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L’éditeur remercie Johnny Karlitch pour sa

précieuse contribution à la finalisation de la


traduction.
Publié par Hachette Antoine
© Hachette Antoine, 2018
Mkalles, immeuble Antoine
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d’adaptation
réservés pour tous pays.
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Maquette : Marie-Thérèse Merheb
ISBN 978-614-438-660-6
e-ISBN 978-614-438-662-0
Titre original:
Al-aswad yaliku biki
— Et maintenant,
regrettes-tu cette passion
qui a consumé ta
jeunesse ?
Elle a répondu d’un air
absent :
— C’était un bonheur qui
s’enflammait de manière
foudroyante. Il était
impossible d’en
prolonger la vie. Je me
suis résignée à alimenter
son feu, pour conserver
le plus longtemps
possible les cendres
après son extinction.
Pour ma belle amie, qui
continue à se nourrir
des illusions dorées d’un
bonheur révolu et qui
voit dans la douleur une
vertu qui magnifie la
souffrance, j’ai parsemé
toutes ces notes de
musique dans ce livre…
dans l’espoir de lui
apprendre à danser sur
les cendres.
Qui danse se dépouille
de la poussière du
souvenir.
Allons, assez d’orgueil…
Lève-toi et danse.
Ahlem
PREMIER
MOUVEMENT
« L’admiration est le
double éblouissant de
l’amour. »
Tel un piano élégant qui s’est
refermé sur ses notes, il s’est refermé
sur son mystère.
Il ne s’avouera pas l’avoir perdue.
Il prétendra qu’elle l’a perdu, et que
c’est lui qui a voulu une séparation
aussi tranchante qu’un coup d’épée.
Car il préfère à sa présence
passagère une absence durable, aux
petits plaisirs une grande douleur et
aux séparations fréquentes une
rupture décisive.
Tenaillé par son désir, il a décidé
de l’effacer de sa pensée pour se
reconquérir, mais le voilà qui se
meurt en même temps qu’elle. L’épée
de la passion, tout comme l’épée du
samouraï, répartit le coup fatal entre
le bourreau et la victime.

Comme le chat mange ses petits,


et la révolution, ses enfants, l’amour
agit de même avec ses amants,
pendant qu’ils sont attablés devant
le somptueux festin organisé en leur
honneur. En fait, il ne les régale que
pour mieux les dévorer.
Perplexes, les amants s’interrogent
des années durant sur les causes de
la séparation : qui a donc
empoisonné la pomme de l’amour, à
leur insu et au plus haut degré de
leur bonheur ? Nul ne peut
soupçonner l’amour, ni prévoir ses
intentions criminelles. C’est un
seigneur au-dessus de tout soupçon,
si ce n’est qu’il est jaloux des amants.
Et ces derniers se trouvent en danger
chaque fois qu’ils renchérissent sur
l’amour.
Il aurait dû cesser de l’aimer
autant. Seulement il lui plaisait de
défier l’amour et de le battre
bravement en duel. Il ne
reconnaissait pas à l’amour d’autre
confession que l’extrémisme, et il
entourait leur histoire d’une aura de
légende. C’est dans de tels moments
que l’amour se moquait de lui, et le
terrassait, éclaboussé d’illusions.

Amer, il a saisi sa pipe posée sur la


table et l’a allumée avec lassitude.
C’était l’une de ces rares fois où il
espérait pouvoir pleurer, mais un
homme à la douleur altière ne pleure
pas. Il tenait tellement à ses larmes
qu’il s’était accoutumé à les retenir.
C’est ce qui a fait de lui un être
marin, de sel et… d’argent.
L’océan pleurerait-il si une sirène
se rebellait ? Comment pourrait-elle
s’enfuir alors qu’il n’y a pas
d’existence pour elle hors de lui ?

Elle lui avait dit un jour : « Je n’ai


pas confiance en un homme qui ne
pleure pas. »
Il s’était contenté de sourire.
Il ne lui avait jamais avoué qu’il
n’avait confiance en personne. Dans
le monde de l’argent comme dans
celui du pouvoir, il n’y a pas de
sécurité affective. Un homme
fortuné doit faire faillite pour tester
le cœur de ceux qui l’entourent. Et la
vie doit lui tourner le dos pour qu’il
puisse rectifier son jugement sur les
hommes. Voilà pourquoi il ne saurait
jamais si elle l’avait vraiment aimé
pour lui-même.
La vie ne lui a jamais été
défavorable. Bien au contraire, elle
l’a rendu encore plus prospère
depuis leur séparation, comme pour
compenser sa perte affective par des
gains matériels.
Il doutait de la générosité de la vie
à son égard, y voyant un piège
trompeur. N’est-elle pas de nature
féminine puisque, tout en vous
comblant, elle vous soutire ce que
vous avez de plus cher ?
Et ainsi il reste à savoir ce qui est
le plus cher à nos yeux et s’attendre
à ce que la valeur des choses fluctue
avec l’âge.

Quand il l’avait vue pour la


première fois dans un entretien
télévisé, il ne se doutait pas que cette
fille occuperait une telle place dans
sa vie. Il n’avait jamais entendu
parler d’elle et elle ignorait son
existence. Cependant, quand elle est
apparue sur le petit écran, il y a
quelques jours, il était convaincu
qu’elle ne s’adressait à nul autre que
lui, et que toute sa prestance n’était
là que pour le défier.
Elle était sortie de sa vie comme
elle y était entrée, à travers un écran
de télé. Comme si tout ce qu’il y
avait eu entre eux n’était que du
cinéma dans un monde virtuel. Seule
la douleur s’est imposée, tangible,
témoignant de la réalité indéniable
de leur histoire.
Sa consolation était d’avoir réduit
au silence son chagrin : seul l’océan
entend le chant plaintif des baleines.
Elle ne s’apercevrait donc jamais de
l’immensité du vide qu’elle a laissé
derrière elle après son départ. Qu’y
a-t-il de plus misérable qu’un riche
infortuné en amour ?

Il lui avait dit une fois, d’un ton


léger, une autre vérité : « Vous
savez… Il n’y a pas plus pauvre
qu’une femme sans souvenirs. »
Elle n’avait pas eu l’air d’avoir saisi
ce qu’il venait de dire. Il a ajouté :
« Bien avant la création des banques,
les femmes d’antan cachaient dans
leurs oreillers l’argent et les bijoux
accumulés pendant toute une vie, en
prévision de la vieillesse et des jours
de disette. Mais la plus riche des
femmes est celle qui pose sa tête sur
un oreiller garni de souvenirs. »
Elle était trop jeune pour
comprendre la misère d’une femme
qui affronte la vieillesse sans avoir
mis de côté de beaux souvenirs.
Comment une jeune fille de vingt-
sept ans aurait-elle pu imaginer ce
temps futur où elle n’aurait que son
passé pour lui tenir compagnie ?
C’était à ce raisonnement que
l’avait conduit sa solitude. Il
regagnait souvent son antre,
organisant ses souvenirs comme il
l’aurait fait de ses dossiers. C’était là
qu’il se trouvait, ce jour-là, en train
d’évaluer ses pertes.
Cette séparation l’avait bien
appauvri. Mais il ne regrettait pas la
ronde vertigineuse d’instants
euphoriques ni l’extravagance des
rendez-vous magnifiques qu’il lui
avait offerts. Il l’avait emportée à des
hauteurs que sans lui elle n’aurait
jamais atteintes. Il lui avait offert
pour le restant de ses jours un duvet
de souvenirs comme oreiller. Il lui
avait légué un trésor que même les
princesses ne pourraient posséder, ni
ces millions de femmes venues au
monde et qui le quitteront sans avoir
éprouvé ce dont un homme
amoureux est capable.
Il s’était comporté de cette
manière avec chaque femme qu’il
avait aimée. Là où il avait posé les
pieds, aucun homme n’avait pu
l’égaler. Qu’elle aime donc après lui
qui elle voudra !
Ce qu’il regrettait en vérité, ce
n’était pas ce qu’il lui avait offert,
mais ce qu’il lui avait avoué. Jamais
auparavant une femme ne l’avait
bouleversé jusqu’au tréfonds de
l’âme, lui dont le mystère était l’un
de ses traits distinctifs, et le silence,
l’une de ses armes.
Il devait être neuf heures du soir
lorsqu’il l’a vue pour la première fois.
Il était dans son bureau, il venait
de suivre le journal télévisé. Alors
qu’il s’absorbait dans la tâche de
rassembler ses papiers pour son
voyage du lendemain matin, sa voix
était parvenue à ses oreilles. Elle
participait à une émission qu’il
n’avait pas l’habitude de regarder.
De ses paroles, il percevait des
bribes, des éclats, mais c’était son
accent particulier qui avait retenu
son attention. Un accent étrange,
issu des âges du flamenco, qui vous
retient dans les mailles de sa
mélodie.
Il s’était retrouvé en fin de compte
installé pour suivre ses propos.
Il regardait avec une intense
curiosité cette jeune fille,
inconscient du fait qu’en la
contemplant, il abandonnait son
siège de téléspectateur pour
s’aventurer sur le plateau de l’amour.
Au comble du ravissement, il n’a
pas entendu les trois battements de
cœur qui précèdent le lever du
rideau sur la scène de l’amour,
annonçant l’entrée de cette
inconnue dans sa vie.
L’amour ne s’annonce pas. C’est sa
musique qui le dénonce. Quelque
chose qui ressemble aux premières
mesures de la Cinquième Symphonie
de Beethoven. Le chanteur Santiana
a déclaré que « Dieu a créé le monde
pour que Beethoven compose sa
Neuvième Symphonie ». Il a peut-être
voulu dire que devant la
magnificence de la création de Dieu,
nous ne pouvons nous transformer
qu’en créatures musicales pour louer
la majesté divine, en harmonie avec
le reste de l’univers.
L’émerveillement n’est que
ravissement musical.

Il se souvenait de sa première
apparition. Son charme résidait dans
sa beauté juvénile. À une époque où
les étoiles ne naissent plus dans le
ciel mais dans les cliniques de
chirurgie esthétique, elle ne
ressemblait à personne.
Elle n’était pas une star, elle était
une créature lumineuse. Elle n’avait
pas besoin de se déguiser ni de se
maquiller pour être féminine. Il
suffisait qu’elle s’exprime. C’était une
femme qui vous mettait devant
l’alternative suivante : devenir
jardinier ou voleur de roses. Vous ne
saviez pas s’il fallait en prendre soin
comme d’une fleur rare ou faire main
basse sur sa beauté avant que
d’autres ne s’emparent d’elle.
Elle a réveillé en lui une pulsion
de voleur qui se déguise en jardinier.
Elle s’ouvrait parfois, telle la fleur
du nymphéa, et avant que vous ne
tendiez la main pour cueillir son
secret, elle dissimulait sous un demi-
rire son embarras lors d’une réponse
à une question, puis se refermait.
C’était quand la part masculine de sa
nature s’éveillait qu’elle redevenait
une femme dans toute son
irrésistible séduction. Une femme
qui n’avait pas peur de la mort, mais
qui craignait la vie et ses lumières
violentes qui mettent le cœur à nu.
Il saurait plus tard qu’elle ne
s’était pas entraînée au succès, ni ne
s’y était préparée. Seule la vengeance
comptait pour elle.
L’animateur de l’émission lui a
demandé :
— Vous apparaissez toujours vêtue
de noir… Vous comptez porter le
deuil longtemps ?
— Le deuil n’est pas dans ce que
nous portons mais dans ce que nous
percevons. Il réside dans notre
regard sur les choses. Les yeux de
notre cœur peuvent être en deuil…
mais personne ne s’en aperçoit.
— Vous aviez prévu un succès
pareil, le jour où vous avez pris la
décision de monter pour la première
fois sur scène ?
— Vous croyez que, face à la mort,
une personne pense à la réussite ?
Tout ce qu’elle désire, c’est réussir à
rester en vie. J’ai tenu à participer à
la cérémonie organisée par quelques
chanteurs pour la première
commémoration de l’assassinat de
mon père. J’ai décidé d’interpréter la
chanson qui était la plus chère à son
cœur, pour défier les tueurs avec ma
voix, sans plus… Si je les avais
affrontés avec des pleurs, ç’aurait été
comme s’ils avaient réussi à me tuer
également.
— Vous n’aviez pas craint de
frayer votre chemin vers la musique
parmi les cadavres ?
— Les menaces des proches ont
modifié ma perception de la peur.
Plus que les assassins, une femme
craint une société soumise à la loi du
crime d’honneur. Il y a un terrorisme
moral qui surpasse les crimes des
terroristes.
Captivé par ses propos,
l’animateur a murmuré « oui, en
effet ».
— Figurez-vous que lorsque je suis
montée sur scène la première fois,
j’avais plus peur de mes proches que
des terroristes. Je suis fille d’une ville
au pied de l’Aurès, où on ne badine
pas avec l’honneur.
— Il est heureux que vous ayez
remporté ce round… puisque vous
êtes là, parmi nous.
— Le round ? Un round oppose un
combattant à un autre. Ce n’est pas
le cas quand on se retrouve seul sur
le ring à encaisser des coups que
chacun cherche à vous assener à tour
de rôle. Une femme exposée sur un
ring de boxe, et qui n’est pas
protégée par un homme, ni équipée
pour le combat, et qui en plus n’a pas
prévu de se munir d’une éponge
qu’elle pourrait jeter en cas de
défaite, ne peut se payer le luxe de
perdre. Et son courage ne fait
qu’exciter l’ardeur des hommes à la
vaincre. C’était cela la grande
frayeur de ma mère et c’est la raison
pour laquelle nous avons quitté
l’Algérie pour nous réfugier en Syrie,
puisqu’elle est syrienne.
— Vous pensez que vos épreuves
ont contribué à populariser vos
chansons ?
— J’ai sans aucun doute bénéficié
de la compassion du public, mais de
beaux sentiments seuls ne suffisent
pas à asseoir le succès d’un artiste. Il
y faut de la persévérance et de la
détermination. La réussite est une
autre paire de manches.
— Et l’amour ?
Elle a répondu avec pudeur :
— L’amour ne fait pas partie de
mes priorités.
— Pourtant tous les titres de votre
album sont des chansons d’amour…
Elle a répliqué en riant :
— Je chante l’amour en attendant
le bien-aimé !
— Donc vous provoquez l’amour
pour qu’il vous réponde.
— Mieux, je l’ignore pour qu’il me
remarque !
— Si je vous invitais à l’émission
du mois prochain à l’occasion de la
Saint-Valentin, vous accepteriez d’y
participer ?
— Bien sûr. Comment ne pas
accepter une invitation de l’amour !
— Parfait. Nous nous retrouverons
donc sur ce plateau dans un mois.
]]]
Après la fin de l’émission, il était
resté assis de longues minutes,
absorbé dans ses pensées.
Dans quelle langue cette femme
s’était-elle exprimée ? Comment
pouvait-elle concilier chagrin et
profondeur, être si désarmée, et
quand même paraître aussi altière ?
Même deux ans après cette
interview, il se rappelait encore
chaque mot qu’elle avait prononcé.
Sa mémoire en avait conservé les
moindres détails. Ce jour-là, il avait
regretté de n’avoir pas pensé à
enregistrer l’émission. Il avait besoin
de prendre des doses
supplémentaires de sa voix comme
quelqu’un qui se soigne pour traiter
une affection chronique. C’était sur-
le-champ, en la découvrant cette
toute première fois, qu’il avait
compris qu’il était malade. Il lui
manquait une femme de cette
trempe pour qu’il guérisse et se
déleste de tous ces artifices dont il se
servait pour compenser une vie qui
avait perdu ses attraits.
Pourquoi n’avait-il pas eu le
réflexe d’enregistrer cette émission,
rien que pour immortaliser son
apparition dans son innocence
première, avant qu’elle ne se
transforme sous son influence ? Car
il était persuadé qu’elle allait devenir
sienne.
Il avait continué à la contempler,
heureuse de recevoir des mains de
l’animateur des bouquets de roses
qui envahissaient le plateau et ravie
de l’écouter lire les messages des
admirateurs.
Elle était aussi émerveillée qu’un
papillon dans un champ de fleurs et
si délicieuse avec la fraîcheur de son
bonheur, dont s’exhalait comme un
parfum d’oranger qui avait fleuri
dans les jardins de la peur.
Il avait espéré qu’elle chante pour
voir les larmes de son âme se
répandre en musique. Il s’était senti
un lien de parenté avec ses larmes
fières.
Un désir irrésistible de la voir,
d’avoir la chance de la rencontrer,
l’avait pris par surprise. Il avait senti
qu’elle lui avait offert ce qu’il lui
manquait pour revivre : la passion. Il
avait éteint le poste et s’était mis à
bourrer sa pipe en pensant aux filets
à tendre pour la capturer.
Il voulait tenir entre ses mains
cette étoile fugitive.
]]]

Le matin, aussitôt terminée la


procédure à l’aéroport, il a gagné la
zone franche, à la recherche d’un CD
de la chanteuse algérienne. Mais il
ne connaissait pas son nom et il ne
savait pas quoi dire à la vendeuse qui
lui avait proposé son aide.
Il a essayé, en vain, de repérer sa
photo sur les dizaines de pochettes,
éberlué par la profusion de
chanteuses dont il n’avait jamais
entendu parler. Et comment l’aurait-
il pu, lui qui ne suivait aucun
programme de variétés et n’écoutait
pas les nouvelles chansons ? De la
presse écrite, il ne lisait que les
publications politiques ou
économiques, et jamais de revues
généralistes, comme s’il vivait dans
une autre galaxie.
Se pourrait-il que tous les
exemplaires de son album se soient
déjà vendus ? Ou bien n’était-elle
pas assez célèbre pour qu’une
maison de disques l’adopte et se
charge de la distribution de son CD
dans les meilleurs points de vente ?
Il a néanmoins conclu ses
recherches en acquérant, par la force
de l’habitude, une collection des plus
belles valses de Strauss dans une
nouvelle orchestration.

Dans l’avion qui le conduisait à


Paris, il s’est mis à feuilleter les
journaux du matin ainsi que
quelques revues proposées en
première classe. Dans la rubrique
artistique, il n’a pas tardé à tomber
par surprise sur sa photo qui
illustrait un article présentant son
premier album.
Ainsi elle s’appelait Hâla Al Wâfi.
Il a murmuré plusieurs fois son nom
pour se familiariser avec sa musique,
puis il a laissé son regard le
contempler un bon moment.
Quelque chose lui affirmait qu’il
vivrait avec ce nom une histoire
d’amour. Cette suite de coïncidences
rapprochées, il la prenait comme un
signe du destin. Et aussi… il aimait
ces verticales de citadelle dans les
lettres de son nom.
Il a également appris qu’elle
visitait Beyrouth pour la promotion
de son album, qu’elle résidait à
Damas depuis son départ de
l’Algérie, un an auparavant. Et
qu’elle était née en décembre, il y a
vingt-sept ans.
Il était désolé d’avoir à attendre
onze mois avant de pouvoir fêter son
anniversaire. Car il était sûr qu’ils
seraient ensemble, ce jour-là. Pour la
simple raison qu’il était convaincu
de pouvoir concrétiser toutes les
idées folles qui traversaient son
imagination. Sa philosophie ? Tout
ce que l’on peut imaginer est
susceptible d’être réalisé. Il suffit de
le vouloir pleinement, et de
persévérer dans son rêve.

Il a demandé à son chauffeur qui


était venu l’attendre à l’aéroport de
le conduire au bureau et de garder la
grande valise dans le coffre. La
plupart du temps, il ne prenait pas
d’autre bagage qu’une petite valise
qu’il traînait : dans chacune de ses
demeures, il possédait une garde-
robe et tout ce qui était nécessaire
pour un long séjour.
Cette fois-ci, il avait emporté avec
lui de nouveaux habits. Il aimait
provoquer la beauté sur son terrain,
revêtir les costumes les plus
splendides, même pour rendre
hommage en solitaire à une
bouteille de vin somptueux. Toujours
tiré à quatre épingles pour ce
rendez-vous permanent avec la vie.
Et pour ne pas courir le risque d’être
refoulé par cette amante exigeante,
il avait également décidé de prendre
soin de sa santé. Jadis, il fumait un
paquet de cigarettes par jour. Quand
il s’est mis à dépasser cette quantité,
il s’est dit : « Je ne toucherai plus à
aucune cigarette à partir de
maintenant. » Il en avait
définitivement terminé avec cette
dépendance, il s’en était libéré
comme par magie.
Une volonté d’acier était sa qualité
première. Il pouvait prendre une
décision qui contrecarre ses désirs et
s’y tenir comme pour un verdict qu’il
ne saurait enfreindre. Entêté et
inébranlable : deux attributs dont il
a payé le prix cher, mais qui étaient
à l’origine de la plupart de ses
victoires. En affaires comme dans la
vie, il n’admettait pas la défaite.
Il n’a rien désiré qu’il n’ait réussi à
obtenir, à condition d’y parvenir par
la grande porte. Il refusait
d’emprunter les ruelles médiocres de
la duperie et de l’escroquerie pour
réaliser ses rêves. Pourtant, il n’est
pas toujours évident de rester droit
et honnête dans l’arène des affaires,
ni de fermer l’œil quand on est aux
prises avec des requins. Pour celui
qui nage dans le voisinage des
baleines géantes, il est hors de
question de s’endormir… à moins de
chercher à finir dans leurs entrailles.
Le voilà donc de retour à Paris pour
la seconde fois en l’espace de deux
semaines, pour finaliser un contrat
sur lequel il travaillait depuis
quelque temps.
]]]

Elle est sortie du studio aussi joyeuse


qu’un papillon. À ses côtés sur le
siège arrière, une corbeille de roses,
et sur le siège avant deux autres
bouquets. Tout le long du trajet
jusqu’à l’hôtel, elle a retenu d’une
main la corbeille pour protéger
l’arrangement floral.
Le chauffeur a essayé de la
convaincre que les fleurs ne
couraient aucun danger. En vain. Il
ne pouvait pas savoir que personne
ne lui avait offert de roses avant
qu’elle ne devienne une « star ». Elle
était comme quelqu’un qui découvre
en grandissant qu’il n’avait jamais
possédé de poupée et qu’on lui avait
volé son enfance. À chaque bouquet
offert, elle avait l’impression de
prendre sa revanche sur une époque
où sa féminité avait été réprimée.
Cette nuit, dans son carrosse fleuri,
elle se voyait comme une jeune
mariée, même si elle ne savait pas
qui elle avait choisi pour
compagnon. Si, elle s’était mariée
avec le succès. Seulement, le succès
est un époux capricieux sur lequel on
ne peut pas compter. Il pouvait la
laisser tomber de manière aussi
subite qu’il l’avait choisie, et pour
une raison connue de lui seul.
À peine la porte de sa chambre
refermée derrière elle, elle s’est mise
à examiner ses roses avec une joie
enfantine. Mais son bonheur ne
pouvait être complet puisqu’elle
n’avait personne avec qui le
partager. Et cela, c’était le comble de
la solitude.
Elle était triste parce que
personne ne verrait ces bouquets si
joliment assortis. Et elle n’avait pas
d’appareil photo pour les
photographier avant qu’elles ne se
fanent. Ses pensées se sont alors
fixées sur le temps qui passait en
l’emportant dans son cours, et sur ce
jeune homme qu’elle devait épouser,
il y a deux ans, mais qu’elle a
abandonné, attisant la colère de ses
parents qui redoutaient de la voir
dépérir en attendant un fiancé qui
ne viendrait jamais.

Personne ne force une rose à


choisir entre se dessécher dans la
nature ou dans un vase. Le célibat
est une condition relative : une
femme peut se marier, enfanter, et
demeurer malgré tout vieille fille
dans l’âme, telle une fleur dont les
pétales tombent l’un après l’autre sur
le sol du domicile conjugal.
« Qu’est-ce qu’il lui manque ? Quel
défaut tu lui as trouvé pour rompre
les fiançailles ? Tu t’imagines qu’ils
sont nombreux, ceux qui vont se
faire la course pour épouser une
enseignante dont le père est un
chanteur ? Des femmes médecins,
des avocates n’ont pas trouvé de
mari, et toi, tu as renoncé à un jeune
homme de bonne famille ! Le
pauvre, il en est devenu malade et ne
sait plus à qui confier sa détresse ! »
Les reproches de sa tante
paternelle avaient même réussi à
influencer sa mère. Cependant, la
forte déception était venue de son
père, et de son manque d’indulgence
envers elle, sa fille unique et chérie.
Lui, le musicien, aurait-il compris
si elle lui avait dit que Kader avait un
rythme désaccordé ? Sa voix n’était
pas laide, son rythme l’était. Et cela,
c’était plus pénible. Il n’était pas en
concordance avec sa musique
intérieure, son être n’avait pas
d’oreille pour être à l’écoute de sa
féminité.
Ils étaient deux instruments qui ne
pourraient jamais interpréter
ensemble la musique harmonieuse
d’un duo des âmes et des corps.
Kader était une flûte qui ne
s’accordait pas avec sa guitare. Alors
qu’elle s’affairait à harmoniser leurs
rythmes, il était plutôt occupé à
maîtriser son souffle, en obstruant
tous les trous de la flûte avec ses
peurs, ses hésitations et sa timidité.
Comment son corps muet aurait-il
pu dialoguer avec sa féminité
criante ? Et comment aurait-elle pu
se dénuder face à cet homme, alors
qu’elle n’avait jamais osé dévoiler sa
voix en sa compagnie ?
Cette dissonance entre leurs
caractères lui a fait comprendre que
l’amour, avant d’être une chimie des
corps, était une mélodie entre deux
êtres harmonieux, comme ces
couples d’oiseaux ou de papillons qui
s’envolent et se posent de concert,
sans échanger de signaux.
L’amour, c’est le rire complice et la
tristesse simultanée de deux
personnes que les mêmes choses
égaient et chagrinent, qui s’allument
et s’éteignent ensemble comme une
seule et même flamme, sans raison
ni calcul.
Avec lui, les bouts d’allumettes
étaient humides, incapables
d’enflammer une mèche !
]]]

Elle a ouvert les yeux sur le spectacle


des fleurs qui s’étaient épanouies
pendant la nuit. Il leur manquait des
gouttes de rosée pour paraître plus
belles. Dans son enfance, c’était ainsi
qu’elle les retrouvait, tôt le matin, à
Merouana. Elle avait compris qu’il
n’y avait pas d’espoir que la rosée se
dépose sur les fleurs des vases ni sur
les lits des filles solitaires.
Seules celles qui s’endorment nues
sur leurs tiges, en se couvrant de ciel,
jouissent de la rosée. Mais jusqu’à
quand une tige serait-elle capable de
porter une fleur et de la garder
épanouie ? Elle finira par la décevoir
un jour, la livrant à la vieillesse, sans
égard pour sa vie qui se dépouille.
Les roses lui rappelaient le déclin
criminel de la beauté. C’est dans leur
plein épanouissement qu’elles sont
le plus proches de leur
dépérissement. Et c’est ainsi que
toute chose qui atteint son apogée
abrège la distance qui la sépare de sa
disparition. Alors, quelle différence
pour une rose entre dépérir sur une
tige ou dans un vase ?
En fait, c’était un coup de fil d’une
de ses amies algériennes qui l’avait
réveillée, la félicitant pour son
apparition à l’émission de la veille et
lui affirmant que « tout le monde en
Algérie l’a vue ». Elle lui a également
transmis les salutations d’une de ses
anciennes collègues :
— Nassira te salue énormément.
Elle m’a demandé ton numéro de
téléphone… Quoi, je le lui passe ? À
propos, elle m’a raconté que
Moustapha a épousé une
enseignante qui est arrivée il y a pas
longtemps et qu’il a demandé leur
mutation à Batna.
Comme un tapotement sur la
fenêtre de la mémoire, son souvenir
s’est ravivé, porté par un nuage
mélancolique qui traversait son
esprit encore ensommeillé. La
nostalgie d’un temps – elle le
comprenait maintenant – qui ne
reviendrait plus. Peut-être les
souvenirs étaient-ils en train
d’encercler son lit, et quand elle
serait bien réveillée, elle oublierait
de penser à lui. Lui qui est devenu
l’homme d’une autre femme !
Une femme qui porterait son nom,
qui serait enceinte de lui à un
moment de la nuit, ou du jour. Cette
femme qu’elle ne connaissait pas lui
volerait deux ou trois enfants, mais
elle n’arriverait pas à obtenir plus. Il
ne lui offrirait pas son fameux
sourire, le mariage aurait raison de
sa joie et de sa gaieté.
Sa consolation était dans la
possibilité de son malheur.

Seul Moustapha aurait pu la


rendre heureuse.
Elle aimait son apparence
distinguée, l’élégance de sa
physionomie, le courage de ses
prises de position, et l’originalité de
son ironie quand il lui faisait la cour
à la manière algérienne, adaptée aux
circonstances troubles du pays, tel ce
jour où il lui a dit : « Je préfère les
terroristes au terrorisme féminin…
Au moins ceux-là ne trichent pas, ils
affichent clairement leurs
intentions. Ils crient « Allâh akbar ! »
avant de s’abattre sur toi avec leurs
grands couteaux de boucher. Les
filles, elles, te zigouillent sans
avertissement. Tu as à peine le
temps de crier, qu’il est trop tard,
alors… c’en est fini de toi, que Dieu
ait ton âme ! Par exemple, suppose
que maintenant je crie que tu m’as
tué rien qu’en relevant une mèche
de tes cheveux ou en ayant oublié de
fermer un bouton sur le haut de ton
vêtement, eh bien, personne ne
viendra à mon secours ! Tuer par
séduction n’est pas considéré comme
un acte de violence extrême, parce
que cette sorte de meurtre qui agit
masqué, fait de sa victime une proie
consentante et heureuse de
mourir ! »
Une autre fois encore, à cette
même époque des massacres, il a
failli la faire mourir de peur en
l’apostrophant, le visage grave :
— Tu as rencontré une ambulance
sur ta route ?
Elle s’est écriée :
— Non… je n’ai rien vu… Il s’est
passé quelque chose ?
Et lui, très sérieux :
— Il y a sans doute une ambulance
qui te suit pour ramasser les blessés
qui tombent, en te voyant marcher
comme tu le fais, de si bon matin !
Elle avait souhaité avoir
Moustapha pour époux. La vie en sa
compagnie aurait été teintée de son
humour allègre et l’amour n’aurait
pas été flétri de rides. C’était peut-
être ce qui se serait passé si elle était
restée à Merouana. Mais les
événements se sont précipités après
l’assassinat de son père, prenant un
cours qui a laissé ses souhaits en
rade.
Et le destin ne lui a pas accordé un
temps assez suffisant pour vivre une
histoire d’amour. Dans sa ville natale
où l’amour est frappé d’anathème, un
être ne sait pas où se réfugier pour
aimer. Dans une voiture ? Dans la
salle des professeurs ? Ou sur un
banc de jardin public ?
Le choix se porterait sur la
situation qui éveille le moins de
soupçons. La dernière fois, le simple
fait d’avoir essayé de s’asseoir sur un
banc avait pris les dimensions d’un
scandale, dont le bruit s’était
répandu à la vitesse d’une info
express.
Le « scandale » aurait pu avoir des
conséquences désastreuses si son
timing avait coïncidé avec une
descente des forces de l’ordre,
venues vérifier le statut civil des
couples qui manifestent une
proximité douteuse.
À l’occasion de l’une de ces crises
intenses de chasteté, quarante
jeunes des deux sexes, la plupart des
étudiants, avaient été arrêtés et
emprisonnés, alors qu’au même
moment des terroristes, bénéficiant
d’une amnistie, étaient relâchés par
centaines !
C’était une époque où il était plus
judicieux d’être un meurtrier que
d’être un amoureux.

Cette unique fois où ils s’étaient


promenés ensemble dans un jardin
public, elle avait été saisie de frayeur
à la vue d’un déséquilibré qui se
querellait avec lui-même tout en
insultant les promeneurs et en les
menaçant avec une pierre qu’il
tenait dans sa main. Ce phénomène
affligeant était l’une des
répercussions de la « décennie du
sang » – ces dix années de terrorisme
avec leur lot d’injustices et de
malheurs – qui avait vu nombre de
personnes perdre la raison et des
milliers abandonner leurs maisons.
Un sourire fleurissait toujours sur
ses lèvres chaque fois qu’elle se
remémorait le commentaire de
Moustapha, ce jour-là :
— Ne crains rien, ici nous sommes
sous la protection des fous. Si la
police s’amène, je simulerai la folie
et je te battrai à mort. Alors ils nous
laisseront tranquilles. Ils
n’interviennent que si je t’embrasse.
Comme elle éprouvait souvent de
la peine à faire la distinction entre
son humour et son sérieux, elle a
vivement rétorqué :
— Je t’interdis d’agir de la sorte !
Tu es devenu fou ?
Il a répondu d’un ton badin :
— Peut-être que je ne suis pas un
être sensé… Qu’est-ce que tu en
sais ? Tu te rends compte que le
pourcentage d’Algériens qui
souffrent de problèmes
psychologiques ou mentaux dépasse
les 10 %, selon les dernières
statistiques ? Nous possédons sans
conteste la plus grande industrie de
production de fous. Et l’un de nos
accomplissements est d’avoir produit
plus de fous après l’Indépendance
que de martyrs pendant la
Révolution.
— Est-ce possible ?
— Oui, par Dieu ! Ces chiffres
proviennent de sources médicales.
Qu’est-ce qui peut mieux faire perdre
la raison à une personne que de voir
des malfaiteurs jouissant de
l’impunité, qui pillent et ne s’en
lassent pas, et qui mettent la main à
ta poche, et te soutirent le pain de ta
bouche, sans aucun scrupule ? C’est
la servitude, l’injustice et
l’avilissement qui conduisent les
gens à la folie. Quand l’Algérien perd
sa dignité, il perd sa raison. Il n’est
pas génétiquement programmé pour
s’adapter à l’humiliation. Comment
voudrais-tu que je me marie et aie
des enfants dans un monde aussi
tordu ?
C’était la seule et unique fois où il
avait évoqué le mariage. Elle avait
été convaincue que c’était pour cette
raison qu’il ne demanderait pas sa
main.

Elle a quitté son lit pour ne pas


laisser le brouillard du passé
assombrir son humeur et elle a
inauguré sa journée avec une
cuillerée de miel chaud.
Sa voix a toujours été son principal
souci. Cela a été pendant des années
l’obsession de son père, qui soignait
ses cordes vocales autant qu’il
entretenait le silence de sa fille. Il a
donc voulu pour elle une profession
qui contienne sa voix entre les
quatre murs d’une classe.
Était-ce avec cette même voix de
chanteuse qu’elle donnait des leçons
de grammaire et de vocabulaire ?
Qu’elle faisait mémoriser aux élèves
les textes d’auteurs, et reprenait et
réexpliquait, à chaque élève en
particulier, ce qu’il n’avait pas
compris ? Cette voix qui prononçait
des mots, lesquels à peine crayonnés
au tableau, étaient aussitôt effacés à
la fin de la leçon.
Aujourd’hui, chaque fluctuation de
sa voix était recueillie et conservée à
jamais sur un CD.

Le premier conseil qu’on lui a


inculqué concernait la protection de
sa voix du froid, de la pollution et de
la fumée de cigarette. Mais que faire
lorsque la souffrance et les malaises
du cœur submergent la gorge et que
la voix se noue, refusant de
s’exprimer ?
Au studio, le jour où elle
enregistrait son album, elle s’est
excusée auprès de l’ingénieur du son
et elle l’a prié de reprendre
l’enregistrement de cette même
mélopée qu’elle avait chantée à la
mémoire de son père. Après ce
deuxième essai, l’ingénieur lui a
conseillé de s’abandonner à ses
sensations comme si elle chantait
pour elle-même, et de ne réprimer
aucune émotion, pas même une
envie de pleurer.
Pour illustrer son propos, il lui a
raconté la fameuse anecdote de
Serge Gainsbourg et Jane Birkin, lors
de l’enregistrement de Je suis venu te
dire que je m’en vais, en 1973 :
Gainsbourg a annoncé avec gravité à
Jane son prétendu départ,
provoquant les pleurs de sa
compagne, qui ne se doutait pas
qu’un enregistreur était en marche
et que ses sanglots
accompagneraient en fond sonore la
voix du chanteur.
Est-il correct d’exploiter la douleur
de l’être aimé dans le but de faire
une chanson ? Nous sommes maîtres
de nos propres larmes, non des
larmes de ceux qui nous aiment.
Quant à elle, même ses larmes ne
lui appartenaient pas. Ce qui la
retenait de se laisser aller, ce n’était
pas d’échouer au test des pleurs,
mais le fier contrôle de soi qu’elle
avait reçu en héritage.
Jamais son grand-père n’aurait pu
l’imaginer un jour pleurant derrière
un micro, même lors de son
interprétation des mélopées les plus
tristes de Merouana. Il pourrait lui
pardonner de chanter mais jamais de
pleurer. Car à Merouana, le chant se
substitue aux pleurs. Ses enfants
viennent au monde en chantant.
Leur premier cri est le prélude d’une
complainte qui va durer toute leur
vie. Dans son surgissement et son
débordement, la tristesse quitte leurs
yeux et se transforme dans leurs
gorges en chants folkloriques. Aussi,
les habitants de Merouana sont-ils
voués aux grandes tragédies, et les
sentiments normaux ou les petites
pertes ne peuvent pas leur inspirer
des chansons. Par son extrémisme, le
natif de Merouana donne
l’impression d’être indifférent aux
soucis ordinaires de la vie. En fait, ce
sont les grands tourments qu’il
transforme en chansons ; les petits, il
ne les chante pas. Pour le dire
simplement, il méprise tout ce qu’il
ne chante pas.

Elle a repris courage, en


réinterprétant la même chanson
qu’elle avait choisie pour la
commémoration du quarantième
jour après la mort de son père. Lors
de cette cérémonie, elle n’avait pas
prévu qu’elle chanterait son destin.
Avant elle, le premier chanteur
algérien à se produire à l’Olympia,
Aïssa Djermouni, son père et son
grand-père, et tous les chanteurs de
l’Aurès l’avaient interprétée.
Pourquoi donc le mauvais sort
s’était-il acharné sur elle seule,
forçant la vie à imiter la chanson en
lui enlevant les deux hommes les
plus chers à son cœur ?
Si les historiens n’avaient pas
analysé l’histoire de cette chanson,
elle ne l’aurait pas comprise. Elle ne
connaissait que très peu le dialecte
chaoui de l’Aurès, mais quand elle l’a
interprétée, sa douleur s’est chargée
de lui en communiquer le sens.
On dirait que Merouana avait
besoin d’un grand malheur qui lui
permette d’offrir aux dieux du
chagrin et de la désolation une
chanson qui soit à la hauteur des
voix de ses fils et de leurs cœurs
épris de légendes passionnées,
couronnées par la mort.
La vie a exaucé ce souhait…
On raconte qu’un bachagha s’est
présenté pour demander la main
d’une paysanne, dont la réputation
de beauté avait dépassé les limites de
son village. Mais la belle, qui aimait
son cousin, a refoulé le prétendant.
Une fois les amants unis, le
dignitaire est entré dans une
violente fureur. Ne pouvant
pardonner à la paysanne de lui avoir
préféré un berger, il machine un
traquenard et tue le mari. Puis il
attend que la veuve qui est enceinte
accouche, et le délai légal de viduité
écoulé, il revient à la charge et la
demande en mariage. La jeune mère
qui avait donné à son fils le prénom
du père, lui répond : « Tu m’as privée
de mon premier Ayache, et moi, je
vais consacrer ma vie à mon second
Ayache. » La haine du bachagha
s’exacerbe et il la somme de choisir
entre l’épouser ou perdre son enfant.
Inébranlable, elle lui répond qu’elle
ne sera jamais à lui.
Un jour, de retour après son
labeur dans les champs, elle ne
trouve pas son nourrisson. Elle le
cherche partout sans résultat. Alors
elle se précipite au cimetière. Quand
elle remarque de la terre
fraîchement remuée au-dessus d’une
petite tombe, elle comprend que son
petit Ayache y a été enterré. Elle se
met à se lamenter et à entonner une
sorte de litanie en langue chaouie,
qui répétait ces mots, « Ô Ayache, ô
mon fils ! ». Les gens ne tardent pas
à se rassembler autour de la jeune
mère éplorée, cherchant à
comprendre la raison de sa douleur
et s’efforçant de l’emmener hors du
cimetière. Mais ils ne parviennent
pas à l’éloigner de la petite tombe,
près de laquelle elle a continué à
chanter jusqu’à ce qu’elle finisse par
rejoindre son fils et son mari.
À Merouana, on rachète l’âme des
disparus avec le sacrifice du chant,
jusqu’à la fusion ultime des âmes
dans l’au-delà. Pas de juste milieu ni
de modération dans le tempérament
des fils de Merouana ; ils
entreprennent toutes leurs actions
avec âpreté.

Ce qui la chagrinait le plus alors


qu’elle était en train d’enregistrer
cette chanson, c’était de se rendre
compte qu’elle serait écoutée en
boucle par sa mère, en dépit de son
ignorance de la langue chaouie et du
fait qu’elle est restée étrangère à ce
genre de chant. Sa mère n’avait plus
d’autre consolation que les
lamentations de cette chanson, que
le destin lui a fait écouter avec la
voix de son mari puis avec celle de sa
fille, répétant les paroles d’une autre
femme, sa sœur dans la douleur, à
qui comme à elle la mort avait
enlevé et son fils et son mari.
]]]

Fatigué par le voyage et une


succession ininterrompue de
réunions, il est rentré à la maison
après un long dîner d’affaires. Il en
avait pratiquement terminé avec son
planning professionnel, mais il avait
besoin de prolonger son séjour à
Paris pour s’accorder un temps de
détente.
À Beyrouth, il était sans
interruption submergé par les
« amis », encerclé par l’amour des
proches, envahi, dévasté. Être
toujours exposé au premier rang est
la rançon de la notabilité et du
prestige.
Quand il avait besoin de se
retrouver, il gagnait sa demeure
parisienne et se complaisait dans
une mutinerie sociale prolongée, ne
répondant qu’aux appels de sa
secrétaire. Chaque mois, il
grappillait ainsi quelques jours pour
jouir des petits plaisirs de la vie que
Beyrouth lui avait confisqués.
Là, contrairement à ailleurs, il
pouvait s’adonner à la lecture,
écouter du Vivaldi… Il débutait sa
journée avec Les Quatre saisons et la
clôturait avec Clayderman. Il aimait
couronner sa soirée avec des
morceaux joués au piano,
précisément Ballade pour Adeline,
qu’il lui arrivait d’écouter en boucle.
Cependant, ce soir, il avait rendez-
vous avec son album, que son
chauffeur avait pu trouver à l’Institut
du monde arabe. Il s’est préparé à
l’écouter en usant du même rituel
que pour la musique classique, tout
en se doutant qu’il allait peut-être
plus satisfaire sa curiosité que ses
goûts.
Il a profité du prélude pour
bourrer sa pipe dans l’attente de sa
voix.
Elle a fini par jaillir, se répandant
à fleur de mélancolie. Il n’arrivait
pas à déterminer en l’écoutant s’il
ressentait de la joie ou de la tristesse.
Cette chanson ne remuait rien en
lui. Les Arabes disent du tarab que
c’est « un saisissement aérien qui
s’empare de l’être, suscitant la joie
ou la tristesse ». Les sensations qu’il
éprouvait n’étaient pas de cet ordre.
Néanmoins, cette musique
s’incrustait dans son esprit un peu à
la manière de ces chansons
italiennes que nous fredonnons sans
en comprendre les paroles, et en
nous imaginant qu’elles nous
concernent et s’adressent à nous.
N’était-elle pas étrange cette
insistance à dénicher une affinité
quelconque avec des chansons qu’il
n’appréciait pas et qui ne
s’accordaient nullement avec ses
goûts ?
Qu’espérait-il trouver en elle,
cette fille pas plus belle que d’autres
et dont les chansons ne le
touchaient pas ? Peut-être
recherchait-il cet état d’engouement
passionnel qu’il avait éprouvé dès
qu’il l’avait vue, ce tumulte des
sentiments qui précède la conquête
d’une femme ? Le vertige de
l’amour ? Cet enivrement qui lui est
nécessaire pour continuer à désirer
la vie ? Pour cela, il ne la
consommerait pas d’un coup. Il
allongerait le chemin qui mène à
elle.
Il a attendu un mois pour la revoir
dans un programme télévisé, un
mois pour lancer le premier appât,
qu’un petit poisson comme elle ne
pouvait que gober.
]]]

En apparaissant dans cette émission


consacrée aux amoureux en
compagnie des trois autres invités,
on aurait dit que l’amour l’avait élue
reine de la fête.
Quelque chose en elle avait
changé depuis sa dernière
apparition, il y a un mois. Elle
semblait plus ravissante. C’était
peut-être sa tenue noire, rehaussée
d’un long collier à deux rangs de
perles, qui lui donnait cette noble
prestance, d’un rang plus élevé que
le sien.
Sur le plateau, l’atmosphère était
très festive : cœurs rouges, coussins
rouges, roses rouges, boîtes de
cadeaux enrubannés de rouge… Quoi
de plus éclatant comme couleur que
le noir de sa tenue, intronisé par le
rouge pour régner sur la fête de
l’amour !
Le thème de l’émission tournait
autour des poètes et des chanteurs
qui ont raconté ou chanté l’amour.
Elle s’est donc retrouvée contrainte
de reprendre le rôle de l’enseignante
qui parlait de l’amour à ses élèves,
tel que les textes littéraires et
poétiques du programme scolaire le
présentaient.
Car elle n’avait jamais entendu
parler de la fête des amoureux avant
de s’installer à Damas. À Merouana,
elle n’avait pas pris l’habitude de
célébrer cette fête, ni de s’attendre à
y recevoir des cadeaux.
L’amour était présent dans les
chansons de son père mais pas dans
sa maison. Toléré pour les étrangers
mais pas pour sa famille.
Dans la maison, faute d’amour, il y
avait de l’affection.
Et malgré cela, sur ce plateau de
télé, ces cœurs de satin rouge
bourrés de coton qui proclamaient
« I Love You » ne l’emballaient pas,
elle ne croyait pas à la fidélité de ces
nounours enlacés qui se disaient « I
Miss You », ou « I Am Crazy About
You ». Tous étaient la preuve d’un
amour perdu par excès de
prolifération, d’un amour devenu
mensonge par excès de verbiage.
Elle s’est demandé pourquoi elle
voyait les choses avec cette sévérité.
Comme si elle ne pardonnait pas
leur bonheur aux amoureux, même
s’il était illusoire. Où était le
problème s’ils disaient « je t’aime »
dans une langue qui n’était pas la
leur ? Et quel danger y avait-il à ce
que la langue des sentiments soit
unifiée et que les amoureux défilent
derrière les bannières rouges de
l’amour ?
Elle ne voulait pas que la raison de
sa présence sur ce plateau prenne la
forme d’une accusation dirigée
contre la mondialisation des
sentiments. Elle devait cesser de
n’être qu’une enseignante de langue
arabe !
Avec la jubilation du journaliste
qui a tiré de sa poche une question
embarrassante, l’animateur lui a
demandé :
— Quelqu’un qui n’a pas d’amour
dans sa vie peut-il chanter l’amour ?
Elle a répondu avec calme :
— Seul celui qui a perdu son
amour est capable de chanter
l’amour. L’art sublime, comme le
grand amour, se nourrit de l’absence
et de la privation.
Elle donnait l’impression de
s’exprimer sur l’amour avec pudeur.
Elle avait conscience que tous – ses
parents, ses élèves, Moustapha et sa
femme, et Merouana, et l’Algérie – la
regardaient en cet instant, et sans
cette conviction, elle aurait peut-être
répondu autrement.
Cette pudeur avait néanmoins
l’accent de la sincérité. La réserve et
la retenue sont une des formes
perdues de l’élégance, un éclat de
cette splendeur énigmatique que l’on
ne voit plus sur les visages féminins.
Et la chanteuse qui affrontait les
terroristes de toute l’énergie de son
souffle, diminuait l’intensité de sa
voix en parlant de l’amour, comme
pour révéler un secret. C’était alors
qu’elle devenait désirable, et en
l’écoutant, les autres redécouvraient
cette vérité oubliée : il est possible à
une femme timide d’être séduisante.
Le poète est intervenu :
— Aucun amour ne se nourrit
uniquement de privation, mais
également de l’alternance de la
rencontre et du retrait des corps,
comme pour la respiration. C’est un
mouvement d’inspiration et
d’expiration, dont l’amour a besoin
pour vider et remplir ses poumons.
Comme un linteau de marbre
supporté par deux colonnes : si on
les rapproche trop l’une de l’autre,
l’équilibre est rompu, et si on les
éloigne trop, le linteau tombe. C’est
l’art de la distance !
Le grand compositeur a aussitôt
protesté :
— L’amour, c’est la misère ! Il n’y a
pas d’inspiration ni d’expiration !
Trouve-moi une femme qui t’aime
pour toi-même et non pour ton
argent ! Qui t’attende au lieu
d’attendre que tu aies le dos tourné !
De nos jours, l’amour est une
escroquerie affective. Une femme se
rend belle, elle minaude, se
déhanche pour te capturer, et une
fois que ta folie t’a poussé à
l’épouser, tu ne la reconnais plus. Il
n’y a pas d’amour, juste une
transaction… Sans blague, mon ami,
tu connais une femme qui
accepterait d’épouser un pauvre type
juste par amour ? !
La diatribe du maestro contre
l’amour, le jour même de sa fête, a
stupéfié invités, public et
techniciens. Il faut dire que c’était un
cœur blessé, un homme trompé,
venu régler ses comptes. Il faisait
partie de ces éléments indisciplinés
qu’on trouve dans le parti de
l’amour, et qui font feu sur les
femmes dans tous les sens. Dans sa
plaidoirie enflammée, il n’a pas
remarqué qu’il avait vidé son
chargeur sur l’amour… et l’avait
descendu.
L’animateur oriente à nouveau
l’attention sur son invitée :
— Selon vous, les nouveaux
moyens de communication sont-ils
utiles à l’amour ?
— Ils l’ont peut-être été pour les
amoureux mais ils n’ont pas servi à
l’amour. Il se portait bien mieux
lorsque c’était une colombe qui
transportait les lettres des
amoureux. En réduisant les
distances, le téléphone portable a
neutralisé plein d’ardeurs et
d’émotions. Les gens ont oublié avec
quelle intensité du désir un
amoureux attendait la venue du
facteur ou combien cela avait
d’importance le fait d’écrire « je
t’aime » à la main. On a perdu ce
bonheur de conserver pour toujours
une lettre d’amour, on n’éprouve
plus le frisson du risque encouru.
Aujourd’hui, « je t’aime » s’efface de
l’écran d’une simple pression du
doigt. Cette déclaration n’aura vécu
qu’une minute et aura à peine coûté
un centime !
Elle n’avait pas l’intention de
raconter combien ces trois mots
pouvaient coûter cher s’ils étaient
écrits sur un papier. Comme pour cet
élève qui avait fait la une de la
presse algérienne, il y a deux ans. Le
pauvre avait commis le crime
d’écrire « je t’aime » sur une petite
feuille qu’il a déposée sur le pupitre
d’une de ses camarades de classe. À
peine le professeur était-il tombé sur
la petite déclaration d’amour qu’il a
annulé le cours et décrété l’état
d’urgence pour trouver l’auteur du
forfait. Face aux dénégations
individuelles des quarante élèves, le
professeur a revêtu l’habit de
Sherlock Holmes et demandé à
chacun d’eux d’écrire « je t’aime ».
L’examen à la loupe des calligraphies
a finalement dénoncé le criminel.
Terrorisé, le malheureux a été
durement réprimandé et battu en
présence de ses camarades. Le
directeur de l’école, voulant frapper
un grand coup, a convoqué les
parents de l’infortuné et leur a
annoncé que leur fils était renvoyé
de l’école pour « outrage aux bonnes
mœurs » !
L’événement a suscité des débats
entre les membres du corps
enseignant, dont la plupart ont
approuvé la manière avec laquelle
leur collègue avait géré l’affaire du
« crime » perpétré par un garçon
encore à l’orée de l’adolescence. Ils
ont fait de cet élève âgé de douze ans
un exemple de dissuasion pour
enrayer la propagation du virus de la
décadence morale.
Seul Moustapha, qui était de son
avis, lui avait dit tristement :
— Il sera difficile à ce garçon ou à
ses camarades d’écrire ces mots
dorénavant ou de les dire à
quelqu’un !
Et quelques jours plus tard,
lorsque les journaux ont rapporté la
nouvelle du massacre de Bentalha,
qui a coûté la vie à cinq cents
villageois tués par les terroristes,
Moustapha a eu ce commentaire
désabusé :
— Les élèves de ce professeur
intolérant vont faire partie de la
future promotion d’assassins. Une
main qui a été punie pour avoir écrit
« je t’aime » est une main qu’on a
conditionnée pour tuer.

Bien plus tard, il lui a annoncé,


mi-figue mi-raisin :
— Je pense émigrer en Amérique.
Très étonnée, elle lui a demandé :
— En Amérique ! Pourquoi
l’Amérique ?
— Eh bien, parce qu’un sondage
récent a montré que les Américains
sont les plus grands consommateurs
de l’expression « je t’aime ». Figure-
toi qu’ils prononcent ces mots trois
fois par jour en moyenne, comme
s’ils les consommaient avec leurs
trois repas quotidiens. Je veux
émigrer pour pouvoir entendre « je
t’aime », ne serait-ce qu’une fois
dans ma vie. Ici, tu peux mourir sans
avoir entendu quelqu’un te dire « je
t’aime ». Même ta propre mère ne te
le dirait pas, bien que tout dans son
comportement te prouve qu’elle
t’aime. Et pourtant, quand elle te
parle, elle te dit le contraire !
Il a continué, nettement plus
badin cette fois :
— Tu pourrais me dissuader
d’émigrer. Il te suffit de dire que tu
m’aimes.
Elle a ri, et, bien sûr, elle n’a pas
cédé à ce petit chantage affectif.
Si elle avait prononcé ces trois
mots, elle serait peut-être en ce
moment dans un camp
d’internement conjugal, et au lieu
d’accoucher d’un album, elle y serait
en train de servir la mère de
Moustapha et d’élever ses enfants.
L’a-t-elle vraiment aimé ?
Elle-même n’en savait rien. La
plupart de ceux qui croient vivre une
histoire d’amour, vivent en réalité
dans l’illusion de l’amour.

Le vagabondage de ses pensées lui


avait épargné de participer à une
discussion devenue de plus en plus
vive entre les partisans de la fête de
l’amour et ses détracteurs.
L’animateur lui a laissé le mot de la
fin.
Elle a dit :
— Autrefois, quand les amants
mouraient d’aimer, on n’avait pas
encore assigné de fête à l’amour. De
nos jours, les commerçants ont
fabriqué cette fête pour écouler leurs
artifices pseudo-romantiques, sans
aucun égard pour ceux qui sont
privés d’amour et qu’ils torturent en
leur imposant la joie des autres. C’est
en fait la plus préjudiciable des
fêtes !
L’animateur a rétorqué avec un
sourire cajoleur, censé encourager
son invitée à faire une confession :
— On dirait les paroles d’une
femme qui ne se sent pas concernée
par cette fête.
Elle a répliqué sur le même ton de
plaisanterie :
— Les fêtes, ça s’en va et ça
revient ; un jour la pluie, un jour le
beau temps. Aujourd’hui, ceux qui
fêtent l’amour pourraient se
retrouver seuls l’année prochaine. Et
ceux qui, aujourd’hui, pleurent sur
leur solitude pourraient devenir les
enfants chéris des fêtes à venir. Dans
les deux cas, nous devons être prêts à
voir la pièce de monnaie retomber
sur l’autre face.

Le générique de fin a commencé à


défiler tandis que les invités se
mettaient debout, continuant à
bavarder tout en recevant à tour de
rôle des bouquets de fleurs. On ne se
lasse pas de parler de l’amour, mais
elle se sentait pressée de quitter le
studio pour fuir des questions qui
raviveraient ses plaies. C’est alors
que l’animateur lui a tendu dans les
coulisses un bouquet de fleurs, en
précisant que le destinateur avait
demandé qu’on ne le lui présente pas
en direct. Elle s’en est emparée,
saisie d’étonnement. Ce bouquet
avait déjà accaparé son regard par
son arrangement hors de l’ordinaire,
quand elle l’avait vu parmi les
cadeaux et les autres bouquets. Cela
sautait aux yeux que la personne qui
avait commandé ce bouquet l’avait
voulu unique et splendide, à
commencer par l’absence flagrante
du rouge, couleur omniprésente en
ce jour. Il n’était composé que de
tulipes, toutes au timide stade
premier de l’épanouissement.
Traversées de reflets lumineux
veloutés allant du violet au noir,
elles étaient alignées côte à côte
comme des soldats au garde-à-vous
sur trois rangs concentriques. Un
large ruban de satin rouge
somptueux les enserrait à la taille.
Excitée par la curiosité, elle a
ouvert la petite enveloppe
accompagnant le bouquet. Sur la
petite carte qu’elle en a retirée, juste
ces quelques mots : « Le noir vous va
si bien ».
Elle s’est figée sur place. Dans l’air,
flottait comme une déclaration
d’amour, un signe avant-coureur de
tempête du cœur. Une agitation
inconnue, comme cette carte à
l’expéditeur sans nom. Un mystère
qui lui procurait un beau vertige
jamais encore éprouvé.
Elle ne savait pas ce qui la
troublait. Une valse venait de surgir
de quelque part dans le tréfonds de
son âme, et la faisait tournoyer en la
privant de son raisonnement.
Elle a débarqué de la voiture
comme une ballerine qui évolue avec
ses chaussons de satin sur la pointe
des pieds et des rêves.
]]]
En ce moment précis, si un
journaliste quelconque lui avait posé
les mêmes questions, elle aurait
répondu tout à l’opposé de ce qu’elle
avait dit, une heure auparavant.
Quelques mots sur une carte
anonyme l’avaient dépouillée de ses
convictions sentimentales.
Ici et maintenant, elle préférait le
mirage de l’amour à l’absence de
l’amour. Cela ne la dérangeait plus
de rejoindre les légions de ces
amoureux stupides que ce mirage
avait anéantis. De cette potion, elle
voulait absorber assez de doses pour
mourir pour de bon… ou renaître.
À l’hôtel, elle a déposé le bouquet
de tulipes sur la table circulaire de sa
chambre, de sorte qu’elle puisse la
contempler où qu’elle se tienne. Elle
a tenté de ralentir le flot de ses
rêveries et de diminuer la mise que
son cœur avait engagée sur une carte
qui ne portait que ces mots : « Le
noir vous va si bien ».
Son émotion n’avait rien à voir
avec le bouquet de tulipes mauves et
noires. Qu’importe les appellations
et les couleurs ! Elle était fin prête à
se jeter dans n’importe quel amour
que la vie aurait posé sur sa route, ce
jour-là précisément. Comme une
contagion inévitable.
Elle contemplait avec gratitude ces
fleurs aux couleurs étranges. Sans
elles, le rouge l’aurait tuée, comme il
venait de le faire aujourd’hui avec
ces millions de cœurs qui battaient
sans amour.
« As-tu entendu les
récits de la flûte, qui
se plaint de la
séparation et de
l’exil ? Et qui dit :
— Depuis que l’on
m’a déracinée de ma
terre natale, jamais
plus ne se sont
éteintes mes
lamentations.
Et ainsi, tu les vois
tous, hommes et
femmes, comme moi
pleurer.
Car chaque homme
qui vit loin de ses
racines, cherche
toujours à retrouver
ce temps originel.
La voix de la flûte est
de feu, non de vent ;
et qu’il s’éteigne celui
qui en lui ne laisse pas
ce feu brûler ! »
Mawlâna Jalaleddine Al Rûmi
Il aimait le charisme envoûtant des
commencements, l’étincelle du
premier regard, le soupir de la
première transe.
Il aimait tomber amoureux.
Aller à la chasse aux femmes
n’était pas en soi ce qui l’excitait,
mais plutôt siroter le nectar de la vie
et se laisser emporter par ce frisson
exaltant de découverte qui précède
l’amour.
Par la suite, il a plusieurs fois revu
cette seconde interview qu’il
conservait dans son bureau, dans
l’espoir de déchiffrer le mystère de
cette jeune femme et celui de son
attrait pour elle.
Ce n’était pas sa beauté qui le
captivait. Elle n’était pas belle au
point de faire perdre la tête à un
homme comme lui, ni assez élégante
pour éclipser les femmes qu’il
connaissait. Elle n’aurait peut-être
même pas arrêté son regard s’il
l’avait rencontrée par hasard. Mais
ce sont ses paroles qui étaient
venues à sa rencontre, l’attirant dans
les filets d’une féminité séduisante
par sa vigueur, dont il n’avait pas
encore fait l’expérience.

Il a vidé sa pipe et s’est mis à la


bourrer avec une lenteur appliquée,
comme il le faisait d’habitude quand
ses pensées l’absorbaient.
Plus qu’en fumant sa pipe, c’était
en la remplissant de tabac tassé
soigneusement qu’il préparait ses
projets et ses transactions, planifiant
ses opérations bien avant de
descendre sur le champ de bataille.
Sa conviction était que l’anticipation
de la victoire est une des premières
jouissances du vainqueur.
S’investir, hors du temps et des
prévisions, dans l’attente d’une
femme particulière, l’espérer comme
s’il n’existait pas d’autre femme
qu’elle sur terre, quelle entreprise
exaltante ! Et quelle conquête
glorieuse quand elle vous tombe
dans les bras !
Trois mois déjà qu’il s’avançait
vers elle avec mesure comme sur une
table d’échecs. Ses bouquets de fleurs
lui parvenaient où qu’elle se
produise, sur la scène ou à la télé.
Tel un tireur d’élite bien renseigné
sur les habitudes et l’emploi du
temps de sa cible, il savait tout d’elle.
Mais elle, rien de lui.
Il tenait à exciter sa curiosité, à la
confiner dans l’expectative, à la
laisser mijoter dans l’incertitude. Il
voulait introduire dans sa vie un
point d’interrogation charmeur qui
se transforme avec le temps en point
d’admiration. C’est ainsi que
s’écrivent les grandes histoires
d’amour. Tout ce qui ne vient pas à
point s’évapore rapidement, et tout
ce que nous remportons dans la hâte
est perdu d’avance. Ayant atteint
cette sagesse que conférait
l’expérience de la vie, il tirait plus de
plaisir du chemin à parcourir que du
but à atteindre. Pour lui, attendre
que les choses viennent à lui est plus
désirable que le fier orgueil tiré de
leur possession.

Sur la deuxième carte, il lui avait


écrit : « Je possède tout le temps. »
Et sur la troisième : « Ces fleurs…
en attendant. »
Peut-être avait-elle pris
conscience qu’elle devait encore
patienter avant de connaître la
personne qui lui envoyait le même
bouquet de tulipes, accompagné
chaque fois d’un message différent.
Des messages qui ne se
démasquaient pas, préservant cette
distance qui faisait de lui l’être
convoité.
L’amour nécessite une approche
intelligente de la distance. Vous vous
approchez trop près, vous supprimez
le désir ; vous vous éloignez trop
longtemps, vous disparaissez dans
l’oubli.
Il ne s’agit pas non plus de déposer
en une fois votre bois dans le foyer
de l’être aimé, mais d’entretenir le
feu en remuant de temps en temps
les bûches, sans qu’il remarque votre
main qui anime ses sentiments et la
trajectoire de son destin. Ah, qu’il
était passé maître dans l’art de faire
danser le feu d’une bûche à l’autre et
de sauver au dernier moment la
flamme, juste avant que la braise ne
s’épuise !
Trois messages ont été suffisants
pour allumer sa mèche. Avec le
quatrième, il lui céderait son numéro
de téléphone, en omettant son nom,
bien sûr. Il prolongerait autant qu’il
le pourrait ce jeu mystérieux pour
embraser son désir de l’inconnu. Le
mystère est un styliste raffiné qui ne
signe que les créations qu’il destine
aux êtres d’exception.
Ses messages garderaient toujours
ce cachet laconique. Ses mots étaient
bien trop précieux pour remplir des
cartes avec des formules
protocolaires dictées par les
occasions. Cela, elle ne le savait pas
encore, comme elle ne savait pas que
c’était le pouvoir de ses propres
paroles sur l’amour et la mort qui
l’avait fait tomber dans ses filets.
Avec elle, il prévoyait des joutes
verbales vertigineuses, ce délice de
l’esprit dont il ne jouissait pas avec
les autres femmes. Il désirait un
partenaire pour un tournoi de tennis
de table, où voletteraient et
tournoieraient des pensées et des
sentiments qu’il s’enflammerait à
attraper et à rendre.
Les autres femmes qui peuplaient
sa galaxie ne disputaient de tournois
que dans son lit.

Il est sorti de la maison, se


dirigeant à pied vers le bois de
Boulogne. Il a pris l’habitude de faire
de longues marches à la fin du jour
pour accompagner ses pensées,
tantôt en direction des souvenirs, en
mettant un point final à une
aventure, tantôt vers l’avenir, en se
tenant prêt à démarrer un nouveau
projet.
Il parcourait d’un pas rapide le
carrousel de sa vie, de son enfance
normale à Beyrouth à ses succès
fulgurants dans les grandes capitales
du monde. Son accomplissement le
plus important n’était pas d’avoir
atteint de telles cimes mais d’avoir
su cheminer pour les atteindre.
Il était passionné par les
biographies extraordinaires. Ces
êtres qui étaient maîtres de leur
destin l’éblouissaient. C’était un
habile artisan de visions fabuleuses.
Il lui suffisait de rêver pour que la vie
approuve ses songes. À de rares
moments, il pouvait paraître
modeste ; par contre, ses rêves
ignoraient la modestie.
Il marchait… et pendant ce temps,
il rêvait. Il contemplait les arbres
aux formes diverses qui s’enlaçaient,
et les canards qui glissaient avec
élégance sur l’eau calme d’un lac,
près des berges.
Souvent il a souhaité être un poète
ou un écrivain pour décrire son
admiration pour ce lieu qu’il
fréquentait depuis plus de dix ans. Il
ne savait pas si c’était le talent ou le
courage qui lui manquaient pour
devenir un écrivain. Sa formation, il
ne l’avait pas reçue à l’université
mais à l’école de la vie. C’était pour
cette raison qu’il n’accordait pas trop
de crédit aux diplômes.
Cela ne le dérangeait plus du tout.
Il s’était débarrassé de tout complexe
depuis qu’il avait surpassé en sagesse
et en intelligence l’équipe de
conseillers et d’assistants qui
travaillaient dans sa compagnie.
Plusieurs fois, s’il a pu éviter la
faillite, c’était grâce à son habileté et
non à leurs diplômes.
Par contre, il enviait certains pour
leur culture. Voilà pourquoi il s’en
abreuvait avec passion, poussé par
une soif de connaissances,
s’intéressant avec l’âge aux sujets les
plus raffinés et profonds, et ne
cherchant plus à épater les autres
mais à se faire plaisir.

