Vous êtes sur la page 1sur 17

Conception d’un dispositif de frappe des monnaies

histamena scyphates byzantines.


Philippe Bodet

Ces monnaies qui ont circulé dans l’Empire Romain d’Orient entre le XI ème et le XIVème siècle1, frappées
tant dans l’or que le billon ou le bronze, restent énigmatiques par leur forme en cupule 2. L’absence
de sources écrites d’époque quant à la fabrication de ces monnaies a laissé libre accès à beaucoup de
théories quant au «pourquoi», et plus rarement quant au «comment». Aussi, nous appuyant sur des
principes physiques, géométriques et mécaniques universels, avons-nous tenté de concevoir un
dispositif de frappe au marteau en accord avec les caractéristiques de ces monnaies en forme de
coupelle. Une fois le «comment» établi, le «pourquoi» pourra être reconsidéré, peut être avec un
regard plus intègre.

Mais avant d’aborder cette approche conceptuelle, il importe de familiariser le lecteur sur ce qui se
passe à l’intérieur du flan monétaire lorsque le marteau frappe le coin mobile. Bien peu
s’intéressèrent à ce coup de marteau, même répété, qui pourtant présida à la production monétaire
depuis les origines de la monnaie jusqu’au XVI ème siècle. Considéré comme une opération simple de
faible intérêt, l’effet du coup de marteau sur le flan destiné à recevoir l’empreinte des coins est non
dénué d’enseignements. De rares travaux visant à modéliser les déformations du flan monétaire font
notamment appel à des simulations sur pâtes à modeler et des théories mathématiques de haut
niveau, telle la méthode dite des éléments finis et le calcul tensoriel (théorie des tenseurs).
Dommage toutefois que ces recherches s’adressent à un public quelque peu versé dans la résistance
des matériaux et les mathématiques supérieures 3. Aussi le but recherché dans cette première partie,
sera de tenter une explication simple et générale, faisant appel aux connaissances, effectives ou plus
intuitives, de tout un chacun, afin de mieux appréhender la déformation du flan. Pour ce faire nous
avons opté pour l’examen de la frappe d’une pièce de billon, alliage d’argent et de cuivre. Le
raisonnement est identique pour les autres alliages monétaires.

La seconde partie sera consacrée à l’exploitation de ces principes précédemment rappelés, au cas
des hystamena scyphates afin, de proche en proche, d’en proposer un dispositif théorique de
frappe. Pour ce faire différents modes de frappes ou modèles de flans et de coins seront analysés et
commentés. Nous serons in fine en mesure de confronter ce dispositif au «pourquoi» et d’en tirer
des conclusions.

La réaction du flan monétaire au coup de marteau.

1. D’abord un peu de métallurgie.


Le billon est un alliage dit binaire, constitué d’argent et de cuivre pour des raisons à la fois
mécaniques et économiques. L’autorité émettrice peut en effet, pour des raisons «pratiques»,
imposer l’augmentation de la masse monétaire par accroissement de la proportion de cuivre. Selon
cette proportion croissante, on parlera de billon, de bas billon ou de billon noir (monnaie noire). Bien
sûr l’aspect final de la monnaie, sa couleur, son éclat, en subira les conséquences.

1
Agostino Sferrazza, «La fin de l’Empire byzantin» dans la revue CGB N° 150 de février 2016 (pp 22-29).
2
La littérature américaine traite de «cup shaped coins»  ou «trachy coins» , en Angleterre l’on utilise le vocable «cup coins» , et en
Allemagne il s’agit de « Skyphate » à ne pas confondre avec les «Regenbogenschüsselchen» (littéralement : monnaies arc en ciel
cupuliforme) réservée aux monnaies gauloises en forme de coupelle.
3
Citons notamment : « Mécanique et frappe des monnaies. Mesure et calcul de la déformation » par F. Delamare et P. Montmitonnet de
l’Ecole des mines de Paris. Ainsi que «une approche mécanique de la frappe des monnaies, application à l’étude de l’évolution de la forme
du solidus byzantin» par les mêmes personnes et Cécile Morrison.
 
Figure 1 : Les alliages Ag- Cu.

Dans la phase solide, partie basse du graphique, le métal est constitué d’une juxtaposition de grains.
Chaque grain est lui-même composé d’atomes de métal organisés, sans direction préférentielle, en
mailles cubiques à face centrées imbriquées.

Figure 2 : Maille métallique cubique à faces centrées (CFC).

Des forces électrochimiques (liaisons dites métalliques par la mise en commun d’électrons libres)
assurent la cohésion de l’ensemble, des deux phases notamment. Le graphique ci-dessous reprend
les cas de figures. A ce stade il convient certes de préciser que la problématique de la frappe
monétaire se situe dans la partie α + β du graphique et que la structure de l’alliage se modifie en
fonction des concentrations d’argent et/ou de cuivre affectant les conditions de tailles et de frappes.

Figure 3 : Diagramme d'alliage binaire et les phases métallurgiques.

L’on distingue 6 zones et un point particulier4 :


 la zone liquide L, en haut ;
 la zone solide α, qui est une solution solide de β dans α (α est majoritaire) ;
 la zone solide β, qui est une solution solide de α dans β (β est majoritaire) ;
 la zone solide α+β, où les deux solutions solides sont présentes côte à côte, on a des grains
d'α et des grains de β plus ou moins imbriqués selon les concentrations;
 les deux zones liquide + solide :
o cristaux de solution solide α dans du liquide, L+α,
o cristaux de solution solide β dans du liquide, L+β.
 Le point E dit eutectique ou les cristaux d'eutectique sont en général des grains constitués
d’assemblages de cristaux des phases α et β. Dans le cas qui nous occupe, la température
4
Source : WIKIVERSITE
eutectique à ne pas dépasser est de 779°C. Dans l’alliage argent-cuivre, le point E correspond
à 28,1 mass% de Cu et 71,9 mass% d’Ag.

