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Expert N°2 : Najet ELIMAM TNANI

Numéro/code de l’article : R016


Titre de l’article : La dystopie dans la médiation littéraire entre actualité et écriture
prédictive dans 2084, La fin du monde, Boualem Sansal

Résumé :
S’inscrivant dans la filiation de Wells, Orwell, Huxley, Boualem Sansal nous livre à travers son roman
2084, La fin du monde une réflexion véhémente autour de notre actualité. Le monde futuriste de
« Bigaye »implique le lecteur en lui proposant une projection alternative de sa réalité poussée dans ses
extrêmes les plus sibyllines.
Mots clés : dystopie/utopie, fiction/actualité, genre littéraire
Abstract :
As part of the parentage of Wells, Orwell, Huxley, Boualem Sansal gives us through his novel 2084,
The end of the world a vehement reflection on our news. The futuristic world of "Bigaye" involves the
reader by offering him an alternative projection of his reality pushed to its most sybillin extremes.
Keywords : dystopia / utopia, fiction / news, literary genre

Introduction
L’actualité contemporaine enregistre de multiples événements tragiques, tels que le printemps
arabe, qui a touché plusieurs pays de la méditerranée, la guerre en Syrie et ses nombreuses
conséquences, comme la crise migratoire en Europe et la traversée des réfugiés de la
méditerranée, les tensions au Moyen-Orient et les nombreux attentats terroristes en France, en
Turquie, au Niger, aux Etats-Unis, en Tunisie… etc. L’ensemble de ces événements, qui
représentent le cœur de l’actualité contemporaine, se retrouve au centre de productions
fictives de genres variables, se présentant sous forme de films, de bandes dessinées, de
photos, de peintures…etc. et exprimant la mise en garde alarmiste de leurs auteurs d’une fin
du monde, tel que nous connaissons, fort plausible.( rev formulation)
Chaque jour est porteur de son lot de crise naturelle, économique, écologique, politique… etc.
que la littérature s’est toujours chargée d’exprimer. Se proposant comme moyen de
dénonciation ou plus tacitement de louange, la littérature épouse à travers son large éventail
générique plusieurs sujets criant d’actualité. (Formulation)
S’inscrivant dans la problématique que soulèvent l’ensemble des propositions qui ont animé
la réflexion autour du roman maghrébin, quelles postures, quelles esthétiques, le roman 2084,
la fin du monde de Boualem Sansal participe à cette nouvelle perspective tournée vers une
réflexion des événements actuels, du fait de ses références, du fait de ses thématiques et du
fait de ses choix stylistiques. Introduction à revoir avec des répétitions et qui n’inscrit pas le
sujet de manière directe et claire dans la problématique proposée par l’argumentaire
S’affiliant à More, Orwell, Wells, Huxley et à tant d’autres de ces auteurs de l’imaginaire
contemporain, Boualem Sansal à travers son roman post-apocalyptique 2084, la fin du monde,
livre une prédiction tragique des événements qui constituent notre actualité contemporaine.
L’auteur tire la sonnette d’alarme sur ( les problèmes le danger etc …), ici plutôt point . Entre
écriture prédictive et (é)cri(t)s d’urgence il nous propose et nous , nous proposant un pronostic
d’une évolution prévisible, voire nécessaire. 2084, La fin du monde raconte l’histoire d’Ati ,
un citoyen de l’Abistan, parti pour se soigner au sanatorium du Sin ( (où il ) y découvre des
gens aux langues et aspects totalement inconnus, comme venus d’ailleurs, alors qu’il pensait
que l’Abistan était toute la planète et l’abilang la seule langue d’usage existante ! Durant son
séjour il entend parler d’une « Frontière », un mot qu’il découvre pour la toute première fois
et qui réveille en lui le besoin de trouver cette « frontière  » mais surtout de la franchir. A
travers les pérégrinations d’Ati, l’auteur nous dépeint l’Etat de l’Abistan, où toute pensée,
toute action, tout déplacement allant à l’encontre des principes du livre saint et de son délégué

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exclusif « Abi » sont punis de mort. Cette société futuriste post-guerre sainte nucléaire, sous
l’emprise d’un État de contrôle totalitaire aux prises avec des dissidents mystérieux dont on
ne connait pas les origines et qui cherchent à affirmer leur individualité et à se réapproprier
leur passé utopique immémoré.
