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08/06/2019 Nicole Oresme : Un regard lucide sur l'astrologie - par Patrice Guinard

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Nicole Oresme : Un regard lucide sur


l'astrologie
par Patrice Guinard

N. Éd.: Ce texte est paru dans la revue de Eric Weil, La Tradition (N° 23, Oct. 2000, Genève).

"Ceux qui se donnent de la peine pour examiner les règles


des jugements astrologiques et pour en trouver de nouvelles,
sont à aimer et à rémunérer."
(Nicole Oresme : Le livre de divinacions)

Nicole (ou Nicolas) Oresme (1322?-1382) est né en Normandie. Il suit les cours, à Paris, du
célèbre philosophe et physicien Jean Buridan, originaire de Béthune et théoricien de l'impetus. Il
enseigne la théologie à Paris entre 1358 et 1361. L'archidiacre de Bayeux est nommé évêque de
Lisieux en 1377.[1]

Oresme est un esprit universel : théologien, philosophe, économiste, géomètre, physicien. Il


traduit pour Charles V divers traités d'Aristote, dont la Politique, les Économiques et la première
traduction de l'Éthique à Nicomaque en langue vernaculaire, et commente le traité De l'âme.[2]
Les problèmes économiques ne le laissent pas plus indifférent que Copernic : il montre dans son
Tractatus de origine, natura, jure et mutationibus monetarum (~1355) les conséquences néfastes
des fluctuations monétaires et de ce qu'il appelle la "sophistication" des monnaies.[3] Il discute
la géométrie euclidienne et, précurseur de Descartes, préconise un système de coordonnées
orthogonales, la longitudo et la latitudo, afin de mesurer les variations d'intensité d'une valeur
donnée.[4] Il s'intéresse à la physique d'Aristote qu'il commente, et dont il traduit, vers 1377, le
traité Du Ciel. Précurseur de l'héliocentrisme, il avance des arguments décisifs en faveur de la
rotation de la terre sur elle-même, qu'il abandonne ensuite pour des raisons théologiques.[5]

Oresme est l'auteur de divers textes manuscrits épi-astrologiques.[6] Son court Tractatus
contra judiciarios astronomos (1349) a été repris et augmenté dans son Livre de divinacions
(~1362) dont je donne ci-dessous la transcription de l'introduction et des deux premiers chapitres
d'après Coopland.[7] Il aura fallu attendre six siècles avant que soit édité, outre-Atlantique, ce
texte historiquement et philologiquement fondamental, l'un des premiers essais en langue
française. Le titre retenu se réfère explicitement au traité De la Divination de Cicéron.

Nicole Oresme : Le livre de divinacions (extraits)

N. Éd. : A cette transcription de l'introduction et des 2 premiers chapitres du traité d'Oresme,


s'ajoutent, en italiques, mes notes, et entre crochets, la pagination du manuscrit de la
Bibliothèque Nationale, suivie de celle de l'édition Coopland : Nicole Oresme, Le livre de
divinacions (~1362), B.N. ms fr 1350, fols.39-61; in George Coopland, Nicole Oresme and the
astrologers : A study of his Livre de divinacions, Cambridge (Mass.), Harvard University Press,
1952, p.50-56.

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[39 r.1; p.50] Ci commence le livre Maistre Nichole Oresme de divinacions. Mon entencion
a l'aide de Dieu est moustrer en ce livret, par experience, par auctoritez, par raison humaine, que
fole chose, mauvaise, et perilleuse temporelment, est mettre son entente [N. Éd. = entendement]
a vouloir savoir ou deviner les aventures et les fortunes avenir, ou les choses occultes, par
astrologie, par gromance [N. Éd. = géomancie], par nigromance, ou par quelxconques tielx ars,
se on les doit appeller ars, mesmement telle chose est plus perilleuse a personnes d'estat [39 r.2]
comme sont princes et seigneurs auxquels appartient le gouvernement publique.
Et pour ce ay ja compose ce livret en francois affin que gens lays le puissent entendre,
desquels, sicomme j'ay entendu, plusieurs sont trop enclins a telez fatuitez. Et autrefois ay je
escript en latin de ceste matiere [N. Éd. : Tractatus contra judiciarios astronomos] et se aucun
veult reprouver ce que je diray quant a ma principal entencion, si le face en appert, et par raison,
nom pas en detraction et escripse encontre. Et je respondray, se je puis, car ainsi pourroit on
trouver la verite. Toutesvoies, quoique je dy, je le soubmet a la correction de ceulx a qui il
appartient et supplie que on me ait pour excuse de la rude maniere de parler, car je n'ay pas
aprins de (estre) acoustume de riens baillier ou escripre en francois.

