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L'IMAGINAIRE SELON LACAN : DES « REPÈRES DE LA CONNAISSANCE

SPÉCULAIRE » À LA QUESTION DE LA « RECONNAISSANCE »

Michel Demangeat

L’Esprit du temps | « Imaginaire & Inconscient »

2002/1 no 5 | pages 53 à 66
ISSN 1628-9676
ISBN 2913062903
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2002-1-page-53.htm
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L’imaginaire selon Lacan:
des «repères de la connaissance
spéculaire» à la question
de la «Reconnaissance»

Michel Demangeat

L’image, dans l’œuvre de Lacan est d’abord l’image de l’autre, de la bien aimée,
de la rivale, de la semblable, de la sœur.
À propos du crime des sœurs Papin il reprend brillamment dans la revue le
Minotaure (décembre 1933) la thèse qu’il a soutenue l’année précédente concernant
la haine amoureuse de sa patienteAimée transférée sur plusieurs têtes successives (1).
« L’ambivalence affective envers la sœur aînée dirige tout le comportement de
notre cas Aimée ». « Chacune des persécutrices n’est vraiment rien d’autre qu’une
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nouvelle image, toujours toute prisonnière du narcissisme de cette sœur dont notre
malade a fait son idéal. Nous comprenons maintenant quel est l’obstacle de verre
qui fait qu’elle ne peut jamais savoir, encore qu’elle le crie, que toutes ces persé-
cutrices elle les aime : elles ne sont que des images ».
La démonstration de Lacan du « complexe fraternel » au cœur de la structure
paranoïaque d’Aimée s’appuie certes sur la charpente grammaticale freudienne (2).
Au lieu du « je l’aime lui (ou elle)», « l’objet d’amour homosexuel » aveu libidineux
inconscient se formule la dénégation je ne l’aime pas, je le hais ou je ne l’aime pas,
elle me hait ce qui serait le cas de l’actrice Huguette ex-Duflos « persécutrice » d’Aimée
qui la blesse d’un coup de couteau. Mais l’autre formule « je ne l’aime pas c’est elle
qui m’aime » fait, d’après Lacan, du délire d’Aimée une « érotomanie homosexuelle ».
Freud, cependant, ne dit pas que le renversement des propositions se soutient
de la « reconnaissance » chez l’autre de son propre reflet. Il reviendra à Lacan de
ressaisir puis de développer les perspectives que «Über narzismus » (1914) entre-
voyait pourtant à partir de l’image reflétée dans l’eau du visage de « Narcisse ».
À propos d’Aimée et des sœurs Papin, Lacan écrira : « Le mal d’être deux » dont
souffrent ces malades ne les libère qu’à peine du mal de Narcisse. « Passion mortelle
et qui finit par se donner la mort ».

Imaginaire & Inconscient, 2002/5, 53-66.


54 IMAGINAIRE & INCONSCIENT

En 1936, Lacan fait une nouvelle avancée en mettant en évidence au Congrès


de Marienbad que ce qu’il appelle « The looking-glass phase » permet de concevoir
au-delà de la psychose paranoïaque la naissance même du MOI.
Wallon dans les Origines du caractère chez l’enfant (1934) avait fait un bilan des
études sur l’enfant face à sa propre image spéculaire. Darwin note que vers le 8e mois
il manifeste par des « Ah» sa surprise chaque fois que son regard se trouve rencontrer
son image et Preyer, qu’à la 33e semaine il tend la main avec ardeur vers son image.
L’enfant de Darwin « regarde son image dans la glace chaque fois qu’on
l’appelle par son nom » et Wallon de commenter : « Ce n’est plus tout-au-moins de
façon passagère ou intermittente à son moi proprioceptif qu’il applique son nom,
lorsqu’il l’entend prononcer : c’est à l’image extéroceptive que lui donne lui-même
le miroir ». Wallon parlait de l’image spéculaire en termes cognitifs de représen-
tation. L’enfant se reconnaît dans l’image de son propre corps.
De Lacan (la communication de 1936 n’ayant jamais été publiée) c’est l’article
sur les « complexes familiaux » paru dans le volume de l’Encyclopédie française
dirigé par Wallon (1938) qui met l’accent sur la jouissance, l’exaltation de l’enfant
découvrant son image. Son « Ah » de jubilation met en évidence l’investissement
libidinal de la scène du miroir, et cette extase est d’autant plus forte que l’Infans est
à ce moment gestuellement, physiquement, immature, incapable d’autonomie.
Cette fabuleuse image vient donc s’opposer, s’arracher à un tel arrière-plan d’inca-
pacité. Mais, ajoute Lacan, « avant que le MOI affirme son identité, il se confond
avec cette image qui le forme mais l’aliène primordialement ».
Lacan dès cette époque avance que le MOI gardera de cette origine la structure
ambiguë du spectacle « manifeste dans la situation du despotisme, de la séduction,
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de la parade ». Cette structure « donne leur forme à des pulsions sadomasochistes
et scoptophiliques (désir de voir et d’être vu) destructrices de l’autrui dans leur
essence ».
À partir de telles prémices, Lacan va développer longuement ce qu’il n’appelle
pas encore l’imaginaire mais les « repères de l’image spéculaire ». Il y a là, écrit-
il en 1948 dans « l’agressivité en psychanalyse », « une sorte de carrefour structural
où nous devons accommoder notre pensée pour comprendre la nature de l’agres-
sivité chez l’homme »... « Ce rapport érotique où l’individu humain se fixe à une
image qui l’aliène à lui-même, c’est là l’énergie et c’est là la forme d’où prend
origine cette organisation passionnelle qu’il appellera son moi ». De même, il fait
leur place à certaines conceptions de « Madame » Mélanie Klein : « Par elle nous
savons la fonction de la primordiale enceinte imaginaire formée par l’Imago du
corps maternel ».
Cette communication de même que celle de 1949 à Zurich « Le stade du miroir
comme formateur de la fonction du Je » permettent à Lacan quelques avancées dans
la conception de ce qu’il appelle le « Je-idéal ». Mais aussi la « fonction pacifiante »
de « l’Idéal du Moi », assure la connexion de la normativité libidinale avec une
normativité culturelle, liée depuis l’orée de l’Histoire à l’imago du père.
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DES « REPÈRES DE LA CONNAISSANCE SPÉCULAIRE»…