2. Un peu de mécanique des solides.


Si les liquides transmettent intégralement la pression exercée à leur surface (principe du vérin
hydraulique), il n’en va pas de même pour les alliages métalliques. A l’intérieur de ceux-ci il y a
transmission de tensions que l’on peut décomposer selon trois axes perpendiculaires de l’espace.
Ainsi à chaque face des mailles cubiques évoquées plus haut l’on peut associer un effort de
compression ou de traction perpendiculaire à la face et des tensions tangentielles dans les deux axes
de la face concernée.
Le but de la frappe monétaire est bien évidement de reproduire de façon permanente dans le métal
du flan, les gravures en creux du type et des légendes gravés dans les coins monétaires. En d’autres
termes il convient générer des tensions suffisamment importantes afin de réorganiser l’arrangement
des grains, donc de vaincre les forces de cohésions internes au métal du flan afin de lui faire prendre
de façon permanente, la forme voulue. Une tension trop faible, c’est-à-dire inférieure aux forces de
cohésion, sera insuffisante pour provoquer la modification souhaitée de celles-ci et le matériau
reprendra sa forme initiale (zone élastique), dans le cas contraire la déformation sera dite
permanente ou plastique. La déformation plastique témoigne donc d’un glissement (écoulement) de
la matière et se concrétise par un changement permanent de la forme tout en conservant le même
volume et la même masse. Ainsi le flan de rayon original r 0 et de hauteur h0, après déformation aura
un rayon final rf et une hauteur variable selon l’empreinte (h c dans le champ, he dans l’empreinte du
type, hl dans la légende …)5. A ce stade, l’on comprend que le déplacement de la matière au sein du
flan n’est pas uniquement centrifuge comme l’écrasement le laisse supposer, mais également
vertical afin de remplir les creux des coins.

Figure 4 : Drachme d’Alexandre le Grand.


Entre le visage et listel, l’on distingue les «lignes d’écoulement» (lines strike) du métal. 6

Figure 5 : Les mêmes « lines strike » à l’arrière du char au revers de ce denier 7.


Elles témoignent d’un écoulement centrifuge dans le champ.

5
Si le flan considéré comme un cylindre (h 0 , r0 ) est frappé entre des coins lisses, le flan aplati (h f , rf ) aura subi une déformation résiduelle
finale égale à (h0-hf)/ho soit Δh /h0 . Pour un flan réel, frappé entre des coins réels, il faut considérer chaque point du flan et passer à la
limite et au calcul différentiel : lim Σ Δh / h0  ∫dh/h = ln (h0/hf). Par ailleurs comme le volume ne change pas ( Πr 0²h0 = Πrf²hf ) on
démontre facilement que ln (h0/hf) = 2ln (rf/r0). Ces équations sont à la base des calculs dont question dans les documents en note 3.
6
Source Forum Ancient Coin : http://www.forumfw.com/t13429-drachme-alexandre-le-grand
7
Source http://www.humanities.mq.edu.au/acans/caesar/Intro_Moneyer.htm Université australienne Macquarie.
Figure 6 : Solidus d'or de Valentinien III

Plus le métal est malléable, et plus ce phénomène de mouvement centrifuge, lorsque non arrêté par
une virole, se manifeste plus intensément. Par ailleurs, l’examen du solidus de Valentinien III en Fig
6 témoigne également d’une influence des lettres en légende. A ce sujet une publication récente
dans le bulletin CGB N°144 nous livre un complément d’informations sur les conséquences du
déplacement de métal. 8

Figure 7 : Cinq centimes, An 7 ( © CGB)

Ces «lines strike», qui peuvent provoquer une déformation des lettres, donnent l’impression d’un
arrachement de métal, arrachement témoignant du frottement du champ du coin, là ou ce
frottement, généré au moment de la frappe par cette force centrifuge entre le métal et le flan est le
plus fort. Par ailleurs, l’utilisation de coins neufs peut également conduire à une déformation des
pieds des lettres de la légende, leur conférant une forme que l’on pourrait associer à un caractère
bifide.

Figure 8 : 5 Francs Union et Force, An 10, Perpignan 9.

Selon les auteurs, le bord saillant des empreintes des lettres gravées sur les coins neufs perturbe le
déplacement de métal au moment de la frappe et gêne le remplissage de la cavité au pied des

8
Voir à ce sujet l’article « caractères bifides, volonté ou hasard » par X. Bourbon, S. Chaussat, B. Miquel et Ph Théret, dans BN 144 de juin
2015, pp 20 à 22.
9
Idem
lettres. Une fois le coin usé, la lèvre s’arrondi et le métal peut plus aisément la contourner et remplir
la cavité.

3. Energie disponible pour la déformation plastique.


Comment un ou plusieurs coups de marteau sur le coin peuvent-ils générer un champ de tensions à
l’intérieur du flan pour le déformer plastiquement et lui faire prendre l’empreinte des coins ?
Au moment de l’impact sur le coin mobile, celui-ci reçoit l’énergie cinétique 10 du marteau, énergie
qui bien entendu dépend non seulement de la masse de l’outil mais également de sa vitesse
prodiguée par l’effort du monnayeur. Cependant, une partie de l’énergie cinétique du marteau se
dissipe dans le coin mobile par effets du frottement au contact des deux surfaces (marteau / coin) et
compression (supposée élastique) du coin. L’on estime à 20 % cette perte d’énergie 11. L’énergie
résiduelle est transmise au flan et se dissipe également d’une part en travail de déformation
recherché et d’autre en travail perdu dans les frottements à la surface de contact entre le coin et le
flan12et dans les discontinuités lors du mouvement des grains de métal. En effet, le déplacement de
métal monétaire n’est pas unidirectionnel (centrifuge) vu la présence des motifs à imprimer qui
induisent des écoulements verticaux donc une modification de la configuration des joints de
cohésion entre les grains de métal. Par conséquent, ce déplacement aux raccordements empreintes /
champ peut prendre une direction transversale dans la masse du flan engendrant ainsi des tensions
de cisaillement pouvant aller jusqu’à fissuration qui suivra le raccordement de l’empreinte.

Figure 9 : Denier de César présentant une fissure de frappe.

Enfin, même si l’impact du marteau est instantané, estimé à 1/10000 ème de seconde, le mouvement
du métal se fera avec une certaine vitesse (déformation / temps) que nous appellerons vitesse de
déformation.
Notons au passage que les frottements à la surface de contact coin mobile / flan sont à l’origine de
l’usure plus rapide du premier par rapport au coin fixe. En effet, à chaque impact la peau du métal du
coin s’étend latéralement puisqu’il n’y pas de cohésion avec le monde extérieur. Il en résulte une
tension de compression latérale avec les grains adjacents et un écrouissage de la peau du métal.

En résumé, seule une petite partie de l’énergie libérée par le marteau du monnayeur est disponible
pour déformer plastiquement le flan, ce qui explique le fait que le monnayeur doive frapper plusieurs
fois, avec le risque de tréflage.

