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TRENT UNIVERSITY
LIBRARY
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DOCUMENTS PLANÈTE

Éditions PLANETE 114 Champs Êlysêes Paris 8

Ihoma» J, Bafa Libfwÿ, Trant UnivarsHv


© Notre couverture :
Montage photographique
Briat.
Jacques Lantier

L’AFRIQUE DÉCHIRÉE

de l'anarchie
à la dictature

de la magie
à la technologie
.

»■

. /
SOMMAIRE

Avant-propos. 9

Chapitre 1. 19

LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS :


I. — La situation démographique.
IL — Les mentalités, les races et les castes. Le tribalisme.
III. — Les types psychologiques.
IV. — Les questions d’ordre sexuel.
V. — La dénutrition.
VI. — L’éducation et l’instruction.
VII. — Les maladies tropicales.
VIII. — La négritude.

Chapitre II. 73

LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES ET


LEURS APPLICATIONS :
I. — N’Krumah et le consciencisme.
II. — L’expérience du Ghana.
III. — M. Senghor et le socialisme humaniste-spiritualiste.
IV. — L’expérience sénégalaise.
Chapitre III 121

LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE :


I. — L’État syndicaliste de Sékou Touré.
II. — Un capitalisme révolutionnaire : la Côte-d’Ivoire.
III. — Féodalité et progressisme : le Niger.
IV. — Une difficile unité : le Cameroun.
V. — Une épreuve internationale : le Kenya.

Chapitre IV... 171

LES RÉGIMES MILITAIRES :


I. — Le Congo-Kinshasa.
II. — Le Dahomey.
III. — La Haute-Volta.

Chapitre V. 217

L’ÉTAU DE L’AFRIQUE BLANCHE :


I. — La chasse aux esclaves a ruiné l’Afrique noire.
II. — La résistance au panislamisme.
III. — Le « dernier carré » du colonialisme.
IV. — L’Afrique du Sud, pays de l’apartheid.
V. — White Supremacy en Rhodésie du Sud.

Chapitre VI. 271

LE PANNÉGRISME :
I. — Le mythe de l’unité africaine.
II. — L’aide des grandes puissances.
Conclusion. 330

Bibliographie. 341
TUNISIE

1. SÉNÉGAL
2. GUINÉE
3. LIBÉRIA
4. COTE D’IVOIRE
5. GHANA
6. TOGO
7. DAHOMEY
8. GABON
9. OUGANDA
10. RUANDA
11. BURUNDI
12. MALAWI
Avant-propos

Les cartes, dans leur vue schématique du monde, nous donnent sou¬
vent des idées erronées de la géographie. C’est ainsi que, malgré les
apparences, l’Afrique ne constitue un continent homogène qu’entre
le tropique du Cancer et le cap de Bonne-Espérance. La réalité
humaine correspond à la réalité géographique : ce continent est essen¬
tiellement habité par des peuples de race noire.
Ces données indiscutables sont sinon ignorées, du moins négligées
par les hommes politiques qui, prenant prétexte du schéma figuré
sur leur atlas, parlent d’un « bloc africain » qui n’existe pas!
Quand il est question, par exemple, d’Unité africaine, il est évident
que l’on se réfère au simple dessin des cartographes et non point
aux sciences géographiques et humaines, puisque l’on entend ainsi
confondre le sort de l’Égypte et de l’Algérie avec celui du Gabon et
du Congo.

L’Afrique noire

Dès que l’on commence à parler d’Afrique il faut s’expliquer sur


les mots dont on use. Je précise que dans ce livre il sera question
de ce qu’il est convenu d’appeler l’Afrique noire.
On s’étonnera, peut-être, que f’emploie souvent le mot « nègre ». Cela
serait, paraît-il, péjoratif. On préférerait « africain » ou « noir ».
Dans ce domaine également, la schématisation fausse la réalité. Toutes
les valeurs spirituelles et artistiques du monde noir sont qualifiées
10

de nègres. Ce monde tient sa noblesse et sa dignité de ce qui est nègre.


Il affirme sa personnalité par sa fierté d'être nègre. « Noir » traduit
plutôt une négativité ou une opposition qui ne doit sa vérité qu’à
un certain caractère d’agressivité ou de singularité.
Il est nécessaire, en outre, de s’expliquer sur une question capitale.
On parle de la mentalité africaine, de l’âme nègre, de traditions
archaïques, de coutumes primitives, etc., comme si tous les Noirs
avaient des structures mentales identiques.
Cette erreur fondamentale, commise d’ailleurs aussi bien par les
Africains que par les Européens, est la source d’innombrables malen¬
tendus. Certes, les Africains, malgré des nuances individuelles évi¬
dentes, ne présentent pas une grande variété de types psychologiques.
En revanche, sur le plan d’une anthropologie culturelle, ils montrent
de notables différences.
Je ne puis évidemment entrer ici dans des détails qui dépassent le
cadre de cet ouvrage. Mais comme j’aurai très souvent l’occasion
de parler de culture, il me paraît nécessaire de faire connaître l’essentiel
de mon point de vue à ce sujet.
Il existe en gros, quatre sortes de cultures africaines : la culture
primitive, la culture archaïque, la culture négro-islamique et la
culture négro-chrétienne.
J’essaierai de trouver, en celles-ci, un fonds commun, de façon à
préciser ce que j’entendrai par « culture nègre ».
A vrai dire, le négro-islamisme et le négro-christianisme sont des
produits d’acculturation. L’Afrique nouvelle et moderne est issue de
ce que Senghor appelle le métissage des cultures. Cela ne singularise
pas l’Afrique. Où en serait la France sans les acculturations succes¬
sives dont elle a bénéficié au cours des siècles?
De fait, je pense que l’on peut comparer l’Afrique précoloniale à
la Gaule avant la conquête romaine. Notre pays était alors occupé
par des peuplades ou tribus ayant des langues, des religions, des
coutumes très archaïques par rapport à la Rome hellénisée : peuplades
et tribus qui passaient leur temps à s’entre-tuer.
Les « empires » gaulois, de même que les « empires » nègres, parve¬
naient péniblement à rassembler, sous une autorité de fer, quelques
tribus asservies qui ne cherchaient qu’à se dégager de l’hégémonie
de leurs vainqueurs. Ces empires gaulois, comme le furent les empires
nègres, étaient organisés en sociétés magico-religieuses confondant le
roi avec la divinité; on y connaissait un système de chefferies, de
casies; on pratiquait un droit coutumier fort complexe et on fondait
la famille sur la polygamie.
Quand César entreprit la conquête des Gaules, il n’y avait pas plus
AVANT-PROPOS 11

de nation gauloise qu'il n'y eut jamais de nation nègre. La guerre


des Gaules fut essentiellement une guerre coloniale. La paix romaine
unifia la Gaule, comme la paix coloniale unifia des territoires en
fonction du partage sanctionné par le traité de Berlin de 1884.
Dans son Histoire de France, Albert Bayet dit : « Au sein de cette
paix se produit le grand fait qui va influer souverainement sur
toute notre histoire : la Gaule reçoit l'héritage spirituel de la Grèce
et de Rome. »
Quand, plus tard, l'histoire passionnelle fera place à l'histoire objec¬
tive, on écrira : « L'Afrique reçut par la paix coloniale l’héritage
spirituel de la Grèce, de Rome et de l’Occident!... »

Chrétiens, musulmans, archaïques et primitifs

R faut d'abord remarquer que l'élite africaine est, dans sa très grande
part, chrétienne ou christianisée. Ce phénomène est dû au fait que,
depuis plusieurs siècles, les missionnaires catholiques ou protestants
ont travaillé à évangéliser, alphabétiser et éduquer les populations
noires en fonction d’un enseignement moderne 1. U n'y a pas de
grandes différences entre un chrétien nègre cultivé et un chrétien
français, anglais ou belge cultivé. En revanche, nous le verrons,
chez les individus frustes, il est impossible de parler de conversion
ou d'assimilation; il ne saurait être question que d’un métissage
où l’on ne reconnaît plus ni la culture originale ni le christianisme.
Quant à la société négro-musulmane lettrée, elle est numériquement
réduite. Dans ses contacts avec l’islam, l'Afrique noire s'est métissée
comme elle s'est métissée sur le plan physique. En fait, il y aurait
chez les peuples noirs islamisés une situation indéfinissable en termes
psycho-sociaux, en raison de l'extrême diversité de ce que l’on pourrait
appeler les schismes, si l'islam n’était pas exceptionnellement souple
sur la question des dogmes et des rites.
Si l’on parle des élites chrétiennes et musulmanes, des groupes authen¬
tiquement chrétiens et musulmans, on doit affirmer que les mentalités
individuelles ne sont jamais en contradiction soit avec celles des
chrétiens d’Occident, soit avec celles des musulmans d'Arabie.
Quant aux masses non « occidentalisées » ou non « orientalisées »,
elles sont divisées en deux groupes : le groupe archaïque et le groupe
primitif.
1. Sur 250 millions d’Africains il y a environ 100 millions d’animistes, 90 millions de
musulmans (dont 40 seulement islamisés) et 60 millions de chrétiens (dont 30 seule¬
ment christianisés).
12

Je ne suis pas sans savoir que le terme de primitif est jugé blessant
par les Africains. Je le trouve d’autant plus blessant qu’il ne se
rapporte qu’à un nombre très réduit de Négrilles (Pygmées) et de
peuplades réfugiées dans des montagnes et dans des marais inac¬
cessibles où, repliées sur elles-mêmes, elles entendent demeurer réfrac¬
taires, non seulement comme on le croit souvent, à la civilisation
moderne mais même aux civilisations archaïques qui sont celles des
masses rurales qui les environnent.
Quand on parle de mentalité africaine, d’originalité africaine, etc.,
on exclut donc les peuplades réfractaires pour ne faire état que des
masses paysannes ayant une civilisation qui en vaut une autre, si
du moins elles se trouvent heureuses telles qu’elles sont.
Je ne ferai nullement allusion à la mentalité, aux croyances et aux
mœurs des peuplades réfractaires qui constituent surtout des curiosités
ethnographiques; je me limiterai à celles des masses africaines
vivant de façon archaïque. Je me dois de préciser toutefois que si l’on
trouve des points communs entre les unes et les autres, cela s’explique
par la communauté d’inspiration.
D’où vient cette inspiration? On s’en tient encore aux hypothèses.
Cependant d’éminents égyptologues pensent que les croyances fon¬
damentales de l’Afrique sont le fruit d’une acculturation vieille de
plusieurs milliers d’années entre l’Égypte pharaonique et les empires
nègres de Kouch et de Meroë.
Les nègres auraient inventé la métallurgie du fer que l’Égypte aurait
ensuite propagée dans l’Orient méditerranéen. Mais l’Égypte aurait
donné aux nègres sa métaphysique et sa religion.
Quelque trois mille ans avant notre ère les Égyptiens étaient par¬
venus à constituer une société métapsychique qui est considérée
comme la clé de la civilisation. Leurs doctrines assimilées par l’Orient,
transformées par l’orphisme, rationalisées par Socrate et Platon
et humanisées par le christianisme, constituent encore, dans leur
essence, le fondement de notre spiritualité. Nos principes méta¬
physiques, moraux et juridiques sont indirectement inspirés du Livre
des Morts...
Mais, tandis que le monde méditerranéen profdait des rencontres
des cultures et progressait rapidement, tant dans le domaine spirituel
que sur le plan matériel, le monde noir se refermait dans un isolement
que l’islam fut dans l’incapacité de rompre : c’est seulement avec
l’arrivée des missionnaires puis, au xixe siècle, à l’occasion de la
conquête coloniale que débuta un échange fructueux des cultures.
La cause de ce long isolement est l’une des grandes énigmes de
l’histoire. Son début coïncida avec les invasions de l’Égypte par les
AVANT-PROPOS 13

Assyriens, vers le ve siècle avant J.-C. La conversion de l'Éthiopie


au christianisme au ive siècle après J.-C. ne rompit pas cet isolement
car cette région, encerclée après le déferlement arabe du vne siècle,
resta toujours, elle aussi, un pays à part. Les croyances et les rites
d’Afrique noire sont donc un héritage direct mais décadent de l'Égypte
pharaonique.

L’Égypte originelle

Les Égyptiens avaient deux croyances essentielles : la survie dans


un monde invisible et celle d’un ordre des choses dont le roi était le
centre magique.
Les Égyptiens avaient la conviction que le corps matériel n'était
que le lieu de séjour provisoire d'une force impalpable et invisible
— souffle vital — qu'ils appelaient l’âme ou l’esprit. Les âmes
étaient placées sous l’autorité d’un roi divin, Osiris, dont le fds
était incarné sur terre dans la personne du pharaon.
Osiris était le commencement et la fin de toutes choses et le cercle
magique maintenant l’ordre de toutes les choses entre elles; le pharaon
symbolisait l’équilibre cosmique sur lequel reposait cet ordre.
Le culte était à deux degrés : celui des initiés, qui se pratiquait à
l’occasion de mystères célébrés en secret, et celui des non-initiés, qui
donnait lieu à des rites agraires accompagnés de magie et de sor¬
cellerie.
Dans les sociétés secrètes supérieures, l’initié devait affronter des
épreuves successives que lui faisaient subir les hiérophantes, sortes
de prêtres-magiciens. Ces hiérophantes, qui étaient d’habiles hypno¬
tiseurs, disposaient sans aucun doute de secrets, qui furent perdus,
mais que la chimie moderne retrouve avec certaines drogues comme le
pentothal. Les initiés étaient mis en transes hypnotiques grâce à des
hallucinogènes et à des exercices physiques. Le corps était en état de
mort apparente, l’esprit « voyait » l’invisible et témoignait de sa
vision.
Ces croyances et ces rites subirent en Orient et en Europe les trans¬
formations dont j’ai parlé. En haute Égypte et dans le pays de Kouch,
où les initiations supérieures n’avaient jamais été pratiquées, on
se limita aux superstitions des classes non initiées et aux rites agraires.
Partis du Nil avec les pasteurs bovidiens, ces superstitions et ces
rites gagnèrent peu à peu toute l’Afrique noire, sous leur forme
grossière.
14

Une métaphysique africaine

La mentalité africaine archaïque, issue selon toute vraisemblance


de cette acculturation fort ancienne, se fonde sur une axiométrie
que Von peut réduire à quelques principes essentiels :

1° Toutes les choses dépendent étroitement les unes des autres en


fonction d’habitudes qui définissent un ordre naturel et immuable
hors duquel il ne peut y avoir que catastrophe.
L’univers est un mécanisme unique où chaque chose est un rouage
qui doit demeurer exactement à sa place et jouer le rôle qui lui revient
de par l’ordre des choses.
Puisqu’un tel ordre ne dépend, au fond, que de l’ensemble des choses
où chacune d’elles a un rôle déterminant, c’est que chaque chose,
même la plus petite et la plus insignifiante, a une valeur magique;
cette croyance est la base d’un panthéisme simpliste.

2° Il existe des choses visibles et des choses invisibles. Par exemple :


le vent déplace les objets et pourtant il est invisible. Que ce soit à
l’occasion des rêves ou après l’absorption de mixtures hallucino¬
gènes, on voit les défunts. Il y a donc des êtres visibles et des êtres
invisibles qui mènent une existence commune, malgré des diffé¬
rences de « substance ». L’ordre des choses ne tient pas compte de
ces différences; l’univers est une totalité où les contraires ne s’opposent
pas mais sont complémentaires.

3° Tout l’édifice sur lequel repose l’ordre des choses doit son existence
et sa solidité à la présence ou à l’intervention d’un roi, jadis fondateur
de la tribu à laquelle on appartient. Cet ancêtre-fondateur commun
continue à exister dans le monde invisible où il règne sur toute sa
lignée, les morts comme les vivants. Il n’est pas Dieu au sens où nous
l’entendons mais, en raison de l’acculturation avec l’islam ou le
christianisme, il est assez souvent confondu avec Dieu et invoqué
comme tel.
L’ancêtre-fondateur dispose de la force vitale de la tribu.

4° La force vitale, qui correspond à l’âme ou à l’esprit chez les


Égyptiens, n’est pas immatérielle. C’est une substance invisible
qui continue à vivre après la mort du corps et que les descendants
sont donc dans l’obligation de nourrir.
AVANT-PROPOS 15

5° La sécurité collective repose sur la solidité de Védifice dont Vancêtre-


fondateur est le centre. Il est donc nécessaire de se plier avec docilité
aux règles fixées par cet ancêtre et de ne rien faire qui puisse déranger
quoi que ce soit dans l’ordre établi. Par exemple, il n’est pas habituel
qu’une femme soit stérile; il faut, dans ce cas, rétablir l’ordre des
choses par des sacrifices ou par des conjurations. Le groupe entier
est intéressé à la question et pas seulement la famille au sens étroit
où nous l’entendons.

6° La famille n’est pas réduite au couple et à ses enfants; elle est


étendue à toute la tribu dont tous les membres sont frères, quel que
soit le mode de filiation en usage.

7° L’ancêtre-fondateur est représenté sur terre par le chef de tribu.


Celui-ci est en même temps le chef temporel, le gardien delà tradition,
le prêtre et le juge; c’est lui qui décide, avec l’aide de dignitaires
spécialisés, des actions et des travaux collectifs.

8° Tandis que la mentalité occidentale se fonde sur l’intention indi¬


viduelle, prédispose à l’acquisition d’une personnalité indépendante,
la mentalité archaïque amène la personne à disparaître dans le groupe;
l’intention individuelle se dilue dans l’intention collective. Chaque
groupe, chaque clan, sinon chaque village, a ses coutumes, ses parures,
ses tatouages; il a ses rites propres que l’on ne peut transgresser
sans s’exclure de la communauté.

9° L’individu se voit non seulement découragé de toute entreprise


originale, de tout esprit d’initiative, mais, dans sa vie quotidienne
dont chaque geste est prévu par le code tribal, il doit sans cesse éviter
de faire ce qui est interdit, ce qui est tabou.
Il ne suffit pas que ses actes se conforment à la règle, il faut encore
que l’intention qui détermine de tels actes participe à l’esprit de la
règle. En effet l’intention est magique en soi : dans le monde invisible
elle a la même valeur que l’acte; ce monde est purement intentionnel;
c’est par conséquent l’intention qui est le lien entre les vivants et les
morts, entre le visible et l’invisible.

10° Les mêmes causes n’entraînent jamais les mêmes effets. Chaque
cause varie selon l’intention qui la fait naître; chaque effet dépend
de l’intention de celui qui le subit. Ce refus d’admettre un principe
de causalité absolu ou relatif comporte de lourdes conséquences
16

psychologiques. La question de la certitude ne se pose même pas


puisque la recherche scientifique est de toute manière interdite à
partir du moment où existe un Absolu : la règle tribale. La société
archaïque n'a nul besoin de se poser de problèmes métaphysiques
puisqu’elle les a résolus une fois pour toutes. Pour elle il n’y a qu’une
vérité, celle du clan; nulle science, nulle évidence ne sauraient entamer
cette réalité : la vie est plus encore qu’une simple routine; c’est une
habitude.

11° Alors que la mentalité scientifique dispose à l’analyse, à la


recherche systématique des propriétés des corps, à l’établissement de
lois et de relations, la mentalité archaïque, en raison des croyances
panthéistiques sur lesquelles elle se fonde, amène à penser que les
objets n’ont pas de qualités intrinsèques mais des intentions, des
pouvoirs magiques variables. C’est ainsi que, à l’inverse de nos
médicaments dont les formules répondent à une pharmacodynamie
rigoureuse, les mixtures africaines possèdent des pouvoirs et mani¬
festent des intentions variant selon le cas. L’exemple des ordalies
(épreuves du poison) est caractéristique. Celui qui est accusé d’avoir
commis une faute est contraint d’avaler un poison; s’il meurt c’est
qu’il était vraiment coupable.

12° La seule façon de demeurer en règle avec les ancêtres est, en


pratique, de se conformer rigoureusement aux habitudes et, dans
le doute, de consulter le devin ou le chef de tribu. La peur du châtiment
que pourraient infliger, à tous, les forces invisibles est telle que les
individus s’espionnent les uns les autres pour dénoncer au chef
coutumier ceux qui, par erreur, par omission ou par malveillance,
ne respectent pas l’habitude et compromettent ainsi la sécurité générale.

13° Une telle mentalité entraîne un misonéisme obstiné. Tout chan¬


gement dans les habitudes est une faute qui porte atteinte non seu¬
lement à la tribu mais au monde des ancêtres. Le remords de la faute
s’accompagne d’une angoisse de culpabilité; cette faute doit être
réparée par un sacrifice expiatoire.

14° En raison de cette mentalité, la science n’a pas pour but d’amé¬
liorer le niveau intellectuel ou matériel; elle ne vise qu’à une meilleure
connaissance de la règle. La technique se borne à imiter exactement
les ancêtres, en usant des instruments traditionnels et en pratiquant
les rites agraires qu’eux-mêmes pratiquaient et qui permettent, grâce
à leurs pouvoirs magiques, d’obtenir de bonnes récoltes. C’est ainsi
AVANT-PROPOS 17

que dans de vastes zones rurales il est impossible de faire accepter


des instruments ou des méthodes modernes de travail.

15° La connaissance de la règle s’acquiert généralement au cours


d’une initiation qui symbolise la mort au clan de la mère et la re-nais-
sance dans le clan du père. Cette initiation, qui s’accompagne de
rites magiques, est issue directement des initiations rurales de l’Egypte
pharaonique.
Pendant son instruction, l’initié apprend les secrets de la tribu,
en reçoit les signes distinctifs (par exemple tatouages ou scarifica¬
tions). On lui désigne, selon les rites d’hétérophobie, les ennemis
héréditaires sur lesquels se concentre l’agressivité collective de la
tribu. On lui fait connaître les génies bienfaisants que l’on peut
invoquer et les génies malfaisants sur lesquels pourront s'exercer
ses besoins de compensation.

16° L’initiation supérieure permet de parvenir à la connaissance des


secrets de la magie avec laquelle on peut influer sur le destin, se le
rendre favorable ou, au contraire, « chasser » le mauvais sort, la
maladie ou le chagrin.

17° L’ancêtre-fondateur a des ennemis, génies malfaisants qui


essayent de détruire l’ordre établi. Ces génies ont sur terre des repré¬
sentants : ce sont les sorciers, révolutionnaires redoutables qui, grâce
aux secrets révélés par les génies, possèdent des pouvoirs maléfiques.
Le sorcier symbolise le changement; ainsi le Blanc est une sorte de
sorcier et la science moderne est de la sorcellerie.
Bien entendu, je me répète, l’influence de cette axiométrie sur les
mentalités varie selon le degré d’acculturation des peuples et des
individus...
*
* *

Je prie les Africains de m’excuser de résumer si brièvement leur


métaphysique, souvent fort riche, et de ne pas insister sur leurs cou¬
tumes toujours si pittoresques et exaltantes, mais cela dépasserait
le cadre de ce simple propos. Je crois avoir dit et souligné l’essentiel :
quand on parle de culture nègre, on doit avoir aussitôt après à l’esprit,
d’une part, que la mentalité que suppose cette culture est réfractaire
au changement et par conséquent au progrès et, d’autre part,
qu’elle postule la primauté de l’esprit magique sur l’esprit scien¬
tifique.
18

Dans un continent sous-développé, comme VAfrique noire, le problème


posé à Vélite n’est pas immédiatement d’ordre politique; il se formule
d’abord en termes de choix moral et de psychologie. Ce qui compte,
à mon avis, avant toute chose, ce n’est pas tant de savoir si tel ou tel
régime paraît mieux adapté qu’un autre à un pays, à un peuple,
paraît avantager telle classe plutôt que telle autre, ou poursuivre
un idéal quelconque. Ce qui compte avant tout c’est d’établir, grâce
à des recherches sérieuses de psychologie et de psychosociologie,
quelles sont les méthodes rationnelles qui doivent être employées pour
conduire les peuples sous-développés dans les voies du progrès matériel
et moral qui constitue l’objectif que veulent atteindre la plupart des
gouvernements.
Me plaçant à un point de vue aussi désintéressé, je n’aurai, je crois,
aucun mal à me maintenir dans les limites de la stricte objectivité
et de la neutralité politique que je me suis fixées.
Je me propose d’entreprendre avec mes lecteurs un voyage, où nous
effectuerons ensemble une série d’enquêtes, afin de déterminer les
intentions et les actes, de savoir si les actes répondent aux intentions
et d’avoir, à l’arrivée, une vue synthétique aussi complète que possible
de la situation en Afrique.
Chapitre I

Le poids des facteurs humains

Dans l’étude d’une société déterminée, les questions morales, poli¬


tiques, sociales, économiques et autres n’ont de signification que
relativement aux hommes qui constituent cette société.
Cependant, on peut négliger la question des facteurs humains,
dans la mesure où un rappel sommaire de l’histoire et de la géo¬
graphie contient en filigrane des sous-entendus dont la discussion
demeure l’objet de sciences spécialisées.
Cette pratique courante est employée à l’égard de l’Afrique; on
abandonne aux ethnologues la tâche d’approfondir ce qui, pour
nos imaginations d’Européens, demeure du domaine de la curiosité
et n’a point à entrer dans des travaux sérieux sur des sujets d’ordre
politique, économique ou technologique.
C’est là un non-sens : l’originalité de l’Africain est telle que l’on
ne peut rien penser, rien écrire sur son pays, que l’on ne peut rien
faire pour lui, si l’on ne se réfère pas ligne par ligne et mot par mot,
à cette originalité.
L’expérience démontre que les erreurs les plus graves proviennent
du fait que la plupart de ceux qui traitent de l’Afrique ignorent
ou feignent d’ignorer les réalités humaines et les particularismes
africains.
Je suis convaincu que l’on ne peut rien proposer de valable, même
et à plus forte raison sur les plans économiques et politiques, si l’on
n’a pas vécu soi-même avec ces réalités, si l’on n’a pas étudié ces
particularismes et si l’on n’a pas médité à leur sujet.
20

I. — La situation démographique

Il est surprenant, en premier lieu, que la situation démographique


ne prenne pas davantage d’importance dans les innombrables
ouvrages traitant du développement de l’Afrique. Elle est pourtant
autrement déterminante que tel ou tel abus mis complaisamment
en évidence. C’est à vouloir l’oublier que l’on propose, entre autres,
une intensification générale et fort onéreuse d’une grande agri¬
culture de brousse qui est vouée nécessairement à l’échec.
U Afrique est un pays à la fois sous-peuplé et mal peuplé. Avec
ses 30 300 000 km2, elle est trois fois plus grande que l’Europe
mais elle est trois fois moins peuplée.
Une comparaison est particulièrement éloquente : elle représente
23% des terres émergées et seulement 8 % de la population mon¬
diale.
L’essentiel du problème africain se pose clairement à partir de
cette disparité. Celle-ci est encore plus choquante en Afrique noire
proprement dite où l’on compte en moyenne 5 habitants au kilo¬
mètre carré.
Le minimum est atteint au Tchad avec 0,6 et le maximum en
Nigeria avec 40 habitants au kilomètre carré.
On a pu établir qu’aucun pays n’a de chances d’accéder au pro¬
grès moderne s’il ne dépasse pas, pour la totalité du territoire
supportant l’ensemble de ses infrastructures, un taux minimum
de 50 habitants au kilomètre carré. En l’état actuel de la question,
l’Afrique ne sera donc pas en mesure, peut-être avant des siècles,
de prétendre à un développement rationnel. C’est dire qu’il faut
ou bien abandonner toute idée de la moderniser efficacement, ou
bien en bouleverser de fond en comble les structures démogra¬
phiques.

Les migrations humaines vers les villes

A la pauvreté en capital humain s’ajoute un extraordinaire désordre


démographique. Des zones immenses sont sous-peuplées; d’autres
sont trop peuplées relativement à leurs ressources. Ce phénomène,
qui s’explique par la géographie, s’amplifie considérablement depuis
l’indépendance, ce qui, loin d’être un mal est au contraire une
précieuse indication en matière de prospective.
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 21

Les colonisateurs, les dirigeants, les partis politiques, la presse, la


rumeur publique ont créé, et s’efforcent d’entretenir, un mythe du
modernisme. Les jeunes, en grand nombre, abandonnent la brousse
déshéritée, à jamais vouée à l’archaïsme, et vont résider dans les
faubourgs des grandes villes où ils sont accueillis par ceux des leurs
qui y sont déjà installés. Les groupes ethniques se reconstituent
avec leurs langues, leurs chefs coutumiers, leurs devins et leurs
sorciers, leurs traditions et leurs modes. Les communautés s’orga¬
nisent dans la misère, selon une coutume qui est à la fois la sau¬
vegarde et la plaie de l’Afrique et que l’on appelle le « parentisme ».
Tous les hommes d’un même clan sont frères et se doivent assis¬
tance. Ceux qui disposent de ressources sont dans l’obligation
d’entretenir ceux qui en sont démunis. Assurés de subsister partout
où ils iront à condition d’y retrouver des frères, les Africains
entreprennent un vaste mouvement : les paysans vont dans les
petites villes et les gros bourgs de province tandis que les citadins
provinciaux partent s’installer dans les capitales politiques ou
économiques.
Enfin, on constate une émigration croissante, à partir des États
pauvres de l’intérieur vers les grandes cités côtières ou industrielles.
On se borne à qualifier de « déplacements de main-d’œuvre » un
phénomène spécifique : des peuples entiers sont en pleine migration.
L’élite elle-même n’échappe pas à ce courant. Par exemple, des
étudiants ou techniciens, envoyés à titre de boursiers achever leurs
études dans les grandes capitales côtières, demeurent sur place,
leurs diplômes obtenus, refusant de retourner dans leur pays
d’origine.
Si l’on observe attentivement ces migrations, on s’aperçoit qu’elles
ont pour conséquence directe, d’une part, de vider la brousse
du peu d’habitants qui s’y trouvent encore et, d’autre part, de
transférer les populations de l’intérieur vers les centres industriels et
portuaires de la côte. Ce phénomène est en train de transformer
progressivement l’Afrique et de lui conférer, sur le plan de la
géographie humaine, des caractères qui la rendront de plus en plus
comparable à l’Australie : celle-ci est suffisamment peuplée et
rationnellement exploitée, dans de larges bandes côtières et dans
des centres économiques, tandis que la plus grande partie des
territoires de l’intérieur est abandonnée à des tribus réfractaires à
la civilisation moderne et, du reste, en voie de disparition.
22

L'Afrique est en train de « s’australiser »

Le phénomène d’australisation de l’Afrique a déjà des répercus¬


sions politiques et économiques importantes :
1° Les États et les grandes villes de l’intérieur sont de plus en plus
tributaires des métropoles côtières des pays étrangers.
2° Les centres d’intérêt de la côte ont tendance à devenir des
petits États industriels modernisés, implantés dans une Afrique
australienne dont les zones en voie de dépeuplement perdent
chaque jour de leur potentiel.
3° L’Afrique noire se présente, pour l’instant, comme un groupe
de capitales qui ne parviennent ni à se mettre à l’unisson ni à trou¬
ver une formule politique et économique commune.
A mon avis, rien de vraiment positif ne sera entrepris, tant que
les hommes d’État n’auront pas admis qu’ils doivent, avant toute
autre chose, apporter des solutions réalistes aux problèmes qui se
posent du fait de la situation démographique et des tendances
migratoires actuelles.
L’Afrique est ainsi à l’heure d’un choix décisif.
Faut-il encourager ou au contraire freiner le mouvement d’australi¬
sation ?
Le problème doit être étudié par les États et les organismes inter¬
nationaux qui accordent une aide financière, technique ou éco¬
nomique. Cette aide s’exerce à tort et à travers et la principale
préoccupation, qui concerne la répartition des crédits, est d’ordre
vaniteux. Il s’agit seulement de savoir si les sommes allouées
doivent être distribuées par ceux qui aident ou par ceux qui sont
aidés.
Il devient nécessaire de rationaliser l’aide en fonction de la situa¬
tion démographique. Faut-il continuer à faire des dépenses énormes
pour entretenir des États manifestement sans avenir en raison
même de leur sous-peuplement? Faut-il remplacer l’aide qui leur
est octroyée par une simple dotation charitable, destinée à lutter
contre les effets de la misère?
Ne convient-il pas de reporter les sommes ainsi récupérées au
bénéfice des centres d’intérêt et d’attraction qui sont en train de
se manifester?
N’est-il pas à la fois nécessaire et lucratif, pour les États et les
groupes privés, d’investir dans ces centres, à l’exclusion de tous
les autres?
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 23

Les États africains se trouvent eux-mêmes placés, par la force


des choses, devant deux faits ou séries de faits essentiels :
1° La non-rentabilité des investissements dans les zones sous-
peuplées ou en voie de dépeuplement et le manque d’avenir des
investissements dans des territoires dont le sol ou le sous-sol ne
sont pas parmi les plus riches.
2° La réaction inévitable des gouvernements des grandes puis¬
sances et des investisseurs privés qui seront amenés à développer
les régions riches au détriment des pauvres et, par conséquent,
à favoriser les migrations de populations.
Ils devront donc exercer un choix et avoir le courage de déter¬
miner une politique commune dont l’élaboration provoquera fata¬
lement des déchirements. Faudra-t-il abandonner des villes et des
territoires immenses? Faudra-t-il refaire les frontières, transformer
en provinces désertiques des zones intérieures et des États sans
débouchés et sans richesses?
La question de l’unité ne manquera pas de se poser en fonction de
cette situation.
Certes, une rationalisation des structures démographiques ne suf¬
firait pas à créer, à elle seule, les conditions d’un progrès écono¬
mique. Il faudrait implanter, dès maintenant, dans les régions
surpeuplées ou suffisamment peuplées, un réseau industriel et technolo¬
gique répondant aux besoins nouveaux. Il est bien évident que — en
présence d’une mutation comme celle qui est en cours—si l’Afrique
dense ne se modernisait pas au plus vite, elle se trouverait aux
prises, tôt ou tard, avec des problèmes sociaux et humains insolubles.
La migration étant à peine commencée, certains centres surpeuplés
sont déjà considérés comme des zones dont l’explosion prévisible
ne limitera pas ses funestes conséquences à un seul pays.
En effet, dans leur course précipitée à l’aide économique, les gou¬
vernements africains mettent volontiers les grandes puissances en
compétition sur les territoires de leurs nations respectives. Cette
situation amène tout naturellement ces grandes puissances à voir
dans l’Afrique une terre d’élection de leurs propres rivalités et un
enjeu de leurs propres compétitions. C’est pourquoi, d’avance,
tous les problèmes africains sont internationalisés et, par là même,
de nature à troubler la paix mondiale.
C’est dire que la question des migrations des peuples en Afrique,
et toutes celles qui en découlent, se posent non seulement aux
élites locales, ou aux conférences unitaires, mais aussi aux grandes
instances internationales, qui seraient fondées à prendre des pré¬
cautions avant qu’il soit trop tard.
24

II. — Les mentalités, les races et les castes.


Le tribalisme

Encore faudrait-il ne pas engager le débat sur un mauvais terrain.


Il est certain que de telles questions ressortissent davantage à la
psychosociologie que de la politique proprement dite. Elles ne
sauraient être résolues avec des arguments inspirés par de simples
sentiments, par des préférences de principe ou à l’occasion de
querelles d’opinion ou de conflits d’intérêts.
J’ai exposé sommairement, dans l’avant-propos, sur quelles notions
fondamentales reposait la mentalité africaine. La présence d’usines,
d’aérodromes, d’écoles, d’hôpitaux ne change rien au phénomène
psychosocial africain.
Ainsi, l’hôpital moderne de Lambaréné n’a pas davantage de
signification de progrès que celui du Dr Schweitzer. Pour l’instant,
il n’y a, en effet, dans l’un comme dans l’autre de ces établissements,
que les malades qui soient gabonais!
Pour moi, il y a donc un faux dilemme de Lambaréné. Toute
enquête approfondie sur un tel sujet doit conduire à cette consta¬
tation : on ne transforme pas les réalités humaines à coups de
badigeon! Nombre d’Africains croient qu’il suffit de changer les
structures matérielles pour que les structures mentales s’adaptent
automatiquement. D’autres sont persuadés qu’en accomplissant
une révolution intellectuelle (par exemple au moyen de l’alpha¬
bétisation) on créera les conditions d’un progrès matériel rapide.
D’autres, enfin, estiment qu’en instaurant une économie socialiste
(qu’ils confondent d’ailleurs ou avec l’étatisme, ou avec le mutua¬
lisme), ils permettront au peuple de se partager les richesses et à
l’État d’assurer son indépendance totale.
A mon avis, trois raisons essentielles empêchent de mener à bien
de tels programmes : l’absence de confrontation entre les classes
possédantes et l’élite, la prolifération de l’élite d’exploitation au
détriment de l’élite de création et enfin le divorce entre l’élite et
les masses.
1° On admet généralement qu’aucune expansion sérieuse ne peut
être entreprise dans un pays déterminé s’il n’y a pas, entre les
classes possédantes (ou dirigeantes) et Y élite, une continuelle confron¬
tation. Tandis que l’élite invente, propose et fait fonctionner, les
classes possédantes disposent, répartissent et administrent. L’équi-
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 25

libre est donc constant entre les projets et les possibilités, les plans
et les disponibilités, le vouloir et le pouvoir.
Dans les jeunes États africains, ou bien la classe possédante
n’existe pas, ou bien en raison de sa pauvreté, de son caractère
féodal, de sa dispersion, elle est incapable de jouer son rôle, ou
bien (et c’est le cas le plus fréquent), elle n’appartient pas à la
nation dont le gouvernement local a la charge.
A vrai dire, la seule classe de progrès est constituée par celle qui
possède les capitaux, les usines et les grandes entreprises, mais
cette classe, qui est étrangère et installée à l’étranger, ne maintient
sur place que des représentants salariés, qui se cantonnent pru¬
demment dans le rôle de boîtes aux lettres. Par conséquent, l’élite
n’est confrontée qu’avec elle-même; elle est, de plus, contrainte
d’organiser ses programmes en fonction d’intérêts qui se situent
ailleurs que chez elle. Si elle veut ignorer une telle réalité, elle peut
être amenée à confondre, dans un même terme, vouloir et pouvoir,
et à s’épuiser en débats purement théoriques.
2° L’élite africaine, tout en étant une élite de progrès, est impuis¬
sante à promouvoir une expansion sérieuse, d’abord parce qu’elle
est numériquement insuffisante et ensuite parce qu’elle est tout
entière une élite d’exploitation et non point de création. Or, dans
une nation de progrès, l’élite se partage en deux groupes bien
équilibrés; l’un, qui n’est pas seulement scientifique ou technolo¬
gique, qui n’est pas seulement d’imitation mais qui exerce de
continuelles recherches et expériences en vue de l’invention, de la
découverte, de la création; l’autre, qui est chargé d’utiliser, d’adap¬
ter, d’humaniser, de politiser. C’est du débat entre ces deux groupes
que naissent les grands courants qui mènent cette nation vers le
progrès.
En Afrique noire, la mentalité conduit tout naturellement l’élite
vers la fonction d’exploitation et l’écarte de celle de création. Cette
élite est donc tributaire de l’étranger, dans ce domaine, et son
dialogue, en cas de difficulté ou d’échec, se ramène nécessairement
au discours.
3° Entre le bloc des possédants, des dirigeants, de l’élite, et le bloc
des masses, il y a toujours, dans une nation équilibrée, des échelons
intermédiaires qui assurent une liaison solide entre celui-ci et
celui-là. En Afrique, ces échelons font entièrement défaut. Quand
ils existent, ils sont constitués par des étrangers : experts, conseil¬
lers, enseignants, etc. qui dépendent du gouvernement de leur
pays d’origine, qui les paye et qui décide de leur avancement.
On s’aperçoit donc aisément que l’élite africaine est, d’une part,
26

totalement séparée des masses et, d’autre part, qu’elle n’a qu’une
influence théorique sur les intermédiaires étrangers placés entre
elle et ces masses.
Bref, les États africains ne sont pas, et ne seront pas avant bien
longtemps, de type classique, et les Africains sont évidemment
dans l’obligation de tenir compte de cette réalité inéluctable. Ils
doivent considérer et traiter leurs pays comme des États de transi¬
tion et non point comme des États indépendants.
J’ajoute aussitôt, pour les rassurer, que, sans tomber dans l’inter¬
nationalisme, on est amené à estimer qu’il ne peut plus y avoir de
nations indépendantes au sens où on l’entendait au xixe siècle.
Le concept d’indépendance nationale traduit, en termes tradi¬
tionnels, la volonté d’originalité ou d’hégémonie des équipes au
pouvoir mais ne se fonde plus sur la réalité économique. Un État
quisevoudraittotalementindépendant serait obligé, dans les condi¬
tions actuelles, de se replier dans une autarcie qui le conduirait fata¬
lement, pour se sauver de l’asphyxie, soit à la révolution, soit à la guerre.
Il y a cependant de grandes différences dans la nature des abandons
de souveraineté entre les États modernes et les États de transition.
Dans les États modernes, ou bien il y a association à part égale, ou
bien on s’y prend de telle sorte que les économies soient complé¬
mentaires et non point contradictoires. L’État de transition, lui, est
contraint, soit de se protéger tout seul, c’est-à-dire de vivre dans
une autarcie exclusive d’expansion, soit de se faire protéger par
une ou plusieurs puissances étrangères, qui prennent à leur compte
et à leurs frais les insuffisances ou les fluctuations économiques
dont il souffre.
Un État de transition doit donc choisir nécessairement entre l’in¬
dépendance totale qui exclut tout progrès et la protection étrangère
qui seule peut lui permettre de progresser. En définitive, le pro¬
blème psychosocial posé aux Africains n’est pas d’ordre national
mais d’ordre international; c’est celui du choix du modèle. Ce dernier,
s’il accepte de jouer le rôle qu’on lui demande, se voit forcé d’assurer
les charges matérielles et morales qui lui incombent par la force
des choses. Ce choix doit s’exercer évidemment en fonction de la
mentalité de l’élite considérée et non point à la faveur de sentiments
vulgaires.
D’ailleurs, l’élite africaine présente cette singularité d’être, selon
le cas, une élite française, anglaise, belge, portugaise, etc. Si l’on
s’en tient, en effet, à la définition de Gaston Bouthoul1 : « Une

1. Gaston Bouthoul, les Mentalités. P. U. F.


LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 27

société est essentiellement un groupe de personnes de mentalité


analogue », on est bien obligé de reconnaître que les élites avancées
parmi lesquelles on compte des Senghor, des Houphouët-Boigny,
des Sékou Touré, des Kenyatta ou des Mobutu appartiennent tout
naturellement à la société française, anglaise ou belge. Ces élites,
quels que soient les mots employés, n’utilisent donc pas des concepts
nègres mais des concepts français, anglais ou belges. Malgré des
affinités sentimentales indiscutables, elles sont pourtant, au plan des
concepts, des étrangères par rapport aux masses de leur pays.
Or, si les élites des différents États de transition sont incapables
de s’unir, c’est précisément parce qu’elles sont occidentalisées et
qu’elles ne s’insèrent pas au débat qui concerne leur propre pays
mais dans celui qui existe au niveau supérieur de la nation occi¬
dentale à laquelle automatiquement leur culture moderne et leurs
intérêts les intègrent.
En revanche, les masses nègres voient leur personnalité tota¬
lement diluée dans une société unifiée par une identité tout à fait
caractéristique des mentalités. Il est évident au psychosociologue
que le seul point commun entre les élites et les masses est le culte
de l’unité. Ce faisant, on ne sacrifie point à une nécessité politique
mais on obéit à une sorte de pulsion venant de l’inconscient collectif
et qui pousse tous les Africains à se considérer unis et unanimes
dans leur façon de voir les choses.
L’Unité africaine est le mythe personnalisé sur lequel l’élite nègre
fait porter ses réflexes de compensation ou sur lequel elle polarise
ses réactions d’échec.
Cette élite souffre d’un complexe d’infériorité qui est dû, en régime
colonial, à la condition humiliante du colonisé intelligent et sen¬
sible. La faute commise par les puissances coloniales dans les
méthodes ségrégationnistes d’éducation et de promotion sociale
des Africains a déterminé chez ces derniers l’existence d’une sorte
de sentiment d’incapacité à s’élever au niveau des Occidentaux
d’une autre manière qu’en prenant la place de ceux-ci dans la
direction de l’État ou des affaires. Ce complexe d’infériorité s’est
fixé sur ce qui caractérise le nègre avec le plus d’évidence, c’est-
à-dire la couleur de sa peau. Cette situation est psychiquement
fort dangereuse puisque le réflexe amène, soit à se réfugier dans
l’inaction avec la consolation du rêve et de la poésie, soit à se
cacher à soi-même ses blessures morales par un manteau d’illusions,
soit à tenter son propre dépassement sur l’objet même de sa singu¬
larité. Ainsi, Napoléon, qui avouait le complexe d’infériorité pro¬
voqué par sa petite taille, le surcompensait, tantôt en s’entourant
28
de grenadiers gigantesques mais stupides, tantôt en se gonflant
démesurément à la manière de la grenouille de la fable. Sur ce plan,
l’élite nègre obéit à la règle; ou elle poétise ses malheurs ou elle
devient super-nègre et par conséquent dans une certaine mesure
— et à sa mesure — raciste.

Le racisme des Africains est surtout fait de méfiance

Le racisme noir — qui a cependant le mérite d’être purement


défensif — se manifeste en de multiples occasions par une haine
verbale, par une méfiance maladive, par une susceptibilité exagérée
à l’égard de tout ce qui n’est pas nègre. Cette réaction affective
vise aussi bien les Jaunes que les Blancs, les Indiens que les métis.
Le roman, la poésie, la presse nègres sont orientés systématique¬
ment vers un expressionnisme exaltant les sentiments les plus
mauvais. Ce verbalisme prend des proportions inquiétantes depuis
l’indépendance : la jeunesse y puise son inspiration profonde, ses
motifs d’espoir, ses certitudes à venir. On a l’impression que les
jeunes Africains et les évolués croient que leur destin est lié uni¬
quement à la libération de leurs frères du Sud et à la solution du
problème des Noirs américains. Les meilleures vertus s’épuisent
dans une littérature sans justification locale et sans portée pra¬
tique.
Les Noirs évolués sont en proie, du nord au sud et de l’est à l’ouest,
à leur complexe, qui empêche l’épanouissement des valeurs afri¬
caines, détourne les intelligences sur des problèmes mineurs et
décourage les bonnes volontés.
Les dégâts causés par ce complexe se constatent surtout chez les
femmes qui, sans y être suffisamment préparées, essaient de vivre
à l’européenne. Pour illustrer l’inhibition dont elles sont victimes,
je me bornerai, à titre d’exemple, à citer cet extrait d’un article
de P. Houngué Coula, paru en 1966 dans l’une des plus sérieuses
revues nègres de Paris, l'Afrique actuelle :

« Nous croyons utile d’insister sur le fait que la volonté, pour nous légi¬
time, de rester africaines n’a rien d’excessif ni d’agressif. Nous sommes,
en France, comme nous serions partout ailleurs à l’étranger, pour y
séjourner pendant une période plus ou moins prolongée. Il ne nous vient
même pas à l’esprit de nous demander si la société française voudrait de
nous, puisque nous sommes et voulons rester les maillons d’une autre
société : l’Africaine.
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 29
« Nos difficultés, surtout pour celles d’entre nous qui ont plusieurs enfants,
notre « isolement » du fait que nous vivons dans un pays étranger, l’unité
de notre foyer enfin, qui ne saurait résister trop longtemps aux éclats
fréquents, fruits de tous ces maux qui nous accablent! Vous ne croyez
pas que c’est odieux?... Nous avons tort de nous énerver, mais avouez qu’il
y a de quoi... Heureusement qu’il y a les photos et les diplômes. Nous ne
repartirons pas en Afrique les mains vides. Et, à défaut de Françaises,
au moins aurons-nous découvert les fléchettes et la pétanque! »

En réalité, beaucoup de ménages français tentèrent, aussi bien en


France que dans les nouvelles républiques, d’entretenir des rela¬
tions amicales avec des Africains. Malheureusement on n’accomplit
pas toujours l’effort de compréhension suffisant.
La revue précitée faisait d’ailleurs paraître, dans son numéro de
février 1966, cette réponse que je reproduis intégralement car elle
résume une opinion générale que l’on a rarement le courage
d’exprimer :

« Je vous écris à propos de l’article sur « les Africaines en France », par


P. Houngué Coula, paru dans le numéro 3 de l’Afrique actuelle. Je dois
tout d’abord vous dire que je suis française. Il y a huit ans que je connais
et essaie de comprendre les Africaines rencontrées surtout dans les milieux
universitaires; elles sont étudiantes ou mariées à des étudiants.
» Je me permettrai de faire quelques remarques à propos du comporte¬
ment de vos compatriotes femmes en France.
» Sur les bancs de l’université on remarque peu — ou pas — la différence
entre un Africain et un Européen, quoi qu’en disent les Africains peu tra¬
vailleurs qui crient au racisme lorsqu’ils ont échoué aux examens. Mais
entre une Européenne et une Africaine, il y a tout un monde, tout un
continent. Pourquoi? J’ai cherché personnellement à comprendre, j’ai
cherché ce qui pourrait nous rapprocher mais le terrain d’entente n’est
pas pour demain.
» Je reproche pour ma part aux Africaines en France d’aimer trop la
toilette, la palabre dans les appartements. Combien de fois n’ai-je pas
tenté de discuter avec elles, de les sortir de cette apathie qui les clouait
à leur gîte. Pourquoi, au lieu de se chicaner, de se jalouser comme elles
savent si bien le faire, ne s’intéresseraient-elles pas à la vie française
tout simplement, sans idées préconçues : peu d’Africaines aiment voyager
pour apprendre quelque chose du pays où elles se trouvent, beaucoup
préfèrent Paris et les Galeries Lafayette.
» J’ai été très étonnée de lire dans l’article de Pierre Houngué Coula les
mots : assimilation et intégration à la vie française. Il serait temps qu’en
Afrique on abandonne ces complexes. L’assimilation, si elle est périmée
pour les Français, n’est plus une excuse valable pour les Africaines qui
30
ne peuvent, ni ne veulent s’adapter au milieu ambiant et surtout aux
temps modernes.
» Quand viendra le temps où nous Françaises pourront discuter avec les
Africaines sans aucune arrière-pensée, non seulement chiffons comme
c’est trop souvent le cas, mais des problèmes de l’éducation des enfants,
de l’actualité théâtrale ou politique, sans avoir à se heurter parce que
nous parlons la même langue mais ne donnons pas la même signification
aux motsl
» Je vous serais reconnaissante de bien vouloir être l’interprète auprès
des Africaines pour leur dire qu’en aucune façon nous ne désirons leur
assimilation. Nous critiquons suffisamment la façon dont certaines d’entre
elles s’accoutrent de nos coiffures, de nos jupes droites et de nos talons
hauts.
» Mes compatriotes et moi-même préférons de beaucoup un échange cul¬
turel et amical plus que ces discussions stériles qui n’aboutissent qu’à la
mésentente.
» Il ne suffit pas que les Africaines expriment le désir de rester Africaines
mais qu’elles le restent réellement et sachent faire valoir à nos yeux ce
que l’Afrique a de meilleur. » Mme X..., Lomé (Togo.)

La publication dans la presse africaine de discussions aussi curieuses


prouve l’existence de problèmes psychologiques que la politique
est évidemment impuissante à résoudre.

Le tribalisme est une forme de racisme

Tandis que les élites réagissent au complexe d’infériorité par les


tendances dont j’ai parlé, les masses sont portées, par l’effet de
ce complexe, à se replier sur elles-mêmes et à refuser toute commu¬
nication avec autrui. Le misonéisme, dont il a été question plus
haut, s’accompagne tout naturellement d’hétérophobie et de xéno¬
phobie.
L’hétérophobie est définie par Georges Bataille comme un réflexe
psychique des groupes sociaux les moins évolués, réflexe qui pousse
ces derniers à haïr ceux qui diffèrent d’eux, non seulement par la
race, par la religion ou par la langue, mais aussi par les coutumes
et les rites, par l’habitat, par les tatouages ou par les manières de
vivre. Quant à la xénophobie, elle conduit les clans à considérer
les étrangers (c’est-à-dire pratiquement les groupes voisins) comme
responsables de leurs propres échecs; elle les amène à projeter
sur ces étrangers les besoins d’agressivité, de compensation et
de défi.
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 31

C’est ce réflexe infantile du complexe d’infériorité qui conduit à


ce qu’il est convenu d’appeler en Afrique le tribalisme. On désigne
sous ce nom deux notions qui, du reste, se confondent : l’une qui
correspond au réflexe dont je viens de parler; l’autre qui définit le
regroupement social fondé sur ce réflexe.
Sur le plan de la psychosociologie, on pourrait donc dire que le
tribalisme à l’état pur est l’institution de clan dont la fonction
psychique est de satisfaire un besoin de retour sur l’archaïsme
qu’elle suppose, et de projeter, sur les voisins, les tendances agres¬
sives, suscitées par le complexe d’infériorité.

La race nordique croit à sa supériorité

Le complexe d’infériorité dont souffrent les Africains s’explique,


ai-je dit, par les erreurs de la puissance coloniale. Ainsi, il est
incontestable que le comportement actuel des Blancs en Afrique
du Sud et en Rhodésie est injustifiable sur le plan humain. Ces
Blancs sont racistes, dans le sens le plus abject du terme.
Mais, d’abord, qu’est-ce que le racisme? A mon avis, ce n’est un
concept que pour quelques rares doctrinaires. On peut citer le
comte de Gobineau qui a écrit :

« Les diverses branches de la famille humaine se distinguent par des


différences permanentes et irréductibles à la fois mentales et physiques...
» Parmi les groupes de race blanche, la plus hautement douée au point
de vue de la beauté du corps et de l’esprit, la plus créatrice sur le plan de
la civilisation est la race aryenne. »

Gobineau ne fait que traduire ainsi une vérité historique, à savoir


que l’ancienne noblesse française était issue des principaux chefs
militaires des hordes barbares ayant envahi la Gaule à l’époque
romaine. En l’espèce, le «sang bleu» n’est que la transposition
magique des yeux bleus qui caractérisaient la race des vain¬
queurs.
Il est d’ailleurs tout à fait exact qu’à notre époque les Blancs
les plus racistes appartiennent à la race nordique, tandis que
ceux de la race alpine le sont rarement et que les Méditerranéens
ne le sont jamais. La ségrégation, l’apartheid, la white supremacy,
le Ku-Klux-Klan, le nazisme, etc., sont des inventions de la race
nordique.
32

Ne pas confondre racisme et snobisme de classe

Le racisme courant n’est nullement dogmatique; c’est une réaction


purement affective qui ne trouve guère d’explication a priori. Les
sentiments que l’on éprouve à l’égard des autres ne se justifient
qu’a posteriori, par référence à des arguments. On ressent d’abord,
on analyse ensuite : c’est pourquoi le problème du racisme doit se
poser en termes de morale et non point de raison. Toutes les confé¬
rences s’appuyant sur une argumentation d’ordre politique ou
scientifique n’ont aucune portée pratique.
La plus importante conférence politique internationale sur le
racisme fut organisée par l’UNESCO, en août 1954, à Moscou. On
se réfère toujours aux treize points sur lesquels des savants du
monde entier, réunis à cette occasion, établirent la charte anti¬
raciste.
Une telle conférence eut, bien sûr, son intérêt. Malheureusement,
elle ne fit pas avancer d’un iota la solution du problème car elle
se borna à tirer des conséquences politiques de thèses ayant les
défauts de toutes les thèses, c’est-à-dire d’être contestables.
D’ailleurs, la conférence de Moscou confondait manifestement
racisme et snobisme de classe, du moins si l’on accepte cette défi¬
nition du snobisme : « Tendance par laquelle les membres d’un
clan, d’un groupe humain ou d’une classe sociale tirent vanité de
ce qui les singularise et prennent leurs distances à l’égard de ceux
qui ne font pas partie du même milieu qu’eux. »
Ce snobisme n’est que l’exagération pathologique (mais, hélas,
fréquente) d’une habitude tout à fait naturelle qu’ont les hommes
de se rechercher et de se grouper selon leur âge, leurs affinités, leurs
goûts, leur éducation, leurs coutumes, leur religion, leur niveau
intellectuel, leurs moyens financiers, leur façon de vivre, de
comprendre les choses, leur tempérament propre... et de constituer
des catégories et des classes fermées naturellement aux autres.
Cette simple constatation aurait dû permettre aux congressistes
de Moscou de penser que, si l’attitude des ségrégationnistes est
antiscientifique, elle répond, en tout cas, à une loi sociologique
indiscutable. Il est facile de comprendre que les Anglais, qui
pratiquent volontairement la ségrégation sociale dans leurs propres
« saloons » londoniens, puissent l’ériger, sans complexe, en système
social pour l’Afrique australe. La couleur de la peau polarise les
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 33

sentiments éprouvés par les uns et les autres, mais on ne doit pas
s’attacher outre mesure à cet unique détail. Au reste, les élites
nègres se sont occidentalisées et, par conséquent, les Noirs, comme
les Blancs, ont des échelles de snobisme.
Dans la mesure où les savants de la conférence de Moscou ne sont
pas entièrement africanisés, il y a beaucoup de chance pour qu’ils
soient eux-mêmes, à leur façon, des racistes et des snobs.
Je suppose qu’il sera impossible et vain de s’attaquer sérieusement
aux principes contraires à la Déclaration universelle des droits
de l’homme tant que l’on n’aura pas fait la distinction qui s’impose
entre le racisme doctrinaire, juridique et politique, inadmissible,
et le snobisme de classe, de catégorie, qui durera inévitablement,
il faut le craindre, tant qu’il y aura des classes et des catégories.
La conférence de Moscou a non seulement confondu racisme et
snobisme mais elle a délibérément ignoré le sectarisme de classe.
Or, quand le Noir s’élève dans la hiérarchie sociale, il tombe, lui
aussi, dans ce travers et précisément parce que la nature humaine
est partout et toujours la même. La nouvelle bourgeoisie africaine
fait d’ailleurs preuve d’un snobisme tellement intempestif que
certains chefs d’État, comme Léopold Senghor, n’hésitent pas à
le dénoncer publiquement.
Le particularisme de classe est la cause profonde d’un ségréga¬
tionnisme dans les relations courantes entre les hommes.
Les catégories et les classes humaines élèvent entre elles des bar¬
rières derrière lesquelles chacun se retranche dans ce qu’il suppose
être sa supériorité spécifique. Ces barrières sont si efficaces qu’il
est difficile et souvent impossible de les franchir, même si une
réussite personnelle permettait, en principe, de le faire.
Les Africains ne sont pas toujours conscients du phénomène social
du snobisme qu’ils rangent trop catégoriquement sous le vocable
de racisme. Au sein même de la société blanche en Afrique, il
existe un ségrégationnisme rigoureux; cette société se fait remar¬
quer par un snobisme de fonctionnaires, à mentalité de petits-
bourgeois, qui déteint sur la société africaine autochtone. Les
Blancs d’Afrique se « snobent » comme ils « snobent » les Noirs et
comme les Noirs le font entre eux : on tient scrupuleusement à
jour les cahiers où figurent pour chacun son indice et sa catégorie.
On ne se reçoit qu’au sein d’une même catégorie; on ne se fréquente
qu’en fonction des indices.
Chaque occasion est prétexte à des réceptions précédées de longs
conciliabules destinés à régler sans défaillance un savant protocole.
Toute gaffe d’un soir, en ce domaine, peut ruiner à jamais une
2
34
carrière jusque-là brillante : la note de fin d’année « cassera les
reins » du malappris...

III. — Les types psychologiques

Les Noirs ressentent leurs humiliations avec d’autant plus de


douleur morale qu’ils se rattachent, le plus souvent, à un type
psychologique particulièrement vulnérable aux atteintes d’ordre
affectif, que Le Senne désigne dans sa caractérologie sous le nom
de « sentimental », c’est-à-dire « émotif + non actif + secon¬
daire 2 ».
La psychologie moderne considère, évidemment, comme tout à fait
hasardeux de classer une race dans un type déterminé : ma réfé¬
rence à Le Senne n’a donc pour but que de donner une simple
indication. Pourtant, il faut bien se rendre à l’évidence, certains
Noirs, par leurs tendances à une sous-émotivité, inclinent vers le
tempérament apathique; d’autres, sous l’effet d’une moindre secon¬
darité, sont portés vers le tempérament nerveux, mais la majorité
d’entre eux répond bien à la définition du sentimental.
Je cite, parce qu’il me paraît intéressant, un portrait de ce tempé¬
rament présenté par Le Senne et étudié par Malapert :

« C’est un mélancolique : le fond de son caractère est un état de tristesse


insurmontable et permanente. Sensibilité morale très délicate, avec un
sentiment particulièrement vif de ses misères, de ses déceptions qu’avive
et que multiplie son imagination romanesque et chimérique. En toute
chose il voit des raisons de se chagriner, de se tourmenter, de s’inquiéter,
non seulement pour lui mais pour ceux qu’il aime. Souffre pour les autres
et par les autres; une légère disposition à se croire, non pas persécuté,
mais oublié, trop peu aimé : d’où une susceptibilité par moments mala¬
dive; d’où aussi une tendance notable à se replier douloureusement sur
soi-même, à remâcher ses tristesses, à s’isoler en soi-même.
» Imaginatif et rêveur, méditatif et contemplatif; intelligence subjective,
je veux dire inaptitude à sortir de soi pour s’élever à la connaissance scien¬
tifique qui se suffirait en quelque sorte à elle-même; la spéculation abs¬
traite n’est pas son fait; et il subtilise volontiers sur ses sentiments, ses
« états d’âme ».
» Activité extérieure quasi nulle; craint le mouvement, l’agitation; a
conscience de son impuissance qui lui devient pénible et qu’il ne peut
vaincre; des élans de désir et d’imagination, mais qui n’ont d’autre effet

2. Le Senne, Traité de caractérologie. P. U. F., Paris.


LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 35
que de le plonger dans un état de prostration profonde. Résignation
passive; la volonté a peine à se former, et se défait plus vite encore;
parfois des emportements irréfléchis; ordinairement timide, hésitant, irré¬
solu, faible; trouve mille raisons de ne pas vouloir et ne sait ni décider
ni résister. »

Ce portrait, qui correspondrait à la description d’un Français sur


six, ressemble, à mon avis, assez bien à celui que l’on peut brosser
de la plupart des Noirs. La disposition naturelle de l’Africain le
porte à la vulnérabilité morale, à une sensibilité aiguë, à une sub¬
jectivité exagérée.
L’un des plus célèbres « sentimentaux » français, Jean-Jacques
Rousseau, fait de ses ouvrages de véritables journaux intimes où,
comme les romanciers et journalistes africains du moment, il
ressasse ses amertumes et ses désillusions et se noie dans les larmes
qu’il verse perpétuellement sur lui-même.
Le sentimental secrète un passé qu’il affabule et auquel il se rat¬
tache désespérément. Il se laisse entraîner à une poésie intimiste
et mythique qui lui sert de philosophie. Son attachement pour les
animaux est si profond que, parfois, dans ses rêves il se confond
avec eux.
Il est voué à un misonéisme qui est le fait le plus caractéristique de
son tempérament. C’est un être d’habitude et de routine qui souffre
de toute nouveauté.
Le Senne écrit à propos des sentimentaux :

« Médiocre aptitude à trouver des solutions rapides, lenteur de la réaction,


embarras dans le maniement des choses, peu d’intérêt pour les machines,
qui sont quelques-uns des aspects du manque de sens pratique considéré
en général... La morale se glisse insensiblement dans leur vie à la place
de l’action morale. »

La psychologie sentimentale de l’Africain se complète, dans les


profondeurs, par une difficulté à franchir le stade oral. Ce phéno¬
mène semble relié à certaines pratiques de l’enfance qui peuvent,
en outre, expliquer un sensualisme très caractéristique : la mère
est soumise à un tabou sexuel très sévère durant la période d’allai¬
tement qui se prolonge deux ans, trois ans et même davantage.
Jusqu’au sevrage, jour et nuit, l’enfant vit collé à elle, peau contre
36

peau, nudité contre nudité. Il prend le sein quand il en a envie;


aucune discipline de nourriture ne lui est imposée. Tous les auteurs
soulignent que, si la femme africaine est admirable en tant que
mère, elle est une redoutable éducatrice. Elle encourage la glou¬
tonnerie de l’enfant, cède à tous ses caprices, même à ceux qui
concernent la propreté. Il en résulte un attachement sensuel de
l’enfant si profond qu’il se laisse mourir s’il est séparé de sa mère.
En revanche, dès que le tabou sexuel de la mère est levé, l’enfant
est sevré brutalement et « soumis » à une nourriture uniforme et
indigeste : des féculents mal cuits auxquels s’ajoutent, dans cer¬
taines régions, des chenilles et divers insectes. Ceux qui ne meurent
pas de ce traitement insolite en demeurent choqués.
Richtie écrit, commentant ce trop brutal sevrage :

« C’est là une des principales causes du profond sentiment d’infériorité


de l’Africain (contrastant de façon aiguë avec ses illusions de pouvoir
et de perfection personnels), de la pauvreté notoire de son imagination
créatrice, de sa répugnance ordinaire à faire effort pour se porter secours
à lui-même. »

Ce procédé, appliqué à des êtres dont le tempérament sentimental


est de nature à les rendre peu aptes à l’action obstinée et construc¬
tive, conduit tout droit au parasitisme et au parentisme, vestiges
d’une phase orale mal conduite et mal dépassée.
Enfin, le traumatisme que provoque dans l’enfance une telle cou¬
tume, rend méritoire l’accession à la maturité mentale. Burns écrit
que l’individu, qui a été sevré dans de telles conditions, éprouve
sa vie durant un complexe de frustration dont la répercussion
psychique est évidente : la mère « abandonne » son enfant pour
reprendre aussitôt une vie sexuelle avec le père, phénomène qui,
selon les psychanalystes, n’échappe pas à l’enfant et le marque
pour toujours.
Les conditions d’éducation des Africains en bas âge sont si peu
rationnelles que ceux-ci arrivent rarement à l’extrême maturité
mentale à laquelle peuvent prétendre un plus grand pourcentage
d’Occidentaux. Il reste souvent, même chez l’Africain évolué —
mais éduqué dans un milieu traditionnel — une certaine forme
d’immaturité. Quant à l’analphabète, ses réactions affectives, demeu¬
rées infantiles, lui font perdre le sens des réalités.
Le sensualisme du Noir s’arrête à l’objet; il ne le dépasse pas, ne
le transcende pas; il l’épouse et en jouit, sensuellement, égoïste¬
ment, mais il ne le pénètre pas; il le contourne...
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 37

C’est l’un des plus illustres parmi les Noirs qui a écrit ces lignes
auxquelles, je crois, il ne faut rien changer :

« Considérons donc le Négro-africain devant l’objet à connaître, devant


l’autre, Dieu, homme, animal, arbre, caillou, fait naturel ou fait social.
Au contraire de l’Européen classique, le Négro-africain ne se distingue
pas de l’objet, il ne le tient pas à distance, il ne le regarde pas, il ne l’analyse
pas — plus exactement, après l’avoir tenu à distance, après l’avoir regardé
sinon analysé, il le prend tout vivant dans ses mains, évitant de le tuer
et fixer — il le touche, le palpe, le sent. Le Négro-africain est comme un
de ces fidèles du troisième jour, un pur champ de sensations.

Opposition entre le Noir sentimental et le colonial colérique

Les réactions du Noir sont d’autant moins comprises de l’Européen


vivant en Afrique, que ce dernier n’appartient presque jamais
au tempérament sentimental. Le colon « classique » est fréquem¬
ment du type colérique. Ce tempérament est aussi mobile, affairé
et expéditif que le sentimental est rêveur, indécis et inactif. Le
colérique méprise le sentimental qu’il accuse d’être un paresseux et
un propre à rien. Le racisme apparent du colérique se ramène en
fait à la sévérité du jugement qu’il porte toujours à l’égard du
sentimental, quelle que soit la couleur de sa peau. Il y a, chez le
colérique peu évolué, un refus systématique de compréhension.
Le Blanc dont l’attitude traumatise le plus l’âme fragile du Noir
n’est pas l’intellectuel, mais l’aventurier qui, par tempérament,
s’en va volontiers en Afrique pour donner libre cours à ses excès.

« Pour le colérique, dit Le Senne, l’événement émouvant est un départ


pour une Conquête du milieu. »

C’est le colonial type. En revanche, son besoin d’action, son dyna¬


misme, son esprit d’entreprise, son sens pratique confèrent au
colérique des aptitudes particulières au rôle de pionnier et d’en¬
traîneur. Ce genre d’hommes, en complétant le sentimentalisme du
Noir, rend finalement de grands services à l’Afrique.
Malheureusement, son comportement est fait d’un ensemble de
qualités et de défauts qui caractérisent l’archétype du colonialiste
tel que le dénonce l’Africain.
Il est certain que les dirigeants noirs supportent mal les excès de
ceux que le tempérament entraîne à se considérer chez eux par¬
tout où ils se trouvent.
38

Les Européens actuellement en Afrique ne sont pas tous des


colériques; cependant, ce type d’individu domine encore, natu¬
rellement, et dominera longtemps dans les affaires privées.
Toutefois, dans les services de coopération, on trouve de moins en
moins ce remarquable esprit d’initiative de l’administration colo¬
niale d’autrefois, esprit qui n’était pas nécessairement inspiré par
la mentalité colonialiste. Quant à l’âpre whisky du Colonial Office,
il a été remplacé par un vulgaire sirop de groseilles dont il est
malaisé de distinguer la marque.
La plupart des fonctionnaires coloniaux croyaient à leur mission
et avaient une mentalité de pionniers. Les coopérants, eux, ont à
redouter, à la fois la méfiance des Africains pour tout ce qui rap¬
pelle la suprématie des Blancs, et l’opposition de leurs ambassa¬
deurs à tout ce qui pourrait être taxé de gaffe ou de zèle intempestif.
Cette crainte est bien regrettable car le niveau des experts et des
fonctionnaires sélectionnés pour l’Afrique est de plus en plus élevé
et l’état d’esprit excellent.

IV. — Les questions d’ordre sexuel

La conception africaine de la famille est très archaïque et constitue


encore une curiosité ethnologique. La femme et l’enfant sont des
« biens » et trop souvent des « marchandises ». On achète une
femme, on vend sa fille. On est propriétaire de ses enfants comme
on est propriétaire de ses épouses et de ses concubines. La richesse
se calcule, ou du moins se manifeste, par le nombre de femmes et
d’enfants que l’on possède.
La vertu rx'a aucun sens : la morale ne vise qu’à protéger la règle
particulière d’un clan. Si l’adultère est parfois condamné c’est qu’il
transgresse la loi du sang. Dans ce cas la peine qui frappe la faute
de la femme avec un étranger est beaucoup plus lourde que celle
qui punit les rapports adultères avec un homme du clan. Au sein
même du clan régnent la liberté, sinon la licence. Il est rare, sauf
dans les ménages profondément christianisés, qu’une femme passe
toute sa vie avec le même homme. Il suffit, la plupart du temps,
que le nouvel époux de l’infidèle rembourse le montant de la dot.
Mais le père conserve toujours ses enfants que la femme doit lui
abandonner.
Il n est pas impossible que le père contraigne l’une ou plusieurs
de ses filles à la prostitution et cela dans sa case ou à l’intérieur
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 39

de l’enclos familial. En certains endroits, le père prête ses femmes


à ses fils moyennant rétribution...
Ces traditions, ces mœurs pèsent lourdement sur la société afri¬
caine. Il est évident qu’elles ne permettent pas la constitution de
foyers solides dont chaque membre est conscient de défendre, en
même temps que celle des siens, une dignité personnelle. La cellule
de base n’est pas la famille réduite, comme en Europe, famille
dont la finalité sociale est le progrès moral et matériel de ses
membres; c’est le clan tout entier, où les ambitions et les intérêts
se diluent dans des intentions collectives.

La morale sexuelle africaine est incompatible avec le modernisme

La polygamie, qui est courante, est considérée par les sociologues


comme un redoutable fléau. J. M. Unwin (Sex and Cultur) démontre
que ce sont les nations pratiquant la monogamie qui donnent les
plus grandes preuves d’énergie collective. Les rares peuples poly¬
games parvenus à un degré de civilisation relative n’ont pu le faire
que si, pour une raison quelconque, ils en ont tempéré les effets.
Les hommes qui, à l’âge des responsabilités, ont la charge de
plusieurs épouses, sont accaparés entièrement par des situations
morales et physiques qui les détournent du travail. Les femmes,
maintenues en état d’asservissement et d’irresponsabilité, se réfu¬
gient dans la routine, et, de ce fait, ne développent pas chez leurs
enfants le sens des initiatives et de l’action.
L’islam noir a, sans doute, dans le passé, adouci les mœurs tradi¬
tionnelles. Mais le Coran ne reconnaît aucune personnalité aux
femmes. La sourate iv dit que « les hommes sont supérieurs aux
femmes » et que les maris qui ont à souffrir de la désobéissance
de leurs épouses doivent les punir, les priver de rapports sexuels
et, au besoin, les frapper.
La femme africaine est trop souvent réduite à un état de soumission
et de dépendance à l’homme et au clan. En certaines régions, par
exemple, on gave, de gré ou de force, les jeunes filles pour les
vendre plus cher. Le président Bourguiba — dont on connaît le
combat contre la polygamie — a cité des faits révoltants.
La question delà vente des femmes a été traduite, par euphémisme,
en langue française, sous le nom de « dot », terme qui est totalement
impropre. L’homme qui désire se marier doit, quels que soient le
rituel des fiançailles et du mariage, acheter sa femme. Les tabous
et interdits de toutes sortes maintiennent les malheureuses Afri-
40

caines dans une ambiance d’angoisse et de désolation qui émeut


tous les voyageurs et ethnologues.
Pourtant un important mouvement de libération et de promotion
de la femme se manifeste. Certains chefs d’État ont interdit la dot
et même la polygamie. Le président Sékou Touré, qui s’est fait le
champion de cet affranchissement, se livre depuis plusieurs années
à une campagne intensive de propagande contre la dot qu’il est
parvenu à abolir dans une partie de la Guinée. Je cite un extrait
significatif d’un discours de ce chef d’État :

« L’infériorisation de la femme, que l’on constate actuellement en Afrique,


vient de la détestable pratique de la dot, des mariages contraints et forcés,
où l’épouse voit engager toute son existence, non pas selon sa propre incli¬
nation, ni même selon ses penchants affectifs, mais selon un marché qui
la cède à tel ou tel époux comme un simple objet d’utilité, un titre de
propriété transmissible en cas de décès du premier titulaire.
» La dot, naguère, n’était absolument pas une manifestation de fausse
puissance ou de factice richesse, c’était la manifestation d’un réel et respec¬
tueux attachement que l’on manifestait à une famille dont on devenait le
parent et l’allié. Il ne s’agissait pas alors d’une somme d’argent que l’on
prenait plaisir à voir fixer la plus importante possible; il s’agissait, plus
humblement, plus sincèrement, de quelques menus cadeaux symboliques
aux parents qui venaient sceller un nouveau lien de parenté et représen¬
taient un gage d’affection et d’amitié réciproques... »

Les présidents Senghor et Houphouët-Boigny ont interdit la dot


et le mariage- forcé. Dans certains villages, sous l’influence des
syndicats et des partis politiques, des initiatives spectaculaires
ont été prises. On a pu lire, par exemple, à Orbafî, en Côte-d’Ivoire,
peu après l’indépendance cette affiche très significative :

« Les chefs de village du pays Adioucrou, réunis à Orbafî, le 9 août 1959,


ont pris les décisions suivantes, obligatoires désormais pour le pays Adiou¬
crou :
» Liberté de la femme. —- Le mariage forcé est aboli. La libre volonté
de la jeune femme ou de la veuve est obligatoire pour la validité du
mariage.
» Dot. — Le maximum de la dot est fixé à 5 000 francs, plus une bouteille
de boisson. Rien d’autre ne peut être exigé à l’occasion du mariage. Il
est toujours possible aux villages et aux familles de fixer pour la dot une
somme inférieure à 5 000 francs.
» Les détails particuliers à chaque cas ne sont pas envisagés dans ce texte.
Le tribunal coutumier fera lui-même l’application des principes adaptés
aux différentes situations pouvant se rencontrer. »
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 41

Sous le prétexte politique de préserver les coutumes, la colonisation,


qui a permis de supprimer l’esclavage, n’a jamais tenté d’abolir
l’asservissement des femmes. Elle seule pouvait cependant imposer
une révolution qui a été ratée après la décolonisation. En effet,
l’évolution, que favorisent certains chefs d’État, ne se réalise que
localement, et beaucoup trop lentement. Elle se heurte non seu¬
lement aux traditions, aux doctrines des chefferies mais, ce qui
pourrait sembler paradoxal, à l’opposition des femmes elles-mêmes.
Ces dernières sont tellement enfermées dans la routine, tellement
soumises à leurs parents, tellement apeurées par les superstitions
et les croyances les plus invraisemblables, qu’elles se font le plus
souvent les complices de leur propre malheur.

Les pratiques sexuelles avilissantes, telles que la préparation du


vagin, l’étirement des grandes lèvres, les mutilations à but magico-
érotique, sont vraiment affligeantes pour le genre humain. Pourquoi
faut-il que l’un des grands apôtres de la libération des Noirs, Jomo
Kenyatta, président du Kenya, se fasse, sous le prétexte d’afri¬
canisme, le défenseur des coutumes les plus barbares?
On sait que dans une grande partie de l’Afrique on pratique ce
que l’on appelle la « clitérodoctomie » ou, plus simplement dit,
l’excision des jeunes filles. Au cours de cérémonies dont les rites
sont très variables, les fillettes nubiles viennent s’étendre, l’une
après l’autre, sur un homme qui, par les bras et par les jambes, les
maintient solidement contre lui. Une « assistante » frotte le clitoris
avec des orties pour le faire gonfler. Puis, sans faire d’anesthésie
et sans prendre la moindre précaution d’hygiène, P « opératrice »
saisit le clitoris de la jeune fille, le tire vigoureusement et le tranche
avec un couteau, le plus ras possible du pubis. Parfois on coupe
aussi les lèvres. Ces mutilations, dont le but avoué est à la fois
de tempérer les excitations de la femme et de la rendre plus
agréable à l’homme, provoquent un pourcentage élevé de décès.
Dans son ouvrage Facing Mount Kenya, le chef des Mau-Mau écrit
ces lignes stupéfiantes :

« L’opération constitue la base même de l’institution des Kikouyous;


elle est le fondement de l’éducation, de la morale, de la loi sociale et de la
religion. Il est impossible actuellement à un membre de la tribu d’imaginer
une initiation qui se déroulerait sans clitérodoctomie. Pour les Kikouyous
l’abolition de l’élément chirurgical signifierait l’abolition de l’institution
elle-même. »
42
Et il conclut en demandant de conserver cette coutume « garante
de l’unité morale et religieuse des Kikouyous »...
En fait, cette pratique est fondée sur des superstitions bizarres : le
clitoris de la femme est considéré, en diverses contrées comme le
dard d’une bête invisible dont la piqûre provoque l’impuissance
masculine.
Or, les Africains attachent beaucoup d’importance aux activités
sexuelles, auxquelles ils dépensent une grande partie de leurs
énergies. L’emploi de plantes et de produits magiques, dans le but
de donner ou d’entretenir la verdeur, est des plus répandus.
En Afrique centrale, les petites cultures familiales de légumes dans
des jardins potagers sont très rares. En revanche, on trouve sou¬
vent des plantes aux vertus aphrodisiaques, telles que le souchet,
que les femmes cultivent près de leurs cases et qu’elles destinent à
leur époux.
Les médecins et pharmaciens européens, installés en Afrique,
témoignent unanimement de l'importance des préoccupations
sexuelles des Africains. Cette situation est exploitée par des Euro¬
péens peu scrupuleux qui font parvenir en Afrique, à des prix
relativement élevés, toutes sortes de produits revitalisants, de
formules magiques, de bougies d’amour, etc., destinés à favoriser
les entreprises ou à relever les défaillances.
Les excès génésiques de l’Africain ne s’expliquent pas seulement
par sa sensualité naturelle et par un trait commun aux tempéra¬
ments sentimentaux portés « à faire l’amour pour chasser leur
ennui ». Ils peuvent être attribués également à l’influence du climat
qui se fait ressentir aussi bien sur les Européens transplantés en
Afrique, eux-mêmes atteints plus ou moins de « soudanite ». De
plus, il est reconnu maintenant que par l’effet d’une loi biologique
de compensation, les hommes des pays sous-peuplés, quelle que
soit la race à laquelle ils appartiennent, s’adonnent à des excès
d’ordre sexuel.