Face à l’urgence de la crise, la dénonciation des courants totalitaristes en littérature revêtit très
souvent la forme d’un récit dystopique aux contours uchroniques qui lui permettent de :
… [conduire] à penser – elles ( à quoi réfère le elles ?) deviennent donc des modèles heuristiques – ou
dans ce qu'elles permettent de comprendre du contexte sociohistorique à partir duquel elles ont été
construites – c'est leur nature de modèle herméneutique qui est alors révélée –, mais, le plus
fréquemment, les « leçons » qui peuvent être tirées du mode de composition interne de ces littératures.
(Attalah, 2016)
En s’accordant que la dystopie est un genre dans lequel l’auteur a volontairement choisi
d’exprimer sa mise en garde, nos interrogations s’inscrivent dans une démarche générique et
consistent à questionner ce genre, ses frontières et ses dispositions, qui va à l’encontre du faux
semblant ( revoir formulation) : comment la dystopie se propose comme alternative réflexive
de notre réalité ? et comment ce genre de nature bicéphale, met en exergue l’actualité en
l’érigeant au statut d’un passé immémoré ? et quels effets ce traitement de la réalité et de
l’actualité produisent sur le lecteur ?
Notre démarche s’articulera en deux moments. Le premier sera de nature identificatoire et
définitoire qui nous permettra de placer l’œuvre dans son socle générique afin d’en
circonscrire le cadre et d’en extraire les éléments relatifs à la production de la mimesis-
réaliste. Et le deuxième qui exploitera ce qui a été posé pour mettre en exergue le traitement
de l’actualité et les effets produits par ce choix générique, pour arriver à la conclusion dans
laquelle nous soulèverons les effets de réceptions et de communications produits par ce genre
conjectural.
1. La dystopie un genre difficile à cadrer :
La dystopie est un genre hybride dont la définition se trouve à la croisée de plusieurs
disciplines littérature, philosophie, métaphysique, idéologie, politique, économie,
sociologie…etc. L’identification et la catégorisation de ce genre, oscillant constamment entre
deux statuts : « le concept précis et la notion fourre-tout » (Attalah, 2016), passe
indubitablement par l’énumération d’une série de genres identiques et superposables : utopie,
eutopie, anti-utopie, contre-utopie, qui s’entrecroisent pour mettre en avant une forme de
représentation exacerbée de la réalité. Les constantes de ce genre, caméléon à bien des égards,
associent très souvent une réflexion entre un passé utopique, un présent dystopique (qui n’est
autre que la fiction en elle-même) et un futur dont la réalisation reste fortement liée au
traitement narratif de ce couple utopie/dystopie, et par la même occasion du couple
passé/présent.
Nous abordons (plutôt entamons) notre réflexion par une analyse des éléments paratextuels de
l’œuvre qui établissent une relation d’intelligibilité d’une part avec le lecteur en lui
fournissant les premiers éléments relatifs au genre qui en délimitent les frontières, et d’autre
part avec d’autres textes de même nature qu’ils convoquent, copient, discutent, transforment
ou dépassent via les relations intertextuelles que nous tacheront de souligner.