Trois semaines s’étaient écoulées


avant que ne se présente une
occasion favorable : un récital en
Syrie, auquel elle devait participer
avec d’autres chanteurs. Cette fois, il
allait mettre dans son foyer assez de
bois pour faire brûler son feu durant
des jours, tout en n’utilisant qu’une
seule allumette.
Il a inscrit sur une carte son
numéro de téléphone et rien d’autre,
et l’a mise dans la petite enveloppe
qui accompagnait le même
arrangement de tulipes qu’il lui
adressait chaque fois. Il a demandé
que le bouquet soit convoyé par un
chauffeur jusqu’à Damas. Il a dû aller
lui-même chez le fleuriste pour
superviser tous les détails. S’il s’était
encore trouvé à Paris, il en aurait
chargé sa secrétaire française. Mais à
Beyrouth, il ne pouvait confier un
secret à personne. Dans cette ville,
on dirait que chaque habitant était à
la tête d’une agence d’informations.
Dans trois heures, elle recevrait la
carte, juste à la fin du récital. Ce sont
les heures les plus palpitantes et les
plus belles dans toute histoire
d’amour, celles qui annoncent l’état
de folie amoureuse. Cette fois-ci, il a
élevé de huit degrés la barre de
l’expectative amoureuse : les huit
chiffres de son numéro qui n’étaient
pas chaperonnés par un nom.
Son regard était sans cesse
détourné par sa montre. À partir de
vingt-deux heures, le téléphone
pouvait sonner à tout instant, et elle,
se trouver au bout du fil. En chaque
femme dort un chat torturé par la
curiosité.
Il est resté au bureau. Pour ne pas
être surpris par le téléphone en
compagnie de sa femme. Enfin, à
minuit, il a décidé de rentrer à la
maison. Il a activé le mode
silencieux de son portable. Avant de
dormir, il a consulté une dernière
fois la liste des appels manqués. En
vain. Il s’était attendu à ce que son
cœur sursaute quand elle lirait son
numéro et qu’elle l’appelle aussitôt.
Seulement, elle ne l’a pas fait. Elle
n’avait aucune excuse ; on lui avait
confirmé l’arrivée à bon port du
chauffeur.
Avant même le début du tournoi,
elle l’avait vaincu. Telle était son
impression. Son sommeil en a été
perturbé. Il a dormi dans l’absence
de sa voix.
]]]

Comme si la vie guettait les


occasions de nous stupéfier.
Cet homme était-il son alter ego ?
Un djinn qui devinait tous les lieux
où elle devait se produire ? Ou était-
il un cinglé ? Non, son style était
trop raffiné pour cela.
Un torrent de sentiments
contradictoires la submergeait alors
qu’elle contemplait cette carte qui ne
portait qu’un numéro de téléphone
nu.
Elle hésitait à l’appeler ce soir.
Une jeune femme ne pouvait pas
décemment téléphoner en pleine
nuit à un homme inconnu. Elle avait
hâte que le matin se lève. Son cœur
voyait dans les chiffres de ce numéro
un signe codé à l’adresse de l’amour,
qu’elle se devait de déchiffrer le plus
rapidement possible. Son cœur
balbutiait, son cœur était un sot qui
lui susurrait « lève-toi et appelle-
le ! », et sa raison, un plus grand sot
encore qui lui martelait « non, ça ne
se fait pas ! Attends le jour ! »
Elle a lutté contre l’insomnie, et ce
matin, elle luttait contre son anxiété
et sa curiosité, tout en attendant que
sonnent neuf heures, l’heure qui lui
semblait convenable pour l’appeler.
C’était un numéro libanais, pas de
décalage horaire donc. Elle l’a
finalement appelé, sans être
consciente du pouvoir qu’avait un
numéro de téléphone de malmener
nos destins.
Sa voix a été prise d’un
tremblement, comme ce jour où elle
l’avait essayée pour la première fois,
avant de se mettre à chanter :
— Allô…
À l’autre bout, une voix d’homme a
répondu :
— Bonjour.
Entre eux s’est installé pour
d’infimes instants ce silence des
commencements.
Amorçant la conversation, il a dit :
— Je suis heureux de vous
entendre…
Puis, enchaînant :
— J’attendais ce moment avec
impatience.
Le contenu de sa deuxième carte
lui est revenu en tête, et elle a dit,
assez taquine :
— Je croyais que vous possédiez
tout le temps !
— Posséder le temps ne veut pas
dire que je possède la patience.
Elle a réagi sur le même ton :
— Moi, la vie m’a domptée. Il n’y a
pas plus patient que le noir !
Il était en train de perdre
l’avantage. Il n’avait pas escompté
que la partie démarre entre eux avec
des mises aussi élevées. Quant à elle,
elle ne s’était pas attendue à
dissimuler son embarras sous le
masque de la plaisanterie. Ce n’était
pas ce qu’elle aurait souhaité lui dire.
Elle s’est rattrapée :
— Merci pour les fleurs… J’ai été
ravie de votre intérêt, de votre
prévenance.
Il a répondu :
— Dès la première émission où je
vous ai vue, j’ai tenu à vous exprimer
mon admiration.
— De quelle émission vous
parlez ? Vous semblez être un
spectateur assidu de télévision.
En d’autres circonstances, il aurait
eu une réaction totalement
différente. Mais il lui a accordé une
excuse. Elle ne le connaissait pas, et
d’autre part, il lui avait envoyé des
fleurs à l’occasion de plus d’une
émission. Il était donc normal qu’elle
suppose qu’il ne faisait rien d’autre
que rester installé devant son poste
de télé.
Il a répondu :
— Je faisais allusion à l’interview
que vous avez accordée à la fin de
décembre… J’ai aimé vos propos.
— Je croyais plutôt que vous
aimiez ma tenue de deuil. « Le noir
vous va si bien », c’est ce que ça veut
dire, non ?
— J’aurais peut-être dû dire que
vous lui allez si bien. C’est le noir,
chère dame, qui choisit ses maîtres.
Elle n’a pas trouvé quoi répondre.
Les Orientaux ont cette particularité
d’être sans égal dans le choix des
mots qu’ils utilisent avec une femme.
Mais il n’aurait pas été convenable
qu’elle l’interroge sur sa nationalité.
Elle a choisi de formuler sa question
autrement :
— Vous résidez à Beyrouth ?
— Oui.
— Vous avez de la chance, j’aime
beaucoup Beyrouth.
— Et Beyrouth vous aime
beaucoup. Ses médias vous ont
réservé un bel accueil.
— C’est vrai. Je lui dois ma
consécration comme chanteuse.
Il a enchaîné :
— Peut-être lui devriez-vous un
jour de m’avoir rencontré.
Ces mots ont laissé flotter comme
un silence entre eux. Il a senti qu’il
ne devait plus prolonger cette
première conversation. Il a ajouté,
en manière de conclusion :
— Mon numéro est en votre
possession… Je serais très heureux de
vous entendre.

Il l’avait prise au dépourvu, ne lui


laissant pas la possibilité d’ajouter
quoi que ce soit. Il s’était retiré alors
qu’elle mourait d’en savoir plus.
Refermant la partie sur cette phrase :
« Je serais très heureux de vous
entendre. » Et conservant en lui-
même ce qu’il aurait souhaité lui
dire : « Tu m’as bouleversé avant que
j’entende parler de toi… et je le serai
encore plus parce que je ne veux
entendre parler que toi. »
Il était resté sur sa faim. Mais il
l’avait laissée sur sa soif. La soif d’en
apprendre plus sur lui. Sinon l’ardeur
de cette flamme qui avait commencé
à les embraser risquait de
disparaître. Il était donc préférable
qu’il attende. Par expérience, il se
disait qu’elle allait reprendre contact
dans les deux jours qui suivaient.
C’était une limite extrême qu’il
attribuait à la patience féminine. À
moins qu’elle ne le défie par fierté et
que se confirme ce qu’elle avait dit à
propos de l’extrême patience du
noir !
Mais lorsqu’un délai de trois jours
s’est écoulé sans que lui parvienne
un signe d’elle, il a commencé à
douter de ses théories. Dans tous les
cas, il ne l’appellerait pas, d’autant
qu’elle lui avait téléphoné à partir
d’une ligne terrestre qui pourrait ne
pas être la sienne.
Malgré ses occupations
continuelles, il restait hanté par
l’attente de son appel. Au cinquième
jour, la peur que s’achève cette
histoire a commencé à le ronger.
C’était une fille têtue et rebelle, et
elle aurait pu ne trouver aucun motif
de le recontacter. Et dans ce cas,
il ne serait pas correct de continuer à
lui envoyer des bouquets. Il craignait
qu’elle l’ait juste considéré comme
un admirateur qui ne méritait pas
plus d’une conversation
téléphonique.
Il s’était mis à échafauder des
plans pour affronter cette nouvelle
situation lorsqu’il a été surpris par
son appel, le matin du sixième jour.
— Bonjour.
Avec la roublardise du mâle rompu
à l’art d’apprivoiser les femmes, il a
dissimulé son immense joie de
l’entendre à nouveau. Et en outre, il
ne lui a pas demandé pourquoi elle
avait tardé à l’appeler. Il était
supposé « posséder tout le temps ».
Cette fois, il a utilisé l’arme de
l’indifférence, une arme toujours
fatale pour la vanité d’une femme,
parce qu’elle fait rebondir sur elle les
incertitudes du doute. Il a échangé
avec elle des propos d’ordre général,
lui a demandé de ses nouvelles, mais
sans lui laisser le temps de s’enquérir
de son nom. Il lui a donné
l’impression d’être en réunion, et il a
pris congé d’elle en disant : « Je suis
heureux de vous avoir entendue. »
Une formule ambiguë qui se dit par
amour… comme par affection.

En raccrochant, il avait recouvré


sa forme et sa superbe.
Avec cet échange téléphonique, il
semblait avoir fait un pas en arrière
comme pour la punir sans qu’elle
sache pourquoi, alors qu’il était
convaincu que ce serait ce pas qui
allait projeter leur histoire en avant.
Il l’entraînait dans un tango !
Il avait toujours pensé que la
féminité était rythme.
Cette femme dansait avec son
âme. Ses paroles étaient un mélange
de séduction, de fougue et de fierté.
Elle était la reine du tango. Et même
ce noir qu’elle portait avait été créé
pour cette danse : la danse de la
vengeance.
Ces détails ne pouvaient échapper
à un homme qui avait émigré en
Amérique latine, où il avait résidé un
quart de siècle, et qui dans son for
intérieur continuait à attribuer à
chaque femme le nom d’une danse…
ou d’un morceau de musique.
]]]

Tous les chevaliers autour d’elle


montaient des chevaux de bois.
C’était ce qu’elle avait découvert sur
le tard. Cependant, son cœur lui
disait que cet homme-là était
différent. Et peut-être n’était-il pas
meilleur qu’eux, elle n’en savait rien
encore. En tout cas, ce qu’elle
pouvait sentir, c’était qu’il ne
ressemblait à personne. Il choisissait
des fleurs aux couleurs étranges, qui
semblaient pousser dans des jardins
qu’elle ne connaissait pas, et
auxquelles il joignait des mots que
personne ne lui avait dits.
Son mystère, sa concision, sa
manière inédite de la pourchasser,
de se rapprocher d’elle, elle ne les
avait jamais rencontrés chez un
homme.
En dépit de cela, elle s’efforçait de
conserver une marge de sécurité. Si
son élan la poussait vers lui, elle
ralentissait son avance, car elle
n’avait jamais pressé le pas vers un
homme sans subir de déception.
Il lui était arrivé d’appliquer dans
la vie l’une des méthodes modernes
de la pédagogie. Elle consistait à
attribuer dès le début de l’année
scolaire de hautes notes aux élèves,
pour les inciter à se maintenir à ce
niveau idéal, au lieu de les noter
selon leurs capacités réelles, mais au
risque de les voir perdre leur
motivation à s’améliorer.
Ce serait pure sottise de donner la
plus haute note à un homme avant
de le tester, en pariant que vous
réussirez à le transformer en un
chevalier sans peur et sans reproche
rien qu’en maquillant ses défauts.
Elle ne tomberait plus dans cette
même erreur. Cet homme devrait
galérer pour mériter sa note. Quoi
qu’elle pense, elle le faisait toujours
avec une logique d’enseignante,
faisant tomber de rire le destin qui
l’observait en cachette. Elle ne s’était
pas encore rendu compte que cet
homme était apparu pour lui faire
reprendre le chemin de l’école !
]]]

Enfin ! Après deux appels, elle a


réussi à apprendre son petit nom, ce
qu’elle a considéré comme une
grande victoire.
Avant lui, son téléphone n’était
qu’un appareil. Avec lui, l’appareil
était devenu un homme, incarné
d’abord dans un numéro puis dans
un prénom. Le prénom de son
téléphone était « Talal ». Un nom
secret, qu’elle seule connaissait.
Talal, c’était le nom d’un homme
qui résidait dans son écouteur, mais
dont les paroles se répandaient dans
sa vie avec l’air qu’elle respirait.
Un homme qu’elle ne connaissait
que peu… et qui la connaissait
beaucoup. Il l’a fait entrer dans une
ronde amoureuse dont elle ne
pouvait se dégager. Il l’a fait habiter
dans un espace-temps intermédiaire,
entre deux bouquets et deux coups
de fil, à la lisière de l’attente
brûlante.
Conversation après conversation,
il la sentait s’accrocher aux moindres
lueurs qu’il lui parsemait au sein de
son mystère ténébreux. Et la voilà
qui languissait après sa voix, lui
reprochait ses absences, fêtait son
retour, traquait ses appels dans le
vertige d’un va-et-vient houleux.
Elle avait acquis le privilège d’être
aimée, et lui, le devoir de l’aimer en
demandant de ses nouvelles et en
s’informant de son programme
quotidien, et tout cela sans qu’un
seul mot d’amour soit prononcé de
part et d’autre.
Il s’est plié à l’habitude de
l’entendre quotidiennement. Il lui
téléphonait entre les aéroports et les
réunions, ou entre le bureau et la
maison quand il se déplaçait en
voiture.
Elle s’épanouissait comme un lys
d’eau apparu soudainement dans
l’étang aux eaux troubles de sa vie.
Et lorsqu’elle a proposé qu’ils se
rencontrent, il a décidé de lui faire
subir une épreuve diabolique avant
de lui livrer son cœur.
Cette décision était la
conséquence de sa suspicion
habituelle envers toute personne qui
s’introduisait dans sa vie
professionnelle ou amoureuse. Une
prudence dictée par sa grande
richesse : il considérait que le
nombre des partisans de sa bourse
était supérieur à celui de ses amis, et
que le pouvoir éblouissant de
l’argent éclipsait souvent celui de
son charme personnel.
Il voulait profiter de cette occasion
qui lui était offerte de tester sur une
femme qui ne le connaissait pas
l’impact de sa présence dénudée de
tout l’apparat du prestige. L’éclat de
sa fortune l’avait transformé en un
astre brillant qui attirait les gens, et
là où il se trouvait, il apparaissait
beau par ce qu’il possédait et non par
ce qu’il était.
Quand elle lui a annoncé qu’elle
allait donner un récital à Paris, il lui
a dit qu’ils devaient se rencontrer
dans cette ville, alléguant qu’à
Beyrouth sa célébrité était un
inconvénient et que ce ne serait pas
plus facile de se rencontrer dans une
autre ville arabe. Et puis, a-t-il
précisé, son voyage à Paris
coïnciderait avec sa propre présence
en Europe.
Elle était touchée par sa
prévenance. Cette proposition
révélait qu’il tenait à protéger sa
réputation. Elle s’est mise à rêver à
ce moment où elle le rencontrerait
dans la capitale française, qu’elle
n’avait visitée qu’une fois,
accompagnée de son père et de son
frère, il y a quelques années, alors
que l’un de ses oncles paternels y
résidait encore. Peut-être Dieu
l’avait-Il prise en pitié parce qu’elle
aurait eu à affronter seule la douleur
du souvenir à Paris, et Il lui a envoyé
cet amour en guise de consolation.

Elle n’avait jamais été en


compagnie d’un homme dans une
ville qui respire la liberté. Comme
elle n’avait jamais été libre non plus.
Ce serait peut-être pour elle la
chance de briser ses chaînes et de
découvrir le monde. Elle a atténué
son enthousiasme : découvrir le
monde, oui, mais non pas s’exposer
aux ragots. Tout ce qu’elle souhaitait,
c’était passer un moment agréable
avec cet homme qui a coloré sa vie
de fleurs, et entendre ces mots qu’il
lui cueillait, elle ne savait d’où,
chaque fois.
Elle a passé une journée entière à
écumer les boutiques avec sa
cousine, à la recherche d’habits
élégants qui s’accordent avec son
séjour et cette réunion. Ne pouvant
plus se retenir, Najlâa a fini par
lâcher :
— Les gens vont exprès à Paris
pour leur shopping, et toi, tu fais
tous tes achats ici avant de partir…
Tu m’as esquintée, rien ne te plaît !
Elle lui a répondu avec le sourire :
— Qu’est-ce que tu en sais ? Peut-
être que l’amour ne me laissera pas
le temps de faire du shopping à
Paris !
Elle ne voulait pas lui parler du
cachet symbolique qu’elle allait
toucher, puisque le récital était
organisé par la colonie algérienne.
En réalité, et sans en avoir
conscience, elle répugnait à
dépenser pour l’achat d’une robe une
somme équivalente à son salaire
mensuel quand elle était
enseignante. La somme de
170 dollars représentait un obstacle
qu’elle devait surmonter.
Il ne lui restait plus qu’à remplir
les valises du rêve. Et, une fois ses
rêves prêts à s’envoler, il l’a appelée :
— À quelle heure arrive votre
avion ?
— À six heures, heure de Paris.
— À quel aéroport ?
— L’aéroport Charles-de-Gaulle.
— Parfait ! Ici, il y a plein de
départs, pratiquement chaque heure.
Je quitterai Londres de sorte à
arriver avant vous et je vous
attendrai dans le hall d’arrivée.
Puis, après un petit silence :
— J’espère que vous saurez me
reconnaître au milieu de la foule.
Elle a répondu :
— De toute façon, nous ne nous
perdrons pas. Puisque vous me
connaissez, n’est-ce pas ?
Et enchaînant d’un ton plaisant :
— Ou bien vous préférez que je
tienne un bouquet de tulipes à la
main !
Sa réponse est tombée, grave :
— Si votre cœur ne sait pas me
reconnaître, alors vous ne me verrez
jamais. Et notre histoire ne vaudra
pas la peine d’être vécue.
Elle a été surprise par la logique
agressive de ce défi affectif adressé à
une femme qui ne l’avait jamais
rencontré et qui, en fin de compte,
ne savait rien de lui.
Elle ne pouvait pas savoir à quel
point il était sérieux. Elle a décidé de
relever le défi et elle a conclu avec
un rire :
— Qu’il en soit ainsi ! Nous avons
rendez-vous à l’aéroport Charles-de-
Gaulle !
Elle ne se rendait pas compte du
piège qu’il lui tendait. Il lui a fait
croire qu’il l’appelait de Londres.
Comment aurait-elle pu deviner,
puisqu’il avait utilisé un numéro
français, qu’en réalité il lui avait
parlé de Beyrouth, où il se trouvait
encore ?
Il en savait assez sur son vol pour
réserver un billet et se retrouver très
près d’elle dans le salon de première
classe. C’était elle qui lui avait
rapporté qu’elle allait devoir voyager
de Beyrouth, parce qu’à Damas elle
n’avait pas trouvé de vols à cette
date et qu’elle avait dû en plus
acheter un billet de première pour
obtenir une place. Elle avait exprimé
son agacement :
— C’est à peine croyable ! Trois
avions chaque jour à destination de
Paris et on ne peut pas être sûr de
trouver une place !
— Normal, c’est la saison des fêtes.
]]]

Rien de plus pénible et de plus


spécial à la fois que le souvenir de ce
vol, où il s’était retrouvé installé,
durant quatre heures, à quelques pas
d’une jeune femme qui l’ignorait,
absorbée dans la pensée de l’homme
qu’elle allait rencontrer !
Deux fauteuils seulement les
séparaient, mais elle était plus
éloignée de lui que le jour où il
l’avait vue à la télé. Elle était encore
plus ravissante qu’à l’écran mais pas
aussi grande de taille qu’elle avait
paru l’être. Et il la voyait en manteau
noir pour la première fois. Un
manteau élégant sans fioritures, avec
une ceinture nouée sur le côté, et
orné par la cascade d’une chevelure
tombant sur les épaules. Elle avait
remis le manteau à l’hôtesse, et il
pouvait pour la première fois
contempler de près son corps, qui
était maintenant à portée de main,
occupant tout son champ de vision.
Il aurait pu se lever et la saluer, lui
relever la mèche sur son front et lui
dire « bonjour Hâla… c’est moi ».
Mais il préférait continuer à jouer le
rôle de l’homme qu’elle ne voit pas
et… qui ne voit qu’elle.
Il la contemplait pendant qu’elle
parcourait les journaux, goûtant à
peine à ce qu’on lui offrait. Comme si
elle était née princesse. Il ne trouvait
rien de plus séduisant qu’une femme
installée en première classe qui
dédaigne les plats offerts.
D’habitude, les gens s’alimentent
pour tuer le temps et s’abstenir de
penser à la possibilité d’un accident
en plein vol. C’est pour cela que les
compagnies aériennes déploient tout
un éventail de merveilles pour
exciter notre appétit et nous faire
oublier que nous ne sommes rien
d’autre que des plumes voltigeant
dans le vent. Mais lorsque nous
savons que les merveilles qui nous
attendent à l’arrivée sont plus
excitantes que celles proposées à
bord, alors nous n’y goûtons plus que
du bout des lèvres. Tout à fait
comme c’était le cas pour elle.
Elle avait hâte d’arriver dans
quatre heures pour se retrouver près
d’un homme qui était assis à
proximité d’elle. On dirait que le
temps était tourné en dérision par
l’espace.
Il s’amusait de voir qu’elle n’avait
pas su faire fonctionner ses
écouteurs ni la télé en face d’elle,
dont l’écran affichait l’itinéraire et la
durée du voyage. Il était clair qu’elle
ne devait pas voyager souvent.
Il aurait pu augmenter l’absurdité
de la situation en lui proposant son
aide. Mais il a préféré s’en abstenir
pour ne pas éventer la mèche.
Quelque peu avant l’arrivée, la
« star » s’est levée, a retiré de sa
valise un étui et s’est dirigée vers les
W.-C. Elle s’était refait une beauté
puisqu’elle est revenue plus
rayonnante, le rouge de ses lèvres
rafraîchi et sa chevelure coiffée vers
le côté.
Elle a gratifié les passagers de
l’éclat de son sourire, celui que les
« étoiles » distribuent au public sans
l’adresser à personne en particulier.
Il a laissé tomber ce sourire. Sa joie
s’est éteinte en la voyant pressée de
débarquer pour aller à la rencontre
d’un homme qui n’était pas lui.
L’avion posé, il l’a laissée le
devancer vers la sortie, entre elle et
lui quelques passagers. Cependant, il
a pu accomplir avant elle les
formalités grâce à son passeport
étranger et un attaché-case pour
unique bagage. Et maintenant, il
l’attendait, debout parmi la foule
dans le hall d’arrivée.
La cohue… et des rêves piétinés.
Des vagues humaines arrivant et
partant, et lui, celui qui était en
partance avant d’arriver, comme s’il
était juste venu pour partir.

Il observait ses hésitations devant


les visages des hommes et leurs
attitudes. Il a pu capter cet instant
où son regard s’est arrêté sur un
homme qu’elle aurait voulu être lui.
L’homme lui a retourné son regard
quand il s’est aperçu qu’elle le fixait.
Cependant, juste avant de se diriger
vers lui, une intuition l’a poussée à
faire un autre choix, tout aussi faux,
et qui présentait les mêmes critères
de beauté.
C’était donc ainsi qu’elle l’avait
rêvé : un Arabe dans la quarantaine,
d’une beauté remarquable, traînant
une légère valise noire en cuir, ou
comme cet autre, qui voyageait sans
bagages, à part un costume protégé
dans une housse en cuir tenue d’une
main, et de l’autre, tirant derrière lui
une valise d’homme d’affaires.
La voilà maintenant à moins d’un
pas de lui… et elle ne le remarquait
pas. Il n’essayait pas de mieux se
placer dans son champ de vision, il
n’allait pas lui faciliter la tâche au
dernier moment pour qu’elle
réussisse cet examen.
Pour la mettre à l’épreuve, il avait
choisi un jeu dangereux. Elle était là,
devant lui. Fallait-il la tenir entre ses
mains ou s’en tenir à sa décision ?
Son intuition était devenue
conviction : elle ne le reconnaîtrait
pas. Elle n’avait d’yeux que pour
d’autres hommes que lui. Il a alors
décidé de se retirer à la première
nouvelle faute. Il n’acceptait pas la
défaite et il ne tolérait pas
l’humiliation, même si nul n’en
saurait jamais rien.
Il aurait pu, s’il l’avait voulu, s’en
aller aussitôt descendu de l’avion ;
l’affaire avait été tranchée avant
l’atterrissage. Néanmoins, il avait
tenu à savoir comment elle
l’imaginait. Il avait voulu se rendre
compte de la distance réelle entre lui
et ses fantasmes. Entre lui et ce dont
l’argent le prive, quand les chances
le mettent à égalité avec le reste des
hommes.

Le hall s’était vidé, se préparant à


la réception des prochains arrivants.
Il la voyait qui s’en allait, déçue. Elle
était arrivée à la limite où se jouait le
sort d’une occasion qu’on pourrait
saisir, mais elle l’avait perdue.
Il a prévenu par téléphone son
chauffeur. À travers la glace arrière
de sa voiture, il l’a repérée attendant
son tour devant la file des taxis. Il
l’abandonnait à la pluie. Et il a eu un
sourire méchant. Il allait se venger
de cette déception amoureuse en
mettant en scène un rendez-vous où
elle ne verrait personne d’autre que
lui.
Le lendemain matin, à son réveil,
il a contacté l’Institut du monde
arabe et, se faisant passer pour un
journaliste, il a obtenu son adresse.
Il allait continuer à la surprendre.
Mais en lui faisant savoir qu’à partir
de ce jour, elle l’avait perdu.
]]]

Elle ne s’était pas du tout attendue à


tomber dans un piège aussi retors.
Comment pouvait-il exiger d’elle
qu’elle l’identifie dans un aéroport ?
N’aurait-il pas pu trouver un
endroit moins bondé ? !
C’était un jeu malhonnête puisque
seul l’un des deux joueurs
connaissait l’autre. Et puis, pourquoi
n’a-t-il pas brisé les règles au dernier
moment en déclarant qu’il l’avait
battue ? Quelle sorte de victoire
était-ce de perdre un rendez-vous si
longtemps désiré !
Après l’attente émoustillante, elle
devrait dorénavant s’acclimater à
l’absence douloureuse.
Elle avait besoin de lui au nom de
toutes ces joies qu’elle avait
souhaitées et de ces merveilles que
le destin avait finalement accepté de
lui offrir.
Elle avait besoin de lui pour faire
face aux défaites de l’âme, dans une
ville qu’elle avait visitée cinq ans
auparavant en étant encore
heureuse, et où elle retournait seule
cette fois.
Elle a remercié Dieu de l’absence
de son oncle qui les avait alors
accueillis, son père, son frère Alâa et
elle, dans sa maison, et qui avait
quitté Paris après avoir pris sa
retraite pour vivre le restant de ses
jours en Algérie. S’il avait été à Paris,
il aurait terni avec ses menaces la
joie du récital, comme en Algérie, en
l’accusant de souiller l’honneur de la
famille parce qu’elle vivait « sans
avoir trouvé un homme qui la
dompte ». Comme si la liberté dont
elle jouissait était la compensation
accordée pour avoir perdu des êtres
aussi chers à son cœur.
S’il avait été un peu plus tendre et
compréhensif, elle serait peut-être
restée en Algérie… Mais cela aurait
été au-dessus de ses forces de mener
également un combat contre sa
famille.

Dans les années quatre-vingt, son


père était allé en Syrie étudier la
musique. Deux ans plus tard, il en
était revenu comme s’il avait été
diplômé de l’école de la vie. Son
oncle, lui, avait voyagé la décennie
précédente pour travailler en
France. Une fois rentré en Algérie
après sa retraite, sa mentalité ne
semblait avoir gardé aucune trace de
toutes ses années passées en Europe.
Sa barbe s’était allongée d’un coup,
son langage transformé, il a adopté
un style d’habillement qui rappelait
celui des Afghans, et il s’est
progressivement abstenu de les
visiter. Il n’avait pas besoin de
l’annoncer à haute voix, son
comportement indiquait à l’évidence
qu’il considérait qu’en devenant
musicien, son frère avait commis un
acte infâme qui s’apparentait au
sacrilège.
Lors de la dernière visite qu’il leur
avait accordée, il n’était pas resté
pour le dîner. Il était juste venu pour
que son frère lui remette une
cassette de leur père qui psalmodiait
des invocations religieuses dans une
cérémonie, et il était reparti.
Au temps de son grand-père, les
chanteurs étaient des chantres qui
invoquaient Dieu dans les zaouïas où
l’on enseignait le Coran. Ils étaient
également des révolutionnaires et
des moudjahidines, dont certains ont
survécu et d’autres péri, tel ce
musicien de la zaouïa Mokhtariya,
qui a été découvert. C’était un
violoncelliste qui distribuait les
tracts de la révolution en les cachant
dans la caisse de son instrument.
Elle a entendu l’histoire de la bouche
de son grand-père, l’homme qui lui a
offert une enfance heureuse, sans le
faire de manière délibérée mais en
lui accordant la possibilité de se
rendre dans sa maison qui se dressait
sur une colline, sur les flancs de
l’Aurès.

Son grand-père était un homme


simple, bien plus sage que fortuné,
détaché des apparats et des
apparences de la vie. Il vivait en
symbiose avec la nature, assistait aux
mariages, se régalait dans les
banquets, psalmodiait avec les
chantres et chantait avec les
chanteurs ce qu’il conservait dans sa
mémoire du patrimoine berbère
chaoui. Il n’acceptait d’argent de
personne, pas même de ses fils, et
vendait quand la nécessité l’y
obligeait une ou deux têtes de son
bétail. Presque tout ce dont il avait
besoin se trouvait dans sa ferme, et il
n’avait pas besoin de beaucoup. Soufi
à sa manière, il n’a jamais porté de
costumes, ni de cravates ni de
chaussures neuves, et il n’a jamais
consommé de médicaments.
De son burnous blanc jusqu’à son
linceul blanc, il a traversé la vie dans
un éclat de blancheur. Elle l’a
entendu un jour dire à son père, lors
d’une réunion où la discussion s’était
échauffée : « Quand tu meurs et que
tu as un million en banque, toi seul
tu le sais. Mais si tu perds ton
honneur, ton nom sera sur toutes les
langues. C’est ta réputation qui
survit après toi, non ta poche. »
Son père n’avait pas de poche. À
quoi bon lorsqu’il n’amassait rien
pour lui. Dans sa maison, les invités
étaient rois ; il les accueillait trois
jours durant, selon les règles de
l’hospitalité, et au troisième jour, il
mettait un point d’honneur à ne pas
les laisser partir sans être chargés de
margarine, de semoule et de
couscous. Après l’un de ces accès de
prodigalité, sa femme s’est plainte
parce qu’il avait donné aux invités le
gros de leurs provisions. Il lui a
répondu : « Femme, la générosité
cache les défauts. Ils ont peut-être
appris sur nous quelque chose que
nous ne voyons pas… Alors il vaut
mieux nous couvrir avec notre
largesse. »
Il appartenait à cette race de
princes sans titres, dont on dit que
ce sont des « sultans démunis ».
Couronnés de leur libéralité, ils se
sont désistés du faste du pouvoir
pour gouverner avec la magnificence
de la générosité. Ce sont des sultans
riches de leurs dons et non de leurs
gains. Ils dépensent avec faste pour
paraître aux yeux de leurs visiteurs
plus nantis qu’eux. Voilà pourquoi,
après la chute de Constantine,
lorsque le dernier gouverneur de la
ville, Ahmed Bey, a demandé refuge
aux Aurésiens, il a été accueilli en
tant que Bey par des Beys, protégé
par une terre qui est une forteresse
naturelle et qui refuse de livrer ceux
qui viennent y chercher asile. Cette
terre est riche de vertus arabes qui
ont fusionné avec les valeurs
éthiques chaouies, faisant des
Aurésiens les plus féroces défenseurs
de l’arabité.

Elle n’a pas oublié les larmes de


son grand-père alors qu’il racontait
leurs exploits. Peut-être pleurait-il
également de ce que sa générosité
n’avait rien laissé dans sa main à
offrir. Même dans la mort, ils étaient
les plus généreux, courant au
martyre sans se retenir. Leur
géographie a enfanté l’histoire. C’est
de l’Aurès qu’a jailli la première
étincelle de la révolution ; elle ne
pouvait naître que dans ces
montagnes « hautes et fières ». Neuf
mois durant, les hommes de l’Aurès
ont porté seuls la révolution. Ils l’ont
nourrie et entretenue, d’abord
comme flamme, ensuite comme
incendie. Un feu qui a brûlé leurs
villages, leurs fermes et leur bétail.
Guerriers isolés, ils ont affronté des
armées à l’équipement sans égal et
vécu des batailles aux atrocités
imprévisibles. Car la France pensait
qu’en les écrasant, elle écraserait la
révolution à jamais. C’est alors que
les chefs de la révolution ont
répandu les ferments de la révolte
dans d’autres régions, dans le but
d’affaiblir le siège de l’Aurès,
considérant qu’il n’était pas juste que
ce soient uniquement les Aurésiens
qui combattent contre les armées
françaises.
Peu avant son dix-septième
anniversaire, son grand-père Ahmad
a rendu l’âme. Elle a fait plus tôt que
prévu le baptême de sa majorité : la
mort de son grand-père a été son
premier lien avec la tragédie de la
perte. Tel l’Aurès aux cimes
éternellement couvertes de neiges, il
était proche du ciel avec sa taille
altière et son turban blanc. Elle ne
s’était pas doutée que sous sa coiffe
fière, il vieillissait et s’affaiblissait,
car même ses moustaches dressées
vers le haut n’accusaient pas son âge
vénérable.

Dans son enfance, elle


l’accompagnait souvent dans ses
balades, escaladant à ses côtés la
montagne en s’accrochant à sa main
ou à l’un des plis de son burnous,
jusqu’à ce qu’ils atteignent la plus
haute altitude que le pouvaient ses
petites jambes, et qui s’exerçaient
chaque fois un peu plus à monter les
pentes. Alors, il s’asseyait sous un
pin et après avoir repris son souffle,
il attrapait son nay accroché au dos
de son burnous et commençait à
jouer et à chanter. Une chanson qui
ressemblait à une lamentation et qui
le faisait entrer en transe quand sa
voix traversait les vallées et
atteignait les montagnes voisines. Le
comble du bonheur, c’était lorsque
l’écho de sa voix lui revenait comme
si un chanteur lui répondait de
l’autre côté.
Pendant longtemps, elle a cru qu’il
appelait quelqu’un et que cette
personne lui répondait de loin, faute
de pouvoir venir à lui à cause de la
vallée qui les séparait. Chaque
chanson débutait par un appel qui se
prolongeait et s’étendait telle une
plainte : « Yaaa yaaay ! ».
Peut-être le chagrin de Merouana
lui vient-il du nay, cette flûte taillée
dans un roseau, son seul et unique
instrument de musique. Tout bien
considéré, chaque peuple reflète
l’humeur de ses instruments. Dites-
moi ce que vous jouez, je vous dirai
qui vous êtes, et je vous raconterai
votre histoire et vous dirai la bonne
aventure de votre peuple. Les Gitans
ont la fougue de leurs guitares, les
Africains la fièvre de leurs tam-tam,
les Français la féerie de l’accordéon,
les Autrichiens le lyrisme de leurs
violons, les Andalous la majesté du
oud, les Allemands l’aristocratie du
piano…

Plus tard, elle a compris que le


chant des hommes de Merouana
était le prolongement de la plainte
du nay. Le « roseau » est un
instrument qui se laisse aller aux
confidences, il ne cesse de gémir
comme un enfant séparé de sa mère
et raconte sa douleur à ceux qui
l’écoutent, les faisant pleurer. Le nay
est le compagnon des gens de l’exil.
Il s’est exilé de son milieu naturel, il
a été arraché de sa terre, alors qu’il
vivait le long des cours d’eau,
branche verte sur un roseau feuillu.
Il a changé d’aspect, est devenu
blême puis bois sec. On l’a exposé au
feu pour endurcir son cœur et percé
de trous qui laissent passer l’air, pour
que les hommes puissent y laisser
passer leur douleur. Mais la douleur
du nay sera toujours plus poignante
que la leur.
De qui donc son grand-père
s’était-il séparé, pour qu’il fréquente
le nay ? Il grimpait jusqu’à la cime de
la montagne pour parler à son âme
d’une souffrance que lui seul
connaissait. Comme il était probable
qu’il y retournait quand il le pouvait
pour tester sa voix : il mesurait avec
ses cordes vocales ce qu’il lui restait
à vivre, car dans sa conception du
monde, un homme qui perd sa voix,
perd sa virilité.
Il lui avait raconté que, pendant la
guerre de libération, il montait faire
le guet sur les plus hautes crêtes de
la montagne. Dès qu’il apercevait à
l’horizon les colonnes de blindés et
d’autochenilles des Français, il
prévenait les habitants du village de
leur arrivée. L’écho de son cri
rebondissait de replat en replat sur
les montagnes, renvoyé par la chaîne
des guetteurs qui se relayaient pour
faire parvenir la nouvelle à tous les
environs.
Les montagnes étaient leurs
tribunes, leurs téléphones, leurs
estrades de chant, leur mur des
lamentations, leurs toits… C’est la
raison pour laquelle la France a dû
déclarer la guerre à la montagne et
déverser le napalm de ses bombes
sur les arbres pour s’assurer qu’aucun
ne resterait debout.
Elle ne se rappelait pas avoir un
jour entendu son grand-père chanter
une chanson gaie. Et pourtant, elle
ne l’avait jamais vu totalement triste.
En grandissant, il était devenu de
plus en plus clair pour elle que les
hommes de Merouana se fardaient
de tristesse, rivalisaient dans la
célébration de l’affliction, ce chagrin
déguisé en tarab. La nature les avait
rendus durs et affectueux, et les
coutumes austères leur avaient offert
les histoires d’amour les plus
extraordinaires. Pouvaient-ils alors
ne pas être les sultans du chant et
des légendes ?

En ce bon vieux temps, personne


ne s’était mobilisé pour décréter une
fatwa contre le chant des femmes.
Comment le pourrait-on lorsque
Merouana est un nom aussi féminin
qu’un chantonnement, au point
qu’on le prendrait pour une
chanson ? Petite et invisible comme
une note de musique, on ne la trouve
pas sur la carte des villes algériennes
mais sur celle des partitions
musicales.
Chaque matin, ses bergers
escaladaient l’échelle des gammes
musicales, grimpant avec leurs
moutons le long des pentes de ses
montagnes. Ils laissaient leurs voix
s’envoler, et l’écho emporter leurs
mélopées à travers les vallées
jusqu’aux autres montagnes. Voilà
pourquoi ses hommes
s’enorgueillissent depuis toujours de
leurs voix et non de leurs
possessions. Car c’est seulement à
Merouana que les hommes élèvent
jusqu’au ciel cette étonnante prière
qu’aucun être humain n’a adressée à
Dieu : « Ô Seigneur, diminue mes
vivres et augmente ma voix ! » Dieu
a exaucé l’humble prière de ces
ascètes.

Ah ! Merouana… ton orgueil ! Une


petite ville qui se prend pour un pays
et qui s’imagine que ses exploits
résonnent là où porte sa voix !

À force d’accompagner tout au


long de ces années son grand-père
dans ces randonnées vers les
sommets, elle a pris le pli de
considérer le monde comme un tapis
étendu à ses pieds. Loin d’elle un
quelconque sentiment de
supériorité, elle avait juste appris, en
se tenant sur la plus haute scène de
la nature, à refuser que quelqu’un lui
apparaisse de plus haut.
Ce fut ainsi que l’Aurès prit en
main son destin.
]]]

Elle s’est endormie fatiguée. Elle


avait espéré que Paris l’accueille à
bras ouverts, mais elle a été reçue
sous la pluie et avec un bouquet de
tulipes qui disait : « J’aurais aimé que
vous ne perdiez pas le pari. »
Comment a-t-il découvert, cette
fois encore, son point de chute ? Et
qui était-il, cet homme qui faisait la
pluie et le beau temps dans sa vie
affective ? Bouquet après bouquet,
elle s’est mise à détester ces fleurs
hautaines aux couleurs bizarres. Elle
était une fille des prés, elle avait
poussé en compagnie des fleurs
sauvages, elle avait un lien de
parenté avec la fleur de lotus, et le
cyclamen des montagnes… Pourquoi
tenait-il à la pourchasser avec ces
fleurs insolites ? Si elle ne lui avait
pas parlé au téléphone, elle l’aurait
pris pour un malade mental. Mais il
paraissait posé et sensé, et ferme
dans ses décisions, à la mesure de ses
manœuvres habiles. Un homme dans
tout son irrésistible mystère, son
effrayant mystère. Elle n’avait pas du
tout prévu qu’en acceptant les règles
de son jeu, elle s’exposerait au choc
de le perdre à la première erreur.
Était-il croyable qu’elle l’ait
réellement perdu du simple fait
qu’elle ne l’a pas reconnu ?
Elle est envahie par la tristesse
d’avoir perdu quelque chose qu’elle
n’a même pas possédé, mais qu’elle
avait rêvé de tenir entre ses mains.
Elle a composé le numéro de sa
mère pour lui donner de ses
nouvelles, sinon cette dernière
risquerait elle aussi de ne pas dormir
et de s’inventer plein de scénarios
catastrophiques. Souvent elle avait la
sensation d’être devenue elle-même
la mère de sa propre mère. On ne
pouvait plus changer cette femme
âgée, elle ne s’attendait plus à rien
de bon de la vie. La douleur l’avait
mise à genoux, elle qui avait été
assez forte pour quitter Alep, il y a
trente ans, et suivre son époux dans
un pays inconnu et s’adapter à des
circonstances très différentes de sa
vie en Syrie.
Najlâa a répondu, heureuse de
l’entendre :
— Comment vas-tu, ma belle ? Tu
es bien arrivée, inchallah ?
— Oui, grâce à Dieu. Et vous tous,
vous allez bien ?
— Très bien. Et ce fou, celui des
tulipes… comment est-il ? Beau,
inchallah ?
Elle a éludé la question :
— Oui, beau.
Si elle lui avait dit qu’elle ne l’avait
pas rencontré, elle aurait dû se
dépenser durant une demi-heure
pour s’expliquer. Et elle utilisait le
téléphone de l’hôtel qui tarifiait le
double pour chaque communication.
Plus tard, elle lui révélerait tous les
détails.
— Tu peux me passer maman ?
— Ma tante prie…
— Bon, dis-lui que je suis bien
arrivée. Je lui parlerai demain. Au
revoir, ma douce.
Sa mère avait voulu marier son
Alâa avec Najlâa. Elle disait que
chacun avait été créé pour l’autre,
jusqu’à leurs noms qui se
ressemblaient, et que « bon Dieu !
tous deux ils sont beaux ». N’était-
elle pas sa cousine ? Et elle essayait
d’allécher Najlâa avec les mœurs
irréprochables de son fils, « qu’il est
bon, qu’il est sage, ce garçon, il me
comble ». Sauf que la malédiction
qui s’acharnait sur Alâa était
justement la conséquence de sa
beauté et de son caractère intègre.
En réalité, sa mère planifiait son
départ hors de l’Algérie, pour qu’il
soit sauvé d’un pays dominé par la
folie, la peur et la méfiance. Elle n’a
pas du tout été rassurée par sa
décision de s’installer à Constantine
pour poursuivre ses études de
médecine.
Il soutenait que la faculté de
médecine à Constantine était la plus
grande de l’Est algérien ; elle se
plaignait qu’il allait rejoindre le fief
des intégristes, lui qui proclamait
l’amour de la vie.

L’intuition de la mère ne s’était


pas trompée.
L’université de Constantine était
le point de passage obligé de tous les
protestataires, et un laboratoire
ouvert à tous les extrémismes. En
dépit de cela, Alâa a réussi à
maintenir une distance préventive
entre ses collègues et lui. Mais il n’a
pas pu en faire de même avec ses
collègues féminines, lesquelles
avaient recours à lui grâce à la
confiance qu’il inspirait et la
distinction qui émanait de sa
physionomie et de son
comportement. Cet avantage était
également une source
supplémentaire de problèmes : les
barbus ne lui pardonnaient pas son
aura de succès auprès des filles de
l’université malgré le respect qui
régnait sur leurs relations, tout
comme ils ne lui pardonnaient pas
de dire haut et clair ce qu’il pensait
d’eux.
Puis, au temps du président
Boudiaf, les autorités ont fait une
descente à l’université et mis la main
sur des dizaines d’islamistes. Ils les
ont envoyés dans les camps
d’internement du désert, faute de
place dans les prisons des villes. Sur
ces entrefaites, Alâa a décidé de
quitter l’université aussitôt qu’il
aurait passé les épreuves de fin
d’année, en réponse à la prière
pressante de sa mère. Son projet
était de rejoindre par la suite la
capitale pour y continuer ses études.
Deux mois seulement le séparaient
des examens, mais le sort a été plus
rapide que lui… À peine une semaine
venait-elle de s’écouler que les forces
de l’ordre ont fait une nouvelle fois
irruption dans l’université et l’ont
emmené avec deux autres.
À partir de ce moment-là, sa vie a
viré à la tragédie grecque, une
tragédie dans laquelle les dieux se
disputaient la priorité de lutter
contre un homme qui avait commis
la faute d’aimer la vie, et une fille,
dont il s’était épris sans avoir
conscience que l’un des barbus
partageait son amour. Ce dernier,
n’ayant pu s’attirer les faveurs de la
belle, a porté un faux témoignage
contre Alâa, pour ne pas laisser le
champ libre aux deux tourtereaux
pendant son séjour en prison.
Les camps d’internement du désert
renfermaient des dizaines de milliers
de suspects, parmi lesquels
croupissait un grand nombre
d’innocents. L’État n’avait pas le
temps d’étudier leurs cas ni de les
juger, débordé qu’il était par les
insurgés qui avaient envahi forêts et
montagnes, et déclaré le djihad
contre tous et tout.
En prison, Alâa s’est vu compatir
avec les détenus islamistes, après
avoir été le témoin d’iniquités et de
tortures et subi lui-même des
violences en tentant en vain de
prouver son innocence. Il a été
relâché après cinq mois. Mais il n’est
resté que quelques semaines auprès
de ses parents. Dans chaque quartier
sévissaient des réseaux
d’embrigadement et des
groupuscules qui enlevaient les
médecins, les techniciens et tout
spécialiste dont le savoir-faire était
recherché par les terroristes. Ils ont
réussi à persuader Alâa de rejoindre
le maquis des montagnes pour
mettre ses compétences médicales
au service des « frères » et de leurs
blessés.
Il n’a demandé conseil à personne,
il n’a fait part de sa décision à
personne. Il a évité les larmes et les
supplications de sa mère, et la
terrible colère de son père, qui
n’aurait jamais accepté qu’il penche
en faveur du « parti des meurtriers ».
C’était un appel téléphonique bref
qui les a informés de la situation. Il a
dit qu’il se trouvait dans la montagne
pour soigner les gens et rien d’autre.
Il y avait quelque chose en lui de
Guevara, qui avait employé la
bienveillance du médecin pour
panser les blessures des peuples
infligées par les monstres humains,
tous les monstres, quels que soient
leurs noms, sans faire de distinction
entre le despote réel et le despote
affublé du masque de la justice.
Alâa aurait fait un héros parfait
dans un roman où le personnage
principal mène une vie qu’il n’a pas
voulue, et où il lui arrive tout le
contraire de ce qu’il souhaite.

Il haïssait les porteurs d’uniforme


et de barbe à égalité, et il a passé sa
vie éclipsé par les deux à tour de
rôle. Il s’est retrouvé impliqué
malgré lui dans tout règlement de
comptes, usant parfois de sa barbe
pour prouver à ceux-ci sa piété ou la
rasant d’autres fois pour prouver à
ceux-là son innocence ; dans les
deux cas offrant son sang pour que
des assassins croient en sa bonne foi.
Il était logique qu’il finisse par les
considérer tous deux comme ses
ennemis. Il avait saisi un peu
tardivement que le jeu était plus
grand qu’il ne le pensait. Les
gouvernants exagéraient
l’importance du croquemitaine
barbu, éliminant les sous-fifres et
protégeant les caïds, qui étaient
pourtant bien plus extrémistes. Ils en
avaient besoin comme d’une cape
rouge, qu’ils agitaient à l’intention
du peuple, quand il descendait dans
l’arène de la corrida, aussi en colère
qu’un taureau furieux pour se ruer
droit sur la cape, en ignorant qu’un
ennemi pouvait en cacher un autre.
Le peuple, obnubilé, ne voit que la
cape ; il ne remarque pas le matador
qui la secoue et la fait voltiger, la
main droite tenant fermement l’épée
qui va percer le taureau et la gauche
agrippant avidement le butin sur
lequel il a fait main basse.
On nous impose ainsi de faire un
choix entre des assassins qui se
disent plus croyants que nous et
nous dépouillent de notre liberté au
nom de la religion et d’autres qui
enchérissent sur notre patriotisme,
accourent à notre rescousse et nous
protègent en nous dépouillant.

Elle a essayé de faire sortir son


frère de ses pensées afin de pouvoir
dormir. Le lendemain l’attendait un
lot d’occupations. Mais Alâa
surgissait en elle de partout,
l’affliction de sa perte surpassait
celle de son père. Deux ans déjà, et
elle n’avait pas pu accepter un seul
jour l’idée de son absence. Comment
pourrait-elle l’oublier à Paris, cette
ville qu’elle avait visitée en sa
compagnie ?
Elle a fermé les yeux en regardant
le bouquet de tulipes.
Quelque chose en elle lui disait
que cet homme allait l’appeler à
nouveau. Car autrement, comment
expliquer tous ses efforts pour
connaître son adresse ? Cette pensée
était la seule capable de faire entrer
un peu de joie dans son cœur.
]]]
Il louvoyait comme un vieux loup de
mer sur l’océan des sentiments, il
savait comment faire tomber une
femme dans ses bras comme une
pomme de Newton. Mais il voulait
qu’elle mûrisse sur la branche de
l’attente. Il la couvrirait de surprises.
Où qu’elle soit, ses tulipes lui
parviendraient, mais sa voix n’irait
plus à elle.
Le chemin qui menait à sa
conquête aurait pu être aisé mais
celui qu’il voulait emprunter passait
par son orgueil. La faute de cette
femme a été de sous-évaluer ses
risques quand elle a accepté les
règles de son jeu.
Elle avait humilié ce qu’il y avait
de grand en lui, défiguré ce qu’il y
avait de beau et troublé sa propre
perception de sa virilité.
N’était-il revêtu que de sa
richesse ? Et quand il l’ôtait, un
simple passant pouvait-il le vaincre
dans la conquête du cœur d’une
femme, en étant simplement plus
beau et plus jeune que lui ?
À quoi servirait toute l’expérience
d’un âge passé à se forger une
légende qui le distingue, et tout le
labeur consacré à raffiner ses goûts
et asseoir le prestige de son nom ?
Est-ce que toutes ces femmes qui le
pourchassaient lui racontaient des
histoires, flirtaient avec sa poche et
non avec son cœur, et rêvaient d’un
autre homme quand elles
partageaient son lit ?
Même cette jeune femme qui
n’était pas plus belle que les femmes
qu’il avait connues, n’avait pas
accordé d’importance à sa présence,
tout au long des quatre heures
qu’elle avait passées près de lui ! Et
rien en lui n’avait attiré son regard
alors que tout son être était au
garde-à-vous devant elle à
l’aéroport ! Pourtant elles étaient
nombreuses, celles qui avaient été
séduites par son regard, son
élégance, ou son charisme. N’avait-
elle donc pas remarqué ce qu’il y
avait en lui de séduisant ?

Il a gagné son bureau. Il a passé la


journée à s’absorber dans le travail
pour se forcer à l’oublier. Et, malgré
cela, il n’a pu s’empêcher de penser :
allait-il lui envoyer des fleurs pour
son récital du surlendemain… ou
non ?
Il a décidé de ne rien changer à la
coutume. Oui, il lui enverrait le
bouquet habituel mais sans aucune
carte. Pour jouer avec ses nerfs. Elle
s’attendrait à ce qu’il soit présent
dans la salle et elle essaierait de
l’identifier parmi le public… Elle ne
savait pas qu’un être tel que lui ne se
mêle pas à la foule. Il est le public.

Il a communiqué à sa secrétaire
française la date et l’adresse du
récital, en précisant, contrairement à
son habitude, comme pour justifier
ses ordres :
— Je suis invité à un récital auquel
je ne pourrai pas assister. Envoyez
un bouquet à cette adresse et
chargez quelqu’un de filmer
l’événement.
Le voilà en train de se comporter
comme un prédateur rassemblant
toutes les informations possibles sur
sa victime.
Et si c’était lui, la victime d’un
amour entier et dévastateur ?
Ce qui lui importait, c’était
l’instant où elle recevrait son
bouquet et se mettrait à sa recherche
d’un regard qui parcourrait
l’assistance, s’imaginant l’avoir
vaincu et obligé de brûler les règles
du jeu.
Cela le divertissait de contempler
les femmes dans le flottement de
leurs indécisions et la naïveté de leur
comportement face aux signaux
mensongers de l’amour !
]]]

Une peur délicieuse, bien différente


de la terrible peur qu’elle avait une
fois ressentie, s’est emparée d’elle
alors qu’elle était en route pour le
récital.
C’était la première fois qu’elle se
produisait à Paris. L’attendait un
public formé d’Algériens et de
Français sympathisant avec l’Algérie.
Les médias couvraient cet
événement artistique dans le cadre
de leur relation quotidienne de ce
qui était communément désigné
comme les « massacres algériens ».
La presse s’était emparée de son
histoire, et avait fait d’elle un
symbole du combat féministe contre
les « islamistes » et « l’oiselle qui
avait brisé avec sa voix les barreaux
des traditions arabes et défié ceux
qui lui avaient coupé les ailes ».
Il avait suffi de féminiser la
tragédie, de lui ajouter les épices de
l’islam, du terrorisme et des
traditions arabes, pour lui faire faire
ses premiers pas vers la célébrité !
Son cousin Jamal l’avait appelée au
téléphone, se proposant de la
rejoindre à l’hôtel pour
l’accompagner au récital. Il différait
de son père à tous points de vue. Un
jeune homme moderne, élégant,
épanoui, avec quelque chose d’Alâa
en lui.
Le comportement de Jamal envers
elle montrait qu’il hésitait entre la
fille de son oncle qu’il avait
rencontrée, il y a cinq ans à Paris, et
la célébrité assise dans la voiture à
ses côtés, en hauts talons et longue
robe noire, la chevelure répandue
sur les épaules.
Pour le rassurer en lui prouvant
qu’elle n’avait rien perdu de son
esprit algérien goguenard, elle lui a
dit sur un ton plaisant :
— Si j’allais chanter en Algérie, à
quoi tu m’aurais servi ? Qu’est-ce que
j’aurais fait de toi, accoutré de ton
costume et avec du gel sur tes
cheveux ? J’aurais eu besoin d’un
gaillard qui a la ceinture noire, ou
mieux, de quarante gorilles pour
m’escorter !
Il n’avait pas compris, il
s’imaginait qu’elle se moquait de son
apparence. Face à son silence, elle
s’est chargée d’expliquer :
— Tu n’es pas au courant ? À cause
des menaces d’une organisation
intégriste, les responsables de la
Salle Atlas, à Alger, ont dû
embaucher quarante catcheurs
détenteurs de la ceinture noire, pour
assurer la sécurité du chanteur
berbère Aït Menguellet et du public
contre ceux qui encerclaient la salle
à l’extérieur. Figure-toi, dans tous les
pays du monde, le chanteur s’amène
avec une équipe de photographes et
de maquilleurs ! Chez nous, au
contraire, il se produit entouré d’une
escouade de gardes du corps. Et
encore, ça ne te garantit pas la vie.
S’ils veulent ta tête, ils l’auront,
même si c’est Bruce Lee, le champion
des arts martiaux en personne, qui te
protège !
Jamal a rigolé :
— Tout ça, karaté et compagnie,
c’est pas mon truc ! Au pays, trouve-
toi quelqu’un d’autre pour
t’accompagner.
— Tu sais… je te jure que j’envie
les musiciens qui jouent dans le
métro de Paris ! Chacun chante
selon son envie. Un piéton peut
mettre dans son chapeau un euro,
comme il peut ne pas le faire. Mais
au moins, il ne lui met pas une balle
dans la tête !
Elle a poursuivi en riant :
— Grâce à Dieu, nous sommes
encore mieux lotis que l’Orchestre
national irakien ! La presse l’a
surnommé « le plus vaillant
orchestre au monde » ! Il se produit
dans des concerts secrets protégés
contre toute médiatisation par les
organisateurs, qui préfèrent que le
plus petit nombre soit au courant.
Les fusées américaines ont détruit sa
salle de concert, quelques-uns de ses
membres ont été kidnappés, d’autres
assassinés pour des raisons
confessionnelles, la moitié a fui à
l’étranger, et ceux qui sont restés en
vie franchissent les barrages de la
mort pour monter sur scène avec
leurs costumes noirs, leurs
instruments à la main, et
interprètent au milieu du vacarme
des explosions du Bach et du Vivaldi
comme si tout allait pour le mieux
dans le meilleur des mondes. Un
spectacle terriblement surréaliste,
cet orchestre et ce public, tous
effrayés, mais tous surmontant la
peur avec la musique ! Vraiment,
quand tu vois ça, tu te dis que tes
propres malheurs ne sont pas grand-
chose en comparaison !

Elle avait besoin de passer en


revue les exploits des autres pour se
donner du courage. Elle chantait
pour la première fois en France et les
spots médiatiques braqués sur elle
étaient trop grands pour le jeune âge
de sa voix. Elle n’avait pas été
préparée pour une telle ascension.
Tout ce battage autour d’elle la
troublait, avec les incitations des
journalistes, chacun selon ses
options politiques, à lui faire dire
plus que ce qu’elle pensait. Certains
lui avaient dit : « Depuis qu’Aïssa
Djermouni s’est produit dans les
années cinquante sur la célèbre
scène de l’Olympia, ceci est la
première fois que les Chaouis
reprennent possession de leur gloire
à Paris. » Elle a répondu qu’à
l’extérieur de l’Algérie, elle était une
Algérienne, tout simplement.
Elle continuait à échanger des
plaisanteries avec Jamal pour
dompter sa tension croissante. Elle
avait fini par décider qu’elle allait
prononcer un petit mot pour se
donner le temps de s’adapter à la
situation et maîtriser son émotion
sur la scène. De cette manière, elle
pourrait captiver dès le départ
l’intérêt du public. Somme toute, elle
était une enseignante, et se tenir sur
une estrade pour s’adresser aux
autres était son point fort. Mais se
tenir debout sur les planches d’un
théâtre pour chanter d’entrée de jeu,
cela ne lui était pas encore tout à fait
acquis.

À peine était-elle apparue sur


scène qu’une vague
d’applaudissements et d’ovations
patriotiques s’est élevée. Certains
avaient brandi le drapeau algérien,
qu’ils faisaient balancer et
tournoyer. L’atmosphère était
enflammée à souhait. Elle sentait
que l’auditoire n’était pas venu pour
le tarab autant que pour proclamer
son refus du terrorisme. Là, elle se
trouvait devant ses partisans.
Elle a improvisé un mot dont elle
avait mentalement préparé quelques
idées en route. Ses paroles ont
résonné dans la salle, admirables de
spontanéité, émouvantes d’intensité,
instaurant un grand silence. Elle
était en train de parler à l’assemblée
du haut de sa montagne :
— Un jour, les Israéliens ont
conduit Souha Bechara, l’héroïne de
la Résistance libanaise, au poteau
d’exécution en lui faisant croire
qu’ils allaient l’abattre. Après lui
avoir attaché les mains et les pieds,
ils ont dirigé le canon d’un pistolet
sur sa tête et lui ont demandé quel
était son dernier souhait. Elle a
répondu « je veux chanter », et
aussitôt sa voix s’est mise à
fredonner un chant poétique du
répertoire montagnard, célébrant
l’amour, la vie paisible et la liberté…
« Ses tortionnaires l’ont alors
rouée de coups et ramenée dans sa
cellule. Souha a continué à chanter.
« Avec les années, les détenus de
la prison de Khiam au Liban-Sud se
sont habitués à l’écouter chanter. Sa
voix frêle et lointaine, s’élevant de
derrière les barreaux de sa cellule,
les fortifiait. Celui qui chante a
vaincu sa peur, c’est un homme
libre !
« Si ! Il est possible à celui qui ne
possède que ses cordes vocales, de
les enrouler autour du cou de son
bourreau ! Il lui suffit de chanter, car
aucune force au monde ne peut rien
contre l’être qui a décidé d’affronter
la mort avec le chant.
« Quand les terroristes ont
assassiné le jeune chanteur Cheb
Hasni, cueillant la fleur de sa voix en
pleine éclosion, ils n’avaient pas
prévu que son frère monterait sur la
tribune pour venger son sang en
reprenant ses chansons devant son
corps. Ils ont été déroutés par ce défi
que leur avait lancé un adversaire
qui n’avait d’autre arme que sa voix.
« Si ! Nous pouvons venger nos
morts avec notre chant. Ceux qui les
ont tués ont voulu assassiner
l’Algérie en étouffant la joie. Le mot
« allégresse » n’est-il pas le second
nom de l’Algérie ? Qu’ils sachent
qu’ils ne nous font pas peur et qu’ils
ne nous réduiront pas au silence !
Nous sommes ici pour chanter en
faveur de l’Algérie, car seuls les êtres
heureux peuvent construire une
patrie.

Les premières mesures de l’hymne


national se sont fait entendre et la
salle s’est levée en chantant :
« Nous jurons par les foudres
dévastatrices / Par les montagnes
hautes et fières,
Que nous nous révoltons, à la vie,
à la mort, / Que nous nous
engageons pour que vive l’Algérie.
Témoignez ! Témoignez ! »

Avant que ne s’éteigne la dernière


note de l’hymne, des youyous et des
ovations ont retenti de partout. Une
femme est montée sur la scène pour
embrasser la chanteuse et couvrir ses
épaules avec le drapeau algérien.
Où qu’elle aille, la mort lui
décernait sa médaille. Elle, la fille de
l’assassiné et la sœur de l’assassiné.
Elle avait un lien de parenté avec
deux cent mille Algériens disparus.
Assassinés par les terroristes. Et les
hommes doctes de diverger sur leur
appellation : sont-ils des
« assassinés » ? des « victimes » ? ou
des « martyrs » ? Et comment
pourraient-ils mériter l’honneur
d’être qualifiés de « martyrs », alors
qu’ils ne sont pas morts des mains
des « impies » mais des mains de
ceux qui se targuent d’être la main
de Dieu, et qui en Son nom
exterminent selon leur bon vouloir
Ses créatures ?
Ce récital était ce qu’elle a vécu de
plus beau depuis ses malheurs. Elle y
a interprété bien plus de chansons
que prévu, puis s’en est retournée à
l’hôtel accompagnée de quelques
bouquets de fleurs, pour pleurer
seule avec la nuit.
Le chant n’est-il pas en fin de
compte les pleurs de l’âme ?

À l’hôtel, elle a contemplé les


bouquets modestes qu’on lui avait
offerts. Modestes, mais aussi des plus
sincères. Des bouquets venant
d’émigrés simples qui s’exprimaient
sans grandiloquence ni tralala. Sur
l’un d’eux, on avait écrit en français :
« L’Algérie t’aime ». Elle s’est mise à
pleurer. L’Algérie l’aimait, était-ce
vrai ?
Combien elle était en manque de
mots pareils ! Mais elle avait tant
reçu de coups de son pays, que seul
l’amour de ce dernier lui faisait
dorénavant couler des larmes. Et
puis, quel avantage retirerait-elle
d’un succès fêté dans la solitude alors
que l’Algérie qui l’aimait, ne lui avait
pas laissé d’homme avec qui partager
sa joie ?
Même l’autre l’avait punie avec
son silence. Comme ce bouquet de
tulipes envoyé sans aucun mot. Un
bouquet muet comme son
expéditeur, qui avait débranché son
téléphone, la privant de la possibilité
de lui parler.
Quoi de plus brutal que le silence
amoureux ?