Et c’est dans l’intervention célèbre du colloque de Bonneval de 1951 « Propos


sur la causalité psychique » (6), que Lacan utilise le terme de « mode imaginaire » :
« l’Histoire du sujet se développe en une série plus ou moins typiques d’identifi-
cations idéales que représentent les plus purs des phénomènes psychiques en ceci
qu’ils révèlent essentiellement la fonction de l’imago ».
L’usage du terme « imaginaire » mérite que nous revenions en arrière et que
nous en ressaisissions l’introduction et les définitions antérieures ou parallèles à la
recherche encore tâtonnante de Lacan avant 1953.

De l’Imaginaire

« Folle du logis » l’imagination ne saurait se faire oublier du psychiatre. Il s’y


heurte dans sa rencontre avec le délire, il la retrouve à l’œuvre dans les rêves et les
phantasmes, dans les scénarios pervers ou les productions littéraires... picturales de
ses patients.
Les «objets» qui sont ainsi proposés à son questionnement, à son étude, à son
interprétation, témoignent d’une imagination en acte. Cette «conscience
imageante» vise dans le for intime du sujet, non pas tant l’avènement des images-
copies, des imitations, que les représentations dont c’est l’essence de nous
soustraire au déjà-vu, d’ériger un monde dont on entend souligner qu’il est sans
modèle dans le réel : «l’Imaginaire» (Sartre).
Imaginaire/réel : dichotomie enracinée dans la langue et dès le XVe siècle où
l’adjectif se rencontre au sens de fictif, irréel.
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L’apparition de l’imaginaire comme adjectif substantivé au masculin daterait
de 1820 dans le journal de Maine de Biran. On le trouve ensuite souvent attesté dans
son sens banal : « ensemble de productions imaginaires ». La théorie philosophique
de « l’imaginaire » se situe dans la mouvance de Sartre et de Merleau-Ponty (un
imaginaire fait de débris du réel. 1946). Mais dans les « Structures anthropologiques
de l’Imaginaire », Gilbert Durand, considérant que Sartre dévalue l’imaginaire,
développera les conceptions de Bachelard : « L’imagination dynamique réformateur
des sensations » y devient « l’organisateur de la vie psychique ».
À partir des années 1968 à 1976, on assiste à un déferlement du mot avec entre
autres Caillois, Cioran, Bettencourt, Jeanne Michel... On rencontre le mot utilisé
au pluriel. Ainsi Philippe Malrieu in « la construction des imaginaires » (1967).
Cliniciens, philosophes, écrivains... artistes se retrouvent depuis plus de deux
siècles fascinés par le monde imaginaire que la folie suggère, que la croyance
« folle » situe comme réel. Ils le dépeignent à l’envie – les cliniciens pour mieux le
situer dans leur classification : délire d’imagination, paraphrénie, schizophrénie,
paranoïa, psychose hallucinatoire, rêverie morbide :
- les écrivains pour en déployer la géographie, l’histoire et... les «beautés» bien
au-delà de ce qu’en expriment généralement nos malades. Oyez, oyez les contes du
56 IMAGINAIRE & INCONSCIENT

comte Potocki et ceux d’Hoffmann et de leur descendance jusqu’aux arrière-petits-


fils cinéastes.
- On cherche à «comprendre» le monde imaginaire de la folie. Mais cette
tentative de la « prendre avec soi» n’est-elle pas elle-même imaginaire : reflet de
l’autre en soi et acculée par le dispositif binaire imaginaire/réel à quelque aporie ?
Taine assimilant perception et image peut comprendre l’hallucination mais non
point que nous distinguons immédiatement l’image de la perception.