L’appareil titulaire 2084, la fin du monde, constitué d’un titre et d’un sous-titre, est à la fois
thématique et rhématique, annonçant le sujet traité et la manière adoptée. Le titre pousse le
lecteur à adopter une position particulière qui le prépare au sujet traité, et dans notre cas le
titre est de nature proleptique comme le laisse deviner la date 2084, il propose une projection
dans un futur proche tout en annonçant son dénouement tragique La fin du monde. Cette mise
en scène titulaire présuppose un récit d’anticipation pessimiste et intrigue le lecteur quant aux
événements déclencheurs de cette fin du monde. Pourquoi cette date, 2084 ? Comment

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l’auteur en est-il arrivé à ce constat pessimiste ? Et, en supposant une réflexion dont l’origine
n’est autre que notre actualité, est-il encore possible de déjouer ce pronostic ?
Le titre nous renseigne aussi, de manière implicite, sur son appartenance rhématique même en
l’absence d’un désignateur spécifique qui en annoncerait officiellement la construction
générique précise par une mention du genre : journal, mémoire, essai, nouvelles…etc. En
effet, seule la mention Romansur la couverture renseigne le lecteur sur l’identité romanesque
du récit mais ne donne pas plus d’informations sur sa construction générique. Le rhématisme
passe par les termes constitutifs du titre qui « …désignent à la fois l’objet d’un discours [son
thème] et ce discours lui-même [son rhème]» (Genette, 1987, p. 91). En effet, le genre
dystopique est identifiable par sa thématique et son contenu, ou plus précisément sa diégèse
qui « associe l’anticipation rationnelle à un traitement déceptif ou critique » (Dessy &
Stiénon, 2015, p. 14). Toutefois, ce genre, dont les contours et les caractéristiques sont de
nature ambivalente, reste très attaché au traitement des événements liés à leur
contemporanéité apportant des révélations sur « … l’époque de leur réalisation et sur les
contextes dans lesquels elles se sont inscrites… » (Dessy & Stiénon, 2015, p. 12). La dystopie
est un genre transdisciplinaire dont la définition reste modulable en fonction des « …
interférences et représentations auxquelles elle est soumise… » (Dessy & Stiénon, 2015, p.
13). La dystopie, à l’identique de l’utopie, se charge de mettre en évidence les fails du monde
auquel elle se réfère en en proposant un traitement critique,soit via un modèle utopique qui
propose une version améliorée du monde en référence, soit en poussant aux extrémités les
défaillances du système social en vigueur dans une construction dystopqiue. Elles sont
indissociables l’une de l’autre, tout récit utopique suppose une fin dystopique et à l’inverse,
tout récit dystopique découle d’un désir d’utopie.
Ces deux fonctions du titre sont dument remplies par la référence évidente au roman de
George Orwell 1984(Orwell, 2006).L’auteur assoie définitivement la thématique traitée, dont
nos expectations de lecteurs vis-à-vis d’un récit eschatologique futuriste, ou peut-être un récit
de science-fiction, ou plus probablement un récit dont la préfiguration première serait la
projection d’une série d’événements dont l’élément déclencheur appartient au monde actuel,
et plus précisément à notre actualité, se confirment, et cela dès le prologue « Avertissement  »
(Sansal, 2015, p.10).En effet, la conjecture générique du roman n’est plus à démontrer, si
l’auteur s’y réfère implicitement dans son titre, il avertit clairement les lecteurs du monde
chimérique de :
Le lecteur se gardera de penser que cette histoire est vraie ou qu’elle emprunte à une quelconque réalité
connue. Non, véritablement, tout est inventé, les personnages, les faits et le reste, et la preuve en est que
le récit se déroule dans un futur lointain dans un univers lointain qui ne ressemble en rien au nôtre. 
Cette une œuvre de pure invention, le monde de Bigaye que je décris dans ces pages n’existe pas et n’a
aucune raison d’exister à l’avenir, tout comme le monde de Big Brother imaginé par maître Orwell, et si
merveilleusement conté dans son livre blanc 1984, n’existait pas en son temps, n’existe pas dans le nôtre
et n’a réellement aucune raison d’exister dans le futur. (Sansal, 2015, p. 11).