Les besoins génésiques des Africains sont à la mesure du sous-


peuplement de leur pays. Les Noirs obéissent à un instinct de peu¬
plement plus fort qu’eux et que l’on a constaté, par exemple, en
Europe après les guerres. Mais il va de soi que cette situation
entraîne, surtout chez des individus en état de carence alimentaire,
des répercussions physiques et psychiques dangereuses. Les rêves
ont tendance à se substituer à la réalité. L’esprit de poésie l’em¬
porte sur celui de réalisation. La fuite dans le mythe procure les
satisfactions que la vie ne peut accorder...
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 43

Ces faits ont toujours inquiété les ethnologues. Sir Alan Burns,
qui fut gouverneur du Ghana 3, écrit, par exemple :

« Il a été signalé que les abondantes chutes de pluie avaient retiré du sol
des pays tropicaux certains minéraux, principalement la chaux et le phos¬
phore que, par l’intermédiaire des plantes, les hommes d’autres pays
peuvent faire entrer dans leur alimentation. L’activité sexuelle rend la
carence de ces principes d’autant plus préjudiciable qu’il est fait appel
à des aphrodisiaques. »

Il est évident que, s’il peut paraître délicat de faire état de la


question des abus génésiques dans la situation générale d’un pays
et à plus forte raison d’un continent, il n’en n’est pas moins vrai
qu’il s’agit pourtant là d’un facteur déterminant, quand la sexualité,
comme c’est le cas en Afrique, explique tant de choses.
Les coutumes sexuelles, les traditions concernant le mariage, la
dot, la polygamie, l’asservissement de la femme, autant de pro¬
blèmes qui auraient dû trouver une solution avant que soit exprimée
toute prétention au modernisme.

V. — La dénutrition

L’Afrique noire est l’une des régions du monde où Von se nourrit le


plus mal. Cependant, contrairement à ce qui se passe dans certains
pays, où le surpeuplement de terres arides explique la misère phy¬
siologique, là, c’est à l’ignorance et à l’imprévoyance que celle-ci
est due.
La situation n’est donc pas comparable à celle de contrées d’Asie,
des Indes par exemple, où l’on peut parler vraiment du douloureux
problème de la faim. A part les sommeilleux, on ne rencontre per¬
sonne dont la maigreur inspire pitié. En revanche, on voit souvent
des enfants dont le « gros ventre » dénonce la grave maladie de
carence appelée Kwashiorkor. On estime que près de 75 % des
enfants ont des troubles de la nutrition, que 50 % donnent des
signes d’anémie sérieuse et que 10 à 20 % présentent des symp¬
tômes graves de maladies de carence.
Les répercussions de la déficience physiologique sur les capacités
intellectuelles et physiques des adultes sont telles que je n’hésite
pas à placer la dénutrition parmi les facteurs les plus importants
du sous-développement.
3. Alan Burns, le Préjugé de race et de couleur. Payot, Paris.
44

Toutes les maladies de la nutrition, y compris le Kwashiorkor,


sont dues à une insuffisance de protéines et de vitamines. Le
manque de protéines peut paraître invraisemblable dans un pays
où ne font pas défaut la viande, le lait, le poisson, les haricots ou
les arachides. Mais ces produits sont mal répartis et mal distribués.
L’avitaminose est tout aussi surprenante chez des populations qui
pourraient disposer, théoriquement, de quantités suffisantes de
fruits, de légumes, de végétaux comestibles. Or, on ne pratique que
très rarement des cultures maraîchères dont le principe est d’ailleurs
ignoré sur la plus grande partie du continent.
La dénutrition est, en réalité, la conséquence d’un attachement
quasi religieux à des façons de se nourrir fondées davantage sur
l’habitude que sur l’hygiène et l’opportunité. La nouveauté alimen¬
taire n’est pas seulement redoutée en tant que changement d’ha¬
bitude; elle est rejetée systématiquement, dans les couches les
moins évoluées, comme étant de nature à déplaire aux ancêtres
et à attirer leur malédiction.
Tandis que les organisations internationales, les gouvernements
locaux, certains éducateurs, essayent de délivrer la femme de ses
tabous, les journaux africains, en apparence les plus progressistes,
conseillent ouvertement aux « ménagères » de conserver leurs cou¬
tumes archaïques. On pouvait lire, en 1966, dans l’une des plus
importantes revues, sous la rubrique « Défense de la femme afri¬
caine », ces lignes si justifiées :

« Symbole de la fécondité, et de la richesse; expression de la beauté et


du charme; responsable de la communauté africaine, voilà en quelques
termes, la place que réserve l’art nègre à la femme d’Afrique.
» Depuis des générations la femme noire a connu maintes servitudes de la
part des Africains; elle continue encore aujourd’hui à supporter le lourd
fardeau que lui infligent le caprice et l’agressivité de l’homme noir. Il est
grand temps d’ouvrir les yeux sur le monde nouveau pour y découvrir
les dimensions historiques du rôle de la négresse dans la vie des peuples
africains.
« Il est triste de constater que la femme noire vit encore sous les
envahissantes ambitions de l’homme noir où elle n’a aucun moyen
de dialoguer avec lui. »

Or, le même article se terminait par cette glorification des cou¬


tumes archaïques :

« Avec l’évolution, l’homme entraîne la femme dans ses aventures sans


LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 45
lendemain; cette douce créature sera soumise à lui parce que son amour
pour lui est incommensurable et qu’elle sait se contenter de peu.

» Femme africaine, ma sœur, mon sang, je te rends hommage, la conscience


pleine de fierté. Tu sais rester fidèle à l'Afrique traditionnelle, malgré
l’évolution du monde moderne mécanisé à laquelle tu t’adaptes; tu ne
portes pas ton mil au moulin, mais tu aimes l’écraser sous l’ardent soleil
tropical en te servant de la pierre, en fredonnant des airs qui fortifient
mon cœur. »

L’état d’esprit que révèle cette littérature est tout à fait déplo¬
rable. Derrière la poésie se cache la dure réalité qui accable tant
de femmes africaines. Ce sont elles qui assurent la nourriture de
la société, en raison d’une prétendue loi de la nature. Les travaux
des champs leur incombent, les semailles, la culture et la récolte.
Elles doivent battre et vanner, puis engranger. Ce sont elles qui
sont chargées de moudre le grain et de préparer la farine. Comme
elles ignorent les procédés de conservation, elles font leur farine
au jour le jour, avant chaque repas. Malgré la présence de moulins,
elles passent, d’un bout de l’année à l’autre, des heures exténuantes,
quotidiennement, à piler ou écraser le grain. Elles utilisent d’ailleurs
des méthodes datant de la préhistoire et n’entendent point aban¬
donner cette « poésie ». Dans toute l’Afrique intérieure, il n’est
jusqu’à des épouses de ministres et de hauts fonctionnaires, que
l’on voit pourtant le soir dans des tenues éblouissantes, qui, durant
la journée, sacrifient à la tradition du pilage, l’enfant à califour¬
chon sur le dos.
Que l’activité de l’Africaine soit employée à des travaux aussi
fastidieux qu’inutiles n’est pas seulement préjudiciable à sa santé
et à son élévation personnelle; cela contribue également à maintenir
une opinion arriérée selon laquelle il suffit de manger pour se
nourrir. La femme ne ménage pas sa peine : les aliments qu’elle
présente aux siens sont en quantité suffisante mais ils ne varient
jamais, ni de composition ni de présentation.
L’Africaine ne sait pas faire d’autre cuisine que la boule mal cuite
et indigeste qu’elle accompagne, à la rigueur, de morceaux de
viande ou de poissons séchés, souvent avariés, qu’elle assaisonne
de poudres plus ou moins magiques telles que des cendres de crottes
d’animaux. Elle ignore à peu près tout des cultures maraîchères. Elle
n’a ni poulailler ni clapier. Elle ne fait pas de fromages. Une maigre
volaille, laissée à l’abandon, est utilisée plutôt aux sacrifices rituels
qu’à l’alimentation.
46
Quand on tue un bœuf, quand les chasseurs ramènent une grosse
pièce, les paysans font bombance et engloutissent d’énormes
quantités de viande, quitte à rester, ensuite, des semaines ou des
mois sans absorber rien d’autre que le produit local habituel, mil,
manioc ou igname.
Les Européens et les évolués sont contraints d’importer les volailles,
la charcuterie, les vivres frais et les légumes. Seuls, quelques
Africains astucieux cultivent auprès des grandes villes, dans de
minuscules jardins, des produits maraîchers qu’ils ne consomment
d’ailleurs point, mais viennent vendre dans les quartiers résiden¬
tiels.
Il ne faudrait pas croire que cette inertie, tellement choquante
pour nous, soit due, comme on le dit souvent, à la paresse, à la
nonchalance, à l’indolence des Noirs. Ce serait faire preuve d’in¬
compréhension et d’injustice. La nourriture, disions-nous, incombe
aux femmes, par tradition : celles-ci travaillent du matin au soir
comme des bêtes de somme!
Point n’est besoin d’être ethnologue pour se rendre compte que
la situation alimentaire s’explique par la mentalité. Le misonéisme
est la cause profonde d’un refus systématique de changement de mode
de vie.
Des jeunes agriculteurs européens, ayant vraiment la foi, ont
essayé, en brousse, d’améliorer les cultures familiales, de propager
des méthodes rationnelles, en particulier pour le vannage, de faire
de la propagande pour les moulins à grains, d’enseigner des pro¬
cédés de conservation de la farine : ils se sont heurtés au refus
obstiné de nouveauté.
La presse africaine se fait elle-même l’écho de superstitions. Ainsi,
la grande revue Bingo, de janvier 1967, dans un article sur les
arbres fruitiers, écrit :

« On ne les ensemence pas, un dicton prétendant que quiconque plante


un arbre fruitier doit mourir avant que celui-ci commence à rapporter
des fruits. »

Cela explique sans doute que, dans la majeure partie de l’Afrique


noire, en dehors de cultures industrielles localisées comme celles
de la banane ou de l’ananas, on ne trouve aucune plantation collec¬
tive ou familiale d’arbres fruitiers. Les populations souffrent
d’avitaminose alors qu’il suffirait de planter des papayers, des
avocatiers, des manguiers, des agrumes qui pousseraient avec la
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 47

E•ans
lus grande facilité et sans même qu’on ait besoin de s’en occuper!
toute la zone sahélienne, par exemple, on ne voit de papayers
qu’à l’état sauvage ou dans les concessions des Européens. Or il
suffit de semer une graine pour que l’année suivante on récolte
déjà de nombreux fruits.
Sur les marchés intérieurs on ne propose pratiquement comme
fruit que la noix de kola, que l’on achète en raison de ses pro¬
priétés aphrodisiaques.
Des tabous, des traditions les plus diverses interdisent, selon les
endroits, la viande, le poisson, le lait ou les œufs ou en limitent
la consommation.
En Afrique orientale, des peuples entiers ne veulent pas se nourrir
de viande de mouton alors que cet animal s’acclimaterait fort bien.
Par contre, chez les islamisés, là où l’élevage du mouton ne réussit
pas, on refuse de consommer une autre viande. Si le Ramadan
tombe pendant une période de grands travaux agricoles, ces der¬
niers sont abandonnés, etc.
Depuis plusieurs années, on discute régulièrement sur un problème
qui n’a pas encore reçu de réponse théorique et, à plus forte raison,
de solution pratique : faut-il être pour ou contre le jeûne des
enfants? Malgré l’intervention pressante de services internatio¬
naux et, en particulier, de l’Organisation mondiale de la santé, les
enfants continuent à être soumis à des jeûnes rituels. Le record
est battu en Éthiopie où l’on compte cent cinquante jours de jeûne
par an!

VI. — L’éducation et l’instruction

Malgré le caractère nécessairement sommaire de l’examen que nous


venons de faire, on s’aperçoit facilement que la marche des peuples
africains vers le progrès matériel se fera à la manière des écrevisses,
tant que les esprits ne seront pas ouverts, par éducation et par
instruction, à la culture dite technique. Il n’est pas douteux que
l'opposition classique entre technique et magique ne peut trouver
de meilleure expression que dans l’Afrique actuelle. Les Noirs
attendent, par exemple, de la coopération, des résultats magiques
parce qu’elle est dite « Coopération technique » et que, pour eux,
les mots et les symboles sont les réalités les plus directement assi¬
milables!
L’analphabétisme est un fléau contre lequel il faut lutter par tous les
moyens, affirment les affiches de l’UNESCO. Comme toujours en
48

Afrique, il faut se méfier des médicaments que l’on donne; ainsi, le


paysan n’achète pas la pénicilline selon ses besoins réels mais en
fonction de ses moyens pécuniaires. On peut se demander si l’ins¬
truction hâtive que sont en train d’acquérir les Africains ne va pas
compliquer les problèmes nouveaux qui se posent aux responsables
des États. Les statistiques de l’université d’Abidjan me laissent
personnellement perplexe :
— Sur 1 938 étudiants inscrits, 1 441 se destinent à la licence
en droit et 176 seulement aux sciences. Certes, 35 % de ces étudiants
ne sont pas ivoiriens mais, comme nous avons en France 1 200 bour¬
siers de Côte-d’Ivoire, se répartissant dans les diverses disciplines
de façon à peu près semblable, on peut gager que les joutes ora¬
toires et les finasseries juridiques l’emporteront largement à Abidjan
sur l’appareil scientifique et technologique de l’État.
Il faut, toutefois, reconnaître que la lutte contre l’analphabétisme
est très bien partie. Elle a déjà obtenu des résultats dignes des
plus grands éloges. De fait, les statistiques sont éloquentes.
Le bilan le plus positif est présenté justement par la Côte-d’Ivoire
dont les derniers chiffres publiés donnaient :
1 877 établissements scolaires,
330 550 élèves (y compris les Blancs),
7 173 enseignants.
Le pays le plus scolarisé d’Afrique est le Gabon; c’est aussi celui
qui a le mieux planifié son Éducation nationale. Les disciplines
ont été judicieusement et soigneusement « dosées ». Si, dans ce
pays, l’analphabétisme continue à régner sur 80 % de la population
totale, par contre la jeunesse de 6 à 16 ans est scolarisée à 80 %.
Précisons que le Gabon n’a que 600 000 habitants ce qui, eu égard
à l’ensemble de l’Afrique, réduit la portée de ces statistiques.
Le Dahomey, lui aussi, mérite une mention spéciale : il consacre
environ le quart de son budget à l’Instruction publique et à la
lutte contre l’analphabétisme. Ce pays de deux millions d’habitants
compte 150 000 élèves assidus.
Les gouvernements du Ghana et de Guinée ont, de leur côté, placé
l’enseignement en tête de leur programme.
N’Krumah a été le seul chef d’État africain à vouloir conférer un
rôle essentiel aux sciences et aux techniques. La faculté des
sciences de l’université de Cape Coast a d’abord formé des pro¬
fesseurs de sciences et des maîtres de l’enseignement technique.
Une faculté est entièrement consacrée à la technologie.
Sékou Touré, en Guinée, a tenté une expérience intéressante. Un
plan septennal de lutte contre l’analphabétisme permet de toucher
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 49

tous les adultes sans exception, malgré une déplorable pénurie de


cadres compétents.

L'instruction n’est rien sans l'éducation

Malheureusement, on a donné partout une priorité absolue à l’en¬


seignement sur l'éducation. Nous en reparlerons.
C’est pourtant en négligeant l’éducation, la formation ménagère
et culturelle des filles, que l’on commet l’erreur la plus grave.
Sans l’adhésion totale de la femme, mère ou épouse, à des mœurs
et à des techniques nouvelles, on peut assurer que l’instruction
acquise par les hommes ne conduit ceux-ci qu’à des désillusions.
La Côte-d’Ivoire a compris cet aspect sociologique du problème
du développement des peuples. Elle est parvenue à scolariser
environ 30 % des filles de moins de 15 ans : elle recueillera tôt ou
tard le fruit de cet effort.
Il n’en va pas de même dans le reste de l’Afrique noire. Bien qu’il
soit difficile de donner le chiffre exact de la scolarisation féminine
moyenne pour l’ensemble du continent (car les statistiques sont
souvent truquées) on peut dire que, si l’on excepte les métropoles,
elle n’atteint pas 5 % du chiffre total des scolarisés. Cela devrait
être inquiétant pour les Africains car la femme noire se déclare,
d’une façon générale, opposée au modernisme.
Actuellement, environ 90 % des femmes africaines sont incapables
d’élever leurs enfants selon les méthodes modernes, de leur donner
une éducation adaptée aux techniques nouvelles, d’observer les
règles de l’hygiène, de tenir convenablement un foyer, de faire
une cuisine rationnelle, d’accomplir les menus travaux domes¬
tiques tels que repassage, raccommodage, tricotage, petite cou¬
ture, etc. Si un pull-over est percé au coude, au lieu de le repriser,
on coupe la manche; si le mari déchire sa chemise, il doit aller la
faire réparer chez le tailleur qui, bien entendu, est toujours un
homme, etc.
Les populations qui, par euphémisme, sont désignées sous l’appel¬
lation de « rurales » représentent encore plus de 80 % du nombre
total des habitants. Chez ces paysans, c’est-à-dire dans les classes
vivant selon les modes et les techniques archaïques, la femme doit
se cantonner au rôle de simple mécanique prévu pour elle dans
l’ordre des choses. Si elle tente un timide affranchissement à l’égard
d’un tabou ou une petite initiative personnelle, elle est aussitôt
dénoncée à la collectivité, qui lui inflige un châtiment.
50

Le maintien de l’Africaine dans sa condition est un crime contre


l’humanité, crime, en vérité, qui se retourne contre tous les Afri¬
cains.
Je suis tenté d’opposer l’exemple de Madagascar bien que je n’aie
pas compris la Grande Ile dans l’Afrique. Sous l’impulsion du très
réaliste président Tsiranana, on a créé diverses institutions desti¬
nées à affranchir la femme de l’obscurantisme traditionnel. L’une
des plus intéressantes, à mon avis, est celle des équipes féminines
d’éducation nutritionnelle.
Des femmes, qui ont été formées par les médecins du Centre de
l’éducation maternelle et de protection infantile (C. E. M. P. I.),
à Tananarive, ont fondé, tant dans la capitale que dans le reste du
pays, des foyers d’éducation féminine. Les jours de marché, les
villageoises sont invitées, sans la moindre pression, à venir suivre
des cours d’éducation et de progrès social. On leur inculque des
notions d’hygiène, surtout en vue de la protection des enfants. On
leur montre comment faire la toilette d’un bébé, comment le sevrer,
comment le discipliner. On leur donne de petites leçons de couture,
de raccommodage. On leur enseigne quelques procédés élémentaires
de cultures maraîchères auprès des cases. On leur apprend à
constituer des menus équilibrés et variés, à faire une cuisine
saine...
Un comité, récemment constitué, a recruté et formé de jeunes
villageoises afin qu’elles montrent comment créer des basses-
cours, planter des arbres fruitiers, faire et entretenir des jardins
potagers.
Cette politique d’éducation à la base apporte des résultats autre¬
ment concrets qu’une vague instruction acquise sans autre souci
que de faire comme le Blanc pour pouvoir le remplacer. Cette phrase
clé, que, d’un bout à l’autre de l’Afrique, répètent les représentants
du pouvoir politique et des syndicats, est un slogan trompeur et
dangereux. Non seulement elle donne une priorité absurde à l’ins¬
truction sur l’éducation, mais elle tend à faire croire qu’il n’est
besoin que d’un vague bagage scolaire pour devenir un technicien.
Presque tous les jeunes gens ayant acquis un certificat d’études
africain se voient destinés à faire partie de l’élite. Bien pénétrés
de leur importance, ils sont indignés si on leur propose des travaux
manuels dans l’industrie et, à plus forte raison, dans l’agriculture.
Ils veulent être fonctionnaires et s’étonnent si, d’emblée, on ne
leur octroie pas de titres à leur convenance.
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 51

La première tâche est de convertir au modernisme

Quand on s’attaque à la question de l’analphabétisme, on ne doit


pas entretenir, chez les jeunes, l’illusion qu’il n’est besoin que de
savoir lire et écrire pour accéder à la civilisation technique et de
posséder un diplôme supérieur pour devenir indispensable à son
pays. Les diplômes et la culture n’ont aucun sens si une mentalité
n’est pas forgée à la discipline moderne, si l’individu n’est pas fran¬
chement conditionné à la science et à la technique.
Beaucoup de paysans, de commerçants, d’artisans et de techniciens,
appartenant aux pays développés, n’ont qu’une instruction et une
culture rudimentaires. Mais ils ont été formés grâce à une éducation
familiale, fondée sur une expérience en constante évolution. Une
telle éducation n’existe pas en Afrique; celle que l’on donne est
orientée vers le surnaturel et la magie, c’est-à-dire vers des concep¬
tions et des méthodes qui sont en contradiction totale avec les
principes dominant la « civilisation atomique ». La lutte contre
l’analphabétisme provoque donc de profonds déchirements inté¬
rieurs. Il est évidemment dramatique d’apprendre brusquement,
l’éducation étant faite, qu’il est nécessaire de renier les valeurs
sur lesquelles on a basé son existence. L’angoisse que les peuples
noirs retirent de cette confrontation n’est point de nature à les
aider à atteindre le bonheur qui est, en somme, le but final du
progrès que l’Afrique se propose d’accomplir.
Les dirigeants des jeunes États africains ont trop souvent oublié
que la culture est un tout qui ne peut se laisser fractionner en
développant de celle-ci un aspect pour en négliger d’autres. Tout
progrès, qu’il soit matériel ou spirituel, doit être accompagné, et
peut-être même précédé, d’une adaptation morale à la nouveauté,
permettant au psychisme de résister à la dure épreuve qu’est le
bouleversement des habitudes de penser et d’agir.
L’éducation, dans nos pays, ne se donne ni à l’université ni dans
les lycées dont l’enseignement reste théorique. Elle s’apprend à la
« communale », avec des instituteurs demeurés proches des réalités
de la terre et de l’usine. Elle s’acquiert surtout grâce aux habitudes
contractées dans les familles, aux conversations quotidiennes avec
les parents, aux pressions qu’une société exigente et disciplinée
exerce sur l’enfant. L’éducation commence au sein de la mère,
quand celle-ci, par des refus successifs, prépare déjà l’enfant aux
épreuves de l’existence. C’est encore la mère qui inculque les prin-
52
cipes moraux qui permettent de s’inclure progressivement dans une
société moderne où l’individu doit, pour faire son chemin, ne comp¬
ter que sur lui-même. C’est la mère qui adapte l’enfant à ce monde
nouveau où ce n’est pas le clan qui fait l’individu mais, au contraire,
l’individu qui fait le clan.
L’étude objective des sociétés permet d’arriver à cette conclusion
que si l’homme entreprend la civilisation, c’est la femme qui la
réalise. On sait maintenant que le degré de civilisation d'une société
se calcule à la mesure du rôle joué par les femmes dans cette société.
Cela signifie que l’Afrique est et demeurera inapte au progrès tech¬
nique, qu’elle est et restera en dehors de la civilisation moderne,
tant qu’elle maintiendra les femmes à l’état d’arriération où les
plongent ses traditions et ses coutumes.
C’est dans les pays islamisés que la situation est la plus inquiétante.
Les filles y sont éloignées systématiquement de l’école. Quant aux
garçons, on se borne à les « conditionner » à la coutume. Alors
que certains pays musulmans évolués, ou « en voie d’émergence »,
font des efforts extraordinaires en faveur de l’éducation et de l’ins¬
truction modernes (la Tunisie et la Libye ont accompli une révolu¬
tion!), Vislam noir n’a jamais été aussi rétrograde.
Les maîtres musulmans n’enseignent que le Coran à leurs élèves,
qu’ils utilisent d’ailleurs comme domestiques et parfois même
comme mendiants. Au Nord-Cameroun, par exemple, il y a, dans
les centres touristiques, de véritables écoles de mendicité. Dans une
immense région allant du Nord-Cameroun jusqu’aux confins du
Mali et dans toute la Nigeria du Nord, l’instruction consiste à
apprendre par cœur, avec le maître, des versets du Coran, et à
se rendre ensuite dans une sorte de hutte individuelle où, pendant
des heures et parfois des jours, on doit répéter, en criant à tue-tête,
le même verset. Le maître, une baguette à la main, veille à réprimer
toute défaillance et à châtier les récalcitrants.
Les enfants de cette région sont pourtant tout aussi capables que
d’autres. Ils le prouvent à l’occasion de certaines expériences
pédagogiques. L’une des bourgades du Nord-Cameroun les plus
connues des ethnologues est Pitoa, lieu de marché d’une popula¬
tion montagnarde, présentée comme l’une des plus primitives
d’Afrique. C’est précisément dans cette localité, qu’un éducateur
averti, M. Lagrave, s’inspirant des principes de Freinet, a obtenu
les résultats les plus spectaculaires. En raison de l’état d’arriération
culturelle des enfants qui lui étaient confiés, l’animateur de l’école
ne pouvait donner aucun livre à ses élèves. Il eut l’idée de leur faire
écrire et dessiner, à eux-mêmes, des ouvrages, au fur et à mesure
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 53

qu’il les éduquait. Pour couvrir les frais nécessités par l’édition
de ces livres, des expositions et des ventes ont lieu dans tout le
Cameroun. Le succès est tel que le gouvernement camerounais
cite en exemple cette école, qui a maintenant l’appui personnel
du président Ahidjo.
Quant à la formation des cadres, elle laisse encore beaucoup à
désirer. Sans les Européens l’économie serait bloquée. C’est à la
formation des cadres africains en vue de la croissance économique
qu’a consacré sa thèse de doctorat en sciences économiques et
sociales un théoricien africain, Albert Tevdoedjre, connu par son
livre l’Afrique révoltée. La pénurie d’enseignants le frappe parti¬
culièrement. Il l’attribue au fait que l’école a toujours été étrangère
aux réalités africaines. Les maîtres auraient formé des hommes
capables d’admirer et de vanter la patrie colonisatrice mais inca¬
pables de connaître et d’apprécier leur propre terroir. Les paysans,
expulsés des sols fertiles, auraient perdu jusqu’à « l’esprit de la
terre ». Cette analyse est bien superficielle car, si la chasse aux
esclaves a, jadis, dispersé les hommes, le système colonial, en
créant les marchés, a cherché, au contraire, à les rassembler dans
les meilleures terres.
Quoi qu’il en soit, l’Afrique dite francophone, qui nous intéresse
particulièrement, a, nous le verrons, mis pratiquement son école a
la charge de la France. Les accords conclus directement avec la
plupart des États de langue française ne sont avantageux que pour
les Africains. Ces derniers se plaignent, néanmoins, des conditions
dans lesquelles on les fait accéder à la culture. Tevdoedjre dit à ce
sujet :

« Ce qu’il conviendrait d’éviter absolument, c’est l’assistance technique


qui s’inspire de l’ostentation et qui permet à tel pays industrialisé ou non
de faire état, aux simples fins de propagande, du nombre d’Africains qui
étudient n’importe quoi dans n’importe quelle école, qui s’adonnent à des
stages de quelques semaines après lesquelles ils exigeront des postes de
responsabilité où les catastrophes s’accumuleront. Si les stages à l’étranger
constituent un moyen de formation et d’ouverture, ils ne doivent pas
avoir pour effet de perturber encore davantage l’économie et l’adminis¬
tration des nouveaux États. »

Malgré les critiques adressées à l’égard de la coopération cultu¬


relle française, accusée souvent d’arrière-pensée politique et néo¬
colonialiste, on est fondé à croire que les États africains seraient
54

singulièrement perturbés si la France décidait brusquement d’enle¬


ver ses enseignants 1
Les maîtres africains — à quelques exceptions près — sont d’un
niveau notoirement insuffisant. Cette situation est bien compréhen¬
sible; ce qui est moins admissible, c’est l’état d’esprit des ensei¬
gnants. Je me bornerai à citer le texte d’une allocution radiodiffusée
prononcée le 27 avril 1964 par M. Alphonse Nodjimbang, ministre
de l’Éducation nationale du Tchad :

« Les remarques désagréables mais fondées qui, de diverses sources, me


parviennent sur le fonctionnement des écoles primaires et sur la conduite
(je dirai même l’inconduite) de certains maîtres, les constatations nom¬
breuses que j’ai pu faire moi-même, à ce sujet, au cours des nombreuses
tournées que j’ai effectuées depuis la dernière rentrée d’octobre, m’obligent
à m’adresser aux maîtres de tous grades en service dans nos écoles pri¬
maires.
» Je dois d’abord déclarer que je n’ignore pas, certes, les pénibles conditions
de travail qui sont le lot de la majorité d’entre vous : isolement dans des
villages reculés, difficultés de logement et de ravitaillement, incompréhen¬
sion de certains parents, classes sommairement installées (quand elles
ne fonctionnent pas tout simplement à l’ombre d’un gros arbre), mobilier
scolaire rudimentaire voire inexistant, classes aux effectifs pléthoriques
et fonctionnant souvent à mi-temps. Tout cela je le sais pour l’avoir
constaté.
» Et je sais aussi, car je l’ai également constaté, que, malgré ces conditions
de travail extrêmement défavorables et décourageantes, nombreux sont
cependant ceux qui, profondément attachés à leur métier et aux enfants
qui leur sont confiés, se donnent tout entiers à leur tâche d’éducateurs et,
en dehors de leur classe, prolongent leur action bienfaisante et éducatrice
en se dépensant sans compter, et sans contrepartie, dans les œuvres
post et périscolaires qu’ils ont créées et qu’ils animent avec la plus
grande efficacité.
» Mais, à côté de ces maîtres dévoués, zélés, conscients de l’importance
du rôle qui leur est dévolu, et dont la conscience professionnelle n’est
jamais en défaut, nombreux sont ceux, il faut bien le reconnaître, qui ne
voient dans leur état d’éducateur qu’une situation privilégiée qu’ils
exploitent malhonnêtement. Je pense à ceux qui accomplissent sans
enthousiasme et sans goût leur travail journalier, à ceux qui négligent
ou ne font pas leur préparation de classe, à ceux qui ne corrigent pas le
travail et les cahiers de leurs élèves, à ceux qui s’absentent longtemps et
fréquemment de leur classe en abandonnant leurs élèves à eux-mêmes.
» Je pense aussi à ceux qui, à l’issue d’un congé ou, à l’occasion d’une muta¬
tion, tardent à rejoindre leur nouveau poste. Certains n’ont-ils pas attendu
le mois de novembre pour se mettre en route?
» Je dois citer également les maîtres qui, pour un prétexte futile (l’achat
d’une paire de lunettes, par exemple), ou sans prétexte du tout, quittent
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 55
leur poste et leur classe sans avertir leurs chefs hiérarchiques, autorités
administratives et inspecteur primaire. Ils partent au chef-lieu le plus
proche. Certains sont restés ainsi plusieurs mois dans la capitale et ne
se sont présentés dans mes services, pour élever d’ailleurs de véhémentes
protestations, que lorsque le service de la solde leur a suspendu le traite¬
ment.
» Je veux citer encore ceux qui, ayant perdu toute dignité humaine, ont
pris la détestable habitude de s’enivrer, non seulement après leur tra¬
vail, mais durant les heures de classe donnant ainsi à leurs élèves l’exemple
le plus pernicieux qui soit.
» Citerai-je encore les irascibles, ceux qui s’en prenant à leurs élèves, à
leurs collègues ou aux parents d’élèves, provoquent désordres, bagarres
les conduisent parfois au meurtre et, bien entendu, à la prison et à la
révocation.
» Tous ces mauvais maîtres, qui jettent le'discréditsur l’ensemble du corps
enseignant, qui portent préjudice à l’école publique et à ses élèves, à
l’État qui les paie inutilement, n’ont plus leur place dans les cadres de
l’enseignement. Aussi je leur adresse un ultime avertissement, je les pré¬
viens solennellement que, s’ils ne rentrent pas immédiatement dans
le droit chemin, leurs fautes seront sanctionnées avec toute la rigueur
permise par les textes. »

L’insuffisance quantitative des maîtres africains est aussi impres¬


sionnante que leur insuffisance qualitative. Certes, un effort sérieux
a été accompli mais celui qui reste à faire est considérable. Le seul
pays qui ait pris des mesures draconiennes pour suppléer au manque
de maîtres n’est du reste pas d’Afrique noire : c’est la Libye. Le
gouvernement libyen, conseillé judicieusement par 1’UNESCO, a
décidé que tous les jeunes gens munis d’un diplôme devraient,
avant de pouvoir prétendre à un emploi supérieur dans les cadres
publics ou privés, donner obligatoirement deux ans de leur exis¬
tence à l’enseignement des jeunes enfants.

Il faudrait se limiter à une seule langue nationale

La plaie de l’Afrique, en matière d’enseignement, c’est le bilin¬


guisme. Un exemple frappant est celui qu’offre la République isla¬
mique de Mauritanie. Ce pays s’est doté de deux langues officielles,
l’arabe et le français, ce qui du reste s’explique et se justifie en
théorie. De ce fait, il faut un maître pour vingt élèves. Un élève
mauritanien revient, par an, à 420 F alors qu’un sénégalais ne
revient qu’à 250 F!
56
La question des langues pose un sérieux problème aux Africains.
On prétend qu’il y a six mille langues en Afrique; ce n’est sans
doute qu’une boutade mais il y a certainement plus de six cents
dialectes différents. Les habitudes villageoises sont telles qu’il
arrive que des individus d’une même ethnie, parlant théorique¬
ment la même langue, et demeurant dans des hameaux séparés par
quelques kilomètres, ont des difficultés à se comprendre.
Il serait donc vain d’apprendre aux enfants des langues africaines
n’ayant ni audience locale ni audience^ internationale. C’est pour¬
tant ce que tentent de faire certains États. Sur le plan pratique,
cela aurait autant de portée que si les Bretons exigeaient en France
que leur langue d’origine devienne la langue officielle de leur pro¬
vince. Cela ne gênerait finalement qu’eux-mêmes.
Sous l’influence de professeurs de l’École nationale des langues
orientales, on essaie de flatter l’esprit chauvin de certains Africains,
en leur montrant l’intérêt que les pays d’Afrique auraient à parler
leur langue d’origine. Du 16 au 24 mars 1966 s’est tenu, à Yaoundé,
le VIe congrès de linguistique de l’Ouest-africain. Comme s’il était
indispensable d’amplifier la cacophonie dans laquelle l’Afrique se
perd, on a prôné le développement des cultures locales. Il existe,
à l’École des langues orientales de Paris trois chaires de langues
africaines : bantou, peul et haoussa. On voudrait en ajouter cinq :
wolof, voltaïque, oubanguien, mandingue et kwa. Or ces dernières
sont, en réalité, les produits de synthèses effectuées par des lin¬
guistes qui ont cherché, et paraît-il trouvé, des points communs à
divers dialectes se parlant dans des régions parfois très distantes
les unes des autres. La langue kwa n’est qu’une curiosité ethnogra¬
phique groupant peut-être une centaine de dialectes, parmi lesquels
le yorouba, le fong et l’ewé seraient les plus répandus. L’ewé, par
exemple, comporte de nombreuses variantes; il est parlé de façon
très différente au Dahomey et au Togo.
Cet aspect négatif de la notion de négritude ne saurait avoir de
sens que pour un petit nombre de chercheurs intéressés par une
science, certes passionnante sur le plan des humanités, mais qui
n’a aucune signification pratique pour le développement rationnel
de l’Afrique.
Dans le monde moderne une langue n’est valable que si elle est écono¬
miquement rentable et, cela va de soi, si elle s’appuie sur un voca¬
bulaire, une littérature et une philosophie à caractère universel.
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 57

VII. — Les MALADIES TROPICALES

En Afrique, bien plus qu’en Europe, la maladie, la souffrance,


la mort se manifestent dans des conditions qui épouvantent les
populations dont la seule possibilité est de demander à la magie
ce que la science est incapable de leur apporter.
Dans le pays des grandes endémies, la maladie contagieuse est
considérée comme un être vivant dont la substance est invisible.
Pour la chasser il faut donc faire appel à la magie.
Les moyens traditionnels employés dans la lutte contre la variole
sont particulièrement extraordinaire; bien qu’ils varient selon les
régions, je citerai ce procédé utilisé en Afrique centrale : on parcourt
le village en criant derrière des magiciens masqués qui frappent le
sol avec un gourdin; la maladie prend peur et se sauve en direction
de l’ouest. On la poursuit en criant de plus belle et on allume de
grands feux afin qu’elle ne revienne pas...
Le refus de s’opposer à la maladie par d’autres procédés que le
recours à la magie traditionnelle contraint parfois les gouverne¬
ments à user de subterfuges. L’un d’eux, par exemple, fait incor¬
porer au sel de la nivaquine et parvient, de cette façon, à lutter
avec succès contre le paludisme.
La médecine occidentale a trouvé les médicaments capables de
s’opposer aux maladies contagieuses. L’O. M. S. a créé dans tous
les États africains des services de lutte contre les grandes endémies.
Malheureusement, on meurt encore en Afrique de la fièvre jaune
et de la variole. A Fort-Lamy, la vaccination coûte deux francs;
pourtant, chaque année, des centaines de personnes disparaissent
soit qu’elles n’aient pas disposé de cette somme pour se faire
vacciner, soit qu’elles aient préféré l’utiliser à d’autres fins. La
variole, qui est en France une maladie anachronique, fait plus
de 50 000 victimes par an rien que dans les pays de l’ex-Afrique
équatoriale. Le paludisme frappe des millions d’individus cepen¬
dant qu’une lutte rationnelle contre ce fléau, grâce aux insecticides
et à des médicaments actuellement industrialisés, pourrait le faire
très rapidement régresser.
De gros efforts ont été accomplis pour lutter contre la mouche
tsé-tsé et la terrible maladie du sommeil qu’elle propage, par l’in¬
termédiaire du trypanosome. Sous l’effet du D. D. T. et de la
chimiothérapie, la maladie, devenue beaucoup plus rare, n’est
pourtant pas encore définitivement vaincue.
58

La bilharziose, si redoutée par les Africains, fait d’innombrables


victimes qui meurent lentement dans la souffrance et le désordre
mental. Elle est provoquée par un ver, qui pond des milliers d’œufs
véhiculés par les selles et les urines, et propagée en raison d’un
manque d’hygiène que l’on constate partout. Les masses ignorent
l’usage des fosses d’aisances. On « fait le cabinet en brousse »,
c’est-à-dire dans les rues, dans les squares et, si l’on peut, le long
des rivières où il est si agréable de se rafraîchir. Les œufs du
schistosome éclosent dans l’eau tiède où ils deviennent des larves à
formes évolutives, vivant sur un escargot qu’elles ne quittent que
pour s’introduire dans le corps humain, après en avoir perforé la
peau. Installées dans le foie, elles se transforment en vers adultes
qui pondent à leur tour, etc. La bilharziose, maladie si impression¬
nante, a été vaincue, en 1966, par la découverte d’un dérivé du
nifrothiazole. Mais combien d’années faudra-t-il pour permettre à
toute l’Afrique de bénéficier d’un médicament dont le prix de
revient est encore élevé?
Les autres maladies dites tropicales ne manquent pas, de la peste
au choléra, du typhus à la lèpre, du pian à l’onchocercose, de la
dysenterie amibienne au paludisme. Quant aux zoonoses, trans¬
mises par les animaux : le charbon, la brucellose, l’éléphantiasis,
la rage, la trichinose, la psittacose, la toxoplasmose, etc., elles
exercent d’autant plus de ravages que la population est déficiente.
En Afrique noire, la moyenne de vie est de vingt-cinq ans. Il y a, si
l’on exclut les grands centres, un médecin 4 pour 30 000 habitants
et pour un territoire vaste comme un département français. Nul
ne s’étonnera que le paysan angoissé accorde sa confiance aux
guérisseurs, magiciens ou sorciers, et que la culture archaïque
repose sur la mise en œuvre de moyens magiques pour s’opposer à
la souffrance, à la maladie et à la mort. C’est pourquoi le recrute¬
ment et la formation d’un nombre suffisant de médecins et d’offi¬
ciers de santé, de sages-femmes, et la création d’un équipement
sanitaire satisfaisant, constituent les moyens les plus efficaces pour
libérer les masses de toutes les croyances et coutumes qui les
entraînent à refuser le progrès.

VIII. — La négritude
Pour les dirigeants et les responsables africains, l’accession à l’indé¬
pendance signifiait le passage quasi automatique de leur pays
4. Environ 90 % du corps médical en Afrique noire sont des médecins militaires ou
des missionnaires européens.
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 59

respectif, de la condition économique inférieure de colonies à


celle de puissances industrielles et « socialistes ». Cette illusion,
qui, du moins, a eu le mérite de donner un but à la lutte de libé¬
ration, s’est évanouie progressivement au contact des réalités. Si
l’Afrique est ce qu’elle est, c’est peut-être qu’elle ne pouvait pas
être autrement! Pourquoi cette fatalité?
D’innombrables causes ont été recherchées, d’ordre politique sur¬
tout; la plupart ne sont pas convaincantes. Les mœurs expliquent
les besoins et les besoins déterminent l’action. La France aurait
pu se figer dans la tradition des druides; celle-ci a encore ses
admirateurs et, paraît-il, ses adeptes, mais l’ensemble des Français
ignorent même de quoi il s’agit. L’Afrique, elle, est demeurée
attachée à ses « druides ».
Les Occidentaux ne comprennent pas. Sartre dit que « la position
de la négritude, comme valeur antithétique, est le moment de la
négativité ». Mais, à son tour, le nègre ne comprend pas cela. Il
sait bien, lui, que les ancêtres, invisibles mais présents, le tour¬
menteront à jamais s’il abandonne les traditions millénaires. Le
nègre, dans le passé, a choisi la morale au détriment de la méta¬
physique; il reste le fils; il est l’adepte, le fidèle d’une doctrine
ésotérique fixée pour toujours. Il est un initié, un soumis. Dans la
secte, il est esclave. L’ « apostat », jadis, était tué par les membres
de la tribu, unanimes. Le colonisateur a supprimé cette coutume
mais les ancêtres punissent toujours ceux qui leur sont infidèles.
Les esprits ne se sont-ils pas vengés de N’Krumah qui, en inondant
la vallée des Morts, avait osé les défier?...
Chacun doit penser, parler et agir dans une communion totale
avec les ancêtres. C’est en s’excusant auprès d’eux, en les assurant
sans cesse d’une interdépendance étroite, que l’on se hasarde vers
les autres, non point dans une extraversion dont on est incapable,
mais dans une projection...
La négritude, c’est l’alibi des renégats repentants.
La revue africaine Bingo, dans un lexique dont le titre est un pro¬
gramme, « Comment briller en société », en donne la définition
suivante :
« Négritude. — Concept qui a vu le jour au Quartier latin à Paris dans
les années 1930-1935 et qui se définit essentiellement par l’expression de
la personnalité noire, la mise en valeur des potentialités culturelles,
techniques et spirituelles spécifiques à la race noire. L’inventeur du mot
est le poète noir antillais Aimé Césaire. Il était alors entouré à Paris de
ses deux amis Léopold Sédar Senghor et le Guyanais Léon Gontrand
Damas. Eux-mêmes avaient beaucoup lu des écrivains noirs américains
60
comme Dubois et l’origine de ce concept viendrait, selon eux d’ailleurs,
des États-Unis. ... .
Le premier festival mondial des arts nègres aura été l’illustration des
valeurs défendues par les militants de la Négritude. »

Cette définition ne tient pas compte d’un fait historique qui domine
l’actualité africaine. En accédant à l’indépendance, les peuples
noirs se trouvent placés devant cette alternative : ou bien préserver
les mœurs, les traditions, les coutumes, se maintenir dans le miso¬
néisme et être condamnés à végéter durant des siècles, ou bien
renier franchement le passé, le rejeter dans la préhistoire et se
donner sans arrière-pensée à la civilisation moderne.
L’âme noire, autant par sentimentalisme que par terreur incons¬
ciente des ancêtres, a été et demeure déchirée à propos d’un choix
auquel elle ne parvient pas à se résoudre.
Il est évident, en effet, qu’on ne peut être à la fois archaïque et
industriel, vanter et favoriser le pilage du mil et faire construire
le moulin que l’on n’utilisera pas.
Alors, on crée un mythe. Celui de la négritude, impossible fusion
de l’acier et des génies de la forêt...
La définition de Bingo se réfère manifestement au mythe de
la négritude c’est-à-dire, en fin de compte, à la croyance aux
vertus magiques d’un expressionnisme qui, par sa seule présence,
doit permettre à « ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la bous¬
sole » d’entrer dans le monde où l’on se sert de la poudre et de la
boussole.
Une certaine humanité noire veut accéder aux sciences et aux
techniques, chercher et découvrir, se mécaniser et s’industrialiser
mais par les voies de la poésie et au rythme des tam-tams. Cette
confusion des genres, symptôme d’un manque d’engagement réel,
témoigne d’une confrontation de nostalgies mais n’est pas la
marque d’une détermination sérieuse à devenir autre.
Combien est préférable la définition que donne Senghor :

« La Négritude c’est l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir


telles qu’elles s’expriment dans la vie, les institutions et les œuvres des
Noirs... Pour la présenter au monde comme une pierre d’angle dans l’édi¬
fication de la civilisation de l’universel qui sera l’œuvre commune de toutes
les races, de toutes les civilisations différentes ou ne sera pas. »

Elle est préférable, parce qu’elle est en dehors du mythe. Certes,


elle en est responsable, en grande partie, dans l’inspiration au
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 61

moins, mais elle passe à côté, elle est autre chose; elle est la simple
et touchante illusion des Blancs à peau noire, bourgeois cossus et
bien pensants de Dakar, d’Abidjan et d’ailleurs, qui n’ont jamais
connu le malheur d’être nègre.
Comme le dit Senghor en s’adressant aux jeunes filles du lycée de
Dakar :

« L’abondance de la domesticité — une domesticité non éduquée au demeu¬


rant — a détourné souvent la femme de ses devoirs d’épouse et de mère. »

Grâce à ce « non éduquée », la négritude de Senghor prend son


éclairage. Elle est l’affaire des quelques milliers de Noirs éduqués
autrement que les millions de nègres qui croient maintenant, à la
faveur du nouveau mythe, qu’il suffit d’être nègre pour être.

La négritude, c'est aussi une chaîne d'esclavage

Par la négritude, l’Africain reste un sentimental, peu disposé


à l’engagement et à l’action. Le mythe est le commencement et
la fin du projet. D’un bout à l’autre de l’épreuve demeure le
verbe, support de l’objet invisible et par lequel l’objet devient
chose...
Toute expression doit passer par le mythe. Science, technique,
morale, religion, philosophie, culture, tout doit prendre ses limites
dans la négritude. Pour moi, la négritude c’est la culture occiden¬
tale restituée par le génie nègre.
Quoi qu’en pense Césaire, sa poésie, si elle était restée nègre, serait
un chant de piroguiers. Elle est, au contraire, la poésie française
exprimée en langage nègre. La nuance me paraît différence. Quand
Césaire retourne aux sources, ses ancêtres sont les Gaulois! A mesure
que l’on progresse, il faut renier quelque chose; c’est une loi à
laquelle on ne peut échapper. Le Franc n’est devenu français qu’en
se faisant latin; cette trahison de la « francité », évidemment, ne
nous concerne pas : nous ne savons même plus ce qu’étaient les
Francs. L’important est de décider si la poésie est un facteur de
progrès technique ou si elle demeure un rêve éternel, comme
l’amour et comme la nuit.
La revue africaine Partisans répond à Senghor, sous la plume de
D. Boukman :
« On ne sert pas la culture africaine quand on s’accroche, comme une
huître, à des notions dépassées par l’histoire. Le concept de négritude,
62
révolutionnaire dans les années 1940-1950 est aujourd’hui bon pour le
musée de littérature. »

Mais l’auteur est antillais. Quel contact charnel a-t-il avec les
ancêtres? Il oublie que la négritude abstraite des bourgeois comme
la négritude sordide des masses sont des réalités de l’Afrique.
Nous touchons là, il est vrai, un problème de fond qui dépasse
notre sujet. Les Noirs d’Amérique ne sont pas les frères des nègres
d’Afrique; ils sont d’une autre famille; de même race, à la rigueur,
mais ce sont à leur façon des renégats. En prenant, jadis, les chaînes
de l’esclavage, ils ont brisé celles qui unissent sur la terre africaine
les vivants et les morts.
La négritude, c’est aussi la chaîne d’esclavage qui attache à la
terre les vivants et les morts et qui astreint tous les membres du
clan à l’obéissance au père, ancêtre-fondateur, Celui qui a fixé
l’ordre des choses.

La culture occidentale a pris le meilleur de la culture nègre

L’erreur de la négritude, c’est d’être trop « noire » et pas assez


nègre. La culture nègre existe; elle représente une valeur humaine
mais cette valeur les Blancs l’ont prise et l’ont assimilée. Il ne
reste plus rien que la misère, la superstition, la maladie et l’obs¬
curantisme.
Pourtant il n’a pas suffi que Baudelaire se voue au culte d’une
négresse, que Picasso se fasse nègre, qu’un festival d’art nègre
rassemble des statuettes d’ébène. Le fait déterminant est que
l’exhibitionnisme des nègres et l’expressionnisme de leurs rythmes
ont ébranlé les vieux tabous sexuels judéo-chrétiens. La culture
nègre a libéré le monde occidental de ses complexes sexuels et l’a
ouvert à une nouvelle morale. Cette libération a provoqué une
réaction collective érotique, a permis une intellectualisation de
l’obscène, a porté les problèmes sexuels sur la place publique.
Cette culture nègre a fait l’objet d’études de toutes sortes. Des
bibliothèques entières lui sont consacrées. Ses caractéristiques essen¬
tielles sont la sensualité, l’érotisme, la vitalité et le rythme. C’est
cette culture qui a apporté au xixe siècle occidental, qui se dessé¬
chait dans l’abstraction, le souffle chaud des ruts africains. Il faut
l’en remercier, la nature étant ce qu’elle est. Car ce sont les nègres
qui ont créé les conditions d’une rénovation de la philosophie de
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 63

la nature, qui avait sombré en même temps que « le pas des lan¬
ciers ». Le monde blanc était devenu anémique; la culture nègre
l’a bronzé au soleil, lui a rendu le culte du corps et des valeurs
érotiques qu’il avait perdu.
Est-ce un bien, est-ce un mal? Là n’est pas la question. Le fait
indéniable est qu’il y a eu acculturation dans les deux sens. De
part et d’autre, cette acculturation a bouleversé les structures
mentales. Le contact des races, des civilisations a provoqué une
crise chez les Blancs comme chez les Noirs. Celle qui atteint l’Occi¬
dent n’est crise que pour les sociologues, n’est grave que pour les
intégristes; elle n’est, en définitive, qu’évolution. Les valeurs éro¬
tiques ne font que s’ajouter à celles d’une civilisation qui est à la
fois la cause et l’effet du progrès.
En revanche, le niveau intellectuel, moral, social des masses afri¬
caines est le plus bas du monde et cette situation est due unique¬
ment à une culture nègre qui est fondée sur une philosophie de
l’immuable, qui s’appuie sur le seul culte des morts et qui se fige
dans une éthique tournée entièrement vers le passé. On ne peut
donc pas ajouter, comme le propose Senghor, la francité à la
négritude à moins de ne compter en Afrique que les « Blancs à
peau noire » de la côte. En vérité, le modernisme casse la tradition
nègre et des millions et des millions de Noirs s’en trouvent désaxés.
Il faut combler ce vide : voilà le vrai problème de la négritude!...

Le nègre ne se modernise qu'en reniant sa culture archaïque

Ce sont les croyances qui fabriquent les sociétés humaines. La


civilisation occidentale s’explique par la religion dont elle est
issue. Or, il est remarquable que ni Jésus-Christ ni les apôtres
n’ont entendu fixer les techniques. Jésus, qui était charpentier,
n’a même pas tenté de donner le moindre conseil sur la façon
d’exercer son métier. On essaierait en vain de découvrir dans tout
l’enseignement messianique une physique ou une métaphysique;
seuls, émergent les principes moraux sur lesquels se fonde une
philosophie eudémoniste, accessible à tous. La rédemption est
uniquement une école du bonheur par l’amour. C’est par l’amour
que l’homme retrouve le paradis perdu. Et pour trouver, il faut
chercher...
Quand les hommes de science, comme Galilée, se sont heurtés à
l’Église, ils n’ont point été condamnés par application de la loi du
Christ mais en raison de dogmes posés arbitrairement et de façon
64

toute scolastique par les Pères de l’Église. Il suffisait que ces Pères
cèdent sous le poids des évidences pour que la science et la philo¬
sophie s’ouvrent au progrès et que les découvertes ou les propo¬
sitions, désormais acceptées, s’imposent aux masses par leur carac¬
tère fondamental.
Il n’en va pas de même avec ce qu’il est convenu d’appeler l’ani¬
misme. Cette croyance, en effet, est d’ordre physique et méta¬
physique. Elle fixe les techniques et interdit tout progrès. Par
conséquent, il ne suffit pas de transgresser la loi — en admettant
que cela soit mentalement sans danger — il faudrait la liquider et
l’oublier. Autrement dit, la modernisation de l’Afrique doit être
nécessairement précédée d’une vaste et totale abjuration.
Le lavage de cerveau auquel, à leur seul profit, procèdent certains
Noirs n’est que relatif et demeure limité d’ailleurs à de petits
groupes d’intellectuels. Pourtant tous les Africains ont conscience
de l’infériorité technique de leur continent; leur sensualisme, leur
avidité naturelle les poussent à s’occidentaliser mais, mal conseillés
par les intellectuels, au lieu de briser leurs « fétiches », ils les
contemplent. La vanité de l’obscur enveloppe les négritudes
concrètes.
Pour l’élite, la référence à la culture nègre est, au-delà de l’alibi,
l’expression d’un remords sincère mais c’est aussi, par réaction
d’orgueil, la revanche du petit.
Le nègre a longtemps eu honte d’être nègre parce qu’être nègre
c’est être pauvre et puis, qu’au plus profond de soi, c’est redouter
terriblement d’être pris pour un « sauvage ». La richesse venue,
ainsi que l’accommodation à une façon de vivre imprégnée de
« respectabilité occidentale », on s’aperçoit qu’on a conservé la
couleur noire de la peau; on se dit, qu’après tout, un nègre peut
être, lui aussi, riche, puissant et respectable. Cette négritude-là
pose un faux problème ou du moins un problème limité à une
classe elle-même très limitée; elle a, certes, le mérite de libérer,
en partie, quelques riches, d’un complexe d’infériorité mais elle
trompe les masses puisque, c'est bien évident, le Noir ne se modernise
qu'en reniant sa propre culture. Je reviendrai, le moment venu, sur
ce problème si grave pour la jeunesse africaine car il met en cause les
bases mêmes de la société noire qui est en train de se construire.
C’est, à mon sens, sur le plan religieux qu’apparaît l’originalité
de l’assimilation; c’est pourquoi j’examinerai cette question. Je
ne yeux pas parler des croyances locales, que j’ai déjà commentées,
mais de ce que deviennent les religions étrangères, maintenant
très répandues en Afrique, et spécialement l’islam et le christianisme.
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 65

L’islam noir est une religion à part

L’islam africain est confessé par des peuples allant du blanc au


noir en passant par toutes les nuances du métissage. De même,
par tous les schismes possibles, on va de l’islam blanc orthodoxe
à l’islam noir le plus déformé. Un des exemples les plus pittoresques
que je puisse citer est celui des Kotoko, petit peuple de pêcheurs,
à cheval sur le Chari entre le Nord-Cameroun et l’ouest du Tchad.
Les Kotoko sont des nègres portant assez peu les traces d’un métis¬
sage déjà ancien. Ils pratiquent consciencieusement la religion du
Prophète et le pèlerinage à La Mecque demeure le but de leur
existence. Malgré cette ferveur religieuse d’une communauté d’ail¬
leurs théocratique, c’est avec la même foi que chacun sacrifie aux
traditions animistes de la cité à laquelle il appartient. Chaque ville
est entourée de remparts où règne le varan, animal totem auquel
une légende tragique demeure attachée et qui fait l’objet d’un
culte particulier. Allah règne au ciel mais dans les eaux du fleuve
se trouve un être surnaturel, mi-dieu, mi-roi, qui est le premier
époux mythique de toutes les femmes kotoko. Le génie des eaux
protège le varan qui est lui-même le roi mythique de la cité et
auquel le sultan doit vénération et obéissance.
On pourrait multiplier les exemples en prenant les unes après les
autres les diverses ethnies noires converties à l’islam. Pratiquement
aucune d’entre elles n’est vraiment orthodoxe. Certes, la religion isla¬
mique est avant tout une foi mais c’est une foi qui demande un
esprit mystique, c’est-à-dire porté vers une exaltation intellectuelle,
abstraite. Le sensualisme du Noir le porte, au contraire, vers
l’aspect concret de la divinité et de ses manifestations. Son esprit,
tourné vers la magie, ne lui permet pas l’idéalisme et l’ascèse que
manifeste volontiers l’indo-européen en état de crise religieuse.
L’extase noire n’est jamais fondée sur la contemplation intérieure,
sur un repliement autistique; c’est une transe érotique, éthylique,
« diabolique », disent les soufistes qui sont évidemment à l’opposé
d’une telle situation.
Les musulmans ne font pas toujours de prosélytisme. A la limite
extrême entre Blancs et Noirs, les Peuls, dont on trouve des établis¬
sements dans sept pays différents, affichent un mépris souverain
à l’égard des nègres. En raison du métissage, ils ont souvent la
peau noire; on ne peut donc pour cette raison les accuser de racisme,
bien qu’ils s’affirment de race blanche. Or, les Peuls sont plus
3
66

racistes que les Blancs de Rhodésie et d’Afrique du Sud. Non seule¬


ment ils pratiquent une ségrégation très sévère mais ils traitent
les nègres comme des serfs et ils les soumettent à leur oppression.
Ces nègres, que les Peuls appellent les Habés, sont plus connus
sous leur nom baguirmien; ce sont les Kirdi : les païens.
Vivant au contact des Peuls (et par complexe d’infériorité), les
Kirdi essaient de les imiter, de pratiquer les « manières » de l’islam,
de se vêtir à la musulmane. Une bourgeoisie kirdi (si l’on peut
s’exprimer ainsi!) tente de se « foulbiser » comme celle du Sénégal
cherche à s’européaniser mais la société peule lui refuse cette élé¬
vation. Les Peuls n’admettent généralement pas que les « nègres »
soient dignes de la qualité de « croyants ». Malgré cette ségrégation
sévère, les Peuls, dans la mesure où ils sont métissés, sombrent
eux-mêmes dans le rituel magique des païens. A côté des sultans,
héritiers des fastes des anciennes cours sarrazines, on trouve le chef-
roi de la communauté nègre qui joue un rôle magico-religieux confé¬
rant à l’islamisme des Peuls un caractère évident de schisme.
L’étude de l’évolution de l’islam en Afrique noire montre à quel
point, dans un cadre aussi sévère que celui de la religion du Pro¬
phète, la négritude s’affirme comme l’expression d’un caractère spéci¬
fique.
Mais, quel que soit le degré de métissage et d’islamisation, la
langue arabe, le Coran, le marabout exercent, bien au-delà des
limites de la religion de Mahomet, une influence considérable.
Contrairement à ce que l’on prétend souvent, cette influence
n’est aucunement religieuse ou théiste; elle est purement magique.
Puisque les musulmans sont plus riches que les nègres, pense-
t-on, c’est qu’ils ont des pratiques qui portent bonheur et qui per¬
mettent de chasser l’esprit mauvais. Ce qui est magique dans le
Coran, ce n’est pas ce qui est écrit, ce que signifie le texte, mais le
bois ou le papier qui lui servent de support, l’encre qui a été utilisée,
le dessin des lettres et des chiffres. Finalement, l’écriture arabe
(et pas seulement le texte du Coran) est magique en soi. Les païens,
surtout les femmes, portent volontiers en bandoulière ou en collier
des amulettes de cuir bourrées de découpages de journaux en langue
arabe, amulettes que fabriquent et vendent les marabouts.
Le mécanisme mental du Kirdi, saisissant dans la religion ce qu’elle
a de matériel et de concret pour l’ériger en magique, l’amène à
croire que le marabout est lui-même un magicien.
Le pouvoir occulte exercé par le marabout, même parmi les païens,
est tel que l’administration coloniale avait conservé, sinon encou¬
ragé, la pratique qui fait du marabout un « policier » intéressé
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 67

directement au maintien d’un obscurantisme et d’un ordre social


dont dépendent ses revenus. Ce sont les marabouts qui dénoncent
les illuminés dont les prophéties entraînent parfois la participation
des masses locales à des excès redoutables. Certains de ces illu¬
minés, comme le fameux Hamallah, « Étendard du Prophète »,
qui sévit après la guerre de 1914-1918, sont parvenus à créer des
sectes puissantes qui se livrent périodiquement à des « massacres
d’infidèles ». En Nigeria du Nord, quelques-unes de ces sectes fana¬
tisées ont pris une telle importance depuis l’indépendance de ce
pays qu’elles mettent en cause actuellement l’unité fédérale par
leurs exactions et leurs crimes de toutes sortes.

Le paysan noir vivant au contact de l’islam se fait une idée extra¬


ordinaire, sinon fantastique, de La Mecque. Cet état d’esprit est
exploité par les marabouts qui font circuler des « chaînes de vérité ».
Il s’agit de documents magiques, écrits en arabe, censés provenir
de La Mecque, et annonçant régulièrement d’épouvantables catas¬
trophes. Quand ces chaînes ont fait le tour des villages, le marabout
du secteur prévient que tout s’arrangera si l’on achète des amulettes.
Les paysans dépensent ainsi la plus grande partie de leur avoir
pour se procurer ces futilités. Le reste est, d’ailleurs, dilapidé par
les femmes pour acquérir auprès des « Arabes » des perles colorées
et des bijoux de plastique ou de fer.
L’immense zone-tampon entre l’islam et l’animisme voit le passage
régulier de marchands ambulants qui proposent de l’eau magique,
des ossements et des reliques de saints, des scapulaires et des
amulettes.
Dans des pays d’islam noir, il existe rarement un iman. La seule
autorité reconnue est celle du marabout qui confond d’ailleurs en
beaucoup d’endroits sa dignité religieuse avec celle de chef de
terre. En raison du rôle magique qui lui est attribué, ce personnage
fait souvent l’objet d’un culte personnel. Il arrive que les noms
d’Allah et de Mahomet soient ignorés et qu’à la question : « Qu’est-ce
que Dieu? » on réponde tout naturellement : « C’est le marabout. »

La confusion des rôles est plus surprenante encore quand l’islam,


le christianisme et l’animisme se rencontrent. Les acculturations
mutuelles créent une mentalité particulière disposant à ce que l’on
convient d’appeler le fétichisme. Le prestige des grands chefs
blancs, chrétiens ou musulmans, est tel qu’on attribue à ces der¬
niers un pouvoir magique. Des cérémonies, plus ou moins secrètes,
ont pour but de transférer ce pouvoir à des fétiches, au cours de
68

danses rituelles, de sacrifices et de sarabandes de masques. Cer¬


tains fétiches blancs sont très répandus, comme le fameux fétiche
Mademoiselle ou le fétiche N’Gollo (général De Gaulle)!

Le christianisme rural est souvent schismatique

La transformation du christianisme par la négritude est du même


ordre. Le christianisme exerce une grande influence en raison du
pouvoir magique qui est attribué au Christ. C’est le Christ, en effet,
qui donne aux Blancs leur puissance.
Le dévouement et le prosélytisme inlassables des missionnaires
catholiques et protestants permettent au christianisme de faire
de constants progrès. Cependant, ces progrès sont sans cesse remis
en question parce que, en définitive, sauf dans les villes côtières
où se sont succédé des générations de chrétiens, la culture occiden¬
tale ne fait que se superposer à celle du pays. C’est ainsi qu’il est
difficile de faire observer une morale sexuelle conforme aux tradi¬
tions occidentales. La polygamie, le mariage à l’essai, le divorce,
l’achat et la vente des femmes, les danses pornographiques, la
sorcellerie, autant de coutumes auxquelles le paysan noir renonce
très difficilement et que le clergé ne peut admettre malgré son
extrême indulgence.
Le christianisme noir est souvent schismatique; il est très rarement
de pure orthodoxie. Certes, on pourrait dire aussi qu’il y a loin
entre la religion du père de Lubac et celle d’un catholique moyen.
Néanmoins, il y a entre eux accord de mentalités; ce qui est chez
l’un fruit de la méditation n’est peut-être chez l’autre qu’habitude,
mais le réflexe moral est identique.
En Europe, la religion et la morale ont évolué ensemble et par
l’effet d’influences mutuelles. En Afrique, il en est tout autrement :
Les coutumes et les mœurs doivent brutalement s’adapter à une
religion nouvelle. Cela est psychologiquement et socialement impos¬
sible. La crédulité fait place à la foi, la superstition tient lieu de
dogme. En définitive, Y Africain christianisé croit au miracle comme
ses ancêtres croyaient à la magie. D’ailleurs, il n’est pas certain,
qu’au fond de lui, les notions de miracle et de magie ne se confondent
pas. Le signe de croix n’est pas un acte de foi, c’est un signe caba¬
listique; l’eau bénite n’est pas le symbole d’une consécration, c’est
l’objet d’un pouvoir...
Ce trait de caractère influe sur l’esprit politique. On attend des
réformes beaucoup plus ce qu'elles représentent que ce qu'elles signi-
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 69

fient. Installer une usine, par exemple, c’est moins fournir du tra¬
vail, faire progresser l’économie, que donner au pays un moyen
magique de s’enrichir facilement; construire une école, c’est d’abord
se munir de l’instrument magique et bien visible d’une certaine
grandeur; c’est aussi apprendre cette langue française ou anglaise
dont la connaissance suffit à donner le pouvoir.
Le caractère proprement magique du christianisme africain appa¬
raît dans les innombrables sectes dirigées par des sortes de « mara¬
bouts chrétiens », marchands d’eau bénite, diseurs de bonne aven¬
ture, qui prophétisent, prêchent et font des quêtes fructueuses dans
le secteur qu’ils s’octroient.
L’un des schismes les plus connus est l’harrisme qui fut fondé
en 1914 par le Libérien William Wade Harris. Celui-ci appartenait
à l’ethnie des Grebo qui s’était soulevée contre le Libéria en 1910.
Emprisonné et torturé, il devint fou. A sa sortie de prison, il passa
en Côte-d’Ivoire et parcourut de vastes territoires en prêchant et
en prophétisant. L’administration coloniale française, harcelée par
des troubles continuels, l’embaucha, le subventionna secrètement,
et l’autorisa à « évangéliser » la région, à condition qu’il ordonne
l’obéissance absolue à l’autorité, ce qu’il fit avec un zèle et des
résultats tout à fait remarquables. En quelques années, non seule¬
ment il pacifia tout le pays, mais il parvint à fonder une secte reli¬
gieuse qui a encore ses adeptes. Harris, vêtu d’une ample gandoura
toute blanche, coiffé d’un turban rouge, s’avançait majestueuse¬
ment, en s’appuyant sur un bâton surmonté d’une croix. Il avait
une voix de stentor qui jouait un grand rôle dans les conversions.
Il prêchait en hurlant, chaque virgule (si l’on peut dire) de son
texte étant figurée par des coups de gong. Les féticheurs, terrorisés,
venaient s’agenouiller devant lui, brisaient leurs idoles et deman¬
daient pardon au dieu des Blancs. Il baptisait ensuite et terminait
la cérémonie par une danse en compagnie de ses femmes. Il exposait
des principes assez confus, mélange d’adventisme et de morale
polygame. Il fut, dit-on, le « premier pape nègre » et fit régner
son ordre sur des dizaines de milliers d’adeptes.
L’ange Gabriel, qui était apparu à Harris, se montra également
au prophète ghanéen Adae qui sévit lui aussi en Côte-d’Ivoire.
Adae bâtissait des sortes de temples précédés d’une immense dalle
où les adeptes devaient imprimer sur le ciment frais la trace de leurs
pieds. Il baptisait par le parfum et la poudre de riz. Ensuite,
on confessait publiquement ses turpitudes et on brisait les fétiches.
Adae débitait à tue-tête son « décalogue » tandis que des femmes
tapaient sur des tambours d’eau : « Tu couches pas avec deux
70

femmes en même temps mais successivement. » « Tu forces pas la


femme à coucher avec toi si tu la payes pas. »...
A côté de ces schismes « collaborationnistes », on en trouve dont
le but est manifestement de semer le désordre. Les prophètes qui
réussissent sont des illuminés dont les « talents » sont exploités
par une camarilla politique. La secte des Mau-Mau au Kenya
a joué un rôle révolutionnaire considérable. On a longtemps soup¬
çonné un service américain de la subventionner.
Religion et politique sont souvent mêlées. L’ex-abbé Boganda est
parvenu à la présidence de la République en utilisant des talismans
magiques : la carte d’électeur était présentée comme « guérissant
les maladies ». N’Krumah s’intitulait lui-même « le Rédempteur ».
Houphouët-Boigny (qui, du reste, a condamné cette manifesta¬
tion) a été élevé au rang de divinité et sa femme a été promue déesse.
Une ancienne fétichiste, Marie Lalou, devenue folle en 1946, a
recouvré la raison après s’être unie au Gbogbo-Minlin, serpent-roi
de Bouberidou, le long d’une mare sacrée où elle s’est ensuite
lavée. Jésus-Christ lui apparut et lui ordonna d’abjurer le féti¬
chisme et de se confesser à lui. Il lui montra les végétaux aquatiques
qui guérissent les maladies. Le Lalou est maintenant une amulette
contenant de la cendre de ces végétaux.
On pourrait citer à loisir les schismes chrétiens. Ce qui est nécessaire,
c’est de comprendre les raisons profondes des abjurations et des
conversions collectives à des doctrines qui s’imposent, non point
par une élévation quelconque ou un désir de progrès spirituel, mais
par une soumission à une magie plus forte que celle que l’on prati¬
quait auparavant.
De tels exemples ne doivent attirer ni notre mépris ni notre pitié,
je m’empresse de le préciser. Nous avons, dans notre propre pays,
des cas de ce genre. Mais, ce qui caractérise la situation religieuse
en Afrique, c’est que l’analphabétisme est trop étendu pour que
l’obscurantisme cède devant l’esprit critique. L’Afrique est encore,
sur ce plan, au point où nous nous trouvions nous-mêmes en plein
Moyen Age.
Pour franchir les siècles, la négritude veut être^ un moyen efficace.
N’est-elle pas significative cette réunion des Églises anglicanes à
la conférence de Campala d’avril 1963 dont le but était de créer
une Conférence panafricaine des Églises, chargée de doter l’Afrique
d’une Église rénovée et, à vrai dire, adaptée à la mentalité afri¬
caine? N’est-ce pas a la négritude que cède, de son côté, le Vatican
en entreprenant la mise à l’étude d’un problème qui, évidemment,
a déjà reçu sa solution : le mariage des prêtres?...
LE POIDS DES FACTEURS HUMAINS 71

J’ai exposé clans le cadre limité de ce chapitre, selon ce qui me


paraît être un ordre d’importance, les principaux facteurs humains
qui dominent l’Afrique. Rien, absolument rien, de ce qui se passe
sur ce continent ne peut être compris si l’on ne se pénètre pas de
ces vérités essentielles. Certes, ma vision, mon interprétation, les
priorités que je donne peuvent être contestées. Il n’en demeure pas
moins que ces facteurs sont déterminants sur tous les plans, y
compris dans le domaine économique et financier.
Trop souvent, les personnalités qui ont à traiter des problèmes
africains portent leurs jugements en fonction de leur propre men¬
talité ou à la suite de conversations ou de discussions avec des
représentants de l’élite noire. C’est une double erreur. Rien n’est
en Afrique semblable à ce qui se passe en Europe. Quand à l’élite
à qui se fier, celle qui s’exprime et qui écrit, elle ne représente pas
1 % de la masse; de plus, tantôt elle manque de sincérité, tantôt
elle se mystifie elle-même. Que ce soit par respect humain ou par
esprit partisan, elle raisonne par rapport à la culture européenne,
libérale ou marxiste, et se met ainsi en contradiction avec les masses.
Chapitre II

Les philosophies politiques


africaines et leurs applications

Un important mouvement littéraire et philosophique africain a


éclairé l’action politique entreprise par les mouvements d’éman¬
cipation des anciennes colonies. Certaines théories ont exercé une
grande influence.
On ne doit pas les confondre avec les discours-programmes exposés
par des hommes d’État africains mais pensés et écrits, dans le
secret des cabinets présidentiels, par des collaborateurs européens.
L’étude de ces discours n’est pas inutile mais ceux-ci ne représentent
nullement l’état d’esprit véritable et les aspirations profondes
des masses africaines. Je n’ai donc pas cru nécessaire d’en tenir
compte.
J’ai réservé à des chapitres ultérieurs la référence à des doctrines
originales dont l’audience n’a guère dépassé le cadre local ou régio¬
nal.
J’ai estimé qu’il serait intéressant, dans ce chapitre, de confronter
les philosophies et les méthodes élaborées par les deux chefs d’État
africains considérés comme les plus grands penseurs de l’Afrique
noire et de mettre en parallèle les applications pratiques de leur
doctrine et les résultats qu’ils ont obtenus. L’un a été formé à
l’école anglo-saxonne, M. Kwame N’Krumah; l’autre est un ancien
maître de l’université française, M. Léopold Sédar Senghor.
74

I. — N’Krumah et le consciencisme

N’Krumah est connu du grand public par ses excentricités. C’est


l’homme qui distribuait, au temps où il était président de la
République du Ghana, des cartes postales le représentant dans
une pose inspirée, la tête nimbée de l’auréole d’or des saints. On
pouvait lire au bas de ces cartes des légendes de ce genre :
« Le Christ de l’Afrique scrutant les étoiles. »
« Voici le Messie en prière. »
« N’Krumah, le Rédempteur de toutes choses. »
Son titre officiel était Osagyefo, mot de la langue tchoui qui se
traduit en anglais par Redeemer et en français par Rédempteur.
Il se faisait volontiers appeler « le Christ du Ghana », « Celui qui
ne se trompe jamais », « L’homme qui détruit le feu », « La fontaine
d’honneur de la nation »...
Il avait créé une organisation d’adolescents fanatisés, les Jeunes
Pionniers, groupant plus de cinq cent mille membres consacrés à
sa personne au cours de cérémonies à caractère religieux considérées
comme « initiatrices et institutionnalistes ».
La consécration comportait un engagement solennel qui débutait
ainsi :

« Je promets sincèrement de vivre conformément à l’idéal du Rédempteur


Kwame N’Krumah, fondateur de l’État du Ghana, initiateur de la per¬
sonnalité africaine. »

On entonnait ensuite, à tue-tête, une sorte de litanie à la gloire


du Rédempteur :
— N’Krumah ne fait pas de mal.
— N’Krumah est notre Messie.
— N’Krumah ne fait pas de mal.
— N’Krumah est notre chef.
— N’Krumah ne fait pas de mal.
— N’Krumah est immortel...

Parmi les extravagances de l’Osagyefo on cite celle-ci : il s’était


rendu, en 1957, en Guinée, sur la tombe d’un marabout vénéré
qui venait de mourir en état de sainteté. Il était accompagné de
quelques magiciens appartenant à la même secte que lui. A l’occa-
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 75

sion de la cérémonie, destinée à remercier le marabout de lui avoir


prédit autrefois qu’il serait chef d’État, il sacrifia deux bœufs
selon le rite animiste.
Le saint musulman avait précisé, dans ses prédictions, qu’un messie
naîtrait du mariage de N’Krumah avec une femme blanche. Ce
messie serait le futur maître et libérateur de l’Afrique. Nasser,
désireux de flatter le rédempteur, s’était empressé de lui expédier
une belle Égyptienne qui lui donna un fils. La naissance de cet
enfant fut présentée comme un miracle par l’entourage de N’Kru¬
mah. Les esprits y furent d’ailleurs favorables : des haut-parleurs,
camouflés dans des têtes de morts emplumées, permirent aux sor¬
ciers de faire tomber du ciel l’annonce de la venue d’un messie
aux villageois craintifs.
Mais N’Krumah ne pouvant attendre que son fils soit en mesure
de prophétiser s’intitula lui-même le messie.
On cite encore, parmi ses curieuses initiatives, l’organisation des
services de police intitulés « Brigades antirumeurs » dont le rôle
était de découvrir moins les auteurs de faux bruits que les faux
bruits eux-mêmes. Ces derniers étaient chassés comme l’on chasse
la variole, dans les villages de brousse, par des moyens incanta¬
toires. Les faux bruits étaient débusqués comme des rats!...

Adapter le modernisme à la magie

Les visiteurs épris d’originalité et qui s’attendaient en venant


voir N’Krumah à rencontrer un illuminé étaient bien déçus. Ils
étaient reçus par un homme modeste, d’aspect austère, et qui,
malgré un sens de l’humour commun à beaucoup de Noirs, s’en
tenait dans son langage à la mesure et à la prudence :
Il se faisait l’apôtre d’un socialisme orthodoxe et à vocation univer¬
saliste. Il se disait contre la religion et favorable à l'esprit technique
et rationaliste.
Cette contradiction étonnante dans les attitudes de l’homme s’ex¬
plique par la théorie fondamentale de N’Krumah sur la mentalité
nègre. « L’impérialisme, dit-il, ne réussit à survivre que par notre
infantilisme et notre manque de maturité. Et cela nous devons
en juger nous-mêmes en toute honnêteté. »
Analysant les succès des prophètes et des inspirés qui avaient
auparavant introduit l’islam et le christianisme dans les conditions
que nous avons vues, N’Krumah crut sincèrement qu’en employant
de tels stratagèmes, il parviendrait à instaurer le modernisme
76

et le socialisme au Ghana. Son analyse était doublement erro¬


née. D’abord, parce que la civilisation technique que suppose le
socialisme ne saurait aucunement s’adapter, comme le pensait
N’Krumah, à la mentalité magique et à la société archaïque.
Ensuite, parce qu’en sous-estimant l’intelligence et l’esprit cri¬
tique de ses frères de race, il n’est finalement parvenu, dans son
propre pays, qu’à convaincre des enfants et des demeurés.
Cependant, son idée sur l’impossibilité de transformer avant long¬
temps la mentalité nègre a fait école. Lui-même était tellement
convaincu de l’inanité des efforts en vue de faire évoluer rapide¬
ment les mœurs qu’il sacrifiait toujours à la coutume locale. Il
s’en explique dans son autobiographie :

« Aux arènes, lieu de naissance de mon parti, une cérémonie expiatoire


fut accomplie conformément à la coutume. Un mouton fut immolé et
je marchais sept fois, pieds nus, dans son sang, ce qui devait censément
me purifier de la souillure de la prison. »

Il avait fait de son parti, dont la [devise était « Service-Sacrifice-


Soufîrance », autant une institution religieuse qu’un mouvement
politique. On devait observer un rituel, réciter ou chanter des
hymnes, jeûner régulièrement et s’adonner à des « méditations
sur les statuts du parti ».
La mentalité de N’Krumah conduisit celui-ci à juger irréalisable
une conversion des masses au socialisme et au rationalisme et
à douter même qu’une synthèse soit possible avant longtemps
entre la culture nègre et l’apport occidental. Il fonda donc tout
son système en prenant pour postulat qu’il ne faut pas adap¬
ter les masses africaines au modernisme mais qu’il convient, au
contraire, d’adapter le modernisme à ces masses.

« Il n’y a pas, dit-il, de modèle universel de développement applicable à la


situation africaine. Les théories économiques nées en Europe reposent
sur l’expérience européenne. Elles n’ont pas été inventées comme guides
du progrès économique mais ont résulté de l’analyse après coup du déve¬
loppement. Même la théorie de Lénine sur l’impérialisme est issue de son
étude de la genèse du capitalisme et de son expansion en monopoles. Quand
il eut à diriger le jeune État soviétique il n’avait aucun modèle à imiter. »

N’Krumah rêva de construire une Afrique modernisée où la magie


et les forces surnaturelles se combineraient à la science, à la tech-
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 77

nique, au socialisme, comme à l’université se complètent les huma¬


nités classiques et les disciplines scientifiques.
N’Krumah, c’est l’aspect le plus absurde d’une certaine négritude
qui tend à confondre le rôle que peut jouer la tradition archaïque
à l’égard du modernisme avec celui qu’ont tenu, dans le passé,
l’hellénisme et le latinisme à l’égard de la culture occidentale.
Le bilan est à la mesure de la prétention : N’Krumah a été chassé
du pouvoir par l’armée, en 1966, au moment où l’économie du Ghana
s’écroulait après que le Rédempteur eut, non seulement dilapidé
le trésor que les Anglais avaient abandonné à son pays, mais laissé
une dette de trois cents millions de livres!...
Mais qui est donc cet étrange personnage?...

