Vous êtes sur la page 1sur 108

Collection « Recherches »

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte
LA COLLECTION « RECHERCHES » À LA DÉCOUVERTE
Un nouvel espace pour les sciences humaines et sociales

Depuis les années 1980, on a assisté à un redéploiement considérable de la


recherche en sciences humaines et sociales : la remise en cause des grands
systèmes théoriques qui dominaient jusqu’alors a conduit à un éclatement des
recherches en de multiples champs disciplinaires indépendants, mais elle a
aussi permis d’ouvrir de nouveaux chantiers théoriques. Aujourd’hui, ces
travaux commencent à porter leurs fruits : des paradigmes novateurs
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

s’élaborent, des liens inédits sont établis entre les disciplines, des débats
passionnants se font jour.
Mais ce renouvellement en profondeur reste encore dans une large mesure
peu visible, car il emprunte des voies dont la production éditoriale
traditionnelle rend difficilement compte. L’ambition de la collection
« Recherches » est précisément d’accueillir les résultats de cette « recherche de
pointe » en sciences humaines et sociales : grâce à une sélection éditoriale
rigoureuse (qui s’appuie notamment sur l’expérience acquise par les directeurs
de collections de La Découverte), elle publie des ouvrages de toutes
disciplines, en privilégiant les travaux trans- et multidisciplinaires. Il s’agit
principalement de livres collectifs résultant de programmes à long terme, car
cette approche est incontestablement la mieux à même de rendre compte de la
recherche vivante. Mais on y trouve aussi des ouvrages d’auteurs (thèses
remaniées, essais théoriques, traductions), pour se faire l’écho de certains
travaux singuliers.

L’éditeur
SOUS LA DIRECTION DE

Jean-Yves Authier,
Marie-Hélène Bacqué et France Guérin-Pace
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Le quartier

Enjeux scientifiques, actions politiques


et pratiques sociales

La Découverte
2006
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

ISBN : 978-2-7071-5071-4

Le logo qui figure sur la couverture de ce livre mérite une explication. Son objet est d’alerter
le lecteur sur la menace que représente pour l’avenir du livre, tout particulièrement dans le
domaine des sciences humaines et sociales, le développement massif du photocopillage.
Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit en effet expressément, sous
peine des sanctions pénales réprimant la contrefaçon, la photocopie à usage collectif sans
autorisation des ayants droit. Or cette pratique s’est généralisée dans les établissements
d’enseignement, provoquant une baisse brutale des achats de livres, au point que la possibilité
même pour les auteurs de créer des œuvres nouvelles et de les faire éditer correctement est
aujourd’hui menacée.
Nous rappelons donc qu’en application des articles L. 122-10 à L. 122-12 du Code de la
propriété intellectuelle, toute photocopie à usage collectif, intégrale ou partielle, du présent
ouvrage est interdite sans autorisation du Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC,
20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris). Toute autre forme de reproduction, intégrale ou
partielle, est également interdite sans autorisation de l’éditeur.

Si vous désirez être tenu régulièrement informé de nos parutions, il vous suffit d’envoyer vos
nom et adresse aux Éditions La Découverte, 9 bis, rue Abel-Hovelacque, 75013 Paris. Vous
recevrez gratuitement notre bulletin trimestriel. À La Découverte. Vous pouvez également
retrouver l’ensemble de notre catalogue et nous contacter sur notre site
www.editionsladecouverte.fr.

© Éditions La Découverte, Paris, 2007.


Remerciements
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Cet ouvrage est le produit d’un travail collectif qui a associé différents
cercles de chercheurs. Nous remercions tout d’abord nos collègues et
amis, membres de l’atelier Quartier : Barbara Allen, Guénola Capron,
Yankel Fijalkow, Sylvie Fol, Anne-Lise Humain-Lamoure, Michel Koko-
reff, Sonia Lehman-Frisch, Sylvie Mazzella, Pascale Philifert et Thierry
Ramadier, qui ont partagé avec nous pendant plusieurs années notre inté-
rêt et notre curiosité pour cette « espèce d’espace » et qui, au-delà de leur
propre contribution dans cet ouvrage, nous ont aidés à en construire les
différentes parties.
Nous remercions ensuite les autres auteurs de cet ouvrage : Athanase
Bopda, Xavier De Souza Briggs, Yves Grafmeyer, Françoise Navez-Bou-
chanine, Catherine Neveu, Sylvie Tissot et Licia Valladares, qui sont
intervenus de manière ponctuelle au fil des séances de l’atelier Quartier.
Et nous remercions aussi, plus largement, les autres intervenants de cet
atelier : Jean-Samuel Bordreuil, Pierre-Henri Derycke, Marie-Christine
Jaillet, Jean-Didier Lafforgue, Renaud Le Goix, Patrick Le Guirriec,
Suzana Magri, Michel Péraldi, Alexandre Piettre, Jean-Luc Pinol, Anne
Raulin et Christian Topalov, qui nous ont fait partager leurs connaissances
et leurs approches du quartier.
Ce travail collectif, de longue durée, a été rendu possible grâce au sou-
tien financier et logistique du GIS Socio-économie de l’habitat. Nous
adressons nos remerciements à Jacques Brun et à Christian Tutin, ancien
directeur et directeur actuel du GIS Socio-économie de l’habitat, pour la
confiance qu’ils nous ont accordée, ainsi qu’à Lucie Bonnet, secrétaire du
GIS Socio-économie de l’habitat, pour sa gestion efficace de l’atelier
Quartier. Nous remercions également l’INED (Institut national d’études
démographiques) qui a accueilli, dans ses locaux, nos différentes séances
de travail.
Merci enfin à Michèle Bacqué pour sa remarquable traduction et à
Yane Golay pour son aide précieuse à la mise en forme du manuscrit.
Introduction

Jean-Yves Authier, Marie-Hélène Bacqué


et France Guérin-Pace
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

À l’ère de la mondialisation, la ville contemporaine se reconfigure et


les rapports que les citadins entretiennent à l’espace et au monde social
prennent des formes renouvelées. Ainsi, dans la littérature urbaine
récente, de nombreux travaux évoquent, en réactualisant en partie des thè-
ses « classiques » sur la vie sociale des individus dans la métropole [Sim-
mel, 1903], l’apparition d’un individu « libre », affranchi de ses ancrages
territoriaux, inscrit dans des réseaux sociaux de moins en moins spatiali-
sés, se déplaçant de pôle en pôle dans un espace éclaté, recomposé autour
de nouvelles centralités. Pour autant, les formes d’ancrage local et les pra-
tiques de proximité ont-elles disparu ou prennent-elles, au contraire,
d’autant plus d’importance dans ce rapport à la mobilité ? Peut-on parler,
comme certains auteurs l’avaient annoncé dès les années 1960 [Ledrut,
1968], de la « fin des quartiers » [Ascher, 1998], utopie urbaine déjà ima-
ginée au début des années 1930 par Frank Lloyd Wright [1932] lorsqu’il
projetait Broadacre City1 ?
La notion de quartier est d’un usage courant. On connaît le rôle de clas-
sement et les effets de réputation liés au fait d’habiter dans tel ou tel quar-
tier. Cette notion est également très présente dans les politiques urbaines
récentes, en particulier celles qui, comme la politique de la ville en France
ou le développement communautaire aux États-Unis, tentent de remédier
à l’exclusion sociale par une intervention spécifique sur les quartiers dits
« en difficulté ». Mais quelle est la consistance du quartier dans une
société de réseaux et de mobilité ? Le quartier est-il encore utile à la

1. « Broadacre City est partout et nulle part, c’est le pays qui a pris vie comme une grande
ville » [Wright, 1932].
8 LE QUARTIER

compréhension des phénomènes sociaux et urbains ? Tend-il, au con-


traire, à se réduire à un mythe nostalgique entretenu par le cinéma ou la
littérature, comme l’illustre le succès du film Le Fabuleux Destin d’Amé-
lie Poulain qui met en scène des relations de voisinage fondées sur une
mixité sociale idyllique dans un quartier parisien de « bande dessinée » ?
Telles sont les questions abordées dans cet ouvrage, construit autour
d’un débat scientifique nourri par de nombreux travaux récents, en France
comme dans la littérature internationale. Les éclairages et les points de
vue sont en effet contrastés. Ainsi, pour certains auteurs, le rapport au
quartier ne concernerait que des groupes marginalisés n’ayant pas accès à
la mobilité et serait synonyme d’enfermement territorial et social. Au
contraire, pour d’autres observateurs de la vie urbaine contemporaine, le
quartier constituerait encore une ressource pour ses habitants et l’ancrage
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

dans le quartier serait cumulatif d’autres usages, plus mobiles, de la ville.


De même, certains auteurs donnent à penser que la ville d’aujourd’hui se
fragmente en entités constituées sur la base de l’« entre-soi », qui mena-
cent la cohésion sociale et urbaine, tandis que d’autres considèrent que ces
modes de relations sociales territorialisés sont complémentaires d’autres
modalités des liens sociaux s’exprimant dans d’autres lieux ou sous des
formes non territorialisées.
Ces questions et la confrontation de ces points de vue ont structuré un
séminaire de chercheurs2, qui s’est réuni régulièrement pendant quatre ans
(2002-2006) et dont cet ouvrage collectif est le produit. Ce séminaire a
associé des chercheurs de différentes disciplines (géographes, sociolo-
gues, urbanistes, psycho-sociologues)3 qui ont interrogé et prolongé leurs
travaux antérieurs et sollicité des contributions extérieures à partir de ce
questionnement commun4.
Dans un premier temps, nous avons choisi dans ce séminaire de mobi-
liser et de confronter plusieurs éclairages disciplinaires pour appréhender
le statut du quartier dans les sciences sociales. Le quartier est en effet pré-
sent dans de nombreux travaux scientifiques mais un statut différent lui
est accordé selon les disciplines et dans le temps. Par exemple, longtemps

2. Constitué et financé dans le cadre des activités scientifiques du GIS Socio-économie de


l’habitat.
3. Ce groupe était composé de Barbara Allen, Jean-Yves Authier, Marie-Hélène Bacqué,
Guénola Capron, Yankel Fijalkow, Sylvie Fol, France Guérin-Pace, Anne-Lise Humain-
Lamoure, Michel Kokoreff, Sonia Lehman-Frisch, Sylvie Mazzella, Pascale Philifert et
Thierry Ramadier.
4. Dans ce séminaire, outre les membres du groupe précité, sont intervenus : Athanase
Bopda, Jean-Samuel Bordreuil, Jacques Brun, Xavier De Souza Briggs, Pierre-Henri Dery-
cke, Yves Grafmeyer, Marie-Christine Jaillet, Jean-Didier Lafforgue, Renaud Le Goix,
Patrick Le Guirriec, Suzana Magri, Françoise Navez-Bouchanine, Catherine Neveu, Michel
Péraldi, Alexandre Piettre, Jean-Luc Pinol, Anne Raulin, Sylvie Tissot, Christian Topalov et
Licia Valladares.
INTRODUCTION 9

absent en économie et dans les sciences politiques, il y est mobilisé


récemment et marginalement, sans que la notion même soit véritablement
interrogée, alors qu’il a été dans les années 1980 un objet de renouvelle-
ment de la géographie. De façon générale, il constitue plus une « entrée »,
une échelle d’analyse, une unité d’observation qu’un concept ou un objet.
Ce cadre descriptif n’a de sens que confronté à d’autres échelles (la ville,
la métropole) et d’autres espaces de la ville (la rue, la place). Nous avons
ainsi, dans une démarche réflexive, tenté d’appréhender et de confronter
la construction de la thématique du quartier dans plusieurs sciences socia-
les – en sociologie, économie, anthropologie, géographie, histoire et
sciences politiques. Comment dans les sciences sociales le quartier appa-
raît-il et disparaît-il, par quels effets d’emprunts entre disciplines et dans
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

quelles relations avec les demandes politiques et opérationnelles du


moment ?
Cette approche nous a conduits à examiner le quartier des politiques et
les constructions politiques du quartier. Le quartier représente en effet
depuis longtemps une échelle de conception et d’action pour les urbanis-
tes. Dès le milieu du XIXe siècle, le modèle de la cité-jardin d’Howard pro-
pose un principe d’unité urbaine, société à taille réduite, organisée autour
d’une hiérarchisation sociale, qui s’inscrit dans une réaction anti-urbaine
préconisant le retour à la communauté villageoise. L’idée du quartier
équilibré, « balanced neighbourhood », fait son chemin dans la littérature
urbaine et dans le monde des urbanistes, portée par des praticiens et théo-
riciens de la ville comme Lewis Mumford [1938] ou Perry [1929], et
donne naissance en France au programme des cités-jardins, qui développe
une conception du quartier comme unité de vie organisée autour des équi-
pements et espaces publics. Les politiques de rénovation urbaine des
années 1960 et de construction de quartiers d’habitat social, qui détruisent
les noyaux anciens d’habitat populaire, contribuent paradoxalement dans
la littérature sociologique, mais également au cinéma et dans la littérature,
à l’émergence d’une image positive de ce quartier populaire en train de
disparaître. Lors de ces dernières décennies, les politiques de la ville, en
France comme dans d’autres contextes nationaux, réactivent l’espace du
quartier comme cadre d’action, échelle de l’intervention politique cons-
truite sur la mise en valeur de la proximité. Les expériences de démocratie
participative trouvent aussi leur légitimité dans l’échelle du quartier et de
la proximité. Au gré de ces politiques, les référents changent sur ce qui fait
ou ne fait pas un quartier, sur ce qui constitue sa valeur. Comment se cons-
truisent et évoluent ces cadres de l’action ? Quel est leur impact sur la
constitution et la transformation de territoires ? Quels sont les échanges,
emprunts, circulations entre le monde des aménageurs, celui du débat
politique (parfois très médiatisé) et celui de la recherche ?
10 LE QUARTIER

Si le quartier ne constitue pas un objet au contenu stable et homogène


dans les sciences sociales comme dans le champ opérationnel et politique,
sa définition et son étude ouvrent néanmoins une série de questions spé-
cifiques qui appellent à croiser plusieurs approches disciplinaires et qui
ont structuré plusieurs séances du séminaire. Qu’est-ce qui donne consis-
tance au quartier et le structure : sa morphologie, son histoire, les solida-
rités sociales, les pratiques de ses habitants, les espaces publics, ses
limites géographiques, son organisation politique et institutionnelle ? Par
quels jeux d’attraction, d’articulation ou de fermeture avec d’autres par-
ties de la ville, les limites, les frontières, les seuils du « quartier » se cons-
tituent-ils ? Quelle place cette « espèce d’espace » [Perec, 1974] occupe-
t-il, entre le logement et la ville, dans l’économie générale des pratiques
et des relations sociales des citadins ? Comment les ancrages territoriaux
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

des citadins se forgent-ils et dans quelles conditions représentent-ils pour


eux une ressource ou au contraire un enfermement ? Quels jeux d’appar-
tenance ou enjeux identitaires sont aujourd’hui associés au quartier ?
Le débat très franco-français sur les « banlieues » tend à restreindre
cette notion aux seuls quartiers cumulant des handicaps sociaux ou spa-
tiaux. Or, c’est méconnaître non seulement la complexité et la diversité
du monde des cités populaires – observé souvent par un regard empreint
de misérabilisme –, mais aussi le fait que l’attachement aux « territoires
du proche » n’est pas un trait distinctif des classes les plus pauvres – qui
d’ailleurs ne résident pas uniquement dans ces « quartiers » [Préteceille,
2006]. Les travaux sur l’espace de la grande bourgeoisie et de l’aristocra-
tie [Pinçon et Pinçon-Charlot, 1989], d’une part, ceux sur le rapport à la
ville des « classes moyennes » et le développement des recherches sur les
processus de ségrégation et de gentrification [Bidou-Zachariasen, 2003],
d’autre part, le montrent bien.
Cet ouvrage reprend pour partie les questions et les travaux de ce sémi-
naire mais possède sa propre cohérence éditoriale. Il se veut à la fois un
outil de réflexion et un bilan critique des travaux sur le quartier, en articu-
lant débats théoriques et travaux empiriques récents. C’est pourquoi nous
avons fait le choix d’une bibliographie commune à l’ensemble des contri-
butions.
L’ouvrage est structuré en trois parties. La première traite du quartier
des sciences sociales, du quartier des politiques (des responsables politi-
ques, de leurs discours et de leurs actions) et des rapports entre les cons-
tructions savantes et les constructions politiques du quartier. La deuxième
porte sur les représentations et les usages du quartier des habitants, les for-
mes d’attachement et d’investissement qui s’y exercent et les logiques
identitaires qui le constituent et qu’il contribue à développer. Enfin, la
troisième partie interroge les forces et faiblesses du quartier. Par son his-
toire, sa morphologie, sa localisation, ou bien encore par les caractéristiques
INTRODUCTION 11

sociales de ses habitants, le quartier peut constituer une ressource pour les
citadins, influencer leurs pratiques et leurs sociabilités, ou contribuer à
leur stigmatisation. Mais en même temps, le quartier ne constitue pas le
seul espace de vie des citadins et bien des déterminants sociaux se jouent
hors du quartier. Dans chaque partie, une place importante est accordée à
des contributions traitant les questions abordées à partir d’autres contextes
nationaux (Amérique du Nord, Amérique du Sud, Afrique…). La discus-
sion scientifique et opératoire sur « le quartier » est en effet loin de se
limiter à l’hexagone. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, en Amérique du
Nord, le débat sur les effets de quartier est particulièrement vif et son
importation en France n’est pas sans influence sur certains travaux
récents.
De ces différentes approches se dégage une image contrastée des quar-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

tiers qui renvoie à une pluralité d’espaces, de configurations sociales, de


trajectoires, de temporalités d’usage, de modes d’intervention politique et
d’imaginaires. Mais il en ressort aussi, dans des contextes très variés et
sous des formes diverses, la prégnance des relations de proximité, l’exis-
tence d’interactions fortes, revendiquées ou non, entre un espace construit
du quotidien et un ou des collectifs ou communautés. De toute évidence,
la mobilité et la métropolisation contribuent à reconfigurer l’espace
urbain par la création de nouvelles centralités, la transformation du rap-
port espace/temps, la constitution de nouvelles entités de quartier qui
allient ancrage et mobilité. Les individus qui vivent dans un quartier, ou
qui simplement le pratiquent, s’inscrivent dans des réseaux de relations
sociales plus ou moins territorialisées qui débordent largement l’échelle
du quartier. Mais, dans cette ville en mutation, de nouvelles formes d’ins-
criptions locales se reconstruisent. Dans ce contexte, les rapports au quar-
tier s’expriment de façon multiple, en se différenciant selon les groupes
sociaux, les générations, les histoires individuelles et les parcours géogra-
phiques.
Introduction

Jean-Yves Authier, Yankel Fijalkow et Pascale Philifert


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Si le quartier est un terme usuel dans le langage commun, du point de


vue scientifique comme du point de vue politique, il représente une cons-
truction où s’articulent débats scientifiques et enjeux opérationnels. C’est
à la fois l’idée forte et le fil conducteur de cette première partie, qui traite
d’abord du quartier des sciences sociales (des sociologues, des politistes,
des géographes), puis (plus centralement) des rapports entre les construc-
tions savantes et les constructions politiques du quartier, à travers deux
exemples, brésilien (Licia Valladares) et français (Sylvie Tissot), et enfin
du quartier des politiques – des responsables politiques et de leurs dis-
cours (Pascale Philifert) et des actions qu’ils mettent en œuvre (Yankel
Fijalkow).
Dans les sciences sociales, en sociologie (Yves Grafmeyer), en scien-
ces politiques (Catherine Neveu) et en géographie (Anne-Lise Humain-
Lamoure) – mais on pourrait sans nul doute ajouter ici d’autres disciplines
(l’histoire, l’anthropologie ou bien encore, dans une certaine mesure, la
psychologie ou l’économie) –, le quartier possède un statut ambigu. D’un
côté, il n’apparaît jamais comme un concept clairement défini, comme
une notion majeure (de telle ou telle discipline), ni même le plus souvent
comme un objet d’étude à proprement parler. Mais en même temps, il
constitue un vocable très présent dans de nombreux travaux, une catégorie
fréquemment utilisée comme « entrée », comme « unité d’observation »
ou comme « échelle d’analyse » pour traiter une large variété de ques-
tions.
Sans doute parce qu’il n’est l’objet propre d’aucune discipline, le quar-
tier des sciences sociales se présente comme un lieu privilégié d’échanges
et de circulations des savoirs disciplinaires. Ainsi, les différentes contri-
butions disciplinaires réunies dans cette première partie contiennent, dans
chaque cas, de nombreuses références à des travaux relevant d’autres
16 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

disciplines. Ces échanges et ces emprunts, qui parfois peuvent s’inscrire


dans des logiques de concurrence entre les disciplines (comme le montre
en particulier le texte d’Anne-Lise Humain-Lamoure), se traduisent par
l’existence de proximités fortes dans les savoirs savants sur le quartier
produits par chaque discipline. C’est ainsi, par exemple, que sociologues,
politistes et géographes distinguent de façon unanime deux types de
quartier : le quartier « institué » (dont les découpages vont rarement de
soi) et le quartier « vécu », lieu d’usages des habitants, et s’interrogent
volontiers sur les rapports complexes qu’entretiennent ces deux entités.
Autre illustration, dans ces trois contributions disciplinaires les auteurs
soulignent de manière très convergente la nécessité de ne pas « isoler » le
quartier du reste de la ville (ou de l’agglomération), ou bien encore la
nécessité d’associer l’« objet quartier » et l’analyse des trajectoires et des
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

mobilités des habitants.


Pour autant, le quartier des sociologues, le quartier des politistes et le
quartier des géographes ne sont pas strictement identiques et les trois con-
tributions de Yves Grafmeyer, Catherine Neveu et Anne-Lise Humain-
Lamoure sont loin d’être répétitives ! De fait, si les quartiers des différen-
tes sciences sociales présentent de multiples similitudes, les modes
d’approche et de traitement de l’« objet quartier » varient d’une discipline
à l’autre.
Les différences se situent d’abord dans les outils méthodologiques uti-
lisés pour saisir les réalités sociales des quartiers. Selon les disciplines, les
auteurs privilégient tantôt la cartographie, tantôt les statistiques, tantôt les
enquêtes par entretien ou par questionnaire. Plus fondamentalement, dans
chaque discipline, les analyses produites sur les quartiers (ou faisant réfé-
rence aux quartiers) s’inscrivent dans des cadres problématiques, dans des
questionnements propres. Par exemple, dans les sciences politiques, la
question du quartier est étroitement associée à deux registres : à l’analyse
des politiques publiques d’une part, et à l’analyse des instances de parti-
cipation, de démocratie et de proximité, d’autre part. Enfin, « le recours
au quartier » ne revêt pas globalement la même intensité selon les disci-
plines (il est plus net en sociologie ou en géographie que dans les sciences
politiques – ou en histoire, où le regard des chercheurs se porte plus volon-
tiers sur d’autres « espèces d’espaces », à l’exemple de la rue) et ne
s’exprime pas historiquement de la même manière à l’intérieur de chaque
discipline (autrement dit, la généalogie des travaux sur le quartier en
sociologie, par exemple, se différencie de la généalogie des recherches
géographiques sur le quartier).
Toutefois, sur ce dernier point, les trois contributions disciplinaires
laissent apparaître, à partir des années 1980, une focalisation forte et lar-
gement partagée sur l’« objet quartier ». Ce phénomène doit sans aucun
doute pour une large part au « tournant pragmatique et herméneutique des
INTRODUCTION 17

sciences sociales » [Dossé, 1997] qui s’opère à ce moment-là, à la diffusion


de la « pensée phénoménologique » [Genestier, 1999] ou bien encore aux
« nouvelles » exigences « historiques » du raisonnement sociologique
[Passeron, 1991]. Mais cet intérêt convergent des sciences sociales pour
le quartier est aussi incontestablement lié à l’évolution récente –
notamment au phénomène de territorialisation – des politiques publiques.
De fait, la construction de l’objet quartier par les sciences sociales
n’est pas seulement marquée par les rapprochements ou confrontations
entre disciplines, mais entretient des relations étroites avec l’action politi-
que. En effet, l’opposition supposée entre constructions savantes et cons-
tructions politiques n’est pas si franche : d’un côté, les savoirs savants
sont mobilisés de manière centrale, ou circulent parfois de façon plus mar-
ginale, dans l’élaboration des politiques à mettre en œuvre ; réciproque-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

ment, l’évolution des politiques publiques en direction des quartiers


participe à l’intérêt des sciences sociales pour l’objet quartier.
Plusieurs textes présentés dans cette première partie (notamment ceux
de Sylvie Tissot et de Licia Valladares) analysent ces relations entre le
quartier des sciences sociales et le quartier tel que le voi(en)t ou le mobi-
lise(nt) le(s) politique(s). Au-delà des références mobilisées dans le dis-
cours politique pour caractériser ou définir le quartier, c’est sans doute
dans la production de normes et de références, dans le recours à la catégo-
risation et aux facteurs dits « objectifs » que la circulation ou la réutilisa-
tion de recherches pour la construction des politiques publiques est la plus
explicite. Le quartier devient alors fondement de la pratique et de son
échelle opératoire, source et outil de légitimation de l’action publique.
Une des conditions de possibilité de ces articulations ou de ces
connexions n’est pas sans rapport avec la mobilisation des autorités et de
l’appareil technico-administratif dans une situation précise (crise urbaine
et sociale, opérations massives de destruction et de rénovation…). Si ces
interactions contribuent pour une part à mieux cerner les quartiers, il
convient cependant de s’interroger (comme le fait ici Sylvie Tissot) sur
l’éventuelle instrumentalisation des constructions savantes par les politi-
ques urbaines mais aussi sur les modalités et les logiques de la participa-
tion des chercheurs à la définition des politiques publiques, à l’exemple
de la « Politique de la ville ».
Cette inscription du quartier tant dans le champ politique que savant ou
technique trouve de surcroît un écho dans la médiatisation de ces notions
(quartier en difficulté…) au sein du débat public et à travers de nombreux
vecteurs (presse, colloques, articles…). Cette mise en circulation de
notions voire de concepts, si elle permet une appropriation – une adhé-
rence – et des allers-retours entre le politique, le scientifique et la société,
contribue aussi à vulgariser des notions qui peuvent parfois se transformer
en dogmes (le « quartier comme communauté » par exemple) appuyés par
18 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

les médias. Aussi, dans la construction des différentes dimensions du


quartier, le détour par la généalogie des mises en relation entre le politique
et le scientifique ou la circulation et la diffusion des travaux dans les sphè-
res savantes issues de contextes différents (Europe, États-Unis) peut
contribuer de manière éclairante – voire salutaire – à mieux identifier et
comprendre les relations contingentes ou nécessaires qui se sont
déployées depuis un siècle autour du quartier, comme l’a bien montré
Christian Topalov [2003] dans ses recherches ou comme le développe
dans ces pages Licia Valladares.
Mais la notion de quartier renvoie aussi aux modes d’inscription du
politique. Ainsi peut-on distinguer le quartier comme moyen et le quartier
comme mot d’ordre. En effet, les quartiers sont depuis longtemps des
outils au service des politiques. Dès l’après-guerre, les urbanistes cher-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

chent à constituer des unités de vie sociale. Tirant les leçons d’une urba-
nisation extensive qui aurait produit des « banlieues-dortoirs », il s’agit de
« faire quartier » afin de promouvoir la sociabilité et la citoyenneté. Les
politiques d’équipement et d’aménagement se constituent à partir de ce
modèle. De même la politique d’amélioration de l’habitat se base-t-elle,
en France, dès la fin des années 1970 sur des opérations locales ciblées
utilisant des techniques d’animation du voisinage. On veut alors promou-
voir la « requalification » du quartier. À la même époque, les premières
opérations de développement social des quartiers se fondent sur le même
principe de mobilisation du tissu associatif et de participation des habi-
tants.
Dans ces opérations, le quartier est présenté comme doté d’une force
globale, d’une dynamique propre qui amène les élus à le considérer
comme un moyen permettant de résoudre les problèmes sociaux. Dès lors
un nouvel engouement pour le quartier se fait jour. Il renvoie à une surva-
lorisation de la « communauté locale » en tant que ressource, territoire
éducatif et créatif [Genestier, 1999]. L’idée pragmatique que l’action sur
le lieu permet de faire lien et de susciter des interactions indispensables à
la vie sociale conduit à promouvoir à la fois ce collectif proche des usagers
et la régulation locale des conflits.
Mais Yankel Fijalkow montre dans cet ouvrage que le modèle du
« quartier-village » qui promeut les ressources locales et architecturales
du passé, le développement d’espaces publics et l’ouverture à la négocia-
tion collective profite surtout aux couches culturellement dominantes qui
s’installent progressivement dans les quartiers anciens populaires et
appuient un autre mode d’intervention urbaine que la rénovation-démoli-
tion. Or, si cette image idéalisée et consensuelle des quartiers populaires
renvoie à la recherche d’un passé, elle se fonde sur une représentation du
quartier socialement homogène qui ne s’attache pas seulement aux quar-
tiers anciens centraux mais aussi aux quartiers de banlieue.
INTRODUCTION 19

Les références mobilisées dans le discours politique pour caractériser


ou définir le quartier prolongent ces constats. À travers les usages cou-
rants, l’outil rhétorique construit des représentations associées au quartier
qui empruntent à des catégorisations bien marquées (quartier riche/quar-
tier pauvre) et à des références normatives (mixité, renouvellement
urbain…). Par exemple, comme le montre Pascale Philifert, les parlemen-
taires qui débattent de la loi Solidarité et renouvellement urbain abordent
le quartier-village comme un modèle idéalisé, qui s’oppose sémantique-
ment au « quartier sensible », marge de la ville, qui nécessite une inter-
vention publique importante visant à corriger l’existant au nom de la
cohésion territoriale.
Ainsi, la persistance des débats autour de la notion de quartier se
trouve en grande partie liée aux usages qu’en fait le pouvoir politique.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Néanmoins, si les transferts et les déplacements entre les champs politi-


ques et scientifiques ont des implications sur la dynamique savante des
constructions de l’objet (et inversement), ces dynamiques sémantiques
s’articulent à des modèles pérennes de vie urbaine (la mobilité généralisée
ou le quartier-village), dont on constate fréquemment la résurgence sur le
terrain opérationnel.
1

Le quartier des sociologues

Yves Grafmeyer
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Tout comme la ville, dont il est un sous-ensemble, le quartier ne repré-


sente pas pour la sociologie un concept, ni même peut-être un objet à pro-
prement parler. On chercherait en vain le terme parmi les entrées
recensées dans les dictionnaires usuels de la discipline. Mais il n’en cons-
titue pas moins une unité d’observation, une échelle d’analyse, bref une
« entrée » qui a souvent été utilisée par les sociologues pour traiter un
large éventail de questions.
Au point de contact entre l’organisation matérielle de l’espace bâti, les
pratiques sociales qui s’y déploient et les images qui lui sont associées, le
quartier intéresse au premier chef les spécialistes de sociologie urbaine. Par-
delà l’extrême diversité des auteurs, des objets et des traditions nationales,
on peut considérer que le champ de la sociologie urbaine est structuré par
trois grandes orientations thématiques : la distribution et le mouvement des
populations dans l’espace ; les pratiques et les attitudes des individus vivant
en milieu urbain ; les actions publiques ou privées qui prennent part à
l’organisation de la ville, à son fonctionnement et à ses transformations.
D’une manière ou d’une autre, chacune de ces lignes de questionnement
rencontre sur son chemin l’échelon du quartier : comme unité de mesure
des différenciations sociales au sein de la ville, comme espace de proxi-
mité inégalement signifiant selon ses habitants, comme milieu de vie, et
enfin comme objet d’interventions publiques et cadre – voire enjeu – de
diverses formes d’actions collectives.