Cet avertissement consolide le contrat générique (Genette, 1987, p. 89) proposé dans
l’appareil titulaire.L’auteur en pastichant ouvertement Orwell, dès la page de couverture,
assoie définitivement son choix générique et dote sa dystopie d’une puissance prophétique. Il
va sans dire que la dystopie orwellienne est l’un des textes fondateurs du genre qui a le plus
marqué son temps par sa force visionnaire et qui, à ce jour, continue d’alimenter l’imaginaire
contemporain.
Le prologue « Avertissement  » annonce la couleur dystopique du récit de par sa dimension
alarmiste et de par sa référence au texte orwellien, auquel s’ajoute un Epilogue :
Dans lequel on apprendra les dernières nouvelles de l’Abistan. Elles ont été cueillies dans différents
médias : La Voix de la Kiïba, NadirI-Station de Qodsabad, les NoF, la gazette des CJB intitulée le Héro,
la Voix des Mockbas, la Fraternelle des Civiques, la Revue des armées, ( ne faut-l pas des italiques ?)etc.

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Il convient de les prendre avec la plus grande circonspection, les médias abistani étant avant tout des
instruments de manipulation mentale au service des clans (Sansal,2015, p. 261).
Ce dernier est un recueil d’articles de médias différents dont la fonction est d’annoncer la fin.
A la fois excipit et frontière de l’œuvre, ce recueil résume en quelques articles de presses les
prémices de la fin de l’Abistan et la possibilité de l’existence d’un ailleurs mais surtout
l’éventualité qu’Ati ait trouvé et franchi cetteFrontière. Ces balises (prologue et épilogue)
sont autant de clauses qui régissent le contrat de lecture « … en donnant des indications sur la
nature du livre, aide le lecteur à se placer dans la perspective adéquate » (Jouve, 2015, p.
10).En effet, les éléments paratextuels révèlent clairement la préoccupation première de
l’écriture dystopique qui réside dans l’importance accordée au contenu et cela de deux
manières. D’une part, en tentant de rassurer le lecteur quant à la vraisemblance des éléments
de la fiction avec le monde réel, l’auteur crée exactement l’effet inverse et nous pousse à
examiner la fiction sous une loupe réaliste afin d’en prélever les indices, et d’autre part, ce
cloisonnement du texte sous-tend un désir de maitriser son contenu en le confinant dans ses
frontières.
Le contenu des éléments paratextuels révèle clairement une situation d’énonciation
apocalyptique, le récit brosse le sort d’Ati, personnage principal de la fiction, évoluant dans
une société sous haute surveillance qui au moindre soupçon condamne, de manière virulente
et complètement arbitraire, ses supposés dissidents. Cette mainmise absolue de l’Etat sur le
quotidien de l’individu préfigure ici l’une des caractéristiques importantes de la dystopie. Peu
importe sa thématique, catastrophe naturelle ou régime totalitaire, monde futuriste ou
intervention de la science : « Son principal invariant semble être l’attention portée à une
communauté ou un groupe humain dont les dimensions maximales peuvent être planétaires »
(Dessy & Stiénon, 2015, p. 14)
Le texte se présente en une narration chapitrèe en quatre livres (qui sont autant d’éléments du
paratexte). Chaque livre est surplombé d’un court résumé. Nous nous retrouvons de nouveau
face à des récits bien encadrés qui orientent la lecture et rappellent la présence de l’auteur,
mais aussi, qui offrent aux lecteurs un lieu de transition, un lieu qui amorce son attention tout
en notifiant la fin du chapitre précédent. Cette fragmentation donne au récit un rythme : « …
qui est un prinicpe de maîtrise, de configuration et d’organistion du matériau … » (Hamon,
2017, p. 13) 
Du point de vue narratif, le récit s’inscrit dans un dispositif diégétique de réflexion et
d’anticipation sur le devenir de la collectivité humaine au présent. Le monde d’Ati évolue
sous une surveillance constante et selon des régles intrusives qui régulent le quotidien des
abistani.Tout comme dans le roman 1984 d’Orwell, auquel Boualem Sansal se réfère
fortement, la construction sociétaire se caractérise par un isolement, un cloisonnement
fortement perceptible dans la construction méthodique des agissements et déplacements de ses
membres entre : « Les obligations de la religion, les activités parareligieuses, les cérémonies
afférentes, tout cela laissait peu de temps à la rêverie et à la palabre ...  » (Sansal, 2015, p. 79).
