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b Ebola, une rivière tranquille


au cœur de l'Afrique
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O. R.S.T.O. M. .Fonds Docuinentaire

u début, entre Congo et que quelques braises. C o m m e après


Jean-Paul Gonzalez Oubangui, a u cœur de chaque épisode nouveau d'un virus ou
l'Afrique, d e savane en d'une maladie virale, pour le scientifique
Remonsable
- I
du Drommme Orstom
I "
forêt, coulait tranquille la le travail continue, s'amplifie le temps
Virus, Vecteurs, Hôtes rivière Ebola. Les gens habitaient-près de d'un financement décidé par des ((res-
ses rives, depuis que l'homme existe. Des ponsables )), et l'affût sera gardé, la
siècles plus tard, quand la planète sem- recherche maintenue pour comprendre,
blait connue, les hommes, devenus traiter et prévenir.
savants, observèrent avec stupeur, dans I1 ne faut pas oublier que, à côté de ces
cette vallée paisible, une épidémie d'une bouffées épidémiques de virus hautement
maladie soudaine, violente et meurtrière. pathogènes, il existe d'autres virus, beau-
Au virus responsable, on donnait comme coup plus dévastateurs comme ceux de la
nom éponyme celui de la petite rivière dengue et de la fièvre jaune. Malgré
Ebola. Une nouvelle espèce de germe fut l'excellence du vaccin anti-amarile, il y a,
décrite, formant, avec le virus de Mar- par la faute des hommes, plus de morts
burg déjà connu et redouté, la famille chaque année par le virus de la fièvre
des Filovirus qui s'inscrivait dans le jaune qu'il n'y en a eu par le virus Ebola
règne linnéen des espèces animales depuis sa découverte. Et on constate que,
connues. globalement, au terme des épidémies
Ce virus Ebola, redécouvert en Côte- menaçantes, les virus de la dengue font
d'Ivoire il y a quelques mois, mettait en leur chemin, leur pathologie évoluant
alerte les rares scientifiques toujours à d'un syndrome grippal à une fièvre
l'affût de son étrange et élusive nature. hémorragique, et q u e les virus d e
Aujourd'hui encore, le virus Ebola se l'immunodéficience acquise se répandent
manifeste sous une forme épidémique, et semblent se diversifier, implacable-
pour la troisième fois en vingt ans, à Kk- ment. D'autres maladies infectieuses,
wit au Zaïre, de l'autre côté de l'équateur comme le paludisme, la tuberculose, la
par rapport à la rivière Ebola. Cette fois, grippe, les affections dues aux Hantavi-
l'épidémie a pris une dimension géogra- rus, sont également d'une tout autre
phique inattendue en raison de la densité magnitude que les virus à fièvre hémor-
et de la mobilité des populations. ragique comme Ebola.
Les alarmistes médiatiques, prévenus par L'histoire des épidémies nous montre
I'épisode ivoirien et forts d'une actualité qu'elles empruntent les voies de commu-
littéraire et cinématographique à la nication et de migration humaines. Bien
mode, se sont empressés de montrer que entendu, le risque de voir le virus Ebola
la réalité dépassait la fiction. Fallait-il sur les rives de la Seine ou du Pacifique
s'attendre à voir la fièvre d'Ebola se californien existe. Les transports aériens
répandre sur le boulevard d'Hollywood à sont rapides et toute personne infectée
Los Angeles ? L'ignorance est la source peut atteindre la destination de son
f de nos peurs, certains en usent avec suc- choix sur la planète avant que le virus
s cès. Le virus Ebola n'est pas le virus de la n'ait achevé sa période silencieuse
5 grippe, son maintien dans la nature est d'incubation. Mais les barrières sont
i
essentiellement différent et il ne sera pas multiples et le virus ne trouvera, dans ces
J.P. Gonzalez: Yale School of Medicine, responsable de la du siècle. D~ voyages, qu'un chemin difficile et sou-
1
Po BOX 208034 New Haven, CT 06520-
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8034, Etats-Unis d'Amérique. feu de brousse de ~ b i il ne ~ , déjà vent sans issue.
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Cahiers Santé 1995 ; 5 : 145-6


