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QU'EST-CE QU'UN « ROMAN MODERNE » ?

NOTE POUR INTRODUIRE AU


SURMÂLE D'ALFRED JARRY

Paul Audi

ERES | « Savoirs et clinique »

2012/1 n° 15 | pages 168 à 176


ISSN 1634-3298
ISBN 9782749216065
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2012-1-page-168.htm
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Qu’est-ce qu’un « roman moderne » ?
Note pour introduire
au Surmâle d’Alfred Jarry

Paul Audi

Le Surmâle d’Alfred Jarry a été publié pour la première fois il


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y a un peu plus d’un siècle, en 1902. Ce roman a pour sous-titre :
« Roman moderne ». Cette locution plutôt inhabituelle, que vise-t-elle
à suggérer ? Que recouvre-t-elle essentiellement ? Que recèle-t-elle
plus secrètement ?
Étant donné que Le Surmâle « ouvre » à sa manière – une
manière aussi facétieuse que profonde, et aussi novatrice que provo-
cante – le siècle qui vient de s’achever il y a une décennie, il ne serait
peut-être pas inutile de se demander si la modernité qui le qualifie
expressément ne devait pas avoir pour effet immédiat de l’apparenter
à un roman d’anticipation, voire de science-fiction, plutôt qu’à une
œuvre d’« avant-garde » (ce qu’il était aussi assurément). Il serait
d’autant plus intéressant de se poser la question que l’intrigue du
Surmâle se déroule en 1920, soit une vingtaine d’années après la
date de parution du roman – 1920 désignant sans doute, dans l’esprit
imaginatif de l’auteur, le moment où la civilisation occidentale en
viendrait enfin à se prévaloir de réalisations techniques et scientifi-
ques absolument prodigieuses. Au reste, qui s’en étonnera ? Si l’on
admet, d’un côté, que la science moderne fonde sa démarche sur une
démarche conjecturale et prospective, et si l’on reconnaît, de l’autre,
que le roman de Jarry se joue ouvertement de cette méthode carac-
téristique, ne faudrait-il pas en déduire qu’il incombe à ce roman de
se montrer aussi conjectural et prospectif que la science moderne Paul Audi, philosophe.

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prétend l’être ? Et si le « scénario » du Surmâle est en lui-même, et à


titre éminent, un dispositif conjectural et prospectif, ne représente-t-il
pas ipso facto un détonant mélange de science et de fiction ? Bref, ne
convient-il pas de penser que la modernité du Surmâle repose tout
entière sur les liens que son « esthétique » entreprend de tisser avec
les tenants et les aboutissants de la techno-science (s’il est vrai que
l’une des caractéristiques du XXe siècle est que la techno-science y
aura pris le pouvoir aussi bien sur la science que sur la technique 1),
et cela de telle sorte que si Jarry s’est plu à qualifier Le Surmâle de
« roman moderne », c’est non seulement parce qu’il y est question
de l’homo sexualis contemporain, mais aussi, et surtout, et peut-être
même d’abord, parce que la construction du roman a partie liée avec
une certaine expérience de pensée ? Plus encore : pour traiter son sujet
(à savoir, pour le dire au pas de charge, la crise moderne de l’amour),
Jarry, en écrivant Le Surmâle, n’a-t-il pas voulu créer autre chose que
le lieu et l’occasion d’une expérimentation idéale ?
Expérience de pensée, expérimentation idéale : ces expressions
sont à prendre dans leur sens et leur portée épistémologiques. Peut-
être jugera-t-on que cette conception qui fonde la construction d’un
roman sur une expérience de pensée et/ou une expérimentation idéale
est plus scientifique que littéraire. Je ne le contesterai pas, bien que la
chose ne soit vraie qu’en partie. Car si Jarry a choisi d’adopter cette
forme d’expression, c’est justement dans la seule mesure où, auteur
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d’une lucidité extrême, il en était arrivé à la conclusion que le devenir
de la science, ses transformations successives sur les plans théorique
et pratique, ne pouvaient plus que « révéler » sa teneur constitutive, à
savoir le fait qu’elle ne fait rien d’autre que bâtir des fictions au même
titre que l’art ou que la poésie ; que ses « découvertes », autrement
dit, ne sont jamais que des « inventions » de la pensée, le scientifique
étant un créateur au sens premier du mot, le créateur d’un autre monde
que le monde des phénomènes, le créateur d’un monde purement
imaginaire dont la vocation principale est de se superposer, voire de
se substituer, à ce que Husserl a appelé le « monde de la vie ».
Certes, Aristote avait enseigné que la science généralise, qu’elle
se soucie de l’abstrait et de l’universel, alors que l’art du roman, lui,
ne ferait cas que de l’idiotie propre au « réel ». Mais, en vérité, cette
caractéristique, pour contraignante qu’elle soit, n’a jamais été de
nature à empêcher le savoir scientifique lui-même d’être de l’art, ou
plutôt de la fiction. D’où la conclusion que Jarry en a tirée au bénéfice
de son art : ce qu’il importe de faire, ne serait-ce que pour célébrer
1. Voir à ce sujet F.-D. Sebbah, la mise au jour de la structure inventive qui régit toute entreprise de
Qu’est-ce que la « techno- connaissance, c’est d’inverser le rapport, en faisant à la fois de la
science » : une thèse épistémolo- fiction (l’art du roman) une science à part entière, et de la science
gique ou la fille du diable ?, Paris,
Les Belles Lettres, coll. « Encre un savoir soucieux non plus du général, ni même du particulier (qui
Marine », 2010. n’est que l’envers du général et qui ne se comprend qu’à partir du