4. Enseignements.
Les développements ci-dessus mènent à une conclusion évidente, il suffit d’augmenter l’énergie
cinétique pour accroitre le travail de déformation et donc obtenir une frappe en monétaire en un
seul coup de marteau. Pourtant cette conclusion n’est pas aussi obvie.

10
Pour rappel, l’énergie cinétique est le demi produit de la masse par le carré de la vitesse : E= ½ m * v²
11
«Une approche mécanique de la frappe des monnaies, application à l’étude de l’évolution de la forme du solidus byzantin  » par F.
Delamare , P. Montmitonnet et Cécile Morrison.
12
L’énergie cinétique est bel et bien un travail : en effet, un travail est le résultat d’une force F dont le point d’application se déplace (dL) .
Dans le cas qui nous occupe l’on peut écrire, (une force étant le produit de la masse par l’accélération) :
T = ∫ F * dL = ∫ m * a * dL = ∫ m * (v / t) * dL = ∫ m * v * (dL/ t) = ∫ m * v dv = ½ * m * v² .
L’augmentation de la masse du marteau a néanmoins des limites certes imposées par la force du
monnayeur et par sa fatigue. Par ailleurs parmi les nombreuses gravures et représentations nous
montrant un atelier monétaire, très rares sont celles ou le monnayeur opère à deux mains.

Figure 10 : Miniature moghol.


(Source Association numismatique de Touraine)

Il semble donc qu’en pratique la masse du marteau ne soit pas exagérée peut être de l’ordre de 1 à 2
kg. Mais un autre aspect est à prendre en considération, à savoir la quantité de mouvement 13 (le
produit de la masse par la vitesse). Le principe de conservation de la quantité de mouvement nous
indique que le coin mobile sera mis en mouvement et aura une vitesse telle que cette dernière
multipliée par sa masse sera égale à la quantité de mouvement du marteau si, idéalement, il n’y a
pas de rebond. Soit mm * vm = mc * vc 14. Afin d’augmenter la vitesse du coin mobile (et donc son
énergie cinétique) l’on a intérêt apparemment à disposer d’un coin de faible masse donc d’une
surface de contact coin/marteau réduite. Une telle opération, certes évitera le rebond mais
entrainera la formation de barbes sur la tête du coin et une perte d’énergie de frappe dans la
déformation de ces barbes. En d’autres termes, il faudra frapper le flan plus souvent afin d’avoir une
empreinte correcte.

Figure 11 : Coins monétaires du Moyen Age (Angleterre Edouard I)

Une diminution de la masse du marteau, au bénéfice de sa vitesse n’apporte également pas


d’amélioration car l’énergie délivrée sera restituée en grande partie par le rebond du marteau. Le
meilleur compromis sera par conséquent de disposer d’un coin mobile dont la masse sera proche de
celle du marteau… . Ne serait-ce pas une explication corollaire à celle de la préhension quant à
l’existence de coins mobiles dits à manchon de fer (ou trousseau) ? Autrement dit, en supposant un
ouvrier expérimenté, la masse du coin donnerait une approximation de celle du marteau.

Figure 12 : Coin découvert à Comiac, Bois-de-castel (46);


longueur du manchon 10 cm, longueur total du coin 15,8 cm, matrice en bronze 15.
13
« momentum » dans la littérature anglo-saxonne.
14
En fait, vc = vm – vr ( vr étant la vitesse du rebond). Un faible rebond est intéressant pour l’ouvrier car il diminue l’énergie ou l’effort
nécessaire pour relever le marteau.
15
http://artefacts.mom.fr/fr/result.php?id=CMN-3002&find=CMN&pagenum=1&affmode=list
Toujours selon le même principe de la conservation de la quantité de mouvement, celle du coin sera
transmise au flan. mc * vc = mf * vf.. En diminuant la masse du flan l’on augmenterait sa vitesse, donc
son énergie cinétique et le travail d’impression vers le coin fixe. Mais ici l’on est limité soit par le
diamètre du flan et la difficulté d’y apporter une légende, soit par son épaisseur devenue trop fine
pour recevoir des empreintes sur les deux faces voire le danger d’obtenir des pièces incuses. Notons
toutefois qu’un flan épais conduit à devoir employer une force plus importante pour vaincre une
résistance à l’écrasement accrue. En d’autres termes, pour un alliage et un diamètre donnés il devrait
exister une hauteur de flan optimale, à déterminer expérimentalement, ce qui, indirectement, peut
aussi influer sur la taille16 voulue par le pouvoir émetteur et donc l’alliage à réaliser.
L’alternative au problème revient à minimaliser les pertes de travail de frottements. Pour ce faire,
chauffer le flan, tout en restant sous la température de l’eutectique (779 °C) 17 reste la meilleure
solution car sous l’action de la chaleur les atomes de métal vibrent autour de leur position et les
jonctions entre grains deviennent plus fluides. Il en résulte une vitesse d’écoulement et de
déformation accrue, donc une meilleure répartition de l’énergie cinétique puisque le métal devient
moins dur. L’ennui est que lors du refroidissement des dislocations internes peuvent survenir et
qu’un recuit fera disparaître. Un tel procédé fait certes chuter la cadence de production mais annihile
les dislocations.

Figure 13 : Annihilation des dislocations par recombinaison : principe. 18

5. Conclusions partielles.
L’opération proprement dite de frappe monétaire avec un marteau, souvent négligée car jugée par
trop simple, se révèle néanmoins bien plus complexe lorsque l’on s’intéresse à l’aspect «mécanique»
de la chose. En effet, il s’agit d’appliquer sur le flan, en un ou plusieurs coups de marteau, à l’aide de
coins, un champ de contraintes complexes multidirectionnelles, d’un niveau tel qu’il donne lieu à
l’écoulement non stationnaire de l’alliage monétaire et engendre une mise en forme par déformation
plastique. La technique de frappe au marteau, à froid ou à chaud, dépend de nombreux critères,
d’une part la composition métallique du coin, fer ou bronze, sa gravure, sa masse, sa forme, d’autre
part de la préparation des flans et donc de leur ductilité 19. Par ailleurs avec ces quelques rappels de
physique, l’on peut mieux appréhender la dextérité et l’expérience requise du monnayeur et donner
ainsi à ces monnaies frappées au marteau un autre regard que celui du simple collectionneur. Enfin,
l’on comprend également les avantages de la frappe au balancier qui permet un travail plus intense
et plus précis par l’augmentation de l’effort exercé en termes d’intensité et de durée. La frappe au
mouton libre, quant à elle, n’agit que sur la masse du «marteau».