UNE PORTION DE VILLE

À considérer la notion de quartier dans ses usages les plus courants,


c’est l’impression de foisonnement qui domine. Le quartier peut d’abord
22 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

être identifié à partir de caractéristiques physiques qui en font une portion


d’espace plus ou moins individualisée et repérable au sein de la ville : il
peut être central ou périphérique, ancien ou récent, éventuellement déli-
mité par un cours d’eau, une voie ferrée ou toute autre emprise marquant
une césure forte dans le tissu urbain. Quand la netteté des contours se con-
jugue avec une originalité architecturale aisément perceptible et la pré-
sence de divers monuments ou équipements locaux, l’identité du quartier
s’impose avec plus de force aux citadins et leur fournit des repères non
seulement pour nommer le lieu mais aussi pour qualifier ce qui s’y fait,
voire ceux qui y vivent.
D’autre part, c’est bien souvent aussi la fonction dominante du quartier
ou les caractéristiques sociales de ses habitants qui lui confèrent sa phy-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

sionomie propre : on parlera de quartier d’affaires, de quartier administra-


tif, de « quartier Latin », de quartier résidentiel…, ou encore de quartier
« populaire », « bourgeois », « asiatique », etc. Ces éléments d’identifica-
tion entretiennent cependant des rapports complexes, instables et parfois
très lâches avec les lignes de partage suggérées ici ou là par la géographie
physique ou les particularités du cadre bâti. Dans les données factuelles
tout comme dans les représentations collectives, la différenciation spatiale
des activités et des populations donne à voir des espaces plus ou moins
typés ; mais elle laisse ouverte la question des limites qui séparent tel ou
tel quartier de ceux qui lui sont contigus. Les contours peuvent être flous,
et donner lieu à des appréciations variables. Bien plus, beaucoup de por-
tions de la ville ne se singularisent pas particulièrement ni par l’évidence
de leurs limites physiques, ni par la présence de monuments ou autres
constructions emblématiques, ni par une spécificité claire de leurs fonc-
tions ou de leur peuplement. Est-ce à dire que seuls certains endroits de la
ville ont la consistance et la visibilité qui en font de « véritables »
quartiers ? En tout cas, cette idée implicite a bien souvent guidé le choix
des terrains d’enquête que les sociologues ont privilégiés dans leurs étu-
des localisées de la vie urbaine.
Mais le quartier peut aussi correspondre à une circonscription adminis-
trative (par exemple un « quart » d’arrondissement dans le Paris
d’aujourd’hui). En ce cas, le découpage prend en compte l’espace urbain
dans son intégralité, et délimite clairement chaque unité. Il n’en a
d’ailleurs pas toujours été ainsi : jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, les
divisions institutionnelles internes aux villes françaises visaient à organi-
ser des réseaux personnels et des modes de contrôle beaucoup plus qu’à
délimiter strictement des territoires. Les découpages auxquels nous som-
mes accoutumés sont le produit d’une histoire longue, au fil de laquelle
l’organisation administrative des villes s’est progressivement territoria-
lisée [Topalov, 2002].
LE QUARTIER DES SOCIOLOGUES 23

Envisagé comme simple fragment de ville, sans même préjuger de la


nature et de l’intensité de la vie sociale qui s’y déploie, le quartier oscille
donc entre plusieurs définitions qui se font écho sans pour autant se super-
poser. Quel que soit le point de vue adopté, le quartier représente cepen-
dant une unité d’observation qui a été mobilisée pour traiter de questions
sociologiques très diverses. Pour simplifier, deux principales perspectives
peuvent être distinguées. La première considère d’emblée l’échelle de
l’agglomération, au sein de laquelle ces unités constitutives font système.
La seconde déplace la focale sur tel quartier particulier, éventuellement
comparé avec quelques autres, afin de circonscrire des terrains d’enquête
appropriés à une étude intensive.
Les questions touchant à la ville – et a fortiori aux quartiers – sont qua-
siment absentes dans les débuts de la sociologie française, du moins telle
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

qu’elle s’est institutionnalisée comme discipline académique autonome


autour de Durkheim et de ses héritiers directs. L’attention que ces derniers
portaient à la recherche de lois générales plutôt qu’à la variété des contex-
tes locaux était en soi peu propice au développement de travaux empiri-
ques comparables à ceux conduits dans les années 1920-1930 par les
sociologues de Chicago, qui voyaient dans la grande ville moderne leur
« laboratoire social » par excellence. Toutefois, dès La Division du travail
social [1893], Durkheim fait explicitement de la ville la figure la plus
symptomatique de la densification des rapports sociaux, de la différencia-
tion des activités et des solidarités fondées sur l’interdépendance. Les dis-
positifs matériels, les structures sociales et les institutions qui forment la
ville sont autant de faits morphologiques où la vie sociale se cristallise en
substrats relativement stables.
Le quartier urbain, dans cette perspective, peut donc être considéré
comme l’une des traductions territoriales de la diversification des groupes
sociaux produite par la division du travail. Telle est bien la relecture que
propose Maurice Halbwachs (qui a le mieux assumé le programme
durkheimien d’analyse des morphologies sociospatiales) des études réali-
sées par ses collègues de l’université de Chicago [Halbwachs, 1932]. Le
point de débat, qu’il développe à la fin de son article rédigé à son retour
des États-Unis, porte sur le statut qu’il convient d’accorder selon lui à la
« distribution locale des nationalités » dans l’agglomération de Chicago.
« Lorsqu’on inscrit, écrit-il, des noms de races ou de nationalités sur les
différents quartiers, Chicago ressemble effectivement à une mosaïque.
Effaçons ces noms, et disons simplement qu’il y a ici beaucoup de
manœuvres, attachés à la grande industrie, là, des artisans, des ouvriers
qualifiés, des commerçants, des clerks, des employés, etc. Au lieu d’une
série de quartiers juxtaposés, nous apercevons une succession de couches
sociales superposées : mais les plus sédentaires, les mieux établies, celles
qui constituent réellement le cœur et la substance de l’organisme urbain,
24 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

sont au-dessous des autres, qui les recouvrent, et qui empêchent, en partie,
de les voir. » À la mosaïque bien visible et pittoresque des communautés
ethniques doit donc se substituer l’analyse plus sociologique des degrés de
participation à la vie urbaine, dont l’expression spatiale est différente et
sans doute plus incertaine.
C’est au début des années 1950, sous l’impulsion de Paul-Henry
Chombart de Lauwe et de ses collaborateurs, que se constitue en France
un champ de recherches sociologiques spécifiquement consacré à la ville.
Bon connaisseur des travaux d’écologie urbaine produits à Chicago,
Chombart de Lauwe s’inscrit par ailleurs dans la filiation de Durkheim et
plus précisément de deux de ses disciples : Maurice Halbwachs et Marcel
Mauss. Avec le premier, il partage un intérêt marqué pour les études de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

morphologie sociale et pour les conditions de vie de la classe ouvrière ; du


second, il retient les apports d’une approche ethnologique des phénomè-
nes sociaux.
Refusant toute explication déterministe par les données matérielles
(géographiques, techniques, architecturales…), Chombart de Lauwe s’est
notamment intéressé à la configuration de l’espace social parisien, dont il
s’est attaché à décrire les multiples manifestations [Chombart de Lauwe
et al., 1951-1952]. Synthèse d’innombrables déterminations, l’« espace
social » est en quelque sorte l’enveloppe commune à tout un faisceau de
données empiriques portant sur la distribution territoriale des groupes
sociaux, mais aussi sur les aspects les plus divers de la vie collective
(choix électoraux, pratique religieuse, équipements sanitaires ou cultu-
rels, modes de vie, etc.). Il est le reflet, inscrit sur le sol, d’une structure
sociale modelée par la division du travail. Par-delà la relative diversité des
contextes locaux, ce sont plus encore les grandes lignes de force structu-
rant les rapports sociaux qui trouvent leur traduction dans l’organisation
de la ville. Plutôt qu’une mosaïque de petits mondes singuliers, les quar-
tiers de la capitale font apparaître une opposition forte entre l’Est popu-
laire et l’Ouest approprié par les classes supérieures.
D’autre part, l’équipe de Chombart de Lauwe a aussi utilisé le quartier
non plus comme unité de mesure en vue de reconstituer dans sa globalité
la morphologie sociale d’une ville, mais comme terrain d’enquête permet-
tant l’observation détaillée des pratiques sociales de ses habitants (modes
d’organisation de l’espace domestique, sociabilités, mobilités quotidien-
nes, usages du quartier et de la ville…). Souvent centrées sur des quartiers
à dominante ouvrière, qui intéressaient tout particulièrement Chombart,
ces enquêtes ont également porté sur d’autres contextes résidentiels :
quartiers bourgeois de l’Ouest parisien, ou encore – à Paris, à Nantes, à
Bordeaux… – nouveaux ensembles d’habitation marqués par une relative
mixité sociale et faisant donc cohabiter des populations qui se distinguent
LE QUARTIER DES SOCIOLOGUES 25

par la manière dont elles organisent leur espace, leur temps et leur budget
[Chombart de Lauwe et al., 1959-1960, 1961-1962].
Depuis lors, ces deux modes d’utilisation du quartier à des fins de
recherche ont donné lieu à de très nombreux travaux, parfois sources de
collaborations entre sociologues, géographes, ethnologues, démographes,
économistes et statisticiens. D’une part, dans la mouvance des questions
de morphologie urbaine, des typologies de quartiers ont été élaborées, sur
la base de diverses données statistiques, pour caractériser et comparer
entre elles les configurations sociospatiales des villes françaises [Mansuy
et Marpsat, 1991]. D’autre part, les monographies de quartiers urbains ou
périurbains ont connu un nouvel essor à partir du tournant des années
1980, à la faveur d’un regain d’intérêt des sociologues pour l’observation
localisée des phénomènes sociaux et en particulier des processus de chan-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

gement social [Collectif, 1983, 1986].

UN ESPACE DE PROXIMITÉ

Dans tout ce qui précède, le quartier a été envisagé en quelque sorte de


l’extérieur, c’est-à-dire tel que le définissent les représentations commu-
nes, les découpages institutionnels, ou encore les problématiques des
chercheurs. Mais qu’en est-il lorsqu’on adopte le point de vue de ceux qui
l’habitent – ou qui le fréquentent régulièrement ? Quelle idée ces derniers
se font-ils de « leur » quartier, et quelle place occupe-t-il dans l’ensemble
de leur vie de citadins ?
Envisagé à partir du domicile, le quartier est « l’endroit où l’on
habite », un intermédiaire entre le logement et la ville, un espace à la fois
proche et familier. L’écrivain Georges Perec le dit à sa manière : le quar-
tier est « la portion de la ville dans laquelle on se déplace facilement à pied
ou, pour dire la même chose sous la forme d’une lapalissade, la partie de
la ville dans laquelle on n’a pas besoin de se rendre, puisque précisément
on y est » [Perec, 1974].
La taille et les contours de cet espace de proximité varient très sensi-
blement selon les individus. Une enquête comparative récemment
conduite auprès d’habitants de quelques quartiers anciens centraux le
montre clairement : « Parfois le quartier est réduit à la rue, voire à la rési-
dence dans laquelle habite l’enquêté ; dans d’autres cas, à l’opposé,
l’entité nommée se confond avec le centre-ville ou, plus exceptionnelle-
ment, avec la ville (ou l’arrondissement) » [Authier et al., 2001].
Ces variations ne sont d’ailleurs pas purement individuelles, car elles
dépendent dans une certaine mesure des positions sociales et des âges de
la vie : ainsi, les retraités ont plutôt tendance à avoir une représentation
étroite de leur quartier ; à l’inverse, les étudiants privilégient une définition
26 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

extensive, englobant tout le centre-ville ; entre ces deux extrêmes, « les


cadres et professions intellectuelles supérieures sont les plus enclins à
avoir une représentation de leur lieu d’habitation conforme à la configu-
ration des quartiers prédéfinis ; tandis que les employés et les ouvriers
sont proportionnellement les plus nombreux à n’avoir aucune représenta-
tion de leur quartier » [ibid.].
L’idée même de limites est d’ailleurs inégalement pertinente dans la
représentation que tout un chacun se fait de son quartier. Si, pour certains,
le quartier est bien circonscrit dans un périmètre clairement identifié, pour
d’autres au contraire l’espace considéré comme familier se polarise autour
d’équipements ou de monuments emblématiques, ou encore autour de
nœuds ou de voies de communication qui peuvent faire référence pour
eux, là même où les divisions administratives tracent des frontières entre
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

quartiers. En outre, de quel périmètre s’agit-il ? Bien souvent, celui des


relations de voisinage ne se confond pas avec celui des achats courants,
celui de la paroisse, de l’école… Ces espaces, qui sont diversement vécus
et appropriés selon la nature des activités et les temps de la vie sociale, ne
se recouvrent pas et ne présentent pas la même importance selon les types
d’habitants : le quartier est donc, dans une large mesure, une figure « à
géométrie variable » [Benoît-Guilbot, 1982].
Et surtout, quel que soit le degré d’attachement que le citadin mani-
feste à l’égard du quartier qu’il habite, une partie de sa vie se déroule en
général ailleurs, « en ville ». Selon les individus, le système des activités
et des relations se trouve plus ou moins dispersé. Parfois, le quartier n’en
joue pas moins un rôle important dans les sociabilités et la transmission
des normes, en tant qu’espace d’interconnaissance où se déploient d’effi-
caces réseaux d’entraide, voire de contrôle social. Dans d’autres cas, au
contraire, le périmètre du quartier n’est guère autre chose que le cadre
d’une sociabilité tout à fait résiduelle, faite de fréquentations très sélecti-
ves ou à peine esquissées.
De très nombreux travaux ont établi depuis longtemps que l’espace
proche du logement (voisinage immédiat, quartier) occupe, selon l’appar-
tenance sociale des habitants, une place très variable dans l’ensemble de
leur vie relationnelle. Depuis leurs premières études comparatives sur des
familles ouvrières et des familles bourgeoises parisiennes jusqu’aux
enquêtes de 1968 sur Lyon et Marseille, les travaux de Chombart de
Lauwe et de son équipe [Chombart de Lauwe et al., 1959-1960, 1961-
1962] avaient constaté que les relations interpersonnelles entretenues par
les ouvriers se restreignaient en règle générale à des aires plus étroites que
celles des autres catégories sociales. Plus récemment, Jean Remy et
Liliane Voyé [1992] ont noté eux aussi cette sensibilité socialement diffé-
renciée aux contraintes de proximité, en la mettant en relation avec un rap-
port inégal à la mobilité, aussi bien pour les déplacements quotidiens que
LE QUARTIER DES SOCIOLOGUES 27

pour l’adaptation à un nouveau lieu de résidence : « Plus on a affaire à une


population qui a besoin de repères concrets et non transposables, plus la
capacité de mobilité sera réduite ; c’est généralement le cas des groupes
sociaux défavorisés qui fondent leur sécurité dans les relations de voisi-
nage et dans la connaissance personnelle. Les groupes sociaux dominants,
par contre, possèdent, à des degrés divers, une certaine capacité de délo-
calisation dans la mesure où leurs réseaux de relation ne sont pas fondés
sur la proximité spatiale et où ils disposent d’une capacité d’abstraction
leur permettant, dans les espaces qu’ils ne connaissent pas, de se repérer
aisément à partir d’une grille transposable de lecture de l’espace. »
Mais, si cette capacité à maîtriser les distances, à jouer sur plusieurs
espaces, demeure inégalement distribuée selon les groupes sociaux, elle
tend globalement à s’accroître. Source de déstabilisation des appartenan-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

ces, mais aussi vecteur d’ajustement à la complexité urbaine, la mobilité


sous ses diverses formes fait de plus en plus partie intégrante de l’expé-
rience citadine. Dans la ville d’aujourd’hui, ce sont tous les rythmes de vie
qui se diversifient, au gré des attaches qui relient chaque habitant à une
multiplicité de territoires : logement et voisinage, lieu de travail, mais
aussi lieux de la formation, des approvisionnements, des loisirs, des socia-
bilités, des origines familiales…

UN MILIEU DE VIE

Faut-il donc adhérer au diagnostic d’une progressive disparition du


quartier comme unité pertinente de la vie urbaine ? Il y a près de quarante
ans, Raymond Ledrut affirmait déjà : « Il y a deux pôles prépondérants
dans la vie des habitants d’une grande cité moderne : la ville, avec des pro-
cessus d’intégration plus ou moins puissants, et d’autre part le logement,
dont la réalité est souvent plus solide que celle de la ville, prise globale-
ment, pour l’individu. Tout ce qui se développe autour du logement a sur
le plan social une certaine importance : vie domestique, relations d’amitié,
unité de voisinage, etc. L’échelon sociologique du quartier, en revanche,
n’a presque aucune existence effective » [Ledrut, 1968]. L’idée n’est donc
pas nouvelle, mais elle se retrouve sous la plume de différents auteurs con-
temporains. Yves Chalas écrit par exemple : « Le quartier, cette forme
sociospatiale si importante dans la ville d’hier, est aujourd’hui en déclin.
Parce qu’ils sont mobiles, les habitants des villes ne sont plus guère, ou ne
sont plus prioritairement, des habitants de quartiers » [Chalas et Dubois-
Taine, 1997].
Fait tout à la fois d’ancrages territoriaux et de mobilités, le monde
urbain ne se résume certes pas à une simple addition de microcosmes for-
tement articulés au lieu de résidence. Sans doute n’en a-t-il d’ailleurs
28 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

jamais été ainsi, dès lors que l’historien de périodes plus ou moins ancien-
nes s’attache à prendre en compte les trajectoires individuelles et les
diverses formes de mobilité qui l’invitent à décloisonner les espaces
[Pinol, 1991]. Réciproquement, l’enquête citée plus haut [Authier et al.,
2001] montre que, dans les sites centraux anciens qui ont été étudiés, le
quartier demeure aujourd’hui encore, pour une majorité de ses habitants,
un objet d’usages diversifiés et un cadre non négligeable de leurs sociabi-
lités. Et, contrairement à une idée répandue, ce sont les jeunes diplômés et
les cadres ou professions intermédiaires qui investissent le plus fortement
l’endroit de la ville où ils habitent, et non pas les personnes âgées ou les
groupes « captifs ». Pour beaucoup d’entre eux, l’ancrage dans le quartier
n’est d’ailleurs nullement exclusif d’un fort investissement dans d’autres
espaces de la ville, et/ou dans le logement. En revanche, « la figure du
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

citadin nomade et cosmopolite, partagé entre son chez-soi et la vaste ville,


mais dépourvu de toute attache avec le quartier dans lequel il est inséré,
n’est guère incarnée que par un enquêté sur cinq ».
La réalité sociologique du quartier apparaît donc toujours problémati-
que. La nature et l’ampleur des pratiques sociales qui s’y inscrivent, la
signification qu’il revêt pour ceux qui y sont domiciliés varient selon les
habitants et selon les contextes locaux. Le quartier, tout comme la ville
dont il ne peut être séparé qu’artificiellement, n’en constitue pas moins
peu ou prou un « milieu interne », au sens durkheimien du terme, fait « de
personnes et de choses » [Durkheim, 1895] rassemblées et agencées selon
un certain ordre. Produit d’une histoire accumulée, où s’imbriquent des
sédimentations durables mais parfois aussi des mutations brutales, il
forme une « unité relative » [Lefebvre, 1967]. Au croisement des caracté-
ristiques sociales de ceux qui le peuplent et des éléments matériels et sym-
boliques qui le qualifient, il est au principe d’un ensemble spécifique de
contraintes, de possibilités et de représentations.
Dans quelle mesure, et pour qui, la production d’« effets de milieux »
se nourrit-elle de processus de territorialisation des ressources, des rela-
tions interpersonnelles, des univers mentaux ? Les études sociologiques
de contextes locaux ont exploré une large palette de cas de figure plus ou
moins typés, que les auteurs ont souvent désignés selon les caractéristi-
ques sociales dominantes de leur peuplement : quartiers populaires tradi-
tionnels où s’imbriquent les interconnaissances de voisinage, les liens
familiaux et amicaux, les solidarités professionnelles et les réseaux
d’entraide [Coing, 1996] ; grands ensembles d’habitat social à la popula-
tion « préconstruite », qui ont fait coexister dès leur origine des popula-
tions hétérogènes [Chamboredon et Lemaire, 1970] ; « beaux quartiers »
appropriés par des catégories aisées qui en contrôlent l’accès et y impo-
sent leurs manières d’habiter et de cohabiter [Pinçon et Pinçon-Charlot,
1989] ; « quartiers d’intégration » où se régule, voire se « met en scène »
LE QUARTIER DES SOCIOLOGUES 29

la diversité des origines et des traits culturels [Simon, 1992] ; quartiers


« d’exil » ou « de relégation » où la figure de la banlieue devient la méta-
phore de l’exclusion sociale [Dubet et Lapeyronnie, 1992] ; anciennes
« banlieues rouges » où se développent de nouveaux rapports au territoire
et de nouvelles appartenances à la faveur de la diversification sociale de
leurs habitants [Bacqué et Fol, 1997]…
Au total, les résultats ainsi accumulés ont permis une meilleure
connaissance des processus qui combinent aujourd’hui leurs effets sur le
devenir des villes.
Parmi ces processus, on peut d’abord citer la requalification économi-
que et symbolique d’un nombre croissant de quartiers centraux anciens,
qu’elle s’accompagne ou non d’une intervention des pouvoirs publics. La
rénovation ou la réhabilitation des secteurs à dominante populaire a sou-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

vent eu pour conséquence de désarticuler les liens d’interconnaissance


entrecroisant le voisinage, la parenté, l’amitié et les relations de travail.
Ceux des anciens habitants qui sont restés sur place doivent partager leur
espace de vie avec de nouvelles populations qui apportent avec elles
d’autres manières d’habiter, d’autres modèles de consommation, d’autres
modes de définition du public et du privé [Coing, 1966]. Le jeu combiné
des mobilités, des stabilisations, des rotations joue globalement dans le
sens d’un « embourgeoisement » de ces quartiers centraux. Mais il aboutit
aussi à inscrire dans l’espace des divisions sociales tranchées et durables,
des micro-différenciations locales qui peuvent alimenter des conduites
d’évitement entre les diverses populations en présence [Authier, 1993].
Dans d’autres lieux de la ville prévaut plutôt une logique de reproduc-
tion, qui se marque par une relative continuité du peuplement, des formes
de sociabilité et des modes d’appropriation de l’espace local. Tel est le
cas, en particulier, des quartiers élus par la grande bourgeoisie [Pinçon et
Pinçon-Charlot, 1989] ou, plus largement, par des familles insérées depuis
plusieurs générations dans les milieux supérieurs ou moyens de la société
citadine [Grafmeyer, 1991, 1992].
Inversement, les quartiers dit « sensibles » ou « en difficulté » ont été
pris comme cadres d’analyse de processus cumulatifs d’exclusion sociale
ayant pour effet d’aggraver – du fait même de leur concentration territo-
riale et de la visibilité qui lui est associée – les situations de chômage et
de pauvreté, l’échec scolaire, les tensions entre voisins et l’image négative
de soi. Soucieux de marquer leur distance avec un lieu de vie auquel ils
refusent de s’identifier, beaucoup vivent difficilement l’impossibilité
dans laquelle ils se trouvent de le quitter. Par-delà l’homogénéité appa-
rente des conditions de vie, les relations locales sont dès lors altérées par
diverses formes de micro-distinctions, de répulsions mutuelles et de repli
sur l’intimité du foyer domestique [Paugam, 1994 ; Villechaise-Dupont,
2000]. Toutefois, le quartier familier nourrit des attitudes ambivalentes, et
30 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

peut constituer dans le même temps une « ressource » relationnelle et


identitaire pour certains de ses habitants, par exemple les adolescents
[Lepoutre, 1997].

UN CADRE D’ACTION

Unité d’observation de la complexité urbaine, propice à la mise en évi-


dence de divers processus sociaux qui trouvent dans les territoires de la
ville non seulement leur inscription mais aussi leurs conditions concrètes
de réalisation, le quartier n’est donc pas qu’un mot. Ou, plutôt, disons que
ce mot lui-même est porteur d’effets tout à fait tangibles dès lors qu’il est
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

mobilisé par divers acteurs sociaux comme catégorie de perception et


d’action.
Outre les images diffuses qui imprègnent le vécu ordinaire et les pra-
tiques quotidiennes de tout un chacun, le quartier peut aussi, du moins
pour certains de ses habitants, représenter le cadre et parfois même l’enjeu
tout à fait explicite de diverses formes d’action collective. Dans son
ouvrage de synthèse sur la sociologie urbaine, Raymond Ledrut [1968]
proposait de distinguer soigneusement deux dimensions de la « vie de
quartier » : d’une part, les « relations sociales » interpersonnelles qui se
nouent au sein de cette portion de l’espace urbain ; d’autre part, la « vie
collective » au sens strict, qui est fonction du degré de participation des
habitants aux diverses organisations locales (associations d’habitants, de
commerçants, de parents d’élèves, associations sportives, organisations
religieuses, amicales diverses…). Considérant que « le nombre, le volume
et la vie des organisations collectives de quartier jouent un rôle essentiel
dans la cohésion du quartier et son individualisation », Ledrut proposait
une typologie des quartiers construite en fonction de la manière dont s’y
combinent ces deux composantes de la vie sociale de proximité.
Les actions collectives à base locale forment à elles seules un vaste
champ d’étude, qui a été considéré tantôt pour lui-même, tantôt dans ses
relations avec les autres dimensions de la vie de quartier. Il apparaît
d’ailleurs que la plupart des associations, quels que soient les objectifs
qu’elles poursuivent et qui fondent officiellement leur raison d’être, ont
aussi pour fonction latente d’activer et d’entretenir les liens interperson-
nels entre leurs membres. Du coup, la frontière est assez souvent poreuse
entre les organisations de type associatif et les sociabilités à caractère
informel. C’est, par exemple, en jouant sur les unes et sur les autres que
telles ou telles catégories de populations nouvellement installées dans un
quartier ont pu tout à la fois en modifier les manières d’habiter du seul fait
de leur présence et aussi, par leur action militante, se placer en position de
LE QUARTIER DES SOCIOLOGUES 31

porte-parole des autres habitants et d’interlocuteurs privilégiés des pou-


voirs publics [Bensoussan, 1982].
Car c’est tout autant pour les pouvoirs publics (État et collectivités
locales) que le quartier est susceptible de constituer une catégorie prati-
que, une cible d’intervention, un cadre d’action explicitement associé à
des périmètres bien circonscrits : zones de rénovation urbaine ou
d’« action concertée », « secteurs sauvegardés », périmètres d’opérations
programmées d’amélioration de l’habitat, ou encore, plus récemment,
quartiers des politiques de la ville. Même si elle prend de plus en plus en
compte aujourd’hui l’interdépendance entre les espaces et les impératifs
de solidarité à l’échelle globale de l’agglomération, l’idée même de
« politique de la ville » s’est constituée et mise en œuvre selon une logi-
que de territorialisation de nombreux pans des politiques sociales.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Oscillant entre la promotion volontariste de la mixité urbaine et la préser-


vation des liens de proximité, entre la lutte contre la ségrégation et la revi-
talisation de la vie sociale locale, l’action des pouvoirs publics a
incontestablement joué dans le sens d’une « relégitimation du quartier »
[Vieillard-Baron, 2001].
Au point de rencontre entre les pratiques des habitants (organisées ou
non), les dispositifs institutionnels et tout un ensemble de discours et
d’images fortement médiatisés, les « quartiers sensibles » – ou plus sim-
plement encore « les quartiers » – représentent l’avatar contemporain
d’une approche territorialisée qui, à travers des portions de ville, tout à la
fois désigne des « problèmes sociaux » et, de manière euphémisée, vaut
qualification sociale de ceux qui les habitent.
2

Le quartier des politistes

Catherine Neveu
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Parler du « quartier des politistes » constitue à bien des égards une


véritable gageure, tant cette notion paraît absente des travaux menés dans
cette discipline. Une absence bien particulière cependant, puisque s’il
paraît difficile de trouver des réflexions tentant de définir « le quartier »,
que ce soit en tant que territoire délimité, espace vécu ou construction
épistémologique, la littérature abonde en usages du terme. Après avoir
dans un premier temps tenté de donner quelques explications à cette
absence, on examinera dans un second temps comment ce terme, ou cette
notion selon les cas, est utilisé ou débattu par des politistes.

UNE NOTION PEU PROBLÉMATISÉE

Quelques généralités tout d’abord, pour expliquer l’absence du quar-


tier. Elle peut découler du fait que celui-ci constitue un objet relativement
problématique pour une grande partie des sciences politiques, dans la
mesure où il n’a ni statut administratif, ni statut électoral. Or il faut bien
reconnaître que pendant longtemps, même si la période récente a vu des
évolutions significatives en la matière, nombre de travaux de sciences
politiques ont pris pour référence des échelles ou des territoires adminis-
trativement ou électoralement définis : circonscription électorale, com-
mune, département, région…

Le « local » plutôt que le « quartier »

Si on considère les travaux portant sur des objets proches du quartier,


on trouve surtout la notion de local et, plus récemment, celle de territoire.
La première a cet aspect pratique évident qu’elle désigne tout ce qui est
LE QUARTIER DES POLITISTES 33

infranational, tout ce qui n’est pas étatique ; comme le faisait déjà remar-
quer A. Mabileau en 1993, « évoquer le local signifie ipso facto que l’on
oppose le local à un centre ou à un référent national » [Mabileau, 1993].
Au terme d’une approche selon laquelle c’est principalement le pouvoir
politique central qui constitue le territoire, on comprend aisément que la
Région soit considérée comme un territoire ou un local construit, puisque
instituée par l’État dans le cadre des politiques de décentralisation, tandis
que la ville, le bourg ou le village sont considérés comme plus
« naturels », puisque ayant préexisté à ces opérations de découpage ou de
délimitation administratifs. La place centrale occupée pendant très long-
temps par l’échelon de l’État, de l’État-nation, considéré comme le seul
étalon de référence et d’analyse dans la réflexion de sciences politiques,
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

permet de mieux comprendre que le local ait été successivement esca-


moté, considéré comme l’espace de déploiement d’intérêts particuliers,
allant à l’encontre d’une définition rationnelle de l’action politique qui ne
pouvait être que le fait de l’État central, puis plutôt vu en filigrane, notam-
ment à travers les études sur les implantations locales des élus nationaux
cumulant des mandats, ou les analyses du local comme tremplin d’accès
au pouvoir central [Mabileau, 1993 ; voir également Bourdin, 2000].
La discipline semble donc pendant un temps avoir relativement peu
problématisé les espaces sur lesquels elle entendait explorer une problé-
matique de recherche. Comme le font remarquer J.-L. Briquet et
F. Sawicki, « la méfiance par rapport aux espaces préconstruits et la
nécessité corrélative de reconstruire des espaces pertinents en fonction de
la problématique adoptée ne semblent guère partagées par les politistes
qui s’intéressent au local. L’espace politique local est le plus souvent assi-
milé aux limites de la ville, du département, de la région » [Briquet et
Sawicki, 1989]. Un certain nombre de travaux ont cependant porté sur des
processus de constructions d’identités politiques locales, travaux dans les-
quels on trouve une réflexion plus poussée sur les modalités de construc-
tion politique de l’espace local. On pense ici notamment aux travaux sur
le « communisme sociétal identitaire », comme ceux d’A. Fourcaut sur la
« banlieue rouge » ou de M. Hastings sur « Halluin la rouge », qui ont mis
l’accent sur la double imbrication d’éléments idéologiques, sociologiques
et spatialisés et d’identités locale, politique et socioprofessionnelle. De
même, il y a eu et il y a encore des travaux sur les réseaux politiques
locaux de partis ou d’institutions [Sawicki, 1997]. Des travaux d’analyse
locale du politique qui s’attachent donc à expliquer la très grande variété
de configurations locales de tout phénomène général, sans pour autant que
le local soit devenu un objet problématisé comme cela a pu être le cas en
anthropologie ou en géographie. C’est plus un lieu de recherche qu’un
lieu recherché [Briquet et Sawicki, 1989].
34 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

Du local « escamoté » des années 1960 au local « reconsidéré »


d’aujourd’hui, celui-ci, s’il est reconnu comme sécrétant des formes par-
ticulières de sociabilité, désigne tour à tour le village, la ville, voire la
région, mais très rarement le quartier, qui semble appartenir quant à lui au
« micro-local ». On pourrait même penser que les évolutions significati-
ves qu’ont connues les modalités de l’action publique (la décentralisation
et le développement des politiques publiques territorialisées notamment),
si elles ont permis d’énoncer l’hypothèse d’un intérêt général local [Gau-
din, 1999 ; Rangeon, in Le Bart et Lefebvre, 2005] et donc de remettre en
cause les représentations antérieures attribuant au seul État central la
capacité à déterminer l’intérêt général, ont dans le même temps accentué
l’image du « quartier » comme dernier bastion de l’esprit de clocher, de la
défense d’intérêts particuliers, voire presque privés.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Un effet des modes de construction des objets de recherche

Mais je ferai également l’hypothèse que cette absence du quartier tient


également à la manière dont les différents champs de la discipline se sont
développés, à la fois du point de vue de leur relative disjonction et du point
de vue de leurs modalités de construction de leur objet. Ainsi, les recher-
ches portant sur la construction politique de la territorialité, sur les moda-
lités de production de territoires, montrent bien qu’il y a une déconnexion
croissante entre, d’une part, les territoires des politiques publiques et,
d’autre part, ceux de la représentation politique. Le constat d’un décalage
croissant entre deux modalités de définition, de découpage ou d’appréhen-
sion des territoires est alors redoublé par la faible connexion au sein même
de la discipline entre études des comportements électoraux, analyses des
politiques publiques et approches de sociologie politique. Il y aurait donc
une double disjonction, dans la manière concrète dont les territoires peu-
vent être construits, mis en œuvre, ou exister en tant que territoires de
l’action publique ou de la représentation électorale, et entre les champs
d’études au sein même de la discipline.
On peut voir émerger une volonté de mieux les articuler ou les
confronter, comme dans certains travaux menés récemment sur les cam-
pagnes électorales, qui se sont ainsi attachés à saisir comment les candi-
dats font des « pèlerinages géographiques » afin de desservir les différents
quartiers au cours de celles-ci, et doivent faire preuve de leur intime
connaissance de chacun des quartiers de la ville et des questions qui s’y
posent [Lagroye et al., 2005]. Ce sont alors les effets de mise en scène de
cette « connaissance intime » des quartiers qui sont analysés, ainsi que les
discours qui permettent d’articuler la très grande proximité avec la ville,
voire l’agglomération. Cette présence croissante des « quartiers » dans les
campagnes électorales découle donc bien des évolutions des politiques
LE QUARTIER DES POLITISTES 35

publiques et de la multiplication des échelons d’intervention, qui oblige


les élus à jouer à la fois sur ces registres de proximité et une capacité à
penser le plus large et le plus global en termes politiques. Si de telles
recherches prennent appui sur les usages électoraux de la référence au
quartier, peu de travaux prennent cependant cet espace comme point
d’ancrage de la réflexion. Cette relative absence du quartier dans les tra-
vaux des politistes tient sans doute alors notamment à un « effet taille » ;
celle, réduite, du quartier, semble en effet perçue comme « insuffisante »,
tant pour être « représentative » de processus plus généraux que pour sai-
sir et analyser des enjeux majeurs. Sans hypostasier cette échelle comme
nécessairement fructueuse et pertinente, là encore au nom de sa supposée
« naturalité », comme ont pu le faire longtemps des anthropologues, les
approches micro-locales n’en présentent pas moins l’avantage, sous
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

réserve d’une construction critique, de nous permettre d’en apprendre


beaucoup sur l’ordre « macro » : « Certes, nous ne pouvons pas saisir le
tout d’une question par une lecture microscopique des relations de face-à-
face. […] Cependant, nous pourrions ainsi commencer à entendre – pour
la première fois – le tic-tac de l’ordre macro » [Knorr-Cetina, citée dans
Poluha et Rosendhal, 2002].
Mais on se heurte là à la seconde difficulté évoquée plus haut, celle
découlant des modalités de construction de leur objet par nombre de poli-
tistes travaillant sur « le local ». Ainsi, comment ne pas être frappé par la
relative rareté avec laquelle toute une catégorie d’agents, censés pourtant
être centraux à cette échelle, est prise en considération ? Les « habitants »
sont rarement présents, à quelques exceptions près, et le plus souvent sous
cette seule figure de l’habitant, précisément, ou sous celle de l’expert
d’usage1. Si l’on retrouve là les effets de la relative délégitimation, déjà
évoquée, du local comme espace politique, le faible intérêt porté aux
représentations de ces agents, à leurs pratiques et à leurs points de vue
découle probablement aussi, comme le montre très bien S. Biarez [1999],
de ce que les systèmes locaux sont essentiellement considérés, dans les
travaux sur les politiques publiques, comme des lieux fonctionnels ou des
centres d’exercice de pouvoir par des élites. Produisant des analyses sou-
vent très fines des manières dont interagissent élus, personnels adminis-
tratifs et professionnels de différentes institutions ou instances, y compris
du secteur privé ou marchand, ces approches des systèmes locaux ont eu
tendance à en occulter d’autres dimensions, dans lesquelles les
« habitants » auraient pu être mieux pris en compte. S. Biarez plaide alors
pour une autre approche de cet objet local, qui prenne notamment en

1. Car c’est ainsi que sont désignés les citoyens lorsqu’on parle des « quartiers ». Pour une
discussion plus approfondie des sources et des effets de ces catégorisations, voir Neveu
[2005].
36 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

compte les enjeux liés à une problématique d’espace public2, en repensant


la « sphère locale selon l’espace public ».