Ci apres s'ensuivent les chapitres du livre.

Le premier, est [39 v.1] des ars par quoy on enquiert des choses occultes et avisees.
Le second, combien il a de verite es parties d'astrologie.
Le tiers, quelle verite il a es ars dessus dis.
Le quart, d'une response a une objection.
Le quint, des argumens que les princes doivent estudier en telles sciences.
Le sixieme, des argumens que savoir par ce les choses avenir soit possible.
Le septieme, des argumens que c'est chose prouffitable et possible.
[39 v.1; p.52] Le VIIIe, de vraye probacion du contraire par experience.
Le IXe, sera de mon propos par auctoritez.
Le Xe, sera de probacion du propos par raisons.
Le XIe, sera que en tielx ars n'a pas certainnete.
Le XIIe, sera comment on est deceu par tielx ars.
Le XIIIe, sera comment les princes se doivent avoier a telles sciences.
Le XIVe, sera comment on respondra aux argumens du quart chappitre.
Le XVe, sera des [39 v.2] responses aux argumens du quint chappitre.
Le XVIe, sera des responses aux argumens du VIe chappitre.
Le XVIIe, sera des recapitulacions et conclusions omnium capitulorum. [N. Éd. = de tous les
chapitres.]
Est finis prologi libelli. [N. Éd. = Fin du prologue]

PREMIER CHAPPITRE.

Plusieurs ars ou sciences sont, par lesqueles on seult enquerir des choses avenir, ou occultes,
secretes, mucies, ou qui a ce peuent estre appliquees. L'une est astrologie, laquelle, ce me
samble, a aussi comme six principales parties. La premiere determine principalement des
mouvemens, des signes, et des mesures des corps du ciel, par laquelle avec les tables on puet
savoir les constellacions et les eclipses avenir et samblables choses. La second est des qualitez,
des influences et des puissances naturelles des estoilles, des signes, des degrez, des signes du
ciel, et de telles choses; comme une estoille en une partie du ciel signifie [40 r.1] ou a vertu de
causer chault ou froit, sec ou moiste; et aussi des effects naturels. Et ceste partie est introductoire
pour descendre aux jugemens. La tierce est des revolucions des astres et des conjonctions des
planetes, et est appliquee a trois manieres de jugemens. Premierement, a savoir par les grans
conjoncions les grans avantures du monde, comme sont pestilences, mortalitez, famines,
deluges, grans guerres, mutacions de royaulmes, apparicions de prophetes, sectes nouvelles, et
telles mutacions. Secondement, a savoir la qualite de l'air, les mutacions du temps du chault en
froit, de sec en moiste, des vens, des tempestes, et de telles mouvemens de choses. Tiercement, a
jugier des humeurs des corps humains et des choses comme de prandre medicine ou [40 r.1;
p.54] de choses samblables. La quarte [40 r.2] partie est de nativitez, a jugier principalment de la
fortune de un homme par la constellacion et figure de sa nativite. La quinte est de interrogacions
a jugier et respondre d'une question par la constellacion qui est ou ciel en l'eure de la demande.
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La sixte est de elections pour eslire heure de commencier un voyage ou une besongne, et soubz
ceste partie est contenue celle qui enseigne a faire ymages, carettes, aneaux, et telx choses. Les
autres sciences sont geomance, ydromance, et telx sors, cyromance, experimens, supersticions,
et d'euspicies d'esternuer, de encontres, d'argumens par le chant des oyseaux, par les membres
des bestes mortes, ars magian, nigromance, interpretacions de songes, et plusieurs autres vanitez
qui ne sont pas sciences fors a parler improprement.

[40 v.1] LE SECOND CHAPPITRE.