L’histamenon scyphate.

Ces monnaies qui ont circulé dans l’Empire Romain d’Orient entre le XI ème et le XIVème siècle, frappées
tant dans l’or que le billon ou le bronze, restent énigmatiques par leur forme en cupule. L’absence de
sources écrites d’époque quant à la fabrication de ces monnaies a laissé libre accès à beaucoup de
théories quant au pourquoi, et plus rarement quant au comment. Aussi, nous basant sur la théorie

16
Nombre de pièces produites par unités de masse de métal monétaire.
17
L’argent fond à 960°C et le cuivre à 1084°C.
18
Source : http://nte.mines-albi.fr/SciMat/co/SM6uc1-2.html ( Cours de résistance des matériaux de l’école des mines
d’Albi) .
19
Dans l’ordre de ductilité décroissante : l’or, l’argent, le billon, le bronze.
exposée dans les lignes qui précèdent avons-nous tenté d’apporter un éclairage un tant soit peu
rationnel, s’appuyant sur des principes physiques, géométriques et mécaniques universels. Une fois
le «comment» établi, le «pourquoi» pourra être considéré. Par ailleurs, l’on ne pourra éviter de faire
appel à quelques calculs théoriques en appui du développement. Par soucis de clarté ces
raisonnements seront repris en encadrés, que le lecteur est libre de négliger

6. « En forme de coupelle » : étymologie.


En numismatique le terme «scyphate» désigne des pièces de monnaies byzantines de forme concave
ou en ménisque parfois prononcé. Communément admis comme provenant du grec « skyphos»
(σκύφος) signifiant «coupe», cette définition ne décrit cependant qu’incomplètement l’aspect
obtenu. En effet, à cette forme concave il convient d’ajouter «et présentant un large bord». Il est
néanmoins probable que le terme «scyphate» émane de l’arabe «shafah» signifiant bordure. En
effet, avant d’adopter une configuration résolument concave, c’est d’abord la bordure de
l’empreinte au-delà du grenetis (listel) qui s’élargit.

Figure 14 : A gauche : histamenon de Romanus III ( 1028 – 1034 AD) ( Source Sixbid).
A droite: histamenon  de l’empereur  Isaac I Comnène  (1057–1059 AD). (Source Wikipedia).
D’abord plan, l’histamenon prend une forme en ménisque et le bord lisse s’élargit.

Le terme «trachea» du grec «τραχύ» signifiant inégal est également employé. Il est à l’origine de la
dénomination anglo-américaine, parfois utilisée, de ce type de monnaies : « trachy coins »

7. Une « invention » byzantine ?


Des monnaies scyphates existent depuis bien avant J-C. En effet, les oboles scyphates des Salyens 20,
les drachmes de Marseille, des oboles siciliennes, des potins éburovices et celtes, des bronzes
macédoniens sous Philippe de Macédoine, les bronzes siculo-puniques attestent d’une déformation
en ménisque notamment de l’or, de l’argent et du bronze. Il faut cependant noter, outre le petit
module de ces monnaies, que le caractère simpliste des types au droit et au revers (parfois même
absent) peut s’accorder avec l’utilisation d’au moins un coin hémisphérique ou du moins non plan.

Figure 15 : Statère d'or des Vendélique (Sud de la Bavière)


(7.10 gm, 2d ou 1er siècle BC)
Obole de Tarente, Argent (0.74 gm 325 – 280 BC).

Si Byzance ne fut donc pas à l’origine de la mise en circulation de monnaies cupuliformes, il faut
cependant souligner ici la longévité de ce type monétaire, plus de trois siècles, et la finesse des types
et légendes. Une gravure de coins, en forme de calotte sphérique de plus en plus prononcée au cours
des ans, est difficile, particulièrement sur le coin concave sans parler des distorsions possibles au
moment de la frappe.

20
« Les oboles scyphates des Salyens » par Jean – Albert Chevillon dans les Annales du Groupe Numismatique du Comtat de Provence pp
25-32, 1996.
Figure 16 : Hystaménon de Constantin X (or 750 / 1000)
1059 – 1067 AD.
(3.8 gr pour 4.5 gr théorique.)
(Source icollector.com).

Outre l’altération des lettres, les traces radiales autour du grenetis témoignent de cette distorsion
mécanique due à la frappe. Ces traces, dans le prolongement de chaque grain du grenetis attestent
d’un écoulement du métal au contact du coin, probablement assez neuf.

8. Pléthore de théories «exotiques».


Beaucoup se lancèrent dans des théories expliquant les «avantages» d’une frappe en cupule pour
justifier une volonté délibérée d’adopter cette forme en ménisque. Pour certains cela facilite
l’empilement et le comptage, ce qui suppose une uniformité de rayon de courbure. D’autres
envisagent le tintinnabulement plus cristallin des scyphates qui s’entrechoquent. D’autres encore
soulignent une meilleure résistance aux sollicitations extérieures, ce qui est loin d’être évident voire
avéré car une telle monnaie associe une zone déformée plastiquement à une zone élastique, tous les
éléments sont en place pour favoriser la fissuration. Nous verrons plus loin que cette zone élastique
qui «confine» la zone centrale plastique va d’ailleurs imposer ces conditions aux limites. Certains
avancent que la forme incurvée du flan provient du fait que ce dernier était extrait de statues. Plus
exotique encore, la théorie défendant que les scyphates furent conçues dans un but ludique: in casu
pour servir de jetons de «tsikaki».
Particulièrement surprenante, voire insolite, cette théorie iconoduliste qui, sur base d'un
raisonnement néanmoins spécieux, tente de convaincre que, résultante d’une volonté délibérée,
ces monnaies scyphates ne sont rien d’autre que des icônes miniatures rappelant la représentation
du Christ sur la face concave des coupoles de cathédrales. Notons également qu’en suivant un
raisonnement philosophico-religieux similaire, l’on pourrait tout aussi bien avancer que les monnaies
scyphates byzantines ne sont rien d’autre qu’une représentation du Saint Calice voire du Graal.
Certains travaux méritent néanmoins que l’on s’y attache car ils dégagent la voie sur le «comment»
obtenir une telle monnaie. En particulier le travail de Mme. Cécile Morrison, MMrs. François
Delamare et Pierre Montmitonnet21 ainsi que l’écrit de Mr. Mike Markowitz 22

9. Naissance de l’histamenon « scyphate»


Mike Markowitz23 a parfaitement synthétisé la naissance du nomisma histamenon cupuliforme. Le
tableau ci-dessous en résume l’essentiel dont il faut retenir l’augmentation du diamètre
concomitamment à une diminution de la concentration en or.