UN QUARTIER PRÉSENT DANS DES DISPOSITIFS

Cette absence de problématisation de la notion et de l’échelle du quar-


tier ne signifie pas pour autant que le terme soit absent des travaux des
politistes. Il faut alors, pour saisir les références à cette notion, prêter
attention à certaines thématiques de recherche qui, de par leur objet, la
croisent nécessairement, ne serait-ce que par les usages qu’en font diffé-
rents agents. Le quartier existe ainsi dans au moins deux champs de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

recherche aujourd’hui. D’une part celui de l’analyse des politiques publi-


ques et d’autre part celui s’intéressant aux instances de démocratie dite,
selon les cas, « de participation », « locale » ou « de proximité ». En effet,
les processus de décentralisation déjà évoqués, l’évolution des modalités
d’action de l’État et des collectivités territoriales, la multiplication des
politiques publiques territorialisées et l’émergence de formes nouvelles de
gouvernance des villes, sans oublier la loi de février 2002 sur la
« démocratie de proximité », sont autant d’ensembles de pratiques au fil
desquels le local et le quartier, échelle importante de leur définition et de
leur mise en œuvre, effectuent un retour en force particulièrement notable.
Dans la mesure où, dans ces deux champs, l’échelle du quartier occupe
une place importante, je vais essayer d’analyser rapidement comment
cette échelle est utilisée dans un certain nombre de travaux.
Parmi les recherches sur les instances de « démocratie locale », la thé-
matique du quartier se trouve souvent évoquée, ne serait-ce qu’en raison
de la fréquence avec laquelle c’est à cette échelle qu’elle semble principa-
lement pensée3. Ces recherches donnent lieu à une série d’interrogations
sur le pouvoir local et ses transformations ; la mise en place de telles ins-
tances est alors constituée comme un cadre fructueux permettant de saisir
des déplacements significatifs de frontière entre les protagonistes du jeu
politique local, entre élus, administrations, associations, habitants, ainsi
que l’invention de nouveaux rôles politiques, comme celui de « conseiller
de quartier » à Paris, ni élu politique, ni citoyen « ordinaire » [Blondiaux,
1999].
Dans la grande majorité des cas, nombre de travaux portant sur ce type
d’instances (comme les comités et les conseils mis en place dans le cadre

2. Sur l’intérêt de mieux connecter analyses des politiques publiques et travaux sur l’es-
pace public, voir également François et Neveu [1999].
3. Beaucoup plus rares en effet sont les travaux portant sur les initiatives prises à l’échelle
des « pays », en zones rurales, ou des agglomérations.
LE QUARTIER DES POLITISTES 37

de la loi sur la démocratie de proximité ou lui ayant préexisté) s’attachent


cependant à saisir leur fonctionnement sans compléter cette analyse d’une
reconstitution a minima des représentations, des pratiques, des construc-
tions de ce type de territoire urbain. Dans la plupart des cas, ce sont les
instances elles-mêmes qui font l’objet de l’étude et le fait qu’elles soient
inscrites, référées dans une échelle dénommée « quartier », qui puisse ou
non correspondre à des formes d’identification, de représentation,
d’appropriation par ceux qui participent à ces instances, fait très rarement
l’objet d’une prise en considération, au profit d’une acceptation acritique
de découpages donnés (et souvent perçus par les chercheurs eux-mêmes)
comme « naturels ». Il est malgré tout quelques exceptions à cette règle
générale, comme lorsque L. Blondiaux [1999] évoque les fondements du
découpage en quartiers du XXe arrondissement de Paris, et les processus
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

de négociations auxquels il a ensuite donné lieu dans les différents con-


seils. Il estime alors que l’existence effective des quartiers se joue dans les
« allers et retours constants entre les découpages officiels (i. e. la parole
politique qui reconnaît le quartier) et les représentations (i. e. l’appropria-
tion par les habitants de ces frontières symboliques) » [ibid.]. Si c’est très
certainement le cas pour ces « quartiers des conseils », la relation de cau-
salité généralement implicitement entendue entre l’existence de senti-
ments d’attachement à l’égard d’un territoire localisé (le quartier vécu) et
l’engagement dans ces instances (le quartier ainsi construit) est rarement
questionnée. Autrement dit, le double « allant de soi », selon lequel d’une
part « le quartier » serait l’échelle idéale de ces pratiques « participatives »
car il présenterait un certain nombre des qualités nécessaires à leur bon
fonctionnement, et d’autre part il y aurait une relation mécanique entre ces
deux types de « quartier », fait rarement l’objet de vérifications ou de rela-
tivisations empiriquement fondées. Pourtant, à l’instar des travaux déjà
évoqués sur les modalités d’articulation entre identités locales et idéolo-
giques [Hastings, 1991], une telle analyse peut sérieusement remettre en
cause ce type de causalité entre attachement et engagement [Neveu,
2004]. Le développement de réflexions en ce sens, sur les « fabriques de
territoire » à l’échelle des quartiers notamment, à la jonction et dans
l’interaction des représentations, des identifications locales, des senti-
ments d’appartenance, des interventions politiques et publiques et des for-
mes d’engagement paraît donc une piste de recherche tout à fait
intéressante à approfondir.
À quelques exceptions près, et à l’instar de nombre de travaux en
sciences sociales, les politistes ne font donc pas exception dans leur usage
parfois fort peu critique de notions et de termes mis en circulation dans un
certain « sens commun » médiatique ou parascientifique, ainsi que dans la
littérature produite pour et par les opérateurs des politiques publiques,
élus ou professionnels, notamment desdits « métiers de la ville ». Dans
38 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

nombre de cas par exemple, la fonction d’euphémisation de la dénomina-


tion de « quartier », attribuée à des fractions de la ville dans le cadre de
pratiques institutionnalisées, finit par être complètement intégrée, le mot
« quartiers » désignant nécessairement, par un processus assez classique,
les « quartiers en développement social » ou les « quartiers en difficulté ».
Le quartier a alors connu le même sort que l’« intégration », dont il n’est
même plus besoin de nos jours de spécifier qu’elle doit être celle « des
immigrés », tant le terme en a fini par cristalliser un ensemble de discours
convenus ou portant sur un « allant de soi » dont on ne parvient plus que
difficilement à suggérer qu’il puisse faire débat.

UNE PROBLÉMATISATION À PARTIR DES POLITIQUES PUBLIQUES


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Mais quand cet « allant de soi » est interrogé d’un point de vue criti-
que, la réflexion devient extrêmement fructueuse. Ainsi, dans un article
publié en 1999, J.-P. Gaudin, à partir d’une analyse des usages de la
notion de « quartier » dans les politiques publiques urbaines, construit une
réflexion quant à quelques évolutions fondamentales de l’action publique.
Il constate, à la lecture de la littérature administrative et professionnelle
sur la Politique de la ville, un usage croissant, voire pléthorique, du terme
de « quartier » tout en notant en même temps l’absence complète d’élé-
ments de définition explicites du quartier, que cette définition soit évolu-
tive ou stabilisée. À partir de ce constat, J.-P. Gaudin considère alors que
cette coexistence d’un usage pléthorique et d’une absence de définition
correspond non pas à une méconnaissance des nombreux débats ayant eu
lieu sur la notion de quartier, mais bien à un choix stratégique. L’usage de
la notion de quartier créerait en effet ce qu’il appelle « un flou spatial
salutaire », tout en mettant en forme et en désignant en réalité la démarche
contractuelle. En analysant l’usage fait de cette notion, J.-P. Gaudin
démontre l’existence d’un régime de quasi-équivalence entre un terme
spatial (le quartier) et une démarche d’action publique (la contractualisa-
tion) ; la référence au quartier permettrait donc à la fois de rendre compte
d’une mutation dans les conceptions du travail social et d’euphémiser des
formes de ciblage des populations dans les politiques publiques. Du même
coup, une telle opération d’euphémisation permet de faire de l’échelle du
quartier une échelle où pourrait se combiner « un peu d’universalisme
avec l’imaginaire de proximité qui lui a été longtemps opposé » [Gaudin,
1999].
C’est également la conclusion que l’on retrouve chez P. Genestier,
quand il plaide pour une analyse de la place occupée aujourd’hui dans
nombre de politiques publiques par la « thématique de la territorialité »,
qui inscrive celle-ci dans la mise en lumière d’une nouvelle philosophie
LE QUARTIER DES POLITISTES 39

de l’action publique [Genestier, 1999 et 2001]. Il lit le succès du


« discours proximitaire » comme le reflet du passage d’un imaginaire
« vectoriel, volontariste et de la convergence globale à un imaginaire plu-
raliste et plus soucieux de conciliation et de maintien, voire de restaura-
tion, que de transformations radicales » et comme le produit du
« changement de notre registre d’historicité », ancré aujourd’hui non plus
dans l’autorité du passé (la tradition) ou celle du futur (le progrès), mais
« dans le présent des ajustements pragmatiques, toujours recommencés »
[2001]. C. Le Bart et R. Lefebvre estiment quant à eux que le recours au
terme de « proximité4 » est chargé de « présupposés et de connotations
implicites » objectivant une vision du monde social. Selon ces auteurs, la
référence à la proximité « naturalise la représentation selon laquelle la
réponse aux problèmes et aux “demandes sociales” doit s’opérer au plus
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

proche, ce qui disqualifie des formes de régulation sociale et politique


plus macroscopiques et globales ; et accrédite de nouvelles définitions
légitimes des normes de l’efficacité publique » [Le Bart et Lefebvre,
2005].
Autrement dit, une plus grande attention portée aux modes de
« fabrication » de territoires, qui ne prenne pas seulement en considéra-
tion les pratiques institutionnelles dans une approche privilégiant leurs
dimensions fonctionnelles, mais qui s’attache à lier plus précisément cel-
les-ci avec à la fois les pratiques et représentations quant aux formes tant
d’attachement que d’engagement des « gouvernés » eux-mêmes et les
enjeux d’accès à et de constitution d’espaces publics, pourrait permettre
le développement d’analyses fructueuses à partir de la référence au quartier.
Une telle approche nécessite alors, à l’encontre des représentations
actuelles dominantes, d’admettre que celui-ci et plus généralement « le
local » puissent être autre chose qu’un « local gestionnaire », d’être criti-
que vis-à-vis des tendances qui dépouillent « le local “gestionnaire” […]
de cet attribut que constitue l’espace public » [Biarez, 1999]. En faisant
du « local », alternativement ou concurremment, un espace supposé de
convivialité naturelle et/ou un espace de gestion des « choses simples »,
éloigné de « l’abstraction du politique », bref en évacuant, dans les deux
cas, toute dimension de débat et de conflictualité, c’est la capacité même
de cette échelle à fonctionner comme un véritable espace public qui est
aussi déniée [Neveu, 2000, 2004]. Or, selon S. Biarez, « le système local
n’est pas essentiellement un lieu fonctionnel ou un centre d’exercice de
pouvoirs propres à des élites. On doit lui adjoindre un espace d’opinions,

4. Il est d’ailleurs tout à fait remarquable que, dans leur longue introduction à leur ouvrage
récent, le terme de quartier n’apparaisse pas une seule fois, alors qu’il est assez systématique-
ment associé à la thématique que ces auteurs se proposent d’explorer, celle de la proximité en
politique.
40 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

de différences, de conflits, qui constitue la face interactive du pouvoir


politique » [Biarez, 1999]. C’est très précisément cette dimension qui
semble oblitérée dans la mise en œuvre d’instances de « démocratie de
proximité » ou de nombre de politiques publiques, comme dans les analy-
ses dont elles font l’objet.
Loin de faire du « local » un isolat discret, la combinaison d’une ana-
lyse des processus de localisations par des agents (y compris les institu-
tions) et de la localisation de la recherche elle-même constitue donc un
puissant révélateur des logiques politiques contemporaines, et ce « local »
particulier qu’est le « quartier » peut trouver ici toute sa place. Mais il ne
doit pas pour autant être considéré pour lui seul ; c’est qu’il s’agit plus en
effet de travailler dans les quartiers que sur les quartiers. Si l’on peut,
comme l’a fait notamment J.-P. Gaudin, s’appuyer sur une analyse des
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

usages de ce terme, ou s’attacher à saisir la diversité de représentations et


de pratiques d’un espace dénommé « quartier » par les agents eux-mêmes,
et comment elles peuvent s’articuler entre elles, il n’en reste pas moins
qu’une stricte approche monographique réduirait singulièrement la portée
de telles recherches. Pas plus que le « local », le « quartier » n’est en effet
un isolat social ou politique ; c’est donc aussi l’articulation entre différen-
tes échelles qui doit faire l’objet de travaux plus approfondis. Comment le
« quartier » est-il lié, articulé à d’autres échelles, et notamment à celle de
la ville ? Au-delà d’un territoire de la ségrégation et de l’exclusion ou d’un
territoire de convivialité innée, quelle place y a-t-il pour penser l’inscrip-
tion des quartiers dans d’autres configurations, non seulement territoria-
les, mais aussi politiques et sociales, que celle d’un localisme qui ne rend
pas justice de la richesse des processus à l’œuvre ?
Ce bref tableau du quartier des politistes est sans doute partiel. Si la
notion de quartier n’a pas fait l’objet d’une théorisation et d’une concep-
tualisation particulières en sciences politiques, en tout cas elle est utilisée
en abondance ; dans le pire des cas de manière acritique, que ce soit au
nom de sa naturalité et de son immédiateté supposées, ou par reprise des
usages de « sens commun », comme une prénotion qui n’est pas discutée ;
et dans le meilleur des cas au filtre d’une analyse des usages auxquels elle
est soumise, qui permet alors de cerner un certain nombre d’évolutions,
notamment dans le champ des politiques publiques et des pratiques dites
de démocratie participative.
3

Le quartier comme objet en géographie

Anne-Lise Humain-Lamoure
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Le quartier : « Étymologiquement, portion d’un tout divisé en quatre


parties (quartier de pomme). En fait, portion assez quelconque de l’espace
[…] ; le mot est étendu à toutes sortes de divisions : quartier de brie, quar-
tier d’orange, et même bloc détaché d’un tout mal défini (quartier de
roche) » [Brunet, Ferras et Théry, 1992, p. 411]. C’est ainsi que les
auteurs du dictionnaire Les Mots de la géographie amorcent une sorte de
non-définition du quartier, sans utilité en géographie urbaine. Le quartier
n’est donc pas une réalité géographique mais un morceau d’espace ubi-
quiste, sans échelle, ni lieu propre.
Il ne prend sens, tout à la fois échelle et objet dans la géographie
urbaine, qu’à la fin des années 1970, dans le contexte d’un renouvelle-
ment des problématiques et des méthodes de la géographie, au moment où
la pertinence de la notion de quartier est contestée dans l’ensemble des
sciences sociales. Se saisir du quartier en géographe devient donc un enjeu
dans le positionnement de cette discipline au sein des sciences sociales. Il
s’agit donc de s’interroger sur la spécificité et l’originalité d’une approche
spatiale du quartier.
Les études de nature géographique touchant au quartier sont très nom-
breuses et elles accordent à cet espace des statuts très différents. La plu-
part considèrent le quartier comme un simple périmètre d’étude, un
espace support qui ne fait pas l’objet de l’analyse. Nous avons donc
choisi, dans cette présentation, forcément partielle, d’écarter ce type de
recherches pour nous concentrer sur celles qui abordent le quartier comme
objet central dans l’analyse.
Revenant sur le contexte d’émergence du quartier comme objet et de
renouvellement de la géographie, nous pourrons explorer la façon dont les
géographes se saisissent du quartier : d’une part, comment l’identifier et
42 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

le délimiter ? – qu’est-ce qui fait quartier ? –, d’autre part, comment en


analyser l’usage, notamment politique ? – que fait-on du quartier ?

QUARTIER ET GÉOGRAPHIE : RENOUVELLEMENTS ET ÉMERGENCES

Si le terme apparaît sous la plume des géographes dès le début du


e
XX siècle [Reclus, 1895], il n’est vraiment utilisé qu’à partir des années
1930, lorsque est fixé pour longtemps le plan canonique de toute étude
urbaine : emplacement, évolution, fonctions, démographie, quartiers
[Blanchard, 1911 ; 1935]. Mais les analyses intra-urbaines restent margi-
nales jusque dans l’après-guerre et la ville s’étudie à l’échelle des réseaux
nationaux ou des régions urbaines [George, 1952 ; Rochefort, 1957 ;
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Beaujeu-Garnier et Chabot, 1963].

Un espace longtemps mal défini

À défaut de réflexion sur la notion, le quartier apparaît comme une sim-


ple fraction d’espace urbain présentant des caractères communs [Chabot,
1948] dont la définition oscille schématiquement, selon les études, entre
deux points de vue tous deux empruntés aux aménageurs et aux architectes.
L’un reprend une vision fonctionnaliste, fondée sur la division technique et
sociale de l’espace, et calque sur ces zonages en quartier de simples
catégories : « quartiers des affaires », « quartiers industriels », « quartiers
résidentiels » ou « quartiers ethniques » [Alexandre, 1930]. Les grands
manuels de géographie urbaine jusque dans les années 1970 perpétuent
cette vision du quartier sans la remettre véritablement en question. Une
seconde interprétation du quartier postule, à cette échelle, une sociabilité
spontanée souvent sur le modèle nostalgique du village rural ou de la
paroisse. Le quartier est alors interprété par les géographes comme un cadre
quasi naturel, hérité d’anciennes pratiques d’un groupe socio-démographi-
que identifié [Comby, 1964 ; Lazzarotti, 1971]. Le quartier est posé ici
comme lieu d’épanouissement face à la ville démesurée et déstructurante.
Le quartier a donc été longtemps un espace peu exploré par les géogra-
phes, où coexistent deux visions du quartier. Ce dernier ne devient vérita-
ble objet de recherche qu’au cours des années 1970, paradoxalement, au
moment où son existence est remise en cause dans l’ensemble des scien-
ces sociales et notamment en géographie.

Le quartier est mort, vive le quartier !

Les deux visions du quartier que nous avons rapidement présentées


reposent sur trois postulats : une clôture de la vie sociale, une certaine
LE QUARTIER COMME OBJET EN GÉOGRAPHIE 43

autonomie des activités et des ressources à l’échelle du quartier, et enfin


une prédominance des relations de proximité dans la structuration des
réseaux de sociabilité. Au tournant des années 1970-1980, prenant acte
des changements rapides dans la localisation des emplois et des lieux de
résidence, les géographes remettent en cause ces postulats : « Survivance
d’un passé révolu, le quartier n’aurait plus, dans l’organisation urbaine
d’aujourd’hui comme dans les pratiques sociales et les modes de vie,
qu’un rôle subalterne. L’éclatement des réseaux de sociabilité, autrefois
largement étayés par l’organisation familiale et la proximité du voisinage,
davantage fondés aujourd’hui sur le milieu de travail et sur les pratiques
de loisirs, retirerait désormais au quartier sa fonction traditionnelle de cel-
lule élémentaire de la société urbaine » [Merlin et Choay, 1988, p. 559].
Avec l’évolution rapide des formes et des fonctions des agglomérations
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

urbaines et les nouvelles logiques de mobilités de leurs populations, le


rôle déterminant de la proximité est contesté [Piolle, 1991 ; Challas,
2000]. Donner des limites de quartier, comme le faisait Raoul Blanchard
dans l’entre-deux-guerres, devient problématique. Le quartier semble dis-
paraître comme échelle intermédiaire de pratiques entre un voisinage
structuré en fonction de logiques d’étroite proximité et l’agglomération
entière, siège de parcours et de réseaux. Le postulat d’un quartier,
« fraction d’espace », reposant sur des logiques de contiguïté et d’homo-
généité fonctionnelle ou sociale, semble dépassé. Une structuration plus
réticulaire de l’espace urbain rendrait caduque toute logique de proximité
dans la construction des pratiques et des identités urbaines.
Pourtant, on trouve durant cette période une recrudescence de travaux
où le quartier prend une place décisive1. Les géographes y prennent une
part importante. Les manuels consacrent de plus en plus de place au quar-
tier [Rimbert, 1973 ; Bertrand, 1978, 1980]. Des rapports ou des thèses ne
portant pas directement sur le quartier [Bailly, 1977 ; Bertrand, 1975]
contribuent à en faire une échelle d’analyse valorisée et un objet de
recherche à part entière. Cependant, l’avènement du quartier comme
thème de recherche en géographie s’opère au moment où la discipline
connaît de profondes mutations : délaissant l’étude très vidalienne des
rapports homme/milieu, elle se réclame pour une part « science sociale de
l’espace » [Robic et al., 2006]. Nombre de géographes, en faisant du quar-
tier un objet de recherche, incorporent donc des concepts et des méthodo-
logies empruntés à d’autres sciences sociales.

1. La base SUDOC (système universitaire de documentation) recense quatorze thèses en


sciences sociales portant sur le quartier entre 1970 et 1979, trente-six de 1980 à 1989, quaran-
te-six de 1990 à 1999.
44 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

Le quartier à définir comme objet : lieu d’acculturation

Les travaux portant sur le quartier dans les années 1980 montrent de
manière patente une fragmentation importante des champs et des métho-
dologies de recherche. Selon les écoles et les courants, se produit une
acculturation des géographes au contact d’autres sciences sociales.
Autour du quartier, on peut distinguer schématiquement deux grands cou-
rants de recherche qui puisent à différentes sources de nouveaux instru-
ments théoriques et méthodologiques.
Un premier courant s’inspire directement d’une partie des travaux de
l’école de Chicago [Mckenzie, 1923 ; Burgess, Park et Mckenzie, 1925],
réédités dans les années 1960 et exportés en France [Racine, 1971 ; Cla-
val, 1981]. Sont également très souvent cités dans les travaux de ce
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

courant : Simmel [1896], Chombart de Lauwe [1965, 1982], Coing


[1966], Lefebvre [1967], Chamboredon, Lemaire [1970], Halbwachs
[1938, réédité en 1970], Castells [1972, 1975]. L’agglomération y est
l’échelle d’étude privilégiée : le quartier n’est donc pas un objet d’analyse
posé a priori, mais construit dans la démarche. Il n’est pas analysé pour
lui-même mais par ses caractéristiques et sa position au sein de la ville. En
se fondant sur les méthodes de l’analyse spatiale et des statistiques, alors
en plein essor, ce nouveau courant cherche à analyser l’inscription spa-
tiale de processus sociaux dans la ville et plus particulièrement à l’échelle
du quartier. Certains auteurs objectent que l’on ne peut aborder le quartier
sans analyser les rapports sociaux qui s’y inscrivent. Le quartier ne serait
pas seulement une production sociale, mais une coproduction de l’espace
et de la société.
Parallèlement, un second courant de recherche se développe, plus qua-
litatif, fondé sur la notion de territoire, comme résultat de l’interaction
espace/société. Cette démarche emprunte ses notions aux autres sciences
sociales, à la philosophie et aux lettres [Merleau-Ponty, 1945 ; Barthes,
1971 ; de Certeau, 1980], à la sociologie [Young et Willmott, 1957 ;
Ledrut, 1968 ; 1973 ; 1984 ; Noschis, 1984] et ses méthodes à la géogra-
phie anglo-américaine de la perception des villes [Lynch, 1960 ; Gould et
White, 1984], à la psychologie environnementale et sociale [Piaget et
Inhelder, 1948 ; Moles et Rohmer, 1982 ; Moscovici, 1984], voire à
l’anthropologie [Hannerz, 1980]. Le quartier devient alors un véritable
objet, abordé selon différents questionnements : modes d’habiter, prati-
ques et représentations, études des réseaux sociaux.
Ainsi, le quartier devient un objet transdisciplinaire. Pourquoi, dès
lors, l’aborder par une approche spécifiquement spatiale ?
LE QUARTIER COMME OBJET EN GÉOGRAPHIE 45

LE QUARTIER, UN DÉFI GÉOGRAPHIQUE

Étudier le quartier en géographe, c’est d’abord pouvoir le situer : la


question de sa délimitation est donc cruciale et particulièrement
étudiée : « Comment isoler un quartier dans un tissu urbain par nature
complexe et multidimensionnel ? » et renvoie immédiatement à celle des
critères de définition du quartier.

Le quartier, de l’espace à découper au territoire à identifier

Une première approche définit le quartier par la morphologie spatiale


et sociale de la ville tout entière : elle se place dans la tradition du quartier
envisagé comme zone homogène. L’innovation est d’abord méthodologi-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

que dans la représentation spatiale des données et sur le choix du corpus,


associant des données de morphologie spatiale (bâti, type de logement) et
sociale (structure des ménages, classes sociales, origine ethnique, etc.). Le
quartier demeure une « fraction du territoire d’une ville, dotée d’une phy-
sionomie propre et caractérisée par des traits distinctifs lui conférant une
certaine unité et une certaine individualité » [Merlin et Choay, 1988,
p. 557]. Concrètement, cette démarche vise à repérer ou identifier des fac-
teurs de différenciation de l’espace urbain et à construire des indicateurs
de délimitation des quartiers (la configuration des sites et la topographie,
la morphologie des bâtiments, les activités économiques, la répartition des
groupes sociaux…). Elle s’accompagne d’une approche modélisatrice qui
cherche à isoler dans l’espace urbain des spécialisations et à bâtir une
typologie des quartiers [Bailly et Beaudry, 1976]. À l’échelle du quartier
proprement dit, des études proches de l’écologie urbaine apparaissent :
par exemple, la description par une approche systémique des ghettos noirs
aux États-Unis (Durand-Dastès [Loi, 1984] reprend les modèles de
R. Morrill [1965]) où le quartier est défini comme une « forme sociale »
dotée d’une certaine inertie résultant de processus spatiaux, économiques
et sociaux qui, en retour, influent sur les aspects physique et social de
la ville.
Cette démarche fondée sur des variables objectives ouvre la perspec-
tive d’études comparatives (la monographie était jusque dans les années
1970 une règle), mais n’établit pas de définition univoque et systématique
du quartier. En réaction à cette approche spatiale souvent jugée trop loin
du « terrain », s’est constitué un courant de recherche fondé sur le rôle de
l’individu – ses pratiques et ses représentations – dans la constitution du
quartier, espace vécu. On passe alors d’une géographie de l’objet quartier,
à une géographie du sujet, producteur de cet objet, étant entendu qu’entre
objet et sujet la relation est dialectique. Autrement dit, le quartier ne peut
être appréhendé qu’au travers des individus qui participent à son existence
46 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

et de la relation qu’ils entretiennent avec cet espace, érigé en territoire. De


l’étude d’un espace collectif, on s’oriente vers celle axée sur les pratiques
et les représentations des individus. Il s’agit moins de découper l’espace
que d’analyser le sens qui lui est donné : l’identification du quartier et au
quartier. Cette transposition d’échelle de la problématique nécessite de
nouvelles techniques plus adaptées : enquêtes par questionnaires, entre-
tiens non directifs, recueil de cartes mentales, observation directe ou par-
ticipante, mais aussi de nouveaux modes de questionnement autour de
nouvelles notions comme l’espace vécu notamment pour appréhender des
quartiers érigés en territoires [Di Méo, 1993].
L’espace vécu, résultat des pratiques et des représentations individuel-
les, est défini comme un espace connu, approprié, sécurisant, propre à
chaque citadin. Il dépend de facteurs psychosociologiques restreignant ou
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

étendant l’espace fréquenté [Metton et Bertrand, 1974]. L’approche est de


nature phénoménologique et psychologique : le quartier vécu, espace
connu, approprié, intime, tient son unité de l’égocentrisme de chacun
[Metton, 1969]. Il diffère donc d’un individu à l’autre. La définition du
quartier comme espace vécu échapperait, plus ou moins selon les auteurs,
à l’influence de facteurs sociaux, économiques ou culturels. Ces derniers
ne créeraient que quelques perturbations dans la forme donnée au quartier,
dans la mesure où ils limitent les déplacements de l’individu. D’autres
auteurs assimilent la perception de l’espace urbain à la production d’ima-
ges de la ville, indépendamment des pratiques : « En fonction de son
savoir, de son imagination, de sa mémoire, de son expérience personnelle,
chacun a sa propre image, sa mental map de la ville […] l’espace perçu
diffère de l’espace réel en ce qu’il est, grâce à un stock d’informations
apprises, une construction de l’esprit en réponse à des questions, à une
attente » [Vant, 1981, p. 177]. Les perceptions dépendent alors très forte-
ment des caractéristiques démographiques, de la position dans un groupe
social et de la situation géographique de chacun dans la ville [Bertrand,
1975]. On trouve des approches diverses, parfois contradictoires, mais qui
toutes soulignent l’importance d’une relation subjective au quartier et
réduisent sa dimension collective à une stricte médiation entre le citadin
et la ville.
Dès lors, comment passer d’un espace de proximité, familier, propre à
chaque individu, en dehors des logiques classiques d’appartenances socia-
les, au quartier comme territoire, unité de vie collectivement appropriée ?

Le quartier, support d’identités ?

Cette approche par le territoire, véritable apport des géographes, sup-


pose plus qu’une appropriation individuelle. Pour définir un quartier,
il faut à la fois une appropriation collective visible dans la ville et une
LE QUARTIER COMME OBJET EN GÉOGRAPHIE 47

signification collective donnée à cet espace (ne serait-ce qu’une dénomi-


nation commune). Le quartier-territoire est envisagé comme une
« structure construite, produite et imaginée par l’individu et néanmoins
intelligible pour la collectivité en tant que représentation imprégnée
d’informations et d’apprentissages sociaux » [Di Méo, 1994, p. 257]. À
l’extrême, le quartier deviendrait territoire communautaire [Hayden,
2001]. Cette conception implique que de micro-sociétés, enracinées dans
leur espace de résidence et développant des valeurs communes, ainsi que
des liens étroits d’échange, d’entraide et de reconnaissance mutuelle,
créent « leur » quartier. Cependant, l’existence de quartiers homogènes au
regard d’un ou de plusieurs critères (ghettos ou gated communities fon-
dées sur l’âge ou le niveau socio-économique des résidants) est un cas
extrême qui ne permet pas d’expliquer, dans d’autres contextes urbains,
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

l’existence de quartiers collectivement appropriés.