L’auteur fait appel aux prérequis du lecteur pour planter ce décor vraisemblable dans lequel
ce dernier doit pouvoir se projeter. La description est le moteur principal du récit dystopique
dont la seule motivation est de : « … nous montrer précisément ce qu’il adviendra si nous
n’intervenons pas » (Muzzioli, 2015, p. 285)
La dystopie dans sa définition première signifie un lieu chimérique, un lieu de malheur qui
n’a d’existence nulle part sur les cartes géographiques et l’auteur ne se garde pas de le
préciser dans son prologue. Les péripéties d’Ati sont fortement liées à l’espace dans lequel
elles se développent. La spatialité dans sa description vient accroitre ce réalisme patent dans
la fiction. Elle contribue à la construction imaginaire d’un futur lieu en analogie avec les
ruines laissées par les différentes guerres dans le monde comme nous pouvons le constater à

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travers ces deux passages du roman : (Peut-être est il nécessaire d’expliquer de manière plus
claire le paradoxe que vous évoquez ici ).
Après la guerre qui a tout détruit et transformé radicalement l’histoire du monde, la misère a jeté des
centaines de millions de malheureux sur les routes ... (Sansal, 2015, p. 62)
De loin en loin, des villages, des hameaux invisibles contre lesquels ils manquèrent de buter. Il sautait aux
yeux que la vie ne les avait jamais vraiment fréquentés, il y avait de l’absence dans l’air et beaucoup de
parcimonie ... (Sansal, 2015, p. 61)
La société décrite dans ce récit est ancrée dans un réel que l’auteur rend parfaitement crédible
grâce au genre dystopique ( pas très clair les citations que vous donnez n’illustrent pas votre
propos) Ce choix générique démontre l’étendue de l’engagement de l’auteur, entre fiction et
réalité, dans son appréciation prédictive du futur sous couvert d’actualité.
2. Le traitement de l’actualité 
Boualem Sansal nous livre un roman dont le genre ne se laisse pas facilement enfermer dans
une catégorie générique et une tonalité déterminée. Dans un premier temps les indices
spatiotemporels de l’histoire nous poussent à l’approcher sous l’angle de la science-fiction,
mais Sansal développe une description détaillée d’un monde étroitement lié aux événements
tragiques qui touchent le monde actuellement, un monde dont le paysage n’est que ruines et
vestiges de guerres, ce qui rend caduque l’idée d’un récit de science-fiction qui tend à
interroger les conséquences futuristes liées au progrès technologique et scientifique. Et dans
un second temps, ce récit d’anticipation, tout en gardant la cohérence de sa fiction narrative,
permet à l’auteur d’ouvrir une brèche spatiotemporelle pour y introduire la projection
apocalyptique fort plausible de sa contemporanéité, plaçant ainsi au cœur de sa fiction une
réflexion véhémente sur l’actualité :
La dystopie est un lieu imaginaire, un ailleurs dans l’espace, mais plus souvent dans le temps, situé dans
un futur relativement proche, où la situation a empiré par rapport au présent, où les maux du monde se
sont aggravés, où la condition des hommes est parvenue à un point extrême. (Muzzioli, 2015, p. 283)
Effectivement, l’auteur  (pourq italiques ?) plante son décor dans un espace imaginaire,
l’Abistan, qui lui permet de projeter un avenir à partir d’une date héméronyme 1 (Steimberg,
2010) qu’il situe en 2084. Le déroulement des péripéties d’Ati ne sont pas datées ( le
déoulement…n’est pas daté). Lui-même ne semble pas avoir conscience de la dimension
temporelle dans laquelle il se meut. Cette date est le seul repère temporel du monde
