalité qui est asso-
les mécanismes du phénomène addictif, ciée à leur recherche. Cette alternative est la
les neurosciences commencent à apporter plus répandue pour le traitement des opia-
un éclairage fondamental pour la concep- cés avec la méthadone et la buprénorphine
TRAITEMENT

tualisation et l’élaboration de traitements (Kreek et al., 2002). Il faut cependant noter,


visant les symptômes de sevrage, la subs- qu’à l’heure actuelle, ce type de traitement
titution, le traitement des comorbidités, le n’est pas disponible pour toutes les subs-
développement de l’addiction ou encore la tances psychoactives, comme la cocaïne,
prévention de la rechute. par exemple, principalement à cause des

20
CERVEAU
risques d’ordre médicaux liés aux effets so- affection chronique et récurrente, le ris-
matiques de sa consommation. Aujourd’hui, que de rechutes, même après de longues
l’espoir réside dans l’élaboration de compo- périodes de sevrage, reste un des défis
sés chimiques agissant en amont de l’effet majeurs du traitement de l’addiction. Pour
des substances, qui réduisent, par exemple, compliquer encore un peu plus le tableau, il
l’appétence ou la recherche compulsive. faut ajouter que l’addiction est souvent pré-
sente en même temps que d’autres affec-
Il va de soi qu’un accompagnement psy- tions physiques ou psychiques (Brady et al.,
chosocial est un complément indispensable 2007). La prise en compte de la comorbidité

CONSOMMATION
pour le respect de la complexité de l’indi- entre la consommation de substances et les
vidu dans son environnement et une condi- autres troubles est donc fondamentale dans
tion nécessaire au succès du traitement. La le cadre des bonnes pratiques de traitement
question de l’efficacité d’un traitement est et d’intervention.
cependant délicate. En effet, en termes de
résultats, est-ce que seule l’abstinence to- Dans l’état d’avancement de la re-
tale signe l’efficacité d’une thérapie, ou des cherche en neurosciences sur les trai-
réductions de la quantité, de la fréquence, tements de l’addiction, il semble que
des risques associés à la consommation l’association des thérapies pharmacolo-
d’une substance ou encore des risques giques et psychologiques soit le moyen
de rechute peuvent-elles être considérées le plus efficace d’aider les patients (Ro-

DÉPENDANCE
comme des succès ? ques, 2000).
Soulignons encore que l’addiction est une

ADDICTION
FACTEURS
TRAITEMENT

21
CERVEAU
8. Conclusion Les études d’imagerie cérébrale soulignent
le rôle fondamental du cortex préfrontal
dans les conséquences cognitives et com-
Les neuroscientifiques s’accordent portementales du phénomène addictif.
aujourd’hui sur le fait que les substances Les régions cérébrales préfrontales étant
addictives usurpent les mécanismes de pri- impliquées dans des mécanismes essen-
se de décision et de mémorisation tant au tiels de contrôle et d’inhibition, l’exposition
plan cellulaire que cognitif en "leurrant" les prolongée aux psychotropes provoque des
circuits neuronaux impliqués dans le renfor- dysfonctions cognitives qui mènent à une

CONSOMMATION
cement et la motivation ; elles provoquent incapacité à inhiber les comportements de
ainsi un emballement des mécanismes recherche et de consommation de substan-
d’apprentissage qui deviennent aberrants. ces. La présence d’anomalies structurelles
Plus précisément, les substances addicti- et fonctionnelles graves du cortex préfrontal
ves modulent les processus de plasticité et la détérioration relative des contrôles in-
cérébrale de sorte que les comportements hibiteurs et de prises de décision amènent
de consommation seraient "appris", puis le consommateur à choisir sans frein les
extrêmement renforcés, favorisant l’usage récompenses immédiates et non à différer
compulsif de substances et aboutissant à ses conduites. Les capacités de choix de
l’impossibilité de contrôler sa consommation comportements, et par conséquent de libre
malgré la connaissance des conséquences arbitre, des personnes souffrant d’addiction
négatives qu’elle peut avoir sur le plan phy- sont altérées.