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général), mais du singulier. Ainsi, ce qu’il s’agit d’être maintenant,


sur le terrain de la littérature, c’est un nouveau Giambattista Vico
(et l’on sait, à cet égard, toute l’importance que la scienza nova de
Vico va prendre dans l’esprit de romanciers résolument modernes tels
que Joyce et Beckett), un nouveau Vico capable de fonder une toute
nouvelle « science nouvelle ». Un savoir du singulier qui sera baptisé
pour cette raison « la science des exceptions ». Une « science » donc
(le mot va même jusqu’à supplanter celui de savoir !) à laquelle
Jarry, son inventeur et principal promoteur, va donner, sur un modèle
facilement reconnaissable, le nom, destiné à devenir célèbre, de
pataphysique.
Réservons pour plus tard les questions liées à cette nouvelle
scienza nova qui revendique d’accomplir un pas de côté par rapport à
la science aussi bien que par rapport à la métaphysique. Et bornons-
nous à souligner ceci : pour autant qu’il se plaît à mettre en jeu d’amu-
santes inventions scientifiques comme à mettre en scène de drôles de
savants, dont la personnalité s’avère tout aussi abracadabrantesque
que leurs inventions, le roman de Jarry doit être qualifié de moderne
dans la mesure même où la science de son temps pouvait l’être.
Comment l’était-elle ? Peut être qualifiée de moderne toute science
qui illustre sans réserve le diagnostic que Nietzsche avait énoncé à la
fin du XIXe siècle, à savoir que « ce n’est pas la victoire de la science
qui distingue notre XIXe siècle, mais la victoire de la méthode scien-
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tifique sur la science 2 ». En quoi consiste donc cette méthode dont il
est dit qu’elle gouverne de part en part la science du temps de Jarry ?
Cette méthode se caractérise par une double exigence : une exigence
d’expérimentation et une exigence de théorisation. D’une part, en
effet, la science moderne se soucie de vérifier expérimentalement des
hypothèses ou des conjectures ; et de l’autre, elle se préoccupe de
formuler et d’ordonner l’ensemble des principes à partir desquels elle
s’efforce de déduire ses énoncés : ainsi objective-t-elle ce à quoi elle
donne le nom de « réalité ».
Et c’est pourquoi, dans l’hypothèse où l’ambition de toujours
du savoir scientifique consisterait à former une « théorie du réel »,
le « réel », ou pour mieux dire la « réalité » que ce savoir entend
soumettre à l’emprise de son « calcul », se révèle être composé des
« phénomènes » que sa méthode se trouve en mesure de dégager
d’abord et d’objectiver ensuite. Songeons, pour ne prendre qu’un petit
exemple, à la théorie de la relativité développée par Einstein. Il saute
aux yeux que cette théorie – tout ensemble paradigme scientifique
2. F. Nietzsche, « Fragments
de la « modernité » et paradigme moderne de la « scientificité » – ne posthumes », 15[51], dans Œuvres
se présente ni comme une simple description d’objets fondée sur le philosophiques complètes,
témoignage des sens (modèle empirique et inductif), ni comme une tome XIX, éd. Colli-Montinari,
trad. J.-Cl. Hémery, Paris, Galli-
pure déduction de type logico-mathématique, tirant son intelligibi- mard, 1977, p. 203 (cette notation
lité d’un système d’axiomes, de définitions et de postulats (modèle date du printemps 1888).