Une autre forme de terrorisme


était en train de la guetter au
tournant, arborant les masques de la
pitié et de l’humanisme. Tous ses
interlocuteurs de la presse
occidentale cherchaient en elle la
victime des traditions musulmanes,
et non celle du terrorisme, la jeune
femme qui chantait au grand jour
pour briser les chaînes avec
lesquelles l’homme arabe bride la
femme, et non l’être humain qui
défiait les assassins. Et cependant, si
c’était l’armée qui tuait les
innocents, et se présentait après
coup comme l’unique bouée de
sauvetage, poussant ainsi le peuple à
préférer la peste au choléra ? !
Quand les médias ont obtenu
d’elle des déclarations contraires à
leur attente, ils lui ont tourné le dos,
et une chaîne télévisée a même
annulé sa participation à l’une de ses
émissions.
Tant pis ! Le courage, c’est risquer
de dire ce qui ne plaît pas aux autres.
Et puis, elle n’avait pas voyagé à
l’étranger pour étendre le linge sale
de son pays sur la corde de sa voix !
Pourquoi lui demandait-on de
mettre un nom sur le masque du
tueur ?
Son allégeance allait en premier
lieu à la vérité, qu’elle ne possédait
pas entière. Elle savait que tout était
possible dans un pays où les grands
concluaient leurs magouilles sur la
terre fraîche des cimetières et
foulaient aux pieds le destin des
petites gens crédules. Elle avait vécu
fièrement, elle n’allait pas
commencer à faire des
compromissions. Elle ne jouirait
donc pas d’une célébrité qui, en
Occident, n’offrait l’hospitalité qu’à
ceux qui tenaient avec brio le rôle de
victimes et qui sacrifiaient leurs
principes. Elle n’était pas prête à
payer le prix prohibitif d’une gloire
éclatante.
En Algérie, elle avait compris à ses
dépens qu’il n’y avait pas qu’une
seule vérité dans les guerres, ni
qu’une seule forme de terrorisme.
La propagande officielle qui avait
béni sa rébellion au début et l’avait
encensée comme étant un symbole
de la résistance et du courage de
l’Algérie, réglait en réalité ses
comptes avec les islamistes par son
intermédiaire. Et ensuite, le pouvoir
n’a pas tardé à régler ses comptes
avec elle.
Ses problèmes ont commencé
quand elle a déclaré dans les organes
de la presse indépendante qu’il y
avait deux Algérie : celle des cœurs
et celle des poches ; et deux
terrorismes : l’un à visage découvert
et l’autre voilé. Et que ce sont les
grands truands de la patrie qui ont
engendré les tueurs, puisque ceux
qui ont porté les armes ne l’ont pas
fait pour défendre la démocratie
mais pour avoir eux aussi la
légitimité de voler, et qu’aucun de
ces voleurs d’État n’a été jeté en
prison.
C’est alors que les corbeaux et les
entrepreneurs de sang ont
commencé à tournoyer au-dessus de
sa voix qui saignait, l’incitant à
hausser le ton et lui fournissant des
noms à balancer pour alimenter le
feu de la zizanie !
Ils voulaient qu’elle leur serve de
bois pour le bûcher, mais lorsqu’à
l’heure de la bataille, Jeanne d’Arc
s’est retournée, elle n’a plus trouvé
d’hommes derrière elle. Elle s’est
retrouvée seule, comme « le porteur
de lanterne dans la nuit des loups »,
à affronter des monstres prêts à
exterminer quiconque menacerait
leur butin. Le contenu du message –
« Garde le silence ou meurs ! » –
était clair pour tout le monde.
Chaque pouvoir enfante ses
monstres et élève des chiens de
chasse grands et gras qui traquent la
proie en son nom et protègent la
vérité en l’étouffant.
Un matin, le directeur de l’école
l’a convoquée pour lui signifier son
licenciement, sous prétexte que les
parents ne voulaient pas qu’une
chanteuse enseigne à leurs enfants.
Le prétexte puait le mensonge et la
mauvaise foi. Elle n’était pas une
chanteuse de mariages ou de fêtes ;
elle n’avait chanté que dans deux
occasions : l’une pour la
commémoration de la mort de son
père, l’autre dans une émission de
télévision. Et en outre, les parents
l’aimaient bien ; elle leur rendait
visite, leur téléphonait pour prendre
des nouvelles de ses élèves lorsqu’ils
étaient contraints de s’absenter. En
ces jours sombres, il était plus
important de rester en vie que de
retenir ses leçons. Cette option était
devenue incontournable depuis que
les terroristes s’étaient mis en tête
de tuer tout porteur de cartable, qu’il
soit élève ou instituteur.
Sa mère avait tout de suite
interprété ce renvoi comme un
premier avertissement, qui serait
suivi de mesures aux conséquences
très fâcheuses. Comme elle ne
voulait pas avoir à déposer des fleurs
sur une troisième tombe, elle a
emmené sa fille et quitté l’Algérie
pour la Syrie.
« Où que je meure, je
mourrai en
chantant. »
Vladimir Maïakovski
Il a allumé sa pipe et continué le
visionnage du récital.
En la voyant improviser son mot,
il pensait que c’était étonnant que
les terroristes lui aient interdit de
chanter ! Ils auraient dû lancer une
fatwa pour lui interdire de parler.
Car elle était plus dangereuse quand
elle exprimait ses opinions !
Il préférait ses paroles. S’il l’avait
entendue chanter la première fois
qu’il l’avait vue, il aurait sûrement
changé de chaîne. C’était sa fierté
qui l’avait captivé. Peut-être était-ce
cela le secret de l’engouement
qu’elle suscitait où qu’elle aille,
comme si elle était fille des volcans,
répandant sa lave dès qu’elle se
tenait sur une tribune quelconque.
Combien il souhaitait cueillir cette
rose de feu sans se brûler la main !
Qu’elle soit à lui seul, cette
Magdaléenne vers laquelle le public
s’est précipité pour se faire bénir
quand elle a terminé son chant !
Il ne pourrait pas se délecter de sa
réaction au moment où on lui avait
remis son bouquet : le cameraman a
arrêté la prise de vues lorsque des
admirateurs l’ont entourée et que le
désordre a animé la salle.
Il a éteint le lecteur. Il pensait à ce
qu’elle avait dévoilé sur elle-même,
sans craindre de mettre à nu les
blessures de son cœur. C’était une
femme en qui les atouts féminins
résidaient dans ses qualités
masculines.
Elle était courageuse et obstinée.
Elle possédait cette fibre patriotique
passionnée, dont il avait perdu
l’ardeur, quelque part dans les
dédales de son exil d’un quart de
siècle au Brésil. Là-bas, dans la terre
des carnavals et des masques
africains, les traits de son identité
s’étaient dilués. Quiconque a vécu au
Brésil se retrouve possédé par les
créatures des forêts amazoniennes et
les fantômes de femmes dansant la
samba, en attendant le retour des
pêcheurs avec leurs filets où
sautillent des poissons, et il lui
pousse des ailes multicolores comme
celles des papillons géants dans les
forêts tropicales. Alors il devient un
être léger qui plane plus qu’il ne
marche, et dans sa tête le Brésil
n’arrête pas de danser.
Il l’enviait parce qu’elle avait une
cause et que lui n’en avait plus
aucune depuis longtemps.

Au Liban, toutes les causes


finissent par se déverser dans la
poche de quelqu’un. Et le simple
citoyen finit lui aussi par œuvrer
pour sa poche. C’est bien mieux que
de mourir pour enrichir les voleurs
de causes et de luttes sacrées, qui se
prélassent dans des palais et se
déplacent en avion privé. Les braves
des premiers temps ont été emportés
par la guerre, comme elle avait
emporté son père, et, comme
toujours à la fin des combats, la mer
a rejeté sur les plages les
opportunistes, déchets qui n’ont pas
tardé à tout recouvrir.
Dans les années soixante-dix du
siècle dernier, aux jours de la guerre
civile, il était prêt à mourir, même
pour le portrait du chef de son parti
ou celui du leader de sa confession,
affichés sur les murs de la ville.
Maintenant qu’il était sorti de son
adolescence politique, il se
remémorait la naïveté de son ami,
mort dans la « bataille des
portraits », en défendant l’honneur
de la photo d’un voleur potentiel
qu’un autre naïf avait voulu arracher
pour coller la photo du chef d’une
autre milice. Les deux naïfs sont
morts, et les deux voleurs leur ont
survécu.
Y a-t-il mort plus conne ?
Oui, il y a une connerie plus
grande : celle de mourir à cause
d’une balle perdue tirée pour fêter le
retour de X ou la réélection pour la
énième fois de Y, sans que X ni Y
expriment leurs regrets aux familles
endeuillées. Après tout, ce n’était pas
de leur faute si l’on s’était trouvé par
mégarde là où les quarante voleurs
se félicitaient de l’intronisation d’Ali
Baba.
Et il y a aussi l’absurdité du
dernier martyr tombé au dernier
instant de la dernière bataille,
lorsque les deux camps se donnent
l’accolade au-dessus de son cadavre
et puis s’envolent pour empocher le
prix de la réconciliation, décerné par
un pays tiers… en attendant le
prochain round.
Quand il s’est réveillé de sa
torpeur en prenant conscience de
ces tristes réalités, il est descendu de
ce train fou et a pris l’avion et la
fuite pour le Brésil. Il a divorcé
d’avec le parti de la « lutte sacrée »
pour convoler avec le parti de la vie,
auquel il a juré fidélité.
Au Brésil où il avait posé le pied
sans le sou, il n’a pas vécu un seul
jour dans la pauvreté. Dans ce pays
les gens travaillent comme des
esclaves, et une fois leur labeur
terminé, ils vivent le reste de la
journée comme des princes. Leurs
réjouissances n’ont rien à voir avec
leurs poches, c’est leur état d’esprit
qui est en fête. Celui qui possède un
dollar en jouit comme s’il en
possédait un milliard. Le dollar pour
lui se transforme en richesse
lorsqu’il transforme sa vie en fête,
tandis que d’autres épargnent leur
vie en la réduisant en billets de
banque, sur lesquels ils veillent jour
et nuit.
Il a appris de ces gens à traverser
la vie comme dans un grand festival.
À chaque rendez-vous avec elle, il
faisait la fête comme s’il dépensait
son dernier dollar, pour que le
bonheur du pauvre qui n’en
possédait qu’un seul ne dépasse pas
le sien.
Cette jeune femme l’intéressait
parce qu’il avait deviné quel appétit
de vie elle cachait sous son deuil.
La ruse du noir est de porter le
contraire de ce qu’il dissimule.
]]]

Elle n’a pas pu refuser l’invitation de


la famille de son oncle. Elle avait
gardé cette obligation en dernier
pour ne pas troubler son humeur dès
le premier jour.
Comme elle n’avait pu se résoudre
à jeter les fleurs, elle a emporté tous
les bouquets pour accorder une vie
plus longue à l’affection de ses
admirateurs.
Elle avait essayé en vain de fuir
cette maison pour ne pas rencontrer
dans le salon et autour de la table les
fantômes d’Alâa et de son père…
Mais surtout, elle ne voulait pas
avoir à répondre à des questions qui
réveillent les douleurs. Et qui
pourtant sont venues au moment du
thé.
— Pourquoi ne restes-tu pas en
France le temps que ça se calme au
pays ?
— Je suis heureuse en Syrie avec
ma mère.
— Profites-en… Fais une demande
de carte de séjour tant que les
circonstances sont favorables. Tu
pourrais en avoir besoin plus tard. Ils
t’accorderont le droit d’asile… La
moitié de l’Algérie est venue en
France, la plupart avec des dossiers
fabriqués de toutes pièces. Certains
prétendent être menacés par le
régime, d’autres par les terroristes…
Toi, tu es pourchassée par les deux.
Elle allait rétorquer que seul le
souvenir la harcelait… comme dans
cette maison.
Puis la question inévitable a fini
par tomber :
— Pardonne-moi, ma fille…
Comment Alâa est-il mort ? Que
Dieu ait son âme, personne ne nous
a raconté ce qui s’est passé…
La mère de Jamal cherchait des
réponses douloureuses qui soient à
la hauteur du drame de la mort d’un
jeune homme de l’âge de son fils,
dont les rêves s’étaient éteints trop
tôt. Elle était en quête de ces détails
que recherchaient les proches qui
n’avaient pas pu voir le corps de leur
défunt. Ils leur étaient nécessaires
pour accepter l’idée de sa
disparition.

Elle a retenu des larmes qu’elle ne


pouvait laisser se répandre en public.
C’était plus fort qu’elle : quand elle
parlait d’Alâa, elle le faisait comme
s’il était présent. Et au moment où
elle s’y attendait le moins, et pour
une raison qui n’était pas
directement en rapport avec lui, elle
éclatait en larmes.
Mais là, en ce moment, elle
racontait, d’un ton posé, une histoire
qui s’était produite, il y a deux ans,
avec un jeune homme beau, de cette
beauté convoitée par la faucheuse…
et qui était son frère.
— Quand il est revenu des camps
du désert, on a été heureux. Après
cinq mois de détention où on ne
savait rien de lui, ils avaient
finalement été convaincus de son
innocence. Hélas, il vivait depuis à
peine deux mois parmi nous lorsque
quelqu’un est venu le convaincre que
tous ses malheurs provenaient de
son éloignement de l’islam, et que ni
ses prières ni ses jeûnes ne le
rachèteraient auprès d’Allah s’il ne
soutenait pas Ses combattants. On
lui a dit qu’il avait servi sous les
drapeaux pendant deux ans mais
qu’il n’avait pas daigné donner un
mois de sa vie pour servir l’islam. Et
on l’a poussé à rejoindre, juste pour
quelques semaines, les islamistes
dans la montagne pour soigner les
blessés et régler ses dettes avec sa
foi. Alâa est parti sans nous prévenir
de sa décision. Il ne se rendait pas
compte que sortir de l’enfer, ce
n’était pas aussi simple que d’y
entrer.
Jamal s’est exclamé avec
stupéfaction :
— Il a rejoint les islamistes de son
plein gré ? !
— Ils ont exploité son état
d’abattement et les injustices dont il
avait été témoin dans les camps pour
exciter son émotion. Ils sont très
forts à ce jeu.
— Et ensuite ?
— Après cela, il a passé plus de
deux ans à se déplacer de cachette
en cachette dans la montagne. Il
soignait les blessés et accouchait les
femmes qui avaient été violées après
avoir été capturées par les
terroristes, sous prétexte qu’elles
étaient les filles et les épouses de
fonctionnaires ou de collaborateurs
de l’« État impie ». Mais son
dévouement n’a pas été en sa faveur :
quand il leur a demandé la
permission de rentrer chez lui, ils
l’ont regardé d’un œil méfiant, et
parce qu’il était ignorant des choses
de la religion, ils l’ont soupçonné
d’être un espion à la solde de
l’armée. L’un d’eux a eu alors l’idée
« lumineuse » de le soumettre à une
épreuve diabolique : prouver son
adhésion entière au djihad en tuant
son père, et ainsi il sauverait son
âme en éliminant celui qui chante
avec sa voix les « psalmodies de
Satan ».
Elle a arrêté de parler pour se
ressaisir. Et tous de demander d’une
seule voix :
— Et qu’est-ce qui s’est passé ?
— Face à la monstruosité de cette
épreuve, il s’est mis à marchander sa
présence auprès d’eux contre la vie
de papa. Il leur a dit qu’il ne les avait
pas rejoints pour tuer mais pour
guérir, et qu’il resterait à leur service
aussi longtemps qu’ils le voudraient,
et il les suppliait de ne pas faire de
mal à notre père. Il n’avait pas
compris qu’on ne peut pas conclure
de marché avec les assassins. Et il ne
pouvait pas prévoir qu’ils
enverraient l’un des leurs tuer mon
père pendant qu’il était avec eux. Il
ne l’a su que des mois plus tard,
quand il a quitté la montagne avec
ceux qui s’étaient repentis, dans le
cadre de l’amnistie et de la
réconciliation nationale. Le choc lui
a fait perdre ce qu’il lui restait de
raison, après qu’il nous est revenu à
moitié fou de terreur de ce dont il
avait été témoin là-bas. Il était
devenu un étranger, à la fois pour
lui-même et pour nous. Aux yeux de
ses anciens amis, il était un
terroriste et aux yeux des terroristes
qui n’avaient pas quitté leurs
repaires, il demeurait toujours
suspect. Pour eux, il était le maillon
faible qui risquait de livrer leurs
cachettes à l’armée. Alors ils ont
chargé quelqu’un de le tuer. Il n’était
resté que deux mois auprès de nous.
Elle s’est tue soudainement. Elle
ne savait pas quel terme choisir pour
décrire la circonstance de sa mort :
« liquidation »… « meurtre »…
« assassinat »… « exécution » ? Alâa
était mort plusieurs fois depuis qu’on
avait profané sa noblesse d’âme,
assassiné son appétit de vivre,
anéanti l’émerveillement de ses sens,
et tous les mots qui se rapportent à
la mort ne suffiraient pas pour
décrire l’absurdité de son départ
éternel.
Ils pouvaient pleurer maintenant
qu’elle avait assouvi leur soif de
détails !
Elle avait cessé de parler mais elle
n’avait pas raconté toute l’histoire.
Elle avait conservé pour elle-même
les détails les plus intimes.
]]]

Alâa est descendu de la montagne


avec les milliers de « repentis » qui
se sont rendus aux autorités après
qu’on leur avait offert des garanties.
Lui, il ne s’était pas repenti car il
n’avait tué que ses illusions. Il rêvait
de rentrer à la maison comme
certains rêvent à des terres promises.
Et quand il est revenu chez lui, il a
compris qu’il n’était pas revenu à lui-
même. Sa paix intérieure s’était
ébranlée, sa psyché s’était
endeuillée, et il avait franchi le seuil
de l’irréalité, dérapant vers la
schizophrénie. Tant d’expériences
désastreuses s’étaient accumulées en
ces deux interminables années qu’il
n’avait plus d’âge ni de nom.
Pendant des jours, en entendant les
autres l’appeler par son nom, il
prenait le temps de répondre avant
de se convaincre qu’il était le
principal intéressé et qu’il ne
s’appelait plus « Abou Isaac », mais
Alâa.
Son premier choc a été
d’apprendre l’assassinat de son père
pendant son absence. Il a demandé :
« Comment l’ont-ils tué ? », et en
apprenant qu’on s’était contenté de
lui tirer deux balles dans la tête, il en
a tiré une certaine consolation en se
disant que son père n’avait pas
souffert. Là où il avait été, il avait
assisté à des tortures si diverses et
raffinées, que la raison humaine ne
pouvait pas se les figurer. La plus
clémente de ses tortures consistait à
inviter le prisonnier à creuser sa
propre tombe, puis à l’obliger à s’y
étendre, pour le recouvrir
progressivement de terre tout en
l’observant tousser, cracher et
suffoquer. Une fois que les sons
gênants s’étaient tus, les bourreaux
piétinaient consciencieusement la
terre empilée et puis s’en allaient.
Quelques-uns de ceux qui avaient
été faits prisonniers, accusés d’ils ne
savaient quoi, n’avaient pas hésité à
se donner la mort pour fuir la
torture. Il avait vu l’un d’eux, qui
avait été attaché à un arbre,
s’étouffer en avalant de la terre pour
ne pas subir le même supplice qu’un
autre misérable qu’on avait écorché
et qui avait agonisé sous ses yeux
pendant des jours avant de se vider
de son sang. Même le fait d’avoir
dénoncé sa sœur qui s’était mariée
avec un policier n’avait pu le sauver
de cette mort abominable !
Combien de fois s’était-il retenu
pour ne pas s’écrouler ou s’évanouir,
de crainte de ne plus jamais se
réveiller ! Il n’y avait pas de place
pour les faibles parmi les tueurs. Il
avait survécu mais ses forces
l’avaient déserté. Il vivait auprès de
sa sœur et de sa mère, la volonté et
la pensée paralysées, errant parmi
des valeurs contradictoires. Sa mère
ne cessait de le serrer contre son
cœur et de s’épancher en pleurs. Elle
avait versé un torrent de larmes
quand il était parti et elle pleurait
maintenant qu’il était revenu. Et lui,
il pleurait quand il se retrouvait dans
sa solitude. Pendant deux ans, il
avait lutté contre ses larmes, et
maintenant il récupérait son droit à
pleurer. Il ne se pardonnait pas le
tort qu’il leur avait causé, et il ne
savait pas quoi faire pour rendre sa
mère heureuse. Devrait-il reprendre
ses études ? Travailler ? Se marier ?
Devrait-il partir ou rester ? Et s’il
partait, comment pourrait-il les
abandonner et ne suivre que son
chemin ? Et s’ils déménageaient tous
pour vivre à Damas comme le
souhaitait sa mère, comment
feraient-ils pour vivre ?

S’il avait été l’un de ces émirs de la


mort, les portes de la fortune lui
auraient été grandes ouvertes. On lui
aurait offert des faveurs dignes du
rang de son épée et il aurait été
récompensé pour avoir renié ses
premières fatwas et les avoir
remplacées par de nouvelles
interdisant aux islamistes de
poursuivre le djihad. Mais il n’était
pas un seigneur, il ne commandait
pas aux escadrons de la mort ni aux
phalanges de la dévastation. C’était à
peine s’il parvenait à croire qu’il
avait repris sa vie. Et puis ses
« frères », les émirs, ne
s’intéressaient pas à son sort,
occupés qu’ils étaient par
l’exploitation de leurs commerces,
après les avoir exploités, lui et les
autres.
Ammar avait rejoint la montagne
après lui et il en était redescendu
avant lui. Là-haut, c’était un émir, et
Alâa l’a retrouvé émir ici-bas. Il
jouissait de son droit à la vie après
l’avoir ôté à d’autres. Il était à la tête
d’un commerce si prospère qu’on en
était éberlué. Si on lui demandait
comment il avait fait, on comprenait
de sa réponse qu’il était méritant,
contrairement aux autres qui
n’avaient pas Dieu pour allié. Dieu
était son allié et Il lui avait accordé
la faveur divine. C’est pourquoi son
commerce était béni et ses gains
halal. Il ne restait plus aux autres
qu’à en déduire qu’ils étaient
maudits, dispensés de la grâce de
Dieu, bien que croyants,
bienfaiteurs, craignant Dieu, et
n’ayant tué personne injustement.
Tout cela, il vous l’aurait dit en
arabe littéraire, que les Bénis
utilisent exclusivement en se parlant
puisque c’est la langue des gens du
Paradis. Et vous, dans votre enfer,
vous ne savez pas comment lui
répondre. Et dire que vous avez
quitté l’enfer de la mort pour tomber
dans l’enfer de la vie.

Alâa, lui, avait été chassé du


paradis terrestre le jour où il avait
perdu l’amour. C’était peut-être la
jalousie et aussi cet amour qui se
transforme en possession de l’être
aimé, qui avaient signé sa perte au
bout du compte.
Houda qui avait fait des études de
journalisme, avait obtenu son
diplôme avant lui. Il n’avait pu se
faire à l’idée de son départ pour
Alger et elle n’avait pu se résoudre à
laisser s’évanouir cette chance
unique de présenter les nouvelles à
la télévision. À peine était-elle partie
pour la capitale qu’il s’était dirigé
vers la montagne. Comme s’il voulait
la punir en se punissant, et se
précipiter dans l’anéantissement
pour fuir la souffrance de son
éloignement.
Là-bas, il n’avait plus eu de ses
nouvelles. Et il voulait maintenant
savoir ce qu’elle était devenue
pendant ces deux années. Mais sans
chercher à la rencontrer : il ne
voulait pas qu’elle découvre son
degré de déchéance. Il avait besoin
d’un peu de temps pour récupérer sa
santé et sa prestance.
Il a alors contacté le frère de
Houda, son ami et collègue à
l’université.
Tant de changements s’étaient
produits autour de lui qu’il a été
heureux d’entendre Nadir répondre
au téléphone. Depuis son retour, il
ne savait pas si tous les numéros
inscrits dans son carnet de poche
sonneraient de nouveau chez les
personnes qu’il connaissait.
Ils s’étaient mis d’accord pour se
rencontrer. Il s’est apprêté avec
coquetterie comme il l’aurait fait
pour un rendez-vous avec Houda car
il s’attendait à ce que son frère lui
parle de cette entrevue.
Le Nadir qu’il a revu lui a semblé
bien moins élégant que lui. Pourtant,
autrefois, il était le prince de la
distinction et de l’allégresse. Comme
s’il avait fait le serment de ne jamais
s’attrister. C’était cette qualité qui
l’avait attiré en premier. Nadir et lui
s’étaient enrôlés ensemble dans le
parti de la vie. Son ami mémorisait
les chansons étrangères les plus
récentes, s’y connaissait en dernières
technologies. Il se privait du superflu
pour s’acheter les tout derniers
produits hi-tech. Le premier
ordinateur personnel qui avait été
importé était le sien. Étudiant en
informatique, on le trouvait toujours
devant son écran. Il était en bonne
voie de devenir un expert en vie
virtuelle.

Les deux ont fait l’effort de


ranimer leur humeur badine
d’autrefois.
Nadir a lancé :
— Quoi ! Toujours vivant ?
Et Alâa, sur le même ton railleur :
— Et toi, toujours sur notre
planète ? Je pensais que tu avais
changé de galaxie !
— Non, frérot, je suis toujours
coincé ici. Toi, au moins, t’étais dans
la montagne, vous aviez l’oxygène
là-haut. Ici, même l’air, ils nous l’ont
aspiré. Peut-être qu’ils l’exportaient
contre des devises. Tout s’échange
pour des devises, sauf nous. On s’est
dévalués !
— Qu’est-ce que tu fous, ces
jours ?
Nadir a ri. Personne ne lui avait
posé cette question. Rester vivant
était en soi une occupation à plein
temps. Les gens demandaient plutôt
si Untel était toujours vivant, non s’il
travaillait !
Il a répondu avec dérision :
— Je ne fous rien ! Je tourne en
rond. Comme « Les zéros tournent
en rond » dans le livre de Malek
Haddad. Et toi, qu’est-ce qui t’a pris
de grimper là-haut ? T’avais perdu la
boule, vieux ?
Comme pour justifier une
connerie, Alâa a répliqué :
— Je ne sais pas ce qui s’est passé
dans ma tête, je détestais ma vie !
— Mon vieux, si tu n’aimes pas ta
vie, ne va pas à la montagne,
traverse la mer ! Tu as au moins une
chance d’arriver au paradis et de
vivre en France, ou bien en Espagne
avec chaque jour de la paella au
menu !
— Peut-être… si une baleine ne te
mange pas avant la paella !
— Je préfère être mangé par une
grande baleine que par des petits
vers.
Les paroles de Nadir reflétaient le
ressentiment d’un jeune diplômé
cantonné dans le chômage depuis
deux ans. Sans doute, il n’était pas
complètement convaincu de ce qu’il
disait. Mais il souffrait d’un
désenchantement qui avait
transformé son extrême allégresse
en extrême déception.
Alâa tentait de se rapprocher du
sujet qui l’intéressait, et il lui a dit :
— Je croyais que tu t’étais marié
pendant mon absence…
— Moi ! Tu déconnes ? C’est à
peine si j’arrive à sauver ma tête, et
tu veux que je me marie ! Elles ne
vont pas disparaître, les filles ! Tu ne
les vois pas ? Plus de trois millions
de vieilles filles en Algérie !
C’était la première fois qu’il
l’entendait parler avec amertume.
Une fille s’était peut-être moquée de
lui ou l’avait laissé tomber. Que
pourrait-elle espérer d’un jeune
homme sans avenir ? Il a fini par
poser la question qui lui était
essentielle :
— Et Houda, comment elle va ?
— Houda ! On dirait qu’on lui a
jeté un mauvais sort ! Bon Dieu, est-
ce qu’il y a quelqu’un qui va
travailler à la télé alors que les
terroristes tuent chaque semaine un
journaliste ? ! À croire qu’elle adore
être reconnue dans la rue. C’est une
cinglée ! Qu’elle meure sous les
projecteurs, si c’est ce qu’elle
cherche !
Il aurait aimé lui demander si elle
s’était mariée ou si elle avait
quelqu’un dans sa vie. Des propos de
son ami, il avait pu déduire qu’elle
était encore célibataire. Quant à la
deuxième partie de la question,
personne d’autre qu’elle ne pourrait
répondre. Combien il aurait souhaité
savoir si elle l’aimait toujours ! Est-ce
qu’elle se souvenait de lui ? Est-ce
qu’il lui manquait ? Il s’est contenté
de lui demander :
— Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Je compte me tirer… Il n’y a que
la mer qui me sauvera ! Il y en a
beaucoup qui sont allés en Espagne
et ils vont tous bien.
Ce n’était pas la peine de l’en
dissuader, la mer ne lui faisait pas
peur. Il avait plus confiance en elle
qu’en la patrie qu’il laisserait
derrière lui. Il allait prendre le large,
et il reviendrait avec des filets vides
de rêves.

Alâa était rentré heureux après


cette rencontre : il lui était au moins
resté un ami. C’est dans les
circonstances malheureuses que se
révèle la vraie nature des gens.
Depuis son retour, il avait constaté
qu’il avait perdu toutes ses relations
précédentes. Il lui arrivait parfois de
ne pas trop leur en vouloir : pour
eux, il était un terroriste. Et pour les
vrais terroristes, il n’était pas digne
d’un tel « prestige ». S’ils ne l’avaient
pas tué, c’était parce qu’ils avaient
encore besoin de lui, tout
simplement. Ils souffraient du
manque de médecins pour soigner
leurs blessés, pourtant ils n’avaient
pas hésité à en abattre un qu’ils
avaient emmené de force dans leur
fief et qui a été exécuté peu après
alors qu’il essayait de s’enfuir. Il ne
parvenait toujours pas à croire que
ceux qui n’avaient pas quitté la
montagne l’avaient laissé partir avec
le groupe des repentis. Jusqu’au
dernier instant, il s’était attendu à
recevoir une balle pour éliminer le
risque de le voir dévoiler les
cachettes aux forces de l’ordre.
Comme si un homme qui ne tue pas
devait être tué !

Le rendez-vous avec Nadir lui


avait donné l’espoir de regagner le
cœur de Houda. Il ne croyait pas
qu’elle ait pu l’oublier. Au moins en
souvenir des six mois qu’il avait
passés en prison à cause de son
amour, suite à cette descente de
police à l’université de Constantine
dirigée contre les terroristes. Il n’en
aurait rien su si Houda ne lui avait
pas raconté qu’après sa sortie de
prison, l’un des barbus relâchés était
venu lui dire, avec une satisfaction
sadique : « Je ne t’ai pas laissée jouir
de sa présence pendant mon
absence. » Plus tard, elle a compris
que le jeune terroriste qui l’aimait
avait calomnié Alâa pour qu’il soit
lui aussi emprisonné.
Il continuait à se vanter dans son
for intérieur d’avoir fait de la prison
à cause d’un soupçon d’amour non
déclaré. L’auraient-ils battu et
torturé s’ils avaient appris qu’il
n’était qu’un simple amoureux,
victime de la duperie d’un jeune
homme sans scrupules, dont la barbe
n’avait pas empêché de piéger un
être innocent ? Mais les militaires
n’y étaient pas allés de main morte,
et lui qui n’avait pas un jour éprouvé
la moindre sympathie envers les
terroristes, il était ressorti de prison
avec l’âme d’un islamiste après avoir
été témoin des tortures qu’ils avaient
subies aux mains de l’armée.
Maintenant qu’il avait tout
expérimenté, il lui restait à
reconstruire son âme en ruine.
Il devait tout reconsidérer, même
les mots : « patrie », « martyr »,
« assassiné », « victime », « armée »,
« vérité », « terrorisme », « islam »,
« djihad », « révolution »,
« complot », « infidèles »…
Le langage l’avait épuisé. Accablé.
Il voulait un air pur, sans langage
soutenu, ni éloquent, ni emphatique.
Des mots simples, normaux, sans
accentuation, ni ponctuation, mais
neutres, atones, muets.
Il cherchait le silence.

Hâla et sa mère ont tenté en vain


de l’inciter à se confier et à raconter
ce qu’il avait vécu durant les deux
années de son absence. Il évitait
toujours d’avoir à leur parler. Il ne
s’asseyait en leur compagnie qu’à
l’heure du journal télévisé du soir.
Toutes deux savaient qu’il
attendait que Houda apparaisse à
l’écran, et rien d’autre. Quand ce
n’était pas elle qui se tenait devant la
caméra, il se retirait dans sa
chambre.
Il la contemplait… l’examinait… Il
déchiffrait ce qu’elle semblait
raconter sur elle-même en disant les
nouvelles. Chaque fois, il aboutissait
à des conclusions opposées. Une fois,
elle paraissait heureuse, ce qui
voulait dire qu’il y avait un homme
dans sa vie ; et une autre fois,
lorsqu’elle paraissait désespérée,
brisée, il n’arrivait pas à comprendre
pourquoi elle s’obstinait à s’exposer
ainsi en première ligne, et à
annoncer chaque soir l’exécution
d’un journaliste. Le nombre des
intellectuels et des journalistes tués
dépassait les soixante-dix, et elle
continuait chaque jour à présenter
ses condoléances au peuple algérien.
Et si c’était elle, la cible suivante ?
Cette idée le terrifiait. Qu’il lui
arrive un malheur et qu’il ne la
revoie plus jamais ! Était-il pensable
que la mort la fasse disparaître ? Que
la terre recouvre ses beaux yeux, et
son corps qu’il n’avait jamais touché,
et ses lèvres qui étaient tout ce qu’il
avait embrassé d’elle ?
Chaque fois, il décidait qu’il
l’appellerait le lendemain. Et chaque
fois, sa fierté avait le dernier mot.
Elle savait qu’il était rentré et elle
pouvait l’appeler si elle le voulait.
Mais deux mois avaient passé et elle
n’en avait rien fait.
Les images cauchemardesques de
sa mort l’obsédaient. Il imaginait
toutes les manières avec lesquelles
on pourrait l’assassiner, quand elle
se dirigeait vers son travail ou de
retour le soir. Il se voyait à genoux,
embrassant son corps, pleurant et
suppliant Dieu de ne pas la lui
enlever. Il ne voulait rien d’autre
qu’elle dans cette vie. Rien d’autre.

Un soir, alors qu’il la regardait à


l’écran, il a eu l’idée de téléphoner à
la station, sitôt le journal terminé. Il
voulait lui faire une surprise.
Le problème était que l’unique
appareil de la maison se trouvait au
salon et qu’il ne voulait pas parler
avec Houda en présence de Hâla et
de sa mère. Il a donc décidé de
l’appeler d’une cabine téléphonique
qui se trouvait non loin de la
maison. Il a prétendu qu’il sortait
acheter un paquet de cigarettes.
Dans la cabine, il a sorti de sa
poche le numéro de la station de télé
qu’il s’était procuré récemment. La
sonnerie a retenti longtemps avant
que quelqu’un ne décroche le
combiné. Une voix d’homme, à qui il
s’est adressé, saisi par le trac :
— Je voudrais parler à
mademoiselle Houda. Pourriez-vous
lui dire qu’Alâa la demande ?
L’homme à l’autre bout lui a
semblé se tenir sur ses gardes.
— Appelez-la demain, si vous
voulez !
Alâa a insisté :
— Je dois l’entretenir d’un fait
important… Si vous pouviez juste lui
dire mon nom.
— Elle est encore sur le plateau.
Vous allez devoir attendre quelques
minutes ou plus.
Il a répondu, implorant :
— J’attendrai… Mais, je vous en
supplie, ne m’oubliez pas, mon
frère !
— Redites-moi votre nom.
— Alâa… Alâa Al Wâfi. Je vous
parle d’une cabine… Au nom de
Dieu, ne me laissez pas attendre
longtemps.
Plus de dix minutes plus tard,
l’homme a repris le combiné pour
l’informer que Houda avait entre-
temps terminé et qu’elle était partie
en hâte ; il n’avait pas pu la
rejoindre.
La ligne était ouverte mais
personne ne lui a répondu… Des
coups de feu ont éclaté dans ses
oreilles, en guise de réponse.

Le lendemain, en attendant
l’avion qui devait la ramener à
Beyrouth, elle a eu amplement le
temps de revoir tous ces détails
tragiques et de se désoler une fois de
plus du fait qu’en 2001, les
téléphones portables n’avaient pas
encore été commercialisés en
Algérie, et que son frère n’avait pas
eu d’autre choix que de recourir à
une cabine publique. Comment
aurait-il pu se douter qu’il allait
composer le numéro de la mort ?
Les larmes qu’elle avait retenues la
veille se sont mises à couler. Les
nuages amoncelés cherchaient une
excuse pour crever. Le succès parfois
pouvait aboutir à la mélancolie, mais
c’était surtout la perte, la perte de
tous ses hommes qui était en cause
en ce moment, y compris cet homme
qui lui avait offert une joie
trompeuse et qui avait disparu dans
ce même aéroport où il lui avait
donné rendez-vous, une semaine
auparavant.
Jusqu’au dernier instant, elle avait
espéré un appel de sa part. C’était
seulement maintenant qu’elle avait
fini par croire son cœur qui lui
chuchotait qu’elle n’allait plus le
revoir et que son destin était de ne
jamais être heureuse.
Son bonheur a toujours été
éphémère, comme les ailes des
papillons. Chaque fois qu’elle
essayait d’attraper leurs couleurs,
son émerveillement se dissipait en
poussière entre les doigts.
DEUXIÈME
MOUVEMENT
« De quelles étoiles
sommes-nous tombés
pour nous
rencontrer ? »
Nietzsche à Lou Andreas-Salomé,
à leur première rencontre
Quelques semaines après son retour
de Paris, elle a reçu une invitation
pour donner un récital au Caire. Elle
s’est mise à négocier avec sa mère
pour obtenir la permission de
voyager en Égypte, comme si elle
négociait avec elle le sort du Moyen-
Orient. En Égypte, elle n’avait pas de
proches comme à Paris, et la mère
s’inquiétait du milieu où sa fille allait
se retrouver.
En réalité, sa mère ne voulait pas
qu’elle chante. Elle ne voyait que des
dangers autour de sa fille. Si elle
avait pu, elle l’aurait gardée à la
maison. Elle la voyait comme une
gazelle que tous guettaient pour lui
dérober son musc. Tandis que sa fille
pensait qu’une gazelle enfermée à la
maison n’était plus qu’une poule
mouillée. Une gazelle est née pour
gambader dans les prairies, non pour
se cacher, apeurée. La peur de la
mort est une mort qui peut se
prolonger tout le long de la vie.
Voilà des mois qu’elle étudiait la
musique, et elle pensait être en
mesure maintenant d’affronter le
plus sévère des publics : le public
égyptien. Quelle grande aventure, si
elle acceptait de donner un récital
au Caire !
Pour rassurer sa mère et dissiper
ses appréhensions, elle lui a proposé
de venir avec elle. Et, comme elle s’y
attendait, sa mère a décliné
l’invitation, ajoutant d’un ton
bougon :
— Ce voyage en Égypte avec son
milieu d’artistes ne me rassure pas
du tout. Et je ne veux pas d’argent de
tes fêtes, je préfère manger une
galette de fromage dans la dignité !
Comme à l’accoutumée, elle a dû
assurer sa défense :
— Notre dignité est protégée,
maman. Et tu sais que je ne gagne
pas beaucoup avec ces concerts. En
plus, celui-ci a un but caritatif. Il
s’agit de récolter une somme
d’argent pour construire un centre
médical dédié aux enfants atteints
du cancer.
Avec ces paroles, elle a remporté
l’approbation de sa mère. Elle
pourrait ainsi voyager munie de sa
bénédiction, d’autant plus que Najlâa
s’était proposé de l’accompagner.
Le vol était court et elle n’avait pas
encore visité Le Caire. Elle voulait
profiter de cette superbe occasion
car elle s’attendait à plein de
surprises.

Quelques heures encore la


séparaient du récital quand on lui a
annoncé qu’un illustre inconnu avait
acheté tous les billets, quelques jours
auparavant.
Elle n’en a pas cru ses oreilles. Il
est vrai que c’était une soirée de
bienfaisance, mais cette personne
aurait pu se contenter d’acheter une
certaine quantité de billets et faire
donation du reste de la somme, au
moins par égard pour ceux qui
voulaient y assister. Quel sens cela
avait-il d’acheter toutes les places
d’une salle de spectacle, sinon que
cet inconnu se croyait plus riche et
plus important que tous les autres ?
Et de quel droit les en privait-il, si ce
n’était qu’il ne savait quoi faire de
son argent et qu’il était à l’affût d’une
occasion de se faire de la publicité
dans les journaux en tant que grand
bienfaiteur ?
Elle était sur le point de refuser de
chanter rien que pour lui donner
une leçon de modestie. Mais le
promoteur de l’événement lui a fait
comprendre, de manière calme et
rationnelle, qu’elle devrait dans ce
cas lui rembourser toutes ses pertes.
Elle a senti pour la première fois
combien sa modeste fortune n’était
pas de taille à couvrir les frais de sa
dignité.
— Et qui est-il, cet homme ?
— Quelqu’un est venu déposer
une somme au nom d’une
compagnie. Peut-être l’un de ses
assistants… Il ne m’a pas laissé
l’occasion de le lui demander.
Elle a dit sur un ton moqueur :
— Un chef de tribu qui aurait
besoin de toute une salle, peut-être ?
— Même s’il était un émir,
personne ne sera présent, ni lui ni sa
tribu !
— C’est pas croyable ! Il n’y aura
personne dans la salle ? !
— L’important pour les riches,
c’est que leur nom s’affiche. Tout
compte fait, ceci est un récital de
bienfaisance et nous avons réussi à
vendre tous les billets.

Pour elle, chanter était


l’expression même de sa dignité ; elle
n’arrivait pas à se défaire de l’idée
que cet homme insultait son
altruisme avec l’étalage de sa
richesse. Bien qu’elle ait besoin
d’argent, elle s’était désistée de son
cachet au profit du centre médical.
Et l’autre qui avait acheté une salle
entière avec l’excédent de sa fortune,
allait apparaître comme un
parangon de générosité et
d’humanisme !
Elle a passé sous haute tension les
deux dernières heures avant le
récital, en attendant que le rideau se
lève sur une énigme que tout le
monde avait essayé de résoudre : qui
était cet homme ?
Et plus l’heure approchait, plus
elle se rongeait les sangs en voyant
la salle déserte, vide de cette
animation stimulante qui précède les
débuts de concerts.
Et s’il ne venait pas ?
Afin d’éviter les surprises, elle a
prévenu les membres de l’orchestre
qu’ils n’attendaient qu’une seule
personne.
L’un des musiciens a demandé :
— Et si Son Excellence ne daignait
pas venir, nous ferions quoi ?
Un autre a répondu :
— Ça ne changerait rien. Qu’il
vienne ou pas, nous, nous
travaillons !
— Tu nous vois en train de jouer
devant une salle vide !
— Et alors ? Oum Kalthoum, elle-
même, a chanté pour des chaises.
Trois heures durant, dans un
mariage où ni les nouveaux mariés,
ni les parents, ni les invités n’étaient
présents !
— Qu’est-ce que tu racontes,
l’ami ! Elle avait perdu la boule ou
quoi ?
— Elle non, mais son père. Sept
heures à dos d’âne depuis la
campagne pour que Oum Kalthoum
chante à ce mariage, et quand ils
arrivent enfin, à part la grande tente
dressée, les globes allumés et les
chaises alignées, il n’y avait pas âme
qui vive… Même pas le marié ! Il
faisait un temps affreux et personne
n’osait sortir de chez soi. Ils seraient
venus pour écouter qui ? Le chanteur
ne valait pas le déplacement. Ils ont
donc annulé les festivités, mais
comment prévenir le père et la fille ?
Faut pas croire qu’en ces temps il y
avait le téléphone comme
aujourd’hui !
Et le musicien ne s’est pas privé de
raconter le reste de l’histoire dans
tous ses détails comme s’il en avait
été témoin.
L’autre lui a demandé, l’incrédulité
dans sa voix :
— Et d’où tu as su tout ça ?
— La Dame l’a écrit dans ses
mémoires. Elle ne se prive pas de
plaisanter en les racontant. Elle a
dit : « J’ai été très contente ce jour-là.
C’était la première fois que j’ai pu
chanter dans un mariage à la
campagne sans que les invités se
fracassent les chaises sur la tête, et
au lieu de trois heures de bataille
rangée et une demi-heure de chant,
j’ai pu chanter pendant trois heures
sans être interrompue ! »
Elle écoutait les musiciens
échanger leurs propos plaisants avec
la pointe d’admiration de celui qui
n’a pas l’habitude de transformer ses
problèmes en sujet de plaisanterie.
Ils blaguaient et rigolaient, alors
qu’elle était paralysée par la tension.
Un pressentiment lui disait que
personne n’allait venir et qu’elle
allait probablement devoir chanter
pour des chaises.
Son pressentiment lui a menti.

À neuf heures pile, on est venu la


prévenir qu’elle pouvait commencer
son récital. Elle a trouvé dans ce
respect de l’horaire de quoi
réconforter son moral. Ce monsieur
s’était pointé à l’heure, et cela, c’était
remarquable au Caire.
L’orchestre s’était mis à jouer en
prélude à son entrée sur scène.
Quand elle est apparue, on aurait dit
un cygne noir vêtu de mousseline,
telle une Maria Callas en robe
d’opéra, uniquement ornée de son
cou nu et de ses cheveux noirs
relevés haut sur la tête. Le charme
même dans sa simplicité rebelle. Elle
avait choisi cette apparence pour
fasciner Le Caire, mais c’était elle qui
s’est figée sur les planches en
découvrant l’étrange spectacle.

En même temps qu’elle, un


homme élégant entrait avec
ostentation dans la salle par la porte
principale, entouré d’une escorte
qu’elle s’attendait à voir s’installer à
ses côtés. Mais en voyant l’homme
tendre son manteau à l’un de ses
accompagnateurs et lui donner un
billet d’argent, elle en a conclu que
l’escorte était en fait composée
d’employés du théâtre, accueillant
l’invité avec les honneurs dus à son
rang.
L’homme a occupé un fauteuil à
droite de la scène, au milieu du
quatrième rang. Puis il l’a saluée
d’un mouvement de la tête,
paraissant prêt à l’écouter.
Elle se demandait si elle devait le
saluer avant de commencer à
chanter, et si ce mot qu’elle
prononcerait, elle devait l’adresser
au « cher public », ou au « cher
Monsieur » qui avait occupé de sa
chère générosité toutes les places
vacantes !
Devait-elle le remercier pour sa
bienveillance ? Ou lui dire ce qu’elle
avait sur le cœur, au risque de le
heurter et de le pousser à quitter la
salle, et à rompre lui-même l’accord
avec le promoteur par la même
occasion ? Par considération pour
toutes les places laissées vides, elle
aurait aimé lui faire part de cette
pensée qu’elle avait lue une fois :
« Avec ta fortune, tu peux t’acheter
des millions d’hectares de terre, mais
au bout du compte, ton corps ne
pourra reposer que dans un mètre et
demi de cette terre. » Elle aurait
souhaité lui dire qu’il avait acheté
avec son argent tous ces sièges, mais
qu’il ne pouvait pas en utiliser plus
d’un.
Mais elle a décidé de ne pas
s’adresser à lui avant de commencer
le récital. Puisque lui-même ne
l’avait pas saluée et qu’il ne s’était
pas approché de la scène pour se
présenter, tout au moins en sa
qualité de représentant de toute la
salle et de tous les absents.
Elle chanterait pendant une heure
et demie seulement. Elle lui céderait
juste la contrepartie de ce qu’il avait
payé et elle ne lui demanderait pas
quelle chanson il préférerait écouter.
Lui avait-il demandé, lui, si elle
préférait chanter devant une salle
bondée… ou vidée par sa présence ?
Elle a essayé tant bien que mal de
maîtriser ses sentiments, de
conserver son calme, et de chanter
pour les chaises vacantes comme si
elles étaient occupées. Cependant, à
la fin de chaque chanson,
l’applaudissement d’une seule paire
de mains la ramenait à la réalité de
la situation.
L’applaudissement est comme le
bulletin de vote, il est issu d’une
seule personne. On ne peut pas voter
avec plus d’une voix et on ne peut
pas applaudir avec plus de deux
mains, quoi que l’on fasse. Comme ce
jour où son père était allé à Alger
pour assister à un récital du grand
chanteur égyptien, Sayyed
Mekkaoui, qui était aveugle. À cause
de l’incompétence des organisateurs,
l’audience était restreinte, et son
père, par délicatesse de cœur, à la fin
de chaque chanson, applaudissait à
tout rompre, pour faire croire au
chanteur que le public était plus
nombreux. Mais un aveugle voit avec
ses oreilles, il n’a besoin de ses yeux
que pour pleurer. Et personne n’a pu
remarquer sa tristesse, derrière les
verres noirs de ses lunettes.
Elle continuait donc à chanter –
puisqu’il fallait faire bon cœur contre
mauvaise fortune – pour cet inconnu
qui faisait face à son trouble et à sa
luminosité avec son assurance et son
obscurité. Et parce qu’il avait acheté
pour une durée limitée sa voix et
non son âme.
Tout en chantant, elle ne cessait
pas de se parler, vu l’étrangeté de la
situation. Elle n’avait pas le souvenir
d’avoir entendu parler d’une
chanteuse qui se serait produite dans
une salle « bondée » par un seul
homme. Oum Kalthoum, elle, avait
chanté devant une salle vide quoique
pleine de chaises. Et cela, c’était plus
facile, d’autant que c’était son père
qui l’avait décidé. Il avait rencontré
le nouveau marié pour lui rendre les
cinquante piastres qu’il avait
touchées. Mais ce dernier, par
compassion pour cet homme et sa
fille qui avaient fait un si long
voyage, avait refusé de les reprendre
et il lui a dit avant de s’en aller :
« Mon cher monsieur, cela n’est pas
grave, considérez-les comme une
aumône. »
Seulement, le père d’Oum
Kalthoum était fier et il n’acceptait
pas de charité gratuite. Elle lui a
donc demandé, avec l’embarras de la
fille obéissante :
— Je fais quoi ?
Et lui :
— Tu dois chanter !
— Mais je chanterai pour qui ? Il
n’y a absolument personne !
— Ce n’est pas important. Nous
devons décharger notre conscience !
Se soumettant à ce diktat moral, la
pauvre fille s’est mise à chanter
devant une salle déserte.
La différence entre Oum
Kalthoum et elle, c’était ce
spectateur unique, que trois rangs
séparaient d’elle, et autant de
questions et de points
d’interrogation que de sièges
vacants.
Pourquoi avait-il choisi le
quatrième rang ? Pourquoi s’était-il
désisté de trois rangs alors que son
principal souci était d’être le
premier ?
De là où il se tient, un chanteur ou
un orateur a généralement besoin de
s’adresser à un seul visage, qu’il ne
connaît pas nécessairement, mais
qui le rassure. Un visage qui résume
toute l’assemblée, sur les réactions
duquel il lit les traces de son chant
ou de son discours. Mais comment
établir un échange avec le visage
d’un homme qui abolissait la salle, et
qui ne permettait, par sa présence
dénuée de toute réaction, aucune
possibilité de communication ?
Et… si c’était un obsédé ou un
tueur ? Sa pensée allait toujours vers
le pire. Elle avait lu une fois qu’en
Espagne, lors d’un concert, un
spectateur s’était levé de son siège et
avait tiré sur le chanteur qui
interprétait une chanson
romantique, le tuant net. Les paroles
avaient réveillé en lui les blessures
d’une déception amoureuse.
Et par ailleurs, en Égypte, n’avait-
on pas vu des hommes d’affaires tuer
en pleine crise de jalousie des
chanteuses dont ils étaient
amoureux ?

Elle était convaincue qu’il voulait


monopoliser l’événement avec l’éclat
de son prestige. Mais elle était plus
lumineuse que lui, elle chantait sur
une gamme plus élevée, telle une
statue sur un piédestal, ou comme
lorsqu’elle se tenait sur l’estrade,
face à ses élèves. Et là encore, sur
cette scène, elle était l’enseignante
et la maîtresse de la classe.
Cependant, dans sa classe, elle
connaissait un à un les petits visages
qui l’écoutaient. Elle savait le nom
de chaque élève ainsi que leur place.
C’était elle qui la leur avait désignée
et elle pouvait mettre n’importe
lequel d’entre eux dehors si elle le
désirait.
Qui était donc le plus fort ? Elle,
avec sa noblesse, ou bien lui, avec sa
richesse ?
De nombreuses pensées ont
traversé son esprit tout au long de sa
prestation. Elle chantait tour à tour
pour son amoureux et pour son
bourreau, et d’autres fois pour un
homme qu’elle méprisait, et d’autres
fois encore pour un homme qu’elle
ne pouvait se retenir d’admirer.
Cette distance qu’il avait imposée
entre elle et lui pour la convaincre
de son importance et permettre à
son chant de s’élancer librement,
l’empêchait de bien discerner ses
traits. Et elle hâtait la fin du concert
car il se pourrait qu’il vienne à elle
pour se présenter.

Elle a gardé son plus beau


morceau pour la fin. En dépit de
tout, son humeur se rassérénait
chanson après chanson, et elle avait
commencé malgré elle à s’accorder
secrètement avec le charme singulier
d’une situation qui la poussait à
chanter, accompagnée d’un
orchestre au complet, dans une salle
quasi vide et devant un seul homme.
Elle s’est inclinée profondément,
en réponse au salut qu’il lui a adressé
en se levant, aussitôt la dernière
note évanouie et après avoir malgré
tout chanté une demi-heure de plus
que la durée qu’elle s’était fixée.
Derrière elle, l’orchestre s’était
également mis debout. C’était une
scène étrange et prenante, qui
exhalait des sensations folles et
uniques. Son cœur battait
terriblement dans l’attente de
l’instant où il s’avancerait vers elle.
Qu’allait-il lui dire ? Et elle, que
pourrait-elle lui répondre ? Devait-
elle le remercier ? Et de quoi ? Ou
bien elle lui demanderait qui il était
et pourquoi il avait agencé une telle
situation. Non, elle le remercierait,
pas plus. Demain, les journaux lui
apprendraient qui il était. Elle allait
lui laisser croire que son nom ne
suscitait pas sa curiosité. Cela allait
le terrasser ! Éviter de chercher à
savoir son nom comme si elle
dédaignait de découvrir l’étendue de
sa puissance, existait-il une offense
plus grande !
L’un des employés du théâtre est
arrivé sur ces entrefaites et lui a
présenté l’inévitable bouquet de
tulipes. Cela ne lui a fait ni chaud ni
froid. Voilà des mois qu’elle recevait
les mêmes fleurs à chaque récital.
Elle avait l’esprit absorbé par cet
homme debout à quelques pas d’elle.
Mais les battements de son cœur se
sont accélérés lorsqu’une jeune fille
l’a rejointe sur les planches pour lui
offrir un bouquet de roses rouges.
Elle a déduit de l’arrangement et de
la taille grandiose qu’elles
provenaient de son énigmatique
spectateur. Un frisson agréable l’a
parcourue. Elle a tendu le bouquet
de tulipes au chef d’orchestre qui se
tenait derrière elle et elle a entouré
du bras gauche le bouquet rouge en
signe de reconnaissance adressé à
l’homme. Celui-ci s’est contenté de
répondre avec un petit salut de la
main, exprimant à la fois un merci et
un adieu, et l’a laissée, abasourdie, le
regarder quitter la salle, les
employés agglutinés autour de lui
dans l’espoir d’un pourboire.
Quelle sorte d’homme était-ce et
pour qui se prenait-il ?
Comment avait-il pu la laisser
chanter près de deux heures durant
rien que pour sa seule personne et se
permettre ensuite de lui tourner le
dos et de s’éclipser ? Il n’a pas
échangé de poignée de main ; il ne
lui a même pas frôlé la sienne, ni
gratifié son oreille d’un mot gentil. Il
a juste agité sa main de loin et il est
parti. Il ne lui a pas accordé la
chance de dire un mot… ou de ne
rien dire. De poser ou non une
question. C’était l’humiliation à
outrance ! Jusqu’à ses roses rouges,
muettes et sournoises comme lui,
qu’aucune carte de présentation ou
de remerciement n’accompagnait !
Était-il trop illustre pour inscrire son
nom sur une carte ? Ou bien la
trouvait-il trop insignifiante pour
mériter quelques mots écrits de sa
main ?

Accablée, elle s’est dirigée vers sa


loge. Elle s’est dévêtue en hâte. La
loge était vide, personne pour la
féliciter ou la remercier. Toute
l’administration du théâtre et ses
employés étaient occupés à
souhaiter adieu au « grand
bienfaiteur ».
Seule Najlâa a capté sa tristesse.
Tout en l’aidant à rassembler ses
affaires, elle lui a dit :
— Tu étais sublime !
La réponse ne venant pas, elle a
poursuivi :
— Je comprends que la chose
n’était pas facile, quand même c’était
une belle expérience, et excitante…
Chanter pour une seule personne !
— Ce n’est pas une personne !
Celui qui se paie le luxe de louer
toute une salle rien que pour lui est
un prétentieux qui se prend pour un
dieu ! Et avoir accepté de chanter
pour lui, c’est presque un blasphème
de ma part !
— N’exagère pas ! Toi, ma chère,
tu es une extrémiste de l’amour-
propre.
— C’est mieux que d’être
permissive et de me laisser insulter !
Est-ce que tu ne te rends pas compte
combien le comportement de cet
homme est d’une vantardise
arrogante ? Il ne s’est même pas
donné la peine d’écrire un mot sur sa
carte comme l’exige le savoir-vivre !
— Ah, tu voulais qu’il se traîne à
genoux à tes pieds ! Les roses rouges
n’ont pas besoin de carte. Cela crève
les yeux que le type est épris de toi,
rien qu’à voir ce qu’il a payé pour
être seul à t’écouter. À ce que je
sache, aucune chanteuse arabe n’a
eu la chance de recevoir un tel
hommage !
— Tu appelles ça un hommage ? !
Elles étaient sur le point de partir
quand elles ont croisé le chef
d’orchestre, le bouquet de tulipes à
la main. Il a dit :
— Je vous ai attendue pour vous
rendre ce bouquet que vous m’avez
confié… Au fait, que pensez-vous du
concert ?
Elle a rétorqué en s’emparant des
fleurs :
— Quel concert ? Un concert, c’est
un accord, une entente harmonieuse
entre deux parties. Dans la salle, il
n’y avait aucune participation, aucun
signe de vie pour que l’on puisse
appeler ça un concert !
Elle lui a remis la corbeille de
roses rouges comme pour se
débarrasser de tout objet qui avait
un rapport avec cet homme, en
disant :
— Emportez ces fleurs pour votre
femme, elle en sera contente.
Le chef d’orchestre a fait un grand
sourire :
— Grands mercis, chère Madame !
Elles ont pris un taxi pour aller à
l’hôtel. Elle a laissé Najlâa porter le
bouquet de tulipes. Quant à elle, elle
s’est chargée de porter son
amertume.

Aussitôt réfugiée dans sa chambre,


elle s’est changée et s’est assise dans
son lit, appuyée contre le dossier.
Elle avait hâte d’être seule avec elle-
même pour revenir sur les secousses
psychologiques qu’elle avait vécues
en une seule soirée, dans l’espoir de
comprendre ce qui se passait en elle.
Si elle avait été seule, elle aurait
laissé couler ses larmes, mais Najlâa,
avec sa prévenance envahissante,
parasitait ce peu de bonheur qu’il lui
restait : son chagrin.
Après avoir demandé au service de
chambre d’apporter un vase, Najlâa
lui a dit :
— Tu veux que je te commande un
petit dîner ?
— Le plat de l’humiliation était si
copieux que j’ai perdu tout appétit.
— Bon Dieu, ce que tu es têtue et
fière ! Tu sais ce dont tu as besoin le
plus : une rééducation
psychologique, pour t’adapter au
monde. Parce que le monde, ma
chérie, ne va pas se couper en quatre
pour s’adapter à toi ! Je vais
commander quelque chose, j’ai
faim… Tu as les moyens de m’offrir
un dîner somptueux ce soir, n’est-ce
pas ? Puisque tu es la plus célèbre et
la plus riche de nous deux !
— Je suis toujours riche.
Commande ce que tu veux !
— À propos, est-ce que tu as su
combien ce type a payé pour le
récital ?
— Je ne veux pas le savoir !
Najlâa s’affairait à disposer les
tulipes dans le vase lorsqu’elle est
tombée sur une petite carte
accrochée à l’une des tiges. À peine
avait-elle eu le temps de lire le petit
texte manuscrit qu’elle s’écriait :
— Ah, tu as bien fait de jeûner ce
soir ! Tu es invitée à dîner demain
dans un restaurant flottant sur le
Nil !
Elle a sursauté et pris la carte des
mains de sa cousine.
« Accepteriez-vous de dîner avec
moi, demain soir ?
Sans aucun doute, vous allez me
reconnaître cette fois.
Je vous attends, à 20 heures, sur le
navire El Bacha. »

Elle a relu le mot, n’en croyant pas


ses yeux. Serait-il possible qu’il soit
revenu ?
Quatre mois avaient passé depuis
son retour de Paris et elle avait fini
par être convaincue qu’elle n’allait
plus le revoir. Mais des hommes
pareils, ils reviennent quand nous
cessons de les attendre et qu’ils ont
la certitude que nous ne nous
sentons plus concernées par leur
retour. Elle éprouvait une vive
satisfaction de l’avoir battu et obligé
à briser les règles de son jeu stupide.
Pour elle, le retour de cet homme lui
est apparu comme une revanche
prise contre l’humiliation infligée
par l’autre. Eh bien, soit ! Qu’un
homme paie pour un autre !
Prenant soin de masquer sa joie
devant Najlâa, elle a dit :
— Comme si un seul fou ne me
suffisait pas ! Celui-ci, c’est l’homme
qui me pourchasse avec ses bouquets
de tulipes. Voilà des mois qu’il
n’envoie plus de carte avec ses fleurs.
Tu te rends compte, la première
carte qu’il m’avait envoyée disait
« Le noir vous va si bien » !
— Maintenant je comprends
pourquoi tu n’as pas ôté ce noir tout
ce temps !
— Non, ce n’est pas à cause de lui.
Le noir est ce qui me tient le plus à
cœur depuis que la mort m’a enlevé
tout ce qui m’est sacré. Je me sens
comme un lien de parenté avec lui,
je sens qu’il me protège et qu’il me
distingue des autres chanteuses. Et
puis c’est devenu dans ma nature
d’aimer le noir, depuis l’époque où
j’enseignais, si tu t’en souviens.
— Et quand as-tu cessé d’être une
enseignante ?
— Jamais. C’est un métier qui te
poursuit comme une malédiction.
Même si tu t’es libérée des craies, du
tableau et de la correction des
examens, il te pourchasse avec les
valeurs que tu as essayé de semer
pendant des années chez les élèves,
comme si c’était des arbres que tu
plantais pour arrêter la
déforestation. Quelque chose te
rappelle qu’un jour, tu as été un
exemple pour ces petits. L’aura de
l’enseignante ne se dissipe pas. Sa
lumière est plus intense que l’éclat
de la célébrité, parce qu’elle n’est pas
artificielle. C’est une lumière
intérieure.
Tout en attaquant son dîner,
Najlâa a commenté ce petit discours
avec ironie :
— Ô dame de la lumière
intérieure, je te l’annonce : tu vas
souffrir avec ta lumière. Qu’est-ce
que j’en sais ? C’est peut-être ton
destin ; après tout, ton nom, ça veut
bien dire « aura ». Oh, et puis, j’ai
faim, moi ! Tu te joins à moi ou tu
comptes bouffer ta carte ? !
Elle a ri et s’est assise à table :
— Je ne boufferai pas la carte,
mais je souhaite tellement pouvoir
dévorer le temps. J’ai une curiosité
intense de savoir qui est cet homme.
À moins que ce soit encore une de
ses épreuves et qu’il me plante dans
ce restaurant !
— Je ne saurai jamais où tu les
déniches, tes fous !
— Quand tu liras les cartes qu’il
m’a envoyées, tu concluras sans
aucun doute qu’il est poète.
— Il peut aussi bien être un
fleuriste et faire de la poésie dans ses
instants de loisir.
— Arrête de plaisanter. Ce qui me
déroute vraiment, c’est comment il
fait pour épingler toutes mes dates
de concert et de télé, et réussir à
m’envoyer des fleurs où que je sois…
— Espèce d’idiote, pas besoin pour
ça d’une voyante qui lit dans le marc
de café ! Sur Internet, tu peux tout
apprendre sur les célébrités : leurs
concerts, leurs déplacements… Pour
les fleurs, il y a des compagnies
internationales qui se chargent de
les expédier le même jour partout
sur la planète. Il te suffit de leur
décrire le genre de bouquet que tu
préfères. Donc, le tien, il a pu te
l’adresser de n’importe quel endroit
dans le monde.
— Tu as raison. Mais s’il se trouve
aujourd’hui au Caire, pourquoi doit-
il attendre demain pour m’inviter à
dîner ?
— En tout cas, c’est évident qu’il
est riche pour t’envoyer des fleurs
qui te suivent partout !
— Comme il peut ne pas l’être.
Être romantique n’a rien à voir avec
la richesse. Il a peut-être réduit
quelques-unes de ses dépenses
personnelles pour m’offrir ces
bouquets… ou pour m’inviter à dîner
dans un grand restaurant.
— C’est quoi, ces foutaises ! Je ne
comprends pas pourquoi tu tiens à
prétendre qu’il n’est pas riche !
— Eh bien, parce que les riches
sont toujours empressés à se
satisfaire. Ils manquent de patience,
et ce qu’ils veulent, ils le veulent tout
de suite. Ils considèrent que l’attente
est indigne d’eux, presque une
insulte. Ce sont des mégalomanes,
comme cet homme qui s’est réservé
toute une salle pour lui seul. Tu
verras, demain il occupera la une des
journaux égyptiens !
— Et pourquoi pas, cela ne peut
que booster ta célébrité !
— Tu parles ! Cela ne fera
qu’exciter la jalousie des autres
chanteuses. Je t’assure, je redoute
leurs intrigues et leurs cancans. Je
tiens à protéger ma vie intime.
— Les rumeurs nourrissent la
célébrité, ma chère.
— Au contraire, c’est la célébrité
qui les enfante.
]]]

Elle s’est apprêtée pour le rendez-


vous sans excès de coquetterie, se
contentant d’un léger maquillage.
Elle s’en est allée vers lui aussi
légère qu’un papillon de ruisseau.
Mais un papillon en retard : elle ne
s’était pas attendue à ce que la
traversée des rues du Caire soit aussi
longue à cette heure de la journée
que le temps qu’elle a passé à
attendre ce rendez-vous.
Entre le premier et le dernier
bouquet de son admirateur inconnu,
elle n’avait franchi que la moitié de
la distance qui menait à l’amour.
Mais le trajet entre son hôtel et le
restaurant flottant où il l’attendait
lui a paru bien plus long.
Dans cet endroit qu’elle allait
atteindre, elle se rendrait compte
que cet homme passé maître dans
l’art de s’envelopper de mystère avait
réussi, encore une fois, à l’attirer
dans sa lumière obscure.