Celui qui crache dans le ragoût

N’Krumah est originaire de Nzima, ville de 100 000 habitants,


(située au sud-ouest de la Gold Coast), capitale de la tribu des
Akan. Chez ces derniers, on a coutume de célébrer les triomphes
en soufflant dans une trompe ornée des mâchoires inférieures des
ennemis que l’on a tués.
Dans les royaumes akan les ministres sont émasculés et les digni¬
taires sont des esclaves affranchis dont la seule mission est de pro¬
clamer à tout instant les louanges du souverain; aussi, pour cette
raison, les appelle-t-on « les flagorneurs du roi ».
Les Akan accordent une très grande importance aux esprits. Il
existe un animal totem, le léopard, dit le « nana », le « grand-père »...
Les Akan ont des croyances fort complexes. Leur âme comporte
trois personnes en une seule : la myga, l’esprit du sang, qui vient
de la mère, le n’toro, esprit du léopard nana, qui est celui des
ancêtres du clan, et l’okra, sorte d’ange gardien qui veille à la
sécurité de chacun. Le bonheur est assuré par l’harmonie et l’unité
des trois âmes. Un Akan christianisé voit dans ce « dogme » la
source archaïque de la Sainte Trinité; telle est la raison profonde
pour laquelle N’Krumah croit que la métaphysique nègre domine
celle d’Occident.
N’Krumah naquit le jour de la fête nationale des Akan qui corres¬
pond à ce que serait chez nous la Toussaint. Il dit \ dans son
autobiographie, qu’à sa naissance il fut considéré comme mort
mais que ses parentes entreprirent quasiment de le faire ressus¬
citer :
1. Ghana. Autobiographie de N’Krumah. Présence africaine, Paris.
78

« Elles étaient résolues à m’insuffler la vie, et se mirent à faire autant de


vacarme qu’elles pouvaient, à grand renfort de cymbales et d’autres
instruments, me balançant en même temps. Elles sont allées jusqu’à me
mettre une banane dans la bouche, pour m’obliger à tousser et à respirer.
Elles ont fini par éveiller mon intérêt et, la besogne terminée, tendirent
à ma mère inquiète, son enfant né le samedi. »

Dans une sorte de psychanalyse personnelle, N’Krumah expose


des manifestations du stade sado-anal :

« Mon père était un homme de caractère ferme, d’une bonté extrême


et très fier de ses enfants. Bien que j’aie été probablement un des enfants
les plus volontaires et les plus méchants, je ne me souviens pas qu’il ait
jamais levé la main sur moi. En effet, je ne me rappelle qu’une seule
occasion où ma mère m’ait frappé bel et bien. C’est un jour où, ne voulant
en faire qu’à ma tête, je crachai dans le pot à feu où l’on faisait cuire le
ragoût pour le repas de famille. »

N’Krumah trahit ainsi les raisons caractérielles de ses réactions


d’opposition, que l’on retrouve au long de ses activités politiques.
N’Krumah reste et restera toute sa vie « celui qui crache dans le
ragoût »!...

Un homme en colère et pressé d’agir

N’Krumah fut baptisé et élevé par des missionnaires catholiques


qui distinguèrent sa vive intelligence. Il fut envoyé au lycée d’Accra
par son père, artisan ciseleur (goldsmith). Après avoir obtenu le
titre d’instituteur, il se rendit aux États-Unis où il demeura une
dizaine d’années, en vue de poursuivre ses études. Il passa brillam¬
ment une licence de sociologie et une licence d’économie politique
et il conquit un diplôme de philosophie.
Élu président de l’Association des étudiants africains d’Amérique,
il noua, grâce à cette fonction, ses premiers contacts avec une
jeunesse intellectuelle africaine avide autant d’émancipation que
de savoir. C’est à ce titre qu’il rencontra Marcus Garvey, apôtre
du panafricanisme, dont il devait subir l’influence déterminante.
Peter Abrahams, le plus grand écrivain noir d’expression anglaise,
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 79

dit à propos de N’Krumah qu’il connut à Londres au sein de la


Fédération panafricaine 2 :

« Il était beaucoup plus tendu que la plupart d’entre nous. Son regard
exprimait un douloureux conflit intérieur. Il semblait consumé par une
inquiétude qui lui faisait élaborer les projets les plus fantastiques. »

Dans le groupe, plusieurs personnalités se retrouvaient autour de


leur président, Jomo Kenyatta, qui était reconnu comme un
homme sage et prudent.

« Ce fut à cet homme bien équilibré et extrêmement raffiné que Francis


N’Krumah proposa de former une société secrète qui s’appellerait le
Cercle. Chacun ferait tomber quelques gouttes de son sang dans une
coupe, jurerait de garder le secret et de se consacrer à l’émancipation
de l’Afrique. Johnstone Kenyatta rit de cette idée et s’en moqua comme
d’un gri-gri d’enfant. Il concevait notre lutte avec des moyens modernes,
sans intervention d’un rituel ridicule. Finalement Francis N’Krumah
s’éloigna de nous et organisa son propre petit groupe d’Africains de l’Ouest.
Nous étions trop soumis, trop lents pour lui. C’était un homme en colère
et pressé d’agir... »

Le consciencisme est un idéalisme utopique

N’Krumah a exposé sa philosophie politique dans quelques ouvrages


de librairies, dans des articles et dans de nombreux discours.
Sa doctrine se fonde sur un postulat inexact, à savoir que, si la
société africaine traditionnelle a été faussée par le tribalisme (qu’il
assimile au système féodal russe en 1905), à l’origine elle était
communautaire et égalitaire et reposait sur un idéal humain très
élevé. Cet idéal rapproche, selon lui, la société africaine originelle,
fondée sur la coopération et la solidarité, de celle quia été présentée
par Karl Marx comme la société socialiste la plus avancée. Par
conséquent, pour que l’Afrique parvienne rapidement à un haut
degré de civilisation, il lui suffit, dans un premier temps, de briser
les structures tribales de type féodal et, dans un second temps, de
prendre conscience de sa dynamique raciale.
Le consciencisme n’est pas du tout, comme on le dit souvent, une
théorie inspirée de celle de la révolution culturelle imaginée par
Mao Tsé-toung : celle-ci entend faire table rase du passé et condi-
2. Peter Abrahams, les Noirs. Lire Anthologie africaine et malgache. Éditions Pierre
Seghers.
80

tionner les masses à la mentalité atomique tandis que N’Krumah


recherche dans un retour à un passé purifié du colonialisme,
l’inspiration nécessaire à l’érection de la cité idéale.
La révolution sociale n’a donc de valeur qu’en fonction d’une
révolution intellectuelle qui permet de retrouver le sens profond
de l’africanité nettoyée des scories du tribalisme et lavée des
souillures du colonialisme.
Ces deux institutions, d’ailleurs complices, portent la responsabi¬
lité d’un sous-développement et d’un analphabétisme qui constituent
les obstacles majeurs à l’élévation des Africains. En raison du
retard considérable pris par les nègres, ceux-ci ne peuvent rien
faire d’autre que d’accéder au plus vite à la culture moderne.
Cela ne signifie pas que l’on doive changer de mentalité mais que
l’on doit adapter la science, la technologie et les techniques à la
mentalité africaine.

« Le consciencisme 3, dit N’Krumah, est l’ensemble, en termes intellec¬


tuels, de l’organisation des forces qui permettront à la société africaine
d’assimiler les éléments occidentaux, musulmans et euro-chrétiens pré¬
sents en Afrique et de les transformer de façon qu’ils s’insèrent dans la
personnalité africaine. »

La doctrine de N’Krumah s’oppose au socialisme humaniste spi¬


ritualiste de Senghor : elle veut être un socialisme orthodoxe et
universaliste. « Le socialisme, dit-il, repose sur la capacité de
satisfaire les besoins » or, le Ghana ne « possède pas actuellement
les moyens du socialisme. En fait, nous avons encore à poser
les fondements sur lesquels on pourra le construire et qui sont
la modernisation de notre agriculture et l’industrialisation du
pays ».
Pour lui, le socialisme se résume pratiquement en quelques mots :
« Nous devons faire passer entre les mains du peuple l’essentiel des
moyens de production et de distribution. »
Le but qu’il poursuit est la libération et le progrès de l’homme en
tant qu’homme et non point en tant que serviteur d’un idéal. Pour
parvenir à ce but il demande néanmoins aux générations pré¬
sentes un dur effort; le bonheur sera pour plus tard :

« L’objectif socialiste est le bien de toute la nation, et cela implique que


nous sacrifiions quelques-uns de nos désirs immédiats en vue d’avantages
supérieurs à venir. »
3. Kwame N’Krumah, le Cosciencisme. Payot, Paris.
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 81

Les théories caporalistes que développe N’Krumah ne révèlent


aucunement le mépris évident dans lequel il tient ses frères de
race. Elles se bornent à constater, qu’en raison de l’analphabétisme
et des maladies endémiques, la puissance de travail des Noirs est
notoirement inférieure à celle des Blancs. Il attribue à la coloni¬
sation et à l’impérialisme la cause de ce phénomène. Il considère
que l’impérialisme sera victorieux tant que les régions sous-
développées ne seront pas en mesure de lui opposer un front uni,
dans une zone optimum de développement, c’est-à-dire suffisam¬
ment peuplée pour pouvoir exercer une résistance effective. Par
conséquent, le socialisme sera impossible en Afrique tant que l’unité
ne sera pas réalisée, que la population sera numériquement insuffi¬
sante et que les masses ne seront pas éduquées et instruites.
Le renoncement de N’Krumah est très caractéristique. Loin d’être
le matérialiste qu’il se prétend, N’Krumah est un idéaliste et c’est
en raison même de cet état d’esprit qu’il poursuit l’édification du
socialisme, non comme une réalité, mais comme une chimère.
Au pouvoir, il tenta de mettre en pratique ses théories et d’adapter
le système communautaire et mutualiste à la structure tradition¬
nelle du village. Il se heurta immédiatement à ses propres contra¬
dictions; cette structure repose sur un certain ordre social qu’il
faut détruire. N’Krumah s’y employa en s’attaquant aux chefs
coutumiers. Mais comment détruire le système si on flatte, par son
propre exemple, les traditions qui le rendent indispensable?
N’Krumah a tendance à considérer que l’économie rurale archaïque
de l’Afrique peut être modernisée uniquement en transférant aux
représentants du parti politique gouvernemental les pouvoirs jus¬
qu’alors détenus par les chefs coutumiers. Cette méthode conduit
trop facilement à une foire d’empoigne qui est la tare, il faut le
dire, de tous les mouvements révolutionnaires, tare dont les effets
s’atténuent à la faveur de réalisations attendues. Or, la foire
d’empoigne au Ghana fut la réalité la plus évidente du règne de
N’Krumah.

Contrairement à ce que laissent entendre nombre d’économistes,


la société africaine traditionnelle ou islamisée est loin d’être une
société anarchique. Elle est hiérarchisée et organisée selon une
division du travail qui exclut toute initiative personnelle et qui
permet de la comparer à une société d’insectes, où tout ce qui est
fait obéit à des rites immuables, et où le moindre trouble bouleverse
tout l’édifice. N’Krumah et quelques autres se trompent en qua-
82

lifiant de communautaire la vie traditionnelle africaine. Dans une


communauté, en effet, chacun apporte ce qu’il peut donner et non
point ce qu’il doit donner. L’individu, dans la société africaine, ne
choisit pas'une tâche ou des fonctions selon ses désirs ou de ses
capacités; il est chargé, dès sa naissance, d’un rôle qui lui est
imposé par l'ordre des choses et par l’interprétation coutumière de
cet ordre.
L’étude des théories et des méthodes de N’Krumah permet de
penser que celui-ci, consciemment ou non, séparait les masses en
deux classes fondées non point sur la fortune, le rôle ou le rang,
mais uniquement sur le critère de l’éducation socialiste. Seuls les
éduqués sont susceptibles d’évolution; c’est à eux qu’incombe la
direction de l’appareil de l’État. Les masses, en revanche, doivent
être traitées comme des malades, avec beaucoup de ménagement;
on les soigne en leur infligeant une thérapeutique, sans perdre de
temps à leur donner des explications scientifiques.
N’Krumah trahit ainsi une tendance fréquente dans les clans afri¬
cains qui se replient volontiers sur eux-mêmes et se transforment
en sociétés secrètes d’initiation : le socialisme de N’Krumah
sacrifie à cette tendance. Les partisans sont des initiés et, en raison
de ce caractère à la fois magique et sacré, ils s’imposent d’eux-
mêmes et ils imposent leurs propres rites.
L’ africanisation des cadres, qui répond au souci d’assurer le pou¬
voir à la classe des initiés, fut poussée au maximum par N’Krumah.
En 1957, quand il accéda au pouvoir, les cadres moyens et supé¬
rieurs ne comptaient pas 20 % de Ghanéens. En 1965 il n’y avait
pratiquement plus d’étrangers!
N’Krumah crut possible de dégager une élite d’initiés; c’est pour¬
quoi il accomplit un effort constant en faveur de la formation d’une
jeunesse qu’il considérait comme une pépinière d’initiés. Il donna
à l’université d’Accra une renommée internationale. Il créa une
université N’Krumah entièrement consacrée à la technologie. Ces
universités obtinrent, auprès de la jeunesse, un tel succès, qu’elles
se révèlent maintenant insuffisantes, malgré leurs cinq mille places,
à contenir les étudiants. Entre 1958 et 1965, le nombre des élèves
augmenta de six cent mille. Les collèges d’enseignement technique
groupent actuellement plus de six mille jeunes gens. Dix mille
élèves fréquentent les collèges classiques. Ces chiffres sont
impressionnants quand on les compare à ceux d’avant 1957 qui
témoignaient de l’étendue de l’analphabétisme.
Malgré ce succès retentissant, N’Krumah fut pris au piège de ses
contradictions. Comment concilier l’éducation moderne et l’esprit
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 83

de tradition? Seule l’initiation au consdencisme permet d’accéder


au socialisme :

« Si nous voulons que notre nouvelle politique économique et industrielle


porte ses fruits, dit N’Krumah, il faut changer les conceptions de cer¬
tains parmi ceux qui dirigent nos affaires. Ils doivent adopter le point
de vue socialiste, acquérir un instinct socialiste de façon à ne plus penser
qu’aux besoins de la nation. Aucune économie, et surtout pas une écono¬
mie comme la nôtre, récente et se débattant pour trouver une base stable,
ne peut se permettre de laisser partir ses ressources pour financer des
aventures improductives dont ne profitent que les organisateurs bien
payés. En outre, aucune économie ne peut se permettre de gâcher des
hommes et du matériel mais doit les utiliser sagement afin de poursuivre
l’objectif socialiste. »

Parmi ces aventures improductives il citait les cérémonies reli¬


gieuses, le népotisme et la corruption; or il fut le plus grand mys¬
tificateur de l’Afrique. Son régime ne put se passer de cérémonies
grandioses; il s’adonna outrageusement au favoritisme et fit pra¬
tiquement de la corruption une institution nationale.

« Dans le socialisme africain, dit N’Krumah, les principes du communa¬


lisme trouvent une expression adaptée aux conditions modernes. Ainsi,
alors que le communalisme peut, dans une société non technique, être un
laissez-faire, dans une société technique où existent des moyens de pro¬
duction complexes, si l’on ne donne pas une expression centralisée et
systématique aux principes du communalisme, on verra apparaître des
clivages de classes, en relation avec les inégalités économiques, donc avec
les inégalités politiques. Ainsi le socialisme peut être, et est en fait, la
défense des principes du communalisme, dans un contexte moderne.
Le socialisme est une forme d’organisation sociale qui, guidée par les
principes du communalisme, adopte des procédures et des mesures
rendues nécessaires par le développement « démographique et technique. »

L’idéalisme de N’Krumah trouva à se manifester avec la création


des builders brigade, brigades de bâtisseurs de villages nouveaux
qui groupaient des jeunes gens et des jeunes filles ayant accepté de
rompre avec leur famille et de s’intégrer à une « communauté
socialiste ». Dans ces nouveaux villages tous les corps de métiers
étaient représentés. La durée du séjour était laissée à l’appréciation
de chacun. Le but était de développer la conscience nationale, de
discipliner la jeunesse, de former l’élite du consciencisme.
84

Cette entreprise se solda par un échec. Malgré le caractère para¬


militaire qui lui avait été donnée, elle ne sut ni préserver les mœurs
ni compenser par ses résultats le caractère « traumatisant » de ses
méthodes d’éducation.
Quant aux fermes d’État créées au Ghana sous la direction
d’experts soviétiques, elles ne donnèrent pas ce que l’on en atten¬
dait. Les fermiers, logés, habillés, nourris et payés, dotés d’ins¬
truments modernes, augmentèrent incontestablement la produc¬
tivité mais celle-ci demeura insuffisante pour que les fermes soient
réellement rentables.
N’Krumah essaya surtout d’encourager la constitution de nom¬
breuses coopératives industrielles ou agricoles. Les premières som¬
brèrent dans la déconfiture ou ne dépassèrent jamais le stade de
projets. Quant aux secondes, elles bouleversèrent de manière spec¬
taculaire les structures agricoles. Plus de trente mille familles
furent groupées au sein du Ghana Farmers Council, organisme
d’État rassemblant plus de six cents coopératives semi-privées.
Ces coopératives furent de deux sortes : les unes pratiquaient un
travail collectif et partageaient les revenus; les autres, qui s’appa¬
rentaient à nos syndicats agricoles, permettaient au paysan de
conserver sa terre se bornant à mettre en commun l’organisation
du travail et la disposition du matériel, propriété collective du groupe.
Cette dernière institution attira l’attention des sociologues. En
dépit de l’échec du système, on se rendit compte que les coopéra¬
tives les plus florissantes étaient celles où les familles avaient plus
ou moins abandonné les coutumes ancestrales pour vivre à l’euro¬
péenne, avaient adopté la monogamie, l’homme exerçant à l’exté¬
rieur les travaux les plus durs tandis que la femme s’occupait de
son foyer et de l’éducation des enfants.
D’une façon générale, et dans un examen objectif, on attribua les
déboires des coopératives au fait que presque tous les paysans
conservèrent l’esprit de routine et ne purent se dégager des circuits
commerciaux établis.
Il est vrai que N’Krumah cherchait avant tout à disloquer la
« société néo-colonialiste » du Ghana en vue de faire naître les
conditions favorables à la révolution. Il s’agissait de détruire le
capitalisme agricole, symbolisé naguère par le West Africa Marketing
Board, entre les mains des Anglais, pour le remplacer par le Ghana
Farmers Council, syndicat socialiste des paysans africains. En
pratique, on transformait les paysans en ouvriers d’usines agricoles,
usines dont ils n’avaient que théoriquement la gestion car la
direction autoritaire appartenait aux initiés du parti.
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 85

En ce sens, le consciencisme ne fit que créer un prolétariat d’un


type nouveau.

L’apôtre de l’Unité africaine

Le plus grand dessein de N’Krumah était de réaliser une patrie


africaine, unique et unifiée.

« Pour réparer efficacement et rapidement, dit-il, les torts causés à


l’Afrique par l’impérialisme et le colonialisme, les jeunes États africains
ont besoin d’une nation forte et unie capable d’exercer une autorité
centrale pour mobiliser l’effort national et coordonner la reconstruction
et le progrès. Pour cette raison, je crois que même l’idée de fédération
de régions serait dangereuse en Afrique. Il risque de se créer des patrio¬
tismes régionaux s’opposant les uns aux autres. En fait, les fédérations
régionales sont une sorte de balkanisation à grande échelle. Elles peuvent
donner naissance à une opposition dangereuse au niveau des politiques
entre États permettant aux impérialistes et néo-colonialistes de pêcher
en eau trouble. En fait, de telles fédérations pourraient même s’opposer
à la notion d’unité africaine... Nous devons tenter d’extirper rapidement
les forces qui nous ont tenus séparés. Le meilleur moyen est de commencer
à créer une patrie générale qui maintiendra l’Afrique ensemble, comme
un peuple unifié, ayant un gouvernement et une destinée. »

N’Krumah, en réalité, s’intéressa moins à son pays qu’à l’Afrique.


Il sacrifia le Ghana, auquel il ne croyait manifestement pas, à sa
grande idée de zone optimum de développement. Accra devint, à
cause de lui, le rendez-vous de tous les agitateurs africains en lutte
contre leurs gouvernements respectifs. Sans doute plein de bonnes
intentions à l’égard du socialisme et de l’Unité africaine, il se
manifesta dans ses actes comme un trublion. Loin de faire des
adeptes parmi les autres chefs d’État, il encourut leur hostilité.
Quand il sombra, seul Sékou Touré lui ouvrit les bras. Maintenant
N’Krumah, sans avoir certainement conscience de trahir une patrie
qui pour lui n’est qu’un « micro-État », exerce, in partibus, les
fonctions, provisoires, de coprésident de la république de Guinée...

II.—L’expérience du Ghana

Le 24 février 1966, le Ghana fut le théâtre d’un coup d’État qui


porta au pouvoir le général Ankrah. N’Krumah, destitué, parvenait
86

à se réfugier en Guinée où Sékou Touré lui faisait partager théori¬


quement le pouvoir.
En mai 1966, le Conseil de la libération du Ghana lança un mandat
d’arrêt international contre l’ancien président qu’il accusa d’avoir
soustrait frauduleusement soixante millions de livres au Trésor
ghanéen. Pour cette raison le service d’Interpol fut saisi.
En décembre de la même année, la Sûreté nationale du Ghana
promit une prime équivalant à quinze millions d’anciens francs
à qui permettrait la capture de N’Krumah, mort ou vif.
Que s’était-il donc passé entre la brillante époque de la Convention
Peoples Party et la déchéance du grand maître du consciencisme?

Le pays des scandales politico-financiers

L’opinion internationale, quand il s’agit de ce pays, n’a que des


souvenirs confus. Quelques scandales valent la peine d’être
évoqués.
On se rappelle peut-être du procès intenté par N’Krumah, en 1962,
à son ancien camarade de l’université Lincoln, Ako Adjei, un intel¬
lectuel dont il avait fait son ministre des Affaires étrangères. Ce
dernier avait trempé, avec d’autres personnalités, dans un attentat
dirigé contre le président, attentat qui fit plusieurs morts et bles¬
sés. N’Krumah fut, lui, assez sérieusement atteint.
Au cours des débats, on établit que le ministre avait touché
d’énormes pots-de-vin de la part de compagnies étrangères qui,
grâce à lui, avaient obtenu des contrats avantageux ou des licences
d’importation et d’exportation très lucratives. Il avait fait des
placements personnels dans diverses banques étrangères et acquis,
dans son pays, des biens de très grande valeur : villas, terres,
objets de collection, voitures somptueuses, etc.
Adjei avait même escroqué, en usant de son influence, la banque
d’État, la National Commercial Bank, en prélevant trente mille
livres sous le prétexte d’une mission secrète ordonnée par le gou¬
vernement. Les arguments qu’il invoqua pour sa défense méritent,
en raison du manque de maturité mentale qu’ils manifestent, d’être
rapportés scrupuleusement tels qu’ils figurent dans le procès-
verbal des débats :

« Je suis allé avec l’argent dans les champs. Je l’ai enveloppé dans un
papier béni et mis dans une boîte. Je l’ai posé par terre au milieu d’un
cercle. Comme d’habitude, j’ai alors invoqué les esprits. « Zébu » m’est
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 87

apparu, je lui ai donné l’argent. 11 m’a promis de le doubler si je lui donnais


deux mille cinq cents livres de plus. Je suis revenu la semaine suivante,
comme convenu. J’ai dessiné le cercle par terre. J’ai prié comme il fallait
le faire. J’ai prié très longtemps mais « Zébu » ne m’est pas apparu et
jamais il ne m’a rendu l’argent. »

L’affaire Krobo Edusei est tout aussi édifiante. Cet ancien vendeur
de journaux, fils du peuple, promu ministre des Transports et de
l’Industrie, devint fabuleusement riche. On demeure surpris que
sa fortune ait pu être réalisée en si peu de temps.
Ses dépenses excessives ayant attiré l’attention de N’Krumah, il
rétorqua en pleine séance du parlement, en 1961, « qu’il ne pouvait
tout de même pas jeter son argent à la mer ». Cette fière réponse
le sauva, sinon de la jalousie des autres du moins des rigueurs de la
justice. Néanmoins, on le mit sur une « liste d’attente ».
Loin de se montrer prudent, il fit de nouvelles dépenses somptuaires,
aidé en cela par une épouse que l’émancipation avait rendue exi¬
geante. Alors que son mari venait de se tirer à grand-peine d’un
procès d’intention où il avait été, entre parenthèses, davantage
l’objet d’une suspicion de déviationnisme de droite que la victime
d’une soudaine crise de « morale socialiste », Mme_ Edusei se livra
à une facétie qui risque de demeurer historique. Étant en voyage
à Londres, elle remarqua chez un antiquaire un lit en or, qu’elle
acheta pour la coquette somme de trois mille livres. Cette affaire
fit grand bruit à Londres et Edusei ordonna à sa femme de rendre
le lit à l’antiquaire, mais elle refusa. Le ministre des Transports
fut contraint de venir à Londres où son épouse s’obstina dans
son refus de se séparer du fameux lit qu’elle avait d’ailleurs fait
installer en sa luxueuse résidence londonienne. Edusei dut rentrer
penaud à Accra où, finalement, on le pria de démissionner. Le
Ghana Times avait titré l’article rendant compte du limogeage :
Un lit en or, ça n'est pas du socialisme.
Mais qu’est-ce donc que ce Ghana où d’aussi grandes fortunes
peuvent s’édifier avec une telle rapidité?...

Le Ghana est une création de l'Angleterre

On ne doit pas confondre le Ghana avec l’ancien empire du Gâna,


placé tantôt sous l’autorité des nègres et tantôt sous celle des
Berbères et qui acquit, avant l’époque coloniale, une grande noto-
88

riété, du fait du luxe inouï de ses notables. Ce Gâna était le pays de


l’or mais l’actuel État, malgré sa dénomination, d’ailleurs récente,
ne comprend, dans sa partie intérieure, qu’un fragment de l’ancien
empire.
Le Ghana compte 7 150 000 habitants pour une superficie de
237 873 km2. Sa capitale, Accra, a plus de 400 000 habitants. Sa
monnaie est la livre ghanéenne qui est dans la zone de la livre
sterling avec laquelle elle a parité.
Dans ce pays, pourtant grand comme la moitié de la France, les
Blancs ne sont pas plus nombreux que dans la seule ville de Fort-
Lamy. Cela vaut la peine d’être souligné.
Comme la plupart des États côtiers, le Ghana possède une infra¬
structure suffisante pour permettre de ne pas le considérer, sur le
plan économique, comme arriéré. Certains chiffres montrent que
sa situation n’a aucun rapport avec celle des pays de l’intérieur.
— 1 000 kilomètres de rail, 8 000 kilomètres de routes.
— La grande agriculture et la grande pêche groupent
60 000 salariés. Les usines et industries diverses en occupent
autant.
— Le bâtiment emploie près de 80 000 ouvriers et techni¬
ciens, etc.
Bref, le Ghana présente, dans sa partie côtière, l’embryon déjà
viable d’une future entité moderne.
Le drame du Ghana est que ce pays a été développé, durant la
période coloniale, non point en fonction de ses propres besoins
mais compte tenu de sa place dans l’économie britannique. L’Angle¬
terre en a fait le premier producteur de cacao du monde; la récolte
représente plus du tiers de celle du monde entier. Mais l’économie
du Ghana indépendant est écrasée sous le poids du cacao; sa pro¬
duction atteint 500 000 tonnes par an! Les cours subissent de telles
fluctuations qu’ils ne permettent pas de donner au pays une véri¬
table stabilité. Comme la culture du cacao est concentrée au sud,
les intérêts des tribus localisées dans ces régions ne coïncident pas
avec ceux des tribus du nord.
N’Krumah essaya donc de diversifier le plus possible la production.
Il n’y parvint pas, bien que le Ghana soit très favorisé : il possède,
entre autres, la plus grande réserve de bauxite du monde. On y
trouve aussi de l’or, du diamant, du manganèse, etc.
Quant au potentiel énergétique, il autorise tous les espoirs. N’Kru¬
mah eut le mérite de faire construire deux barrages. Le plus récent,
le barrage d’Akosombo, est une réalisation imposante : le lac du
barrage à 450 kilomètres de long. Il a été édifié dans une vallée
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 89

vénérée par les animistes, la vallée des Esprits. N’Krumah, en


faisant submerger cette région, s’est attiré la haine farouche sinon
de ces esprits du moins des cadres traditionnels....

La première colonisation du Ghana, il convient de le souligner,


date du xve siècle. Cela signifie que, dès cette époque, une accul¬
turation se produisit et qu’une élite noire européanisée put s’ouvrir
à la mentalité occidentale.
En cela, le Ghana ressemble à plusieurs États côtiers qui font
figure de pays « avancés » par rapport aux régions de l’intérieur.
Ces États maritimes sont d’ailleurs divisés eux-mêmes en deux
zones bien distinctes, celle de la côte, développée, structurée et
évoluée, et celle de l’intérieur, sous-développée, mal structurée et
dominée par l’archaïsme.
Le Ghana, de même que les États côtiers de type similaire, est
séparé en deux régions très différentes à tous égards. La division
se fait surtout sentir sur le plan humain par les rivalités entre
tribus de l’une et de l’autre de ces régions.
A partir du xvie siècle, le peuple des Fanti, installé sur la côte,
se livra au commerce des esclaves, qu’il faisait razzier par ses
propres troupes ou par des mercenaires berbères, parmi les tribus
de l’intérieur groupées dans l’ethnie des Ashanti.
Les Ashanti abandonnèrent peu à peu leurs terres traditionnelles
pour se réfugier, derrière leurs chefs coutumiers, dans des lieux
moins accessibles en vue d’échapper à la traite. Ils savaient qu’ils
étaient à la merci d’une chasse à l’homme et qu’ils ne pouvaient
ni économiser ni faire de réserves. Réduits au plus extrême dénue¬
ment, vivant sans cesse dans l’angoisse et la terreur, ils n’obtinrent
leur tranquillité d’esprit que dans l’exercice de cultes païens et
dans la pratique de grossières magies. Mais ils perdirent en même
temps le goût du travail, de la prévoyance, de l’épargne.
Les Fanti constituèrent une société castée dans laquelle les princes
et les chefs acquirent des fortunes importantes en exploitant les
peuples soumis. Les dynasties possédantes qui prirent en main,
au xixe siècle, le pouvoir économique indigène, s’érigèrent en aris¬
tocratie de type quasi féodal dont l’institution trouva les faveurs
du gouvernement de Londres. Après la suppression de l’esclava¬
gisme, en 1807, ce système permit la formation d’une colonie
où les anciens « pourvoyeurs » autochtones devinrent de grands-
bourgeois anglicisés, tandis qu’au niveau des masses se créaient
un prolétariat et une paysannerie pauvre. Dans l’arrière-pays, les
descendants des Ashanti, de leur côté, continuaient à vivre de
90

façon primitive. C’est donc dans les rangs des anciens esclavagistes
que le Colonial Office recruta ses agents les plus sûrs dont il s’at¬
tacha la fidélité en tolérant une corruption éhontée.
Cependant, durant fort longtemps, les Ashanti opposèrent une
résistance farouche à l’exploitation dont ils faisaient l’objet de la
part des Anglais et de leurs alliés. En 1873, ces derniers durent
donner l’assaut au pays Ashanti qui fut pacifié et rattaché à la
couronne britannique.
Il fallut pourtant attendre 1901 pour que l’Angleterre devienne
maîtresse du pays.
Les frontières furent discutées, non point en fonction du peuple¬
ment local, mais uniquement pour des raisons d’ordre militaire
et colonial. La France conquit les hautes terres du Dahomey et
de la Volta. Quant aux Allemands, ils gagnèrent le Togo sur l’une
des parties du territoire ashanti. Ce ne fut, en définitive, qu’au
cours de négociations entre pays colonisateurs, qui durèrent de
1898 à 1902, que les frontières actuelles furent fixées. Cet épisode
de l’histoire du pays doit retenir l’attention; elle explique pourquoi
le Ghana n’admet pas les limites qui lui sont imposées et pourquoi
tant de Ghanéens, plutôt que de parler de revendications territo¬
riales, souhaiteraient l’unité d’une Afrique sans frontières.

N’Krumah, « premier vainqueur du colonialisme »

Le calme régna pendant près de cinquante ans grâce à l’action du


Colonial Office.
Néanmoins, par suite des répercussions économiques d’abord, psy¬
chologiques ensuite, de la Seconde Guerre mondiale, le climat se
modifia. Dès 1942, les ouvriers donnèrent des signes d’énervement.
En 1945, le chômage, la crise économique, l’inflation créèrent les
conditions du mécontentement et du désordre. Les masses furent
excitées par les jeunes intellectuels anticolonialistes. Le premier
acte révolutionnaire fut, en 1945, une grande marche de la faim
sur le centre d’Accra. Le nationalisme ghanéen vit le jour à cette
époque et s’organisa sous le nom d’United Gold Coast Convention
(U. G. C. C.). Les cadres en étaient de petits-bourgeois et des intel¬
lectuels modérés qui acceptaient volontiers les subsides que la
police anglaise leur versait pour tempérer les velléités d’action des
masses.
Cependant, l’arrivée de 1’ « incorruptible » à Accra allait modifier
le cours des événements. N’Krumah mit à peine deux ans pour
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 91

monter, au sein de la débonnaire U. G. C. C., un groupe beaucoup


plus redoutable pour l’ordre établi, groupe scissionniste dont il
prit la tête en 1949 et auquel il donna le nom de Convention People
Party (C. P. P.).
Le Ghana était alors dans une situation difficile. Le vieil antago¬
nisme des Ashanti et des Fanti avait pris une forme aiguë car le
roi des Ashanti, rentré d’un exil de vingt-cinq ans où l’avaient tenu
les Anglais, avait reconstitué (avec la bénédiction des mêmes
Anglais) une fédération ashanti. Le Colonial Office pensait distraire
les masses en les amenant à se diviser et à se quereller sur des ques¬
tions d’ordre tribal. On amplifia la politique séparatiste des natio¬
nalismes, en encourageant la pratique des idiomes locaux. On
s’aperçut que les Ghanéens avaient cinq langues différentes toutes
aussi « intéressantes » les unes que les autres.
C’était compter sans N’Krumah qui n’hésita pas à prêcher partout
l’unité et qui parvint à démontrer peu à peu aux masses que seule
l’unification du pays et la décolonisation permettraient de chasser
les Blancs et de les remplacer. Les Anglais, inquiets, mirent N’Kru¬
mah en prison.
Le C. P. P., pris en main par de jeunes intellectuels imbus de leurs
idées, se distingua par un ton nettement raciste. L’ennemi c’est le
Blanc devint le leitmotiv de toute la propagande et de toute l’action
entreprise dans le pays.
En réalité, sous le racisme verbal se cachait une manœuvre en pro¬
fondeur contre les chefs coutumiers qui avaient été manifestement
les complices de la colonisation. Le C. P. P. exigea que l’on rende
aux chefs coutumiers leur ancien statut et cela au nom de la tradi¬
tion du Ghana. Ce fait social fut d’une très grande importance car
le C. P. P., qui voulait casser l’organisation féodale, exprimait ses
revendications non pas au nom des idées socialistes révolutionnaires
mais, au contraire, en faisant semblant de flatter les formes primi¬
tives de la société.
En vérité, dans le Ghana archaïque, les chefs coutumiers devaient
rendre compte régulièrement au peuple de leur mandat. Le peuple,
s’il était mécontent, pouvait les destituer. En réclamant pour les
chefs le statut d’antan, le C. P. P. recueillait l’approbation des
masses demeurées très traditionalistes et se servait de celles-ci
pour liquider le système féodal.
Les élections qui eurent lieu en 1951 avec l’accord des Anglais
furent un triomphe pour le C. P. P. Bien qu’en prison, N’Krumah
obtint, à Accra, près de 99 % des suffrages exprimés. Les Anglais,
surpris mais réalistes, libérèrent N’Krumah et le nommèrent d’em-
92

blée Premier ministre d’un gouvernement autonome présidé par


le gouverneur anglais. Le Colonial Office essaya de diminuer l’au¬
torité du Premier ministre en fomentant des mouvements contre
N’Krumah, en particulier le mouvement musulman dit Muslim
Association et le parti réactionnaire du Ghana Congress Party,
dirigé par des intellectuels, fils de bourgeois fanti. Cependant une
déconvenue devait attendre les Anglais.
A l’occasion de la fixation du prix du cacao, cultivé surtout dans
les provinces ashanti du Sud, un mouvement d’opposition à
N’Krumah, dit Front de libération nationale, fut constitué par
un groupe dirigé par le Dr Busia, membre de la famille royale des
Ashanti, professeur à l’université d’Accra. Ce mouvement, qui
rassemblait les précédents, fut amené, par démagogie, à demander
lui aussi l’indépendance immédiate.
Mais N’Krumah parvint à cristalliser sur son programme les
masses ghanéennes. Aux élections de 1954, il remporta un immense
succès et, finalement, il obtint, le 6 mars 1957,l’indépendance pour
son pays.
Cette date est importante car elle est celle de la première accession
à Uindépendance d’un pays d’Afrique noire anciennement colonisé.
Par son triomphe, N’Krumah allait provoquer une réaction en
chaîne conduisant en quelques années presque tous les États
d’Afrique noire à l’émancipation. C’est naturellement à N’Krumah
que revient, pour nombre d’intellectuels progressistes, le mérite
d’avoir brisé les structures du colonialisme.

N’Krumah s’attira finalement l’hostilité de tous les milieux

Pendant que le mouvement révolutionnaire amenait le Ghana à


l’indépendance, un puissant syndicalisme, né en 1941 sous le nom
de Trade Union Congress, imposait au jeune État la nouvelle charte
d’unité syndicale imitée de l’hystadrout israélien.
Dans ce genre d’organisation tous les salariés sont syndiqués obli¬
gatoirement et c’est l’employeur qui est contraint de verser, lui-
même, la cotisation du travailleur.
En 1958, le syndicalisme, qui était demeuré jusque-là sous le signe
de^ l’apolitisme, passa entièrement sous l'obédience du C. C. P.,
grâce à la loi dite Industrial Relation Act. En devenant politique,
le syndicat n’eut plus le droit de faire d’opposition; par conséquent
le droit de grève fut supprimé dans tous les services publics et
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 93

semi-publics. Les travailleurs de secteur privé ne pouvaient se


mettre en grève qu’avec l’autorisation du ministre du Travail.
L’Industrial Relation Act fut l’une des principales erreurs de
N’Krumah. En effet, la suppression du droit de grève ne peut se
comprendre que dans un pays où l’ensemble de l’économie est à la
disposition de l’État, ce qui était bien loin d’être le cas. N’Krumah
se mettait donc dans la position d’un arbitre, position qui devient
toujours inconfortable et dangereuse si elle se prolonge.
Finalement, ce qui devait arriver arriva : l’opposition de droite
raidit ses attitudes. Un grand mouvement de mécontentement se
manifesta, tant dans l’aristocratie fanti que dans la nouvelle bour¬
geoisie ashanti des producteurs de cacao, qui craignirent que
N’Krumah ne dépossédât tous les propriétaires.
Le gouvernement créa un capitalisme d’État qui fut présenté par
cette opposition comme une tentative des dirigeants socialistes
pour s’emparer des capitaux privés et procéder par la suite à des
nationalisations. Il fonda des établissements dits d’économie mixte
où l’État avait la majorité des actions et pouvait ainsi orienter les
entreprises comme il l’entendait. Du reste, N’Krumah n’attendit
pas bien longtemps pour nationaliser toutes les grandes affaires
du Ghana : transports, navigation, aviation, grands magasins, etc.
Les Anglais, faut-il le préciser, furent les premiers à pâtir de cette
politique. Presque tout ce qu’ils possédaient fut englouti par les
nationalisations et en particulier la plupart des mines.
L’une des réformes les plus spectaculaires fut la création de la
Ghana Cooperative Society dont le but était de mettre entre les
mains de l’État ghanéen toute la production du cacao. Cette petite
révolution dans la grande eut des répercussions politiques et
économiques immenses. Elle favorisa la liquidation d’une série
d’intermédiaires, qui prélevaient des bénéfices scandaleux, mais
elle alourdit le système; ces intermédiaires, en effet, rendaient le
marché international du cacao beaucoup plus souple et permet¬
taient d’éviter les crises que N’Krumah eut à subir en tant que
« patron du cacao ».
Après la défaite du Front de libération nationale du Dr Busia,
les chefs musulmans de la Muslim Association avaient été arrêtés,
les partis d’origine tribale avaient été interdits, l’autorité des chefs
coutumiers avait été liquidée. En contrepartie, N’Krumah releva
le prix du cacao, ce qui lui donna un répit de quelques années.
Cependant il crut bon de faire reposer son prestige, à droite, sur
les cours aussi fluctuants que ceux de cette denrée. Dès que le
mécontentement réapparut, N’Krumah eut contre lui l’oppo-
94

sition des sympathisants de l’United Party qui ne fut jamais


autorisé mais qui comptait des adeptes de jour en jour plus nom¬
breux dans une armée travaillée à la fois par les propriétaires, les
chefs coutumiers et les services spéciaux anglais et américains.
A gauche, les difficultés furent également sérieuses. En 1961,
N’Krumah avait déjà dilapidé les quelque quatre cents millions
de livres laissés par les Anglais, en 1957, dans les caisses de l’État.
Le Trésor était à sec. Or, une crise économique grave, due à la séche¬
resse, pesait sur le pays. Pour remplir ses caisses, N’Krumah fut
contraint d'augmenter les impôts, pourtant déjà très lourds. Comme
il ne réussit pas à bloquer les prix, ceux-ci montèrent en flèche.
Ayant échoué avec les patrons, N’Krumah dut naturellement
demander des sacrifices aux ouvriers. Il fit émettre un emprunt
obligatoire et imposa aux salariés l’achat des titres; les salaires
étaient diminués de 10 % à la base, par les employeurs qui remet¬
taient des reçus provisoires. Rapidement le mécontentement par¬
vint à son comble et la grève générale se déclencha en l’absence
de tout meneur. Les dirigeants syndicaux, à la dévotion du gou¬
vernement, eurent beau manœuvrer, dénoncer le néo-colonialisme
et les impérialistes, rien n’y fit.
Cependant, la faim, qui avait joué contre N’Krumah au début du
mouvement, joua en sa faveur au bout de quelque temps. Les
ouvriers se trouvèrent dans la nécessité de retourner au travail.
Cet avertissement ne servit pas de leçon au Rédempteur qui fit
rechercher par la police ceux qui s’étaient révélés comme des
agitateurs. Des organismes étrangers ayant, par solidarité, versé
de l’argent aux grévistes, N’Krumah en profita pour faire éditer
un Livre blanc dénonçant les impérialistes et assurant que ces
derniers avaient monté un complot pour renverser le gouverne¬
ment. En réalité, la victoire de N’Krumah était une victoire à la
Pyrrhus. Au lieu de s’attaquer aux causes du mal, N’Krumah
n’avait réussi qu’à en camoufler provisoirement certains effets.
Les persécutions contre les oppositions de droite et de gauche
conduisirent en prison quelques leaders tandis que d’autres par¬
tirent à l’étranger d’où ils dirigèrent les mouvements clandestins
et les réseaux d’action contre N’Krumah.
Des désordres commencèrent à se produire, et l’histoire du Ghana,
de 1962 à 1966, est une longue suite d’affaires policières, de complots
de livres blancs et d’attentats. N’Krumah demanda Yappui de
Varmée, pourtant fortement noyautée par l’opposition. Au début, les
chefs militaires assumèrent à diverses occasions et loyalement le
rôle de policiers qui leur était demandé par le gouvernement.
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 95

Mais, de telles fautes sont souvent funestes. L’armée est trop


puissante pour se cantonner longtemps dans un rôle de police;
rapidement, elle est promue arbitre ou s’arroge elle-même un rôle
d’arbitrage. Le processus est toujours et partout identique. Pris
dans l’engrenage où il s’était lui-même placé, N’Krumah, finale¬
ment, s’écroula. Le 24 février 1966, il était destitué par les militaires
et remplacé par le général Ankrah qui officialisait sa position
d’arbitre puis glissait progressivement vers la droite autoritaire.
La première mesure prise par le général Ankrah fut de procéder
à l’arrestation de nombreux communistes pro-Chinois ou pro-Sovié-
tiques ainsi qu’à celles des amis et collaborateurs de N’Krumah.
Tous les mouvements révolutionnaires en exil à Accra — dont
N’Krumah s’était fait le conseiller et le banquier — furent dissous.
Le plan septennal de N’Krumah était mis en sommeil. Une épura¬
tion en règle était entreprise.
Sous l’influence d’un « économiste distingué », M. Amaboe, et grâce
aux conseillers américains, une économie libérale fortement sub¬
ventionnée prenait le départ. Rassurées, les puissances occiden¬
tales — et principalement les U. S. A. — engageaient des inves¬
tissements lucratifs. De son côté, le Fonds monétaire international
accordait un crédit énorme, représentant environ vingt milliards.
Les entreprises nationalisées étaient rendues à leurs anciens pro¬
priétaires. La formule inavouée, mais évidente, du nouveau gou¬
vernement devenait : « S’enrichit qui peut et le plus vite possible. »

L'échec du Ghana est celui d'une expérience

Le bilan de l’œuvre de N’Krumah comporte un actif et un passif.


Tout jugement à ce propos dépend de l’opinion préconçue de celui
qui le formule et ce qui paraît positif à l’un peut être considéré
comme négatif par l’autre. Ce qui est sûr, toutefois, c’est que
l’expérience s’est soldée par un échec retentissant.
Les défenseurs de N’Krumah disent que leur héros a été victime
de l’effroyable corruption qui a toujours régné dans les milieux
dirigeants et bourgeois du Ghana, de l’action conjuguée des chefs
coutumiers et des comploteurs de toutes sortes, de la mainmise
du capitalisme et des gouvernements étrangers sur le pays... Toutes
ces raisons, et beaucoup d’autres sont en partie valables. Cepen¬
dant, elles n’auraient pas pesé lourd si N’Krumah, au lieu de
louvoyer entre deux styles, avait choisi les forces sur lesquelles il
pouvait s’appuyer. Dans un pays où, à la lutte des classes, s’ajoutent
96
les querelles des clans et les particularismes tribaux, il n’est que
deux politiques possibles : la première, dangereuse, qui consiste à
favoriser un clan au détriment de l’autre; la seconde, délicate, qui
vise, avec libéralisme, à un équilibre difficile. N’Krumah choisit
délibérément d’être seul et de s’attaquer à tout le monde; cette
troisième voie n’est ouverte qu’à un chef d’État doté d’une très forte
personnalité — ce qui était le cas — mais, aussi, habile à diviser
pour régner. Or N’Krumah était peu machiavélique, quoi qu’on
ait dit; au lieu de jeter secrètement ses ennemis les uns contre les
autres, il fit tout ce qu’il fallait pour rendre leur rassemblement
inévitable, rassemblement qu’il se croyait capable de dominer
indéfiniment.
Mais la plus grande erreur de N’Krumah fut, à mon sens, de main¬
tenir l'équivoque de la tradition nègre. C’est à ce propos que son
refus d’un choix se révèle le plus funeste. En voulant socialiser son
pays, N’Krumah s’attaquait forcément au système féodal des
chefs coutumiers; il ne pouvait en même temps abattre un tel
système et flatter la tradition et l’obscurantisme sur lesquels repose
cette institution. On ne tue pas le corps en épargnant l’esprit, pas
plus qu’on ne tue l’esprit en épargnant le corps. Pour avoir ignoré
cette évidence première, N’Krumah fut victime d’une fatalité qui
s’inscrivait, inexorablement, dans la constitution de 1957.

III. — M. Senghor et le socialisme humaniste-spiritualiste

Les Africains opposent pertinemment le consciencisme à la négri¬


tude, N’Krumah à Senghor. Il est vrai que ces deux hommes ne
se ressemblent guère : le Ghanéen, par l’effet d’une « primarité »
évidente, est un nerveux, un exalté et, dans une certaine mesure,
un fanatique; Senghor, lui, c’est le sentimental. Nostalgique, poète,
il est l’Africain selon les clichés.
Senghor, c’est avant tout le fils d’un chef coutumier, d’un maître
de la terre, en des lieux où la terre a connu depuis cinq cents ans le
contact de l’Occident. Senghor n’est pas un vrai « nègre »; c’est un
intellectuel français à peau noire...

L’homme de Dakar est l’une de nos significations. Si la colonisation


devait nous être reprochée, je crois que pour nous racheter il nous
suffirait de répondre : « SenghorI » Au cours des dernières années,
nous avons eu le sentiment, bien souvent, d’avoir fait mal en
Afrique et, peut-être, d’avoir fait le mal. Nous aussi nous avons
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 97

dû réviser des valeurs de notre catéchisme civique. L’entreprise


coloniale que nous estimions patriotique et civilisatrice, sur la foi
de nos manuels et de nos maîtres, n’avait-elle pas été ce crime que
dénonce en termes vengeurs encore, et pour d’autres, le concert
des Nations Unies? Si nous n’avons pas de remords, c’est que, sym¬
boliquement s’entend, Senghor, comme présence, nous rassure.
C’est sur ce plan aussi que les deux hommes peuvent être comparés.
N’Krumah, l’instruit, le philosophe, président, lui aussi, n’est-il
pas le remords des Anglais?
Deux hommes, deux styles, deux politiques qui se veulent afri¬
caines et, qui plus est, nègres; deux socialismes enfin...

« Rassembler les poussins à Vabri des milans »

Tandis que dans l’esprit de N’Krumah le socialisme doit s’adapter


aux réalités africaines, pour le président Senghor le socialisme est
une synthèse des cultures. Nous avons vu que le socialisme de
N’Krumah était, à vrai dire, un système communautaire et auto¬
ritaire de style Barbu. Nous verrons que le socialisme de M. Senghor
est un paternalisme d’État assez original parce qu’il est revêtu de
la marque des enseignants qui l’ont exposé. Le gouvernement est
un conseil des classes présidé par un principal exigeant mais juste,
tout disposé à pardonner à des élèves somme toute ni trop dissipés
ni trop fainéants. Que M. le Président se sent à l’aise dans les
distributions de prix! On appréciera beaucoup le discours, pro¬
noncé le 26 juin 1963 à l’occasion de la distribution des prix au
lycée de jeunes filles de Dakar, proposant la libération de la femme
noire par Vétude du latin :
« Mon souci constant, tout au long de ma vie politique, a été Y émancipa¬
tion de la femme et, d’abord, de la jeune fille sénégalaise. Émancipation
ne signifie pas, vous le devinez, dévergondage de l’esprit et du cœur.
C’est une éducation qui tend à tremper le caractère et affermir la rai¬
son. Une éducation qui fera, des jeunes filles sénégalaises, des personnes,
conscientes de leurs responsabilités et prêtes à les assumer comme
citoyennes et épouses.
» Chères élèves, le latin — comme le grec et l’arabe — parce que discipline
d’éducation, aidera à cette promotion de la jeune fille, de la femme
sénégalaise. C’est, dit l’Écriture, en étant fidèle dans les petites choses
qu’on l’est dans les grandes. C’est par la version et le thème latins que
vous apprendrez à aiguiser votre jugement, à introduire la raison et l’ordre
dans votre pensée, dans votre vie de citoyenne et d’épouse.
» Je l’ai souligné plus d’une fois, dans l’œuvre de construction nationale,
4
98

la femme a sa place. Elle est capable, comme l’homme, d’occuper digne¬


ment, efficacement, les plus hauts postes de la société : d’être ingénieur,
médecin, professeur, industriel, commerçante. Elle exerce, déjà, par voca¬
tion, certaines fonctions sociales, comme institutrice, assistante sociale,
sage-femme, infirmière. Elle y est irremplaçable. Dans tous ces emplois
d’une société nouvelle, la femme doit apporter ses vertus traditionnelles,
singulièrement son sens du concret et de l’humain.
» Cependant, la femme sénégalaise ne doit pas cesser, pour cela, d’être
ce qu’elle a toujours été : une épouse et une mère. Vous me permettrez
d’insister sur cet aspect du problème. Ayons le courage de le reconnaître,
le régime colonial a provoqué, au Sénégal, un certain embourgeoisement
des classes moyennes : celles des fonctionnaires, des commerçants, des
notables. L’abondance de la domesticité — une domesticité non éduquée,
au demeurant — a détourné, souvent, la femme de ses devoirs d’épouse
et de mère. A la maison, on rêve plus volontiers de boubous et de bijoux
qu’on est soucieuse de laver, de coudre, de repasser. Or il n’y a pas de
famille, il n’y a pas de civilisation sans ces humbles travaux domestiques.
Sans eux, on ne retiendra pas le mari, on ne fera pas l’éducation des
enfants. Pour tout dire, on ne fera pas, de notre Sénégal, une nation
moderne. Que de laisser-aller, que de doubles emplois, que de gaspillages
dans nos familles, qui empêchent toute épargne et la constitution d’un
capital national!
» Mon gouvernement, pour sa part, entend imprimer un effort plus vigou¬
reux à l’éducation de la jeune fille, voire de la femme sénégalaise.
» L’Union nationale des femmes du Sénégal aura, dans quelques mois,
un statut officiel. Avec le soutien du gouvernement, elle se consacrera,
uniquement, à l’action sociale, sans discrimination de race, de religion ou
d’idéologie. Elle apportera, entre autres tâches, son aide à la Croix-Rouge
sénégalaise et à l’animation urbaine.
» D’autre part, la scolarisation des jeunes filles sera poursuivie avec le
même rythme que celui des garçons. Dans la mesure de nos possibilités
financières, nous augmenterons le nombre des lycées, collèges, centres
d’apprentissage, centres d’enseignement ménager, centres d’animation
rurale et urbaine pour les jeunes filles.
» Mais, comme je ne cesse de le répéter, il faut que les femmes et jeunes
filles sénégalaises nous aident à les aider. Par leur travail, par leur appli¬
cation, par leur sérieux, avec ce souci du rationnel et de l’efficace que vous
inculque, chères élèves, l’enseignement du latin. »

Mais, c’est dans la rédaction de l’hymne national du Sénégal que


le président Senghor exprime toute sa sagesse politique :
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 99

HYMNE SÉNÉGALAIS 4

(Musique de H. Pepper. Paroles de L. S. Senghor)


1er couplet
Pincez tous vos koras, frappez vos balafons!
Le Lion rouge a rugi
Le Dompteur de la brousse
D’un bond s’est élancé, dissipant les ténèbres.
Soleil sur nos terreurs. Soleil sur notre espoir.
Debout frères! voici l’Afrique rassemblée.
Refrain.
Fibres de mon cœur vert, épaule contre épaule,
Mes plus que frères, ô Sénégalais debout!
Unissons la mer et les sources,
Unissons la steppe et la forêt.
Salut Afrique mère!
2e couplet
Sénégal, toi le fils de l’écume du Lion,
Toi surgi de la nuit au galop des chevaux,
Mais rends-nous, ô rends-nous l’honneur de nos ancêtres
Splendides comme ébène et forts comme le muscle
Nous disons droits — l’épée n’a pas une bavure.
3e couplet.
Sénégal, nous faisons nôtre ton grand dessein :
Rassembler les poussins à l’abri des milans
Pour en faire, de l’est à l’ouest, du nord au sud,
Dressé un même peuple, un peuple sans couture
Mais un peuple tourné vers tous les vents du monde.
4e couplet.
Sénégal, comme toi, comme tous nos héros,
Nous serons durs sans haine et les deux bras ouverts.
L’épée, nous la mettrons dans la paix du fourreau.
Car le travail sera notre arme et la parole.
Le Bantou est un frère, et l’Arabe et le Blanc.
5e couplet.
Mais que l’ennemi incendie nos frontières,
Nous serons tous dressés et les armes au poing
4. Le Sénégal, Encyclopédie africaine et malgache. Larousse.
100
Un peuple dans sa foi défiant tous les malheurs,
Les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes.
La mort, oui! Nous disons la mort, mais pas la honte.

M. Senghor affirme en toute occasion son amitié sincère à l’égard


de la France et son attachement au général De Gaulle. Dans l’un
de ses écrits 5 les plus significatifs à ce propos, on peut citer ce
passage éloquent :
« C’est un grand honneur, pour moi, d’inaugurer le lycée Charles-De-Gaulle
de Saint-Louis. J’éprouve, en même temps, à le faire une grande joie.
C’est que ce lycée porte un nom prestigieux, entré déjà dans la légende.
C’est qu’il me plaît, aujourd’hui, d’exprimer la reconnaissance du peuple
sénégalais au général Charles De Gaulle. Il n’est pas seulement le plus
grand décolonisateur de l’histoire de France. Sous sa direction lucide et
ferme, la- France est la nation qui apporte, à notre jeune indépendance,
l’aide la plus efficace. Témoin ce lycée, le plus moderne du Sénégal, dont
la construction est entièrement financée par la France. »

C’est du reste en se couvrant de l’autorité du général De Gaulle


que M. Senghor aborde indirectement sa grande pensée cachée.
Du métissage intellectuel qu’il propose maintenant, passer, pro¬
gressivement, au métissage des races :

« En quoi Charles De Gaulle se révèle un humaniste, dans la pure tradi¬


tion des moralistes français. Au fond, ce qui l’intéresse, chez les anciens
colonisés, par-delà les différences de race et de civilisation, c’est Yhomme,
le même essentiellement sous toutes les latitudes. Déjà, en février 1942,
ouvrant la conférence africaine de Brazzaville, il répudiait, solennellement,
le racisme par raison et inclination. A un gouverneur des colonies, qui lui
disait sa crainte de voir le sang français pollué par les apports africains,
il répondait : « Vous êtes un bourgeois : l’avenir est au métissage. »

Humaniste-spiritualiste, tel veut être le socialisme de M. Senghor.


De fait, ce socialisme semble plus rassurant que celui de Mao
Tsé-toung! Mais nous reviendrons sur la question des socialismes
africains.
Quoi qu’il en soit, le socialisme sénégalais est vraiment humaniste
dans la mesure où il considère que l’organisation et l’administra¬
tion de l’État doivent être fondées sur l’homme et pour l’homme.
5. Léopold Sédar Senghor, Liberté I. Négritude et humanisme. Éditions du Seuil,
Paris.
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 101

Sur l’homme! Ainsi que Senghor l’a dit un jour, en Sorbonne, « ici
(en Afrique), connaissance, art et action sont liés par des échanges
fulgurants ». Mais cette affirmation est contestable. L’art est par-ci
par-là et perdu dans le vaste monde africain; l’action est dérisoire :
c’est la femme abêtie, qui enfante et qui peine. La connaissance
est magie et ne dépasse pas le bâton du magicien. Parce qu’il refuse
la révolution, Senghor, qui a compris, bien sûr, ajoute ou rectifie :
« Et l’œuvre d’art, parce que fonctionnelle, est action efficace. »
Mais le poète prend le relais du chef d’Êtat. Et le mythe apparaît.
Quelle joie de savoir, par les historiens, que le nègre a jadis dominé
le monde, parce qu’il y était seul, jusqu’au néolithique. Cette joie
est rupture d’un complexe de frustration. Et l’on apprend même,
par la bouche d’un autre Noir que la civilisation a d’abord été
nègre puisque les Égyptiens de la haute époque étaient des nègres!...

« N’avions-nous pas, dit Senghor, dominé le monde jusqu’au néolithique


compris, fécondé les civilisations du Nil et de l’Euphrate avant qu’elles
se fassent les victimes innocentes des barbares blancs nomades fondant
de leurs plateaux eurasiatiques. »

Le sens de l’histoire, dans ces réalités africaines ne nous apparaît


pas très clairement. Cependant, Karl Marx et Teilhard de Chardin
vont nous le montrer.

« Nous partirons, affirme Senghor, de Marx et de Engels. Quelles que soient


leurs limites ou leurs erreurs, ce sont eux, plus que tous les autres, qui ont
révolutionné la pensée politique du xixe siècle. »

Mais, première « déviation », Senghor fait de Marx un moraliste


et refuse d’en faire un économiste.

« Humanisme, dit-il, philosophie de l’humanisme plus que science écono¬


mique, tel est le caractère fondamental, l’apport positif de la pensée
marxienne. »

Certes, cela peut se dire, mais jusqu’à un certain point, car l’homme
de Marx n’est pas le nu; c’est l’homme pris comme objet avec sa
machine ; état, classe ou instrument. C’est l’homme dans ce qu’on
en fait et non point dans ce qu’il est en tant qu’être. Le marxisme
n’est pas une ontologie; c’est un bilan d’usine. Le bilan constate
que l’homme est pris au piège de l’outil qu’il s’est fabriqué.
102
Le marxisme est humaniste dans le sens où il substitue la notion
de conscience humaine à celle de conscience divine mais cela n’est
que le prétexte à un processus matérialiste dialectique tendant à
conclure sur une métaphysique négativiste, sur un négativisme
économique.
Le capitalisme sera détruit comme Dieu a été détruit, par l’intelli¬
gence de l’homme.
La morale que l’on peut induire des théories de Marx n’est pas celle
de la promotion de l’homme, de tous les hommes. C’est la défense
de certains hommes contre d’autres. Avec ces autres, Marx est pro¬
fondément antihumaniste!
Senghor, tout compte fait, après s’être rangé sous la bannière
d’un marxisme sans Karl Marx, trempe celle-ci dans les couleurs
de Teilhard de Chardin.
« Devant les échecs du capitalisme libéral et l’égoïsme des nations privi¬
légiées, notre grande tentation a été de nous tourner vers le marxisme.
Nous n’avons pas tardé à nous apercevoir que le marxisme, s’il pouvait
nous aider à sortir de notre sous-développement, ne pouvait combler
notre faim de nourritures spirituelles.
» C’est Teilhard qui nous a permis de transcender l’antinomie du matéria¬
lisme et du spiritualisme. »

Il est vrai que Teilhard est épris d’un matérialisme dialectique


original mais dans la mesure, et dans la mesure seulement, où,
par avance, la matière est à la fois l’œuvre et le bras de Dieu et
où l’être n’existe que dans l’être. Il n’y a nulle philosophie réaliste
chez ce savant jésuite mais une certaine philosophie de la politique,
dans la mesure ou la recherche des intermédiaires peut conduire
à une morale chrétienne de l’action.
De la synthèse personnelle que fait Senghor, de Marx et de Teilhard,
naît ce socialisme sénégalais qui croit en Dieu et en la coopération
entre les hommes. Il ne s’agit pas de collectivisme mais de coopéra¬
tion communielle.
« Car la coopération familiale, villageoise, tribale a, de tous temps, été
en honneur en Afrique noire; encore une fois, pour la forme communielle,
comme conspiration, centre à centre, des cœurs. Vous reconnaissez l’union
teilhardienne qui unanimise. »

De N’Krumah à Senghor, finalement, se fonde le même faux postu¬


lat, à savoir que la société de clan, telle que je l’ai étudiée, est
une société de coopération et de solidarité.
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 103

Certes, Senghor pose le problème de façon réaliste quand il déclare


qu’avant toute décision en faveur du progrès il est nécessaire de
faire Vinventaire de la négritude, d’en fixer les constantes. Cepen¬
dant, en admettant que l’analyse ethnologique soit bonne, ce qui
n’est pas certain, il aurait fallu que l’action fût entreprise de telle
sorte que d’objet d’ethnologie, le Sénégal, devienne sujet de socio¬
logie.
La référence à l’histoire et à la géographie est encore plus souvent
trompeuse en Afrique qu’ailleurs. Tout d’abord parce que Vhistoire
est soit légendaire, soit truquée; ensuite, parce que la géographie est
généralement, pour le sociologue, une science à illusion. Israël fait
pousser des salades dans le désert mais sur les rives fertiles de la
Bénoué, du Logone ou du Congo on ne découvre pas la moindre
culture maraîchère. Il est donc vain de prévoir la vocation d’un
pays en fonction de la géographie. Il est hasardeux de conclure
qu’une zone non industrielle est nécessairement agricole. Sans doute
Senghor parle-t-il pour le Sénégal qui a déjà un destin agricole;
mais ses théories visent à Vuniversalisme. Or pour l’ensemble de
l’Afrique noire, il faut se rendre à cette évidence que ce destin
n’est actuellement ni agricole ni industriel; l’Afrique est une région
de subsistance archaïque où les hommes se bornent à survivre.
La décolonisation a fait « exploser » l’histoire de l’Afrique dans tous
les domaines; on repartait donc à zéro, sauf sur un point, l’histoire
de l’Africain en tant qu’Africain. Il aurait fallu que la décolonisa¬
tion se fasse sur ce point aussi, c’est-à-dire qu’il ne reste rien du
passé, pas même une mentalité. Mais ni N’Krumah ni Senghor n’ont
eu la possibilité de se lancer dans cette œuvre parce que l’un et
l’autre ont été prisonniers d’un tempérament tout entier tourné
vers le passé et puisant ses inspirations dans le passé. La référence
à Teilhard est symptomatique; l’esprit s’attache davantage à la
paléontologie qu’à l’ethnologie et celle-ci est elle-même très éloi¬
gnée de la sociologie.
Senghor se rend compte qu’il faudra casser quelque chose mais il
redoute de le faire.

« Ce que nous voulons, c’est faire adopter sans traumatismes inutiles 6


de nouvelles règles de travail, de nouveaux rapports sociaux, de nouvelles
valeurs qui fassent comprendre à toute la nation que la situation peut
être améliorée à condition que tous les citoyens acceptent une discipline
librement consentie, sans dogmatisme aucun. Ainsi avons-nous voulu
que notre nationalisme, après l’indépendance, soit autre chose que la

6. Souligné par nous.


104
récrimination, somme toute contemplative, sur le passé. Nous avons voulu
le transformer en facteur de fécondation. »

Senghor craint qu’une révolution authentique des mœurs ne crée


un divorce entre les élites et les masses. Au Sénégal, nous nous
trouvons dans une situation de choc très caractéristique et qu’il
faut bien connaître pour pouvoir en discuter.
Le Sénégal est un carrefour de races et de religions : c’est un pays
où les cultures les plus diverses sont en contact. Le seul point
commun à ces cultures est le spiritualisme et, au-delà de celui-ci,
une croyance fondamentale au divin. Par conséquent, aucun chef
d’État ne peut, au Sénégal, entreprendre une œuvre d’adminis¬
tration prudente et sage, s’il ne tient pas compte du fait que les
institutions ne seront solides que si les théories qui les masquent,
et sur lesquelles elles se fondent, sont inspirées de cette croyance
au divin.

Faire diriger par un chrétien un État musulman

Le président du Sénégal est le chef chrétien d’un pays comptant


75 % de musulmans. C’est donc au Tout-Puissant que M. Senghor
doit sa majorité.
Du fait de son islamisation, le Sénégal a résolu le problème du
passage de la société archaïque à une société élevée. Dans ces condi¬
tions, la référence à la négritude n’est là que le simple rappel
d’un aimable folklore. L’erreur serait, tant de la part des Européens
qui ont à juger de l’Afrique, que de celle des Africains, de se fonder
uniquement sur les théories et les expériences des Sénégalais pour
se faire une idée générale des problèmes de l’archaïsme.
Certes, l’islamisme des Sénégalais est très particulier. Il est telle¬
ment empreint de « maraboutisme » que l’on ne sait pas toujours
si les frontières de la religion dépassent celles de la secte. Y a-t-il
deux cents, trois cents ou cinq cents confréries islamiques (ou pré¬
tendues confréries), on ne sait pas au juste, certaines d’entre elles,
à la limite de l’islam et du fétichisme étant des sociétés secrètes
mêlant les rites de l’initiation archaïque aux préceptes de la foi?
L’ancien tribalisme fait place à un maraboutisme spécifiquement
sénégalais. Les fonctions de marabout sont confondues avec celles
de chef. La plupart des musulmans ne veulent connaître que leur
marabout et ne sont rattachés aux grandes confréries que par son
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 105

intermédiaire. Mais la soumission habituelle des chefs locaux aux


khalifes donne à ces derniers une compétence et une puissance
étendues.
Parmi les grandes confréries, on peut citer :
1° Le khalifat général des Tidiânes qui est d’obédience marocaine
et qui se propose surtout de liquider les séquelles de l’archaïsme
et de l’animisme.
2° Les Kounta, rattachés eux aussi à une grande confrérie dont le
siège est au Maroc, qui professent un mysticisme et manifestent
un sectarisme qui les distinguent des autres.
3° Les Mourides 7, dont le khalife de Touba, plus réellement puis¬
sant que M. Senghor, « règne » magnifiquement sur une importante
partie du pays. Si le président du Sénégal tentait de s’attaquer aux
institutions des Mourides, il ne garderait pas longtemps son siège.
Or l’organisation de cette confrérie impose à la société sénégalaise
concernée, un caractère tellement antisocial que l’on peut affirmer
que la féodalité au Moyen Age polonais était un système plus évolué
et plus progressiste. On est donc toute indulgence envers M. Senghor
quand il déclare que pour être humaniste le marxisme doit passer
par Teilhard de Chardin et être vidé de son contenu « négatif »
de lutte des classes.
Les Mourides ont été créés par un certain Amadou Bamba, mort
en 1927. L’administration coloniale, inquiète des procédés de ce
Bamba — dans lesquels elle voyait une vaste entreprise d’escroque¬
rie — le mit en prison et le fit déporter. Mais, sous la pression des
services intéressés frappés de la propagation rapide de la foi nouvelle
et de l’autorité acquise par le prétendu marabout, elle libéra ce
dernier, l’astreint à résidence surveillée puis, finalement, l’autorisa à
exercer à condition de « contribuer à la tranquillité publique ».
Bamba expliquait que l’islam est inaccessible aux intelligences
trop frustres des paysans noirs et qu’il faut seulement leur donner
une notion simpliste d’Allah et du paradis, ce lieu de délices où
coulent des rivières de lait et de miel et où les houris voient sans
cesse se renouveler leur virginité. Dieu a chassé les hommes du
paradis parce qu’ils ont fabriqué des fétiches. Il leur a donné pour
punition de travailler. Ceux qui acceptent la punition en remerciant
Dieu de sa bonté et en lui offrant le produit de leur travail retour¬
neront au paradis. Ceux qui ne travaillent pas ou qui travaillent
sans enthousiasme iront brûler pendant l’éternité. Le Talibè, pour
gagner ce paradis, doit donner au marabout — qui est le représen-

7. Voir au C. H. E. A. M., Paris, les Notes et études sur l’islam en Afrique noire.
106
tant de Dieu — non seulement le produit de son travail mais le
travail aussi. Il ne doit conserver pour lui et les siens, s’il veut être
aimé de Dieu, que le strict nécessaire. Seul le marabout, en raison
de sa dignité, a droit au superflu et au luxe.
En outre, il est de bon ton pour gagner les bonnes grâces d’En
Haut, d’accepter l’honneur, s’il est réclamé, de prêter ses filles au
représentant de Dieu.
Dans la pratique, le système repose sur une hiérarchie marabou-
tique : les petits marabouts locaux reçoivent des cadeaux qui
varient selon les moyens et les possibilités du Talibè. Ce dernier
doit cependant travailler gratuitement, pendant une journée par
semaine, dans les champs du marabout. Bien entendu, celui-ci est
le propriétaire de la terre et, de plus, il a hérité de la qualité
archaïque de chef de terre. Dans certains villages, les jeunes Talibès
doivent le servir volontairement pendant plusieurs années.
Au-dessus des marabouts de troisième ordre existent des marabouts
régionaux qui cumulent les avantages du maraboutage local et
ceux procurés par une institution lucrative appelée « Gaamu ».
Les Talibès valides doivent se rendre annuellement en pèlerinage
dans la capitale régionale et faire des dons importants au marabout
supérieur.
Un autre pèlerinage annuel a lieu, à l’occasion du Magal, à Touba,
siège du khalifat général des Mourides. On estime que les dons faits
en cette circonstance par des populations pauvres — convient-il
de le préciser? — laissent, chaque année, au grand khalife des
sommes estimées à environ un milliard d’anciens francs auxquels
s’ajoutent, bien sûr, les revenus d’immenses propriétés de la vente
des gris-gris.
Le khalife de Touba dispose à lui seul de la moitié de la récolte
des arachides du Sénégal.

Bref, on doit reconnaître beaucoup de génie à M. Senghor pour


avoir réussi — théoriquement s’entend — à formuler une synthèse
sénégalaise entre « le rationalisme gréco-latin repensé par un cer¬
veau juif allemand » et « les réalités négro-africaines et négro-
berbères dans le contexte dynamique du xxe siècle ».

« Notre volonté, précise Senghor, demeurant d’apporter notre contribu¬


tion à la totalisation de la planète Terre... il s’agit d’insérer notre nation
non seulement dans l’Afrique d’aujourd’hui mais encore dans la civilisa¬
tion de l’universel qui est à édifier. Celle-ci, comme j’aime à le répéter,
sera une symbiose des éléments les plus fécondants de toutes les civilisa¬
tions »
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 107

» Teilhard nous montre que nous sommes actuellement, avec la guerre


froide, avec les conflits de classes, de nations et de races, à une époque de
divergences extrêmes; mais que déjà s’annonce, favorisé par la tension
elle-même et la puissance de nos moyens techniques — pacifiques et
militaires — un mouvement de convergence panhumaine.
» Ce sont ces valeurs, singulièrement les valeurs culturelles du cœur qui
constitueront les apports des Nègres nouveaux au rendez-vous du donner
et du recevoir : au courant convergent de socialisation, pour tout dire
du socialisme rectifié. »

On peut imaginer sans malice qu’il faut singulièrement rectifier le


socialisme pour l’adapter aux réalités du maraboutage.
A vrai dire, l’islam nègre du Sénégal est des plus conciliants : La
plupart des musulmans sont dispensés du culte par le seul fait
qu’ils travaillent pour le marabout. Cette tolérance s’accommode
fort bien d’un christianisme catholique très actif, du moins à
Dakar. La capitale groupe, en effet, près des trois quarts des
chrétiens du Sénégal et cette singularité n’est pas sans importance
politique, d’autant que le haut clergé catholique est autochtone.
Un autre phénomène sénégalais est celui de la diversité des ethnies.
On parvient à réduire le nombre des langues à trois groupes : celui
de l’Ouest atlantique, le mandé et le peul. Mais, en réalité, on
parle de nombreux dialectes très différents et, également, un arabe
déformé. C’est pourquoi M. Senghor conseille d’apprendre l’arabe
classique en même temps que le latin.

« Ce que j’ai dit du latin j’aurais pu le dire du grec et de l’arabe. C’est


pourquoi j’ai, depuis les temps du régime colonial, toujours encouragé
l’étude de l’arabe. On découvre dans la civilisation arabe le même besoin
de rationalité. Et, si le souci de l’efficacité y est peut-être moindre qu’à
Rome, elle nous offre cet avantage que, greffée sur le sauvageon berbère
elle est un aspect de Yafricanité. »

Mais, en définitive, c’est la langue française qui constitue le véhi¬


cule commun à toutes les ethnies.

La population du Sénégal compte plus de trois millions d’habitants


dont les groupes principaux sont les suivants :
1° Les Ouolof (près de 1 500 000), en majorité musulmans, petits
agriculteurs polygames se distinguant des masses africaines parce
108

qu’ils cultivent autour de leurs cases des légumes tels que haricots,
tomates, courges et patates, et parce que les travaux des champs
sont réservés aux hommes.
La société ouolof était naguère fondée sur un système comprenant
trois castes : les nobles, les artisans et les esclaves. Bien qu’aboli
le système manifeste encore ses effets dans le maraboutage et sur¬
tout par le snobisme des classes possédantes.
2° Les Sérère (environ 500 000) sont polythéistes et polygames.
Petits cultivateurs consciencieux, ils sont très attachés à leurs
traditions.
3° Les Toucouleurs (350 000), agriculteurs berbères métissés, sont
les plus anciens musulmans du Sénégal. Ils pratiquent une religion
assez orthodoxe et comptent des lettrés arabes.
4° Les Diola et apparentés (environ 300 000), de type négroïde
accentué; chasseurs et pêcheurs sont des païens convaincus, affiliés
à des sociétés secrètes pratiquant la magie.
5° Les Mandingue (250 000) agriculteurs païens islamisés super¬
ficiellement.
6° Les Peuls (500 000, qui seraient à l’origine de race blanche) dis¬
séminés dans tout le Sénégal par petits groupes de communautés
d’agriculteurs éleveurs, musulmans fortement métissés.
7° Les Lébou (50 000) qui méritent une mention particulière pour
l’originalité de leur religion : les garçons sont élevés dans l’islam
tandis que les filles s’adonnent à l’animisme et à des cultes agraires
très originaux.
La diversité des races, des religions, des coutumes, dans un pays
dont les dimensions n’atteignent pourtant pas la moitié de celles
de la France, rend très méritoire l’unité nationale. Celle-ci, ache¬
vée par M. Senghor sous l’aspect d’un panhumanisme, explique
en partie l’existence d’une mentalité fédéraliste qui déborde sur
les voisins et volontiers sur toute l’Afrique. On doit logiquement
supposer, dit-on, que si l’on parvient à unifier, par le panhuma¬
nisme, cette mosaïque qu’est le Sénégal, on pourra tout aussi bien,
en développant le système appliqué dans ce pays, arriver pro¬
gressivement à unifier toute l’Afrique. La position si obstinément
fédéraliste de M. Senghor s’explique par les réalités sénégalaises.
Nous verrons, à l’occasion d’une étude plus approfondie de la
question de l’Unité africaine, quelles ont été et quelles sont les
conséquences de l’état d’esprit fédéralste des dirigeants séné¬
galais.
Quoi qu’il en soit, la philosophie de M. Senghor ne doit pas nous
abuser. Trop d’intellectuels se livrent à de savantes exégèses de
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 109

l’œuvre du président du Sénégal sans tenir compte du fait que


derrière le prestigieux poète de la négritude se cache la haute per¬
sonnalité du grand khalife des Mourides, le cheik M’Backe, l’homme
le plus riche et le plus puissant du Sénégal. Un geste du khalife
suffirait à renverser son champion comme un geste de lui, lors du
coup d’État de 1962, a suffi à le sauver.
Le khalife, pour ne pas être importuné, dispose au niveau du gou¬
vernement d’un représentant chargé de recevoir, d’étudier et de
transmettre éventuellement les doléances de ses ouailles. A ce sujet,
j'emprunte à M. Dmitri-Georges Lavrofî 8 cette citation parue
dans le Dakar-Matin du 2 décembre 1964 :

« Avis du khalife général des Mourides. — Le khalife général des


Mourides, El Hadj Falilou M’Backe, informe le public que dorénavant,
toute personne désireuse d’obtenir de sa part une intervention quelconque
auprès des membres du gouvernement, des autorités du secteur privé et
semi-privé, des personnalités politiques, ainsi que des particuliers, devra
s’adresser directement à son représentant officiel, El Hadj Bomba Gueye,
attaché de cabinet au ministère des Affaires étrangères à Dakar.
» Le khalife général des Mourides fait savoir qu’il n’entend désormais
recevoir personnellement en consultation que les personnes mues par des
raisons d’ordre strictement religieux ou par toute autre raison connexe.
» En même temps, le khalife général des Mourides attire respectueusement
la haute attention des vénérables autorités en question, sur le présent
communiqué, en les priant instamment de bien vouloir accorder à El
Hadj Bamba Gueye toute la sollicitude que requiert la mission qui lui est
confiée en tant que son représentant officiel, parlant en son nom et agissant
pour son compte. »

En vérité, la philosophie politique de M. Senghor puise ses sources


dans les remarquables méthodes coloniales que Faidherbe appliqua
au Sénégal. Avant d’exposer l’entreprise française dans ce pays, il
nous est nécessaire de faire un bref retour à l’histoire.
L’arrivée au Sénégal des Blancs, musulmans ou chrétiens, est très
ancienne; cette particularité explique pourquoi l’acculturation n’est
pas le fait des dernières décennies comme c’est le cas dans la plus
grande partie de l’Afrique. Les musulmans, Berbères et Maures,
sont venus s’installer dans le pays bien avant l’an mille. Dès le
xve siècle, les Européens, Portugais d’abord, puis Anglais et
Français, vinrent y créer des factoreries. Après quelques vicissi-
8. Dmitri-Georges Lavrofî, la République du Sénégal. Éditions Pichon et Durand-
Auzias, Paris.
110
tudes, la Compagnie du Sénégal y développa des affaires floris¬
santes.
Le Sénégal revint à la France, en 1678, par le traité de Nimègue.
Il y a donc plus de trois cents ans que Français et Sénégalais s’y
trouvent mêlés étroitement.
L’histoire du Sénégal, durant ces trois siècles, fut marquée par
des guerres et des complots de toutes sortes dus à la rivalité franco-
anglaise.
Un événement décida du sort du Sénégal : en 1841, la France y
introduisit la culture de l’arachide qui allait connaître rapidement
un essor considérable. L’importance économique prise par les ins¬
tallations françaises rendit obligatoire la pacification du pays et
sa mise en valeur. Le nom de Faidherbe reste attaché à cette
oeuvre.
La France était aux prises avec un enchevêtrement de races, de
castes et de classes refusant de collaborer entre elles et n’ayant
de rapports qu’en fonction d’un régime de type féodal très compli¬
qué. Faute de troupes et de moyens suffisants, elle était impuis¬
sante à briser le cadre traditionnel et se trouvait donc devant un
grave problème. Comment concilier le modernisme nécessaire à
une exploitation rationnelle des arachides avec le mécanisme si
lourd de l’organisation traditionnelle?
Le système imaginé et appliqué par Faidherbe reposait sur la
collaboration et la coopération entre l’administration française et
les autochtones. Ces derniers étaient admis à servir volontairement
dans des corps auxiliaires — les tirailleurs sénégalais — chargés,
sous encadrement français, d’assurer l’ordre. La politique de
Faidherbe se fondait, comme celle de M. Senghor, sur le souci de
bien connaître la mentalité de chaque ethnie de façon à faire naître,
localement, les conditions d’une synthèse fructueuse de la culture
française et de la culture indigène (nous dirions maintenant : de la
négritude et de la francité). Faidherbe créa l'École des otages, où
les fils de chefs devaient obligatoirement s’éduquer et s’instruire
aux méthodes françaises d’administration et, en même temps,
s’intéresser au passé du Sénégal, à la culture nègre et à l’étude du
Coran. Faidherbe fonda également des tribunaux indigènes rendant
la justice selon la coutume locale et les fameux villages de liberté
où tous ceux qui fuyaient la condition servile (à vrai dire : l’escla¬
vage) pouvaient se réfugier sous la protection de la France. Ces
villages étaient dotés d’un statut communautaire très souple.
Il apparaît donc clairement que la philosophie politique des diri¬
geants sénégalais contemporains ne fait que recouvrir d’abstrac-
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 111

tions la très ancienne politique coloniale de Faidherbe à laquelle


le Sénégal doit d’ailleurs son unité et sa mise en valeur.