La premiere partie d'astrologie est speculative et mathematique, tres noble et tres excellente
science, et baillie es livres moult soubtilment et la puet on suffisament savoir, mais ce ne puet
estre precisement et a point, si comme j'ay declaire en mon traictie de la Mesure des Mouvemens
du Ciel [N. Éd. : Tractatus de commensurabilitate vel incommensurabilitate motuum celi] et l'ay
prouve par raison fondee sur demoustracion mathematique. La seconde est speculative naturelle
et est moult belle science et possible a savoir, quant est de sa nature, mais on en scet trop peu
mesmement, car le plus des regles qui sont es livres sont faulses, comme dit Averrois, et
petitement ou nullement prouvees. Item, aucunes avoient lieu ou paiz ou au temps qu'elles furent
faites qui sont faulses ailleurs et maintenant. Car les estoilles fichees [N. Éd. = fixes] qui sont
[40 v.2] de grant influence selon les anciens, (non sunt nunc ubi tunc fuerunt) [N. Éd. = ne sont
plus à présent à la place où elles furent. Cette expression du texte latin manque dans les mss
français étudiés par Coopland. C'est le fameux argument de la précession des Équinoxes.]
d'apres s'appliquent a la pratique des jugemens. Et la tierce en trois manieres dessus dictes
desquelles la premiere, qui est des grans aventures du monde, puet estre et est assez
souffisament sceue en general tant [40 v.2; p.56] seulement. Car en especial ne puet on savoir en
quel pays, en quel mois, par quelles personnes, ne sus quelles determinent telles choses
avendront, ne les autres particulieres circonstances. Secondement, des mutacions de l'air, c'est
chose possible estre sceue de sa nature mais est trop forte et n'est a present, ne fu longtemps, a
qui en sceust, fors aussi comme neant. Car les regles de la seconde partie sont faulses plusieurs
fois si comme j'ay dit, et ceste partie les suppose. Et samblablement sont faulses les regles
speciaux qui sont escriptes pour ceste partie. Et par ce veons nous [41 r.1] communement que de
telles mutacions scevent mieulx jugier les mariniers ou les laboureurs des champs que ne font les
astronomiciens. [N. Éd. = astromanciens] Tiercement, de ce qui appartient aux medecins, puet
on bien savoir aucune chose quant es effects qui ensuivent les cours du soleil et de la lune, et en
oultre plus peu ou neant. Toute ceste tierce partie d'astrologie regarde principaument les effects
de nature, et les autres qui s'ensuivent regard plus les effects de fortune. La quarte partie, qui est
des nativitez, quant est de la complexion et inclinacion de la personne qui lors est nee, est
possible de savoir de sa nature, mais non pas de la fortune et des choses qui peuent estre
empeschiees par voulente humainne, desquelles ceste partie parle plus que des effets naturels. Et
voit on souvent par experience que deux personnes sont nees en si petite difference de temps [41
r.2] que on ne la puet appercevoir et toutesvoies seront leurs fortunes toutes contraires, [N. Éd. :
Reprise de l'argument classique de Carnéade] pourquoi je di que ceste partie ne puet estre
sceue, ne les regles sur ce escriptes ne sont pas vrayes. La quinte partie, des interrogacions, et la
sixte, des elections, n'ont point de raisonnable fondement et n'y a point de verite; et de la partie
qui est des ymages dit Averrois sur le XIIe livre de Metaphysique qu'elle vint et ont naissance de
corrupcion de philosophie et des fables des payens, et ce puet entendre chascun qui a leu les
livres de Yginius [N. Éd. : Julius Hyginus (Ier B.C.), grammairien, auteur des Fables ou
L'astronomie] et Aratus [N. Éd. : Aratos de Soles (IIIè B.C.), astronome stoïcien, disciple
d'Eudoxe, auteur des Phénomènes] qui traictent de ceste matiere; ne telx ymages n'ont point
d'effect se ce n'est par art magique ou par nigromance.