Que les colporteurs d’angoisse se taisent, reconnus c o m m e ayant une cause O n s’accorde pour considérer que les
le savoir reste encore notre meilleure anthropique (tels des modifications de virus se trouvaient sur notre planète, et
arme. Pour preuves de l’utilité du savoir, l’environnement, l’augmentation des peut-être ailleurs, bien avanr l’apparition
les exemples de la rage et de la variole, échanges, les changements sociaux et cul- du premier vertébré. L‘ARN, qui consti-
maladies connues depuis deux mille ans : turels des sociétés humaines). Le rôle tue le génome du virus Ebola, ferait par-
on doit à I’évidence coGvenir que ce sont revisité du virus s’avère essentiel mais tie de ces éléments prébiotiques qui ont
des fléaux qui s’estompknt ou ont dispa- complexe dans la définition du concept. favorisé l’invention de la vie sur Terre.
ru. Malgré l’extrême @thogénicité du Car l’hôte est infecté par une population Malgré ce compagnonnage ancien entre
virus de la rage qui tuait sans espoir extrêmement hétérogène de particules les virus et les hommes, ces derniers ont
avant Pasteur, malgré l’extrême infectio- virales de la même espèce. Le tableau de colonisé, avec succès, tous les écosys-
sité du virus de la variole qui se répan- l’infection est le phénotype du génome tèmes rencontrés. Les virus, e u , demeu-
dait comme une traînée de poudre avant dominant de cette population virale qui, rent contenus dans leurs niches qui sont
que Jenner n’invente la vaccination, nos d‘hôte en hôte, de sélection en mutation, celles de leur réservoir, et leur errance se
sociétés se sont employées pour I’empor- garde son équilibre. U n facteur d e borne à leur mode de transmission dans
ter dans l’affrontement avec ces virus.“*‘ risque, étranger au cycle naturel, peut un environnement limité.
C‘est en 1976 que le virus Ebola fut favoriser la dominance d‘un autre géno- En cette fin de siècle, comme pour les
(( découvert )) pour la Science. La maladie me viral et avoir pour effet de changer le massacres bien humains et les tentatives
qu’il provoquait s’inscrivait dans le cadre cours de l’infection, favorisant ainsi de génocide, nous sommes tous, séparé-
des fièvres hémorragiques virales avec, l’apparition de ces maladies virales nou- ment et ensemble, concernés par la santé
déjà d‘Afrique, la fièvre de Lassa. A la fin velles. La plupart des virus évoluent len- des autres. Certes, les outils pour conte-
des années 80, à ces maladies connues tement quand l’équilibre n’est pas per- nir les épidémies qui se succèdent se sont
mais nouvellement décrites, comme les turbé. Toutefois, certains échappent à la multipliés, mais des inégalités permis-
fièvres hémorragiques d‘Argentine, de règle, comme le virus de la grippe qui, sives persistent et sont la porte ouverte
Bolivie ou la fièvre hémorragique de Cri- en un voyage circumplanétaire, change aux nouvelles pestes ou aux anciennes
mée, devaient s’ajouter d’autres maladies de face, nous obligeant chaque fois à souffrances réveillées. La biodiversité des
virales comme le syndrome d’atteinte réinventer un vaccin. virus est immense, mais la virologie n’a
pulmonaire aiguë, dû à un nouvel Han- Le virus Ebola ne devrait pas venir trou- pas un siècle. I1 faudra encore beaucoup
tavirus et trouvé au cœur du continent bler le royaume de Patagonie. La dengue apprendre des virus et des épidémies
nord-américain, les fièvres hémorragiques hémorragique aura son vaccin avant qu’ils causent pour prévenir et traiter ces
d u Venezuela et du Brésil et d’autres même, peut-être, que les mécanismes de maladies nouvelles. Découvrir d‘où vien-
encore chez l’homme, ainsi que chez les sa pathogénicité soient totalement com- nent les virus, comment et pourquoi ils
animaux et même les plantes. pris. Le virus Ebola, en vingt ans, est évoluent, quels sont les mécanismes de
Nourri par l’inquiétude des scientifiques resté le même, dans un refuge naturel leur pathogénicité. Les réponses sont
confrontés à ces pathogénies originales, stable, encore méconnu, avec des fac- dans le décodage de leur génome et leur
naissait le concept de maladies virales teurs de déséquilibre introduits mais traque dans la nature. Ces virus haute-
nouvelles ou de virus nouveaux, émer- rares. Le rideau à demi levé nous montre ment pathogènes attirent notre attention
geant ou reémergeant. Le nombre de u n e scène i n c o m p l è t e : le virus d e parce qu’ils représentent un risque
virus décrits s’est accru considérablement I’immunodéficience acquise qui s’est ins- intrinsèque majeur. Leur connaissance
et chaque manifestation virale épidé- tallé sur le même terrain africain a-t-il peut permettre de décrire un modèle
mique a fourni l’occasion d’en isoler le participé à ce déséquilibre ? D’autres capable de parer au pire. Certains parmi
germe, quelquefois nouveau, quelquefois virus de type Ebola circulent en Afrique nous ont choisi d’étudier ces maladies
différent, quelquefois oublié et retrouvé. et en Asie :certains ne sont pas patho- rares, meurtrières mais heureusement
Du concept à la pratique, on identifia gènes pour l’être humain, pourquoi ? contenues. Cette connaissance à risque
nombre de facteurs de risque liés à ces Pourraient-ils nous indiquer la voie d‘un est le prix à payer pour que la santé, à
maladies émergentes, facteurs souvent vaccin ? son tour, devienne épidémique lg

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Cahiers Santé 1995; 5 : 145-6 c

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