IV. — L’expérience sénégalaise

Nous allons nous attacher maintenant à voir ce que le socialisme


sénégalais est parvenu à réaliser. Nous le ferons en examinant les
péripéties les plus caractéristiques qui se sont déroulées au cours
des dernières années et en analysant les institutions nationales.
Auparavant, nous devons jeter un coup d’œil sur les données phy¬
siques et économiques du pays.
Nous avons déjà eu l’occasion de dire que le Sénégal comptait
près de 3 500 000 habitants pour 201 400 km2. Au nord, cet État
est séparé de la République islamique de Mauritanie par le fleuve
Sénégal. C’est par cette frontière que l’islam déborde en pays
nègre. A l’est, la Falémé le coupe de l’ancien Soudan, aujourd’hui
le Mali. Au sud, c’est la Guinée.
Une particularité à signaler : un territoire de 30 kilomètres de
large sur 30 de long, la Gambie ex-anglaise, dont la capitale est
Bathurst, est inséré dans la république du Sénégal. La Gambie,
qui a accédé, en 1963, à une large autonomie est l’une des « mons¬
truosités » issues du partage des colonies entre les grandes puis¬
sances. Des pourparlers ont lieu actuellement en vue de l’unification
du Sénégal sous l’appellation de Sénégambie.
Dakar, avec ses 400 000 habitants, est l’une des grandes capitales
d’Afrique. Ville moderne, elle est malheureusement affligée de fau¬
bourgs où règne la misère la plus sordide. Un énorme prolétariat
sans travail et sous-alimenté s’installe autour de la ville. Encore
peu avancé politiquement, il se contente pour l’instant des subsides
du parentisme. Il pourrait, néanmoins, s’enflammer à l’occasion
d’une crise économique toujours à redouter dans un pays qui, malgré
des efforts incontestables, demeure voué à la monoculture instaurée
à l’époque coloniale.

L'économie repose à 90 % sur l’arachide

Le Sénégal est un pays essentiellement agricole ayant vocation


cependant à une économie mixte. Pour l’instant l’agriculture
emploie plus de 75 % de la population active masculine.
Le sol est peu fertile et l’eau est relativement rare. L’arachicle ayant
112
prospéré dans le pays, il était tout naturel que sa culture se soit
rapidement répandue. La production est en constante augmenta¬
tion, ce qui ne va pas sans poser de plus en plus le grave problème
des débouchés et de Véquilibre du marché. De 60 000 tonnes en 1900,
elle est passée à 766 000 en 1962 et à 1 million de tonnes en 1966.
Paradoxalement, plus le Sénégal s’enrichit et plus il revient cher
à la France. En effet, notre pays a toujours absorbé la plus grande
partie de la récolte d’arachide à des prix préférentiels dont le sur¬
plus est payé sous forme de subventions par le Trésor français.
Néanmoins, le Sénégal, dont l’économie repose pratiquement à
90 % et la stabilité politique à 100 % sur l’arachide, se voit
confronté avec des problèmes politiques et économiques redoutables.
La France est désormais liée à la réglementation de la Communauté
économique européenne. M. Senghor doit donc chercher, coûte
que coûte, à éponger la crise que la France, pour des raisons de
politique européenne et de politique intérieure, ne pourra plus
supporter.
Conscient du drame dont son pays serait le théâtre si la situation
n’était pas rétablie dans ces quatre ou cinq années, le gouverne¬
ment sénégalais s’efforce de diversifier les cultures. Il se heurte à
des facteurs humains qui ne sont pas spécifiquement nègres.
Pour tenter de dépasser le cadre des cultures coloniales et de
développer la production vivrière, le Sénégal institua un système
« socialiste » d’exploitation et de commercialisation des denrées
agricoles. Sous l’autorité de la Banque sénégalaise de développe¬
ment, un Office de commercialisation agricole eut pour but soit
de prendre directement en charge les circuits, soit de les contrôler.
Doté de pouvoirs de plus en plus étendus, l’Office devint le brain-
trust d’une technocratie sénégalaise. Il n’était pas, comme le West
Africa Marketing Board ghanéen, le symbole de l’État commerçant.
Il était un « orientateur » dont on était contraint du reste de suivre
les conseils puisqu’il était le maître des circuits internationaux
auxquels les petits courants locaux devaient nécessairement abou¬
tir. Cet appareil, qui se révéla finalement une entreprise de chan¬
tage et de corruption, s’écroula dans le scandale, en 1964.
Nous avons vu ce qu’est le communalisme agricole : les coopéra¬
tives de village constituent l’unité de base où se manifeste une
solidarité théorique dans le cadre féodal du maraboutage. Les
villages de coopération correspondent aux anciens villages de
liberté institués par Faidherbe.
Comme on peut l’imaginer, le maraboutage et la coopérative ne
peuvent coexister que si les coopératives sont mises pratiquement
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 113

au service des chefs coutumiers. C’est ce qui s’est passé très sou¬
vent. La coopérative fonctionne plus ou moins bien dans les régions
peu islamisées; ailleurs elle est une caricature du système coopé¬
ratif, tel que nous le concevons en France. Même quand la coopé¬
rative a un fonctionnement théorique normal, c’est uniquement
pour des raisons de politique locale. Les agriculteurs sont contraints
de céder la plus grande partie de leur récolte aux traitants dont les
intérêts se confondent évidemment avec ceux des gros producteurs
et des importateurs de biens de consommation. Au passage, des
fonctionnaires et des politiciens véreux prélèvent des commissions
abusives.
En raison d’une opposition très ferme des féodalités économiques,
le gouvernement est dans l’impossibilité de monter des coopératives
de consommation.
Avant la dissolution de l’Office de commercialisation agricole, ces
féodalités ne ménagèrent d’ailleurs pas leurs coups aux coopératives
de toutes sortes qu’elles regardaient comme l’outil le plus dangereux
des « technocrates » pour faire éclater le système social tradition¬
nel. Cet Office, en modifiant peu à peu les structures fondamentales
du pays, était parvenu à créer dans certains endroits les conditions
favorables à une évolution des structures économiques féodales.
L’Office de commercialisation agricole réussit à éliminer quelques
circuits parasitaires qui alourdissaient le réseau commercial des
coopératives.
Le gouvernement du Sénégal ne commença qu’assez tardivement à
s’intéresser au développement de l'industrie. Autrefois, le Sénégal
était considéré comme le pays le plus industrialisé de l’Afrique de
l’Ouest. Ce n’est plus le cas; tandis que les autres États progressaient
rapidement, le Sénégal demeurait à peu près au même niveau.
L’industrie y est du reste limitée à la transformation des produits
agricoles ou des matières premières 9 dont il dispose.
On compte actuellement :
— 6 huileries (qui existaient avant 1960)
— 11 brasseries
— 3 minoteries
— 4 biscuiteries
— 5 conserveries de poisson
— 8 usines de textiles
— 1 fabrique de chaussures
— 1 cimenterie
9. Monographie du Sénégal. COGERAF, Paris.
114
— 1 manufacture de tabac
— 1 fabrique d’allumettes
Sont en projet, en particulier, des industries alimentaires, des indus¬
tries du bâtiment et du bois, des industries chimiques. Un effort
est à signaler en faveur de l’industrie cotonnière.
Le 11 janvier 1967, le président Senghor a inauguré, entre Dakar
et Rufisque, une centrale électrique de 27 500 kW, fruit d’un inves¬
tissement de 2 milliards de francs CFA effectué par la Compagnie
des eaux et électricité de l’Ouest-africain.
La petite industrie sénégalaise, peu rentable, subit une crise s’expli¬
quant par la récente modernisation des pays limitrophes qui ne
sont plus ses clients.
L’esprit fédéraliste des Sénégalais trouve donc tout naturellement
de bonnes raisons pour tenter avec ses voisins des rapprochements
fructueux. Nous aurons l’occasion, lors de l’examen de l’évolution
du problème de l’Unité africaine de parler des initiatives remar¬
quables prises dans ce domaine par M. Senghor.

La tâche du président Senghor n’est pas facile

L’unité du Sénégal a été voulue par la colonisation; elle a été


consacrée par les efforts personnels de M. Senghor et de ses amis
pendant ces dix dernières années.
L’œuvre de Faidherbe, poursuivie par ses successeurs malgré cer¬
taines réactions, aboutit, en 1920, à un statut colonial d’adminis¬
tration indirecte. Un conseil colonial fut créé qui consacra la sépa¬
ration des Sénégalais en deux classes : les citoyens et les sujets.
Les citoyens étaient les « Noirs »; les sujets étaient les « nègres ».
Pour accéder au rang de citoyen il fallait soit posséder une instruc¬
tion suffisante, soit avoir rendu des services à la France. Dans un
cas ou dans l’autre, il convenait d’être en bons termes avec le
gouverneur. Le paternalisme n’est donc point une nouveauté au
Sénégal.
La Seconde Guerre mondiale fut pour le pays une période confuse.
En 1940, le gouverneur général Boisson ayant refusé de se rallier
au général De Gaulle, une escadre anglaise vint soumettre Dakar
à un violent bombardement. La lutte sourde des réseaux secrets,
auxquels participaient nombre d’Africains, provoqua une vive ten¬
sion entre les diverses communautés. La colonie ayant basculé du
côté des Alliés, la nouvelle administration exigea des indigènes
un lourd effort de guerre. On leva des troupes, on rétablit les cor-
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 115

vées et le travail forcé, on rationna la population. A la fin des hos¬


tilités, les Sénégalais, dont un grand nombre avait été mobilisé
en vinrent naturellement à contester le statut colonial.
La conférence de Brazzaville, en 1944, permit au général De Gaulle
d’opter en faveur de la politique d’assimilation demandée par les
partis de gauche français et contre l’ancienne politique d’adminis¬
tration indirecte appliquée jusqu’alors.
La mise en pratique de la politique d’assimilation se révélait diffi¬
cile dans la mesure où la notion d'empire, loin d’être abandonnée,
était, au contraire, affirmée. La constitution de 1946 créa Y Union
française qui consacra un compromis entre la notion d’empire et
le principe de l’autonomie interne des colonies. Le Sénégal devint
territoire d’outre-mer.
Néanmoins, une administration coloniale assez imbue, il faut
l’avouer, de ses prérogatives, opposa — comme du reste un peu
partout dans les colonies françaises — la force d’inertie à un fonc¬
tionnement libéral de l’autonomie de fait octroyée par la constitu¬
tion. Se considérant comme souveraine, elle persista à traiter les
leaders et responsables africains comme des citoyens mineurs. La
déception des Sénégalais fit place rapidement au mécontentement.
M. Senghor, quant à lui, ne mâcha pas ses mots et finalement
s’orienta, après quelques hésitations, en faveur du fédéralisme.
Sous son impulsion, quelques mesures spectaculaires furent prises.
La loi du 18 novembre 1955 rendait quarante-quatre communes
politiquement indépendantes de l’administration coloniale.
Mais l’événement le plus marquant fut la loi-cadre du 23 février
1956 qui consacra l’autonomie du Sénégal en distinguant des ser¬
vices de l’État français, les services territoriaux dépendant unique¬
ment du Sénégal. On vit apparaître un vice-président du Conseil
qui se dégagea pratiquement de l’autorité du gouverneur. Cette
loi, qui répondait aux meilleures intentions, eut le défaut d’être
la solution d’un problème français mais de négliger le problème
fondamental de l’Afrique. Elle se contentait de transformer les
unités administratives coloniales en unités politiques de base.
Le thème de l’opposition à la « balkanisation » eut pour champion
M. Senghor, leader des Indépendants d’outre-mer, adversaire à cette
époque, de M. Houphouët-Boigny, chef du Rassemblement démo¬
cratique africain rattaché à l’U. D. S. R. de M. Mitterrand.
M. Senghor aurait voulu que l’on créât d’abord des confédérations
viables mais le général De Gaulle s’en tint à la conception de la
communauté telle qu’il la proposa au référendum du 28 sep¬
tembre 1958. M. Senghor fut tenté de répondre « non » comme le
116
fit M. Sékou Touré. Mais la pression conjuguée des chefs des
grandes confréries musulmanes et, en particulier, du grand marabout
Niassa et du grand khalife des Mourides 10, Falilou M’Backe, le
contraignit à prendre position pour le « oui ».
L’expérience des confédérations anglaises et belges prouve que
M. Senghor s’était trompé. Ces confédérations, qui ne devaient
leur cohésion qu’au système colonial, sont en proie, par exemple
en Nigeria et au Congo, à des secousses internes qui les remettent
chaque jour en cause. En revanche, des confédérations, dont le
Sénégal sera d’ailleurs l’un des artisans, sont en train de se préparer
sans affrontements. Elles se réaliseront par la force des choses
quand l’unité interne des « micro-États » sera effective.
M. Senghor subit d’ailleurs une déconvenue personnelle qui l’amena
plus tard à reconnaître son erreur de 1958. Malgré l’opposition
du gouvernement français, M. Senghor s’entêta à vouloir constituer
avec le Soudan, le Dahomey, le Niger et la Haute-Yolta une fédé¬
ration primaire qui, finalement, ne vit pas le jour. La constitution
fédérale de 1959, prévue pour cinq États, ne put s’appliquer qu’au
Soudan et au Sénégal, fédérés sous le nom de Mali.
Le chef du gouvernement fédéral, M. Modibo Keita, se heurta
très rapidement au président sénégalais Mamadou Dia, soutenu
alors par M. Senghor, président de l’Assemblée fédérale. Le Soudan
entendait casser les circuits commerciaux colonialistes, tandis que
le Sénégal, tributaire de la France, pouvait d’autant plus difficile¬
ment se donner ce luxe que le grand khalife des Mourides était
partisan du statu quo avec la France et même du resserrement
avec nous des liens de toutes sortes. L’unité du Sénégal ne fut
maintenue qu’en sacrifiant celle du Mali qui ne dura pas plus d’un an.
La constitution de 1960 consacra la rupture de la fédération du
Mali et instaura un système politique correspondant aux vues per¬
sonnelles de M. Senghor et de ses amis. Cette constitution n’avait
rien de « socialiste ». Elle était directement inspirée de la consti¬
tution française de 1958 et de la constitution fédérale allemande.
M. Senghor fut élu président de la République. Il souhaita la
formation d’un parti unique mais, à l’origine, ce ne fut pas possible.
Des discordes se manifestèrent. M. Dia, président du Conseil, chef
du clan des « Durs », se trouva en conflit avec M. Senghor, leader
de la conciliation. M. Dia tenta de porter la querelle sur le plan
religieux; il fit campagne, sans succès d’ailleurs, contre la présence
d’un catholique à la tête d’un pays musulman.
10. A noter les preuves d’amitié, maintes fois données à la France, par la plupart des
chefs religieux musulmans du Sénégal.
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFRICAINES 117

La manœuvre de M. Dia se retourna contre lui et il faillit être


victime d’un complot militaire qui, en fin de compte, ne vit pas le
jour; mais l’ambiance était créée. Le 14 décembre 1962, une motion
de censure était déposée. Le 17 décembre, les gendarmes investirent
le Parlement. Des députés se réunirent alors au domicile de leur
président, M. Lamine Gueye, et votèrent la censure. Le président
Dia, sommé de démissionner, envoya les gendarmes occuper cer¬
tains ministères. Mais l’armée, qui obéissait au président de la
République, rétablit l’ordre sans confisquer le pouvoir, ce qui
constitua un double succès pour M. Senghor.
Le 7 janvier 1963, l’Assemblée nationale mettait M. Dia en accusa¬
tion devant la haute cour. Quant à M. Senghor — qui gagnait par
ailleurs le prix international de poésie! — il pouvait cumuler les
fonctions de président du conseil et de président de la République.
Après la condamnation de M. Dia à la détention perpétuelle,
de nombreux incidents eurent lieu, parfois sanglants, mais aux
élections présidentielles et législatives de décembre 1963 M. Senghor
obtint un succès éclatant.
Cependant une période de crise allait commencer pour le Sénégal.
Le plan quadriennal prévu était trop ambitieux, les investisse¬
ment privés attendus ne se firent pas. L’effondrement du cours
des arachides provoqua de l’inquiétude et du mécontentement,
qu’accrurent la hausse impressionnante des impôts et une forte
compression budgétaire.
M. Senghor trouva dans les ressources de la phraséologie socialiste
des arguments à opposer à ce qu’il dénonça comme une politisation
exagérée du Sénégal. Il défendit plus que jamais la thèse de la
libération par le travail.
Il chercha également à renouer des liens avec le Mali et une ren¬
contre qui fit grand bruit eut lieu en juin 1963 entre lui et le
président Modibo Keita, à Kidira, sur la frontière entre le Sénégal
et le Mali. Malheureusement pour le Sénégal, les accords conclus
tant avec le Mali qu’avec la Guinée furent sans lendemain, ces deux
pays étant en dehors de la zone franc. Les difficultés éprouvées alors
par M. Senghor l’amenèrent à penser plus que jamais aux nécessités
d’une politique confédérale à laquelle le Mali est demeuré attaché
jusqu’ici puisqu’il n’a pas de débouché sur la mer et qu’il est, sur
ce point, tributaire de ses voisins.
L’intense activité diplomatique du Sénégal lui apporta quelques
fruits : un important crédit de l’Angleterre, la livraison par les
U. S. A. d’armes et de blindés, des accords de coopération avec
l’U. R. S. S., etc. En 1964, les Américains octroyèrent un crédit
118

de 410 millions CFA à 0,75 % d’intérêt et remboursable en qua¬


rante ans.
Une perte énorme résulta du retrait des forces armées françaises
(évaluée approximativement à 8 milliards). En outre, la France
payait les arachides du Sénégal au prix de 52,50 CFA le kilogramme
alors que le prix mondial était de 42,50. En vertu de la convention
d’association de la C. E. E., la France dut abandonner le système
préférentiel, ce qui ajoutait une perte annuelle de 8 milliards pour
le Sénégal.
De plus, un événement économique très grave, auquel j’ai déjà fait
allusion, se produisit en 1964 : /’effondrement de l’Office de commer¬
cialisation agricole. Les « technocrates », dont on avait vanté l’hon¬
nêteté et le scrupule, et sur lesquels on avait fondé tant d’espoirs,
s’étaient révélés particulièrement corrompus. Au lieu d’assainir le
marché agricole, ils avaient soumis les structures locales au chan¬
tage de fonctionnaires véreux et incompétents. L’Office ayant été
dissous on le remplaça par la SONADIS, c’est-à-dire la Société
nouvelle d’approvisionnement et de distribution du Sénégal. La
création de la SONADIS porta un coup sévère aux tentatives de
socialisation du Sénégal. Malgré l’épuration entreprise par le pré¬
sident Senghor (des milliers de personnes furent arrêtées, interrogées
ou poursuivies pour des affaires de corruption ou de concussion),
il ne resta du socialisme qu’une réforme du droit ayant pour but
de nationaliser la propriété non revendiquée, c’est-à-dire pratique¬
ment les seules terres en friche.
Pour essayer de résorber la crise et pour éviter que le mécontente¬
ment croissant des masses ne provoque des troubles graves, le
gouvernement sénégalais tenta d’abord de rassurer les pays étran¬
gers tout en les mettant en garde contre les dangers d’une révolu¬
tion sociale qui amènerait le communisme à Dakar. Les Américains
ne restèrent pas sourds à cet appel : ils octroyèrent de nouveaux
crédits à M. Senghor. Sur le socialisme spécifique, le président
s’expliqua entre les lignes d’un discours (que rapporta le Monde
du 11 janvier 1967) prononcé à l’occasion de l’inauguration de la
centrale électrique du Cap-des-Biches :

« En Europe, les partis socialistes, voire les partis démocratiques et libé¬


raux, pour résoudre les problèmes posés par la distribution de l’eau et de
l’énergie électrique, ont eu recours à la nationalisation. C’est un fait que
les nationalisations n’ont pas toujours prouvé leur efficacité. C’est une
question de pratique plus que de théorie. Et puis, pour nationaliser, il
faut avoir un capital national... Nous avons recherché un compromis
LES PHILOSOPHIES POLITIQUES AFKICAINES 119

entre les nécessités de la planification et du contrôle de l’État, d’une part,


la nécessité de l’initiative et de l’investissement privé, d’autre part. »

Il y a incompatibilité entre socialisme et archaïsme

Il n’est pas permis de douter de la sincérité de MM. Senghor et


N’Krumah mais ils ne sont parvenus ni l’un ni l’autre à instaurer
dans leur pays respectif le régime dont ils rêvaient. Leur déconve¬
nue provient du fait qu’ils ont confondu la notion de socialisme
spécifique avec celle d’africanisation du socialisme.
Il y a incompatibilité absolue entre Varchaïsme et le socialisme. Si
l’on choisit ce dernier, ce ne peut être avec la nostalgie de l’autre.
L’archaïsme, même s’il est partiellement islamisé ou christianisé,
doit être extirpé totalement et sans réserve, si l’on veut parvenir
à des résultats positifs.
N’Krumah s’est attaqué à l’institution féodale des chefs coutu¬
miers mais en préservant la tradition dont ils sont à la fois les
bénéficiaires et les thuriféraires. M. Senghor s’est, au contraire,
appuyé sur les marabouts et les khalifes, tout en se faisant le
défenseur du socialisme. Le premier a sombré; le second ne s’est
maintenu qu’en respectant les structures politico-religieuses tra¬
ditionnelles.
On peut cependant imaginer qu’en favorisant l’accès de jeunes
gens, de plus en plus nombreux, à la culture moderne, on prépare
les futurs cadres d’un mouvement révolutionnaire progressiste qui
se lancera, tôt ou tard, dans l’agitation au Sénégal et dans le
nouveau Ghana. Déjà l’action des étudiants d’Accra et de Dakar
est préoccupante, moins d’ailleurs par ses excès que par l’état
d’esprit qu’elle manifeste. Il sera peut-être difficile, tant au Sénégal
qu’au Ghana, d’éluder longtemps encore le problème d’une démo¬
cratisation des structures sociales.
Chapitre III

La démocratie en Afrique noire

Les définitions que l’on donne de la démocratie varient à la mesure


des arrière-pensées qu’elles traduisent. Nul ne contestera pourtant,
quelle que soit l’opinion, préconçue ou réfléchie, que l’Afrique était,
aux temps du statut colonial, soumise à un régime n’ayant rien
de commun avec la démocratie.
Après l’abolition du colonialisme, les États africains eurent à
exercer un certain nombre de choix. Des discussions stériles et
prolongées mêlèrent les thèses les plus confuses sur le socialisme,
le capitalisme, la culture, les droits de l’homme, les libertés indi¬
viduelles... Quelle que fût l’option adoptée — et si souvent révisée —
les chefs d’Etat, si éloignés quant aux conceptions politiques et
aux méthodes, furent néanmoins tous d’accord sur la nécessité de
démocratiser leurs pays ou tout au moins sur l’opportunité d’affir¬
mer une volonté de démocratisation. Y sont-ils parvenus?...
Mais, d’abord, qu’entend-on par démocratisation? Objectivement
on peut dire qu’il s’agit de l’accès et du maintien au pouvoir, par des
moyens légaux, de personnalités se proposant de défendre les intérêts
généraux en fonction d'une politique déterminée par la majorité du
peuple ou de ses représentants, tout en tenant compte, avec bonne foi,
de la légitimité des opinions et des intérêts des minorités.
Il est indéniable que tout régime qui confie le pouvoir à un petit
groupe d’intérêts, à une minorité politique ou à un clan ten¬
dant au but d’accaparer les plus hauts postes de l’État, de distri¬
buer des prébendes, de s’enrichir aux dépens de la collectivité,
est le contraire de la démocratie. On ne peut pas davantage appeler
122

ainsi un système avantageant, même en toute pureté, un groupe


au détriment d’un autre, favorisant l’exploitation d’une classe par
une autre ou s’exerçant contre une minorité. Il serait dérisoire de
présenter comme démocratique un État dont les chefs tromperaient
le peuple pour s’assurer la majorité électorale; qui ne tolérerait
l’opposition que pour l’amener à se manifester afin de mieux
l’écraser; qui, loin d’éduquer le peuple, le mettrait en condition,
en se fondant sur son ignorance et sa crédulité. Il serait plaisant de
s’entendre dire qu’est démocratique un régime fondé sur l’infail¬
libilité d’un seul homme, considérant comme une injure personnelle
toute revendication d’un individu ou d’un groupe, traduisant
devant les tribunaux ceux qui ont l’outrecuidance de l’interpeller
ou de le critiquer. Il serait odieux, enfin, que l’on prétende qualifier
de démocratique tout appareil politique qui préfère la prison à
l’école, le lavage des cerveaux à l’éducation et la fusillade au
compte rendu de mandat.
Entre la démocratisation, telle que nous l’avons définie, et de tels
excès qui qualifient des régimes aux noms divers, dictature, fas¬
cisme, totalitarisme, etc., quelle a été la voie adoptée par les
États africains?
Pour ne pas répondre par un simple jugement de valeur, je crois
plus objectif et plus réaliste de procéder à une étude comparative
des nouveaux États. Je ne les passerai pas tous en revue, ce qui
me contraindrait soit à un développement finalement trop vaste,
soit à une analyse trop superficielle. Je préfère choisir ceux qui,
par le caractère, la popularité de leurs chefs, par l’originalité des
institutions et des méthodes ou par la singularité des événements
qui s’y déroulent, peuvent servir d’exemples dans une étude comme
celle que je présente.
Ayant accordé, dans le précédent chapitre, une place prépondé¬
rante au Ghana et au Sénégal en raison du retentissement des idées
philosophiques de MM. N’Krumah et Senghor,je limiterai mon
exposé, dans ce nouveau chapitre, aux événements et aux faits,
sans négliger pour autant les hommes au pouvoir ou dans l’oppo¬
sition, qui en ont été les responsables ou les héros.
J’examinerai successivement et dans ces conditions les pays sui¬
vants :
1° La Guinée.
2° La Côte-d’Ivoire.
3° Le Niger.
4° Le Cameroun.
5° Le Kenya.
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 123

I. — L’État syndicaliste de Sékou Touré

La Guinée vient de vivre Yexpérience socialiste la plus décevante


qu’il soit possible d’imaginer. Si N’Krumah demeure pour une
jeunesse africaine exaltée le modèle, dans une pureté conservée,
du révolutionnaire, Sékou Touré, c’est la révolution trahie. Celui
que les communistes ont considéré un moment comme leur élément
le plus avancé en Afrique « s’est livré, pieds et poings liés au capi¬
talisme sous sa forme la plus abjecte, le capitalisme américain ».
M. Sékou Touré, président de la république de Guinée, descend
du fameux empereur Samory Touré, musulman dioula fanatisé,
Vun des plus grands négriers de la côte, qui, de 1880 jusqu’à 1898,
fit une guerre acharnée aux Français installés à Saint-Louis et à
Gorée depuis le début du xixe siècle. Samory, acculé à la défaite,
refusa le combat et préféra se rendre. Il mourut de honte et d’humi¬
liation, l’année suivante, dans l’exil où la France lui avait accordé
l’aman.
Sékou Touré, né en 1922, est un ancien élève de YÉcole coranique.
Il est demeuré musulman pratiquant. Ex-fonctionnaire des P. T. T.
de Conakry, il fut l’un des fondateurs de la C. G. T. de Guinée,
puis le créateur et le chef du comité d’organisation des syndicats
d’A.-O. F. Son premier voyage en France, il l’effectua en 1946 au
titre de délégué de la C. G. T.
En 1950, il était considéré à Paris comme le premier des syndica¬
listes noirs; à ce titre il fut chargé d’une mission consultative au
ministère de la France d’Outre-Mer. On le jugeait alors très imbu
de sa valeur personnelle, d’une susceptibilité exagérée et sujet à
des sautes d’humeur désagréables mais on lui reconnaissait beau¬
coup d’intelligence. Bien qu’en 1947 il eût été mis en prison par le
gouverneur, dix ans plus tard il jouissait sinon de l’appui, du
moins des bonnes grâces du gouvernement de Paris. Fondateur,
en 1951, du parti démocratique de Guinée, il était, en 1955, maire
de Conakry et, en 1956, député à l’Assemblée nationale française.
La même année, le gouvernement français, en application de la
loi-cadre de 1956, le nomma vice-président du gouvernement dirigé
par le gouverneur. En 1958, à l’occasion des débats qui précé¬
dèrent le référendum, Sékou Touré défendit énergiquement le
principe de la création d’une communauté fédérale multinationale
ayant un gouvernement et une assemblée autonomes mais ratta¬
chés à la France par un statut de Commonwealth. Il joua sur ce plan
124

le rôle que joua N’Krumah en Afrique anglophone. L’un et l’autre


étaient persuadés que la communauté projetée par la France
éclaterait tôt ou tard et que l’Afrique serait « balkanisée ».
Le général De Gaulle refusa de réviser la constitution dont le
principe avait été accepté par tous les autres chefs d’État africains.
Pour marquer sa désapprobation, Sékou Touré fit voter « non »
au référendum du 28 septembre 1958. Le 2 octobre, il proclama
Y indépendance de la Guinée. Le 21 janvier 1961, il fut élu président
de la République pour sept ans.
Les événements immédiats lui donnèrent raison puisque, moins
d’un an après le référendum, les nouveaux États demandaient et
obtenaient leur indépendance, consacrant ainsi la balkanisation
effective de l’Afrique francophone. Cependant, on s’aperçoit à la
lueur des faits que, si le gouvernement français avait accordé
satisfaction à Sékou Touré, la fameuse communauté qu’il souhai¬
tait se serait disloquée à la faveur de troubles comme ceux que
connaissent ou ont connu la Nigeria et le Congo.

Sékou Touré, vainqueur des féodaux

L’expérience de la Guinée est intéressante parce que Sékou Touré


n’est ni un politicien ni un philosophe mais un syndicaliste. La
politique qu’il a menée dans son pays et que l’on a accusée d’oppor¬
tunisme n’est pas, à vrai dire, une politique au sens courant du
mot. Sékou Touré a toujours pensé, écrit et agi comme si l’ensemble
de son pays était un marché du travail, dirigé par des responsables
syndicaux dont il aurait été le secrétaire général. Cette disposition
d’esprit explique dans une large mesure son apolitisme et son
neutralisme. Quand il traite avec la France, l’Amérique, la Russie,
la Chine ou les dirigeants des grandes sociétés de Conakry, il discute
moins en tant que chef d’État qu’en qualité de secrétaire général
des travailleurs guinéens. Cette situation est, à mon avis, unique
au monde.

« Il ne suffit pas, dit-il, d’écrire un article ou un chant révolutionnaire


pour participer à la révolution africaine; il faut faire cette révolution pour
le peuple, avec les peuples et les chants viendront seuls et d’eux-mêmes. »

Il est opposé à toute philosophie politique. C’est bien en tant que


syndicaliste qu’il déclare : « Notre problème se pose en terme
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 125

d’énergie bien plus qu’en termes intellectuels. » Il n’éprouve pas


la nécessité d’exposer une doctrine; c’est le combat quotidien qui
compte :

« Pressés par leurs besoins, orientés par leurs espérances humaines, nos
peuples ne sauraient se satisfaire de justifications théoriques. Dans ce
domaine la mystification peut, à la rigueur, retarder la manifestation
de la prise de conscience des masses mais elle ne saurait longtemps empê¬
cher cette crise de conscience et les manifestations concrètes de la volonté
qui en dérivent. »

Celui qui a fait du parti démocratique de Guinée l’héritier pur et


simple de l’union des syndicats guinéens explique tout naturelle¬
ment que :

« Le parti démocratique de Guinée, pour sa part, pense que le socialisme


est un moyen et que la fin, celle qui mérite notre attention, justifie notre
mobilisation et anime notre combat, est le bien-être moral et matériel
du peuple.
» ... Faire du socialisme pour le socialisme, c’est vouloir moissonner avec
le manche de la faucille. »

Je crois qu’il faut admettre ces vérités pour comprendre Sékou


Touré. On l’a toujours traité comme un politicien qu’il n’est pas.
C’est en syndicaliste et non en politicien qu’il s’est attaqué aux
institutions traditionnelles. Il est le seul chef d’État africain qui
soit parvenu à renverser le régime féodal...
Dès 1947, il doubla les chefferies traditionnelles de comités de syn¬
dicalistes organisés aux échelons du village, du canton et de la
région. Quand il fonda le P. D. G., en 1951, il confia aux dirigeants
syndicalistes les plus aptes les responsabilités aux divers échelons
du nouveau parti. En 1957, il profita du fait que les forces fran¬
çaises étaient encore garantes de l’ordre public pour abolir totale¬
ment les chefferies. L’administration n’en fut aucunement troublée
car l’organisation du P. D. G., qui fonctionnait depuis plusieurs
années, n’eut aucun mal à remplacer celle des chefferies. Quant
l’armée et la police françaises quittèrent la Guinée, au début
de 1961, la révolution était déjà accomplie; le P. D. G. avait pris
le pouvoir à tous les échelons.
126

Contradictions entre l’État syndicaliste et l'État patron

Sékou Touré a fourni lui-même le schéma de Y État syndicaliste :

Gouvernement de la république de Guinée 1

t I
Structure politique Structure administrative

Bureau politique national, or¬ Gouvernement composé de


gane de direction du P. D. G., membres nommés par le chef
qui décide et agit conformé¬ de l’État qui en est le prési¬
ment au centralisme démocra¬ dent. Assemblée nationale com¬
tique. portant 75 membres élus au
suffrage universel, sur une liste
unique.

Fédération P. D. G., au nombre Régions administratives au


de 30, coordonnant les activi¬ -> nombre de 29, dirigées par un
tés des sections d’une même gouverneur et dotées d’un con¬
région. seil général élu qui délibère le
budget régional.
I
t
Sections P. D. G., au nombre Arrondissement administratif
de 170, dirigées, chacune, par -> de la région, placé sous l’au¬
un comité directeur élu en torité d’un commandant d’ar¬
congrès. rondissement.
A

I
Comité de village ou de quar¬ Communes villageoises dirigées
tier au nombre de 7 600 diri¬ par les bureaux des comités
gés, chacun, par un bureau -> de base.
élu.

Sékou Touré a donné la preuve qu’un État syndicaliste ne peut


pas être en même temps un État patron. Sur ce plan les intentions
1 Cité par L.-V. Thomas, le Socialisme et l'Afrique. Le Livre africain, t. n.
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 127

ont été exprimées; les solutions les plus diverses ont été préconisées;
finalement, l’ancien chef du syndicat des P. T. T. s’est trouvé
beaucoup plus à son aise en confiant au capitalisme le soin de créer
et de diriger les établissements sur lesquels se fonde l’économie
guinéenne.
Je crois que, faute d’avoir su choisir, Sékou Touré ne donne satis¬
faction à personne. Il ne va pas assez loin dans son analyse poli¬
tique; il s’arrête avant d’avoir découvert les raisons d’une détermi¬
nation. Par manque d’esprit de décision et de continuité, il se
borne à un neutralisme qui n’est, en fait, que le résultat d’un refus
d’établir une politique cohérente et stable. Faux socialiste et faux
capitaliste, Sékou Touré est plus agité qu’agitateur et il aura
désormais beaucoup de mal, flanqué de son ami N’Krumah, à se
faire prendre au sérieux par les Occidentaux ou par les commu¬
nistes.
La Guinée est incapable, par absence de capitaux, de cadres, d’in¬
frastructure, de débouchés et de moyens, de sortir de l’impasse
économique où elle se trouve. Elle est donc contrainte de faire appel
aux capitaux privés, aux cadres, à l’infrastructure, aux circuits
des grandes puissances. L’attitude souvent provocatrice de son
gouvernement n’a pas permis jusqu’à présent de rassurer les inves¬
tisseurs. L’appui intéressé apporté par les États-Unis cessera le
jour où l’anticommunisme et l’antigaullisme prêtés à M. Sékou
Touré ne suffiront plus à les rassurer.
Par manque de réalisme, Sékou Touré s’est lancé au cours des
dernières années dans des aventures héroï-comiques dont on dis¬
cerne mal le fil conducteur. On a l’impression qu’il ne s’est pas
compris lui-même et qu’il a recherché davantage des alibis que
des justifications.
En publiant récemment son ouvrage de philosophie politique la
Révolution et Vunité populaire, Sékou Touré, qui avait tant criti¬
qué les tentatives de ce genre, a-t-il voulu faire ce qu’il reprochait
aux autres : se défendre? En tout cas, il n’y a point dans cette
plaquette matière à réflexion profonde; ce n’est pas un programme
mais un plaidoyer et un plaidoyer maladroit.
Il est pourtant intéressant de citer les titres principaux dont Sékou
Touré s’enorgueillit (IVe conférence nationale du P. D. G. 1961 2) :

« Si on veut attaquer notre régime, il faut qu’il nous soit indiqué :


» — Quel est l’État africain qui a refusé, comme nous l’avons fait, de
faire appel aux étrangers pour les postes de responsabilité et de direction
2. Cité par L.-V. Thomas, le Socialisme et l’Afrique. Le Livre africain, t. n.
128
technique et confier à ses travailleurs la direction de tous ses services
et entreprises?
» — Quel est l’État africain qui, malgré les difficultés financières engen¬
drées par son accession à l’indépendance nationale, a réussi à résorber
totalement le chômage qui sévissait? Nous devons rappeler à ce propos
qu’au 28 septembre 1958 il y avait en Guinée des milliers de chômeurs et
la seule ville de Conakry en comptait 4 800, de toutes spécialités.
» — Quel est l’État africain qui a fait rédiger un nouveau code du travail
par les syndicalistes eux-mêmes, code du travail purement et simple¬
ment promulgué par le gouvernement?
» — Quel est l’État africain qui, comme l’État guinéen, pour la composi¬
tion des commissions consultatives du travail, des comités d’entreprise,
des comités techniques de la fonction publique et des commissions de
discipline, a accordé la totalité des sièges à la seule représentation syndi¬
cale ouvrière?
» — Quel est l’État africain qui, comme le nôtre, a appliqué le régime
des allocations familiales et de la sécurité sociale complète à tous les tra¬
vailleurs, y compris auxiliaires, ouvriers et manœuvres?
» — Quel est l’État africain qui, comme le nôtre, a inscrit dans sa consti¬
tution que le droit syndical est un droit imprescriptible, qui ne saurait
de ce fait être limité par aucune loi et aucun décret?
» — Quel est l’État africain qui, comme le nôtre, a pris en charge l’inté¬
gralité des retraites en supprimant les retenues pour pension faites jus¬
qu’alors sur les salaires?
» -— Quel est l’État africain qui, comme la Guinée, a pris en charge les
permanences du mouvement syndical, créé des bourses d’études et octroyé
des facilités de déplacement à l’intérieur comme à l’extérieur du pays
aux responsables syndicaux?
» — Quel est le parti africain qui accepte, comme le P. D. G., qu’à tous
ses congrès, toutes ses conférences nationales ou régionales, la direction
des syndicats soit participante, même lorsque ses membres ne sont pas
élus parmi les membres de la conférence du parti national?
» •— Quel est l’État africain dans le gouvernement duquel siègent exclu¬
sivement des travailleurs et des responsables syndicaux élus? »

Cette citation montre bien quel a été le souci constant de Sékou


Touré de demeurer syndicaliste.
Le parti unique guinéen est un syndicat; le président de la Répu¬
blique est le chef des syndicats; le président de l’Assemblée légis¬
lative, Léon Maka, est lui-même, sous le couvert du secrétariat
permanent du parti, le grand responsable des syndicats. L’armée
est dirigée par des officiers qui sont en même temps des militants
du parti et parfois d’anciens syndicalistes.
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 129

Les femmes militent au parti en tant que « syndicalistes ». Elles


militent nombreuses; il est vrai qu’elles doivent beaucoup à Sékou
Touré. Si la réussite de ce dernier n’est pas très spectaculaire dans
le domaine de la libération des femmes c’est uniquement en raison
de la solidité des traditions islamiques africaines. L’action accom¬
plie mérite d’être d’autant plus signalée que ce chef d’État est lui-
même musulman.
Habile syndicaliste, piètre chef d’Êtat, ainsi pourrait-on qualifier
Sékou Touré dont la politique économique et étrangère de ces der¬
nières années a trop fréquemment cédé à l’impulsion du moment.
Les rapports avec ses voisins furent soumis, le plus souvent par
sa faute ou du moins à cause de son manque de sang-froid, au
régime de la douche écossaise. Les flatteries et les injures se succé¬
dèrent au gré des événements ou plutôt des interprétations fan¬
taisistes qu’on leur donnait.
Des pourparlers longs et délicats aboutirent aux accords franco-
guinéens signés à Paris, le 24 mai 1963. La population guinéenne,
dans l’ensemble, restée attachée sentimentalement à la France,
malgré ce que pourraient faire croire les résultats du référendum
de 1958, accueillit ces accords avec satisfaction; elle en attendait
beaucoup à une période où la crise économique commençait à se
faire sentir.
L’année 1964 ne vit pourtant aucune amélioration sérieuse des rap¬
ports franco-guinéens; la réunion d’une commission mixte ne par¬
vint même pas à s’entendre sur le contentieux. En cette année 1964,
Sékou Touré, faisant preuve pour les uns de neutralisme, pour
d’autres d’opportunisme et pour un grand nombre d’incapacité,
reçut à Conakry le Premier ministre chinois Chou En-laï, se rendit
à Alger, fit venir des policiers et des techniciens de Cuba, sollicita
l’aide de l’Allemagne de l’Ouest, obtint des crédits et des vivres de
la part des États-Unis. Les missions succédèrent aux missions...
La crise économique prenant de plus en plus d’ampleur, Sékou
Touré profita de ce qu’il est convenu d’appeler en langage jour¬
nalistique « un scandale politico-financier » pour promulguer la
loi-cadre du 8 novembre 1964 destinée, en principe, à assainir le
commerce et à épurer le parti mais, en fait, à libérer les investisseurs
des entraves apportées jusqu’alors par l’État à l’essor des entre¬
prises privées.
Le nouveau style permit l’amélioration passagère des rapports
franco-guinéens. Les missions parlementaires et économiques
reprirent le chemin de Conakry. La Guinée essaya de se mettre
en règle avec le Trésor français. Cependant, le refus qu’elle opposa
5
130

à ses voisins lui demandant de revenir dans l’union monétaire


ouest-africaine rendait sans effet les accords conclus avec le Sénégal,
la Côte-d’Ivoire et le Mali. M. Senghor, avec une patience digne
d’éloges, multiplia les avances à son collègue de Guinée pour l’en¬
traîner dans le Comité inter-Êtats d’aménagement du fleuve Sénégal.
Des conventions furent signées également avec M. Houphouët-
Boigny.
Brusquement, au début de 1965, M. Sékou Touré, poussé, dit-on,
par un clan américain, dénonça un complot qui aurait été monté par
ses voisins à l’instigation du gouvernement français. Les procédés
et les termes employés par les dirigeants guinéens furent d’une
telle grossièreté que la France rappela sa mission diplomatique
et pria les diplomates guinéens de quitter Paris.
Quant aux Américains — sans qui Sékou Touré et la Guinée ne
seraient que ce qu’ils sont — ils furent, à leur tour, victimes de
l’humeur changeante du président. Ce dernier ayant donné la
coprésidence (honorifique) à N’Krumah, les nouveaux dirigeants
du Ghana interceptèrent des diplomates guinéens qui se rendaient
à la conférence de l’O. U. A. à Addis-Abéba. Comme l’avion appar¬
tenait à la Panamerican, Sékou Touré estima devoir prendre des
mesures de rétorsion à l’égard des États-Unis. Entre autres, il
expulsa soixante-quatre membres du corps américain des Volon¬
taires de la Paix, installés en Guinée. Les Américains menacèrent
de suspendre leur aide économique. En janvier 1967, Sékou Touré,
devenu plus réaliste, expédia au président Johnson un message
que l’on peut qualifier de « capitulation », message auquel Radio-
Conakry donna de larges échos. Olin-Mathisson, Mac-Truck, War-
ver, Texaco, etc. autant de firmes qui sont maintenant les vrais
patrons de l’État syndicaliste des travailleurs de Guinée.
Malgré l’essor indéniable du syndicalisme, la Guinée n’est pas sur
le chemin de la réussite. Sékou Touré s’est aventuré dans une
impasse où il bute sur cette alternative : soit continuer la politique
des coups de tête et s’attendre, à la faveur du désordre économique,
à être victime de son orgueil, soit, pour se redresser, s’en remettre
de plus en plus aux U. S. A. et courir le risque de promouvoir un État
de type sud-américain. Il pourrait encore, bien que les blessures
ne soient pas toutes fermées, essayer de s’entendre avec ses voisins.
En aura-t-il la sagesse?
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 131

La Guinée vit dangereusement

Si l’on en croit Charles Traoré 3, l’opposition guinéenne à l’étranger


peut être amenée, par son importance numérique autant que par
la qualité de ses membres, à exercer un jour des pressions efficaces :

« On compte actuellement plus de 800 000 Guinéens réfugiés à l’extérieur,


dont 400 000 recensés au Sénégal, 300 000 en Côte-d’Ivoire, le reste en
France, en Sierra Leone et au Libéria. Parmi ces Guinéens, l’élite du pays :
avocats, médecins, ingénieurs, grands commerçants.
» Opposition armée. — Les premières années de leur exil, ils se sont
contentés de vivre, de refaire leur place. Petit à petit, avec l’afflux de
nouveaux réfugiés, avec les nouvelles arrestations, disparitions, fusillades,
menacés à l’extérieur par les agents de Sékou, ils se sont organisés.
» Divisés en groupes selon les affinités, la formation politique, ils sont
aujourd’hui unis au sein d’un Front national de libération de la Guinée
(F. N. L. G.). Le Front compte plusieurs dizaines de milliers de membres,
répartis en trois organisations, l’une en France, l’autre au Sénégal, la
dernière en Côte-d’Ivoire. Interdit officiellement par ces trois pays, le
Front mène son action clandestinement, d’abord d’entraide envers les
membres spoliés par le régime de Conakry, de reclassement au sein de
l’organisation, et, aujourd’hui, politico-militaire.
» Au cours d’une récente conversation avec l’état-major du Front, à
l’une des frontières guinéennes, un correspondant a pu constater de visu
l’existence de commandos armés vivant déjà dans des maquis implantés en
Guinée. L’armement est acheté avec les cotisations des membres et bien
sûr, des aides financières extérieures tenues secrètes. On sait, cependant,
que la C. I. A. qui, d’un côté, dénonce à M. Sékou Touré des entreprises
montées contre son régime, a depuis peu décidé d’aider matériellement
le Front de libération.
» L’un des leaders du Front a pu dire à ce sujet : « Les Américains ont
» pris contact avec nous, il y a quelques mois à Bruxelles. Comme nous
» leur faisions part de notre étonnement du soutien qu’ils continuaient
» à apporter à un régime qui introduisait en Afrique, Chinois et Cubains,
» nos interlocuteurs ont répondu, sans détours : « Oui, mais, pour nous,
» Sékou Touré est le seul leader du tiers monde qui attaque le général
» De Gaulle et dénonce un impérialisme français, cela n’a pas de prix. »
» Quand le moment sera venu... . — Pour la majorité des observa¬
teurs, la grande crainte américaine est de voir le régime guinéen remplacé
par un régime progaulliste. Aussi, l’une des conditions mises par la C. I. A.
à son aide a-t-elle été que l’équipe qui succéderait à Sékou Touré « ne

3. Charles Traoré, les Cent Jours de M. Sékou Touré? Revue France Eurafrique,
n° 179.
132
« remette pas en cause les intérêts économiques et financiers américains
« en Guinée. »

On annonce, par ailleurs, la constitution à Paris, en 1967, d’un


rassemblement de tous les opposants en exil sous le nom d'Union
générale des Guinéens en France. Celle-ci se donne un double objec¬
tif : « Rassembler rapidement tous les ressortissants guinéens en
France et en Europe autour d’un programme socio-culturel et
politique et définir une plate-forme de combat contre le régime
de misère et d’humiliation de Conakry. »
Les exilés ne sont pas tendres avec Sékou Touré. Témoin l’extrait
suivant d’un article paru sous la plume de Bérété Bakary 4 :

« ... Sékou croit que son boubou rouge rayé — il le porte dans les circons¬
tances particulièrement critiques — confectionné par les féticheurs de
Sierra Leone et introduit par un enfant non pubère, lui permet de faire
face au mécontentement populaire... »

» C’est toujours Sékou qui croit au pouvoir maléfique du mouchoir blanc


qu’il agite et que l’on dit taillé par ses féticheurs dans le linceul d’un mort
au septième jour de son enterrement.

» Il se dit adepte du socialisme scientifique, il se dit agnostiqueI Et pour¬


tant, depuis le 17 janvier 1961, les sacrifices humains annuels de malheu¬
reux albinos guinéens n’ont jamais cessé. Le premier avait été un bébé,
sacrifié par le vieux féticheur Tchobindo dans la forêt sacrée de Dounin-
koni. C’est toujours « l’agnostique «Sékou qui croit dur comme fer qu’il
restera au pouvoir tant qu’aucun des sept bœufs du lac sacré de Toun-
droudara n’aura beuglé. »

II. — Un capitalisme révolutionnaire : la Côte-d’Ivoire

Un État africain s’est singularisé en prenant une voie diamétrale¬


ment opposée à celle du socialisme; c’est la Côte-d'Ivoire. Son prési¬
dent, M. Houphouët-Boigny, a déclaré à maintes reprises : « Nous
sommes des capitalistes, nous ne sommes pas des socialistes. »
Cette politique, rassurante pour les puissances occidentales, a
permis avec d’autant plus de facilités l’apport de capitaux étran¬
gers privés qu’un code des investissements très libéral exonère

4. Bérété Bakary, le Régime guinéen ou le divorce entre les paroles et les actes. Revue
France Eurafrique, n° 176.
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 133

d’impôts pendant cinq ans les entreprises prioritaires et pendant


vingt-cinq ans les sociétés immobilières.
La Côte-d’Ivoire est l’un des rares pays d’Afrique noire dont la
balance commerciale soit constamment excédentaire. A la différence de
la Guinée, dirigée par un syndicaliste, elle est présidée par un patron,
propriétaire foncier et l’un des grands bourgeois d’Abidjan.
Quelle est la méthode qui, jusqu’à présent, a le mieux réussi?
L’évidence est là : le niveau de vie moyen en Côte-d’Ivoire a doublé
depuis l’indépendance; il est actuellement le plus élevé d’Afrique
noire avec un salaire moyen annuel de 50 000 francs CFA. En Gui¬
née, le niveau de vie est l’un des plus bas et le salaire moyen ne
dépasse pas 5 000 francs CFA. Tandis que la Côte-d’Ivoire poursuit
avec les grandes puissances un dialogue heureux et fructueux, la
Guinée se livre à un chantage humiliant pour tout le monde.
M. Houphouët-Boigny, qui eut à souffrir d’une violente campagne
de son voisin guinéen, lui lança ce défi que rapporte Robert Taton 6 :

« Il est temps que ceux qui ont échoué sur tous les plans aient le courage
de confesser leurs erreurs et ne passent pas leur temps à déverser des tonnes
d’ordures sur les hommes et les pays qui, patiemment, résolument, s’at¬
tachent, dans le cadre de leur pays, à réaliser le bonheur de leurs peuples.
Si le peuple de Guinée est plus heureux que les peuples de l’Entente,
eh bien! c’est le peuple qui aura à le dire et non pas M. Sékou Touré. »

La « vitrine du capitalisme »

La Côte-d’Ivoire, avec ses 322 000 km2 et ses 3 800 000 habitants,
est comparable, à ce point de vue, à la Guinée. En revanche, il
faut reconnaître qu’elle est très avantagée sur le plan des ressources
naturelles.
L’agriculture demeure le secteur le plus important de l’économie;
elle fait vivre, en tout cas, 90 % de la population. Les rendements,
médiocres à l’origine, ont été très améliorés grâce à l’intervention
efficace de l’Office de recherche scientifique des territoires d’outre¬
mer (ORSTOM), dont la direction est à Paris, et à l’action des
grosses entreprises privées ou des coopératives de producteurs.
Les grandes cultures productives correspondent aux régions où la
densité de population est la plus forte. Celle-ci, qui est de 10 habi¬
tants au kilomètre carré, c’est-à-dire le double de la moyenne afri-

5. Robert Taton, la Côte-d'Ivoire poursuit sa progression. Revue Europe Outre-mer,


n° 424, Paris.
134

caine, reste dangereusement insuffisante dans les secteurs prospères


comme celui de Grand Bassam où elle n’atteint pas 25 habitants
au kilomètre carré.
Le café est une culture très spéculative en Côte-d’Ivoire. Il est
intéressant de constater qu’elle est pour 98 % aux mains des
Africains et qu’elle couvre environ le quart des surfaces cultivées.
La production, actuellement stabilisée à 162 000 tonnes, fait de
la Côte-d’Ivoire le troisième producteur du monde, après le Brésil
et la Colombie.
Le cacao est, lui aussi, presque entièrement cultivé par les autoch¬
tones. Sa récolte place la Côte-d’Ivoire parmi les principaux pro¬
ducteurs du continent africain. Cependant, les fluctuations du
marché mondial entraînent, malgré l’intervention de la caisse
de stabilisation des prix, une crise durement ressentie par les
paysans.
La banane a nettement progressé depuis la création d’un puissant
syndicat des producteurs, dirigé par des Français, la Cobafruit.
Sa récolte s’est multipliée par quatre alors que les superficies cul¬
tivées ont seulement doublé. La banane ivoirienne joue mainte¬
nant un rôle considérable sur le marché mondial.
Le bois (acajou et samba) est exploité de façon intensive et scien¬
tifique. Son rapport équivaut à celui du cacao.
L’ananas, le coton, le palmier à huile, le cocotier, le riz, le tabac,
la kola, autant de produits agricoles dont la récolte, en constante
augmentation, contribue par sa diversité et par son rendement à
faire de la Côte-d’Ivoire un pays prospère.
La pêche industrielle (principalement la pêche au thon) ramène plus
de 30 000 tonnes de poisson par an qui, s’ajoutant aux 15 000 tonnes
fournies par la petite pêche artisanale, couvre très largement les
besoins locaux et permet une industrie de conserves.
L’industrie, quant à elle, est en plein essor. Le secteur le plus
important est constitué par les industries alimentaires mais la
production est de plus en plus diversifiée. Le chiffre d’affaires, qui
avait doublé de 1958 à 1962 passant de 7 milliards à près de
15 milliards de francs CFA, a atteint 25 milliards en 1967.
L’expansion est un sujet d’étonnement pour tous les observateurs;
le taux de croissance annuel dépasse 7 %, ce qui est tout à fait
remarquable quand on sait que celui de l’U. R. S. S., en applica¬
tion du dernier plan quinquennal, qui n’a pas dépassé 5 %, a
cependant été admis par tous les experts comme étant la preuve
d’un réel succès.
La bonne santé de l’économie ivoirienne et le libéralisme du code
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 135

des investissements favorisent les investissements étrangers au point


que l’apport des sociétés privées correspond, selon Gilbert Comte 6
« à peu près au montant de l’aide publique française annuelle,
soit environ 1 750 millions de francs CFA ».
Il serait fastidieux d’énumérer ici toutes les entreprises étrangères
implantées nouvellement dans le pays.
Deux faits cependant sont notables :
1° La Côte-d’Ivoire s’est vu octroyer, en 1965-1966, par le F. E. D.,
le plus important crédit non remboursable jamais offert par la C. E. E.
à. un même projet pour un seul pays : 16 milliards de nos anciens
francs destinés à la création de palmeraies à haut rendement sur
un territoire de 32 000 hectares.
2° La société Krupp a conclu, en 1964, avec le gouvernement
ivoirien un accord, tout à fait exceptionnel par le volume en cause,
amenant la célèbre firme allemande à investir 9 milliards d’anciens
francs en vue de la construction d’une fabrique de cellulose et de
papier.
Ces exemples sont très significatifs de la confiance dont font preuve
tant les investisseurs étrangers que les services internationaux
d’aide et de coopération.
Lors de l’inauguration de l’Hôtel Ivoire, le plus luxueux palace
d’Afrique noire, construit par des Israéliens, le président précisa
une fois de plus sa conception en matière d’investissements :

« (La Côte-d’Ivoire) est résolue à accorder aux hommes et aux capitaux


qui lui ont fait confiance, les larges avantages susceptibles de compenser
notre isolement, à leur accorder les garanties formelles et aussi réelles
qu’ils sont en droit et, de surcroît, en mesure d’attendre de notre part.
A vrai dire, nous n’ignorons pas que, ce faisant, nous permettons à d’autres
de tirer profit de nos ressources nationales; mais, sensibles à la pression
des nécessités qu’il ne nous appartient pas d’éluder, nous ne pouvons pas
méconnaître l’indispensable contribution que les capitaux étrangers
apportent à notre économie. »

Cette position a conduit M. Houphouët-Boigny à pratiquer une


politique de solidarité étroite avec les pays occidentaux, la France
d’abord, et les pays non communistes, Etats-Unis, Allemagne de
l’Ouest, ainsi qu’Israël, par opposition au groupe de Casablanca
et particulièrement à Nasser.
La réussite très brillante de la Côte-d’Ivoire, dans le domaine des
6. Gilbert Comte, Un bilan d’expansion. Revue Europe Outre-mer, Paris, n° 424.
136

investissements étrangers et dans celui du taux de croissance, pro¬


voque l’amertume des pays socialistes, ou se disant tels, qui
connaissent un marasme économique atteignant parfois des pro¬
portions redoutables. Les Izvestia de Moscou présentent régulière¬
ment la Côte-d’Ivoire comme la « vitrine du capitalisme » et mettent
en garde les autres pays africains contre ce miroir aux alouettes.
Ce journal prétend que les capitalistes et les néo-colonialistes font
un effort démesuré à Abidjan en vue de démontrer aux Africains
que seul le capitalisme est capable de donner à leur continent le
progrès matériel qu’ils souhaitent.
Il serait vain de nier qu’il n’y ait pas d’arrière-pensées en politique
et, à plus forte raison, en politique financière et économique. Il
serait tout aussi vain de ne pas reconnaître que sans capitaux étran¬
gers rien de sérieux ne peut être entrepris en Afrique. L’impor¬
tant est de s’en procurer. La voie choisie en ce domaine par M. Hou-
phouët-Boigny est de toute évidence plus lucrative pour son pays
que les menaces et le chantage. Quel que soit l’avenir politique et
social, les infrastructures existent bel et bien. En 1970, la Côte-
d’Ivoire sera assez modernisée pour se trouver à un rang honnête
quant au revenu moyen annuel, compte tenu, bien sûr, d’une évi¬
dente insuffisance de peuplement et d’un état sanitaire qui restera
■— il faut le craindre — longtemps encore déplorable.

Un État révolutionnaire et bourgeois

Malgré les critiques des pays socialistes, M. Houphouët-Boigny


doit être jugé comme le plus révolutionnaire des chefs d'État afri¬
cains. Le fait qu’il ne donne pas dans le verbalisme habituel
en Afrique ne signifie pas pour autant qu’il demeure inactif.
Sur le plan économique, la révolution ivoirienne est profonde bien
qu’elle ne soit aucunement à mettre en parallèle avec celle qu’ont
réalisée les Russes et les Chinois. Mais la nier, ce serait nier tout
aussi bien la révolution française de 1789 avec laquelle elle peut
être mise en parallèle.
Elle a fait éclater le système des privilèges coloniaux comme la
révolution française avait aboli les privilèges de la noblesse et
du clergé. Si l’on peut comparer les anciens colons français et les
anciens cadres religieux à la noblesse et au clergé de 1789 et les
nègres au tiers état, on peut dire que Houphouët-Boigny a instauré
un système, tout à fait exceptionnel en Afrique, d’égalité des droits
des citoyens.
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 137

Au lieu de chasser les anciens colons, il les a encouragés à rester,


avec leurs capitaux, et à travailler au bien commun sous la seule
condition qu’ils se mettent dans le rang. Il a obligé les anciens
féodaux, les marabouts et les chefs coutumiers à se plier, eux aussi,
aux nouvelles disciplines de l’État.
Au lieu d’une politique de « sacrifices et de souffrance », comme
celle dont se vante Sékou Touré, il prône l’embourgeoisement.
La plupart des nouveaux investissements étrangers constituent
des sortes d’emprunts. Ils seront, en vertu des accords, remboursés
peu à peu, tandis que les salariés ivoiriens, devenus techniciens,
seront confirmés dans leurs emplois au fur et à mesure des départs
des techniciens étrangers. La propriété des établissements où ils
travaillent leur sera progressivement transférée, tout en réservant
une part au capitalisme d’État.
Il est donc manifeste que Houphouët-Boigny est en train de pré¬
parer la promotion d’une bourgeoisie ivoirienne possédante, futur
pilier d’une économie capitaliste autochtone. Ainsi, avant une
dizaine d’années, selon les plans prévus, il y aura en Côte-d’Ivoire
une génération de présidents-directeurs généraux qui seront les
seuls représentants authentiques, dans toute l’Afrique noire, d’une
grande bourgeoisie d’affaires.
Comme dans toute révolution, les promotions ne se feront pas sans
scandales, sans népotisme et sans injustices. Les détails ne cache¬
ront pas une évidence : la Côte-d’Ivoire est l’unique pays d’Afrique
noire qui ait opté sans hésiter pour le capitalisme de type américain.
Mais cette révolution ne s’accomplit pas dans la tranquillité. Le
régime autoritaire qui règne à Abidjan ne va pas sans entraîner
de dures oppositions d’intérêts et de personnes et rien ne permet
d’affirmer, pas plus en Côte-d’Ivoire que dans aucun autre pays
d’Afrique, que l’expérience en cours pourra être conduite à son
terme.

La Côte-d’Ivoire, c’est d’abord Houphouët-Boigny

Pour comprendre l’évolution de la situation il est nécessaire de


saisir l’enchaînement des événements de ces dernières années. La
Côte-d’Ivoire ne présente aucune unité ethnique : les races les plus
diverses parlant d’innombrables dialectes s’y côtoient sans trop
d’aménité. On peut cependant distinguer cinq familles principales :
les Beté, les Amandé, les Akan, les Malinké et les Senoufo.
Les autochtones sont les Beté; les autres peuples descendent d’en-
138

vahisseurs et c’est seulement au xixe siècle, avec la colonisation


française, qu’une paix relative put être imposée à tous. Après des
péripéties multiples, la Côte-d’Ivoire fut déclarée colonie française
autonome en 1893.
Comme dans les autres colonies françaises, la pénétration fut très
pacifique jusqu’en 1907 puis, à partir de cette date, l’immigration
d’ouvriers, de paysans et de techniciens français, n’ayant pas été
réalisée, on décida une mise en valeur rapide. On souhaitait à Paris,
sous la pression des grandes sociétés intéressées, que la Côte-d’Ivoire
rapporte aux exploitants sans coûter à l’État. On instaura donc
un système de travail forcé ou dirigé, tout à fait dans la ligne
sociale du xixe siècle français et on fit rendre à l’impôt local assez
pour permettre l’entretien sommaire de la colonie. C’est ainsi que
les territoires ayant été spécialisés en fonction des intérêts des
sociétés, on obligea les paysans ivoiriens à abandonner les cultures
traditionnelles pour se lancer dans celles du cacao et du café. Le
nom du gouverneur Angoulvant reste attaché pour les Ivoiriens
à ce que la politique coloniale comporte de plus affreux. Cependant,
il faut reconnaître que, par un heureux retour des choses, c’est
cette politique de mise en valeur à tout prix qui réussit à faire
de ce pays une colonie prospère.
La richesse attirant la richesse, selon l’adage bien connu, c’est
finalement vers la Côte-d’Ivoire que le Fonds d’investissement pour
le développement économique et social (FIDES) a dirigé ses efforts
les plus spectaculaires. De 1947 à 1958, environ 40 milliards d’an¬
ciens francs furent attribués pour moderniser le pays (routes,
ponts, chemins de fer, aérodromes, électrification, etc.). Depuis
1958, le Fonds d’aide et de coopération (FAC), qui a relayé le FIDES,
a augmenté de façon considérable l’apport financier français.
De 1957 à 1967, la France a donné globalement à la Côte-d’Ivoire
environ 50 milliards d’anciens francs.

Les événements des dernières années virent s’affirmer la forte


personnalité du président Houphouët-Boigny. Celui-ci appartient
à la famille du roi des Akwa. Il est médecin diplômé de Dakar.
Gros propriétaire de plantations de cacao et de café, il fut porté,
en 1944, à la tête du syndicat des propriétaires africains. Au titre
de cette organisation il lutta avec acharnement contre les privi¬
lèges des blancs. Cette politique ayant permis d’enrichir les proprié¬
taires syndiqués et de verser des salaires décents aux ouvriers
agricoles, il obtint une telle popularité que, depuis cette époque,
il n’a jamais sollicité en vain les électeurs.
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 139

Ses éclats en faveur de la suppression du travail forcé lui attirèrent


rattachement de tous les Ivoiriens.
Élu député en 1946, il siégea à l’Assemblée nationale française.
Il fonda le Rassemblement démocratique africain (R. D. A.) qu’il
apparenta à l’U. D. S. R. de MM. Pleven et Mitterrand. Il se déclara
irréductiblement opposé au communisme.
Dans la discussion qui, de 1956 à 1958, sépara les Africains en
« confédéralistes » et en « fédéralistes », il prit la tête de cette dernière
tendance contre l’autre qui avait pour leader M. L. S. Senghor.
Au référendum de 1958, qui consacrait une Communauté, il fit
voter « oui » avec beaucoup d’enthousiasme. En 1959, il fut l’un
des cosignataires du Conseil de l’entente avec la Haute-Volta, le
Niger et le Dahomey. En 1960, il réclama pour son pays une
indépendance qui lui fut accordée et proclamée le 8 octobre 1960.

En 1961, M. Houphouët-Boigny, fidèle à ses principes, refusa


d’entrer dans un « commonwealth à la française » tel que l’avait
imaginé M. Senghor et malgré l’insistance du gouvernement de
Paris. Après de longues discussions, il l’emporta; il obtint même
de la France un généreux concours, sans contrepartie officielle.
En 1962, il se rendit successivement à Washington, à Londres, à
Bonn et à Tel-Aviv. Le président Kennedy l’assura de son appui.
Pendant ce temps, la plus grande révolution jamais entreprise en
Afrique se déroulait en Côte-d’Ivoire. Après des mois d’enquêtes
effectuées dans tout le pays et jusque dans les moindres villages,
le parlement d’Abidjan décida Yabolition de tous les privilèges, la
suppression des castes féodales, l’interdiction de la polygamie et
de la dot, et désavoua publiquement l’archaïsme sous toutes ses
formes.
A la grande honte des pays se prétendant socialistes ou progres¬
sistes, le capitaliste Houphouët-Boigny réussit une révolution aussi
spectaculaire sans se référer à une notion d’ordre philosophique
ou culturel mais uniquement au nom d’un progrès qu’il ne prit
même pas la peine de définir.
Tout au plus déclara-t-il à l’Assemblée nationale :

« C’est ainsi que les règles qui commandent les rapports entre particuliers,
c’est-à-dire le droit privé, ont pris dans notre pays un retard considérable
par rapport aux structures politiques et économiques mises en place. »

Ceux qui connaissent bien l’Afrique et qui savent quel rôle humi¬
liant et dégradant est confié à la femme par la coutume archaïque
140
apprécieront toute la valeur dans ce domaine plus particulier d’une
révolution qui va amener, au fil des ans, la Côte-d’Ivoire à accéder,
avant tout autre État d’Afrique, au banc des nations hautement
civilisées.
Enfin, nul État d’Afrique noire ne présente de bilan plus positif
que celui dont peut se vanter la Côte-d’Ivoire en matière de sco¬
larisation. Environ le quart du budget est consacré à Y Éducation
nationale. Le nombre des enseignants est passé d’un millier en
1956 à près de huit mille en 1966. En 1970, l’État sera en mesure
d’appliquer la politique de scolarité obligatoire jusqu’à quatorze
ans à la totalité des garçons et à 50% des filles. Une université a
été ouverte à Abidjan en 1966. A tous les échelons, les filles par¬
ticipent de plus en plus nombreuses aux études démontrant par
leurs succès que leur arriération si courante en Afrique n’est due
qu’à la condition dans laquelle on les a tenues jusqu’ici.

L’enrichissement favorise les appétits et les revendications

Une telle réussite n’a pas été sans revers : sur le plan de la poli¬
tique intérieure, les incidents se sont multipliés au cours des der¬
nières années. A diverses reprises, le siège et même la vie du prési¬
dent ont été en danger. Les uns après les autres, des ministres, des
hauts fonctionnaires ont été arrêtés, emprisonnés ou condamnés.
Chaque année a vu éclater quelque drame interne menant peu à
peu la Côte-d’Ivoire à un régime de plus en plus axé vers le pouvoir
personnel.
Arrestations d’étudiants du R. D. A. du Nord, des dirigeants des
Amis de la culture, de quelques francs-maçons notoires; déman¬
tèlement de complots successifs où furent compromis tantôt des
communistes, tantôt des rivaux personnels du président. Pour
répondre à ces désordres, celui-ci fit instituer, en 1963, une cour
de sûreté de l’État qui eut à juger de nombreuses personnalités
éminentes.
Le parti (P. D. C. I.-R. D. A.) devint une entreprise de surveil¬
lance et de police. Je cite à ce propos un discours significatif d’un
responsable (P. D. C. I.-R. D. A.) d’une petite sous-préfecture de
brousse :

«Le président de la république de Côte-d’Ivoire, M. Houphouët-Boigny


a fait comprendre aux secrétaires généraux des sous-sections que le
P. D. C. I. (section R. D. A.) doit reprendre sa force de 1946 ou 1952,
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 141

parce que certaines personnes considèrent notre silence comme une fai¬
blesse.
» Il a déclaré qu’à partir de la fête de l’indépendance du 7 août 1961,
ces hommes pareils n’ont qu’à cesser leurs actions antinationales, sans
quoi il va s’occuper d’eux.
» Il nous a chargé de venir vous dire de vous unir autour de lui pour qu’il
puisse vous aider à bâtir notre jeune État, car il faut que notre pays soit
évolué comme des pays civilisés depuis des siècles et des siècles. C’est
là notre devise : Union! Discipline! Travail!
» Je vous préviens que les diviseurs, les indisciplinés et les paresseux
seront sévèrement châtiés quels que soient leur classe, leur titre et leur
originalité.
» Toutes personnes, soit Ivoiriennes ou origine des autres États sachant
qu’elles ne peuvent pas vivre avec notre façon, sont libres de quitter
la Côte-d’Ivoire, car le président et son gouvernement n’accepteront pas
les entraves des régimes ivoiriennes.
» Tout le monde autochtone ou non autochtone étant averti aujourd’hui
le 24 août 1961, les coupables seront punis par les lois en vigueur.
» Les secrétaires généraux sont chargés de vous dire aussi que les Ivoiriens
ou non-Ivoiriens, chacun doit être muni de sa carte du P. D. C. I. et que
c’est le R. D. A. qui gouverne tout, pas deux commandements en Côte-
d’Ivoire.
» Le racisme et le régionalisme étant morts depuis le dernier congrès du
R. D. A. et que nous avons un seul drapeau orange, blanc et vert devant
lequel nous devons nous incliner tous, soyons unis et bâtissons la Côte-
d’Ivoire.
» Pour la minorité, 1 % de la population ivoirienne qui cotise de l’argent
pour aller renforcer le camp de la libération et envoyer leurs enfants ou
leurs neveux à Moscou sans passer par la voie hiérarchique, c’est-à-dire
sans passer par l’intermédiaire du gouvernement de la Côte-d’Ivoire,
perdent leur temps, a dit M. le Président de la République, Houphouët-
Boigny. Il nous a donné également un exemple incontestable : c’est-à-dire
que dans des pays évolués depuis plusieurs siècles, il y a eu des mécontents
pareils qui étaient hostiles à leur gouvernement, et qui avaient suivi des
exilés pour renforcer des camps de libération, ont vieilli et sont morts
à l’étranger sans aucun succès, à plus forte raison que notre pays tout
jeune?
» Il a parlé avec force que désormais de ne plus envoyer des enfants à
Moscou et de vous dire franchement que ceux qui sont déjà partis y
resteront pour ne plus rejoindre la Côte-d’Ivoire, ils vieilliront et mouront
à l’étranger, et que d’ailleurs aucun État africain ne pourra supporter la
doctrine communiste.
» En Côte-d’Ivoire, tout le monde doit s’adhérer au parti P. D. C. I.
(section R. D. A.) et que les diviseurs qui disent que la carte P. D. C. I.
n’est pas obligatoire se trompent sérieusement parce que le gouvernement
ivoirien est un gouvernement P. D. C. I. (section R. D. A.).
» Le président de la République sait que tout le monde est R. D. A. mais
142
il n’ignore pas non plus qu’il y a des anciens et nouveaux. Dans toutes
les branches administratives ou privées, les plus militants, quel que soit
leur degré d’instruction, sont les chefs; sans trop baser de l’instruction
théorique. Je vous préviens que les cartes P. D. C. I. seront contrôlées
depuis 1946 à 1952 et jusqu’au présent jour.
» Dans le gouvernement, le pouvoir est divisé en trois grandes parties :
1. Le Pouvoir législatif.
2. Le Pouvoir exécutif.
3. Le Pouvoir judiciaire.
» Pour la législature ce sont les députés et les conseillers qui votent les
lois. Puis les lois sont envoyées au pouvoir exécutif des préfectures et
sous-préfectures appelées autrefois cercle et subdivisions.
» Les fonctionnaires qui composent ces préfectures et sous-préfectures
sont les membres du Pouvoir exécutif — le Pouvoir judiciaire comprend
les magistrats avec leurs tribunaux correctionnels, criminels et civils.
Leur grand chef est le Garde des Sceaux — ministre de la Justice.
» Tous ces pouvoirs ci-dessus cités sont supervisés par le président de la
République, M. Félix Houphouët-Boigny.
» Tous autochtones ou non-autochtones qui veulent vivre en paix sur la
terre hospitalière de la Côte-d’Ivoire doivent obligatoirement s’unir,
être disciplinés et travailleurs sous le guide de ces trois pouvoirs.
» En cas de désobéissance d’un de ces trois pouvoirs; quiconque sera cou¬
pable d’un délit sera puni par les lois en vigueur. Tous ces pouvoirs que
je viens de vous indiquer sont sur le R. D. A., ce n’est pas la peine de
vous donner des explications, car sans chaise l’homme ne peut pas s’as¬
seoir.
» Je vous annonce également l’arrivée prochaine du président de la Répu¬
blique, M. Félix Houphouët-Boigny — dans notre région d’Adzopé —
il est de votre devoir d’établir vos doléances qui seront supervisées par
le chef de la sous-préfecture et le parti local du P. D. C. I. Celui qui ne se
conformera pas à ce que je viens de dire, sa doléance ne sera pas reçue.
» En terminant : Vive le R. D. A.! Vive la sous-préfecture d’Adzopél
Vive le président de la République, M. Félix Houphouët-Boigny! »

Le 5 avril 1963, quatre-vingt-cinq personnes accusées de complot


et traduites devant la Cour de sûreté furent condamnées à de
lourdes peines. Le 6 novembre, des loges maçonniques furent dis¬
soutes et plusieurs Français furent expulsés sous l’accusation d’ap¬
partenir à une loge subversive. En avril 1964, mort suspecte,
en prison, de E. Boka, ancien président de la Cour suprême. En
décembre, nouveau « complot »; nouvelles arrestations. Les rema¬
niements ministériels se succédèrent à une cadence accélérée.
Le président, devant l’insuffisance notoire des forces de police et
en raison des intrigues qui s’étaient manifestées dans l’armée, se
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 143

décida, dès 1963, à organiser une milice armée. Annoncée au cours


de la fameuse journée de la fidélité, qui répondit au complot contre
« l’ancêtre-fondateur » de la nouvelle Côte-d’Ivoire, cette milice se
révéla être un outil tellement efficace que les ennemis du régime
rentrèrent rapidement dans l’ombre ou renoncèrent à leurs desseins.
La milice du parti démocratique de Côte-d'Ivoire compte maintenant
près de dix mille hommes bien encadrés, bien armés, disciplinés et
instruits au combat. Tous les miliciens, quel que soit leur grade,
sont des membres du parti qui se sont distingués dans le passé
par leur fidélité au parti et à la personne du président.
Depuis lors, la Côte-d’Ivoire connaît la tranquillité et la stabilité.
Aussi le président a-t-il commué toutes les peines, y compris les
peines de mort, et a-t-il libéré la plus grande partie des prisonniers.
Le succès spectaculaire de la politique d’investissements qui, selon
le gouvernement, porta en 1965 et 1966 sur plus de 1 500 mil¬
liards d’anciens francs, permit d’améliorer encore la situation
de l’emploi et le niveau de vie.
Le miracle de la Côte-d’Ivoire ne doit pas faire oublier que si la
politique d’Houphouët-Boigny a favorisé une élévation prodigieuse
de la richesse nationale, elle a provoqué aussi les conditions d’une
future révolution sociale à laquelle la milice du parti ne pourra pas
s’opposer. En effet, au fur et à mesure qu’un pays s’enrichit, il se
crée des besoins, en vertu d’une loi bien connue. A l’avidité insatiable
d’une bourgeoisie de mentalité beaucoup trop xixe siècle répond
l’état d’esprit revendicatif des travailleurs et des étudiants. Le fossé
se creuse de jour en jour entre une bourgeoisie dont le luxe tapageur
est matière à scandale et une classe ouvrière et paysanne qui
prétend qu’elle est seule à faire des sacrifices.
En instaurant un système qui rend inévitable la lutte des classes, le
gouvernement et les bourgeois ivoiriens se préparent « des lende¬
mains qui chantent », à moins que la peur du communisme dont
ils sont atteints ne les amène, après de salutaires réflexions, à
prendre les mesures nécessaires.
Quel que soit le point d’interrogation qui pourrait être notre conclu¬
sion, il convient toutefois de rendre au président Houphouët-
Boigny ce qui lui revient. Il a fourni la preuve que sa politique est,
de très loin, celle qui est la plus rentable pour l’Afrique. Il s’est
distingué surtout par son rejet catégorique de la culture nègre
archaïque et par la réussite d’une profonde révolution tant dans
les mœurs que dans les institutions.
144

III. — Féodalité et progressisme : le Niger

Le cas du Niger est intéressant à plus d’un titre mais, avant tout,
parce qu’il est un exemple parfait du caractère arbitraire et irra¬
tionnel du découpage des frontières de l’Afrique. C’est pourquoi
j’ai choisi de le présenter. Comment cet immense pays, semi-
désertique, coupé de toutes communications extérieures, étouffé
par de puissants voisins, pourrait-il survivre sans l’aide de la France?
Faudra-t-il que, durant des siècles, les grandes nations subviennent
à son entretien?
Le Niger a une superficie de 1 267 000 km2 et une population de
3 127 565 habitants. Il a donc moins de 3 habitants au kilomètre
carré, ce qui signifie clairement qu’iln’estpas viable en tant quenation.
Il ne possède aucun débouché sur la mer; en revanche, quatre de
ses frontières donnent sur le désert : avec le Tchad, la Libye, l’Algérie,
le Mali. Ses autres voisins sont la Haute-Volta, elle-même sans
débouché, la Nigeria dont il est séparé par une zone inondée
pendant huit mois de l’année et, enfin, le Dahomey avec lequel il
ne s’entend pas, bien que l’accès au port de Cotonou soit pour lui
d’une nécessité vitale.
Comme si une telle situation n’était pas suffisamment alarmante
en soi, il faut encore que les rivalités des hommes contribuent?à la
dégrader davantage. Le Niger est l’un des rares pays d’Afrique
habité à la fois par des Blancs et par des Noirs et où ces derniers
détiennent seuls le pouvoir. Les Blancs, des nomades Touareg ou
Toubou, qui se sentent plus Algériens ou Libyens que Nigériens,
supportent très mal la domination des Noirs, et se livrent à de
fréquentes exactions. D’autres Blancs — ou considérés comme
tels -— les Peuls, appartiennent à une ethnie qui est répartie sur
sept États différents et ils ne savent guère où se trouve leur patrie;
en tout cas, ils n’estiment pas que ce soit le Niger. Il y a également
des Haoussa, assez nombreux le long de la frontière de la Nigeria,
pays où est implanté le gros de leur ethnie.
Quant aux Noirs, ils présentent, en général, des signes évidents de
métissage. Ces Noirs, les Djerma, sont des cultivateurs paléoné-
gritiques dont la caste noble, les Songhaï, sont issus d’Andalous,
d’Arabes et de Berbères métissés. Les descendants des esclaves
ou serfs de l’ancien empire des Songhaï, d’origine négritique, sont
eux-mêmes très mêlés; les Peuls les appellent Djermabe d’où le
nom de Djerma qui leur est resté.
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 145

Cet examen ethnographique sommaire est nécessaire pour com¬


prendre la situation du Niger. Le pouvoir est actuellement entre
les mains des Djerma et il est revendiqué par les autres ethnies,
en particulier les Haoussa, qui réclament d’ailleurs le rattachement
d’une grande partie du Niger à la Nigeria.
Le seul lien capable d’unir ces populations rivales, et qui n’ont
aucune notion de patrie, pourrait être l’islam qui est la religion la
plus répandue. C’est, au contraire, un nouveau motif de discorde
et peut-être le plus grave. L’islam pratiqué par les Djerma et les
Songhaï est loin d’être orthodoxe; il est un mélange de marabou¬
tage et de pratiques animistes. Ces peuples, qui observent tous les
rites musulmans, se vouent au culte des Holey, génies invisibles
qui parviennent à s’introduire dans le corps des hommes et des
femmes. Cette religion comporte des épreuves magiques et des
danses convulsionnaires qui attirent les plus vives critiques de la
part des musulmans orthodoxes.
L’animosité est telle entre les uns et les autres que le gouvernement
djerma du Niger prend une attitude farouchement opposée au
panarabisme et fait appel à l’aide et à l’alliance d’Israël, ce qui
met les pronassériens au comble de la fureur.
Enfin, le président Hamani Diori, l’un des anciens fidèles de
M. Houphouët-Boigny au sein du R. D. A., et resté son ami,
partage avec lui un anticommunisme de combat qui l’oppose à
l’Algérie voisine dont le gouvernement appuie les entreprises de
son pire ennemi, le procommuniste Djibo Bakary, chef de la
Sawaba...