Une autre hypothèse permet d’appréhender ce passage de l’individuel
au collectif, de l’espace égo-centré au territoire : un quartier résulterait de
l’attachement né de pratiques répétitives et peu à peu ritualisées de ses
habitants, le renouvellement quotidien des gestes et de situations très sim-
ples étant le support concret à l’appropriation de l’espace. Il existerait
donc une communauté forgée dans l’espace quotidien (qui, en retour,
contribue à le modifier) par une perception « endogène », plus ou moins
consciente d’appartenance au quartier. Cependant, l’inscription territo-
riale dans un quartier n’est pas mécaniquement liée à un processus d’atta-
chement et/ou d’identification [Guérin-Pace, dans cet ouvrage].
L’identification-édification du quartier pourrait alors naître d’un regard
extérieur, une perception « exogène », voire de regards croisés [Bopda,
1997]. Son existence dépendrait de la manière dont il est perçu par ceux
qui « ne sont pas du quartier », et des représentations que l’imaginaire
social forge à son sujet [Collectif, 1997]. L’étude du quartier ne peut donc
se restreindre au territoire de ses seuls habitants, isolé du reste de la ville.
Comment alors fixer des limites à cette communauté même identifiée,
revendiquée et reconnue ? Certains auteurs ont ainsi développé une posi-
tion intermédiaire entre une définition du quartier objective, extérieure à
l’expérience des habitants, et une définition individuelle et subjective.
Le quartier est alors posé comme un espace d’intégration des individus
au sein d’une collectivité à travers la fréquentation quotidienne d’espaces
publics [Lehman-Frisch et Capron, dans cet ouvrage]. Le quartier n’exis-
terait que par ses lieux de rencontres, où la population – habitants et
usagers – a élaboré au cours du temps des formes d’occupation et d’appro-
priation spécifiques. Le quartier acquiert ainsi sa signification symbolique :
la population noue avec lui des liens émotionnels et de nature identitaire.
Le quartier, défini comme un objet socio-spatial, serait le résultat de la
manière dont l’individu conçoit les rapports entre espace privé du
48 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

logement ou du travail, espace public du quartier et celui, plus vaste, du


reste de la ville. Le quartier devient alors un « médiateur du social », fruit
de « la fréquence et surtout de la qualité des contacts qu’il permet de nouer
avec d’autres individus » [Di Méo, 1994, p. 271] à mi-chemin entre l’ano-
nymat des foules urbaines et la familiarité des relations amicales. Il
n’existerait pas de partition de l’espace en quartiers et ceux-ci ne seraient
finalement qu’une abstraction, « capacité à médiatiser l’interaction
sociale en jouant sur ses manifestations les plus anodines, sur l’éphémère
socialité et ses effets rassurants, à défaut d’enracinements plus profonds »
[Di Méo, 1993, p. 67].
Finalement, la tentation d’objectiver le quartier serait vouée à l’échec
car la logique de territorialisation, selon un maillage continu et complet,
trouverait ses limites dans le vécu urbain. Le quartier ne correspond pas à
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

un territoire fini mais à un territoire dans lequel coexistent des points forts
autour desquels se constituent des quartiers et entre lesquels se découvrent
des interstices ou des chevauchements. Néanmoins, chercher à délimiter
l’espace du quartier permet de mieux comprendre comment l’espace
local, au travers de la figure du quartier, devient objet de territorialisations
parfois fortes et conflictuelles dans lequel se joue le devenir de la ville.
Cette approche territoriale du quartier appelle alors une autre question
aujourd’hui prédominante en géographie : comment les différents acteurs
de la ville gèrent ce territoire dans la ville, qu’il soit construit par les popu-
lations et/ou par les pouvoirs publics ?

UNE GÉOPOLITIQUE DU QUARTIER

Le quartier a longtemps été considéré en géographie, dans la tradition


de l’école de Chicago, comme un espace « positif » dans lequel s’exprime
un « entre soi », lieu d’entraide et de solidarité entre nouveaux migrants
et/ou population de même classe sociale (notamment le quartier ouvrier),
véritable sas d’insertion au sein de la ville. Cependant, dès les années
1980, dans un contexte international de renouveau des politiques urbai-
nes, plus centrées sur le quartier, un nouveau courant de recherche et
d’expertise en géographie tend à s’interroger sur la pertinence de l’usage
des quartiers, construit tant par les populations que les pouvoirs publics.

Le quartier, un risque pour la ville ?

Le quartier devient alors un objet d’étude central dans l’analyse de la


fragmentation urbaine dans des contextes géographiques très variés. Dans
les villes du Sud en pleine croissance, comme Yaoundé [Bopda, 1997], où
les concurrences qui s’exercent dans l’appropriation de l’espace et les
LE QUARTIER COMME OBJET EN GÉOGRAPHIE 49

processus de territorialisations conflictuelles en quartiers créent de nou-


velles ségrégations. Dans des espaces de conflits passés ou présents, à
Beyrouth [Davie, 1991] ou à Belfast [Ballif, 2006] où la ségrégation orga-
nisée en quartiers est considérablement accentuée et contribue au renfor-
cement et à la pérennisation de logiques d’homogénéisation et
d’enclavement. Dans le contexte de création de quartiers fermés, notam-
ment à Los Angeles [Le Goix, 2003], où s’opèrent des tentatives de séces-
sion urbaine et de privatisation de l’espace public dans la gestion des
équipements et des services municipaux. Dans le contexte enfin des quar-
tiers de banlieue, devenus territoires de stigmatisation : « Le quartier fut
d’abord la base de l’entre soi, support d’identité collective de développe-
ment d’une sociabilité faite d’entraide et de liens multiples, il est devenu
aujourd’hui lieu d’enfermement, d’exclusion, de marginalisation et
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

d’anomie urbaine » [Bastien, 1995, p. 109].


Le quartier devient alors un espace d’enclavement, territoire de reléga-
tion ou territoire de privatisation. S’est donc développé, autour de la notion
de quartier tout un discours scientifique sur la fragmentation sociale, eth-
nique, économique et politique de la ville s’accompagnant de nouvelles
interrogations sur l’utilisation politique des quartiers et la mise en place de
politique de quartiers, notamment en France, dans le cadre de la Politique
de la ville. On distingue deux axes de réflexion : l’un sur les représenta-
tions et les idéologies qui sous-tendent cette utilisation du quartier ; l’autre
sur la pertinence de cette maille, dans ses découpages et sa gestion.

Le quartier, une solution pour la ville ?

Le quartier est considéré par les politiques comme un instrument sus-


ceptible de modifier l’organisation sociale et politique de la ville [Gérard,
1977 ; Estèbe, 2004], dans la mesure où il constitue l’échelon idéal pour
une territorialisation des politiques socio-économiques et des démarches
participatives. Leur volonté est de favoriser la mixité sociale des quartiers
et de restaurer un lien social aujourd’hui perçu en crise. L’ambition est
grande : elle vise à réorganiser l’espace pour modifier les relations socia-
les. Cette conception du quartier présuppose qu’une cohésion sociale
puisse être obtenue par une proximité spatiale. Face à cette utilité politi-
que supposée du quartier, les géographes restent généralement critiques.
La création de « nouveaux quartiers » sur le modèle de la ville tradi-
tionnelle y puise également des éléments de sa forme (espaces piéton-
niers, par exemple) : un retour au passé plus ou moins idéalisé, au village
réinventé. « C’est la représentation choyée et indéfiniment vantée et ven-
due du “comme autrefois”, du village, de la paroisse ou faubourg, avec un
nom, un saint, une physionomie… avec les vertus positives de commu-
nauté, rapportées contradictoirement soit aux solidarités d’un groupe
50 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

social homogène, soit à l’équilibre organique du mixage » [Coste et Ron-


cayolo, 1983, p. 62]. On veut « améliorer » le quartier pour y attirer de
nouvelles populations, avec l’idée qu’en organisant sa morphologie spa-
tiale et les flux qui s’y inscrivent, on va transformer les pratiques et créer
ou restaurer un lien social entre ses habitants.
Or cette conception normative d’un quartier idéal, née dans un
contexte de requalification d’ensembles périphériques, est aussi une façon
de considérer l’espace urbain : elle ignore la question de l’échelle des
pratiques citadines et est sous-tendue par une vision strictement centre-
périphérie de la ville : les anciens quartiers populaires du centre, mythi-
fiés, idéalisés et patrimonialisés, sont posés en modèle [Estèbe, 2004],
tandis que les quartiers périphériques sont stigmatisés comme lieu
d’enfermement dont il faut « sortir ». Cette représentation du quartier
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

« village » est mise en avant, comme une évidence, à l’exclusion du reste


de la ville : « Cet aveuglement ne traduirait pas quelque duplicité ? Quar-
tier-alibi servant des intérêts économiques et politiques ; ou simplement,
quartier-utopie, faux espoir de l’architecte à la recherche d’espaces idéaux
qui se décréteraient identitaires, voire communautaires, et apporteraient
déjà, par leur seule existence, quelques réponses simples aux problèmes
sociaux ? » [Di Méo, 1994, p. 264].
S’interroger sur l’usage politique du quartier dans la ville, c’est aussi
aborder avec une attention renouvelée la question des échelles : des
conseils de quartier aux communautés d’agglomération, on recherche le
niveau de décision le plus adéquat selon les problèmes sociaux, économi-
ques ou politiques à traiter.

Découper des quartiers, question d’échelle et de maille

L’analyse des découpages en quartiers comme mailles de territoriali-


sation des politiques économiques et sociales n’a été abordée que récem-
ment en géographie. Depuis la fin des années 1990, les géographes
s’interrogent de plus en plus sur les découpages de la politique de la ville
et leurs conséquences dans la lutte contre la ségrégation. De nombreux
travaux plaident pour une approche de l’exclusion sociale par le territoire
[Mathieu, 1997] et s’interrogent sur la pertinence de la maille de territo-
rialisation qu’est le quartier [Béhar, 2000 ; Estèbe, 2004]. Ainsi, associant
analyse spatiale des indicateurs de diagnostic socio-économiques à des
échelles fines et méthodes qualitatives (entretiens avec les différents
acteurs de la ville), plusieurs études montrent l’existence de décalages
parfois importants entre la délimitation des zones de précarité et celle des
quartiers prioritaires, et mettent en avant l’efficacité parfois plus grande
d’une territorialisation des politiques publiques à d’autres échelles [Ribar-
dière, 2003]. D’autres analyses confirment cette inadéquation entre
LE QUARTIER COMME OBJET EN GÉOGRAPHIE 51

l’échelle du quartier et l’observation d’indicateurs sociaux, en montrant


l’existence de discontinuités très fines à l’intérieur même des quartiers, ou
de fortes concentrations de la pauvreté qui s’étendent bien au-delà de
l’échelle du quartier [François et al., 2003]. Le quartier posé dans ces étu-
des comme une échelle possible d’analyse des discontinuités dans la ville
est replacé, parmi d’autres découpages opérationnels, dans une démarche
multiscalaire.
Ces études sur les découpages en quartiers se doublent d’une réflexion
sur l’inscription territoriale d’institutions consultatives, voire participati-
ves à cette échelle. « Le découpage politique de l’espace constitue une
dimension importante de la démocratie locale » [Lévy, 1989, p. 313].
Faire du quartier un échelon de concertation procède d’une volonté de
mieux maîtriser l’espace urbain et éventuellement de l’améliorer, mais la
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

façon dont les habitants et les usagers se saisissent de ces découpages


socio-économiques ou politiques devient un enjeu important – et donc un
terrain de recherche – dans une gestion collective conflictuelle de l’habitat
et des équipements [Navez-Bouchanine, 1992 ; Legros, 2003] et de la
gouvernance urbaine [Chignier-Riboulon, 2001]. Là aussi, le quartier,
bien qu’échelle d’analyse privilégiée de ces processus politiques, renvoie
le plus souvent à une réflexion sur l’unité de la ville tout entière.

CONCLUSION

La co-naissance de l’objet quartier et de différents courants géographi-


ques explique la construction erratique de cette notion, ballottée au gré
d’études empiriques qui l’utilisent sans pour autant chercher à définir cet
objet. Au travers des travaux que nous avons évoqués, et parmi le foison-
nement des ouvrages, articles et autres mémoires traitant du quartier, ce
dernier apparaît tantôt comme un objet multiforme, parfois mis en avant
de manière exclusive, parfois articulé à d’autres échelons d’analyse de la
ville. Véritable défi géographique dans son identification, le quartier ren-
voie la géographie à la nature même de son existence : comment espace et
société interagissent ? Paradoxalement, c’est un sociologue qui établit ce
constat : « Le quartier […], organisé par des forces sociales qui ont
modelé la ville et organisé son développement […] est une forme d’orga-
nisation de l’espace et du temps de la ville […]. Il serait le point de contact
le plus aisé entre l’espace géométrique et l’espace social, le point de pas-
sage de l’un à l’autre […] » [Lefebvre, 1967]. En proposant d’analyser le
quartier à la jonction de ces deux espaces, il place la géographie comme
une discipline centrale et décisive dans l’étude du quartier.
4

Les trois dogmes de la pensée savante sur la favela

Licia Valladares
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Le « territoire » et le « quartier » sont devenus en France des figures


récurrentes des discours politiques et scientifiques. Le quartier y est géné-
ralement vu comme un espace de solidarité et de convivialité, et on valide
d’emblée l’idée d’un lien positif entre identité, territoire et engagement.
Qu’en est-il au Brésil, plus précisément à Rio de Janeiro, dans le cas des
favelas, considérées par les discours savants et politiques comme le terri-
toire de la pauvreté dans la grande ville ?
Nous chercherons à répondre à cette question à travers une analyse de
la production savante qui considérera d’abord ses différentes phases his-
toriques. Nous préciserons ensuite les caractéristiques du corpus analysé :
quelles disciplines étudient les favelas, selon quelles méthodes, sur quels
aspects, sur quels terrains ? Nous discuterons enfin les idées-forces des
représentations de la favela que la littérature scientifique propose.

L’ÉVOLUTION DE LA PRODUCTION SAVANTE SUR LES FAVELAS


DE RIO DE JANEIRO

Qui dit « favela » dit actuellement « problème social », « ségrégation »,


« violence urbaine ». Un regard historique sur le sujet montre néanmoins
qu’il y a un siècle déjà qu’on réfléchit sur la favela et que cet objet renvoie
à un ensemble d’images et représentations sociales successives, issues des
constructions des différents acteurs sociaux qui se sont mobilisés sur cet
objet social et urbain au fil du temps [Valladares, 2006].
Pour analyser cette littérature scientifique, un ensemble de 838 textes
(de 1906 à 2002) ont été répertoriés dans la base de données URBAN-
DATA-Brasil1. Ce corpus comprend des articles de périodiques brésiliens

1. Je tiens à remercier Lidia Medeiros qui a coordonné le travail de l’équipe de stagiaires


travaillant sur les favelas.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Bibliographie sur les favelas de Rio de Janeiro


Textes par année de publication et poids des favelas
60 20,0%

18,0%

50
16,0%

14,0%
40

12,0%

30 10,0%

8,0%

20

Nombre total de publications


6,0%

4,0%
10

2,0%
Part de la population des favelas dans la pop. de Rio
LES TROIS DOGMES DE LA PENSÉE SAVANTE SUR LA FAVELA

0 0,0%
1900 1910 1920 1930 1940 1950 1960 1970 1980 1990 2000

Source : URBANDATA-Brasil 2004. Les données couvrent jusqu’à l’année 2002 incluse.
53
54 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

et étrangers, des thèses, des rapports de recherche, des livres, des commu-
nications à des colloques non publiées par ailleurs, des actes de colloques
et d’autres documents.
Le graphique présentant la bibliographie sur les favelas de Rio de
Janeiro indique la distribution des publications par année ainsi que la part
des favelas dans la population de Rio selon les recensements depuis 1950.
Il met en lumière l’importance croissante des publications et permet de
distinguer trois périodes. La première (jusqu’aux années 1940) corres-
pond à la genèse de la pensée savante où le petit nombre de publications
enregistrées montre qu’elle ne mobilisait alors qu’un faible nombre
d’auteurs. Cette production, engagée avant l’essor des sciences sociales
au Brésil, est néanmoins très significative puisque les représentations de
la favela qui vont dominer la seconde moitié du XXe siècle sont tributaires
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

des représentations du début du siècle. Ces publications sont de nature


plutôt essayiste et journalistique, recourent souvent au jugement moral et
mettent l’accent sur la nécessité d’une action hygiéniste, éducative et
assistancialiste.
Une deuxième période, de la fin des années 1940 au milieu des années
1960, représente la favela, transformée en problème social et urbanistique,
comme un fait accompli. C’est la phase de transition vers les sciences
sociales. Ce sont les recensements de 1948 et 1950 qui provoquent une
première poussée significative d’études à caractère scientifique. Les pre-
mières données spécifiques sur l’univers des favelas et leur population
sont alors disponibles, remettant en cause la vision antérieure des favelas
et de leurs résidants quant à leur poids démographique, à leurs activités, à
leur origine et à la couleur de leur peau. Le recensement de 1950 offre la
première définition officielle de la favela par l’utilisation simultanée des
cinq critères appliqués à des ensembles de constructions agglomérées :
taille minimale de 50 logements ; prédominance dans l’agglomérat de
baraques d’aspect rustique ; constructions sans permis et sans contrôle sur
des terrains appartenant à autrui ; absence totale ou partielle de réseaux
d’assainissement, d’électricité, de téléphone, de canalisations d’eau ; zone
non urbanisée sans tracé de rues. Pour la première fois une mesure du phé-
nomène est possible : les favelas de Rio sont au nombre de 58 et leur
population correspond à 169 305 habitants, soit 7 % de la population
totale de la ville.
La troisième période commence au milieu des années 1960 et est mar-
quée par une forte croissance du nombre des publications. Cette phase
correspond à la « favela des sciences sociales ». À elle seule, cette période
a vu la production de plus de 90 % de l’ensemble des textes. En effet, à
partir des années 1970, la réflexion sur les favelas cariocas prend une
ampleur nouvelle du fait du développement des études doctorales dans
l’Université brésilienne. Les publications vont être de plus en plus marquées
LES TROIS DOGMES DE LA PENSÉE SAVANTE SUR LA FAVELA 55

par les contributions de la recherche qui souvent utilise les favelas de Rio
pour discuter des questions plus générales comme la pauvreté urbaine, le
mode de vie et les pratiques quotidiennes du monde populaire. Le chan-
gement est qualitatif du fait des acteurs et des types de travaux, mais aussi
quantitatif par le grand nombre de thèses, articles, rapports et livres pro-
duits au cours des trente dernières années. La favela devient un sujet à la
mode, y compris des ONG de plus en plus mobilisées pour y intervenir.
Pour expliquer la croissance de l’intérêt pour les favelas, trois facteurs
peuvent être invoqués. En premier lieu, la croissance de la part de la popu-
lation des favelas sur la population totale. Or, la croissance de la popula-
tion des favelas a été régulière dans l’ensemble de la période 1950-2000,
sans qu’on observe une augmentation aussi spectaculaire que celle du
nombre des publications pour la même période. Deuxième hypothèse : la
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

visibilité des nouvelles favelas, essentiellement liée à leur localisation,


peut être un facteur stimulant l’intérêt. L’Instituto Pereira Passos, qui à
l’aide des photos aériennes repère les nouveaux ensembles d’habitations,
avait identifié entre 1980 et 1991 l’apparition de 85 nouvelles favelas à
l’intérieur de la municipalité de Rio. Au cours des années 1990, de nou-
velles favelas, situées surtout dans les zones en expansion de la ville, sont
encore apparues. Un dernier argument en faveur des facteurs « objectifs »
stimulant l’intérêt pour les favelas est celui de l’évolution de la pauvreté.
La proportion de pauvres dans la population de la région métropolitaine
de Rio de Janeiro a nettement augmenté entre 1981 et 1990, passant de
27 % à 32 %, alors que la moyenne pour l’ensemble des régions métropo-
litaines du Brésil a très légèrement baissé de 29,1 % à 28,9 % [Rocha,
1994]. Cette augmentation de la pauvreté et sa visibilité accrue pourraient
donc avoir contribué à l’intensification des recherches sur le sujet.
Toutefois, ces éléments ne constituent pas des explications suffisantes,
soit parce qu’ils ne correspondent pas au calendrier des publications, soit
parce que l’évolution elle-même ne suffit pas à expliquer le développe-
ment des recherches. Il faut en effet que ces évolutions soient enregistrées
par l’ensemble du milieu académique et fassent débat pour passer sur
l’agenda de la recherche. C’est donc plutôt de ce côté que nous explore-
rons maintenant d’autres explications, en distinguant les processus exter-
nes et internes à l’Université.
Les enjeux politiques ou conjoncturels sont une piste importante pour
les variations que nous avons signalées. L’hypothèse ici est que l’intérêt
pour l’étude de la favela serait lié à l’importance des politiques publiques
et urbaines les concernant. Cette explication permet de rendre compte de
la progression du nombre de publications dans les années 1970, où la poli-
tique anti-favela menée par les gouverneurs Carlos Lacerda, Negrão de
Lima et Chagas Freitas a été active, fortement médiatisée et en même
temps très discutée [Valladares, 1978]. À l’inverse, la nette diminution de
56 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

la production dans les années 1980 correspond à une période d’absence de


politique publique d’envergure après l’arrêt des destructions et reloge-
ments. Enfin, la forte remontée de la courbe dans les années 1990 coïncide
avec la mise en place en 1993 d’une nouvelle politique publique
ambitieuse : le programme Favela-Bairro.
Un deuxième élément de conjoncture politique, qui a joué dans le
même sens, réside dans le travail de recherche développé à l’initiative de
plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) qui combinent sou-
vent leur action avec une activité de recherche. Plusieurs se sont dévelop-
pées à Rio à partir des années 1980 et ont rapidement obtenu l’appui
d’organismes tels que la Banque mondiale ou la Fondation Ford. Ces
ONG sont toutefois très liées au monde universitaire, car outre des pro-
grammes de coopération entre institutions, nombre de leurs militants et
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

plus encore de leurs chercheurs sont des universitaires ou des étudiants


stagiaires.
Ces sollicitations ou mobilisations extérieures à l’Université ont enfin
coïncidé avec un processus interne au milieu académique de relance de
l’intérêt pour les favelas résultant de l’inscription sur l’agenda des scien-
ces sociales de deux thèmes majeurs : la violence et l’exclusion sociale.
Au cours des vingt dernières années, le sentiment d’insécurité a envahi
les grandes villes brésiliennes. La presse et les médias en général se sont
faits les relais insistants, images à l’appui, des actes de violence indivi-
duels et collectifs. Dans le même temps, les ONG nationales et les orga-
nismes internationaux agissant pour les droits de l’homme dénoncent
régulièrement la corruption de la police. L’Université, suivant sa tradition
d’engagement et de sensibilité à la conjoncture politique et sociale, s’est
fortement investie pour apporter de nouvelles explications à l’évolution
des formes de criminalité et de violence caractéristiques des villes brési-
liennes de la fin du XXe siècle. La population pauvre des villes figure dans
cette littérature à la fois comme principal protagoniste de la violence et
comme victime la plus fréquente [Zaluar, 1999]. Les favelas, lieu des
bailes funk – grandes fêtes funk très prisées par les jeunes [Vianna,
1997] –, sont identifiées comme territoire privilégié du trafic de drogue.
Elles seraient aussi le foyer des galeras cariocas, bandes de jeunes des
milieux populaires se définissant par identifications de groupe et affronte-
ments collectifs. Le livre Cidade Partida, écrit par un journaliste qui a fré-
quenté pendant dix mois la favela de Vigário Geral après le massacre de
vingt et un de ses habitants par la police en 1993, décrit un véritable apar-
theid socio-spatial entre le monde des favelas et le reste de la ville de Rio
de Janeiro [Ventura, 1994].
Cette idée d’un apartheid social [Buarque, 1993] s’est rapidement dif-
fusée dans la pensée sociologique brésilienne. Malgré le retour au régime
démocratique, l’écart de revenus entre les plus riches et les plus pauvres
LES TROIS DOGMES DE LA PENSÉE SAVANTE SUR LA FAVELA 57

n’a cessé de se creuser. Dans les analyses scientifiques, la nouvelle clé de


lecture que constitue l’idée d’exclusion sociale a envahi la plupart des étu-
des sur la pauvreté et par extension celles qui portaient sur les favelas et
leurs habitants. Aux traditionnelles images stigmatisantes que la favela et
sa population avaient inspirées du temps de la théorie de la marginalité
s’ajoute une nouvelle stigmatisation liée aux conséquences sociales et
politiques négatives de la globalisation [Fausto Neto, 1995].
En somme, le retour de la favela au premier plan s’expliquerait par la
combinaison de plusieurs enjeux politiques, académiques et idéologiques,
liés à une conjoncture marquée par une forte demande sociale liée à la vio-
lence et aux inégalités de la société. L’Université ne ferait donc que suivre
sa tradition d’engagement et de sensibilité à la conjoncture politique et
sociale.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

LES DISCIPLINES ET LE CHOIX DES FAVELAS ÉTUDIÉES

Pour comprendre plus finement l’évolution de la production savante


sur les favelas, il est utile d’examiner la part des différentes disciplines
dans le foisonnement constaté. Dans notre analyse, 29 disciplines ont été
repérées ! La sociologie urbaine (19 %), l’urbanisme et l’architecture
(18 %) et l’anthropologie urbaine (14 %) sont les disciplines les plus
représentées. Le travail social (7 %) et la géographie urbaine (6 %) vien-
nent après. Outre ces disciplines, on trouve aussi des études faites par des
chercheurs ou universitaires travaillant dans les domaines des sciences
politiques (5 %), médecine sociale (4 %), histoire urbaine (3 %), sciences
de l’éducation (2 %), droit urbain (2 %). Les témoignages personnels
(écrits par des résidants des favelas) représentent 2 % de la production
totale. La « production institutionnelle » des différents organismes
d’étude ou de planification publiques et des ONG est bien représentée
(9 %). Enfin, nous avons identifié la présence des disciplines suivantes :
psychologie et psychiatrie, ingénierie, administration publique, journa-
lisme, démographie, économie, philosophie, communication sociale,
cinéma, sécurité publique, développement social, statistique, histoire de
l’art, théologie et géologie. Cette longue liste montre à quel point la
favela, légitimée comme le territoire par excellence de la pauvreté, est
devenue objet d’intérêt pour les chercheurs de toutes disciplines.
Les modes d’approche aident aussi à comprendre les caractéristiques
de cette production. Les études de cas correspondent à presque la moitié
du total. Le recours massif à ce type d’approche est congruent avec le
poids important des contributions des anthropologues et des sociologues.
Le fait que 20,4 % du total des publications recensées correspondent à des
thèses, et que les études de type monographique sont les plus courantes
58 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

contribue sans doute à cette proportion d’études de cas. Le deuxième type


de recherche correspond aux études de diagnostic et le troisième aux
enquêtes par questionnaire (16 % pour chacun). Le pourcentage d’enquê-
tes par questionnaire révèle, malgré les difficultés de construction de tel-
les enquêtes dans les favelas, un effort substantiel dans cette direction.
On peut être frappé par contre du faible poids des recherches fondées
sur l’analyse secondaire (9 %) ainsi que de celui des études comparatives
(8 %). L’explication de ces faibles pourcentages réside, en grande partie,
dans le manque de tradition en matière de recherche comparative au Bré-
sil, dans l’insuffisance de formation statistique ainsi que dans les diffi-
cultés rencontrées par la majorité de chercheurs dans l’accès aux données
statistiques.
L’analyse de la production savante sur les favelas requiert aussi l’iden-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

tification des favelas étudiées par les chercheurs. Nos recherches montrent
qu’un petit nombre de favelas seulement, dans l’ensemble des 752 actuel-
lement repérées par l’Instituto Pereira Passos, a attiré l’attention des cher-
cheurs de façon répétée. Les favelas ayant donné lieu à 15 publications ou
plus sont au nombre de 19. Ces 19 favelas ont fait l’objet de 545 publica-
tions, soit 41 % du total.
Cette concentration est particulièrement significative pour les favelas
les plus étudiées. La Rocinha a donné lieu à 82 publications à elle seule,
le Complexo da Maré à 75, Jacarezinho à 39, le Morro de Santa Marta à
34 et la Mangueira à 30 publications. À leur suite, signalons le Conjunto
Habitacional Cidade de Deus (cité de relogement considérée à son tour
comme une favela) avec 24 publications et la Praia do Pinto (détruite suite
au programme de relogement) avec 18 publications. À l’opposé, nous
trouvons 189 favelas qui n’ont donné lieu qu’à une publication chacune,
44 favelas à deux, 20 favelas à trois.
La liste des favelas les plus étudiées suscite quelques hypothèses quant
aux raisons de leur « attractivité ». Nous en proposerons ici six, non
exclusives les unes des autres.
La première est la proximité des universités : c’est le cas de la Rocinha
(proche de l’Université catholique) et du Complexo da Maré (proche du
campus de l’Université fédérale de Rio de Janeiro et de l’École de santé
publique de la Fundação Oswaldo Cruz). La favela à proximité d’une uni-
versité constitue un laboratoire social idéal pour qui rédige une thèse, un
mémoire ou entreprend une recherche. L’université elle-même encourage
le bénévolat et le travail communautaire, ouvrant ainsi un accès privilégié
à ses étudiants et ses chercheurs.
Le fait qu’elles aient été visées (comme Praia do Pinto, Catacumba…)
par des politiques publiques constitue une deuxième hypothèse. La troi-
sième hypothèse concerne la visibilité liée à la violence : c’est le cas, par
exemple, du Conjunto Habitacional Cidade de Deus, de Santa Marta ou de
LES TROIS DOGMES DE LA PENSÉE SAVANTE SUR LA FAVELA 59

Vigário Geral. Délinquance, criminalité, trafic de drogue, rixes entre ban-


des rivales et descentes meurtrières de la police sont le quotidien de ces
favelas très stigmatisées.
La notoriété politique, liée aux conflits ou aux mobilisations associati-
ves, constitue une quatrième explication possible : c’est le cas de Jacare-
zinho et du Morro do Borel, symboles de résistance et de lutte pour avoir
été le foyer d’intenses mouvements de favelados.
Une cinquième hypothèse, plus culturelle, renvoie à l’image tradition-
nelle de la favela comme foyer de la samba : c’est le cas de Mangueira et
du Morro do Salgueiro, dont les écoles de samba sont parmi les plus répu-
tées, ou bien encore du Morro da Babilônia, connu pour les mêmes raisons
et qui a servi de décor au film de Marcel Camus Orfeu Negro.
Pour finir, on peut émettre l’hypothèse d’un effet « boule de neige »
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

résultant de la notoriété et de l’accessibilité induites par le grand nombre


d’ONG intervenant localement. C’est le cas de la Rocinha où l’ONG
Viva-Rio a encouragé de nombreuses initiatives et où des ONG étrangères
se sont implantées en quantité ; ou du Complexo da Maré d’où a émergé
la CEASM, créée par un groupe de résidants et à l’origine de l’Observa-
toire des favelas.