21
« Une approche mécanique de la frappe des monnaies. Application à l’étude de l’évolution du solidus byzantin » dans revue
numismatique, vi série, tome XXVI, 4984, pp 7-39. Op Cit.
22
“Why did byzantine coinage become cup-shaped in the 11th century” par Mike Markowitz sur
https://www.academia.edu/3455689/Why_Did_Byzantine_Coinage_Become_Cup-Shaped_in_the_11th_Century
23
Diplômé d’histoire et titulaire d’un master en écologie sociale, Mike Markowitz est également numismate au sein de «the Ancient
Numismatic Society of Washington DC », auteur de nombreux écrits sur la numismatique antique et médiévale pour «CoinWeek .com» .
Années Φ moyen
Règnes Carats (or) Commentaires
AD mm
1030 ROMANUS III 24 23,5 Or pratiquement pur

1035 MICHAEL IV 26 23,5 Or pratiquement pur

1040 MICHAEL IV 27 19,5 Ajout d’argent léger ménisque

1045 CONSTANTIN IX 28 20 Début de la forme en cupule

1050 CONSTANTIN IX 28 19,5 Scyphate

1055 THEODORA 25 18,5 Retour à un flan plat

1060 CONSTANTIN X 27 18,25 Scyphate

1065 CONSTANTIN X 28 18 Scyphate

1070 ROMANUS IV 28 17 Scyphate

1075 MICHAEL VII 29 13,25 Scyphate

1080 NICEPHORE III 30 9 Scyphate

1085 ALEXIUS I 31 Scyphate

Tableau 1

Le nomisma est une monnaie d'or, héritière du solidus romain et frappée dans l'empire


byzantin jusqu'à la réforme monétaire d'Alexis Ier Comnène en 1092. C'est la plus forte dénomination
monétaire de l'empire. Initialement frappé sur un module de 20 mm pour 4.5 gr d’or pur, le
nomisma va être réformé et affaibli au cours des X ème et XIème siècles. Réformé par la création d’une
nouvelle monnaie, le nomisma tetarteron, frappé sur un module de 18.5 mm pour 4,13 gr sans
toutefois remplacer le nomisma original. Ce dernier, renommé nomisma histamenon, continue à être
produit sur une base pondérale de 4.5 gr. Selon Mme. Cécile Morrisson, le tetarteron d’or fut produit
pour faciliter les intenses échanges commerciaux avec le monde arabe et son dinar dont il est très
proche. Il est vrai que tetarteron d’or et dinar ont des masses très voisines (Cfr Fig 14 ci-dessous). De
là peut être l’origine arabe du terme scyphate? 24 A partir de Michael IV, et vraisemblablement pour
couvrir des besoins accrus de l’Etat, les deux monnaies, tetarteron et histamenon vont dévaluer par
l’adjonction progressive d’argent générant ainsi un électrum monétaire de plus en plus riche en
argent.

Figure 14  : A gauche tetarteron de Cosntantin VIII ( 1025 – 1028 AD) , 4.08 gr , diamètre 20 mm
à droite dinar d’or ( 909 – 934 AD ) , 4.12 gr (E= 1 )25.

Figure 15 : Histamenon de Nicéphore III (1080 AD , électrum 0.375 / 1000 d’or, diamètre 30 mm).

Après 1092, le système monétaire byzantin sera totalement refondu et le nomisma remplacé par une
autre pièce d'or, l'hyperpyron (4,48 gr). Celle-ci, de forme également scyphate, est frappée à 20.5 cts
24
L’or « économisé » sur la dépréciation de l’histamenon peut servir à frapper des tetartera.
25
Sources : respectivement numisbid et inumis.
d’or. Il renie ainsi quelque peu son nom, à savoir monnaie purifiée, car il aurait du être en or pur.
L’hyperpyron se décline en aspron d’électrum, aspron de billon et tetarteron de cuivre. Toutes les
subdivisions en métal noble sont en ménisque 26.
De l’analyse du tableau 1, il semble bien que la forme scyphate soit liée à un seuil en matière de
diamètre et d’alliage or / argent. Soulignons également que l’histamenon reste avec une masse
théorique de 4,5 gr. A noter également que sous Théodora, les histamena sont à nouveau plats. Nous
reviendrons plus loin sur ce cas particulier.

Figure 16 : Histamenon de Michel IV ( < 1041 AD , Constantinople)


Sear 1824. Frappe en ménisque 27.

10. Une frappe en scyphate : décomposons le problème.


a. La frappe monétaire.
Le but de la frappe monétaire est bien évidement de reproduire de façon permanente dans le métal
du flan les gravures en creux du type et des légendes gravés dans les coins monétaires. Or le métal
du flan est constitué d’une juxtaposition de grains eux même composés d’atomes de métal organisés
en mailles cubiques à face centrées imbriquées, sans direction d’agencement préférentielle. La
cohésion du métal ou de l’alliage monétaire est assurée par des forces électrochimiques. En d’autres
termes pour déformer le flan et lui faire prendre de façon permanente les empreintes, il convient de
générer des tensions suffisamment grandes afin de réorganiser l’arrangement des grains, donc de
vaincre les forces de cohésions internes au métal du flan. Le déplacement ou plutôt l’écoulement
interne du métal en réaction au coup de marteau sera centrifuge (vers la périphérie du flan) et
vertical (vers le haut ou vers le bas) dans les creux des coins. 28