Commentaire
Dans ce texte, retraduit en latin vers 1410, Oresme s'en prend essentiellement à la prédiction
astrologique et aux abus des astrologiens. Sa division de "l'astrologie" en six sections
(astronomie, principes de l'astrologie, révolutions, nativités, interrogations, élections) est
largement répandue depuis le Speculum astronomiae d'Albert le Grand et le Liber astronomicus

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de Guido Bonatti. Il reconnaît la légitimité d'une recherche en astrologie collective


(Conjonctions et Révolutions) et généthliaque (Nativités), mais n'accepte pas leurs applications
individualisantes : les cycles marquent de grands changements collectifs de mentalité, ce qu'on
appelle aujourd'hui des "ruptures épistémologiques", mais ne déterminent pas dans le détail et
avec précision les dates, les pays, et les personnes concernées. De même les thèmes natals
marquent des tendances et les grandes lignes des complexions et inclinations ; ils ne sauraient
indiquer les événements futurs et les destinées individuelles. Contrairement au consensus mis en
place par les théologiens du siècle précédent et consistant en une moite acceptation de
l'influence physique des astres, il rejette en grande partie l'astro-météorologie et l'astrologie
médicale en raison de la fausseté de leurs règles. Quant aux Élections et Interrogations,
incompatibles avec l'astrologie des Révolutions et des Nativités, et difficilement justifiables
selon la raison, elles sont disqualifiées sans appel. Ces choix sont ceux d'un physicien, non d'un
théologien, d'un lecteur de Ptolémée, non de Thomas d'Aquin.

Pour Oresme, la recherche des principes de ce que j'appelle l'astro-philosophie sont légitimes,
mais non leurs applications superstitieuses, surtout celles orientées vers la prédiction et la
détermination des événements particuliers et collectifs. Il est notable qu'Oresme adopte un point
de vue différent de celui qui est généralement admis à son époque. En effet les Révolutions et les
Élections, à l'inverse des Nativités et des Interrogations, sont assez largement admises par tous,
notamment par les théologiens, parce que ces branches de l'astrologie ne contrarient pas le
dogme du libre-arbitre. Oresme préfère les raisons physiques et naturelles à l'impératif
théologique : ainsi les Nativités retrouvent une certaine légitimité, mais les Élections sont
reléguées au rang des pires superstitions.

La critique d'Oresme concernant l'astrologie repose essentiellement sur deux arguments : ce


qui n'est pas physiquement fondé, ou ne peut vraisemblablement l'être, relève de la crédulité ; ce
qui a trait à l'événementiel ou au factuel, que ce soit au niveau individuel ou au niveau collectif,
ne saurait être déterminé. Le premier argument condamne sans appel les Élections et les
Interrogations. Le second argument condamne les branches généthliaque et mondiale de
l'astrologie, en tant qu'elles outrepassent leurs possibilités. Ainsi : "C'est folie et peril de user de
telx ars quant a enquerir des particulieres fortunes avenir." [42 v.1; chap. 4, p.60] ; "Tous ceulx
qui par astrologie ou par / tieulx ars s'efforcent de savoir les fortunes a avenir sont infortunez."
[46 r.2; chap. 8, p.72-74] ; "Ce me samble grant moquerie, et grant abusion, de croire que un
astrologien, gromancien, ou autre, sache par art une certainnete de choses avenir qui sont
fortuites (...) Et pour ce il samble estre impossible savoir tielx choses determinement et
certainnement par art humain." [51 v.1-2; chap. 11, p.90]

Son attitude critique vis-à-vis de l'astrologie semble moins guidée par une hostilité préalable
que par un souci d'exactitude et par une réflexion sur les conséquences néfastes qui guettent une
discipline laissée entre les mains d'esprits incompétents et sans réflexion. On a exagéré le poids
des considérations théologiques et morales dans la critique d'Oresme : c'est d'abord en physicien
qu'il raisonne. Oresme refuse de se joindre à la troupe enthousiaste des "astrologiens" de Charles
V et aux utilisateurs écervelés de recettes stériles.[8] Il s'en prend à la prédiction astrologique, et
à la technique des Élections qui atteint son apogée au XIVè siècle et qu'il assimile aux pires
pratiques superstitieuses (hydromancie, géomancie, oniromancie...)