Le Niger, « monstrueux » à bien des égards, est heureusement


dirigé par un homme qui jouit d’une réputation de sagesse et de
prudence. Quelle sera la situation le jour où il sera entre les mains
de boutefeux?
Pour l’instant le président Hamani Diori partage le pouvoir avec
deux amis sûrs, son ancien maître d’école, M. Boubou Hama,
président de l’Assemblée nationale, et le ministre de l’Intérieur,
M. Diamballa Maiga.
Hamani Diori est un fils de paysan, devenu instituteur africain,
puis nommé à Paris professeur de langue djerma à l’École de la
France d’outre-mer. En mai 1946, il fonda le parti progressiste
nigérien, rattaché au R. D. A. Élu député, il siégea à Y Assemblée
nationale française jusqu’à l’indépendance.
Boubou Hama est musulman mais c’est aussi un adepte fervent
des rites magiques de la brousse. On est persuadé que c’est lui qui,
146
grâce à ses incantations, fait tomber régulièrement la pluie bien¬
faisante, depuis sept ans. Cet ancien conseiller de l’Union française
est une personnalité très représentative de l’Afrique archaïque;
auprès de lui les ethnologues trouvent des conseils éclairés pour
l’étude de la mentalité paléonégritique.
Le troisième consul, Diamballa Maiga, croit davantage à la force
des armes qu’à la puissance des génies. Ce descendant des fameux
empereurs de Gao — qui est le garant du ralliement des notables —
appuie son pouvoir redoutable sur des forces armées qu’il a divisées
en trois groupes pour que la tentation d’un coup d’État ne grise
pas quelque officier ambitieux : l’armée, la gendarmerie et la milice
du parti. Cette dernière, inspirée de la milice de Côte-d’Ivoire, est
recrutée et entraînée par les Israéliens.

Politique intérieure et extérieure mouvementée

Le gouvernement eut fort à faire, durant ces dernières années,


pour maintenir Yordre. Émeutes, raids terroristes, complots et
attentats de toutes sortes se succédèrent à une cadence inquié¬
tante.
L’incident le plus grave eut lieu en 1962 avec le complot du capi¬
taine Diallo dont l’échec entraîna l’arrestation de quatre-vingts
personnes. En 1963, la découverte d’un dépôt d’armes à Zinder fut
le prétexte à une purge en règle. Entre octobre et janvier, vingt-
trois personnes furent fusillées et une trentaine « disparurent » sans
laisser de traces. Au début de 1964, nouveaux accrochages avec les
maquisards de la Sawaba, nouvelles condamnations à mort. Les
hommes de Bakary, dont les bases de départ étaient et sont encore
situées en Algérie, trouvent dans ce pays les subsides, les armes et
les munitions amenés de Constantine par des avions qui les para¬
chutent aux caravaniers.
En mai 1965, M. Hamani Diori échappa de justesse à un attentat
à la grenade qui eut lieu pendant la grande prière collective de la
Tabaski. Autres arrestations, autres condamnations à mort, dont
celle d’un ministre, Zodi Ikhia. L’ancien ministre Boubakar Diallo
mourut mystérieusement dans sa prison, à la suite d’interrogatoires
prolongés.
Inquiets, les dirigeants nigériens firent appel à des officiers de police
israéliens, spécialistes de l’antiterrorisme, pour protéger le palais
et pour procéder à l’instruction de la milice du parti. Est-ce en
raison de l’efficacité bien connue des officiers de police israéliens
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 147

ou de la mise à mort des principaux complices de Bokary, toujours


est-il que la situation politique intérieure est, pour l’instant, assez
calme? Il faut dire aussi que le gouvernement a ouvert les accès
du pouvoir aux Haoussa jusque-là « opprimés » par l’ethnie rivale
des Djerma.
Quant aux Blancs, en particulier les Touareg, rassemblés en
octobre 1964 dans une sorte de congrès des nomades du parti
progressiste nigérien, ils se mirent plus ou moins d’accord avec le
gouvernement de Niamey moyennant des allégements fiscaux et
des promesses d’effort dans la lutte contre l’analphabétisme.
Une politique extérieure mouvementée caractérise l’action du gou¬
vernement qui ne réserve son amitié qu’à un seul voisin, la Haute-
Volta. Les démêlés avec le Dahomey sont d’autant plus regrettables
que le débouché du côté de Cotonou seraitplusrationnelquesurLagos.
Le Niger, pays sous-administré, avait dû faire appel à des fonc¬
tionnaires dahoméens pour tenir les cadres de la nation. A la suite
d’incidents graves, près de huit cents cadres dahoméens furent
expulsés en 1963; leur départ provoqua un effroyable désordre
administratif, les Nigériens étant incapables, faute d’instruction,
de pourvoir les postes rendus vacants. On demeure surpris quand
on sait que le différend qui est à l’origine de l’hostilité entre le
Niger et le Dahomey porte sur la possession d’une petite île fluviale
ne présentant pas le moindre intérêt!
On doit reconnaître toutefois que, grâce aux bons offices de
M. Houphouët-Boigny, les rapports se sont améliorés au cours
des derniers mois, notamment au sein du Conseil de l’entente et
de l’Organisation commune des transports (OCT), mais le différend
à propos de l’île de Leté n’est toujours pas réglé.

Le Niger doit compter sur la France

Quant à l’économie du Niger, elle est pratiquement inexistante. Ce


pays désespérément pauvre ne subsiste qu’avec l’aide charitable
de grandes puissances et, particulièrement, de la France. Cette aide
ne fut pas toujours acceptée avec le meilleur esprit; témoin l’in¬
terview accordée, en novembre 1961, à la revue la Vie africaine,
par M. Hamani Diori7 :
« Monsieur le Président, vous avez eu, pendant votre visite officielle
en France, des entretiens avec le général De Gaulle. Pouvez-vous nous
dire sur quoi ont porté essentiellement ces entretiens?
7. Andrée Clair, la Vie africaine, n° 19.
148
» —- Ces entretiens ont porté essentiellement sur la coopération de la
France avec les pays africains et la façon dont nous aimerions que cette
aide nous soit consentie. En effet, si notre indépendance a été reconnue,
et consacrée par l’admission de notre pays à l’O. N. U., dans la pratique,
le gouvernement nigérien a de moins en moins de liberté d’action dans le
domaine de la politique d’expansion économique et sociale.
» Ceci résulte de tout un ensemble de faits : les ressources insuffisantes
du Niger, les modalités d’application de l’aide de la France, les interréac¬
tions des sources de financement internationales.
» — Pouvez-vous nous développer ces trois points?
» — Certainement. Le Niger ne possédant pas, pour le moment, les moyens
lui permettant de financer lui-même un budget d’équipement national,
il lui faut donc être aidé. C’est ce que fait la France depuis plusieurs
années.
» Malheureusement les méthodes et les formes qui régissent cette aide
économique et technique, séquelles de la période coloniale, ne sont pas
encore adaptées aux nouvelles circonstances. Il en résulte dans les faits
une dépendance économique réelle, qui aboutit à une dépendance politique
incompatible avec la souveraineté des États.
» Enfin, comme les pays africains sont susceptibles de trouver d’autres
sources de financement, le FAC devient de plus en plus strict dans
l’acceptation des projets, préférant avant tout ceux qui doivent servir
le prestige de la France. Or les autres pays ou instances internationales
ont le même souci de prestige et ceci ne concorde pas forcément avec
les intérêts des jeunes États indépendants.
» — Vous avez dit que les méthodes et les formes de l’aide qui est accor¬
dée à notre pays ne sont pas encore adaptées aux nouvelles circonstances.
Pouvez-vous nous donner des exemples?
» — D’une part, l’aide française se manifeste par des subventions. Cette
pratique conduit le gouvernement français à vouloir surveiller de très
près l’utilisation de cette aide et à émettre des avis sur ce qui lui semble
opportun ou non. Nous pensons qu’il faudrait que cette procédure évolue,
car, dans la pratique, elle impose une tutelle de plus en plus étroite, et
empêche la réalisation des plans de développement.
» D’autre part, les raisons qui déterminent l’accord ou le refus de l’aide
pour un projet donné ne sont guère explicitées et, en tout cas, ne sont
pas toujours valables au point de vue nigérien.
» Enfin, l’aide financière, ainsi qu’elle est pratiquée depuis plusieurs
années, a deux caractéristiques : elle est annuelle et différente chaque
année.
» Ceci nous interdit, à la fois, la réalisation d’une masse de petits projets
— infrastructure administrative, routes, logements, stades, etc. — très
importants pour le Niger, et l’élaboration et l’application de plans pluri¬
annuels, d’autant plus que le volume d’aide fixé unilatéralement par
le gouvernement français varie en fonction de critères que nous ignorons.
» — Vous étiez certainement porteur de propositions tendant à améliorer
les modalités d’application de cette aide?
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 149

» — Au nom du Niger, j’ai présenté au président de la République fran¬


çaise plusieurs propositions, car le Niger doit trouver des ressources dont
il aura la libre disposition.
» Pour cela, trois solutions sont envisagées : soit une aide globale à long
terme, soit une attribution complémentaire du FAC, soit un emprunt
à long terme et à faible taux d’intérêt, qui serait accordé par la France,
un pays autre, ou par des organismes internationaux.
» Nous désirerions notamment que l’aide de la France soit fixée contrac¬
tuellement et que, au lieu de se manifester sous forme de subventions,
elle se manifeste sous forme de prêts à long terme. Cela ne serait pas seu¬
lement préférable pour notre pays, mais aussi pour la France, qui connaî¬
trait ainsi l’effort qu’elle aurait à fournir et pourrait l’inclure dans son
propre plan de développement. Elle y gagnerait aussi financièrement,
puisqu’il s’agirait de prêts remboursables avec intérêt, au lieu de subven¬
tions. Pour l’application de notre plan triennal, nos besoins sont de l’ordre
de deux millions cinq cent mille francs CFA, que nous pourrions rembour¬
ser en quinze ans.
» Tout ceci, d’une part, devrait faire l’objet de négociations et, d’autre
part, il est évident que, aussi bien pour la France que pour les États
africains, il serait préférable qu’il y ait une coordination dans l’aide appor¬
tée aux différents pays, donc également une coordination dans leurs
plans de développement.
» — Quelles sont — sur ce point précis — les propositions concrètes que
vous avez présentées?
» — Pour que cette coordination soit effective, nous préconisons la créa¬
tion d’un comité économique de la zone franc. Tous les pays de cette
zone y seraient représentés sur un pied de stricte égalité. Les partenaires
y discuteraient des problèmes économiques et financiers les intéressant
dans le but de parvenir à la coordination de leur politique économique
et afin d’assurer, à l’ensemble comme à chacun de ces pays,le développe¬
ment maximum et le plus rapide possible.
» Ceci amènerait à confronter tous les plans entre eux et avec le plan
français. Cette confrontation, librement acceptée par chaque État, serait
le garant de la souveraineté des États, assurerait une utilisation optimum
des ressources de la zone franc et, enfin, enlèverait à l’aide tout carac¬
tère équivoque se manifestant par une tutelle politique, une contrepartie
secrète, une orientation économique intéressée.
» De plus, la solidarité effective liant les États africains ne ferait que
renforcer les liens d’amitié qui les unissent et qu’ils doivent tout faire
pour maintenir. Enfin, cette aide profiterait au maximum à la France,
car elle assurerait un développement accru de l’économie française. Ainsi,
la création d’un Comité économique de la zone franc serait éminemment
profitable à tous les partenaires. »

En dehors des subventions du FAC, qui se sont montées à une


vingtaine de milliards d’anciens francs et à l’entretien d’environ
150

cinq cents fonctionnaires détachés, du médecin à l’instituteur, il


faut noter l’importante contribution du FED (à laquelle la France
souscrit pour 34 %) et qui s’est élevée jusqu’en 1967 à une quin¬
zaine de milliards d’anciens francs.
Par ailleurs, la France a toujours payé l’arachide et le coton — qui
sont les seules ressources du pays — bien au-dessus du cours. Le
reste de l’économie repose sur un système de troc très primitif,
soit à l’intérieur, soit avec les pays voisins, la noix de cola, aphro¬
disiaque, constituant la monnaie la plus appréciée.

Que dire de l’organisation interne du pays? Malgré la présence


d’un parti progressiste, on est obligé de constater que la décoloni¬
sation, loin de permettre une évolution des mœurs, a fait, au
contraire, retomber le pays dans l’archaïsme féodal. Le parti
— comme en d’autres États, il est vrai — n’est qu’une entreprise
de délation et de répression, témoin la vaste campagne de chasse
à la Sawaba, en 1964, qui s’est soldée par une hécatombe. Dans la
seule geôle de Maradi, on compta plus de vingt décès suspects
de détenus.

A l’égard de la France, le gouvernement nigérien a beaucoup évolué


depuis 1961. Grâce à sa promotion au titre envié de président
de l’Organisation de coopération africaine et malgache (OCAM) —
dont nous aurons l’occasion de reparler — M. Hamani Diori a
conquis une audience internationale qui l’amène à voyager dans
divers pays et, en particulier, en France. M. Diori se fait le cham¬
pion d’une francophonie dont le centre serait Paris. Reçu à diverses
reprises par le général De Gaulle, il déclarait, selon le Monde du
23 janvier 1967 :

« Au cours des entretiens que je viens d’avoir avec le général De Gaulle,


la possibilité de réunir une conférence préparatoire sur la francophonie,
dans la première quinzaine d’avril, c’est-à-dire après les élections fran¬
çaises, a été examinée.
» ... A ce moment, a précisé le président Diori, un comité préparatoire
sera réuni pour examiner les questions de collaboration entre les parle¬
ments, les juristes et les universitaires francophones. Comme vous le
voyez, la francophonie se porte bien.
» Avec le général De Gaulle, nous avons aussi examiné l’appui que la
France pourrait accorder aux pays de l’O. C. A. M. pour la défense des
prix des produits tropicaux. Comme on le sait, dans un an, par le jeu du
Marché commun, nos produits ne vont plus bénéficier du régime préfé¬
rentiel dont ils jouissaient sur le marché français. Nous souhaiterions
que la C. E. E. nous fasse bénéficier d’avantages similaires. »
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 151

Le même journal ajoutait :

» M. Diori Hamani a eu également des entretiens avec M. Couve de


Murville qui a offert, jeudi, un déjeuner en son honneur. Il a rencontré
enfin M. Jean Charbonnel, secrétaire d’État aux Affaires étrangères,
chargé de la Coopération, avec qui il s’est entretenu de l’aide que la France
pourrait apporter au fonds de garantie de l’Entente, et d’une aide accrue
en personnel technique pour les pays de l’O. C. A. M. »

IV. — Une difficile unité : le Cameroun

Le Cameroun est le produit le plus disparate qu’ait enfanté l’his¬


toire de l’Afrique. Terre de métissage où les Peuls, les Berbères, les
Arabes, les Haoussa, les paléonigritiques, les paléosoudanais, les
Éthiopiens, les Hamites, les Portugais, les Espagnols, les Alle¬
mands, les Anglais et les Français se croisèrent pour donner des
races très mêlées. Terre de rapine aussi car les rois de Douala,
les sultans haoussa et peuls, qui dominèrent le pays jusqu’au
xixe siècle, furent les plus grands pillards et les plus grands négriers
que l’Afrique ait jamais connus. Terre de peur, enfin, car la terrible
réputation des guerriers musulmans n’est pas oubliée; de nos jours
encore, les nègres païens de la brousse s’enfuient du plus loin qu’ils
aperçoivent les cavaliers peuls caracolant sur la piste.

Le trafic des esclaves fut pendant des siècles le seul commerce


d’une vaste région dont l’actuel Cameroun était l’un des principaux
centres. Au pays des Kirdi, au sud du lac Tchad, un esclave était
échangé contre une chèvre; vendu au marché de Douala, son prix
dépassait celui d’un cheval. Loin de s’unir pour pouvoir s’opposer
victorieusement aux razzias, les tribus se livraient entre elles à des
guerres continuelles dans le but d’enlever des femmes ou des
jeunes enfants. Malgré cinquante ans d’occupation occidentale et
de paix forcée, sans l’énergie du gouvernement le pays serait en
proie à une guerre civile permanente. Ce n’est du reste pas sans
difficulté, nous le verrons, que la tranquillité publique est mainte¬
nue et le terrorisme qui sévit au Cameroun n’est que la traduction
en langage européen de séquelles de guerres tribales dont la Nigeria
voisine est également le théâtre.

C’est dans ce pays aux aspects si divers que les Allemands prirent
pied à la fin du xixe siècle après avoir évincé les Anglais et les
Français. La politique coloniale énergique de Bismarck les condui¬
sit à ne rien négliger pour s’installer solidement dans le pays. Les
152
Français abandonnèrent mais les Anglais soudoyèrent les chefs
de tribus qui, pendant des années, menèrent la vie dure aux Alle¬
mands. Après le meurtre de leur principal agent (dont le corps
fut coupé en morceaux et en partie dévoré), les Allemands firent
une incursion dans les concessions des missionnaires anglais et
y trouvèrent le roi des Bonaberi, chef de la rébellion, caché dans
un sac de sel. La répression qui suivit s’abattit avec une telle lour¬
deur, sur toute la région, que le nom des Allemands est encore
redouté en bamiléké. Ces derniers durent attendre cependant jus¬
qu’en 1907 la pacification (relative) d’un pays grand comme la
France et qu’on appela Kamerun.
En 1914, l’armée coloniale allemande, attaquée au nord par les
troupes anglaises venues de Nigeria et au sud par les forces fran¬
çaises parties du Congo, fut contrainte de capituler. Le traité de
Versailles, en 1919, attribua la gestion du Cameroun à la Société
des Nations, qui délégua ses pouvoirs à l’Angleterre et à la France.
L’ancienne colonie allemande fut coupée en deux zones, l’occiden¬
tale devenant anglaise, l’orientale, beaucoup plus vaste, étant
cédée à la France. Le partage aurait pu ne pas avoir d’importance
politique, puisque le Cameroun était une invention de la coloni¬
sation. Toutefois, la différence de statut entre les territoires sous
mandat et les colonies voisines de Nigeria ou du Congo allait
poser au Cameroun des problèmes d’ordre international. Après
la Seconde Guerre mondiale, en 1946, l’Organisation des Nations
Unies confirma la tutelle de la France et de l’Angleterre. En
mai 1956, le (grand) Cameroun, nanti d’une assemblée législative,
perdit son caractère d’État associé et devint un État autonome.
Le 12 juin 1958, l’Assemblée législative demanda solennellement
l’indépendance qui fut accordée à compter du 1er janvier 1960 à
la suite d’une résolution des Nations Unies. Le premier président de
la République du Cameroun, M. Ahmadou Ahidjo, fut élu triom¬
phalement le 5 mai 1960.
La décolonisation n’aurait sans doute pas été plus difficile qu’ailleurs
si, en vertu du précédent allemand, on n’avait profité du mythe
du Cameroun pour exiger une réunification des territoires ex-anglais
et ex-français. Un référendum fut organisé en novembre 1959.
Les Camerounais occidentaux refusèrent l’intégration à la Nigeria.
Un second référendum, qui eut lieu en 1961, provoqua l’éclate¬
ment de l’ex-territoire anglais : le Nord fut intégré à la Nigeria;
le Sud au Cameroun. Le vote du Nord entraîna, le 1er juin 1961,
la « sécession » d’une partie du Cameroun occidental. Cette date
fut déclarée journée de deuil national.
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 153

Le 1er octobre 1961, le Cameroun oriental ex-français et le Came¬


roun occidental sud ex-anglais furent réunis dans une république
fédérale. v
Ainsi, ce pays divisé par les luttes tribales séculaires, qui connais¬
sait les systèmes sociaux les plus variés, qui n’avait aucune unité
linguistique, religieuse ou culturelle, se voyait-il séparé en deux
zones bien distinctes : l’une de langue officielle anglaise, l’autre
de langue officielle française, celle-ci en zone franc, l’autre en zone
sterling.
L’année suivante, la monnaie fut unifiée au sein de la zone franc
mais le gouvernement fut contraint d’instaurer officiellement le
bilinguisme : l’Angleterre n’accorde son aide au Cameroun qu’à la
condition de se réserver Y enseignement de l’anglais dans la partie
occidentale. On imagine, par comparaison, combien serait falla¬
cieuse l’unité de la France si l’on parlait officiellement anglais
au nord de la Loire et français au sud. C’est donc, en définitive, l’An¬
gleterre qui est responsable des difficultés redoutables auxquelles
se heurte le gouvernement pour parvenir à une unité de fait. Le
Cameroun a dû s’adapter à cette situation et le bilinguisme est
obligatoire pour entrer à l’université de Douala qui est actuelle¬
ment la seule d’Afrique à faire préparer des licences bilingues!

Une révolution peu spectaculaire mais méritoire

Le président de la Fédération est M. Ahidjo, président du Came¬


roun oriental; le vice-président est M. John Ngu Fancha, président
du Cameroun occidental.
Le gouvernement, en dépit des manœuvres des Anglais, a consa¬
cré l’essentiel de ses efforts pour assurer l’unité, d’une part des
deux groupes linguistiques et, d’autre part, des multiples groupes
ethniques. Cette œuvre difficile est loin d’être achevée; il est tou¬
tefois juste de reconnaître qu’elle a été engagée avec une détermi¬
nation et une énergie qui classent M. Ahidjo, malgré sa modes¬
tie naturelle, parmi les premiers chefs d’État africains.
Aux observateurs, en 1961, Y unification des deux zones semblait
à tous égards une gageure. Le Cameroun oriental est dix fois plus
grand que l’autre : 432 000 km2 pour 42 900 km2. Celui-ci compte
900 000 habitants tandis que celui-là est peuplé de 3 500 000 habi¬
tants.
Les économies sont très différentes : l’occidental est un pays unique¬
ment agricole; l’oriental, bien que très agricole également, comptait
154

cependant, en 1961, plus de 40 000 salariés. En territoire ex-français


régnait la pins grande diversité de structures, allant de la petite
exploitation familiale ou tribale au système féodal. En revanche,
au Cameroun occidental la production agricole était et demeure en
partie organisée selon un système contrôlé par l'Êtat et reposant sur
une théorie chère aux ethnologues anglais : la coopération coutu¬
mière des paysans africains (Cameroons Development Corpora¬
tion).
Les circuits commerciaux intérieurs, entièrement libres du côté
oriental, favorisent l’entreprise privée qui profite des avantages
offerts par la présence de caisses de stabilisation des prix. Du
côté ex-anglais, un Marketing Board règle pratiquement tout le
commerce du cacao, du café, des palmistes, de l’huile et, indirec¬
tement, du bois. C’est cet organisme qui se livre à l’étude des
marchés, qui achète et revend, et prépare toutes les campagnes.
A cela il faut ajouter que la douane existait nécessairement entre
les deux zones aux prix différents et qu’elle existe encore; que, sur
une partie du territoire, on conduit les véhicules à gauche et sur
l’autre à droite; que, dans les réunions et congrès, les gens sont
incapables de se comprendre entre eux et l’on aura, brièvement
exposée, une image de la situation.
Le gouvernement ne chercha pas à heurter d’emblée les habitudes.
A part l’échange des monnaies en faveur de la zone franc, le 30 juin
1962, et des aménagements douaniers progressifs, la prudence fut
la règle. Si la paix a été maintenue entre les deux zones, par contre
le Cameroun se présente comme un être à deux corps avec une
seule tête, polyglotte, car, à l’anglais et au français il faut ajouter
l’arabe qui est la seule langue véhiculaire des peuplades disparates
du nord!
L’unité interne à laquelle le gouvernement s’attaqua de front n’a
été réalisée — de façon précaire — que grâce à la répression sévère
des désordres, des troubles, des émeutes, des attentats qui ensan¬
glantaient une partie du pays depuis son indépendance.
Les instruments de coercition ne sont pas seulement l’armée, la
gendarmerie ou la police; c’est avant tout le parti. C’est le parti
de l’Union camerounaise (UC), appelé en zone occidentale K ameroon
National Party (KNDP), qui constitue l’armature du pays. La
pression qu’il exerce sur une administration qui lui est toute
dévouée; la surveillance dont il se charge à tous les échelons de la
société, en font l’appareil le plus efficace du gouvernement. Héritier
des traditions autoritaires de surveillance et de délation sur les¬
quelles repose la société coutumière africaine, il a permis au gou-
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 155

vernement, au cours des dernières années, d’étouffer dans l’œuf


tous les mouvements subversifs.
L’objectif principal de l’Union camerounaise a été d’apaiser la
rivalité entre le Nord et le Sud. Les nordistes, en majorité musul¬
mans, peuls ou haoussa, sont accusés par les sudistes, plus chris¬
tianisés et plus « nègres », d’exercer sur eux une oppression injus¬
tifiable. On sait que M. Ahidjo, de race haoussa, est musulman.
Son « village » est Pitoa, dans le territoire de Garoua où Peuls et
Haoussa ont, de tous temps, traité les races kirdi (ou païennes)
comme des races inférieures. Les ethnies du Sud, et en particulier
les Bamiléké, considérées comme les plus intelligentes du Came¬
roun, montrent une opposition souvent belliqueuse aux nordistes.
L’une des tâches de l’UC est d’écraser la rébellion des tribus bami-
lékés.
A vrai dire, le Nord a conservé un système féodal que le gouverne¬
ment fédéral n’est pas parvenu à liquider. Les puissants sultans
peuls continuent à régner et j’ai pu constater personnellement,
en 1966, qu’ils avaient encore des esclaves nègres sur lesquels ils
ont, paraît-il, droit de vie et de mort. Ces sultans sont capables
d’aligner tant de guerriers que le gouvernement ne peut songer à
les réduire sans entreprendre une guerre civile à laquelle il ne se
résoudrait sans doute pas facilement. M. Ahidjo, très habilement,
a engagé la procédure de la « déféodalisation » en recrutant les
héritiers des sultans pour en faire les dirigeants « progressistes »
de l’UC et les députés « avancés » du Nord!...
Il est remarquable, cependant, qu’à l’occasion de la réunion de
son conseil national, le 14 avril 1963, l’UC ait adopté à l’unanimité
une résolution condamnant « certaines coutumes abusives » :
1° L’utilisation à titre gratuit et obligatoire, par des chefs cou¬
tumiers, d’une main-d’œuvre paysanne. (Cet euphémisme signi¬
fiait pratiquement le principe de Yabolition de Vesclavage.)
2° Certains rites animistes, en particulier l’initiation, la magie,
le parasitisme.
3° Quelques coutumes des musulmans, en particulier un marabou¬
tage excessif et le nomadisme.
Il va sans dire qu’une telle résolution n’a pas encore obtenu grand
effet. L’esclavage, toutefois, a pris la forme d’un servage beaucoup
plus libéral, qui permet au Kirdi la propriété effective de ses femmes
et de ses enfants et de sa récolte familiale, tout en préservant les
droits du seigneur.
Les ethnologues admettront l’importance de la révolution accom¬
plie. On est passé en cinq ans du régime social de l’Égypte au temps
156
des pharaons à celui du Moyen Age en France ou en Angleterre!...

Maquis et rébellions

Je pense qu’il est bon de signaler, comme je l’ai fait à propos du


Niger, que le Cameroun, pays dirigé par des musulmans, a sollicité
l’aide d’Israël pour former la milice du parti et pour encadrer et
éduquer les mouvements de jeunesse. Cette attitude très osée à
l’égard de l’islam de combat des pays arabes range incontestable¬
ment le Cameroun parmi les États « nègres » qui n’entendent point
sacrifier leur tranquillité intérieure à l’agitation des régimes nasse-
riens.
Ces derniers ne pardonnent pas au gouvernement de Yaoundé
une telle attitude. Le groupe de Casablanca, qui n’est du reste pas
le seul dans la course, essaye d’entretenir au Cameroun une sub¬
version que l’Union camerounaise est parvenue jusqu’à présent
à écraser régulièrement. L’année 1963 a vu la répression s’abattre
lourdement. On ignore le nombre de terroristes tués à la suite de
l’arrestation du chef rebelle Tankeu Noe. Les chiffres cités par
diverses sources laissent entendre, malgré les dénégations du gou¬
vernement, que la répression fut sans pitié. Plusieurs maquis, assez
bien armés, continuent à exercer leurs ravages dans le Sud, en
particulier dans les départements de Sanaga maritine, deBamiléké
et du Mongo. Les bandes armées très fluides refusent le combat
mais se livrent à des actes de terrorisme qui font ressembler le
quart du Cameroun à ce qu’était le Kenya au temps des Mau-Mau.
Les Blancs sont respectés et même protégés; en revanche, les
agents des pouvoirs et les « collaborateurs » sont victimes de
meurtres et d’enlèvements, les installations sont sabotées, les plan¬
tations sont saccagées, etc. Bien que les communiqués du gouver¬
nement aient été rassurants, la pacification était loin d’être ter¬
minée en 1967. Aux maquis de tradition locale s’ajoutent les bandes
communistes de VU. P. C., les unes pro-chinoises, les autres pro¬
soviétiques. Les cadres terroristes les plus dangereux ont été for¬
més à Pékin, mais il a été démontré que les services secrets
anglais, basés en Nigeria, n’ont pas été étrangers à certains raids
meurtriers. La population prête volontiers assistance aux émeu-
tiers et les diverses élections — bien que cela ne soit pas appa¬
rent dans les résultats officiels — donnent la majorité à l’opposi¬
tion dans trois départements du Sud.
Les rivalités tribales entre Bakossi et Bamiléké entretiennent dans
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 157

le Cameroun occidental un état permanent d’agitation. Au début


de 1967, une véritable bataille rangée fit plusieurs centaines de
morts avant que la force publique ait même eu le temps d’inter¬
venir.

Une économie en progrès

Bien que la situation intérieure soit alarmante, le gouvernement


n’en poursuit pas moins son effort de modernisation du pays.
Le Cameroun a une excellente ouverture sur l’Atlantique avec le
port de Douala (auquel on ne peut guère reprocher que son climat
débilitant). La zone côtière s’étend sur deux cent cinquante kilo¬
mètres. Le pays est disproportionné puisque l’étranglement du
Nord est à plus de mille cinq cents kilomètres. Douala est au
pied du fameux mont Cameroun (4 070 mètres) qu’aurait atteint
jadis le sufïète Hannon à la tête d’une troupe de Carthaginois. A
six mille kilomètres de routes assez bonnes s’ajoutent environ huit
cents kilomètres de chemin de fer en exploitation. La construction
du transcamerounais, allant de Douala au Tchad et en République
centrafricaine, déjà entreprise, doit permettre un essor accru de
ces deux pays, essor dont bénéficiera évidemment le Cameroun.
Les ressources agricoles sont pour l’instant médiocres, une partie
de la population vivant encore de façon primitive. Les terres non
exploitées, arides ou incultivables constituent environ 25 % de la
surface du Cameroun oriental et 50 % de celle de l’occidental.
Quant aux terres cultivées, elles n’atteignent pas 7 % du côté
occidental qui est couvert de forêts et de bois pour 50 % de sa
superficie totale. A vrai dire, les sols riches ou seulement culti¬
vables ne dépassent pas 20 %.
La production vivrière est principalement celle du manioc et du mil.
On récolte aussi des bananes plantains (500 000 tonnes), des ara¬
chides (45 000 tonnes) et du maïs (120 000 tonnes).
Les cultures industrielles portent avant tout sur le cacao
(90 000 tonnes) et sur le café (environ 50 000 tonnes). Le,coton,
en constante augmentation, dépasserait 50 000 tonnes. L’hévéa,
le tabac, le palmier à huile s’ajoutent à ces cultures. Quant à
l’exportation du bois (limba et azopé) elle est très lucrative. Elle
aurait rapporté en 1966 plus de six milliards d’anciens francs.
L’azopé est très apprécié sur les marchés mondiaux, d’autant plus
que la qualité camerounaise semble la meilleure; c’est un bois
recherché en raison de son extraordinaire solidité. Les ingénieurs
158

le préfèrent dans certains cas aux poutres métalliques, en parti¬


culier pour les pièces en contact avec l’eau.
Quant à l’industrie, elle possède une usine-test, YAlucam, qui trans¬
forme en lingots d’aluminium l’alumine importée de Guinée. Parmi
les usines déjà établies ou en cours d’établissement, on remarque
surtout une usine de produits chimiques à Douala, une fabrique de tôle
ondulée, une usine de petite métallurgie, deux usines de textiles, etc.
Les planteurs de cacao, dont le revenu moyen annuel est évalué
à environ quatre-vingt mille anciens francs, atteignent une richesse
relative. Il n’en va pas de même ailleurs où le niveau de vie est
extrêmement bas. Parmi les peuples kirdi il est inférieur à dix
mille anciens francs par an. La masse monétaire est de l’ordre de
trente milliards defrancs CFA soit soixante milliards d’anciens francs.
La comparaison et l’étude de ces chiffres, bien que cités sommai¬
rement, doivent suffire pour apprécier le fait que le Cameroun est un
pays très pauvre qui attend son relèvement de l’aide étrangère et
en particulier de la France.
La loi nos 60-64 du 27 juin 1960 instaure un code des investissements
qui est l’un des plus libéraux d’Afrique. Elle devrait permettre
des apports étrangers plus importants que ceux que l’on constate.
En effet, les placements au Cameroun pourraient devenir ren¬
tables. Bien que le sous-sol soit pauvre, de grandes possibilités
seront offertes dans l’avenir avec le développement des infrastruc¬
tures et surtout du transcamerounais. Douala, en raison de sa
situation privilégiée, est appelé à devenir le grand port-débouché
de l’Afrique centrale. Cet avenir serait d’autant plus florissant que
l’arrière-pays et le sud du Tchad s’orienteraient vers l’élevage en
grand pour faire de cette région une « nouvelle Argentine » dont
le besoin se fera sentir tôt ou tard...
Le gouvernement camerounais — dont les rapports avec la France
sont excellents — se débat malheureusement dans une situation
intérieure peu encourageante pour les investisseurs.
Avec le climat d’état de siège qui règne dans une partie du pays, il
est difficile de parler de démocratie. Entre les féodaux au Nord et
les anarchistes au Sud, l’État est contraint d’appliquer des mesures
draconiennes. Des têtes tombent, les places ne sont pas sûres, les
critiques ne sont pas toujours bienvenues.
Le 13 janvier 1964, selon les agences de presse, M. Ahidjo s’adres¬
sant à l’opposition, fit cette déclaration sans ambages :

« Les gens qui n’adhèrent pas à l’Union kamerunaise sont des apprentis
sorciers ou des apprentis dictateurs... On n’entendra plus parler d’eux,
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 159
sauf en prison, s’ils ne respectent pas les lois et les règlements de la
République!... »

V. — Une épreuve internationale : le Kenya

Communiqué de l’agence Reuter du 10 décembre 1966 :

« Le président Jomo Kenyatta a nommé un officier britannique, le géné¬


ral R. B. Penfold, au nouveau poste de chef d’état-major de la défense
et conseiller du ministre de la Défense du Kenya. Le général Penfold
serait chargé, en particulier, « d’intégrer les services de logistique, d’inten¬
dance et d’entretien des trois armes et de procéder à l’uniformisation
des conditions de service dans les trois armes ». Le général Penfold
commandait autrefois le 6e bataillon de tirailleurs africains du roi. Il
avait sous ses ordres, à cette époque, parmi les sous-officiers, l’actuel
général Ndola, premier commandant en chef de l’armée du Kenya après
l’accession de ce pays à l’indépendance. »

Ceux qui perdirent de vue le Kenya, depuis la période tragique


où Mau-Mau et Anglais s’entre-tuaient, furent sans doute bien
surpris de cette nouvelle. Pourtant les spécialistes admirent qu’elle
prenait place tout naturellement dans une suite d’événements s’en¬
chaînant de façon logique. Le vieux champion des traditions
primitives kikuyu, celui qui fait reposer la morale de son peuple
sur l’excision des femmes, doit lutter avec toutes les forces dont
il dispose, y compris l’armée anglaise, pour défendre une majorité
qui entend concilier coûte que coûte le progrès économique et les
superstitions grossières de l’animisme. Ses ennemis, nombreux et
puissants, prennent par contraste des positions extrémistes qui
en raison de la violence de ses habitants jetteront tôt ou tard le
Kenya dans de nouvelles épreuves. A la mort du « Javelot flam¬
boyant », le pays, une fois de plus, risque d’être ensanglanté.

Les peuples du Kenya sont très pauvres

Le Kenya est un peu plus grand que la France : 582 646 km2.
Avec ses 8 847 000 habitants, il a une densité moyenne de 13 habi¬
tants au kilomètre carré. La moitié nord, d’aspect semi-désertique,
est fort peu peuplée; la répartition des habitants est très inégale.
Les grandes villes telles que Nairobi, la capitale, avec 400 000 habi-
160

tants et le port de Mombassa avec 200 000 habitants deviennent


des points de rencontre de populations flottantes difficiles à évaluer
mais certainement considérables.
Le Kenya, comme la plupart des États africains, est une fédération
artificielle de nombreux peuples rivaux et parfois ennemis. Une
douzaine d’ethnies, parmi lesquelles quelques tribus guerrières,
vivent dans le respect des coutumes ancestrales dont quelques-unes
ne seraient pas, dit-on, très avouables. Jomo Kenyatta affirme
lui-même que la loi coutumière sur le mariage précise qu’un homme
peut épouser autant de femmes qu’il le veut s’il a suffisamment
d’argent ou de biens pour les acheter. La société repose dans ce
pays sur le rapt légal des femmes et celles-ci sont martyrisées de
la façon que j’ai montrée dans le chapitre premier.
On compte environ 300 000 non-Africains dont 200 000 Indiens,
50 000 Européens, 40 000 Arabes, des Levantins, des Chinois, etc.
Le moyen et le petit commerce sont tout entiers aux mains des
Indiens et des Pakistanais, voire des Chinois. Les Asiatiques ont
leurs boutiques, duka, jusque dans les villages les plus reculés de
la brousse où ils ne se mêlent pas à la population qui les accuse de
racisme et de particularisme. Victimes, les années passées de vio¬
lences et de pillages, nombre d’entre eux — qui ont des passeports
britanniques — partent pour l’Angleterre. En revanche, l’admi¬
nistration du Kenya signale qu’en 1965 et 1966, 7 500 Européens
ont demandé la nationalité du Kenya.

Le niveau sanitaire est déplorable. La tuberculose est un fléau


national. Le paludisme, la bilharziose, la variole sévissent très
durement, particulièrement en brousse...
Le sol, aride dans le Nord, n’est pas mauvais dans le Sud. Le
sous-sol est très pauvre : on n’exploite guère que du carbonate
de sodium. On trouve un peu d’argent, du graphite et de la dia-
monite.
Les chemins de fer sont médiocres (1 200 kilomètres); les routes ne
sont suffisantes que pour les grands axes (41 500 kilomètres) mais
font complètement défaut dans les zones rurales. Le parc auto¬
mobile, avec 90 000 véhicules dont la moitié en catégorie utilitaire,
est relativement bon.
Les exploitations agricoles sont de trois sortes :
a) Celles qui répondent aux structures archaïques respectant la
tradition.
b) Les fermes modernes exploitées pour la plus grande partie
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 161

par des Européens; ce sont les Scheduled Areas; ces fermes, qui
comprennent en tout trois millions cinq cent mille hectares, sont
constituées de pâturages et de cultures industrielles.
c) Les grandes fermes abandonnées par les Européens sous la
pression du terrorisme et africanisées peu à peu.
La Banque internationale (BIRD) et la Land Agricultural Bank
du Kenya, appuyées par des organismes anglais de crédit, aident
les Africains, par l’intermédiaire du Kenya Settlement and Deve¬
lopment Board, à prendre la suite des Européens. Les Kenyans
sont réfractaires à la modernisation et préfèrent leurs méthodes
traditionnelles. L’action des Anglais dans ce domaine se révèle un
échec. Sur cinquante mille hectares qui ont été attribués depuis
l’indépendance, environ la moitié est retombée au niveau de l’exploi¬
tation archaïque.
Sans les cultures industrielles pratiquées par les Européens (sisal,
thé, orge, blé, canne à sucre, café, pyrèthre), la production du
Kenya serait très basse. Les grandes cultures des autochtones
portent principalement sur le coton et le maïs.
L'élevage est assez satisfaisant. A côté des grands troupeaux appar¬
tenant aux Européens, on trouve un élevage traditionnel impor¬
tant. Le Kenya est pratiquement le seul pays d’Afrique tropicale
à commercialiser la vente du lait et des produits laitiers.
L'industrie est entièrement aux mains des Européens et des Asia¬
tiques. Sur un total d’environ 1 800 établissements industriels
employant 120 000 personnes, pour une valeur ajoutée de près
de 100 millions de livres, on en trouve 316 de métallurgie et méca¬
nique, 500 de travaux publics et bâtiments, 200 d’ébénisterie,
200 de produits alimentaires, etc.
Le revenu moyen annuel est d’environ 50 000 anciens francs,
compte tenu des revenus des Européens et des Asiatiques. Si l’on
enlève, pour le calcul, les salaires des ouvriers et des employés
des grandes villes et ceux des fonctionnaires et assimilés, on voit
que le revenu moyen de la masse est Y un des plus bas d’Afrique. Au
Kenya, 5 millions de personnes vivent avec moins de 5 000 anciens
francs par an.
Cet aperçu de l’économie du Kenya montre à quel point ce pays
est tributaire de l’étranger. L’instauration d’un système socialiste
de type russe ou chinois, demandé par les révolutionnaires, loin
d’améliorer la situation ne ferait que précipiter le retour du pays
dans l’état où il se trouvait avant la colonisation. Comment par¬
tager des richesses qui n’existent pas? Comment parler de capital-
travail quand les neuf dixièmes de la population veulent conserver
6
162

les anciennes coutumes? Ce sont les questions que l’on pose à Jomo
Kenyatta.

Le « socialisme » de Kenyatta

L’ancien chef spirituel des Mau-Mau et la plupart des dirigeants


du Kenya se disent volontiers socialistes. Le gouvernement publia,
en 1964, un ouvrage de propagande intitulé : le Socialisme démo¬
cratique africain du Kenya que Kenyatta présenta comme sa
bible.

« On y trouvera, dit-il, un système strictement africain aussi bien dans le


domaine politique que dans l’économique. Nous n’imitons personne. Nous
rejetons le communisme asiatique comme nous rejetons le capitalisme
occidental. Nous choisissons une politique spécifiquement africaine et
positive. »

Les lecteurs intéressés par cette théorie et qui ont lu ou liront


les ouvrages de Kenyatta ne découvrent rien de bien percutant.
Le socialisme du « vieux chef » est un pur verbalisme où l’on cher¬
cherait en vain une idée originale. Le programme se résume dans
la fière devise du parti K. A. N. U. : Harembee! intraduisible en
français autrement que par : « Que ça se redresse! »
La vie du Kenya est inséparable de la personne de Jomo Kenyatta.
Ce dernier, reconnu par les Anglais comme le responsable des
événements qui, à partir de 1952, ensanglantèrent le pays — dont
ils avaient fait une colonie de peuplement — fut incarcéré durant
plusieurs années et libéré seulement le 20 août 1961, après la
conclusion d’accords demeurés secrets avec les services du Colonial
Office. Revenu à la vie publique, auréolé d’une magnifique légende,
il fut considéré comme le « père de la patrie », titre qu’il s’octroya
d’ailleurs lui-même.
Quand s’ouvrit à Londres, le 14 février 1963, la conférence consti¬
tutionnelle du Kenya, Jomo Kenyatta n’était pourtant pas majo¬
ritaire. Son parti, le K. A. N. U., était pratiquement inexistant à
côté du K. A. D. U. de Ronald Ngala.
Le K. A. N. U. (Kenya African National Union) est un parti essen¬
tiellement nationaliste et traditionaliste, se disant progressiste et
socialiste mais anticommuniste. Malgré son « antimodernisme », il
oppose au tribalisme une doctrine très ferme d’unité nationale. Il
défend les principes de la propriété individuelle, de respect des
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 163

croyances religieuses, du fédéralisme régional et du panafrica¬


nisme.
Le K. A. D. U. (Kenya African Démocratie Union) est le défen¬
seur des minorités et, par voie de conséquences, du tribalisme et
de la décentralisation. En 1963, il était engagé à fond dans la lutte
pour obtenir la création de six provinces jouissant d’une entière
autonomie de gestion.
Le ministre des Colonies, M. Maudling, chargé d’établir une consti¬
tution, eut beaucoup de mal, après d’interminables discussions,
à faire aboutir (le 6 avril seulement) un texte hybride qui mécon¬
tenta tout le monde car il instaurait un État à la fois fortement
concentré et décentralisé : sept régions quasi autonomes, avec un
parlement régional; un gouvernement central fort et autoritaire.
Les Anglais insistèrent pour que soit constitué un gouvernement
de coalition, ce qui fut accepté. Le minoritaire Kenyatta devint
coleader : les Anglais avaient fait le lit de leur ancien adver¬
saire!...
Aux élections suivantes, « Javelot flamboyant » emporta soixante-
quatre sièges contre trente-deux; il fut, tout naturellement investi
Premier ministre par les Anglais.
Le 12 décembre 1963, à midi, douze coups des canons anglais
annoncèrent Y indépendance du Kenya.
Pour l’anniversaire de 1964, le parti d’opposition du K. A. D. U.
se saborda à la faveur du K. A. N. U., promu parti unique.
L’armée, divisée par le tribalisme, tenta en 1964, de prendre le
pouvoir. Les mutins furent mis à la raison par les troupes anglaises
appelées en grande hâte par M. Kenyatta qui manifesta, à cette
occasion, sa volonté bien arrêtée de s’appuyer sur l’ancienne puis¬
sance coloniale.
Ce recours au néo-colonialisme justifia aussitôt à l’opposition de
gauche ses principaux arguments et les événements qui se dérou¬
lèrent depuis cette époque s’expliquent en grande partie par la
querelle idéologique qui sépare trois tendances :
1° Les partisans d’un alignement total sur /’Occident dont le leader,
Tom M’Boya, est le secrétaire général des syndicats et, en même
temps, le secrétaire général du K. A. N. U. M’Boya, qui a écrit
divers ouvrages 8 et se dit socialiste, se livre à une analyse qui pour¬
rait l’apparenter à Sékou Touré mais au lieu de s’arrêter en chemin
comme le fait le Guinéen il va, comme M. Houphouët-Boigny,
jusqu’au bout de sa théorie. Le socialisme étant impossible au Kenya

8. Voir Freedom and after. Collins, Londres.


164

avant de nombreuses années. Il est nécessaire, tout d’abord, d’en


créer les conditions essentielles : alphabétisation, formation de
techniciens et de cadres, développement des infrastructures, des
moyens de production, de centres industriels, etc. Cet ensemble,
qui demandera le sacrifice d’une ou deux génération, ne se fera
qu’avec des capitaux et des techniciens que seul peut amener l’Occi¬
dent. C’est par la suite que l’on procédera à la socialisation, en
passant, auparavant, par le stade des nationalisations. Celles-ci
ne seront pas des spoliations pures et simples : « Nous devons nous
engager, pour ne pas rebuter les bonnes volontés, à procéder pro¬
gressivement et par remboursements. »
2° Les partisans d’un passage immédiat au socialisme, dont le repré¬
sentant le plus connu est M. Oginga-Odinga qui appartient à l’im¬
portante ethnie des Luwo, rivale séculaire de celle des Kikuyu.
3° Les amis de M. Kenyatta qui recherchent avec celui-ci une
formule typiquement africaine inspirée des théories de Senghor.
Après la dissolution du K. A. D. U., en 1964, le K. A. N. U. subit
une crise interne profonde en raison des rivalités entre les deux
tendances, rivalités accrues par les divisions tribales. Un incident
grave se déroula le 10 mars 1966 au parlement où la majorité
réclama la démission de M. Odinga qui était, à l’époque, vice-
président. Celui-ci fut accusé d’introduire des armes russes et
chinoises au Kenya, pour les distribuer aux Luwo, afin de donner
le pouvoir à cette tribu et d’instaurer un régime communiste.
M. Kenyatta se débarrassa de son encombrant collaborateur et
réexpédia, sur-le-champ, en U. R. S. S. une cargaison d’armes
qui avaient été — officiellement — commandées par M. Odinga.
Ce dernier, appuyé par deux ministres démissionnaires, fonda,
en juin 1966, un parti d’opposition le K. P. U. (Kenya People’s
Union) dont les succès aux dernières élections partielles ont causé
une surprise générale et provoqué la consternation dans les milieux
européens.

L’impossible Kenya

Un tableau de la situation au Kenya serait incomplet si l’on négli¬


geait les diverses tensions qui agitent le pays et entretiennent en
certains endroits une ambiance de guerre civile.
1° Le mouvement « néo-mau-mau », supernationaliste et traditio¬
naliste qui terrorise toute la région du mont Kenya.
2° Les sectes religieuses des régions orientales et côtières qui orga-
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 165

nisent à l’occasion, des émeutes, sous le prétexte que le modernisme


met en cause la civilisation africaine. Certaines de ces sectes sont
d’ailleurs d’inspiration chrétienne.
3° Les groupes de chômeurs et d’ouvriers mécontents qui provoquent,
de temps en temps, des troubles les mettant aux prises avec la
police et l’armée.
4° Le mouvement irrédentiste somali. En raison de l’importance
présentée par la question somalienne, tant sur le plan national
qu’international, il est bon de l’examiner de plus près.
Entre 1895 et le début de la Première Guerre mondiale, les Anglais
pacifièrent sans grande conviction les terres arides du Northern
Frontier District du Kenya (N. F. D.) qui avaient été concédées,
en Somalie, par traité conclu en 1891 entre la British East Africa
Company et quelques sultans locaux.
Jusqu’en 1963, bien que rattachées à l’administration du Kenya,
les provinces somaliennes furent considérées par les Anglais comme
Closed District, territoire à part. Les Somaliens, de race blanche
ou métissée, musulmans parfois fanatiques, ne pouvaient être
assimilés aux Kenyans ou par eux.
Lors de la conférence constitutionnelle du Kenya, en 1962, la
modeste délégation du N. F. D. demanda la sécession qui fut
refusée par les Kenyans et par les Anglais. Ces derniers promirent,
cependant, une « investigation » qui eut effectivement lieu peu de
temps après. L’enquête dirigée par un Nigérien et un Canadien
conclut que 87 % de la population du N. F. D. souhaitaient non seule¬
ment la sécession mais, de plus, le rattachement à la Somalie.
Les Britanniques se rendirent compte qu’en fixant un abcès au
nord du Kenya ils mettraient ce pays dans l’obligation de faire
appel à eux tant pour maintenir l’ordre que pour appuyer leur
position sur le plan international. Ils trouvèrent donc prétexte au
régionalisme institué dans la constitution pour déclarer nécessaire
au maintien de la paix mondiale le rattachement définitif du
N. F. D. somalien à l’État du Kenya.
Cette décision amena la Somalie à rompre ses relations diploma¬
tiques avec l’Angleterre et avec le Kenya. Depuis cette époque, l’ex-
N. F. D. est pratiquement en état de siège. Les raids des commandos
somaliens s’enfoncent assez loin dans les provinces intérieures.
Les actes de terrorisme succèdent aux émeutes et les émeutes aux
sabotages.
Le Kenya tenta, dès 1964, une politique d’assimilation. Un amen¬
dement à la constitution de 1963 supprima les effets les plus spec¬
taculaires du régionalisme prévu à Londres. Depuis cette date.
166

l’autonomie des provinces ayant été abolie, les Somaliens sont


administrés directement de Nairobi.
La situation est très tendue dans cette partie du pays où l’ordre
n’est maintenu que grâce à la présence de forces britanniques qui
pourchassent les Shiftas et les livrent aux autorités du Kenya qui,
les traitant comme hors-la-loi, les font fusiller sans jugement.
L’étude de la situation du Kenya me paraît intéressante à plus
d’un titre. Elle montre d’abord comment les Anglais, par l’astuce
de la création de frontières impossibles sont parvenus à se rendre
indispensables aux dirigeants de ce pays et à provoquer les condi¬
tions favorables à une forme de néo-colonialisme. Elle met en
évidence les fautes commises par un nationalisme qui manque autant
de réalisme que de justification et dont les attitudes ont fait de la
scène politique le marécage dans lequel le gouvernement s’enlise.
Elle prouve aussi, comme toute expérience s’appuyant sur des prin¬
cipes du même ordre, que la synthèse des deux cultures, l’occiden¬
tale et l’africaine archaïque, est un leurre. Elle montre enfin que,
pour les pays en voie de développement, le neutralisme est une
source de malentendus et une cause de suspicion bien regrettables
quand on a tout à attendre de la générosité et de la confiance
de ses amis.
Certes, M. Jomo Kenyatta s’est attaché la collaboration étroite
de Tom M’Boya mais l’action entreprise demeure hésitante. M’Boya
n’a d’ailleurs pas su ou pas pu imposer un style analogue à celui
de M. Houphouët-Boigny en Côte-d’Ivoire. Personne n’est rassuré.
Il faudra connaître le résultat des élections générales de 1968,
pour savoir de quel côté le pays basculera. Car tout le monde est
d’accord à ce propos : la situation actuelle ne saurait s’éterniser;
après la disparition du « père de la patrie » — peut-être même avant
— le Kenya connaîtra une crise susceptible d’avoir de graves
répercussions internationales.

Démocratie ou dictature?

Je laisse au lecteur le soin de conclure sur l’authenticité de la


démocratie africaine, selon ses opinions et à la faveur de son propre
jugement. Personnellement, je crois que les chefs d’État que nous
venons de voir à l’action, dans leurs pays respectifs, ont eu le très
grand mérite de constituer des nations, d’instituer des États, de
construire des patries.
Toutefois, dans un dossier qui se veut objectif, je ne passerai pas
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 167

sous silence l’opinion de la Fédération des étudiants d’Afrique


noire en France (FEANF). Je citerai donc un extrait de l’édito¬
rial du numéro 46 de VÉtudiant d’Afrique noire, revue africaine
publiée à Paris :

Un exemple d’abnégation : Osende Afana tombé au service de


l’Afrique.

« Le 15 mars 1966, à 10 h 30 de la matinée, notre camarade Osende Afana,


secrétaire général du bureau du comité directeur de l’U. P. C.9 est glorieu¬
sement tombé au champ d’honneur, le cœur lâchement transpercé par les
balles des forces armées des impérialistes et de leurs laquais kamerunais
(communiqué de l’U. P. C.)...
» Osende, notre camarade, notre ami, notre frère a été ainsi lâchement
assassiné par les mercenaires français.
» Osende, notre camarade, responsable pendant longtemps de notre jour¬
nal l’Étudiant d’Afrique noire, militant dynamique, courageux, patriote
convaincu et conséquent.
» Osende, notre ami, qui, après avoir servi la révolution kamerunaise
en tant qu’étudiant, a continué à la servir comme responsable de l’U. P. C. :
représentant de l’U. P. C. pendant quelques années auprès du groupe
afro-asiatique au Caire, il quitte ce poste et devint secrétaire général du
bureau du comité directeur (P) de l’U. P. C.
» L’impérialisme français avec son sinistre valet, Ahidjo, vient de per¬
pétrer un horrible crime contre le peuple kamerunais.
» 1958 : Um Nyobe, le grand leader du nationalisme kamerunais de
l’U. P. C., tombait sous les balles des mercenaires français.
» 1960 : Félix Moumié, secrétaire général de l’U. P. C. mourait à Genève
par suite d’empoisonnement de la « Main-Rouge ».
» Mars 1966, Osende Afana.
» L’impérialisme français par cet acte ignoble perpétré contre l’Afrique
a montré son vrai visage; celui d’ennemi irréductible de nos peuples. Ce
ne sont pas les balivernes sur la prétendue attitude favorable de la France
au tiers monde qui peuvent masquer cette vérité criarde. Ahidjo, valet
de l’impérialisme français, bourreau du peuple kamerunais s’acharne dans
ses crimes, car il se sait fini, fini parce que condamné par le vaillant peuple
kamerunais : Ahidjo est un homme fini. Au point où en est le méconten¬
tement populaire aucun sorcier ne peut sauver le personnage le plus mépri¬
sable, pour être le premier responsable de la tragédie que connaît notre
pays. (Communiqué de presse 012-DE-CR-CP-66 du Comité révolution¬
naire de l’U. P. C.)
»... Qui a élevé « l’assassinat collectif au niveau d’une méthode de gou¬
vernement, se livre au plus indignes cruautés sur des femmes et des
enfants, tendant à réduire l’opposition par la violence, imposant un
parti unique fasciste dans un pays où les 95 % de la population lui sont
9. U. P. C., Union des populations du Cameroun.
168
hostiles, qui maintient — au-delà de l’indépendance — des institutions
telles que le couvre-feu, l’état d’urgence, le laissez-passer, la lutte contre
les rumeurs, les camps de concentration, la prison préventive illimitée,
l’exécution par asphyxie dans les wagons plombés » est totalement
soutenu par l’impérialisme français. Plusieurs milliers de mercenaires
français et autres sont engagés dans les actions répressives contre le
peuple kamerunais et les glorieux combattants de l’U. P. C. Ce crime
se place dans le contexte de l’offensive généralisée de l’impérialisme sur
le continent africain :
» — Offensive politique avec la succession des coups d’État et surtout
l’ignoble coup porté au peuple ghanéen.
» — Offensive culturelle avec le prétendu festival des arts nègres (placé
sous la présidence de MMmes Kennedy et Johnson, c’est-à-dire de l’impé¬
rialisme yankee; ouvert par un ministre français).
» — Offensive économique, les investissements impérialistes se sont consi¬
dérablement accrus depuis 1960.

» Il apparaît clairement que la lutte anti-impérialiste en Afrique exige


actuellement des mouvements populaires d’avant-garde armées d’une
plate-forme programmatique claire, solidement organisés, encadrant et
mobilisant les masses sur la base de leurs intérêts fondamentaux. Il
est non moins évident que la situation actuelle exige une lutte résolue
sans concessions, et totale contre ces nouvelles bourgeoisies (bureaucra¬
tique, compradore) représentées par les Ahidio, Houphouët, Senghor et
autres Sékou Touré. »

Les étudiants africains causent de grands soucis aux divers gou¬


vernements dont ils sont les boursiers et ne vont pas sans inquié¬
ter les groupes financiers qui investissent ou qui se proposent
d’investir en Afrique. Leurs excès — quelque soit le sens dans lequel
ils s’exercent — trouvent-ils leur explication dans une tendance
naturelle aux jeunes de s’adonner aux passions plutôt que d’accep¬
ter les limites voulues par la sagesse ou fixées par les convenances?
Sont-ils, au contraire, le signe d’un état d’esprit propre à l’Afri¬
cain évolué?
Cette nouvelle parue dans le Monde du 8 janvier 1967 nous incli¬
nerait à penser que la jeunesse manifeste en Afrique comme ailleurs
ses potentialités :

« Le ministre de l’Éducation nationale du Sénégal s’est élevé contre un


certain relâchement des mœurs à l’université de Dakar. Il a indiqué dans
un discours radiodiffusé qu’au cours d’une visite inopinée à la cité uni¬
versitaire en compagnie de délégués des étudiants il avait constaté que
dans chaque chambre d’étudiant il y avait presque toujours une fille et
dans chaque chambre d’étudiante un garçon...
LA DÉMOCRATIE EN AFRIQUE NOIRE 169
» Le gouvernement, a-t-il ajouté, ne peut plus tolérer, sans faillir à sa
mission cet état de choses, et les étudiantes ont été transférées à la rési¬
dence du camp Claudel, hors de l’enceinte universitaire. Mais certains
étudiants cherchent déjà à avoir leurs entrées dans ce camp, où quelques-
uns ont même essayé de s’introduire la nuit. »

Néanmoins, on peut se demander, à divers indices, si les intellec¬


tuels africains ne sont pas, pour la plupart, convaincus de leur
aptitude à devenir d’emblée ministres, ambassadeurs ou généraux.
L’exemple de leurs aînés est de nature à leur donner toutes les
illusions. Mais était-il possible de faire autrement?...
Quoi qu’il en soit, les dirigeants africains, menacés par les opposi¬
tions, écrasés par leurs difficultés, impuissants à résoudre seuls les
problèmes qui les assaillent, vont se trouver avant longtemps
devant une nouvelle élite instruite à l’occidentale, prompte à cri¬
tiquer les anciens et avide de prendre les postes de commande¬
ment.
Il est vrai que d’ici là les chefs d’État n’auront peut-être pas su
résoudre leurs propres contradictions, n’auront peut-être pas pu
trouver les voies d’une démocratisation véritable encore capables
de les sauver et qu’ils auront alors été remplacés par des juntes
militaires.
Chapitre IV

Les régimes militaires

Une suite de coups d’État militaires a déconsidéré l’Afrique auprès


des démocrates européens : l’opinion générale est que les Africains
n’ont pas atteint leur maturité politique et qu’il faudra de longues
années avant que les nouveaux États aient acquis cette sagesse
des nations qui fait les peuples libres.
Le pessimisme que manifestent ainsi les meilleurs amis des jeunes
États noirs n’est pas toujours justifié.
En Afrique, moins qu’ailleurs, on ne peut juger les hommes sur
leur couvre-chef. On ne naît pas politicien; on le devient. Pourquoi,
dès lors, un militaire serait-il a priori moins qualifié pour la poli¬
tique qu’un avocat ou un professeur? Il est vrai que certains démo¬
crates ont une fâcheuse tendance à considérer qu’un régime libéral
se distingue par la priorité qu’il donne aux joutes oratoires sur
l’action. Quoi qu’il en soit, on a vu ces derniers temps des civils
qui ne le cédaient en rien aux militaires dans l’art de sabrer.
Il ne faut donc point trop s’illusionner sur des histoires de képis
ou de chapeaux mous qui, en Afrique, n’ont pas grande signifi¬
cation. Les régimes militaires ne diffèrent guère des autres que
par le goût qu’ont leurs dirigeants pour les uniformes, les dorures
et les décorations. Bien que cela puisse paraître paradoxal à nombre
d’Européens, il y a des régimes militaires en Afrique noire ou
blanche qui sont plus libéraux que certains régimes civils. Il n’est
pas sûr, par exemple, que Ben Bella ait été plus démocrate que
ne l’est Boumedienne.
172

Nombre de progressistes africains ont appelé de leurs vœux les


militaires, pour faire cesser les affrontements sanglants entre poli¬
ticiens et chefs de tribus, animés de l’unique ambition de s’emparer
du pouvoir, pour accaparer les richesses et les honneurs et les parta¬
ger avec leurs seuls frères de clan, selon la coutume africaine. C’est,
dans bien des cas, sous la pression des forces populaires, décidées
à mettre fin tant à la gabegie et à la corruption qu’à la crise
économique et sociale, que les militaires ont accepté de prendre
provisoirement la direction des affaires courantes. Il est arrivé
enfin, que les politiciens eux-mêmes, las d’un carrousel les plaçant
tour à tour en prison et au pouvoir, aient été les premiers à souhaiter
que le commandant de l’armée soit promu arbitre suprême, à la
tête d’un comité de réconciliation.
Il n’est pas conforme aux réalités africaines de ce temps, que de
comparer les prises de pouvoir par des officiers en Afrique, avec
les putschs sud-américains. Contrairement à ce qui se passe en
Amérique du Sud où l’armée est divisée en factions rivales, les
forces africaines ne se sont pas, jusqu’à présent, disputé le pou¬
voir.
Nous pouvons donc nous demander dans quelles conditions, et à
la suite de quels processus, des officiers jusqu’alors respectueux
de l’ordre et de la constitution de leurs pays se sont attribué le
gouvernement. Quel rôle jouent-ils? Quel avenir ont-ils? Ne seront-
ils pas, à leur tour, grisés par le pouvoir?
Pour répondre à ces questions je mettrai en parallèle l’évolution
de la situation dans des États où des officiers ont pris la direction
des affaires de leur pays. Je donnerai une importance toute par¬
ticulière au Congo puisque, aussi bien, l’ancienne colonie belge,
l’un des États les plus vastes, les plus peuplés et les plus riches
d’Afrique, est celui dont on a le plus parlé au cours des dernières
années.

La charte politique des militaires

Auparavant, et dans le but de respecter la règle d’objectivité que


je me suis fixée, je donnerai la parole au seul officier chef d’État en
Afrique qui ait cru bon de justifier dans un écrit les principes de la
légitimité de la prise du pouvoir par l’armée.
Dans une plaquette publiée en fin 1966 et intitulée Fondements
LES RÉGIMES MILITAIRES 173

constitutionnels des régimes militaires, le général Mobutu écrit les


lignes suivantes que j’extrais du texte :

La dictature militaire est souvent un mal

« Lors d’une prise de pouvoir par l’armée, les centres vitaux de la capitale
et certaines autres villes sont occupés par la troupe; et l’on annonce à la
radio que l’action entreprise est motivée soit par l’état critique dans
lequel se trouve plongée la nation, soit par la nécessité de répondre aux
vœux de la population.
» Parfois même l’on invoque les deux raisons et ces dernières peuvent très
bien correspondre avec la réalité. En effet, dans de nombreux pays il y a
eu des états d’urgence — catastrophes naturelles, par exemple — qui
ont obligé l’autorité civile à passer, elle-même de son plein gré, les pou¬
voirs de l’armée; la discipline, l’organisation et les moyens les plus propres
à faire face efficacement à la crise. Dans d’autres circonstances, des peuples,
toujours pour les mêmes raisons, ont désiré un gouvernement militaire
provisoire.
» Mais une écrasante majorité d’hommes étant attachés au concept tra¬
ditionnel de gouvernement civil légal, la prise de pouvoir même tempo¬
raire par les militaires a toujours été considérée comme un « mal néces¬
saire » et doit être justifiée comme tel. Cette justification de la prise de
pouvoir par l’armée est celle-là même qu’un ex-Premier ministre de notre
pays a donnée, s’agissant de l’état d’exception dans lequel se trouve le
Congo.
» Si la prise de pouvoir par l’armée a pu être considérée comme un mal,
c’est parce que dans l’histoire, des régimes militaires se sont toujours
accompagnés nécessairement d’un état d’exception impliquant des res¬
trictions ou une suspension totale ou partielle pour ce qui concerne les
libertés publiques, les garanties constitutionnelles et certaines lois en
vigueur. Ces régimes, par tradition, comportaient donc une gêne réelle,
un mal pour les citoyens qui se voyaient privés de leurs droits habituels
et imposer des devoirs nouveaux pendant un temps plus ou moins long.
Ce mal a toujours semblé si important pour les citoyens qu’à certaines
époques le pouvoir confié à un militaire était limité dans le temps et dans
l’espace; et même, malgré cette limitation imposée par les civils, le chef
militaire, investi du pouvoir politique par les institutions civiles elles-
mêmes, se voyait affublé du titre de « dictateur ». Ce fut le cas des dicta¬
teurs de la Rome antique, pourtant appelés au pouvoir par les représen¬
tants du peuple eux-mêmes, les sénateurs et les tribuns du peuple.
» De nos jours également, la prise du pouvoir par les militaires peut revêtir
le même caractère et être considéré comme un mal parce que dans la
majeure partie des cas, il s’agit cette fois-ci de véritables dictateurs s’ac¬
compagnant d’une restriction maximum des libertés publiques, d’une
suspension totale et injustifiée de la constitution et certaines autres lois;
le tout dépendant par suite du simple bon vouloir du dictateur et de la
174
nécessité dans laquelle il se trouve d’appuyer son autorité sur la contrainte
et la force, même si le bien de la nation n’exige pas une telle attitude.
C’est le cas de certains régimes militaires modernes.

Au Congo, ni dictature ni mal nécessaire


» En ce qui concerne le Congo, l’on peut dire que le régime militaire
que nous avons instauré est vraiment unique en son genre. En effet, le
24 novembre 1965, les militaires ont pris le pouvoir sans arrestations,
sans procéder aux détentions et aux exécutions sommaires qui sont de
tradition en pareil cas; sans se livrer aux habituelles exactions, sans sus¬
pendre les libertés publiques ni les institutions nationales, sans établir
des tribunaux spéciaux pour les infractions de droit commun; ils n’ont
apporté à la constitution que les modifications qu’exigeait la réussite
de l’objectif que les militaires s’étaient assignés, à savoir le redressement
national; sans installer des militaires aux postes clés de l’administration;
sans porter atteinte à l’autonomie des provinces et sans accaparer
tous les portefeuilles ministériels (il n’y a qu’un seul militaire ministre).
Cette énumération n’est pas limitative mais indicative des actes que le
haut commandement militaire congolais a fait ou s’est abstenu de faire
pour donner à sa prise de pouvoir un cachet original. Cette attitude prouve
que seul l’intérêt général a guidé le haut commandement et non l’ambi¬
tion où les désirs d’instaurer une dictature du type romain ou du type
moderne.

Coup d’Êtat légitime


» Ayant expliqué pourquoi l’on a toujours considéré les régimes militaires
comme étant un mal, il convient d’ajouter que ceux qui les ont qualifiés
ainsi se sont tout de suite empressés d’accoler l’épithète a nécessaire » au
mot « mal ». Ce qui revient à dire que lorsque dans un pays, compte tenu
des circonstances et après avoir passé en revue tous les moyens possibles
de faire face à une crise, l’on en arrive à souhaiter l’avènement d’un gouver¬
nement militaire, c’est que cela est devenu nécessaire et qu’il n’existe pas
d’autre choix. Le fait de céder ainsi à la nécessité constitue dont un acte
correct, légitime, fondé et bienséant.
» Un régime militaire, peut donc plonger ses racines dans une certaine
légitimité que l’on ne pourrait lui contester que si l’on est habité par la
mauvaise foi, si l’on manque de réalisme ou si l’on reste attaché à des
théories désuètes. C’est précisément sur cette question de la légitimité
des régimes militaires que nous voudrions nous étendre quelque peu.

L’armée doit prendre le pouvoir quand les institutions sont bloquées


» Précisons tout de suite que nous n’avons pas la prétention de parler
au nom des autres chefs d’État militaires d’Afrique ou d’ailleurs qui
LES RÉGIMES MILITAIRES 175
assument la lourde responsabilité de gouverner des pays complexes ou
sur lesquels l’on est déchargé de toutes les responsabilités publiques dans
des circonstances telles qu’ils ne peuvent partager l’ultime responsabilité
du pouvoir qu’avec leurs propres collègues militaires. Ce qui va suivre est
tout simplement le fruit des réflexions que nous a inspirées notre expé¬
rience personnelle dans notre pays, persuadé cependant qu’il existe des
conditions et des circonstances analogues en d’autres endroits. Précisons
également que nous n’employons pas le mot « légitimité » dans le sens
de « légalité constitutionnelle des gouvernements ». Nous l’employons
plutôt dans son sens le plus large, pour qualifier une action, un état de
choses vues dans des circonstances bien définies et reconnues comme
acceptables et même appropriées par toute personne de bon sens qui
connaîtrait ces circonstances? Nous voulons poser ici le cas général d’une
autorité militaire disposant d’une force armée et qui de sa propre initia¬
tive décide d’assumer le pouvoir, eu égard aux circonstances, étant entendu
et présumé que cette autorité militaire est un groupement permanent
et professionnel placé comme instrument au service de tout le corps
politique du pays et non une milice civile. Nous éliminons également le
cas où une autorité civile légalement constituée n’existe ou ne fonctionne
plus et que le peuple ne montre aucune disposition à recons¬
tituer. Éliminons aussi le cas d’une autorité militaire existante et
assumant sa mission traditionnelle de contrôle et de protection du
territoire.
» Ceci étant, quelles sont les circonstances dans lesquelles une autorité
militaire peut convenablement et légitimement assumer le pouvoir et
l’exercer en excluant totalement ou partiellement la participation d’autres
éléments de la communauté nationale pour les décisions finales. Si des
circonstances susceptibles de justifier l’application d’un régime militaire
existent, n’y a-t-il pas de restrictions ou limitations à apporter à l’emploi
du pouvoir politique par des militaires?
» Pour répondre à ces questions il nous semble nécessaire d’établir une
distinction entre les décisions politiques qui comportent un jugement de
valeur et celles qui impliquent un jugement technique. Puisque le juge¬
ment de valeur est celui qui détermine ce qui est bon ou mauvais pour le
bien de tous, il permet de prendre des décisions sur les fins de la société,
des décisions concernant les droits des différents individus et groupements
de cette société ou se rapportant aux différentes pondérations à attacher
aux fins de la société considérée et aux priorités à donner à certaines bonnes
choses par rapport à d’autres. Comme tout le monde le sait, le jugement
technique, lui, détermine comment faire pour obtenir telle ou telle autre
chose désirée ou encore comment procéder pour éviter une chose indési¬
rable. Un exemple : décider qu’il est bon de construire un immeuble sur
tel emplacement et mauvais de l’édifier sur tel autre constitue un juge¬
ment de valeur; tandis que la façon de construire cet immeuble constitue
un jugement technique.
» Le jugement de valeur, à la différence du jugement technique, n’est pas
fondé uniquement sur la science mais contient des facteurs humains dont
176
l’intuition et le sentiment ne sont pas exclus. Nous estimons que les juge¬
ments de valeur tiennent une place essentielle dans la vie politique.
» Dans une société démocratique, les jugements de valeur sont élaborés
par tous les citoyens capables; et la politique du gouvernement dans un
État démocratique reflète plus ou moins les jugements de valeur du corps
électoral, avec tous les arrangements et les ajustements nécessaires pour
trouver un dénominateur commun aux divergences de jugement rencon¬
trées dans le corps électoral. Les jugements techniques sont du domaine
des savants, des fonctionnaires civils et de toutes autres personnes ayant
l’instruction nécessaire pour appliquer et exécuter les jugements de valeur.
Dans une démocratie, les jugements de valeur, c’est-à-dire en définitive
la formulation du désir commun, sont travaillés, indiqués et communi¬
qués par le truchement d’élections et d’instructions de nature bien déter¬
minée. L’expérience prouve d’ailleurs que la plupart des jugements de
valeur fondamentaux sont connus de façon innée par toute personne
ayant atteint l’âge de raison, car ils font partie intégrante de la vie
sociale.
» En résumé, étant donné qu’aucune nation, jeune ou vieille, ne trouve
dans son élite un penchant vers le suicide national, la prise du pouvoir
par l’armée devient un « mal nécessaire » lorsqu’il est clair qu’une opinion
générale assez large et profonde existe pour forger des jugements de
valeur mais que cette opinion voit ses désirs entravés par des institutions
malades, mal adaptées, déficientes ou détournées de leurs buts par cer¬
tains individus.
» L’armée est l’une des forces de l’ordre du pays. Son devoir est de réta¬
blir l’ordre, ce mot étant entendu dans son sens le plus large, envers et
contre tous si cela est nécessaire; contre les citoyens ou contre les insti-
tions si le comportement des uns ou des autres compromet l’intérêt bien
compris de la nation.

Tout gouvernement repose sur la force; l’armée est donc le dernier recours
» L’armée n’a pas le droit de reculer devant ce devoir sacré. Même si l’on
admet que d’autres forces susceptibles de promouvoir et d’appliquer les
réformes nécessaires pour remettre les affaires publiques en ordre existent,
même si l’on peut croire que ces forces réformatrices seraient plus capables
que les militaires d’opérer les changements désirés, il n’en demeure pas
moins que ces forces ne peuvent pas compter uniquement sur elles-
mêmes. Car, il leur faut pour réussir dans la voie du redressement, disposer
d’une force de persuasion et de dissuasion vis-à-vis de tous ceux qu’il
faudra mener à participer à cette oeuvre de redressement. Cette force de
persuasion et de dissuasion, c’est l’armée et c'est aussi la police.
» Sans l’appui de cette force de persuasion que constitue l’armée, les auto¬
rités civiles, en cas de crise grave, ne peuvent que recourir à des actes
tendant à suspendre ou à violer les libertés publiques, la constitution
ou les lois en vigueur. Très souvent le temps de persuader le peuple fait
LES RÉGIMES MILITAIRES 177

défaut et le pouvoir civil confronté avec une crise, peut être amené, faute
de temps, à provoquer la destruction même des institutions qu’il a pour¬
tant pour premier devoir de protéger. Mais en cas d’action militaire, c’est-
à-dire la prise de pouvoir par l’armée, il en va différemment.
» En temps normal, l’armée a pour mission d’assurer la défense nationale
contre toute agression étrangère, d’effectuer toute mesure de police pour
maintenir ou rétablir l’ordre et protéger les institutions légales contre les
soulèvements et les complots portant atteinte à la sûreté intérieure du
pays. Ainsi donc, dans certains cas extrêmes, l’existence ou la survie
même de l’autorité civile dépend de la puissance de feu et des capacités
techniques de l’armée; si bien qu’en fin de compte, tout gouvernement
repose sur la force, et l’armée s’avère comme étant la dernière ressource
des forces organisées de la nation; c’est-à-dire : l’espoir et le salut suprêmes.
Mais l’armée, lorsqu’elle protège les institutions contre ceux qui voudraient
les renverser, le fait parce qu’elles sont censées agir dans l’intérêt général.
L’intérêt général doit tout commander et la légalité ou les institutions
civiles légales que l’armée a le devoir de défendre, n’a de raison d’être
et ne doit être respectée que dans la mesure où cette légalité incarnée
par ces institutions civiles répond à l’intérêt général et est entièrement à
son service. En effet, l’armée ne doit pas être le bouc émissaire ou la
bonne à tout faire du pouvoir civil. L’armée n’a pas le droit d’être un
instrument d’oppression ou de répression au service d’un pouvoir civil
sans scrupules ou dévié de sa mission.
» Le régime militaire doit donc s’imposer un certain nombre de règles
pour que l’on puisse vraiment parler de sa légitimité. Ces règles, nous les
appellerons règles de la légitimité. Nous pensons qu’un régime militaire
qui s’écarterait de ces règles ne peut reposer sur aucune légitimité morale
si ce n’est sur la force.