Comme pour quelqu’un qui aurait


pris le train sans se renseigner sur
l’itinéraire ni sur la destination, il
était trop tard pour qu’elle se pose
des questions. À partir du moment
où elle a commencé à s’avancer
lentement vers la porte du
restaurant, elle ne pouvait plus
revenir en arrière. Elle a parcouru
d’un regard timide cet endroit qui
affichait sans vergogne son luxe
fastueux. Elle a examiné de nouveau
les tables qui étaient disposées de
manière à préserver l’intimité des
clients et le cachet select du lieu. Et
le restaurant, avec l’agencement de
tous ses coins innombrables, a
semblé se transformer en un
labyrinthe où elle évoluait en
tâtonnant dans la confusion des
premiers instants, d’autant qu’elle ne
savait ni le nom ni l’apparence de
l’homme qu’elle était venue
rencontrer. Elle commençait à
regretter d’avoir accepté un tel
rendez-vous avec un inconnu et elle
s’imaginait qu’il n’était pas encore
arrivé. Ou qu’il était présent mais
qu’il voulait la mettre à l’épreuve
une nouvelle fois.

Elle a décidé d’inverser les règles


du jeu. Elle allait s’asseoir à une
table libre… Qu’il vienne à elle
puisqu’il la connaissait ! Il n’était pas
permis qu’une femme connue
continue à rester plantée dans le
vestibule du restaurant.
Elle a marché vers une table qu’il
aurait choisie, se figurait-elle, placée
dans un joli coin éclairé par des
lumières externes qui scintillaient à
la surface du Nil.
Dans tout premier rendez-vous, le
lieu est un troisième partenaire. Elle
ne devait pas se tromper dans le
choix de la table. À moins qu’il en ait
choisi une qu’elle ne pouvait pas
voir.
Elle cherchait à attirer l’attention
d’un serveur quand elle s’est
retrouvée face à ce visage dont sa
mémoire avait enregistré les traits
deux heures durant. C’était « lui »,
l’homme pour qui elle avait chanté
la veille ! Que faisait-il là ? Était-ce
une coïncidence ? Ou bien était-ce
lui qui avait fomenté ce rendez-
vous ?
Il a éloigné son portable de son
oreille, l’a refermé, et s’est levé pour
la saluer. Elle n’aurait pas su dire s’il
l’attendait ou s’il était surpris de sa
présence.
Elle lui a tendu la main, il s’est
penché pour y déposer un baiser.
Elle n’en croyait pas ses yeux.
— Mon bonheur est grand d’avoir
aujourd’hui aussi la chance de vous
voir.
Avant qu’elle ne réponde ou ne
reprenne ses esprits, le garçon lui
avait tiré la chaise. Elle a pris place
tout en pensant à l’autre homme. Et
s’il était venu, et qu’il soit en ce
moment assis à une autre table, la
regardant s’installer en compagnie
d’un autre que lui ? Elle est restée
tendue, jetant de temps à autre un
coup d’œil sur le mouvement de la
salle.
Il a ajouté :
— Je ne m’attendais pas à ce qu’un
tel endroit nous réunisse !
Elle doutait de plus en plus qu’il se
soit trouvé là par hasard. Elle était la
proie de sentiments contradictoires.
Elle craignait que l’autre n’arrive et
qu’elle ne sache plus avec lequel des
deux elle devrait s’asseoir.
Il avait remarqué son trouble :
— Quelque chose vous
importune ?
Plus pour relâcher sa tension, elle
a répondu :
— Non… rien du tout.
C’étaient ses premières paroles.
Elle avait en ce moment tout le
loisir de le détailler de près.
Un homme dans la cinquantaine,
sourire aux portes de l’été,
mélancolie distinguée dont elle ne
voyait pas la cause, et des cheveux
qui ignoraient la vieillesse grâce à la
teinture. Plus tard, elle comprendrait
qu’un homme qui se teint les
cheveux cache sûrement quelque
chose. Un homme aux regards
respectueux, aux intentions
déférentes. Un homme qui lui baise
la main avec un sentimentalisme
aristocratique, comme pour
instaurer une distance entre lui et le
commun des hommes. Sa moralité
raffinée dédaignait les baisers
stupides aux joues ou les serrements
de mains hypocrites.
Avec de telles marques de
déférence, il avait manifesté une
noble virilité et l’avait transformée
en princesse d’un seul baiser sur sa
main. Elle regrettait de n’avoir
revêtu qu’une simple robe alors
qu’elle aurait pu en porter une plus
précieuse, et de n’avoir rien changé à
sa coiffure, la laissant se répandre
dans sa bohème habituelle.
Pourtant cela ne la gênait pas
outre mesure d’avoir été délaissée
par sa bonne fée à son premier
rendez-vous. Ce soir, elle ne voulait
pas être Cendrillon. Elle brillait de
l’aura de l’être désiré, cela lui
suffisait.

Une dame étrangère, blonde, avec


une robe de soirée au dos décolleté,
jouait sur un piano des variations
musicales. Ils ont laissé Chopin
introduire entre leurs mots quelque
chose d’une valse.
Il a dit :
— Je vous remercie pour la soirée
d’hier, j’ai été très heureux de ce
tête-à-tête avec votre voix.
Elle, avec ironie :
— Je m’attendais à ce que ce soit
votre acte de bienfaisance qui vous
rende plus heureux !
— Je ne vois pas d’inconvénient à
ce que la charité soit un prétexte
pour nous rendre heureux.
Elle était sur le point de lui
demander si c’était lui qui parrainait
les œuvres de bienfaisance ou si
c’était ces dernières qui faisaient
marcher ses affaires.
Mais une question pareille n’était
pas de mise lors d’un premier dîner.
— Vous avez aimé les chansons ?
— J’ai aimé que vous ayez chanté
pour moi seul.
C’était un sphinx grec qui
répondait à ses questions, qui était
assis sur une chaise en face d’elle.
Les divinités s’assoient-elles sur une
seule chaise ? Et que peuvent-elles
commander comme repas quand
elles s’abaissent et partagent avec un
humain leur nourriture ?
Il a commandé un vin somptueux,
évidemment, et un dîner léger et
raffiné, le plus cher du menu, tandis
qu’elle a opté pour le moins cher
comme à son habitude et comme si
elle se trouvait seule. Elle ne voulait
pas se vanter à tort d’être une fine
bouche, ni profiter de sa richesse
pour commander tout ce qu’elle
aurait voulu. Elle pourrait retourner
le lendemain avec Najlâa et choisir
ce qui lui plairait… avec son argent.
Pour le moment, ce qui lui plairait
vraiment, c’était de savoir qui était
cet homme et pourquoi l’autre
n’était pas venu. Avait-il été présent,
et, la voyant avec un autre que lui,
était-il reparti… comme à
l’aéroport ? Et si elle n’avait pas à
l’attendre, pour la simple raison qu’il
soit déjà là, assis en face d’elle, en
train de déguster son verre de vin ?
Il lui a demandé :
— Comment pouvez-vous
atteindre un si haut degré de
mélancolie quand vous chantez, si
vous n’avez pas fait l’expérience du
vin dans votre vie ?
Elle a répondu :
— Dans mon pays, les gens
s’enivrent de chagrin.
— J’ai plutôt voulu dire que votre
mélancolie était proche de l’extase.
Ses joues ont rougi. Ces mots
n’existaient pas dans le vocabulaire
de sa vie.
Elle a répliqué :
— Pour moi, la mélancolie est un
chagrin déguisé en tarab, comme le
blues.
Il a posé son verre.
— D’où vous vient ce langage ?
— De vos questions.
Il a ri.
— Dans ce cas, j’en ai encore plein
à vous poser !
— Je vous les échange contre une
seule question.
— Je vous écoute…
— Si vous appréciez mon chant et
que vous ayez loué la salle pour être
en « tête-à-tête avec ma voix »,
comme vous l’avez dit, alors
pourquoi vous ne m’avez pas saluée
ni remerciée à la fin du récital ? Vous
ne manquez pas de courtoisie, à ce
que je vois ?
— Je tenais à vous rencontrer en
tête-à-tête la première fois. Pendant
une première rencontre, un arc-en-
ciel apparaît, et il illumine le ciel
avec l’intensité d’un éclair. J’ai voulu
que mon aura seule vous permette
de me reconnaître… Mais votre cœur
ne m’a pas reconnu, cette fois non
plus !

A-t-il dit « cette fois non plus » ?


Son cœur a tressailli sous l’effet de
la surprise. L’autre et lui… c’était
« lui » !
C’était lui qui avait donc envoyé ce
même bouquet de tulipes pour
l’inviter à dîner ! Lui, ce premier
rendez-vous raté, plutôt ce piège
tendu à l’aéroport, il y a des mois !
Au cours de son récital, elle n’avait
pas eu le moindre soupçon que ce
pouvait être lui le « grand
bienfaiteur ». Serait-il à ce point
riche, et amoureux, et qui plus est au
chômage, pour dépenser toute son
énergie et son argent à lui semer des
pièges ? Les femmes avaient-elles
disparu de la terre pour qu’elle seule
devienne son unique obsession ? Et
pourquoi avoir effectué ce retour en
grande pompe après avoir battu si
radicalement en retraite ?
Son cœur ne cessait de battre à
tout rompre. Cela lui a pris de longs
instants pour réexaminer ses cartes
et réviser leurs conversations des
premiers temps, tout en contemplant
cet homme qui, pendant de longs
mois, l’avait enchantée et chagrinée,
l’avait mise à l’épreuve et
abandonnée, l’avait choyée et
insultée, allant au-devant d’elle et la
faisant venir à lui, à son gré, quand
et où il le voulait. C’était donc lui,
cet homme !
En vain avait-elle essayé de mettre
sur sa voix un visage, sur ses paroles
une profession, et de fixer à sa poche
une limite ! Il avait toujours falsifié
les repères. Il était grand temps de
clarifier certaines choses.
— M’est-il permis de savoir ce que
vous faites dans la vie ?
Il a répondu avec un rien de
moquerie :
— Si j’en avais eu le choix, je
n’aurais voulu être que fleuriste.
« J’aurais manqué de profit mais le
parfum ne m’aurait pas manqué. »
— C’est un joli souhait.
— Un souhait que je partage avec
le compagnon du Prophète, Omar
Ibn Al Khattab. C’est lui qui l’a dit.
— Vous semblez être un grand
lecteur.
— Pas tout à fait, mais je m’efforce
de mémoriser tout ce qui me touche
et qui est en rapport avec la culture
de la vie, je veux dire avec ses
merveilles.
— Pouvez-vous croire qu’hier
même, j’ai dit à ma cousine que
j’étais presque sûre que vous étiez un
fleuriste ! Elle a répondu en
plaisantant : « Et il travaille comme
poète à ses heures perdues ! »
— Corrigez-la… Je suis poète à
temps complet et je travaille par
intermittence comme homme
d’affaires.
— Vous écrivez vraiment de la
poésie ?
— En écrire ? ! Non, ça, c’est un
hobby de fauchés ; moi, je vis la
poésie. Vous pouvez faire de chaque
jour de votre vie un poème.
Après un silence, il a ajouté :
— Avec vous, par exemple, j’ai déjà
des recueils de poésie… Je vous les
montrerai un jour.
Elle a dit, très étonnée :
— Avec moi ?
Et lui, comme pour la rassurer :
— Les beaux projets sont
également des poèmes. Comme ce
dîner, par exemple. Sept mois de
planification et de persévérance
dans le rêve pour aboutir à un
instant pareil ! Notre présence ici
n’est-elle pas comparable à un texte
poétique ? !
Il a porté son verre à ses lèvres, se
délectant de l’instant.
Elle a rétorqué :
— Folie ! Les choses auraient pu
être bien plus simples.
— Le simple n’est pas le plus
beau : « Si le chemin est aisé, invente
des obstacles. »
— Oui, mais moi, je n’ai rencontré
que des obstacles et il m’a fallu
inventer le chemin !
— Tous les êtres exceptionnels ont
tracé leur propre voie dans la vie.
Vous savez, vaincre dans les batailles
fondamentales nous rend plus beaux.
Les vainqueurs sont toujours beaux,
vous ne l’avez pas remarqué ? Votre
voix même n’aurait pu être aussi
harmonieuse si elle n’avait pas
remporté l’épreuve du défi.
Elle est restée silencieuse.
Il avait sûrement puisé ce qu’il
savait d’elle dans les interviews
télévisées. Et le plus étonnant, c’était
qu’il en savait à son sujet plus
qu’elle, au point de lui épargner de
poser des questions, surtout la plus
importante : « Pourquoi elle ? »
Il restait une autre question :
— Pourquoi avoir choisi des
tulipes… avec cette couleur violette ?
— Vous auriez probablement
préféré que ce soit des roses rouges !
Comme ce bouquet que vous avez
étreint hier avec ravissement, en
remettant l’autre au chef
d’orchestre !
Il a prononcé ces mots avec une
raillerie teintée d’amertume. Le
rouge de la confusion a envahi ses
joues, et elle a dit pour s’excuser :
— Je l’ai étreint en votre honneur.
Je pensais que le bouquet était de
vous !
— Vous voulez dire que vous
pensiez que le bouquet était de ce
monsieur qui avait réservé la salle
pour s’asseoir en face de vous. Et
l’autre, de celui qui vous couvre de
tulipes depuis des mois !
Il l’avait mise dans l’embarras. Elle
a répondu en toute franchise :
— Le plus important pour moi, à
ce moment-là, c’était d’honorer cet
homme qui était le parrain du
récital.
— Vous avouez donc que vous
avez renié vos sentiments pour
prendre le parti de l’argent.
Elle a erré dans ses pensées un
moment, puis elle a dit :
— C’est vous qui avez envoyé le
bouquet de roses pour me piéger ?
Lui, d’un ton persifleur :
— Non, ce n’était pas moi. Ce
bouquet ne me ressemble pas !
Il a ouvert sa trousse en cuir noir
précieux et s’est absorbé dans le
bourrage du fourneau de sa pipe,
laissant s’installer entre eux un
silence bordé des notes de piano de
la dame blonde. Le garçon est venu
leur proposer un dessert. Il s’est
contenté d’un café. Le garçon est
revenu avec le chariot de pâtisseries
pour qu’elle fasse son choix. Elle a
pris un gâteau au chocolat.
Il a plaisanté pour adoucir
l’ambiance :
— Même avec les pâtisseries vous
ne quittez pas le noir ?
Elle a répondu en riant :
— Je peux tenir tête à tout, sauf au
chocolat. J’ai vaincu les terroristes
mais le chocolat m’a vaincue !
— Vous seriez alors intéressée par
ce nouveau centre de
désintoxication pour les accros au
chocolat. Tous les soins et les
services y sont basés sur le chocolat :
les boissons, les repas principaux, les
pâtisseries, les séances de massage à
la crème au chocolat, et même les
baignoires remplies de chocolat
liquide !
— Vous l’avez visité ?
— Non, une amie qui y a passé
plusieurs jours m’en a parlé. Elle
aussi est folle de chocolat.
Quelque chose l’avait étonnée… ou
chiffonnée. Elle a avancé :
— Elle en est sans doute ressortie
en détestant le chocolat !
— C’est le but recherché : guérir
d’un désir en l’assouvissant à l’excès.
— Et vous, vous n’aimez pas le
chocolat ?
— Bien sûr, mais je suis maître de
mes désirs.

Par quelle magie était-il devenu


en cet instant plus savoureux que le
morceau de chocolat qui fondait
dans sa bouche ? Lui, le « maître des
désirs », le « dieu des banquets », « le
sultan de l’extase », le « roi » d’une
salle dont il était l’unique auditeur !
L’a-t-il fait prisonnière grâce à son
charisme ? Ou grâce à tout ce qu’il
avait entrepris pour que cet instant
existe ? Ou bien était-ce dû à
l’évocation de cette « amie », dont il
a laissé passer l’ombre entre eux,
mine de rien ? Elle ne s’imaginait
pas qu’un homme obsédé à ce point
par elle puisse avoir dans sa vie une
autre femme.
Ce dont elle ne s’était pas rendu
compte, c’était qu’il lui avait glissé
parmi les différents plats du dîner,
celui de la jalousie… en guise de
dessert !
Elle sentait qu’elle était sur le
point de glisser sur les pentes de
l’amour. Combien d’émotions
magnifiques et de chutes
foudroyantes avait-elle vécues
pendant deux heures en sa
compagnie ! Il l’avait stupéfiée avec
ce charisme qui donne à ses mots ce
poids léger et grave en même temps ;
il ne paraissait pas s’être donné du
mal pour les trouver. Ses paroles
disaient ce qu’il était. C’est pourquoi
elle avait succombé à son charme
lorsqu’il lui parlait au téléphone, au
point de s’être retrouvée perdante à
l’épreuve de l’aéroport.

Au moment de régler la facture, en


même temps que sa carte de crédit, il
a sorti une carte de visite qui portait
juste son nom. Il y a inscrit au dos
son numéro de téléphone et la lui a
tendue, en disant : « Appelez-moi
quand vous voudrez. » C’était un
numéro français qu’elle ne
connaissait pas.
Les « divinités » n’ont pas besoin
d’ajouter une présentation à leur
nom. Elles ne mentionnent ni leur
profession, ni leurs postes
précédents ou présents, ni les noms
ou les adresses de leurs compagnies,
comme le font les gens ordinaires ou
les nouveaux riches. Cela, elle le
comprendrait plus tard.
Euphorique comme un gagnant à
la loterie, elle sentait qu’elle avait en
sa possession non seulement le
numéro magique mais aussi le nom
qui l’avait fait tourner dans
l’incertitude pendant plusieurs mois.
Il a tendu à l’employé un billet, en
le chargeant de commander un taxi
et de payer d’avance au chauffeur. Il
a attendu avec elle l’arrivée de la
voiture. Quand il l’a vue partir, il
s’est assis à l’arrière de sa voiture et
s’en est allé.
Il était évident que l’homme qui
avait occupé un seul siège au concert
avait décidé d’occuper toute la place
dans son cœur.
]]]

Ce rendez-vous avec lui était fatal.


Leur amour était le fils naturel
d’un destin enivré par la valse des
contraires. « N’y va pas avec tout ton
cœur » lui avait dit sa raison. Elle y
était allée tout entière… et en était
revenue sans sa raison.
Ce jour-là, Najlâa qui avait attendu
son retour pour s’endormir lui avait
demandé, démangée par la
curiosité :
— Est-ce qu’il est beau ?
— Le temps passé avec lui est
beau.
Najlâa n’avait rien compris de ce
langage ésotérique. Elle avait repris :
— Bon, d’accord, mais à part ça, il
est beau ?
— Il est très charismatique et il en
est conscient. Et c’est ce qui lui
confère un attrait irrésistible !
— Donc, il est beau !
— Et à quoi cela servirait aux
riches d’être beaux ! Ils paraissent
toujours plus beaux qu’ils ne le sont.
Ils possèdent la beauté de leurs
avoirs.
En réalité, ce n’était pas sa
richesse qui la tourmentait mais cet
élan impétueux qui la poussait vers
lui. Depuis qu’elle avait quitté
Le Caire, elle languissait après lui.
Elle vivait dans un état de
tournoiement amoureux comme si
un cyclone d’amour l’emportait,
simple plume dans le vent solaire de
cet homme qui ne lui avait toujours
pas donné l’occasion de le connaître
dans sa vérité.
Lui aussi, il avait besoin de la
revoir. Mais contrairement à elle, il
n’était pas pressé. C’était maintenant
que son plaisir commençait, c’était
son tour à elle de le désirer. Il ne lui
avait toujours rien révélé. Et les
prochaines fois, il se pourrait qu’il ne
lui dise que la moitié des choses. Par
tactique, surtout par orgueil, il
conserverait l’autre moitié de la
vérité.
L’orgueil, c’est d’exprimer les
choses à demi-mot, sans répéter,
sans insister. C’est de ne jamais se
révéler aux autres dans une totale
nudité. C’est de cultiver son mystère
comme pour protéger un secret.
Par exemple, il ne lui raconterait
pas que, lorsqu’il l’avait vue à
l’aéroport en train d’observer les
visages de tous les hommes, excepté
le sien, il s’était promis de se venger
de cette déception en organisant une
rencontre où elle ne verrait que lui.
C’était ce jour-là qu’il a eu l’idée de
louer une salle de concert où elle ne
se produirait rien que pour lui.
Mieux, elle ne saurait jamais que
c’était lui qui avait suggéré au centre
hospitalier d’organiser un concert
caritatif et qui avait ensuite acheté
tous les billets au nom de l’une de
ses compagnies, sans les avoir mis en
vente. La vérité, c’était qu’elle n’avait
pas de public en Égypte et que, par
conséquent, personne ne l’aurait
invitée à un tel événement.

Quand elle lui a téléphoné


quelques jours plus tard, il avait
quitté Le Caire lui aussi.
Cela ne serait pas facile cette fois
de trouver un endroit pour un
rendez-vous. Il n’était pas dans sa
nature de prendre des risques avec
sa réputation. On ne lui connaissait
aucune relation féminine à
Beyrouth, malgré le grand nombre
de femmes qu’il fréquentait, parce
qu’il était fermement déterminé à
préserver son image d’homme
« parfait ». Les amourettes, c’était
bon pour les petites gens ! Voilà
pourquoi il avait coutume de
changer l’adresse de ses secrets d’une
ville à l’autre. Les secrets sont ce qui
nous aide à vivre. Combien est-il
perdant celui qui n’a pas de secret !

Elle, au contraire, elle n’avait dans


sa vie aucun secret à protéger, ni
gains à couver dans la peur. Ce
qu’elle craignait, par contre, c’était
qu’il la prenne dorénavant pour
l’une de ces femmes charnelles ou de
ces chasseuses de fortune, ou qu’elle
l’ait déçu pour avoir troqué ses
tulipes pour les roses rouges.
Elle a fini par l’appeler, vaincue
par son désir :
— Je serai à Beyrouth la semaine
prochaine, à la demande de la
maison de disques pour le lancement
de mon nouvel album.
Elle a donné l’information comme
par inadvertance, se figurant qu’il
allait aussitôt happer cet appât.
Mais il n’était pas un poisson. Il
avait la patience et le savoir-faire
d’un pêcheur.
Il a dit :
— Excellent, je suis heureux de
votre succès… Comment se porte
votre mère ?
— Bien, merci.
Puis elle a ajouté, surprise :
— Comment vous avez su… à
propos de ma mère ?
Il a émis un rire :
— Je sais tout ce qui m’importe.
— Franchement, comment vous
avez su ?
— Je vous ai entendue parler d’elle
dans l’une des émissions. Vous avez
raconté que vous aviez quitté
l’Algérie ensemble, après les
événements douloureux que votre
famille avait subis.
— Vous avez une bonne
mémoire !
— Dites plutôt une mémoire
sélective. Je me rappelle même les
habits que vous portiez à l’aéroport
Charles-de-Gaulle… et la marque de
vos lunettes, et la couleur de votre
valise !

Troublée, elle s’est dit qu’il n’allait


jamais lui pardonner l’épisode de
l’aéroport. Et lui, il constatait que ce
dont il se rappelait le mieux, c’était
la physionomie des hommes qui
l’avaient attirée. Et que ce qu’il ne lui
pardonnait pas, c’était de ne pas se
souvenir de sa propre physionomie,
même après quatre heures de vol
passées dans le voisinage l’un de
l’autre. Au restaurant, il était clair
qu’elle le voyait pour la première
fois. Avait-il à ce point l’aspect d’un
homme quelconque ?
Mais il ne lui a rien dit. L’éthique
d’un gentleman implique de ne pas
acculer dans un coin une femme au
risque de lui faire perdre l’attrait de
sa féminité. Sinon, il s’enlaidit et
cesse d’être un homme.
Il a pris congé d’elle comme si,
tout à coup, une urgence l’appelait.
— Téléphonez-moi quand vous
serez à Beyrouth… Je pourrai peut-
être nous organiser un rendez-vous.
« Peut-être » ? ! Était-ce avec une
telle expression de doute qu’il
illustrait son désir d’elle ? Comment
une attitude aussi mesurée pouvait-
elle succéder à toutes ses folles
prouesses de la suivre à l’aéroport,
de s’accorder l’exclusivité de
l’entendre chanter ou de réussir à
dîner avec elle ?
Sa vie avait été calme jusqu’à ce
qu’il vienne jeter un caillou à la
surface paisible de ses jours, causant
des remous en forme
d’interrogations concentriques. Elle
ne pouvait plus nier cette vérité :
depuis ce dîner, elle n’attendait plus
rien d’autre qu’un appel de lui.
Elle n’a jamais appartenu à la
lignée des femmes de l’attente.
Pourtant, sans y avoir pris garde,
dans tout ce qu’elle faisait
maintenant, elle l’attendait. Elle
n’avait pas besoin d’un rendez-vous
professionnel pour visiter Beyrouth.
Elle aurait pu y aller avant le
lancement de son album si elle avait
perçu le moindre enthousiasme de sa
part : le trajet Damas-Beyrouth ne
prenait que trois heures. Et elle était
capable de convaincre sa mère avec
n’importe quelle raison, ce n’était
pas les prétextes qui lui manquaient.
Et Najlâa, « l’ange gardien », l’aurait
appuyée dans ses projets en lui
attribuant des certificats
d’angélisme…
Non, elle allait tenir bon et
voyager à la date prévue, comme si
le revoir n’était pas son plus cher
souhait !

Elle a remercié Dieu lorsque sa


mère a changé d’avis. Cette dernière
préférait affronter le froid de
décembre à Damas.
— La route jusqu’à Beyrouth est
dangereuse ces jours-ci, elle est
souvent coupée par la neige. Ma
chérie, renseigne-toi sur la météo
avant de voyager.
Najlâa non plus n’allait pas
l’accompagner. Elle était accaparée
par son fiancé, de retour de Dubaï
pour les fêtes. Personne ne
l’accompagnerait, à part ses rêves…
ou ses illusions. Elle partait à
destination de l’amour sans police
d’assurance sur le cœur.

Elle a attendu d’être invitée à la


télévision. Il apprendrait ainsi sa
présence à Beyrouth. Elle ne tenait
pas à lui donner l’impression d’être
impatiente de le rencontrer.
Cependant, ni son coup de fil ni ses
tulipes ne lui sont parvenus.
Apparemment, il n’avait pas de
temps à consacrer à un bouquet
d’amour supplémentaire.
Elle a été submergée par la
tristesse de celui qui perd une chose
dont il ne percevait pas l’existence
ou dont il n’avait pas correctement
évalué la valeur. C’était
probablement sa façon de la punir
pour avoir abandonné ses tulipes
entre les mains du chef d’orchestre
et recueilli contre son cœur les fleurs
d’un autre. Elle ne le voyait plus lui
envoyer des fleurs dorénavant.
Le chagrin l’avait envahie. Elle, tel
un piano triste oublié dans un coin
et refermé sur une musique que
personne ne jouera. La nuit s’est
écoulée sur elle, seule dans une
chambre d’hôtel de luxe, revoyant
toutes les factures que l’être humain
paie par sottise, lorsqu’il est
inconscient de la valeur des choses
quand la vie se manifeste à lui dans
toute sa splendeur.
]]]

Vous avez dit la torture de l’attente ?


Et que direz-vous de la torture de ne
rien attendre ?
Il réclamait à l’amour un rendez-
vous pour revivre, pour ne pas
perdre l’appétit de vivre, pour
récupérer l’ardeur de la jeunesse.
L’intervalle entre deux rendez-vous
est plus important que chacun d’eux.
Et l’amour est plus important que
l’être aimé lui-même. Et lui, pour
toutes ces raisons, était prêt pour
l’aimer, ou plus essentiellement, prêt
pour elle.
Le troisième jour de sa présence à
Beyrouth, il lui a téléphoné. Elle n’a
pas laissé transparaître qu’elle était à
l’affût de sa voix mais elle n’a pas pu
dissimuler sa joie :
— Je craignais d’avoir à quitter
Beyrouth sans vous avoir entendu.
— Je ne pouvais pas ne pas vous
téléphoner… Seulement, j’ai été très
occupé.
Il lui a fait comprendre de manière
implicite qu’il existait certaines
choses plus importantes qu’elle dans
sa vie. Quelles que soient ces choses,
elle allait s’attrister, car sur l’échelle
des priorités, l’amour venait en
premier dans la vie d’une femme.
Alors que dans la vie d’un homme, il
se tenait au deuxième rang.
— Est-ce que vous êtes satisfaite
de l’émission ?
Un autre sous-entendu : il n’avait
pas suivi l’émission. Lui qui avait
pour habitude de lui envoyer les
mêmes tulipes ressuscitées à
chacune de ses apparitions sur le
petit écran. En réalité, il avait
programmé son appareil pour
enregistrer l’émission au bureau, et,
de cette manière, ne pas avoir à
expliquer à son épouse les raisons de
ce nouvel engouement pour une
chanteuse algérienne.
Le lendemain, il visionnait
l’enregistrement dans son bureau
tout en fumant sa pipe et en se
disant qu’il allait devoir lui faire
changer ses habitudes
vestimentaires.

Pauvre d’elle, qui s’était acharnée


à paraître sous son meilleur jour ! Et
lui, il ne l’avait pas vue !
Elle a répondu comme si elle
carillonnait la bonne nouvelle :
— C’était superbe ! L’émission a eu
de très bons échos dans la presse !
Et lui :
— Je suis heureux pour vous…
Il voulait dire : heureux pour moi.
Il avait réussi à la troubler et à
gâcher sa joie. Et elle aurait besoin
de lui dans sa défaite. Elle qui était
aussi délicieuse que les mots de
négation, qui s’était accoutumée à lui
dire « non » et « pas » pendant des
mois, c’était comme s’il l’entendait
lui demander : « Te verrai-je ? ».
Mais elle a dit autre chose :
— Aimeriez-vous que je vous
envoie mon nouvel album ?
— J’aimerais ce que vous n’osez
pas dire !
Décontenancée, elle a tenté de
récupérer quelques-unes de ses
armes :
— Je ne pense pas que vous
m’égaliez en courage.
— L’audace n’est pas du courage.
— Et qu’est-ce que vous aimeriez
m’entendre dire ?
— Simplement ce que vous
aimeriez dire !
Elle sentait qu’il la forçait à
atteindre le point où elle ne pourrait
plus étouffer les mots de sa vérité.
Il a poursuivi :
— Le courage n’est pas d’affronter
les terroristes, mais de combattre
votre penchant à réprimer votre
moi, à faire taire votre corps, et de
cesser de miner toutes les choses
belles avec des mots qui interdisent
ou refusent. La vie est trop belle
pour que vous lui déclariez la
guerre… Faites-le contre ses
ennemis !
Il l’avait amenée là où il l’avait
voulu. Elle lui a finalement dit ce
qu’elle souhaitait vraiment lui dire :
— Quand vous verrai-je ?
— Aujourd’hui, bien sûr, puisque
vous partez demain !
— Où ?
— Je viendrai chez vous, à l’hôtel.
— Ici ? !
— Oui, pour la simple raison que
c’est l’endroit le moins exposé dans
une ville où tout se sait. Quel est le
numéro de votre chambre ?
— 423.
Elle avait prononcé le numéro,
dépassée par le cours rapide des
événements, comme si elle avait
perdu le contrôle des choses et
qu’une autre femme qu’elle avait
murmuré ces trois chiffres, qui
allaient, une fois la communication
terminée, fusionner et se
transformer en un écho, l’écho trois
fois répété du mot « honte ! », ce mot
qui avait tenu les rênes de sa vie
jusqu’à maintenant. Cela crevait les
yeux que ce qu’elle venait de faire
était une honte ! Comment avait-elle
pu se laisser aller de cette manière,
se demandait-elle en raccrochant.

À l’extérieur, l’hiver se déchaînait


dans une folie furieuse. Cependant,
sa folie à elle était plus grande que
celle de la nature. Pour la première
fois de sa vie, elle a osé inviter un
homme dans sa chambre.
Qui était-il, cet homme ? Un
maître souverain qui surgit quand
elle ne l’attend pas, dit ce à quoi elle
ne s’attend pas, la quitte quand il le
veut, fait irruption dans sa vie quand
cela lui convient, achète sa voix
quand il le désire, lui donne à sa
guise rendez-vous là où il lui plaît !
La moitié féroce de sa
personnalité jugeait la moitié douce,
et sa masculinité indocile demandait
des comptes à sa féminité soumise.
L’un de ces galants qui la
courtisaient ne lui avait-il pas dit
que ce qu’il y a de plus beau chez
une femme à la féminité flagrante,
c’est un soupçon de virilité ? Son
malheur était de s’être laissé pousser
des traits de caractère masculin, et
souvent elle avait été sévère envers
elle-même comme avec une autre
personne. Et là, en ce moment, elle
ne savait plus comment faire pour
redevenir femme, ni comment se
préparer à affronter cette descente
prochaine des forces de Cupidon.

Elle a examiné la chambre…


Malgré la beauté de sa décoration,
elle ne semblait pas digne d’un
homme qui s’offre une salle de
concert pour n’occuper qu’une seule
place.
Elle n’avait pour l’accueillir que
deux divans et une table disposés
dans un coin de la chambre pour
faire salon. Elle trouvait que la table
était vide et qu’il était préférable de
remplacer le panier de fruits. Elle a
posé à sa place un vase, pour
embellir quelque peu la chambre.
Et maintenant… que mettre ? Bon
Dieu, que devait-elle porter pour
l’accueillir ? Elle s’est déshabillée et
a essayé deux ou trois pièces en
toute hâte comme si elle participait à
un marathon et à un concours de
beauté en même temps.
Puis elle s’est précipitée dans la
salle de bain pour se refaire une
beauté. Là, elle a pensé qu’il pouvait
utiliser la salle et que son regard
allait tomber sur ses produits de
maquillage : les rouges à lèvres aux
marques quelconques, le reste de
poudre de teint qui demeurait dans
une boîte usée qu’elle gardait
encore, les crèmes et les crayons à
fard qui allaient révéler la modestie
de sa bourse et les habitudes glanées
dans les jours de besoin. Elle a
rassemblé le tout, qu’elle a caché
dans une petite armoire sous le
lavabo, et alors elle a soupiré d’aise.
Elle le maudissait en regardant sa
montre. Puis elle s’est reproché sa
nervosité extrême et d’avoir consenti
à le recevoir dans sa chambre. Jamais
elle n’aurait cru qu’elle allait agir un
jour de la sorte ! Oui, elle était
devenue folle. Qui pouvait-il être
pour qu’elle se laisse manipuler
comme un pantin ? Et comment
avait-elle accepté qu’il bouleverse sa
vie à ce point ?

Soudain, son téléphone a sonné.


C’était sa voix :
— Ouvrez, je suis là !
Son cœur battait la chamade
tandis qu’elle se dirigeait vers la
porte. Au passage, elle a jeté un coup
d’œil sur le miroir. Puis elle a ouvert
la porte à l’amour.
Quel spectacle, de le voir debout
sur le seuil, de le voir entrer, de le
voir refermer la porte derrière lui !
Mais il ne l’a ni embrassée, ni
saluée. Il ne s’est pas incliné comme
la première fois sur sa main pour y
déposer un baiser et il ne l’a même
pas regardée.
Il a franchi la porte en pianotant
sur son portable, pour effacer le
numéro qu’il venait de composer…
Le sien !

Combien de rêves se seraient alors


désagrégés dans son être si elle
s’était aperçue qu’il venait de la
renier tout en venant à elle, de peur
que quelqu’un ne tombe sur son
numéro de téléphone mémorisé
dans son portable !
Il a remis dans sa poche l’appareil
qui ne connaissait plus son numéro
de téléphone. Alors seulement, il a
dit « bonjour », en lui jetant un
regard à la dérobée. Il s’est dirigé
vers l’un des divans comme s’il était
venu pour s’y reposer un peu. Il a
étendu les pieds sans se démunir de
son élégance. Et, finalement, il l’a
regardée.
]]]

Il lui était nécessaire de se livrer à


des folies de temps à autre, sans
perdre la maîtrise de soi, pour
transgresser avec la puissance de son
intelligence mâle les règles de la vie,
comme un cambrioleur qui ne serait
jamais attrapé en flagrant délit. À la
manière de ce jeu auquel il se livrait
avec sa vraie concubine, la vie.
Il devait prendre des risques pour
rendre honneur à ces quelques
instants d’orgueil démesuré.
Démesuré et non pas déraisonnable.
Aucune liaison amoureuse ne
méritait qu’il perde pour elle son
prestige social. Et c’était là l’une de
ces très rares fois où il retrouvait une
femme à Beyrouth. D’habitude, sa
folie avait ses quartiers de plaisir
dans d’autres villes. Mais il avait
paré à toutes les éventualités en
profitant de la présence d’un
partenaire en affaires venu de Paris,
qu’il avait invité à dîner dans ce
même hôtel en compagnie de son
directeur adjoint. C’était sa
couverture pour s’amener dans cet
hôtel et s’installer dans la salle des
réunions d’affaires, au dernier étage.
Il pourrait alors s’excuser et
s’absenter pour quelque temps en
prétextant un appel urgent.
D’une voix dégageant une
sensualité ambiguë, il lui a
demandé :
— Comment allez-vous ?
Elle était de nature transparente
comme une maison de verre, sans
secret. Il lui était facile de lire en elle
ou de lire les réponses qu’elle gardait
pour elle.
Toujours debout, elle a répondu :
— Je vais bien, merci.
Elle l’a contemplé. Elle le
découvrait sous un autre angle, lui
assis, elle debout.
Il ne ressemblait pas à ce type
d’homme qu’elle avait un jour rêvé
d’aimer. Et pourtant, elle l’aimait.
Avec son élégance extrême. Avec
tous ces détails sélectionnés avec
soin, comme ses mots. Avec son
sourire énigmatique. Avec ses
commentaires retors, telle cette
manière d’apaiser l’effroi dû à sa
visite surprise :
— L’amour est un hold-up
légitime, non pas une liaison légale…
C’est ainsi qu’on doit le vivre.
Après un court silence, il a
poursuivi :
— Asseyez-vous… Pourquoi vous
restez debout ? Nous sommes dans
un hôtel sélect, personne ne va
ouvrir la porte… Vous pouvez
accrocher la pancarte « Prière de ne
pas déranger », si cela vous rassure.
Elle est allée appliquer son conseil
mais cela ne l’a pas complètement
rassurée. Et si le danger était plutôt
tapi à l’intérieur de la chambre !
Que pouvait-elle savoir de ce qui
se tramait dans la tête de cet
homme ?
Elle s’est assise en face de lui sur le
second divan. Il a dit en écartant
légèrement le vase qui s’interposait
entre eux :
— Celui qui arrose les fleurs n’est
pas celui qui les cueille, et celui qui
les cueille n’est pas celui qui va les
mettre dans un vase.
Elle n’a pas essayé de déchiffrer ce
qu’il voulait dire. Elle s’est laissé
imprégner par les associations
d’images.
Elle a répondu :
— Ce bouquet est un cadeau.
Elle a fait exprès de ne pas
préciser de qui, dans l’espoir
d’exciter sa jalousie ou sa curiosité. Il
a dit :
— Celui qui offre des roses se
dévoile sous son propre jour.
Elle avait deviné qu’il se raillait du
goût de celui qui avait offert ces
roses.
— À chacun ses goûts…
Personnellement, je ne comprends
pas pourquoi vous aimez les tulipes,
et cette bizarre couleur violette.
— C’est une fleur dont personne
n’a percé le secret. Sa couleur est
indéfinissable, elle se rapproche du
noir par ses réflexions à la lumière.
Cette fleur qui n’a pas ôté le voile de
la pudeur vous ressemble. Il y a des
fleurs de mauvaise réputation qui
racolent celui qui va les cueillir, elles
étalent leurs couleurs et leur parfum.
Ce genre de fleurs tombe toujours
sur un passant quelconque qui va les
acheter, comme celles qu’on vous a
offertes au récital !
Elle a expliqué, comme si elle s’en
lavait les mains :
— Au fait, j’ai appris que ce
bouquet était un gentil geste de la
part de la direction du théâtre, pour
ajouter une touche de beauté à la fin
du récital. Tout le monde ne peut pas
avoir votre goût. À chacun sa fleur.
Vous avez peut-être pris l’habitude
d’offrir ce genre de tulipes ; je veux
dire c’est peut-être votre fleur…
Il l’a interrompue :
— Elle est votre fleur. Je ne l’avais
jamais offerte à personne
auparavant. Je l’ai aperçue une fois
chez un fleuriste et j’ai été séduit par
l’étrangeté de sa couleur. D’habitude,
j’offre un autre genre.
Devait-elle se réjouir parce qu’il
n’avait jamais offert sa tulipe à
personne avant elle ? Ou s’attrister
parce qu’il avait offert d’autres fleurs
à d’autres qu’elle ? Est-ce que chaque
femme dans sa vie avait sa fleur
propre ?
Pour comprendre le langage de ce
jardinier qui classait les femmes en
familles et genres, elle avait besoin,
elle l’enseignante, d’apprendre
l’alphabet des fleurs.
Elle a dit sur le ton de la
plaisanterie :
— Je devrais me mettre à l’étude
du langage des fleurs avant
d’engager une conversation avec
vous.
— Ce n’est pas une question de
langage mais d’élégance. Il n’y a pas
plus élégant qu’une fleur qui ne
bavarde pas trop. Nous n’offrons pas
des fleurs pour qu’elles parlent de
nous. Nous le faisons pour protéger
l’ambiguïté de ce que nous voulons
dire.
— Et qu’est-ce que vous avez
voulu dire en fin de compte ?
— En fin de compte ? Mais nous
n’avons pas encore commencé…
Quand nous arriverons à la fin, il ne
restera plus rien à dire.
Il voulait dire qu’il ne resterait
plus rien à offrir. C’était ce qu’elle
avait compris.
Quel homme surprenant ! Il
n’était pas beau, mais bien mieux. Il
possédait la culture de la beauté, et
peut-être était-il beau comme le sont
les amants entre eux, ou comme le
sont les professeurs aux yeux de
leurs élèves. Et elle, en ce moment,
elle découvrait la substance de sa
lumière. Comme si elle avait pris
place auprès de ses élèves pour
l’écouter donner un cours
concernant une matière que
personne ne lui avait enseignée : la
matière de la vie.
Elle s’est levée en masquant son
trouble avec une question :
— Vous aimeriez boire quelque
chose ?
Mais il s’est levé à son tour et s’est
excusé :
— On m’attend à dîner. Je me suis
juste enfui quelques instants pour
vous saluer, je ne peux pas rester
plus longtemps.

Frappée de stupeur, elle était


restée immobile, le regardant
marcher vers la porte. Puis elle
l’avait suivi à petits pas incertains,
comme pour le retenir plus
longtemps, n’arrivant pas à croire
que sa pause de bonheur était
terminée. Elle avait perdu la voix.
Elle ne savait pas ce qui avait le plus
secoué son cœur : sa venue ou son
départ. Elle lui disait adieu en
silence, devant la porte qui n’avait
pas encore été ouverte. Telle une
tulipe malmenée par le vent, elle
avait la tête légèrement courbée. Il
observait la débâcle de son âme. Il
lui est revenu à la mémoire que les
fleurs, dans l’histoire mythologique,
étaient de jeunes filles tuées par les
tempêtes du cœur et qui s’étaient
métamorphosées. Cette femme était
de la lignée des lys, il devait la
soutenir par un baiser.
Il a laissé ses lèvres dévorer ce
qu’il avait longtemps souhaité. Un
baiser au goût de mûre sauvage. Il
était mû par un appétit vorace après
tous ces mois de désir contenu. D’un
seul baiser, il venait d’allumer tout le
bois amassé dans l’attente. Une
année s’était écoulée, dans un flux et
reflux en montagnes russes, pour
aboutir à un tel incendie. Le temps
était venu de cueillir cette fleur de
feu.

Pas un mot n’avait été ajouté à ce


baiser. Il a ouvert la porte et il est
sorti lentement, après avoir
abandonné aux flammes les ailes de
la jeune femme.
Dans le miroir de l’ascenseur, il
s’est longuement examiné, et une
fois sa tenue vérifiée, il s’est adressé
un sourire. Il savait avec certitude
que de ce bûcher allait naître un
papillon qui devrait dorénavant s’en
remettre à lui pour pouvoir voler.

Le maître des apparitions


enivrantes et des partances
accablantes s’était évanoui, et elle,
elle ne tenait debout qu’appuyée
contre le mur de l’extase, ne
comprenant pas ce qu’il lui arrivait.
Dans le conte de La Belle au bois
dormant, c’est le baiser d’un prince
qui tire la belle de sa torpeur
millénaire, et la délivre de
l’ensorcellement maléfique d’une
sorcière qui l’avait condamnée au
sommeil perpétuel.
Dans son conte à elle, elle est
frappée par le sortilège dès que cet
homme qui traversait sa vie a posé
ses lèvres sur les siennes. Deux
lèvres qui se sont refermées sur son
destin, et l’ont abandonnée,
évanouie dans l’extase comme dans
un sommeil voluptueux.
Elle restait adossée au mur,
incapable de penser ni de bouger.
Elle ne voulait pas se réveiller de sa
torpeur.
Il ne lui avait pas donné un baiser,
il lui avait offert des lèvres. À elle
qui, avant qu’il n’entre dans sa vie,
n’avait jamais eu de lèvres !
« Quand une femme
rougit de pudeur, elle
exhale un parfum
exquis qu’un vrai
homme perçoit sans
faillir. »
Il avait la force et la maturité de
l’homme qui avait bâti sa fortune
grâce à son intelligence. Mais il ne
ressemblait pas à un homme
d’affaires. En réalité, c’était un
expert dans l’art de vivre. Il pouvait
inviter à sa table des prédateurs sans
pour autant partager leur goût pour
le sang.
C’était un dauphin pacifique au
milieu des requins de la finance. Sa
cruauté et sa malfaisance, il les
réservait à la femme élue. À force de
vouloir accaparer tout son être, il
finirait un jour par la saigner à blanc,
et il la laisserait se vider de son sang
sous les vagues tumultueuses de la
vie.
Lui-même ne savait pas pourquoi
il avait agi de la sorte avec chaque
femme qu’il a aimée ou cru aimer. Il
souffrait d’une carence affective qui
l’empêchait de livrer entièrement
son cœur.
Il ne semblait pas s’être remis de
la trahison de la première femme qui
était entrée dans sa vie, et qui l’avait
délaissé pour s’unir à un autre que
lui. Il en avait hérité une méfiance à
vie à l’égard de la sincérité des
femmes et il chercherait toujours à
les abandonner avant qu’elles ne le
fassent. Comme le roi Shahrayar des
Mille et Une Nuits, il les punirait
pour un crime dont elles n’avaient
pas connaissance.
Cette jeune femme qu’il venait
d’embrasser avant de reprendre son
dîner d’affaires, il la laisserait sur sa
faim jusqu’à ce qu’elle mûrisse,
malgré son grand désir de la
posséder et sa certitude qu’elle
n’était pas comme les autres. Il la
cuisinerait, tantôt à feu doux, tantôt
à feu vif, et patienterait jusqu’au
moment de la déguster.
Quand on pratique l’art culinaire
avec talent, on sait comment
cuisiner les désirs et organiser à la
perfection le festin de la vie. Le
plaisir commence par les
préparatifs : rassembler les
ingrédients des différents plats et
dresser la table de l’attente.
Le déploiement des merveilles de
l’art de la table était au cœur de sa
profession. Autrement, il n’aurait pas
réussi à être à la tête d’une célèbre
chaîne mondiale de restaurants.

Pour le moment, il était surtout


préoccupé par le terrain qu’il avait
acquis les mois précédents. Il allait
voyager le lendemain, accompagné
d’un ingénieur, pour étudier le projet
d’y construire un restaurant flottant
luxueux. Il tenait à s’introduire au
Golfe avec un projet inédit, un rêve
qui avait germé en lui, il y a
longtemps, il ne savait plus quand.
Un restaurant dont les pieds
s’avançaient dans la mer et les murs
en verre donnaient sur un aquarium
peuplé de poissons exotiques. Le sol,
il le voyait comme un étagement de
dunes de sable, parsemées de
coquillages divers, au-dessus
desquelles s’élèverait à un demi-
mètre de hauteur un plancher de
verre bleuté, donnant l’impression à
ceux qui l’emprunteraient de
marcher sur l’eau. Les tables en verre
de haute qualité seraient de facture
contemporaine, teintées de couleurs
marines. Elles seraient en petit
nombre et éloignées les unes des
autres, confort et luxe obligent !

Les projets faisaient naître en lui


des rêves riches en couleurs et en
détails. Il n’avait besoin pour
l’assister que d’un ingénieur aussi fou
que lui, et parfois de plusieurs, qui se
relayaient pour les concrétiser.
Comme pour la maison qu’il avait
achetée à Cannes et dans le jardin de
laquelle il a tenu à ériger une colline
rocheuse, d’où coulait une cascade
dont le cours passait sous un pont de
bois. Il était passionné de fontaines
romaines et andalouses, qu’elles
soient murales ou en bassins
circulaires. Il se délectait de leur
esthétique, et le bruissement feutré
de l’eau, qu’il percevait comme une
musique cosmique, lui faisait
recouvrer sa sérénité dans un monde
bruyant.
Il avait été rarement déçu par ses
rêves. Il croyait que tout ce qu’un
homme imaginait était réalisable et
que nous pouvons accoster sur ces
rivages que nos songes nous ont fait
découvrir.

Toutes les réalisations de sa vie


émanaient de ses visions. Quand il a
quitté le Liban pour le Brésil, il y a
une trentaine d’années, il savait qu’il
allait en revenir plus riche que les
proches qui l’avaient invité à vivre
auprès d’eux, le temps que la guerre
civile s’atténue. À son départ, il avait
surtout été attristé d’avoir
interrompu son année universitaire
qui venait de débuter. Il ne serait
jamais un professeur de littérature
comparée, ni de philosophie, ces
deux matières qu’il préférait aux
autres, à cause peut-être de l’enfance
qu’il avait passée avec les livres pour
seule famille. Et puis aussi parce que
le Beyrouth des années 1970 était
féru de culture et de théorisation à
outrance, chacun étant philosophe à
sa manière, et prêt, quelle que soit sa
profession, à devenir écrivain, ou
journaliste, ou poète… Alors que de
nos jours, la capitale libanaise est
devenue une machine à produire
avec un rendement obsessionnel des
hordes de gestionnaires en affaires
commerciales ou bancaires, d’experts
en informatique ou en chirurgie
plastique.
Le monde a changé à un point tel
que l’on ne trouverait aucun parent
qui se flatte d’avoir un fils qui étudie
pour devenir professeur de
littérature ou de philosophie,
d’histoire ou de géographie… Plein
de métiers sont menacés d’épuration
professionnelle et ils pourraient un
jour s’éteindre parce que leurs rêves
ont les poches crevées.
Aurait-il émigré s’il avait pu
réaliser son rêve de devenir
professeur de littérature comparée
ou de philosophie ? Et quelle fortune
autre qu’intellectuelle aurait-il
amassée auprès de ses antiques amis
grecs, lesquels s’étaient bien désolés
le jour où il les avait échangés contre
un modeste restaurant libanais à Rio
de Janeiro ?
Par la suite, il comprendrait que
« ce que nous considérons au départ
comme une perte pourrait
précisément devenir la clé pour
l’accomplissement des plus grandes
réalisations de notre vie ». Cela avait
été un coup de chance que de lancer
son projet de restauration dans un
pays où résidaient plus de cinq
millions de Brésiliens d’origine
libanaise.

Dans ce restaurant est né son rêve


de posséder un snack de spécialités
libanaises. Il serait le premier d’une
chaîne de snacks modernes, à
l’américaine, qui s’implanterait dans
les quartiers universitaires. Les
menus afficheraient les photos des
plats, affublés chacun d’un numéro
et au prix déterminé en fonction de
leur composition. Et tous des plats
libanais, jusqu’aux pâtisseries et au
jallab aux pignons de pin, ce
délicieux sirop à base de mélasse de
datte ou de caroube.
Cinq ans plus tard, dans ce même
quartier universitaire, il avait
inauguré son troisième snack. C’est
au cours de l’une de ces visites qu’il a
aperçu une jeune Libanaise à la
beauté remarquable qui fréquentait
son restaurant. Elle étudiait le droit,
mais en réalité elle rêvait de faire du
théâtre. Une fille élégante et posée
au pays de la samba, c’était chose
assez rare.
Après leur première rencontre, il
avait deviné qu’en dépit de son
grand nom de famille, elle serait à
lui et porterait son nom. Exploitant
l’expérience qu’il avait acquise au
lancer de filet, il lui a déclaré :
« Notre amour sera la première
affaire que tu devras gagner. Je
t’accorderai l’occasion de plaider
pour que tu deviennes la femme de
ma vie. »
On aurait dit qu’il avait prononcé
une formule magique… La donzelle
lui est tombée dans les mains comme
une pomme à point. Et
effectivement, elle a plaidé
longtemps et sans répit pour la cause
de sa vie. Elle voulait cet homme.
Quelque chose en lui la captivait, et
il ne lui importait guère que son
nom ne figure pas dans le haut
feuillage d’un arbre généalogique
prestigieux. Ou qu’il ne pratique pas
l’un de ces « nobles métiers » sur
lesquels son père fixait ses
préférences. Sa famille ne manquait
pas d’avocats, ni de médecins, ni de
politiciens… et aucun mal ne
résulterait de l’admission d’un
nouveau membre exerçant une
profession libérale, même s’il n’était
pas bardé de ces diplômes qui
ornaient leurs bureaux et leurs
cliniques.
Le père a combattu ce projet de
mariage en déployant d’abord tout
un éventail de séductions ; ensuite, il
est passé aux menaces, convaincu
qu’une fille de vingt ans n’était pas
apte à décider de son avenir. Elle
était l’unique fille parmi deux frères
et il ne voulait pas la voir souffrir
toute sa vie à cause d’une faute
commise dans l’inexpérience de la
jeunesse. Mais il a fini par se plier à
son désir quand il a rencontré ce
jeune homme brillant d’intelligence
et d’ambition, pourvu des valeurs
morales de ses origines arabes. Ses
inquiétudes se sont alors dissipées
parce que ce qu’il redoutait le plus
dans un pays soumis au brassage des
races et des ethnies, c’était de voir
un jour sa fille au bras de l’un de ces
vagabonds de l’histoire et de la
géographie.

Il éprouvait de la gratitude envers


cette femme qui l’avait choisi avant
qu’il ne possède un nom et du
prestige, et qui lui avait fait don de
sa jeunesse et de deux filles aussi
belles qu’elle. Il a pris soin de ne
jamais la faire souffrir ni l’humilier
en l’exposant aux ragots et il lui a
offert le plaisir et la satisfaction de
tirer fierté du nom de son époux
auprès de ses parents. Et lorsque,
quatre années plus tard, il a été
submergé de richesses inespérées, il
avait définitivement gagné son pari.
Il avait franchi la porte des rêves
qui donnait sur le réel. Il n’avait plus
besoin de consulter le marc de café
pour voir où se nichait sa chance.
Elle avait pris la forme même du
café, cette graine torréfiée qui lui a
ouvert la voie à la fortune, après que
son intuition lui avait suggéré
d’investir dans le commerce du café
juste avant la flambée historique des
prix dans les marchés
internationaux. Deux ans plus tard,
il trônait sur un empire commercial
comprenant sa chaîne de
restaurants, son commerce de café et
ses spéculations dans le secteur de
l’immobilier. C’est alors qu’il a
décidé d’investir dans l’hédonisme et
de s’employer à concrétiser ce dont il
avait toujours rêvé : l’investissement
dans un monde de faste et
d’originalité, réservé à ceux dont les
rêves visent haut et grand.
Dorénavant, il n’accepterait pas
moins que d’affirmer sa singularité,
car il n’y a pas de plus grand luxe que
de ne ressembler en rien au commun
des mortels, fût-ce dans le choix d’un
bouquet de fleurs !
]]]

Il pouvait aimer une femme à la folie


et garder quand même sa tête hors
de l’eau. C’était un être amphibien
entraîné à faire face aux assauts des
désirs. « Quand tu résistes aux
séductions, ton moral s’en relève »
était l’une de ses devises.
Quant à elle, elle n’avait jamais
connu l’amour. Et elle n’avait pas le
souvenir d’avoir été embrassée par
un homme avant lui. C’était la raison
pour laquelle elle s’était noyée dans
cette volupté, respirant pendant des
jours sous l’eau.
Elle était retournée à Damas sans
avoir quitté la chambre 423. C’était
une occupation non déclarée, menée
par un homme qui avait entrepris de
l’envahir petit à petit. Elle était
devenue un être occupé, envahi, et
sa féminité hallucinée n’avait d’autre
obsession que le voir et l’écouter à
nouveau.
Brusquement, le téléphone était
devenu un instrument
d’asservissement et d’humiliation.
Comme lorsque personne ne répond
au bout du fil parce que l’on n’est
personne ou que l’autre est pris par
quelqu’un de plus important que soi.
Elle l’a appelé deux fois sur son
portable. La sonnerie a résonné
longtemps dans le vide, et comme il
ne répondait pas, elle a décidé de ne
plus essayer. Elle a passé toute la
période de ce boycott à calculer le
degré de l’insulte comme si elle était
munie d’un compteur.

Huit jours plus tard, plus


exactement sept jours et demi, et
pour être encore plus précis,
192 heures après cette neuvième
heure du soir où il l’avait visitée à
l’hôtel, son numéro est apparu sur
l’écran de son portable, un matin,
comme un croissant de lune qui
annonce la fête. Elle n’a pas cédé à
l’insistance de la sonnerie, allant
même jusqu’à menacer sa main de la
couper si cette dernière fléchissait et
répondait. Elle a décidé de s’offrir la
satisfaction de gâcher la sienne
puisqu’il s’attendait à l’entendre. Elle
a ordonné à son cœur de rester
ferme sur ses positions et de se
révolter pour l’honneur de ses lèvres.
Comment avait-il pu l’embrasser
avec cette fougue passionnée puis
s’en aller vaquer à ses affaires
comme si rien ne s’était produit,
comme si elle lui avait juste offert ce
qu’il avait l’habitude de posséder par
droit de richesse ? C’est vrai qu’il
avait acheté sa voix pour deux
heures une fois, mais toute sa
fortune ne lui permettrait pas
d’acheter un seul mot d’elle cette
fois-ci. Elle était capable d’exercer
une violence affective dont il n’avait
pas le moindre soupçon et à laquelle
il ne s’attendait pas de la part d’une
femme.
L’attitude appropriée dans une
situation pareille, ce ne sont pas les
pleurs mais l’orgueil. Et sur ce point
précis, on n’avait pas de leçon à lui
donner. Si elle n’était qu’une
débutante en amour, par contre elle
était rompue au défi ! C’était en cela
qu’il avait fait une erreur de calcul. Il
n’était pas préparé pour livrer une
telle bataille, et surtout pas pour
subir une défaite après une victoire.
Il avait cru avoir mis cette fille dans
sa poche et remporté tous les rounds
avec un seul baiser. Il ne comprenait
pas son ingratitude à son égard, ni sa
faible appréciation des risques qu’il
avait pris en la visitant dans sa
chambre. Il lui reprochait également
de ne pas prendre en considération
le fait qu’il ait dépensé de temps à
autre un peu de son temps pour lui
parler.
Elle, de son côté, était déterminée
à ne plus laisser cet homme la
manipuler à sa guise ou lui faire
l’aumône de son amour et de son
intérêt selon les disponibilités de
son emploi du temps.

Depuis sa décision de ne plus


répondre à ses appels, elle avait
récupéré son entrain, ou du moins sa
douleur avait diminué. Depuis cet
instant où la sonnerie a retenti et
que sa main a résisté à la tentation,
elle n’avait plus à compter les heures
et les jours, en se demandant ce qui
pouvait le détourner d’elle. Elle s’est
délaissée de son compteur et lui a
laissé la torture du questionnement.
Elle avait lu un jour que la
quiétude de l’esprit est dans le
travail et que parfois le bonheur tape
à notre porte lorsque nous sommes
assez occupés pour oublier que nous
sommes malheureux. Elle s’est alors
ruée sur le travail pour l’oublier.
Elle allait s’inscrire au
conservatoire pour perfectionner sa
connaissance du solfège. Et exaucer
également un vœu secret : apprendre
à jouer du oud, pour utiliser celui
que son père lui avait laissé. Cet
instrument était tout ce qu’elle avait
pu sauver en quittant l’Algérie. Il
était son frère d’orphelinage… À qui
aurait-elle pu le céder ? À son oncle,
qui y voyait un instrument
diabolique qu’il devait détruire
contre une rémunération
spirituelle ? Pour elle, cet oud était
ce que son père avait légué de plus
précieux à sa famille, lui qui n’avait
jamais possédé de fortune. Comme
tous les amoureux de la vie, il était
fataliste, et comme tout marchand
de merveilles, il n’a pas laissé
d’héritage. Il a passé sa vie à chanter
en oubliant de s’enrichir.

Elle a sorti pour la première fois


l’instrument de la cachette où elle
l’avait déposé pour qu’il ne soit pas
exposé en permanence au regard de
sa mère. Elle l’a apporté à Firas, un
ami musicien, qui se chargerait de le
confier à un luthier de ses
connaissances pour qu’il répare les
dégâts causés par les balles
meurtrières.
Après avoir examiné l’oud avec
attention, il l’a rassurée en lui disant
que les dommages n’étaient pas
irréparables. Il a surtout trouvé
pittoresque l’histoire de cet
instrument qui revenait au pays pour
être soigné de blessures subies
pendant son expatriation. Tout en le
remettant dans son étui, il lui a
demandé :
— Raconte-moi comment cela
s’est produit ?

Elle ne pouvait mieux tomber que


dans les oreilles d’un musicien, cette
histoire qui racontait comment son
père était mort un soir alors qu’il
rentrait d’un mariage où il avait
chanté.
Un escadron de la mort a mis fin à
sa voix. La dernière musique qu’il a
entendue a été celle des balles.
Un collègue l’accompagnait vers la
voiture. Tous deux sont tombés,
effondrés sur leurs compagnons de
bois.
Quand le corps a été ramené, elle
a remercié Dieu que l’oud n’avait pas
été abandonné sur place ou volé.
Malgré la tragédie et l’affluence des
gens qui sont accourus sitôt la
nouvelle connue, elle a eu la
présence d’esprit de cacher
l’instrument. Peut-être que l’un des
justiciers divins serait venu pour le
détruire ou lui vider dessus tout un
chargeur, au cas où une balle
n’aurait pas été suffisante pour tuer
cet instrument du diable.
Comme un cheval qui partage les
coups de feu avec son cavalier dans
la bataille, l’oud avait reçu sa part de
balles. Et à l’instar du cheval blessé
qui revient en portant le corps de
son maître, l’oud est rentré à la
maison, annonçant la mort de celui
qui avait été son compagnon durant
trente ans, depuis l’époque d’Alep où
son père était allé étudier la musique
et qu’il avait acheté à crédit cet
instrument prestigieux.
Il est probable que son père s’était
protégé avec l’oud ou que ce dernier
avait essayé de le sauver en parant
lui-même les balles, mais sa poitrine
de bois n’avait reçu qu’une balle
tandis que deux autres s’étaient
logées dans la tête de son maître qui
s’était abattu sur lui.
Son père n’avait de l’animosité
pour personne. On ne l’avait jamais
menacé et il ne s’était jamais disputé
avec quelqu’un. Mais la mort
marmonnait autour de lui. Avait-il
été assassiné parce qu’il avait chanté
à l’occasion du mariage du fils d’un
fonctionnaire, quelques jours
auparavant ? Ou sa mort avait-elle
déjà été programmée par une
organisation qui connaissait ses
habitudes, les détails de ses
déplacements et l’heure de son
retour ?
En fait, le meurtre aurait pu avoir
plusieurs causes et le meurtrier
plusieurs visages. Car tout le monde
soupçonnait tout le monde, et
chaque sang répandu, même celui
des proches ou des voisins, était
légitimé par la conviction du
meurtrier de tuer au nom de Dieu.
Sa mère avait suspecté l’un de
leurs voisins, un jeune homme aux
abords de la quarantaine, chômeur
et pourtant investigateur à plein
temps, tout le temps appuyé contre
le mur mitoyen. À l’exemple de
quelques-uns qui, pour une
quelconque raison, tuaient le temps
en tuant les autres.
Son comportement s’était mis à se
modifier progressivement, et son
silence louche suscitait la méfiance.
Certes, il vivait chez ses parents,
mais que pouvait bien faire dans la
rue jour et nuit un homme
nouvellement marié ? Et puis…
pourquoi sa femme n’avait-elle pas
accompagné sa mère à la visite de
condoléances ? C’était parce que sa
bru était enceinte, a prétendu la
mère. Celle-ci était peut-être venue
parce qu’elle éprouvait une tristesse
sincère et qu’elle ne pensait pas que
son fils soit le tueur. Alors que celui-
ci avait sûrement exercé son autorité
souveraine sur son épouse voilée,
pour lui interdire de présenter ses
condoléances à la famille d’un
chanteur qui propageait la
« marchandise du diable ».
Et surtout, la mère d’Alâa ne
pouvait pas comprendre pourquoi
cet homme qui abordait longuement
son fils dans la rue, avant que celui-
ci ne rejoigne les terroristes, ne la
saluait pas lorsqu’il la croisait, mais
l’évitait comme si elle était de
l’ivraie ?
Désormais, l’assassin portait un
nom pour la mère, mais seul son
cœur possédait des preuves. Lui seul,
par un pressentiment confus, ne
pouvait supporter de voir Ammar.
Quelques jours après l’assassinat
du père, Ammar a brusquement
disparu. La mère d’Alâa n’a pas eu le
courage de s’informer sur son sort
auprès de sa mère. Où avait-il
disparu ? L’avait-on enlevé ? tué ?
Ou bien combattait-il sous les
bannières des assassins ?
Nul ne cherche à savoir où
disparaissent soudainement les
jeunes gens. Il sera temps de
l’apprendre quand ils seront revenus
les pieds devant.

Un an plus tard, « l’émir » Ammar


est descendu de la montagne. Ses
crimes lui avaient cousu des galons
de chef d’escadron. L’émir est revenu
avec les hordes de repentis, les
mains lavées de tous ses crimes grâce
à la loi d’amnistie générale.
Mais qui pourrait laver le cœur
saignant de la mère d’Alâa ? Quelle
loi pourrait annuler son veuvage et
la perte de son fils ? Ammar avait-il
trempé dans la mort d’Alâa comme il
l’avait fait dans sa mobilisation dans
les rangs des terroristes ?
S’il n’était pas l’exécuteur envoyé
par les terroristes, il avait du moins
été leur délateur.