Inversement, posant avec Sartre « que les sujets reconnaissent immédiatement


leurs images comme telles » ne faisons nous pas de l’hallucination « une image que
l’on ne reconnaît plus pour une image » ?
La recherche freudienne ne vise pas tant la compréhension des images du rêve
que leur interprétation : les lire comme textes, les déchiffrer comme rébus,
construire par « associations » et « historisation », ainsi du rêve de la « monographie
botanique ».
De telles opérations découle un enseignement. Nous sommes envahis par les
« Phantasien ». Mais dès l’origine on trace des limites, on distingue le présent-
l’absent, on actionne apparition-disparition de l’image au miroir, du
symbole-bobine, on apprend à jouer de l’opposition diacritique Fort-Da... le signi-
fiant déjà!
Et le travail du texte, l’élaboration, le décryptage de continuer de concert leur
cheminement de par le monde imaginaire de la folie de Schreber, de par les fantas-
magories d’Hoffmann et leur « inquiétante étrangeté ». La Lecture de « l’Homme
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au sable » des « Élixirs du diable » permettent à Freud de situer le double originaire
menaçant de nous engloutir. Les limites sont posées, la théorie du « ich » s’affirme
avec celle des idéaux.
Au tout début des années 50, Lacan lit et relit Freud. L’apport de ses travaux
préalables est déjà considérable et ne renie en rien – comment le pourraient-ils ? –
la parole, le « dialogue », le langage. Dès 1936, il réaffirmait ce primat du langage
dans l’expérience analytique (Au-delà du principe de réalité). (8).
« L’auditeur y entre donc en situation d’interlocuteur » mais son impassibilité
« l’écran blanc» que sa « personne » propose en l’analysant ouvrent le procès de la
« parole-image ». « Dès lors, en effet, l’analyste agit en sorte que le sujet prenne
conscience de l’unité de l’image qui se réfracte en lui en effets disparates, selon qu’il
le joue, l’incarne, le connaît ».
Cette conception de la dimension imaginaire du transfert où l’analyste doit
réduire son image à un « miroir puis à une surface sans accident » (l’agressivité en
psychanalyse) va être « relevée » par la conception du symbolique et la proposition
de juillet 1953 d’une étroite articulation entre symbolique, imaginaire et réel dans
la cure et dans la clinique (Discours de Rome. 1953).
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DES « REPÈRES DE LA CONNAISSANCE SPÉCULAIRE»…

Du Symbolique (9)

Lacan prend connaissance des textes de Lévi-Strauss « Efficacité symbolique »


(1949) « Langage et société » (1951) qui définit l’ordre symbolique sur le modèle
de la linguistique structurale issue de l’enseignement de Ferdinand de Saussure.
Parallèlement, il fait « retour » aux premiers travaux de Freud, principalement
« L’interprétation des rêves », « Psychopathologie de la vie quotidienne » et le « Mot
d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient ». Il reprend en séminaire les grandes
observations freudiennes « l’Homme aux rats », « l’Homme aux loups ».
Le mise en avant « du symbolique » en 1953 rapproche la structure de l’incons-
cient et celle du langage, et montre comment le sujet humain s’insère dans un ordre
préétabli lui-même de nature symbolique au sens de Lévi-Strauss (langage, règles
matrimoniales, rapports économiques, art, sciences, religion). La conception du
symbolique empruntée à Saussure défend donc l’idée que le signifiant n’est pas en
lien direct et significatif avec le signifié et que le signifié se constitue dans sa
relation avec la chaîne signifiante d’où l’importance de la diachronie (genèse,
histoire du signifiant) et de la synchronie (sens donné par le contexte).
Les modifications subjectives que le « psychanalysant » peut attendre de
l’analyse seraient principalement obtenues par l’intervention du symbolique :
« Wo es war, soll ich werden » « là où c’était, Je en tant que sujet dois advenir ».
Cette formule de Freud suscite un débat de traduction ouvert par Lacan qui
définit ainsi la position du sujet : « Le signifiant représente le sujet pour un autre
signifiant ». Dans la mesure où le « NOM DU PÈRE» représente une instance qui
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ne réduit la figure du père ni à son image (père imaginaire) ni à sa réalité matérielle
pour le sujet (père réel) mais représente la connaissance de la loi fondamentale qui
sert de « clef de voûte » à tout le système symbolique, le rapport du sujet à cette
instance introduit à une saisie structurale des névroses et des psychoses.
À partir des années 1974/75, Lacan entreprend de réduire le primat accordé au
« symbolique » sur l’imaginaire de façon significative. Son séminaire s’intitule
alors R.S.I., le symbolique n’est plus mis en premier.
La réflexion porte désormais sur le ternaire lui-même : en tant que dimensions
le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire doivent être par quelques biais équivalents,
ce que Lacan tentera d’articuler à partir de ses développements sur la « nodalité
borroméenne ». Or le « nœud borroméen » en tant qu’il se supporte du nombre trois
est du registre de l’imaginaire (séminaire RSI). Cet imaginaire n’est plus celui d’une
surface, d’une spécularité, il s’agit d’un espace à trois dimensions, celui de la
manipulation, du tressage par la main !
58 IMAGINAIRE & INCONSCIENT