L'armée doit demeurer idéologiquement neutre


» La première règle est que le gouvernement militaire étant au pouvoir pour
le peuple devra gouverner par le peuple et avec lui. C’est-à-dire qu’en régime
militaire, les dirigeants doivent tenir compte de l’opinion publique et
être guidés par elle, en donnant force aux jugements de valeur émis par
les masses et les élites nationales. Il n’appartiendra pas au régime de choi¬
sir entre le capitalisme et le communisme ou d’adhérer à tel ou tel bloc idéo¬
logique, tant que l’opinion nationale ne se sera pas encore prononcée dans
un sens ou dans un autre. Si le rôle de l’armée au pouvoir n’est pas de
forger de nouveaux jugements de valeur, le gouvernement militaire devra
néanmoins élaborer quelques jugements de valeur nécessaires à la conduite
journalière des affaires courantes et à l’exécution technique de ces juge¬
ments de valeur.

On doit obéir aveuglément au chef


» La deuxième règle est que l’armée ne doit pas hériter des défauts du pouvoir
civil. C’est-à-dire, surtout, que le pouvoir militaire ne doit pas être un
178
microcosme où les décisions importantes de chaque jour dépendent de
la bonne volonté ou de la puissance de feu des différentes unités de l’armée.
Les rivalités politiques et les divisions idéologiques que l’on reproche aux
partis et aux institutions politiques civiles, l’indiscipline et l’immoralité
qui semblent caractériser la plupart des politiciens modernes, tout cela
ne doit pas se retrouver dans l’armée assumant le pouvoir politique. En
d’autres termes, l’armée ne doit pas devenir un champ de rivalités de
nature à affaiblir son efficacité et à la faire dévier de la voie salvatrice
qu’elle choisit en décidant d’assumer le pouvoir politique exercé aupara¬
vant par les civils. Les unités de l’armée ne doivent pas se comporter
comme des partis ou des mouvements politiques tout comme les chefs
militaires qui les commandent ne doivent pas se conduire comme ces
chefs de file civils qu’ils ont décidé de remplacer à cause précisément de
leur comportement condamnable. Si l’armée, ultime planche de salut d’une
nation, devient à son tour un terrain de rivalités stériles, il peut en résul¬
ter des désordres terribles, ceux-là mêmes que connaissent certains pays
où, pour des raisons de personnes ou d’idéologie ou par simple ambition
personnelle, les gouvernements militaires succèdent aux gouvernements
militaires, rivalisant d’inefficacité et léguant les uns aux autres, un passif
politique, économique et social de plus en plus énorme.

L’armée ne peut se maintenir au pouvoir sans l’assentiment populaire


» La troisième règle est que l’armée ne doit pas se cramponner au pouvoir;
son action doit être limitée dans le temps et dans l’espace.
» Il en résulte que si les objectifs que le régime militaire s’est assignés
sont atteints, si la crise est conjurée et les circonstances sont telles que
les civils peuvent à nouveau assumer le pouvoir politique, sans aucune
restriction, dans l’intérêt général, l’armée peut rétablir un gouvernement
dirigé par des civils. L’armée ne peut et ne doit pas affirmer que le pays
ne peut être bien gouverné que par elle. Les objectifs qu’il s’est fixés
étant atteints et la crise terminée, le régime militaire ne peut être maintenu
que si telle est la volonté des masses et des élites nationales.

L’armée doit gouverner avec des civils

» La quatrième règle est que le régime militaire doit rechercher dans une très
large mesure, la collaboration des hommes politiques civils et s’attacher à
instaurer des institutions civiles valables tout en préparant le terrain
à l’éclosion d’autres jugements de valeur fondamentaux que, compte
tenu du fait que tout pays évolue, les masses électorales, une fois parvenues
à la véritable maturité politique, ne manqueront pas d’émettre.

L’armée ne doit pas devenir une classe privilégiée

» La cinquième règle est que le régime ne doit favoriser aucune classe sociale
ou économique du pays au détriment d’une autre. L’armée ne devra point
LES RÉGIMES MILITAIRES 179
profiter de son installation au pouvoir, quelle qu’en soit la durée, pour
devenir une classe privilégiée. Ses chefs comme ses éléments devront se
pénétrer de l’idée qu’ils sont des citoyens égaux et nullement supérieurs
à tous les autres citoyens de la nation, et que, cela étant, l’armée n’a pas
à bénéficier de tel ou tel avantage particulier.

Les effectifs militaires

Pour donner une idée des forces en présence, je précise, selon les
plus récents renseignements rendus publics, les effectifs comparés
de l’ensemble des États d’Afrique noire disposant d’une armée
nationale 1 :

I. — Afrique occidentale

Dahomey : Forces armées : 2 000.


Forces de sécurité 2 : 2 000.
Assistance technique militaire : France, U. S. A.,
Israël.

Ghana : Forces armées : 11 000.


Forces de sécurité : 8 000.
Assistance technique militaire : Royaume Uni,
Yougoslavie, Canada, U. S. A.

Guinée : Forces armées : 3 000.


Forces de sécurité : 3 500.
Assistance technique militaire : U. R. S. S., Alle¬
magne occidentale, U. S. A.

Côte-d'Ivoire : Forces armées : 4 500.


Forces de sécurité : 3 000.
Assistance technique : France, Israël, U. S. A.

Libéria : Forces armées : 3 600.


Forces de sécurité : 600.
Assistance technique : U. S. A.

1. Ces chiffres ne sont donnés que pour fixer un ordre de grandeur. Ils constituent une
moyenne entre les écarts variant selon les sources, qu’elles soient officiellcs ou qu’elles
se situent dans des pays étrangers.
2. Par forces de sécurité on entend : police, gendarmerie, milice du parti, compagnies
de sécurité, etc.
180

Mali : Forces armées : 4 500.


Forces de sécurité : 1 450.
Assistance technique : France, U. R. S. S.,
U. S. A., Chine populaire.
Niger : Forces armées : 1 200.
Forces de sécurité : 1 500.
Assistance technique : France, Israël.
Nigeria : Forces armées : 8 000.
Forces de sécurité : 24 000.
Assistance technique : Royaume Uni, Allemagne
occidentale.
Sénégal : Forces armées : 2 500.
Forces de sécurité : 4 000.
Assistance technique : France, U. S. A.
Sierra Leone : Forces armées : 1 850.
Forces de sécurité : 2 000.
Assistance technique : Royaume Uni.
Togo : Forces armées : 1 500.
Forces de sécurité : 800.
Assistance technique : France, U. S. A.
Haute-Volta : Forces armées : 1 000.
Forces de sécurité : 1 400.
Assistance technique : France, Israël.

II.— Afrique centrale

Cameroun : Forces armées : 3 200.


Forces de sécurité : 6 000.
Assistance technique : France, U. S. A.
Congo-Brazza : Forces armées : 900.
Forces de sécurité : 500.
Assistance technique : France, Cuba, Chine pop.
Congo-Kinshasa Forces armées : 35 000.
Forces de sécurité : 16 000.
Assistance technique : Belgique, U. S. A., Israël.
O. N. U.
R. C. A. : Forces armées : 500.
Forces de sécurité : 1 450.
Assistance technique : France, Israël, U. S. A.
LES RÉGIMES MILITAIRES 181

Tchad : Forces armées : 400.


Forces de sécurité : 2 500.
Assistance technique : France, Israël.

III. — Afrique orientale

Éthiopie : Forces armées : 34 000.


Forces de sécurité : 30 000.
Assistance technique : U. S. A.
Kenya : Forces armées : 3 000.
Forces de sécurité : 14 000.
Assistance technique : Royaume Uni.
Malawi : Forces armées : 1 500.
Forces de sécurité : 6 000.
Assistance technique : Royaume Uni, France.
Rwanda : Forces armées : 900.
Forces de sécurité : 650.
Assistance technique : Belgique, France.
Somalie : Forces armées : 6 000.
Forces de sécurité : 4 800.
Assistance technique : Italie, U. R. S. S., U. S. A.
Tanzanie : Forces armées : 2 000.
Forces de sécurité : 6 000.
Assistance technique : Royaume Uni, U. R. S. S.,
Chine populaire, Cuba.
Ouganda : Forces armées : 2 000.
Forces de sécurité : 5 500.
Assistance technique : Royaume Uni.

I. — Le Congo-Kinshasa

A. — Les données du problème congolais

Le Congo, avec 2 344 000 km2, atteint presque cinq fois la superficie
de la France. Cette donnée est essentielle : on imagine à quelles
difficultés peut se heurter le gouvernement pour réunifier des peu-
182
plades rivales ou ennemies sur un territoire aussi vaste et leur
donner le sens national.
On compte environ 15 millions d’habitants, très inégalement répar¬
tis. La moyenne, qui est de 6 habitants au kilomètre carré, n’a pas
grande signification en soi puisque dans certaines régions du
Katanga elle dépasse 150, tandis que dans d’immenses territoires
forestiers et montagneux elle n’atteint pas 3 habitants au kilo¬
mètre carré. Malgré un taux de mortalité élevé, la population
s’accroît régulièrement de 300 000 unités par an. On observe une
tendance, qui s’affirme chaque mois plus nette, au dépeuplement
de la brousse en faveur d’un mouvement migratoire vers les grandes
villes.
J’emprunte au livre le Congo en question, de Roger Verbeek, qui
connaît bien le pays, les lignes suivantes d’autant plus frappantes
qu’elles ont été écrites par un Belge dont les compatriotes ne
nous ont pas toujours exposé avec autant de franchise les sentiments
qu’ils éprouvaient :

« En fait, la réalité kinoise est tristement, platement sordide. Dans ce


champ clos hanté par la faim, une seule préoccupation : trouver un peu
d’argent par n’importe quel moyen. C’est peu dire que les rapports humains
sont faussés. Si, il y a une dizaine d’années, un Georges Balandier pouvait
déjà constater que la concentration urbaine engendrait les «compétitions
du mercantilisme élémentaire et brutal », c’est à une lutte implacable
pour la survie que l’on assiste aujourd’hui dans les villes du Congo. Gruger,
voler, voire tuer y sont devenus des actes de légitime défense...
» Conçue pour abriter un maximum de six cent mille habitants, Léo-
poldville en contient actuellement deux fois et demie plus, et malgré
les tentatives de contrôle effectuées par les autorités communales, chaque
jour voit débarquer son contingent d’immigrants -— désœuvrés venus
de la brousse, fuyards, victimes de luttes tribales ou politiques, réfugiés
angolais, etc. — qui viennent s’agglutiner à dix, quinze, parfois vingt par
case.
» Apparemment, et on se demande par quel miracle, ce magna humain
survit. En fait la sous-alimentation frôle la famine.
» On évalue le nombre des chômeurs à 60 ou 70 % de la main-d’œuvre
utile. Quoique privilégiée, la majorité des travailleurs ne touche que le
salaire minimum légal...

» En admettant que les guenilles durent longtemps et que bon nombre de


femmes trouvent quelques ressources supplémentaires dans un petit
négoce ou dans la prostitution, on peut considérer que cinq personnes
doivent se nourrir avec une centaine de francs par jour : un bol de riz
ou de manioc, un peu d’huile de palme et quelques grammes de viande
ou de poisson pour chacun. Et ceci à condition que personne ne soit malade,
LES RÉGIMES MILITAIRES 183
que l’on ne boive pas de bière..., que les enfants n’aient pas les moindres
frais scolaires, que la police ne fasse pas d’excès de zèle pendant les fins
de mois difficiles pour tout le monde...

» Un boy de l’hôtel où je logeais fut renvoyé pour avoir été surpris à la


cuisine en train de râcler le fond d’une casserole de riz. On dit qu’une foule
de gens fait au maximum un ou deux repas par semaine, et se nourrit le
reste du temps aux dépens de la Régie des ordures et immondices. La
nuit, des ombres faméliques errent dans les dépôts de la voirie, des gosses
rachitiques tendent une main exigeante à tout venant, des vieillards
agonisent sans avoir même la force de mendier. Et la résistance phy¬
sique de ces adultes en apparence athlétiques est dérisoire : tout tra¬
vail un tant soit peu pénible les épuise. Autant de proies idéales pour
les moindres microbes : les maladies endémiques resurgissent, les épi¬
démies menacent...
» Le vocabulaire de la sociologie classique n’a plus de sens dans ces villes
où le dernier des prolétaires apparaît comme un favorisé par rapport
aux dizaines de milliers de sans-emplois.

»... Cette masse de désœuvrés aigris, d’exilés au ventre creux, de jeunes


voyous irresponsables qui ont perdu jusqu’à l’usage du Imot travail, est
disponible pour toutes les aventures... Du jour au lendemain, pour un
prétexte futile, un vent de colère et de haine peut se lever sur ces cités
malsaines. »

Les populations du Congo sont partagées en trois groupes linguis¬


tiques : les Bantous, les Soudanais et les Nilotiques, contenant
chacun plusieurs grandes ethnies elles-mêmes divisées en multi¬
tudes de peuplades ou tribus au particularisme très poussé et dont
le dialecte est incompréhensible aux voisins. La langue française,
importée par les colons belges, est, en définitive, le seul lien qui
rattache les Congolais entre eux car, à vrai dire, il y a plus de diffé¬
rences fondamentales entre les divers peuples du Congo qu’entre
les Français et les Turcs ou les Scandinaves et les Bulgares.
Si l’on excepte trois millions de catholiques, six cent mille protes¬
tants, un million de christianisés et trente mille musulmans ou
islamisés, on peut dire que la grande majorité de la population vit
selon des coutumes archaïques, sinon primitives, et se montre réfrac¬
taire à la modernisation et à la culture occidentale. Le Congo est
ainsi séparé en deux groupes de population : l’un évolué, pro¬
gressiste et révolutionnaire à l’égard de la coutume, l’autre conser¬
vateur, routinier, fermé au progrès et trouvant son idéal dans les
excès mêmes du tribalisme. La situation est telle sur ce plan que
184

l’on peut affirmer que les révolutionnaires, les Lumumba, les


Mobutu, etc. représentent le combat du christianisme militant
contre l’obscurantisme nègre. Aussi paradoxal que cela puisse
paraître aux Européens mal ou incomplètement informés, les
plus ardents nationalistes et anti-Belges sont des chrétiens prati¬
quants et militants qui puisent dans la Bible et dans l’enseignement
du Christ les raisons de leur action. En guerre contre les systèmes
archaïques ou païens, ils se situent dans notre contexte occidental
davantage à la période de Constantin qu’à celle du roiBaudouin. C’est
pourquoi nous ne les comprenons pas toujours. Ce qui complique
le problème, c’est qu’ils se battent sur deux fronts : celui du tri¬
balisme paléonégritique et paléosoudanais à l’égard duquel ils sont
des révolutionnaires comme l’étaient en Europe les chrétiens des
premiers âges; celui du colonialisme à l’égard duquel ils sont
révolutionnaires parce que, non contents de briser la coutume, ils
se rebellèrent contre les affairistes et le gouvernement belges qui
les empêchaient d’accéder à la culture occidentale et au plein
épanouissement.
Le complexe d’infériorité du Congolais s’explique d’abord par la
présence sur son sol de divers « gisements » de Pygmées envers
lesquels il est instinctivement raciste.
Les Belges lui ont dit qu’il descend d’un métissage de Pygmées;
cela le révolte peut-être davantage que le mépris dans lequel le
tient le Flamand dont le racisme est de type nordique, c’est-à-dire
physiologique. Alors il se découvre un passé glorieux où il puise
les raisons profondes de ses attitudes. Car quelques siècles ne
pèsent pas lourd dans l’histoire des hommes et les événements
actuels du Congo vont chercher jusqu’au xve siècle les causes de
leur déroulement.
Le Congo était, à l’origine, peuplé de Négrilles qui se réfugièrent
dans la forêt au fur et à mesure que les invasions de Ban-
tous venus du Sud-Est, de Hamitiques du Nord et de Soudanais
de l’Ouest eurent occupé le pays. Vers le xie siècle, le peuple des
Bakongo se constitua, sous l’impulsion de chefs entreprenants, en
Etats localement puissants qui réduisirent les voisins à leur merci.
Au xnie siècle, on parlait déjà d’un empire du Kongo qui atteignit
approximativement au xve siècle les dimensions de l’actuel Congo.
Les souverains de ces empires étaient des despotes cruels; certains
d’entre eux pratiquèrent des rites religieux anthropophages. Leur
richesse fabuleuse contrastait avec la misère effroyable des peuples.
Il faut se souvenir que, durant plusieurs siècles, l’unité de l’empire
du Kongo ne fut maintenue qu’en raison de l'appareil guerrier de
LES RÉGIMES MILITAIRES 185

VÊtat. Le souverain du Kongo ne fut jamais autre chose qu’un


chef de guerre dont l’autorité ne reposa que sur la présence d’une
classe militaire trouvant dans ses privilèges la seule raison d’une
loyauté qui ne fut d’ailleurs pas à toute épreuve. Les guerriers,
divisés eux-mêmes en castes, furent les suzerains régionaux ou
locaux de vassaux qui versaient le tribut réclamé aux populations.
État militaire, par conséquent, dont les suzerains appartenaient à
d’autres tribus que celles sur lesquelles ils exerçaient leur féroce
autorité. Quand l’empire décadent du Kongo fut disloqué par la
révolte des tribus, celles-ci se regroupèrent derrière les chefs locaux
qui avaient su conduire la résistance et libérer le groupe. Ces chefs,
considérés comme ancêtres-fondateurs, sont encore vénérés à l’égal
des dieux par près de dix millions de Congolais : la loi édictée par
ces ancêtres a plus de valeur que ne l’ont pour les juifs les Tables
de Moïse car elle n’est écrite nulle part; elle est gravée à jamais
dans l’esprit de chacun.
Le peuple congolais, habitué à souffrir de la férocité et de la cruauté
des hommes, ne vit point s’améliorer son sort avec l’arrivée, au
xve siècle, d’aventuriers portugais se disant chrétiens mais qui
représentaient la lie de leur propre pays. Les malheurs de ce peuple
redoublèrent car les Portugais découvrirent le Congo en même
temps que l’Europe découvrait l’Amérique. Pour défricher les
immenses terres livrées à leur avidité, les colons du Nouveau Monde,
qui furent souvent, à l’origine, les plus amoraux et les plus asociaux
des Européens, trouvèrent dans les bandes portugaises des four¬
nisseurs zélés de main-d’œuvre gratuite. On estime à près de
quinze millions le nombre des Congolais qui — avec la complicité
intéressée des souverains et des chefs locaux — furent débarqués
en Amérique, ce qui signifie, puisqu’il en mourait deux sur trois
entre l’enlèvement et l’arrivée au lieu définitif de déportation,
que l’on peut évaluer à près de cinquante millions les Congolais qui
furent arrachés à leur pays!
Les tribus, groupées derrière leurs chefs, se réfugièrent dans les lieux
les plus inaccessibles en vue d’échapper aux razzias. Contraintes
de vivre de façon primitive, loin de s’élever au cours des siècles,
elles retombèrent au niveau du néolithique. C’est donc sur un pays
sauvage, tant par sa nature que par les mœurs de ses habitants,
que le roi des Belges, Léopold II, qui avait commencé à s’intéresser
au Congo dès 1875, put, à la faveur du traité de Berlin, acquérir la
propriété personnelle d’un État indépendant du Congo.
L’histoire du Congo est bien sombre mais la période coloniale du
roi marchand a laissé le plus pénible souvenir parmi les Congolais
186
qui prétendent que ce souverain les condamna aux travaux forcés.
Des dizaines de milliers d’hommes, déportés, seraient morts à la
tâche, de faim, d’épuisement ou de maladie.
Les révoltes se multipliant, les Belges créèrent la force publique,
sorte de gendarmerie légère comprenant des unités de mercenaires
congolais commandés par des officiers belges, qui exerça des repré¬
sailles sévères. Au sein même de ce corps il y eut des mutineries
qui furent impitoyablement châtiées.
De nombreux Belges humanistes s’élevèrent contre les procédés
employés au Congo par leur souverain. Ils exigèrent que le sort
de l’État fût séparé de celui de la métropole. Sous leur pression,
le parlement de Bruxelles, au cours du vote de la charte coloniale
du 18 octobre 1908, proclama solennellement que le Congo et la Bel¬
gique formaient deux personnalités juridiques distinctes. Le Congo
avait un statut de « droit colonial ».
Plus de cent mille Belges s’installèrent au Congo, du bagnard au
missionnaire, de l’ingénieur au trafiquant. Ils prirent les riches
terres, les mines, les forêts et surent les mettre en valeur. La fièvre
du gain et du luxe fut telle qu’ils parvinrent à faire de certaines
contrées, où l’on vivait auparavant de la cueillette, des régions de
grande richesse.
Ils construisirent des cités modernes, dans le style des villes bour¬
geoises de Belgique, « mêlant au luxe tapageur un goût de l’ordre
et de l’étriqué ». Une aristocratie de fraîche date, collet monté et
« super-snob » rivalisa de magnificence avec d’authentiques
nobles attirés par l’aventure coloniale.
C’est dans cette ambiance que les Noirs, désireux de s’élever, s’ou¬
vrirent à la civilisation moderne à laquelle ils étaient préparés par
une culture chrétienne. C’est dans leurs églises en planches qu’à
l’appel de leurs prêtres, ils prirent le goût d’une vertu africaine et
le sens d’un nationalisme congolais. C’est à l’école des missionnaires
qu’ils prirent le sens de leur dignité d’hommes.
Contrairement à ce que fut la colonisation française, fondée, avec
des moyens et des fortunes diverses, sur le principe de l’égalité des
hommes, la colonisation belge, recourut à la discrimination et à la
ségrégation des races.
Tout Noir surpris en quartier européen après 8 heures du soir était
puni de prison après avoir été bastonné. Dans les magasins, les
« indigènes » n’avaient accès qu’à certains rayons qui leur étaient
réservés et où l’on vendait à prix élevé des produits de qualité
inférieure. Sur les trottoirs, on devait laisser la place aux Blancs
sous peine de recevoir un coup de pied. Le Noir se voyait interdire
LES RÉGIMES MILITAIRES 187

l’université; avec le grade de sergent-chef, il atteignait son bâton


de maréchal. Dans un discours du 30 juin 1960, que cite Jean
Ziegler 3, Lumumba dit devant le roi :

« ... Ce que fut notre sort en quatre-vingts ans de régime colonialiste,


nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous
puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail
harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de
manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni
d’élever nos enfants comme des êtres chers...
» Nous avons connu les moqueries, les insultes, les coups que nous devions
subir matin, midi et soir, parce que nous étions des Nègres. Qui oubliera
qu’à un Noir on disait « tu » non certes comme à un ami, mais parce que
le « vous » honorable était réservé aux seuls Blancs?...
» Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes
prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus
fort...
» Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait
d’un Blanc ou d’un Noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhu¬
maine pour les autres.
» Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions
politiques ou croyances religieuses; exilés dans leur propre patrie, leur
sort était vraiment pire que la mort elle-même...
» Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques
pour les Blancs et des paillotes croûlantes pour les Noirs, qu’un Noir
n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les maga¬
sins dits européens; qu’un Noir voyageait à même la coque des péniches,
aux pieds du Blanc dans sa cabine de luxe. »

Pourtant Lumumba était lui-même un privilégié puisqu’il avait


le statut <¥évolué. On appelait de ce nom les indigènes qui, par leur
instruction, leur docilité, leur éducation pouvaient être admis,
avec l’accord de la police belge et sous certaines réserves, à côtoyer
les Blancs dans les bureaux des affaires privées ou de l’adminis¬
tration. Lors de la déclaration de l’indépendance, il y avait quinze
cents évolués, dotés d’une carte d'identité spéciale, sur quinze millions
d’habitants. Le sort de ces hommes en faisait nécessairement des
aigris. Méprisants pour les autres Noirs, méprisés eux-mêmes par
les Belges, ils furent et demeurent les plus ardents révolutionnaires
tant à l’égard d’une négritude dont ils ont honte que d’un colo¬
nialisme qu’ils haïssent par-dessus tout et dont ils entendent bien
se venger pour toutes les humiliations subies.
3. Jean Ziegler, Sociologie de la nouvelle Afrique. N. R. F. Éditions Gallimard, Paris.
188

Il y a de bons capitalistes

Les Congolais réalistes — et ils sont nombreux — sont disposés


à ne pas ruminer le passé. Ils ne désirent point faire le procès des
responsabilités et ils reconnaissent volontiers, malgré d’inévitables
rancunes, qu’ils doivent aux Belges un héritage fabuleux.
Au reste, le gouvernement congolais est en mesure de séparer le
bon grain de l’ivraie; au bon Belge, il ouvre les bras et — juste
retour des choses — il délivre la carte d’identité nationale congo¬
laise.
Je cite, à ce sujet, un extrait bien instructif d’articles parus, en
février 1967, dans Connaissance de l'Afrique 4 au titre de la pro¬
pagande du gouvernement congolais :

CONGOFRIGO :
UNE SOCIÉTÉ QUI GRACE A WILLIAM DAMSEAUX

CROIT A L’AVENIR DU CONGO

« Cela n’a rien d’étonnant lorsqu’on sait que M. William Damseaux, son
directeur général, vient de demander la grande naturalisation après que
le lieutenant général Mobutu, juste hommage rendu à son travail et à sa
foi, l’eut admis dans l’ordre du Léopard.
» William Damseaux a une passion telle pour le Congo et la grande société
qu’il dirige depuis quatorze ans, que son premier contact est quelque
peu déconcertant.
» Mettez-vous à ma place. On a tellement écrit de choses fâcheuses sur la
mentalité des Belges du Congo, qu’on est stupéfait lorsqu’on vient à se
trouver devant une aussi brillante et aussi convaincante personnalité.
Au demeurant, William Damseaux n’a aucun mérite en cela. Il se sent
plus congolais que belge. Pour lui sa véritable patrie n’est qu’une réfé¬
rence lointaine et abstraite à laquelle rien ne le rattache en dehors des
liens du sang. Il connaît à peine la Belgique. Arrivé au Congo en 1934,
à 8 ans, pour y rejoindre son père, c’est vers les horizons congolais que
le ramènent tous ses souvenirs, depuis les premières escapades de sa
jeunesse studieuse jusqu’à ses premiers accomplissements d’homme plei¬
nement responsable d’un domaine vital de la vie du pays. William Dam¬
seaux et le Congo, c’est finalement un roman d’amour qui dure depuis
longtemps, une des rencontres que l’histoire favorise pour mieux accom¬
plir ses desseins.

4. Le Congo à l’heure Mobutu. Revue Bingo, n° 169. (Reportage Allou.)


LES RÉGIMES MILITAIRES 189
« Je ne peux plus vivre ailleurs qu’au Congo, je ne connais que ce pays,
c’est vraiment mon pays », m’a-t-il dit. La sincérité de cet homme —
tout l’indiquait — était totale et j’avais vraiment l’impression de me
trouver devant un grand patron congolais, parlant avec passion de l’ave¬
nir économique de son pays, déplorant avec amertume le temps perdu,
les yeux illuminés par une invincible confiance dans les destinées du pays
où il a choisi de vivre et qu’il veut servir de toutes ses forces.
» Né à Dison (Belgique), le 13 janvier 1926, William Damseaux, nous
l’avons dit, était arrivé au Congo en février 1934 pour y rejoindre son
père. Celui-ci s’y occupait de l’industrie alimentaire dès 1931 et devait,
en 1941, fonder la société Aviport.
» Il reprit cette dernière à son père le 1er janvier 1952 pour fonder la
société « les Frigos Damseaux : Fridam », laquelle prit une rapide exten¬
sion d’une part par la construction d’une chaîne de froid qui s’étendait de
Matadi à Bukavu, et d’autre part en poursuivant ses activités d’élevage.
» Dès la constitution de la société Congofrigo et ensuite de la société Alivia,
William Damseaux en fut nommé administrateur délégué. Il donna à
ces sociétés une impulsion remarquable tout en veillant à poursuivre
l’extension de la société Fridam.
» De plus, afin de régulariser le trafic maritime entre Kinshasa et l’Afrique
du Sud initialement, ensuite avec l’Argentine, William Damseaux a créé
la société Souter N. Reefer Shiping laquelle en qualité de propriétaire
et d’affréteur de bateaux frigorifiques, s’occupe du transport maritime
des vivres.
» De plus, il est administrateur de différentes sociétés congolaises, dont
la Société des grands élevages du bas Congo, la Société des frigorifères
du Kasaï, Utexléo, Minéral Congo. Enfin, il vient de reprendre depuis
peu la propriété d’un important élevage du lac Léopold-II.
» Parmi les projets de développement industriel alimentaire au Congo,
William Damseaux est le promoteur de conceptions qui tendent à se
concrétiser peu à peu, notamment la création d’une minoterie à Matadi,
une usine de laits reconstitués, une usine de séchage du poisson, une usine
de lyophilisation. Le total de ces réalisations est approximativement de
un milliard deux cents millions de « francs congolais. »

Je n’ai pas hésité à faire une aussi longue citation parce que je crois
qu’elle est pleine de sens et qu’elle se passe de commentaires.
Elle peut attirer l’attention des investisseurs et les hommes
d’affaires décidés à faire fortune : le Congo-Kinshasa, malgré la
sombre réputation qu’il a acquise au cours des dernières années,
est plus que jamais ouvert aux « chercheurs d’or ».
Cela m’amène naturellement à dire ce qu’est la situation écono¬
mique et financière de ce nouvel Eldorado. Je me bornerai, dans
le cadre de cet ouvrage, à une vue panoramique; les lecteurs inté-
190

ressés par des détails précis trouveraient, parmi diverses publi¬


cations mentionnées in fine dans la bibliographie, une monographie
publiée par COGERAF 5.

Le Congo est, théoriquement, très riche

Le développement industriel et agricole du Congo est l’œuvre d’un


nombre relativement réduit de grandes sociétés financières d’impor¬
tance mondiale qui parmi le Congo situent les puissances dites
capitalistes. Aux sociétés à majorité belge d’autrefois, se sont
ajoutées des sociétés américaines et diverses et quelques sociétés
purement congolaises telles que la Somico qui groupe cent quinze
sociétaires appartenant tous à la nouvelle bourgeoisie autochtone.
On connaît la fameuse Union minière qui a fait de la brousse
katangaise l’un des endroits les plus riches du monde. Cette société
belge, loin de connaître le sort heureux qui est fait aux autres, se
voit reprocher de subventionner la sécession katangaise, Tschombé
et ses gendarmes. L’action menée par le gouvernement congolais
n’a pas du tout pour but, comme on le croit généralement, de
s’attaquer aux monopoles et aux trusts mais de contraindre cette
société à renoncer à ses entreprises contre le pouvoir central et
l’unité nationale. L’Union minière, véritable État dans l’État, est
accusée par le général Mobutu d’avoir sa propre politique, son
armée et sa police, de mener, tant à l’étranger qu’au Congo, une
action contraire aux intérêts de l’État et de ne tenir aucun compte
de la décolonisation. Il est évident que, tôt ou tard, l’Union minière
devra capituler, ne serait-ce que sous la pression des puissants
intérêts américains qui misent maintenant sur le général Mobutu
et sur l’unité congolaise et qui estiment que l’actuel gouvernement
est seul capable de s’opposer aux progrès de l’idéologie commu¬
niste.
Parmi les autres sociétés, citons la Société générale de Belgique
qui a pratiquement construit le port de Matadi, qui est du reste
l’unique port du Congo. Le pays se présente, en effet, comme une
énorme ampoule dont l’étroit goulot, resserré le long du Congo
entre l’Angola et l’enclave portugaise de Cabinda, ne débouche
sur la mer que par ce port. Le groupe Unilever a fait à lui seul tout
le Kivu, etc.

5. Compagnie générale d’études et de recherches pour l’Afrique. Union africaine'et


malgache de coopération économique (UAMCE) COGERAF, 192, boulevard Saint-
Germain, Paris.
LES RÉGIMES MILITAIRES 191

Le Congo assure 65 % de la production mondiale de cobalt, 80 % du


diamant industriel, 70 % du germanium.
Il produit de 1’uranium, de l’or, du wolfram, du pétrole, du char¬
bon, de la casserite, de l’argent, du plomb, du zinc, du manganèse,
du platine, de l’étain et près de 10 % de la totalité du cuivre dans
le monde. Ses réserves sont incalculables.
Les cultures industrielles, qui étaient très prospères avant les
troubles qui ont secoué l’économie, ont accusé un déficit très sérieux
au cours des dernières années. En 1959, les exportations agricoles,
qui faisaient rentrer chaque année deux cents millions de dollars,
se sont abaissées en 1964 à soixante millions.

Rentrées en 1959
Café : 66 millions de dollars
Ebeis : 54 — —
Coton : 28 — —
Hévéa : 22 — —
Bois : 10 — —
Cacao : 3 — —
Thé : 2,6 — —
La production était alors assurée :
— à 60 % par les grosses entreprises en majorité européennes,
— à 40 % par les exploitations familiales qui représentaient
plus de 80 % de la population totale.
En 1959, on comptait dans l’agriculture :
— 492 ingénieurs agronomes ou forestiers et vétérinaires.
— 861 techniciens supérieurs.
En 1967, on compte :
— 55 diplômés supérieurs dont 34 étrangers.
— 542 techniciens dont 58 étrangers.
— 17 experts de la F. A. O.
Ces chiffres sont éloquents. Ils montrent l’étendue du désastre
provoqué par la guerre civile.
Le plan auquel le nouveau gouvernement s’attache avec énergie
prévoit comme objectif pour 1972 :
— 70 000 tonnes de coton graine
(50 % de 1959).
— 60 000 tonnes de café
(100 % de 1959).
192

— 225 000 tonnes d’huile de palme


(10 % de plus qu’en 1959).
•— 143 000 tonnes de noix palmiste
(en nette augmentation).
Les experts du gouvernement ont fixé à 1977 le seuil à partir
duquel l’économie agricole du Congo pourra être considérée comme
« riche ».
Le gouvernement Mobutu a donné toutes assurances aux inves¬
tisseurs : il n’y aura ni nationalisations ni spoliations. Le régime
capitaliste sera encouragé dans ses entreprises. Comme le prési¬
dent Houphouët-Boigny, le général Mobutu veut créer une bour¬
geoisie d’affaires congolaise appelée, dans une ou deux générations,
à prendre la relève des Européens. La décolonisation ne peut se
faire, selon les dirigeants actuels, que grâce à des capitaux; le seul
moyen réaliste de lutter contre le néo-colonialisme est de permettre
à des Congolais entreprenants et ambitieux de devenir à leur tour
des capitalistes dans le cadre d’une économie planifiée et sociale.

B. — Le monument de Patrice Êmery Lumumba

L’anticolonialisme des Congolais fut l’un des premiers à se révéler


en Afrique noire. On peut dire qu’il est né, sinon à l’intérieur des
missions catholiques, fort nombreuses, du moins à la faveur d’une
interprétation spécifiquement africaine de l’enseignement des mis¬
sionnaires.
Entre les deux grandes guerres mondiales on vit naître plusieurs
mouvements messianiques. Des « prophètes » tels que Kibamgu
— qui passa trente ans de sa vie en prison — prêchèrent non seu¬
lement un christianisme tout imprégné de culture nègre, mais aussi
un nationalisme fondé sur le principe de l’émancipation des indi¬
gènes.
Tous ceux qui avaient reçu dans les missions une petite instruction
se considérèrent comme des évolués et aspirèrent à s’opposer
aux traditions et aux coutumes. Ce phénomène, qui ne fut pas
localisé au Congo, est cependant spécifique à ce pays.
Les petits cercles d'évolués, malgré la surveillance étroite d’une
police intransigeante, se réunissaient régulièrement, sous le cou¬
vert d’initiation à la religion et aux coutumes des Européens. On
parlait aussi des intérêts matériels, des salaires, et les missionnaires
encouragèrent un esprit revendicatif. Le premier syndicat d’autoch¬
tones, l’Association du personnel indigène de la colonie (APIC), qui
LES RÉGIMES MILITAIRES 193

vit le jour en 1946, fut d’inspiration chrétienne; c’est pourquoi


l’administration ne put l’attaquer de front et se contenta de l’orien¬
ter. La carte du mérite civique (1948) et Y immatriculation (1949)
eurent pour but de détacher les évolués de la masse.
En 1955, un événement de librairie bouleversa l’opinion publique
tant en Belgique qu’au Congo. Dans un livre, qui est demeuré
historique sous le nom de Plan Van Bilsen, ce sociologue flamand
réputé, envisagea purement et simplement l’indépendance du
Congo en s’appuyant sur un certain nombre de lois qui rendaient
celle-ci inévitable à plus ou moins longue échéance. Van Bilsen
proposait que des mesures soient prises pour que le passage du
Congo de l’état de colonie à celui de nation libre se fasse sans
heurts et sans déchirements.
Les Belges furent très divisés quant à leurs opinions sur ce docu¬
ment. En revanche, les quelque soixante à quatre-vingt mille
évolués ou « assimilés » du Congo en firent aussitôt leur bible.
C’est en se référant au Plan Van Bilsen qu’ils publièrent, en
juillet 1956, le Manifeste de la conscience africaine qui est considéré
comme le premier acte délibéré du nationalisme congolais. Ce
manifeste fut rédigé en partie par Joseph Iléo, futur ministre du
Katanga, qui se révéla comme l’un des ennemis les plus acharnés
de Patrice Lumumba.
Conscience africaine, malgré le bruit que fit à l’époque son initiative
jugée intempestive, ne réclama pas du tout l’indépendance et se
borna à demander l’abolition du statut de ségrégation raciale.
Cependant, l’administration ayant marqué une évidente indéter¬
mination, les Congolais redoublèrent d’audace. Une association
culturelle du Bakongo, l’Abako, réclama, dans un manifeste du
23 août 1956, le droit à la liberté politique des Noirs, la nationali¬
sation des grandes entreprises et l’égalité des races.
Le gouvernement belge, divisé sur la politique à suivre, ne trouva
comme parade que de favoriser la multiplicité de petits mouve¬
ments locaux destinés, dans son esprit, à se neutraliser par leurs
rivalités. C’est ainsi que, dès 1959, l’administration créa les pre¬
mières communes rurales et organisa les premières élections.
Tous les observateurs estiment que cette politique de division
fut contrecarrée par les conséquences de l’Exposition universelle,
qui se tint à Bruxelles en 1958. Le Congo y fut largement repré¬
senté; de nombreux Congolais furent invités ainsi que d’autres
Africains. Des gens qui ne se connaissaient pas, qui n’avaient
jamais eu l’occasion de discuter ensemble furent réunis durant
des semaines. C’est dans le hall du Musée royal de Bruxelles que
7
194

naquit, en 1958, le mouvement en faveur de Vindépendance et de


l’unité du Congo.
Le 24 août 1958, le général De Gaulle vint à Brazzaville (face à
Léopoldville, sur l’autre rive du fleuve Congo) pour proclamer qu’il
accorderait l’indépendance à ceux qui la réclameraient. Forts de cette
« caution », les leaders congolais de Léopoldville rédigèrent une
sorte d’ultimatum demandant aux Belges de cesser leurs tergi¬
versations et de faire connaître leur plan de décolonisation. L’un
des premiers signataires était Patrice Lumumba.
Quelques semaines plus tard, à la faveur du congrès panafricain,
naquit à Accra, capitale, rappelons-le, d’un État déjà indépendant,
le Mouvement national congolais dont Patrice Lumumba devait
prendre la tête. Inspiré par les idées et le programme de N’Krumah,
Lumumba se présenta aussitôt comme le leader des nationalistes
congolais. Élu secrétaire permanent du congrès grâce à l’appui
de N’Krumah et de Sékou Touré, Lumumba termina son discours,
d’un ton très violent, par un appel à la lutte contre le colonialisme,
le racisme et le tribalisme, et en réclamant 1 ’indépendance. Le
retour triomphal de Lumumba porta ombrage à un homme attiré
davantage par les idées de Senghor que par celles de N’Krumah et
qui déjà faisait figure de leader : Kasavubu. Celui-ci, loin de
vouloir laisser aller le pays à une révolution dont il craignait les
redoutables effets, s’était borné à demander l’égalité des droits
et une large autonomie du Congo.
Cette rivalité portait en germe les futures épreuves du Congo.
A Léopoldville, le 4 janvier 1959, un incident anodin entre un
Blanc et un Noir dégénéra en émeute. L’administration distribua
des armes aux Européens dont quelques éléments manquèrent
de sang-froid ou firent preuve d’un excès d’agressivité. Dans la
capitale, plus de cent cinquante Congolais furent tués (quarante-
neuf selon la police belge) et environ un millier furent blessés. Une
quinzaine d’Européens furent grièvement blessés et une cinquan¬
taine plus légèrement. L’émeute gagna Luluabourg, Élisabethville,
Jadotville où des Belges furent tués ou molestés, des femmes
violées tandis que la force publique faisait, de son côté, des cen¬
taines de victimes parmi les Congolais. L’administration étant
impuissante à rétablir l’ordre, l’armée intervint lourdement trois
jours après le début de l’émeute. Le roi très impressionné par
les rapports qu’il reçut s’adressa aussitôt aux Congolais et
leur promit l’indépendance dès que cela serait techniquement
possible.
Cependant Lumumba, considéré comme le responsable de l’émeute
LES RÉGIMES MILITAIRES 195

en raison de ses discours incendiaires, fut incarcéré. On en fit ainsi


un martyr, un héros national...

De Lumumba à Mobutu

Qui était donc Lumumba?


Né en 1925, fils d’un pauvre paysan du Kasaï qui l’éleva dans la
foi catholique et à l’ombre de la mission, Lumumba — cela n’a
peut-être pas été assez dit — fut un chrétien pratiquant. A l’âge
de 14 ans, par esprit de rébellion sans doute, il fréquenta assidûment
les pasteurs protestants et, pendant trois ou quatre ans, se fit
remarquer par une crise de mysticisme. A la mission protestante
il compléta son instruction, ce qui lui permit, plus tard, de rentrer
dans l’administration des Finances. Il se maria religieusement et
eut six enfants.
Après quelque douze ans de service, il fut révoqué et emprisonné
pour des motifs assez troubles. A sa sortie de prison, les mission¬
naires protestants, qui le soutenaient particulièrement, lui trou¬
vèrent une place de directeur commercial de la brasserie Primus
de Léopoldville. C’était en 1957. En 1958, il devait fonder le
Mouvement national congolais!
Quelles étaient ses idées, quel était son programme? Rien ne
permet de le préciser. Orateur enflammé, il savait galvaniser les
foules avec des lieux communs. On est surpris, en écoutant actuel¬
lement ses discours enregistrés, de l’accent de sincérité, de convic¬
tion qui était le sien, de sa passion communicative. Mais, à vrai
dire, son programme n’était qu’une mouture assez confuse des
idées de N’Krumah et de Sékou Touré. En fin d’analyse, on trouve
en Lumumba l’éternel mythe africain. Une espèce d'ivresse des
mots que l’on fait retentir dans un rythme saccadé, où il n’y a
nulle métaphysique, nulle abstraction mais où le cœur parle au
cœur. Des mots qui veulent tout dire et ne rien dire, anticolonia¬
lisme, anti-impérialisme, droits de l’homme, droit à la liberté, à
l’égalité, mots qui ont pourtant des odeurs de sang et des couleurs
de violence...
Lumumba ne fut pas communiste comme tant de gens l’ont pré¬
tendu. Ce fut un chrétien convaincu mais « révolutionnaire ». Il ne
comprenait pas Karl Marx mais il connaissait par cœur, paraît-il,
des pages entières de Rousseau et de Voltaire. Il admirait la Révo¬
lution française et se disait jacobin. L’abolition de la ségrégation
correspondait dans son esprit à l’abolition des privilèges. La nuit
196
du 4 août, c’était pour Léopoldville le discours du roi Baudouin du
13 janvier 1959.
Mais déjà Lumumba est entré dans la légende...
Le 30 juin 1966, dans son premier grand discours à la nation, le
général Mobutu parla de Lumumba en ces termes :
« Gloire et honneur à cet illustre Congolais, à ce grand Africain, premier
martyr de notre indépendance économique : Patrice Émery Lumumba.
» Comment, en ce 30 juin 1966, jour historique s’il en fut, où notre pays
va faire ses premiers pas vers la conquête de son indépendance économique;
comment, en une telle occasion, ne pas évoquer la grande figure que fut
et restera Patrice Lumumba! Comment ne pas rappeler cet important
passage de son discours historique du 30 juin 1960, cette véritable pro¬
fession de foi, cet exposé magistral qui retraçait la ligne de conduite que
devait adopter le Congo pour réaliser son indépendance économique.
» J’invite tous les citoyens congolais, disait Lumumba, hommes, femmes
» et enfants, à se mettre résolument au travail en vue de la création
» d’une économie nationale et à construire notre indépendance écono-
» mique. »
» Indépendance économique, tels furent les deux mots clés du discours
plein de noblesse du combattant suprême congolais, à la date mémorable
qui marquait la victoire du peuple congolais sur quatre-vingts ans d’un
régime colonialiste d’oppression, d’exploitation et d’humiliation.
» Parce qu’il avait vu clair, parce qu’il avait compris que l’indépendance
politique ne vaut rien du tout si elle ne repose pas sur une véritable indé¬
pendance économique, parce que certains milieux étrangers savaient que
le Congo avait les meilleurs atouts pour être le premier pays d’Afrique
noire à accéder à l’indépendance économique pour le bonheur des Afri¬
cains; parce que l’indépendance économique du Congo risquait de mar¬
quer la fin de la domination de certains pays dits développés sur ceux
qu’ils sont convenus d’appeler sous-développés; parce que l’indépendance
économique du Congo, plus que son indépendance politique, allait léser
les intérêts égoïstes des groupes financiers et de certains milieux d’affaires
pour qui l’Afrique ne doit être qu’une vache à lait, un continent que l’on
dépouille de ses richesses, dont on achète les produits quand on veut et
au prix que l’on veut, un continent qui n’a rien à dire, et à qui l’on vend
ce que l’on veut et au prix que l’on veut, un continent dont les gouver¬
nants doivent être des fantoches au service des puissances d’argent, avec
des ministres que l’on traite publiquement et ostensiblement d’Excellences
tout en pensant « imbéciles »; parce que son discours sonnait le glas du
colonialisme, Lumumba tomba, victime des machinations colonialistes.
» Au nom du gouvernement, nous vous demandons de garder maintenant
une minute de silence à la mémoire de celui que nous proclamons officiel¬
lement ce jour Héros national : Patrice Émery Lumumba... »
LES RÉGIMES MILITAIRES 197

Après les émeutes de 1959, le gouvernement belge convoqua — mal¬


gré une vive opposition des colons et de leurs alliés métropoli¬
tains — une Table ronde qui se tint à Bruxelles en janvier 1960,
entre les représentants congolais et belges. L’attitude des Congo¬
lais rendant toute discussion impossible, les Belges, par lassitude,
cédèrent sur tous les plans et finalement admirent que Yindépen-
dance serait accordée le 30 juin 1960.
Au lieu d’accueillir avec sagesse une aussi grande victoire, les
Congolais se déchaînèrent aussitôt les uns contre les autres, pro¬
voquant dans le pays un tel gâchis que (nous l’avons vu dans les
plans du gouvernement Mobutu), il faudra quinze ans pour en
réparer tous les effets et rétablir la situation de 1959.
Les principales forces en présence étaient :
1° Le Mouvement national congolais, de Patrice Lumumba, parti
des « évolués » de Léopoldville décidés à vivre à l’européenne et à
renier à jamais les coutumes ancestrales. Mais une querelle interne
amena la tendance modérée dirigée par Kalondji à une scission
s’appuyant sur l’importante ethnie des Baluba. En contrepartie,
Lumumba fut amené à prendre fait et cause pour l’ethnie des
Lulua, ennemis héréditaires des Baluba. Cette erreur devait,
par la suite, être fatale à Lumumba qui, au lieu de rester au-dessus
de la mêlée, sombra dans des querelles d’un autre âge. Kalondji
se réfugia dans le Kasaï dont il proclama la sécession. Lumumba,
qui avait, entre-temps, été porté à la présidence, envoya contre
son rival un corps expéditionnaire qui fut mis en déroute par les
guerriers de la tribu des Baluba dont Kalondji était le chef.
2° Les partis du Katanga, province grande comme la France et
représentant à elle seule 50 % de la richesse du Congo. Cette
richesse était alors entièrement contrôlée par l’Union minière et
par une colonie prospère d’environ 30 000 Européens. Ces partis
étaient :
а) La Conakat, groupe des tribus du Katanga du Sud dirigé par
Moïse Tschombé et appuyé par l’Union minière et les Européens.
б) La Balubakat, organisation tribale des Baluba du nord du
Katanga. L’autre partie des Baluba, celle du Kasaï, était, on l’a
vu, dans le clan Kalondji.
La constitution provisoire issue de la Table ronde avait prévu six
provinces dotées chacune d’un gouvernement et d’un parlement
provinciaux. Les élections de mai 1960 donnèrent vingt-cinq
sièges à la Conakat et vingt-trois à laBalubakat. Tschombé constitua
un gouvernement provincial qui écarta tous les Baluba du pouvoir
et des grands postes. Conseillé, dit-on, par l’Union minière et les
198
Européens qui ne lui ménagèrent pas leur appui (on le surnomma
M. Tiroir-caisse), Moïse Tschombé profita du désordre pour pro¬
clamer le 11 juillet 1960, à Élisabethville, la sécession du Katanga
en prétextant que le gouvernement de Léopoldville voulait ins¬
taurer un régime communiste et faire venir l’Armée Rouge. Dans
une proclamation retentissante à la radio, il annonça qu’il voulait
conclure une alliance étroite avec la Belgique à laquelle il demandait
d’envoyer immédiatement des troupes.
3° Le parti de l’Abako (Association des Bakongo), organisation
essentiellement tribale, n’ayant en vue que l’émancipation de cette
ethnie et la propagation de sa langue, le kikongo. Il faut savoir
que Léopoldville-Kinshasa est en plein territoire des Bakongo, ce
qui explique la fréquence des heurts entre la police de la capitale
et les agitateurs de l’Abako. Cette situation particulière donna
évidemment une force exceptionnelle au chef des Bakongo qui
n’était autre que Kasavubu. Malgré son échec dans les autres
provinces aux élections de 1960, M. Kasavubu fut désigné comme
président de la République sous le seul prétexte que Léopoldville
se trouve sur le territoire de sa tribu!...
4° Les syndicats qu’il convient de ranger à côté des partis en raison
du rôle qu’ils jouèrent durant les années passées :
Le syndicalisme congolais naquit en 1941 après que la police de
l’Union minière de Lubumbashi (Élisabethville) eut employé les
armes contre les mineurs qui réclamaient une légère augmentation
de salaires et eut tué une centaine d’ouvriers. Cette affaire, exploitée
par les meneurs, entraîna une réaction en chaîne. Dans les centres
industriels, les sabotages, les grèves et les manifestations furent
difficilement réprimés. En 1945, les dockers mirent le feu au port
de Matadi et firent sauter les installations de l’Union minière. La
répression sanglante qui s’abattit sur les ouvriers ne fit, par ses
excès mêmes, qu’augmenter la tension.
Pour mieux contrôler le mouvement ouvrier, le syndicalisme fut
autorisé en 1946. Les dirigeants des syndicats chrétiens venus de
Bruxelles s’y prirent si bien qu’au moment de l’indépendance il n’y
avait, dans tout le Congo, que dix mille syndiqués, soigneusement
repérés par la police et répartis sur une trentaine de syndicats
affiliés à trois centrales rivales. La plus importante, l’Union des
travailleurs congolais (UTC) était dirigée en fait, en 1960, par un
père jésuite. Cela signifie clairement que le mouvement ouvrier
fut tenu à l’écart des événements des dernières années et qu’il serait
totalement inexact d’affirmer qu’il tenta de pousser Lumumba
au communisme. Le mouvement syndical du Congo a toujours été
LES RÉGIMES MILITAIRES 199

un rassemblement de quelques pauvres diables manipulés et


contrôlés par la police.
5° Le parti solidaire africain (P. S. A.), rassemblement des groupes
irrédentistes et des syndicats ouvriers agricoles du Kwilu, dirigé
par Gizenga qui changea de camp à plusieurs reprises, allant
tantôt avec Kasavubu, tantôt avec Lumumba.

Le 5 septembre 1960, Kasavubu révoqua le Premier ministre


Lumumba et nomma à sa place un scissionniste du clan Kalondji,
Joseph Iléo. Lumumba, qui n’avait nullement été mis en minorité,
refusa de se démettre. La tension devint telle que le nouveau
gouvernement dut faire appel à l’armée, commandée par le colonel
Mobutu. Ce dernier procéda à Varrestation de Lumumba et de ses
amis et annonça à la radio la mise en sommeil du parlement.
Tandis que se développait cette situation, l’armée tomba elle aussi
en pleine décomposition. Des milliers de soldats et de gendarmes
se transformèrent en bandes de pillards qui semèrent l’épouvante
à Thysville, à Élisabethville et même dans la capitale.
L'anarchie était à son comble quand le gouvernement dissident
du Katanga passa le commandement des troupes à un état-major
d’officiers belges. La Belgique envoya aussitôt à Tschombé des
avions et des armes. Des officiers et des commissaires de police
belges encadrèrent des mercenaires blancs. Le colonel Weber,
officier belge, chef de l’armée katangaise, organisa un corps de
douze mille gendarmes katangais dont une partie tenait encore le
maquis en 1967. Le Katanga fut seul sauvé du chaos dans lequel
se précipitait le pays; loin de péricliter, V Union minière augmentait
ses bénéfices.
Lumumba, qui avait réussi à s’enfuir de prison, se rendit à Thys¬
ville où il essaya de soulever les forces armées mais il fut arrêté
et transféré à Elisabethville, capitale de l’État du Katanga alors
en sécession. Son assassinat, perpétré dans « le fief des capitalistes
de l’Union minière » fut habilement exploité par les pays communistes
qui surent communiquer au tiers monde une vague d’indignation.
C’est en raison de cette exploitation que l’opinion internationale
supposa, bien à tort, que Lumumba était communiste.
En raison de cette erreur, l’O. N. U., qui avait été chargée de
réprimer la sécession katangaise sous la pression des pays de
l’Est, vit son action sabotée par les puissances occidentales. Tous
les assauts menés contre les forces katangaises se soldèrent par
des échecs retentissants.
Exploitant la légende Lumumba, des agitateurs, aidés par
200
l’U. R. S. S., par l’Égypte et par le Soudan, proclamèrent des
démocraties populaires, l’une au Kwilu avec Pierre Mulélé, ancien
ministre de Lumumba, l’autre au Kivu avec un autre ami de
Lumumba, Gaston Soumaliot.
Devant ces nouveaux périls, les chefs de l’armée exercèrent une
pression sur le gouvernement. Sur les instances du colonel Mobutu,
un comité de réconciliation donna lieu, le 2 août 1961, à l’instau¬
ration d’un gouvernement d’union nationale présidé par Cyrille
Adoula. Le secrétaire général de l’O. N. U., M. Dag Hammarskjoëld,
jugea alors que le moment était venu de parlementer avec Tschombé.
Il se rendit donc en avion au Katanga, le 27 septembre 1961, mais
il fut tué au cours d’un atterrissage forcé. Cette mort et la crise qui
s’ensuivit à l’O. N. U. firent un moment du Congo un danger pour
la paix du monde...
Gizenga, se disant outré de l’assassinat de Lumumba, réussit, avec
l’aide du général Lundula, à constituer un gouvernement congolais en
exil... à Stanley ville promue du même coup cnpi'/a/etandisqueLéopold-
ville était reléguée au rang de chef-lieu de la province des Bakongo.
Sous le prétexte de venger Lumumba mais, en fait, parce qu’il
savait bien que la véritable puissance du Congo se trouvait au
Katanga, Gizenga entreprit la guerre contre cet État.
Pendant ce temps, les pillards et des soldats mutinés mirent à sac
Stanleyville. Cette cité moderne, l’une des plus belles du Congo,
semblait, après l’équipée de Gizenga, avoir été secouée par un
tremblement de terre. Des milliers de personnes avaient été tuées
ou étaient mortes de faim.
L’O. N. U. lança alors contre Gizenga les troupes éthiopiennes qui
parvinrent à s’emparer de lui. Cette affaire déclencha un tollé dans
les pays communistes et au Caire qui présentèrent Gizenga comme
un héros national et comme le successeur légitime de Lumumba.
Des manifestations en sa faveur eurent lieu dans le monde entier.
Au Kasaï, Kalondji, qui s’était fait proclamer roi puis empereur,
fut à son tour arrêté et condamné « pour avoir tué de ses mains
cinq anciens ministres » de Lumumba. A peine condamné, il par¬
vint à s’enfuir et à rejoindre ses troupes.
A la suite d’un arrangement avec l’O. N. U., Tschombé accepta
de faire cesser théoriquement la sécession du Katanga, s’il devenait
chef du gouvernement. M. Adoula fut donc remplacé par Tschombé,
le 10 juillet 1964.
Le nouveau président se hâta de mettre hors la loi Soumaliot et
Mulélé qui, sous les coups de l’armée nationale congolaise du colonel
Mobutu, durent se réfugier au Soudan,
LES RÉGIMES MILITAIRES 201

Tout semblait devoir rentrer peu à peu dans le calme quand l’ou¬
verture de la campagne électorale, au début de 1965, fut le prétexte
à une nouvelle crise de fièvre. Le gouvernement, débordé, ne fut
pas en mesure de procéder à des élections qu’il dut reporter de
mois en mois. Fixées finalement au 30 avril, il fallut les renouveler
un peu partout, à diverses reprises, en raison d’irrégularités
flagrantes, de coups de force, de séquestrations, de meurtres de
candidats, etc.
Le pays sombra dans une invraisemblable anarchie et fut à nouveau
livré au banditisme et au pillage. A Butu les troupes rebelles mas¬
sacrèrent quarante otages européens avant de battre en retraite
devant les forces régulières de Mobutu devenu entre-temps
général.
Un différend très grave éclata, en septembre 1965, entre le président
de la République, Kasavubu et le président du Conseil, Moïse
Tschombé. Ce dernier fut révoqué et remplacé par Êvariste Kimba.
Bien que son investiture ait été refusée par le parlement, M. Kimba
fut imposé par le président de la République. Ce coup de force
provoqua aussitôt des remous qui gagnèrent rapidement l’armée
où des divisions dangereuses se manifestèrent. Le pays était au
bord de la guerre civile. En raison du danger couru par la nation,
le général Mobutu.s’empara du pouvoir le 24 novembre 1965. Habile
politique, il s’empressa de libérer Gizenga « héritier spirituel de
Lumumba » et de le nommer sénateur.
Pour respecter l’objectivité, je crois bon de donner la parole au
général Mobutu lui-même en citant des extraits d’une interview
qu’il accorda, en février 1967, à M. Allou 6 :

« — Le 24 novembre 1965 a marqué, monsieur le Président, le début de


votre régime, ou plutôt celui du haut commandement militaire. Comment
cela s’est-il passé alors?
» — Cela s’est passé sans larmes, sans morts ni blessés, sans aucune arres¬
tation. Vu l’instabilité et l’anarchie qui entraînaient de plus en plus
la dégradation de la situation économique et sociale du pays, le haut
commandement militaire s’est réuni dans le kiosque que vous apercevez
là-bas du fond du jardin. Il a estimé à l’unanimité qu’il y avait deux
hommes à éliminer : Kasavubu et Tschombé. Ils furent remplacés par
Mobutu et Mulamba. Je crois qu’il est unique dans l’histoire de l’Afrique
que les militaires prenant le pouvoir n’occupent que deux postes sur
plus de quinze et ne mettent pas toutes les libertés en vacances. Seuls
quelques articles de la constitution ont été provisoirement suspendus
pour faciliter la remise en ordre du pays et l’amorce d’une politique d’indé-
6. Bingo (le Mensuel du monde noir J, déjà cité, n° 169, Paris et Dakar.
202
pendance économique. Dites surtout, car c’est notre orgueil, que les mili¬
taires ont pris le pouvoir au Congo sans aucune effusion de sang et sans
procéder à la plus petite arrestation.
» — Mais, mon général, cette décision du 24 novembre avait été, sinon
préparée, du moins précédée d’une réflexion commune sur le moyen de
sortir le pays de l’impasse où l’avaient placé les luttes d’influence entre
Kasavubu et Tschombé.
» — Oui, bien sûr. Le 13 octobre, Kasavubu déclare devant le congrès
(les deux chambres réunies) la destitution de Tschombé. Pendant deux
mois, la lutte qui va opposer les deux hommes coupe le pays en deux.
C’est alors que vers la fin du mois d’octobre j’ai convoqué à Kinshasa
tous les officiers supérieurs (haut commandement militaire). C’était la
première fois que je présidais une réunion d’état-major sans ordre du jour.
Consultés sur leurs opinions devant le chaos où se trouvait le pays, ils
répondirent comme un seul homme qu’il fallait y mettre fin.
» — Ne vous arrive-t-il pas, monsieur le Président, de regretter de ne
l’avoir pas fait plus tôt?
» — Je ne le regrette pas. La soif du pouvoir ne m’a jamais habité. Je n’ai
jamais eu d’autre préoccupation que de faire de l’A. N. C. une armée
moderne, forte et disciplinée.
» — Vos premières mesures, monsieur le Président, ont été très mal
accueillies par certains capitalistes. Mais pensez-vous qu’ils soient tous
contre vous?
» — Non, sincèrement je ne le pense pas. Il y en a de raisonnables et
qui aiment le Congo pour ce qu’il est et non pour ce qu’il rapporte. D’ail¬
leurs même les autres ne sont pas contre l’homme, mais contre sa méthode.
Mais vous savez, je n’avais pas le choix car il y avait trop d’injustices
à corriger, et lorsqu’on se sent vraiment Congolais on ne peut pas faire
autrement. C’est une infâme trahison que de préférer des intérêts parti¬
culiers à ceux de son pays.
» — Et la rébellion, monsieur le Président?
» — La rébellion pour moi c’était surtout une tragique méprise. Souma-
liot, Gkenié, Mulélé et leurs hommes ont oublié qu’ils se trouvaient en
Afrique où certaines méthodes sont forcément vouées à l’échec. Nous
sommes au cœur de l’Afrique et occupons de ce fait une position clé
devant des voisins redoutables. Un Congo tout entier vendu à l’impéria¬
lisme est tout aussi inconcevable qu’un Congo satellisé par la Chine. Les
Congolais respirent depuis que mon gouvernement a décidé de replacer
notre pays sur la route de l’Afrique et de l’O. U. A.
» — Et si Tschombé revenait au pouvoir?
» — Si Tschombé revenait au pouvoir, je ne quitterais pas le Congo car
je n’ai rien à me reprocher. Le pouvoir qu’on m’a confié sans que je
l’ai nullement recherché je l’utiliserai toujours pour affirmer la dignité et
la totale responsabilité du Congo.
» — Et la réconciliation nationale, monsieur le Président?
» — C’est le grand rêve de ma vie. Profondément chrétien, je crois au
repentir quand il est sincère et total. Je n’aime pas humilier l’homme.
LES RÉGIMES MILITAIRES 203
surtout lorsqu’il est vaincu. C’est contraire à nos traditions militaires.
Les rebelles qui avaient à l’époque de bonnes raisons de se révolter n’en
n’ont plus à présent. Ils ne feraient certainement pas une politique très
différente de la mienne. Je les attends ici, au Congo, ce pays qui nous
est également cher et je suis prêt, croyez-moi, à leur redonner leur place
dans la communauté nationale. Je ne crois pas à la vengeance et la
rejette comme une forme supérieure de la lâcheté et de la faiblesse. Ceux
que leur patriotisme a conduit à prendre de mauvais chemins m’inspi¬
reront toujours sympathie et respect. Mais je suis sans pitié pour les traîtres
à la nation congolaise.
» — J’ai cru comprendre, monsieur le Président, au cours de nos entre¬
tiens à bâtons rompus que vous ne condamnez pas tous les Belges, mais
ceux qui refusent jusqu’à présent de considérer le Congo comme un pays
majeur et responsable. Est-ce vrai?
» — C’est rigoureusement exact. J’ai des amis belges qui sont prêts à tout
pour nous aider. Ceux-là je les considère vraiment comme des frères.
Voyez-vous, tous les problèmes belgo-congolais pourraient se régler à
l’amiable, s’il n’y avait parfois beaucoup d’incompréhension de la part
d’une certaine Belgique. Les décisions à prendre par les autorités de ce
pays, libre, souverain et indépendant, ne doivent pas être téléguidées
depuis Bruxelles. Liberté, souveraineté, cela signifie qu’on prend ses déci¬
sions sans consulter l’étranger. Cela, certains milieux ne le comprennent
pas, habitués qu’ils sont à manipuler certains personnages.
» Nous voulons collaborer, nous voulons coopérer, nous voulons nous
entendre avec tout le monde. Mais que ceux qui veulent travailler, colla¬
borer, coopérer avec nous sachent que nous sommes indépendants. Lorsque
nous prenons nos décisions, cela n’a rien à voir avec les investisseurs.
Lorsque les investisseurs viennent ici, tout ce qui les intéresse c’est la
rentabilité de leur capital et la sécurité de leurs biens. Cette sécurité sera
garantie mais qu’ils ne viennent pas s’ingérer dans nos affaires et nous
dire lorsque nous décidons : «Ah! nous n’avons pas été consultés!»
Consultés? A quel titre? »

Le centre du monde noir : Mobutu


Depuis le 25 novembre 1965, le pouvoir est dirigé par le général
Mobutu. Aussi bien l’opinion mondiale est-elle persuadée que
« l’armée a confisqué le pouvoir au Congo ». Cette vision simpliste
des choses est pourtant bien éloignée de la vérité. Non seulement
l’armée n’est pas mêlée à la politique, mais le seul officier qui faisait
partie du gouvernement, le général Léonard Mulamba, Premier
ministre, fut destitué et remplacé, le 26 octobre 1966, par... le
général Mobutu lui-même qui instaura à cette occasion un régime
présidentiel. Paradoxalement, le danger le plus menaçant c’est
maintenant un complot militaire latent.
204

Car Mobutu est plus un civil qu’un militaire. Son uniforme est
un symbole de la revanche du sergent indigène, écrasé jadis sous
le mépris des adjudants belges.
Mais, en fait, Désiré Mobutu ne passa que huit ans dans l’armée
belge dont cinq d’ailleurs en qualité de secrétaire d’intendance.
Les Belges, frappés par son intelligence, le classèrent comme
« évolué ». Pourtant ils le confinèrent, selon l’usage, dans un rôle
subalterne de comptable-dactylographe. Mobutu apprécia si peu
la condition militaire qu’il ne renouvela pas son contrat d’enga¬
gement et que, nourrissant des ambitions journalistiques, il entra
au journal l’Avenir et aux Actualités congolaises où il se distingua
de telle sorte qu’il fut envoyé en 1959 à Bruxelles pour compléter
sa culture générale et étudier les sciences politiques.
D’aucuns s’étonnent que Désiré Mobutu proclame maintenant
« héros national » ce même Lumumba qu’il fit arrêter en 1960; ils
attribuent à l’arrivisme et à l’opportunisme ce qu’ils appellent
une manœuvre politique. C’est oublier que le général Mobutu doit
toute sa carrière politique à Lumumba; il se trouvait à Bruxelles
quand eut lieu la Table ronde de 1960; l’aide qu’il apporta spon¬
tanément au chef du Mouvement national congolais fut si appréciée
que celui-ci le nomma chef du bureau de presse de Bruxelles. Quelques
mois plus tard, Lumumba, devenu président du Conseil, prit comme
secrétaire d’Êtat à la Présidence, c’est-à-dire comme adjoint de fait,
ce journaliste âgé seulement de 30 ans. C’est le même Lumumba,
débordé par l’armée dans les conditions extraordinaires que nous
avons narrées, qui se souvint que Mobutu avait été naguère
sous-officier et qui le nomma d’emblée colonel et chef d’état-major
de l’armée.
Mobutu colonel, puis général, prit son rôle très au sérieux. Conseillé
par le général marocain Kettani et par quelques officiers belges,
il comprit que le Congo ne pourrait être sauvé que par une force
armée très mobile et bien encadrée capable de dominer les diverses
troupes qui mettaient le pays en coupe réglée : ses parachutistes
furent et demeurent une force redoutable. Par son intelligence,
par son autorité et par son sens de l’organisation, Désiré Mobutu
a bien mérité ses lauriers d’or de général.
Quand Mobutu arrêta Lumumba sur l’ordre du président de la
République, ce fut en militaire discipliné et conscient de ses devoirs.
Mais n est-ce pas lui qui le fit évader quelques jours plus tard?
Humoriste, comme savent l’être les Noirs, il a des positions qui
prennent beaucoup de saveur : les « évolués » maintenant, ce sont
les Belges assez intelligents et cultivés pour être admis dans les
LES RÉGIMES MILITAIRES 205

cercles nègres. Cette intelligence et cette culture, ils doivent les


prouver par un antiracisme et un anticolonialisme sincères sinon
on les envoie à leur tour se « débarbouiller ». Renversement des
choses! Sous l’angle d’une sociologie humoristique, il y a désor¬
mais au Congo trois catégories d’évolués belges :
1° Les évolués inférieurs, incomplètement « débarbouillés » et qui
ne sont tolérés, sous la surveillance de l’administration, qu’en
raison de leur rôle dans l’économie.
2° Les évolués moyens, bons Blancs auxquels on offre une « carte
d’identité ».
3° Les évolués supérieurs « immatriculés » que l’on décore de l’ordre
du Léopard et qui, dans ces conditions, sont considérés comme
des « frères de race »...
Le général Mobutu doit éprouver de bien grandes satisfactions sur
le plan de l’humour. A l’indigène d’autrefois tant de maîtres de l’or,
des diamants, du platine, de l’uranium viennent maintenant pré¬
senter leurs « respects ».
La création de Gecomin, le 31 décembre 1966, est un coup de génie.
Cette société d’exploitation des mines congolaises possède 60 % des
actions sans avoir, en fin de compte, à verser un dollar. Pour les
40 % qui restent le général peut attendre. La guerre n’est plus
sur le sol du Katanga; elle met aux prises devant des tapis verts,
un peu partout dans le monde, tous ceux qui « en veulent » : la
Banque Lambert de Bruxelles, la Banque Rothschild de Paris, la
Neumann Mining Corporation de New York, la Penarroya, la Roan
Sélection Trust de Londres, la Société générale de Belgique, la
Financière du Katanga, la Tanganyika Concession Limited, l’Union
minière de Bruxelles, etc.
Ces compétitions ne sont pas sans danger pour un régime qui
demeure, malgré tout, fragile. L’appui moral et politique de la
France sera sans doute sollicité...
Le général Mobutu, qui entend légitimer son pouvoir en s’affirmant
comme le « successeur » de Lumumba, déclarait, le 4 janvier 1967,
pour terminer les cérémonies de la Fête nationale :

« Nous portons à votre connaissance que le gouvernement vient de décider


qu’à partir d’aujourd’hui le boulevard Léopold-III s’appellera: boulevard
Patrice-Émery-Lumumba. Devant l’université Lovanium un monu¬
ment, sur le même boulevard, sera élevé à la mémoire de Patrice Êmery
Lumumba... »
206

II. — Au pays des Amazones : le Dahomey

On connaît les fameux empires du Bénin, dAbomey, des Yoruba,


qui laissèrent tant de traces d’un art admirable mais aussi tant de
souvenirs de despotisme cruel et de religions sanguinaires. Le rôle
exceptionnel qu’y jouèrent les femmes mérite une mention par¬
ticulière. Qui ne pense, en voyant défiler les détachements mili¬
taires féminins, aux célèbres femmes amazones que, jadis, les rois
d’Abomey lançaient contre leurs ennemis?
Le Dahomey moderne a hérité des vieilles légendes de ce pays tra¬
gique où les rois vendaient les hommes par troupeaux entiers aux
traitants de la côte. On parle encore des sacrifices humains qui se
perpétraient pour plaire aux dieux. Des idoles terrifiantes, des
masques de mort, tout un arsenal magique remplissent les cases
sacrées. Dans les couvents de femmes, les « féticheuses » se livrent
aux mystères de Dan le dieu féroce qui a besoin de sang humain...
Bien qu’étant la terre des pires superstitions d’Afrique, le Dahomey
est le pays qui compte proportionnellement le plus d'intellectuels.
Ce n’est d’ailleurs pas sans une sorte de nostalgie que ceux-ci
engagent le combat contre ces superstitions. Ainsi, le talentueux
romancier du Dahomey, Bhély-Quenum 7 s’en prend-il au Dieu
de ses ancêtres : « S’il faut être un dieu pour être si bête, j’aime
mieux être homme! » mais il admire la poésie de ce lac dans les
eaux duquel apparaît le serpent-autophage, symbole d’éternité...
Les Dahoméens font profession de lettrés. Cette particularité les
avantagea considérablement aux temps de la colonisation. Emma¬
nuel Mounier disait en parlant de ce pays : « C’est le Quartier latin
de VAfrique. » Ce mot fit fortune. De fait, les Dahoméens sont
épris de culture et ont généralement plus d’aptitudes intellectuelles
et plus de goût pour les études que les autres Africains. Leur petit
pays fournit à lui seul autant de médecins que tout le reste de
l’Afrique francophone.
Les Dahoméens furent encouragés à l’étude par l’administration
coloniale française, qui les employa dans Yensemble de ses terri¬
toires africains. Ils excitèrent ainsi la jalousie des autochtones et
finirent par symboliser d’autant plus le colonialisme qu’on leur
confia, outre les emplois de bureau, des fonctions d’autorité dans
la police et dans la douane. Quand les colonies parvinrent à l’in-

7. Olympe Bhély-Quenum, le Chant du lac. Présence africaine, Paris.


LES RÉGIMES MILITAIRES 207

dépendance, les Dahoméens furent chassés non sans avoir été


maltraités et dépouillés de leurs biens. Rapatriés dans leur pays
d’origine, ces cadres sont maintenant des « chômeurs en faux col »
qui viennent grossir les rangs des sans-travail qui refusent de
retourner à la terre parce qu’ils ont de l’instruction.

Une seule richesse : le port de Cotonou

Le Dahomey a 2 050 000 habitants pour un territoire de


112 622 1cm2. Il est à peine plus grand qu’un cinquième de la
France. Il forme, avec le Togo voisin, une sorte de couloir vers la
Haute-Volta et le Niger, entre le Ghana et la Nigeria. La situation
géographique du port de Cotonou est telle qu’on peut affirmer que
sans lui l’immense Niger n’est pas économiquement viable. La
partie orientale de la Haute-Volta ne sortira de sa misère que lorsque
la voie d’accès par le pont de la Pendjari sera achevée. Bref, la
configuration même du Dahomey en fait le goulet d’étranglement
du Soudan occidental comme l’enclave du port de Matadi peut
l’être pour l’immense Congo.
Là s’arrête la comparaison car les territoires du Soudan occidental
sont bien pauvres par rapport à ceux du Congo. Cependant, la
« terre de barre » du Dahomey occidental est particulièrement
fertile et pourrait atteindre des rendements bien supérieurs à ceux
qu’elle connaît actuellement.
La région centrale, sahélienne, est déshéritée. Occupée par des
tribus vivant de façon archaïque, elle ne présente aucun intérêt
sur le plan économique.
Quant au Nord, il est fertile et pourrait atteindre de hauts ren¬
dements, spécialement dans la culture des arachides, mais la
mauvaise organisation des circuits rend problématique une commer¬
cialisation dont, en définitive, la France prend à son compte tous
les risques.
Les cultures vivrières assurent la subsistance avec le manioc (un
million de tonnes), le mil (75 000 tonnes), l’igname (500 000 tonnes),
le maïs (220 000 tonnes). On trouve un peu de riz, de patates, de
karité, de haricots et de noix de cola. Seuls l’arachide (35 000 tonnes)
et le palmiste sont commercialisés vers l’extérieur et peuvent être
considérés comme cultures industrielles. Une faible production de
ricin et un médiocre café s’ajoutent à ce tableau peu engageant.
Le sous-sol est très pauvre et l’on a présenté comme une « grande
victoire » la découverte récente d’un « gisement » de calcaire qui
208
/

permettra la construction, à cent kilomètres de Cotonou, d’une


cimenterie d’une capacité de 100 000 tonnes.
La pêche maritime est loin d’atteindre ce qu’elle pourrait. C’est
une pêche en grande partie artisanale qui utilise une flotte de
quelque cinq cents pirogues récoltant 3 000 tonnes de poisson par
an. Quant à la pêche industrielle, elle utilise en tout et pour tout
trois bateaux qui ramènent 2 000 tonnes par an. Il est évidemment
dommage que le Dahomey ne se lance pas à fond dans une poli¬
tique d’encouragement à la pêche en se procurant une flotte impor¬
tante et en créant des conserveries et usines diverses pour traiter
le poisson.
Malheureusement la pêche maritime est méprisée et abandonnée
souvent à des équipages de femmes!
Certaines ethnies se consacrent à la pêche lagunaire et fluviale.
On estime que 300 000 personnes vivent directement ou indirec¬
tement de cette pêche pratiquée par quelque 30 000 pêcheurs. La
pêche lagunaire et fluviale compte pour une valeur de trois milliards
d’anciens francs mais elle ne constitue qu’une simple économie de
subsistance.
En définitive, la seule vraie richesse matérielle du Dahomey est
son nouveau port de Cotonou qui se révèle capable d’obtenir le
meilleur rendement de tous les ports de l’Ouest-africain. C’est
donc, bien entendu, vers le développement des routes et des che¬
mins de fer du Soudan occidental que s’oriente tout naturellement
le plan. Tant que ce pays ne disposera pas des infrastructures
nécessaires à assurer les liaisons indispensables avec son port, il
n’atteindra pas le taux de circulation lui permettant d’avoir une
économie saine.
Du reste, Cotonou aura bientôt, à moins de cent cinquante kilo¬
mètres, un concurrent fort bien placé, Lomé, capitale du Togo.
Le gouvernement fédéral allemand (dont le Togo est une ancienne
colonie perdue en 1918) subventionne, au moyen d’une aide tech¬
nique et d’un prêt de trois milliards d’anciens francs à 2 % (rem¬
boursable en trente ans sur les bénéfices du port), la création d’un
port ayant une capacité de 300 000 tonnes, c’est-à-dire équivalente
à celle de Cotonou. Les accords de « rationalisation » prévus pour
l’utilisation des deux ports ne changeront rien à cette réalité.
Mais, le Dahomey, malgré sa pauvreté et le marasme dans lequel il
se débat, consacre le quart de son budget à l’Instruction publique.

Budget publié (1965). — Total : 3 776 000 anciens francs.


Instruction publique : 1 645 200 anciens francs.
LES RÉGIMES MILITAIRES 209

Il y a 150 000 scolarisés dont 60 000 filles.


Le taux de scolarisation des filles est l’un des plus élevés d’Afrique
noire.
Le goût des Dahoméens pour les études est tel que dans certaines
écoles de brousse ou de cités lacustres l’assiduité est assurée bien
que les élèves ne disposent ni de salles ni même de sièges.
Nul doute que, si une vaste unité régionale est un jour réalisée, les
Dahoméens ne retrouvent les emplois de cadres pour lesquels ils
sont doués.