Cette histoire qu’elle avait


racontée à Firas en mettant son
cœur à nu en sa présence, avait
établi entre eux comme un lien
d’amitié dans ce milieu où elle
n’avait pas encore d’amis. Elle lui
téléphonait et le rencontrait de
temps à autre puisqu’elle avait senti
qu’il était réceptif à ses malheurs. Il
avait de ces manières viriles qu’elle
affectionnait, sans compter qu’il était
né à Alep, la ville de ses oncles
maternels. Elle était heureuse de
frôler avec lui de belles sensations
qu’elle ne saurait pas définir,
quoique l’une d’elles soit de lui
rappeler Alâa.
Firas a suggéré de commencer par
une évaluation de ses aptitudes au
jeu instrumental. Il était prêt à
l’accompagner dans ses premiers pas,
avant de passer le relais à un ami
qu’il considérait plus apte que lui
dans cette mission. Elle en a déduit
qu’il souhaitait la voir plus souvent.
Il lui avait dit :
— Si tu le désires, je pourrai
t’aider, mais dans ce cas, on devrait
se retrouver deux fois par semaine. Il
faut beaucoup de détermination et
de persévérance, jouer d’un
instrument n’est pas une chose facile
si on ne débute pas à un jeune âge.
Mais si tu le prends au sérieux, tu
réussiras. Ta relation affective avec
cet oud fera de lui un instrument
magique entre tes mains… C’est un
instrument qui te ressemble.
Elle avait demandé, étonnée :
— C’est vrai ? ! Et en quoi il me
ressemble ?
— On raconte qu’on a un jour
demandé à l’oud s’il existait un
instrument plus beau que lui et qui
pouvait émouvoir l’âme mieux que
lui. Il a répondu avec superbe tout en
inclinant la tête vers l’arrière :
« Non. » Depuis ce jour, sa tête est
restée arquée en signe de fierté.
Elle avait ri. Elle avait aimé sa
manière indirecte de lui faire la cour.
Elle l’a quitté, heureuse. Avant
cette rencontre, elle était comme un
oud aux cordes non tendues et non
accordées. Firas semblait avoir joué
le rôle d’accordeur en stimulant son
énergie et en l’aidant à garder la tête
haute.
]]]
Il avait trop de travail pour
remarquer sa bouderie téléphonique.
Il a essayé de lui parler à deux
reprises mais elle n’a pas répondu. Il
a supposé que son portable était mis
sous silence et qu’elle allait l’appeler.
Elle ne l’a pas fait. Près d’un mois
plus tard, le doute s’est mis à le
tarauder. Son silence était-il
intentionnel ? Était-il possible
qu’elle ait osé agir de la sorte à son
égard ? Lui qui était d’habitude
submergé d’appels ?
En règle générale, c’était lui qui
s’offrait le luxe de ne pas répondre.
Et disparaître pendant des jours pour
réapparaître sans présenter de
motifs ni d’excuses était autant un
jeu dans lequel il excellait qu’une
habitude dictée par ses occupations
comme par son humeur. Il avait
besoin d’espace pour exciter son
appétit, de recul pour relancer le
désir impérieux. C’était lui qui
prenait toujours l’initiative, et il ne
lui était jamais arrivé qu’une femme
le redirige sur un numéro hors
service.
Il a passé en revue leur dernier
rendez-vous pour y déceler la cause
d’un blâme quelconque. Avait-elle
éprouvé un remords tardif pour ce
baiser ? Il savait qu’il avait des lèvres
capables d’assassiner d’un baiser une
femme, mais elle serait morte dans
tous les cas s’il ne l’avait pas
embrassée.
Et si elle était malade ? Il
examinait cette éventualité. En
réalité il cherchait un prétexte
honorable pour entrer en contact
avec elle. Il était mû par la curiosité
plus que par un intérêt pour sa santé.
Il a composé son numéro et été
abasourdi par la vitesse avec laquelle
elle a répondu. Mais quelques mots
plus tard, il a compris que c’était une
autre voix :
— Allô… oui… bonjour.
Ce n’était ni son accent ni sa
voix… Il ne s’attendait pas à une
surprise pareille.
— Pourrais-je parler à Hâla, s’il
vous plaît ?
— Hâla est en voyage. C’est de la
part de qui ?
La question l’a pris de court avant
qu’il ne digère la nouvelle de son
absence. Mais il n’était pas né de la
dernière pluie…
— Je suis reporter à la CBS, je
voulais entrer en contact avec elle…
au sujet d’une interview.
Il avait eu le réflexe de nommer
une télé étrangère pour éviter toute
question embarrassante. Et ce choix
s’est avéré judicieux.
— Elle se trouve en France depuis
trois jours. Vous pouvez la rappeler à
son retour.
— Je vous demande pardon, mais
il me faut son accord de principe le
plus tôt possible. Vous sauriez quand
elle rentre ?
— Pas avant dix jours. Elle
accompagne sa tante qui doit subir
une opération à Paris.
— Paris !
— Oui, personne d’autre qu’elle ne
pouvait faire ce voyage. Elle seule
possède un visa pour la France.
— Est-ce qu’il y aurait un moyen
de la contacter ?
— Je n’ai que le numéro de son
hôtel…
— Cela fera l’affaire, je vais
l’inscrire et lui téléphoner pour
gagner du temps.
Il a bien ri dans sa barbe après
avoir raccroché. Il avait en poche le
numéro de l’hôtel et celui de sa
chambre. Rien de plus crédule que
les femmes. D’un côté, une niaise
qui, avant de passer sur la chaise aux
aveux, se porte volontaire pour te
fournir plus d’informations que tu
n’en attends. Et de l’autre, une rétive
qui s’imagine être hors d’atteinte là
où elle est. En fait, il n’avait pas cru
la petite étrangère capable de le
laisser tomber, comme il n’avait pas
prévu la possibilité de tomber dans
le piège de la distance qui le séparait
d’elle.
La distance ? Il la pulvériserait
demain !
Il s’est mis à bourrer sa pipe en
souriant. Il lui plaisait de se mesurer
avec cette fille. Eh bien, soit ! il
poursuivrait avec elle le jeu des défis.

Le téléphone a sonné dans sa


chambre, le jour suivant. Elle était
exténuée et affamée. Elle a
abandonné sur la table basse le
casse-croûte qu’elle avait acheté d’un
restaurant en rentrant et décroché le
combiné tout en portant aux lèvres
la bouchée qu’elle tenait entre les
doigts. Elle ne se pressait pas, rien
d’urgent n’était en vue. Elle venait
de quitter sa tante qui se remettait
bien de l’opération dans sa chambre
à l’hôpital. En route, elle avait
appelé sa mère d’une cabine comme
elle le faisait chaque jour. Ainsi elle
ne s’attendait absolument pas à
entendre à cette heure-ci dans le
téléphone de l’hôtel cette voix !
— Comment allez-vous ?
Elle a failli avaler de travers sa
bouchée à cause de la surprise. Elle
est restée sans voix quelques
instants, s’asseyant sous le choc sur
le bord du lit, ne parvenant pas à
croire que c’était bien lui qui était de
retour avec son timbre de voix, après
un mois d’interruption.
— Est-ce que vous passez de bons
moments sans moi ?
Elle était à court de réponses. Elle
a dit, puisant dans ce qui lui restait
de penchant pour le défi :
— Certainement…
— Je l’espère bien.
— Et moi, vos souhaits, je ne les
crois plus. Vous m’avez déjà fait le
coup de ce même vœu avec le
bouquet de tulipes rien que pour
gâcher mon séjour, à ma dernière
visite à Paris.
Lui, avec raillerie :
— Vous voulez parler du jour où
vous vous êtes dérobée à notre
premier rendez-vous.
— Si vous le voyez ainsi… Mais
d’abord dites-moi comment vous
avez obtenu mon numéro ?
— J’ai toujours obtenu ce que je
voulais.
— En effet… ce n’est pas la vanité
qui vous manque.
— Il m’arrive parfois d’être
modeste.
— Vous voulez parler de cette
modestie derrière laquelle se cache
la plus haute prétention.
Il a ri :
— C’est donc à cause de ma
modestie que vous m’avez boycotté ?
— Et pour d’autres raisons encore.
— J’espère les connaître de vos
lèvres quand nous nous
rencontrerons.
— Nous rencontrer ? Vous
plaisantez, sans doute. Vous et moi,
nous ne poursuivons pas le même
but !
— Qu’en savez-vous ?
— Vous êtes l’homme des missions
colossales, et votre agenda surchargé
ne laisse aucune place à l’amour.
Vous m’appelez les soirs d’ennui et
vous voulez que je vous attende pour
le restant de mes jours !
— Cette fois vous n’allez pas
m’attendre plus d’un jour. Je serai
demain à Paris et je vous
accompagnerai pour dîner dans un
beau restaurant.
Elle a été saisie d’effroi à l’idée de
sa venue : elle n’était pas du tout
prête pour cela, elle n’avait apporté
aucune tenue qui soit à la hauteur, et
en plus elle ne voulait pas qu’il voie
cet hôtel modeste où elle résidait.
Un seul jour ne lui suffirait pas pour
se préparer à un tel événement. Il lui
fallait aller chez le coiffeur, puis se
faire manucurer, jeter cette « tenue
d’infirmière » qu’elle portait depuis
une semaine, faire les boutiques…
Pour se désengager d’un tel pétrin,
elle n’a trouvé d’autre issue que de
continuer à cheminer à l’encontre de
son cœur :
— Votre venue n’est pas
appropriée ces jours-ci, et en tout
cas, je ne pourrai pas vous
rencontrer. Je dors tôt le soir pour
pouvoir faire face chaque jour à une
longue journée.
Il a dit en plaisantant :
— Une femme qui n’a pas de nuit…
comment peut-elle goûter au jour ?
— Et qui vous a dit que j’avais des
jours à moi ?
— Alors, il vous faut des nuits.
Vous êtes à Paris, ma chère !
— Je me trouve dans mon lit et
non à Paris. Je suis épuisée et je n’ai
qu’un seul désir : m’endormir.
Comme si mon voyage n’avait servi
qu’à changer de lit et non de ville !
— Ne prétendez pas que vous
allez dormir tout de suite… Quelle
heure avez-vous ?
— Il est huit heures et demie…
Nous devançons Beyrouth d’une
heure.
Il a mis du temps à répondre
comme s’il vérifiait l’heure :
— Bizarre, ma montre aussi
indique huit heures et demie !
Elle a répondu avec étonnement :
— Est-ce que le décalage horaire a
changé ? Depuis que je suis là, j’ai
perdu la notion du temps, comme si
un siècle avait passé !
Elle poursuivait la conversation
lorsqu’on a frappé à la porte de sa
chambre. Elle n’était pas disposée à
ce que quelqu’un vienne interrompre
son bonheur. Elle craignait qu’il
n’abrège son coup de fil et qu’elle le
perde pour de nouvelles semaines
comme d’habitude. Elle s’est donc
excusée pour le faire attendre, en
disant d’un ton frivole :
— Je n’ai pas appelé le service de
chambre… Est-ce que vous m’auriez
envoyé des fleurs, par exemple ?
Il a répondu en riant :
— Non, pas cette fois-ci !
— Ne raccrochez pas, donnez-moi
juste une minute pour ouvrir la
porte.
— Ne vous inquiétez pas, j’attends.
Il n’a pas coupé la
communication… mais son souffle.
Elle a été sur le point de s’évanouir
en le voyant devant elle. Il a alors
fermé son portable et l’a remis dans
sa poche. Puis il a jeté un coup d’œil
sur sa montre et lui a dit :
— Vous n’avez jamais été aussi
précise : il est huit heures et trente
et une minutes !
Elle n’a pas vérifié cette
information, tout en elle était
remous et tout en lui était aisance
souriante !
Elle a même oublié de le regarder,
de lui tendre la main ou les lèvres…
ou de le couver des yeux. Elle n’avait
plus d’yeux que pour ce que lui
pouvait voir du dénuement de sa
chambre par-dessus son épaule.

Seigneur, comment lui avait-elle


ouvert la porte dans cet état ! Si au
moins elle avait pu se mettre un peu
de rouge aux lèvres, un peu de
mascara sur les cils. Si elle avait pu
se recoiffer un tant soit peu, mettre
une jolie robe de maison. Non, elle
était encore engoncée dans ses
habits d’« infirmière », dans une
tenue inappropriée pour recevoir un
homme à une heure aussi tardive.
Un homme ! Zut, quel diable
d’homme ! Qu’est-ce qui l’avait
amené jusqu’ici ?
Sa chambre ! Seigneur, il observe,
en ce moment, toute la désolation
derrière elle, il contemple son
désordre et les restes du modeste
dîner gisant sur la table.
Est-ce qu’elle devait lui dire
d’entrer ? Le retenir sur le pas de la
porte ? Est-ce qu’elle devait le
chasser ? Lui demander de quel
droit ? ! Et comment pourrait-elle
exprimer quelque chose qui dirait
tout ça alors que sa voix s’était
volatilisée depuis qu’il s’était
matérialisé devant elle ?
Bon sang, où est-ce qu’ils étaient
ces masques d’avion à oxygène qui, à
ce qu’on dit, tombent
automatiquement devant votre nez
lorsque l’oxygène diminue ?
Pourquoi l’un d’eux ne tombait-il pas
en cet instant pour la ressaisir avant
qu’elle-même ne tombe, effondrée,
sur le seuil ?
Il l’a sauvée de son embarras en
disant :
— Je vous attends dans la voiture.
Apprêtez-vous et rejoignez-moi.
De là où il se tenait, il a embrassé
la chambre d’un demi-regard et
remarqué le téléphone ouvert, tel
qu’elle l’avait abandonné sur le lit.
Tout en appuyant sur le bouton de
l’ascenseur, il a souri :
— Avant de sortir, n’oubliez pas
de raccrocher le téléphone !

Elle a refermé la porte derrière


son sourire sulfureux, et elle est
restée quelques instants figée de
honte comme s’il l’avait vue nue et
avait passé son chemin.
Il n’était pas venu pour évaluer
son dénuement – il l’avait deviné au
nom de l’hôtel et à son nombre
d’étoiles –, mais pour lui prouver ce
qu’il était capable de faire « pour
elle ».
Mais l’avait-il vraiment fait pour
elle ? Quoi qu’il entreprenne, il
prenait toujours le dessus.
Inévitablement. Et elle ne se
demandait pas s’il avait agi de la
sorte par amour ou pour la défier.
Elle lui plaisait, cette délicate
distance qu’il mettait toujours entre
sa timidité et lui, que ce soit par
pudeur ou par orgueil. Comme le fait
de s’asseoir au quatrième et non au
premier rang, le jour où il était le
possesseur de tous les sièges. Il
n’était pas venu pour l’investir par
surprise mais pour la surprendre et
repartir. Il n’avait pas dépassé le
seuil de la surprise, il avait juste
voulu la cerner dans sa vérité, rien
de plus.
Cet homme méritait un brevet
d’invention pour tout ce qu’il opérait
chez une femme !
Par où devait-elle commencer ?
Dans quelle direction courir pour
s’apprêter ? Il ne lui avait laissé
aucun choix : il attendait.
Elle a vidé le contenu de sa valise
sur le lit. Elle a essayé en quelques
minutes tous les vêtements en sa
possession. Elle a étalé ses produits
et outils de maquillage pour
redonner à son visage ce qu’il avait
perdu en fraîcheur pendant l’absence
de cet homme.

Elle était sur le point de sortir


lorsque le téléphone de sa chambre a
sonné. Elle supposait qu’il voulait lui
dire de se dépêcher.
C’était Najlâa…
— Un homme t’a appelée, il a pris
ton numéro en France. Il a dit être
journaliste à la CBS, j’ai oublié de lui
demander son nom. Il va te
contacter pour un truc urgent.
Le temps lui manquait pour
entendre plus de détails. Était-il
possible que ce soit lui ? Elle y a
pensé dans la cabine de l’ascenseur.
C’était lui, sans aucun doute.
L’homme des cyclones du cœur !
Un numéro de téléphone aurait-il pu
lui tenir tête ?

Comme dans les contes de fées : à


l’extérieur, un carrosse de luxe
attendait Cendrillon ; aucun cheval
n’y était attelé mais c’était le prince
amoureux lui-même qui était aux
commandes.
Elle vivait une chimère des temps
modernes, au cours de laquelle
Cendrillon quittait d’une joie
prudente son modeste Paris pour
aborder « l’autre rive » des rêves.
Elle ne savait pas encore que
l’amour avait deux rives, jusqu’à ce
qu’elle dépasse sa situation présente
et qu’elle atteigne la rive au sud de la
Seine. Plus tard, elle apprendrait que
« Rive gauche » était aussi le nom
d’un parfum d’Yves Saint Laurent.

Il ne lui a pas demandé où elle


aimerait dîner. En tout cas, elle
n’aurait pas su le lui dire puisqu’elle
ne connaissait pas les endroits qui
convenaient à son standing. Pendant
qu’elle attendait dans la voiture, il
réservait une table dans un
restaurant qu’il avait coutume de
fréquenter à l’occasion d’événements
importants ou agréables. Il aimait
cet hôtel qui donnait sur le Jardin
des Tuileries, pour son architecture
prestigieuse du XIXe siècle, ses
miroirs, ses fresques au plafond et
ses guillochis dorés ainsi que pour
son maître d’hôtel qui, dans sa
redingote noire à queue-de-pie,
ressemblait à un ancien président de
la République française ou à un chef
d’orchestre symphonique.
« Giscard d’Estaing » s’est chargé
de son manteau, puis ce dernier et
un serveur les ont accompagnés
jusqu’à leur table. Ils ont tiré les
chaises en même temps et le maître
d’hôtel a allumé le chandelier
d’argent.
Son hôte lui a demandé si l’endroit
lui plaisait.
Elle a ignoré la narquoise
insinuation de sa question. Avec
cette soirée, elle avait son lot de
félicités romantiques, un lot qui
aurait comblé toutes les femmes de
la Terre. Cependant, pour sauver son
amour-propre, elle a répondu tandis
que le maître d’hôtel, à la main une
bouteille d’eau minérale enveloppée
d’une serviette blanche, remplissait
leurs verres :
— L’amour est effusion dans
l’autre… Et moi, je ne sais pas
comment m’épancher dans une
coupe aussi précieuse. Mais cet
endroit est vraiment enchanteur.
J’aime votre romantisme !
Il a ri de son fameux rire :
— Vous me trouvez romantique ?
— Est-ce une tare ?
— Dans le tiers-monde d’où nous
venons, romantisme rime avec
sottise. C’est brader la réalité pour
des illusions. Moi, ma chère, j’aime
la vie ; les romantiques, eux,
préfèrent les illusions.
Elle en a déduit qu’elle était une
ingénue enrôlée dans le parti des
rêveurs, ceux qui avaient juré fidélité
à leurs illusions, alors que cet
homme semblait avoir tout renié,
sauf la vie.
— Êtes-vous fidèle ?
La question l’a surpris. Il a
répondu en riant :
— Je comprends… Les femmes
chérissent les cœurs enclos,
hermétiquement fermés, qui
appartiennent à des hommes qui
sont fidèles à d’autres qu’elles. Un
homme fidèle est un homme qu’on
se dispute, généralement pour
détrôner la femme à qui il a juré
fidélité, celle que les autres
considèrent comme une insulte à
leur féminité. Et aussitôt qu’il se
livre à elles, il perd son pouvoir. Je
vais vous annoncer quelque chose
qui va vous rendre heureuse : je suis
fidèle !
Elle, joyeuse :
— Vraiment ?
— Parmi les maîtres de la fidélité,
je suis un champion… Je suis fidèle
lorsque j’aime.
— Vous voulez dire « lorsque
j’aime quelqu’un » ?
— Cela, seule votre intuition
féminine vous le dira !
C’est un exercice de style ou quoi !
a-t-elle pensé. Elle a voulu le
coincer :
— Mon intuition me dit que vous
êtes infidèle.
Lui, en riant :
— Votre intuition s’est trompée,
une nouvelle fois ! L’infidélité, c’est
d’aller sans désir vers une femme,
c’est-à-dire de tromper notre corps.
Je ne me rappelle pas avoir jamais
fait cela.
Ces paroles dépassaient sa
compréhension. Elle, tout ce qu’elle
voulait savoir, c’était s’il l’aimait. Or
c’était comme s’il n’y avait pas
moyen de poser une simple question
à un homme qui parlait une autre
langue.
Il lui a demandé :
— Pour combien de temps vous
restez à Paris ?
— Mon visa expire dans trois
jours. Heureusement, ma tante s’est
rétablie.
Puis, comme pour justifier sa
situation, elle a ajouté :
— Je réside dans cet hôtel pour
être le plus proche de l’hôpital où
elle a subi son opération.
— À propos, je vous ai réservé une
chambre ici à partir de cette nuit,
pour trois jours renouvelables… Je
m’attendais à ce que vous prolongiez
votre séjour.
Elle a réagi par amour-propre :
— Qui vous a dit que j’allais
accepter ?
— Votre séjour en sera plus
agréable. Je vous ai choisi ce qui est
convenable à votre rang.
Elle s’est dit qu’il avait plutôt
choisi ce lieu parce qu’il allait avec
son propre rang qui ne lui permettait
pas d’aimer une femme qui résidait à
une adresse modeste.
Ayant récupéré son naturel
farouche, elle lui a dit :
— Je ne vous ai rien demandé.
— L’amour donne avant qu’on lui
en fasse la demande.
Sa fierté stimulait son désir, il
aimait la lionne qui dormait en cette
femme.
Quant à elle, elle voyait dans cette
générosité excessive une insulte
contre les valeurs viriles qui avaient
veillé sur son éducation. Lorsqu’il lui
rappelait qu’elle était démunie face à
la toute-puissance de l’argent, il ne
la dépossédait pas de sa féminité
mais de la part virile de sa
personnalité.
Elle a dit avec entêtement :
— Je n’habiterai que dans mon
hôtel, il est plus proche de l’hôpital.
Il a alors abattu sa carte
maîtresse :
— Oui, mais ici, vous serez plus
proche de moi.
Il avait introduit dans sa
déclaration la dose d’aveu suggestif
qu’il fallait pour venir à bout de sa
résistance. Il a poursuivi :
— Vous pourrez prendre un taxi
ou le métro pour visiter votre tante.
La logique de son raisonnement la
dépouillait peu à peu de sa réticence.
Pouvait-elle le blâmer de la vouloir à
ses côtés ?
Cependant, elle refusait de lui
céder du terrain avec facilité :
— Je n’ai aucune envie de
rassembler mes affaires et de ranger
ma valise plus d’une fois. Ce n’est
que trois jours !
— Un désir intense ne se mesure
pas en jours, je croyais que vous
comptiez les minutes. En tout cas, la
réservation est déjà faite… Décidez
comme bon vous semble !
Il l’avait réduite au silence. Et il
l’avait troublée car il manifestait un
désir plus intense que le sien.
Elle lui a demandé :
— Quand avez-vous fait cette
réservation ?
— Lorsque je vous ai laissée dans
la voiture. Je voulais m’assurer qu’il y
avait une chambre vacante pour
cette nuit. Le saviez-vous, c’est l’un
des palaces les plus prestigieux de
Paris par son ancienneté et sa
beauté. Au XIXe siècle, un
personnage de la noblesse avait
demandé à y passer ce qui aurait pu
être sa dernière nuit : le lendemain
matin, il devait se battre en duel
dans le bois de Boulogne.
— Et c’est parce que vous avez
l’intention de me provoquer en duel
que vous m’avez réservé une
chambre ?
Il a ri…
— Je n’ai pas besoin de dégainer
une épée pour vous battre. Dans
mon armurerie, je ne possède que
des cuirasses.
Il savait que dès l’instant où elle
allait accepter son offre, il l’aurait
vaincue. Car elle ignorait que son
amour ne pouvait s’épanouir que
dans l’empire de la prodigalité. En
réalité, il ne se sentait pas en
sécurité avec une femme qui tenait
tête à son autorité. Tandis qu’elle,
elle considérait que c’était l’amour
qui attribuait des étoiles aux hôtels ;
d’ailleurs, il avait suffi qu’il mette le
pied dans son pitoyable hôtel pour
que celui-ci soit élevé par l’amour au
niveau des palaces cinq étoiles.
Elle a fini par se résigner et
accepter son offre. Elle avait assez
vécu pendant des mois loin de lui
pour ne pas apprécier ces intenses
« minutes » qu’elle vivait maintenant
auprès de lui. Il serait donc criminel
de sa part de gaspiller ces moments
qui représentaient tout ce que la vie
lui offrait de beau.
Prise dans le remous de ses
pensées, elle a été en mesure
d’oublier le « crime » du billet qu’il
avait abandonné au-dessus de
l’addition réglée avec une carte
bancaire. Un billet équivalant au
centime près à la moitié de son
salaire mensuel d’enseignante. Pour
ne pas devenir folle ou mourir de
dépit, elle a pris la décision de cesser
de prendre son maigre salaire
comme mesure de référence pour ses
dépenses extravagantes.
Il lui a proposé :
— Je vous raccompagne à votre
hôtel pour que vous rangiez votre
valise. Ensuite vous commanderez
un taxi pour revenir ici.
Elle était rassurée, ses intentions
étaient louables.
— Et où vous allez résider ?
— Je possède une demeure à Paris.
Maintenant qu’elle avait repris sa
bonne humeur, elle lui a dit :
— Vous avez oublié que vous
travaillez comme reporter pour la
CBS ?
Il a émis un rire franc. Elle avait
découvert sa petite ruse.
Elle a ajouté :
— Au fait, quelles questions vous
aviez en tête de me poser pour cette
interview ?
Il a répondu alors qu’ils
marchaient ensemble vers la
voiture :
— En premier lieu, est-ce que vous
êtes fidèle ?
— Ensuite ?
— Mais vous n’avez toujours pas
répondu à la première question.
— Je préfère passer en revue
toutes les questions avant d’y
répondre. C’est ce qu’on m’a appris !
— Pourquoi pas. Deuxièmement,
est-ce que vous serez à moi ?
— Ensuite ?
Ils avaient atteint la voiture. Il a
dit :
— Je me contente de ces deux
questions. Les autres, je vous les
poserai au moment où vous ne vous
y attendrez pas !
— Donc, il est aussi de mon droit
de réserver mes réponses pour le
moment que je jugerai opportun !
Du bras qui s’apprêtait à ouvrir la
portière, il lui a enserré la taille, la
coinçant entre la voiture et sa
poitrine, et lui a dit :
— À propos de droit, il est permis
de répondre à certaines questions
par des baisers.
Avant qu’elle n’ait le temps de
réaliser ce qui se passait, il l’a attirée
contre lui et s’est mis à la couvrir de
baisers.
Que de « oui » lui a-t-elle alors
murmurés en un seul baiser, et que
de « si » et de « oh oui,
certainement » ! Elle s’est livrée à ses
bras et à la langueur de l’extase. Elle
s’enivrait de baisers, de toutes les
promesses que lui versaient ses
lèvres en pluie caressante. Avec lui,
rien n’était scandaleux ; au vu et au
su du ciel, de la Seine et de la tour
Eiffel, elle est devenue femme en un
seul baiser qui avait dormi vingt-sept
ans dans le sommeil de l’attente.
La nuit de Paris était généreuse et
bienveillante, scintillant des
lumières de la fin de l’an, et une
douce bruine mettait les deux
amants hors de portée de tout
procès-verbal dressé contre les
infractions au code du cœur.
Après l’avoir quitté, elle s’est
sentie pleine de sensations confuses,
comme si elle avait perdu sa
virginité avec cette seule étreinte
amoureuse.
]]]

Qu’il est malheureux celui qui n’a


pas conquis ses lèvres !
En l’accompagnant après le dîner
jusqu’à son petit hôtel, il aurait aimé
lui avouer qu’il déplorait le sort de
ces hommes qui étaient venus au
monde et qui allaient le quitter sans
avoir expérimenté un tel baiser.
Seulement, il n’avait pas l’habitude
de divulguer ses sentiments à
quelqu’un ou de reconnaître son
faible pour une femme. Il était tout
le temps sur ses gardes vis-à-vis de
l’amour parce qu’il savait que celui
qui aime le moins est le plus fort. Il
ne se souvenait pas d’avoir dit « je
t’aime », sauf à sa femme, vingt-cinq
ans auparavant. Cela n’a pas
empêché les femmes de s’attacher à
lui, parce qu’il disait ces mots dans
tous ses actes, alors que la plupart
des hommes ne faisaient rien d’autre
que les dire.
Mais l’aimait-il vraiment ?
Lui-même ne saurait le dire. Elle
était un arbre dont il jouirait de
l’ombre et il ne tenait pas à lui faire
prendre conscience de la beauté de
ses fruits, de peur que d’autres que
lui ne les cueillent.
Sa jovialité et sa jeunesse, il les
voulait pour lui tout seul, ainsi que
sa féminité perspicace, son
innocence, sa faculté virginale de
s’émerveiller de toutes choses qu’elle
découvrait pour la première fois avec
lui.
Il aimait le courage qu’elle
manifestait pour défendre ses
convictions, tout comme il aimait la
vaincre en la désarmant de son libre
arbitre. Il aimait sa pureté, mais il ne
désirait plus dès lors que la pervertir.
Pourtant, il ne faisait que retarder
l’instant où il la posséderait. En tout
ce qui touchait aux femmes, il n’avait
jamais fait preuve d’empressement ;
sa prospérité n’était pas celle des
nouveaux riches et sa table opulente
lui fournissait toujours ce qu’il
désirait. Il n’était pas un vorace à
l’égard de la vie, il préférait la
savourer et en préserver quelques
délices pour la prochaine table.

Le lendemain matin, il lui a


téléphoné à son nouvel hôtel ; elle
était sortie de la chambre. Il n’a pas
laissé de message vocal, ce n’était
pas son intention ; il tenait juste à
s’assurer qu’elle avait bien
emménagé.
Lorsqu’elle l’a appelé d’une cabine
l’après-midi, il lui a promis de passer
le soir pour la prendre à dîner.
— Vous avez aimé la chambre ?
— Vous voulez dire la suite. Une
aile entière ! Que voulez-vous que je
fasse avec une seule aile ?
Il a ri de cette invitation indirecte
à le rencontrer.
— Alors c’est moi qui vais
m’envoler jusqu’à vous. Soyez prête à
vingt heures, dans le hall.
Un autre téléphone a sonné dans
son bureau et il a pris rapidement
congé d’elle :
— Je vous vois ce soir.
Ces derniers mots étaient
suffisants pour faire tanguer les
parois de son cœur. Avec lui, elle se
tenait toujours sur l’épicentre des
séismes.
Elle s’est excusée auprès de sa
tante en prétextant vouloir faire du
shopping avant son départ. L’autre
moitié de la vérité était qu’elle
voulait courir les boutiques
d’habillement en prévision de son
rendez-vous du soir. Elle éprouvait
un vif désir de l’éblouir.
Elle a décidé de se traiter avec
largesse, autrement dit de traiter les
autres avec pingrerie. Ce qu’elle
allait se payer comme traitement de
luxe était ce qu’elle allait retrancher
du budget prévu pour l’achat de
cadeaux pour les parents en Syrie.
Cela la chagrinait, mais il n’y avait
pas d’échappatoire : il fallait aller
chez le coiffeur, puis acheter un
nouveau vêtement, et, surtout, un
manteau chic.
La veille, elle avait failli mourir de
honte lorsque le maître d’hôtel –
celui qui ressemblait à Giscard
d’Estaing – lui avait pris son
manteau pour le suspendre parmi
des manteaux raffinés. Elle aurait
préféré le garder non loin d’elle, sur
une chaise près de leur table,
causant alors un scandale plus grand,
celui de l’ignorance des règles de
l’étiquette !
En réalité, ce qui lui tenait
vraiment à cœur, c’était de lui faire
oublier la piètre image qu’elle lui
avait présentée la veille.
]]]
Quelques minutes avant huit heures,
elle a gagné le hall de l’hôtel. Elle ne
portait pas de montre au poignet
mais dans son cœur. Depuis qu’il lui
avait téléphoné, les minutes
dansaient autour d’elle. Elle s’était
examinée avec soin à plusieurs
reprises, se recoiffant plusieurs fois.
Au dernier instant, elle avait
rassemblé sa chevelure et choisi de
la laisser pendre d’un côté.
Elle paraissait belle, comme
Cendrillon se devait de l’être. C’est
ce que lui ont dit les regards de
l’homme qui avait pris l’ascenseur en
même temps qu’elle et ceux qui la
croisaient dans le hall. Elle s’est
assise pour l’attendre dans ce salon
au plafond et aux lustres
aristocratiques, où personne ne la
connaissait et où elle-même ne
semblait pas se reconnaître !
Elle a contemplé les dames qui
allaient et venaient dans toute leur
élégance, et les hommes, certains
solitaires, d’autres accompagnés. Elle
a laissé passer le temps en écoutant
la musique que jouait une jeune
femme au piano. Elle est allée aux
toilettes, pour fuir les regards
masculins qui étaient devenus un
peu trop insistants. Elle est
remontée dans sa chambre pour
quelques instants au cas où il lui
téléphonerait puis elle est
redescendue dans le hall en espérant
qu’il y serait déjà.

Une demi-heure avait passé où


elle était restée exposée aux regards
et à l’attente, lorsque l’un des
employés s’est mis à arpenter le hall
avec une pancarte sur laquelle son
nom était inscrit. On la demandait
au téléphone.
À l’autre bout, sa voix, qui a dit sur
un ton plus bas que d’habitude :
— Toutes mes excuses… J’avais
oublié que nous attendions des
invités pour le dîner. Attablez-vous à
notre restaurant d’hier ou
commandez un repas dans votre
chambre. Je vous appellerai demain.
Bonsoir.
Il était flagrant qu’il l’appelait à la
sauvette. Il ne lui a même pas laissé
une fraction d’occasion de
l’interroger ou de s’étonner.
Quelques mots, et la joie s’était
éteinte dans ses yeux et son éclat
avait terni.
Cendrillon est retournée dans sa
chambre, où elle a ôté son allégresse
et lavé les crèmes et les fards de ses
illusions. L’amour contrarie souvent
les espérances des amants, il aime
tomber sur eux à l’improviste, en les
émouvant parfois et en les affligeant
à d’autres. Rien ne l’enchante plus
que de farfouiller dans leurs agendas
et de chambarder tous les rendez-
vous qui y sont planifiés. Quel
avantage alors à tenir un agenda si
c’est lui qui reste en possession de la
gomme… et du crayon !
Hier comme aujourd’hui, l’amour
s’était payé sa tête. La veille, il avait
frappé à sa porte alors qu’elle n’était
pas apprêtée pour le recevoir
convenablement, et il l’avait
troublée, et aujourd’hui, il l’avait
convoquée pour ensuite
l’abandonner alors qu’elle s’était
totalement parée pendant toute une
journée pour cette occasion.
L’amour ? Non, l’autre ; elle
voulait dire « cet homme ». L’amour,
lui, tentait maintenant de se faire
pardonner l’usage de la gomme, de la
choyer pour lui faire oublier le coup
de l’être aimé, qui, pour la première
fois, avait fait usage de la première
personne du pluriel et de la
rhétorique de l’homme marié, qui
mène une autre vie, dans un autre
foyer, où il accueille en compagnie
d’une autre femme d’autres invités.
Et elle… elle n’était pas ce soir
l’invitée de l’être aimé, mais
l’amante délaissée, en compagnie de
l’amour qui lui servait le dîner dans
de la porcelaine avec de somptueux
couvre-plats en argent, comme pour
lui dissimuler le plat de la tristesse.
L’amour lui servait de la patience
dans des coupes en cristal, et la
réconfortait en ornant d’une fleur la
table de l’absence, mais il oubliait les
serviettes en papier pour essuyer les
larmes. C’était un amour
aristocratique qui ne prenait pas en
considération les larmes. Toutes ses
serviettes étaient en tissu de luxe.
C’était encore lui qui parfumait de
mousse l’eau de sa baignoire, qui
préparait les draps frais de son
sommeil et qui déposait sur son
oreiller un chocolat avec des
souhaits de bonne nuit de la part de
l’hôtel. Et qui lui demandait alors
qu’elle était assise sur le canapé de
l’amertume :
— Que puis-je encore pour vous,
Madame ?
— Rien, merci. Bonne nuit, cher
amour !
Elle a éteint les lumières, mais elle
ne dormait pas. Elle sommeillait
dans un long reproche, elle ne se
pardonnait pas de lui avoir accordé
l’occasion de la traiter avec tant de
désinvolture.
Comment cet homme l’avait-il
amenée à subir un affront si
méprisant ? !

Le lendemain matin, elle a été


réveillée par son coup de fil. Il
voulait lui dire qu’il était en route
pour son bureau et qu’il a aimé
inaugurer sa journée en entendant
sa voix.
Elle lui a demandé s’il possédait
un bureau dans chaque pays. Et,
alors qu’il riait en guise de réponse,
elle lui a aussi demandé s’il possédait
dans chaque port une femme qui
attendait son invitation à dîner. Il a
répondu que son seul point commun
avec les marins était l’amour de la
mer mais qu’il ne pratiquait pas très
bien la natation.
Elle a dit :
— Moi, je ne pratique pas l’art de
l’attente et je n’ai aucune intention
de me lier avec un marin. Je vais
quitter l’hôtel ce matin !
Lui, conciliant :
— Ne soyez pas si algérienne. Est-
ce que vous êtes tous coléreux à ce
point ?
— Vous trouverez plein de
femmes prêtes à vous attendre dans
des halls d’hôtels. Moi, je n’ai
attendu à part vous que des
assassins. Aux arrêts de bus, dans le
hall de l’école, à l’entrée de la
maison, et même en donnant mes
cours. J’ai toujours attendu la mort,
mais avec fierté. Hier, j’ai perdu cette
fierté en vous attendant une heure
entière devant des gens hyper snobs
qui devaient se demander quelle
route j’avais dû prendre pour arriver
à cet endroit. En vous attendant, je
n’étais rien qu’une femme, mais en
attendant la mort, j’ai toujours été
un homme.
Il gardait le silence. Il n’était pas
habitué à un ton pareil et il n’avait
pas prévu de telles paroles. Il était
captivé par la colère de cette femme
qui s’était endormie féline et
réveillée lionne. Elle appartenait à
une espèce de femmes qu’il n’avait
pas connue.
Il a répondu avec ce qui lui était
aussitôt venu à l’esprit. Pour la
première fois, il allait parler sans
avoir auparavant choisi ses mots. Et
pour la première fois aussi, il l’a
appelée par son prénom :
— Hâla… comme vous êtes belle
en colère ! J’aime votre fierté, et
parce que vous êtes indulgente, vous
me pardonnerez. Ne quittez pas
l’hôtel, je vous en prie, je ne tarderai
pas à vous rejoindre aujourd’hui, et
je vous promets une belle
promenade au bois de Boulogne.
C’est là-bas que je fais de la marche.
Portez des vêtements confortables et
des chaussures de sport, nous allons
beaucoup marcher. Et je ferai en
sorte que tous les arbres vous
présentent leurs excuses. Vous
accepterez les excuses des arbres ?
Il a réussi à l’amadouer. Elle a dit :
— Oui, j’aime les arbres et leur
bienveillance, mais je n’accepte pas
qu’un homme me manque de
respect !
Quand il a raccroché, elle s’est
retrouvée face à un nouveau projet
et… de nouvelles dépenses. Il lui
fallait maintenant sortir à la
recherche d’une tenue de sport et de
chaussures de marche, et signés,
bien évidemment !
Bon Dieu ! Être amoureuse
exigeait des poches pleines !

À dix-huit heures pile, le maître


des apparitions impétueuses s’est
amené et sa voiture les a emportés
vers le bois de Boulogne.
Malgré le froid, tout paraissait
beau comme un poème d’hiver.
Comme si toutes les créatures
accueillaient les amants dans
l’allégresse, ou leur présentaient
leurs hommages, et à lui
particulièrement. Ces arbres dont il
connaissait le nom et le lignage, les
périodes de verdoiement, et leur
provenance de tel ou tel des
innombrables endroits de la Terre,
se pourrait-il qu’il ait acheté leur
affection ?
Lui qui ne lui consentait au
téléphone que quelques minutes,
semblait avoir consacré aux arbres
un temps considérable, qui lui avait
permis de mémoriser chacun des
petits écriteaux informatifs cloués
aux troncs.
En se promenant avec elle sur les
berges du lac où glissaient quelques
canards, il lui nommait les arbres un
à un comme s’il lui présentait ses
femmes1, celles qui l’avaient
précédée dans son cœur.
Elle a dit avec humour :
— La compétition ne devrait pas
être difficile si tous ces arbres étaient
vos amantes !
Et lui, sur le même ton badin :
— Malgré cela, ne vous fiez pas
complètement à un homme qui fuit
l’humanité pour les arbres !
— Je voulais parler de cette
habitude qu’ont les hommes de faire
défiler, devant une femme qui entre
dans leur vie, les noms de toutes
celles qui l’ont précédée dans leurs
lits. C’est pourquoi j’ai trouvé
pittoresque le fait qu’il y ait dans
votre passé un harem d’arbres.
— Je ne pense pas qu’il soit digne
d’un homme de traiter deux sujets en
présence d’une femme : l’argent et
les conquêtes. Seuls les nouveaux
riches se vantent de leurs richesses,
et seuls ceux qui n’ont pas de
relations se vantent d’avoir du succès
auprès des femmes.
— J’ai l’impression que vous devez
être rassasié de femmes, non ?
Il a ri :
— Dites plutôt d’arbres !
— C’est vrai ?
— Forcément, du simple fait que je
suis dans l’industrie du papier.
— Qu’est-ce qui vous y a amené ?
— Il m’a suffi de vivre au Brésil,
qui abrite les deux poumons du
monde. Les plus vastes forêts s’y
trouvent, et aussi les fabriques de
bois et de papier.
— Autrement dit, ici, vous
dorlotez les arbres, et là-bas, vous les
assassinez !
— Ce n’est pas moi qui les
assassine. Moi, j’offre le papier pour
que les gens puissent lire L’Odyssée,
L’Épopée de Gilgamesh, et Voltaire, Al
Mutanabbi et Gibran. Les criminels,
ce sont ceux qui ont besoin
d’éradiquer toute une forêt pour
publier des livres que personne ne
lira et imprimer des journaux sur
papier haut de gamme qui sont à
moitié consacrés aux congratulations
et aux condoléances, au business des
fêtes et de la mort, ou des revues de
luxe qu’on peut à peine soulever et
qui se spécialisent dans les potins à
propos des personnalités
médiatiques qui prétendent, malgré
cela et sans peur du ridicule, vouloir
défendre l’environnement.
Elle a souri :
— Vous venez donc ici pour
demander pardon aux forêts.
Sa réponse a fusé :
— Il ne m’est jamais arrivé de
demander pardon !
Il avait dit ces mots sur un ton
catégorique. Si ce n’était leur impact
grave, elle aurait cru qu’il plaisantait.
Ce ne serait que plus tard qu’elle
vérifierait combien il avait été
sincère en s’exprimant de cette
manière. Pour le moment, elle
n’était pas en train d’approfondir ce
qu’il disait. Son bonheur d’être en sa
compagnie neutralisait sa pensée. Il
ne lui était pas arrivé d’être aussi
spontané et vrai qu’il l’était en ce
jour, et elle n’avait jamais été aussi
proche de lui comme dans ce bois.
C’était comme si la nature les avait
mis sur un pied d’égalité, loin des
hôtels et des restaurants de luxe.
Maintenant, il était son égal dans sa
tenue de sport, il partageait avec elle
l’air pur, dans une forêt magique, et
qui était, selon la loi française, la
propriété de tout promeneur.
Elle a dit, les yeux chargés de
peine :
— Depuis qu’en Algérie les
terroristes ont infesté les bois pour
se cacher, le mot « forêt » est devenu
pour moi synonyme de terreur. Si je
ne devais pas voyager, je serais
revenue dans ce bois chaque jour.
Quelle beauté prenante ! C’est la
première fois depuis plusieurs
années que je me balade entre les
arbres en me sentant heureuse et en
paix. Combien j’en avais besoin !
Il lui a dit :
— Je suis en négociation pour
l’achat d’un appartement non loin
d’ici. Vous pourrez à l’avenir, si vous
le désirez, l’occuper quand vous
serez en visite à Paris.
Heureuse, elle a répondu :
— C’est un quartier vraiment très
beau ! C’est une bonne décision de
déménager pour y vivre.
— Le quartier que j’habite est
aussi beau. Cet appartement sera
celui des invités de la compagnie.
— J’imagine que votre maison doit
être très belle pour que vous la
préfériez à une maison dans cette
région.
Il avait capté le soupçon de
tristesse dans le timbre de sa voix :
— Une maison tire sa beauté de
l’harmonie entre les personnes qui y
habitent.
Elle en a déduit qu’il n’était pas
heureux auprès de la femme avec qui
il partageait sa maison, et son
imagination a tiré une satisfaction
hypocrite de cette infortune
hypothétique qu’elle lui prêtait.
— Comme j’aurais aimé venir
souvent à Paris… mais plein
d’occupations m’attendent à Damas !
— Lesquelles ?
— Deux concerts le mois
prochain. Je dois m’y préparer dès
mon retour. J’ai quelques nouvelles
chansons qui demandent des
répétitions soutenues, surtout que je
vais chanter au Golfe pour la
première fois.
— Est-ce que vous connaissez
Vienne ?
— Vienne ? Non.
— Nous la visiterons un jour. Vous
devez cueillir la musique à sa source
et non parmi ces braillements qu’on
nomme musique de nos jours.
Comment des gens qui n’ont aucune
notion du solfège de l’univers ou
ceux qui n’ont jamais pratiqué le
silence peuvent-ils chanter ?
— Est-ce que vous chantez ?
— Non. Moi, j’écoute. C’est
pourquoi je me considère meilleur
que la plupart des chanteurs. Un bon
auditeur est préférable à un mauvais
chanteur !
— Très juste.
— Apprenez le chant en prêtant
l’oreille au bruissement de la nature,
comme maintenant… Écoutez votre
silence quand vous marchez dans ce
bois. C’est grâce au silence que l’on
perçoit si la mesure est juste ou
fausse dans une musique, comme
dans la vie.
— Comment savez-vous cela ?
Il a ri.
— Quoi ? Savoir si la mesure est
juste ?
— Je veux dire, comment vous
l’avez appris ?
— Un peu par les livres, un peu
par la contemplation. On ne peut
pas avancer très loin dans la vie si on
ne sait pas maîtriser son rythme. Il
vous empêche de fausser ou de vous
essouffler, ou de vous morceler dans
toutes les directions. Ces gens que
vous voyez égarés, ils n’ont pas pris
le temps qu’il fallait pour ajuster leur
rythme avant de s’élancer dans la
vie. Ils n’ont pas pris le temps
d’écouter leur silence profond, pour
accorder leurs pas avant le grand
départ.
— Vous avez lu cela ?
— Je l’ai expérimenté, plutôt. Par
contre, j’ai lu qu’on s’imaginait que
la musique, c’était les sons. Et puis
Beethoven est arrivé et il s’est
inspiré de la musique du silence.
Vous vous rendez compte que la
musique occidentale ignore presque
le silence.
Elle a dit comme si elle venait de
découvrir une évidence :
— C’est peut-être la psalmodie des
versets du Coran qui a appris aux
Arabes la nécessité du silence dans le
chant ! Ce silence entre les versets
exerce sur l’âme un impact égal à
celui du verset lui-même. Et il
augmente ou diminue selon le sens
que le récitant veut donner au
verset. Plus qu’un silence, on doit
donc l’interpréter comme un chant
en lui-même.
Elle a poursuivi :
— Je ne sais pas bien, je dis cela
pour réfléchir à haute voix, mais je
pense à ces longs silences qu’Oum
Kalthoum glissait entre une phrase
musicale et une autre. Les
interprètes de sa génération comme
ceux de la génération de mon père
étaient à la fois des chantres et des
récitants. Et ils savaient faire de ce
silence entre deux transitions l’une
des plus hautes formes de
l’expression spirituelle.
Il s’est soudainement arrêté de
marcher et a déclaré :
— Je ne me souviens pas d’avoir
éprouvé un si vif plaisir de converser
avec quelqu’un comme nous le
faisons. J’ai besoin de votre
intelligence pour vous désirer.
Elle a constaté qu’il n’avait pas dit
« pour vous aimer ».
Elle a répondu timidement :
— Je ne pense pas être assez
intelligente pour cela, je suis en train
de vous suivre dans vos réflexions,
pas plus. Je rencontre peu de
personnes avec qui approfondir une
conversation. Au bout du compte,
l’intelligence est un exercice, et moi,
j’ai passé ma vie à m’exercer à
réprimer mon intelligence pour ne
pas grossir mon lot de misères.
Il lui a caressé des doigts sa
chevelure, en disant :
— Dorénavant, vous ne serez plus
malheureuse. Nous nous
rencontrerons chaque fois que mon
temps me le permettra. Moi aussi,
j’ai besoin de converser avec vous.
Elle a souhaité qu’il ait dit plutôt
« j’ai besoin de vous ». Elle a tenté de
l’amener à prononcer de tels mots.
— J’aime que vous ayez besoin de
moi, l’amour est aspiration.
Il a rectifié tout en la serrant
contre lui :
— Non, l’amour est invasion !
Ses lèvres se sont lancées à sa
conquête sous le regard d’une tribu
d’arbres, comme si son baiser était
l’application expérimentale de son
exposé.
Pour elle, ce baiser avait duré le
temps suffisant pour faire rougir de
honte les feuilles des arbres… et de
jalousie, et quand il a enfin cessé de
l’embrasser, il lui semblait que les
quatre saisons avec leurs renouveaux
et leurs ravages l’avaient traversée
en quelques minutes.
Elle n’a rien dit. Ses lèvres la
laissaient toujours sans voix.
Et lui, il n’a pas brisé cette extase
que l’on n’atteint qu’après avoir
sondé l’autre dans le silence.
Il l’a raccompagnée à l’hôtel,
habité par une seule obsession.
Combien il lui fallait de lèvres pour
embrasser chez une seule femme
toute la féminité de l’univers !
]]]

Le plus bel instant dans l’amour est


celui qui précède son aveu.
Comment faire en sorte que ce
premier bouleversement dure plus
longtemps ? Cet état de vertige au
cours duquel le rythme du cœur et
l’écoulement du temps se modifient
plus d’une fois en un seul instant,
alors que nous nous tenons sur le
bord de faire cet aveu qui tient en
trois petits mots, que l’on exprime
comme s’ils n’en formaient qu’un
seul.
Beaucoup plus d’une fois elle avait
été sur le point de l’avouer,
cependant, comme lui, elle n’en
avait rien fait. Lui, il avait déclaré
que c’était à travers le silence que
nous pouvons savoir quand la
mesure est fausse ou juste en
musique. Mais en dehors de la
musique, comment pouvoir
reconnaître ce moment parfaitement
adéquat à la prononciation d’un seul
mot, après lequel tous les autres
mots n’auront plus le même sens
qu’avant ?
Victor Hugo a dit quelque chose
comme « après le premier aveu, dire
« je t’aime » ne veut plus rien dire ».
C’est la raison pour laquelle les
grands poètes de l’amour ont
défendu l’honneur des premiers
mots, ceux des commencements, qui
ont été créés pour être dits une seule
fois. Pour ces poètes, la découverte
de l’expression « je t’aime » est un
événement linguistique d’une
importance considérable.
Quelle responsabilité écrasante !
Étant donné l’énormité de cet aveu,
elle était heureuse de ne pas l’avoir
dit et qu’il ne l’ait pas dit non plus.
Mais son cœur a entendu ce que son
amant a tu… comme son ras-le-bol
implicite de la vie conjugale.
Un sentiment de culpabilité l’a
envahie : elle ne voulait pas voler
l’homme d’une autre femme, et elle
ne voulait pas le partager avec elle.
Avec cet amour, elle ne savait pas sur
quelle marche de l’échelle des
valeurs se tenir. Ces questions
attisaient son insomnie, lui
abîmaient le sommeil. Malgré son
bonheur, son comportement ne la
remplissait pas d’aise, elle sentait
que quelque chose en elle
commençait à se déformer.

En dépit de ce remue-ménage
émotionnel, quand elle est rentrée à
Damas, Najlâa a poussé un cri
admiratif en la revoyant :
— Qu’est-ce que tu as fait pour
être à ce point radieuse ?
Elle a ri, elle a juré, elle a affirmé :
— Je te jure, rien, rien du tout !
— Et à part ton boulot
d’infirmière, tu t’es occupée à quoi
pendant ces dix jours ?
— Je suppose que tu veux dire
« pendant trois jours ». Tu sais,
l’amour s’amène toujours en retard !

Elle avait besoin de raconter à


quelqu’un ce qu’elle ressentait et où
elle en était.
Hélas, après le réveil, nous ne
trouvons plus les mots pour décrire
notre rêve. Rien de ce que nous y
avons vécu ne ressemble à ce que
nous vivons d’ordinaire. Depuis son
retour de Paris, elle séjournait dans
une zone frontalière, turbulente,
allant et venant entre les rêves et le
réel. Entre ce qu’elle a vécu avec lui
et ce qu’elle était en train de vivre
loin de lui. Au point de douter
parfois de la réalité de ce qui s’était
passé. Mais il y avait ces objets
qu’elle avait rapportés avec elle de
l’hôtel somptueux, ces petits détails
de bien-être déposés dans les salles
de bain : savons parfumés de grandes
marques, accessoires de bain,
pantoufles blanches élégantes… Elle
ne l’avait pas fait pour leur valeur
matérielle, elle voulait s’agripper au
rêve. Comme dans le conte de
Cendrillon, il lui était resté de l’hôtel
ces pantoufles, qu’elle ne voulait pas
chausser de peur de les user. Elles
dormaient toujours, enveloppées
dans leur sac brillant en papier, et
elle pouvait les porter, quand elle le
désirait, dans ses rêves.
Elle s’impliquait de plus en plus
dans une fantaisie douloureuse. Et
elle ne savait pas encore combien de
pantoufles d’hôtels luxueux elle
allait collectionner par la suite en sa
compagnie, et qu’un jour, elle
sortirait de ses rêves en n’ayant que
les « pantoufles de Honaïn », comme
dans ce conte arabe qui illustre la
défaite et la déception.

Najlâa s’est exclamée :


— Nooon ! C’était donc lui, cet
homme qui m’a parlé au
téléphone ? ! Ah ! combien c’est beau
quand un amoureux se fait passer
pour quelqu’un d’autre, rien que
pour surprendre sa bien-aimée !
— Ce n’était pas une surprise,
c’était une catastrophe ! Il a surgi
devant moi, à la porte de ma
chambre dans cet hôtel misérable…
Tu aurais dû me prévenir de cet
appel !
— Comment j’aurais pu savoir… Et
puis, il sait que tu n’es pas riche.
— Maintenant il sait combien il
est fort. C’est la puissance de
l’argent. Quand un homme te fait
sortir de ton hôtel deux étoiles pour
te loger de force dans un hôtel au-
dessus des étoiles !
— C’est tout ce que tu trouves à lui
reprocher ? Tu espérais quoi, un
amant pitoyable comme ceux que tu
as laissés en Algérie ! Leur misère se
reflétait sur ton visage. Regarde-toi,
comme tu es belle maintenant. Ce
n’est pas de la prodigalité matérielle,
c’est de la prodigalité amoureuse.
L’amour de cet homme t’embellit !
— Je ne l’ai rencontré que trois
fois à Paris, comment cela pourrait-il
m’embellir ?
— Mais bien sûr ! Il y a un amour
qui nous rend plus belles et un autre
qui nous fait dépérir. Quelques
hommes émettent des ondes
négatives malgré eux, ils viennent à
toi avec leur mélancolie et leurs
soucis et leurs complexes, et c’est à
toi de les tirer de leur boue avec ton
amour. Ceux-là, il n’y a aucun espoir
avec eux ; tu leur tends une main de
secours en espérant que tu vas en
sortir un homme, or ce n’est qu’un
désespéré qui s’agrippe à ton collet
jusqu’à te noyer en sa compagnie
dans sa mare stagnante.
C’était comme si Najlâa savait au
sujet de cet homme, avec qui elle
avait à peine échangé deux phrases
au téléphone, bien plus de choses
qu’elle-même. Il ne ressemblait à
aucun des hommes qu’elle avait
rencontrés. Celui-ci était une
cascade de vie, un torrent qui vous
emportait, qui forçait votre adhésion
dans une course contre vous-même,
pour atteindre ce que vous n’aviez
pas prévu d’atteindre. Avec lui, on
avançait dans un défi perpétuel pour
le suivre… ou pour être à sa hauteur.
Elle a dit en considérant Najlâa :
— Peut-être que tu as raison.
— J’ai toujours raison. L’échec est
contagieux, tout comme le succès, et
le bonheur de même, tout comme le
malheur. Et la beauté aussi est
contagieuse. Un homme beau et
élégant te contamine. Pour le garder,
tu es obligée de l’égaler en élégance.
Et tu ne peux pas te laisser aller,
pour ne pas paraître indigne de lui.
Avant de te mettre à aimer un
homme, tu dois donc prendre en
considération les tares qui te seront
transmises du fait de cette
contamination.
— Bon Dieu, ne me parle pas
d’élégance ! Quel scandale, quand il
m’a invitée à dîner, et que je n’avais
rien de convenable à porter pour
l’occasion !
— Ça t’apprendra à voyager sans
prévoir des éventualités pareilles !
— Tu sais dans quelles
circonstances j’ai voyagé. Je n’ai pas
imaginé qu’il allait venir comme si
j’avais frotté une lampe magique. Je
ne sais jamais d’où surgira cet
homme, là où je me trouve, comme
un djinn !
— Simple ! Dorénavant, tu devras
être au sommet de l’élégance, en
toutes circonstances, comme si tu
allais le rencontrer où que tu sois. Ta
valise contiendra toujours les tenues
qui conviennent à la compagnie d’un
homme de son envergure.
— Tu sais, j’ai lu une fois une
maxime qui m’a incitée à mettre un
point final au sujet de l’habillement.
— Ah bon, j’écoute.
— « N’essaie pas de faire de tes
habits ce qu’il y a de plus cher en toi,
pour ne pas valoir un jour moins
cher que ce que tu portes. »
— C’est intéressant. Tu as
sûrement lu ça lorsque tu étais
encore enseignante. Mais
aujourd’hui, ma chère, tu es une star,
et si tu ne te maquilles pas et tu ne
dépenses pas autant que le font les
stars pour constituer leur garde-
robe, eh bien, malgré tes nobles
aspirations, on fera bon marché de
ta voix. C’est ce que dicte la logique
du marché. Et puis, bon sang, est-ce
qu’il n’est pas temps que tu te
débarrasses de ce noir ?
— Sais-tu combien de célébrités
ont porté du noir leur vie durant, et
que cela les a distinguées du reste ?
Paco Rabanne, Édith Piaf, Juliette
Greco…
Najlaâ l’a interrompue :
— Mais tu n’es pas ceux-là, et tu
n’es pas en France. Tu te trompes de
lieu et d’époque. L’air du temps,
maintenant, est à l’allégresse.
Elle a dit d’un ton péremptoire :
— Arrête les frais, ma chérie, je
n’enlèverai pas le noir.
À coup sûr, il n’était pas dans son
intention de l’enlever. Lui-même,
lorsqu’il l’a vue dans sa nouvelle
tenue de sport bleu ciel, lors de leur
promenade dans le bois, il lui a dit
comme pour insinuer que cette
couleur ne lui plaisait pas :
— Chaque fois que vous aurez
envie de me voir, portez du noir.
Elle a répondu comme pour
présenter des excuses à l’homme qui
aimait les arbres :
— Je suis un mûrier noir. De par
mes origines, je ne peux pas porter
d’autre couleur.
Dès lors, et dans l’attente de le
revoir, elle n’était plus un seul arbre
mais une forêt de femmes. Elle était
le cerisier en fleurs, elle était le
cactus et le saule pleureur,
l’amandier, le cèdre, et le pin avec
son hirondelle. À cause de lui, elle
ne se liait plus d’amitié qu’avec les
forêts, pour avoir un lien de parenté
avec l’arbre de sa lignée… et aussi
espionner ses femmes !
De lui, elle a appris à
communiquer avec l’univers avec la
musique du silence. Elle qui avait
poussé telle une fleur sauvage dans
les fissures des rochers, c’était
seulement maintenant qu’elle savait
écouter ce qu’elle croyait ne pas
avoir de voix : le murmure des
créatures vivant dans ce monde
secret que nous côtoyons.
Quand elle terminait ses balades
privilégiées, elle retournait marcher
dans les jungles de la vie. Un
papillon parmi les monstres
sauvages. Deux années déjà passées
en Orient et elle n’avait fréquenté
personne du milieu artistique, à part
Firas.
Plantez un arbre et il vous le
rendra au centuple, il vous nourrira
de ses fruits, vous fournira sept litres
d’oxygène par jour, ou du moins vous
protégera de son ombre et embellira
de sa verdure votre vie, et la
frondaison abondante de son
branchage accueillera les oiseaux
pour gazouiller dans votre jardin.
Cultivez dans votre terre un être
humain et, sitôt que sa tige se sera
fortifiée, il vous arrachera, il
s’étendra et grimpera, il volera votre
eau pour pousser plus vite que vous,
et vous vous réveillerez un matin
pour le voir occuper votre place et
festoyer avec vos ennemis, en
puisant dans vos paniers de fruits,
tandis qu’il aura ameuté les loups
pour vous déchiqueter et vous
calomnier. Comment alors ne pas
s’affilier au parti des arbres ? !
Un jour, elle s’était plainte à
Najlâa du comportement d’une
chanteuse qu’elle croyait être une
amie. Elle lui avait fait écouter une
chanson que lui avait proposée un
compositeur. Elle en était très
satisfaite et sentait qu’elle serait
promise à un grand succès. Mais
l’« amie » n’a pas hésité à approcher
le compositeur et à lui proposer une
somme dix fois plus grande que la
sienne, et ce dernier lui a alors cédé
la chanson sans même s’en excuser
ou la prévenir.
Najlâa avait eu ce commentaire :
— C’est le temps des amitiés
éphémères. Tu ne peux pas établir
une relation qui dure et tu ne peux
placer ta confiance en personne.
Elle s’était écriée :
— Mais c’est une infamie !
Comment elle a pu ne pas avoir
honte ?
— Et le compositeur, est-ce qu’il a
eu honte, lui ? C’est un milieu
indécent et sans appartenance autre
qu’à ses poches. Toi, tu étais prête à
donner ta vie en chantant à
l’enterrement de ton père, et eux, ils
sont prêts à piétiner des vies pour
s’approprier une chanson. Tu dois t’y
faire, ou alors change de métier !
Changer de métier ? ! Jadis, elle
cachait sa voix dans son cartable et
ne la ressortait qu’en classe. À la
sonnerie de la cloche, elle la
remettait dans le cartable.
Maintenant, elle ne pouvait plus agir
de la sorte. Un volcan qui se réveille
pourrait-il ravaler sa lave ?

Elle s’est rendu compte qu’elle


n’avait pas vu Firas depuis un bout
de temps. Ce n’était que lorsqu’elle
se sentait déprimée qu’elle pensait à
lui et que la relançait le désir
d’apprendre à jouer du oud. Il est
vrai que son cœur jouait un autre air
ces jours-ci, mais ce qu’elle voulait
surtout, c’était reprendre son
instrument.
En le lui rendant, il lui avait dit :
— J’ai reçu hier la visite d’un ami
instrumentiste… Il s’est attaché à cet
oud quand il a appris son histoire. Il
a joué quelques morceaux de
musique et il m’a attiré l’attention
sur le fait que si tu te contentais de
le laisser au-dessus de ton armoire, il
ne sera plus qu’un morceau de bois
dans ta maison. L’oud est sensible à
la température et à l’humidité, et il
perd sa voix, tout comme nous. Tu
dois l’entretenir régulièrement. De
temps à autre, tu le remettras entre
les mains d’une personne qualifiée,
elle l’accordera, et en jouera pour lui
prolonger la vie, sinon tu le perdras.
En réalité, mon ami a un souhait : il
aimerait une fois pouvoir emprunter
l’oud pour un de ses récitals. C’est
l’un de nos meilleurs
instrumentistes, tu peux lui faire
confiance.
La justesse de ses conseils l’avait
convaincue. Mais au fond d’elle-
même quelque chose lui disait qu’il
cherchait surtout à la revoir plus
souvent.
Elle avait fini par lui remettre
l’instrument, nul n’en était plus
digne de confiance que lui. Plus tard,
quand elle le voudrait, elle le
récupérerait. Elle n’avait pas même
le temps d’entretenir sa voix, ni son
cœur, ni sa mère… Comment aurait-
elle pu en plus se charger
d’entretenir l’oud et de se
tranquilliser sur son état de santé !
Elle avait dit pour justifier sa
décision :
— Cet instrument m’est cher pour
sa valeur affective. En réalité, je suis
la fille du nay, il m’est le plus proche.
Mais je commence à réagir
différemment à la musique ;
maintenant, j’ai plutôt une
inclination pour le violon et le
piano.
— Si tu as été élevée au son du
nay, il continue à t’appeler où que tu
sois, et tu le suis, comme les oiseaux
et tous les animaux de la légende
d’Orphée l’ont suivi quand il jouait
du nay.
Elle lui a demandé avec
étonnement :
— Tu t’y connais aussi en nay ?
Il avait répondu avec fierté :
— Je suis alépin. Le nay vénérable
est venu chez nous, il y a des siècles,
lorsque Jalaleddine Al Rûmi a résidé
à Alep. C’est l’instrument primordial
du soufisme. Il accompagne les
derviches dans leur tournoiement.
Tandis que dans le soufisme mevlévi,
l’ordre auquel ma famille appartient,
seuls les dafs, ces tambours tenus à la
main, accompagnent les danseurs.
Elle avait été épatée :
— Seigneur, comment tu sais tout
ça ?
— Il n’y a pas d’Alépin qui n’ait
pas d’une manière ou d’une autre un
lien avec l’une des voies soufies.
Elle avait été envahie par la joie
de celui qui tombe sur un secret
merveilleux. C’était peut-être cela
qui avait motivé son père à venir à
Alep. Elle avait éprouvé une
attirance spirituelle envers ce jeune
homme à l’aspect moderne, dont
l’âme et la conscience planaient haut
dans le ciel des soufis.
Elle lui avait alors demandé
comment elle devait faire pour
assister en compagnie de sa mère à
l’une de ces rencontres spirituelles.
Elles en seraient toutes deux très
heureuses.
Il avait répondu :
— Tu pourras assister aux
spectacles présentés par les troupes
soufies pendant le mois de Ramadan,
dans les salles de concert, et parfois
dans des palais ou des demeures
anciennes. Accorde-moi la joie de
vous inviter, ta mère et toi, à la
première occasion. Tu verras que
rien n’égale une soirée passée en
compagnie des derviches.