Si le flan considéré comme un cylindre (h0, r0) est frappé entre des coins lisses, le
flan aplati (hf , rf ) aura subi une déformation résiduelle finale égale à (h 0-hf)/ho soit
Δh /h0 .
Pour un flan réel, frappé entre des coins réels, il faut considérer chaque point du
flan et passer à la limite et au calcul différentiel : lim Σ Δh / h0  ∫dh/h = ln (h0/hf).
Par ailleurs le volume ne change pas mais il change de géométrie, et cette
déformation peut être caractérisée par une grandeur sans dimension δ qui n’est
rien d’autre que ln (h0/hf).
De plus, comme Πr0²h0 = Πrf²hf (le volume reste inchangé)
Donc : rf2 / r02 = h0/hf
En passant au logarithme népérien l’on obtient : δ = ln(h0/hf) = ln(rf2 / r02) = 2 ln(rf/r0)
Si la déformation est élastique, rf = r0 et δ = 2 ln (rf/r0) = 2 ln (1) = 0
Dans le cas d’une déformation plastique, rf > r0 et δ>0

Sous l’effet du coup de marteau sur le coin mobile, l’énergie transmise va générer des tensions sur
les faces de mailles cubiques pour déformer et déplacer celles-ci. Si la résultante τ (sur l’ensemble du
volume à déformer Vd) de ces tensions, dépasse la limite d’élasticité du métal monétaire, la
déformation (δ) sera permanente (plastique). Cette pression quasi instantanée sur le coin mobile
exerce donc un travail qui trouve son origine, aux pertes près 29, dans l’énergie cinétique que le
monnayeur délivre au marteau. Ce travail est le produit de la déformation (δ) et du volume à
déformer (Vd) par la tension résultante (τ) ou encore :
T = Vd * δ * τ

26
Michel Moreaux, Histoire du monnayage byzantin (aspects du monnayage des Comnènes et Paléologues) , dan la Vie Numismatique ,
2016 , 2de livraison , pp 53 – 59.
27
Source: http://pro.coinarchives.com/a/lotviewer.php?LotID=227712&AucID=328&Lot=1293.
28
Voir première partie de ce document.
29
Id
A ce stade il est important de comprendre que plus le volume à déformer est grand, plus le travail à
fournir, donc l’effort est élevé, toutes choses égales par ailleurs.

Cette expression T = Vd * δ * τ a bel et bien la dimension d’un travail, en effet :


Vd est un volume, donc une longueur au cube [ L3 ]
δ est un nombre sans dimension ( Cfr encadré précédent )
τ est une tension soit une force (compression, cisaillement ou traction)
exercée sur une surface c-à-d une longueur au carré . [ F / L2 ] ;
Donc dimensionnellement [T] = [L3] * [F]/ [L2] = [L] * [F] soit une force F dont le point
d’application se déplace sur une longueur L, ce qui est la dimension d’un travail.
Par ailleurs l’énergie cinétique produit bel et bien un travail. Dans le cas qui nous
occupe l’on peut écrire, (une force étant le produit de la masse par l’accélération) :
T = ∫ F * dL = ∫ m * a * dL = ∫ m * (v / t) * dL = ∫ m * v * (dL/ t) = ∫ m * v dv = ½ * m * v²

Rappelons également que l’énergie cinétique prodiguée par le marteau ne participe pas entièrement
à la déformation plastique, une partie est dissipée dans le rebond du marteau sur le coin mobile,
dans les frottements du marteau sur ce dernier et dans les frottements entre les coins et le flan. C’est
donc la vitesse du coin mobile qui est importante. (Conservation de la quantité de mouvement 30,
produit de la masse par la vitesse: m * v).

b. La masse de l’histamenon qui dévalue reste constante.


La masse d’une monnaie résulte du produit de son volume par la masse spécifique de l’alliage. Mais
comme l’argent est moins dense que l’or (10.49 / 19.32), un alliage à la proportion croissante
d’argent fait diminuer la masse spécifique du métal monétaire. A volume constant, la masse des
monnaies produites diminue. Pour conserver le poids théorique de 4.5 gr, il y a donc lieu de jouer
sur les dimensions du flan. Le problème semble très simple, il suffit, à diamètre identique,
d’augmenter l’épaisseur du flan dans la même proportion que la diminution de la masse spécifique.
Mais connaissait-on à l’époque les masses spécifiques de l’or et l’argent? Non, donc il fallait jouer
surtout sur le diamètre puisqu’on ne pouvait déterminer l’épaisseur idoine.

Le problème est plus compliqué qu’il n’y paraît. En effet, considérons un


flan cylindrique de rayon r, et d’épaisseur h constitué d’un métal de
masse spécifique ρ.
A épaisseur constante, toute augmentation, par exemple de 10 %, du
rayon entraîne une augmentation de la masse de 21 % :
Π * (r * 1.1)2 * h * ρ = 1.21 * Π * r2 * h * ρ.
Il faut donc, pour conserver la masse (4.5 gr) modifier l’alliage monétaire
de sorte que sa masse spécifique diminue de 21 %, ce qui n’est pas
toujours le cas.
L’or à 24 ct passerait à un alliage de 21.36 ct. Le tableau 1 témoigne
d’une variation progressive de l’alliage d’or. La forme en cupule apparaît
lorsque la quantité d’or atteint 20/24 soit 833/1000 (en fait un peu moins
car l’or dit 24 cts n’est jamais pur à 100 %).
Il y a donc lieu de trouver, à chaque dévaluation, le juste équilibre entre
r, h et ρ, cette dernière étant inconnue à priori, ce qui souligne la
dextérité des monnayeurs de l’époque. La hauteur à « calculer » dépend,
de cette inconnue. Par contre l’on sait « mécaniquement » jouer sur le
rayon du flan et en diminuer l’épaisseur. Les graphiques ci-dessous
traduisent l’évolution:

L’on identifie la « manœuvre » de Théodora qui tente un retour à la forme


initiale des histamena de MICHAEL IV en augmentant l’épaisseur tout en
maintenant un alliage appauvri, d’où la disparition de la forme en ménisque.

30
«Momentum» en littérature anglo-saxonne.
L’option de diminuer l’épaisseur a également ses limites techniques. En effet,
un flan trop mince nuirait à la qualité des empreintes et pourrait provoquer
des fissures voire des arrachements de métal par écrouissage. C’est donc
l’augmentation du diamètre du flan qui devra essentiellement compenser la
perte de masse engendrée par la modification de l’alliage monétaire.

Concernant l’ajustement massique du flan il est beaucoup plus aisé de rogner un flan trop élargi que
de fabriquer un flan avec une épaisseur idoine minimale, raison probable de la forme parfois
biscornue des histamena. Néanmoins, cela reste toutefois pain béni pour les faussaires et rogneurs.
Le fait que le diamètre de l’empreinte des coins n’évolue pas avec l’élargissement du flan pourrait
également constituer un facteur déterminant pour la forme scyphate.

c. La «conjecture» des coins des hystamena scyphates byzantins.