L’imbroglio du Dahomey

Contrairement à ce qui se passa pour le Cameroun où furent réu¬


nies une zone ex-anglaise et une zone ex-française, le Dahomey et
le Togo, qui avaient fusionné en 1934 sous la houlette d’un seul
gouverneur, se séparèrent à l’occasion de la proclamation d’indé¬
pendance. Loin d’arranger les affaires de ces deux petits pays,
cette séparation ne fit que compliquer une situation cependant
peu florissante dès le départ.
Non contents de ce divorce, les Dahoméens se divisèrent eux-mêmes
en fonction d’un lointain passé. Le Sud-Est se rangea derrière
M. Apithy dans la région correspondant à l’ancien royaume de Porto-
Novo. Dans les limites de l’ancien royaume de Danhomé, Cotonou,
Abomey et Ouidah prirent le parti de M. Justin Ahomadegbé.
Quant au Nord (ancien royaume du Borgou), il se rallia à M. Hubert
Maga.
L’accord général qui permit la constitution du parti dahoméen de
l’unité, affilié au R. D. A., ne fut jamais qu’un accord de principe.
En 1958, le Dahomey s’unit avec le Sénégal, le Soudan et la Haute-
Yolta dans la fédération du Mali dont l’éclatement suivit peu après.
Il adhéra aussitôt au Conseil de l’entente avec la Côte-d’Ivoire, le
Niger et la Haute-Volta, choisissant ainsi la voie économique
ivoirienne de préférence à la voie socialiste sénégalaise. Solidaire
de l’Entente pour réclamer l’indépendance, il obtint celle-ci le
1er août 1960.
A partir de cette date, la situation, sans être alarmante,
devint très confuse. L'Assemblée nationale constituante adopta, le
25 novembre 1960, une constitution instaurant un régime prési¬
dentiel dont l’article 35 précisait que chaque député est le repré¬
sentant de la nation tout entière. Cette clause consacra le triomphe
du P. D. U. de MM. Apithy et Maga et la défaite du régionaliste
210
Justin Ahomadegbé, champion de l’ethnie des Fon et de l’ancien
royaume d’Abomey. Ce dernier, qui avait, en effet, constitué un
parti de Y Union démocratique dahoméenne (U. D. D.) d’inspiration
régionaliste, fut mis en minorité tant à l’Assemblée qu’à l’occasion
des élections générales qui eurent lieu quelque temps après.
Maga fut élu président de la République et Apithy président du
Conseil tandis que Justin Ahomadegbé était jeté en prison puis
libéré peu après, par le président de la République, au cours d’inci¬
dents héroï-comiques.
En mai 1963, en raison de la crise économique, du chômage, de la
hausse des prix, des bas salaires et sous la pression des meneurs,
ambitieux ou aigris, commencèrent une suite de troubles orchestrés,
- à l’origine, par les syndicats. Des réunions, des meetings dénon¬
cèrent la corruption du régime. Les orateurs s’en prirent aux plus
hautes personnalités. Au cours des désordres, les forces se regrou¬
pèrent davantage en fonction du tribalisme que de courants idéo¬
logiques ou d’intérêt. Loin de donner satisfaction aux syndicats,
le président Maga annonça des mesures d'austérité portant sur une
diminution du nombre des fonctionnaires et sur une baisse générale
des salaires de ceux qui resteraient en place. Des désordres écla¬
tèrent en divers endroits et en particulier à Porto-Novo où les
manifestants saccagèrent des bâtiments publics et incendièrent
des voitures. Des centaines d’arrestations eurent lieu dans tout le
pays. Un député fut incarcéré.
Une grave crise ministérielle s’ouvrit en septembre. Résolue sans
tenir compte des réalités politiques, elle entraîna de fortes réactions.
Au début d’octobre, les syndicats adressèrent un ultimatum au
gouvernement. Le 26 octobre, les syndicats et les étudiants se
livrèrent à des manifestations de masse qui contraignirent le gou¬
vernement à libérer tous les détenus et à proclamer une amnistie
générale. Ces mesures ne suffirent pas à apaiser les esprits et les
syndicats proclamèrent la grève générale. Devant l’ampleur du
mouvement et en raison de l’état d’anarchie qui régnait dans tout
le pays, y compris dans l’armée, certains ministres songèrent à
faire appel à Yarmée togolaise et, au besoin, à Yarmée française. A
cette nouvelle, le désordre atteignit son comble. Les dirigeants
syndicalistes, débordés, prirent alors contact avec le colonel Soglo,
chef d’état-major, et lui demandèrent d'intervenir.
Ce dernier, après accord du président Maga, fit arrêter et jeter en
prison tous les ministres.
Le jour même, 27 octobre, fut constitué un comité révolutionnaire
qui prit à son compte des mots d’ordre communistes et se disposa
LES RÉGIMES MILITAIRES 211

à s’emparer du pouvoir où se maintenait M. Maga. Le lendemain,


28 octobre, sous la pression des trois leaders politiques que le
danger avait rapprochés, le colonel Soglo, devenu général, accéda
à la tête d’un gouvernement provisoire. Il s’adjoignit, comme
ministres d’État, MM. Maga, Apithy et Ahomadegbé. Soutenu
par les dirigeants syndicalistes, il ordonna la reprise du travail et
interdit les cortèges. Ces événements sont connus maintenant sous
le nom de révolution d'octobre.
Par suite de l’insuffisance numérique de l’armée et de la mentalité
de ses cadres, le général Soglo constitua, avec l’aide des syndicats,
une sorte de milice à laquelle il distribua des armes et des muni¬
tions. Les révolutionnaires menaçant de passer à l’action si le
président Maga n’était pas arrêté, le général Soglo exigea la démis¬
sion de ce dernier.
La reprise du travail fut ordonnée mais la situation économique et
sociale ne s’étant pas améliorée au cours des événements, une
réunion commune des chefs des syndicats et des chefs militaires
se tint à Cotonou, le 12 décembre, en vue de trouver un moyen de
sortir de l’impasse. Les discussions n’aboutirent qu’à un accord sur
la nécessité de réviser la constitution. Une commission établit un
projet qui fut soumis à un référendum qui obtint, le 5 janvier 1964,
un succès complet.
Le 19 janvier les élections présidentielles et législatives portèrent
à la présidence de la République M. Apithy et à la vice-présidence
M. Ahomadegbé. Ce bicéphalisme contenait évidemment en germes
de nouvelles difficultés.
Le lendemain 20 janvier, les deux hommes annoncèrent un dur¬
cissement du régime d'austérité et la réduction de 45 % du train
de vie de l’État. Tandis que le général Soglo rentrait dans sa
caserne, les incidents avec le Niger (voir chapitre III) amenèrent
un afflux de dix mille réfugiés dahoméens, complètement démunis.
En raison de la situation économique du Dahomey, incapable
d’assurer leur subsistance, la F. A. O. prit aussitôt en charge ces
réfugiés qui vinrent dans les villes grossir les rangs des mécontents
et des aigris.
En mars, en pays Bariba (nord), fief d’Hubert Maga, des émeutes
mirent aux prises des paysans et l’armée nationale. On compta des
dizaines de morts et de blessés.
Le 28 octobre 1964, à l’issue de la Semaine contre la faim et à
l’occasion de l’anniversaire de la révolution d’octobre, le gouver¬
nement engagea, sans succès d’ailleurs, une campagne de retour à
la terre de soixante mille chômeurs urbains.
212

L’année 1965 fut marquée par une série d’actes de vengeances per¬
sonnelles entre les hommes politiques. Ceux qui étaient au pouvoir
mirent en prison et firent condamner leurs ennemis politiques; ils
procédèrent dans l’administration à une « épuration » dont le but
véritable était de « caser » leurs propres amis au détriment des
autres. Cela ne fit évidemment qu’exacerber les rancunes qui
n’attendaient pour exploser qu’un moment de faiblesse des gens
en place.
Les « dégommés » (parmi lesquels des personnalités de second
ordre mais efficaces) se livrèrent à des provocations et, par une
action souterraine, parvinrent à créer un climat de suspicion où
personne n’était ménagé. Les syndicats qui, depuis la révolution
d’octobre, avaient soutenu le gouvernement, se détournèrent de
lui et décrétèrent la grève générale. Le gouvernement réagit avec
vigueur et fit arrêter les meneurs : un député et trois responsables
syndicalistes. L’ordre fut rétabli mais la cassure entre le gouver¬
nement et les syndicats se révéla irréparable. Les deux présidents,
Apithy et Ahomadegbé, noyés de plus en plus dans des intrigues
de cour, divisés par les rivalités de leurs partisans mutuels, avides
de places et d’honneurs, finirent par se quereller. Une aide finan¬
cière de la France en vue d’empêcher la faillite de l’État arriva
fort à propos mais, par suite de l’ingérence des voisins dans les
affaires du pays, le gouvernement se coupa en deux et en vint à
donner des ordres contradictoires.
M. Ahomadegbé, qui recherchait l’apaisement avec le Niger, joua
à fond, dans ce but, la carte ivoirienne; M. Apithy, quant à lui,
sombra dans un gauchisme qui s’inspirait de N’Krumah et prit
liaison avec Pékin. En même temps que ses deux leaders se sépa¬
raient, le pays se scinda en deux blocs et les prémisses d’une guerre
civile apparurent clairement. Dans le Nord, les troubles d’origine
tribale recommencèrent à la faveur de cette discorde.
MM. Apithy et Ahomadegbé souhaitant l’un et l’autre accapa¬
rer chacun à son profit les forces du Nord prirent séparément et
en secret des contacts avec Maga qu’ils avaient mis en prison
depuis deux ans et s’apprêtaient à faire passer en haute cour.
En définitive, ils ne purent s’entendre que pour faire libérer l’ancien
président de la République. La situation politique devenant de
plus en plus scandaleuse, le général Soglo obtint des deux coprési¬
dents leur démission et installa au pouvoir un homme nouveau
M. Cougakou Tahisou, président de l’Assemblée nationale, chargé
d’expédier les affaires courantes et de préparer de nouvelles élec¬
tions.
LES RÉGIMES MILITAIRES 213

C’était là une grande erreur car, selon une loi de science politique,
on ne doit jamais entreprendre de campagne électorale en vue de
mettre d’accord des leaders dont la division est la cause des troubles
que l’on prétend faire cesser en en appelant aux électeurs. C’est
mêler inconsidérément des foules irresponsables aux subtilités des
querelles du pouvoir et ajouter aux passions des uns les déborde¬
ments des autres. Il ne fallait pas être grand clerc pour prévoir ce
qui allait arriver : au désastre économique s’ajouta une anarchie
sans nom.
A la veille d’affrontements sanglants, le général Soglo réunit un
conseil des officiers qui décida de s’emparer du pouvoir sur-le-champ.
L’opération fut exécutée sans rencontrer d’opposition. Tous les
civils furent chassés du pouvoir pour « manque de maturité poli¬
tique » et les ministères furent tous attribués à des officiers. Le
général Soglo donna pour instructions de se contenter d’administrer
dans un esprit de justice et d’interdire au personnel toute action
politique et toute participation à des intrigues. Le gouvernement
rompit aussitôt les pourparlers avec Pékin et déclara s’engager
en politique extérieure dans une neutralité calquée sur la poli¬
tique extérieure du général De Gaulle.
Durant l’année 1966, en raison de Y inexpérience des officiers, le
général Soglo fut contraint de prendre des ministres civils. C’était
introduire à nouveau le loup dans la bergerie car, aux interminables
discussions politiques d’autrefois, succédèrent des joutes oratoires
à propos des divers systèmes économiques possibles.
L’honnête général Soglo, ancien commandant de l’armée française,
couvert de décorations gagnées sur nos champs de bataille, arrivera-
t-il à s’y retrouver avec ses trop brillants ministres? En tout cas,
dès 1967, la valse des portefeuilles reprenait de plus belle. On n’a
pas fini d’entendre parler du Dahomey!

Général ou président?

J’ai choisi délibérément le Congo et le Dahomey parce que nombre


d’observateurs et de sociologues attribuent à tort aux seuls motifs
d’ordre économique ou politique la responsabilité des crises qui
provoquèrent l’éclatement des « démocraties » africaines et ame¬
nèrent des militaires au pouvoir. L’étude comparative de ces deux
situations montre que l’anarchie se développa selon des processus
comparables, dans le pays le plus riche d’Afrique noire aussi bien
que dans le plus pauvre. C’est donc en dehors de l’économie qu’il
214

faut rechercher les causes profondes des bouleversements qui,


moins de cinq ans après l’indépendance, poussèrent nombre de
pays au désordre et contraignirent des militaires à imposer, par la
force des armes, des régimes interdisant l’exercice des libertés
individuelles.
La situation présente n’est pas due seulement au manque de
maturité politique des Africains; elle s’explique par le fait que les
Noirs ne connaissent la démocratie que par leurs lectures ou par
oui-dire. Ils n’en n’ont jamais fait l’apprentissage car le régime
colonial était aussi éloigné de la démocratie que les systèmes
traditionnels africains sur lesquels, du reste, il s’appuyait.
Dans la société nègre, le clan tout entier est placé sous l’autorité
absolue du chef coutumier. Les palabres que celui-ci encourage ne
modifient en rien ses propres décisions qu’il ne prend du reste
qu’en fonction de la coutume et en accord avec les puissances
invisibles propices à la tribu. Chaque clan est persuadé qu’il détient
la vérité et ses membres ne supporteraient pas qu’on veuille les
obliger à modifier en quoi que ce soit leur manière de vivre.

En devenant président de la République ou chef de gouvernement,


l’homme d’État africain conserve sa mentalité d'homme de clan.
Porté au pouvoir par ses « frères », il est accusé de trahison s’il
tente de justifier son titre de chef d’État ou de chef de gouverne¬
ment en appliquant avec équité des mesures valables pour tous.
Aucun des nouveaux États n’est habité par une seule ethnie ayant
un ancêtre-fondateur commun. Aussi les chefs d’État, en tant que
chefs de clan, sont-ils en butte à des actes d’hostilité de la part des
clans rivaux. Ce que nous considérons comme l’exercice de libertés
individuelles n’est souvent en Afrique qu’une parodie de démo¬
cratie. La guerre civile n’est finalement qu’une reprise des luttes
d’antan car ni la colonisation ni l’indépendance n’ont vu s’accom¬
plir la révolution des mœurs et de la culture qui aurait permis de
vaincre ce qu’il est convenu d’appeler le tribalisme.
L’expérience des coups d’État qui portèrent les militaires au pou¬
voir montre que ces derniers sont peut-être les seuls qui puissent
imposer l’unité au nom du mythe de la nation. Cela ne signifie pas
pour autant que le sens national des Africains soit autre chose que
du verbalisme mais cela veut dire que les militaires se révèlent être
les seuls qui soient capables de fonder des royaumes dont la cons¬
truction obéisse aux impératifs de la coutume africaine.
Il ne faut donc pas juger les régimes militaires africains en fonction
de notre propre mentalité. Le général met tout le monde d’accord;
LES RÉGIMES MILITAIRES 215

au fond c’est ce que chacun souhaite. Mais il est aussi le roi-magicien


dont parlent les ethnologues et auquel Freud s’est intéressé par¬
ticulièrement : il doit faire des miracles. Malheur à lui s’il ne réussit
pas à amener la prospérité ou s’il ne parvient pas à empêcher
que ses partisans ne constituent un clan où régnent le népotisme
et le favoritisme. Freud observe dans son livre Totem et Tabou :

« A vrai dire (les Africains) ne procèdent pas autrement envers leur roi
lorsque, lui ayant attribué le pouvoir de provoquer ou de faire cesser
la pluie, de régler l’éclat du soleil, la direction du vent, etc., ils le renversent
ou le tuent parce que la nature les a déçus dans leur attente d’une fruc¬
tueuse chasse ou d’une bonne récolte. »

III. — La Haute-Yolta

Si les cas du Congo et du Dahomey peuvent être l’objet de subtiles


psychanalyses politiques, celui de la Haute-Volta paraît plus clair.
Des forces hostiles mais partageant de mêmes intérêts de clan se
sont donné un roi-magicien : le colonel Sangoulé Lamizana.
A la déclaration d’indépendance, en 1960, il y avait, dans ce qui
fut autrefois l’empire des Mossi, deux grandes forces en présence :
Le Mogho Naba, héritier d’une coutume dépassée, et les syndicats
représentés par M. Yaméogo, chef du parti de l’Union démocra¬
tique voltaïque.
Les Mogho Naba étaient jadis des souverains absolus et ils trai¬
taient leurs sujets comme du bétail. Propriétaires des femmes, ils
les donnaient en mariage selon leurs propres vues et chacune
d’elles devait leur faire cadeau de son premier enfant, destiné à
aller grossir les rangs des esclaves attachés à leurs personnes ou à
leurs terres.
L’actuel pouvoir du Mogho Naba ne s’exerce plus ainsi puisque la
colonisation a interdit les coutumes fondées sur l’esclavage. Néan¬
moins, le Mogho Naba, demeuré propriétaire d’immenses terri¬
toires, est le chef vénéré des traditionalistes de Flaute-Volta.
Le président Coulibaly puis, après la mort de ce dernier, Yaméogo,
furent nécessairement les porte-parole du Mogho Naba autant que
ceux des puissants syndicats. Mais, Yaméogo commit un certain
nombre de bévues et se révéla incapable de redresser une situation
économigue déplorable.
Alors qu’il était chrétien pratiquant et qu’il était soutenu à fond
par le clergé catholique, il divorça et se remaria avec une toute
216
jeune fille dans des conditions qui firent scandale et qui lui alié¬
nèrent les sympathies des milieux chrétiens tout-puissants dans
les syndicats. Tandis que la misère régnait dans tout le pays, il
organisa des fêtes somptueuses à l’occasion de son mariage et
entreprit un voyage de noces à Copacabana.
Malgré cette affaire, Yaméogo « recueillit » en 1965 aux élections
présidentielles, 99 % des voix. Les cinquante candidats de sa liste
furent élus députés!...
Mais, la situation économique se détériorant, le peuple connut de
plus en plus les effets de la misère, du chômage, du sous-emploi.
La responsabilité de cet état de choses ne fut pas imputée à la
survivance du régime féodal mais à l’incapacité personnelle de
Yaméogo à faire des miracles. Au début de janvier 1966, la popu¬
lation de Ouagadougou, la capitale, descendit dans la rue et sur
de mystérieux mots d’ordre exhiba des pancartes portant l’ins¬
cription : « l’armée au pouvoir ». Yaméogo voulut réagir mais les
dirigeants syndicalistes demandèrent une réunion commune avec
l’état-major de l’armée et exigèrent que celle-ci assume la charge
du gouvernement. Le soir même Yaméogo fut destitué et empri¬
sonné, puis remplacé aussitôt par le colonel Sangoulé Lamizana.
Ce dernier, ancien chef de bataillon de carrière dans l’armée
française, comme son collègue Soglo, fut, lui aussi, un valeureux
combattant de la Libération et de la guerre d’Indochine. Contrai¬
rement à ce que l’on a pu lire dans la presse, il ne fut ni l’homme
d’un capitalisme inexistant ni l’artisan d’un putsch qui n’eut pas
lieu. Il fut choisi par les travailleurs syndiqués et par les forces
officielles ou occultes de Haute-Volta pour tenir le rôle de roi-
magicien.

De lui, comme des autres militaires actuellement au pouvoir en


Afrique, on attend des miracles!...
Chapitre V

L’étau de l’Afrique blanche

Depuis que l’Angleterre, la Belgique et la France ont accordé


l’indépendance à leurs anciennes colonies, les nouveaux États afri¬
cains forment entre les tropiques un « bloc nègre » racialement très
homogène. Au cours d’un mouvement historique brutal et soudain,
ce monde nègre est en train de repousser ses frontières le plus loin
possible. Partout où il est au contact des Blancs, il tente de desserrer
l’étau par lequel il se sent écrasé, étau dont les « mâchoires » sont
constituées, au nord, par le panarabisme musulman et, au sud,
par les derniers champions de l’apartheid et du colonialisme.
L'histoire des Nègres est si méconnue que la plupart des Européens
s’imaginent qu’elle n’a commencé qu’avec la conquête coloniale.
Auparavant, croit-on, l’Afrique noire était un pays de fièvres,
parcouru par des bêtes fauves et habité par des primitifs supers¬
titieux et anthropophages; elle n’a donc pu accéder à une civili¬
sation toute relative que grâce aux bienfaits de la colonisation.
Cette ignorance n’a d’égale que l’erreur commise par les Noirs à
l’égard du rôle joué par celle-ci, erreur que légitiment des auteurs
faisant autorité. Ainsi l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire
d’Afrique affirme, parlant de la résistance arabe à l’avance des
Blancs : « Dans cette lutte à mort des impérialistes européens contre
les esclavagistes arabes, les populations noires n’intervenaient que
comme victimes des deux camps. »
218
De telles conceptions ont causé et causent encore tant de malen¬
tendus préjudiciables en définitive au progrès des Noirs, que je
crois bon de les contredire.
Sans la colonisation européenne — vue sous l’angle de l’accultura¬
tion, de l’humanisme et de l’exemplarité — les Nègres d’Afrique,
dispersés par l’entreprise esclavagiste, contraints de se réfugier
dans des îlots de vie archaïque ou primitive, auraient-ils pu retrou¬
ver aussi rapidement un dynamisme capable de les faire entrer
dans le concert des nations modernes?

I. — La chasse aux esclaves a ruiné l’Afrique noire

Il n’est pas contestable que la race noire connut autrefois des


civilisations spécifiques, souvent florissantes, qui s’écroulèrent sous
les coups des entreprises esclavagistes.
L’histoire de l’Afrique est passionnante à plus d’un titre. Certes, il
suffirait que Y Égypte des pharaons ait été le berceau des civilisations
et que celle de Ptolémée ait vu naître les dogmes et la philosophie
du christianisme moderne pour que notre intérêt se porte sur elle.
Notre morale, notre droit, notre mentalité ne s’expliquent-ils pas
par cette double influence?
On rétorquera que les Égyptiens étaient de race blanche, ce qui
est loin d’être confirmé : de même, rien ne permet sérieusement
de dire qu’ils étaient nègres. On inclinerait à penser qu’ils étaient
des Blancs métissés de Noirs. Quoi qu’il en soit, c’est par l’Égypte
que le métissage entre Nègres et Blancs se fit, des rives de l’Indus
jusqu’à celles du Sénégal. C’est d’Égypte que partit, près de trois
mille ans avant Jésus-Christ, la pensée métaphysique d’un ordre des
choses dont le roi est le centre. C’est sur cette notion que s’établit
l’idée religieuse de Dieu, facteur de l’équilibre des choses, à la fois
créé et incréé, créateur et créature, serpent-roi « autophage » dont
le cercle figure ce qui ne commence et ne finit jamais. C’est en
Égypte également qu’est née la croyance en la survie dans un monde
invisible où les ancêtres continuent à vivre de la même façon
que sur terre.
S’il demeure contestable que l’Égypte pharaonique ait été nègre,
on ne peut nier qu’il existait aux temps de la XIe et de la XIIe dynas¬
tie, aux portes d’Éléphantine, un grand empire nègre : Y empire de
Kouch dont la capitale était Kerma qui passe pour avoir été un
foyer remarquable de civilisation. La frontière entre les deux
nations fut protégée par des forteresses. Une stèle gravée de
l’étau de l’afrique blanche 219

Sésostris III interdit «à tout Nègre de la franchir soit par eau, soit
par terre », ce qui signifie évidemment qu’il y eut en Égypte une
infiltration noire dont on voulait se protéger.
Quoi qu’il en soit, l’empire de Kouch fut le premier empire nègre
connu, ce qui démontre au moins que les Noirs n’ont pas toujours
été des primitifs comme on l’a prétendu jusqu’à ces dernières
années, mais leur histoire n’est arrivée jusqu’à nous que par la
légende. Ces empires furent bouleversés à la suite des invasions
de races blanches.
Au vne siècle, déferlant sur le nord de l’Afrique en passant par
l’Égypte, les Arabes écrasèrent les communautés chrétiennes coptes
et convertirent à l’islam les Berbères qui, à leur tour, envahirent
le Maghreb, l’Espagne, et parvinrent à franchir les Pyrénées tandis
que, par l’ouest, contournant le Sahara, ils s’enfoncèrent en Afrique
noire.
Vers l’an mille, le monde nègre tenait encore un solide verrou
avec l’empire du Gâna qui s’étendait, par rapport aux frontières
politiques actuelles, de la Mauritanie au Sénégal en passant par
le Mali. Au xie siècle, les Berbères almoravides entreprirent en
même temps la conquête du Maroc et celle du Gâna. En 1076, le
verrou céda et l’islam victorieux se répandit dans toute l’Afrique
de l’Ouest mais ce mouvement se fit très lentement car les Nègres
opposèrent une vive résistance jusqu’en 1240 date à laquelle ils
durent s’avouer finalement vaincus. Leur capitale, Gâna, fut
rasée; les habitants furent décimés et réduits en esclavage.
Les Almoravides avaient déjà réussi à contourner le Gâna et
étaient arrivés à convertir à l’islam, dès le milieu du xe siècle, le
royaume du Tékrour situé dans les limites de l’actuel Sénégal.
Mais le verrou gânéen les avait empêchés, durant plus de deux
siècles, de se rendre maîtres de l’Ouest-africain. A partir du
xme siècle, plus rien ne se serait opposé à la pénétration victo¬
rieuse des musulmans si les royaumes et principautés négro-
berbères n’avaient pas été victimes de leurs divisions et n’avaient
pas eu à supporter les assauts de nouveaux envahisseurs musul¬
mans, les Peuls.
Quand les premiers navigateurs portugais arrivèrent, au xve siècle,
sur la côte occidentale d’Afrique, ils eurent affaire à des royaumes
de type féodal, fortement castés, où les Berbères blancs et métis
étaient les seigneurs, tandis qu’une classe de guerriers noirs, eux-
mêmes plus ou moins métissés, convertis à l’islam, vivaient de la
chasse aux païens. Ces derniers, qui constituaient la caste la plus
nombreuse, étaient esclaves. Leur condition d’existence était si
220

inhumaine que l’on peut affirmer que le transport en Amérique,


pourtant tragique, libéra dans une certaine mesure les malheureux
Nègres de l’état dégradant où les maintenait le pouvoir musulman.
Cette évidence historique doit être soulignée à une époque où bien
des intellectuels africains, épris de légendes, feignent de connaître
leur histoire au travers de la Case de l’oncle Tom. Certes, nul ne
songe à absoudre les Européens qui achetèrent des esclaves en
Afrique et les revendirent en Amérique, mais, dans l’échelle des
condamnations à prononcer, la plus lourde doit incontestablement
être appliquée aux Africains eux-mêmes.
Au lieu de s’opposer aux entreprises des trafiquants portugais et,
plus tard, des Hollandais, des Anglais et des Français, les souve¬
rains négro-berbères leur proposèrent leur marchandise : les esclaves
et l’ivoire. Ce trafic fut d’autant plus florissant que l’Amérique
venait d’être découverte et que les pionniers européens y man¬
quaient de main-d’œuvre.
Les chrétiens avaient l’avantage de posséder des fusils que les
chefs musulmans étaient avides de recevoir en échange des esclaves.
En effet, grâce à ces armes, ils pouvaient tenir en respect ou
combattre leurs ennemis. Ils mirent donc, au début de la période
de traite, un zèle tout particulier dans les razzias de Nègres.
Quand, au début du xixe siècle, les pays européens abolirent l’escla¬
vage et entreprirent la poursuite des derniers négriers, l’Afrique
était dans un état déplorable. Les royaumes négro-berbères de
l’ouest, qui avaient fondé leur économie sur la traite, sombrèrent
rapidement dans la misère. Dans le reste de l’Afrique noire, d’où
près du tiers de la population avait été enlevée en moins de trois
siècles, on ne trouvait plus trace de civilisation : les Nègres s’étaient
réfugiés dans les parties les plus inaccessibles du continent et,
partant, les plus stériles et les plus malsaines, et ils étaient retour¬
nés à un état quasi primitif, ne subsistant le plus souvent que par
la chasse et la cueillette...
L’invasion des musulmans avait pu profiter de l’abjuration des
chrétiens berbères, de leur conversion à l’islam, puis de leur mobili¬
sation en masse dans la guerre sainte, pour effectuer sa percée
en Afrique noire occidentale avant l’an mille. Au centre, la barrière
du Sahara n’avait pas rendu possible de grandes invasions.
A l’est, les chrétiens d’Éthiopie surent opposer aux Arabes une
résistance à la fois militaire et religieuse dont les Berbères, divisés,
avaient été incapables.
Quand les musulmans de race blanche voulurent s’imposer aux
Noirs, ils se heurtèrent à deux verrous, l’un à l’ouest, celui du Gâna
l’étau de l’afrique blanche 221

qui, nous venons de le voir, céda définitivement au xme siècle,


l’autre, à l’est, constitué par les chrétiens éthiopiens qui, lui,
ne céda jamais. Il fallut attendre le xvme siècle pour que des
royaumes négro-arabes musulmans se constituent dans la zone qui
va actuellement du Nord-Cameroun au Soudan (ex-anglo-égyptien).
Ces royaumes, qui groupaient des métis d’Arabes, infiltrés par le
Sahara ou venus par le Nil et le Bahr-el-Ghazal, furent, en réalité,
des rassemblements de guerriers esclavagistes, organisés uniquement
en vue des razzias dans le Sud et du commerce des esclaves en direc¬
tion du Proche-Orient et de l’Orient.
Quant aux nomades peuls, qui étaient parvenus jusqu’aux limites
de l’empire des Mossi, ils se heurtèrent dans leur avance vers le
Sud à des ethnies nègres fortement structurées.
Au début du xixe siècle, un Peul, musulman fanatique, Ousmane
Dan Fodio, proclamé commandeur de la foi, rassembla ses guerriers
en douze corps de bataille puis ordonna la guerre sainte contre les
États des métis haoussa dont l’islam était jugé impur et contre
les païens. Les Haoussa furent soumis à une épuration en règle,
destinée à combattre le schisme, tandis que les territoires païens
furent transformés en réserves d’esclaves.
Quand, à la fin du xixe siècle, commencèrent les entreprises colo¬
niales, il y avait donc deux Afriques noires : l’une, à l’ouest, où la
traite des esclaves était supprimée depuis longtemps mais où le
système féodal était demeuré fondé sur l’esclavage des nègres;
l’autre, au sud saharien et au sud de l’Éthiopie où la traite se
poursuivit jusqu’à la conquête.
Quand celle-ci parvint à pacifier le centre africain, l’invasion des
musulmans était stoppée depuis de nombreuses années devant cet
autre verrou que constituait le royaume « païen » des Moundang.
Ces guerriers nègres qui, en 1850, avaient infligé, au cours de la
bataille de Zabili, une cuisante défaite aux Peuls, empêchaient
l’islam de poursuivre sa pénétration.
Tandis que l’esclavagisme pratiqué dans le passé, à l’ouest, par les
peuples chrétiens avait été uniquement le fait de compagnies
commerciales privées, à l’est, la capture des esclaves fut toujours
une institution politique fondamentale des États musulmans. Khar-
toum et Zanzibar furent longtemps beaucoup plus des centres de
tri des esclaves que des capitales religieuses ou politiques. Ainsi,
le gouverneur égyptien du Soudan avait un « rendement minimum »
à assurer, faute de quoi il était destitué!
Les procédés jadis employés par les Arabes à l’égard des Nègres
furent si cruels que la haine actuelle des Noirs de l’Est-africain
222
pour les Arabes et la religion islamique s’explique en grande partie
par une tradition orale qui conserve dans les consciences l’horreur
de ce passé.
Actuellement encore, des accusations sont portées par des per¬
sonnalités d’origines diverses contre le néo-esclavagisme.
C’est ainsi qu’en décembre 1966, on pouvait lire sous la plume
d’Attilio Gaudio 1 les lignes suivantes qui ne vont pas sans nous
surprendre :

« L’abolition de l’esclavage a été proclamée par la Révolution française


et confirmée en 1833 par le gouvernement de Louis-Philippe, puis par le
décret du 27 avril 1848. Cent ans plus tard, le 10 décembre 1948, l’Orga¬
nisation des Nations Unies adopta la Déclaration universelle des droits
de l’homme, aux termes de laquelle : « Nul se sera tenu en esclavage ni
» en servitude. L’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous
» toutes leurs formes. »
» — Or, en 1966, il y a encore des esclaves, il existe encore des mar¬
chés d’êtres humains, on se livre encore -— en certains pays — au trafic
d’hommes, de femmes et d’enfants.

» Il y a dix ans, le 14 février 1956, l’assemblée de l’Union française s’est


réunie en scéance extraordinaire pour discuter d’un rapport déposé par
le conseiller La Gravière, concernant l’existence de l’esclavage dans
certains territoires africains et du Moyen-Orient, dont la Côte française
des Somalis.
» Quelques jours après, l’Union française remettait aux agences de presse
le communiqué suivant :

« L’assemblée de l’Union française a examiné aujourd’hui le rapport de


M. La Gravière sur la traite des Noirs qui s’effectue entre l’Afrique et
l’Arabie. C’est un problème brûlant; il s’agit, à l’origine, d’une forme
d’esclavage domestique, toujours pratiquée et tolérée même par les auto¬
rités françaises. Ce scandale continue d’ailleurs d’exister dans les pays
indépendants, qui viennent d’être admis à l’Organisation des Nations
Unies.
» Chaque jour, des centaines d’êtres humains sont vendus comme esclaves.
La plus grande partie provient de l’Afrique francophone. Des caravanes
d’hommes et de femmes, enchaînés par quatre, marchent pendant des
semaines et des semaines à travers le Sahara jusqu’à un grand centre
de triage, au nord du Tchad. Les esclaves sont ensuite acheminés à bord
d’autocars vers un port de la mer Rouge et de là embarqués à destination
de l’Arabie Saoudite ou du Yémen. »

1. Attillo Gaudio, Razzias et marchés d’esclaves à deux heures de Paris. Revue bilingue
l’Afrique actuelle, Paris.
l’étau de l’afrique blanche 223

» Ce rapport fut corroboré, en novembre 1963, par un autre rapport —


celui-là signé par l’ambassadeur de France à Djeddah et adressé au minis¬
tère des Affaires étrangères — où il était écrit que les marchands d’es¬
claves envoient de La Mecque au Soudan, en Haute-Volta et au Niger
des émissaires spécialement chargés de procéder à l’achat d’un certain
nombre d’individus; ces émissaires se présentent dans ces États comme
des missionnaires venus de La Mecque pour guider leurs coreligionnaires
vers les lieux saints.
« Le rapport La Gravière à l’Union française et la levée de boucliers qu’il
provoqua à travers la presse du monde entier amenèrent, en 1957, les
Nations Unies à réunir à Genève les délégués de quarante-six pays pour
discuter officiellement de ce grave problème de l’esclavage. La réunion
eut lieu le 13 août 1956, en présence du délégué de l’Arabie Saoudite,
pays qui paraissait le plus incriminé dans cette affaire.
» Les communications montrèrent que, sur une population de sept mil¬
lions d’habitants, l’Arabie Saoudite compte environ cinq cent mille
esclaves.
» La France et l’Angleterre proposèrent que, pour mettre un terme à ce
trafic indigne, des vaisseaux de guerre soient autorisés à patrouiller et à
procéder éventuellement à l’arraisonnement des embarcations suspectes.
Le délégué de l’Arabie Saoudite s’opposa énergiquement à cette proposi¬
tion. Les autres puissances semblèrent plus s’inquiéter des répercussions
politiques que du fond du problème.
» Au cours de cette conférence, la société antiesclavagiste de Londres
déposa un rapport très complet qui indiquait que, dans le monde entier,
11 existait, en 1956, environ onze millions d’esclaves.
» Après cette réunion, la Commission pour l’abolition de l’esclavage fut
créée. D’autres réunions eurent lieu et de nouveaux rapports furent
présentés.
» Au début de 1965, un questionnaire sur les problèmes de l’esclavage
fut adressé à tous les pays membres des Nations Unies par la commission
compétente de Genève, dont le secrétaire général est le professeur égyp¬
tien Awad, qui ne cesse, depuis dix ans, d’enquêter, de dénoncer et de
proposer des solutions.
» Au siège des Nations Unies, à Genève, j’ai pu prendre connaissance
du fameux dossier E/40 56 : celui de l’esclavage! Ce dossier, qui date du
12 juillet 1965, est constitué en grande partie des réponses de certains
gouvernements au questionnaire sur l’esclavage.
» Certaines sont très intéressantes et notamment celle du Mali qui expose
les dispositions draconiennes prises par le nouveau gouvernement de
Bamako contre ce trafic indigne (ce qui sous-entend que l’esclavage
existait bel et bien dans l’ex-Soudan français), ainsi que celle de l’Arabie
Saoudite qui, par son refus d’explication, ne fait que confirmer les accu¬
sations graves qui pèsent sur elle.
224

E» arole
A la chambre des Lords, en 1960, deux pairs d’Angleterre prirent la
pour apporter d’autres témoignages sur l’esclavage.
e premier à parler fut lord Maugham, qui avait enquêté personnellement
sur l’esclavage dans les territoires britanniques du golfe Persique et de
l’océan Indien. Il déclara notamment :

« Un de mes amis — officier dans les troupes du sultanat d’Oman — qui


ont opéré en automne 1955 contre les forces de l’Arabie Saoudite qui
avaient occupé indûment l’oasis des Bouraimi, me raconta que, dans un
des villages proches de cette frontière indéfinie qui sépare l’Oman de
l’Arabie Saoudite, il avait trouvé des enfants enchaînés par les chevilles.
Ainsi, poursuit le rapport, on a établi d’une façon sûre qu’il y a deux
grandes pistes au long desquelles affluent les esclaves vers l’Arabie. La
première vient de l’Afrique orientale, elle passe par la Haute-Volta, le
Niger, traverse tout le Sahara jusqu’à Souakin, port soudanais sur la
mer Rouge. L’autre piste, asiatique celle-ci, passe par l’Irak, l’Iran, le
Béloutchistan, d’où la cargaison humaine traverse le golfe Persique pour
être débarquée sur les côtes de l’Arabie Saoudite d’où les caravanes de
chameaux la transportent jusqu’à Ryad, la capitale, ou dans d’autres
marchés de l’intérieur. »

» Ces enfants enchaînés, vus par l’officier, devaient en effet poursuivre


leur chemin pour Ryad. Les enfants mâles seraient vraisemblablement
châtrés et les petites filles vendues à n’importe quel marchand...

» Trois ans plus tard, lord Maugham est retourné en Afrique pour continuer
une enquête approfondie sur le trafic des esclaves entre le continent noir
et l’Arabie Saoudite.
» En 1964, il écrivait que rien n’avait encore été fait pour combattre réelle¬
ment la traite.

« Il y a 4 ans, écrivait-il, près de Tombouctou, je pouvais acheter un


esclave pour 37 livres sterling. Aujourd’hui, à Mombassa, on m’a offert
un jeune garçon de 13 ans pour 50 livres et le marchand a ajouté : « S’il
» disparaît, n’ayez aucune crainte, personne ne vous posera de ques-
» tions. »

» Et il conclut amèrement que les gouvernements des nouveaux États


africains ont tant d’autres problèmes à résoudre, qu’ils ne peuvent aussi
s'occuper de cette plaie de leur société, qu’ils considèrent comme tradi¬
tionnelle et presque indéracinable. En ce qui concerne l’Arabie Saoudite,
en revanche, ajoute le lord, seules comptent les richesses matérielles et
la possession de nombreux esclaves est le symbole de la puissance, ce
qui a pour résultat d’augmenter les prix de l’être humain sur le marché
l’étau de l’afrique blanche 225

arabe. Ces dernières années, on en est arrivé à payer une jeune fille
400 livres et un garçon 150. A certaines époques, les prix peuvent monter
plus haut et atteindre 3 000 livres, soit presque 5 millions d’anciens francs
pour une femme et 1 500 livres pour un homme!

» Un autre rapport impressionnant, de source anglaise, est celui que l’offi¬


cier de marine Percival Kaye a présenté au commandement naval bri¬
tannique. Dans ce texte détaillé, on peut lire que les trafiquants d’esclaves
ont des comptes en banque un peu partout, et notamment à Kano en
Nigeria, à Djeddah en Arabie Saoudite, Khartoum au Soudan et au Caire.
» Cet officier a pu assister personnellement à la vente des esclaves sur
un marché.

« Il s’agit, écrit-il, d’un véritable bétail humain exposé sur une estrade
autour de laquelle une nuée de trafiquants discutent des prix et invitent
les gens qui observent et qui peuvent être des acquéreurs éventuels à
s’approcher de la marchandise, à l’examiner et surtout à apprécier les
avantages physiques des esclaves à vendre. Il montre de son doigt la
musculature, il ouvre la bouche pour faire voir la denture, il touche
les jarrets pour en montrer la solidité. »

» Sur ce marché, il vit vendre une femme assez jolie pour un demi-million
d’anciens francs et un homme à la fleur de l’âge environ 150 000 francs.
» Il nota que ces esclaves vendus aux enchères n’avaient aucune réaction
humaine et qu’ils semblaient tous résignés à leur sort. En effet, après les
atroces conditions du voyage, qu’ils avaient dû endurer et accoutumés
désormais à être traités non plus comme des êtres humains mais comme
des bêtes, il ne leur restait plus qu’à se considérer comme telles. Ces
hommes savaient que jusqu’à leur mort ils seraient obligés de servir un
maître et les femmes savaient que leur destin serait encore plus cruel,
car tant qu’elles seraient jolies, elles pourraient faire partie d’un harem
comme concubines, mais dès que leurs vertes années seraient passées, elles
seraient condamnées aux travaux les plus pénibles, comme esclaves des
concubines plus jeunes, ou même peut-être seraient-elles abandonnées. »

L'armée française, champion de Vantiesclavagisme

Quand la conquête coloniale commença, elle ne rencontra pas,


contrairement à une légenge soigneusement entretenue, de résis¬
tance sérieuse de la part des animistes. Des entreprises comme celle
de Savorgnan de Brazza, malgré l’état sauvage dans lequel étaient
retombées d’innombrables peuplades, fut accueillie le plus souvent
avec faveur. La guerre coloniale n’eut lieu pratiquement qu’avec
8
226
des chefs musulmans ou islamisés dont les troupes noires n’étaient,
en réalité, que des mercenaires ou des esclaves.
En ce qui concerne particulièrement la France, quels qu’aient pu
être les abus inévitables d’une occupation — qu’elle a d’ailleurs
fait cesser au moment opportun — il serait injuste de méconnaître
qu’elle plaça la conquête coloniale sous le signe de la libération
des Noirs.
Il n’est pour s’en convaincre qu’à consulter, en Afrique même,
les archives abandonnées par l’administration française. Je me
bornerai à citer quelques exemples.

Premier exemple. — La situation à notre arrivée.

Rapport sur l’occupation et l’organisation


du Cercle du moyen Logone
(Extraits)

Occupation
« L’occupation du Cercle s’est faite conformément au plan que vous aviez
bien voulu approuver, Monsieur l’Administrateur en chef.
» Le convoi...

Populations
« ... Lors de notre arrivée, Laï présentait un aspect lamentable. Plus
des trois quarts des cases étaient en ruine et n’avaient pas de toiture.
Des quartiers entiers étaient abandonnés. Les poules, les cabris, les mou¬
tons avaient complètement disparu. Il y avait à peine cent cinquante
à deux cents chevaux alors que M. Faure en avait vu de quinze à dix-huit
cents lors du départ du lieutenant Kiefîer.
» La population, peu nombreuse, était squelettique et mourait de faim.
Chaque jour il y avait de nombreux enterrements. Il n’y avait plus un
grain de mil; les sauterelles l’automne dernier,les razzias baghirmienne
et fellata ayant tout mangé ou pris, les gens végétaient, mangeant du
poisson, des fruits de barassus, des racines.
» Partout il en était de même.Djimane était presque entièrement détruite.
Grâce à notre installation la confiance revient, on a recouvert quelques
cases, on a semé un peu de mil, grâce à celui que nous avons donné dans
ce but. Enfin, la population de Laï a pu attendre la récolte grâce à la
viande d’hippopotame et d’antilope que nous avons donnée en payement
du travail fourni pour la construction du poste et même, grâce à cette
nourriture abondante, les gens ont engraissé et repris des formes nor¬
males. »
l’étau de l’afrique blanche 227

La traite
« Avant notre occupation, le pays était en butte aux razzias des Baghir-
rniens et des Fellata. Les tribus soumises au sultan du Baghirmi payaient
l’impôt en captifs et le commerce de ces derniers se faisait de façon
continue, tant à destination du Baghirmi que du Bornou, de l’Adamaoua
et des pays Haoussa.
» Pendant la saison sèche dernière, les razzias baghirmiennes qui, d’après
le sultan Gaourang étaient annuelles au sud de Goundi et qui se faisaient
à des intervalles indéterminés sur la rive gauche du Logone, paraissent
avoir eu une ampleur inaccoutumée. On sentait que nous ne tolérerions
pas indéfiniment les razzias et la traite, aussi tout le monde tenait à profiter
des derniers beaux jours.
» Le Fatcha avait établi son quartier général à Marba (ouest deDjimane).
Il poussa jusqu’à Toba (trois jours de marche de Marba). Il razzia non
seulement les Kirdi (païens) mais aussi les Fellata. C’est de cette façon
qu’il prit tout le bétail qu’il a ramené.
» Pendant ce temps, le Barma opérait à hauteur de Laï, à Nongtchoa,
Nangtiere, Dalle, Birin, Banne, etc.
» A eux deux ils ont dévasté Laï et toutes les agglomérations massa
des bords du Logone, respectant les pays de la sphère d’influence alle¬
mande.
» Ils ont ramené deux mille cinq cents à trois mille esclaves car l’un
d’entre eux est passé près de Mandjafîa avec un convoi évalué à deux
mille esclaves.
» De son côté, le chef Katourli, aidé par les Toummak de l’alifa Goum-
bougou et divers alliés, est passé à Koumra, Kamba, Bangoul,Doubenaga,
Baido, Bedjoudo, Koumer, Dokodo, Maidou, Kabebada, Birbo, Nandagui,
Parague, etc., c’est-à-dire par tout le nord du pays Mbaï et quelque peu
chez les Gouleï et les Sara. Il a envoyé ses captifs au Baghirmi en trois
convois (peut-être cinq); c’est le dernier, le plus nombreux, qui a été vu
à Kouno par l’administrateur Bruel.
» A côté des razzias, le sultan du Baghirmi se procurait des esclaves par
le tribut qu’il avait imposé aux populations soumises. Laï devait fournir
chaque année deux cents esclaves; les Niellim, les Toummak, les Sara,
les Songhaï, les Ndamm, etc., cent captifs chacun; d’autres groupes plus
faibles, cinquante; ce qui fait un total d’un millier au moins par an.
» Enfin, les grands dignitaires envoyaient des gens prélever par intimi¬
dation des captifs pour chacun d’entre eux. C’est ainsi que la caravane
délivrée à Doumogue (vingt-trois captifs) avait été donnée par divers
chefs de village aux messagers de Garmane, esclave de confiance du sultan.
Nombre de petites caravanes de ce genre circulent en tout temps. Il est
donc difficile d’évaluer un chiffre annuel des esclaves qui traversent le
Chari, mais on peut assurer qu’il est considérable, car bien que n’étant
pas Arabes, les Baghirmfens savent admirablement faire « suer le bur¬
nous ».
228
» A côté de ces convois officiels ou officieux, il y a les convois des Mekin
et des étrangers qui achètent. Tout le monde fait ce commerce, même les
femmes. Des gens viennent de fort loin, des pays Haoussa, du Bornou,
(les Mbios) pour acheter des esclaves sur la rive gauche du Logone ou
même jusqu’à Goundi et Laï. Ces achats se font contre du mil, du fer,
du cuivre, des perles, des étoffes, des boubous, etc. Ce commerce a pénétré
profondément dans les mœurs du pays et il n’est pas rare de voir un chef
vendre ses administrés, parfois même des gens de sa famille. Il sera donc
difficile et long de supprimer ce trafic.
» Depuis longtemps les razzias des Peuls ont été signalées par Flegel,
Mizon, Lœfler notamment. Elles sont annuelles. Les indigènes les consi¬
dèrent comme un fléau périodique du même genre que la sécheresse, les
sauterelles, etc. Elles quittent l’Adamaoua en mars et opèrent dans le
bassin du Logone en avril et mai. Celles du Boubandjidda empruntent
la vallée de la Chinna; celles de Ngaoundéré descendent entre le Lim et
la Mambéré. Elles sont fort nombreuses et agissent par masse, comme
on l’a vu à Péni. Elles sont mal armées, les fusils sont excessivement rares.
Les Peuls ont surtout des flèches; les cavaliers, qui sont très nombreux,
ont en outre le sabre et la lance.
» Ce mauvais armement les rend peu dangereux pour nous.
» Étant composées de beaucoup de gens, elles sont peu mobiles et
ne peuvent aller partout. Elles sont forcées de suivre les cours
d’eau permanents ou les dépressions où l’on trouve de l’eau près de la
surface.
» Elles s’avancent beaucoup plus loin que nous ne le supposions, puisque
nous les avons heurtées à Péni au moment où elles avaient l’intention,
paraît-il, de venir jusqu’à Laï. Le village de Koutou (Mabaï) aurait reçu
dans ces dernières années leur visite quatre fois, le village de Gamel cinq
fois et, ces deux dernières années, ils seraient venus jusque tout près de
Kariatou à chaque saison sèche.
» On voit, par ces quelques renseignements, l’étendue du mal auquel ce
malheureux pays était en proie avant notre arrivée. Il n’est pas téméraire,
en effet, d’admettre que par année une moyenne de dix mille personnes
disparaissent de ces régions soit qu’elles aient été exportées comme
esclaves, soit qu’elles aient été tuées pendant les razzias ou les guerres
que l’on se faisait de village à village pour se procurer des esclaves, soit
qu’elles mouraient de fatigue, de faim ou de soif sur les longues routes de
l’exil.
» Il faut, en effet, noter que la grande majorité des captifs était ou des
enfants en bas âge (4 à 8 ans) ou des vieilles femmes, les uns et les autres
incapables de supporter de grosses fatigues, ainsi que la faim et la soif
qui étaient fréquentes, car comment trouver à boire et à manger pour
des masses de mille cinq cents, deux mille ou quatre mille personnes lors¬
qu’il n’y a aucun service d’intendance organisé et que l’on se trouve dans
un pays où l’eau est rare en saison sèche.
» Il faut donc, pour que le pays soit encore aussi peuplé qu’il l’est, qu’il
ait une vitalité merveilleuse. Lorsqu’il jouira de la « paix française »,
l’étau de l’afrique blanche 229

ce qui commence déjà, il se relèvera rapidement de ses ruines et sa population


aura vite fait de doubler.
» Les populations qui supportaient difficilement ces charges apprécieront
bientôt à son juste prix (car à l’heure actuelle elles ne comprennent pas
encore et ne savent s’il faut croire nos promesses, nos paroles) le cadeau
de joyeux avènement que nous avons pu leur apporter en venant occu¬
per le pays, cadeau que nous devons à la diplomatie de Monsieur le Chef
de bataillon Largeau.
» Nous avons essayé d’arrêter le commerce des esclaves. Un certain
nombre de Baghirmiens surpris en flagrant délit ont été envoyés pour
six mois travailler à la route de Fort-Sibut-Fort-Crampel. Ce sont des
exemples salutaires qui porteront leurs fruits.
» D’un autre côté, le sultan Gaourang s’est engagé à ne plus faire de raz¬
zias. Maintenant que nous occupons le pays, que nous y circulons et y
surveillons ses agents, nous sommes sûrs qu’il tiendra sa promesse. »

Deuxième exemple. — Caractère religieux de l’occupation arabe


et procédés inhumains.

« Lettre adressée par le sultan Ali Dinar du Dar Four à tous les cheiks
et chefs arabes, gens de Dour (Beskéré), Zoueys, Touareg, Medjabra, et
à tous les musulmans se trouvant dans la région de Dour.
» Que Dieu vous assiste et vous dirige dans la voie droite.
» Que le salut soit sur vous ainsi que la miséricorde et la bénédiction
du Dieu très haut.
» Nous vous apprenons que le Dar Tama s’étant allié avec les chrétiens
est devenu l’ennemi de l’islam et nous n’avons pas dans ce monde de
pires ennemis.
» J’ai envoyé de mon côté des troupes suffisantes s’installer à Andar pour
le dévaster; je vous autorise (à faire de même) du côté qui est en face de
vous et vous donne tout ce qu’il contient de richesses, d’enfants et de
vivres.
» Dès que vous aurez reçu mon ordre (celui-ci), levez-vous, allez l’envahir
et répandez sur eux (sur les gens du Tama) le vol, le pillage et le massacre
afin qu’un châtiment exemplaire soit la rétribution qu’ils auront gagnée.
» Il ne vous arrivera rien pour cela tant qu’ils (les gens du Tama) auront
remplacé la foi religieuse par l’incrédulité.
» Voilà ce que nous vous faisons savoir par la présente.
» Salut. »
29 Dzou El Hajja 1328.
(29-30 septembre 1910.)
230

Troisième exemple. — Caractère antiesclavagiste de la coloni¬


sation française.

Afrique-Équatoriale française

Note n° III. Note politique

Oubangui - Chari - Tchad

(Extraits)
(Colonel Largeau, 3 juillet 1911)

« Et de même que nous pensons instituer immédiatement un état poli¬


tique selon nos vues, nous voulons aussi bouleverser sans délai l’état social
pour faire le bonheur des peuples selon nos conceptions propres.
» A cette fin, sans hésiter, on s’en prend à l’esclavage.
» Les pays du centre africain (ceci n’est bien entendu qu’une vue géné¬
rale) se divisent en deux groupes principaux :
» Les uns, dits Kirdi (mot baghirmien qui signifie païens) n’offrent que
des liens sociaux très relâchés; leurs habitants cultivent des plantations
étendues dans lesquelles leurs fermes restent isolées les unes des autres
et s’étalent parfois sur des longueurs de six à sept kilomètres : autorité
des chefs précaire, domination des sorciers, pas de commerce, peu de
besoins, absence à peu près complète d’instinct social, telles sont leurs
caractéristiques.
» Les autres pays islamisés sont fortement centralisés autour d’une
capitale d’où partent les ordres du sultan et où convergent toutes les
ressources qu’offrent l’industrie et le commerce, où se groupent aussi tous
les fakih pourvus de l’instruction d’ailleurs toute verbale et scolastique
qu’ils se transmettent et se communiquent selon la tradition.
» Ces centres d’exploitation et par analogie toutes les localités du pays
d’une part — certaines populations de pasteurs pour lesquels le travail
est un opprobre d’autre part — ont un besoin de main-d’œuvre qu’il faut
satisfaire coûte que coûte : travaux domestiques et, au premier plan, le
pilage du grain et le transport, les travaux des champs, le service armé,
la garde du bétail au pâturage, etc. autant de fonctions essentielles que
la main-d’œuvre volontaire ne peut assurer.
» L’absence de budget régulier, la rareté de la monnaie, la difficulté des
transactions intérieures, l’invincible arriération des Kirdi, l’état de guerre,
la rudesse des mœurs, autant de raisons qui s’opposent à la formation
d’un marché de travail. Pour faire une incursion rapide sur le terrain
sentimental, il est à propos de déplorer en passant que les Kirdi se vendent
entre eux en temps de disette ou par caprice : le mari livre sa femme, ou
l’étau de l’afrique blanche 231

ses enfants, et les chefs leurs sujets. On peut donc dire, en somme, que
dans ses fondements principaux l’institution de l’esclavage repose sur
des nécessités économiques impérieuses et sur une conspiration générale
à laquelle prennent part tous les intéressés, et souvent les victimes autant
que les profiteurs.
» Les pays du premier type servent donc de terrains de chasse ou de recru¬
tement à ceux du second.
» Tel est le milieu, d’autant plus fanatique et d’autant plus farouchement
hostile qu’on s’enfonce davantage dans l’est, dans lequel, dès notre appa¬
rition à la tête d’une poignée d’hommes, nous déclarons que nous ne
reconnaissons pas l’esclavage.

» Dans un rapport du 5 décembre 1910, le capitaine commandant la


région du Ouadaï, qui dispose de sa seule compagnie pour imposer ses
volontés, écrit : « Les grands points obtenus jusqu’à présent sont la
libre circulation, le respect de la vie humaine et la fin à peu près totale
du marché d’esclaves.
» Or, au Baghirmi, c’est en avril 1903 seulement que fut fermé le marché
d’esclaves de Massenya, c’est-à-dire six ans après notre prise de contact
avec Gaourang et, il faut le reconnaître, sur la proposition du sultan
cédant à une simple pression morale.
» Pour avoir obtenu le même résultat en six mois au Ouadaï, ou tout au
moins en grande partie pour l’avoir obtenu, il nous a fallu subir la défec¬
tion de tous les grands dignitaires d’Acyl, l’Ouadi Kadja, Dorote, l’hos¬
tilité du Darfour et celle des Khoans de l’Ennedi; nos effectifs ont dû
grossir jusqu’à un régiment et peut-être ne sommes nous pas au bout de nos
sacrifices.
» Dans ces conditions, le devoir de veiller au maintien de l’ordre public
s’impose toujours au commandement local et il ne faillira pas à ce devoir;
mais il est bon que l’autorité supérieure soit avertie de ces difficultés
d’ordre spécial qu’elle n’ignore pas sans doute, mais qui jamais peut-être
en Afrique, n’ont revêtu le caractère d’acuité qu’elles ont ici, étant donné
la faiblesse de nos effectifs, l’hostilité des populations ouadiennes et des
potentats ou dirigeants des pays voisins et enfin, par un contraste qui
n’échappe pas à nos sujets, la politique calme et tolérante, allant même
au Darfour jusqu’à l’abstention de nos voisins allemands et anglais.»

Fort-Lamy, le 3 juillet 1911.


Le Colonel commandant le territoire du Tchad :

Largeau.
232

République française

Année 1911
Gouvernement général
du Congo français Mois de mars

Subdivision de
Moïssala

Rapport mensuel
(Extraits)
« Politique générale — Attitude des chefs — Esprit des populations.
» La politique générale a été la suivante :
» User avec les populations farouches du pays Sara de douceur, de per¬
suasion mais aussi de fermeté. Entrer en contact avec tous les villages,
les habituer à voir l’Européen de près, à entendre sa parole.
» Chaque fois que faire se peut, réunir hommes et femmes au palabre
et leur expliquer inlassablement les bienfaits qu’ils retireront de leur
soumission.
» Le pays est entre les mains de chefs de groupe qui disposent d’une grosse
autorité. Pour la plupart, ce sont des hommes âgés, riches, entourés de
familiers qui forcent à l’obéissance les autres habitants.
» Ils s’imposent surtout par la rigueur, en faisant piller les villages peu
soumis, leur enlevant des femmes, des enfants qui sont vendus comme captifs
ou restitués contre de fortes rançons.
» Chaque chef important nomme un ou plusieurs sous-chefs ou Paguia
qui leur sont complètement inféodés.
» Vis-à-vis de nous ils feignent l’impuissance, prétendent que leurs hommes
refusent l’impôt, alors qu’en réalité ce sont eux qui prescrivent à leurs
hommes de s’enfuir à notre approche. (Déclarations d’habitants interrogés
sur le pourquoi de leur fuite.)
» Habitués à vivre en despotes, à trafiquer des biens et des personnes
de leurs administrés, ils ne peuvent qu’être hostiles à notre autorité qui
les ruine et les empêche de continuer leur fructueux commerce de captifs.
Pourtant cet état d’esprit peut être assez rapidement modifié.
» Jusqu’à présent les chefs n’ont pu acquérir des chevaux, des boubous
qu’en vendant des captifs ou un peu d’ivoire.
» Ils sont très cupides. En leur montrant que dans les produits de leur
pays, karité, caoutchouc, ivoire, miel et cire, céréales abondantes, ils
peuvent trouver une source de bien-être autrement appréciable que celle
que leur fournissait le pillage, ils viendront assez vite à la raison, surtout
si le commerce de captifs est châtié avec rigueur. »
• ••

Moïssala, le 7 avril 1911.


Le Commandant de la subdivision :
Le Capitaine : Gros.
l’étau de l’afrique blanche 233

Quatrième exemple. — Méthodes de la colonisation française.

République française

Année 1910
Gouvernement général
du Congo français Mois d’août

Colonie de l’A.-É.F.

Circonscription du
Moyen-Chari

Rapport mensuel

((.

» 3° Exposé de la politique générale. Attitude des chefs. Esprit des


populations.
» La politique générale du commandant de la circonscription a été la
suivante :
a) Éviter les moyens violents, user pour administrer de la douceur et de la
persuasion; être bon, mais ferme. Supprimer l’envoi dans les villages,
pour lever l’impôt, de gardes qui souvent sont maladroits et commettent
des abus. Veiller à ce qu’en aucun cas les indigènes ne soient frappés
ou maltraités.
» b) Donner de l’autorité aux chefs.
» c) Commencer et poursuivre sans arrêt le développement économique
du pays, en créant la culture du coton, l’exploitation du miel et de la cire
et des autres produits indigènes, tels que le beurre de karité. Rechercher
et faire préparer des terrains propices à la culture du riz de façon à faire
d’importants essais de culture de cette céréale en 1911. Attirer les indi¬
gènes au marché et aux foires de Fort-Archambault.
» d) Expliquer inlassablement aux indigènes l’augmentation du bien-
être qu’amènera le développement économique du pays, et prouver ainsi
aux Sara que notre domination a eu non seulement pour but de leur
apporter la paix, en les mettant à l’abri des razzias de leurs puissants
voisins, mais aussi d’améliorer matériellement leur situation.
» e) Dès que le personnel sera suffisant pour administrer régulièrement
le pays, commencer l’étude des langues, des mœurs et de l’organisation
sociale de ces races diverses, connaissance indispensable pour administrer,
et qui est à faire entièrement, les archives de la circonscription ne conte¬
nant aucun renseignement à ce sujet, à l’exception de notions très géné¬
rales sur les différents groupements. Procéder ensuite, avec précaution,
à une organisation administrative indigène simple qui permettra à l’admi¬
nistration française d’avoir affaire, non à des chefs sans autorité, ou
234
capables de toutes les exactions, ou hostiles, mais à des représentants
choisis et écoutes#
» /) Enfin, lorsque le personnel européen sera en nombre suffisant, créer
une école à Fort-Archambault où seront appelés des jeunes gens intelli¬
gents de chaque village; on y enseignera quatre ou cinq^ cents mots
français, convenablement choisis, pour se faire comprendre et être compris.
» g) Créer à Fort-Archambault un centre commercial important, en y
attirant les Bornouans et les Haoussa, seuls capables, actuellement, de
concourir au développement économique du pays, et d’amener dans
l’Oubangui les bestiaux et les produits dont cette région a besoin. »

Signé : Gros.

Cinquième exemple. — La résistance féodale et esclavagiste des


musulmans.
Congo N’Délé, 16 janvier 1902.
Mission auprès
du sultan Sénoussi

Extrait du rapport n° 6 du capitaine Julien de l’infanterie H. C.


en mission auprès du sultan Sénoussi.
•••

« 9° Étudier les ressources économiques du pays, les moyens de les mettre


en valeur ou de les développer.
» Les ressources économiques du pays sont :
1. La traite.
2. L’ivoire.
3. Le caoutchouc.
4. Le café.
» Voilà les quatre seules branches existant, en attendant que le triomphe
de notre politique soit couronné par la suppression de la traite hideuse
et immorale en échange de richesses minières que le sol peut renfermer
que des études savantes par des spécialistes feront connaître dans un
temps plus ou moins éloigné.
» Le sultan a sur la conscience — si toutefois il en aune— l’asservissement
par la force de trente-cinq mille Banda, Kreich, Sara, réduits à l’esclavage,
avec environ cinq mille autres achetés dans les sultanats, dans la région
du haut Oubangui, au Dar-Salamat et ailleurs. Ainsi, en dix années d’au¬
torité, quarante mille personnes des deux sexes, plus de féminin que de
masculin, plus d’enfants que de gens forts, vivant tranquillement dans
leurs villages, cultivant, chantant, dansant sans souci du lendemain,
ont été arrachés violemment aux douceurs de leur existence et de leur
liberté pour être conduites comme un vil troupeau, la corde au cou,
dans le Dar-el-Kouti où le sultan Sénoussi disposant d’elles garde les
l’étau de l’afrique blanche 235

meilleures d’entre elles, soit environ quinze mille, et vend le reste aux
négriers salamat, roungaliens, ouaddaïens, darforiens, tripolitains et
djellaba contre des armes et des munitions, des étoffes, des parfums, du
sucre, du thé, des animaux.
» Pour vendre ou emmener quarante mille personnes vivantes, des consta¬
tations probantes prouvent qu’il y en a eu autant de tuées en défendant
leurs foyers ou mortes en route de faim, de misère, de fatigue. Seules
quelques-unes, plus heureuses, ayant pu se sauver des mains de leurs
ravisseurs.
» C’est donc la vie brisée ou le désespoir assuré à quatre-vingt mille âmes,
au bas mot, que l’on a promenées sur les marchés d’Abéché et d’El Fas-
cher et dont quelques-unes ont été plus loin. Que dire d’un procédé aussi
révoltant, d’un trafic aussi ignomineux dégradant la nature humaine
créée à l’image de Dieu?
» L’âme européenne se soulève d’indignation et de pitié, mais l’âme musul¬
mane trouve le fait naturel, légal et conforme aux lois coraniques », etc.

Afrique-Équatoriale
française

Oubangui-Chari-Tchad

Territoire militaire
du Tchad

Déclaration du colonel commandant le territoire militaire du Tchad

« Les Français n’entendent nullement porter atteinte à l’institution isla¬


mique de la captivité de case; ils interdisent seulement la vente des cap¬
tifs.
» Si un maître châtie son captif, il ne faut pas que celui-ci en porte les
marques sur la peau.
» Si un maître met son captif aux fers, il ne peut l’y maintenir plus de
deux jours et il doit en rendre compte au capitaine ou au commandant.
» Si un captif commet un délit, un crime, s’il se révolte sans motif valable
et s’il emploie la violence, il sera jugé par l’autorité française.
» Si deux maîtres s’entendent pour faire passer un captif de la maison
de l’un d’eux dans celle de l’autre, il faut que le captif consente à ce
changement, car il doit être considéré comme faisant partie de la famille.
» Enfin, s’il y a lieu de libérer un captif par suite de mauvais traitements,
de vente, etc., c’est le colonel lui-même qui se prononcera.
» Telle est la volonté de l’autorité française qui veut respecter les usages
de l’islam, mais aussi les droits de l’humanité. »
Abéché le 27 janvier 1912.
Le Colonel commandant le territoire militaire du Tchad :
Largeau.
236

L’histoire continue...
Le mouvement de dégagement qu’effectuent actuellement les
peuples noirs se manifeste au nord et à l’est dans les États-tampons
où coexistent l’islam et l’animisme plus ou moins christianisé, et
au sud dans les États coloniaux ou ségrégationnistes.
En fait, la lutte, qui revêt des formes différentes et qui s’inspire
d’idéologies très diverses, poursuit le même but : débarrasser le sol
d’Afrique noire des Blancs qui s’y trouvent encore et, au besoin,
trancher de façon nette la limite entre les races.
Je vais examiner successivement la situation dans les pays où
les Noirs se trouvent aux prises avec le « panislamisme », dans
ceux où ils luttent contre les séquelles du colonialisme et, enfin,
dans les pays d’Afrique australe où des minorités blanches exercent
une autorité arbitraire sur la majorité africaine.

IL — La résistance au panislamisme

Au Soudan

La guerre de religion est particulièrement âpre dans l’État du


Soudan où le pouvoir, qui est aux mains des musulmans, est
impitoyable à l’égard des chrétiens et des animistes qu’il persécute
pour les contraindre à se convertir.
Le Soudan, territoire plus vaste que l’ensemble des pays du Marché
commun européen, avec ses 2 500 000 km2, ne compte que 12 mil¬
lions d’habitants, très inégalement répartis. Lieu historique de la
guerre d’anéantissement livrée aux Noirs par les Arabes, Khartoum
a laissé parmi tous les Noirs de l’est le souvenir sinistre de Capitale
de l’esclavagisme. C’est pour cette raison que les Nègres des trois
provinces du sud, chrétiens ou animistes, supportent très mal les
exactions des Arabes du nord. Le Soudan est partagé en trois
groupes ethniques :

1° Au nord, des Arabes, musulmans fanatiques, attachés à un


régime quasi féodal.
2° Au centre, des groupes négroïdes, métissés, et que le gouver¬
nement considère comme islamisés, ce qui n’est pas toujours
certain.
3° Au sud, des nègres mêlés soit autochtones, soit descendants
d’esclaves demeurés sur place après la conquête coloniale. Ces
l’étau de l’afrique blanche 237

Nègres, animistes ou chrétiens, représentent environ 25 % de la


population totale.
Le régime politique reposa jusqu’en 1964 sur une dictature militaire
redoutable qui s’imposa, le 17 novembre 1958, par un coup d’État
qui porta au pouvoir le chef de l’armée, le maréchal Abboud. Les
ministres étaient tous des officiers dévoués au régime. Les magis¬
trats eux-mêmes étaient recrutés dans le corps des officiers. La
dictature inaugurée par l’armée se révéla si pesante que les popu¬
lations de ce pays peuvent être considérées comme parmi les plus
opprimées et les plus misérables du monde.
Aux rancunes laissées par la période de l’esclavagisme s’ajoutent
les excès des militaires fanatiques arabes contre les Nègres du sud.
L’Angleterre n’ayant pas réussi à régler avant l’indépendance le
problème des trois provinces nègres, qu’elle s’était bornée à déclarer
Closed District Area, abandonna plusieurs millions de Noirs à la
discrétion des « Turcs ». Quelques mouvements de rébellion ayant
eu lieu à partir de 1962, les Arabes frappèrent sans pitié les popu¬
lations, incendiant les églises, mutilant les hommes, violant les
femmes sans que l’opinion internationale soit alertée. Une commis¬
sion d’enquête fut envisagée à l’O. N. U., mais elle ne fut jamais
désignée.
Cette tentative, loin d’apaiser la fureur des officiers de Khartoum,
déchaîna plus que jamais leur hargne qui se retourna, tout d’abord,
contre les missionnaires chrétiens, rendus responsables de la tension,
et qui furent expulsés dans des conditions qui entraînèrent, au
nom des principes d’humanité, les protestations du Vatican.
La loi de 1962, dite Missionary Society Act, déclara interdite toute
mission chrétienne jugée hostile à l’œuvre d'islamisation voulue
par l’État. En deux ans, plus d’un millier de missionnaires furent
chassés du sud sans que cela diminue d’ailleurs en quoi que ce soit
les troubles. Plusieurs groupes secrets, rassemblés dans le Mouve¬
ment révolutionnaire de VAnya-nia, entreprirent alors une action
subversive, voire terroriste, s’exerçant contre les Arabes. Pour
échapper aux réactions violentes de ces derniers, plus de cent mille
Noirs s’enfuirent de leur pays à partir de 1962, malgré la garde
sévère exercée aux frontières. Plusieurs tendances, allant des tradi¬
tionalistes aux communistes, qui étaient naguère divisées, se
regroupèrent en 1962 au sein de la Sudan African National Union
dirigée de l’étranger par Joseph Oduho, William Deng et le
R. P. Lohure.
Des guérillas commencèrent dans le Sud, dès 1962, opposant les
rebelles aux troupes. Les chefs soudanais en exil demandèrent
238
l’intervention de l’O. N. U. mais ils n’obtinrent ni l’appui du
tiers monde, rangé à l’époque tout entier derrière Nasser (et, par
conséquent, à la remorque de mouvements islamiques et panara-
biques), ni celui des Occidentaux, très favorables à la politique
« modérée » du maréchal Abboud.
Cependant, grâce à l’aide apportée par le Vatican et les mouvements
missionnaires, l’opinion internationale commença à dénoncer Ventre-
prise inhumaine des musulmans du Soudan. Des journaux africains
tels que Croissance des jeunes nations et Afrique nouvelle firent
connaître les atrocités commises et prétendirent que le régime
d’apartheid en Afrique du Sud était paradisiaque à côté de celui
du Soudan. Verwoerd fut présenté comme un humaniste et un
philanthrope par comparaison au maréchal Abboud.
En fin 1963, les aviateurs soudanais se livrèrent à un véritable
génocide parmi les populations nègres tandis que les États-Unis
(Agence américaine pour le développement international) accor¬
dèrent au maréchal environ quatre millions de dollars.
Mais, sous les coups d’un Rassemblement national comprenant des
communistes, des nassériens, le Front des travailleurs et les sectes
musulmanes les plus fanatiques, le gouvernement du maréchal
Abboud s’écroula. Il était accusé de tiédeur à l’égard des sudistes!
En réalité, ce prétexte nationaliste permit de regrouper des forces
très divisées tant sur le plan idéologique que sur ceux des intérêts
et des méthodes. A des musulmans arriérés se mêlèrent les éléments
révolutionnaires les plus avancés qui obtinrent la destitution du
maréchal et l’arrestation de ses principaux collaborateurs.
En décembre 1964, le nouveau gouvernement civil issu du Rassem¬
blement national fut contraint de démissionner et de céder la place
à un autre gouvernement qui ne réussit pas à maintenir l’ordre.
A Khartoum, des bagarres entre Arabes, pronassériens et sec¬
taires musulmans firent des centaines de victimes.
Quoi qu’il en soit, le régime dictatorial d’Abboud s’était effondré et
Ernest Milcent avait pu écrire dans Croissance des jeunes nations :

«... C’est la première fois, dans ces régions, que des manifestants sans
chars, sans avions, sans parachutistes renversent un régime militaire
qui paraissait très sûr de sa force. »

Le gouvernement civil de M. Khalifa tenta de s’entendre avec les


sudistes. Le 16 mars 1965, une table ronde avec des sudistes
modérés écarta le principe d’une sécession mais les combattants
du sud redoublèrent de violences.
l’étau de l’afrique blanche 239

Les trois capitales du Sud, Juba, Wau et Malakal, furent transfor¬


mées en places fortes arabes. L’ambiance du pays rappelait celle
du centre de la France en juin 1944. Aux actes de sabotage ou de
terrorisme contre les troupes du nord, celles-ci répondirent par des
crimes de guerre, multipliant les « Oradour » et les « Maillé » sans
que l’opinion internationale s’en trouve le moins du monde émue.
Le régime instauré dans le Sud, par le gouvernement « libéral »,
rappela par ses procédés ceux qu’employaient jadis les Turcs au
Moyen-Orient.
Le clergé chrétien africain fut persécuté. Des prêtres eurent la main
droite coupée. A des chrétiens jugés comme propagandistes ou
terroristes, on coupa la langue et on creva les yeux. Il fut interdit
de baptiser sous peine de mort.
Les estimations d’observateurs objectifs portent à environ quinze
mille le nombre des personnes qui furent tuées ou qui sont mortes
sous la torture au cours des années 1965-1966. Plusieurs milliers
auraient disparu dans des camps de la mort. D’innombrables scènes
de viol eurent lieu en public, particulièrement en secteur chré¬
tien, etc.
Pour avoir les mains libres dans le Sud, le gouvernement de Khar-
toum s’appuya sur la charte de l’O. U. A. qui garantit les fron¬
tières et se livra à des marchandages et à des chantages que, par
égoïsme, les États nègres voisins acceptèrent. C’est ainsi que le
Négus d'Éthiopie échangea le sort des sudistes contre la promesse
donnée par Khartoum de ne pas armer les dissidents musulmans
d’Érythrée.
Tous ces événements contribuèrent à dégrader une situation éco¬
nomique déjà peu reluisante. Des contacts s’établirent avec les
grandes puissances. Le groupe financier le plus solide obtint l’appui
des Américains et parvint, en 1966, à prendre le pouvoir sous la
présidence de Sadek et Mahdi. Celui-ci procéda aussitôt à l'inter¬
diction du parti communiste et à la destitution des députés commu¬
nistes. Ces derniers firent appel devant la Cour suprême qui déclara
illégale cette destitution. Le gouvernement répondit par l’arresta¬
tion d’officiers compromis dans un « complot communiste » et
refusa de s’incliner devant le jugement de la Cour suprême. Les
juristes exigèrent des excuses du gouvernement à l’égard des
magistrats. La police et l’organisation anticommuniste des « Frères
musulmans » se livrèrent à des scènes de violence si bien qu’au
début de 1967 régnait à Khartoum une ambiance d’émeute.
Si les Arabes musulmans fanatiques qui dirigèrent le Soudan
depuis 1958 avaient accordé en temps voulu l’indépendance, ou
240
tout au moins l’autonomie, à leur colonie nègre du sud, ils ne cour¬
raient pas, comme c’est le cas actuellement, le double risque d’une
révolution et d’une sécession du sud. Si les Américains, au lieu de
pratiquer un anticommunisme aveugle, avaient compris exactement
la situation, ils n’auraient pas à supporter maintenant la lourde
charge financière d’un pays en pleine désorganisation; ils n’auraient
pas créé les conditions favorables à de prochaines déconvenues.
Si l’O. U. A., enfin, était parvenue à enrayer la répression organisée
par le mouvement panislamique et panarabe, elle aurait sauvé de
la sanglante oppression qui s’abat sur elle, une minorité nègre dont
le sort définitif demeure très incertain.

En Nigeria

Un autre pays, la Nigeria, est actuellement en proie à des troubles


graves en raison d’un imbroglio politique que l’on met sur le
compte de « rivalités tribales » alors qu’il s’agit avant tout d’une
guerre de religion entre les populations de l’ouest et du nord,
musulmans blancs métis ou noirs représentés principalement par
les ethnies haoussa, peules et soudano-berbères, et celles de l’est
et du sud, typiquement nègres, de race et de culture, et parmi
lesquelles les Yoruba, les Ibo et les Ibido.
Ce pays de 923 772 km2 groupe près de cinquante millions d’habi¬
tants, ce qui en fait le plus peuplé d’Afrique. Une moitié est de
religion musulmane; l’autre moitié est chrétienne et animiste.
Ancienne colonie de la couronne britannique, la Nigeria est indé¬
pendante depuis le 1er octobre 1960.
La Nigeria est une Fédération d’États dont le nombre a varié au
cours des dernières années. Pourtant, elle parvint à se maintenir
grâce à une coalition entre les forces du nord et du sud, coalition
qui porta au pouvoir fédéral, en qualité de président, le Dr Nnamdi
Azikiwé et, comme Premier ministre, sir Abubakar Tafawa.
Tandis que ce dernier était l’homme du nord, dont le parti Northern
People’s Congress représentait des intérêts musulmans, féodaux et
conservateurs, le premier était le leader du National Convention
of Nigérian Citizen, à tendance moderniste voire socialisante.
Le Dr Azikiwé est très connu en Afrique francophone pour ses
idées, qu’il a exprimées en divers ouvrages et dans de nombreux
discours. C’est un panafricaniste convaincu et c’est en raison de la
passion qu’il apporta à défendre la thèse de l’unité qu’il fut élevé
à la présidence.
l’étau de l’afrique blanche 241

Cependant, le N. C. N. C. fut très rapidement noyauté par les


champions des ethnies du sud et, en particulier, par les Ibo qui
comptent de nombreux chrétiens ne pouvant supporter l’hégé¬
monie de fait du nord. Après des modifications qui entraînèrent la
formation d'alliances, qui achevèrent de créer la confusion, des
bagarres sanglantes opposèrent les ethnies entre elles. En effet, les
diverses tribus et religions n’étaient pas séparées nettement; on
trouvait des minorités sudistes dans le Nord et nordistes dans le
Sud. Dès 1964, des conflits violents les opposèrent les unes aux
autres. En deux ans, les affrontements firent de nombreuses vic¬
times et entraînèrent d’innombrables arrestations.
C’est dans un climat de tension extrême que, le 15 janvier 1966,
des officiers Ibo et Yoruba, dirigés par le colonel Njoku et le comman¬
dant Okafor, assassinèrent le Premier ministre fédéral, sir Abubakar
ainsi que les trois autres ministres musulmans originaires du nord
et de l’ouest. En l’absence du président Azikiwé, alors en clinique à
Londres, Y armée prit le pouvoir sous les ordres d’officiers nègres.
Le chef d’état-major, le général Ironsi, chrétien de race Ibo, assuma
la direction d’un gouvernement dont la première tâche fut d’essayer
de « mater » la tendance musulmane et de supprimer le système
fédéral.
Les troubles reprirent de plus belle dans tout le pays. Au nord,
les musulmans commencèrent une chasse aux chrétiens et aux
animistes qui revêtit les apparences d’une guerre tribale. Des
milliers de personnes furent massacrées. Les populations ibo, ibido
et yoruba s’organisèrent alors en caravanes armées et entreprirent,
dans des conditions dramatiques, un exode vers le sud.
Les sudistes, et en particulier les Yoruba de l’est, qui sont consi¬
dérés par les ethnologues et historiens comme étant avec les Zoulous
d’Afrique australe parmi les populations les plus belliqueuses du
continent noir, répondirent par de véritables pogromes contre les
Haoussa du sud qui furent contraints, à leur tour, par un chemine¬
ment difficile, de regagner, en caravanes armées elles aussi, les
territoires du nord. La Nigeria était précipitée dans la guerre
civile.
L’anarchie se développa de telle sorte que l’armée, impuissante à
rétablir l’ordre, se divisa selon l’origine raciale des soldats. C’est
dans une ambiance de mutinerie que le général Ironsi et une
douzaine de ses officiers-ministres furent égorgés ou mutilés par les
partisans musulmans, qui portèrent à leur tête le lieutenant-colonel
Gonwa, originaire du Middle Belt, sorte de zone-tampon entre le
nord et le sud.
242

Le nouveau gouvernement créa cinq États dirigés par des gouver¬


neurs militaires aidés des officiers appartenant à l’ethnie la plus
représentative. Ces États jouissaient d’une grande autonomie et
chacun d’eux s’en tenait à la coutume locale, avec un régime
particulier. Des rivalités sanglantes s’exerçant à l’intérieur de ces
États jugés trop vastes, le gouvernement Gonwa envisagea d’aug¬
menter le nombre des États, chacun d’eux correspondant à une
ethnie. Cependant cette affaire est loin d’être terminée car le Nord
veut conserver à tout prix un accès au port de Lagos situé dans
le Sud. On assiste actuellement à des regroupements qui laissent
mal présager l’avenir; on signale un intense trafic d’armes
dans le Sud tandis que l’armée nordiste achète des avions et de
l’artillerie.