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euclidien et déductif). La théorie de la relativité se déroule bien plutôt


à équidistance de ces deux manières de faire. Plus exactement, elle
conjugue dans un même geste méthodologique l’expérimentation et
la théorisation. Mais cette expérimentation est singulière puisqu’elle
n’a plus rien d’empirique au sens classique du mot : comme le relève
un épistémologue, cette opération « implique toujours des construits
scientifiques (concepts, hypothèses, théories, variables) qui sont à
l’origine de l’intervention et qui font l’objet d’une interprétation et
d’une évaluation (test) en fonction des résultats (confirmation, falsifi-
cation, spécification) 3 ». Ainsi, la finalité de l’expérimentation dans
les sciences modernes, notamment en physique, le but que se donne
cette « procédure scientifique d’intervention délibérée et méthodique
sur un système réel », ne se limite pas à observer le comportement
réglé de ce système : il vise aussi, et surtout, à le comparer « au
comportement libre d’un système témoin n’ayant pas subi d’inter-
vention ». Pour ce qui est de l’intervention expérimentale, ce qui
vient d’être dit implique trois conséquences : d’abord, elle « porte à
la fois sur la modification provoquée d’une “variable indépendante”
et sur l’observation des conséquences sur les variables “dépendantes”
du système » ; ensuite, elle s’effectue « dans un milieu artificiel où
les influences de l’environnement sur le système, rendues systémati-
quement aléatoires (randomisation), sont neutralisées » ; enfin, elle
simule en son cours « une cause efficiente dont l’effet sera mesuré sur
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les variables dépendantes ».
Autant dire que la perspective dans laquelle les sciences
modernes de la Nature organisent et réalisent leurs expériences ne
repose pas uniquement sur la possibilité de mesurer les forces en jeu
dans un système réel. La scientificité de ces expériences dépend étroi-
tement d’un acte de représentation, que le jargon épistémologique
intitule : expérience de pensée.
Selon le sens technique que l’épistémologie des sciences
modernes de la Nature réserve à cette locution (elle traduit l’alle-
mand Gedankenexperiment), une expérience de pensée consiste
en « la représentation d’un montage ou d’un processus permettant
d’illustrer ou de tester une hypothèse ». Si limpide qu’elle soit, cette
définition ne saurait dissimuler que l’expérience de pensée renvoie
à un curieux paradoxe. Ce paradoxe, comme l’indique très bien une
3. Cette citation ainsi que les
suivantes sont extraites de l’article étude consacrée à l’expérience de pensée, consiste en ce que, « s’il
« Expérimentation », rédigé par est requis qu’elle soit possible en droit », cette expérience « n’a
J. Herman, et de l’article « Expé- généralement d’intérêt que là où elle est impossible en fait ». Possible
rience de pensée », dû à H. Saget ;
articles d’épistémologie vulga- en droit, impossible en fait : tel est la principale caractéristique de
risée publiés dans l’Encyclopédie l’expérience ou pour mieux dire de l’expérimentation en question – et
philosophique universelle [Les c’est là une caractéristique paradoxale qui ne tient pas seulement au
Notions philosophiques, Diction-
naire, tome I], Paris, PUF, 1998, fait qu’une expérience de pensée s’impose là où la perception ne peut
p. 926-927. plus s’exercer (ce qui est le cas de la physique où celle-ci est bel et