De la Reconnaissance

Reconnaissance par l’enfant de sa propre image ? Comment l’envisager hors de


la présence de l’autre, hors de la grille du symbolique ? La question de l’image de
soi rejoint ainsi le concept de « reconnaissance » définit par Hegel (10), repris par
Kogève et discuté par Lacan dans le séminaire sur l’Angoisse (11).
Il s’agit là d’un des concepts fondamentaux de la « phénoménologie de
l’esprit ». Or une problématique à peine abordée à propos de la fonction spéculaire
en pathologie est celle de la reconnaissance du sujet par qui incarne le Grand Autre.
Dans les Écrits et De nos antécédents (12), Lacan reprend l’essentiel des
textes antérieurs. De cette lecture se dégagent les origines et les développements
d’une conceptualisation dont l’édifice en 1967 affirme dorénavant la belle archi-
tecture. Lacan souligne alors « ce qui se manipule dans le triomphe de
l’assomption de l’image du corps au miroir, c’est cet objet le plus évanouissant
à n’y apparaître qu’en marge : l’échange des regards, manifeste à ce que l’enfant
se retourne vers celui qui de quelque façon l’assiste, fût-ce seulement de ce qu’il
assiste à son jeu».
Et certes, cette rencontre de l’enfant avec son image, l’enfant ne peut rien en tirer
s’il est seul et Lacan avait déjà précisé les conditions d’une telle rencontre dans son
premier séminaire de 1953/54. « Cela veut dire que dans le rapport de l’imaginaire
et du réel, et dans la constitution du monde telle qu’elle en résulte, tout dépend de
la situation du sujet. Et la situation du sujet vous devez le savoir, depuis que je vous
le répète est essentiellement caractérisée par sa place dans le monde symbolique,
autrement dit dans le monde de la parole. Cette place est ce dont dépend qu’il est
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droit ou défense de s’appeler par exemple Pedro. Selon un cas ou l’autre. Il est dans
le champ du cône, du cône de l’image spéculaire ou il n’y est pas ».
Donc de 1953 à 1967 Lacan va sans cesse insister sur le fait que l’image spécu-
laire, l’enfant ne peut la découvrir et ne peut donc pas en jouir en une sorte
d’exaltation, s’il n’y a pas au moins une approbation (13). Cette approbation, c’est
de la part de celui ou celle qui le tient à ce moment là dans ses bras. C’est déjà ce
que disait Wallon d’une toute autre manière. Mais Lacan insiste sur cette présence...
et encore sur bien autre chose. Il va montrer que l’enfant, celui qui le porte, toute
la scène est prise dans le contexte d’un ensemble culturel et langagier.
L’enfant est déjà « imaginé » sans doute comme le montre Piera Aulagnier, mais
aussi « pensé » et « dit » bien avant la naissance. Depuis la naissance, il est pris dans
un ensemble de paroles. Mélanie Klein l’avait parfaitement perçu lorsqu’elle écrit
« les stades précoces de l’Œdipe ». Elle nous dit que l’enfant très tôt est pris dans
ce champ : Maud Mannoni parlera d’un « bain » de langage. La scène de la spécu-
larité, cette scène un peu mythique que Lacan ancre au début de ce qui se façonne
d’une « personnalité » (terme que Lacan critiquera chez Lagache) est prise tout
entière dans le réseau du langage... Legendre précisera dans le cadre de l’institution
et de la généalogie.
MICHEL DEMANGEAT • L'IMAGINAIRE SELON LACAN : 59
DES « REPÈRES DE LA CONNAISSANCE SPÉCULAIRE»…

Alors ce réseau de langage, cette organisation tout autour de la scène spéculaire,


cette organisation du symbolique, sont à la fois « out » et « in ». Cette organisation
de l’image est déterminée essentiellement par ce que nous appellerons pour
simplifier « le représentant du grand Autre auprès de l’enfant ».
Lacan, à partir de 1953 et des années qui suivent, dans les séminaires dégage
cette notion du Grand Autre. Le Grand Autre qui est le « trésor des signifiants», qui
est l’origine du langage, qui est la source du langage, qui est quelque chose
d’inconscient, qui n’est pas les parents mais qui est représenté en quelque sorte par
les parents, voilà ce que Lacan va nous montrer comme hors de l’image et en
même temps déterminant. Déterminant parce qu’il va bien falloir que quelque
représentant du Grand Autre souligne l’existence de cette image, approuve l’exal-
tation que l’enfant éprouve devant elle et nomme celui qui apparaît dans le miroir !
Et la chose essentielle, qui n’est pas toujours dite par Lacan avant les années 53,
c’est précisément cette nomination. Par la suite, Lacan va démontrer ce qui se
passe en dehors du champ de cette image, c’est-à-dire l’existence du Grand Autre,
l’existence du phallus, tout cela va être repris dans la conception de l’« idéal de
moi», qui recueille les marques et les insignes qui sont venus du discours tenu tout
autour de l’enfant.
C’est donc à partir de cette intégration de « l’idéal du moi » dans la scène du
miroir que le symbolique va s’introduire.
Cette question suppose au préalable une distinction entre la fonction maternelle
et l’incidence de la fonction paternelle. L’incidence de la fonction paternelle est
essentielle, en tout cas telle que Lacan la définit puisque c’est elle qui arrache la
mère à l’enfant... qui arrache la mère à l’enfant pour mettre la mère en présence du
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phallus.
Il faut reprendre ici certains textes de Freud, en particulier un texte préliminaire
à la Psychologie des masses où la question d’identification est traitée par Freud.
L’identification à un trait unaire suppose, d’après Freud, le trait qui distingue, celui
qui n’a pas d’autre signification que de distinguer l’un parmi d’autres à l’intérieur
d’un dispositif d’ensemble qui est repris évidemment par le langage. Ce trait unaire
viendrait du père.
La notion de reconnaissance (14) est abordée par Lacan à plusieurs reprises en
ce qui concerne ce moment du miroir, ce moment de spécularité, aube d’un imagi-
naire déjà articulé de quelque manière à l’ordre symbolique.
Dans notre séminaire nous avons repris la question de la reconnaissance à partir
du chapitre IV de la Phénoménologie de l’esprit (15).
Hegel y parle de «Selbstbwusstein» c’est-à-dire de «la conscience de soi».
Chacun découvre la conscience de soi à travers son expérience intime puis il pense
à la conscience de soi chez l’autre ou plutôt à la manière dont l’autre va le recon-
naître lui, comme «conscient de soi». Donc désir. Mon désir est que l’autre me
reconnaisse comme ayant moi-même une conscience de soi. Mais comme le fera
remarquer Lacan, dans le séminaire de l’angoisse en 1962, ce que décrit Hegel,
60 IMAGINAIRE & INCONSCIENT