Oresme a ensuite écrit deux autres textes vers 1370 qui reprennent son argumentation critique
: le Contra divinatores horoscopios [9] et le De causis mirabilium ou Quodlibeta.[10] Le
premier traité est une discussion technique serrée sur les différents arguments en faveur ou
contre l'astrologie. Parmi les nombreux arguments avancés et discutés : celui de la précession
des équinoxes et du décalage des étoiles fixes par rapport à l'époque où les premières
observations ont été formulées (BN ms lat 15126, fols. 2 v. & 10 v.) et celui de la nature des
influences. Oresme, pour qui n'existent que le mouvement et la lumière, rejette la notion
d'influence occulte des planètes (BN ms lat 15126, fol. 7 v.) et s'interroge sur le caractère
homogène ou hétérogène de "l'influence" dès lors que plusieurs planètes ou éléments y
participent (BN ms lat 15126, fols. 5 r., 10 r. & 11 v.). Le second traité, qui prolonge le
précédent, soumet l'astrologie à un examen attentif d'après les lois de la causalité. Le point de
vue d'Oresme est encore ici celui d'un physicien qui s'interroge sur la possibilité et la
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vraisemblance d'une influence physique des astres sur les hommes. Il conteste surtout la capacité
illusoire de l'astrologien à prédire l'événementiel, et souligne l'impossibilité pour l'astrologie de
connaître le factuel avec certitude. Plus généralement, et comme le note Thorndike, la critique
d'Oresme et de son contemporain Heinrich von Langenstein (1325-1397) consistant à souligner
le caractère inconnaissable d'une partie de l'astrologie, pourrait tout aussi bien s'appliquer à leurs
propres hypothèses physiques.[11]

Dans ses oeuvres mathématiques et géométriques, le Ad pauca respicientes ou De astrologia


aliqua specialia, le De proportionibus proportionum et le De incommensurabilitate motuum
celestium ou Tractatus de commensurabilitate vel incommensurabilitate motuum celi [12] ,
Oresme avance son fameux argument technique sur l'incommensurabilité des périodes
planétaires. On peut lire dans le premier texte la "supposition" suivante et ses deux propositions
conséquentes : "Il n'y a aucun rapport connu entre les quantités décrivant les mouvements des
corps célestes. (...) Il résulte de cette incommensurabilité qu'il est impossible de prédire
scientifiquement le lieu ou le moment exact d'aucun aspect, opposition, conjonction, ou
configuration, passé ou futur. (...) Il est probable qu'à un instant donné les corps célestes sont
reliés de telle sorte qu'ils ne le furent jamais de cette manière dans le passé, et qu'ils ne le seront
jamais dans le futur ; il n'y a pas eu et il n'y aura pas de configuration ou disposition similaire de
toute éternité." [13]

Si les durées de révolution des corps célestes sont incommensurables entre elles, les astres ne
retrouvent jamais exactement la même configuration, d'où l'impossibilité d'émettre un jugement
sur le futur. En fait l'argument n'est pas nouveau : il a déjà été formulé à la fin du XIIIè siècle par
le belge Henri Bates de Malines dans sa traduction latine des traités d'Abraham Ibn Ezra. Bert
Hansen note que l'argument mathématique s'applique tout autant à l'exactitude astronomique
qu'à l'interprétation astrologique.[14] Il contrarie également la théorie de la Grande Année. En
fait il réclame une précision qui dépasse même les mesures actuelles de la science. Il s'écroule si
l'on admet en pratique une certaine approximation. Cependant, il semble se rapporter à une
difficulté technique intrinsèque et essentielle : celle de la projection des positions planétaires sur
un plan de repérage commun, que ce soit l'écliptique ou un autre plan. Il en résulte que, si la
possibilité d'une représentation graphique de l'état du ciel à un moment donné se trouve
compromise, l'interprétation des positions et des rapports planétaires qui résultent de cette
représentation s'avère biaisée. Cette difficulté, toujours irrésolue, concerne essentiellement le
thème astrologique, et la critique d'Oresme, si tant est que ce fût la sienne, me semble tout-à-fait
positive et d'actualité.