diégétique que l’auteur place dans son récit. 2084, ne semble pas avoir un avant, ou du moins
s’il a existé, aucune trace n’en subsiste, comme elle ne semble pas avoir un après :
La notion de date, comme celle d’âge, était inaccessible aux Abistani, pour eux le temps est un,
indivisible, immobile et invisible, le début est la fin et la fin est le début et aujourd’hui est toujours
aujourd’hui. Une exception pourtant : 2084. Ce nombre était dans toutes les têtes comme une vérité
éternelle, donc comme un mystère inviolable, il y aurait donc un 2084 dans l’immobilité immense du
temps, tout seul, mais comment situer dans le temps ce qui est éternel ? ... (Sansal, 2015, p. 115)
Bien que le récit donne à réfléchir sur le présent et ses évolutions futures, le passé est tout de
même omniprésent dans son récit dystopique. L’auteur parsème subtilement sa fiction de
descriptions qui rappellent les multiples barrages et les « convois militaires avançant dans un
mouvement mécanique... » (Sansal, 2015, p. 70) durant la décennie dite noire en Algérie.
Ainsi que les paysages des villages abandonnés à la suite des attentats et aux massacres
perpétrés par les groupes islamiques armés : « De loin en loin, des villages, des hameaux
invisibles contre lesquels ils manquèrent de buter. Il sautait aux yeux que la vie ne les avait
jamais vraiment fréquentés ... » (Sansal, 2015, p. 71). Citation déjà utilisée

1
Selon L.C STEIMBERG : « Les héméronymes sont des désignant événementiels. Ils font référence à une date,
à un lieu, à un objet (de nature concrète ou abstraite). Ces désignant ont une présence importante dans le discours
médiatique et dans notre pratique de la politique actuelle ».

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Ces références au passé laissent penser aux récits uchroniques qui prennent comme élément
fondateur un fait Historique et lui donnent une suite imaginaire dans une succession
chronologique. À ces passages ci-dessus cités, l’écrivain renforce son inclination au
traitement du passé et plus spécialement de l’Histoire avec des références plus antérieures
relatives aux deux guerres mondiales : « ... comme en 14, comme en 39 ... » (Sansal. 2015, p.
250)
Ces indices uchroniques, bien que peu nombreux, en plus de « réintroduire dans le passé le
souci de l’avenir » (Bréan, 2016) remplissent deux fonctions. La première est celle d’insuffler
à la fiction, poussée à ses extrémités sibyllines et chimériques par le biais de l’écriture
dystopique, plus de plausibilité et de vraisemblance pour en tirer un enseignement humain
adapté à la situation de crise actuelle. La deuxième fonction est celle de tirer la sonnette
d’alarme sur … permettant d’éviter un futur sombre ( même phrase qu’au début avec structure
incomplète tirer la sonnette d’alarme … ), tel qu’il est prédit en 2084, puisque :
Si changer le passé peut avoir des conséquences sur notre présent, alors il est évident, par transposition,
que changer similairement le présent peut nous permettre d’atteindre un certain but ou de l’éviter dans le
futur. (Henriet, 2004, p. 98)

Le roman ne répond pas en tout point au genre uchronique qui crée, à partir de faits
Historiques avérés, des mondes imaginaires qui auraient très bien pu se réaliser. Ces fictions-
là, restent des fictions, des mondes qui auraient pu exister, et :
Tout comme le propos de l’uchronie n’est pas de refaire vraiment l’Histoire, celui de l’anticipation n’est
pas de prédire l’avenir : sous le voile de la fable ou de la parabole, l’une et l’autre réfléchissent sur la
réalité actuelle et ses possibles développements. (Allemand, 2005, P 183).