c’est quelque chose qui est de l’ordre de l’imaginaire. C’est-à-dire qu’il y a là


affrontement en germe. Cet affrontement que Lacan a décrit dans la paranoïa, cet
affrontement qui à travers Hegel, va influencer, va déterminer dans la suite du
Chapitre IV l’exposé de la question du «maître et de l’esclave».
Cela va entraîner donc de près ou de loin à travers les péripéties que nous
connaissons et qui sont celles de notre histoire depuis ces deux derniers siècles, tout
un questionnement sur les rivalités, les violences mêmes déterminées par le
déploiement dans les actions et les idéologies de la rivalité : maître-esclave.
La question de la reconnaissance (Anerkennen) part de là. Quand Lacan reprend
cela dans le séminaire de l’angoisse, il ramène la formule de Hegel comme il le fera
dans « De nos antécédents » à une rivalité, rivalité de l’autre à l’autre, affrontement
dans le champ de l’Imaginaire, lutte sur le plan du « pur prestige ». Et Lacan « parce
que Lacan est analyste », nous dit-il, de ré-articuler la formule Hégélienne en y
faisant la place au Grand Autre et à l’objet cause du désir.
« L’autre est là comme inconscience constituée comme telle et il intéresse mon
désir dans la mesure de ce qui lui manque et qu’il ne sait pas. C’est au niveau de
ce qui lui manque et qu’il ne sait pas que je suis intéressé de la façon la plus
prégnante... il n’y a pas pour moi de sustentation possible de mon désir qui soit une
référence à un objet quel qu’il soit, si ce n’est en le couplant, en le nouant avec ceci
qui s’exprime par le sujet dans une nécessaire dépendance par rapport à l’Autre
comme tel».
Le désir du désir au sens Hégélien est donc pour Lacan « désir d’un désir qui
réponde à l’appel du sujet ». « Il est désir d’un désirant. Ce désirant qui est le Grand
Autre... il en a besoin pour que l’Autre le reconnaisse, pour recevoir de lui la recon-
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naissance » (c’est nous qui soulignons).
Au sens psychanalytique « Le désir de désir est le désir de l’Autre d’une façon
beaucoup plus principalement ouverte à une sorte de médiation».
On symbolisera l’Autre « A», grand A barré puisque, désirant, l’Autre s’inscrit
comme s’il manquait d’un objet.

De l’hainamoration

Winnicott développe quant à lui le thème de la reconnaissance à partir des


premiers échanges de regard entre mère et enfant (16). Dans « Jeu et réalité » à partir
de l’article de Lacan « le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je »
il décrit : le rôle du miroir, de la mère et de la famille dans le développement de
l’enfant.
Winnicott en ce qui concerne les racines de l’imaginaire, les sources de l’ima-
ginaire, considère que Lacan c’est très bien « mais il ne met pas en relation le miroir
et le visage de la mère ainsi que je me propose de le faire ».
Dans le visage de la mère, l’enfant très tôt, dès l’origine, se mire.
MICHEL DEMANGEAT • L'IMAGINAIRE SELON LACAN : 61
DES « REPÈRES DE LA CONNAISSANCE SPÉCULAIRE»…