1 Dans la langue arabe, « arbre » est un mot


féminin. (NdT)
« Ceux que j’aime
sont partis et je suis
resté seul, comme
l’épée. »
Amrou Ben Maad Yakrib
Elle a considéré la venue de sa tante
paternelle comme une grâce du ciel.
Elle déchargerait peut-être un peu sa
mère de ses pensées obsédantes. En
fait, depuis l’époque de l’émir
Abdelkader, la Syrie ne s’était jamais
vidée de ses Algériens, leur ouvrant
toujours son cœur et ses frontières
sans visas. Et de cette manière, sa
mère aurait à s’occuper maintenant
d’apprêter sa maison pour recevoir
les proches et les amis.
La tante est arrivée, apportant
dans ses bagages ce que sa mère
avait demandé : des choses qui lui
tenaient à cœur et qu’elle n’avait pas
pu emporter à leur départ, des
choses qui avaient une valeur
affective. Sinon, à part elle-même,
rien ne la touchait plus. Elle avait
quitté sa maison en la laissant telle
quelle à son beau-frère. Certaines
pertes sont si grandes qu’aucune
perte qui suit ne mérite qu’on s’en
attriste.
En prenant la décision de partir, la
mère avait dit : « Les piliers d’une
maison sont ses hommes et non ses
murs. Ceux qui apportaient la joie à
la maison sont partis, elle ne
représente plus rien. » Son oncle
paternel était probe, il a tenu à payer
le prix de la maison avec l’argent
qu’il avait économisé en travaillant
en France. C’était ainsi qu’elles
avaient pu s’acheter un appartement
à Damas.
Sa mère avait déjà vécu une
tragédie semblable, en 1982, quand,
adolescente, elle avait fui la
répression contre la ville de Hama,
avec sa mère, et ses frères et sœurs,
pour s’installer chez ses oncles
maternels, à Alep. Ils ne pouvaient
plus vivre dans une maison où leur
père avait été égorgé pendant qu’ils
étaient cachés sous les lits. Ils
avaient entendu sa voix supplier ses
meurtriers, puis son cri d’agonie et la
chute de son corps sur le sol. Un
certain temps plus tard, après être
sortis de leurs cachettes, ils l’ont vu
couché dans une mare rouge, la tête
presque détachée du corps et la
barbe trempée de sang. Sa barbe
était la preuve de sa culpabilité ;
l’armée avait envahi Hama pour la
nettoyer des islamistes et elle l’a
effacée de l’existence.
Le plus douloureux avait été de
voir un homme de son rang inhumé
en secret, comme on enterre à la
sauvette des bandits de grands
chemins, un numéro parmi des
numéros. Personne n’a suivi son
enterrement, personne n’est venu
présenter ses condoléances. Hama,
la croyante, avait enterré trente
mille morts en quelques jours, et
certains ont été mis en terre dans le
secret de la nuit. C’était une cohue
de morts et les disparus n’ont pas
bénéficié de beaucoup de larmes ; ils
étaient les seuls à marcher dans les
cortèges des uns des autres.
Sa mère n’avait rien oublié. Elle
avait juste signé une trêve avec la
mémoire. Mais les souvenirs
revenaient, entre flux et reflux,
comme les vagues. De violentes
vagues déferlant sur la vie, et qui la
rejetaient une nouvelle fois mais sur
ce même rivage qu’elle avait quitté
pour s’éloigner le plus possible de
l’odeur de la mort, il y a trente ans,
lorsqu’elle avait épousé cet Algérien.
Et la faucheuse l’a ramenée, alors
qu’elle la fuyait encore une fois.
Emportait-elle la mort dans ses
valises pour qu’elle subisse un sort
aussi étrange ?
La même fossoyeuse l’avait
attendue avec un autre scénario.
Cette fois-là, ce n’était pas l’armée
qui tuait des innocents soupçonnés
d’islamisme, mais des terroristes qui
exterminaient les gens sous prétexte
qu’ils n’étaient pas aussi bons
musulmans qu’ils auraient dû l’être !
C’était une femme exténuée, à qui
les catastrophes avaient alloué la
sagesse de la victime. Elle murmurait
sans cesse des invocations,
contemplant la vulnérabilité de
l’existence humaine et son absurdité.
Le destin ne lui avait pas donné
l’occasion de mûrir naturellement,
elle avait dû grandir d’une seule
poussée. Comme si elle devait
rembourser certaines dettes fatales,
et qu’elle voyait son sort se
reproduire avec sa fille.
À l’instar de quelqu’un qui subit
une amputation de l’un de ses
membres sans anesthésie, elle était
condamnée à subir ses tragédies en
pleine conscience, à les revoir
enfoncer la porte et faire irruption
chez elle, tantôt avec le corps de son
époux, tantôt avec celui de son fils,
et à continuer malgré tout de vivre
auprès des meurtriers.
Il est de loin plus douloureux
d’enterrer un fils que d’enterrer un
père.

La tante apportait des nouvelles


réjouissantes.
— Allah nous accorde toujours Sa
grâce, Hind ! La paix nous est
revenue, ma sœur ! Si tu avais
patienté un peu plus…
— Je ne pouvais pas vivre avec
ceux qui ont tué mon fils et qui ont
tué mon homme. Si j’étais restée, je
serais morte, ou j’aurais tué
quelqu’un.
— Il faut cultiver la patience…
Celui qui n’a nulle part où aller, que
fera-t-il ? Ceux qui ont tué les âmes,
nous les remettons entre les mains
d’Allah. Où pourraient-ils se cacher
de Lui ?
Pour adoucir les esprits, la fille est
intervenue en disant à sa tante :
— Ma mère aimerait agir comme
la hajjé Zahra, à Constantine. Des
terroristes de l’âge de son fils sont
venus la nuit le tuer devant elle, et
elle pleurait et essayait de les en
dissuader. Quand elle a découvert
leur identité, elle s’est procuré un
pistolet-mitrailleur MAT 49, elle
s’est entraînée à le manier puis elle
les a tués… Après cela, elle n’avait
plus d’autre occupation que de
traquer les terroristes. Elle a refusé
de reconnaître la loi d’amnistie et
elle déclarait que « je me fais justice
moi-même… Celui qui ne m’a pas fait
grâce, je ne lui ferai pas grâce ».
Sa mère a réagi, étonnée :
— Je ne connais pas cette
histoire… Quand ça s’est passé ?
— Quand nous étions en Algérie…
La presse l’avait surnommée « la
seconde Djamila Bouhired ».
Incroyable ! Une femme de soixante
ans qui a tué cinquante terroristes !
En voyant sa mère impressionnée
par le récit, elle a précisé sur le ton
de la plaisanterie :
— À l’époque, je ne t’en avais pas
parlé de peur que tu n’ailles te
procurer une mitraillette. Nous
serions devenus une famille
composée à moitié d’assassinés et à
moitié d’assassins.
Et elle a ponctué ces mots d’un
rire. Il faut oser railler la mort
parfois, sinon elle nous abat avant
notre heure.
La tante a sermonné derrière son
voile :
— Nous sommes des croyants, ma
fille, et la vengeance est l’un des
attributs d’Allah. Lui seul est le
« vengeur » qui te rend justice. Si
chacun doit user de représailles par
lui-même, la discorde ne finira
jamais, et les morts ne reviendront
pas, mais ce sera le pays qui
disparaîtra, sans le droit et la
justice… Pour cela, le président
Bouteflika, qu’Allah lui donne la
santé et que les âmes de ses parents
reposent en paix, a fait ce que
personne d’autre n’aurait pu faire.
Rien au monde ne nous était plus
cher que la sécurité. Vous vous
rendez compte de ce que nous avons
perdu en dix ans !
Seulement, sa mère n’était pas
encore mûre pour le pardon. Elle
n’avait pas jusqu’à ce jour pardonné
à ceux qui avaient tué son père, à
Hama, voilà trente ans. Comment
pourrait-elle pardonner à ceux qui
lui avaient enlevé son fils et son
époux, il y a deux ans ? Elle avait
refusé la compensation pécuniaire
que l’État avait offerte aux parents
des victimes du terrorisme.
Comment accepter de l’argent versé
pour couvrir des meurtres, qui, au
regard de la loi d’amnistie et de
l’entente nationale, n’ont soi-disant
pas été commis ? Comment accepter
de voir que le droit de poursuivre en
justice les meurtriers a été supprimé,
malgré la monstruosité de leurs
actes ?
Toute sa douleur lui venait de là.
Parce que la sécurité de l’État ne
peut se réaliser qu’aux dépens de la
justice, la paix civile a régné mais au
détriment de la paix intérieure. Les
victimes ne bénéficient pas de la
reconnaissance de leur statut de
victimes tant que les meurtriers ne
sont pas reconnus comme
meurtriers.
Tout ce qui s’était donc passé
pendant dix années n’avait jamais eu
lieu. Et il n’y avait pas lieu de
chercher à savoir comment deux
cent mille âmes étaient mortes et
sous les mains de qui. Peut-être
avaient-elles péri dans une
catastrophe naturelle !
Les milliers de femmes et filles
violées n’avaient plus qu’à subir
seules les conséquences d’avoir mis
au monde des bâtards. Et que chaque
enfant trouvé se mette plus tard à la
recherche de son père, puisque la loi
avait acquitté les violeurs !
Il est demandé aux parents des
disparus de cesser de troubler la
tranquillité des bonnes gens avec
leurs manifestations, et d’excuser
une patrie qui a perdu la raison !
Ainsi, le fils du président Boudiaf
doit interrompre sa quête de la
vérité et cesser de questionner l’État
à propos de l’assassin de son père,
puisque les crimes de l’État sont
également couverts par la loi
d’amnistie !
Plus que la folie du meurtre, l’État
nous réclame maintenant d’accepter
la folie du pardon. Après le devoir de
mémoire, il nous est demandé le
pouvoir d’oublier, parce que
l’assassin, cette fois-ci, est algérien et
non pas français. Il s’est réveillé de
sa crise de folie meurtrière, encore
plus pieux et plus patriote que nous.
Les terroristes qui brûlaient le
drapeau national dès leur entrée
dans un village, descendaient
maintenant des montagnes en le
brandissant. Et ceux dont la violence
s’était exprimée jusque dans le
déterrement des os des martyrs de la
Révolution pour les brûler, parce
qu’ils avaient participé à la naissance
d’un État laïque par leur martyre,
ceux-là se bousculaient maintenant
pour prouver leur allégeance à l’État
et bénéficier de sa générosité.
La visite de la tante avait ravivé
les plaies de sa mère qui, jusqu’à ce
jour, n’était pas parvenue à
déterminer s’il était plus important
de sauver la patrie ou d’appliquer la
justice. Devait-elle réagir en tant que
citoyenne ou bien en tant
qu’humaine ?
Pour l’instant, ce qui lui importait
le plus, c’était que sa mère semblait,
malgré tout, allégée de sa peine : elle
s’entretenait la nuit avec la tante,
l’accompagnait le jour au marché…
Elle pourrait donc voyager sans
remords car elle n’aimait pas partir
et la laisser toute seule. Elle devait
honorer des invitations à se produire
dans plusieurs pays, comme si tout le
monde venait de la découvrir au
même moment.
TROISIÈME
MOUVEMENT
« L’amour, c’est
quand on n’obtient
pas tout de suite ce
qu’on désire. »
Alfred Capus
Les premiers temps, le succès
continu de la chanteuse le rendait
heureux. Il le déposait dans le
compte de sa fierté et de son
prestige. Il ne l’aurait pas accepté si
elle avait été une femme ordinaire
ou une chanteuse ratée. Mais par la
suite, les nouvelles qui ne cessaient
de circuler dans la presse au sujet du
phénomène « Hâla Al Wâfi » et des
cœurs conquis du public, où qu’elle
aille, ont commencé à l’agacer
quelque peu.
Peut-être s’était-il mis à respirer
l’air vicié de la jalousie… Mais il ne
se le serait jamais avoué. Il ne
discernait pas clairement s’il
craignait que la gloire pervertisse
son innocence ou que sa célébrité
allèche les hommes. Désirait-il
vraiment pour elle un succès dont il
tirerait fierté ou préférait-il qu’elle
modère son accession à la notoriété
pour qu’elle demeure sa propriété
exclusive ?
Il lui a téléphoné pour s’assurer
qu’il avait toujours de l’emprise sur
elle. Il lui a dit :
— J’ai acheté cet appartement à
Paris et j’ai fini de le meubler. Vous
pourrez l’occuper quand vous le
voudrez, si vous aimez toujours les
forêts.
Elle a manifesté un grand
ravissement, en vue de l’amener à un
aveu quelconque :
— Vous avez fait cela pour moi ?
Il a répondu sur un ton badin :
— Non… je l’ai fait pour les arbres
comme vous vous en doutez !
Il voulait dire : pour ces fruits qu’il
était temps de cueillir.
Elle a répondu en riant :
— Vous ne réussirez pas à me
rendre jalouse des arbres.

Ce n’étaient pas les arbres mais les


« zéros » qui la contrariaient et
gâchaient sa joie, comme lorsqu’elle
s’était mise à farfouiller dans son sac
à main, à la recherche d’une carte
téléphonique qui contenait assez
d’unités, pour lui annoncer son
obtention d’un visa français. En la
voyant essayer quelques-unes de ces
cartes qui offraient la possibilité de
téléphoner à l’étranger à un tarif
avantageux, Najlâa lui avait dit pour
la taquiner :
— Il y a dans ton sac autant de
cartes téléphoniques que de cartes
bancaires dans sa poche. Lui, il
mesure l’amour avec des devises et
toi, avec des unités. Tu dois accepter
de reconnaître cette logique des
zéros qui vous séparent, sinon tu
seras malheureuse !
Elle avait été trop joyeuse ce jour-
là pour penser au malheur. Tout ce
qu’elle avait voulu de Najlâa, c’était
qu’elle l’accompagne pour acheter de
nouveaux habits. Mais cette fois-ci,
elle possédait les moyens d’éblouir
cet homme.
Cependant, elle n’a pas tout dit à
sa cousine, et cela, c’était la preuve
qu’elle s’apprêtait à accomplir une
chose qu’elle avait honte de révéler.
Pourquoi avait-elle accepté son
offre de résider dans sa maison ?
Quelle puissance de persuasion
avait-il cet homme, pour la pousser à
accepter ce qu’elle avait toujours
refusé ? Elle tâtonnait dans la
résolution d’un problème à trois
termes : si elle réservait dans un
petit hôtel, il l’apprendrait ; si l’hôtel
était du niveau de sa poche, cela lui
viderait la sienne et ruinerait sa
joie ; et si elle habitait chez lui, il la
prendrait pour une fille facile.
Face à son hésitation, il l’avait
convaincue en lui affirmant que la
maison serait à sa disposition
exclusive, qu’il n’y avait qu’une seule
clé qui serait en sa possession et…
qu’il avait acheté cette maison pour
la rendre heureuse et qu’il ne
supporterait pas qu’elle ne soit pas la
première personne à l’occuper.
C’était cette dernière phrase qui
avait eu raison de ses réticences.
Peut-être avait-il l’intention d’établir
avec elle une relation légitime.

Avant son départ, elle l’a appelé :


— Que voulez-vous que je vous
apporte ?
Il s’est réservé un sourire et a
répondu :
— Venez, tout simplement… J’ai ici
tout ce qu’il me faut.
Elle a rétorqué en plaisantant :
— Faites-moi croire qu’il existe
quelque chose que vous aimeriez que
je vous apporte. Je me tiens sur mes
gardes face à quelqu’un qui n’a
besoin de rien !
Elle ne lui a pas dit qu’elle avait
besoin qu’il ait besoin d’elle. Comme
il n’avait pas ajouté un mot de plus,
elle a emporté avec elle la grappe de
dattes que sa tante avait apportée de
l’Algérie et un somptueux ouvrage en
français sur les arbres du monde les
plus insolites et les légendes qui s’y
rattachent. De toute façon, elle ne
pouvait entrer dans sa maison les
mains vides.

Elle a voyagé, remuée par des


sensations contradictoires qu’elle
n’avait pas éprouvées auparavant. Il
ne lui était jamais arrivé de ranger sa
valise avec le désir en vue ni de
prendre un billet pour le bonheur.
Pour la première fois, l’amour avait
un aéroport et une adresse… et une
maison où l’attendait un homme.
Au lieu d’être heureuse, elle s’est
laissé envahir par la peur du
bonheur.
À la sortie de l’aéroport, elle a
donné au chauffeur de taxi l’adresse
de son destin. Elle a pensé à sa mère,
l’imaginant éprouver de folles
sensations comme les siennes,
lorsqu’elle a quitté Alep pour suivre
un étranger jusqu’à une lointaine
ville algérienne !
Devant la porte de l’immeuble de
luxe à l’architecture ancienne, elle a
tapé le code d’ouverture qu’il lui
avait transmis. Quatre chiffres… et le
battant en verre s’est ouvert.
À peine était-elle entrée dans le
grand vestibule, que le concierge est
accouru à son secours. Il avait dû la
voir sur son écran, égarée dans le
vestibule.
— Est-ce que je peux vous aider,
Mademoiselle ?
Confuse comme s’il allait la
reconnaître, elle a répondu :
— Je cherche l’appartement de
monsieur Talal Hachem.
Soudain, il s’est animé et s’est
emparé de sa valise qu’il a portée
jusqu’à l’ascenseur.
— C’est au neuvième étage, à
droite.

La porte de l’appartement était


ouverte. Elle l’a trouvé debout sur le
seuil, il l’attendait. Il lui a souhaité la
bienvenue en l’embrassant sur les
joues et il a pris sa valise. Il n’a pas
fait de commentaire sur son poids un
peu excessif : elle devait être bourrée
de choses qui n’étaient pas toutes
nécessaires. Il trouvait dans ce détail
qui dénotait un comportement vieux
jeu de quoi le rassurer.
Il a emporté la valise pour la
déposer dans l’une des pièces. Puis il
est revenu au salon, l’air épanoui,
comme si un rayon de soleil s’était
introduit dans sa demeure, dans ce
milieu du jour parisien. Il lui a
demandé comment s’était déroulé
son voyage, de Beyrouth à Paris ; il
n’a pas pensé à s’informer sur la
partie délicate de son trajet, celle
que son cœur a parcourue de
l’aéroport à son appartement.

Le voici donc.
Enfin lui. Heureux, amical comme
jamais.
On aurait dit que dans l’extase de
sa réjouissance, il semblait ne pas
croire à la réalité de sa présence
dans sa maison. Il avait oublié de la
prendre entre ses bras, il la
contemplait plutôt, et elle, elle
contemplait l’appartement, dans
l’élégance de son ameublement
allégé, choisi avec un goût
contemporain raffiné. Tout baignait
dans la transparence d’un
magnifique verre épais, les tables
comme les étagères se tenaient sur
des colonnes de verre à la base
dorée. Même les sièges couleur
d’ivoire n’étaient pas surchargés
d’ornements. C’était l’art de l’espace.
Rien ne bloquait la vue, et les tapis
semblaient être des tableaux soyeux
aux couleurs douces étalés sur le sol.
Tout différait de la maison qu’elle
a laissée derrière elle à Damas, et
encore plus de la maison où elle
avait vécu en Algérie, avec son salon
doré, ses cadres de tableaux dorés et
ses tables dorées. La vraie richesse
n’a pas besoin d’exhiber son or. Elle
ne cherche à éblouir personne. C’est
pourquoi seuls les gens riches savent
d’un regard estimer la valeur des
choses qui n’ont pas d’éclat.
— Venez, je vais vous montrer le
paysage.
Elle l’a suivi jusqu’à la terrasse. Il a
ouvert le store de la fenêtre. La vue
donnait sur une voie arpentée par
quelques voitures, et bordée sur un
côté par un bois avec un lac en son
milieu.
— Vous vous rendez compte, j’ai
été chanceux ! C’est très rare de voir
des appartements pareils mis en
vente. De cette hauteur, je bénéficie
d’une vue prenante. Les habitants de
ces beaux quartiers ne proposent pas
très souvent leurs propriétés aux
acheteurs. Ils en héritent. L’habileté,
c’est de les séduire avec une offre qui
dépasse la valeur sentimentale de
leur patrimoine.
Elle ne s’est pas enquise du prix
qu’il avait payé pour acquérir
l’appartement, ni de l’histoire de ses
propriétaires… Seule son histoire
comptait pour elle, dans une maison
dont elle souhaitait que les murs et
le toit veillent sur sa vie et ses rêves.
Elle a murmuré en français alors
qu’elle contemplait le paysage :
— Mon Dieu, comme c’est beau !
— Je suis heureux qu’il vous plaise.
Vous êtes la première à le visiter.
Même ma femme n’est pas au
courant.
Elle a été surprise par sa
confession. Elle était aux anges,
c’était comme s’il lui avait dit qu’elle
comptait plus que sa femme.
Il a poursuivi en lui indiquant une
autre direction :
— Il y a une entrée de service pour
les domestiques.
Tout lui faisait croire qu’elle était
devenue la maîtresse de maison, et
lui, le guide immobilier qui
l’accompagnait dans cette visite des
lieux.
— Il y a quatre chambres à
coucher avec leurs salles de bain.
Mais il ne lui en a montré que la
première, où il avait posé sa valise.
Elle a compris que c’était sa
chambre, celle qu’il lui avait
réservée.
Il n’en a pas franchi le seuil. Elle a
trouvé cette attitude très galante.
Il est revenu sur ses pas et a
traversé le couloir. En lui montrant
la cuisine puis en ouvrant le frigo, il
lui a demandé :
— Vous devez avoir faim ! Ou bien
vous préférez boire ? Il y a plein de
choses légères.
Le frigo avait deux portes, et tout à
l’intérieur était bien rangé et
appétissant comme dans une pub à
la télé.
Elle ne parvenait pas encore à
réaliser tout ce qui lui arrivait, ni
l’idée de sa présence dans sa maison
et dans sa cuisine, debout près de lui.
Ce qu’elle désirait, en réalité,
c’était anéantir cette maudite
distance qui la séparait de lui depuis
des mois.
Elle a répondu :
— Merci, mais pas maintenant… Je
n’ai pas faim, à moins que vous ne
m’ayez attendue pour déjeuner.
Il a dit en refermant le frigo :
— Je vous ai attendue pour
revivre…
Un silence soudain s’est abattu
entre eux. Elle était paralysée par le
désir d’un élan fiévreux, comme s’il
l’avait embrassée avec cette phrase.
Tous deux sont restés figés sur place.
À un mètre l’un de l’autre. À cette
distance, a commencé à se répandre
la langueur d’un baiser qui ne s’était
pas encore manifesté. Il s’est
approché d’elle et a englouti ses
lèvres… puis il lui a laissé le feu de
son baiser et il s’est éloigné.

Il lui a dit alors qu’elle était dans


le salon :
— Des rendez-vous m’attendent
au bureau. Reposez-vous un peu, je
reviendrai ce soir et nous sortirons
pour dîner.
Et, tout en se dirigeant vers la
porte :
— À propos, je suis un excellent
cuisinier. L’un de ces soirs, je vous
concocterai un dîner à la maison.
L’idée d’un dîner intime l’a réjouie.
Mais, un peu plus tard, au
restaurant, une ombre de tristesse a
voilé quelque peu sa joie lorsqu’il lui
a dit : « Quand j’aime une femme, je
lui cuisine moi-même des plats. »
Elle en a perdu l’appétit, et peut-
être la voix. Elle s’est retenue de
demander : « Et cela est-il souvent
arrivé ? »
Tout comme elle n’a pas osé lui
demander, pendant qu’il la
raccompagnait à l’appartement après
le dîner, pour s’assurer que tout
allait bien et lui donner un baiser
d’adieu avant de regagner son autre
maison : « Qui suis-je pour toi,
vraiment ? »
]]]

Il n’avait pas son pareil au jeu de


l’ambiguïté. En fait, cela avait cessé
d’être un jeu à partir du moment où
il s’était mis à agir avec la vie à la
fois avec sagesse et désinvolture. La
discipline était le secret de sa
réussite, depuis qu’il avait décidé
d’accorder son temps à chaque
chose, et son dû à chacun. Il ne lui
arrivait pas de réunir deux femmes
dans une même ville. Il fallait que
son épouse quitte Paris pour qu’il
puisse jouir pleinement d’une
aventure sans avoir à rendre des
comptes à sa conscience. Il n’était
plus en mesure de se donner
totalement à chaque rencontre, puis
de se récupérer en entier en se
rhabillant et en refermant la porte
comme si de rien n’était. Il était
terminé, ce temps des folies où il
pouvait vivre plusieurs vies en même
temps, plusieurs aventures en un
seul jour, et user d’affectation et de
complaisance avec chaque femme
séparément.
Son bonheur dorénavant résidait
dans l’harmonisation entre deux vies
parallèles qui ne devaient pas se
rencontrer et dont il avait besoin
pour se sentir vivre. Ainsi que dans
la sélection de plaisirs raffinés, telle
une bouteille de vin d’un cru
exceptionnel. C’est sous cet angle
qu’il considérait cette fille, qu’il a
laissée mûrir pendant des mois.
Toutes les femmes autour de lui
étaient prêtes à se donner, ou plutôt
à extorquer ce qu’elles prétendaient
vouloir donner. Et lui ne voulait
qu’une femme unique, qui soit celle à
qui il se donnerait. C’est une
affliction terrible, celle qui grandit
en nous au fur et à mesure que nous
prenons conscience que personne ne
mérite notre générosité affective et
que personne n’est digne de recevoir
le cadeau de notre folie.
Il était constamment à la
recherche d’une femme qui lui fasse
perdre la tête. Pour laquelle il
accomplirait des exploits
extraordinaires. Devant laquelle il
exécuterait ses tours de magie, qu’il
enfermerait dans un caisson en verre
et qu’il trancherait fermement en
deux, pour ensuite reconstituer en
un tout ses parties éparses avec des
baisers. À l’exemple des grands
prestidigitateurs, il escamoterait
d’un tour de main la montre à son
poignet, et la kidnapperait pour un
week-end à Vienne ou à Venise.
Pour elle, il annulerait des rendez-
vous professionnels et fabriquerait
pour la rencontrer d’heureuses
coïncidences. Pour elle, il sortirait de
son chapeau magique une nuée de
colombes porteuses de surprises et
une corde de foulards multicolores
qu’elle attraperait par un bout pour
s’élever jusqu’à lui. Car dans tout ce
qu’il se proposait de faire avec une
femme, il ne tolérait que les
situations extrêmes et haletantes et
les tourments foudroyants de
l’amour.
Le lendemain matin, il s’est
réveillé avec l’intention de stupéfier
l’amour. Peut-être était-ce dû au
sentiment de culpabilité de l’avoir
abandonnée dans cette maison, la
veille, pour y passer sa première nuit
dans la solitude. Il a décidé de faire
usage de son chapeau magique dans
les règles de l’art, qui exigent
principalement une précision infinie
dans l’orchestration du temps, si l’on
veut garantir l’émerveillement.

À dix heures pile, la sonnerie de


l’appartement a retenti, selon les
directives du maître des lieux. Elle
ne savait pas si elle devait ouvrir.
Elle a regardé à travers l’œil de la
porte et aperçu le concierge en
compagnie d’une personne qui
ressemblait à l’un de ces portiers
d’hôtels luxueux, qui portait une
corbeille de fleurs. Elle s’est
empressée de revêtir une robe
d’intérieur, puis elle a ouvert la
porte.
Le concierge l’a saluée et lui a
expliqué qu’il avait la tâche
d’accompagner toute personne
étrangère qui venait faire une
livraison. Elle a pris possession de la
corbeille et a remercié les deux
hommes. Ce n’est qu’après leur
départ qu’elle s’est rendu compte
qu’elle n’avait pas donné au livreur
un pourboire qui aurait convenu à sa
tenue élégante.
Depuis combien de temps n’avait-
elle pas reçu de sa part un bouquet
de tulipes ? Apparemment depuis le
récital du Caire, il y a plusieurs mois.
Elle s’était attendue à ce qu’il
l’appelle, ce matin. Mais peut-être
qu’il avait préféré écrire sur une
petite carte ce qu’il aurait aimé lui
dire.
Elle a posé la corbeille sur la table
et s’est mise à la recherche de la
carte. Elle n’est tombée que sur une
petite boîte aux jolis rubans. Une
montre, peut-être. Et qu’est-ce
qu’elle pouvait en faire, d’une
montre ! Est-ce qu’il voulait se faire
pardonner d’avance les heures
qu’elle allait passer à l’attendre ? Ou
la posséder par le biais de cette
montre ? Elle avait commencé à
grommeler avant même d’ouvrir la
boîte. Rien de plus facile pour les
richards que d’envoyer des cadeaux
précieux !
Elle était en train de défaire les
rubans lorsqu’une musique a jailli de
la boîte. Elle a sursauté, puis, l’effet
de surprise dépassé, elle s’est mise à
déchirer fébrilement l’emballage.
Elle a sorti de la boîte un téléphone
portable, et son doigt a pressé la
première touche qu’il a rencontrée
sur son chemin.
Elle a collé le téléphone contre
son oreille. Sa voix a résonné :
— Vous m’avez manqué…
Il lui a laissé le temps de se
remettre. Puis il a ajouté :
— J’ai besoin de vous entendre où
que vous soyez. (Elle aurait dû
comprendre : je veux toujours savoir
où vous serez.) Je vous ai installé une
ligne française. Vous pourrez
l’utiliser n’importe où dans le
monde. Quand vous aurez besoin de
quelque chose, il vous suffira d’une
seule sonnerie ou d’un message. Je
vous répondrai aussitôt que je le
pourrai.
Comme sa réponse ne venait pas,
il lui a demandé :
— Est-ce que je vous ai manqué ?
Elle a répondu d’une voix encore
altérée par la surprise :
— Que le diable vous emporte,
vous avez failli me tuer !
Il a ri :
— Pas aujourd’hui… Vous avez
aimé Le Beau Danube bleu ?
Elle n’a pas su quoi répondre. Est-
ce qu’il y avait dans la boîte quelque
chose qu’elle n’avait pas remarqué ?
Il a continué :
— C’est le morceau de musique
que j’aime le plus… Je tiens à faire
danser votre âme avec chaque
sonnerie.

Il a pris congé d’elle et repris ses


occupations. Il était heureux, pour
lui-même en premier lieu. Dans tout
ce qu’il entreprenait, il cherchait
d’abord à s’étonner. Il était à la fois
le magicien et le premier public
conquis par ses tours de passe-passe.
Les gens ordinaires font
accompagner leurs bouquets de
fleurs d’une carte. Lui, il lui avait
envoyé sa voix avec les fleurs.
Est-ce qu’il était jamais arrivé à
une femme d’entendre la voix de son
bien-aimé jaillir d’une corbeille de
fleurs ? Il doutait que d’autres que lui
aient pensé à déposer un téléphone
ouvert dans une boîte fermée. Seuls
les « ordinaires » trouvent une
valeur ajoutée à offrir des présents
emballés et scellés, comme sortis de
l’usine.
Il n’y a pas plus pauvre que les
simples d’imagination !
Et surtout, il voulait un téléphone
qu’aucune voix d’homme n’avait
traversé avant lui. Un appareil sans
antécédents. Il tenait à la virginité
des choses qu’il approchait.

Elle était encore agrippée au


portable, ne croyant pas ce qui lui
était arrivé. Plus que ce présent,
c’était cet instant où la musique avait
retenti entre les fleurs qui l’avait
rendue heureuse. Et sa voix qui lui
était parvenue à l’instant où elle
avait ouvert la boîte. Comment
avait-il pu tout programmer pour
l’émerveiller ?
Aurait-il pu en être autrement ?
N’était-il pas le maître de la justesse
du temps et du rythme ? Lui, cet
horloger-joaillier des minutes, ce
sertisseur de diamants sur les
aiguilles des montres !
Elle n’a pas pu s’empêcher de
fouiller encore dans la boîte, au cas
où il lui aurait caché autre chose. Il
lui paraissait comme un magicien
qui aurait pu faire sortir de son
chapeau plus d’une surprise, mais
elle n’a trouvé que le bon de garantie
de l’appareil ainsi qu’un petit papier
avec le numéro de sa nouvelle puce.
Elle s’est emparée du papier et a
composé le numéro à partir du
téléphone de l’appartement.
La musique du Beau Danube bleu a
commencé à se répandre. Elle a
laissé l’appareil continuer à sonner
et elle s’est mise à danser au rythme
de la valse. Elle a ouvert la fenêtre.
Elle avait l’impression que la
musique l’emportait vers le bois de
Boulogne comme un papillon et que
les canards, les oiseaux et les nuages
voyageurs dansaient avec elle sur
l’immense piste de l’univers, et que
les arbres l’enviaient tout en
chuchotant entre eux : « Est-ce qu’il
nous a remplacés par cette folle ? ».
]]]

À son arrivée, le soir, elle lui a


demandé :
— Est-ce que c’est cela, le
bonheur ?
Il l’a enserrée dans ses bras :
— Ce n’est qu’une répétition,
qu’un avant-goût, qu’une entrée en
matière.
— Il y aurait quelque chose de
plus intense ?
— Vous verrez…
Cependant, elle n’a pas oublié de
lui exprimer son refus catégorique de
le laisser régler les factures du
téléphone.
— Je suis heureuse d’avoir enfin
un numéro qui nous relierait où que
nous soyons. Je garderai l’appareil et
la ligne, mais personne ne paiera
mes factures. Il y a des gens qui
dépensent leur argent dans les
restaurants, d’autres dans les
vêtements, et d’autres dans les
voitures. Moi, je donne à mon cœur
la primauté dans mon budget, je
dépense pour mes sentiments. Avec
la moitié de mon revenu, j’achète des
mots. Saviez-vous que je conserve
toutes les cartes de téléphone que
j’ai utilisées pour vous parler ?
Il a répondu :
— Faites comme il vous semble
bon. Moi, je conserve mon droit de
régler les factures de votre cœur tant
qu’il reste avec moi.
Et, pour clore la discussion :
— Nous dînerons ici, ce soir.
Qu’est-ce que vous aimeriez que je
vous prépare ?
Pas moyen de faire valoir son
opinion dans une discussion avec lui.
La séance était levée. Il ne
reviendrait plus sur le sujet des
factures. Pourtant, cela lui causait
vraiment une gêne. Le téléphone
était « l’homme de sa vie » comme
disait Najlâa. Et elle n’accepterait
pas que quelqu’un fasse des dépenses
pour son autre moitié !

Tous les ingrédients nécessaires


pour le dîner avaient été apportés
par le chauffeur. Des produits de
premier choix, sélectionnés avec le
plus grand soin, et qui semblaient
plus appropriés pour la décoration
que pour l’alimentation. Ils étaient,
eux aussi, « signés » par les
boutiques de fruits et légumes les
plus sélectes de Paris.
Il lui a demandé si elle savait bien
cuisiner, elle a répondu :
— La faim est le plus habile des
chefs. Il suffit pour cela d’entrer dans
une cuisine le ventre vide.
Tout en l’embrassant, il a rectifié :
— C’est l’amour qui est le plus
habile. Il suffit d’entrer dans une
cuisine pour préparer un dîner qu’on
partagera avec l’être qu’on aime.

Elle le contemplait pendant qu’il


choisissait les marmites qui
convenaient à chaque plat et les
couteaux destinés à diverses
utilisations. Il prenait le temps qu’il
fallait pour ramollir les oignons. Il
savait le nombre suffisant de
minutes pour griller les filets de
poisson, quand il fallait réduire ou
augmenter le feu de la cuisson,
quand poser le couvercle sur le riz
en train de bouillir et diminuer le
feu au maximum, et comment
retourner les légumes sans les
déformer. Elle a commenté,
admirative :
— Je ne vous croyais pas aussi fin
expert dans l’art culinaire !
— Disons, je suis plus fin gourmet
que cuisinier… J’aurais aimé pouvoir
vous inviter à l’un de mes
restaurants, pour que vous fassiez
connaissance avec la cuisine raffinée
de mes chefs. Hélas, il nous serait
trop difficile d’y être ensemble, mais
c’est amusant que d’autres en ce
moment soient attablés dans mes
restaurants pendant que je m’affaire
à concocter un dîner à la personne
que j’aime.
Ces mots, elle l’entendait les
prononcer pour la première fois,
sous la forme d’un aveu indirect. Il
ne l’avait jamais appelée « ma
chérie » et ne lui avait jamais dit « je
t’aime ». Elle les a cachés
profondément dans son cœur ; elle
aurait besoin de les entendre à
nouveau, plus tard, dans sa solitude.

En attendant que le dîner soit


prêt, il l’a invitée au salon.
Dès qu’il a eu entendu les titres
des infos de vingt heures, il a éteint
le poste de télé, disant :
— Ce serait insulter l’amour si je
suivais les nouvelles en votre
compagnie.
Il est allé choisir dans sa
discothèque une musique qui
convienne à cet instant. Il a dit en
faisant jouer une composition de
Clayderman :
— Prenez patience… Le dîner va
être succulent.
Elle n’en doutait pas. Au fil des
mois, elle avait expérimenté avec lui
la lente maturation sur le feu de la
patience. Ne lui avait-il pas dit, en
adoucissant la flamme sous le plat,
« une cuisson rapide altère la saveur
des aliments, comme pour tous les
plaisirs de la vie » ?
Cet homme n’avait pas de cocotte-
minute dans sa cuisine. Avec lui, la
vie mijotait à tout petit feu.
]]]

Elle pensait qu’il allait regagner sa


maison aussitôt après le dîner.
Cependant, et alors que leur soirée
se prolongeait, elle devenait de plus
en plus certaine que son épouse
avait voyagé, et qu’il était par
conséquent libre ce soir.
Cette idée la réjouissait et la
troublait à la fois.
Une année s’était écoulée depuis
qu’ils s’étaient connus, et c’était cette
nuit seulement qui allait les unir
dans un même lit.
Il lui a dit en s’étendant à ses
côtés :
— Vous êtes la première à dormir
dans ce lit.
Il croyait lui faire plaisir avec ces
mots. Sa réponse l’a pris par
surprise :
— Et vous êtes le premier homme
avec qui je partage un lit !
Il était en train de se vanter de ces
lits immaculés qu’il venait de lui
acheter, inconscient du fait qu’en
étant couchée près de lui, elle
égratignait une pudeur virginale qui
avait été préservée par son père, son
frère et toute une tribu d’hommes.
Il avait gaffé dans le choix de sa
phrase, lui qui ne commettait jamais
d’erreur dans le choix des couteaux
de cuisine.
Il est resté quelques instants ébahi
par le choc de cette confession. Il ne
l’a pas poussée à s’expliquer de
manière plus précise. Réclamer plus
d’informations l’aurait blessée.
Soudain, il l’a vue sous un autre
jour : originale et séduisante avec
son secret et son émoi de la
première fois. Comme s’il ne savait
rien d’elle. À l’exemple de la
virginité d’un livre clos sur son
secret, dont les pages n’avaient pas
été séparées les unes des autres avec
un coupe-papier. L’un de ces anciens
livres que l’on ne s’attend plus à
tenir entre les mains.
De nos jours, les livres nous
parviennent avec les pages ouvertes,
prêts à être lus sur-le-champ. Voilà
pourquoi a disparu des bibliothèques
ce couteau spécial qui servait à
ouvrir les pages d’un ouvrage !
Dans la cuisine, lorsqu’elle lui
avait exprimé son admiration de le
voir posséder cet attirail de couteaux
aux formes et tailles variées, il avait
répondu qu’« un bon cuisinier se
reconnaît à son choix de couteaux ».
Cette réponse lui paraissait être,
en ce moment, une plaisanterie fade
qui ne faisait sourire que lui. Un
cuisinier habile ne se coupe jamais
les doigts. L’expérience lui a appris à
bien saisir entre les doigts ce qu’il est
en train de hacher.
Quel intérêt y a-t-il à être un bon
cuisinier si l’on est incapable de
doser notre emprise sur une femme
qui se trouve dans notre lit !
Il l’a enlacée. Cette nuit, il se
contenterait de l’étreindre.
— J’ai envie de te sentir… J’aime
ton odeur, ta féminité…
Il n’a rien dit de plus. Il n’aimait
pas égratigner la discrétion des mots,
et il ne voulait rien d’autre que la
serrer contre lui jusqu’à se fondre
dans sa jeunesse et bercer sa
féminité que préservait une chemise
de nuit qui ne s’était pas encore
exercée à l’art de la séduction.
Le grand amour naît dans la
pudeur enveloppée de mystère.
C’était ce qu’elle avait toujours cru.
Pour que quelqu’un ne nous voie pas
dans notre nudité, qu’il ait tout à
imaginer de nous. Elle n’était pas
prête à se dépouiller de ses principes
d’un coup pour lui. Pourtant, elle le
désirait, mais elle ne discernait pas
au juste ce qu’elle voulait de lui. Tout
en le craignant, elle convoitait ce qui
l’effrayait en lui. Elle était avec lui
non pour s’approprier une part de sa
fortune mais pour découvrir ce
qu’elle-même possédait sans le
savoir.
Elle n’avait découvert qu’elle
possédait des lèvres que lorsqu’il
l’avait embrassée. Qu’elle respirait,
que lorsqu’ils avaient partagé leur
respiration. Qu’elle avait des
cheveux, que lorsqu’il avait passé la
main sur sa chevelure. Et qu’elle
avait un corps… et une odeur, et des
sens… que lorsqu’il lui avait offert sa
féminité dans une étreinte.
En réalité, elle ignorait que c’était
elle qui lui avait offert sa virilité.
Elle n’a pas pu trouver le sommeil.
Elle a passé la nuit à contempler cet
homme qui s’était endormi à ses
côtés en continuant à l’enlacer.
C’était seulement à l’aube qu’elle a
pu s’endormir sur sa poitrine, ce
livre fermé sur son secret. Son
étreinte avait quelque chose de
paternel qui la consolait de son
orphelinage… et une virilité paisible
que le sommeil avait délestée de son
autorité.
]]]

En lui, il y avait en même temps une


présence affectueuse et une tyrannie
affective. Jour après jour, il avançait
dans une invasion planifiée pour la
conquête finale de son cœur.
Avoir réussi à faire passer au cou
de cette pouliche indomptée la corde
de sa prodigalité était un succès en
soi. Mais cette jument ingénue ne
distinguait de la longueur de cette
corde que le collier d’amour qui
ornait son cou, captivée par son
attitude courtoise et sa loyauté. Il a
toujours su s’arrêter là où elle voulait
qu’il s’arrête.
Quand sa main la frôlait, sa
féminité fleurissait ; cependant, elle
refusait qu’il la cueille. Ce qui se
donne facilement, se perd
facilement.
Elle prolongeait son abstinence –
et s’il n’aimait en elle que ce qu’elle
lui refusait ?
Lui, il continuait de la mettre à
l’épreuve – et si elle ne l’aimait pas
mais aimait son amour pour elle ?

Il a poursuivi avec résolution et


persévérance l’étude de la carte qui
montrait le chemin vers sa
forteresse. Comme devant un
échiquier. Il était patient et
méticuleux. Les citadelles féminines
ne se prennent pas par la force, ni à
la première occasion, ni dans les
ténèbres de la nuit. Cela, c’était le
fait des détrousseurs de routes, non
pas celui des chevaliers.
Ses désirs se réveillaient aux
premiers coups matinaux de
l’horloge des champs, à cette heure
où les fruits mûrissent et appellent
leurs cueilleurs. Quant à elle, jusque
dans son sommeil, elle savait qu’elle
n’avait pas le droit de lui céder ce qui
ne lui appartenait pas.
Elle ne voulait pas s’éparpiller en
pétales de coquelicots sur le champ
de son lit, il ne connaîtrait pas la
valeur de ce qu’elle lui aurait offert.
Chaque fois, elle se sentait
submergée par la tristesse d’une fleur
des champs marquée de la tache de
son sang et par ce sentiment de
culpabilité qui accompagne chaque
plaisir. Quant à lui, en joueur
d’échecs professionnel, il a arrêté la
partie, la laissant ouverte pour une
autre fois et d’autres villes. Il ne se
mettrait pas à sa chasse. C’était la
manière idéale pour la posséder un
jour de son plein gré. « Un
gentleman n’est qu’un loup patient. »

Il lui a dit en l’embrassant, avant


de partir pour son bureau :
— Je reviens à deux heures, nous
irons déjeuner… ensuite, nous ferons
du shopping.
— J’ai apporté plein d’habits !
— Oubliez-les. Vous ne devez pas
porter ce qui est à la portée de tout
le monde.
Cette heure matinale n’était pas le
moment approprié pour une
discussion, d’autant plus qu’il lui
avait préparé un petit-déjeuner et
n’avait bu qu’un café en attendant
qu’elle se réveille.
Elle profiterait de ce temps libre
pour ranger sa valise, en prévision
de son départ du lendemain.

Au restaurant, elle lui a dit avec un


soupçon d’amertume :
— Cela m’attriste de voyager sans
vous. J’ai un vœu… que nous
prenions un jour l’avion ensemble.
Lui, avec un sourire moqueur
teinté de cynisme :
— Votre vœu s’est exaucé.
— Vraiment ! Vous voyagerez avec
moi ?
— Je voulais dire que nous avons
déjà voyagé ensemble.
Elle a dit d’un ton catégorique :
— Cela ne s’est jamais produit !
Il a répondu :
— La preuve, c’est que ce jour-là
vous n’avez pas su changer les
chaînes de la télé ni utiliser les
boutons de votre siège.
Elle était stupéfaite :
— Comment est-ce possible…
Il a eu un petit sourire :
— Ça fait partie de mes petits
secrets !
Ses petits secrets, et sa grande
blessure.

Même pendant ses instants de


bonheur les plus intenses avec elle,
le doute sur ses sentiments envers
lui ne l’a jamais quitté. Ce n’était pas
lui qu’elle aimait, mais son amour
pour elle. Elle aimait la magie, non
le magicien. Par contre, elle désirait
ces autres hommes, ceux qu’elle
avait remarqués alors qu’elle le
cherchait.
Aucune femme avant elle n’avait
pu lui faire ressentir ce sentiment
d’insignifiance. Ce jour-là, dans le
hall de l’aéroport, elle l’avait anéanti
de l’existence malgré le plein
affichage de sa présence dans son
champ de vision, et le fait qu’il était
assis à deux sièges d’elle dans l’avion,
durant quatre heures de vol.
Il a dit comme pour s’excuser :
— J’aurais souhaité vous
accompagner dans plusieurs
endroits, mais je suis connu à Paris.
Je ferai en sorte que nous nous
rencontrions dans d’autres villes.
— Le tourisme ne me dit pas
grand-chose, je comprends
parfaitement votre situation. Je vous
remercie de tout ce temps que vous
m’avez accordé.
— C’est moi qui vous remercie
pour ce que vous m’avez donné.
Puis, après un instant de silence, il
a ajouté :
— Et merci pour ce que vous ne
m’avez pas donné. Je sais que dans
d’autres pays, on sacrifie les fleurs
pour que leur sang abreuve une terre
dont l’honneur n’a pu être préservé
par les hommes de la tribu. Tout ce
que je vous souhaite, c’est d’être
heureuse et de ne rien regretter.
Elle a répondu avec décence :
— Je n’ai rien regretté dans ma
vie. « Le regret est la deuxième faute
que nous commettons. »
— Alors, pourquoi vous semblez
triste ?
— Peut-être parce que je suis une
femme arabe qui est triste quand elle
doit être heureuse, puisqu’elle n’est
pas habituée au bonheur.
Il ne voulait pas que leur réunion
se transforme en repas funèbre, alors
il a dit sur le ton de la raillerie :
— À chaque fois qu’une femme
aime un homme, elle aurait souhaité
être vierge. Cependant, quand elle
est vierge, elle se désole de ne pas
posséder son corps !
— Qu’est-ce que vous en savez ?
Sa réponse est venue, pleine de
malice :
— Les femmes que j’ai aimées ont
toutes éprouvé du remords !
Elle lui a lancé d’un ton grognon
de jalousie :
— Soyez maudit !
Lui, toujours railleur :
— Ne me maudissez pas… Il m’est
aussi arrivé d’être le premier !
Elle a voulu le provoquer :
— Je ne comprends pas cette
vantardise d’un homme qui a ouvert
la voie à d’autres. Le vrai mérite,
c’est que personne ne vienne après
vous !
Elle n’a pas oublié sa réponse. Il
lui avait dit, après avoir pris le temps
nécessaire pour allumer sa pipe et en
tirer une bouffée :
— Personne ne viendra après
moi !
Personne ? Il lui avait paru
séduisant et effrayant à la fois. Il
entrait dans la vie d’une femme en
tyran, annulant toutes traces de ceux
qui l’ont précédé, et convaincu que
personne n’oserait lui succéder !
Elle a murmuré :
— Vraiment ! Et comment ?
— C’est mon secret !
Ce secret, elle l’a percé alors qu’il
était trop tard : dans tout ce qu’il
entreprenait, il savait qu’il n’aurait
pas d’égal. Dans chaque histoire
d’amour, il ne défiait pas celui qui
l’avait précédé ou qui lui succéderait.
Un homme tel que lui ne défiait pas
les concurrents en amour. Il défiait
l’amour en soi !
Comment une femme aurait-elle
pu oublier un homme si captivant et
destructeur, avec sa délicatesse et sa
cruauté, son mystère et sa
transparence, sa gentillesse et sa
brutalité, avec sa vérité et la
profusion de ses masques ?
Chaque femme possède un
exemplaire unique du livre de
l’amour. Elle y est à la fois la lectrice
et l’héroïne, et personne ne croira ce
qu’elle racontera un jour. Personne.
« On ne valse pas avec
un géant, sans qu’il
vous écrase un peu
les pieds. »
Claude Lelouch
Elle était rentrée à Damas en
atterrissage forcé, après sa descente
de ce cocon de nuage blanc où elle
avait séjourné pendant cinq jours.
Elle avait sauté de ses rêves sans
un parachute qui aurait amorti son
choc avec la terre.
Elle devait veiller à ne pas se
laisser trahir par son bonheur, ni par
sa faim permanente de lui.
L’assouvissement de l’appétit est le
commencement de la faim, et elle le
désirait avec le besoin d’une femme
qui vient de découvrir son corps.

Elle a décidé de séjourner plus


souvent à Beyrouth pour être plus
proche de lui. Son intuition lui disait
qu’il aurait ainsi plus l’occasion de la
visiter dans cette ville, d’autant que
de son côté, il lui serait difficile de
trouver des prétextes pour se rendre
fréquemment à Paris. C’est pourquoi
elle a choisi un appartement dans les
quartiers chic de la capitale
libanaise.
C’étaient des tours de luxe qui
donnaient sur la mer, dans le
quartier de Ramlet Al Bayda. Ses
résidents étaient des étrangers trop
riches pour ne demeurer que dans
leurs maisons ou qui pouvaient se
payer le luxe de la curiosité.
Najlâa avait hurlé :
— Tu es devenue folle ? Ton loyer
va te coûter le prix d’un appartement
à Damas !
— Il va peut-être me rendre
visite… Je ne veux pas qu’il me voie
habiter un quartier modeste. Tu n’as
pas vu la maison de cet homme, tu
ne connais pas son univers.
— Il me suffit de te regarder pour
comprendre que tu as perdu la
raison. Et ensuite, un appartement
de ce calibre demande beaucoup de
meubles.
— Au contraire… Le faste n’a pas
besoin d’un encombrement d’objets.
— Je t’ai connue plus chiche que
ça. Ça te vient de lui, cette tendance
au gaspillage ?
— Je ne dépense pas pour moi, je
dépense pour ma dignité. Je veux
qu’il sache que j’ai autant de goût
que lui. Je n’accepterai pas de sa part
une attitude de condescendance.
— Et cet argent te vient d’où ?
— Des concerts. On m’inonde de
propositions aux approches de l’été.
C’est la saison des festivals.
]]]

Elle ne lui a pas parlé de


l’appartement, elle voulait le
surprendre.
Elle n’en a pas parlé à sa mère non
plus, elle ne voulait pas être obligée
de lui présenter des prétextes
fallacieux.
Elle l’a informé de ses concerts à
venir. Sa réaction l’a déconcertée. Il
lui a demandé avec sa logique
d’homme d’affaires :
— Combien tout cela va-t-il vous
rapporter ?
Après avoir écouté sa réponse, il a
dit :
— Ne chantez pas dans ces
festivals. Vous valez plus que ces
manifestations et leur public.
Elle n’a pas osé lui avouer qu’elle
avait besoin de cet argent et de cette
publicité. Elle lui a dit :
— Des chanteuses célèbres vont
pourtant s’y produire…
— La célébrité de ces vedettes
n’est pas une preuve de leur
grandeur. Feyrouz va-t-elle y
chanter, par exemple ?
Elle a réagi, troublée et agacée en
même temps :
— Mais je ne suis pas Feyrouz !
— Nous valons ceux auxquels nous
nous mesurons. Ne vous mesurez
qu’aux grands si vous avez l’ambition
de devenir grande.
Elle avait le sentiment qu’il la
voulait une copie féminine de lui et
qu’elle risquait de le perdre si elle se
rabaissait ou qu’elle échouait. Elle
devait faire un choix : voulait-elle
conclure un contrat alimentaire avec
l’art ou sceller un pacte de gloire
avec l’amour ? Seulement, elle avait
déjà signé un engagement pour deux
récitals et la résiliation des contrats
lui imposerait des dédommagements
au-dessus de ses moyens. Sans
oublier l’impossibilité de payer le
loyer de l’appartement. En fait, elle
n’avait pas le choix.

Quelques jours avant l’un des


concerts, quémandant sa
compréhension, elle l’a appelé et lui
a expliqué ses engagements vis-à-vis
des organisateurs. Il l’a écoutée mais
n’a pas prononcé un seul mot. Et
quand la communication s’est
terminée, elle ne savait pas que son
silence allait durer deux mois.
Comme une panne subite de
courant, et après tout cet
éblouissement du cœur, sa voix a
brutalement disparu. L’exaltation de
ses appels s’est éteinte. Elle lui a
téléphoné deux fois, et lui, chaque
fois qu’il voyait apparaître son nom
sur l’écran, il s’abstenait de répondre
pour la laisser errer dans la foule des
interrogations, tourmentée par le
regret d’une faute qu’elle avait
commise et qu’elle ne pouvait pas
définir.
Il n’avait pas à expliquer ni à
réprimander. Un homme pareil ne
pouvait que punir. C’était à elle de
recourir aux savants connaisseurs
des choses de l’amour pour qu’ils lui
déchiffrent les raisons de ce
courroux divin.
Najlâa disait que c’étaient des
« manœuvres sentimentales ».
Chaque fois qu’il pressentait qu’il
était sur le point de la perdre, il
s’éloignait d’elle, et elle s’éloignait
alors de son travail pour s’absorber
dans la tâche de le ramener. Une
ruse qui lui garantissait son emprise
sur elle en l’empêchant de travailler,
parce qu’il avait le sentiment que la
célébrité la lui volerait. C’était sa
tentative de conquérir une âme qui
se rebellait contre lui parce qu’elle
était libre !

De tout ce que lui disait Najlâa,


elle n’en déduisait qu’une chose : il
l’aimait… et il la voulait pour lui seul.
L’idée de son amour exclusif et de
son ardeur à la garder lui faisait
baisser les armes. Elle s’imaginait
avoir été injuste envers lui. Elle
aurait aimé s’excuser auprès de lui
malgré les torts qu’il lui a causés,
malgré le fait qu’elle soit allée en
larmes à un récital, qui aurait pu être
plus réussi s’il lui avait juste dit un
mot. Sa résistance s’effondrait. Alors
elle lui téléphonait. Il ne répondait
pas. Elle pleurait… tandis que
l’amour rigolait.
Il continuerait à être injuste
envers elle, puis il lui accorderait le
pardon pour une faute qu’elle ne
connaîtrait jamais, mais pour
laquelle elle lui demanderait le
pardon.
Ainsi sont les femmes quand elles
sont amoureuses !
]]]

Sa mère avait trouvé dans les


tourments de l’Irak de quoi oublier
les siens et elle passait le plus clair
de son temps à suivre sur les chaînes
d’information satellitaires le
« feuilleton » de l’invasion
américaine… et la chute de Bagdad.
Un jour, elle l’a pressée de venir
voir quelque chose à la télé. Sa fille
s’attendait à découvrir l’une des
tragédies habituelles. En fait, la
nouvelle concernait Houda : c’était
elle qui présentait le journal télévisé
sur Al Jazeera, la chaîne qatarie.
Houda parlait de la prison d’Abou
Ghraib et du scandale de la torture
des détenus irakiens par l’armée
américaine. Elle n’a pu capter que les
premières phrases de la
présentatrice car la surprise avait
emporté son attention ailleurs. Sa
conscience ne pouvait dissocier
l’image de Houda de celle d’Alâa. Ce
dernier était venu au monde pour
aimer cette fille… et s’en aller.
Parmi tous les souhaits qu’il avait
convoités, les sottises qu’il avait
commises, les idéologies qu’il avait
adoptées, Houda avait été son
unique raison. Et il est mort comme
meurent les moudjahidines, dans un
accident d’amour, le combiné du
téléphone à la main, cette arme des
amoureux… qui décide de leur vie ou
de leur mort !
Le jour où Houda était venue leur
présenter ses condoléances, elle était
en pleurs, usée, blême, effondrée,
une créature de larmes. Si frêle que
les terroristes n’avaient pas besoin
de l’achever ; il était évident qu’elle
allait mourir de chagrin.
Ce soir-là, cet homme avait peut-
être dit la vérité en ayant rapporté à
Alâa que Houda avait quitté le studio
et qu’il n’avait pas pu l’intercepter.
Cependant, il était possible qu’elle
ait refusé de parler avec Alâa, parce
que, selon son point de vue, il avait
choisi le camp des tueurs,
anéantissant de ce fait toute
possibilité d’amour entre eux.
Seule Houda savait la vérité. Ses
pleurs, le jour des funérailles,
avaient laissé transparaître un
immense sentiment de culpabilité.

La voici aujourd’hui, épanouie


comme un lys d’eau, radieuse,
élégante, maquillée sans outrance,
mais apparaissant à l’écran sans
rougir sous le regard de celui qui l’a
aimée jusqu’à la mort. Il n’était plus
là pour la voir.
De toute évidence, il y a une
certaine sagesse à se hâter de fermer
les yeux des morts. Il ne faudrait pas
qu’ils puissent voir ce qui va se
passer après leur départ, pour ne pas
mourir plus d’une fois.
Mais sa mère regardait l’écran
avec les yeux d’Alâa. Comment son
cœur dévasté aurait-il pu se retenir
de verser à nouveau des larmes !
— Ô mon chéri, mon fils ! Le
destin a ravi ta jeunesse, il n’a choisi
que toi !
Contrairement à sa mère, elle n’en
voulait pas à Houda. Elle avait payé
le prix fort avant d’arriver là où elle
était, et une fois son but atteint, elle
avait vu certains responsables
envoyer les fils des Algériens à la
mort, sous la bannière d’un pseudo-
djihad. Eux, ils avaient préservé de la
mort leurs enfants et ils continuaient
à vivre en se pavanant comme des
hôtes de marque dans leur pays, en
compagnie de tous ceux qui ont
afflué des autres pays arabes et qui
prônaient la même idéologie.
Houda avait donc eu plein droit de
se sauver, de quitter le navire et de
voguer vers d’autres rives,
acheminée par la mer comme tant
d’autres journalistes jusqu’au Golfe
ou en Europe. Nul ne se jette à la
mer sans avoir une destination claire
et précise, si ce n’est pas la
contrainte et le désespoir qui l’ont
jeté dans les flots.
« Il n’y a pas de danger si un
navire est sur l’eau ; l’important est
d’empêcher l’eau de l’envahir et de le
noyer. » Ce ne sont pas tous ceux à
avoir pris la mer qui ont survécu. À
cause de l’atrocité de leurs malheurs,
les gens ont oublié les tendances
meurtrières de la mer, ils ont voulu
croire qu’elle était un compagnon de
route prêt à les conduire par la main
jusqu’à l’autre rive. Ils ont donc
confié leur âme à la mer. Hélas,
celle-ci n’a pas de main à tendre à
ceux qui s’entassent dans les
embarcations de la mort ! On ne lui
a jamais connu de relations parmi les
démunis.
La mer s’amuse avec ces
embarcations de papier alourdies par
leur charge humaine. Elle les
engloutit en se tordant de rire, puis
vomit leurs passagers. Elle rapporte
leurs corps jusqu’aux rivages dont ils
sont venus, ou les déverse à moitié
morts sur l’autre rive.

La dernière fois qu’elle avait


rencontré Houda, c’était il y a deux
ans. Cinq mois à peine s’étaient
écoulés depuis l’assassinat d’Alâa
lorsque la nouvelle de la mort de
Nadir est tombée comme la foudre,
car ils étaient nombreux ceux qui
fréquentaient leur maison du temps
d’Alâa. La nouvelle a circulé partout
à cause de la célébrité de sa sœur,
« la malheureuse ! cette belle jeune
fille qui présente les nouvelles, son
frère est mort avec les harragas, la
mer s’est déchaînée sur eux, les
pauvres… Seul a survécu le mari
de… ».
La mort se payait le luxe, chaque
saison, d’avoir ses dernières
tendances et ses nouvelles
collections. Et ainsi, avant la mode
de « la mort par le feu », celle de « la
mort par noyade » était arrivée en
Algérie après s’être répandue dans
tous les pays du Maghreb arabe. Le
désespoir s’était mis à confectionner
pour ses adeptes des linceuls
modernes avec le tissu des belles
illusions. Pourquoi attendre l’au-delà
pour gagner ce paradis que leur
promettaient les terroristes, lorsqu’il
leur était possible de l’atteindre en
quelques heures à bord d’une
embarcation ?
Des formations de kamikazes
s’étaient constituées parmi les
descendants de Tariq Ibn Ziyad, ce
chef militaire qui avait brûlé ses
vaisseaux derrière lui pour ne laisser
d’autre choix à ses troupes que celui
d’avancer vers la victoire ou la mort.
À l’instar de leurs prédécesseurs, ces
nouveaux kamikazes ne se sont pas
équipés de gilets de sauvetage et
n’ont pas accroché de canots
pneumatiques aux flancs de leurs
embarcations. Ils ont oublié que la
perfidie est un instinct primordial de
la mer.
Pour mériter le surnom de
« harragas », ils éliminent toute
possibilité de retour en brûlant leurs
passeports et leurs cartes d’identité,
de sorte que les garde-côtes de
l’autre bord de la mer ne puissent
pas les chasser du « paradis », au cas
où ils arriveraient vivants. Il sera
ainsi plus difficile aux services
d’immigration de reconstituer le
puzzle de leurs origines pour
déterminer dans quel pays il faudrait
refouler ces arrivants qui ont franchi
la vaste porte de la mer.
Et s’ils se noient, la mer ne
contrôlera pas leur identité et les
vagues décideront pour eux de leurs
lieux de sépulture.
Ces infortunés qui ne regrettent
rien puisqu’ils ne possèdent rien,
hormis leurs parents, comment la
mer ne transmettrait-elle pas leurs
derniers messages alors qu’ils
luttent, solitaires, contre la dernière
vague qui va les emporter là d’où nul
ne revient ! Et ces messages
deviennent des chansons : « Je suis
ballotté par les vagues, ma tendre
mère… Il m’est impossible de
revenir… La mer m’a vaincu… ».
Nadir aussi avait été « vaincu » par
la mer. Elle l’avait emporté trop loin,
et même son corps n’avait pas pu
« revenir » au pays. Il aurait fallu
enquêter, interroger, engager des
procédures auprès de ses
compagnons d’infortune qui avaient
survécu, pour identifier son corps,
cela dans le cas où on l’aurait
retrouvé flottant à la surface parmi
des dizaines d’autres corps, et qu’il
n’ait pas terminé son périple dans le
ventre des poissons. Auraient
commencé alors les flots de
formalités et le tourbillon des
dépenses exorbitantes pour rapatrier
sa dépouille.
Quant à ceux qui s’en étaient
sortis vivants, ils avaient poursuivi
leur cauchemar derrière les
barreaux. Car l’État qui dorlote le
terroriste qui est rentré au bercail
après son égarement, considère
comme criminelle la personne qui
est prête au suicide, puisque lui seul
possède le droit de la tuer à crédit.

L’affliction des parents de Nadir


avait augmenté du fait qu’il était
mort au mois de Ramadan. Les
harragas préféraient prendre la mer
à cette période car les garde-côtes,
pris par le repas de l’iftar au coucher
du soleil, ne remarquent pas les
embarcations qui quittent le rivage
au moment de l’appel à la prière.
La dernière fois que Nadir s’était
réuni avec ses parents, c’était juste
avant l’aube, autour du repas du
souhour. Sa voix était atténuée
comme un phare une nuit de
tempête. Ils n’avaient pas deviné
qu’il leur faisait ses adieux. Le
lendemain, il avait prétendu être
invité à l’iftar. Il les avait embrassés
et demandé de ne pas l’attendre. Il
avait suivi sa mère jusqu’à sa
chambre, elle s’apprêtait pour la
prière de l’après-midi. Il l’avait
étreinte et dit : « Mère, prie pour
moi. » Elle avait dit : « Je prie
toujours pour toi, mon fils. Qu’est-ce
qui te préoccupe ? » Pour dissiper les
soupçons de son cœur de mère, il
avait répondu : « Je vais rencontrer
des gens aujourd’hui. J’espère obtenir
un boulot. » Et la mère de dire : « Va,
mon fils, que Dieu t’ouvre toutes les
portes et te protège contre tes
ennemis. »
Dieu lui a ouvert les portes de la
mer mais il ne l’a pas protégé contre
ses vagues !
Il avait peut-être embarqué à jeun,
son dernier repas ayant été pris au
souhour de l’aube. Il n’y avait pas de
place dans l’embarcation pour
transporter de la nourriture en
surplus. Les entremetteurs de la
mort ne tiennent pas à alourdir leurs
barques avec des provisions, ils
préfèrent plutôt empocher
2 000 euros en acceptant un passager
excédentaire.