LES DOGMES

L’examen détaillé de la littérature produite au cours des trente derniè-


res années sur la favela montre ainsi un foisonnement considérable des
disciplines, des méthodes et, dans une moindre mesure, des terrains.
Néanmoins, on constate un consensus très large autour de quelques carac-
téristiques, tacitement partagées par la plupart des chercheurs, qui font
véritablement figures de dogmes.
Le premier dogme est l’affirmation de la spécificité de la favela. On
considère depuis longtemps qu’avec son histoire particulière, son mode de
croissance différent des autres quartiers, la favela est un espace tout à fait
singulier. Les géographes et plus généralement ceux qui travaillent sur les
questions urbaines soulignent la façon particulière dont elle occupe
l’espace, en dehors de toute régularité ou norme urbaine, sans rues bien
tracées et avec un accès très limité aux services et aux équipements col-
lectifs [Parisse, 1970 ; Brasileiro et al., 1982]. En fait, c’est d’abord cette
occupation différente de l’espace bâti qui permettrait d’identifier une
favela. Les architectes mettent en valeur les différences engendrées par un
habitat, un urbanisme et une esthétique peu ordinaires, qui s’écartent de
tous les modèles de la rationalité architecturale [Drummont, 1981 ; Gui-
marães et Cavalcanti, 1984 ; Berenstein-Jacques, 2001]. Les organismes
officiels justifient une approche spécifique des favelas, en rappelant sans
60 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

cesse depuis des décennies que cette forme d’occupation du sol est illé-
gale et qu’il faut créer des procédures spécifiques pour résoudre cette
situation [Bronstein, 1982 ; Poggiese, 1985 ; etc.]. Les juristes soulignent
le « pluralisme juridique » de ces quartiers, où une relative autonomie
résulte de l’illégalité collective des logements face au droit [Santos B.,
1977] mais où les favelados ont malgré tout des droits, dont des droits de
« squatters » [Conn, 1968]. De même, des indicateurs démographiques
sont utilisés pour montrer que, dans ces espaces, la population est plus
jeune, les migrants en plus grand nombre, la densité par unité d’habitation
plus élevée et le taux de croissance plus fort que dans l’ensemble de la
ville [Goulart, 1957 ; Parisse, 1969]. Enfin, les catégories du recensement
cristallisent cette différence : la favela est un « agglomérat hors norme »
de cinquante logements au moins.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Des travaux de sociologues ou d’anthropologues appuient aussi l’affir-


mation de cette spécificité en faisant volontiers référence à une « culture
de favela ». Dans le livre publié à l’occasion du centenaire de la favela
[Zaluar et Alvito, 1998], parmi douze contributions, quatre traitent de la
culture populaire (samba, carnaval, capoeira…), cinq autres évoquent
crime, peur, drogue et délinquance et trois auteurs seulement étudient les
changements dans la politique et la structure sociale. De nombreuses étu-
des rappellent avec insistance que la favela, qui a vu naître la samba [Oli-
veira et Marcier, 1998], est aujourd’hui le foyer du funk et du rap
[Herschmann, 2000]. Autrefois empire du jogo do bicho (loterie clandes-
tine), elle est maintenant identifiée comme plaque tournante du trafic de
drogue à Rio de Janeiro [Barbosa, 1998 ; Deccache-Maia, 1999]. Espace
propice à la diffusion de différentes formes de religiosité populaire, elle
est un terreau fertile où fleurissaient les cérémonies d’umbanda [Birman,
1980] et où plus récemment essaiment les cultes protestants et pentecôtis-
tes [Cunha, 1996 ; Alvito, 2001]. C’est aussi un lieu où la politique même
aurait pris des allures différentes [Machado da Silva, 1967].
Bref, ce qui est affirmé par tous est la forte identité de ces espaces,
marquée non seulement par une géographie propre, mais aussi par le statut
d’illégalité de l’occupation du sol, par l’obstination à « rester favela »,
revendiquant un mode de vie quotidien distinct. La trajectoire sociale
typique des jeunes favelados serait l’échec scolaire, inéluctablement suivi
d’une carrière dans le trafic de drogue [Zaluar, 1985], attirés par l’argent
et le pouvoir. La favela conditionnerait ainsi le comportement de ses habi-
tants, dans une réactivation du postulat hygiéniste ou écologiste de la
détermination du comportement humain par le milieu.
Le deuxième dogme est celui de la caractérisation sociale des habitants
et du territoire : la favela est le lieu de la pauvreté, le territoire urbain des
pauvres. C’est un dogme particulièrement fort dont les sciences sociales ont
hérité. L’idée d’un « espace des pauvres » évoque l’époque de l’occupation
LES TROIS DOGMES DE LA PENSÉE SAVANTE SUR LA FAVELA 61

du Morro da Favella par les soldats pauvres ayant lutté dans la guerre de
Canudos (1897) ou du début du XXe siècle, lorsque le maire Pereira Passos
a détruit les taudis du centre-ville, obligeant la population pauvre à monter
sur les mornes et à amorcer le processus d’invasion. Le récit de la crois-
sance des favelas, c’est celui de l’invasion des pauvres, pauvres migrants,
pauvres soldats… La théorie de la marginalité, première grille de lecture
utilisée par les scientifiques pour comprendre le phénomène, participe de
cette idée [Perlman, 1977]. Par la suite, le débat des sciences sociales
entraîne bien une modification du regard, qui fait de la favela non plus un
problème mais une solution à la question du logement. Mais l’idée
demeure que la favela est l’espace propre aux pauvres urbains. Ils y sont
chez eux, ils s’y sentent chez eux. Formant une ville dans la ville, la ville
illégale dans la ville légale, les résidents des favelas ont leur territoire où
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

la marque identitaire est omniprésente. Une économie et des lois intra-


muros se sont développées dans ces espaces abandonnés à leur sort et
délaissés par les pouvoirs publics. C’est le symbole même de la ségréga-
tion spatiale [Ventura, 1994].
En choisissant la favela comme terrain privilégié dès qu’ils s’intéres-
sent à la pauvreté ou aux inégalités sociales, en s’y précipitant sans hésiter
dès qu’il faut enquêter sur une question qui concerne les pauvres, les cher-
cheurs montrent leur adhésion à ce dogme en même temps qu’ils l’entre-
tiennent. C’est dans la favela qu’on envoie les étudiants et les assistants
de recherches, vers elle qu’on oriente les thèses sur tous les phénomènes
associés à la pauvreté et à l’univers populaire : santé, éducation, secteur
informel, jeunes, violence, etc.
Ainsi, le terme de favelado, qui à l’origine désignait la personne qui
habite une favela, c’est-à-dire un lieu, en vient à désigner de façon péjo-
rative quiconque occupe une place sociale marquée par la pauvreté ou
l’illégalité. Dans cette représentation, le résidant d’une favela appartient
non seulement au monde populaire mais aussi au monde des problèmes
sociaux.
Le troisième dogme affirme l’unité de la favela, que ce soit au niveau
de l’analyse scientifique ou sur le plan politique. C’est au singulier que
l’on pense la favela, que ce soit dans les écrits, dans les fictions ou, surtout,
dans l’action. Bien que tous reconnaissent se trouver devant une réalité
diverse, on se laisse porter par l’habitude de réduire un univers pluriel à
une catégorie unique. Les données officielles et les études des chercheurs
distinguent, certes, les favelas d’occupation ancienne ou récente, petites,
moyennes ou grandes, consolidées ou précaires, implantées sur un terrain
accidenté ou plat, dans le centre, la zone sud, la zone nord, la zone ouest
ou la périphérie de la ville [IPLAN-RIO, 1983]. On reconnaît donc qu’il
s’agit d’un univers très varié géographiquement et démographiquement,
mais curieusement on nie les différences de nature sociologique. On
62 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

occulte la diversité, la pluralité des formes, des rapports sociaux et des


situations sociales2.
Ce dogme a des conséquences méthodologiques importantes, par
exemple le recours fréquent à la comparaison statistique entre l’ensemble
des favelas d’une part et le reste de la ville d’autre part. L’étude de la
SAGMACS [1960] avait inauguré cette pratique, mais en l’accompagnant
d’études de cas attentives aux différences entre favelas. Nombre de cher-
cheurs l’ont reproduite sans ces précautions. Or, les différences entre
favelas comme les différences internes aux favelas sont loin d’être négli-
geables [Preteceille et Valladares, 1999, 2000].
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

EN GUISE DE CONCLUSION

Ces dogmes structurant la littérature savante sur la favela sont-ils


transposables à d’autres terrains d’étude et à d’autres contextes d’exercice
des sciences sociales ? On peut en effet se demander si beaucoup des cher-
cheurs qui étudient les quartiers pauvres aux États-Unis, en France, en
Amérique latine [Fassin, 1996] ne finissent pas eux aussi par adhérer à
certaines représentations clés, jamais remises en cause, qui constituent
l’assise implicite de ce champ de recherche. Différents enjeux impliquant
différents acteurs sont évidemment en cause dans les divers contextes
nationaux. Nous esquisserons ici quelques pistes de réflexion en relation
au monde académique et aux intérêts des chercheurs, en nous limitant à la
confrontation avec le cas français.
Dans le cas du Brésil, l’analyse des dogmes mis en évidence révèle une
mise en avant de la spécificité des favelas, l’appréhension de ces quartiers
comme « communautés » et comme lieux d’élaboration d’une culture dif-
férente avec ses ressources propres. Dans leur version dominante dans le
monde académique, ils relèvent d’une démarche « politiquement
correcte » qui joue sur un double registre, intellectuel (étudier ce qui est
différent en le valorisant) et militant (aider ceux qui sont défavorisés et
stigmatisés).
Deux pistes peuvent être proposées pour comprendre la permanence de
cette démarche. Tout d’abord, il convient de rappeler la double référence
de légitimation de nombreux chercheurs brésiliens : celle du monde uni-
versitaire mais aussi celle du militantisme. L’histoire du monde académi-
que ne se comprend pas sans reconnaître la place qu’y occupe l’idéologie
militante : la tradition du sociologue engagé reste d’actualité et passe

2. C’est une tendance générale à laquelle échappent une minorité d’auteurs : Alvito
[2001], Burgos [2002], Cunha [1996], Leeds [1979], Pandolfi et Grynspan [2003], Peralva
[2001], Santos [1981].
LES TROIS DOGMES DE LA PENSÉE SAVANTE SUR LA FAVELA 63

notamment par la valorisation du travail sur les catégories populaires, sur


les pauvres et sur le fonctionnement communautaire, travail où le norma-
tif et le prescriptif militant sont le plus souvent entremêlés.
En France, malgré l’insistance sur la neutralité – l’influence durkhei-
mienne, longtemps prolongée par Bourdieu [Bourdieu, Chamboredon et
Passeron, 1968] –, la situation n’est sans doute pas si différente. Grignon
et Passeron [1989] soulignent la force d’attraction du populisme qui fait
que le devoir méthodologique de neutralité éthique est vite confondu avec
la conversion à la cause des offensés et des humiliés. En France comme
au Brésil, il est sans doute difficile de remettre en cause une analyse qui
semble bénéfique aux individus que le chercheur étudie. D’où la tendance
à valoriser les catégories populaires, à insister sur la capacité de participa-
tion des habitants du quartier, sur la lecture des quartiers populaires
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

comme des espaces de solidarité, sur le lien entre identité du territoire et


engagement. D’où la fréquente dramatisation de la dénonciation des
conditions sociales, urbaines et culturelles des populations et quartiers les
plus défavorisés.
La deuxième piste d’explication relève de la prise en compte d’élé-
ments plus pragmatiques de la construction des activités de recherche. Les
politiques publiques et les demandes financées adressées aux chercheurs
structurent l’agenda de la recherche, comme le montrent la fluctuation du
nombre des publications et celle des politiques publiques visant la favela.
On pourrait s’interroger sur des effets similaires en France, qu’il s’agisse
des appels d’offres des administrations, de la Politique de la ville, des
commandes d’études des collectivités locales. Par-delà les thèmes finan-
çables se pose aussi la question des modes de représentation des objets
sociaux. Pour un chercheur brésilien il est plus facile de faire financer une
recherche quand les catégories de perception et d’analyse du projet pro-
posé correspondent à celle le bailleur de fonds.
Enfin, le caractère rassurant du recours aux dogmes ne doit pas être
négligé : le chercheur navigue alors dans des eaux bien connues et risque
peu le naufrage. Fonctionner avec des catégories éprouvées permet la
répétition et l’accumulation de données. De plus, il ne faut pas oublier que
les chercheurs brésiliens sont souvent des enseignants et que la favela leur
est à ce titre un terrain privilégié pour l’initiation des étudiants à l’enquête,
surtout s’il s’agit d’approches monographiques. C’est aussi le moyen de
dépayser le doctorant, de le confronter à la « différence », de lui faire
faire, souvent à proximité de l’université, ses premières expériences de
terrain. Les monographies de quartiers sont un moyen privilégié pour
récolter beaucoup de données sans avoir pour autant à construire des com-
paraisons plus difficiles méthodologiquement, plus coûteuses en temps,
qui pourraient se révéler déstabilisantes… On retrouverait sans doute des
facteurs semblables dans les choix de sujets d’enquête des chercheurs,
64 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

enseignants et étudiants français. Encore que la lecture positive de la


« communauté » des quartiers défavorisés y soit moins prégnante
aujourd’hui, renvoyant plutôt au passé idéalisé des quartiers ouvriers ou à
la recherche vers un ailleurs exotique.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte
5

Sociologie urbaine et politique de la ville :


retour sur une rencontre autour des « quartiers d’exil »
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Sylvie Tissot

Avec la politique dite de la ville, le « quartier » devient, sous l’appel-


lation « quartier sensible », « quartier en difficulté » ou encore « quartier
difficile », une catégorie d’action publique1. Plus que cela, et même si le
vocabulaire de l’administration (qui crée, en 1996, 750 « zones urbaines
sensibles ») n’a jamais été complètement fixé, ces quartiers sont devenus
une catégorie d’appréhension des problèmes sociaux, une sorte de résumé
et de symbole d’une question sociale souvent évoquée aujourd’hui à tra-
vers le référentiel urbain. La nécessité de focaliser l’argent et l’énergie des
pouvoirs publics comme l’attention de tous les citoyens sur ces territoires
a pris un tel caractère d’évidence qu’il suffit aujourd’hui de dire « les
quartiers » (comme dans cette expression les « jeunes des quartiers »)
pour que chacun sache ce dont on parle : à savoir ces quartiers d’habitat
social construits après la Seconde Guerre mondiale, situés dans la péri-
phérie des grandes agglomérations, quartiers populaires où vivent une
partie importante des étrangers, ou plus largement des populations issues
de l’immigration postcoloniale.
Au moment où la politique de la ville s’impose dans l’organigramme
administratif, c’est-à-dire à la fin des années 1980, ces mêmes territoires
font l’objet de travaux sociologiques, qui se distinguent non seulement par

1. La Politique de la ville, dont on date habituellement la naissance en 1977 avec les


dispositifs Habitat et vie sociale, s’élargit dans la décennie suivante, avec la création de la
Commission nationale de développement social des quartiers en 1982, la mise en place
des conventions Développement social des quartiers (DSQ) à partir de 1984, puis avec la
création de la délégation interministérielle à la Ville (DIV) en 1988, et du ministère de la
Ville en 1991, qui pilotent des dispositifs nouveaux et plus nombreux : les contrats de
ville.
66 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

le succès commercial et médiatique qu’ils rencontrent, mais aussi par la


thèse qu’ils y défendent. Dans un ouvrage écrit en 1987, le sociologue
François Dubet [1987] explique que le monde des « jeunes » de banlieue
est un univers vide, anomique et marqué par la « galère », mais surtout
qu’il traduit l’émergence d’une nouvelle ère historique succédant à celle
des « banlieues rouges ». Dans les années qui suivent la parution de ce
livre, et tout particulièrement entre 1990 et 1995, toute une littérature
semi-savante se développe, dans les journaux et dans plusieurs revues
intellectuelles grand public, sur la « nouvelle question urbaine » que révè-
lerait la situation des « quartiers ». Cette « question » serait en effet carac-
térisée non plus tant par la domination ou l’exploitation mais par la
« dualisation », c’est-à-dire par un éloignement et une indifférence crois-
sants entre les banlieues et le reste de la société.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Cet article a pour objectif d’éclairer l’investissement concomitant,


savant et politique, sur ces espaces particuliers, et surtout – sans supposer
que les scientifiques dictent leurs choix au politique, sans non plus les
soupçonner de se mettre au service du « pouvoir » – les liens qu’ils ont
entretenus à cette occasion.

LE « QUARTIER » DE LA GALÈRE : UN OBJET SOCIOLOGIQUE,


UN SCHÉMA DE PENSÉE HISTORIQUE

La Galère est un ouvrage de plus de cinq cents pages, résultat de plu-


sieurs enquêtes menées au sein de la jeunesse populaire dans les villes
françaises d’Orly, Champigny, Vénissieux et Clichy, et dans la ville belge
de Seraing. C’est à partir de ces enquêtes que l’auteur, François Dubet,
développe une thèse centrale : alors que dans la ville belge le sociologue
voit les traces d’un modèle de société en voie de disparition (une jeunesse
ouvrière intégrée dans un monde homogène et structuré par un ensemble
de normes et de valeurs, et notamment par les conflits de classe), les villes
françaises lui apparaissent comme un monde marqué par des formes de
protestation qui ne parviennent pas à s’organiser, et qui ne débouchent que
sur la rage et sur la violence gratuite.
Cet ouvrage n’est pas seulement intéressant par la thèse qu’il déve-
loppe et les oppositions qu’elle peut d’ailleurs susciter, notamment à pro-
pos du constat extrêmement négatif qui est fait de la mobilisation des
« jeunes de banlieue » [Masclet, 2003]. Il pose aussi deux questions :
comment comprendre qu’un sociologue remobilise, à la fin des années
1980, le modèle du quartier ouvrier (espace homogène marqué par une
culture porteuse d’une forte intégration) pour décrire la réalité urbaine
passée, alors même, comme le note Christian Topalov, que ce modèle se
trouve fortement contesté dans les années 1980 dans les sciences humaines
SOCIOLOGIE URBAINE ET POLITIQUE DE LA VILLE… 67

[Topalov, 2003] ? Comment comprendre le succès non seulement de ce


livre mais aussi du modèle d’interprétation qu’il dégage de la question des
« banlieues », alors que d’autres sociologues s’intéressent depuis de nom-
breuses années au « local » ou que depuis les années 1980 la ségrégation
sociospatiale fait l’objet de travaux renouvelés ?
Pour répondre à la première question, il faut revenir à la trajectoire
intellectuelle et académique de François Dubet. Son intérêt initial se porte
sur une population, les « jeunes des banlieues », plus que sur des territoi-
res particuliers. Cette enquête consacrée à une certaine fraction de la jeu-
nesse permet de poursuivre l’interrogation qui sous-tend les grandes
enquêtes lancées dans les années 1970 et au début des années 1980 par
Alain Touraine : où se trouvent les nouveaux mouvements sociaux ? La
Marche pour l’égalité de 1984 (dite aussi « Marche des beurs ») incite à
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

regarder du côté des jeunes des quartiers d’habitat social. F. Dubet, qui est
membre du CADIS (Centre d’analyse et d’intervention sociologiques),
laboratoire créé en 1981 par Alain Touraine, et a participé à l’évaluation
des opérations « anti-été chaud » au début des années 1980, obtient les
crédits nécessaires à une telle enquête. Par ailleurs, cet objet lui permet
d’engager, à quarante ans, une nouvelle étape dans sa carrière scientifi-
que, plus autonome par rapport au chef de l’école. En lançant une grande
enquête sur « la galère », F. Dubet prépare une thèse d’État, soutenue en
1986, suite à laquelle il devient, en 1989, professeur à l’université de Bor-
deaux. Mais il prend aussi ses distances par rapport à la version optimiste
proposée par Alain Touraine du passage des sociétés industrielles aux
sociétés postindustrielles. Les mouvements sociaux, qui devaient être les
signes avant-coureurs de nouvelles formes de mobilisation collective, lui
apparaissent en perte de vitesse, ou embourbés dans un « gauchisme »
qu’il estime dépassé. Les perspectives de changement ouvertes par l’arri-
vée de la gauche au pouvoir et son aggiornamento politique viennent ren-
forcer sa conviction que les mouvements sociaux sont soit inconsistants,
soit marqués par un « archaïsme » que condamne le sociologue tourainien
tourné vers les sociétés postindustrielles [Dubet, 1987, p. 19-22].
On comprend alors le rôle joué par le modèle du quartier traditionnel :
il offre une image inversée de la réalité que se propose de décrire le socio-
logue dans son livre. Et, de fait, l’analyse développée dans La Galère
repose tout entière sur un schéma historique : le passage d’un modèle de
société à un autre, et d’un acteur historique à un autre. Les « jeunes de la
galère » sont présentés comme l’acteur appelé à se substituer à un mouve-
ment ouvrier qui est, pour le sociologue et plus généralement pour les
sociologues tourainiens, en voie d’extinction, comme le seraient les socié-
tés industrielles. F. Dubet compare ainsi ces jeunes à de « nouvelles clas-
ses dangereuses » annonciatrices d’un mouvement social d’une ampleur
analogue au mouvement ouvrier. Mais l’échec de la Marche des beurs et
68 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

la violence « irrationnelle » que révèlent les émeutes le conduisent à y


voir un symptôme de l’avènement douloureux des sociétés postindustriel-
les.
On voit, dans l’organisation même de l’ouvrage, comment la thèse
développée par F. Dubet vient redonner une forme et un contenu théori-
ques au modèle de description du quartier comme espace homogène, qu’il
soit décrit comme intégré en ce qui concerne les « banlieues rouges » dis-
parues, ou comme marqué par le manque dans les quartiers périphériques
d’aujourd’hui. La première partie de l’ouvrage décrit et analyse l’expé-
rience de la galère, caractérisée par le vide, l’irrationnel et l’insécurité.
Mais cette partie ne prend tout son sens que par rapport à l’enquête à
Seraing, qui, tant la ville apparaît comme une incarnation parfaite de la
société industrielle en voie de disparition, se donne au lecteur comme une
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

« expérience historique en réduction » [Amiot, 1980]. L’enquête semble


de ce fait guidée par la volonté de retrouver dans la ville les traces d’un
modèle construit a priori par le sociologue : une société intégrée, qui fait
sens pour des jeunes, certes violents à l’occasion, mais dont les conflits
constituent une étape vers l’intégration sociale. Les modalités de descrip-
tion de Seraing sont ensuite nourries des observations ethnographiques
recueillies lors de l’arrivée du chercheur : « Dès les premières heures de
présence, Seraing s’impose comme un monde ouvrier homogène et inté-
gré, bien différent de l’ensemble disparate des banlieues où nous avons
travaillé en France » [Dubet, 1987, p. 174].
Mais la prégnance de l’analyse en termes de « modèles » apparaît dans
la remarque suivante. Aussitôt le « monde ouvrier homogène » aperçu, le
sociologue entrevoit le devenir historique de Seraing : les banlieues de la
galère.
Les grands ensembles, les supermarchés, l’émiettement industriel des ban-
lieues où galèrent les jeunes, contrastent avec le paysage de la ville de Seraing
serrée autour des usines sidérurgiques entre la Meuse et des collines encore
vertes. Comment ne pas évoquer le paysage industriel de la Lorraine ou de la
Ruhr et les descriptions des cités ouvrières du début du siècle dans cette ville
où les petites maisons ouvrières sont enchevêtrées dans un réseau de canalisa-
tions et de voies ferrées ? Les pavés, les fumées, les carcasses des entreprises
déjà abandonnées, les « grands bureaux » à l’entrée de la ville, l’hôtel commu-
nal entouré des maisons syndicales, l’école professionnelle qui forme les
ouvriers de Cockerill inscrivent dans l’espace tout ce qui sépare ce monde in-
dustriel traditionnel des quelques ensembles modernes de la colline qui parais-
sent déjà sortir de la ville [Dubet, 1987, p. 173].

L’enquête à Seraing aboutit à poser un modèle qui permet, dans la par-


tie suivante, de décrire la galère comme l’envers de la société industrielle
et ainsi d’énoncer la thèse centrale du livre : l’expérience de galère
« procède de la décomposition d’un système d’action, […] résultant de la
SOCIOLOGIE URBAINE ET POLITIQUE DE LA VILLE… 69

crise du système d’action des sociétés industrielles ». On aboutit logique-


ment au résultat suivant : les jeunes ne participent plus aux modes et aux
institutions d’intégration de l’ancien modèle. Et comme l’échec de la
Marche des beurs est renvoyé, dans le livre, à des causes internes au mou-
vement beaucoup plus qu’à sa réception dans le monde politique et média-
tiques et aux diverses tentatives de récupération [Juhem, 1998], les
quartiers français apparaissent bel et bien comme les espaces du vide et du
délitement du lien social.

MÉDIATISATION ET VULGARISATION DES TRAVAUX SOCIOLOGIQUES :


« QUARTIERS D’EXIL » ET « NOUVELLE QUESTION URBAINE »
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

L’enjeu de La Galère, c’est en premier lieu la constitution d’un modèle


de description des quartiers d’habitat social : ces quartiers sont marqués
par le négatif et, dans la mesure où la question de départ est celle de la
mobilisation, ils sont étudiés à travers la question de l’« anomie » et du
« lien social ». Cet ouvrage va aussi, par le schéma historique qu’il mobi-
lise, fonder théoriquement l’idée que les rapports sociaux conflictuels
appartiennent au passé et que les mobilisations organisées sont en voie
d’extinction. Pour prendre la mesure de l’importance de cet ouvrage, on
ne peut cependant s’en tenir à son contenu. En effet, dans les années 1990-
1995, se développe autour du même schéma posé par F. Dubet en 1987
une production extrêmement intense, autour de colloques, de conférences,
d’ouvrages, d’articles, de numéros de revues. Deux problématiques sont
alors posées, et posées comme indissociables : le « problème » des
« quartiers » (c’est-à-dire des territoires plutôt que des populations initia-
lement étudiées par Dubet) et une question générale, celle de l’avènement
d’une « nouvelle question sociale », baptisée « question urbaine ».
Comparée à l’enquête sur la galère, cette production se caractérise par
une plus faible production empirique et une très forte montée en généra-
lité, inspirée de l’opposition, présente dans La Galère, entre deux modèles
et deux périodes. Cette production s’organise autour d’un schéma histori-
que binaire marqué par une rupture. L’article qu’Alain Touraine publie
dans un numéro spécial de la revue Esprit consacré en février 1991 à « La
France des banlieues » est à cet égard exemplaire. Dans ce texte, le socio-
logue évoque un « XIXe siècle » où « il n’y a jamais eu de frontière claire
entre classes laborieuses et classes dangereuses, tandis qu’aujourd’hui
vous êtes très clairement in ou out » [Touraine, 1991].
La deuxième caractéristique de cette production, c’est une forte affir-
mation, d’ordre théorique mais non dénuée d’implications politiques :
l’opposition entre les deux périodes recoupe une autre opposition entre
deux modèles de société. La première, la société industrielle, est marquée
70 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

par l’« exploitation » et la « lutte des classes ». La seconde, postindustrielle,


se définit à travers la question de l’« exclusion » et de la « ségrégation »
urbaine. La ville, et non plus le monde du « travail » ou de l’« entreprise »,
serait désormais centrale. Mais, à cette opposition entre la ville et le travail,
s’ajoute une idée plus fondamentale, directement étayée par l’analyse de
François Dubet sur l’absence de mouvements sociaux en banlieue : la
société industrielle s’organise autour du conflit, tandis que, dans la société
postindustrielle, ne subsistent que l’indifférence et la séparation.
Comme l’expliquent François Dubet et Didier Lapeyronnie dans Les
Quartiers d’exil :
À une vie sociale intégrée et conflictuelle, opposant et unissant dominants et
dominés, ouvriers et patrons, ont succédé la rupture et une vie sociale brisée
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

par la barrière séparant ceux du dehors de ceux du dedans. La population


« reléguée » n’est plus exploitée ou dominée. Elle est ignorée et abandonnée.
[…] Elle est hors de la société et réduite à une série de problèmes sociaux [Du-
bet et Lapeyronnie, 1992, p. 10].
Joël Roman, rédacteur en chef de la revue Esprit, et Jacques Donzelot,
politiste et membre du comité de rédaction de la revue Esprit, écrivent,
quant à eux :
La relation entre les pôles de la société ne prend plus les formes d’un face à
face, mais pourrait-on dire d’un côte à côte. Il n’y a plus exploitation. Il n’y a
plus domination. Il y a décrochage de la partie « modernisée » de la société qui
s’opère sans utilisation de la partie « inadaptée » ni coercition à son égard.
C’est même cette indifférence qui suscite la violence [Donzelot et Roman,
1991, p. 6].
Comment expliquer le développement d’une telle production intellec-
tuelle autour de la question des « quartiers » ? Le succès du modèle pro-
posé par François Dubet n’est pas étranger à l’écho médiatique dont il va
rapidement bénéficier, dans un contexte où les conditions de production
scientifique se transforment. L’importance croissante de la rentabilité
commerciale (notamment dans le monde éditorial) et de la reconnaissance
médiatique favorise la diffusion de travaux organisés autour de l’affirma-
tion d’une « nouveauté » et d’un passage d’un modèle à un autre
(« nouvelle question », « nouveau problème », « nouvel enjeu »,
« nouveau défi », « nouvelle ligne de clivage » sont des expressions récur-
rentes dans la littérature du début des années 1990 sur les « banlieues »),
qui se prêtent à la dramatisation dont sont friands nombre de journalistes.
François Dubet comme Alain Touraine ou d’autres chercheurs du
CADIS seront ainsi largement sollicités dans les années 1990 pour com-
menter la « question des banlieues ». Le premier est par exemple sollicité
par Le Figaro pour commenter « à chaud » l’émeute de Vaulx-en-Velin le
9 octobre 1990, tandis que le second participe au cahier spécial qu’édite
SOCIOLOGIE URBAINE ET POLITIQUE DE LA VILLE… 71

Libération au même moment. Il y a là un élément d’explication majeur du


succès rencontré par la grille d’analyse tourainienne sur la ségrégation
sociospatiale, à un moment où la sociologie urbaine, en forte recomposi-
tion depuis les années 1980, voit le renouvellement des travaux consacrés
à la ségrégation [Lassave, 1997]. Si des approches davantage centrées sur
les trajectoires de mobilité sont désormais privilégiées [Grafmeyer, 2005],
la catégorie de « quartier » jouira en effet d’une faveur non sans rapport
avec la demande médiatique (et politique, nous allons le voir) d’un éclai-
rage simple (au risque du simplisme parfois) sur cette question de société :
la « banlieue ».
Outre l’impact de la diffusion médiatique, le succès de la grille d’ana-
lyse savante de la question des « quartiers sensibles » s’explique par le
rôle joué par la revue Esprit, revue intellectuelle fondée dans les années
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

1930 par un intellectuel catholique, Emmanuel Mounier. En témoigne le


nombre de numéros consacrés à cette question [Esprit, 1991 ; Esprit,
1992], de même que les ouvrages édités par Esprit [Donzelot, 1991 ;
Roman, 1991, 1993]. Cette revue, dédiée à la critique de l’autogestion et
de l’antitotalitarisme jusque dans les années 1970, connaît une mutation
importante à la fin des années 1980. Sous l’impulsion de son nouveau
directeur Olivier Mongin, proche de la CFDT et membre de la Fondation
Saint-Simon, elle se réoriente sur la question de la réforme de l’État, dans
une perspective de collaboration étroite avec la « deuxième gauche », tout
particulièrement après 1988 quand Michel Rocard est nommé Premier
ministre. Au-delà de la promotion qu’elle fait de la question de
l’« exclusion », la revue Esprit joue un rôle plus décisif en établissant un
lien direct entre cette notion et la question des « banlieues ». Cette con-
nexion est rendue possible par les liens existant avec Alain Touraine, dont
la revue publie le texte célèbre sur la société d’« exclusion », caractérisée
par l’opposition entre les « in » et les « out », ou encore par la production
de Jacques Donzelot qui théorise l’avènement de la « nouvelle question
urbaine » [Donzelot, 1991, 1999]. Ce faisant, la revue Esprit contribue à
associer le diagnostic sur les quartiers au paradigme de l’« exclusion »,
qui ne se contente pas d’affirmer la transformation des divisions à l’inté-
rieur de la société, mais affirme l’avènement d’une société dépourvue de
tout rapport conflictuel [Fassin, 1996 ; Thomas, 1997].

RÉAPPROPRIATION POLITIQUE DES DISCOURS SAVANTS

En appréhendant les divisions sociales comme le résultat d’une indif-


férence à l’égard des plus démunis plutôt que liées à des processus
d’exploitation ou de domination, en décrétant que ces processus sont dis-
parus ou en voie de disparition, le paradigme de l’« exclusion » a contribué
72 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

à l’effacement d’approches reposant sur une vision plus conflictuelle des


relations sociales, délégitimant du même coup l’appel à des transforma-
tions structurelles. L’écho supplémentaire dont cette thèse a bénéficié en
étant couplée avec la question fortement médiatisée des « banlieues » a eu
des effets politiques et sociaux considérables. Ce qu’il convient de noter,
c’est que la politique de la ville, et la manière dont cette politique publique
a été définie au moment où elle a été institutionnalisée, a joué un rôle
important dans cette lutte pour la définition légitime des « problèmes
sociaux » à laquelle la science s’est trouvée associée.
Pour expliquer l’enjeu particulier de cette rencontre entre « penseurs »
et « décideurs », il faut revenir à la position dominée dans laquelle les fon-
dateurs de la Politique de la ville, qui investissent le champ bureaucratico-
politique à la fin des années 1980, restent relégués. La Politique de la ville
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

naît de la mobilisation initialement portée par des acteurs marginaux de


l’administration (pour beaucoup contractuels) pour imposer, dans les
années 1970, de nouveaux modes d’intervention sur la ville au sein de
l’administration [Tissot, 2006]. Contre le gigantisme des grands ensem-
bles, contre l’autoritarisme de la rénovation urbaine et des technocrates
qui la pilotent, il s’agit désormais de « réhabiliter », sur la base de la
« participation des habitants », de la « globalité », de la « transversalité »,
ou de la « proximité », autant de principes qui vont être progressivement
associés à une échelle d’intervention particulière, celle du quartier, qu’il
soit ancien ou composé d’habitat social. Les défenseurs de cette forme
particulière de réhabilitation se heurtent toutefois, à la fin des années
1980, à un certain nombre d’obstacles, liés notamment à une forte hostilité
au sein de la haute administration.
Cette hostilité est d’abord nourrie par la prétention affichée par la
jeune structure administrative, la délégation interministérielle à la Ville
(née en 1988, DIV), de se saisir de ce qui était jusque-là une prérogative
du ministère de l’Équipement : le logement social. La concurrence est ren-
forcée par le profil des chargés de mission de la politique de la ville. Sou-
vent contractuels de l’Équipement, ils n’ont pas l’autorité des grands
directeurs des administrations : ingénieurs des Ponts ou énarques. Mili-
tants ou anciens militants, recrutés par des réseaux politiques et/ou asso-
ciatifs de gauche, ils investissent en outre dans cette cause des quartiers
un discours « engagé » dans le monde bureaucratique [Tissot, 2005].
Pour pallier cette absence de légitimité et surmonter aussi la faiblesse
des moyens humains et matériels, les chargés de mission de la DIV vont
user d’autres ressources, en faisant appel aux médias (ce dont témoigne
l’arrivée au ministère de la Ville en 1993 de Bernard Tapie, personnalité
politique ayant intégré au plus haut degré les règles de la communication
politique), en cherchant à rationaliser leur action (notamment par une pro-
duction statistique plus rigoureuse), en organisant un groupe professionnel
SOCIOLOGIE URBAINE ET POLITIQUE DE LA VILLE… 73

autour du développement social urbain, mais aussi en s’efforçant de théo-


riser leur mission. Pour cela, intellectuels et universitaires sont sollicités,
notamment ceux d’entre eux qui sont susceptibles de garantir un écho
médiatique à leur réflexion. La revue Esprit sera ainsi fortement sollicitée,
de même que les chercheurs du CADIS.
La collaboration qui va s’établir avec les sociologues a un premier
effet : les travaux sur la « banlieue » vont permettre de fonder théorique-
ment la question des « quartiers » et de constituer un socle cognitif et dis-
cursif à partir duquel va pouvoir être consolidée et élargie l’activité des
animateurs de la Politique de la ville. La relation qui s’instaure avec les
intellectuels a une autre conséquence. Les travaux liés au paradigme de
l’exclusion que nous avons évoqués vont constituer une ressource mobi-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

lisée pour imposer une certaine définition de la politique de la ville. Cette


politique publique s’institutionnalise en effet tout au long des années
1980, à l’initiative d’acteurs qui partagent des options différentes. Si tous
prônent une territorialisation de l’action publique autour des « quartiers »,
certains défendent une transformation de ces territoires par la mobilisation
autonome des habitants. La valorisation des « quartiers » est un héritage
de l’action menée par les fondateurs de la politique de la ville : qu’il
s’agisse de ceux qui sont devenus chargés de mission de la DIV, mais
aussi de tout le milieu des bureaux d’études né autour de la réhabilitation
des quartiers d’habitat social à partir de la fin des années 1970 et dont un
certain nombre vont être recrutés par les mairies quand les dispositifs de
la Politique de la ville sont mis en place au cours des années 1980. La
« participation » des habitants est défendue par beaucoup dans une veine
autogestionnaire. Pour les animateurs, entre autres, de la coopérative Aca-
die (créée par des étudiants proches de la CFDT en 1978) ou au sein du
CERFISE à Marseille, émanation, en 1975, du CERFI fondé par Félix
Guattari, le quartier est bien le lieu possible d’une mobilisation considérée
comme la condition de tout changement. Progressivement, toutefois, la
politique de la ville est investie par des acteurs qui vont insister sur les
« handicaps » et les « problèmes », pour promouvoir l’action de spécialis-
tes susceptibles d’organiser et de cadrer la participation.
On pourrait expliquer cette évolution par l’aggravation des
« problèmes » dans les quartiers ou par la faible disposition des habitants
à s’organiser collectivement. En réalité, cette deuxième option s’impose
pour des raisons liées à l’institutionnalisation même de la politique de la
ville : peur croissante des élus face aux possibles « émeutes » dans les
quartiers d’habitat social ; encadrement plus strict des équipes initiale-
ment recrutées en externe par des municipalités qui ont investi les ques-
tions de logement suite à la décentralisation, mais aussi insistance
croissante, au sein de la DIV, sur la thématique à connotation
74 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

« managériale » de la « modernisation des services publics » [Bacqué,


2003, p. 171-216].
Tous ces éléments ont compté, mais a compté aussi la légitimation
apportée à la seconde option réformatrice par la production savante évo-
quée ci-dessus. Celle-ci, en insistant sur le manque et le négatif, en pro-
clamant, sur la base des travaux de F. Dubet, la disparition des
mouvements sociaux en banlieue, rend de fait moins pertinente l’approche
axée sur le développement de mobilisations autonome des habitants. Plus
largement, le fait de proclamer l’avènement d’une société dénuée de con-
flits sociaux légitime une approche plus consensuelle de la transformation
sociale, localisée à l’échelle des « quartiers », et privilégiant le « lien
social » par rapport aux conditions de vie matérielles, et plus largement
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

aux questions liées au monde du travail.