Winnicott considère que d’abord l’enfant se retrouve dans ce visage. Il ajoute


que, s’il ne s’y retrouve pas, le visage de la mère n’est alors pas un miroir et la
perception prend la place de l’aperception. La perception est alors interrogation
anxieuse, essai d’interprétation de la mimique maternelle de façon inquiète. Il nous
donne un certain nombre d’exemples qui sont très intéressants, à replacer dans le
contexte que nous essayons de dessiner, parce que ce sont les variations du visage
maternel qui vont avoir une importance déterminante dans le caractère heureux ou
malheureux, exalté ou pas exalté de l’enfant. Ces variations marquent les disposi-
tions de la mère par rapport à l’enfant, elles modulent ce que nous appelons
reconnaissance.
Ce que nous retrouvions, mais incidemment, dans le fait que l’enfant dans la
scène du miroir telle que Lacan l’a décrite se retourne pour demander comme une
espèce d’approbation, nous voyons bien que chez Winnicott cela se dispose plus
précocement et dans le champ d’une intimité plus grande. On parle même dans ce
texte intéressant du point de vue clinique, de menace d’un chaos chez l’enfant qui
ne retrouve pas dans le visage maternel l’intérêt, le désir que la mère pourrait avoir
pour lui. Tout le texte de Winnicott nous donne des exemples de mères, par rapport
à cette problématique que nous définissons comme celle de la reconnaissance. Une
mère par exemple ne pense qu’à son image. Elle ne pense qu’à se faire un visage.
Mais se faire un visage ce n’est pas pour l’enfant, c’est pour elle dans son propre
miroir.
Chez telle autre, l’analyse tourne autour du désir entêtant « d’être vue ». L’his-
toire de la petite enfance en revint souvent au fait d’être vue et du sentiment
d’exister que cela procure. L’expérience de la patiente avait été désastreuse à cet
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égard.
Autre observation, celle d’une femme dépressive, qui donc ne s’intéresse pas
non plus à la découverte par l’enfant de sa propre image ou au développement de
l’imaginaire de l’enfant articulé avec le symbolique, mais qui ne s’intéresse qu’à
ses propres soucis. Et qui va mettre auprès de l’enfant des nurses qui doivent être
obligatoirement – on s’en rend compte après coup bien sûr – des nurses dépressives,
de façon qu’il n’y ait pas de concurrence. Et Winnicott d’ajouter :
« J’avais déjà écrit les pages qui précèdent quand dans une séance d’analyse,
une patiente apporta un matériel qu’on eût dit fait pour reposer ce que je viens de
dire. Cette femme est très préoccupée par le stade d’établissement de soi en tant
qu’individu. Au cours de cette séance elle fit référence au «miroir, miroir sur le
mur». Elle dit alors «ce serait terrible, n’est-ce pas si l’enfant se regardait dans le
miroir et ne voyait rien ?».
Faut-il encore, comme l’esquisse Winnicott élargir la problématique du miroir,
du regard et de la « reconnaissance » à la famille mère, père, frères et sœurs, à ceux
qui font partie de l’environnement parental. Le jeu de la physionomie, du geste et
les modalités d’échange des regards entrent assurément dans la perspective d’une
sémiotique générale.
62 IMAGINAIRE & INCONSCIENT

L’étude de ces modalités du « paraître » « ne doit pas forcément se conformer


aux modèles linguistiques (de l’ordre symbolique) mais les traverser, les élargir en
commençant par considérer le « sens » comme indication, le « signe » comme
« anaphore » (Julia Kristeva). L’investissement privilégié « d’une relation vide de
type indicatif mais non signifiant» serait à envisager à partir de « l’interprétation »
dans les procédures de la « reconnaissance paranoïaque ». Aborder le « texte sémio-
tique » dans son ensemble pourrait encore éclaircir tel risque de « méconnaissance »
dans les « consultations interculturelles » ou dans les relations entre sujets de classes
sociales très différentes.
De telles préoccupations nous sont suggérées par l’évocation à travers
Winnicott des jeux de physionomie maternels... Quant à nos préoccupations
concernant la reconnaissance elles sont nées de rencontres et de psychothérapies
avec des sujets interprétants et persécutés.
Elles sont nées encore de la lecture du livre de Marie-Claude Lambotte Esthé-
tique et mélancolie (17). Dans cet ouvrage, il y a précisément, l’auteur s’appuyant
dans le développement de ses articles précédents et de sa thèse sur l’œuvre de
Lacan, un passage tout à fait essentiel qui s’appelle « Vorbeireden » ou « dialogue
de sourds ». On y découvre justement la possibilité d’étudier la reconnaissance, non
pas seulement reconnaissance par l’enfant de sa propre image, mais reconnaissance
par la mère de l’enfant comme image, mais aussi de l’enfant comme sujet.
Nous ajouterons ici comme sujet d’une possible parole, d’une possible histo-
risation :
Esthétique et mélancolie résume une situation que nous-mêmes dans le champ
de la clinique nous connaissons bien, c’est-à-dire la différence que l’on peut faire
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et que nous avons faite souvent à propos d’écrivains par exemple ou d’artistes entre
la mélancolie au sens clinique, psychiatrique du mot, c’est-à-dire la mélancolie de
la psychose maniaco-dépressive (voire unipolaire) et puis la mélancolie état
morbide plus banal, privilège croyait-on sous la Renaissance, des penseurs. On
évoquera ici la mélancolie de Marsile Fiçin qui, par l’intermédiaire de Netesheim
inspira Dürer et du Docteur Ferrand d’Agen décrivant au début du XVIIe la mélan-
colie « maladie d’amour ».
Marie-Claude Lambotte introduit donc une différence fondamentale inspirée
par la clinique psychanalytique : clinique des origines, des structures. Elle parle
d’une mélancolie gravissime dans laquelle l’image même de l’enfant n’est pas
reconnue par la mère.
Nous pouvons évoquer ici une observation personnelle. Nous avons eu il y a
longtemps une vraie « mélancolique » en analyse. Cette personne est arrivée à se
rendre compte, sa mère étant toujours vivante, de cette absence de regard : « mais
ma mère ne me voit pas ». « Pas un regard pour moi »... Elle n’avait pas lu Lacan,
ni ce que nous élaborons après Lacan et elle disait : « Ma mère ne me regarde pas ».
Marie-Claude Lambotte a insisté sur cette question du regard de la mère par
rapport à l’enfant. Regard qui semble contempler le vide, qui regarde le trou et ce
MICHEL DEMANGEAT • L'IMAGINAIRE SELON LACAN : 63
DES « REPÈRES DE LA CONNAISSANCE SPÉCULAIRE»…

