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LE SÉMINAIRE SUR « LA LETTRE VOLÉE »

Ce serait pourtant un autre excès que de réduire le tout à une


fable dont la moralité serait que pour maintenir à l'abri des regards
une de ces correspondances dont le secret est parfois nécessaire à
la paix conjugale, il suffise d'en laisser traîner les libellés sur notre
table, même à les retourner sur leur face signifiante. C'est là un
leurre dont pour nous, nous ne recommanderions l'essai à personne,
crainte qu'il soit déçu à s'y fier.

N'y aurait-il donc ici d'autre énigme que, du côté du Préfet


de police, une incapacité au principe d'un insuccès, - si ce n'est
peut-être du côté de Dupin une certaine discordance, que nous
n'avouons pas de bon gré, entre les remarques assurément fort
pénétrantes, quoique pas toujours absolument pertinentes en leur
généralité, dont il nous introduit à sa méthode, et la façon dont
en fait il intervient.

A pousser un peu ce sentiment de poudre aux yeux, nous en


serions bientôt à nous demander si, de la scène inaugurale que
seule la qualité de ses protagonistes sauve du vaudeville, à la chute
dans le ridicule qui semble dans la conclusion être promise au
ministre, ce n'est pas que tout le monde soit joué qui fait ici notre
plaisir.

Et nous serions d'autant plus enclin à l'admettre que nous y


retrouverions avec ceux qui ici nous lisent, la définition que nous
avons donnée, quelque part en passant, du héros moderne,
« qu'illustrent des exploits dérisoires dans une situation d'égare-
ment l ».

Mais ne sommes-nous pas pris nous-mêmes à la prestance du


détective amateur, prototype d'un nouveau matamore, encore
préservé de l'insipidité du superman contemporain?

Boutade, - qui suffit à nous faire relever bien au contraire en


ce récit une vraisemblance si parfaite, qu'on peut dire que la vérité
y révèle son ordonnance de fiction.

Car telle est bien la voie où nous mènent les raisons de cette
vraisemblance. A entrer d'abord dans son procédé, nous aperce-
vons en effet un nouveau drame que nous dirons complémentaire
du premier, pour ce que celui-ci était ce qu'on appelle un drame

1. Cf. Fonction et champ de fa parole et du langage, p. 244.

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