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bien hors jeu), car elle se soutient aussi de ce que les données effec-
tives, étant par nature discontinues, « doivent toujours être reliées et
complétées par des courbes idéales ».
Pour être non pas en partie mais dans son fond idéale, l’expéri-
mentation se présente alors sous la forme d’une « procédure phéno-
ménologique heuristique qui simule une expérience hypothétique
par variation éidétique ». Autant dire que l’expérimentation est une
affaire d’imagination, s’il est vrai qu’une « variation éidétique »,
comme l’a montré Husserl, se définit d’abord comme le fruit de
l’imagination. Qui souhaite saisir l’essence (l’eidos) d’une chose –
par exemple, celle d’un pommier – se doit de faire défiler sous son
regard plusieurs pommiers, non seulement en percevant si possible
quelques pommiers « réels », mais aussi, et surtout, en en imaginant
quelques autres comme possibles. Dans ces conditions où la possibi-
lité et la réalité se rejoignent pour occuper le même rang, la série que
dégage la variation éidétique ne saurait présenter quoi que ce soit de
rhapsodique, ou d’hétéroclite, ou d’aléatoire, comme pourrait l’être
par excellence l’objet d’une « rêverie ». La variation s’accomplit au
contraire dans le but exclusif et conscient de mettre au jour un inva-
riant auquel sera donné le nom d’essence ou d’eidos. Motivé dès le
départ par cette double recherche de l’Un et de l’Universel, le travail
phénoménologique se préoccupe de dégager la structure d’idéalité
susceptible de rendre compte de la phénoménalité des phénomènes.
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Si je rappelle ces données, c’est pour mieux mettre en relief trois
points capitaux, susceptibles comme tels de nous ouvrir à l’intelli-
gence de la création de Jarry.
1. Grâce à la variation éidétique, il devient possible de renoncer
au principe inductif qui prétend pouvoir se saisir de la généralité de
« l’essence » à partir de la somme de ses parties – cette somme étant,
de fait, impossible à réaliser.
2. La variation éidétique est d’autant plus intéressante que les
possibles que l’imagination se figure pour l’accomplir dépassent, et
de très loin, les données que l’expérience perceptive permet habituel-
lement de recueillir.
3. Les deux opérations, l’expérience de pensée et la variation
éidétique, ne sont pas pour autant identiques. La première est en fait
la simulation de la seconde. Car son rapport à la « possibilité » (en
tant que concept ou en tant qu’image) est pour ainsi dire à la puissance
2, s’il est vrai que le « test » qu’elle tâche de réaliser n’est pas seule-
ment virtuel, comme on peut bien le dire du champ de la variation
éidétique, mais également fictif.
Ce dernier point est sûrement le plus important. Si le test est
virtuel, c’est au sens où il vise à l’application de modèles scientifiques
que le processus expérimental s’efforce justement de découper dans
un système réel donné, et dont les paramètres servent de « variables

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de contrôle » dans la mise au jour des « scenarii » d’évolution que ce