DÉPENDANCE
sique, psychologique, affectif, familial, social Finalement, rappelons que, quelle que soit
ou professionnel. l’importance de la consommation de subs-
tances, toutes les personnes ont les mê-
Toutes les substances addictives peuvent mes droits en ce qui concerne la santé et
être néfastes pour la santé suivant le mode, les perspectives de réintégration commu-
la quantité et la fréquence de consomma- nautaire. Les résultats des neurosciences
tion. La première consommation de psy- montrent surtout que l’addiction n’est pas un
chotropes ne mène pas nécessairement à signe de faiblesse de caractère mais bien
la dépendance, et encore moins à l’addic- une perturbation complexe qui met en jeu
tion. Cependant, plus la quantité consom- des mécanismes biologiques touchant aux
mée et la fréquence de consommation sont mécanismes d’apprentissage du cerveau
grandes, plus le risque de dépendance est et à sa capacité à maîtriser la consomma-

ADDICTION
élevé ; certaines vulnérabilités individuel- tion. Toutefois, les déterminants ne sont pas
les permettront alors à une addiction de se seulement biologiques et génétiques mais
développer. Il faut également préciser que également psychologiques, sociaux, envi-
les préjudices pour la société ne sont pas ronnementaux et culturels. A ce sujet, il faut
dus qu’aux personnes souffrant d’addiction. relever toute l’importance de la politique de
Des dommages considérables sont en effet prévention qui augmente les connaissances
causés par des intoxications aiguës ou des du grand public, qui attire l’attention sur des
surdoses, comme le mettent en exergue les comportements à risque et qui aide à dé-
récents botellón et la mode du binge drin- velopper des compétences pour décider de
king (biture express) dans le domaine de sa propre attitude vis-à-vis des substances
l’alcoologie. addictives.
FACTEURS
TRAITEMENT

22
CERVEAU
GLOSSAIRE
Neurotransmetteur
Messager chimique qui assure la transmis-
Abus sion de l’influx nerveux entre deux neuro-
Utilisation excessive et volontaire, perma- nes.
nente ou intermittente, d’une ou plusieurs
substances psychoactives, ayant des con- Psychotrope / substance psychoactive
séquences préjudiciables sur la santé phy- Substance modifiant le psychisme, en par-
sique ou psychique. ticulier l’humeur, la pensée et la perception.

CONSOMMATION
Ces substances peuvent provoquer des ef-
Addiction fets stimulants, hallucinogènes ou de ralen-
L’addiction est le processus par lequel un tissement.
comportement initial visant la production
de plaisir ou l’atténuation d’une sensation Recapture
de malaise devient incontrôlé et poursuivi La transmission d’information dans le cer-
en dépit de la connaissance de ses consé- veau se fait au niveau de la synapse par
quences négatives (Goodman, 1990). une libération de neurotransmetteurs du
neurone émetteur vers le neurone cible.
Certains neurotransmetteurs restent dans
Craving
la fente synaptique; ils sont alors, selon les
Désir irrépressible et violent de réaliser le

DÉPENDANCE
cas, soit récupérés par le neurone émetteur
comportement addictif.
(recapture), soit dégradés. Ces phénomè-
nes permettent de limiter la durée d’action
Dépendance des neurotransmetteurs. Lorsque la recap-
Situation d’une personne qui ne peut plus ture est bloquée, le neurotransmetteur reste
se passer d’un produit psychoactif. La dé- dans la fente synaptique et le message se
pendance est définie sur le plan clinique transmet donc plus longtemps et plus inten-
par les symptômes de manque, manifestes sément au neurone récepteur.
à l’arrêt de la consommation, qui peuvent
être d’ordre psychologique (sentiment de Sevrage
malaise, d’angoisse, état dépressif) ou phy- Arrêt de la consommation d’un produit psy-
sique (douleurs, contractures, nausées et choactif. Le sevrage peut être brutal (arrêt

ADDICTION
diarrhées). total et immédiat) ou progressif : le consom-
mateur réduit petit à petit sa consommation,
Génome parfois avec l’aide d’un traitement de subs-
Ensemble du matériel génétique d’un indi- titution.
vidu encodé dans son ADN, appelé égale-
ment patrimoine héréditaire. Tolérance
Une même dose d’un produit entraîne moins
Manque d’effets qu’auparavant. S’il veut ressentir
Egalement appelé syndrome de sevrage, à nouveau les effets des premières fois, le
ce terme désigne les sensations et douleurs consommateur est alors tenté d’accroître les
psychologiques ou physiques qu’éprouve quantités ou la fréquence des prises, ce qui
FACTEURS

une personne dépendante d’un produit psy- augmente également les dangers du produit
choactif lorsqu’elle arrête de le consommer. consommé.
TRAITEMENT

23
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Ecrit et réalisé par Avec le soutien scientifique de la Sur mandat de
•S•S•A•M• l'Office fédéral
Swiss Society of Addiction Medicine

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