Dans 2084, l’auteur ne prend pas appui uniquement sur des faits du passé, mais imagine à
partir de l’actualité contemporaine un monde futur, tout à fait possible, qui aurait comme
point d’appui nos décisions et notre écriture de ce qui sera leur Histoire. Il s’agit plus d’un
exercice de spéculation historique que d’une uchronie classique. Ce procédé d’écriture
entremêle passé, présent, et futur pour éveiller le lecteur et le pousser à questionner ses
actions au présent ainsi que leurs répercussions.
Plus nous avançons dans le récit, plus nous découvrons qu’Ati est en quête des traces du
monde qui existait avant l’avènement de l’Abistan, et que nous comprenons évidemment
comme étant notre actualité. Cette même actualité est reléguée au rang de vestiges d’un passé
immémoré. Dans ce récit d’anticipation, notre présent fait office d’un passé placé sous
amnésie et comme le souligne Ana Maria Binet « La perte de la mémoire est un sujet
récurrent dans la dystopie. » (Binet, 2014, p. 128)
La manipulation de la mémoire est un phénomène courant dans les systèmes totalitaires. Dans
l’Etat de l’Abistan, que nous propose l’auteur, la maitrise de l’Histoire passe par la
manipulation des consciences. L’Histoire officielle de l’Abistan est datée, elle commence
avec la création de cet Etat et de son contrôle de la société comme nous pouvons le lire dans
ce passage : « L’Histoire elle-même se perdait dans le maquis, il n’y avait pas la moindre
piste vaillante, elles avaient été coupées et effacées. Les historiens les plus aguerris savaient
remonter jusqu’à 2084, pas plus, pas au-delà. [...] » (Sansal, 2015, p. 149)
Si les souvenirs sont effacés de l’Histoire collective, la notion de ce qui est vrai n’a plus de
sens puisqu’il devient impossible de distinguer le vrai du faux. Le mensonge peut alors être
légitimé comme étant la vérité étant donné que l’effacement du passé implique une réécriture
de l’Histoire. A tel point que : « La découverte du passé avait failli tuer Toz. Tout cultivé
qu’il était, il ne savait pas que 2083 existait ni qu’on pouvait remonter plus haut
encore ». (Sansal, 2015, p. 249)

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Ce passé recouvert fait clairement référence à notre siècle. Représenté par un foisonnement de
meubles d’objets de bibelots accumulés et disposés dans une sorte de musée à thème baptisé
dans le roman :  « le musée de la nostalgie » que Toz fait visiter à Ati (Sansal, 2015, p. 12)
Cette découverte en plus d’amplifier, encore une fois, l’effet de la réalité dans la fiction donne
à ce passé le statut d’une société idéale, utopique aux contours mythologiques comme le
décrit Sansal : « …un siècle si riche que rien ne manquait, des langues par centaine, des
religions par dizaines, un foisonnement de pays, de cultures, de contradictions, de folies, de
libertés sans freins, de dangers insurmontables déjà, mais aussi des espoirs nombreux et
sérieux ... » (Sansal, 2015, p. 250)
Cette idéalisation de notre réalité sociale n’est pas pour autant dithyrambique puisqu’elle
renferme en elle les tenants et les aboutissants de cette prédiction totalitaire que nous livre le
roman. En effet, la description utopique d’un monde imaginaire qui mime la réalité permet
par la même occasion de porter un regard critique sur cette dernière.