Au Tchad

Pris entre la Nigeria et le Soudan, le Tchad échappe d’autant


moins à la guerre entre Arabes et nègres qu’il est lui-même consti¬
tué de deux zones bien différenciées.
Le Tchad, grand comme deux fois et demie la France avec
1 284 000 km2, ne compte que trois millions d’habitants. Ceux-ci
sont partagés en deux groupes religieux aux forces sensiblement
égales : au Nord, les musulmans, groupés dans des sultanats féo¬
daux héritiers des royaumes esclavagistes du Baguirmi, du Kanem
et du Ouaddaï; au Sud, les descendants d’esclaves nègres ou
habitants d’anciens terrains de chasse aux esclaves. Ces Nègres,
dont l’élite est chrétienne, détiennent le pouvoir à Fort-Lamy.
Les derniers « fantoches » musulmans, inculpés de complot, furent
chassés du gouvernement en 1966. C’est un clan de l’ethnie des
Sara qui exerce l’autorité absolue. Il a la haute main sur
l’armée et la police dont le recrutement est assuré pour 80 % par
les Sara et pour le reste par des peuples frères du Sud. A de rares
exceptions près, les musulmans sont tenus à l’écart de l’armée et
de la fonction publique.
L’armée noire, encadrée, conseillée et armée par la France est
sans faiblesse avec les musulmans. Il est vrai que le président
Tombalbaye, personnalité intelligente et énergique, n’attend pas
que les oppositions se manifestent pour les liquider. Après diverses
«purges», il s’est débarrassé, en 1966, de son propre neveu et
héritier présomptif : le ministre Salingar. Il est aidé dans cette
tâche par toute l’ethnie sara dont chaque élément constitue volon-
l’étau de l’afrique blanche 243

tairement un précieux agent de renseignements pour le pouvoir.


En raison de la tradition sara, il est obligatoire de renseigner les
chefs sur tout ce qui se passe, même sur les faits les plus insigni¬
fiants. L'efficacité du système est tout à fait remarquable.
En 1963, le gouvernement décima Y Union nationale tchadienne qui
s’installa au Ghana après l’arrestation du Dr Outel Bono, son
créateur. Ce mouvement progressiste dut quitter Accra par suite
du dernier putsch militaire au Ghana. Ses éléments irréductibles
sont partis en Algérie.
La même année, après la découverte d’un complot arabe favorisé
par quelques Français ayant joué imprudemment la carte musul¬
mane, plusieurs ministres furent incarcérés tandis que la police
écrasait une émeute à Fort-Lamy au cours d’une échaufïourée qui
fit près de cent morts du côté arabe et une dizaine du côté des
« réguliers » sara.
En septembre 1964, un incident significatif allait remettre en
question l’unité du Tchad. Nasser avait depuis longtemps accordé
des bourses à des étudiants musulmans tchadiens, en tout environ
cent cinquante. Ces étudiants étaient divisés en modérés, désireux
de composer avec les Sara, et en extrémistes, souhaitant la prise
du pouvoir par les musulmans. Au cours d’une bagarre dans les
rues du Caire, plusieurs modérés, qui avaient été attirés dans un
guet-apens, furent égorgés. Ceux qui purent s’échapper se réfu¬
gièrent à l’ambassade de France en demandant la protection de
notre pays pour être rapatriés au Tchad. Interrogés à leur retour,
ils dénoncèrent un mouvement ayant pour but de faire assassiner
le président Tombalbaye. Ce dernier, piqué au vif, fut amené à
prendre des mesures de rétorsion.
Quelques mois plus tard, une armée nationale tchadienne manifesta
son existence. Un groupe d’environ huit cents Tchadiens musul¬
mans, presque tous originaires du Ouaddaï, à l’entraînement en
territoire soudanais, ne cachait pas ses préparatifs soi-disant desti¬
nés à lui permettre de libérer le Tchad au moment du départ de
l’armée française, prévu théoriquement entre 1964 et 1966.
Cependant, le gouvernement français, inquiet de la tournure prise
par les événements, craignit que le départ trop brutal de nos
troupes ne provoquât l’embrasement de cette partie de l’Afrique.
De plus, en souvenir du général Leclerc et du régiment du Tchad,
peut-être aussi en raison de l’importance stratégique de Fort-Lamy
et de l’enjeu que cette place forte pouvait représenter dans la
compétition entre les grandes puissances, il accepta les proposi¬
tions du gouvernement du Tchad d’installer dans ce pays le fer
244

de lance de sa force militaire d’intervention en Afrique. Les pre¬


mières grandes manœuvres franco-tchadiennes, considérées à tort ou
à raison comme une réplique au coup de Djibouti, eurent lieu en
octobre 1966 en territoire musulman.
Cependant, depuis plusieurs mois, des commandos de Varmée natio¬
nale tchadienne, partis du Soudan, créent une situation explosive.
Certains officiers français redoutent de se trouver un jour mêlés
involontairement à de graves incidents.
Le gouvernement islamique tchadien en exil organisa, le 17 juillet
1966, son raid terroriste le plus spectaculaire qui fit de nombreuses
victimes. La situation est tendue à Fort-Lamy où les derniers
ministres musulmans ont été incarcérés.
Le gouvernement tchadien prit de sévères mesures, en août 1966,
fermant la frontière soudanaise, limitant les déplacements des Sou¬
danais, demandant à la D. C. A. d’abattre tout avion qui survo¬
lerait la frontière.
De son côté, le Soudan fortifie treize bases militaires le long des
deux mille kilomètres de la frontière tchadienne où l’on voit,
curieusement mêlées, des armes soviétiques et américaines. D’autre
part, la Libye, bien qu’en froid avec Nasser, n’en renforce pas
moins sa frontière : elle revendique, en effet, environ un quart du
territoire tchadien dans lequel elle entretient une agitation per¬
manente.
Malgré l’aide généreuse de la France, la situation économique du
Tchad demeure précaire. La crise du coton a des répercussions
sérieuses. Le chômage sévit de plus en plus durement. Si la situa¬
tion n’était pas redressée, le mécontentement ne manquerait pas
d’être exploité par les musulmans. L’enjeu symbolique pour ces
derniers est l’énorme cathédrale catholique construite à quelques
centaines de mètres d’une mosquée dérisoire. Les Arabes de Fort-
Lamy disent que cette église, point avancé du christianisme dans
le monde islamique, sera un jour la grande mosquée.
Toutefois, grâce aux bons offices du président Hamani Diori, on
constata, en fin 1966, une détente entre le Soudan et le Tchad. A
l’occasion du VIe congrès du parti unique tchadien, au début de
janvier 1967, le président Tombalbaye déclara : « La bonne volonté
du Soudan ne peut être mise en doute. »
Malheureusement pour la tranquillité du Tchad, l’apaisement ne
saurait être que provisoire. Quand les musulmans, dont le regrou¬
pement s’opère actuellement, auront trouvé des leaders ayant une
personnalité suffisante, le problème — s’il n’est pas résolu — des
rapports entre le Nord et le Sud, se posera de façon aigu. L’arres-
l’étau de l’afrique blanche 245

tation du ministre Salingar et les conflits qui s’élèvent au sein


même de l’ethnie des Sara et à l’intérieur du parti unique sont
les signes évidents d’une détérioration de la majorité acquise au
président Tombalbaye, majorité sur laquelle repose jusqu’à pré¬
sent la suprématie du Sud sur le Nord.

La guerre civile au Soudan et en Nigeria et la tension au Tchad


ne sont pas les seules manifestations d’une crise très profonde et
très grave à la frontière entre l’islam et l’animisme. En Éthiopie,
en Tanzanie, en Mauritanie, au Sénégal, au Cameroun, au Niger,
en Guinée, au Mali, en Haute-Volta, etc., un malaise latent trouble
les esprits. Il est évident que le panislamisme est incompatible
avec le panafricanisme et que, de gré ou de force, tous les États
comprenant des ethnies de mœurs et de religions hostiles les unes
aux autres devront soit se scinder en États autonomes qui se
rendront tôt ou tard indépendants, comme cela tend à se faire en
Nigeria, soit procéder à l’amiable à un regroupement tenant compte
davantage des réalités humaines que des impératifs géographiques,
historiques ou politiques.

III. - Le « DERNIER CARRÉ » DU COLONIALISME

Sur les fronts du sud-est et du sud-ouest, le « bloc des Nègres »


affronte les Portugais qui furent les « découvreurs » de l’Afrique
et qui forment maintenant le « dernier carré » du colonialisme.
Les Portugais, premiers navigateurs à reconnaître au xve siècle les
côtes occidentales d’Afrique, furent également — si l’on excepte
les Arabes — les plus grands négriers de tous les temps. Les Por¬
tugais furent les principaux responsables de la déportation des
Noirs en Amérique; en tout cas, ils entreprirent les premiers dans
l’histoire le fructueux commerce du « bois d’ébène ».
Le petit Portugal, grâce à l’esprit d’entreprise de ses armateurs et
de ses navigateurs, réussit à se tailler tant en Amérique qu’en Afrique
un formidable empire. C’est pour assurer la prospérité de ses colo¬
nies d’Amérique, dépeuplées par l’extermination des autochtones,
qu’il organisa en grand la traite des Noirs. Il perdit ses colonies
d’Amérique mais il conserva et conserve encore en Afrique les
territoires immenses d’Angola et de Mozambique et diverses
enclaves non négligeables.
Tandis que, sous la pression de puissants courants d’opinion libé¬
rale, les gouvernements des pays occidentaux procédaient, aux
alentours de 1960, à une décolonisation systématique, le Portugal
246
refusa de se plier au mouvement général. Mais tous ceux qui ont
voyagé au Portugal savent que le sort des salariés portugais n’est
guère plus enviable que celui des Nègres d’Angola ou de Mozam¬
bique.

L’Angola

L’Angola, grand comme deux fois la France, 1 247 000 km2, compte
près de quatre millions d’habitants dont 300 000 Européens en
majorité Portugais.
Cette colonie est prospère et son sous-sol possède d’immenses réserves
de richesses dont la présence explique à la fois le maintien du Por¬
tugal et la rivalité des intérêts financiers internationaux.
Les Américains redoutent que le communisme ne fasse des progrès
dans ce pays par réaction à la politique de Salazar; aussi s’em¬
ploient-ils à soutenir le nationalisme des Noirs de l’Angola et à
favoriser leurs entreprises.
Le mouvement nationaliste se développa en trois phases suc¬
cessives :
1° Avant 1962, avec des actions qui amenèrent l’arrestation de
nombreux opposants et en particulier celle du Dr Agostinho
Neto.
2° En 1962, le Dr Neto, qui s’était évadé, créa le Mouvement
populaire de libération de l’Angola (M. P. L. A.), regroupant plu¬
sieurs petits cercles. La première conférence, qui eut lieu en
décembre 1962, fut impuissante à définir un programme commun
mais se déclara opposée, toutefois, au tribalisme.
Ce mouvement concurrença l’Union des populations de l’Angola de
Roberto Holden considéré comme le champion de la « tribu » des
Bakongo.
Cependant, Holden jouit rapidement d’un prestige accru parmi les
900 000 Angolais réfugiés au Congo chez lesquels il puisa ses forces
combattantes.
Holden, ayant accepté certains engagements anticommunistes,
reçut des subsides importants des Américains, en particulier de
Y American Committee on Africa. Cette aide rendit aussitôt Holden
suspect à nombre d’Africains et surtout à ceux du groupe de Casa¬
blanca. Certains des Angolais réfugiés au Congo s’interrogèrent
même sur le véritable sens des combats sanglants qui opposèrent
les maquisards de l’U. P. A. à ceux du M. P. L. A.
Pour tenter de lutter contre les « ambitions personnelles » d’Holden,
l’étau de l’afrique blanche 247

le Dr Neto entreprit, dès 1963, de nombreux voyages à l’étranger :


aux U. S. A., en France, en Algérie, etc.
A cette époque, le Portugal, qui avait fait débarquer un véritable
corps expéditionnaire, avait affaire à deux armées de libération :
V Armée populaire de libération de V Angola (M. P. L. A.) et Y Armée
de libération nationale de l’Angola (U. P. A.).
3° En juin 1963, le gouvernement de Léopoldville accorda de jure
sa reconnaissance au gouvernement en exil constitué par Holden
et qui continuait à jouir de l’aide financière des Américains.
Sur l’initiative de l’abbé Fulbert Youlou, alors président de la
République du Congo-Brazzaville, une conférence se tint, en juil¬
let 1963, à Brazzaville. On prétendit que Fulbert Youlou, agissant
à la demande du gouvernement français, tentait de faciliter la
tâche du mouvement rival de celui qui avait l’appui des États-
Unis. Mais une série d’erreurs commises par le Dr Neto amenèrent
la déconfiture d’un Front démocratique de l’Angola (F. D. L. A.)
qu’il avait créé à cette occasion.
Cette situation préjudiciable à la constitution de maquis puissants
provoqua un affaiblissement considérable des forces nationalistes.
Les rebelles ne purent se livrer qu’à des escarmouches sans gravité.
En 1967, à part quelques raids sans lendemain, les maquisards ne
contrôlaient pas 5 % du territoire angolais.

Le Mozambique

Le Mozambique (780 000 km2, 7 500 000 habitants dont


200 000 Blancs) est, lui aussi, un pays riche, tant par son agri¬
culture (sisal, coton, sucre, thé) que par son sous-sol qui contient
d’importantes réserves de pétrole non exploitées qui appartiennent
à une société américaine.
La situation du Mozambique est un peu particulière car les colons
portugais, presque tous concentrés au Sud, sont fortement tra¬
vaillés par un mouvement d’opinion à tendance autonomiste, voire
scissionniste, en vue d’un rattachement éventuel à l’Afrique du Sud
voisine.
Bien que l’action des nationalistes noirs ait démarré lentement en
Mozambique, il y eut, dès 1962, des troubles graves, la police por¬
tugaise frappant sans pitié grévistes, manifestants ou émeutiers.
Des renseignements précis sont difficiles à obtenir; pourtant on
peut estimer qu’il y eut, de 1962 à 1967, environ cinq mille tués
et autant de disparus. Les Portugais, de leur côté, perdirent envi-
248

ron quatre cents militaires et policiers; trois cents colons blancs


environ furent tués ou enlevés.
Cependant, comme en Angola, les Noirs de Mozambique sont très
divisés. Le FRELIMO (Front de Libération du Mozambique), créé
le 25 juin 1962 par la fusion des trois principaux partis nationa¬
listes, ne put parvenir à une entente malgré la déclaration fra¬
cassante, en janvier 1963, de son président, réfugié àDar es-Salam,
le Dr Eduardo Mondlane qui s’engagea solennellement à obtenir
avant un an la libération du Mozambique.
En fait, au bout d’un an, on assista à une nouvelle scission du
FRELIMO : Gwambe monta, à son profit, en décembre 1963,
le Front africain du Mozambique.
Malgré ses déboires, le FRELIMO « déclara la guerre » au Por¬
tugal le 29 janvier 1964. Mais ce morceau de bravoure ne suffit pas
à entreprendre la révolution attendue. Toutefois, le gouvernement
portugais, prudent et avisé, renforça son armée de Mozambique
par l’envoi de deux divisions s’ajoutant aux vingt mille militaires
qui s’y trouvaient déjà. Ces précautions permirent aux Portugais
de s’opposer avec succès aux raids terroristes partis de Tanzanie.
En 1965, les nationalistes parvinrent, grâce aux efforts de conseil¬
lers étrangers, à reconstituer un Front uni qui favorisa la forma¬
tion et l’équipement de cinq mille guérilleros qui se livrèrent
à des raids fréquents et meurtriers.
En 1966, les forces armées portugaises commirent en Mozambique
leur première faute. Sous le prétexte que certains chefs coutumiers
de l’important groupe ethnique des Makoudé n’avaient pas refusé
de ravitailler des maquisards, les Portugais se livrèrent à des
opérations de ratissage qui provoquèrent un vif mécontentement.
A la fin de 1966, les tribus des Makwa et des Anyanja, qui avaient
protesté contre les abus des militaires portugais, furent elles
aussi châtiées. Des émeutes éclatèrent en différents endroits. Une
répression impitoyable (on parle de mille cinq cents morts) provo¬
qua une dégradation rapide de la situation. Aussi, bien que les
Portugais paraissent encore, grâce à leur armée, solidement instal¬
lés en Mozambique, ils sont en train d’y perdre la guerre psycho¬
logique. Or, jusqu’à présent, ils s’étaient montrés fort habiles, ce
qui expliquait leur succès.
La colonisation portugaise, plus que toute autre, s’est attachée
à connaître et à comprendre la mentalité et les coutumes des divers
peuples qui lui étaient soumis. Au lieu d’officialiser le racisme,
elle s’efforça toujours de favoriser les contacts humains. Les
officiers et les gros colons ne se cantonnèrent pas exclusivement
l’étau de l’afrique blanche 249

dans leur monde; les petits colons, les militaires de grades infé¬
rieurs se mêlèrent à la population autochtone. De nombreux
métissages se produisirent.
Cette méthode, conforme du reste à la politique générale du
Portugal, s’appuya toujours sur le principe d’un grand respect
de la tradition. Loin de tourner en dérision les coutumes ancestrales
des Nègres, elle les soutint et elle considéra les chefs coutumiers
comme des alliés. Non seulement elle n’apporta pas d’entrave
au système social de chaque ethnie mais elle encouragea le triba¬
lisme et la négritude. Au cours des dernières années, les chefs
coutumiers, qui craignaient que la décolonisation ne mette en
cause, comme partout en Afrique, leur pouvoir et leur fortune,
se firent d’autant plus les complices des Portugais que les mouve¬
ments de libération commirent tous la faute de vouer le tribalisme
à la destruction et de placer dans leur programme la suppression
des chefferies.
C’est pourquoi, jusqu’à présent, les chefs des tribus et tous les
Noirs attachés aux coutumes se firent les meilleurs défenseurs du
colonialisme portugais. La police, aussi bien préventive que répres¬
sive, est exercée d’abord par les chefs coutumiers.
On peut donc supposer que si les Portugais ne commettaient
pas d’autre faute psychologique que celle dont ils se rendirent
récemment coupables en Mozambique, ils seraient assurés de se
maintenir assez longtemps.
On avait pu envisager, à un certain moment, la constitution
d’une vaste Fédération d’Afrique australe à domination blanche,
groupant, outre l’Afrique du Sud, le Sud-Ouest africain et la
Rhodésie, l’Angola et le Mozambique. Des réunions secrètes, qui
eurent lieu en 1966 tant à Pretoria qu’à Salisbury, évoquèrent
la possibilité de constitution de cette fédération. Toute l’enclave
de Cabinda et une partie du Nord de l’Angola seraient abandon¬
nées au Congo-Kinshasa de façon à l’amener à soutenir ce projet.
De même, on abandonnerait une partie du Nord du Mozambique
à la Tanzanie. Ces projets, qui furent considérés comme préma¬
turés, paraissent assez fumeux; ils indiquent, en tout cas, une
tendance contre laquelle les nationalismes noirs ne manqueront
pas de réagir.

IV. — L’Afrique du Sud, pays de l’apartheid

Le tiers monde fait de l’Afrique du Sud et de sa population blanche,


que l’on appelle par facilité les Afrikaaners, la cible de tous les
250

exercices verbaux contre la suprématie des Blancs. Il serait impos¬


sible de résumer ou même de mentionner les innombrables dis¬
cours ou écrits enflammés ayant traité de ce sujet. De même, il
faudrait tout un livre pour faire connaître l’ensemble des réso¬
lutions qui ont été présentées, discutées, débattues au cours de
congrès ou de conférences internationales pour dénoncer le racisme
en Afrique du Sud et pour tenter d’y porter remède.
Les Noirs sont donc loin d’être isolés dans cette lutte juridique
où ils font en vérité un procès sans accusés puisque l’adversaire
se dérobe toujours. On a l’impression que les Afrikaaners se consi¬
dèrent comme les derniers champions d’un combat contre les
démons et que plus ils font l’objet de marques de réprobation
et plus ils donnent à celle-ci matière à se justifier.
A mon avis, l’opinion internationale pose la question de l’Afrique
du Sud trop exclusivement en termes de racisme. Cette réaction
est due, de toute évidence, aux Afrikaaners eux-mêmes dont les
attitudes de défi polarisent l’attention universelle. Il serait néces¬
saire de ranger les provocations à leur juste place dans une analyse
objective de la situation dans ce pays. Avant d’être racistes, les
Afrikaaners sont des féodaux et leur politique d’apartheid n’est
que la conséquence d’un système social moyenâgeux.
S’il était prouvé que la politique raciste est davantage une pro¬
vocation délibérée, une position de combat d’une classe au pouvoir
que l’effet d’une réalité immuable de l’Afrique du Sud, il serait
probablement plus aisé de venir à bout des excès de cette classe
en lui enlevant ses moyens les plus efficaces. L’histoire est pleine
de conflits nés de malentendus provenant de ce que les clans
au pouvoir ont tendance à cacher leurs intérêts matériels les
plus sordides sous le manteau d’idées sur lesquelles ils font d’autant
plus de bruit qu’elles détournent l’adversaire des véritables problèmes.
S’il était démontré aux couches européennes les plus évoluées
d’Afrique du Sud que, sous le couvert d’une réaction de défense
des Blancs, les classes dirigeantes ne cherchent qu’à conserver
des privilèges dépassés; si ces mêmes couches évoluées prenaient
conscience du fait que leurs positions idéologique et politique
présentes les vouent à l’échec, il serait peut-être possible de faire
pourrir le fruit de l’intérieur alors que toutes les tentatives venues
de l’extérieur pour le faire tomber ont été et demeureront sans
doute longtemps encore vouées à l’insuccès.
L’Union sud-africaine est un territoire de 1 224 000 km2, soit plus
du double de la France. Elle compte environ seize millions d’habi¬
tants qui se répartissent ainsi :
l’étau de l’afrique blanche 251

Noirs : 11 000 000


Blancs : 3 075 000
dont : 1 425 000 d’origine anglaise
1 650 000 d’origine boer
Métis : 1 524 000
Indiens : 487 000

Selon les Afrikaaners, les autochtones sont les Hottentots et


les Bushmen, qui ne sont pas des Nègres, et qui, d’ailleurs, sont
en voie de disparition. Les Noirs, d’origines variées, sont englobés
sous le nom de Bantous. Ils auraient envahi le territoire entre le
xve et le xvme siècle et auraient exterminé les indigènes. Ce
fait, contesté par certains historiens et anthropologues, est cepen¬
dant admis généralement. Il est important de s’y attacher car
sur lui repose l’essentiel de l’argumentation sudiste : les Bantous,
disent-ils, n'ont aucun droit historique sur l’Afrique du Sud.
Les Blancs proviennent de souches diverses. Leur arrivée se situe
en 1647 quand les naufragés du navire hollandais Haarlem, qui
s’était brisé sur les rochers du Cap, réussirent, au nombre d’une
cinquantaine, à prendre pied sur la terre ferme. Lorsque, plus
tard, un navigateur hollandais fit escale en ces lieux il trouva les
anciens naufragés dans une situation florissante. Ils étaient si
satisfaits d’avoir découvert ce qu’ils appelaient le paradis qu’ils
refusèrent de rentrer en Hollande. Quelques mois après, un navi¬
gateur commença à amener régulièrement des aventuriers hol¬
landais attirés par les descriptions que l’on faisait du pays. Quand,
en 1688, arrivèrent deux cents protestants français, qui avaient
dû quitter leur patrie après la révocation de l’Édit de Nantes,
il n’y avait guère plus de trois cents Hollandais. En somme, la
souche boer fut constituée par ces Français et ces Hollandais
qui créèrent une société originale parlant une langue hollandaise
déformée et instaurèrent une morale puritaine très particulière.
Quand, en 1806, la marine anglaise s’empara du Cap, la famille
franco-hollandaise, augmentée d’Allemands et de Scandinaves,
comptait près de quarante mille personnes qui menaient une
vie apparemment heureuse, les travaux pénibles étant assurés
par les indigènes qui avaient été réduits à l'esclavage.
Les Anglais — malgré le bon accueil qui leur avait été réservé —
n’acceptèrent pas d’avaliser les coutumes esclavagistes des colons
qui, en opposition avec la politique de Londres, furent mis en
demeure de se plier à la loi anglaise. Une grande partie des Afri-
252

kaaners préféra quitter le pays au cours d’une migration que l’on


appelle encore le treck, migration qui les dirigea vers le nord et
l’est. Le gouvernement anglais fut amené, par la force des choses,
à faire appel à de nouveaux colons. Plusieurs milliers d’Anglais
vinrent s’installer au sud à la place des Boers.
C’est entre 1820 et 1835 que se posa le problème de la coexistence
des races. Il est très important de remarquer que la responsa¬
bilité de la ségrégation n’est pas portée par les gouvernements
actuels de l’Afrique du Sud mais par le gouvernement anglais
de 1835. Le Colonial Office, dans le but d’empêcher l’esclavagisme,
adopta le principe ségrégationniste et créa une zone spéciale,
dite le Kaffirland, dans laquelle il était en principe interdit aux
Blancs de pénétrer. Il ne faut pas oublier que les systèmes de
réserves nègres fut imaginé au xixe siècle non point par des
racistes comme on le croit très souvent mais, au contraire, par
le groupe le plus antiesclavagiste et le plus humanitaire qui existait
à Londres au début de ce siècle : la Société des missions de Londres.
C’est cette société qui imposa la reconnaissance d’un statut bantou,
fondé sur une ségrégation qui garantissait aux Nègres leur liberté.
C’est de cette politique qu’est issue la fameuse institution de
l’apartheid qui signifie « progrès séparé ».
En janvier 1965, le ministre afrikaaner Fouché, à l’occasion de
l’exposé du rapport sur la création d’un État « séparé », dit
Bantoustan, précisa que l’apartheid a pour but de « séparer les
populations non pas d’après leur race ou leur couleur mais en
fonction de leur mentalité, de leurs cultures propres, de leurs
aptitudes, de leurs traditions et de leur moralité ». Le ministre,
qui se défendit d’être raciste, prétendit « qu’on ne peut obliger à
cohabiter des gens qui n’ont aucun point commun mais que les
Blancs qui voudraient vivre comme les Nègres pourraient aller
chez eux et que les non-Blancs désirant vivre selon les manières
des Blancs seraient accueillis avec la plus grande sollicitude et
sur un pied d’égalité ».
La première réalisation de l’apartheid fut la création de ce Ban¬
toustan qui constitue un test pour l’Afrique du Sud. Si ce projet
(bien avancé) réussissait celle-ci aurait peut-être gagné. C’est dire
l’enjeu de la partie. Le gouvernement est en train de déporter
au Transkei, région un peu plus grande que la Belgique où vivent
déjà trois millions d’autochtones jusqu’à présent pacifiques, toute
une population noire qui lui paraît trop gênante dans les centres
urbains.
Le gouvernement de Pretoria accomplit un très gros effort pour
l’étau de l’afrique blanche 253

que cette expérience aboutisse et les observateurs impartiaux


considèrent qu’aucun État noir indépendant d’Afrique n’est aussi
bien organisé que le Transkei. Depuis le 4 mai 1962, ce pays jouit
d’une très large autonomie. Il est doté d’un parlement où
Yapartheid est considéré avec faveur. Pretoria, qui a fait étudier à
fond la mentalité bautou, a fondé toutes les institutions du
Transkei sur le respect et le développement de la négritude. C’est
donc en utilisant des arguments de base se rapprochant de ceux
de MM. Senghor et Césaire que les disciples de Malan contraignent
les Bantous d’Afrique australe à vivre « séparés ».
A ceux qui leur opposent que le Transkei n’est pas viable parce
qu’il n’y a pas de cadres bantous suffisants et qu’il n’y a pas
d’industries, les dirigeants de Pretoria répondent qu’ils « prête¬
ront » des fonctionnaires le temps qu’il faudra et que, le moment
venu, on industrialisera le pays.
Pour l’instant, les Bantoustans sont organisés non seulement en
respectant la coutume mais en l’encourageant par tous les moyens.
Le gouvernement sud-africain déclare 2 :

« Contrastant avec le chaos et les troubles existant ailleurs en Afrique,


le gouvernement sud-africain a refusé de se laisser entraîner à prendre
des mesures extrêmes dans sa fonction législative essentielle qui est de
garantir l’ordre et la loi. Il faut du temps pour que les institutions démo¬
cratiques se développent sainement, c’est pourquoi toutes les responsa¬
bilités ne peuvent être transmises brusquement, mais seulement gra¬
duellement. »

A la question si importante de l’apartheid et du tribalisme, il


faut en ajouter une autre, d’ordre historique.
On ne peut absolument pas comprendre ce qui se passe actuelle¬
ment en Afrique du Sud si l’on oublie que ce pays vit encore dans
le souvenir tragique du grand Trek.
Les « Trekkers », ces descendants des aventuriers franco-hollandais
dont nous avons vu quelle fut l’équipée, conservèrent un tel goût
de l’individualisme, du particularisme qu’ils partirent à la recherche
de la « Terre promise » avec les femmes, les enfants et le bétail
sans même savoir où ils allaient. Au cours des ans, ils s’instal¬
lèrent n’importe où en brousse. Les familles se groupèrent par
affinités dans des îlots très éloignés les uns des autres et n’ayant
entre eux aucun lien d’aucune sorte. En raison de leur dispersion,
ils eurent à affronter d’incessantes incursions des guerriers zoulous
.
2. Édouard Mendiaux, VAfrique sera chinoise Éditions Sineco, Bruxelles.
254

qui venaient de s’illustrer avec Tchaka, toute proportion gardée,


comme s’illustrèrent les Mongols avec Gengis Khan.
Tchaka reste dans l’histoire comme l’un des conquérants les plus
sanguinaires de tous les temps. Le souvenir est encore vivace
de cette situation historique et les descendants des pionniers sont
élevés dans la crainte du Zoulou comme les enfants européens
le sont dans la peur du diable!
Après l’épisode du grand Trek, si lourd de conséquences de toutes
sortes, le pays se trouva partagé en six groupes :
1° La colonie du Cap, peuplée surtout d’Anglais, qui devint une
sorte de dominion gouverné par un premier ministre local.
2° Le dominion du Natal, peuplé de Trekkers, qui acquit son
autonomie en 1893.
3° L’État indépendant d'Orange, peuplé de Trekkers.
4° L’État indépendant du Transvaal constitué, à l’origine, par des
villages isolés de Trekkers. C’est de cette région que partit, en 1880,
une guerre contre les Anglais.
5° Le protectorat britannique du Zoulouland, entièrement peuplé
de Bantous.
6° Le protectorat du Basutoland, peuplé de Basuto, Bantous qui
s’étaient révoltés contre les Boers en 1868 et qui avaient reçu l’aide
anglaise pour récupérer leurs terres.
La fin du xixe siècle vit se lever deux personnalités de premier
plan, Cecil Rhodes, Premier ministre du Cap, et Kruger, président
de la République du Transvaal.
Cecil Rhodes voulait organiser sur une vaste échelle l’exploitation
des fabuleuses mines d’or et de diamants qui avaient été décou¬
vertes. Il fallait construire le chemin de fer anglais transafricain
Le Cap-Le Caire. Pour atteindre ce but, il était nécessaire d’obtenir
l’accord du Transvaal mais Kruger n’accepta pas que l’indépen¬
dance de son pays fut mise en cause.
Avec l’appui de grandes banques de Londres, Cecil Rhodes entreprit
une politique de corruption et subventionna des raids terroristes.
C’était compter sans Kruger qui déjoua tous les pièges et eut raison
de son vieil ennemi qui disparut de la scène et mourut quelques
années plus tard.
Aux alentours de 1902, le gouvernement anglais, poussé par de
gros intérêts financiers de Londres, reprit la politique de Cecil
Rhodes. Il commença une guerre acharnée contre les Boers qui
furent écrasés et soumis à une répression féroce. L’armée anglaise
incendia les villes et les villages des Boers. Des hommes furent
mutilés, des femmes violées. D’immenses camps de concentration
l’étau de l’afrique blanche 255

furent créés dans lesquels des dizaines de milliers de personnes


moururent de faim et de maladie. Devant le sursaut d’indignation
provoqué dans le monde entier (et en particulier en France où l’on
se souvint que les Boers avaient du sang français), le gouvernement
anglais libéra les prisonniers survivants et reconstruisit à ses frais
les villes et les villages détruits.
Mais la partie était gagnée par les Anglais et — cela sera très
important pour la suite des événements — par les grandes sociétés
financières de Londres. L’Afrique du Sud était réunifiée en 1910
dans la couronne anglaise sous le nom d’Union sud-africaine.
De 1910 à 1939, y compris durant la Première Guerre mondiale,
la rivalité entre Anglais et Boers causa d’innombrables drames.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, on vit naître un fort parti
hitlérien groupant des ligues diverses dont l’un des responsables
Balthazar Vorster, l’actuel président, fut un membre si actif que
les Anglais l’emprisonnèrent durant deux ans.
On doit noter qu’une assez forte minorité allemande de pure race
ou mêlée vit actuellement en Afrique du Sud où elle entend conser¬
ver par le « germanisme » des attaches avec le pays d’origine :
chaque jour, d’ailleurs, arrivent par avion des journaux provenant
d’Allemagne de l’Ouest.
La rupture avec le Commonwealth, en 1961, et la création de la
République sud-africaine consacrèrent le triomphe de la tendance
des Trekkers. Les libéraux anglais minoritaires militent dans les
rangs de V United Party, qui est considéré, à tort du reste, par
l’opinion internationale comme un mouvement antiraciste : son
chef, sir de Villiers, ne se -désolidarisa jamais du gouvernement
chaque fois que celui-ci prit des mesures de répression contre les
activités émancipatrices des Bantous. Quoi qu’il en soit, le parti
au pouvoir est le parti nationaliste fondé en 1933 par le Dr Malan
et il progresse à chaque nouvelle élection. Si l’on excepte quelques
libéraux, on ne trouve en Afrique du Sud qu’un seul parti réelle¬
ment antiraciste : le parti progressiste. Les militants sont des juifs
et des intellectuels qui ne sont représentés que par un seul député,
Mme Suzmann. A noter que la colonie juive qui groupe près de
cent mille personnes, surtout à Johannesburg, compte beaucoup
de riches diamantaires dont le célèbre Harry Oppenheimer, pré¬
sident de VAnglo American Corporation, qui passe pour être la
société capitaliste la plus riche et la plus puissante de tout le
continent africain.
Nous avons vu comment, à l’origine, l’apartheid fut instauré à
l’instigation des antiesclavagistes de Londres. Au fil des ans.
256

l’esprit en fut modifié en raison de la guérilla que livrèrent les


Trekkers aux guerriers zoulous jusqu’à ce que ces derniers fussent
réduits à merci. A la guerre chaude succéda la guerre froide. Les
vaincus durent se retirer sur leurs terres, se séparer définitivement
des Blancs auprès desquels ne revinrent que ceux qui acceptaient
de travailler dans les entreprises ou chez les particuliers.
La ségrégation dans les villes prit l’allure d’une séparation des
castes autant que d’une séparation des races. Les Noirs sont can¬
tonnés jusqu’à présent dans les travaux subalternes de mineurs
de fond, de domestiques, d’éboueurs, de manœuvres, etc. tandis
que les emplois supérieurs, à partir de ceux d’ouvriers spécialisés,
sont attribués à des Blancs. La ségrégation se fait d’elle-même et
la couleur de la peau n’ajoute qu’un élément folklorique au pro¬
blème. Un phénomène social identique est en train de se produire
actuellement en France avec les Algériens. Nous entretenons avec
ces derniers des rapports fondés sur une ségrégation de fait. On
rétorquera que ces Algériens sont volontaires pour venir en France
mais en Afrique du Sud les Bantous ne sont-ils pas volontaires
pour travailler chez les Blancs? Si les manœuvres algériens étaient
des Nègres nous serions accusés de racisme pour la manière dont
nous nous comportons avec eux à Paris.
Il est vrai que les Afrikaaners publièrent des écrits et établirent
une législation qui constituèrent d’évidentes provocations. Mais
il ne faut jamais perdre de vue, comme on le fait si souvent, que
les lois racistes ne s’appliquent qu’en zone de Blancs où les gens de
couleur ne restent que s’ils le veulent bien. Cela n’excuse aucune¬
ment le racisme mais explique pourquoi ces colored men ne se
révoltent pas.
Parmi les lois qui ont attiré plus particulièrement l’attention, on
cite les suivantes :
— Loi cle 1950 interdisant non seulement les mariages mixtes mais
encore les « rapports sexuels » entre gens de races différentes.
— Le group Areas Act de 1950 qui permet à l’administration
d’exproprier pour cause raciale en vue de regrouper les races de
façon séparée.
— Lois de 1952, 1956 et 1960 astreignant les Noirs à posséder un
reference book, livre d’immatriculation tenu à jour par l’employeur
et visé par la police. Ce livret constitue un véritable « passeport
intérieur » pour les Nègres.
— Loi de 1953 qui donne au gouvernement la charge de l’éducation
des Bantous jusqu’alors assurée par des communautés religieuses
locales. Cette loi, qui réduisait de 50 % les crédits alloués à l’édu-
l’étau de l’afrique blanche 257

cation des Bantous, eut pour but, dit-on, d’empêcher l’élévation


de ces derniers dans l’échelle sociale. (A noter que dans les Ban-
tousland la scolarité des Noirs de 8 à 14 ans est assurée à 83 %.)
— En février 1965, à l’instigation de M. Botha, vice-ministre pour
le Développement des Bantous, une loi raciste aggrava l’apartheid
en séparant les Noirs vivant en zone blanche en deux catégories :
les travailleurs et les paresseux. Tous les Bantous dénoncés à la
police comme inadaptables à la vie européenne sont refoulés, après
une brève enquête, vers les Bantoustans. Ne peuvent désormais
habiter avec les Blancs, en pays blanc, que les Bantous capables
par leurs activités de s’adapter entièrement à la vie européenne.
La politique de Botha vise également les métis qui ont un statut
particulier car ils ne sont « reconnus » ni par les Noirs ni par les
Blancs. On a créé, en avril 1964, un conseil national des métis, une
banque nationale des métis gérée par eux, et on a placé ces pauvres
gens dans un monde à part où ils vivent en marge de la société
blanche aussi bien d’ailleurs que de la société noire.
Je pense que toutes ces lois, destinées apparemment à satisfaire
ce que l’on pourrait appeler, par analogie, le réflexe « pied-noir »,
couvrent en réalité une politique sociale de combat. Sous prétexte
que la main-d’œuvre est nègre, on lui paye des salaires très bas. A
niveau égal, le salaire d’un ouvrier nègre n’atteint pas la moitié
de celui d’un ouvrier blanc. On voit qu’en définitive la phraséologie
raciste cache de sordides intérêts de classe. La loi qui manifeste le
plus cette situation est celle de 1956 qui interdit aux Noirs de
militer dans les mêmes syndicats que les Blancs et qui leur refuse
le bénéfice de conventions collectives entre patrons et ouvriers,
conventions qui ont, au contraire, force de loi pour les Blancs.
En fait, la législation raciste donne le moyen aux classes possé¬
dantes d’Afrique du Sud :
1° De disposer dans les terres bantous d’une importante réserve de
main-d'œuvre, indispensable à une industrie et à une agriculture
en constante progression.
2° De payer à cette main-d’œuvre des salaires anormalement bas
ce qui permet aux grandes sociétés d’augmenter considérablement
leurs bénéfices.
3° De grouper les « révolutionnaires » hors des « banlieues rouges »
où ils constituaient un prolétariat dangereux.
4° D’assurer Vabrutissement des masses par l’entretien d’une mys¬
tique de la négritude et l’organisation féodale des chefs cou¬
tumiers.
Or la minorité blanche d’Afrique du Sud n’est pas seule respon-
9
258

sable de cet état de fait puisque les capitaux énormes investis dans
les affaires de ce pays appartiennent pour près des trois quarts à
des sociétés étrangères, en majorité anglaises et américaines mais
aussi allemandes, suisses, hollandaises, canadiennes, italiennes,
françaises, etc.
Bien sûr, la politique de combat des Afrikaaners n’est pas sans
provoquer de vives réactions non seulement dans le monde mais
sur le territoire même d’Afrique du Sud.
Saisie le plus souvent par le gouvernement indien (les Indiens en
République d’Afrique du Sud sont assimilés aux Nègres), et par
les pays du tiers monde, l’O.N. U. ne ménage pas ses condamnations.
Le 17 décembre 1966, une résolution condamnant l’Afrique du Sud
fut votéé par quatre-vingt-quatre voix contre deux (Portugal et
Afrique du Sud) et treize abstentions (dont celle de la France qui
applique une politique constante de non-ingérence dans les affaires
intérieures des pays étrangers).
La résolution dénonçant Y apartheid comme crime contre l'humanité
« recommande », comme dernier moyen pacifique, l’application par
les pays ayant des intérêts en Afrique du Sud, de sanctions écono¬
miques.
Le rapport de janvier 1967 de l’UNESCO condamne, lui aussi,
l’apartheid comme incompatible avec le développement moderne
des nations et il estime que cette pratique contient les germes de
conflits graves.
Sur le plan intérieur, malgré l’indifférence des masses bantoues et
même la complicité intéressée des éléments les plus, avantagés, on
a vu naître plusieurs mouvements d’opposition où le nombre des
Blancs n’est pas négligeable : YAfrican National Congress, dont le
leader, Albert Luthuli, Prix Nobel, est en résidence surveillée à
Durban; le Pan African Congress dont le chef, Robert Subukwe est
en prison à Robien Island. Le mouvement dissident du P. A. C.,
l’Umkomto We Sizme, le « fer de lance de la nation », constitue, à
vrai dire, le seul élément terroriste.
Malheureusement pour l’antiracisme, ces mouvements financés de
l’étranger sont dirigés de Dar es-Salam par des éléments commu¬
nistes ou du moins considérés comme tels, ce qui, aux yeux des
modérés du monde entier, rend suspectes leurs intentions. Édouard
Mendiaux 3 rend les Chinois responsables d’une partie des actes
de terrorisme perpétrés en Afrique du Sud. Il cite, entre autres,
ces deux entrefilets de presse :

.
3. Édouard Mendiaux, l’Afrique sera chinoise Éditions Sineco, Bruxelles.
l’étau de l’afrique blanche 259

« La police sud-africaine a arrêté dix membres de l’organisation terroriste


communiste chinoise Yui Chu Chen au début de juillet; les membres de
cette organisation sont des Africains formés pour subversion en Chine.
Le mouvement fonctionnait indépendamment sans lien apparent avec
l’A. N. C. (Congrès national africain) ou les panafricanistes. »
Guardian, Londres, 16 juillet 1964.

« Alger, 15 mai 1965 (Hsinhua). Mulonda, représentant par intérim à


Alger de l’organisation populaire du Sud-ouest africain, a adressé aujour¬
d’hui ses félicitations au peuple chinois à l’occasion du succès de l’explo¬
sion de la deuxième bombe atomique chinoise.
» Dans une déclaration faite à la presse, il a dit que l’explosion réussie
de cette deuxième bombe atomique qui se réalisa moins d’une année
après la première, est un succès magnifique dû aux efforts du peuple et
du gouvernement chinois.
» Une dépêche hsinhua, datée de Pékin du 16 juillet 1965, y annonce la
présence de San Nujoma, président de l’Organisation populaire du Sud-
ouest Africain, et de Andréas Shipanga, membre du comité central, qui
tous deux furent les hôtes des principales autorités de la Chine popu¬
laire. »

A partir de 1961, la répression des menées contre la politique du


gouvernement commença à devenir féroce. Le ministre de la Justice
et de la Police, Vorster, entreprit une épuration massive qui
conduisit des milliers de personnes en prison. En 1967, le chiffre
des détenus dépassait cinquante mille personnes. Cette évaluation
était du reste démentie par un communiqué du président Vorster,
en janvier 1967, déclarant qu’il y avait en tout et pour tout un
détenu politique et mille huit cent quatre-vingt-cinq détenus pour
menées subversives.
La loi du 1er mai 1963, dite No Trial Act répondit au terrorisme,
du reste localisé, en instaurant un régime policier rappelant celui
des Nazis ; la police, depuis cette date, peut maintenir en prison
pendant quatre-vingt-dix jours, pour lui permettre ses « interro¬
gatoires », toute personne simplement suspecte. Tout individu
taxé par la police de sympathie à l’égard du communisme peut être
incarcéré sans jugement pour une durée illimitée.
La Bantu Law de 1965, dont j’ai déjà parlé, autorise la police
à obliger certains individus à porter des signes distinctifs.
Les magistrats, formés à l’école humaniste anglaise, opposèrent
une certaine résistance aux abus, jusqu’en 1964, où le ministre de
la Justice, Vorster, en révoqua plusieurs pour cause de « complicité
260

avec les communistes ». Par la suite, Vorster contraignit les magis¬


trats, sous peine de renvoi, à juger selon les décisions prises par le
gouvernement, sur l’avis des autorités de police.
Les méthodes employées, tant au nom de la répression qu’à celui
de l’apartheid, provoquèrent des réactions parmi les Blancs eux-
mêmes. Outre l’opposition systématique de quelques cercles juifs
et intellectuels, celle du parti national de M. de Villiers, tout en
se solidarisant avec le gouvernement en matière de répression, osa
tout de même présenter la condition faite aux femmes par le
Bantu Act comme « la plus inhumaine des mesures d’apartheid
qui aient jamais été prises ».
Je citerai à ce propos la description faite par Phyllis Ntantala 4 :

« ... Voilà le sort quotidien de dizaines de milliers de femmes africaines


qui ont vu leur mari arraché d’elles pour aller travailler dans les villes,
les mines et les fermes. Ces maris qui, par la faute des lois sur l’immigra¬
tion des travailleurs, ne peuvent emmener leur femme et qu’un salaire
de misère oblige à séjourner durant de longues périodes sur les lieux de
leur travail, étrangers en pays étranger, mais étrangers aussi à leur femme
et à leurs enfants quand ils reviennent chez eux.
» Ces femmes restent seules dans les Réserves à bâtir les maisons, tra¬
vailler la terre, élever le bétail, veiller sur les enfants. Elles observent,
seules, les ravages de la sécheresse, quand les vaches décharnées cessent
de donner du lait, quand leurs quelques bêtes tombent l’une après l’autre
parce que l’herbe manque et que l’eau des fleuves a été bue jusqu’à la
dernière goutte par le soleil brûlant. Elles voient leurs récoltes grillées
par ce même soleil dévorant, leur travail de longs mois anéanti en quelques
jours. Elles assistent seules aux orages de grêle qui ravagent leurs champs
de maïs, seules encore elles affrontent les tempêtes qui balayent et sou¬
lèvent leur hutte comme si elles étaient de papier et les laissent sans toit,
elles et leurs enfants. Elles enterrent leurs bébés l’un après l’autre et
finalement ces amants inconnus — leurs maris — dont les cadavres seuls
reviennent aux Réserves. Car le monde grinçant des machines ne peut
plus rien faire d’hommes rongés par la tuberculose et la phtisie des
mines. »

Le Comité antiapartheid à Issy (Seine) publie diverses plaquettes


dont une intitulée les Brutes. La répression et le sort des prisonniers
politiques dont j’extrais les lignes suivantes :

La police et les non-Blancs


« Dire que le traitement des non-Blancs par la police est, et a toujours
4. Christine Reygnault, Anthologie africaine et malgache. Seghers, Paris.
l’étau de l’afrique blanche 261

été dur et violent est un lieu commun en Afrique du Sud. Les membres
de la police sont recrutés presque exclusivement parmi les jeunes campa¬
gnards afrikaaners, qui sont certainement la partie de la population où
le racisme est le plus profondément enraciné. Ceux-ci sont habitués
depuis l’enfance à traiter de façon blessante les ouvriers agricoles afri¬
cains déjà mal payés, sous-alimentés et généralement illettrés. Chaque
Africain, et bien qu’il ne veuille pas se l’avouer chaque Blanc, sait comment
la police traite les Africains. Jour et nuit, dans toutes les villes d’Afrique
du Sud, la police pourchasse les Africains et en arrête quotidiennement
un bon millier d’après les chiffres officiels, pour infraction aux règle¬
ments sur les « passes ». Des fourgons de police tournent dans les rues
avec l’espoir de trouver des Noirs sans « passe » ou sans laissez-passer
spécial les autorisant à être dehors après le couvre-feu. Si des malheureux
sont trouvés dans ce cas, ils sont jetés sans ménagement dans le fourgon,
souvent malmenés pendant le trajet, et frappés encore au poste de police.
Chacun connaît d’innombrables incidents de ce genre, dont la banalité
exclut qu’il en soit fait mention dans la presse; de même pour les prison¬
niers en instance de jugement, ou les suspects, qui sont battus afin d’ob¬
tenir des aveux ou des renseignements.
» Cet aspect routinier, familier de la vie sud-africaine n’est que rarement
mis en lumière parce qu’il est devenu normal et accepté. Pourtant, de
temps en temps, les limites de la routine sont dépassées, ce qui donne lieu
à des actes de brutalité particulièrement révoltants, comme le massacre
de Sharpeville, qui émeuvent la presse locale et internationale.
» A cette dureté et cette inhumanité « normales » se sont ajoutées ces
dernières années la haine et la peur panique que ressent la caste diri¬
geante, menacée dans son pouvoir et ses privilèges par un soulèvement
des masses opprimées. En particulier, au cours des trois dernières années,
la brutalité de la police s’est spécialement acharnée sur tous ceux, depuis
les chefs tribaux réticents devant l’application de l’apartheid jusqu’aux
militants du mouvement de libération, qui sont accusés de crime poli¬
tique. »

Les champions de l’apartheid ayant déclaré s’ériger en défenseurs


de la morale chrétienne au nom de la doctrine de Vorster du
« national-christianisme », les évêques catholiques d’Afrique du Sud,
unanimes, condamnèrent sévèrement, à leurs congrès de 1964 et de
1966, une telle prétention. Ils déclarèrent qu’au contraire les lois
racistes constituaient une négation de la morale sociale et des croyances
chrétiennes.
Quels sont les arguments opposés par le gouvernement de l’Afrique
du Sud? Je citerai les extraits suivants d’une brochure de propa¬
gande éditée par le bureau d’information de l’État ;
262

« Sous le système tribal, la vie du Bantou est réglée par les coutumes
et rites païens bantous, et dominée par les superstitions et la peur. La
polygamie existe encore et les mariages sont conclus par le transfert de
têtes de bétail du kraâl du père du mari à celui du père de l’épouse,
système appelé « lobola ». La position sociale d’un Bantou est déterminée
par l’importance de son troupeau, à laquelle il sacrifie la fertilité de son
sol.

» Avant l’arrivée des Blancs les guerres étaient incessantes entre tribus et
les vainqueurs tuaient leurs adversaires mâles et emportaient les femmes,
les enfants et le bétail. Chaka, le célèbre chef zoulou, tua lui-même plus
d’un million de ses compatriotes.

» Les Européens qui s’installèrent en Afrique du Sud ne privèrent pas


les Bantous de leurs terres. Tandis que l’avant-garde des émigrants
bantous venus de l’Afrique centrale pénétrait de plus en plus loin en
Afrique australe, les colons européens créaient leurs foyers dans les vastes
étendues de terre du Cap occidental.
» Grâce à la protection et à l’aide des Blancs, les survivants de ces tribus
guerrières purent éventuellement sortir de leurs cachettes et se disposer
à jouir d’une vie paisible dans les campagnes. Un nombre toujours crois¬
sant de missionnaires vinrent s’occuper du bien-être spirituel et matériel
des Bantous.
» Cette vie pastorale prit cependant fin avec l’avènement de l’agronomie
et la découverte des diamants et de l’or. Les Bantous se dirigèrent par
milliers vers les fermes et les usines, les uns seuls, les autres avec leurs
familles. De nos jours 42 % des 8 891 000 Bantous de l’Union vivent
encore dans leurs foyers traditionnels, 37 % sont établis dans les
régions rurales occupées par les Blancs et 21 % sont devenus des cita¬
dins. La rapide transition de la vie pastorale à une existence urbaine
compliquée créa pour les Bantous d’innombrables problèmes spirituels
et matériels. Plus que jamais ils eurent besoin de la compréhension et
de l’aide des Blancs.
» De nos jours non moins de 300 000 Bantous travaillent dans les seules
mines aurifères. L’industrie secondaire en absorbe deux fois autant et
environ 10 000 font partie des cadres administratifs.
» Les Bantous de la campagne se nourrissent presque uniquement de
maïs et de sorgho, qu’ils apprêtent encore à la façon traditionnelle dans
les marmites à trois pieds. Dans les mines et la plupart des centres indus¬
triels cependant ils bénéficient déjà d’un régime synthétique préparé par
des experts en matière d’alimentation. Les mineurs sont parmi les ouvriers
les mieux nourris en dehors de l’Europe occidentale et de l’Amérique du
Nord. Leur régime alimentaire contient jusqu’à 4 500 calories. Le niveau
général de la vie des Bantous de l’Afrique du Sud est, en fait, beaucoup
plus élevé que celui des autres Bantous de l’Afrique.
» Les médecins guérisseurs jouent encore un rôle important car les Ban¬
tous ont une confiance illimitée dans la magie. Mais leur pouvoir diminue
l’étau de l’afrique blanche 263

cependant car les Blancs multiplient sans cesse le nombre des hôpitaux
et des dispensaires réservés aux Bantous.
» Le bien-être matériel et social des Bantous dans leurs propres régions
dépend avant tout de l’accroissement de la productivité du sol. L’érosion,
due à des méthodes de culture des plus primitives et à l’épuisement des
pâturages, est un des problèmes les plus pressants dans les régions ban¬
tous.
» A certaines époques de l’année les paysans bantous se rendent par mil¬
liers dans les villes ou les campagnes exploitées par les Européens pour
y gagner de l’argent comptant, et ce sont les femmes et les vieillards qui
doivent prendre soin des champs, lesquels rendent de moins en moins
jusqu’à devenir stériles.

» Ces régions, renommées pour leurs beaux paysages, ont des ressources
agricoles et industrielles potentielles considérables. Elles possèdent des
terres qui sont parmi les plus fertiles et 40 % de ces régions reçoivent plus
de 30 pouces de pluie annuellement; 33 % en recevant de 20 à 30 pouces
et 24 % seulement de 10 à 20 pouces. Vu que plus de la moitié de l’Afrique
du Sud est semi-désertique, et a une chute de pluie moyenne de 20 pouces
par année, les territoires bantous peuvent être favorablement comparés à
ceux occupés par les Blancs.
» Gérées scientifiquement, les terres bantous se prêtent particulièrement
à l’élevage, aux cultures mixtes, à la mise en maïs, sorgho ou canne à
sucre, à la culture du sisal, du chanvre ou au boisement.
» II n’en demeure pas moins que le plus gros problème dans le développe¬
ment futur des régions bantous est la répugnance et la mauvaise grâce des
habitants à accepter des méthodes de travail plus modernes en remplacement
de leurs habitudes traditionnelles, et leur crainte de l’effort. »

Le Premier ministre Verwoerd, assassiné par un Blanc en 1966,


fut remplacé aussitôt par le raciste le plus extrémiste du parle¬
ment, son ministre de la Justice et de la Police, Balthazar Vorster,
fondateur du national-christianisme.
Le président de la République, Swart, abandonnant son mandat
en mai 1967, le parti majoritaire a choisi pour lui succéder Eben
Donges, ancien avocat, rapporteur au parlement des lois racistes
les plus controversées.

Le 2 janvier 1967, Balthazar Vorster dans son discours radiodiffusé


de nouvel an, après avoir condamné l’O.N.U., accusée d’ingérence
dans les affaires intérieures des nations, ce qui, disait-il, était
contraire à sa charte, ajoutait ;
« Si un tel état de choses se poursuivait, alors certainement l’Organisation
s’éloignerait de ses objectifs initiaux, et je me considérerais autorisé à
264

soulever la question : « Est-il bien nécessaire que nous, membre fonda-


» teur de l’ONU, fassions encore partie d’une telle organisation? »
» Cette question n’a pas encore été étudiée et aucune décision n’a encore
été prise. Mais cette éventualité est continuellement présente à mon esprit. »

Il est vrai que la dotation Carnégie pour la paix du monde avait


publié, en 1966, une étude minutieuse à propos d’une intervention
militaire éventuelle de l’O.N.U. et en avait chiffré le coût et les
pertes :

Pertes de combattants : 45 000 tués et blessés


Pertes civiles : 26 000 —
Coût de l’opération : 97 537 000 dollars

V. — White Supremacy en Rhodésie du Sud

La Rhodésie du Sud, comme l’Afrique du Sud, a fait beaucoup


parler d’elle au cours des dernières années. Elle est le bastion nord
de la suprématie des Blancs en Afrique australe.
Le pays fut pratiquement ignoré des Européens jusqu’à la fin du
xixe siècle. C’est en 1890 que Cecil Rhodes lança « vers le nord »
la colonne des pionniers chargés de découvrir des terres nouvelles
pour le compte d’une société capitaliste privée : la South Africa
Company autorisée à une entreprise coloniale par la charte royale
de 1889 qui lui accordait la concession de territoires juridiquement
illimités.
La colonne des pionniers eut facilement raison des indigènes qui se
battaient régulièrement entre eux et qui, moyennant des cadeaux,
acceptèrent des traités donnant à la compagnie le monopole d’ex¬
ploitations minières et commerciales.
La région, autrefois prospère, avait été ruinée quelque quarante
ans plus tôt par les guerriers zoulous qui, sous les ordres de Tchaka
et de ses émules, avaient exterminé plus d’un million de leurs
congénères.
L’installation de la compagnie n’alla pas sans désordre, malgré le
traité, car les Anglais, antiesclavagistes, prétendirent supprimer la
coutume sanglante des Matabélés qui, forts de leur puissance,
allaient razzier méthodiquement les tribus voisines soit pour
prendre des esclaves, soit pour ramener les victimes nécessaires
aux sacrifices humains.
Les Matabélés profitèrent, en 1895, du fait que la plupart des sol-
l’étau de l’afrique blanche 265

dats au service de la compagnie avaient été appelés à participer


à l’attaque contre Kruger pour astreindre les peuplades voisines à
s’unir à eux afin d’entreprendre la guerre contre les Blancs.
Encouragés par les sorciers et les magiciens qui avaient fait des¬
cendre F « Esprit de Makalanga », les Matabélés se ruèrent sur les
installations des Blancs. La réaction de ces derniers fut si terrible
et si efficace qu’encore actuellement les Blancs sont traités comme
des « surhommes » au pays des Matabélés où l’on considère comme
un honneur de les servir et de les accompagner, à distance, dans
leurs déplacements!...
Les Rhodésiens furent d’ailleurs assez habiles pour encourager le
tribalisme et les coutumes et même subventionner les chefs coutu¬
miers, les magiciens et les sorciers. Ce sont ces derniers qui, de
même que dans les colonies portugaises voisines, sont les meilleurs
alliés des Blancs et les partisans les plus implacables du statu quo.
Après leur victoire, les Blancs imaginèrent un système que l’on
jugera odieux ou astucieux selon son propre état d’esprit : pour
obliger les indigènes à gagner de l’argent et par conséquent à
travailler, la compagnie institua un impôt d’une livre par case et
de dix shillings par épouse.
C’est donc, si l’on ose dire, tout naturellement que les autochtones
se mirent à la disposition des Blancs qui, à peu de frais, s’assu¬
rèrent ainsi une main-d’œuvre.
La Rhodésie du Sud, qui est économiquement évoluée, ne peut
cependant vivre sans la Rhodésie du Nord qui possède les mines
de cuivre et sans le Nyassaland qui fournit un complément de
main-d’œuvre.
En 1953, fut constituée la Fédération d’Afrique centrale qui groupa
les trois territoires. Le Nyassaland s’opposa à la fédération et
organisa la désobéissance civile sous l’autorité d’un médecin ayant
exercé en Grande-Bretagne, ami de N’Krumah et imprégné des
théories consciencistes, le Dr Banda. Le mouvement d’émancipa¬
tion gagna la Rhodésie du Nord et, finalement, le 25 juillet 1963,
la fédération éclata. Déjà le Nyassaland sous le nom de Malawi
et la Rhodésie du Nord sous le nom de Zambie avaient été pro¬
clamés indépendants.
La Rhodésie du Sud aurait pu accéder à l’indépendance en même
temps que le Malawi et la Zambie. Mais, tandis que dans ces deux
États, presque entièrement peuplés de Noirs, la question raciale
ne se posait pas, elle se révélait très sérieuse au sud où les Blancs
tenaient solidement en main un pouvoir fondé sur la ségrégation
et la fameuse White Supremacy.
266

Le gouvernement travailliste de Londres ne voulut pas accorder


l’indépendance à un pays où trois cent mille Blancs font la loi à
trois millions de Noirs. Cependant, nous l’avons vu, à part une
opposition venue de l’extérieur, le gouvernement rhodésien n’avait
rien à craindre à l’intérieur puisqu’il était fort de l’appui incondi¬
tionnel des chefs coutumiers.
Seules se manifestaient, en effet :
1° Une opposition de Blancs qui souhaitaient demeurer au sein du
Commonwealth mais qui furent écrasés aux dernières élections.
2° Une opposition d’extrémistes noirs, émigrés, très peu nombreux
et divisés, avec des états-majors rivaux (Z. A. N. U.-Z. A. P. U.-
P. P. C.) et dont les deux principaux leaders, Joshua N’Komo et
le R. P. Sithole, sont en résidence surveillée tandis que le troi¬
sième, Mukono (Zimbabwe African National Union) est installé à
Dar es-Salam.
Le gouvernement britannique, poussé par le tiers monde, posa à
la Rhodésie les trois conditions suivantes pour accéder à l’indé¬
pendance :
1° Augmentation du nombre des sièges au deuxième collège
(indigène).
2° Révision de la loi électorale.
3° Suppression de la discrimination raciale et de toutes les lois
d’exception visant les Noirs.
En raison de l’action véhémente de N’Krumah, le Commonwealth
se montra intransigeant à l’égard de la Rhodésie. L’O. N. U.,
saisie par le groupe arabe, demanda au gouvernement anglais
d’exercer sans tarder des pressions sur le gouvernement de Ian
Smith, Premier ministre de Rhodésie, afin que la constitution
« raciste » soit révisée.
A partir de 1964 eurent lieu une série d'événements très embrouillés
et qu’il serait fastidieux d’énumérer. Sur la scène internationale
comme sur le territoire rhodésien, un débat « sans queue ni tête »
s’institua d’où il ne put jamais rien sortir de positif tant en raison
des désaccords exprimés publiquement que des arrière-pensées
intéressées.
Un seul homme, semble-t-il, garda son sang-froid : Ian Smith, qui
savait parfaitement ce qu’il voulait et qui atteignit ses objectifs :
10 Appui total des chefs coutumiers et des tribus à sa politique,
appui qui se manifesta en diverses occasions et en particulier par
une adresse au gouvernement anglais en juillet 1964.
2° Proclamation de l'indépendance de la Rhodésie à la suite d’un
référendum (11 novembre 1965).
l’étau de l’afrique blanche 267

3° Succès écrasant de son parti, le Rhodesian Front, aux élections


générales du 7 mai 1965.
La politique de Ian Smith provoqua une faille dans le bloc des
Occidentaux. Les pays de l’Est, aidés par la diplomatie arabe,
voulurent profiter aussitôt de la situation pour accentuer les divi¬
sions entre les puissances rattachées ou alliées à l’O. T. A. N. et
lancèrent une offensive de grand style. Le gouvernement britan¬
nique aurait pu exiger, comme la France l’aurait souhaité, que la
question demeurât du strict domaine de l’Angleterre, ce qui aurait
évité une crise internationale. Wilson n’aurait pas eu à redouter
une « algérianisation » du problème puisque, répétons-le, la grande
majorité des Noirs de Rhodésie préfère le statu quo. Mais, pour
des raisons de politique intérieure, et après l’échec de conversations
directes avec Ian Smith, il commit la faute de porter la question
devant l’O. N. U., ce qui permit aux agitateurs internationaux de
rendre impossible toute solution mesurée.
Le Conseil de sécurité, réuni en décembre 1966, vit se déchaîner
les passions. Le délégué soviétique Nicolas Fedorenko dénonça
« la clique raciste au service des monopoles américains, anglais
et allemands » et déclara :

« L’U. R. S. S. est entièrement solidaire avec le peuple de Zimbawé et


est prête à coopérer avec tous les Africains pour aider ce peuple dans sa
lutte héroïque. »

Le délégué américain, Arthur Goldberg, manifesta une évidente


inquiétude et beaucoup d’embarras. Il condamna cependant sans
réserve la « rébellion » de Ian Smith et s’en remit aux Britanniques.
Ces derniers furent accablés par les Africains, même ceux du
Commonwealth. Le délégué de Zambie accusa Wilson de « collu¬
sion secrète » avec Salisbury.

« La Grande-Bretagne, déclara-t-il, possède une force militaire suffisante


pour résoudre ce problème définitivement, mais elle écarte cette solution
car elle préfère manœuvrer en collusion avec la minorité raciste de M. Ian
Smith. »

Le véritable objectif de cette politique, selon le ministre zambien,


serait de créer

« ...un vaste empire raciste, allant du Cap jusqu’à la frontière du Congo,


sinon jusqu’au Caire.
268

»... Le gouvernement britannique a violé à plusieurs reprises ses propres


sanctions, notamment en mettant à la disposition de M. Ian Smith des
devises étrangères, en encourageant l’Allemagne fédérale à acheter du
cuivre rhodésien et enfin en autorisant les commerçants anglais à vendre
quantité de biens de consommation en passant par l’Afrique du Sud et
le Mozambique.
» Nous demandons que la Grande-Bretagne intervienne militairement
contre la Rhodésie, c’est le seul moyen de liquider la rébellion de M. Ian
Smith.
» ... Mon pays ne saurait accepter les mesures proposées par la Grande-
Bretagne, et d’ores et déjà nous demandons l’embargo sur les envois de
pétrole destinés à la Rhodésie, et nous exigeons la cessation immédiate
de toutes les opérations financières entre Londres et Salisbury. »

Le représentant du Sénégal, au nom de l’O. U. A., compara la


situation à celle de l’Algérie en 1960 et dit de son côté :

« Aux yeux de l’Organisation de l’unité africaine, a fait remarquer M. Dou¬


dou Thiam, le projet de résolution britannique est encore un moyen dila¬
toire, une manière de renvoyer la solution du problème aux calendes
grecques. Personne n’est dupe. Il faut de nouveau rappeler à la Grande-
Bretagne que la responsabilité principale dans l’affaire rhodésienne lui
incombe, qu’il lui appartient de réduire la rébellion par ses propres
moyens, comme la France l’a fait en Algérie. L’usage de la force nous
apparaît comme le seul moyen de résoudre le problème. »

Quant à la France, fidèle à sa politique de non-ingérence, elle


déclara par l’intermédiaire de son représentant, M. Seydoux :

« Mais comment pouvons-nous aujourd’hui répondre à l’inquiétude mani¬


feste qui se dégage de nos débats? Le refus de reconnaître le régime de
M. Ian Smith est une première manifestation unanime et continue de
solidarité à l’égard de l’Afrique. Quant aux mesures de contrainte écono¬
mique vis-à-vis de la Rhodésie, le sentiment de nos collègues, en parti¬
culier de nos collègues africains, est qu’elles devraient être au moins ren¬
forcées dans leur diversité et dans leur étendue.
» Encore dois-je rappeler, a dit M. Seydoux, que ces mesures visent un
territoire britannique et que les dispositions de toute nature destinées à
ramener les autorités de fait rhodésiennes à la raison relèvent à notre avis
du gouvernement de Londres, que la France reste disposée à aider dans
toute la mesure de ses moyens, comme elle l’a fait jusqu’à présent.
» Dans le passé et dès que le désir en a été exprimé par les autorités bri¬
tanniques, la France a en effet pris un certain nombre de mesures d’ordre
économique, comportant notamment l’interdiction des importations des
l’étau de l’afrique blanche 269

principaux produits en provenance de Rhodésie. Elle a le sentiment


d’avoir, à cet égard, répondu avec autant de scrupule que quiconque
aux demandes qui lui avaient été faites. Elle se propose de continuer dans
cette voie, indépendamment du jugement que l’on peut porter sur l’effi¬
cacité des décisions économiques qui ont déjà été prises en vue de mettre
un terme à la rébellion. En particulier, elle continuera d’appliquer les
mesures en vigueur au sujet des importations rhodésiennes et prendra
en considération celles que le gouvernement britannique estimerait désor¬
mais souhaitables. Quelle que soit la décision que prendra en définitive
le Conseil, mon gouvernement, sans pouvoir s’associer à cette décision,
aura donc répondu pour sa part à l’appel que le Royaume Uni a adressé
à la Communauté internationale. »

Finalement, les sanctions économiques limitées furent votées le


16 décembre 1966, ce qui provoqua cette réaction de Ian Smith
dans son discours du nouvel an 1967 :

« J’irai jusqu’à dire que l’on trouve plus de justice dans l’antre même
du démon que dans les lieux où les Nations Unies se complaisent dans leur
hypocrisie papelarde. La Rhodésie ne combat ni contre la Grande-Bretagne
ni contre les Nations Unies, mais contre l’implacable progression du
communisme, qui est en train de s’attaquer aux fondations mêmes de la
civilisation chrétienne. »

La contre-attaque de Ian Smith et des « commis voyageurs » qu’il


envoya en tournée dans diverses capitales porta sur la présentation
d’un dossier qui contient :
1° Une déclaration commune des chefs coutumiers noirs de Rho¬
désie qui dénonce le caractère révolutionnaire des minorités nègres
cherchant à renverser le pouvoir de Ian Smith et qui exige que
les mesures progressistes ne soient appliquées que par palier et
avec prudence pour éviter que la Rhodésie ne devienne un nou¬
veau Ghana.
2° Les témoignages de transfuges des différents partis d’émigrés
installés en Tanzanie déclarant que c’est la Chine communiste
qui, de Dar es-Salam, finance le mouvement subversif.
3o Une photocopie d’un document prouvant que la délégation du
Zimbawé, envoyée à Pékin en octobre 1964, a reçu du gouverne¬
ment chinois une somme de trente mille livres sterling.
Le 16 janvier 1967, une grave échaufîourée se produisit à Londres
entre des groupes de gauche porteurs de pancartes en faveur du
Z. A. N. U. et une manifestation de conservateurs anglais. Au
270

cours de violentes bagarres, de nombreuses personnes furent bles¬


sées. Sur un mot d’ordre du député Duncan Sandys, ami de Ian
Smith, des milliers de manifestants conservateurs se rendirent au
domicile de Wilson qui ne dut son salut qu’à une intervention
brutale de forces de police. Celles-ci ne purent toutefois dégager
l’immeuble qu’après un combat qui, selon Sandys, dura trois heures
et, selon la police, environ quinze minutes...

L’effort accompli par l’Afrique noire pour briser l’étau n’a pas
encore obtenu de résultats spectaculaires.
Le front des nations islamiques ou de culture islamique, loin de
se laisser entamer, profite de son appartenance au tiers monde
pour entretenir une équivoque sur ses intentions. Pour ne pas être
encore internationalisé, le conflit n’en demeure pas moins suffi¬
samment grave entre musulmans et non-musulmans pour qu’un
jour ou l’autre il soit la cause d’une crise inévitable.
Les minorités chrétiennes ou de culture chrétienne qui tiennent
l’Afrique australe représentent une telle puissance économique que
le conflit, porté devant les instances internationales, rentre, en fin
de compte, dans le cadre de la guerre froide, dont il n’est qu’une
péripétie. Il est vraisemblable qu’un regroupement des Blancs
s’effectuera en Afrique australe sur les données de la politique des
Bantoustans.
Quoi qu’il advienne, ni les Blancs du Nord ni ceux du Sud ne pour¬
ront continuer impunément à maintenir les Noirs dans une situa¬
tion sociale directement issue de l’esclavagisme.
Chapitre VI

Le pannégrisme

Tout au long des événements les plus saillants de l’histoire de


l’Afrique noire de ces dernières années — événements dont j’ai
essayé de tirer la quintessence — sont apparus ce que l’on pourrait
appeler, selon le vocabulaire que l’on entend choisir, des lignes de
forces, des courants, des tendances, des intentions ou des mobiles,
souvent parallèles et plus fréquemment encore contradictoires.
Mais, malgré les nuances, les différences ou les oppositions, n’avons-
nous pas eu le sentiment que, derrière les particularismes de tribus,
d’ethnies, de nations, au-delà même d’une « Africanité » discu¬
table, apparaissait, non point cette négritude de papier sur quoi
s’écrivent les poésies, mais le corps musclé du Nègre tapant du
poing rude d’un Cassius Clay sans ménager les invectives qui étour¬
dissent l’adversaire?
N’avons-nous pas eu l’impression que les peuples d’Afrique noire
retrouvaient leurs énergies en se redressant et en combattant avec
le courage d'être nègres?
Je crois que l’on peut dire que le pannégrisme c’est la totalité nègre;
je crois que c’est vers cette totalité que, sans trop le savoir, tendent
les intentions et les actes des uns et des autres, à tous les échelons
et dans tous les domaines. L’erreur des intellectuels et des diri¬
geants fut -de donner en pâture aux masses africaines des concepts
occidentaux comme « patrie, nation, indépendance, décolonisation,
démocratie, unité », n’ayant de sens ou, plutôt, de signification,
que pour une culture abstraite, qui repose sur une philosophie et
272
sur un droit ayant épuisé toute une sémantique évoluant du reste
en même temps que les nécessités morales.
Aussi, la désillusion est-elle grande quand, faisant le bilan, les
intellectuels avouent leur découragement. Dans son message du
nouvel an 1967 Paulin Joachim écrivait1 :

« Le seuil d’une nouvelle année a toujours été l’occasion d’un bilan.


Ce n’est pas exactement ce que nous allons entreprendre ici. En cette
aurore de l’an 1967, nous allons plutôt reprendre notre calendrier épuisé
pour un compte à rebours. Qu’avons-nous réalisé depuis que nous avons
accédé à l’ère glorieuse de l’indépendance? Le compte est bien mince,
hélas! En effet, il faut d’abord faire le triste constat d’un échec. Et c’est
celui-ci qui saute aux yeux de tout le monde : nos acrobaties intellectuelles,
nos jongleries autour du thème de l’unité n’ont débouché en fait sur rien
de concret. Et pourtant nos idées au départ étaient lumineuses 2. Nous
constatons qu’elles se sont tout simplement engourdies. Nous constatons
la stagnation de notre vitalité. Il y a plus grave, nous constatons aussi
une dissolution progressive des idéaux qui naguère encore faisaient notre
fierté. Depuis 1958, époque à laquelle se situe le commencement de la
cascade de nos indépendances, le seul geste mémorable que nous puissions
inscrire à notre actif fut la fameuse rencontre au sommet d’Addis-Abéba
où le monde entier vit une lueur s’allumer au-dessus de nos têtes. Mais
l’appétit de l’unité n’était pas partagé par tous. On se plie facilement
et officiellement aux conventions pour ensuite les répudier très vite en
cachette. Jusqu’à présent tous nos pactes ont été des pactes de singes 3.
Nous n’adhérons plus à nos élans et quand il nous arrive de les cultiver,
c’est sans y croire. Notre continent est riche en idées. Nous brandissons
des concepts à tour de bras, mais jamais personne ne parvient à fixer un
climat propice à leur éclosion. »

« Jongleries autour du thème de l’unité », dit Joachim. Ce jugement


est peut-être sévère. A vrai dire, pour Cassius Clay ce qui compte
ce n’est pas l’invective; c’est le punch. Les mots ne sont là que pour
aider au combat; ils ne signifient rien dans le combat lui-même.
Dans les langues occidentales les mots sont des abstractions signi¬
fiant quelque chose; en Afrique, c’est le contraire : les mots sont
des choses dont les résonances sont abstraites. Notre vocabulaire
poursuit ses enchaînements dans le chant modulé du violon ou
dans les harmonies des sons égrenés selon des thèmes évoquant
des profondeur s intimes. Les mots africains sont gras, luisants,

1. Bingo, déjà cité, n° 168.


2. Souligné par nous.
3. Souligné par nous.
LE PANNÉGRISME 273

concrets et sortent de la gorge en onomatopées qui se modulent


en syncopes donnant son sens à la parole, quand le son a disparu.
Les mots, en Occident, sont faits pour le langage de l’esprit; les
mots nègres sont pour la langue des esprits. Les mots nègres ne
s’enchaînent pas logiquement car, après chaque syncope, un être
invisible et subtil vibre encore un instant; le mot africain a une
âme que nous autres nous ne voyons pas mais que l’Africain
« voit » comme il « voit » l’âme des sons qui sortent du tam-tam
ou du tambour. Les mots sont sacrés comme le sont les tam-tams
des féticheurs ou les tambours des rois; leur âme invisible se confond
avec les génies invisibles qui flottent autour de nous. Les mots sont
magiques puisqu’ils font resurgir le monde des morts et des choses
cachées.
Cassius Clay combat avec ses poings mais, par les mots qu’il
déchaîne, il enveloppe du réseau ténu des esprits complices l’adver¬
saire paralysé comme l’est une mouche sur la toile tissée par
l’araignée.
Le grand « maître-mot » magique du pannégrisme a été, au cours
de ces dernières années, celui d’unité. Ce mot a eu de telles réso¬
nances, a eu tant d’importance spirituelle et politique, que l’on
ne saurait comprendre l’Afrique actuelle sans essayer de reprendre
le cheminement par lequel on est arrivé à la fameuse charte de
l’unité africaine, que Césaire salua ainsi :

« Et subitement l’Afrique parla


« Ce fut pour nous l’an neuf. »

I. — Le mythe de l’unité africaine

Autant le pannégrisme surgit comme une réalité vivante, autant,


nous l’avons vu, l’unité nous apparaît illusoire. « L’unité, dit le
petit Larousse, c’est la qualité de ce qui est un (par opposition à
pluralité). » Franchement, le survol que nous venons de faire de
l’Afrique nous a plutôt montré une pluralité des pluralités. Mais,
puisque le maître-mot a été, est et sera sans doute longtemps
encore employé, examinons l’évolution du problème de l’unité et
les solutions qui lui ont été apportées.
La marche vers l’unité a été entreprise par des voies différentes
que certains auteurs, comme Philippe Decraene 4, ont rangé dans

4. Ph. Decraene, le Panafricanisme. P. U. F., Paris.


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le panafricanisme mais qui s’appellent, selon les intentions expri¬


mées ou les desseins cachés, le panislamisme, le régionalisme, Y in¬
ternationalisme, le tiers monde, le socialisme, le fédéralisme, Y unio¬
nisme, la négritude, la coopération, la francophonie ou Yanglo-
phonie...

On considère généralement que B. Dubois est le créateur sinon


l’initiateur du mouvement panafricain, pour deux raisons essen¬
tielles :
1° Il fonda, en 1908, la National Association for the Advancement of
Coloured People (N. A. A. C. P.).
2° Il fit campagne, après 1918, pour que la Société des Nations crée
une nation nègre dans les anciennes colonies allemandes.
Je pense que ces actions ne suffisent pas à faire jouer un rôle quel¬
conque à Dubois dans la question de l’unité africaine. Dubois était
un nègre américain; ses problèmes furent américains et non point
africains.
Certes, Dubois et ses amis, au congrès de Paris en 1919 et au
congrès de Londres en 1921 proclamèrent les premiers le droit des
Nègres à disposer d’eux-mêmes mais il faudra attendre le congrès
des écrivains et artistes noirs, en 1956, pour voir jeter les bases
intellectuelles d’une totalité nègre s’exprimant en terme d’unité.
Le congrès, préparé par Présence africaine, mouvement compre¬
nant à la fois des Blancs et des Nègres, derrière Sartre et Senghor,
Camus et Césaire, s’ouvrit après plusieurs années de conversations
et de discussions, en septembre 1956.
Malgré le caractère nettement culturel de ce congrès, des voix
illustres crièrent, en langue française, dans la vieille Sorbonne, leur
foi dans Yindépendance et dans Yunité de l’Afrique.
La conférence afro-asiatique, qui se déroula au Caire en
décembre 1957, donna au panarabisme combattant l’occasion de
se présenter en leader du tiers monde. Après l’équipée de Suez et
en pleine guerre d’Algérie, la position arabe était d’autant plus
forte que le soutien soviétique au président N