serait l’origine des mélancolies essentielles, fondamentales, gravissimes. Et puis


regard qui regarde l’enfant comme quelqu’un de « mal foutu ». Par exemple, on peut
dire cela à propos de Proust (18). Quand on lit la correspondance de Proust et de sa
mère, il y a quelques lettres, pas énormément parce que souvent il était dans les
jupons de sa mère, même très, très tard. Et bien, l’on retrouve lettre après lettre
l’inquiétude de la mère pour le garçon (j’allais dire le petit enfant, qu’il ait 15 ans
ou 30 ans) quand elle lui demande sans cesse des nouvelles de sa santé, de son
hygiène de vie. Elle fait preuve alors d’une immense sollicitude à l’égard de cette
image d’un corps malade auquel elle impose des règles de vie surveillées,
contrôlées sans relâche.
Direction de recherche pour la réflexion clinique : l’étude de cette perception,
de cette aperception – pour utiliser les deux mots que Winnicott utilise sans doute
à la suite de Husserl (mais nous ignorons quels sont les rapports de Winnicott avec
la 5e méditation cartésienne) – concernant cette question de la reconnaissance de
l’enfant par la mère et de l’image de l’enfant telle que la mère semble la fixer pour
le meilleur et pour le pire, sans laisser dans le « pire » des cas de possibilité à l’enfant
d’un change, d’une esquive.
Et puis il y a bien entendu la question de la nomination. Nommer l’enfant, mais
encore le qualifier, le définir. Pour reprendre un exemple chez un écrivain, nous
choisirons Crevel dans « la mort difficile ». Le jeune Pierre – on sait que ce roman
est proche de l’autobiographie – est « interprété » par sa mère. Le père étant fou, le
colonel fou, la mère de redire à son fils : «Tu es un dégénéré, tu es un avorton».
Il y a là une véritable haine qui se traduit dans la désignation ou encore dans ces
marques dont Lacan parlait comme inscrites dans « l’idéal du moi ». Reconnais-
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sance du fils comme anormal ! (19) Que peut devenir un enfant que la mère – toute
puissante il faut l’ajouter – définit en lui assenant « tu es un avorton, tu es un
dégénéré » renvoyant ainsi explicitement à la folie du père ? Cela suppose pour que
fonctionne une telle disqualification, une régence maternelle protectrice et compa-
tissante d’ailleurs, à l’intérieur même du dispositif langagier. Cette référence est
« structurale » dans l’œuvre romanesque « la mort difficile » de Crevel, elle offre un
exemple remarquable de ce que Madame Pressenti-Smirgel appellera un « père en
souffrance » – comme une lettre « en souffrance ».
Proust, parallèlement à Freud découvre à cette époque bien des motifs
émergeant de l’inconscient. Dans la scène du « baiser du soir » l’enfant ne peut
supporter d’être privé de sa mère, privé de l’exquis « baiser du soir » du fait d’un
dîner et des invités dont il entend les échos. L’enfant au lieu de dormir s’installe sur
le palier pour attendre ses parents lorsqu’ils vont se coucher. Le père arrive, décrit
comme ayant la même tenue qu’Abraham dans la gravure de Rembrandt, Abraham
à qui se pose un dilemme concernant le sacrifice de son fils.
Le père arrive, il est tout puissant en apparence. Quand il monte l’escalier, on
s’attend à une scène effroyable mais au lieu de la colère, de la punition attendue,
le maître de maison dit à la mère : « Reste avec le petit».
64 IMAGINAIRE & INCONSCIENT

Donc au lieu de priver l’enfant de sa mère... pour coucher avec elle, le père dans
cette scène l’envoie dans la chambre de l’enfant auprès de qui elle passera la nuit.
Et le narrateur d’ajouter : mon père ne respectait pas les traités dont il était le garant.
Comme chez Crevel cela n’est pas sans relation avec le dispositif parental
concernant l’auteur lui-même :
Père en souffrance c’est Adrien Proust tout puissant, professeur d’hygiène, mais
absent. La mère dominatrice reconnaît son fils comme « malade » à soigner, à
diriger dans une « conception hygiénique » de la vie quotidienne. Le père de Crevel
s’est réellement suicidé à l’époque de l’adolescence de Crevel. Sa mère est un
exemple caractéristique de ce que Lacan définit comme « hainamoration ». René
Crevel se suicide à l’âge de 35 ans.

En Conclusion

Nous ne pouvons envisager ici les « variantes » dans l’analyse que viendraient
susciter des pathologies fondées chez tel ou tel sujet sur une « non-reconnaissance »
originaire. Mais nous reprendrons quelques-unes des propositions que Lacan
reformule quant à la position de l’analyste dans Variantes de la cure-type (20) après
1953, après Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse.
Le sujet y est enfin en question et partant la problématique de la reconnaissance
à travers la transparence de l’image :
« C’est qu’aussi bien l’homme, dans la subordination de son être à la loi de la
reconnaissance, est traversé par les avenues de la parole et c’est par-là qu’il est
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ouvert à toute suggestion. Mais il s’attarde et il se perd au discours de la conviction,
en raison des mirages narcissiques qui dominent la relation à l’autre de son moi. »...
«Si donc la condition idéale s’impose, pour l’analyste, que les mirages du
narcissisme lui soient devenus transparents, c’est pour qu’il soit perméable à la
parole authentique de l’autre, dont il s’agit maintenant de comprendre comment
il peut la reconnaître à travers son discours».
Ainsi la place de l’analyste dépend non pas de lui, mais de la parole de l’ana-
lysant : elle est au lieu du Grand Autre.