La dystopie, tout comme l’utopie, a comme but de divulguer les failles du monde auquel elle
se réfère. De ce fait, la dystopie tend à accentuer les défaillances du système social en place
en les projetant dans un futur irréalisable pour les rendre plus lisible aux lecteurs, tandis que
l’utopie mime une société idéale, en opposition avec le monde réel, permettant de la sorte de
porter un regard critique sur cette dernière ( revoir formulation avec le monde réel sur lequel
elle(l’utopie) permet de jeter un regard critique ?) . Même si ces deux genres sont de nature
conjecturale, qui est :
[...] une technique narrative inédite basée sur un processus logique que l’on ne retrouve pas dans les
traditions littéraires antérieures : la conjecture, c’est-à-dire, comme la définit Bertrand de Jouvenel dans
L'Art de la conjecture (italiques ?)(Monaco, Éd. du Rocher, 1964), « la construction intellectuelle d’un
futur [ou d’un ailleurs] vraisemblable ». (Atallah, Fabula. La recherche en littérature, 2016)

Les deux se recoupent dans le récit, étant donné que « l’utopie est une dystopie vue de
l’extérieur ; la dystopie est une utopie vue de l’intérieur » (Atallah, Fabula. La recherche en
littérature, 2016.), la fiction que nous propose B. Sansal habite cette mise en texte et y insuffle
une touche mythologique. Effectivement, En profitant de l’espace conjectural que nous
offrent ces formes littéraires subversives, 2084 glisse une prospective dont notre réalité est le
fondement le reléguant de la sorte au rang de mythologie du futur. Cette prospective est un
outil de prévision qui sert à étudier les choix et les actions futures des hommes sans pour
autant les décharger de leurs responsabilités afin qu’ils soient conscients de leurs limites et
leurs faiblesses, mais attentives ( attentifs ?) à leurs devoirs et prévenus des risques qu’ils
courent.
Cette mystification de notre présent dans la trame narrative se trouve être consolidée par un
effet d’amnésie collective. L’Histoire officielle de l’Abistan est datée, elle commence avec la
création de cet État et de son contrôle de la société. Cette abolition d’un avant relève d’un
discours eschatologique qui : « ... précipite le temps dans un présent absolu, sans histoire et
sans perspective ... » (Engélibert, 2013) (Engélibert 2013, p. 131) et qui explique l’effacement
d’un quelconque passé. Cette effacement n’advient que si les événements qui le suscitent y
sont favorables. Et c’est dans cette nouvelle perspective d’anéantissement que s’opèrent des
ouvertures qui permettent un renouvellement et une regénérescence de l’identité : « la
question « Qui sommes-nous ? » était subitement de venue « Qui étions-nous ? », on
s’imagine du coup tout autre, couvert de ténèbres et de laideur ... » (Sansal 2015, p. 249)
Le présent d’Ati se voit déchiré entre le devoir d’une mémoire placée sous silence, et les
retombées, au futur, de la restitution de ce passé. Cette quête ausculte « le présent avec
longue-vue et rétroviseur » (Gatard 2014, p. 33), et par la même occasion accentue la
réflexion sur la situation de crise que touche le monde actuellement.
B. Sansal fabrique, tout au long de son roman, un récit de frontières qu’on dépasse. Ati doit
initier un voyage salutaire, tant au sens littéral qu’au sens figuré. Son périple commence avec
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sa traversée du pays pour se soigner au Sanatorium du Sîn qui va lui permettre de voir la
richesse linguistique que recèle l’Abistan. Une fois remis de sa maladie et abreuvé d’histoires
venues de contrées éloignées, Ati rentre dans sa cité avec cette nouvelle ouverture qui sème le
doute en lui et éveille son sens critique. Son goût pour l’exploration et le mouvement le mène
dans le ghetto où il franchit la frontière du légal. Une fois cette frontière transgressée, Ati
entreprend l’ultime voyage, celui du temps grâce auquel il se libère de toutes formes de
frontières (géographique, métaphysique, théologique, linguistique, temporelle ...etc.).
2084, la fin du monde est une fiction polyphonique et polychronique qui dresse le récit d’un
monde où les temps passés, présents et futurs dialoguent entre eux en suivant les courbes
d’une spirale en perpétuel recommencement, où le présent fictionnel devient un avenir
potentiel.

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