Comment obtient-on une forme en ménisque? Si le tableau 1 témoigne d’une relation à la fois
dimensionnelle et matérielle, quelles actions ou réactions mécaniques faut il pour déformer un flan
de telle manière ?
L’absence de sources historiques, voire archéologiques à ce sujet force à conjectures sur la forme des
coins et celle des flans. Aussi nous faut-il examiner les théories existantes à la lumière des questions
suivantes: Quelles doivent être les dimensions du coin par rapport à celles du flan? Comment
frappait-on ses monnaies? Les flans étaient ils en forme de cupule avant la frappe? Pourquoi les
empreintes de la face concave sont elles plus étroites que celles de la face convexe?

La première explication qui vient à l’esprit est la frappe d’un flan déjà préformé. Toutefois une telle
approche nécessiterait d’avoir des coins monétaires avec des rayons de courbure identiques à celui
du flan ce qui en pratique relève de l’irréalisable avec les moyens de l’époque. Le flan était donc plan
avant la frappe et les coins devaient présenter une calotte concave et convexe sur laquelle étaient
gravés les reliefs à apposer. C’est du moins la conclusion à laquelle arrive Mr Mike Markowitz.
Toutefois le problème de la courbure des coins reste entier. En effet, pour une frappe idéale, les
coins concaves et convexes doivent avoir la même courbure, ce qui du point de vue fabrication pose
un problème sans parler de l’usure différentielle des coins. Par ailleurs comment faire pour éviter la
déformation des légendes et du grenetis? Aussi Mr Mike Markowitz relaie t’il l’avis de Simon Bendall,
numismate britannique. Selon ce dernier la frappe se passe en deux coups de marteau avec une
modification de l’inclinaison du coin mobile.

Figure 17 : Des courbures différentes entraînent des frappes partielles soit


centrales soit circonférentielles.
Deux frappes successives alternées (gauche / droite) seraient-elles la
solution ?

Pour appuyer sa théorie, Mr Markowitz avance un exemple « parmi beaucoup d’autres 


(sic) »… pourtant nos recherches (plus d’une centaine de pièces) n’ont identifié qu’un cas similaire et
sur l’or. Par ailleurs, un tel procédé de frappe non seulement requiert une dextérité exceptionnelle
pour réaliser une jonction parfaite, mais la partie du flan laissée libre subira l’écoulement radial de
matière et se déformera de façon alléatoire soit vers le haut soit vers le bas. De plus, avec un tel
schéma de frappe sur un flan de même diamètre que celui des coins devra nécessairement laisser
des traces sur la partie lisse circonférentielle de la monnaie.
Figure 18 : Hyperpyron d'Alexios III (1195 - 1203 AD ) Sear 2008 .
Source Coll M. Markowitz;
Le défaut étant localisé au niveau de la tête.

Figure 19 : Histamenon de Constantin IX ; Déformation similaire à celle


évoquée par Mr Markowitz, manifestement due à une tentative de
redresser la pièce comme en témoigne les pliures qui débordent sur les
empreintes. Source inconnue.

L’absence de traces de frottements sur la bordure lisse des monnaies scyphates byzantines est
révélatrice de l’utilisation de coins dont le diamètre est inférieur à celui du flan. Mais une question se
pose dès lors: comment «piloter» la déformation du flan de sorte que la face concave soit toujours
orientée de la même façon, c’est à dire vers le même type de coin? En effet, lorsque les coins ont un
diamètre plus petit que celui du flan, le coup de marteau va non seulement provoquer l’impression
du coin, mais l’écoulement centrifuge de métal va également influencer la partie non soumise à la
pression des coins. En d’autres termes, le métal va être soumis à des tensions d’écoulement jusqu’à
la périphérie du flan. Ces tensions, évoquées plus haut (τ), agissant sur les surfaces de mailles
cubiques de la structure atomique du métal, vont modifier l’agencement de celles-là, donc la planéité
du flan. La longueur du périmètre ne sachant varier, pour une épaisseur, un métal (alliage), et une
pression donnés, la forme du flan va se gauchir dans une ou deux directions aléatoires soit vers le
coin fixe ou vers le coin mobile soit vers les deux. 31 L’invariabilité du diamètre, qui induit le
changement de forme est une des conditions aux limites due au confinement de la zone plastique
dans une zone élastique. Notons cependant que dans le cas de pièces de très faible épaisseur ( h
dans l’encadré précédent) , le périmètre peut céder sous la contrainte et généré une fissure radiale.

Figure 20 : Gauchissement du flan élargi lors d'une frappe entre deux coins cylindriques.

Si l’épaisseur du flan diminue, ou si la ductilité (aptitude à se déformer) du


métal diminue par exemple par adjonction d’un métal d’alliage, il se pourrait
que l’on dépasse la limite de résistance de la tranche, déjà écrouie par la
découpe du flan, il y aura alors apparition d’une ou plusieurs fissures radiales.

31
Mme Morrison, François Delamare et Pierre Montmitonnet arrivent à la même conclusion dans leur appréciation de l’énergie nécessaire
à la frappe du solidus byzantin. (op.cit.)
Figure 21 : Aspron de Manuel I Comnène, ( 4.3 gr ) 1164 -1167
Sear 1960, Au (3 à 5 Cts) / Ag. Source M. Markowitz

Par contre si un des coins est plus étroit que l’autre, la déformation se produira vers le coin le plus
étroit. La déformation, résultante des tensions internes, est en effet «guidée» par le coin le plus
large. De plus ainsi l’on échappe à la contrainte de devoir graver des coins avec des courbures de
même rayon. Toutefois un écart trop important entre les rayons de courbure nuit à la qualité de
l’empreinte en périphérie.
Néanmoins, la forme en cupule ne dépend pas exclusivement de la courbure des coins, mais bien de
la différence entre le coin mobile et le coin fixe plus étroit. Avec un flan au diamètre élargi, l’on
obtiendrait une forme approximative en cupule en le frappant entre deux coins plans, pour autant
que l’un soit plus étroit que l’autre. Notons cependant que dans ce cas de figure, la transition entre
zone plastique et élastique se manifesterait par une pliure et non pas par un écoulement arrondi de
métal.

Figure 22 : Dispositif idéal de frappe des monnaies scyphates byzantines.