L’occultation des phénomènes structurels à l’origine de la ségrégation
par toute une littérature reprenant (sous une forme plus ou moins rigou-
reuse et fidèle aux travaux des chercheurs) le schéma de la « dualisation »
va en outre contribuer à disqualifier un certain nombre de solutions possi-
bles, qui engageraient une réflexion sur la société française dans son
ensemble. De fait, la revendication de crédits spécifiques pour les
« quartiers » ou, plus tard, les annonces d’un « plan Marshall pour les
banlieues » ne se feront jamais dans un cadre de pensée keynésien, c’est-
à-dire misant sur les effets bénéfiques d’une relance. Et l’insistance sur la
ségrégation dite « ethnique » et sur l’origine des populations des
« quartiers », plutôt que de permettre à la question du racisme et des dis-
criminations d’émerger, renforcera finalement l’image « menaçante » de
ces populations.

CONCLUSION

La question des « quartiers sensibles » le montre, les sociologues sont


souvent loin, quoi qu’ils en pensent, de simplement répondre, de façon
« neutre », à une « demande sociale » [Topalov, 2006]. Est-ce à dire que
les sociologues de la banlieue ont « fabriqué » la politique de la ville dans
la version « professionnalisée » qui va s’imposer au début des années
1990 ? Dire cela relèverait d’une représentation fort naïve (ou très mal-
veillante) des effets sociaux de la science. Ce que nous avons plutôt voulu
montrer ici, ce sont les effets politiques tout à fait considérables que peu-
vent avoir des travaux académiques quand, parce qu’ils constituent des
ressources particulièrement précieuses dans les concurrences qui oppo-
sent plusieurs options d’action publique, ils sont mobilisés en dehors de la
cité savante.
6

Construction et usages de la notion de quartier-village.


Village de Charonne et Goutte d’Or à Paris
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Yankel Fijalkow

Voici trente ans que les politiques urbaines valorisent le partenariat, le


tissu local, la redécouverte de l’authentique, la sociabilité de proximité et
les équilibres microsociologiques. Les barres sur dalles qui faisaient la
fierté de l’urbanisme progressiste sont démolies pour reconstruire des
petits immeubles autour d’une place regroupant les commerces et services
de proximité. Cette ambiance de quartier valorise les brassages sociaux à
travers des événements comme les vide-greniers et fêtes de quartier. Dans
la cité harmonieuse retrouvée grâce à la moyennisation de la société, les
conflits d’intérêts s’effacent devant les arrangements locaux. Poussant la
logique, les magazines à grand tirage découvrent la naissance de
« phalanstères à Ivry », des « villas-kibboutz », sortes de « républiques
villageoises dotées d’une vie communautaire rare, d’une certaine mixité
sociale, un virus associatif vivace et une solidarité spontanée envers les
plus fragiles » (Le Nouvel Observateur, 15 décembre 2005). D’où nous
vient ce modèle rêvé par les décideurs et les habitants ?
Prenant exemple sur les quartiers parisiens du Village de Charonne et
de la Goutte d’Or à un moment stratégique de leur histoire, cet article vou-
drait comprendre comment le modèle de quartier-village, marqué par
l’émergence des couches moyennes, s’insère comme cadre argumentatif
dans le débat public relatif à l’urbanisme en quartier ancien.

LE MODÈLE DU QUARTIER-VILLAGE

La notion de quartier-village, prégnante à Paris, est caractérisée par la


valorisation des ressources locales et architecturales issues du passé, la
76 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

promotion d’espaces publics, l’ouverture à la régulation locale. Elle


refuse la ville, assimilée à une collectivité dont la régulation, dépourvue
de mémoire, est fondée sur l’application aveugle de règles impersonnel-
les. Ce modèle du quartier-village, profondément territorial, se fonde sur
une intelligence et une profondeur des lieux qui imprègnent les personna-
lités humaines.
Dans Les Pays parisiens, l’écrivain Daniel Halévy [1937] fait usage de
la notion de village pour décrire Montmartre avant l’annexion. Les Pari-
siens ne sont pas, dit-il, comme le pensent les provinciaux, « nés
n’importe où c’est-à-dire à Paris ». Imprégné du folklorisme des années
1920, il prête à chaque quartier des vertus psychologiques enracinées
depuis l’enfance. Néanmoins, cette position favorable à la ville vient en
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

contrepoint du discours ruraliste de certains intellectuels français. Par


exemple, les auteurs qui, à l’instar de Charles Rist, membre de l’Institut,
proposent une « désurbanisation » radicale de la France menacée par la
« détérioration de la race » [Decugis et al., 1945]. Ou des urbanistes et
sociologues qui prennent volontiers le village comme premier échelon de
l’« échelle communautaire » [Bardet, 1941].
Ce courant converge avec les réflexions qui se développent après
l’haussmannisation de Paris (1852-1870). Dès 1897, le conseiller munici-
pal Alfred Lamouroux qui dirige la commission du Vieux Paris, qu’il a
fondée, souhaite qu’elle tienne un « casier archéologique des maisons »,
notamment celles promues à la démolition [Fijalkow, 1998]. Ses mem-
bres, nommés par le préfet, sont systématiquement consultés lorsque cette
solution est envisagée. Ils s’avèrent particulièrement vigilants à l’égard
des opérations menées dans le Marais et à Saint-Germain-des-Prés, et sont
à l’origine de la loi de 1913 relative à la protection des abords des monu-
ments historiques.
Dans les années 1940, la démolition des îlots insalubres fait débat :
« Un espoir : la ville de Paris n’acceptera pas d’être la seule en Europe à
livrer ses quartiers historiques au massacre par les spéculateurs. Elle saura
rendre à la vie et à l’habitat moderne un de ses vieux quartiers du centre »
[Laprade, 1944]. Dès l’après-guerre, la publication de l’Évocation du
vieux Paris, suivie en 1963 du Dictionnaire historique des rues de Paris,
dit Hillairet (plus d’un siècle après le dictionnaire canonique des Lazare),
est un signe. En 1978, Connaissance du vieux Paris, du même auteur,
s’adjoint un nouveau sous-titre : « Rive droite, rive gauche, les îles et les
villages ». Ces ouvrages, régulièrement réédités, deviennent les manuels
de référence d’un courant vulgarisant l’histoire de la capitale, à l’usage de
ses défenseurs et visiteurs passionnés. Ils sont utilisés par les associations
de quartier et les aménageurs lorsque ceux-ci ressentent le besoin d’établir
un « historique ».
CONSTRUCTION ET USAGES DE LA NOTION DE QUARTIER-VILLAGE… 77

En 1975 paraît la revue Paris aux cent villages sous le haut patronage
d’Albert Laprade et Bernard Champigneulle qui s’inquiétaient dès 1943
du « vandalisme » à l’égard du bâti. En écho à l’inquiétude de certains
élus [Thirion, 1951], ils luttent contre le « saccage du Marais », dont les
hôtels sont victimes d’une occupation industrielle et populaire. La revue
multiplie les reportages sur les « quartiers en danger » et donne des infor-
mations critiques sur l’avancement des projets municipaux. De nouvelles
éditions paraissent en 1984 et au début des années 1990.
Louis Chevalier introduit très tôt la dimension humaine desdits villa-
ges. Dans Les Parisiens [1967], ceux-ci sont pourvus de caractéristiques
physiques et morales, fidèles aux écrits hygiénistes : le milieu fait le vice,
la qualité de vie des anciens quartiers fortifie les relations sociales. À la
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

dénonciation du « vandalisme », ce sociologue associe l’« assassinat »


des quartiers populaires [1977] et la construction de tours [Rosental et
Couzon, 2001]. Dans L’Assassinat de Paris, il ironise sur la déclaration
de Pierre Sudreau, commissaire à la Reconstruction, se félicitant de
l’abandon des mesures de sauvegarde du bâti ancien qu’il qualifie de
« politique du centimètre ». Il dénonce la technocratie incapable de com-
prendre l’âme d’une ville. Sa défense du quartier des Halles se fonde sur
le « bon sens » des usagers. Alors que certains légitiment l’opération au
nom de l’hygiène, Chevalier déclare : « Les gens des Halles et leurs repré-
sentants s’accommodaient fort bien de la prétendue saleté des marchés
c’est-à-dire de leur propre saleté dont ils savaient que penser, dont ils
avaient l’habitude et certainement aussi le goût » (p. 260). Il met en scène
une « conscience collective » qui dépasse les oppositions de classe :
« Paris, c’était des gens de tous les métiers et de toutes les classes, des
gens de toute sorte […] et tout ce beau monde se retrouvait là […]. C’est
par là surtout que les Halles étaient à l’image de Paris, qu’elles étaient
Paris. » Or, cette « conscience collective » disparaît : « Halbwachs
n’avait qu’à regarder autour de lui, en lui, à Paris comme à Chicago, ce
que ses infortunés successeurs n’ont pas la chance de pouvoir faire […]
évidemment une étude de la conscience collective à Parly 2 relèverait de
la pure démence » (p. 299).
La critique de l’administration rejoint la contestation de l’action muni-
cipale pour des représentants et des lieux de débats accessibles [Chevalier,
1990]. Dans le contexte de la réforme du statut de Paris, autonome en
1977, le souvenir des communes périphériques et populaires, annexées
par Haussmann en 1860, est ravivé. Leur mémoire se prolonge dans les
années 1980 alors qu’un pouvoir municipal autonome s’installe : au pre-
mier rang la commune libre de Montmartre, au dernier celle de la Butte-
aux-Cailles, en passant par Charonne. Des publications historiques mon-
trent que ces communes furent, avant l’annexion, gouvernées par des
78 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

maires proches de leurs populations [Rouleau, 1985 ; Jacquemet, 1984 ;


Faure, 2001].
Elles soulignent aussi l’enjeu de l’histoire dans les opérations locales
d’urbanisme, à la fin des années 1990. À Belleville, la revendication par
des habitants d’un «respect des caractéristiques sociales et urbaines du
quartier » pose le récit historique comme un enjeu central. La forme des
parcelles, la morphologie du bâti, la trame viaire font l’objet de bilans
contradictoires. En 1998, la revue Paris Projet éditée par l’atelier d’urba-
nisme de la municipalité tente de définir ce que seraient des « approches
nouvelles » de ces quartiers anciens : « Une ville harmonieuse et vivante
est une ville qui évolue en s’appuyant sur son histoire, sur son identité.
Paris est une capitale composée de nombreux quartiers et villages qui ont
chacun leur histoire et leur caractère propre », reconnaît le directeur de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

l’aménagement urbain, qui accorde de nouvelles vertus à la concertation.


On n’en finirait pas de mentionner au fil du temps les nombreux ouvra-
ges qui attribuent ou promettent aux quartiers parisiens le caractère de vil-
lage. Le dernier en date, L’Invention de Paris [sous-titre : « Il n’y a pas de
pas perdus », Hazan, 2002], réalise une synthèse des écrits de piétons et
visiteurs célèbres. Il distingue soigneusement les faubourgs des villages
qui préexistaient à l’annexion, pressentant pour ces derniers une promesse
de modernité. Mais si le cadre reste fixe, la population a changé.

LES COUCHES MOYENNES DANS LES QUARTIERS POPULAIRES


ET LEUR MOBILISATION

À l’instar de phénomènes constatés à l’étranger [Glass, 1963 ; Jacob


1961], l’installation de couches moyennes en quartier ancien ne date pas
d’aujourd’hui. Dans Les Choses, Georges Perec [1965] décrit l’installa-
tion des intellectuels précaires dans les centres anciens, majoritairement
occupés par les laissés-pour-compte de la croissance économique (person-
nes âgées, immigrés et marginaux). « Leurs appartements, studios, gre-
niers, deux pièces de maisons vétustes dans des quartiers choisis, le
Palais-Royal, la Contrescarpe, Saint-Germain, le Luxembourg, Montpar-
nasse, se ressemblaient : on y retrouvait les mêmes canapés crasseux, les
mêmes tables dites rustiques, les mêmes amoncellements de livres et de
disques. »
Au milieu des années 1970, leur présence dans les luttes urbaines est
remarquée par les sociologues urbains marxistes [Cherky et Mehl, 1979].
Au côté, ou au nom, des couches populaires, ces néo-résidants portent le
fer aux politiques urbaines en revendiquant plus de respect au bâti ancien
et un autre processus de décision que celui imposé par la technocratie
gaullienne au nom du rejet d’un « urbanisme de profit » et du « contrôle
CONSTRUCTION ET USAGES DE LA NOTION DE QUARTIER-VILLAGE… 79

des habitants sur leurs modes de vie ». Certains empruntent les canaux
associatifs organisés autour de l’Association pour la démocratie locale –
Adels –, des groupes d’action municipale et des réseaux catholiques
(association Justice et Paix par exemple). D’autres forment leurs propres
organisations locales. Ils sont présents dans les centres anciens comme à
Paris, face à « l’embourgeoisement » du Marais [de La Pradelle et Selim,
1976] ou la démolition du XIVe arrondissement [Mignon et Mongin,
1976]. Comme l’écrivent Cherky et Mehl [1976], « une force sociale de
cadres se dégage actuellement, actrice privilégiée des luttes sur l’environ-
nement et sur les charges ». Ainsi peut-on faire l’hypothèse que les formes
de peuplement [Bidou, 1984 ; Chalvon-Demersay, 1984] correspondent à
des types d’engagement mobilisant la notion de quartier populaire puis de
village. Deux quartiers parisiens, Village de Charonne (XXe) et Goutte
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

d’Or (XVIIIe), étudiés à deux périodes différentes de mobilisation (1962-


1975 pour le premier, 1982-2000 pour le second), nous permettront de
valider cette idée.

L’HISTOIRE MYTHIQUE DE SAINT-BLAISE VILLAGE DE CHARONNE

L’opération Saint-Blaise Village de Charonne est marquée par la coha-


bitation de deux types d’urbanisme : l’un orienté vers la rénovation-
densification du tissu habité au début des années 1960, l’autre en faveur
de la réhabilitation d’un quartier-village en partie réinventé à la fin des
années 1970. Cette succession s’illustre par une coupure nette entre le
« village » piéton et restauré et le quartier des « tours » d’habitat social
dont le projet global fut brutalement arrêté en 1975 pour laisser place à un
« urbanisme à visage humain ». Ce paysage comporte la trace de deux
vagues de contestation.
La première vague, dès 1962, s’oppose à la volonté de la municipalité
d’augmenter considérablement le nombre d’habitants du secteur et de
déplacer les activités. Le diagnostic municipal relatif à ce quartier s’illus-
tre par son vide argumentatif : il se borne à considérer que la densité faible
de ce secteur et la présence d’activités industrielles à réinstaller en ban-
lieue justifient amplement un projet intensif de construction. Face à elle,
le contre-diagnostic qui émane de la collaboration, un peu surprenante, de
la Chambre des propriétaires et de la section locale de la Ligue des droits
de l’homme fait le procès de la technocratie qui « exproprie les propriétai-
res d’un quartier pour faire cadeau de leurs terrains à une société plus ou
moins camouflée sous des dehors philanthropiques ». Cependant, la Ligue
des droits de l’homme, qui évoque les « habitants de Charonne », les
« travailleurs » et « ouvriers », affiche une connaissance intime du
80 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

secteur : selon elle, les habitants sont menacés par l’augmentation des
loyers et la fragilisation des activités économiques.
À partir de 1967, une seconde contestation oppose les tours (construc-
tion technique) au village (construction humaine). L’opposition à la
démolition du tissu ancien recouvre des arguments différents, les uns
basés sur la sauvegarde de la monumentalité, d’autres plus sensibles au
« quartier populaire ». Les brochures de l’Association pour la sauvegarde
du Village de Charonne, fondée au début des années 1970, multiplient
photos et croquis paysagers pour montrer sa compétence technique, alliée
à sa connaissance historique du secteur. Si cette association relève des
nouvelles couches moyennes du quartier, son appartenance idéologique
est floue. Pour promouvoir l’historicité, le contre-diagnostic s’attache
autant à des monuments faisant « signes » comme l’église et le cimetière
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

villageois, qu’à des noms de lieux et d’espaces intéressants sur un plan


urbanistique (par exemple les portes d’immeubles). La multiplication des
« signes » d’historicité est au cœur du contre-diagnostic voulant démon-
trer la « richesse du quartier ». Celle-ci est, selon les entretiens que nous
avons menés, traitée avec dédain par les services préfectoraux chargés de
l’urbanisme [Ellul, 1977]. Les services du ministère de la Culture se limi-
tent à classer l’église et le cimetière. Les services techniques sont mobili-
sés par les résidants pour faire arrêter la construction des tours entreprise
par la préfecture au mépris des règles paysagères.
En 1974, l’Association de sauvegarde du village de Charonne alerte
l’opinion à la radio et dans des quotidiens. Elle lance une pétition : « On
va raser Charonne, le dernier village de Paris ». Des contemporains nous
ont rapporté la ferveur quasi religieuse qui a résulté de cet appel à la radio,
suscitant des rassemblements et des réunions spontanés. À côté des signes
promouvant l’historicité, le discours de l’association développe aussi, à
l’appui de ses croquis, une théorie socio-architecturale valorisant la cons-
truction « vernaculaire ».
Ainsi promeut-elle l’« articulation subtile des espaces collectifs et
individuels que l’on trouve dans le tissu ancien de Charonne » et donc des
« rapports de voisinage fondés sur la solidarité et non la rivalité qui
oppose entre eux les habitants des grands ensembles condamnés à la
solitude ». Sur le plan social, elle déplore que « Charonne privé de ses
habitants les plus pauvres et les plus âgés se détache de ses origines »,
mais elle ne mentionne pas la présence d’activités industrielles comme
ciment de l’identité collective. L’histoire du secteur s’arrête au début du
XXe siècle et reprend en 1967, date de création de la ZAC.
Et, de fait, le plan de la ZAC rompt radicalement, dès la fin de 1974,
avec la perspective de 1962 : il est désormais question de « quartier »,
« village », « paysage », « continuité », « animation ». Ainsi, la conversion
la plus spectaculaire des pouvoirs publics consiste dans la reconnaissance
CONSTRUCTION ET USAGES DE LA NOTION DE QUARTIER-VILLAGE… 81

du village. Présenté à partir de 1973 comme un « ancien village viticole et


maraîcher », le quartier est mis en scène sur un périmètre réduit qui ne
représente que 5 % de l’ancienne commune de Charonne. Les associa-
tions, la municipalité et l’État, en lançant une opération de réhabilitation
immobilière et piétonnière, valorisent le passé artisanal, populaire et vil-
lageois du secteur. Ce tournant local correspond à la nouvelle politique
urbaine décidée à partir de 1975 (arrêt de la construction de tours, promo-
tion de l’accession populaire à la propriété, réhabilitation des « quartiers
existants »). Mais, d’une part, il pose un silence de plomb sur le passé
récent des industries consommatrices d’espace (fabriques de savons, car-
tonnage, briqueteries, fonderies) et leur population ouvrière, d’autre part
il considère que l’esprit populaire peut survivre à la disparition de cette
population. Ainsi, selon le Manifeste de Charonne et sa représentante,
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Henriette Pezières, « l’extension du périmètre de sauvegarde à tout le


tracé de l’ancien village, du moins ce qui en subsiste aujourd’hui, préser-
ver l’histoire d’un quartier, conduit nécessairement à réhabiliter ses habi-
tants et leur habitat. C’est le respect minimum qui leur est dû, une simple
reconnaissance ». Ces idées de « respect » et de « reconnaissance », sorte
de dette sacrée à une population originelle, témoignent d’une certaine
mauvaise conscience vis-à-vis d’un milieu populaire en train de disparaî-
tre. Interrogé trente ans plus tard, l’un des animateurs de cette association
(enseignant d’architecture) admet s’être égaré dans une « dérive
pittoresque », mais il souligne que c’était la seule possibilité pour sauver
le quartier, même s’il n’avait « aucune naïveté » sur les conditions socia-
les dans lesquelles celui-ci aurait évolué. L’accord entre les nouvelles
couches moyennes et les pouvoirs publics se fonde sur le constat que ce
quartier a été laissé à l’abandon, au mépris de son histoire et de son archi-
tecture vernaculaire porteuse de valeurs sociales. Ce constat repose sur un
inventaire du patrimoine, des dessins, des photographies, mis en scène par
le truchement des médias. La mémoire collective – qui ne retient ni le
passé industriel du secteur, ni sa densification, ni son isolement, ni le
retard de certains équipements – reflète bien les compétences d’un groupe
social local disposant de relais dans le gouvernement urbain. De 1962 à
1975, on est passé de l’idée de quartier populaire à celle de quartier-village.

GOUTTE D’OR : LE VILLAGE COMMUNAUTAIRE EN DANGER

Au début des années 1980, le quartier de la Goutte d’Or se singularise


par la part de populations étrangères et de logements inconfortables qui
désignent le secteur pour la rénovation urbaine. L’opération démarre en
1982 alors que le quartier est au sommet d’un processus de marginali-
sation.
82 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

Marquée dès ses débuts par une tentative de résorption de l’habitat


insalubre, l’opération, qui prévoit de démolir 1 985 logements, d’en cons-
truire 620, et d’en réhabiliter 1 615, repose notamment sur sa médiatisa-
tion. Dès 1983, la presse nationale et locale abonde en reportages mettant
en scène ce nouveau « ghetto ». La mythologie misérabiliste de la Goutte
d’Or – le souvenir des épisodes de la guerre d’Algérie – est réactivée. Les
visites extérieures des immeubles, les façades décrépites et les fenêtres
murées témoignent de l’« insalubrité » : « Le mouvement de population,
couplé au développement anarchique des copropriétés, a déclenché un
processus accéléré de dégradation gangrenant l’ensemble du quartier »
(conseil municipal, septembre 1983). Occupations illégales de locaux
vacants, prostitution, garnis clandestins, délinquance justifient de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

« valoriser la partie Sud en vue d’obtenir une mutation physique et surtout


sociologique » ; « restaurer et reconstruire le quartier » (ibid.).
Une importante mobilisation associative se développe en articulant
plusieurs formes de compétences techniques et d’organisation. Elle pro-
vient de membres de couches moyennes intellectuelles et de travailleurs
sociaux faiblement dotés économiquement mais inscrits dans la continuité
des luttes urbaines parisiennes et/ou dans le réseau chrétien caritatif.
L’association Paris-Goutte d’Or publie en juin 1984 le premier numéro de
son journal éponyme : « Le projet de la ville de Paris : 12 immeubles
détruits, un tiers des commerces en moins, 5 000 habitants à la rue. » Elle
ne sous-estime pas les problèmes, luttant à la fois « contre le parasitage
par le quartier des trafiquants de drogue » et « contre le projet de raser le
quartier pour déloger les habitants actuels modestes, immigrés en
France ». Le premier volet de la mobilisation associative s’attache au con-
trôle de l’image du quartier en dénonçant l’image diffusée par les médias
nationaux et locaux. Sur le plan technique, elle conteste « l’aspect social
du projet » et son utilité publique. L’argument d’insalubrité est réfuté en
utilisant les mêmes grilles d’évaluation que la ville mais en pénétrant dans
les logements. Cette compétence technique est facilitée par la mobilisa-
tion de travaux scientifiques, tels ceux réalisés par l’historien de l’archi-
tecture François Loyer et de Maurice Culot, membre de la Commission
nationale des abords des monuments historiques. Comme pour le quartier-
village de Charonne, les signes d’historicité sont recherchés, revendiqués
et mis en valeur.
Sur le plan organisationnel, l’association s’élève contre le terme de
« ghetto ». Elle écrit en 1984 « notre quartier est un village » et, en 1986,
qu’immigrés ou non, tous sont des habitants du quartier. Le modèle villa-
geois et familial promeut l’organisation de fêtes, des affiches, un journal,
participe d’une véritable mise en scène du quartier allant à l’encontre du
quartier d’exil présenté par la presse.
CONSTRUCTION ET USAGES DE LA NOTION DE QUARTIER-VILLAGE… 83

Or, c’est ce modèle villageois, fondé sur une capacité organisation-


nelle, qui entre en accord avec l’objectif de la ville de Paris de fermer
d’urgence hôtels de passe et taudis clandestins. Dès 1984, le député de
l’arrondissement, alors dans l’opposition, établit le lien entre les associa-
tions et la ville. Il déclare que l’opération vise, en dehors « d’une popula-
tion marginale et souvent clandestine, la population stable composée pour
75 % d’ouvriers et d’employés, qu’ils soient français ou immigrés »
(conseil municipal, 22 octobre 1984). La vision du quartier composée
d’un noyau stable, familial et communautaire, opposé à une population
mobile, flottante et clandestine, permet une connivence entre les acteurs
associatifs et municipaux. Cette vision est appuyée par des écrits scienti-
fiques [Toubon et Messamah, 1990].
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

Cette complicité est renforcée par la connaissance par les associations


de l’histoire de l’opération. Elles sont donc les premières à demander
l’inscription du quartier dans la procédure des « îlots sensibles », plus tard
Politique de la ville et du développement social urbain. Elles surveillent
l’opération, ses calendriers opérationnels, commentent les projets archi-
tecturaux. Elles montrent leur capacité à établir une connaissance fine du
secteur, un compromis local, une gestion interne du quartier intégrant les
interventions de la collectivité publique.
Ces compromis sont toutefois dénoncés dès la fin des années 1990 par
de nouvelles associations de résidants (Vivre à Château-Rouge et Droit au
calme) opposées au discours accommodant à l’égard des populations
immigrées, porté par les associations pionnières. Alors que ces dernières
proposaient de traiter les problèmes « en interne » (sans leur reconnaître
une ampleur exagérée et une spécificité locale), ces nouvelles associations
produisent un discours alarmiste et en appellent aux pouvoirs publics.
Dans leurs cahiers de doléances, régulièrement envoyés à la presse, elles
dénoncent les problèmes liés aux usages de l’espace public, l’« absence de
résultats », la « démagogie des processus participatifs », bref la régulation
interne qui fonctionne d’autant moins que le quartier est devenu une
« zone de non-droit ». Elles demandent un retour de l’autorité publique,
une « restauration de l’État de droit, le seul qui rende possible l’intégra-
tion sociale » (Droit au calme, Plan d’urgence pour Château-Rouge).
Au-delà des causes sociologiques de cette discordance entre les asso-
ciations de première et seconde génération, l’exemple de la Goutte d’Or
montre la fragilité du modèle du quartier-village, même doté d’un dia-
gnostic communautaire fondé sur une forte technicité et une histoire col-
lective. Il peut être déstabilisé par des ménages primo-arrivants/primo-
accédants, dotés d’une très courte mémoire de l’opération, ayant un faible
usage du quartier mais qui utilisent la contestation publique, la « voice »
au sens d’Hirshman [1970].
84 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

CONCLUSION : QUARTIER-VILLAGE ET HISTORICITÉ

Le modèle du quartier-village a fait l’objet de nombreux débats dans


les études urbaines. Noshis déclarait en 1984 : « Qui mieux que le village
dans la ville peut relier de manière affective l’habitant et son
environnement ? » Choay [2001] célébrait les « retrouvailles corporelles
avec des lieux par le truchement d’un bâti articulé et différencié servant
de support à l’identité humaine et sociale puisqu’on ne peut devenir
citoyen du monde qu’à condition d’appartenir à un lieu ». Mais d’autres
dénoncent une historicité présumée et le scénario-catastrophe d’un déve-
loppement de la « ville par partie » [Lucan, 1997]. Nous n’avons pas
voulu entrer dans ce débat, ni dans celui relatif aux réalités sociologiques
[Authier, 2001] ou typo-morphologiques du quartier [Fayt, 2000]. Sans
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte

renvoyer le quartier-village à un simple référentiel de valeurs ou à un dis-


cours de justification [Boltanski et Thévenot, 1991], notre propos a permis
d’étudier de quelle utilité pouvait être la notion de village dans le projet
urbain.
Néanmoins, la mobilisation de l’histoire est importante dans les deux
quartiers étudiés. D’une part, elle permet à des nouveaux venus de reven-
diquer une image idéalisée du quartier, vivant dans l’illusion d’une com-
munauté passée homogène et sans conflits, sans se donner les outils pour
penser et agir dans un cadre social plus diversifié. C’est un moyen d’inté-
gration un peu factice qui établit une connivence avec la municipalité.
D’autre part, elle constitue une base technique permettant de participer à
l’opération et de partager la rationalité opérationnelle.
Ainsi, les ponts entre les associations et la municipalité sont aussi bien
argumentatifs que cognitifs : ils correspondent à une reconnaissance des
problèmes. La territorialisation (le village) et l’historicisation (l’architec-
ture vernaculaire) sont stratégiques. Leur reconnaissance par la municipa-
lité lui permet de délimiter les problèmes à traiter au nom d’un bien et
d’une histoire communs et de reconnaître la légitimité des interlocuteurs
qui en sont porteurs.
Dans les deux cas étudiés, le quartier-village se décline en « village
pastoral », « village communauté interethnique », « village patrimoine ».
Or, l’approche historique montre l’efficacité différentielle de ces modèles
selon les opérations d’urbanisme et les groupes sociaux, fort différents,
qui en sont porteurs. Ainsi, les « villages » que le plan local d’urbanisme
de Paris (2003) se propose de recréer dans certains quartiers résultent de
l’usage que font les groupes sociaux de l’histoire des lieux. Dès lors,
l’option prise en faveur de la réhabilitation de l’habitat ancien et de la
concertation est un encouragement à l’égard des groupes les mieux dotés
d’une capacité à dire l’histoire, fût-elle celle des autres. Or, cette compé-
tence reconnue, cette quasi-vertu, est un élément fondamental du diagnos-
CONSTRUCTION ET USAGES DE LA NOTION DE QUARTIER-VILLAGE… 85

tic urbain que les urbanistes tâchent d’établir avec rationalité depuis plus
d’un siècle. Tester ce modèle sur d’autres cas de concertation en quartiers
anciens permettrait de tirer des leçons sur le rôle de l’histoire et le modèle
de quartier-village pour la démocratie locale.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h31. © La Découverte
7

Quand le politique parle du quartier…

Pascale Philifert
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

Encore trop faiblement mobilisés dans nos disciplines, les discours et


débats politiques permettent pourtant une lecture de la façon dont sont
véhiculés les présupposés, construites les notions et légitimé le sens de
l’action politique. Ici, le domaine législatif a été retenu comme support de
l’analyse et la discussion en 2000 du projet de loi dit Solidarité et renou-
vellement urbain à l’Assemblée nationale (et au Sénat) comme l’occasion
de s’attacher à une notion, le quartier.
Par son esprit, par ses principes et sa méthode, le projet de loi a permis
une grande richesse dans les débats où transparaît plus ou moins précisé-
ment ce que partage ou ce qui sépare les élus tant sur la question sociale
et l’action publique que sur la ville à venir et la place des quartiers. Car la
loi Solidarité et renouvellement urbain n’a pas seulement pour objectif de
favoriser la densité urbaine et de lutter contre l’étalement urbain par la
mise en cohérence des différentes politiques en matière d’urbanisme, de
déplacements et d’habitat. Elle vise surtout à assurer la mise en œuvre des
principes de solidarité urbaine, à conforter la Politique de la ville et la
mixité sociale. Elle précise l’obligation faite aux communes de réaliser un
certain nombre de logements sociaux et doit permettre de combler les
manques contenus dans la Loi d’orientation sur la ville votée en 1991.
Enfin, elle milite pour de nouvelles échelles d’intervention en concentrant
son attention sur l’agglomération.
À travers ces dispositions, il s’agissait d’interroger plus précisément la
façon dont les hommes politiques désignaient et qualifiaient le quartier, et
de soumettre à l’investigation leurs questionnements et leurs controver-
ses. Ces échanges invitaient à prendre en considération plusieurs
éléments : le choix des termes utilisés et leurs déclinaisons, les registres
ou les valeurs qui leur sont attachés, les confrontations d’idées et lignes de
clivage, le poids des représentations véhiculées et l’importance des référents
QUAND LE POLITIQUE PARLE DU QUARTIER… 87

de l’argumentaire déployé à cette occasion. Il s’agissait d’étudier les dis-


cours politiques comme une des clés d’entrée qui permettait de mieux cer-
ner la façon dont est nommé, défini/construit/déconstruit le quartier. Les
débats ont également l’avantage de souligner la place attribuée au quartier
dans les politiques urbaines qui se dessinent.
Cette analyse est abordée à partir de l’examen de divers corpus, là où
il est possible d’observer la façon dont la scène politique institutionnelle
explicite tant ses référents théoriques que ses objectifs pratiques. Pour
cela, on a retenu d’une part les auditions des ministres, et les débats qui
ont suivi, au sein de la commission de la production et des échanges de
l’Assemblée nationale entre février et mars 2000. Puis on s’est attaché au
contenu des séances des assemblées plénières, séances ordinaires et séan-
ces de présentation des attendus de la loi, au cours du printemps 2000, res-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

titué dans les comptes rendus analytiques officiels et les comptes rendus
intégraux. Les séances au Sénat ont également été soumises à l’analyse1.
Dans ces débats, quels sont les élus qui interviennent ? À l’Assemblée
nationale, les premiers rôles sont tenus par les membres du gouvernement
à l’origine de la loi : J.-C. Gayssot, ministre de l’Équipement, des Trans-
ports et du Logement, L. Besson, secrétaire d’État au Logement, et
C. Bartolone, ministre délégué à la politique de la Ville. La plupart des
députés qui dominent les débats sont des figures qui se sont déjà illustrées
dans les domaines de la politique de la ville ou du logement [Tissot, 2002].
À gauche, les grands principes sont surtout défendus par P. Rimbert, rap-
porteur de la loi, A. Cacheux, élu du Nord, président d’un OPAC, ou
Y. Dauge, ancien responsable de la DIV. À droite, P. Cardo, maire de
Chanteloup-les-Vignes, G. Carrez, H. Plagnol sont parmi les intervenants
les plus impliqués dans les controverses. Mais il faut y ajouter de nom-
breux députés ou sénateurs qui se sont signalés avec force tout au long de
la discussion de la loi (P. Mauroy, O. Terrade, P. Daubresse, J.-P. Dele-
voye…).