Comme tous ceux qui avaient pris


le large en suivant le sillage de la
mort dans l’espoir de conquérir la
vie, Nadir avait laissé une lettre
d’excuse et d’affection à ses parents,
pour le cas où il n’arriverait pas à
bon port. Avant de partir, il avait
vendu son ordinateur pour
rassembler de quoi payer les frais du
voyage. C’était la première fois qu’il
se détachait de son ordinateur,
prétextant le vendre pour s’en
procurer un neuf.
En tout cas, il n’aurait pas pu
l’emporter avec lui, les harragas
n’ayant d’autres bagages que leur
corps. Même leurs poches devaient
rester vides, puisqu’il n’y a pas de
poches dans un linceul.
Nadir, qui avait espionné pendant
des années au travers de son écran
les gens qui vivaient sur l’autre rive,
avait mis le cap sur des villes qui
n’existaient que dans la tête des
rêveurs. Et où la mort était l’unique
vraie réalité.
]]]

Il aurait dû la consommer à petites


gorgées, mais il avait augmenté les
doses. Nous sommes les auteurs de
notre propre servitude et nous
magnifions la personne que notre
cœur a élue.
Comment était-il tombé sous le
charme de cette fille d’Ève ? En dépit
du fait que son innocence le
dérangeait et que son obstination le
fatiguait. Était-ce parce qu’elle lui
avait restitué sa virilité ? Ou parce
qu’il espérait qu’elle réveille en lui
son humanité ? Il y a quelque chose
de séducteur chez une femme rusée
et exigeante, et le fait qu’elle puisse
exploiter un homme est en quelque
sorte rassurant. Comment aurait-il
pu se tranquilliser auprès d’une
femme qui n’avait pas besoin de lui ?
Leur dernier désaccord avait eu
lieu à Paris, il y a un mois. Ils
marchaient le long d’une succession
de splendides joailleries, lorsque le
propriétaire de l’une de ces
boutiques en est sorti pour le saluer.
Il avait alors décidé de sauter sur
l’occasion pour lui faire un cadeau.
Il lui a dit :
— J’avais l’intention de vous offrir
une montre, cela tombe bien. Venez,
choisissez-la vous-même.
Le bijoutier les a précédés à
l’intérieur tandis que le portier,
affublé de son chapeau et de son
costume typiques, gardait la porte
ouverte. Mais elle lui a répondu avec
une irritation qui l’a surpris :
— Je ne vais pas changer la
montre que j’ai au poignet !
— Mais elle ne me plaît pas.
— Achetez alors un autre poignet
pour votre montre !
Il était sur le point de sortir de ses
gonds – et l’homme qui attendait
toujours qu’ils entrent – quand elle
lui a tourné le dos et s’en est allée, le
laissant planté devant la porte, ne
sachant pas quelle attitude adopter.
Il lui avait dit après cela, irrité :
— Comment vous avez pu
m’humilier de la sorte devant cet
homme ?
— C’est plutôt vous qui m’avez
humiliée ! C’est une boutique dans
laquelle vous êtes entré avec d’autres
femmes avant moi. Il ne vous aurait
pas salué avec un tel empressement
si vous n’étiez pas un client régulier.
Il s’était retrouvé dans la position
de l’accusé qui doit assumer sa
défense :
— J’ai l’habitude d’acheter mes
montres et des bijoux pour ma
femme dans cette boutique.
— Vous ne m’auriez jamais
demandé d’y entrer si votre femme
en était une cliente.
Ulcéré, il avait baissé les bras et
dit :
— C’est une erreur que d’avoir
pensé à vous offrir quelque chose !

Ses paroles ne l’avaient pas


vraiment touchée. Elle était
préoccupée par d’autres questions :
lui était-il arrivé d’acheter une
montre qui égrenait le temps au fil
d’une multitude de diamants rien
que pour jouir de quelques instants ?
Avait-il dépensé pour le choix d’une
montre un temps précieux qu’il
considérait être le prix des
sentiments éternels, mais qui ne
représenterait pour une femme à qui
il l’aurait offerte qu’un instant
éphémère, parce qu’il n’avait pas les
moyens de lui offrir son temps ?
Elle ne savait pas si c’était pour
préserver son amour-propre ou par
jalousie qu’elle avait été si brutale et
intransigeante. Il en avait été bien
secoué. Elle avait alors révisé sa
position et lui avait pardonné. La
corbeille de tulipes avec le téléphone
portable qu’il lui avait envoyée deux
jours auparavant avait plaidé en sa
faveur. D’ailleurs, comment aurait-il
été en mesure de comprendre son
point de vue sur la conquête et sur la
perte ?

Le soir, lors du dîner, elle lui avait


dit :
— Pardonnez-moi, mais je ne
tiens pas à être un remake de vos
conquêtes féminines précédentes. Je
souhaite que vous n’agissiez pas
envers moi comme vous l’avez fait
avec d’autres que moi.
Il avait allumé sa pipe et dit après
un temps de silence :
— Il y a une chose que je n’ai faite
qu’avec vous. Ne me demandez pas
quoi… Vous ne l’apprendrez jamais
de moi !

Cette déclaration était-elle le fruit


d’une sincérité à son plus haut degré
ou bien celui d’une sournoiserie
extrême ?
— Un peu comme s’il t’est
demandé de distinguer l’unique
perle naturelle parmi les belles
perles artificielles d’un beau collier,
a dit Najlâa. Quel jeu truqué lorsque
l’orfèvre est un artisan remarquable !
Il ne te trompe pas complètement,
mais dans tous ses agissements il te
donne l’impression illusoire de
posséder cette unique perle rare.
Bien sûr, tu peux refuser ce collier
par orgueil, dont il a déjà offert les
perles à d’autres, comme tu as refusé
cette offre de montre qu’il allait
t’acheter, dans une boutique qu’il a
déjà fréquentée avec d’autres que toi,
et alors une satisfaction enivrante te
remplira parce que tu as bouleversé
les règles du jeu… et dévalué sa
fortune au point qu’il aura
l’impression que tu es la perle rare !
Et c’est à ce moment, a conclu
Najlâa, après lui avoir rabattu le
caquet et dégoûté de la vie, que
s’amènera une femme plus habile et
moins intègre que toi ; elle ne posera
pas de questions, elle n’enquêtera
pas, elle ne pensera pas, elle n’aura
pas de chagrin… et elle raflera tout
ce à quoi tu as renoncé, elle s’en
fichera de la distinction entre perles
naturelles et artificielles. Seul
l’amour engendre des interrogations
douloureuses. Aime-le moins, aime-
le avec raison, ma sœurette !
Elle a répondu :
— Il est trop tard… Je n’accepterai
de lui plus rien d’autre que la folie
comme cadeau !
« L’argent n’apporte
pas le bonheur mais il
nous permet de
supporter notre
infortune dans le
confort. »
Son téléphone a sonné longtemps, ce
matin-là. Elle prenait son bain, elle a
tardé à répondre. Elle ne s’attendait
pas à ce que cet appel provienne de
lui et, lorsque la musique du Beau
Danube bleu a commencé à se
répandre dans toute la maison, elle
s’est précipitée hors de la salle de
bain de peur que sa mère ne
réponde.
Il n’a pas dit bonjour.
Simplement :
— Me ferez-vous l’honneur de
m’accorder cette valse ?
Elle a perdu la parole en
entendant cette voix qu’elle avait
attendue nuit et jour, deux pleins
mois durant. Elle a demandé,
estomaquée par la surprise :
— Quelle valse ?
Il a répondu comme si cela allait
de soi :
— Je vous attends ce soir à Vienne
pour le dîner. J’ai une belle surprise
pour vous.
Et, avant d’interrompre la
communication :
— Apportez vos tenues de soirée,
et ce vêtement noir que vous portiez
au Caire.
Rien que de l’avoir entendu, son
cœur palpitait, jusqu’à recouvrir de
ses battements l’écho de ses paroles.
Elle s’est assise sur le canapé, les
cheveux mouillés, pensant à ce qu’il
lui avait dit. Puis, comme elle n’y
comprenait toujours rien, elle l’a
appelé à son tour :
— Vous plaisantez ? !
— Absolument pas.
— Il y a une occasion précise ?
— Il y a toujours une occasion.
— Il m’est permis de la connaître ?
— Je n’en vois pas l’intérêt.
— Mais je ne suis pas prête. Cela
ne peut pas attendre un ou deux
jours ?
— Quand on gaspille l’amour,
même d’une seule minute, cela veut
dire qu’on est capable de le gaspiller
de bien plus… Comment pourriez-
vous attendre encore deux jours !
Elle n’a pas su quel raisonnement
lui opposer… N’était-ce pas lui qui
s’était écarté d’elle pendant deux
mois ? ! En tout cas, elle n’était
nullement prête pour ce voyage.
— Il me faut deux jours au moins.
J’ai plein d’engagements…
— Tout ce que vous êtes tenue de
faire, c’est de réserver un billet sur la
Austrian Airlines. En ce moment, il
est neuf heures et demie à Beyrouth.
Il y a un vol à quinze heures
quarante, il atteindra Vienne à dix-
huit heures et demie. Le taxi de
l’hôtel vous attendra à l’aéroport.
Elle l’écoutait, stupéfaite, et avant
qu’elle ne reprenne ses esprits, il a
poursuivi :
— À partir de maintenant, je ne
répondrai plus au téléphone. Je vous
attends dans le hall de l’hôtel.
Il lui avait coupé la voie à la
dérobade. C’était la folie poussée à
l’extrême.
Aurait-elle vraiment été en
mesure de refuser, elle qui rivalisait
d’extravagance avec lui ? C’était un
homme qui vivait dans l’œil du
cyclone, et l’amour avec lui était un
tourbillon perpétuel.
Elle est restée assise sur le canapé,
pensant à tout le chambardement
que ce voyage allait provoquer. Elle
était devenue folle, assurément.
Comment faire pour annuler ou
reporter les séances
d’enregistrement avec le studio ? Il
faudrait revoir le programme de tous
les membres de l’orchestre, un à un !
Elle a de nouveau regardé sa
montre. Elle a soupiré. Mon Dieu, le
temps file ! Il lui fallait d’abord
inventer un mensonge assez
plausible pour justifier son voyage
inopiné auprès de sa mère, ensuite
courir chez le coiffeur pour
requinquer sa chevelure. Quant à la
réservation du billet, Najlâa s’en
occuperait ainsi que de l’annulation
de ses autres engagements.
Une digue dont les murs avaient
cédé. Après chaque interruption, il
revenait plus épris, plus enflammé,
plus impétueux, alors un désir
implacable l’entraînait vers lui… et la
crue l’emportait d’une folie à l’autre.
En la voyant s’affoler dans tous les
sens et balancer ses affaires dans la
valise, Najlâa lui a dit :
— Ce qui est incroyable, c’est que
cet homme peut siffler pour t’appeler
quand il le veut…
— Non, quand il le peut…
— Et toi, tu n’as pas le droit de
dire « je ne peux pas ».
— L’amour doit aller au-delà de ce
qui est possible pour être de
l’amour…
— D’accord, ma chère… Est-ce
qu’il entre dans tes possibilités de
payer au prix cher un billet de
première classe puisque tu vas
réserver quatre heures avant le
décollage ?
— Peu importe, je vais te signer un
chèque pour le montant.
— Tu sais, ce qui m’inquiète, c’est
que cet homme te brouille ta
relation avec l’argent, et tu
découvriras un jour que tu es en
train de dépenser à la mesure de ses
moyens et non à la tienne. À propos,
le proprio de l’appartement a appelé,
il réclame le loyer des trois
prochains mois !
Elle a crié :
— Tu cherches à me mettre mal à
l’aise exprès !
— Je cherche juste à te rappeler…
L’amour occasionne des pertes de
mémoire.

Il était trop tard pour aller chez le


coiffeur. Elle n’a eu d’autre ressource
que d’appeler encore une fois Najlâa
à son secours pour une coiffure
maison. C’était l’occasion pour cette
dernière de lui faire les dernières
recommandations, alors qu’elle la
tenait à sa merci en lui défrisant les
cheveux au séchoir :
— Garde les pieds sur terre, c’est
une relation sans issue… Demain la
promenade s’achèvera, l’ivresse se
dissipera, et tu reviendras avec un
mirage dans ta valise. Rappelle-toi
que c’est un homme marié, il
n’abandonnera pas sa femme même
s’il t’adore. Profite de ton voyage,
mais fais attention de ne pas te
donner à lui !
Elle lui a répondu avec irritation :
— Tu as encore d’autres
instructions ?
— Oui. Ne lui raconte pas ce que
tu as éprouvé pendant votre
éloignement, et surtout ne pleure
pas. Un homme ne s’éprend pas
d’une femme qu’il fait pleurer mais
de celle qui le fait pleurer. Si tu saisis
la nuance entre les deux, alors tu
remporteras tous les rounds.
— Je ne vais pas au combat !
— Chaque rencontre avec un
homme est une guerre non
déclarée… et chaque amant est un
ennemi potentiel qui peut se
déclarer à tout instant !
Najlâa ne s’était pas remise de sa
propre expérience. Elle évaluait les
hommes en fonction de celui dont
elle avait meublé la maison, qui
s’était payé sa tête et avait épousé
une autre qu’elle aux Émirats. Peut-
être parce que, au lieu de le faire
pleurer, elle était allée pleurer et se
plaindre auprès de lui.
Tout en rassemblant ses papiers et
son passeport avant de quitter pour
l’aéroport, elle a plaisanté :
— Tu aurais dû superviser la
rubrique des conseils sentimentaux
dans une revue féminine.
— Est-ce que j’ai réussi à te
conseiller pour que je prétende
proposer mes conseils à d’autres ? Je
suis en train de perdre mon temps,
cet homme t’a fait perdre la tête.
Et, d’un ton de vaincu :
— Bon, ma sœur, au moins tiens-
moi au courant, tu me raconteras ce
qui va se passer… Tu as un portable,
tu en as de la chance. Bientôt, quand
les prix vont baisser, j’achèterai un
numéro. Moi, le téléphone, c’est
l’homme de ma vie !
]]]

Elle a atterri à l’aéroport de Vienne


en traversant la partition des rêves,
comme si elle sautillait sur des notes
de piano, aérienne comme une
ballerine.
Son cœur a grimpé et dévalé
plusieurs fois la gamme des sept ciels
à tel point qu’elle a eu peur de
trébucher et de glisser dans sa joie.
Elle était la première dans chaque
file.
À la sortie, un homme brandissait
un petit écriteau portant son nom.
C’était sans doute le chauffeur de
l’hôtel.
Il l’a déchargée de sa valise, et
pendant qu’elle le suivait, quelqu’un
s’est approché d’elle en lui adressant
la parole en français avec chaleur :
— Je vous demande pardon… je
suis l’un de vos fans. Je n’étais pas
vraiment sûr de vous avoir reconnue,
puis j’ai lu votre nom sur la pancarte.
Vous êtes ici pour un concert ?
Elle a répondu hâtivement :
— Non, c’est une visite privée.
L’inconnu a dit d’un ton désolé :
— J’aurais été heureux de vous
entendre une nouvelle fois. J’ai
assisté à votre concert à Dubaï, il y a
deux mois… c’était superbe. Voici ma
carte. Je serais ravi de vous inviter à
déjeuner ou à dîner quand votre
temps vous le permettra.
Elle a pris la carte de visite sans la
regarder, elle a remercié l’homme et
rejoint le chauffeur. Vingt minutes
plus tard, la voiture s’arrêtait devant
une bâtisse qui avait la splendeur
d’un ancien palais de la Belle
Époque, entourée de jardins. Elle
n’aurait jamais imaginé que ce
pouvait être un hôtel. L’endroit était
si majestueux qu’elle s’est mise à
prendre soin de chacun de ses gestes
et mouvements pendant qu’elle
franchissait le magnifique portail
doré.
À peine avait-elle fait quelques pas
à l’intérieur qu’elle l’a vu, assis dans
le salon du hall, le téléphone à
l’oreille.
Debout, elle a attendu qu’il
termine son appel. Il était d’une
élégance remarquable.
Elle le contemplait à travers le
miroitement de la séparation, de
l’éloignement, du désir et du défi.
Des émotions contradictoires et
entremêlées venues du passé l’ont
secouée, comme des répliques
tardives du séisme qui l’avait
éprouvée pendant leur séparation.
Il s’est levé et s’est dirigé vers elle
avec des paroles d’accueil. Il ne l’a
pas étreinte, saisi par son apparition.
Elle lui était apparue belle comme
une machination diabolique. Quel
que soit le niveau auquel il haussait
le défi, cette créature féminine
sautait toujours plus haut que ses
prévisions, comme pour lui prouver
qu’elle était la femme des défis
vertigineux.
Elle ne savait pas… Devait-elle le
saluer ? l’embrasser ? l’étreindre ?
Ou le maudire ?
Elle s’est agrippée à la bouée du
rire :
— Me voici, votre égale dans la
folie !
Il a répliqué :
— Disons que ma folie est
contagieuse !
Il a porté sa main à ses lèvres, y a
déposé un baiser et dit :
— Je vous remercie d’être venue,
cet instant est féerique !

Ce n’était pas uniquement


l’instant, tout était féerique dans la
splendeur de l’apparat.
Il avait réservé deux suites
communicantes. Chacune
comportait plusieurs salons, un
immense lit royal, une baignoire
circulaire, et des rideaux cascadant
d’une hauteur de cinq mètres ou
plus.
Cependant, elle avait décidé de ne
pas laisser son émerveillement se
manifester. Seuls les pauvres
s’émerveillent. Elle se comporterait
comme si elle était l’impératrice
Sissi !
Il l’a serrée longuement contre lui,
l’a couverte de baisers… Puis il a dit :
— Je suis si heureux de vous voir.
Allons, il ne faut pas tarder, nous
devons nous préparer pour le dîner.
Vous avez apporté votre tenue de
soirée noire… celle… vous savez
bien ?
Elle a ri :
— Est-ce que j’aurais pu
l’oublier ? !
— Portez-la alors… Ici, les soirées
exigent une robe longue. Et puis, le
noir vous va si bien !
Il lui a adressé un clin d’œil avec
son sourire et a rejoint sa suite pour
changer ses habits. Quand il est
revenu, il l’a contemplée en silence,
l’extase dans le regard.
Elle avait relevé ses cheveux… Il a
déposé un baiser sur son cou comme
s’il la recouvrait d’un châle de
caresses ou qu’il embrassait le cou
d’un papillon sans effleurer ses ailes.
L’éloquence persuasive de sa virilité
résidait dans le choix subtil des
endroits où déposer avec le savoir-
faire d’un joaillier des baisers qui
sertiraient sa féminité.
Il avait lu une fois ce conseil de
Coco Chanel adressé aux femmes :
« Parfumez-vous, là où vous aimeriez
qu’un homme vous embrasse. » Sa
recette à lui était plus inspirante : un
homme dépose un baiser à l’endroit
qu’une femme veut imprégner de
parfum, laissant derrière lui une
empreinte alchimique de fragrance
et de maléfice, d’ambre et de malice,
dont elle ne pourra fuir les
émanations.
Pendant qu’ils sortaient de la
suite, il lui a dit en la prenant par la
taille :
— Vous m’avez tellement
manqué…
Elle a regardé leur image dans le
miroir de l’ascenseur et elle a vu
combien ils étaient beaux ensemble.
Il était à elle. Ils formaient
vraiment un couple marié… C’était
ce que son cœur avait décrété.
De hall en hall, elle avançait à ses
côtés d’une démarche royale, la tête
haute comme si elle portait un
chandelier.
Elle avait vu à la télé des
mannequins de mode qui
s’exerçaient à marcher sur le
podium avec un annuaire
téléphonique, en équilibre sur la tête
qui restait haute.
La grandeur, c’est une autre
affaire, elle réside à l’intérieur de la
tête. Dans son pays, les gens naissent
ainsi. Quand on vient au monde au
pied de l’Aurès, on doit avoir le front
haut pour être adopté par les
montagnes.
Elle a décidé de laisser sa
simplicité au vestiaire et de marcher
d’une allure fière et confiante, pour
ne pas être humiliée par la majesté
de l’endroit. Elle devait dégainer sa
grandeur pour se défendre contre
cette splendeur, ni plus ni moins.
Ils sont arrivés devant une grande
porte en bois ornée de motifs
sculptés et patinés d’or. Ils ont
pénétré dans une salle à l’antique
noblesse, aux murs recouverts de
miroirs et de cadres dorés,
surmontée d’un plafond décoré de
fresques à l’huile et d’où pendaient
des lustres géants.
Leur entrée a donné le coup
d’envoi à un orchestre composé de
six musiciens, qui s’est mis à jouer
une musique allègre pour les
accueillir pendant que deux garçons
en pleine tenue d’apparat les
conduisaient à une table ovale
aménagée comme pour un festin
nuptial. Une nappe d’organza ornée
de roses en tresses, et, au milieu de
la table, des bouquets de fleurs, des
chandeliers et des amuse-gueule
présentés sur des dessous-de-plat en
argent. Elle a eu l’impression d’avoir
été conviée à ses propres noces.
Ils se sont installés à table, à
l’opposé l’un de l’autre. Le
cérémonial du prestige exige de la
distance. Après toute cette
interruption, elle mourait d’envie de
se rapprocher de lui, de le toucher,
de lui chuchoter à l’oreille… Mais
seuls les gens simples se rapprochent
et se collent l’un à l’autre.
Elle se demandait comment ils
allaient pouvoir échanger des propos
le long de cette distance. Puis elle en
a conclu que les personnalités ne
parlaient pas trop. Leur conversation
est pur protocole tandis que le
bavardage est l’un des traits
caractéristiques des gens ordinaires…
ou des amoureux.
Est-ce pour cette raison qu’il
arrive à l’amour de renverser ces
tables somptueuses sur les personnes
qui y sont attablées et de s’en aller
avec ses amants là où la vie est plus
simple ?
C’était ce qu’avait fait Édouard
VIII en se désistant de la couronne
de l’empire sur lequel le soleil ne se
couche jamais et en quittant la table
pour rejoindre son amante divorcée.
Et c’était ce qu’avait fait, après lui, la
princesse Diana en renversant la
table royale sur les têtes couronnées
pour aller se consumer à la table de
son dernier amour.

Il lui a expliqué, comme pour


s’excuser, que les salles n’étaient pas
vraiment aménagées pour des dîners
en tête-à-tête dans ce palace, et qu’il
avait choisi la moins grande.
Leur table ovale avait été conçue
pour recevoir six personnes.
Elle a répliqué, avec un brin de
moquerie :
— Pas de souci, tant que les places
vides à cette table sont moins
nombreuses que les places vides du
concert d’Égypte. Vous faites des
progrès… Avec du temps et de
l’assiduité, vous pourrez tomber dans
quelques années sur un endroit qui
ne peut accueillir que deux chaises !
Il a ri de bon cœur. Il appréciait
son ironie, c’était une preuve de
jeunesse et de santé d’esprit.
Combien cela le tracassait de
s’attabler avec des femmes qui se
prenaient trop au sérieux ; il en
sortait accablé de morosité.
Au milieu de tout ce faste, elle le
voyait se mouvoir dans son milieu
naturel, ne s’extasiant sur rien,
comme s’il l’avait invitée à un dîner
chez lui, alors qu’elle flottait dans un
ébahissement constant dans ce
monde qu’elle ne connaissait qu’à
travers les films. Par la suite, et
pendant qu’elle découvrirait à ses
côtés – en dissimulant sa
stupéfaction – des mondes dont elle
n’avait aucune idée, elle
comprendrait que le pauvre est riche
de son émerveillement tandis que le
riche est pauvre de son impassibilité,
puisqu’il est saturé de tout ce qu’il
fait pour provoquer l’émerveillement
des autres.

Elle était heureuse de se trouver à


l’autre bord des rêves. Le
romantisme nécessite de la
distance… et le désir de même.
Visiblement, il avait orchestré les
détails de ce dîner, choisi quels et
quand tels morceaux de musique
devaient être joués, et la décoration
de la table, et les plats servis ainsi
que la place de chacun d’eux.
Il avait peut-être également
préparé le petit mot à prononcer à
une table qui ressemblait à celle de
nouveaux mariés. Mais il a dit, en la
contemplant, épanouie dans sa
présence distante :
— J’aime la nudité de vos épaules…
Elle me rappelle Maria Callas dans
sa robe noire, disant à Onassis : « Ô
seigneur grec, fais de moi une cape
pour tes épaules ! »
— Je ne connais pas cette
citation… Mais je sais que ça ne l’a
pas empêché de la laisser tomber.
Elle aurait dû lui dire : « Deviens la
cape de mes épaules. » Chez nous,
c’est l’homme qui est la cape de la
femme et son burnous.
Comme s’il avait perçu ce que ses
paroles insinuaient, il a répliqué en
apportant un correctif d’un ton
badin :
— Ô fille sauvage, pardonnez à ce
Grec sa faute… Je vous promets que
le seigneur phénicien réalisera votre
vœu !
Et quel seigneur phénicien !
Elle était remplie de bonheur. Elle
avait capté ce qu’il n’avait pas dit. Il
l’avait amenée à cet endroit pour lui
annoncer qu’il allait l’envelopper de
sa cape et la protéger pour l’éternité.
À l’exemple des hommes de sa tribu
lorsqu’ils dansent avec une femme et
qu’ils relèvent un pan de leur
burnous pour la recouvrir et lui dire
qu’ils la prennent sous leur aile et
qu’elle est leur favorite.
Pourtant, elle s’est abstenue de
commenter ses dernières paroles.
Elle était suffisamment heureuse
pour se contenter de le contempler
tout en se remémorant toutes les
larmes qu’elle avait laissées couler
durant tout un mois à cause de lui.
Elle n’a pas demandé pourquoi il
l’avait traitée avec tant de dureté ni
pourquoi il l’inondait aujourd’hui de
toute cette extase. Il a toujours été
ardent quand il revenait et glacial
quand il repartait, aussi tyrannique
que la mer avec ses marées.
Elle avait faim, mais le menu qu’il
avait commandé au préalable ne
comportait aucun mets qu’elle
connaissait. Les plats étaient si
raffinés qu’elle ne savait pas où
piquer sa fourchette. Plus que des
cuisiniers, les grands chefs étaient
devenus des chimistes qui
expérimentaient sur les nantis de ce
monde des plats qui mariaient des
goûts avec des ingrédients étranges,
dans le seul but d’aller à l’encontre
de toute la gamme des saveurs que la
nature avait créées.
Sans compter que le rituel de la
splendeur exigeait de présenter les
mets en petites portions dans de
grandes assiettes en porcelaine
précieuse. Un plat rempli de
nourriture semble être une faute de
mauvais goût pour des gens qui n’ont
pas connu la faim ou qui, peut-être,
s’attablent dans un restaurant après
avoir mangé à la maison. Comme si
certains fréquentaient les
restaurants de prestige rien que pour
se délecter dans la contemplation de
la décoration des tables. Car, dans
ces endroits, la vaisselle a plus de
valeur que le contenu, elle est un
héritage des banquets des temps
aristocratiques. Aucune comparaison
avec la nourriture de son enfance,
toujours servie dans les belles
occasions dans une grande jatte faite
à partir d’une souche d’arbre géant
creusée d’une large cavité, de sorte
que les mains de tous les convives
peuvent se nourrir du couscous garni
de morceaux de viande et de
légumes que l’on y dépose.
Elle découvrirait également
qu’une personne attablée devant un
grand plat contenant une petite
quantité de nourriture n’était pas
disposée à partager ses objets
personnels avec quelqu’un d’autre,
même avec ses proches. Il serait vain
d’espérer qu’elle connaisse cette
déclaration qui affirme que « l’amour
est la capacité de deux personnes à
utiliser la même brosse à dents » !
Elle souriait de ces pensées
originales et continuait à
s’entretenir avec elle-même puisque
la situation ne se prêtait pas à ce
qu’elle lui chuchote les mots de son
cœur.
Tout autour d’elle était beau,
comme un rêve. Comme si elle était
à la fois l’héroïne et la spectatrice
d’un film de cinéma. C’était en son
honneur que les mélodies de Chopin
et de Strauss étaient interprétées,
pendant qu’elle avait en face d’elle
l’homme qu’elle aimait, dégustant un
vin précieux, et qui, ne la voyant pas
beaucoup manger, lui demandait :
— Je vous demande autre chose ?
Elle a répondu comme pour
rigoler alors que c’était son vœu le
plus sérieux :
— Je m’étais imaginé que vous
m’aviez amenée ici pour demander
ma main !
Un morceau de musique venait de
se terminer. Il s’est levé et s’est
approché :
— Votre main… Je veux que vous
m’accordiez cette danse.
Le garçon s’était précipité pour lui
retirer sa chaise.

Il n’avait pas répondu à sa


question informulée. Par contre, par
son attitude, il lui avait légué de
nouvelles interrogations. Voulait-il
sa main pour le temps d’une danse ?
Ou lui demandait-il sa main pour la
vie ? Il n’avait dit ni « oui » ni
« non ». Elle n’a pas compris qu’il
avait répondu par une phrase pour
masquer un mot.
Elle a fait, troublée :
— Mais… je ne danse pas bien !
Il lui a dit en lui enserrant la taille
pour la prendre sur la piste :
— Je veux faire danser votre cœur,
non vos pieds.
Cela crevait les yeux qu’il avait
tout programmé : à peine s’étaient-
ils retrouvés au milieu de la piste de
danse que les premières mesures du
Beau Danube bleu ont résonné.
Il a posé une main au bas de son
dos comme s’il enlaçait un papillon,
et de l’autre main, il lui a pris la
sienne et l’a relevée pour l’entraîner
dans une valse en spirale de plus en
plus enivrante comme le tourbillon
de ses rêves d’une vie à deux.
Ils étaient deux amants qui
dansaient dans une salle où leurs pas
se multipliaient dans la profusion
des miroirs, chavirant d’extase dans
le bain de foule de l’amour.
Comment capturer ces instants
rendus magnifiques par leur
élévation ? Elle ne voulait pas
posséder le lieu mais l’instant.
Transformer cette ronde amoureuse
en tourbillon éternel. Sa main
embrassant la sienne pour la
première fois, elle aurait voulu la
conserver pour continuer à valser
pour l’éternité dans l’œil du cyclone
de l’extase.
L’exaltation de cet homme était
trop grande pour une salle : il
dansait dans l’arène de la vie. Il
dansait comme s’il renaissait dans
l’embrasement même, avec des pas
élégants, légers, harmonieux. Il
possédait le sens du rythme et l’art
de la distance entre deux êtres, et la
faculté de faire pousser des ailes à sa
partenaire de danse.
Il lui a baisé la main, et il a
applaudi les musiciens en guise de
remerciement et pour annoncer la
fin de la soirée. Il s’est dirigé vers la
table, a pris sa pipe, laissé un
pourboire… et il est sorti en lui
enlaçant la taille.

Tant de bonheur flottait dans l’air


qu’elle en était engourdie.
Comme une ballerine qui se tenait
sur la pointe des pieds après la fin du
spectacle, elle ne tenait pas sur ses
pieds. Elle n’avait pas de pieds.
Elle éprouvait de la difficulté à
marcher à nouveau. Que faire de ses
ailes ? À qui demander des
explications à propos de ce cyclone
qui la transportait, alors qu’aucune
femme de ses connaissances n’avait
été aimée à ce point par un homme…
et qu’aucune femme n’avait vécu un
rêve aussi féerique.

Il l’a raccompagnée jusqu’à sa


suite, et lui a dit en montrant du
doigt une porte qu’elle n’avait pas
remarquée :
— Cette porte donne sur ma
suite… Quand vous ressentirez le
besoin de vous retrouver seule, il
vous suffit de tourner la clé. Je ne
viendrai vous visiter que si je la
trouve ouverte.
Elle a répondu, touchée par sa
galanterie :
— Je suis votre invitée, je ne vous
fermerai pas la porte au visage.
— Et parce que vous êtes mon
invitée, je veillerai à ce que vous ne
soyez pas mon otage. Je suppose que
vous êtes fatiguée après ce voyage, je
vais vous laisser vous mettre au lit.
En réponse à son silence, il a dit
en la voyant délier sa chevelure, à un
pas de lui :
— Si vous saviez comme vous êtes
belle !
Dans son silence, sa bouche lui
disait « prends-moi » ; il a répondu à
l’appel.
Il ne l’a pas embrassée avec ses
lèvres… Tout son être était lèvres.
Puis, comme se retire l’eau des
océans la nuit, il s’est retiré, lui
laissant le choix de la porte.

Diable, quel homme !


Cette nuit, elle n’a pu trouver le
sommeil qu’à l’aube, la tête enfouie
sous l’oreiller. Elle ne s’était pas
attendue à ce qu’une porte
l’empêche de dormir, ni que la
splendeur la heurte et la prive à ce
point de son âme. Dans quelque sens
qu’elle se retourne, elle se voyait
cernée par des murs lambrissés d’or,
par une tête de lit imposante, par un
plafond, des lustres, des rideaux… Et
même l’homme qui dormait dans la
suite contiguë, elle ne savait plus qui
elle était à ses yeux… Se pourrait-il
qu’il pense à elle, derrière cette
porte ? Et puis pourquoi, puisque la
porte s’ouvrait des deux côtés,
pourquoi lui avait-il laissé à elle
seule le soin de prendre l’initiative
de l’ouvrir ?
Derrière cette porte, dormait un
chevalier des temps contemporains
qui aimait dorloter sa proie, parce
que dans tout ce qu’il entreprenait, il
aimait prendre soin de sa personne
en premier, et dans toute loi qu’il
édictait, il veillait à ce que la
première clause l’institue comme
maître unique. Il était le seigneur de
la porte, et qu’elle décide de tourner
la clé ou non, c’était lui qui avait
instauré cette porte dans sa fonction
et en avait établi les lois. Jusque dans
la noblesse de sa générosité et de sa
chevalerie, il détenait la toute-
puissance de la distance.
]]]

Le lendemain matin, il lui a


demandé ce qu’elle aimerait visiter
des hauts lieux de Vienne.
Elle a répondu :
— Je ne sais rien de cette ville,
mais j’ai vu il y a longtemps Sissi
impératrice. J’aimerais visiter le
château où elle a vécu et où le film a
été tourné.
— Je pensais que vous alliez
commencer par le patrimoine
musical, c’est l’aspect le plus
distinctif de Vienne. La musique n’y
est pas un élément accessoire de la
culture mais un mode de vie, vous la
trouverez présente en toutes choses.
En tout cas, je vais dire au chauffeur
de vous conduire au château de
Schönbrunn. Pardonnez-moi de ne
pas vous accompagner, je suis pris
par des rendez-vous d’affaires, ce
matin.
Elle n’a pas manifesté sa
déception. Elle pensait qu’il était
venu à Vienne pour rester avec elle.
Najlâa avait raison : il la retrouvait
où et quand il le voulait, selon son
agenda professionnel, et c’était à elle
seule de sacrifier son travail.
Elle n’a rien dit. Peut-être
l’accompagnerait-il le lendemain. En
outre, il était évident qu’il ne prenait
pas au sérieux ses choix touristiques.
Elle l’a salué et s’est dirigée vers la
porte de l’hôtel pour attendre le
chauffeur. C’est alors qu’elle a aperçu
l’admirateur qui l’avait abordée à
l’aéroport, franchissant l’entrée en
compagnie d’un autre homme. Il
s’est aussitôt avancé vers elle en la
saluant avec chaleur :
— Je suis heureux de vous
rencontrer de nouveau, je m’appelle
Kamal Sâri. On s’est vus à l’aéroport,
vous vous souvenez ? J’ai attendu un
appel de votre part, j’avais craint de
perdre le contact avec vous. Hier
même, j’ai parlé de vous à mon ami.
Nous avons eu l’idée d’un projet qui
pourrait vous intéresser. Ah, c’est un
bon signe de se revoir ici !
Son accent lui a indiqué qu’il était
algérien. À l’aéroport, il s’était
exprimé en français. Il lui a présenté
son compagnon :
— Ezzeddine.
La poignée de main de ce dernier
était vibrante d’affection. Il a dit en
français :
— J’ai beaucoup entendu parler de
vous. Je suis très heureux de vous
rencontrer…
Et, poursuivant dans la langue
qu’elle chérissait :
— Que Dieu vous garde, ô notre
chère guerrière !
Elle s’était attendue à tout, sauf à
tomber sur deux Algériens, ici, dans
cet hôtel !
Cela ressemblait à cette blague de
l’Algérien qui se trouve au Pôle
Nord. Il glisse en marchant dans la
neige et entend aussitôt quelqu’un
s’écrier : « Ya sattâr ! Que Dieu te
protège ! ». L’homme sursaute au son
de ce dialecte algérien et hurle son
exaspération : « J’ai fui loin de vous
tous… et vous me suivez jusqu’ici ? !
En quoi ça te regarde si j’ai envie de
me casser la gueule ! »
Elle a perdu le compte des frissons
qui l’ont traversée en un instant. Un
mélange d’émotions que son cœur
n’a pas pu démêler : fierté, nostalgie,
curiosité, peur du scandale si sa
présence en compagnie d’un homme
dans cet hôtel était découverte, et sa
crainte qu’il l’observe de loin en
train de parler à des étrangers…
Elle a appris de la bouche de
Kamal Sâri qu’il était venu à Vienne
avec une délégation du ministère des
Affaires étrangères. Ce qu’elle
cherchait surtout à savoir, c’était
leur lieu de résidence. Elle a respiré
d’aise quand il lui a dit qu’ils se
trouvaient dans cet hôtel pour un
rendez-vous. Il a ajouté :
— Ma femme vous aime
énormément. Est-ce que vous
pourriez lui parler ? Cela lui fera
beaucoup plaisir !
Elle était prête à tout pour prouver
son innocence. Il a composé un
numéro et lui a tendu le portable.
Elle a échangé des propos de
courtoisie avec l’épouse, puis avant
que les deux hommes ne la quittent,
Ezzeddine lui a donné sa carte.
— Ce sont mes numéros de
téléphone, je travaille aux Nations
unies. Vous avez là toutes les
possibilités de me contacter, où que
je me trouve.
En lui serrant la main, il a ajouté :
— Je ne vous demande pas votre
numéro, je sais que nous allons nous
revoir !
Ne sachant pas quoi répondre, elle
a dit un simple « inchallah ».
Mais, en prenant place dans la
voiture, son cœur a murmuré :
« Mon Dieu ! Dans quoi je
m’embarque ! »

Elle est rentrée à temps pour le


déjeuner et l’a retrouvé dans le
restaurant de l’hôtel comme prévu.
Elle essaierait de ne pas prolonger le
repas pour ne pas retomber sur les
deux Algériens, ou rencontrer
d’autres délégués.
Il lui a demandé en se levant pour
l’accueillir :
— Vous avez aimé le château ?
Elle s’est assise :
— Magnifique, à vous emporter
au-delà de vous-même !
— Vous me faites penser au mot
du philosophe Abou Hayyân Al
Tawhîdi quand il décrivait la belle
musique : « Elle te soustrait de toi et
te restitue à toi. »
— Avec cette différence qu’un
château aussi somptueux nous
ramène à nous-mêmes en monstres
déformés.
Il a cessé de manger et dit en
riant :
— Vous avez pu atteindre en deux
heures ce stade de la réflexion
philosophique !
Elle n’a pas apprécié ce ton de
moquerie condescendante. Elle a
rétorqué :
— En deux heures, j’ai vécu
comme une récapitulation de ce que
j’ai appris pendant toute une vie. Je
suis fille des montagnes et je sais que
la somptuosité nous déforme parce
qu’elle nous rend étrangers à nous-
mêmes. C’est pourquoi l’impératrice
Sissi a vécu malheureuse comme un
oiseau loin de sa terre et n’avait pour
ami qu’un palmier. Avez-vous
entendu parler du « palmier de
Sissi » ?
— Non.
— Vous devriez le voir puisque
vous aimez les arbres qui ont une
histoire. Les visiteurs se mettent en
rangs par dizaines devant l’arbre en
imaginant cette impératrice à la
beauté surprenante avec ses longs
cheveux balayant ses jambes, assise
sous son ombrage pendant des
heures parce qu’il lui rappelait son
enfance heureuse dans un autre
pays. Après l’assassinat de Sissi, le
palmier a été transplanté dans une
serre en verre à l’intérieur du
château, où il a été entouré de soins
en mémoire de l’impératrice. Depuis
lors, les visiteurs s’agglutinent
autour de ce palmier qui était son
refuge lorsqu’elle fuyait la vie de
faste inauthentique.
Il a dit :
— À chacun son palmier refuge
dans cette vie…
Puis, se rappelant qu’il y avait des
personnes qui s’agglutinaient autour
de son propre palmier, il a ajouté :
— Je vous ai vue en conversation
avec deux hommes ce matin… Qui
sont-ils ?
Elle a répondu spontanément :
— Deux admirateurs… J’avais
rencontré l’un d’eux à l’aéroport le
jour de mon arrivée.
Le mot « aéroport » a ravivé cet
ancien souvenir, ce jour où elle ne
l’avait pas reconnu et s’était
approchée d’hommes qui ne
différaient pas trop des deux
hommes d’aujourd’hui.
— Vous leur avez donné votre
numéro de téléphone ?
Sa question l’a étonnée :
— Non.
— J’ai vu que vous écriviez
quelque chose.
— J’ai écrit quelques mots en
dédicace à l’épouse de l’un d’eux,
parce qu’elle me l’avait demandé.
Il lui a alors dit avec une fausse
candeur :
— À propos, vous utilisez trop peu
souvent le téléphone que je vous ai
offert. Ses factures n’augmentent pas.
— Je l’utilise lorsque je me trouve
en France. Ailleurs, je me sers de
téléphones locaux ou de cartes,
parce que le tarif augmente
beaucoup sur cette ligne hors de la
France.
— Je vous avais dit de ne pas vous
préoccuper de ces détails.
— Je n’aime pas le gaspillage…
Quel que soit celui qui paye.
Cette explication a semé le doute
dans son esprit.
Évitait-elle d’utiliser son
téléphone pour qu’il ne puisse pas
prendre connaissance des détails de
ses factures et découvrir avec qui elle
communiquait pendant son
absence ?
Mais elle pensait à tout autre
chose. Elle s’était souvenue qu’elle
devait appeler Beyrouth pour savoir
quel arrangement avait été conclu
avec le studio.
— Vous savez que j’aurais dû être
à Beyrouth aujourd’hui pour
l’enregistrement de mon nouveau
CD.
Elle s’attendait à quelques mots
d’excuse mais il a dit :
— Tout cela ne vous conduira pas
loin.
Elle a réagi, sur la défensive :
— Pourtant je progresse…
— Vous progressez vers la
médiocrité comme tout le monde. Je
n’accepterai pas que vous donniez
un concert avant un an. Et pas plus
d’un par an. Je compenserai toutes
vos pertes. Je veux que vous
consacriez votre temps à étudier la
musique dans un institut de haut
rang au lieu de le gaspiller avec des
concerts qui n’ajoutent rien à votre
crédit artistique.
Ce ton implacable l’a stupéfiée.
Elle avait besoin de l’intuition
psychologique de Najlâa pour
déterminer s’il était inquiet pour sa
réputation de chanteuse ou jaloux de
son succès et de sa célébrité.
Éprouvait-il vraiment de la crainte
pour elle et pour la qualité de son
chant ou craignait-il de subir une
perte en la voyant s’envoler de ses
propres ailes ?
Elle ne savait s’en remettre qu’au
jugement de son cœur, et son cœur
donnait toujours raison à cet
homme, parce qu’il considérait la
préoccupation de l’amant pour
l’avenir de sa bien-aimée comme une
expression de la fermeté paternelle
perdue et la preuve la plus sincère de
son amour. Sauf que Najlâa, elle,
n’aurait pas été de cet avis.
Une chose la tracassait : pas une
fois il n’avait fait l’éloge de sa voix ni
manifesté de l’enthousiasme pour
son art. Au contraire, dans tout ce
qu’il disait ou taisait, c’était comme
s’il cherchait à la faire douter d’elle-
même. Voulait-il ternir l’étoile pour
dompter la femelle, comme disait
Najlâa ?
QUATRIÈME
MOUVEMENT
« Je ne la possédai
jamais tout entière :
elle ressemblait à la
vie. »
Marcel Proust
Comme elle l’avait souhaité, il a
décidé le lendemain qu’ils dîneraient
dans la suite.
C’était un soir d’été romantique. Il
a demandé que la table soit dressée
sur la terrasse qui donnait sur une
vue imprenable : des jardins à
l’architecture paysagère
sophistiquée, centrée sur des
fontaines dont le doux bruissement
parvenait à leur ouïe.
Elle a revêtu une robe de soirée
qui répondait à la beauté du lieu et
de l’occasion, et qui se mariait à son
costume dont l’élégance suggérait
qu’ils étaient invités à une
cérémonie importante.
Elle se sentait revivre devant ce
paysage ouvert sur l’immensité du
ciel. Cependant, elle a mis du temps
à se détacher de l’emprise de cette
grandeur solennelle et de la
mélancolie qui l’avait gagnée et dont
elle ne connaissait pas la raison. Elle
se disait que malgré sa magnificence
et sa féerie, la nature n’éveille pas en
nous des sentiments d’infériorité,
nous ne subissons pas à cause d’elle
des troubles psychiques. Nous ne
nous sentons pas diminués lorsque
nous contemplons les chutes
vertigineuses du Niagara, malgré
leur gigantisme, parce qu’à l’origine,
nous sommes des créatures marines,
nous sommes les enfants de cette
cascade. De même, nous ne nous
sentons pas inférieurs lorsque nous
nous tenons sur les cimes de
l’Himalaya, bien qu’elles touchent le
ciel, parce que nous sommes les
enfants de cette montagne, nous
sommes faits de terre.
Puis vient un jour où, devenus
riches, nous nous bâtissons un palais
aux dimensions d’une cathédrale qui
frôle les cieux, et voici que nous
devenons plus petits chaque fois que
nous nous tenons à ses pieds. C’est la
duperie des proportions.
Les mosquées et les cathédrales,
elles, ont été créées pour réduire les
prétentions de l’homme ; elles ont
été édifiées à la mesure de la majesté
divine, non à la nôtre, car elles sont
ses demeures.
Tandis qu’en poursuivant la
construction de tours gigantesques,
l’homme s’imagine qu’il augmente
en grandeur parce qu’elles gagnent
en hauteur, et il se met à croire qu’il
descend d’elles, oubliant qu’il est issu
de la terre. Il se livre à une débauche
décorative avec de l’or, et il finit par
se retrouver terni, alors que tout
brille autour de lui. D’où lui vient
cette arrogance démesurée, alors que
la pierre de ses tours a été créée par
Dieu ? Tant qu’il reste incapable de
créer une simple petite fleur des
champs qui pousserait au pied de son
palais, l’homme doit retrouver le
sens de la modestie et de la mesure.
C’est le miracle de cette petite fleur
qui devrait être la mesure de
l’homme.
Elle ne lui a rien dit de toutes ces
pensées qui lui ont traversé l’esprit,
pour ne pas l’entendre dire, encore
une fois, qu’elle philosophait, alors
qu’elle n’avait fait que s’exprimer au
sujet de la seule chose qu’elle
connaissait vraiment bien : la
nature.

Il était absorbé dans le choix d’une


bouteille de vin, dont le millésime
conviendrait à l’ambiance de sa
soirée. C’était un homme envoûté
par la vigne, qui savait savourer son
euphorie avec élégance. Un
dégustateur qui ne fréquentait pas
une bouteille de vin avant de tout
apprendre sur son passé. Un verre à
la main, il semblait être prêt à
dévorer la vie avec poésie.
En réalité, il souffrait de la
tristesse de celui dont le bonheur se
détourne. Chaque fois qu’il pensait
l’avoir atteint, il n’entendait alors
que le son de ses propres pas qui
rebroussaient chemin vers leur point
de départ. Même la présence de cette
fille qu’il avait tant espérée le
ramenait à l’antre de sa tristesse,
laquelle pour une raison mystérieuse
se réveillait quand son esprit était
sur le point de voir s’ouvrir les portes
de l’extase.
Il lui a dit alors qu’elle signifiait au
garçon de ne pas lui servir de vin :
— Vous ne savez pas ce que vous
ratez !
Elle s’est contentée de sourire.
Cette nuit allait peut-être lui
fournir l’occasion de jouir d’un
plaisir qu’il avait tardé à cueillir.
Cette fois, il allait prendre ce qu’elle
a si longtemps conservé et qu’elle
pourrait donner à d’autres. Cette
pensée le taraudait depuis qu’il
l’avait vue s’adresser à ces deux
hommes au vu et au su de tous, et de
lui-même. Elle avait paru heureuse
et s’était comportée de manière
intime. À travers la complicité d’un
rire, elle leur avait donné ce qu’elle
ne lui a jamais donné au cours de ces
deux ans. Dans son entendement, le
rire pouvait être un acte d’infidélité :
c’était la fusion de deux êtres dans
un moment de détente heureuse.
Mais peu importe ! Qu’il cueille le
jour présent ! Pourquoi toute cette
amertume puisqu’il ne s’est jamais
attendu à de la fidélité de la part
d’une femme ?
Il lui a demandé :
— Quand vous allez partir pour
Damas ?
— Je quitte dans quatre jours.
— Quel emm…, ces réunions ! Le
temps a filé trop vite. Je vais faire en
sorte que nous passions plus de
temps ensemble.
Elle a dit :
— Je ne comprends pas que vous
puissiez être si occupé tout le temps.
Le premier verre lui a répondu :
— Je dois bûcher pour que les
autres profitent d’un plus grand
bien-être après mon départ.
— Je vous en prie, ne m’angoissez
pas… Nous avons de beaux jours
devant nous.
— Ma chère, les êtres tourmentés
quittent les premiers. Ainsi va la vie.
— C’est vous qui avez choisi
d’avoir cette relation houleuse avec
la vie.
Le deuxième verre a rétorqué,
brûlant de cynisme :
— J’aime dilapider ma fortune
pour séduire la vie. Dans tous les cas,
mon argent va finir dans les poches
d’hommes qui sauront séduire mes
femmes avec brio !
— Vos femmes ?
— Oui, mon épouse et mes deux
filles ! Ma femme est toujours belle.
Elle se remariera quand je ne serai
plus de ce monde. Quant à mes filles,
les hommes se bousculeront pour
empocher les deux billets gagnants !
— Qu’est-ce qui vous rend si
certain que les choses vont se passer
de cette manière ?
Le troisième verre a répondu
aussitôt :
— Parce que je ne fais pas
confiance aux femmes, ma mère n’a
pas attendu mon père, et cette fille
que j’ai aimée ne m’a pas attendu
non plus, quand j’ai quitté pour le
Brésil.
— Que savez-vous de leurs
circonstances ? Si cette fille vous
avait attendu, vous seriez resté à
Beyrouth et vous n’auriez pas
accompli toutes ces grandes choses !
La vie ne nous donne rien si elle ne
prend pas quelque chose en
contrepartie.
Le quatrième verre a bien ri et
répondu avec un cynisme encore
plus amer :
— Vous voulez dire « l’argent que
la vie m’a donné » ? Qu’est-ce que
vous voulez que je fasse de cet argent
lorsqu’il me fait perdre ce qui a plus
de valeur que lui ? Une richesse qui
grossit à l’excès devient un danger
pour son possesseur.
Comment lui répondre ? Elle
n’avait jamais fait l’expérience d’un
danger pareil, bien qu’elle ait été
exposée à un cocktail de dangers.
Parler d’un « danger de la richesse »
ressemblait à une blague de potache
pour une femme qui avait couru le
risque de perdre sa vie chaque jour
parce qu’elle voulait continuer à la
gagner avec le maigre salaire de
l’enseignement.
Était-ce pour cette raison que les
riches demandaient secours aux
autres ? Pour qu’ils les aident en
participant à cette dilapidation
obscène de l’argent, de peur que leur
fortune ne les extermine sans pitié
s’ils se retrouvaient seuls face à elle ?
Elle lui a alors dit cette chose très
sincère dans sa naïveté :
— Je souhaite que vous perdiez
votre fortune, pour que tous ceux qui
tournent autour de vous vous
quittent. Il ne vous restera alors que
moi.
Sa réponse a résonné dans son
cœur comme un aveu amoureux :
— Est-ce que j’ai quelqu’un d’autre
que vous ?
Elle a soupiré. Trop de « zéros »
entre elle et lui pour qu’elle le croie.
Lui non plus ne la croyait pas, à
moins qu’elle n’abandonne tout pour
n’avoir besoin que de lui.
Elle lui a demandé, tandis que la
balance de son cœur commençait à
pencher du côté de ses illusions :
— Vraiment ! Vous n’avez
personne d’autre que moi ?
Et le cinquième verre lui a
répondu :
— J’ai aussi un chien que j’aime. Je
l’ai reçu d’une femme qui m’a aimé.
Je suppose qu’elle ne savait pas quoi
m’offrir parce qu’elle s’imaginait que
je n’avais besoin de rien, elle m’a
donc offert un chien. Elle m’a dit que
ce cadeau, aucune personne de ma
famille n’oserait s’en débarrasser.
Une astuce ingénieuse… Puisque ce
chien vit toujours parmi nous depuis
quatre ans.
Piquée à nouveau par l’aiguillon
de la jalousie, elle lui a demandé :
— Vous êtes attaché à ce chien ou
à sa maîtresse ?
Lui, très sérieux :
— Au chien, bien sûr ! C’était un
cadeau d’adieu. Sa propriétaire était
une étrangère, elle accordait une
grande importance au geste dernier
qui clôture une relation. Vous ne
trouverez pas une attitude pareille
chez les femmes arabes. On ne
découvre vraiment une personne
qu’on aime qu’au moment de la
rupture.
— Ce chien vit avec vous, à Paris ?
— Je l’ai amené à Beyrouth, il y a
quatre ans. Il y est toujours.
— Vous semblez très attaché à
lui…
— Forcément… « Un chien ami
plutôt qu’un ami chien ».
Le sixième verre a poursuivi :
— Ne pariez sur la fidélité de
personne à part les chiens. J’aime
leur fidélité silencieuse, et leur
dévouement est sans égal. Nous
n’échangeons pas des paroles avec
un chien, et donc il n’y a pas de
mensonge entre lui et nous, pas
d’hypocrisie, pas de malentendu,
aucune fausse promesse, aucune
déception… Même vagabond, même
sans-abri, une personne reste « le »
maître pour son chien, et celui-ci
reste son compagnon de route et de
déroute, partout. Il lui sera fidèle
pour la vie, que son maître soit beau
ou laid, jeune ou vieux, fortuné ou
miséreux. Est-ce que vous pouvez
garantir ces qualités chez les gens
qui vous sont les plus chers ?
Elle n’avait pas à répondre, la
question ne lui était pas adressée. Il
connaissait sûrement la réponse.
Elle l’a regardé se servir lentement
ce qui lui paraissait être le dernier
verre, auquel il a imprimé un
mouvement circulaire, bu une goutte
et dit :
— À Beyrouth, mon chien vit une
vie de prince, et c’est moi qui vis une
vie de chien, à m’essouffler entre
continents et réunions. Avez-vous
remarqué qu’un chien errant vous
suit et continue à marcher derrière
vous jusqu’à ce que vous l’adoptiez ?
Tandis qu’un chien qui fait sa
promenade avec son maître, court
devant lui de sorte que ce dernier
peine à le rattraper. Ceux que vous
voyez dans les premiers rangs,
toujours à courir après les choses, ce
ne sont pas les maîtres, mais les
chiens. Les maîtres ne halètent pas
derrière les choses, ils attendent
qu’elles viennent leur lécher la main.
Le chien, lui, quand il gambade
joyeux devant son maître, s’imagine
être le maître. Pour quelques
instants, il perd de vue qu’une laisse
l’attend, pour le traîner jusqu’à la
niche de l’obéissance !
Face à son silence et à la
stupéfaction provoquée par ses
paroles, il a ajouté, précisant sa
pensée :
— Ne vous torturez pas l’esprit à
essayer de comprendre ce que je dis.
Les Arabes ne comprennent rien aux
chiens… C’est pourquoi vous pouvez
voir des peuples entiers haleter
derrière leurs oppresseurs pour se
faire adopter par eux !
Et, après avoir vidé dans son verre
le fond de la bouteille :
— Au moins si vous vous y
connaissiez un peu en vin… Celui-ci
est un cru exceptionnel, qui s’obtient
rarement !
— Je comprends quand même que
c’est un vin très cher puisqu’il est
exceptionnel.
— Les gens de nos jours
connaissent le prix des choses mais
ils ignorent leur valeur. À combien
évaluez-vous un bonheur tel que
celui-ci ?
Elle a répondu en évitant de
tomber dans le piège de la question :
— Les beaux instants qu’offre
l’amour sont inestimables.
— Pourtant, cela est beau d’en
payer le prix, même si l’autre ne sait
pas combien vous avez payé. Et ce
prix est une condition de votre
humeur du moment, de votre
euphorie.
Il ne pouvait pas savoir que ce prix
était pour elle une cause d’amertume
et de grande déception. Dans sa vie
passée, pendant combien de mois
aurait-elle dû travailler pour gagner
le prix de cette bouteille, qu’il avait
ouverte en son honneur et qui était
maintenant vide en face d’elle ?
Il a dit :
— Puisque vous persistez à ne pas
vouloir partager avec moi le plaisir
du vin, je dois alors vous apprendre à
jouer aux échecs… Pour partager au
moins le plaisir d’une ou de deux
parties quand nous sommes
ensemble.
La proposition l’a étonnée :
— Je ne pense pas que ça
marchera… Je n’ai pas joué une seule
fois aux échecs !
Il a dit en riant :
— Rassurez-vous, les échecs ne
sont pas prohibés par la religion.
C’est un jeu uniquement interdit aux
crétins.
Elle, comme pour s’excuser :
— Dans ce cas, il n’est pas pour
moi. Et c’est un jeu pour hommes à
ma connaissance.
— C’est celui des rois et des êtres
intelligents. Il n’y a aucun tort à
essayer ; si vous aimez ce jeu, vous
vous y attacherez. Il y a dans le fait
d’attendre pour jouer un coup plus
d’importance que dans la partie en
soi. Vous savez, je possède un
échiquier dans chaque maison.
Certains ont été entamés pour une
partie qui a démarré avec quelqu’un,
il y a des mois, et nous attendons de
nous rencontrer à nouveau pour la
continuer. Certaines parties durent
des années, puis les joueurs se
réunissent un jour, essuient la
poussière qui recouvre les pièces et
reprennent le jeu là où ils l’avaient
interrompu. Aux échecs, le troisième
joueur, c’est le temps. J’aime savoir
qu’un échiquier m’attend, c’est un
projet de rendez-vous renouvelé
avec la vie. De cette façon, je sais que
je vais vivre jusqu’à compléter la
partie !
Et après une petite gorgée de vin :
— Il y a des êtres qui ne sont pas
dignes de leurs yeux, ni de leur cœur,
ni de leur ouïe. Pardieu, que font-ils
sur terre s’ils ne savent pas même
profiter de leurs sens ? Comment
pourrais-je me mettre sur le même
plan que ceux-là au barème de la
vie ? Un homme comme moi doit
pouvoir vivre 500 ans pour continuer
à jouir de Strauss, Ravel et Vivaldi, et
s’asseoir devant ce beau paysage
avec une belle femme et ouvrir une
bouteille de vin capiteux pour
trinquer avec cette femelle exquise
qui s’appelle la vie !
Elle ne voyait pas de raison à sa
tristesse. Peut-être avait-il perdu une
transaction ou un contrat !
Elle lui a dit :
— Vous avez toutes les raisons
pour être heureux, pourquoi vous
vous lamentez ?
La bouteille de vin vide a poussé
un rire et l’homme ivre a dit :
— Le bonheur n’est pas dans ce
qu’on possède, mais le malheur est
dans ce qu’on ne possède pas. En
règle générale, ce que nous
possédons ne peut pas faire notre
bonheur, alors que ce dont nous
manquons cause notre misère.
— C’est la nature humaine, elle ne
connaît pas la satisfaction.
Sincèrement, je ne vois pas ce qu’il
vous manque pour être heureux.
— Il me manque tout ce qui ne
s’achète pas… et que vous possédez.
Assez étonnée, elle a répondu avec
une pointe de raillerie :
— Et c’est quoi ce que je possède ?
Il était sur le point de dire : la
jeunesse, le talent, la santé.
Mais la bouteille vide l’a dépassé :
— Le courage.
— Le courage ? !
— Et comment ! Nous, les riches,
lorsque notre fortune augmente,
notre lâcheté augmente en
proportion. Nous craignons de
perdre nos possessions. Je vous envie
pour vos pertes, elles sont hors de
ma portée…
Elle aurait dû en rire… Cet homme
dont elle enviait la fortune, le voilà
qui enviait ce qu’elle ne possédait
pas.
Il a ajouté comme s’il venait de se
rappeler une chose :
— Et également, votre quiétude…
Vous faites confiance à tout le
monde ; moi, je ne fais confiance à
personne. Vous vous rendez compte
des tourments d’un homme qui ne
croit en personne parce que
personne ne l’aime pour ce qu’il est.
Elle est restée silencieuse. Puis,
comme quelqu’un qui présente ses
excuses :
— J’aurais voulu pouvoir vous
donner ce que vous désirez.
Du fond de la bouteille, il a
répondu :
— C’est un fils que je désire… Un
fils qui porte mon nom, hérite de ma
fortune, défende mon honneur… Un
souhait impossible ! Ma femme n’est
plus en âge d’avoir un troisième
enfant. Et c’est mon destin, je ne
divorcerai pas et je ne solliciterai pas
les autorités religieuses pour épouser
une seconde femme. C’est la mère de
mes filles et je l’aime.
Une grande tristesse l’a envahie,
ses paroles venaient de la
condamner à des rêves impossibles à
perpétuité. Elle lui a demandé d’une
voix tremblante :
— Et moi ?
— Vous êtes la mère de ce fils qui
ne viendra pas…
La vérité gisait au fond de la
bouteille. Il était trois heures du
matin lorsque le vin a cessé de
parler. Elle a laissé les confessions de
l’homme dans les verres vides et a
quitté la table. Il l’a suivie à
l’intérieur. Il était saoul et épuisé, il
s’est mis à l’embrasser, mais le cœur
assombri par ses paroles et
encombré d’un trop-plein de joie et
de tristesse mêlées, elle lui a dit :
— Je vous souhaite bonne nuit.
Alors qu’elle franchissait le seuil
de séparation entre leurs deux suites,
il lui a attrapé la main et dit :
— Nous nous sommes aventurés
très tard dans la nuit. Vous me
permettez de continuer cette soirée
en étant votre invité ?
Comme elle gardait le silence, il a
ajouté :
— Disons que je vous rends la
visite.
Elle l’a devancé, laissant ouverte la
porte derrière elle.

Il a franchi la porte, le seigneur de


la porte. Elle ne l’avait jamais fermée
et elle ne l’avait jamais ouverte. Elle
l’avait toujours laissée entrouverte.
Son cœur l’aurait réprimandée si elle
l’avait fermée, et si elle l’avait laissée
ouverte, sa conscience l’aurait
blâmée.
Elle a laissé au vent la tâche de
claquer la porte ou de l’ouvrir en
grand.
Le vent ? Elle voulait dire la main
du destin, qui possède les clés des
portes et de leurs serrures. Quant à
elle, elle s’amusait à ouvrir les
fenêtres des rêves.
Le voici, l’homme au corps
désirable. Longtemps, elle avait
résisté à la séduction de sa virilité, à
l’attraction de sa maturité, et elle
s’était tenue entre les sentiments et
les commandements, aux seuils du
désir tyrannique. Il y a des élans qui
n’ont pas été créés pour être vécus,
et, tant que nous ne les vivons pas,
ils vivent en nous. C’est pourquoi,
depuis que cet homme était entré
dans sa vie, il conquérait ses rêves.

Maintenant, il essayait de la
conquérir dans un lit. Tel un volcan
qui vient de se réveiller, ses baisers
se répandaient en lave sur sa
féminité. Il l’avait toujours vue
comme une gerbe de paille prête à
prendre feu à son brasier.
Il voulait enflammer cette femme
aux rêves candides. Peut-être
tomberait-il ivre mort sans avoir à la
boire d’une traite. Il voulait
s’emparer de tous ses charmes. Il
souhaitait qu’elle l’oublie dans son
lit pour plus d’une nuit, comme
quelqu’un qu’on oublie dans un
magasin de jouets, une nuit de fête.
Son refus excitait son envie.
C’était un négociateur tenace, il
allait réclamer chaque parcelle de
son être jusqu’à ce qu’elle se rende à
lui. Il avait usé avec elle d’une
patience infinie et s’il ne la cueillait
pas cette nuit, quelqu’un d’autre que
lui récolterait ses fruits, un autre
homme que lui attiserait son feu.
Pourtant, qui mieux que lui savait
animer du souffle les braises des
belles juvéniles, sans faiblir pour que
la petite flamme ne meure pas et
sans brusquer pour qu’elle ne se
transforme pas en feu ravageur ?
Hélas, la bouteille vide avait
épuisé toute sa patience de chasseur
et son habileté à décider du moment
de l’assaut.
Le poète n’a-t-il pas écrit :
« Il fonce tête baissée et sa proie
lui échappe. / Il l’aurait attrapée s’il
avait su calmer ses ardeurs. »
Lui, il n’a pas su se tempérer. Et
voici que le corps de son amante
récupère tout à coup sa mémoire
tribale et que les hommes de sa tribu
reprennent leur ronde, au moment
où il s’imaginait qu’ils avaient
abandonné les lieux.