système est supposé pouvoir réaliser, dans les limites des variations
prescrites. L’établissement de ces scenarii, tels qu’ils résultent de cette
expérimentation par simulation où s’illustre la science moderne, fait
que celle-ci demeure, dans son principe, conjecturale et prospective.
Mais si le test peut être également qualifié de fictif, c’est parce que
ce qui définit en général la fiction n’est pas tant l’imagination pure
et simple que l’imagination qui se redouble elle-même, l’imaginaire
qui devient pour soi-même objet d’imitation. Autrement dit, le test
sera qualifié de fictif à la seule condition que l’on consente à appeler
fiction non pas ce qui offre une image de la réalité mais ce qui simule
cette offre-là, en prenant pour « modèle » non pas la réalité elle-même
mais une image possible de la réalité. Je pourrais dire cela encore
différemment : ne relève pas de la fiction ce qui figure la réalité, ni
ce que la réalité est censée être, car ce que la fiction figure, ce que
la fiction a pour fonction de figurer est bien plutôt ce que l’image
de la réalité pourrait être si jamais cette dernière pouvait, sans se
dé-figurer, se prêter à la représentation.
Du roman dit « moderne » relèverait toute fiction qui mettrait
en scène des personnages placés dans des situations particulières qui
en révèlent les qualités propres, et où l’auteur se donnerait la mission
d’élaborer et d’exposer une solution imaginaire à un problème conjec-
tural et prospectif – ce caractère n’inscrivant pas moins le problème
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dans l’ordre de l’essentiel.
Définir de cette façon la modernité du roman revient alors à
signifier ceci : que l’expérience de pensée dont participe le roman
moderne se présente à chaque fois comme une expérimentation
idéale. Je rappelle qu’expérimentation idéale veut dire deux choses :
– que le théâtre de ses opérations reste à chaque fois purement virtuel,
ou qu’à aucun moment ses opérations ne rencontrent quelque chose
d’actuel. Telle est la spécificité du « réel » qu’elles rencontrent : il est
réel sans être actuel ;
– que l’expérience de pensée sur laquelle elle repose doit prendre
en compte, dans ses évaluations, des données discontinues, frag-
mentaires, lacunaires – des données non totalisables et qui n’ont
alors d’autre schéma, d’autre liant ou d’autre tenant, d’aucuns diront
d’autre structure, que la figure (la « courbe idéale ») qui les compose
les unes avec les autres, les ordonne les unes par rapport aux autres,
les rapporte les unes aux autres, ou les déporte les unes à distance des
autres.
Or, et c’est à cela que je voulais en venir, il en va exactement
de même du « roman moderne » : à l’instar de la science moderne, le
roman moderne entend, lui aussi, « traiter » du virtuel (du non-actuel)
aussi bien que du discontinu.

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Dire que le roman moderne fait fond sur le discontinu, c’est


reconnaître qu’il prend acte de la disparate des phénomènes, de la
dissémination du sens, de la pluralisation des ensembles, de l’axioma-
tisation de la logique, de l’incomplétude qui, au niveau des principes,
le dispute à l’incertitude, bref, de l’impossible totalisation de ce tout
qui conférait jusque-là sa forme unitaire à ce que l’on appelait, juste-
ment pour cela, l’univers. Dans le roman moderne, ce qui participe
de près ou de loin de la réalité ne constitue plus en lui-même un
ensemble stable et ordonné : non seulement il apparaît précaire, mais
il paraît inconsistant, et ce dans la mesure où le sens déserte désor-
mais son ultime liant, celui qu’au XIXe siècle on supposait encore
être l’Histoire. Ainsi, l’humanité, du moins dans son aire occidentale,
n’est pas seulement passée du monde clos à l’univers infini ; elle a
découvert derrière cet univers infini l’incohérence de l’Histoire, de
même qu’elle a entrevu derrière l’Histoire le visage angoissant et
incertain du « chaos ». Révélation d’un chaosmos que tentera, par
exemple, de mettre en musique, pour ne pas dire en mots, le Finne-
gan’s Wake de James Joyce.
Le rapport entre roman moderne et virtualité est plus délicat à
aborder. Une phrase de Proust que Gilles Deleuze cite souvent pour-
rait nous y aider. Des états de résonance, l’auteur d’À la recherche du
temps perdu affirme qu’ils sont « réels sans être actuels, idéaux sans
être abstraits 4 ». Cette phrase est des plus éclairantes étant donné que,
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dans le roman moderne, le réel (de son contenu) n’y est pas actuel, et
que l’idéalité (de sa forme) n’y est pas abstraite (je dis cela en suppo-
sant bien sûr que le couple forme/contenu ait encore quelque perti-
nence dans ce contexte). On pourrait d’ailleurs souligner au passage
que la phrase de Proust (extraite du Temps retrouvé) affirmant qu’il
peut y avoir du réel qui ne soit pas actuel et de l’idéal qui ne soit pas
abstrait, ne veut pas dire pour autant que le réel n’est jamais actuel, ni
que l’idéal n’est jamais abstrait. Il n’y aurait, de fait, aucun sens à dire
cela. Mais ce qui, en revanche, est loin d’être absurde et que cherche
à révéler le point de vue de Proust, c’est que, contrairement à ce que
l’on serait tenté de penser, réel et actuel ne sont pas des termes syno-
nymes, pas plus d’ailleurs que idéal et abstrait, ce à quoi j’ajouterais
que c’est précisément cette absence de synonymie qui rend possible
l’analogie de la science moderne et du roman moderne.
Pourquoi ? On aura compris qu’il existe des romans qui ambi-
tionnent de mener jusqu’au bout l’expérimentation idéale d’un
« système réel », et que c’est à ces romans-là que convient le quali-
ficatif « modernes ». Le roman est moderne pour autant qu’il se
construit sur la base d’un travail de l’imagination confinant à ce qu’il
est convenu d’appeler en épistémologie une expérience de pensée. 4. M. Proust, À la recherche
du temps perdu, vol. IV, Paris,
Ce n’est pas que les auteurs de ce type de roman entendent mettre Gallimard, « Bibliothèque de la
en images et en mots (voire en musique) une « situation imaginaire » Pléiade », 1989, p. 451.