Michel DEMANGEAT
39 rue Charles Monselet
33000 Bordeaux
MICHEL DEMANGEAT • L'IMAGINAIRE SELON LACAN : 65
DES « REPÈRES DE LA CONNAISSANCE SPÉCULAIRE»…

BIBLIOGRAPHIE

(1) LACAN J. (1933). « Motif du crime paranoïaque. Le crime des sœurs Papin », Le
Minotaure, 3.
(2) Lacan J. (1975). De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité.
Paris : Le Seuil.
(3) LACAN J. (1938). « Les complexes familiaux en pathologie », in Encyclopédie
française, sous la dir. de S. Wallon, T. 8, 842.1-842.8.
(4) LACAN J. (1966). « L’agressivité en psychanalyse », in Écrits, Paris : Le Seuil, coll.
Le Champ Freudien, 101-124.
(5) Lacan J. (1966). « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », in
Écrits, Paris : Le Seuil, 93-100.
(6) LACAN J. (1966). « Propos sur la causalité psychique », in Écrits, Paris : Le Seuil,
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(7) DEMANGEAT M. (1997). « Imaginaire », in Les Objets de la psychiatrie, sous la dir.
d’Y. Pélicier. Le Bouscat : L’Esprit du Temps, 276-278.
(8) LACAN J. (1966). « Au-delà du “Principe de réalité”», in Écrits, Paris : Le Seuil, 73-
92.
(9) DEMANGEAT M. (1997). « Symbolique », in Les Objets de la psychiatrie, sous la
dir. d’Y. Pélicier. Le Bouscat : L’Esprit du Temps, 601-603.
(10) HEGEL G.W.F. (1975). La phénoménologie de l’esprit. Paris : Aubier Montaigne,
coll. « Philosophie de l’esprit », 145-166.
(11) LACAN J. Séminaire sur l’angoisse, inédit.
(12) LACAN J. (1966). « De nos antécédents », in Écrits, Paris : Le Seuil, 65-72.
(13) LACAN J. (1966). « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : “Psychanalyse
et structure de la personnalité”», in Écrits, Paris : Le Seuil, 647-684.
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(14) DEMANGEAT M. (2001). « Reconnaissance de l’image, reconnaissance du sujet »,
in Imaginaire et thérapie du langage, Paris : Masson, coll. Orthophonie.
(15) HEGEL G.W.F. op. cit.
(16) WINNICOTT D.W. (1975). « Le rôle ou miroir de la mère et de la famille dans le
développement de l’enfant », in Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris : Gallimard, coll.
« Connaissance de l’inconscient », 153-162.
(17) LAMBOTTE M.S. (1984). Esthétique de la mélancolie, Paris : Aubier.
(18) DEMANGEAT M. (1996). « À temps désaccordé ombre de l’origine ou l’ado-
lescent selon Proust », Cahiers de psychologie clinique, 6 (Les adolescents), Bruxelles : De
Boeck Université, 267-279.
(19) DEMANGEAT M. (2000). Le cher Crevel et l’Aimée de Lacan. La mort difficile,
Colloque international René Crevel, à paraître.
(20) LACAN J. (1966). « Variantes de la cure-type », in Écrits, Paris : Le Seuil, 323-362.
66 IMAGINAIRE & INCONSCIENT

Michel Demangeat – L’imaginaire selon Lacan: des


«repères de la connaissance spéculaire» à la ques-
tion de la «Reconnaissance».

Résumé : L’imaginaire spéculaire est au cœur des premières


élaborations de Lacan. À partir des années Cinquante, fonc-
tion et champ de la parole et du langage tressent l’« imaginai-
re» au symbolique et au réel dans une conception structurale
du psychisme.
Cette perspective rouvre la problématique de la « reconnais-
sance» par-delà ce qu’avait défini Hegel dans la
Phénoménologie de l’esprit. Reconnaissance de l’image –
reconnaissance du sujet, mais encore « non-reconnaissance»,
« méconnaissance», « dysconnaissance» disposent dès l’origi-
ne les linéaments de la structure telle que la clinique psycha-
nalytique permet de la ressaisir
Mots-clés : Imaginaire – Symbolique – Reconnaissance –
Hainamoration.

Michel Demangeat – The imagery according to


Lacan : from the «steps into specular cognition» to
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the question of «Recognition»

Summary: The specular imagery is the central axis in


Lacan’s first elaboration. From the fifties on, language and
speech’s function plait the « the imagery » with the symbolic
and the real within a structural conception of the psyche.
This perspective re-opens the question of « recognition »,
beyond what Hegel introduced in Phenomenology of mind.
Recognition of image – recognition of subject, and « non-
recognition », « mis-cognition », « dys-cognition » set the
structural and original layers that the clinical psychoanalysis
allows us to grasp back.
Key-words : Imagery – Symbolic – Recognition –
« Hainomaration ».