L'argumentation critique d'Oresme ne connaîtra pas la postérité qu'elle méritait.[15] Philippe


de Mézières (1327?-1405) la vulgarise en 1389 dans son texte Le songe du vieil pelerin qui
emprunte au Livre de divinacions de larges passages [16], tout comme Eustache Deschamps. Le
cardinal Pierre d'Ailly (1350-1420) la prend en considération.[17] Le théologien Jean Gerson
(1363-1429) s'en inspire sans originalité dans ses traités anti-astrologiques. Johannes Lauratius
de Fundis, astronome et professeur d'astrologie à Bologne, la réfute en 1451 dans son Tractatus
reprobationis eorum que scripsit Nicolaus Orrem (BN ms 10271, fols. 63-153). Mais Pico della
Mirandola, à en juger par ce qu'il écrit, vraisemblablement ne la connaît pas.[18] Un Claude
Celestin (= Coelestinus) résume les Quodlibeta d'Oresme dans son traité Des choses
merveilleuses en Nature.[19]

Le XIVè siècle est celui de la tumescence prédictive et de l'essor irrationnel des Élections : le
prince de l'époque ne peut entreprendre une action d'importance sans faire appel à ses
astrologues. Oresme est un esprit indépendant. Il ne participe pas activement à l'engouement de
la cour de Charles V pour l'astrologie, l'expérience lui ayant appris à ne pas se payer de mots et
de formules.[20] Il connaît les théories astrologiques, mais les recettes qui parsèment les traités
se révèlent caduques. Les impératifs de la physique lui interdisent d'accréditer les branches
douteuses et superstitieuses d'une discipline que par ailleurs il estime. D'autre part sa fonction
théologique l'empêche de développer ses compétences physiques. Il sait que la terre tourne sur
elle-même, mais il est obligé de revenir sur ses idées. Il est trop tôt. Trop tôt encore pour que ses
idées sur la monnaie soient écoutées. Ce précurseur de Copernic, au profil si semblable à celui-
ci, reste peu influent dans la tourmente qui enfièvre son siècle.
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Oresme n'est pas un critique stérile de l'astrologie. Il écrit dans son Livre de divinacions :
"Item, je dy apres que tous princes et chascun doit honourer les vrayes estudians en astrologie et
en telles sciences, et ceulx qui font observacions et qui mettent painne a examiner les regles des
jugemens, ou trouver nouvelles, et qui regardent et considerent les autres ars ou sciences
touchies ou premier chappitre, bonnes et males, sans abuser, et qui scevent considerer la nature
des choses et reprouver par raison ce qui fait a reprouver. Car telx gens sont ou fussent
aucunefois necessaires et toujours / sont ilz a amer et a remunerer." [56 v.2 et 57 r.1; chap. 13,
éd. Coopland, 1952, p.104] La réfutation de l'astromancie et de la prédiction dont il constate jour
après jour l'échec, n'est pas un prétexte pour se débarrasser de l'astrologie et des véritables
chercheurs de cette discipline, comme elle l'est pour la plupart des détracteurs de l'astrologie,
mais une critique positive et un garde-fou : l'astrologie ne peut qu'en ressortir grandie.

[1] Francis Meunier, Essai sur la vie et les ouvrages de Nicole Oresme, Paris, 1857. « Texte

[2] Le livre de politiques d'Aristote, éd. Albert Menut, Philadelphia, American Philosophical Society, 1970 ; Le livre
de yconomique d'Aristote, éd. Albert Menut, Philadelphia, American Philosophical Society, 1957 ; Le livre de éthiques
d'Aristote, éd. Albert Menut, New York, Stechert, 1940 ; Expositio et quaestiones in Aristotelis De anima, éd. Benoît
Patar, Louvain-la-Neuve & Paris, 1995. « Texte

[3] The De moneta of Nicholas Oresme, and English Mint documents, éd-tr. Charles Johnson, London & New York,
Nelson, [1956] ; Émile Bridrey, La théorie de la monnaie au XIVè siècle : Nicole Oresme, Paris, 1906. « Texte

[4] Quaestiones super geometriam Euclidis, éd. H. Busard, Leiden, Brill, 1961 ; Nicole Oresme and the medieval
geometry of qualities and motions : A treatise on the uniformity and difformity of intensities known as Tractatus de
configurationibus qualitatum et motuum, éd-tr. Marshall Clagett, Madison, University of Wisconsin Press, 1968. «
Texte