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Qu’est-ce qu’un « roman moderne » ?

dont la seule description leur permettrait de dégager les structures


idéales, les lois significatives de la « réalité 5 ». Pour cette catégorie
de romanciers, l’œuvre de fiction s’offre plutôt comme le lieu d’une
« variation imaginaire » qui prend en compte les possibilités, ou, pour
employer le mot dont se servira judicieusement Jarry, les « virtua-
lités » liées à la réalité (au sens bien sûr le plus large et le plus vague
du mot « réalité »). Aussi est-ce à ce titre seulement que l’intention
première d’un roman dit « moderne » consiste à tester et à illustrer,
par une sorte de « mise à l’épreuve » kaléidoscopique et fictionnelle,
une idée, une hypothèse, une équation ou un principe, sur lesquels
son auteur aura jeté au préalable son dévolu. Voilà comment il faut
comprendre la profonde analogie du roman moderne avec la science
moderne de la Nature.
Comme l’a fort bien remarqué Günther Anders dans son livre
sur Kafka : « La science moderne place son objet, pour sonder les
secrets de la réalité, dans une situation artificielle, la situation expé-
rimentale. Elle fabrique une structure à l’intérieur de laquelle elle
place son objet, en le déformant de ce fait même ; mais il en résulte
un constat de la forme. De ce point de vue, la littérature romanesque
actuelle est, à quelques exceptions près, peu moderne. Elle décrit, au
mieux, ce qu’elle voit. [Nous sommes ici à la fin des années 1940 ou
tout au début des années 1950 ; mais, paradoxalement, ce diagnostic
paraît encore plus vrai pour ce qui est de la littérature romanesque
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d’aujourd’hui.] Au contraire, Kafka, et Brecht après lui, agencent des
situations caricaturales, à l’intérieur desquelles ils placent l’objet de
leurs expériences – l’homme d’aujourd’hui. Pour aboutir à un constat.
Certes, une expérience de biologie, dans un institut de psychologie
animale, n’a pas l’allure “réaliste” du zoo de Hagenbeck [le célèbre
zoo de Hambourg]. Un arrangement expérimental de Kafka ne semble
5. Comme on sait, cette tâche certes pas aussi réaliste qu’un zoo humain de Glasworthy. Mais c’est
a incombé aux écrivains natura-
listes – la particularité d’un genre son résultat qui est “réaliste 6”. »
romanesque comme le natura- Anders cite Kafka et Brecht, mais l’on pourrait tout aussi bien
lisme étant qu’il a donné nais- évoquer Proust, Musil ou Broch, tous auteurs de romans pouvant, dans
sance par réaction aux grands
romans modernes, notamment ce sens, être qualifiés de « modernes ». Peut-être, à un certain égard,
aux œuvres de Dostoïevski, Proust, les romans de Kundera forment-ils les derniers grands spécimens de
Kafka, Joyce, Musil, Céline, Döblin, ce genre. En tout cas, il est de fait que le postmodernisme, préfiguré
Faulkner, avant de se récupérer en
quelque sorte, de se relégitimer par les productions du Nouveau Roman, aura non seulement cherché
et de venir s’échouer piteusement mais réussi à mettre un point final à cette modernité-là. Et que depuis,
dans le grand filet du postnatu- au regard de la production contemporaine si régressive parfois, il n’est
ralisme si prisé par la littérature
actuelle, et dont l’autofiction, pas étonnant que l’on en éprouve une certaine nostalgie.
comme on l’appelle, n’est jamais Une chose toutefois est sûre : c’est à cette modernité-là que Le
que l’ultime avatar. Surmâle entend se conformer. Autrement dit, toute la modernité du
6. G. Anders, Kafka. Pour et contre,
trad. H. Plard, Strasbourg, Circé, roman de Jarry vient de l’arrangement expérimental qu’il met en
1990, p. 28. forme.