De même si le flan est trop large, il peut se gauchir en partie vers le coin le plus large. Le
gauchissement «piloté» a également une limite.

Figure 17 : gauchissement alterné d'une monnaie scyphate. ( Source inconnue ).

Par ailleurs, confirmant cette différence dimensionnelle au niveau des coins, Mme C. Morrisson a
relevé incidemment une différence entre les surfaces des empreintes de droit et de revers. En effet,
une vérification statistique sur 26 reproductions d’histamena en excellent état de conservation
présentées à la vente par des grandes maisons et couvrant la période 1042 – 1081, révèle que la
surface de l’empreinte entre grènetis extérieurs de la face concave est systématiquement 10 % plus
petite que celle de la face concave.

Les photographies sélectionnées pour les mesures sont prises à la


verticale, donc en projection orthogonale et les pièces présentées
permettent, sur les deux faces, une mesure de diamètres entre
grenetis selon deux directions perpendiculaires. Il était donc possible
d’établir des rapports (52 au total) entre diamètres côté pile et
diamètres côte face. Rappelons que la projection orthogonale
conserve les proportions. Les diamètres d’empreintes sur les faces
convexes sont en moyenne 1.0495 fois plus grands que les diamètres
sur la face concave. Soit une différence de surface de :
Π * (d * 1.0495)2 /4 = Π * d² * 1.101 / 4 donc 10 %.

d. Conséquences du mode de frappe.


Singulièrement, le fait que la surface de l’empreinte sur la face concave soit plus petite que celle sur
l’autre face contribue à la déformation de la pièce. En effet avec un coin convexe dont le diamètre
d’empreinte est réduit de 5 % par rapport à l’homologue sur le coin convexe, le volume à déformer
Vd n’est plus cylindrique mais tronconique (à la courbure de l’empreinte près): le travail de
déformation (T = Vd*δ*τ), toutes choses égales par ailleurs, sera moins grand et l’énergie
excédentaire participera à la déformation de la partie lisse.

En effet, en supposant les surfaces empreintes planes, le volume à


déformer est un tronc de cône, dont la grande base de rayon r, est
constituée par l’empreinte convexe et la petit base par l’empreinte
concave, de rayon r*0.95. Le volume du tronc de cône peut dès lors se
calculer :
h * π * 1/3 * (r² + r*0.95r + (0.95r)²) = h * π * 1/3 * ( r² + 0.95 * r² + 0.9025
* r²) = h * π * r² * ( 1/3 + 0.95/3 + 0.9025/3 ) = h * π * r² * (0.333 + 0.3167
+ 0.3001 ) = h * π * r² * 0.95 .
(h * π * r² étant le volume du cylindre de rayon r et d’épaisseur h).
La différence de surface entre les empreintes réduit le travail de
déformation de 5 %. A énergie cinétique constante, la déformation de la
partie lisse sera plus importante que celle obtenue pour un volume de
déformation cylindrique.

Parallèlement, si l’on réduit encore plus la dimension de l’empreinte sur la face concave, ou, dans le
cas qui nous occupe, si l’on augmente le diamètre du flan pour une dimension de coin convexe
donnée, l’on augmentera la déformation et donc la flèche de la cupule. C’est ce qui explique le
ménisque de plus en plus prononcé à mesure que le métal monétaire s’appauvrit en or et que le
diamètre du flan augmente. L’approche iconoduliste défendant l’analogie avec les coupoles de
cathédrales perd de sa crédibilité.

Conclusions : du «  comment » vers le « pourquoi » .

Après avoir exploré les modes possibles de frappes des monnaies scyphates, un dispositif tel que
schématisé à la figure 22 ci-dessus résulte du raisonnement basé sur des vérités physiques
universelles. Emis dans un souci de continuité, concomitamment à des émissions destinées à faciliter
le commerce avec le monde arabe, les histamena prennent, au cours du XI ème siècle, progressivement
une forme en ménisque de plus en plus accentué à mesure que l’argent prend la place de l’or dans le
métal monétaire. Afin de conserver la masse, le monnayeur est obligé de frapper des flans de plus en
plus larges avec des coins qui ne suivent pas cette augmentation dimensionnelle. Il apparaît donc que
cette forme n’est pas déterminée pour marquer volontairement un «remuement» monétaire mais
qu’elle en est plutôt la conséquence. De plus la réaction mécanique du flan, à savoir sa déformation
vers le coin le plus étroit, se produit quelle que soit la courbure ou l’absence de courbure des coins.
Le travail des graveurs de coins en est facilité. Quant à une volonté de fabriquer des monnaies plus
solides et résistantes à la flexion, mais de plus en plus large pour conserver la même masse, cette
hypothèse semble également battue en brèche. En effet vu la faible épaisseur, de plus en plus en
limite de fabrication, toute sollicitation visant à déformer la cupule, conduira à fissurer la pièce et à
lui conférer une forme encore plus biscornue. Enfin, comme la flèche du ménisque s’accroit
progressivement d’une part, allant même jusqu’à s’inverser en bordure de flan, et que la qualité de
l’empreinte se détériore avec la ductilité de l’alliage d’autre part, la thèse d’une volonté délibérée de
copier les coupoles des cathédrales apparaît également comme inventée voire chimérique.
Par contre l’évolution de la concentration en or des histamena est symptomatique d’un problème de
liquidité et de finances de l’Etat, à la tête duquel se succédèrent pas moins de 12 empereurs et
impératrices entre 1028 et 1081.

Figure 18 : Dévalorisation de l’alliage monétaire des histamena.

L’apogée macédonien, fixé par les historiens en 1025, est bel et bien dépassé. Dans un premier
temps, la masse monétaire augmente progressivement, par l’affaiblissement du titre de l’or, pour
satisfaire aux échanges croissant avec le monde arabe, puis le système monétaire s’effondre à partir
de 1070. L’empire doit en effet faire face aux menaces turques en Orient et dans les Balkans
récemment conquis, ainsi qu’aux Normands dans la partie byzantine de l’Italie. Les pillages turcs et
normands d’une part, une mauvaise gestion du trésor impérial certainement à partir de Constantin IX
(Monomaque) d’autre part, incitent les Byzantins à enfouir leurs trésors (loi de Gresham) tandis que
l’Etat doit financer mercenaires et tributs et faire preuve d’un évergétisme démesuré pour ce
concilier les faveurs des citoyens dans un contexte de crises politique et militaire.

Vous aimerez peut-être aussi