LA DÉSIGNATION DU QUARTIER : UN VOCABULAIRE COMMUN

De quoi rendent compte ces débats ? Tout d’abord d’un consensus


autour d’un vocabulaire qui semble faire autorité. En effet, les discours
mettent surtout l’accent sur une catégorie de quartiers dont l’usage lexical

1. Sources : comptes rendus analytiques officiels et comptes rendus intégraux des séances
ordinaires et de présentation des attendus de la loi à l'Assemblée nationale. Commission de la
production et des échanges : 12/02/2000, CR n° 31 ; 29/02/2000, CR n° 34. Sessions ordinai-
res : 1re et 2e séances du 8/03/2000 ; 1re et 2e séances du 9/03/2000 ; 2e et 3e séances du 14/03/
2000 ; 1re séance du 15/03/2000 ; 1re séance du 16/03/2000 ; 2e séance du 21/03/2000. Comp-
tes rendus intégraux des séances du Sénat : 26 et 27 avril 2000, 4 mai 2000.
88 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

est intensif. Pour les députés, le quartier, c’est avant tout un inventaire de
catégories territoriales à l’identité bien précise :
Quartiers monofonctionnels construits dans les années 1960 qui arrivent en fin
de vie, quartiers uniformes de logements sociaux, quartier HLM, quartier so-
cial, quartiers en crise, quartier nord/quartier sud, quartiers sensibles, quartiers
les plus en difficulté, quartiers défavorisés, les vieux ensembles, les cités dé-
laissées, les ZUP des années 1960…

À première vue, cette longue énumération semble attester une grande


variété d’expressions employées par les élus, mais elle témoigne en réalité
d’un lexique unifié et d’un accord tacite sur une plate-forme de dénomi-
nateurs communs. Son contenu est rarement explicité et tous semblent
s’entendre sur ces désignations sans interroger les présupposés qu’elles
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

véhiculent, ni le recours généralisé aux mots du registre technico-adminis-


tratif emprunté notamment à la Politique de la ville. Les objectifs de la loi
SRU conditionnent bien évidemment l’omniprésence et la prolifération de
ces énoncés dans l’ensemble des discours. Plus largement, l’exclusion des
banlieues de la vie de l’agglomération, l’idée de périphérie ou de marge
urbaine sont des vocables associés à celui des grands ensembles. Rare-
ment le parc privé des quartiers est évoqué – « une copropriété en perdi-
tion c’est parfois tout un quartier qui se déprécie » (J.-C. Gayssot). De plus,
d’autres expressions semblent tombées en désuétude, celle de quartiers
populaires par exemple (surtout mentionnée chez des élus du PCF).
Ces catégories floues ne sont là que pour soutenir le constat d’une dua-
lisation de la société et des territoires, exprimé par la majeure partie des
députés qui interviennent dans le débat. Incarnant cette césure, la ségréga-
tion urbaine apparaît comme un fait acquis relevant d’une opposition
binaire : les quartiers en difficulté d’un côté et les quartiers « normaux »
ou enclaves « dorées » de l’autre. Ainsi, un député note que « les choix
d’urbanisme opérés dans les dernières décennies ont aggravé la fracture
sociale et fait apparaître des ghettos d’un côté, des paradis résidentiels de
l’autre ». Des exemples pris localement viennent renforcer ces constats :
« […] à Marseille, où la grande misère des quartiers nord s’oppose au
caractère très résidentiel des quartiers sud […] », note M. Vaxès. Sont
opposés Neuilly à La Courneuve, Bonneuil à Saint-Maur, le VIIe arron-
dissement à l’Est parisien.
Le recours à la combinaison de deux éléments vient appuyer ces cons-
tructions discursives. Le premier système de catégorisation spécifique se
fonde sur les caractéristiques de la population (composition familiale, âge,
communautés d’appartenance ethnique…) ou celles du parc de logement
(type de peuplement, typologie des logements). Ainsi, rappelle P. Rimbert,
« tous dénoncent l’absurdité des quartiers habités par une seule catégorie
de population » et, sur un mode plus offensif, J. Proriol lance : « Ce texte
QUAND LE POLITIQUE PARLE DU QUARTIER… 89

pérennise la ghettoïsation des quartiers à forte concentration de logements


de familles nombreuses. » Cette rhétorique se combine avec un autre
registre qui met l’accent sur le cumul des handicaps. L’objectif est bien de
« nous attaquer aux problèmes des banlieues et accorder une priorité aux
quartiers cumulant les handicaps » dit J.-M. Morrisset. Un sénateur,
G. Fischer, en faisant appel à son expérience de terrain, précise : « À
Vénissieux […], toutes les difficultés sociales peuvent s’y compléter, s’y
conforter, s’y superposer, voire s’y démultiplier. La problématique est
connue et de nombreux arguments viennent l’expliquer : difficulté
d’insertion professionnelle, notamment des jeunes, du fait d’une insuffi-
sance de la formation initiale, faiblesse des ressources des ménages, taux
important de sous-emploi, image dégradée des quartiers d’habitat collec-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

tif, parfois insuffisance de la présence des services publics – plus spécifi-


quement des services publics de l’État – […], insuffisance également des
possibilités de liaison avec la ville centre pour ce qui est des transports
collectifs. » Il reste cependant très rare que les dimensions structurelles de
transformation des quartiers soient suggérées (désindustrialisation, crise
de l’emploi et mutation du marché du travail…).
De surcroît, le quartier apparaît dans les débats comme un univers
dominé par des pathologies : le désordre, la délinquance, la violence,
l’insécurité (« il y a des ghettos que l’insécurité aggrave »). Mais le lien
étroit entre immigration et quartier sensible évoqué par certains est
dénoncé par d’autres : « Il faut en finir avec l’équation : logement social
= pauvres = immigrés = insécurité », rappelle J.-C. Gayssot. En outre, de
nombreux discours se centrent sur le risque majeur qui semble menacer la
société dans son ensemble, le « risque d’apartheid social » (J.-M. Mar-
chand) et les ghettos, sans jamais qu’un regard critique ne se porte ni sur
le postulat ni sur les catégories utilisées pour l’appréhender. Pour
P. Rimbert, « la ségrégation spatiale aggrave la ségrégation sociale au ris-
que de renforcer le communautarisme », tandis que C. Bartolone insiste :
« Aujourd’hui de nombreux quartiers sont rejetés, frappés du sceau de
l’exclusion sociale. Dans ces cités, parfois véritables ghettos sociaux ou
ethniques, la population, “assignée à résidence” car elle ne peut choisir
d’aller vivre ailleurs, a le sentiment d’être abandonnée. »
Enfin, nombre de députés confèrent une importance déterminante
aux arguments d’ordre urbanistique. Les déficits des morphologies spa-
tiales des quartiers (tours, barres, urbanisme des années 1960) sont cons-
tamment soulignés, ainsi que leur environnement, des « quartiers
ghettoïsés où se mêlent des sentiments de mal-vie, d’abandon, d’insécu-
rité, mais aussi le sentiment de subir un environnement laid, dépourvu
d’espaces verts, de commerces, de transports et de services publics
» (O. Terrade).
90 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

Se dessine donc un profil type, élaboré à partir de plusieurs dimen-


sions, qui contribue à l’édification d’une vision globalisante du quartier,
sorte de matrice partagée par tous et rarement interrogée.

UN PASSÉ QUI NE PASSE PAS OU LE RETOUR DES DÉBATS

Si la désignation des quartiers et leurs caractérisations semblent être


uniformément partagées, il en va de manière différente lorsque les débats
abordent l’origine des situations observées.
Comprendre la nature des mécanismes qui ont conduit à cette crise
sociale et urbaine c’est dresser un diagnostic fondé sur la critique du
passé, rappeler la nécessité de la longue durée pour comprendre les phé-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

nomènes et interroger les moments de rupture des politiques urbaines.


Alors à quoi est imputé ce naufrage ? Le contexte de crise du logement des
années 1950 est d’abord invoqué : « Qui a oublié l’appel de l’abbé Pierre
pour résorber les bidonvilles ? » (C. Bartolone). Mais, pour tous ceux qui
prennent part aux débats, à la racine du problème il y a une période qui
focalise de nombreuses critiques. Le legs historique majeur, c’est
l’« urbanisme des années 1960 » où il fallait « répondre aux besoins d’une
croissance trop rapide », qui a conduit à la construction des grands ensem-
bles, des « quartiers HLM hors d’échelle » (L. Besson). Cet héritage est
associé à la dénonciation de la technocratie et de l’État centralisé, comme
l’attestent les propos de G. Carrez : « C’est ce que rejettent nos
compatriotes : l’urbanisme d’État, le gosplan des années 1960 qui a
imposé la densification par les ZUP ou les grands ensembles, et qui a défi-
guré nos banlieues. »
Mais pour la gauche, ce sont les effets des politiques de leurs prédéces-
seurs qu’il leur faut assumer : « Il s’agit là de la description des villes des
décennies 1960-1970, époque où la droite au pouvoir préservait ses îlots
de tranquillité en concentrant des ghettos de misère dans certaines
banlieues » (D. Marcovitch). Et surtout la politique de rénovation urbaine,
comme le souligne M. Pelletier : « Bien souvent, les rénovations urbaines
ont entraîné l’éviction des couches populaires des quartiers rénovés vers
des espaces construits spécialement pour elles. Les ghettos des Trente
Glorieuses ont provoqué les catastrophes sociales, raciales, économiques
et sociologiques des deux dernières décennies. »
Cependant, pour quelques élus, il convient aussi de s’interroger sur un
héritage plus complexe qu’il n’y paraît. Ainsi pour J.-C. Gayssot : « Il ne
s’agit pas pour autant de condamner tout ce qui s’est fait dans le passé.
Mais rappelons-nous, il y a moins de cinquante ans, l’hiver 1954 et les
centaines de milliers de sans-abri sauvés par un sursaut de solidarité. Rap-
pelons-nous aussi les conditions de logement de nos parents – cela ne vaut
QUAND LE POLITIQUE PARLE DU QUARTIER… 91

peut-être pas pour nous tous ici, mais sûrement pour certains d’entre
nous – et, en tout cas, de nos grands-parents au début des années 1960.
[…] Le mérite en revient à nos prédécesseurs et à des personnalités de
grand talent. Je ne pourrai pas les citer toutes, mais je pense en particulier
à François Bloch-Lainé et à Paul Delouvrier, qui, sous l’impulsion des
gouvernements de l’époque, ont successivement conduit des politiques
hardies de reconstruction, puis ont imposé des mesures volontaristes pour
résister au risque d’hypertrophie anarchique de nos grandes aggloméra-
tions, notamment dans la région parisienne. » De même, Y. Dauge tem-
père les jugements associés à cette époque : « Incontestablement on jette
un regard critique sur l’urbanisation passée. Pour autant on aurait tort de
renier complètement tout ce qui a été fait. […] Du modèle des Trente Glo-
rieuses désormais remis en cause, il restera beaucoup de choses. On
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

démolira, mais il existe des beaux quartiers, et ceux qui y vivent y sont
attachés. Faire table rase me semble rapide. Je rends hommage par exem-
ple à ce qui a été fait dans les villes nouvelles et dans de nombreux
quartiers. »
La controverse sur l’héritage gaulliste permet à de nombreux élus de
s’attaquer en retour à l’ère mitterrandienne, visée aussi par la critique,
notamment la Loi d’orientation pour la ville de 1991. Ici, les clivages poli-
tiques sont plus marqués. Pour la droite c’est l’occasion de dénoncer les
impasses de la Politique de la ville, en lui opposant parfois le Pacte de
relance pour la ville de 1995. P. Cardo déclare : « Les effets que je
redoute, pour ma part, sont liés à l’image négative que continuent d’avoir
nos quartiers du fait de la non-réussite de la politique de la ville jusqu’à
présent. » Et H. Plagnol poursuit en dénonçant le retour de l’intervention
de l’État et la filiation supposée de la loi SRU avec le passé : « Allons-
nous renouer avec les errements des années 1960-1970, retomber dans le
vieux cycle des préemptions, viabilisations et constructions des grands
ensembles sans concertation avec les élus ? »
On le voit, des différences d’analyse subsistent et attestent la persis-
tance de certains clivages idéologiques.

UN OU DES QUARTIERS ? LA MULTIPLICATION DES PRÉOCCUPATIONS

Mais le quartier d’habitat social des années 1970 ne fait pas cavalier
seul dans ces débats. Certes dominante, la réflexion sur les quartiers en
difficulté ménage cependant une place aux quartiers d’habitat ancien. Le
constat largement partagé est celui qui privilégie les notions de paupérisa-
tion et de dépérissement pour les dépeindre. J.-C. Gayssot précise : « Je
pense à certains quartiers conçus et ressentis en quelque sorte comme en
marge de la ville, sans qualité urbaine. Je pense aussi à certains quartiers
92 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

plus anciens qui servent parfois de refuge aux exclus du droit au logement,
dans un habitat dégradé et menacé d’insalubrité. »
Cependant, le quartier n’est pas uniquement privilégié sous l’aspect de
la résidence. Le quartier est « travaillé » en retour par d’autres éléments
qui participent de sa « construction ». Ainsi, le contenu des débats s’enri-
chit de nouvelles dimensions, à côté du quartier comme « problème »
coexistent d’autres registres. La place des centralités dans la ville contem-
poraine est interrogée à partir de la notion de centre-ville, de la lutte contre
sa dévitalisation ou du risque de mutation en quartier musée. De même, le
commerce apparaît comme un des éléments fondateurs du quartier ayant
des effets sur la mixité fonctionnelle et la vie sociale : « Les commerces
de proximité sont indispensables à l’équilibre et à la cohésion sociale d’un
quartier », précise C. Caresche. Et D. Marcovitch insiste : « Car lorsque
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

les commerces de détail au pied des immeubles disparaissent au profit de


plus gros, c’est la nature même d’un quartier qui change et la mixité
sociale en souffre. »
La défense de la mixité fonctionnelle dans les quartiers conduit égale-
ment à rappeler le rôle de l’espace public ou la place des équipements dans
la structuration de la vie sociale : « On sait l’importance des installations
culturelles et sportives dans les cités : mixité fonctionnelle et territoriale. »
Un autre discours consiste à valoriser le rôle structurant de l’emploi et
de l’économie dans les quartiers ; les propos de C. Bartolone sont sur ce
point significatifs : « Redonner une attractivité à nos quartiers suppose
également de mettre en place une politique volontariste de développement
économique. En effet, combien de fois n’ai-je pas vu, lors de mes dépla-
cements sur le terrain, de grands ensembles monofonctionnels, dans les-
quels la vie économique n’existait pas, dans lesquels les habitants du reste
de la ville ne venaient plus ? »
Toutefois, dans l’ensemble des séances, c’est surtout le faible nombre
de références aux habitants et à leurs pratiques qui saute aux yeux malgré
les quelques injonctions à la participation.

L’ÂGE D’OR OU LE QUARTIER MAGNIFIÉ.


LE RECOURS À UN PASSÉ VALORISÉ

La méfiance – ou le rejet – vis-à-vis de certains quartiers ne reposent


pas que sur les maux dont ils semblent relever, ils font référence à une cer-
taine idée du quartier où dominent les images d’un passé empreint de nos-
talgie. Le quartier est alors affecté d’une valeur positive associée à une
France mythique. Pour certains, l’idéal de la ville, c’est le village magnifié
aux valeurs éternelles : « Nous souhaitons que chaque quartier ressemble
autant qu’il est possible à nos bons vieux villages » annonce H. Plagnol,
QUAND LE POLITIQUE PARLE DU QUARTIER… 93

« Avec un four à pain et un lavoir ! » lui répond ironiquement


D. Marcovitch, comme pour mieux stigmatiser le côté passéiste. Et les
objectifs de préservation de la ville ancienne qui l’accompagnent demeu-
rent bien équivoques comme l’atteste l’intervention de R. Poujade : « Les
secteurs sauvegardés doivent rester des exceptions non parce qu’ils sont
privilégiés, on y trouve beaucoup de logements sociaux de fait, mais parce
qu’ils résument parfois l’âme d’une ville. » Ironie mise à part, nous voilà
bien face à une assertion qui a la vie dure, substantialisée ou naturalisée,
la ville et le quartier relèvent alors de l’idée du retour à un temps magnifié.
Et loin de n’être qu’un argument discursif, ce postulat agit aussi comme
une source de légitimation des politiques urbaines à défendre ou à rejeter
selon le camp auquel on appartient. Ainsi, le quartier en crise sert de
repoussoir pour légitimer un modèle de « bon quartier ». Lieu de différen-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

ciation territoriale construit avant tout sur le logement individuel plutôt que
sur les sociabilités locales ou les solidarités entre communautés. « Nous
savons tous que beaucoup de Français aspirent légitimement à devenir pro-
priétaires, et pourquoi pas de beaux pavillons dans de beaux quartiers »
déclare H. Plagnol. G. Carrez en précise à son tour le dessein : « Quand
une famille parvient à quitter le 16e étage d’une tour de la cité du Bois-
l’Abbé pour acquérir, grâce au prêt à taux zéro, un petit pavillon au
Perreux. » D’autres argumentaires prolongent ces prises de position : « Les
beaux quartiers ont une fonction. Chez moi, bien des gens qui n’y habitent
pas sont heureux de se promener dans le parc de Maisons-Laffitte. Voulez-
vous remettre en cause l’urbanisme de tels quartiers ? Ce serait une faute
contre le patrimoine culturel, artistique, architectural » (J. Myard).
Au nom du respect du tissu urbain et des représentations suscitées par
le quartier-village, c’est bien de peuplement qu’il est question, particuliè-
rement chez les élus de droite. En miroir, et le plus souvent à gauche, le
problème de l’étalement et des quartiers périurbains engendre la dénon-
ciation des quartiers pavillonnaires et de leur supposée homogénéité :
« N’allons pas vers un modèle pire, celui de l’égoïsme, des petites mai-
sons sur de petites parcelles de petites gens, de petits propriétaires »,
déclare Y. Dauge.

UNE APPROCHE DES QUARTIERS QUI S’APPUIE SUR LE REJET


DU « MODÈLE » DES VILLES AMÉRICAINES

Dans le prolongement des termes du débat ville moderne/ville


ancienne se développent des controverses, fondées sur des représentations
emblématiques du contre-modèle américain à proscrire.
Les élus qui regardent du côté de la ville américaine dénoncent expli-
citement les quartiers d’urbanisation fermés : « La ville du XXIe siècle ne
94 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

doit pas être celle du refus de la différence, de la recherche de l’“entre soi”


dans des enclaves résidentielles repliées sur elles-mêmes et hors d’atteinte
des quartiers les plus populaires », assure S. Lagauche. A. Cacheux ren-
force le plaidoyer : « La ville du XXIe doit être la ville de la diversité
sociale où des gens différents se rencontrent et échangent. C’est rejeter le
modèle ségrégatif, celui par exemple des cités nord-américaines. Et c’est
reconnaître que le logement social est un instrument essentiel de cette
diversité. » Cette comparaison permet de souligner le modèle à défendre :
« La ville du XXIe siècle doit être solidaire et diverse. Les villes-mouroirs
de l’Ouest américain où de riches retraités se calfeutrent dans les quartiers
réservés révèlent une société fracturée qui doute d’elle-même. Ce n’est
pas notre modèle » (P. Rimbert).
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

TRAITER LES MAUX DES QUARTIERS.


LES CHAMPS D’INTERVENTION DES POLITIQUES PUBLIQUES EN DÉBAT

Les débats sont évidemment dominés par la nature des réponses à


apporter à la crise des quartiers et aux fractures sociales dont elles sont
l’écho. Aux dysfonctionnements relevés correspondent les régulations à
mettre en œuvre par le prisme des politiques publiques à travers le recours
à des références normatives et des registres d’action rarement mis en
débat. Et à l’instar de ce qui s’est passé lors de la LOV, dix ans aupara-
vant, c’est bien sur la question de la mixité sociale dans les quartiers que
se concentrent les débats [Tissot, 2002].
En effet, pour beaucoup, la pièce centrale du dispositif est la mixité et
F. Braudel est enrôlé : « La mixité “matrice chaude et créatrice” pour pré-
server l’identité de nos villes européennes. » La mixité tant sociale que
fonctionnelle est défendue comme règle générale et sert de cadre de
réflexion à la recherche d’une géographie optimale adossée au droit à la
ville pour tous, ainsi L. Besson précise : « La liberté de choisir son loge-
ment devrait être la liberté de choisir sa commune et son quartier. Or, en
ce domaine, pour encore trop de nos concitoyens, les inégalités de choix
restent de mise, inégalités creusées, amplifiées par la ségrégation
urbaine. »
Pour y parvenir, l’usage de la terminologie liée à la lutte contre
l’homogénéité est intensifié à gauche : « Tous dénoncent l’absurdité des
quartiers habités par une seule catégorie de population », « une ville
homogène n’est pas vraiment une ville : c’est vrai pour les ZUP des
années 1960 comme pour les quartiers pavillonnaires à perte de vue »,
rappelle J.-C. Gayssot.
Autre élément décisif, la diversité revendiquée pour lutter contre la
crise urbaine et reconquérir les quartiers d’habitat ancien qui se
QUAND LE POLITIQUE PARLE DU QUARTIER… 95

dégradent : « Rendre ces quartiers plus attirants donc plus divers » ou


« construire des villes, des quartiers à l’habitat et aux activités diversifiés,
bien desservis, bien équipés où chacun puisse trouver un logement à sa
portée », propose G. Carrez. Le recours aux outils des procédures publi-
ques est privilégié pour favoriser cette diversification : « Donner une
chance aux grands projets de ville et au renouvellement urbain, car ce sont
eux qui redonneront de l’attractivité à certains quartiers et qui permettront
d’y mettre de nouveaux produits », appuie C. Bartolone.
L’objectif d’équilibre/rééquilibre de la ville est donc le but à atteindre.
Et pour cela le quartier est inséré dans une réflexion plus large sur les
conditions d’émergence de l’agglomération qui devient le niveau de
réflexion stratégique privilégié. En effet, ces politiques visent moins le
seul quartier que l’équilibre territorial et pour l’atteindre le changement
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

d’échelle est requis. Le quartier s’affirme comme une des divisions terri-
toriales d’une politique plus vaste et il s’agit d’ancrer le quartier dans
l’agglomération : « L’ambition est de redonner aux quartiers les plus en
difficulté une place nouvelle au sein de l’agglomération et surtout un véri-
table avenir » (C. Bartolone). Pour mettre en œuvre ces stratégies, le
recours à de nouveaux outils est essentiel. L’articulation des PLU aux
autres instruments de planification urbaine doit favoriser l’évolution
urbaine des quartiers. Si le projet d’agglomération est valorisé, le projet
urbain et les projets de quartier n’en restent pas moins pertinents.
Dans ce contexte, la notion de proximité associée à celle de la gestion
sont mobilisées, surtout au travers du rôle des opérateurs HLM : « Mais la
mission des organismes d’HLM, ce n’est pas seulement d’investir pour
construire ou réhabiliter, c’est aussi de gérer au quotidien, dans la proxi-
mité et avec des relations personnalisées. La qualité de vie dans un quar-
tier dépend beaucoup de cette gestion. C’est pourquoi nous souhaitons
développer la concertation entre organismes d’HLM et locataires, de la
façon la plus décentralisée, la plus proche possible des problèmes et de
leurs solutions », déclare L. Besson.
En outre, la lutte contre les effets pervers des politiques menées sou-
lève de nombreuses questions et invite les plus lucides à réfléchir sur les
réponses à apporter en termes de trajectoires et de mobilités, même si ce
sont surtout les itinéraires résidentiels plus que les mobilités sociales qui
sont encouragés. P. Cardo en souligne l’importance : « J’aurais souhaité
que ce projet insiste davantage sur la notion d’itinéraire résidentiel,
notamment dans les quartiers à forte concentration de logement social »,
tout en insistant néanmoins sur les conséquences : « Cela dit, je voudrais
vous faire partager la petite inquiétude d’un maire de banlieue ayant
observé l’évolution des quartiers difficiles depuis près de trente ans. Nous
allons donc construire des logements sociaux dans des secteurs nouveaux,
a priori dans un environnement favorable. On y installera quelques
96 LE QUARTIER : CONSTRUCTIONS SAVANTES…

familles mal logées, mais pas trop. Il ne faudra pas effrayer les élus et les
habitants de ces cités tranquilles. On voudra éviter de concentrer trop de
familles à problèmes. Viendront donc s’installer des familles de nos cités
difficiles qui, ayant réussi une ascension sociale, trouveront le début de
leur itinéraire résidentiel. Ainsi se fera dans nos quartiers un nouvel écré-
mage de nos populations après celui provoqué par le développement de
l’accession à la propriété, qui risque de contribuer fortement à une accen-
tuation de leur paupérisation. » Propos que confirme C. Bartolone : « Le
risque est présent au cœur des échanges, le risque d’écrémage dans les
quartiers, avec la reprise économique les habitants les mieux intégrés et
les plus actifs dans la vie associative vont retrouver un emploi et souhai-
teront déménager. Risque alors de ne rester que ceux qui, cumulant les dif-
ficultés, n’ont vraiment pas le choix. »
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

CONCLUSION

Dans ce texte fondé sur une analyse empirique qu’il reste à approfon-
dir, il s’agissait de sonder les discours des hommes politiques et de donner
quelques repères sur la façon dont la notion de quartier est utilisée tout en
mettant à distance la mise en scène de cette mise en discours.
S’il s’agissait ici de donner à entendre les cadres interprétatifs sous les
visées discursives et la terminologie, les constats ne font que confirmer les
propos d’E. Landowski [1989] : « Le discours ne reflète pas le social, il le
construit. »
En effet, s’il existe une spécificité dans la manière dont « le politique »
aborde la notion de quartier, elle est à chercher ou réside certainement
dans la place prépondérante qu’y occupe le thème des rapports probléma-
tiques que le quartier entretient avec la société et la société urbaine en
crise. En parallèle, l’imaginaire de la ville idéale (empruntant aux canons
les plus désuets) est réactivé comme double idéel de ces quartiers disqua-
lifiés. Mais c’est surtout le recours à des images usuelles qui marquent
l’analyse. Elles ont plus à voir avec le discours médiatique ou technico-
administratif que savant. Ainsi, tout au long des débats, la terminologie
employée se cristallise sur des images réductrices reposant sur des
oppositions : quartier sensible/quartier-village ou quartier riche/quartier
pauvre, HLM/pavillon, homogénéité/mixité… Au-delà, l’accent est mis
sur les transformations des quartiers « malades », cible idéologique de la
politique de la ville. Dans ce double registre, on doit bien admettre que la
distinction entre élus de droite et élus de gauche est bien plus marquée
qu’il n’y paraît. Car en vérité, et malgré ce qui s’écrit ici ou là, une lecture
attentive des discours fait apparaître de nombreuses divergences non pas
tant sur les termes employés pour caractériser les quartiers que sur certai-
QUAND LE POLITIQUE PARLE DU QUARTIER… 97

nes causes structurelles de détérioration de la situation actuelle ou sur les


remèdes à y apporter.
Néanmoins, le quartier revisité par le politique à travers ces débats
n’est que le haut de l’iceberg qui dissimule le fait que le quartier continue
de souffrir d’un argumentaire faible mais aussi de représentations et de
cadres cognitifs pérennes, rarement réinterrogés – depuis au moins vingt
ans.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte
Introduction

Barbara Allen, France Guérin-Pace, Anne-Lise Humain-Lamoure,


Sonia Lehman-Frisch et Thierry Ramadier
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

Si le quartier constitue à la fois une construction savante appropriée


par différentes disciplines en sciences sociales et une échelle d’interven-
tion utilisée par les politiques pour dire et faire la ville, il est aussi un lieu
d’habitat, un lieu « référent » pour ceux qui y habitent et le pratiquent, une
« réalité » de la vie quotidienne à travers les pratiques et les représenta-
tions qui s’y inscrivent. Comment habite-t-on le quartier dans la ville
d’aujourd’hui ?
Deux perspectives sont souvent opposées. Certains survalorisent le
« quartier-village » et postulent, à cette échelle, une sociabilité spontanée,
sur le modèle de la communauté rurale. Cette conception d’une micro-
société enracinée dans son espace de vie et développant des liens étroits
d’échange, d’entraide et de reconnaissance mutuelle suppose que ce cadre
« traditionnel » de la vie sociale en milieu urbain perdure en se fondant
essentiellement sur des logiques de proximité. L’appropriation de
l’espace du quartier est posée comme un fait acquis. À l’inverse, d’autres
avancent que l’évolution rapide des formes et des fonctions urbaines et
l’accroissement de la mobilité quotidienne remettent en cause ce rôle
déterminant de la proximité : le quartier, comme échelle d’inscription ter-
ritoriale au sein de l’agglomération, tendrait à disparaître. Nous avons
cherché à éclairer ce débat sur le rôle et la place du quartier dans les repré-
sentations de la ville, au regard de différentes disciplines et de diverses
situations sociales et urbaines : quartiers anciens ou récents, situés au
cœur de la ville ou dans sa périphérie, à différents stades d’urbanisation,
dans divers contextes socioculturels (Yaoundé, Bogota, San Francisco, les
villes marocaines, la région parisienne). Les contributions s’articulent
autour de trois perspectives transversales à cette problématique d’appro-
priation du quartier.
102 LE QUARTIER, UN LIEU INVESTI

Le quartier est un lieu investi par les habitants. Cet investissement


s’exprime selon des modalités et une intensité variées : d’une simple ins-
cription spatiale du lieu de résidence à un sentiment fort d’appartenance à
ce quartier. Ce dernier peut s’accompagner ou non d’un sentiment d’atta-
chement, voire d’une identification au quartier qui se traduit parfois par
une compétition entre habitants pour l’appropriation de l’espace. Atha-
nase Bopda montre ainsi comment, dans une mégapole en forte crois-
sance, les représentations et la mise en scène des mémoires des habitants
de Yaoundé, au travers d’une guerre des appellations, génèrent entre
anciens habitants et nouveaux venus de violents conflits dans l’appropria-
tion et l’usage des quartiers.
Cependant, le rapport au quartier dépend largement des caractéristi-
ques sociales et démographiques des habitants et évolue avec l’histoire
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

des individus ou des groupes. Les modes d’investissement que les indivi-
dus développent dépendent de leurs pratiques, de leurs représentations,
mais aussi très largement de leur parcours de vie. Ainsi, Sonia Lehman-
Frisch et Guénola Capron , en comparant deux quartiers gentrifiés de vil-
les aussi différentes que San Francisco et Bogota, s’interrogent sur l’exis-
tence d’un rapport au quartier spécifique aux « gentrifieurs », qui se
caractériserait à la fois par un puissant attachement à la figure du
« quartier-village », et par des pratiques et une sociabilité locale intenses,
s’appuyant essentiellement sur la scène commerçante. Thierry Ramadier
nous invite à revisiter le concept d’attachement au quartier afin d’interro-
ger la relation, souvent présentée comme antinomique, entre mobilité
quotidienne et attachement au lieu.
Le quartier fait aussi sens pour ceux qui n’y résident pas. En effet, si
l’on admet qu’il existe une perception « endogène » plus ou moins cons-
ciente d’appartenance commune à une entité spatiale, il faut aussi envisa-
ger qu’un regard extérieur, une perception « exogène », puisse également
influencer une identification-édification du quartier. Les valeurs attri-
buées aux quartiers sont en grande partie déterminées par les caractéristi-
ques sociologiques des habitants et par la manière dont le lieu habité
reflète ou soutient des identités sociales. Ainsi, l’inscription spatiale d’un
individu peut largement dépendre de l’inscription préalable d’un groupe
de population auquel il s’identifie ou dont il souhaite être entouré ; l’atta-
chement et/ou la revendication territoriale passe par des actions collecti-
ves et la (re)construction d’une histoire commune. Le contexte temporel
– continuité et inertie du lieu ou, au contraire, évolution voire rupture dans
l’histoire du lieu – peut en partie conditionner un investissement dans le
quartier. Il s’agit alors de comprendre comment ces images de l’extérieur
(assignation, valorisation) et représentations de l’intérieur (support
d’appartenances, voire d’identités) interagissent. Comment l’image de
certains quartiers, communément partagée, indépendamment d’une
INTRODUCTION 103

connaissance réelle et de pratiques régulières, est-elle négociée, intégrée


ou rejetée par les habitants dans leurs propres représentations ? Barbara
Allen montre ainsi l’importance pour les habitants de ces regards exté-
rieurs sur « leur » quartier. Les habitants qui recherchent dans cet espace
un reflet de leurs valeurs et de leur statut social le rejettent ou cherchent à
le modifier quand celui-ci ne correspond pas à l’image qu’ils souhaitent
donner d’eux-mêmes.
On ne peut appréhender la complexité du rapport au quartier à partir de
l’analyse de la seule échelle locale. L’articulation des échelles urbaines
dans la compréhension du rapport au quartier est fondamentale. En effet,
analyser la façon dont les individus se situent à différentes échelles spa-
tiales dans un tissu urbain complexe et multidimensionnel, et la manière
dont le quartier existe au regard d’autres espaces habités, pratiqués ou
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

imaginés, permet de mieux cerner le sens conféré au quartier par les habi-
tants. Une grande partie des contributions montre que le quartier des habi-
tants est finalement un « bricolage », un univers aux contours flous et
fluctuants qui doit être appréhendé au regard d’un contexte urbain, social,
et politique, observé à différentes échelles. Ainsi, Barbara Allen décrit des
modes d’investissement dans les quartiers d’habitat social et montre que
le quartier est à la fois central et relatif dans un processus d’attachement
et que l’investissement dans le quartier se construit dans une négociation
identitaire continue, en relation à d’autres lieux. France Guérin-Pace
replace le quartier comme une échelle d’appartenance parmi d’autres et
montre que celui-ci est loin d’être toujours privilégié : le développement
d’un sentiment d’attachement et éventuellement d’une identité à cette
échelle dépend fortement des types de quartier et de l’investissement éco-
nomique, politique et affectif des individus. Enfin, Françoise Navez-Bou-
chanine démontre l’importance capitale du limitrophe, du proche, dans
l’appropriation et l’organisation du voisinage dans les villes marocaines,
même si les pratiques des habitants se situent à l’échelle de la ville entière
et si les lieux d’identification, d’appartenance ou d’organisation ne sont
pas liés à une échelle privilégiée.
En conclusion, le quartier semble bien demeurer un lieu et un enjeu
d’investissements à la fois individuels et collectifs, pertinents pour les
citadins. Mais, dès lors que nous partons des populations qui y vivent, la
pertinence de cette échelle spatiale n’apparaît pleinement que si le quartier
est confronté aux unités spatiales qui le composent (logement, immeuble,
rues, etc.), auxquelles il participe (ville, périphérie, région, etc.), ainsi
qu’au regard porté sur lui de l’extérieur et à l’imaginaire qui lui est asso-
cié. Finalement, le quartier n’est pas une entité spatiale isolée. Ces diffé-
rentes contributions permettent de confronter et d’intégrer différentes
approches pour explorer le quartier comme une échelle et un mode
d’organisation où l’investissement se négocie en regard tout à la fois de la
104 LE QUARTIER, UN LIEU INVESTI

forme urbaine et des interventions publiques, mais aussi des pratiques, des
représentations et des caractéristiques des habitants. Le quartier serait
alors la cristallisation à un moment donné d’une forme spatiale, politique,
sociale et psychologique, une organisation complexe de la proximité où se
construisent différentes identités.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte
8

Yaoundé ou la ville aux « quartiers oubliés »

Athanase Bopda
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

Les quartiers sont des lieux de mémoire et les représentations que l’on
en a font et défont la mémoire de ces lieux. Les quartiers constituent un sup-
port essentiel à la connaissance1 de la ville en tant qu’émergence interactive
et dynamique entre la ville et le citadin. De ce fait, leur existence en tant que
réalités et représentations est consubstantielle tant à la ville qu’aux identités
locales ou globales qui s’y développent. Le quartier est objet de représenta-
tions et donc de lectures très différenciées qui se heurtent parfois violem-
ment dans un processus d’appropriation. En retour, ces conflits contribuent
à la construction et à l’individualisation de l’identité des citadins et sont de
ce fait constitutifs de la « socialité » urbaine et citadine.
Cette confrontation des représentations des habitants et de la mémoire
des quartiers se pose tout particulièrement à Yaoundé : quelles en sont
alors les conséquences dans la construction de l’identité collective ? Face
à cette interrogation complexe, nous verrons que le quartier est
aujourd’hui, dans le contexte yaoundéen, une notion disqualifiée, un ter-
ritoire oublié des acteurs urbains, mais aussi un objet de mémoires
conflictuelles où se lisent des enjeux contradictoires et souvent inavoués.