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Dessins de lettres

En voici, pour preuve, le protocole : placez dans un milieu


artificiel deux variantes dépendantes d’un système : l’une est une
femme, Ellen Elson, l’autre un homme, André Marcueil. Imaginez
que l’homme prétende que la possibilité de faire l’amour « indéfini-
ment » ôte à celui-ci toute espèce d’importance (ou plonge celle-ci
dans la plus parfaite insignifiance). Et supposez qu’en réponse à cela
la femme décide de mettre à l’épreuve des faits ce postulat de départ.
Dans ces conditions, la voici qui décide de se donner au « Surmâle »
et, pour cela, de se laisser enfermer avec lui dans une chambre hermé-
tique – sorte de laboratoire de la luxure –, le but de cette claustration
étant de démontrer la vérité du théorème du Surmâle, c’est-à-dire
de tester la validité de l’hypothèse masculine. Une fois ce dispositif
établi, la question se pose alors en ces termes : qu’est-ce qui va se
passer ? Que va-t-il arriver au désir, au sexe, à cet amour dont on
dit qu’on le fait ? Que deviendront les partenaires de l’amour sexuel
quand le dispositif fonctionnera à plein régime ? Les variantes opéra-
toires qu’ils représentent seront-elles modifiées ? La « relation » qui
est de fait la leur devrait-elle, en tout état de cause, être qualifiée de
« rapport sexuel » ? Qu’est-ce qu’un acte sexuel ? Peut-on faire, oui
ou non, de cet acte un synonyme de rapport ? Que dire, par ailleurs,
de la virilité de l’homme ? En quoi la femme est-elle féminine ? – car
telles sont les questions posées par Le Surmâle.
Voici donc ce qu’il est demandé à l’intrigue : de tester les hypo-
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thèses de départ (à commencer bien évidemment par le théorème du
Surmâle : « L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut
le faire indéfiniment »), d’illustrer ces hypothèses au moyen de la
fiction ; de dresser le décor approprié de l’expérience ; de fixer les
conditions de son déroulement ; d’exiger de l’imagination qu’elle
fasse défiler les possibles ; et, surtout, de prendre soin que l’interven-
tion expérimentale en jeu porte à la fois sur la modification provoquée
d’une variable indépendante du système en même temps que sur l’ob-
servation des conséquences sur les variables dépendantes du système.
Enfin, last but not least, il est demandé aux péripéties imaginées
d’assurer que l’expérimentation simule bien une « cause efficiente »
– en l’occurrence le désir supposé sexuel, la libido de Freud – dont
l’effet puisse être justement mesuré sur les variables dépendantes du
système…
Telle est la traduction, en langage abstrait, des épisodes qui
forment l’intrigue du Surmâle. Grâce à cette traduction il nous est
plus facile de voir en quoi et pourquoi il retourne, avec ce « roman
moderne », d’un montage sinon d’un processus qui ne vise pas seule-
ment à « illustrer » mais à « tester » aussi la façon dont la sexualité
et les rapports de désir, sur lesquels cette sexualité a reposé et forgé
ses caractéristiques dominantes tout au long du XXe siècle, auront été
vécus et pensés au cours de cette même période.

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