[5] Nicolaus Oresmes Kommentar zur Physik des Aristoteles, éd. Stefan Kirschner, Stuttgart, Steiner, 1997 ;
Quaestiones super De generatione et corruptione, éd. Stefano Caroti, München, Bayerischen Akademie der
Wissenschaften, 1996 ; Lynn Thorndike: "Oresme and fourteenth century commentaries on the Meteorologica" in Isis
45, 1954 ; Claudia Kren (éd.-tr.), The Questiones super de celo de Nicole Oresme, TH. D., Madison, University of
Wisconsin, 1965 ; Le livre du ciel et du monde, éd. (et tr. angl.) Albert Menut & Alexander Denomy, Madison,
University of Wisconsin Press, 1968. « Texte

[6] La meilleure introduction aux préoccupations astrologiques et magiques d'Oresme reste celle de Lynn Thorndike :
A history of magic and experimental science, New York, Columbia University Press, 1934, vol. 3, p.398-471. « Texte

[7] George Coopland (éd. & tr. angl.), Nicole Oresme and the astrologers : A study of his Livre de divinacions,
Cambridge, Harvard University Press, 1952. « Texte

[8] Le Tetrabiblos de Ptolémée a été traduit en français pour la première fois pour Charles V par un G. Oresme (BN
ms fr 1348) dont il ne me semble pas prouvé que ce soit un homonyme ayant cherché à entretenir la confusion avec
Nicole ou Nicolas. « Texte

[9] Stefano Caroti (éd.), "Quaestio contra divinatores horoscopios", in Archives d'Histoire Doctrinale et Littéraire du
Moyen Age 43, 1976 ; Lynn Thorndike, A history of magic and experimental science, New York, Columbia University
Press, 1934, vol. 3, p.402 sq. « Texte

[10] Bert Hansen, Nicole Oresme and the marvels of nature : A critical edition of his Quodlibeta with English
translation and commentary, TH. D., Princeton University, 1973 ; Bert Hansen, Nicole Oresme and the marvels of
nature : A study of his De causis mirabilium with critical edition, translation, and commentary, Toronto (Can),
Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1985 ; Stefano Caroti, "Nicole Oresme's polemic against astrology, in his
Quodlibeta" in Patrick Curry (éd), Astrology, science and society, Woodbridge (Suffolk), Boydell Press, 1987 « Texte

[11] Lynn Thorndike, A history of magic and experimental science, New York, Columbia University Press, 1934, vol.
3, p.491. « Texte

[12] Edward Grant (éd.-tr.), Nicole Oresme and the kinematics of circular motion: Tractatus de commensurabilitate
vel incommensurabilitate motuum celi, Madison, University of Wisconsin Press, 1971 ; Pierre Duhem, Le système du
monde, Paris, Hermann, vol. 8, 1958, p.444-462. « Texte

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[13] Bert Hansen, Nicole Oresme and the marvels of nature : A study of his De causis mirabilium with critical edition,
translation, and commentary, Toronto (Can), Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1985, p.18. « Texte

[14] Bert Hansen, Nicole Oresme and the marvels of nature : A study of his De causis mirabilium with critical edition,
translation, and commentary, Toronto (Can), Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1985, p.19. « Texte

[15] Stefano Caroti, "La critica contro l'astrologia di Nicole Oresme e la sua influenza nel medioevo e nel
Rinascimento", in Atti dell'Accademia Nazionale dei Lincei, Roma, 1979. « Texte

[16] BN ms fr 22542; éd. de la partie astrologique de ce texte in Coopland, 1952, p.149-172. « Texte

[17] Laura Ackerman Smoller, History, prophecy, and the stars (The Christian astrology of Pierre d'Ailly, 1350-1420),
Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1994, p.32-42. « Texte

[18] Lynn Thorndike, A history of magic and experimental science, New York, Columbia University Press, 1934, vol.
3, p.423. « Texte

[19] Paris, 1542; tr. fr. et préface (1549) Jaques Girard de Tornus, Lyon, Macé Bonhomme, 1557 ; Lynn Thorndike,
"Coelestinus's summary of Nicolas Oresme on Marvels" in Osiris 1, 1936. « Texte

[20] Charles Jourdain, "Nicolas Oresme et les astrologues de la cour de Charles V" in Revue des Questions
Historiques 18, 1875.« Texte

Référence de la page :
Patrice Guinard: Nicole Oresme : Un regard lucide sur l'astrologie
(version 1.3 : 11.2004)
http://cura.free.fr/docum/03oresme.html
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