LES QUARTIERS CONTRE LA VILLE, UNE NOTION DISQUALIFIÉE


En moins d’un siècle, l’urbanisation galopante a abouti à une concentra-
tion des populations en ville. Dans une capitale comme Yaoundé, l’adminis-
tration essaie, avec plus ou moins de réussite, d’encadrer les Camerounais
venus des quatre coins du pays. Dans ce contexte d’urbanisation
triomphante, les quartiers forment-ils un écran cachant la ville ou est-ce la
ville qui, comme un masque, voile ses quartiers ?

1. Au sens étymologique de naissance simultanée et mutuelle.


106 LE QUARTIER, UN LIEU INVESTI

Dans les représentations administratives, techniques ou savantes

Dans une ville à peine centenaire, l’administration yaoundéenne fait le


dur apprentissage d’une gestion urbaine qui se veut pertinente et efficace.
Elle a conçu, à l’origine, des dispositifs d’encadrement territoriaux fondés
sur des quartiers qu’elle n’utilise presque plus ni sur le terrain, ni dans sa
gestion quotidienne, ni dans la mise en œuvre d’une décentralisation et
d’une quête de bonne gouvernance dont elle fait depuis peu ses chevaux
de bataille officiels. Divers textes prévoient un découpage des villes
camerounaises selon une hiérarchie complexe : zones, quartiers, cheffe-
ries ou blocs de 1er, 2e, 3e, voire 4e degré. Leur mise en pratique à Yaoundé
est si lacunaire que l’on peut la qualifier de véritable « application par
omission » [Bopda, 2003]. C’est à peine si l’ensemble de la ville est
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

découpé en chefferies de 3e degré. De plus, dans une capitale tourmentée


par la politique politicienne, les « chefs de terre2 » peinent à la lourde
tâche de désigner et mettre en place quelque 300 « chefs de quartier ». En
effet, des pressions de toutes sortes s’exercent autour des nominations aux
postes de responsabilité, même honorifiques, sur les préfets ou les sous-
préfets qui en ont la charge. Toute l’organisation administrative de la ville
repose ainsi sur les chefferies, sous-unités du quartier officiel qui ne cor-
respondent finalement à aucune instance de régulation ou de commande-
ment. De plus, le découpage des chefferies ne se calque pas sur celui des
51 quartiers existants et l’administration semble oublier bon nombre des
toponymes qu’elle a elle-même attribués à ces quartiers. C’est l’oubli des
quartiers par inconséquence administrative.
Par ailleurs, la planification urbaine mise en place à Yaoundé n’a
jamais développé dans ses instances de conception et d’action un niveau
« quartier ». Les planificateurs urbains, aveuglés par une volonté démesu-
rée de centralisation, ne s’embarrassent guère de l’échelon quartier dans
leur conception de schémas de régulation ou de programmation de la
construction. C’est l’oubli des quartiers par ignorance des urbanistes.
Celui-ci est renforcé par un intérêt très limité des chercheurs et autres fai-
seurs de discours et d’opinion pour une prise en compte rigoureuse du
quartier3.

Dans les esprits

Il existe, entre la représentation des villes en Occident et celle qui


émerge en Afrique subsaharienne au détour de la colonisation occidentale,

2. Appellation non contrôlée des préfets et des sous-préfets.


3. « L’itinéraire d’un géographe-aménageur : réflexions en forme de bilan », interview
par P. Caro, O. Dard et J.-C. Daumas le 2 mars 2001 [Caro, Dard, Daumas (dir.), 2002, p. 343-
353].
YAOUNDÉ OU LA VILLE AUX « QUARTIERS OUBLIÉS » 107

un parallélisme plein d’enseignements. Grossièrement, la ville africaine,


jadis « station » militaire coloniale des « commandants » militaires et des
gouverneurs ou encore « station » ou « mission » des prêtres, des pas-
teurs, s’est ensuite matérialisée dans les « centres ». Agglomérations des
Blancs et par opposition aux « villages » des indigènes, les « centres »
sont très vite baptisés « villes ». Ils engendrent par la suite des excroissan-
ces peuplées d’Africains qu’on appellera péjorativement « quartiers » par
opposition à la « ville » [Bopda, 2003]. Aujourd’hui, l’usage du vocable
« centre-ville » accentue cette césure en rappelant l’unicité de la centralité
administrative et militaire des villes africaines modernes. L’idée de ces
centres initiaux, autrefois considérés comme « la ville » à l’exclusion du
reste, n’a pas disparu des esprits. Dans les pratiques et les discours, beau-
coup continuent de désigner par « quartiers » les lieux qui composent les
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

extensions métropolitaines, par opposition à « la ville ».


En somme, cette perception attachée à la « ville » est l’équivalent de
ce que fut jadis celle du « bourg » en Occident. La « vraie » ville serait
le lieu de résidence par excellence des nantis et le « quartier », l’équi-
valent de ce que fut le « faubourg » en Europe : un « faux bourg », lieu
de résidence des « autres » ou des « pauvres gens ». Les termes utilisés
dans ces différents registres portent en eux la force souvent insoupçon-
née de leur sens d’origine, donnant aux lieux qu’ils désignent des capa-
cités évocatrices. Les lieux ont ainsi acquis une substantialité affective
faite, en plus de ce que l’on en dit, de tout ce que l’on omet d’en dire,
de ce que l’on en oublie, de ce que l’on en ignore aussi. Les lieux ont
ainsi une grande présence dans nos discours parce qu’ils ont une
consistance moins matérielle, plus imaginée, fantasmée parfois, refou-
lée souvent. Il est paradoxal que cette substantialité, dans bien des cas,
plus ou moins appréciée rétrospectivement, soit « oubliée ». C’est
pourtant l’oubli de la mémoire qui toujours rappelle. Un rappel hanté
par le contraste ou le conflit entre l’officiel et l’officieux, le populaire
et le sélect, le légal et le non légal, le légitime et l’illégitime, le domi-
nant et le dominé. Dans la grille de lecture qu’offre le découpage de
Yaoundé en 51 quartiers, se logent moult souvenirs, véritables forteres-
ses d’un passé non dépassé.

LES QUARTIERS-VILLAGES, DES TERRITOIRES « OUBLIÉS »


DANS L’EXPANSION URBAINE

Dans les capitales où se côtoient plusieurs générations d’arrivants, les


souvenirs d’enfance constituent des places fortes. Au sein des quartiers
actuels sont les anciens villages. Dans les représentations des « anciens »,
de nombreux quartiers sont des réminiscences des territoires ou des
108 LE QUARTIER, UN LIEU INVESTI

terroirs des villages ruraux qui ont précédé la ville et qui suscitent chez les
autochtones un « attachement » particulier. De la sensibilité de ces per-
sonnes à celle des lieux qu’elles habillent de leurs souvenirs, il n’y a qu’un
pas. En effet, le partage de l’espace dans des villes africaines comme
Yaoundé est d’autant plus controversé qu’il s’exerce dans des pays où la
ville n’était pas « traditionnellement » le milieu de vie de la majorité des
populations. Innovation géographique, la ville est un lieu d’apprentissage
et de nouveaux métissages.

Anciens autochtones et migrants modernes

Il y a un siècle, au Cameroun, moins de 5 % de la population vivaient


dans des villes. Aujourd’hui, près de 53 % de la population y résident. À
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

Yaoundé, les « immigrants de l’intérieur » venus des différentes régions


du pays prédominent. Ils ont massivement investi dans « la ville » en
même temps qu’ils l’investissaient, faisant passer sa population de 50 000
personnes au milieu des années 1950 à près d’un million et demi d’habi-
tants aujourd’hui. C’est dans ce contexte d’une croissance démographique
annuelle souvent supérieure à 6 % et d’une croissance spatiale annuelle
supérieure à 5 % que se façonne l’identité récente du Yaoundéen habitant
de « son » quartier et de « sa » ville. Le village ou le quartier d’enfance
n’est jamais plus le village ou le quartier qu’on a quitté et auquel on reste
tant attaché. Les lieux et leurs occupants ont très souvent changé, créant à
leur tour leurs propres souvenirs, parfois sans respect des vestiges légués
par le temps. La rencontre entre les « anciens », tout à la fascination du
passé, et les « arrivants» ou les « étrangers », en quête de modernité, peut
être source d’une sourde et lourde incompréhension. Ignorés ou
« profanés » sans façon, les quartiers de la mémoire peuvent donner lieu
à des affrontements de nature différente : religieux dans des quartiers con-
notés « musulmans », comme la Briqueterie, ou « catholiques », comme à
Mvolyé, ou fonciers dans des quartiers ou des villages connotés
« autochtones », comme à Djoungolo (Mvog-Ada) ou Odza. Les partisans
« des villages que l’on ne voit même plus » se font entendre, dès qu’ils le
peuvent, des nouveaux venus qui semblent vouloir les enterrer « corps et
souvenirs compris ».
L’habitat citadin et les activités urbaines se développent, s’accom-
pagnant d’un étalement progressif de l’agglomération. La diffusion de
la densité urbaine a nécessité la création d’un département, dès le
milieu des années 1970, pour encadrer l’accroissement de la ville qui
occupait, à l’époque, 256 km2. Ce même département s’étend
aujourd’hui sur 366 km2. Les villages de la périphérie urbaine perdent
de plus en plus leur apparence rurale et leur fonctionnement campa-
gnard. Pourtant, si la proportion des actifs liés au domaine agricole
YAOUNDÉ OU LA VILLE AUX « QUARTIERS OUBLIÉS » 109

diminue, on trouve encore des activités agricoles sur la majorité des


parcelles. Les voies de résistance des « anciens » sont multiples. Nou-
veaux habitants ou anciens autochtones, les Yaoundéens conservent
des comportements agricoles dans la ville et s’ils construisent sur une
partie de leur parcelle, ils en cultivent le reste. La plantation de maïs,
de condiments ou d’arbres fruitiers est de ce fait plus une règle qu’une
exception dans le paysage. Si cette agriculture urbaine permet aux
citadins de disposer de vivres d’appoint, elle sert également de mani-
festation visible de la possession des lieux. Yaoundé en acquiert un
paysage plutôt original mais, derrière cette agriculture urbaine et
périurbaine et au-delà des quartiers et des champs, se cache le jeu sub-
til de la dynamique foncière dans un contexte où le respect des règles
cadastrales est très limité ; un jeu souvent trouble et plein d’ambi-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

guïtés.

Des quartiers réinventés dans la bataille foncière

En effet, la ville qui déferle sur la campagne est d’abord perçue par cer-
tains autochtones comme une opportunité d’engranger des gains immobi-
liers ou fonciers consistants. Les nouveaux citadins en quête de terres à
acquérir négocient soit directement auprès desdits autochtones ou par
l’intermédiaire d’un « démarcheur ». Traditionnellement, chez les béti de
Yaoundé, la terre est une propriété collective. Sa vente, autrefois diffici-
lement envisagée, est aujourd’hui devenue courante. En fait, dans ce
contexte villageois autochtone où la terre est d’abord la propriété du
lignage et non celle des individus, des intermédiaires plus ou moins hon-
nêtes ont fait leur apparition. Autochtones eux-mêmes ou étrangers à des
degrés divers, ils se chargent de la sensibilisation des villageois aux
« bienfaits » de la vente des terrains. Généralement, ils se chargent de
l’établissement des contacts entre vendeurs et acheteurs et organisent les
transactions moyennant des commissions souvent substantielles. Tous ces
acteurs opèrent en général en marge de la légalité.
Les autochtones de la capitale ou de ses environs disposent rarement
de véritables titres fonciers des terres qu’ils occupent. Malgré un fort sen-
timent de légitimité pilotant leur réaction face à l’implantation des cita-
dins, ils ne sont que des propriétaires putatifs aux yeux de la loi. Or,
poussés par la misère, heureux de pouvoir enfin attirer « la ville » et la
modernité dans leur village, alléchés pour certains par le gain facile
qu’augure une vente des terrains hérités des ancêtres, de nombreux
autochtones des villages périurbains se lancent dans une vente effrénée de
leurs terrains. D’autres, désarmés par la prolifération des expropriations
dites « pour cause d’utilité publique » ou les procédures d’acquisition du
titre foncier longues et coûteuses, font simplement le choix de vendre
110 LE QUARTIER, UN LIEU INVESTI

illégalement plutôt que de perdre illégitimement4. Une confusion silencieuse


travaille au corps les villages périurbains ou suburbains qui par mutations
foncières et immobilières deviennent des quartiers.
Au terme d’une période plus ou moins euphorique de ventes foncières,
c’est tout le village qui, parfois dépossédé ou s’étant lui-même dépossédé
de son patrimoine foncier, enregistre l’arrivée massive de nouveaux occu-
pants et des innovations qui l’accompagnent. Des champs sont alors lais-
sés en « friches urbaines », les sources de revenus ayant changé. Le
paysage hirsute des villages à l’ancienne, des cacaoyères, des champs de
vivres aménagés dans une agriculture itinérante sur brûlis est remplacé par
celui des lotissements souvent tracés au cordeau. Les anciens quartiers-
villages disparaissent dans l’expansion urbaine et, au fur et à mesure de
leur disparition, leur mémoire devient enjeu d’appropriation et, ainsi,
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

enjeu politique important. Le « désordre inventif » [Bell, 1992, p. 20] des


toponymes s’instaure alors.

L’ENJEU DE LA DÉNOMINATION :
EXISTER PAR LA MÉMOIRE DES QUARTIERS

Des autochtones, des nouveaux venus ou quelques individus témérai-


res en quête de célébrité introduisent sans états d’âme de nouvelles appel-
lations de lieux. C’est ainsi que « Bastos » s’est substitué à Ekoudou,
« Nlongkak » à Djoungolo, « Koweit-City » à Odza, « Santa Barbara » à
Emana, « Rue Manguiers » à Mballa, « Anguissa » a remplacé Carrefour
Anguissa, et « Zoé », Montée Zoé, etc. De ce fait, les appellations des vil-
lages antérieurs disparaissent comme en témoigne la disparition de
« Yelboga » à Nkondongo. Quartiers effacés, tous les derniers vestiges
d’une époque villageoise disparaissent de l’usage toponymique courant
mais les populations autochtones résistent et ces appellations oubliées des
villages hantent toujours les lieux. Aussi, dans le contexte d’une gestion
mal négociée de la fulgurante expansion urbaine, survient une question
autochtone et minoritaire médiatisée par une guerre des noms de lieux.

Ville sans mémoire, quartiers aux cent mémoires ?

Des lieux-dits nouveaux, inédits, voire fugaces, foisonnent au fur et à


mesure que la ville s’étend et s’impose. C’est le cas de « Vieux Panier » à
Nkol Ewé ; « Éleveurs » à Ngousso ; « Mini-ferme » à Melen ; « Tam-

4. Certains agents de l’État, certains notaires et d’autres intervenants formels ou informels


ont spolié sans scrupule de leur patrimoine des collectivités traditionnelles ou des autochtones
non avisés. Le contrôle de la loi est, en la matière, d’une « souplesse » qui cache mal le pou-
voir très limité des institutions chargées de son application.
YAOUNDÉ OU LA VILLE AUX « QUARTIERS OUBLIÉS » 111

Tam Week-end » à Nsimeyong ; « École de police » à Ekoudou, après un


éphémère « Mini-ferme de l’école de police » ! Appellations plus ou
moins contrôlées du palimpseste des toponymes yaoundéens qui rappel-
lent à quel point les différentes lectures de la ville sont un enjeu dans
l’explosion démographique d’une ville tropicale et l’expansion rapide de
ses quartiers. La guerre des clochers devient explicite quand, d’un côté,
les noms des villages anciens sont ignorés par les nouveaux habitants
devenus majoritaires ainsi que par les sous-préfets et les autres autorités
administratives, tandis que, de l’autre, l’administration des domaines et du
cadastre continue de les utiliser dans les actes publics tels que les titres
fonciers.
Au cœur de l’agglomération yaoundéenne, le site originel de la ville
est aujourd’hui appelé officiellement « Centre administratif » par les
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

administrateurs et « Plateau administratif » par les urbanistes. Ces appel-


lations déposées ont fait oublier que pour le notable Essono Ela, indigène
autochtone qui en 1888 y accueillit les Allemands, ces lieux s’appelaient
« Nkol Atom » (colline du gorille). Les Yaoundéens venant des autres
provinces du pays se contentent d’indiquer qu’ils se rendent au
« Centre », précisant au besoin plus précisément l’endroit par le nom des
édifices ministériels ou administratifs qui s’y trouvent : « Finance » pour
dire « ministère des Finances » ; « Ancienne présidence », etc. Il en est de
même pour le site voisin occupé par les activités commerciales, dénommé
par l’administration « Centre commercial », par les urbanistes « Plateau
commercial » alors que les indigènes camerounais allochtones préfèrent
l’appellation de « Marché central ». Loin des uns et des autres l’idée de
recourir à l’appellation des autochtones éwondo pour lesquels se rendre en
ces lieux, c’était aller à « Djoungolo ». La guerre des noms traduit la mul-
tiplicité des sources et témoigne d’une vive concurrence dans l’appropria-
tion symbolique des espaces.

L’ethnonymisation des quartiers

La complexité de la dénomination des quartiers à Yaoundé tourne à la


confusion totale quand, réflexe ultime de survie, les collectivités autoch-
tones des villages initiaux se battent à leur tour pour substituer aux topo-
nymes anciens légués par leurs ancêtres les noms de leur lignage respectif.
Par une « ethnonymisation » des toponymes, elles essaient ainsi de sauve-
garder leur emprise symbolique sur les quartiers en préservant leurs traces
dans la résonance historique des discours ambiants sur les lieux de
mémoire. Et elles innovent aussi. Ainsi, une entorse de taille par rapport
à l’orthodoxie linguistique et langagière de leur propre culture fait
aujourd’hui fureur : imposer des ethnonymes en lieu et place des topony-
mes. C’est ainsi que Ntougou est devenue « Tsinga », nom de la tribu de
112 LE QUARTIER, UN LIEU INVESTI

ses plus anciens résidants. Des étendues de Djoungolo sont devenues


« Mvog-ada », « Elig-Essono », Awaé est aujourd’hui plus couramment
appelé « Mvog-Mbi » ou « Mvog Atangana Mballa » selon le versant
considéré. Tout comme pour les postes politiques locaux, on observe une
bataille pour le contrôle des noms officiels de quartier au moment même
où cet échelon semble disparaître dans la plus grande confusion.
Quelles mémoires privilégier et lesquelles oublier ? Derrière l’appa-
rent silence des dénominations officielles se joue la lutte pour la survie
d’espaces de mémoires des habitants aux prises avec une intégration
urbaine déboussolante. Or, le manque de normes et de standards rend pos-
sibles toutes les avancées, toutes les reculées, tous les chevauchements et
entrelacements des dénominations. Autant de dénominations qui révèlent
finalement la multiplicité des regards qui ont façonné la ville. Comme
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

dans une partition de musique, chacun y va de son propre instrument et les


sections sont multiples. Une section rythmique offre par exemple une bat-
terie d’appellations autochtones, antérieures au fait urbain, et une gamme
basse d’appellations officielles instituées par les administrateurs, les car-
tographes et les urbanistes modernes depuis la période coloniale. Jouant
en solo, d’autres Camerounais et étrangers innovent chaque jour. Ils intro-
duisent leurs propres registres de dénominations avec lesquels ils s’orien-
tent, circulent, parlent et font parler la ville ou ses quartiers. Finalement,
dans une agglomération où l’appellation des lieux naît aux croisements de
regards multiples et d’égards variés, rien n’est plus difficile que de
s’accommoder d’un discours unique qui peut devenir très vite inique.

DES ENJEUX INAVOUÉS


DANS LE JEU DES MÉMOIRES DE QUARTIER À YAOUNDÉ ?

La subtilité des combats à coups mouchetés qui se jouent par acteurs


interposés des quartiers renvoie au délicat problème de la mise en commu-
nauté. Yaoundé peut-elle être tout à la fois capitale du Cameroun et
« Ongolo-Ewondo », capitale du pays béti ? Aucune réponse ne saurait
être définitive. Réalités performatives comme les identités qui se trament
autour et par elle, les communautés sont toujours en gestation. C’est tout
l’art de savoir partager sans diviser.

Enjeu démocratique et social

Dans un contexte de démocratisation balbutiante et face à une montée


plutôt lente de la culture citoyenne et républicaine, l’origine géographique
et ethnique des administrateurs ou des préfets importe peu, mais l’accès au
statut de maire, de délégué du gouvernement ou à d’autres responsabilités
YAOUNDÉ OU LA VILLE AUX « QUARTIERS OUBLIÉS » 113

municipales représente un enjeu important : les autochtones veulent


« quelqu’un de la localité », « quelqu’un du cru », or, s’ils sont majoritai-
res dans les zones et les villages périphériques, la part de ces autochtones
dans la population urbaine diminue très rapidement au fur et à mesure que
l’on s’approche des quartiers centraux et anciens de la ville. Dans ces
zones les plus anciennement urbanisées, la majorité revient à des originai-
res d’autres régions du pays. La domination socio-politique écrasante des
autochtones dans des lieux où ils sont en minorité démographique peut
être très mal vécue, alors qu’elle l’est moins dans les « villages » périphé-
riques où les autochtones demeurent majoritaires. Mais la question de
fond est-elle réellement une question de nombre ?
Nous avons réalisé, à partir de 1988, une série d’entretiens auprès
d’habitants de Yaoundé sur leur perception du « quartier idéal » : ceux-ci
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

ont cité en réponse autant la propreté, la convivialité que la paix, la pré-


sence de belles villas, l’équipement en électricité, en eau courante, en télé-
phone, en routes et en transport en commun de qualité ! Cette diversité des
représentations montre que le quartier idéal n’est donc pas seulement un
quartier réussi sur le plan de l’architecture physique et matérielle mais
aussi, toutes origines et classes sociales confondues, comme une belle
réussite sociale et politique.
Lutter contre l’amnésie « conflictogène » des « quartiers oubliés » des
uns et des autres reste un des chantiers majeurs de la construction de la
cité, souvent mésestimé dans la planification et la gestion des villes
d’Afrique tropicale comme Yaoundé, et notamment dans l’élaboration
des différents plans urbains (SDAU, PDU, PDL, etc.) et autres instru-
ments institutionnels de planification et d’urbanisme. Pour certains, cette
situation n’est qu’une manifestation de l’ignorance hautaine des lettrés
coupés des réalités du terrain mais peut-être est-ce seulement la consé-
quence de la difficulté souvent proclamée de tenir compte des terroirs
quand le danger du tribalisme et de l’ethnicisme guette.

Enjeu ethnique

Même reconnu, même hissé au rang d’échelle opérationnelle de


l’administration décentralisée, l’entité quartier n’aura pas résolu tous ses
problèmes : qui placer à la tête des quartiers ainsi réhabilités ? Faut-il
recourir sans réserve à la succession traditionnelle et prendre ainsi le ris-
que que les chefs parlent au nom de leur clan, de leur population au lieu
de l’administration dont ils sont censés être des représentants ?
Aujourd’hui, chaque fois qu’il y a débat sur l’organisation, sur la gestion
de l’espace dans le quartier, sur la vie communautaire, etc., des autochto-
nes cherchent à imposer la logique issue de leurs propres traditions. Il en
va ainsi du tribunal dit « coutumier » qui s’est toujours exercé à cet
114 LE QUARTIER, UN LIEU INVESTI

échelon. Ce sont le plus souvent des chefs autochtones qui gèrent ces tri-
bunaux selon leur tradition. C’est celle qu’ils maîtrisent le mieux, et qui,
à leurs yeux, représente la norme de la civilité, considérant les autres un
peu comme des barbares au regard du dispositif culturel d’exclusion inter-
ethnique qui existait avant la création de l’État moderne. La gestion des
conflits, en relayant cette sorte de domination ambiante, crée une tension
à l’intérieur des quartiers urbains, pourtant tous cosmopolites. Il reste à
innover et à proposer des outils de gestion plus modernes et efficients,
adaptés à la diversité des attentes dans un univers urbain en mouvement.

Pour une organisation concertée des lieux et de la mémoire

Jusqu’au milieu des années 1960, la ville héritée des colons européens
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

offrait un panorama plus stable et plus normé, à la manière occidentale.


La colonisation avait sa rationalité, tout en permettant certaines adapta-
tions à l’univers indigène et ses aspirations à la modernité. Aujourd’hui,
dans l’exubérance des perceptions et des représentations qui hantent
Yaoundé, les évolutions enregistrées traduisent ou révèlent peut-être plus
une certaine déstructuration : dans cette cacophonie où chacun ignore
l’autre ou refuse de le reconnaître, l’avenir reste incertain. Chacun peut
apporter sa pierre mais, sans architecte, c’est un tas de pierre qui se cons-
truit, et non une cathédrale.
Cosmopolitisme de la population, multiplicité des grilles de références
territoriales, regards croisés que révèle une polysémie toponymique
incontestable, comment une telle prolifération est-elle un révélateur
d’oubli ? Une telle pluralité s’opère ici dans une absence remarquable
d’homogénéisation d’où résultent de remarquables isolements. La ville
aux « quartiers oubliés » est cette « cité » unique et imprenable que cha-
cun ou chaque groupe construit et conserve à sa façon au fond de lui
comme un trésor à ne consommer qu’entre témoins intimes et/ou initiés.
C’est aussi une ville de l’éphémère où, comme pour le passage d’une eau
qui jamais deux fois sous le même pont ne coule, les noms, les places et
les traces changent vite et s’échangent peu. Au minimum, c’est une ville
d’autant plus multiple qu’elle a de témoins, multiplicité générée aussi par
la faiblesse relative de ses instances de gestion ou de planification.
Oublis des uns, obsessions des autres, instances asymétriques de la
mémoire tout autant que de l’intelligence, les « quartiers oubliés » d’une
ville comme Yaoundé ne peuvent servir d’instruments de gestion urbaine
efficace que s’ils sont réinterprétés, contextualisés, et surtout mobilisés de
façon volontariste pour devenir les éléments d’un tout faisant corps. Dans
un contexte cosmopolite urbain, ils ne sauraient rester des chasses gardées
porteuses de réflexe d’exclusion. C’est à un travail de renversement des
attitudes que les « quartiers oubliés » appellent, appel d’offres pour un
YAOUNDÉ OU LA VILLE AUX « QUARTIERS OUBLIÉS » 115

marché de mise en musique d’une diversité à gérer, dans l’espace, le


temps et la société. Leur pluralité éparse sonne comme un hymne à la mise
en commun d’une citadinité trop souvent consommée en solo.

CONCLUSION

Qu’est-ce qu’une ville ? Qu’est-ce qu’un quartier ? Qu’est-ce qu’un


quartier dans une ville, un quartier dans une ville comme Yaoundé ? À ces
questions, le réflexe immédiat est souvent de répondre par un recours à la
ville qui figure sur la carte, la ville, croit-on, que l’on peut aller voir ou
faire voir, la ville d’ici et maintenant ! Pourtant, dans les esprits, que
d’images parfois avouées et inavouées de cette réalité urbaine s’indivi-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université de Tours - - 193.52.208.229 - 19/12/2017 12h32. © La Découverte

dualisant en dehors de la dimension du présent et de l’instant. La mémoire


n’est-elle pas par nature la boîte à souvenirs ?
Dans l’identification des faits ou la représentation que nous nous en
faisons, des pans entiers de la réalité restent ainsi en dehors du champ de
l’attention ou du discours, non parce qu’ils n’existent pas, mais parce
qu’ils demandent un travail de mémoire. Si ceci est vrai pour l’appréhen-
sion individuelle, cela l’est encore plus quand il s’agit de représentations
collectives. Sur le plan collectif, l’un des aspects les plus courants de la
« simplification » des représentations des quartiers d’une ville tient à
l’ignorance des lectures alternatives que différents acteurs peuvent en
faire. Ce sont de ces lectures divergentes, non articulées les unes aux
autres, et qui font obstacle à une visibilité d’ensemble cohérente et ration-
nelle de la ville, que les villes tiennent ces « quartiers oubliés », témoins
des chantiers de construction d’une identité de citoyen-citadin qui jamais
nulle part n’est donnée sans efforts soutenus et conjugués.
Yaoundé, comme beaucoup de villes d’Afrique tropicale, souffre d’un
manque de travaux en sciences sociales ou écrits littéraires qui, largement
diffusés, clameraient son histoire, son unité. Sa fonction de creuset d’une
humanité faite d’altérité ne sera effective que si ceux qui l’administrent et
en planifient la gestion et la croissance se font porteurs d’une rationalité
bien pensée qu’ils proposent, accompagnent et assument. Le dire, c’est
également envisager le retour de la mémoire dans la vie et la pratique cita-
dine, comme un appel permanent à l’innovation et à la modernisation. Un
bien vaste et stimulant programme de production culturelle et politique
tant « la ville » est toujours un appel à la civilité et à la civilisation.