Elle le voulait, mais pas au point


d’en perdre la raison. Au cours de
cette soirée, il en avait assez dit pour
qu’elle réalise pleinement qu’il ne
serait jamais à elle. De quel droit
alors venait-il marauder dans les
jardins interdits ?
Le cueilleur de fleurs n’est pas
reconnu coupable, elle seule
supporterait l’opprobre de sa
transgression. Qui croirait à
l’innocence d’une rose dont le
parfum est le crime ?
Elle a murmuré alors qu’il tentait
de la dépouiller de ses feuilles :
— Je ne peux pas…
En fait, elle a dit : « Vous ne
pouvez pas. »
Il a suffi d’un mot pour endiguer le
bouillonnement de son ardeur et
éteindre le feu de ses pulsions.
Comme un soldat qui tombe avant
de combattre, la conjoncture ne l’a
pas soutenu dans cette entreprise
pour laquelle il s’était longuement
préparé. En prévision de ce plaisir, il
s’était armé d’une bouteille de vin au
cru exceptionnel. Mais la vigne et la
rose ont comploté contre lui. « Ce
n’est que partie remise », a déclaré sa
virilité avec obstination.
Il l’a serrée contre lui et a sombré
dans un sommeil exquis.
Elle est restée longtemps éveillée
après lui, l’écoutant respirer près
d’elle. Elle s’est endormie en pensant
au bouchon de la bouteille qu’elle
avait subrepticement mis dans son
sac à main, en souvenir d’une
bouteille de vin au prix
incommensurable.
Telle est la vie, nous ne pouvons
prévoir, assis à la table de ses
merveilles, ce qu’elle va servir dans
nos verres. En réalité, nous ne
choisissons pas notre boisson, nous
choisissons notre compagnon de
table.
Quant au regret, c’est le destin qui
le choisit pour nous.
Voici qu’elle s’était constitué une
pleine provision de souvenirs. De
petites choses auxquelles elle
s’accrochait, et dont elle réécouterait
le bavardage le jour où l’amour se
tairait.
]]]

Au petit-déjeuner, elle a essayé de


faire bonne figure.
Elle a dit :
— Hier, vous aviez eu besoin de
moi comme d’un pécheur qui a
besoin d’un confesseur, et quand
vous en avez eu fini avec vos
confessions, vous vous êtes endormi.
Cela m’a fait plaisir d’être votre
confidente…
Il lui a baisé la main et dit :
— … et ma bien-aimée.
Elle a poursuivi, l’esprit folâtre :
— Et la mère de votre fils qui ne
viendra pas !
Il s’est arrêté pour un instant de
boire son café, puis pendant toute la
durée du petit repas, il a gardé le
silence, l’écoutant lui parler de ses
projets de shopping et de visite de
sites culturels.
Quelle mouche l’avait piqué pour
qu’il lui avoue ce secret ? !
Comme chaque matin, il a chargé
le chauffeur de l’accompagner. Il lui
a dit en déposant un baiser sur sa
joue :
— Pardonnez-moi, des rendez-
vous importants m’attendent.
J’essaierai de vous escorter demain.
Elle a répondu, avec un air taquin :
— Hier, j’ai cru comprendre que
vous avez décidé de ne plus être le
chien de la vie. Mais, chaque matin,
je vous vois reprendre votre
halètement !
Le mot « chien » s’est abattu sur
lui comme un cinglement de fouet. Il
a essayé d’assimiler le sens de ses
paroles… Lui avait-il dit cela ? Une
fois qu’il y a vu clair, son humeur
s’est modifiée. Il s’est installé dans le
hall pour ses rendez-vous d’affaires,
sans l’accompagner jusqu’à la sortie
comme d’habitude.

Le jour où il l’avait vue pour la


première fois dans ce programme
télévisé, fragile et forte, retenue et
désirable, une femme au
tempérament viril, défiant les
tueurs… et qui refusait de s’asseoir à
la table des voleurs, il avait pensé
qu’elle était celle à qui il pourrait
confier ses faiblesses. À qui il
pourrait raconter ce qu’il n’a jamais
dit à une femme. Il ne l’avait pas
désirée autant qu’il avait désiré être
à elle. Car nous nous glorifions aux
yeux du monde pour avoir le droit de
paraître faible devant un seul être.
Notre malheur, c’est que plus nous
grandissons en âge, moins nous
avons de chance de rencontrer la
personne que nous accepterions
comme témoin de notre faiblesse. Et
lui, ce matin, il regrettait tout ce
qu’il avait gardé en lui pendant des
années et qu’il lui avait offert dans
un instant d’ivresse, sans qu’elle ait
su l’estimer à sa juste valeur. Ou
peut-être en avait-elle conscience, et
son euphorie de ce matin venait de
ce qu’elle lui avait volé son secret !
Dans chaque relation, il avait pour
coutume de réserver une distance au
mystère. Son emprise sur les cœurs
résidait dans son secret. Comment
avait-il laissé sa langue se délier et
mettre à nu son être, dévoilant les
meurtrissures de son âme ?
À midi, elle est rentrée les bras
chargés d’achats. Elle avait acquis de
merveilleux objets souvenirs qui
décoreraient son nouvel
appartement à Beyrouth, mais la
plus belle de ces acquisitions était un
superbe jeu d’échecs. Il n’avait pas
été inclus dans sa liste d’achats à
faire, cependant l’objet l’a si
follement éblouie qu’elle a déboursé
par impulsion une somme qui flirtait
avec le plafond de sa carte de crédit.
Ce jeu d’échecs incarnait la passion
de Vienne pour la musique : les
pions et les figures habituels avaient
été remplacés par deux troupes de
musiciens en cristal Swarovski blanc
et noir. C’était sans aucun doute le
cadeau le plus cher qu’elle ait jamais
acheté, destiné à un homme dont les
mains n’entraient en contact qu’avec
des objets précieux.
Elle n’en soufflerait mot à Najlâa.
En effet, celle-ci lui avait déjà dit :
« Espèce de sotte, ne fais pas la
généreuse. Un homme prend peur
face à une abondance de
sentiments ; sois économe et avare,
même en paroles. »
Sauf que le problème, c’était
qu’elle avait toujours mis un point
d’honneur à ne lui offrir que ce qui
dépassait ses moyens, rien que pour
lui prouver que, même en étant la
moins riche, elle était la plus
généreuse. Chaque fois que Najlâa
lui hurlait un « tu es devenue
folle ? », elle lui répondait par « cet
homme, je ne le gagnerai qu’avec
pertes ».
Toutes ses pertes allaient au profit
de son sens élevé de l’amour-propre.
Elle n’avait pas oublié ce sage
conseil : « Ne fréquente pas un
homme riche : si tu te plies à son
rythme de dépenses, tu en seras lésé,
et s’il pourvoit à tes besoins, il
t’humiliera. »

Elle a profité de ce qu’elle était


rentrée avant lui pour dissimuler
dans sa valise les objets souvenirs :
des statuettes des plus célèbres
musiciens viennois ; elle voulait qu’il
les voie pour la première fois
lorsqu’il visiterait son appartement à
Beyrouth. Elle persistait dans sa
résolution de le meubler, prélevant
aux dépens d’un grand nombre de
ses besoins le loyer mensuel, rien
que pour l’épater, le jour où il
viendrait chez elle.
Elle cherchait à effacer de sa
mémoire l’indigence de cette
chambre d’hôtel qu’il l’avait vue
occuper, quand il l’avait surprise par
sa venue imprévue. Najlâa était la
seule à connaître l’existence de cet
appartement, tout en ne comprenant
pas qu’elle ait pu le louer dans
l’intention de restaurer son amour-
propre. Elle l’avait aménagé selon
ses goûts à lui pour lui montrer
qu’elle ne manquait pas de goût.
Dans le même ordre d’idées qui lui
avait dicté son choix d’un jeu
d’échecs à la facture unique.
Elle a pris l’une des cartes de visite
de l’hôtel posées sur son bureau et
lui a écrit : « Le jeu d’échecs implique
deux joueurs… Les plus belles parties
sont celles qui durent toute une
vie. »
La porte qui donnait sur sa suite
étant ouverte comme d’habitude,
elle a pensé cacher le cadeau avec la
carte dans son armoire. Elle désirait
l’étonner comme il le faisait avec
elle : il trouverait le cadeau dans son
emballage élégant avec ses beaux
rubans sur une étagère supérieure, à
côté de ses vêtements.
Elle a regagné sa suite pour faire
une petite sieste avant le rendez-
vous du dîner. Puis la même panique
qu’auparavant s’est emparée d’elle
lorsqu’elle a imaginé qu’elle risquait
de tomber à nouveau sur ses
compatriotes, qui la verraient quitter
l’hôtel à ses bras. Elle se verrait prise
entre deux fronts : il serait furieux de
jalousie et les deux autres
répandraient la nouvelle de sa
présence en compagnie d’un
homme ! Et elle savait qu’elle ne
pourrait pas, encore une fois, le
convaincre de dîner dans la suite. Il
lui est alors venu l’idée de
téléphoner à l’homme qui lui avait
demandé de parler à son épouse,
comme pour les saluer, et elle
essaierait sans en avoir l’air de
l’amener à révéler leurs projets pour
ce soir.
Il a été très heureux d’entendre sa
voix. Ils se sont échangé des
nouvelles sur l’Algérie, puis il lui a
proposé de se joindre à eux pour le
dîner. Elle s’est excusée :
— Moi aussi, j’aurais aimé vous
rencontrer mais je suis prise ce soir.
Un autre jour, inchallah…
Elle a raccroché pleinement
rassurée. Ce soir, ses compatriotes
seraient les invités de l’ambassadeur.

Lui, entre-temps, il était de retour.


Il allait entrer chez elle pour la
saluer lorsqu’il a entendu qu’elle
parlait au téléphone en algérien. Il
n’a pas compris grand-chose, à part
la dernière phrase. Il est resté figé
sur place quelques instants, comme
s’il venait de la prendre en flagrant
délit. Il venait d’avoir la
confirmation de ce que son cœur
avait pressenti : elle leur avait donné
son numéro de téléphone, elle était
en relations avec eux…
Il n’allait pas aborder le sujet avec
elle. Cette fois, son comportement
l’avait atteint dans son orgueil. Elle
s’entretenait avec d’autres hommes
que lui alors qu’elle était son invitée
et se trouvait dans ses suites, et peut-
être qu’elle utilisait aussi son
chauffeur pour les rencontrer en
prétendant vouloir faire du
shopping. Mais, peu importe, il
continuerait à jouer le rôle de
l’abruti de service.
Il a pénétré dans sa suite. En
l’embrassant, il lui a dit :
— Pardonnez-moi de vous avoir
laissée seule… J’ai achevé mes
travaux et je suis complètement à
vous. Ce soir, je vous emmène
assister à un très beau concert dirigé
par André Rieu, le fondateur du
Johann Strauss Orchestra. Ce n’est
pas du tout facile d’obtenir des
places aux premiers rangs dans un
concert pareil, les réservations se
font des mois à l’avance. Vous avez
entendu parler de ce chef
d’orchestre ?
Elle a murmuré, confuse :
— Non.
Il a dit, très enthousiaste :
— C’est euphorique ! Vous verrez
comme le public y assiste en état de
transe… Je ne comprends pas
comment une artiste telle que vous
peut avoir un tel niveau d’inculture
dans le domaine musical !
Que pouvait-elle répondre ? Elle
était fille du nay et elle ne voyait
aucun déshonneur dans le fait de
n’avoir pas été élevée à la baguette
philharmonique.

Il avait l’air très heureux, mais elle


n’en savait pas la cause jusqu’à ce
qu’il lui dise qu’il avait signé un
grand contrat et qu’il allait pouvoir
se consacrer à elle les deux jours
suivants.
Leur rencontre semblait déborder
d’affection et de sensualité… Rien ne
présageait la tempête qui allait
s’abattre.
Jusqu’à ce qu’il lui demande :
— Qu’avez-vous fait aujourd’hui ?
— J’ai fait du shopping, rien de
plus.
Et comme il ne voyait aucune
trace de ses achats, il n’en a été que
plus convaincu qu’elle était allée
rencontrer cet homme.
Il a dit :
— Mais… vous n’avez rien acheté.
Elle a répondu timidement :
— Je ne suis pas une accro du
shopping ; ce que j’aime vraiment,
c’est acheter des cadeaux souvenirs
aux autres.
Il en a déduit qu’elle n’avait pas
sur elle assez d’argent. Quoi qu’il en
soit, il était déterminé à trouer son
tissu de mensonges. Il verrait bien si
le lendemain également, elle allait
rentrer les mains vides. Il s’est dirigé
vers le petit coffre-fort de la suite, en
a sorti une liasse de billets et est
revenu vers elle. Il lui a dit en
tendant la liasse :
— Achetez demain des cadeaux
pour votre mère et ce qu’il vous
plaira pour vous-même.
Elle était en train d’enlever ses
souliers. Elle a relevé la tête et vu
qu’il brandissait un petit paquet
d’argent à la main. En hochant la
tête, elle a fait :
— Je n’ai pas besoin d’argent !
Lui, il lui a semblé qu’elle avait
dit : « Je n’ai pas besoin de votre
argent. »
D’un coup, le ciel s’est abattu sur
la terre. D’un mouvement sec du
bras, il a lancé vers elle la liasse de
billets. Certains ont tournoyé autour
de sa tête et atterri sur le divan où
elle était assise, d’autres ont
recouvert le sol autour d’elle. Les
traits de son visage avaient
maintenant quelque chose de
monstrueux, et il s’est mis à crier :
— Qui es-tu pour oser
m’insulter ? !
Décontenancée sous le coup de la
surprise, elle a répondu :
— Je n’ai rien fait de cela, je
voulais juste…
Il ne l’a pas laissée continuer :
— Tu insultes mon argent parce
que tu veux m’humilier ! Tu n’es
rien, et tu prétends pouvoir me
défier ? !
Cet homme ne se rendait pas
compte que les mots étaient comme
des balles, on ne pouvait en annuler
l’impact. Il s’était mis à tirer en sa
direction un chapelet de projectiles
de tous calibres, les mots lui
venaient à la bouche comme à elle
les larmes aux yeux… Des mots qui
tuent à retardement. Des mots
nuages qui crèveraient en pleurs,
plus tard. Cependant, elle avait
décidé de rester debout, à
contempler le déferlement de bave,
sans répliquer ni verser une seule
larme, puisque, dans tous les cas, elle
ne comprenait rien à ce qui se
passait.
C’était cela peut-être qui avait
aggravé sa fureur : son silence et le
fait qu’elle n’implorait pas son
pardon. Elle restait debout devant le
spectacle de cet homme, dont
l’argent avait déformé le visage
comme la dioxine avait défiguré
celui de l’élégant président de
l’Ukraine, Viktor Iouchtchenko, dans
un attentat au poison qui l’a réduit à
apparaître comme un clone
monstrueux de lui-même. Et si c’était
celui-ci, son visage réel, que l’argent
et la somptuosité du lieu avaient
démasqué – « Donne-lui un masque
et tu connaîtras son vrai visage »,
avait dit Oscar Wilde.
De la même façon que l’argent
nous vole à nous-mêmes, un lieu
nous en prive par sa débauche de
luxe. Car, étant une contrefaçon,
toute chose luxueuse est diabolique.
Et elle, depuis sa venue à l’hôtel,
n’avait pas été un seul jour en sa
présence mais en présence de son
démon. L’homme qu’elle avait aimé,
elle l’avait quitté au bois de
Boulogne. Il avait alors été simple,
modeste et affectueux en se
promenant parmi les arbres.
Maintenant, il était comme un
bourreau qui s’adresse à un arbre en
maniant une hache, en lui parlant
avec des mots corrosifs et
tranchants. Il secouait l’arbre de son
cœur avec violence, et les feuilles de
ses rêves tombaient au sol,
éparpillées comme ses billets de
banque.
Une cascade de larmes se
déversait à l’intérieur de son être.
Mais elle ne s’est pas plainte, elle n’a
pas émis un mot ni laissé couler une
larme. Comme au pic des moments
les plus intenses passés avec lui, elle
sentait qu’une autre femme qu’elle
vivait cette histoire. Elle s’est mise à
retirer ses affaires de l’armoire sans
essayer de comprendre ce qui lui
arrivait, fourrant dans sa valise tout
ce qui lui tombait sous la main. Elle
avait hâte de quitter cet endroit.
Jusqu’au tout dernier moment, il
lui a semblé vivre un mauvais rêve.
Peut-être allait-il l’empêcher de s’en
aller… Il se confondrait en excuses et
lui dirait que sa colère avait
outrepassé les limites, et il lui
demanderait de mettre ses habits de
soirée pour aller au concert
ensemble.
Il suffisait d’un seul mot pour
sauver l’amour. Mais l’homme qui
avait passé des mois à choisir les
mots qui escortaient ses bouquets de
tulipes, n’avait plus de mots pour elle
dans son cœur. Toutes ses paroles
sortaient en ce moment de sa poche,
non de son cœur.

Il s’était retiré dans sa suite en


laissant la porte de communication
ouverte. Elle ne lui a dit aucun mot
d’adieu. Elle a traîné sa valise et a
refermé derrière elle la porte de sa
suite, tandis que la musique du
Boléro jaillissait de la sienne à plein
volume, contrairement à son
habitude.
Il réagissait comme un conducteur
qui, après avoir heurté un piéton, ne
s’arrête pas pour lui porter secours
mais qui, sans se sentir le moins du
monde coupable, poursuit sa route
pour ne pas arriver en retard à un
concert.
Elle a fait un effort pour ne pas
défaillir tandis qu’elle entrait dans la
cabine de l’ascenseur.
Cette machine faisait preuve de
plus de compassion : elle
accompagnait notre descente des
sommets grisants de nos rêves, étage
par étage, pour éviter que nous nous
brisions à l’instant de notre collision
assourdissante avec le sol.
Dans le taxi, elle se retenait pour
ne pas être trahie par ses larmes.
Elle a continué à camper le
personnage de la dame riche
quittant un palace… jusqu’à ce que le
chauffeur lui fasse entendre un « où
allez-vous, Madame ? ».
« Où ? » En général, une réponse
signe la défaite d’une question. Mais
dans sa situation, la question comme
la réponse avaient un goût de
désastre. Elle ne connaissait pas la
ville ni la langue pour expliquer au
chauffeur ce qu’elle cherchait. Mais
elle savait qu’elle n’avait plus assez
d’argent pour aller attendre dans un
grand hôtel que passent les deux
nuits restantes, avant son départ
pour Damas.
Elle a abandonné au chauffeur le
soin de choisir sa destination. Elle a
juste réussi à expliquer qu’elle
cherchait un hôtel de standing
moyen aux tarifs abordables. Peu
importait l’adresse, dans tous les cas
elle ne comptait pas en sortir.

Deux jours durant, elle s’est


retenue de sortir de la valise plus
que le nécessaire pour dormir. Elle
l’a gardée fermée, passant le plus
clair de son temps au lit en
compagnie de sa solitude, à
contempler l’éclipse totale de ses
rêves.
Elle a bien pleuré, dans cette
chambre. Elle avait eu grand besoin
de ce petit espace pour récupérer son
droit aux pleurs. Elle saignait, et elle
savait que lui, en ce moment,
souriait de toutes ses canines et
griffes pour l’avoir châtiée. C’était
l’amour qui se dévorait lui-même.
Malgré tout, elle restait pleine de
dignité, et son honneur était sauf.
Elle ne lui avait cédé ni l’un ni
l’autre.
Il l’avait achevée parce qu’il ne
l’avait pas possédée.
Elle l’avait quitté, la tête haute. Il
suffisait qu’il soit obligé maintenant
de se baisser pour rassembler tous
les billets qui tapissaient le plancher,
à moins qu’il n’ait demandé au
service de chambre de s’en charger,
alimentant ainsi les potins des
employés et l’étonnement du
directeur de l’hôtel qui lui envoyait
chaque jour des bouquets de fleurs
ou d’autres menus gestes signés de sa
carte !
Elle ne regrettait pas d’avoir
dépensé au-delà des moyens de sa
carte de crédit pour lui acheter un
cadeau, mais elle éprouvait du
chagrin pour ces beaux objets qu’elle
avait acquis pour décorer un
appartement, qui, elle le savait
maintenant, ne recevrait pas sa
visite.
Elle sortait pour acheter un peu de
nourriture, qu’elle absorbait après
avoir regagné sa chambre. Elle
voulait éviter de puiser dans le petit
frigo ou de commander quelque
chose à l’hôtel pour ne pas être
surprise à son départ par une facture
qu’elle ne pourrait pas honorer.
C’est vrai que la roue de la vie ne
cesse de tourner, mais qu’en un seul
jour, elle puisse virer de cette
manière à 360 degrés, c’était
stupéfiant !

Elle a vidé son sac à main sur le lit


pour en réorganiser le contenu et
s’assurer que son billet de retour s’y
trouvait.
Tant que nous restons en
possession d’un billet de retour, nous
sommes pour le moins riches de
notre liberté ; il nous suffit de
claquer la porte et de retourner à
notre point de départ. Elle a éprouvé
de la compassion pour tous ces
migrants qui, dans l’adversité,
n’avaient pas les moyens de s’offrir la
possibilité du retour. Et encore plus
pauvres que ceux-là, étaient ceux
dont le retour n’avait plus d’adresse.
Chaque billet de voyage est
comme un billet de loterie. Nous
l’achetons sans savoir ce que le
destin nous réserve. Un numéro de
vol… un numéro de porte
d’embarquement… un numéro de
siège… une date… rien que des
nombres avec lesquels le hasard
mise à la roulette de notre vie. Un
simple voyage auquel nous
n’attachions pas grande importance
pourrait changer notre vie ou
l’anéantir, nous ouvrir ou nous
condamner des portes, nous ramener
victorieux ou dépossédés, amoureux
ou solitaires. Quant à elle, eh bien,
elle se ramenait en étant tout cela à
la fois !
Elle avait acquis au prix le plus
fort tout ce somptueux désastre.
Il y avait également dans son sac
quelques cartes de téléphone, les
unes sans crédit, d’autres encore
monnayables. Mais les mots, eux,
avaient perdu cours. Et elle avait
aussi la clé de cette suite qui l’avait
accueillie en princesse et laissée
partir en gueuse, et le bouchon de
cette bouteille de vin dont avait jailli
un monstre qui a tout saccagé sur
son passage. Et aussi, les cartes des
Algériens qui lui avaient proposé
une invitation à déjeuner ou à
dîner… Mais elle n’allait pas les
appeler. Elle ne voulait partager avec
personne les défaites de son âme,
comme elle n’avait envie de voir
personne. Elle était sur le point de
les déchirer, puis par paresse, elle a
changé d’avis et les a remises dans
son sac.
]]]

Il ne pensait pas avoir été injuste


envers elle.
Comment avait-elle pu s’adresser à
lui de cette manière ? Insulter son
argent revenait à l’insulter
délibérément. Ceux qui
l’escroquaient, il pouvait leur
pardonner. Mais il ne pardonnait pas
à ceux qui prétendaient pouvoir se
passer de lui.
Qui était-elle, cette montagnarde
qui ignorait l’élégante rigueur de
l’étiquette à table, pour oser se
comporter de manière si hautaine
envers lui ?
Il l’aimait, peut-être. Cependant,
round après round, il l’obligerait à
passer par toutes les étapes de la
soumission. Il la corrigerait, de fond
en comble.
Cette lionne, il allait en faire un
chiot qui se frotterait contre ses
pieds. Qu’elle s’en aille donc où
qu’elle désire ! Il se sentait plus
heureux cette nuit, sans elle. Parce
que son amour avait commencé à lui
causer plus de tort que de bonheur,
plus il s’attachait à elle, plus il se
rebellait contre elle. Et plus son
admiration pour elle augmentait,
plus il était envahi par le désir de
l’humilier.
Elle devait être perdue cette nuit,
dans une ville où elle ne connaissait
personne. Si elle avait été un animal,
il l’aurait prise en pitié comme il le
faisait avec son chien. Si elle avait
été son ennemie, il aurait trouvé une
certaine fierté chevaleresque à
courir à son secours. Mais elle était
sa bien-aimée, et son amour lui était
devenu un danger plus grand que la
haine de ses ennemis. Depuis qu’elle
avait pénétré ses secrets, elle
menaçait son intégrité et la
forteresse de sa virilité.
Dorénavant, il n’allait plus perdre
aucune occasion de lui rappeler qu’il
était le maître.
]]]

Le matin, elle a demandé qu’on lui


apprête sa facture et qu’on lui
commande un taxi.
Le réceptionniste lui a alors
annoncé :
— Votre facture a été réglée,
Madame.
Elle a demandé, ahurie :
— Qui l’a réglée ?
Après avoir vérifié dans son
registre, l’employé a répondu :
— Toutes mes excuses, Madame,
mais je n’en sais rien. Il semble que
quelqu’un a contacté l’hôtel et payé
le prix du séjour.
Ce devait être lui ! Qui d’autre
était au courant de sa présence ?
Mais comment avait-il découvert où
elle se trouvait ? Il avait dû
s’informer auprès de la compagnie
de taxis qui traitait avec l’hôtel !
Elle s’est résignée à admettre
qu’elle ne pourrait pas contre-
attaquer. Même si elle avait tenu à
régler elle aussi sa facture, l’hôtel ne
l’aurait pas accepté. Exactement à
l’image de ce qui s’était produit, un
an auparavant, quand il avait fait
main basse sur toutes les places de
son récital et qu’elle s’était retrouvée
contrainte de chanter pour lui.
Elle s’imaginait qu’il avait dû bien
ricaner en apprenant son adresse. Il
voulait qu’elle sache exactement ce
qu’elle valait sans son parrainage et
que trois nuits de sa vie valaient
moins qu’une bouteille de vin.
Cependant, cette même bouteille de
vin l’avait rendu trop petit pour qu’il
prétende encore paraître grand
devant elle.
Et alors ! Sa dignité bancaire était
invulnérable et sa dignité affective
de même. C’était un homme qui
disait « je t’aime » avec sa poche en
premier lieu, et « je te méprise », de
la même manière.
Quel message, au juste, avait-il
voulu lui envoyer ?
Elle ne savait pas… Peut-être
l’inciter à lui téléphoner pour le
remercier, par exemple.
Elle s’est juré qu’il n’allait plus
jamais la revoir ni entendre sa voix,
quoi qu’il advienne.
« Aime qui tu veux ;
de toute façon, tu t’en
sépareras. »
L’Imam Ali Ben Abi Taleb
Elle était impatiente de quitter
Vienne.
Elle est arrivée à l’aéroport avec
trois heures d’avance, pour profiter
des services du salon de la première
classe et se remettre de cet hôtel et
de ses « nuits de misère à Vienne ».
La diva Asmahan avait pourtant
chanté le « bonheur des belles nuits
à Vienne »… Personne ne lui avait
dit que les chansons mentaient.
Voici qu’une tristesse se répandait
dans une orchestration digne de
Vienne… Pourquoi le Danube n’était-
il plus beau et bleu ? Pourquoi sa
couleur s’était-elle transformée en
mots bleus qui tachaient son âme
comme des contusions ? Il avait dit
qu’il voulait faire danser son cœur et
non ses pieds. Comment ferait-il
danser un oiseau dont il avait
tranché le cou avec son couteau ? !

Elle buvait son café, installée dans


un coin qui donnait sur la piste. Elle
s’absorbait dans la contemplation
des décollages et des atterrissages,
dont le rythme s’accordait avec son
cœur qui avait connu dans cette ville
des moments intenses de bonheur
puis de douleur.
Quand elle l’a vu entrer à l’autre
bout de la salle, elle n’en a pas cru
ses yeux.
Elle a profité du fait qu’il ne l’avait
pas encore remarquée. Elle s’est
retirée promptement dans les
toilettes pour rafraîchir son
apparence. Elle a appliqué un peu de
rouge et ajouté du khôl pour
masquer les sillons de ses larmes et
éviter son mépris.
Qu’est-ce qui l’avait amené ?
Certes, il savait qu’elle allait prendre
ce vol : c’était le seul à destination de
Beyrouth. Peut-être allait-il même
s’embarquer dans le même avion.
Elle a décidé que, dans tous les cas
de figure, elle ignorerait sa présence.
Elle avait l’impression d’être postée
entre la cible et la flèche, et que ses
ondes allaient la transpercer. Peut-
être était-il en train de la regarder…
Les battements de son cœur avaient
augmenté.

Rassurée sur son look, elle a repris


sa place, sans jeter un seul regard
autour d’elle. Puis lui est venue l’idée
d’appeler Najlâa.
Elle a entamé avec sa cousine une
conversation qu’elle a voulue pleine
d’entrain.
Najlâa s’est exclamée :
— N’essaie surtout pas de me dire
que tu ne rentres pas aujourd’hui !
— Au contraire, j’arrive. Je
t’appelle de l’aéroport.
— Tu as l’air heureuse.
— Je me suis beaucoup amusée…
Dieu, que Vienne est belle ! La
prochaine fois, tu m’accompagneras !
Cette dernière phrase, elle l’avait
prononcée à voix haute, comme si la
communication avait des ratés. En
fait, elle voulait que ces paroles
précisément lui parviennent aux
oreilles. Évidemment, elle ne
reviendrait pas à Vienne, elle ne
voulait que s’en échapper. Elle
espérait qu’il s’imaginerait qu’elle
n’avait pas versé une seule larme
depuis qu’elle l’avait quitté et que,
depuis lors, elle avait pris du bon
temps.
Elle s’appliquait à feuilleter une
revue comme si elle n’avait pas
conscience de sa présence lorsqu’un
garçon s’est approché d’elle, à la
main un petit plateau où reposait un
papier plié.
Elle a pris le papier avec
appréhension. Elle l’a déplié et a lu :
« Merci pour le jeu d’échecs. » Elle a
replié le papier et s’est mise à le
chercher du regard comme si elle
venait d’apprendre qu’il se trouvait
dans cet endroit. Quand elle l’a
repéré, à trois tables d’elle, elle n’a
pas bougé de sa place et n’a
manifesté aucune réaction.
Elle semblait l’ignorer, il en a été
très surpris. Il s’est avancé vers elle
et lui a dit en restant debout :
— Vous me permettez de boire un
café avec vous ?
Elle a posé la revue et fait du bout
des lèvres :
— Si vous voulez.

Le voilà donc. Elle a réprimé son


cœur qui battait follement. Elle a
surmonté son envie de pleurer. Elle
a affronté sa compagnie despotique
avec une fière tristesse.
Elle pensait qu’il allait exprimer
ses regrets pour le mal qu’il lui avait
fait. Mais il a dit comme s’il
poursuivait une conversation
entamée :
— À propos, il n’est pas nécessaire
qu’il y ait toujours deux joueurs qui
s’affrontent aux échecs. Un joueur
expérimenté peut jouer contre lui-
même en changeant de place.
Elle a rétorqué d’un ton acerbe :
— Oui, si ce joueur est trop pétri
d’orgueil pour accepter de perdre
face à un adversaire qui ne serait pas
lui.
— Intéressant. Je ne pensais pas
que vous vous entendiez à ce jeu.
— Qu’importe le type de jeu, la
partie s’est achevée ici, dans cette
ville.
Il a souri de toutes ses griffes de
séducteur et dit avec une fausse
raillerie :
— Vous ne trouvez pas amusant
qu’une partie commencée à
l’aéroport Charles-de-Gaulle
s’achève à l’aéroport de Vienne ?
Elle a répondu en ne laissant rien
paraître de son cœur qui saignait :
— Ce qui est plus amusant, c’est
que c’était moi qui ne vous avais pas
reconnu au premier round de cette
partie, alors que dans le dernier,
c’est vous qui ne me reconnaissez
pas… Je ne suis plus cette idiote qui
vous a aimé !
Lui, d’un ton assuré :
— Je continuerai à vous
reconnaître tant que le noir est votre
couleur… Je veux dire notre couleur.
— Je suis une femme que les
mélodies animent. Vous, ce sont les
nombres. Une couleur ne peut pas
nous réunir.
Le dieu a ri.
Il ne la croyait pas. Il connaissait
les femmes, et les mécanismes de
l’amour plus qu’elle. Il savait qu’elle
finirait par se rendre à lui un jour,
vaincue, avec des mots qui diraient
le contraire de ce qu’elle venait de
dire. Voilà pourquoi il n’allait pas
discuter mais il ferait semblant d’être
d’accord avec elle et de reconnaître
qu’ils devaient se séparer. Dans le
jeu d’échecs de l’amour, c’est un coup
mortel pour n’importe quelle femme.
Il suffit de s’installer en face d’elle et
de la laisser jouer contre elle-même,
et une fois qu’elle aura tout perdu, de
ne jamais lui accorder une seconde
chance. Il faut annoncer « échec et
mat », se lever, et jouir au spectacle
de la voir recommencer à se frotter
contre les pieds de son vainqueur,
dans l’espoir de le ramener à elle !

Une hôtesse est venue demander


aux passagers à destination de
Beyrouth de procéder à
l’embarquement.
En le voyant se lever, elle s’est
imaginé qu’il voyageait sur le même
avion et qu’ils allaient continuer cet
entretien à bord. Mais il a fait :
— Je vous souhaite un bon voyage.
Il ne l’a pas embrassée, il ne lui a
pas serré la main, il ne lui a même
pas jeté un coup d’œil lorsqu’il a
ajouté :
— Au revoir.
Son cœur battait la chamade… Elle
s’est rendu compte qu’elle n’avait
rien dit d’essentiel et qu’il était
probable qu’elle n’allait plus le
revoir. Elle avait à peine le temps de
placer une seule phrase, et, de dépit,
elle a dit le contraire de ce que son
cœur aurait aimé dire :
— Je ne pense pas que nous nous
reverrons, à moins que vous
réussissiez à vous acheter une autre
coïncidence dans un aéroport !
Il a déplacé une pièce maîtresse
pour le coup fatal :
— Cela sera un peu difficile, parce
que nous n’allons plus emprunter
dorénavant la même passerelle
d’embarquement. Je réceptionne
mon avion privé à la fin du mois.
M… ! Un homme qui s’achète des
avions ne perdrait évidemment pas
son temps à acheter des
coïncidences.

C’était la première fois qu’elle le


voyait si imbu de narcissisme,
flamboyant comme un paon, ivre de
sa richesse. « L’ivresse de la richesse
est bien plus puissante que l’ivresse
du vin. » C’était peut-être ce contrat
signé à Vienne qui l’avait rendu ivre,
et elle avait l’impression de n’être
venue à Vienne que pour le
découvrir dans toutes les phases de
son euphorie exaltée. Elle en avait le
vertige. Que signifiait le fait d’être
riche à ce point ? Seigneur, une
personne pouvait-elle posséder à elle
seule un avion, qui attendait avec
tout son équipage un claquement de
ses doigts ? !
Elle n’a pas réagi à ses
insinuations. Il voulait lui rappeler
ces distances financières qui les
séparaient, celles qu’elle avait
abolies en laissant son argent par
terre et en quittant, et qui avaient
été transformées par son mépris en
simples zéros.
Elle s’en est allée sans un regard
dernier. Avec cette même vigueur
qui avait couronné son départ de sa
suite.
Elle était sur le point de quitter la
salle lorsqu’elle se heurta à cet
Algérien qu’elle avait rencontré en
compagnie de l’autre à l’hôtel. Elle
avait oublié son nom mais elle se
souvenait bien de ses traits et de sa
taille élancée ; peut-être que son
prénom était Ezzeddine.
Il a été submergé de joie en la
voyant. Quant à elle, elle a été
heureuse qu’il lui accorde ainsi
l’occasion de rester dans le champ de
vision du seul homme qui comptait
pour elle.
Il a dit en français :
— N’ai-je pas eu raison de vous
dire de ne pas me donner votre
numéro ? Je savais que nous allions
nous revoir ! Mais je ne m’attendais
pas à ce que ce soit ici. Où allez-
vous ?
— À Beyrouth. Et vous ?
— Bagdad.
— Qui penserait à partir pour
Bagdad alors que le pays est dévasté
par la guerre ? !
— Nous allons là où se trouvent
les guerres. Nous ne choisissons pas
notre destination, c’est la guerre qui
nous choisit.
— Et que comptez-vous faire là-
bas ?
— Nous devons organiser la vie de
ceux qui émigrent vers les pays
voisins.

Elle devait embarquer. Ezzeddine


avait encore deux heures devant lui.
Elle s’est retrouvée en train de
l’embrasser en signe d’adieu sur les
deux joues, à la manière algérienne.
Elle sentait qu’il y avait une
possibilité qu’elle ne le revoie plus.
Et elle n’avait pas oublié la phrase
qu’il lui avait adressée, porteuse de
cette fougue algérienne toujours
prompte à faire l’éloge de la femme :
« Que Dieu vous garde, ô notre chère
guerrière ! » Puisqu’il avait loué son
caractère viril en la qualifiant de
« guerrière », ou de « sœur des
hommes » comme on dit en Syrie,
elle allait briser sa réserve. Et peu
importe si elle avait combattu avec
sa féminité, cette arme de toutes les
femmes, pour remporter ses victoires
avec l’ardeur virile de tous les
hommes.
Elle a sorti de son sac une petite
feuille, sur laquelle elle a inscrit son
numéro de téléphone, et elle la lui a
donnée avec un grand sourire
pétillant :
— Le destin vous a accordé le
droit d’avoir mon numéro.
Il a répondu :
— Je vais en faire un numéro de
loterie gagnant !
En partant, elle lui a dit en
algérien :
— Faites attention à vous !

Elle est montée à bord de l’avion,


anéantie. Elle souffrait trop pour que
cet Algérien occupe une place dans
ses pensées. Mais elle s’est dit que
l’autre avait trouvé maintenant une
preuve tangible qu’elle entretenait
une certaine relation avec son
compatriote. Il devait se consoler en
se disant que, dès le début, elle
n’avait pas été digne de son amour. Il
ferait en sorte de la discréditer dans
son cœur pour hâter sa
convalescence et récupérer à ses
yeux sa virilité bafouée. Et peut-être
trouverait-il un prétexte quelconque
pour aborder cet Algérien qui
attendait son avion, dans l’intention
de savoir qui il était. Chaque dieu a
un côté détective. Il lui faut
espionner ses « créatures » !
Depuis ce premier rendez-vous
manqué dans un aéroport jusqu’à
cette dernière rencontre clôturée
dans un aéroport, il n’avait cessé
d’agir à l’opposé de ses attentes. Il ne
s’était donc montré que pour
l’abattre, comme il abattait les arbres
qu’il prétendait aimer. Ce petit dieu
ne la voulait pas grande pour elle-
même mais pour s’offrir le plaisir de
la rabaisser. Il ne se battait pas en
duel avec les petits, il leur donnait
l’illusion de s’agrandir pour qu’ils
s’imaginent, une fois qu’il les a
laissés tomber, qu’ils n’étaient rien
avant de le rencontrer. Et qu’ils ne
seraient rien sans lui.
Il lui aurait suffi de s’excuser.
Seulement les dieux ne s’excusent
pas, ils ont toujours raison. Dans le
meilleur des cas, ils chargent leurs
créatures de s’excuser à leur place,
comme lorsqu’il lui avait dit : « Je
ferai en sorte que tous les arbres
vous présentent leurs excuses ».
D’où tirait-il tout ce potentiel
destructeur ? Comme s’il se
protégeait de l’amour en maltraitant
ceux qu’il aimait.
Pendant deux ans, elle avait vécu
sur terre sans que ses pieds touchent
le sol. Elle avait habité un nuage
blanc. Elle ne marchait pas, elle
planait. Son amour lui avait fait
croître des ailes.
La voici maintenant dans l’avion…
Elle n’a pas quitté Vienne, mais son
nuage blanc, avec un cœur aux ailes
brisées. Ce seigneur l’a laissée chuter
de cette hauteur pour qu’elle s’écrase
et se fracasse !
]]]

Elle s’est réveillée, il n’y avait


personne.
Comme un train à grande vitesse,
cet homme l’avait traversée en
broyant ses rêves, et il avait
poursuivi sa route à une vitesse
supersonique, le temps étant ce qu’il
possédait de plus cher. Et qu’il
n’avait ainsi pas le temps de tourner
la tête pour contempler les
destructions que son passage
tempétueux avait provoquées : les
arbres des rêves déracinés, les
poteaux électriques abattus qui ne
fourniraient plus la lumière qui avait
illuminé sa vie, le toit de son cœur
aux tuiles emportées aux quatre
vents, et son sommeil sans toit sous
l’immensité désertique des
souvenirs.
Elle a passé des jours, traumatisée,
à regarder sans voir, à entendre sans
écouter, à voyager sans partir. Elle
vivait parmi les gens sans qu’ils
remarquent qu’elle était en réalité
une patiente en salle de réanimation
et que c’était une copie contrefaite
qui les fréquentait. Une contrefaçon
pourtant facile à reconnaître puisque
rien de ce qui rendait heureux les
gens ne la touchait et qu’aucune
nouvelle du monde ne l’intéressait,
et que toute conversation, quel que
soit son sujet, la faisait pleurer, parce
que tous les sujets aboutissaient
fatalement à cet homme qui l’avait
détruite et abandonnée.
Une forte sensation de dénuement
la submergeait parce qu’il lui
manquait un masque. Elle aurait dû
lui voler l’un de ses nombreux
masques. Chacun autour d’elle en
possédait plus d’un tandis qu’elle,
elle affrontait la vie à visage
découvert. Elle réclamait son droit à
posséder un déguisement. Il lui
économiserait beaucoup de pertes et
de combats et de douleurs, et
l’exempterait de l’impôt de la pudeur
et des scrupules. Comme il
dissimulerait aux autres les traces
laissées par les larmes sur son visage.
Il lui a fallu un temps considérable
avant de réaliser qu’elle n’entendrait
plus sa voix et qu’elle pourrait
dorénavant occuper le téléphone
sans avoir à craindre sans cesse ses
crises de jalousie, et ses soupçons et
sa surveillance feutrée. Elle a été
guérie de cette phobie qui la hantait
à chaque fois qu’elle devait justifier
un voyage, ou un concert, ou une
rencontre avec un compositeur ou
un poète, ou à chaque fois qu’elle
parlait avec quelqu’un au téléphone
alors qu’il cherchait à la contacter, et
que, furieux, il disparaissait pendant
des semaines.
Maintenant, elle était libre.
Cependant, en se détachant de lui,
elle était heureuse et triste à la fois.
Et quand les plaies de sa soumission
se cicatrisaient, elle souffrait du
malaise engendré par sa liberté. Elle
se comportait comme une orpheline
qui devait dorénavant décider toute
seule de son sort.
Deux fois, elle était devenue
orpheline. Elle n’avait pas seulement
perdu l’amour mais également cette
autorité paternelle qui la cernait de
questions et l’assiégeait avec sa
jalousie. L’orphelinage affectif
entraîne une souffrance secrète face
à chaque décision, parce que nous ne
rendons compte de tous nos actes
qu’à nous-mêmes, comme si plus
personne ne s’inquiétait pour nous.
]]]

La plus grande tragédie de l’amour


n’est pas de s’éteindre dans
l’insignifiance mais de nous laisser
insignifiants après son départ.
Il n’était pas triste pour elle, il
l’était parce qu’il l’avait rendue
grande et qu’elle l’avait quitté petit.
Depuis qu’il l’a vue parler avec
enthousiasme à cet homme qu’elle
avait déjà rencontré à l’hôtel, allant
jusqu’à l’embrasser sur la joue, le ver
avait progressé jusqu’au cœur du
fruit et il ne lui était plus possible de
sauver la pomme de l’amour.
Plus que le démon de la jalousie,
l’a alors habité un sentiment qu’il
n’avait jamais éprouvé dans sa vie :
l’humiliation.
Il a affronté la situation avec cette
indifférence élégante qui sied à son
rang. Il a continué à lorgner de loin
cet homme qui, en ce moment, était
plongé dans la lecture de ses
dossiers, un quadragénaire discret,
élégant sans ostentation. Et qui n’a
quitté son siège, un peu plus tard,
que pour se servir de ces petits plats
d’entrée mis à la disposition des
voyageurs, et puis retourner à ses
papiers. Il devinait que cet homme
avait plus d’une spécialisation, mais
il n’a pu déterminer dans quel
domaine il évoluait, que lorsqu’il a
aperçu un passeport diplomatique
dans sa main alors qu’il s’apprêtait à
quitter les lieux. Dans ce salon
d’aéroport, il en avait assez appris
pour qu’une tristesse profonde
s’insinue dans son cœur.

Ah, l’amour… Torturant et torturé,


toujours.
L’Organisation mondiale de la
santé avait émis, lors d’une fête de la
Saint-Valentin, une mise en garde
adressée aux amoureux, pour les
prévenir des conséquences fâcheuses
sur la santé que l’amour pourrait
provoquer chez les plus candides de
ses adeptes, tels l’hypertension,
l’infarctus, le diabète, les symptômes
de dépression et les pertes
d’appétit… Et le monde alors de
découvrir que les armes de
destruction massive étaient
entreposées ailleurs qu’en Irak et
que chacun de nous renfermait les
armes de sa propre destruction dans
son cœur !
Il n’avait pas pris ces
avertissements au sérieux, jusqu’au
jour, assez récent, où il a pris
connaissance des résultats de son
analyse médicale. Ainsi, cette fille
qu’il avait exilée hors de sa vie,
résidait toujours dans les globules de
son sang. Comme si son amour
l’avait quitté pour revenir sous une
autre identité.
Depuis que les Arabes l’avaient élu
grand sultan, l’amour était devenu
un gouverneur oriental aux noms
indénombrables. Quatre-vingt-dix
mots en arabe glorifient sa
domination sur les amoureux, selon
les fluctuations d’intensité de son
coup de foudre, du premier regard au
dernier soupir. Mais lui, il avait
dépassé l’âge de l’« affolement », de
l’« adoration », de la « passion », du
« ravissement », de la « ferveur », de
l’« attachement » et de toutes ces
phases amoureuses avec leurs
dénominations diverses qui
signifient que l’on est tombé dans les
rets d’un amour fatal dont on ne
peut rompre les mailles.
Il ne lui manquait que cette
locution française qui dit « tu me
manques ». La langue arabe ne lui
était pas venue en aide pour en
inventer une aussi simple. A-t-on
jamais entendu un amoureux dire un
jour à une femme « tu me
manques », dans sa traduction
littérale en arabe ?
Il ne savait pas s’il l’aimait. Il
ressentait seulement qu’il était « en
manque d’elle » un peu plus chaque
jour, et ce soir encore, rien d’elle ne
lui viendrait et rien de lui ne
l’attendrait. Son absence se
prolongeait comme une conspiration
et son silence se creusait comme une
entaille. Mais il refusait d’en retirer
la lame. Il la conservait fichée dans
un endroit quelconque de son corps,
palpant de temps à autre sa tumeur
enflammée. Avant de la connaître, il
ne lui était jamais arrivé d’être
poignardé dans son orgueil par une
femme.
]]]

Elle a essayé de dissimuler à tout le


monde la dévastation de sa vie
intérieure. Elle avait besoin d’une
opération de reconstruction
affective, elle était comme une ville
mise à feu et à sang par le passage de
Houlagou, ce féroce conquérant
mongol et petit-fils de Gengis Khan,
et sa seule consolation était d’avoir
pu sauver de la destruction sa
dignité. Chose qu’elle n’avait pas
accordée à l’homme qu’elle aimait.
Elle sortait d’un rêve à la validité
périmée, comme si rien de ce qui
avait eu lieu ne s’était produit. Deux
ans durant, elle avait vécu fascinée
par les sortilèges d’un magicien
retors. De cette sorte de magiciens
qui font sortir des pigeons de leur
chapeau et des billets d’argent. Des
pigeons qu’on ne peut caresser et des
billets qu’on ne peut monnayer.
Il lui avait laissé une fortune en
souvenirs, alors qu’elle s’attendait à
ce qu’il lui offre des projets de vie.
Elle a longtemps retardé son
retour à un appartement qu’elle
avait meublé en pensant à lui et qu’il
ne visiterait pas.
Il fallait qu’elle récupère ses forces
avant d’affronter les chocs en retour
de l’amour. Tout ce qu’elle avait
acheté par amour la torturait,
maintenant que le rideau de la fin
s’était abattu. Elle s’était privée de
plein de choses pour s’offrir cette
souffrance débordante, qu’elle avait
payée à crédit avec l’argent de
l’amour-propre. Et en devises
étrangères.
Elle se promenait sur les
décombres de ses rêves. Combien de
choses cet homme avait-il détruites
sans en avoir conscience !
Des choses qui avaient des rêves
indomptables s’étaient brisées sans
qu’il les ait touchées du regard. Et
d’autres portaient le deuil d’un
homme qui ne savait même pas
qu’elles existaient. Des choses qui
pleuraient parce qu’il ne les verrait
pas, d’autres qui pleuraient un
homme qui ne savait pas qu’elles
l’attendaient. Des choses qui
voulaient leurrer leur attente en
prétendant l’avoir oublié. Mais elles
n’oubliaient pas, elles continueraient
à demander de lui à chaque fois que
la porte s’ouvrirait, car elles ont été
choisies selon ses goûts à lui et dans
le but de l’émerveiller lui seul.
Des choses condamnées à
s’attrister, à attendre, qui devaient
pleurer, qui allaient se briser…
Quel que soit leur sort, il resterait
leur maître. Car il les tenait avec la
violence de son absence.

Pendant des mois, elle a vécu


submergée par un chagrin de cheval
blessé.
Elle ne comprenait pas comment
un homme qui lui avait offert avec
générosité des instants merveilleux
pouvait lésiner sur sa dignité. Ni
comment un homme qui lui avait
offert des fragments de bonheur
intemporel pouvait briser avec
quelques mots ce qu’elle croyait
éternel.
À l’instar des tyrans, il dépassait
toute mesure quand il aimait, quand
il donnait, et quand il entrait en
colère.
Et comme eux, il ne pardonnait
pas à ceux qui lui présentaient leur
démission, mais il la refusait, pour
s’arroger le droit de les limoger
quand bon lui semblerait.
Peut-être souhaitait-il la
reprendre, rien que pour s’offrir la
gloriole de l’abandonner à la
première occasion. Avec ses pareils,
une femme ne pouvait pas se
permettre de claquer la porte et de
s’en aller.
Était-ce son destin de chercher
refuge auprès d’un tyran à chaque
fois qu’elle en fuyait un autre ?
Comme pour ces peuples qui
remplacent leur tyran par leur
envahisseur, ceux qu’elle appelait à
son secours n’accouraient que pour
la conquérir. À peine échappée d’un
terrorisme, elle tombait entre les
griffes d’un terrorisme différent et
masqué.
Elle avait tenu tête au terrorisme
des tueurs, à celui de l’État, et à celui
de la famille. Et la voici en ce
moment tenant tête au despotisme
affectif, peinant à croire qu’un
homme en qui elle avait cherché
refuge dans l’espoir d’un soutien
indéfectible, n’était qu’un tyran
terroriste qui avait accaparé sa voix
avec le pouvoir de son argent.
Au départ, il avait acheté sa voix
pour avoir le plaisir exclusif de
l’entendre ; ensuite, il lui avait
interdit de chanter, jusqu’à ce qu’il le
lui permette. Elle s’était laissé
influencer par lui de plein gré. Ce
qui avait achevé de la convaincre,
c’était sa chaude emprise qui faisait
naître en elle ce sentiment devant
lequel les femmes capitulent : le
sentiment de protection. En réalité,
il ne cherchait pas à protéger sa voix
mais il voulait mettre la bride au cou
d’une jument qui n’avait pas le droit
d’aller hennir en dehors de son
enclos.
Des semaines durant, elle s’est
répété ce raisonnement. Pourtant,
aussitôt sa plaidoirie terminée, son
cœur s’est levé et a pris de force la
parole, avouant qu’il l’aimait
toujours comme un « chat aime son
étrangleur » ou comme certains
peuples aiment leurs bourreaux.
Jusque dans cette rupture, il restait
un bourreau qui assenait ses coups
de toute la force de son silence.
Au final, son sort ressemblait à
celui des peuples arabes : tout en
aspirant à la liberté, ils éprouvent la
nostalgie de leur bourreau. Comme
eux, elle complotait contre elle-
même, elle se fabriquait des idoles,
elle baisait la main de son
étrangleur, elle pardonnait à son
tueur. Même après leur chute, elle
continuait à polir les statues, lavant
avec ses larmes le sang de leurs
crimes.
Et puis, peu à peu, avec le temps,
elle n’a plus eu aucun désir de
chercher un sens à son silence.
Personne ne cherche à expliquer le
silence des morts. Ils sont morts,
c’est pourquoi ils demeurent
silencieux. Et lui, chaque fois qu’il ne
téléphonait pas, il mourait un peu
plus. Avec chaque bulletin
d’information, elle s’imaginait qu’il
était l’un de ceux qui tombaient en
grappes en Irak, victimes d’une mort
inutile et absurde. Et chaque fois
qu’elle pensait à la mort des autres,
la mort de cet homme rapetissait.
Chaque fois que les nouvelles
hurlaient les lamentations des
innocents, elle méprisait l’arrogance
de son silence.

Des mois ont défilé l’un après


l’autre et elle résistait avec
entêtement, attendant qu’il soit
vaincu par le désir de la revoir et
qu’il l’appelle. Puis un jour, elle a
commencé à le voir vraiment
mourir, ainsi que le numéro de son
téléphone.
Les numéros meurent lorsque
meurt le sentiment que l’on
éprouvait pour leurs possesseurs. Ils
meurent lorsque les chiffres de ce
numéro de téléphone que nous
conservons dans la mémoire, alors
que nous avons oublié le nôtre, se
mettent à tomber l’un après l’autre
de l’arbre du souvenir, cédant la
place à des chiffres verdissants qui
annoncent le commencement d’un
printemps nouveau. Mais, adepte du
masochisme, son cœur refusait de
quitter l’hiver, et il continuait de
s’agripper aux feuilles jaunes du
passé !
Elle allait donc entrer en guerre
contre toutes ces chaînes et
menottes auxquelles son cœur se
cramponnait, à commencer par
l’appareil de téléphone qu’il lui avait
offert. Elle ne voulait pas un
téléphone coûteux qui ne sonnait
pas, mais un téléphone simple qui
battait. Les objets précieux
enchaînent souvent leurs
propriétaires. À quoi servait la
musique du Beau Danube bleu qui la
faisait souffrir jusqu’à en pleurer ?
Elle voulait écouter une sonnerie
simple, celle de son cœur, et non une
symphonie générée par le téléphone.
Elle devait se débarrasser de tout ce
qui était beau, et son souvenir était
ce que son cœur avait de plus cher.
En amour, chaque don est un
piège, et chaque soupir de joie est un
projet de sanglot, et chaque numéro
de téléphone contient autant de
fourberie que de chiffres.
Ces chiffres que les doigts refusent
de réactiver et que la mémoire refuse
d’oublier.
]]]

L’hiver était revenu sans lui, et avant


l’hiver deux saisons avaient passé
sans la prévenir. Elle avait atteint ce
degré de chagrin au-delà de la perte
ou de la privation.
Elle était en deuil, elle le savait
maintenant, de ce qui ne pourrait
jamais se reproduire.
Les rêves qui demeurent des rêves
ne nous font pas souffrir, nous
n’éprouvons pas de chagrin pour une
chose que nous avons souhaitée et
qui ne s’est pas réalisée, la douleur
profonde se ressent pour ce qui s’est
produit une seule fois alors que nous
ne savions pas qu’il n’allait pas se
reproduire.
La plus grande douleur ne vient
pas de ce qui, un jour, était à nous,
mais de ce que nous avons possédé
pour un bref moment et qui nous
manquera à jamais.
C’est la nostalgie de ce que nous
avons abandonné derrière nous et
auquel nous ne reviendrons pas. De
ces lieux magiques que nous aurions
souhaité n’avoir jamais vus pour ne
pas en souffrir de chagrin. De ces
instants magnifiques que nous
regrettons d’avoir vécus pour ne pas
avoir à nous en souvenir. De ces
hommes admirables que nous
aurions souhaité ne jamais
rencontrer pour ne pas avoir à les
pleurer le reste de la vie comme s’ils
avaient disparu.
Il est arrivé qu’un autre homme
avant lui la fasse pleurer, mais lui
seul l’avait préparée à toutes ces
larmes en l’entourant de splendeur.
Cet homme avait orchestré pour
elle une pyrotechnie son et lumière,
faisant éclater et briller autour d’elle
tous les bouquets de feux d’artifice,
puis il avait éteint les lumières en
pleine apothéose flamboyante,
transformant son jour en nuit, après
que sa nuit avec lui avait été jour.
Sa flamme et son enthousiasme
s’étaient refroidis. Pendant des mois,
elle n’a pas eu la force de travailler
sur son nouvel album, rejetant le
blâme sur la situation politique. La
vérité, c’était que cet homme
occupait le cœur de ses pensées. Elle
le haïssait autant qu’elle l’aimait, se
rebellait contre lui et le désirait,
languissait après lui en secret et le
dénigrait en plein jour. Elle tenait
bon pendant des jours puis finissait
par s’effondrer en pleurs, aux pieds
d’une question pour laquelle elle ne
possédait pas de réponse :
« Comment tout cela s’est-il
produit ? »
Un jour, au cours d’une
promenade dans le bois de Boulogne
après l’une de leurs périodes
d’éloignement, il lui avait dit : « La
séparation est l’une des substances
organiques dont se nourrit l’arbre de
l’amour. » Aurait-elle dû en conclure
qu’un homme qui se liait avec les
arbres était disposé à renoncer à une
femme pour que cet arbre grandisse
en son absence ? L’avait-il fait
pleurer pour arroser de ses larmes
l’arbre de l’amour ?
Après des mois passés dans les
pleurs, elle a découvert qu’elle seule
arrosait de ses larmes stupides cet
arbre. Et qu’elle avait perdu toute
une forêt dans l’espoir de sauver un
seul arbre… Un arbre qui, peut-être,
n’était planté que dans son cœur.
Au cours de cette soirée où le
djinn avait jailli du goulot de la
bouteille, il lui avait dit : « Souffre un
peu, pour que nous ayons le même
âge. » Et voilà qu’elle était devenue
en son absence plus âgée que lui. En
quelques mois, il lui avait fait
atteindre l’âge funeste de la
vieillesse pendant qu’elle l’imaginait
recouvrant sa jeunesse avec d’autres
qu’elle.
Il avait encore dit, tandis qu’une
musique provenant des jardins
aristocratiques se répandait dans sa
terrasse : « Même durant notre
séparation, je n’ai cessé de vous faire
danser. » Il lui avait tendu la main et
poursuivi : « Venez, il y a en moi du
bonheur ou de la tristesse, mais je ne
saurai vous le dire qu’en dansant. »
La danse s’était terminée sans
qu’elle ait su lequel de ces deux états
d’âme il éprouvait. En lui, les
contraires se côtoyaient.
Selon Cioran, la musique est « le
refuge des âmes ulcérées par le
bonheur ». Était-il heureux ou
malade ? Ce qui la chagrinait le plus,
c’était qu’hier comme aujourd’hui,
elle ne savait rien de la météo de son
âme. Avait-il souffert ? pleuré ?
Avait-il porté son deuil ou son
masque ? Était-il guéri de son amour
ou toujours malade ? Ou bien avait-il
trouvé une partenaire pour entamer
une partie d’échecs ou en poursuivre
une qui l’attendait quelque part dans
le monde ?
]]]

Il existe des femmes qui s’unissent


aux passions de l’âme, elles
traversent notre vie comme une
belle mélodie, que le cœur continue
à fredonner des années après leur
départ. Et d’autres qui sont sans note
finale, et nous ne savons pas, à leur
départ, s’il y aura une suite à cette
sonate. Et d’autres encore, dont nous
ne conservons qu’un souvenir éclair,
comme une seule touche de piano
qui vous accroche le temps de sa
résonance. Et il y a également celles
qui sont discordantes, que nous ne
pouvons pas accorder, et qui ne nous
quittent qu’après avoir saccagé
l’harmonie des créatures qui nous
entourent.
Et puis… il y a cette femme, simple
comme un nay, accueillante comme
un violon, élégante en noir comme
un piano, intime comme un oud. Elle
est tous les instruments de musique.
Un orchestre philharmonique du
désir. Et pourtant, nous ne pourrons
jouer d’aucun de ses instruments.
Elle est notre inaccessible mélodie.
C’était ce qu’il avait compris un
peu tard, pendant qu’il essayait de se
convaincre que les plus belles
histoires d’amour sont celles qui
restent suspendues, que les plus
beaux plaisirs sont ceux qui restent
incomplets et que la vie leur avait
choisi, à tous deux, la plus belle des
fins.
Leur histoire avait-elle vraiment
pris fin ?

Lorsque deux êtres se séparent, ce


n’est pas leur dernière querelle qui
est la raison de leur séparation. La
vérité, ils la découvriront plus tard,
dans les décombres. Un séisme ne
détruit que les cœurs aux murs
fissurés et sur le point de s’effondrer.
Il s’est mis à chercher dans les
fissures une cause à cette fin. C’était
peut-être la lumière. La vérité toute
nue ne s’accommode pas avec la
passion des amoureux. L’amour est
une divulgation permanente, une
implication dans les détails intimes
de l’autre, et un besoin de le
posséder, qui fait de nous à la fois
des investigateurs et des
informateurs ! Lorsque nous savons
tout de l’autre et qu’il sait de nous
plus qu’il ne le doit, la séparation est
obligatoire. L’amour est une illusion
qui se dissipe sous l’effet d’une
lumière révélatrice. Cette femme
était tombée sur son secret le plus
profondément enfoui, et il ne
pouvait pas oublier qu’elle avait joui
de le voir pour quelques instants
dépourvu de son aura.
Elle avait éveillé en lui une âpre
rudesse qu’il ne se connaissait pas.
Peut-être était-ce une des formes
maladives de la virilité. Dans un
instant de faiblesse, un homme
révèle à une femme son secret, et il
lui inflige par la suite des reproches
pour lui faire oublier ce qu’il a
révélé, il s’obstine à l’humilier pour
qu’elle doute de ce qu’elle a entendu,
il la rebute, la proscrit, pour qu’elle
se mette à en chercher les raisons
ailleurs que dans la vraie raison. Un
homme ne pardonne pas à une
femme qui l’a entrevu dans un
moment de faiblesse.
Il aurait suffi qu’elle pleure pour
qu’il considère que sa dignité a été
préservée. Il aurait suffi qu’elle
s’excuse, qu’elle supplie, pour que se
réaffirme son emprise sur elle. Mais
il ne pouvait pas lui pardonner
d’avoir quitté sa vie sans avoir versé
une seule larme. Qui était-elle, pour
ne pas pleurer ni s’excuser ? ! C’était
lui qui monopolisait ces deux
facultés, lui qui avait fait pleurer des
hommes en les élevant à son rang,
puis les avait laissés choir de cette
hauteur pour leur rappeler le
pouvoir de la distance. Dorénavant,
elle devait garder en mémoire que
cette distance entre elle et lui n’était
pas celle entre deux sièges dans un
avion, mais entre l’avion… et la terre.
En réalité, il était mauvais
perdant, il ne s’engageait pas dans
une bataille s’il ne pouvait pas
garantir la victoire de manière
absolue. Il ne s’était jamais senti en
sécurité avec elle, parce qu’il ne
l’avait pas vraiment possédée.
Quelque chose d’elle lui a toujours
échappé des mains. Voilà pourquoi il
préférait la perdre de sa propre
volonté, avant que ce soit elle qui ne
lui apprenne la nouvelle de sa perte.

Elle lui avait souvent dit, en riant,


qu’il travaillait comme amoureux à
ses temps de loisir et comme tyran à
temps complet. Et alors ? Il avait
abandonné une terre brûlée, et celui
qui en ferait la conquête après lui
n’aurait qu’une femelle privée de
cœur, comme l’avait dit quelqu’un à
propos de l’Irak : « Celui qui veut
l’Irak devra conquérir une terre sans
peuple ». Après lui, elle n’était qu’un
pays en ruine. Personne n’allait
prendre le risque de la gouverner. Et,
quel que soit celui qui allait lui
succéder, elle vivrait hantée par la
nostalgie de son bourreau. C’était
lui, son âge d’or, sans conteste.
]]]

Ce n’était qu’avec le recul qu’elle a


pu le découvrir sous son vrai jour, et
au moment où elle s’y attendait le
moins.
C’était le jour où elle et sa mère
avaient accepté l’invitation de Firas
à une soirée spirituelle du mois de
Ramadan, présentée par une troupe
soufie mevlévie. Elle s’est absorbée
dans la contemplation des derviches
qui tournoyaient aux sons des
incessants appels à Dieu d’une
troupe qui rassemblait des récitants,
des joueurs de daf et de nay.
En dansant, les derviches se
détachent des tribulations de ce
monde. Comme le nay, ils extirpent
leur esprit de la tourbe terrestre et
vident leur corps de son excédent
matériel par le moyen de l’ascèse,
symbolisée par leur large ceinture.
Accompagnés par la mélodie, ils se
préparent à planer haut, attirés dans
leur tournoiement vers Dieu.
Cet homme tournoyait également,
mais autour de son ego, alourdi par
ses possessions, ivre de ses exploits,
se ceinturant avec sa large fortune
dont il tirait fierté. Et, chaque fois
qu’il tentait de s’envoler, ses ailes le
laissaient tomber.
Dans la danse des soufis, le
danseur ne doit pas toucher des
mains son vêtement mais les croiser
pauvres et ouvertes contre sa
poitrine. Dans la danse des colosses
de ce monde, il leur pousse des
mains avides qui fauchent autour
d’eux pour s’emparer de tout. Le
colosse effectue une danse de clown
pour être le point de mire, captivé
par lui-même, en extase devant sa
puissance. Et dans son
tourbillonnement, il détruit tout sur
son passage, et s’étonne au final de
se retrouver toujours en train de
danser sur des décombres.
Lors de sa danse vaniteuse, il avait
essayé de la détruire. Il n’avait pas
compris qu’une fille du nay et du daf
possède cette légèreté des créatures
qui naissent détachées et qui
renaissent à chaque fois de leur
fragilité. Ils n’avaient pas la même
conception de la musique : il voulait
qu’elle meuble sa vie comme un
piano et elle, elle ne pouvait être que
flûte et timbale. Était-ce pour cela
qu’ils s’étaient séparés ?
Le daf ne possède que sa peau, on
l’expose au feu pour que sa voix se
raffermisse. Et ainsi pour le nay,
qu’on fait naître du roseau entouré
d’eau ; ses parents sont l’eau et la
terre, puis il est baptisé au feu, évidé
pour que l’air le traverse. Car aucune
musique ne peut jaillir d’un roseau
plein de lui-même.
Comme le nay et le daf, son être
renfermait les quatre éléments : l’eau
et la terre, le feu et l’air. Comment
avait-il pu être leurré par sa
simplicité et s’imaginer qu’il serait
aisé de la vaincre ?

La danse de plus en plus accélérée


des derviches l’a fait pleurer. Comme
si elle s’était réincarnée dans l’âme
des danseurs soufis de son village,
qui exécutaient des danses jusqu’à
s’effondrer en larmes et entrer dans
une transe spirituelle si intense, que
ceux qui les regardaient s’étonnaient
de ne pas les voir s’élever au-dessus
du sol. Car ils ne semblaient pas se
tenir sur leurs pieds mais flotter.
Ils se livraient de manière
excessive à la douleur jusqu’à ce
qu’elle devienne de l’ivresse et ils
jouissaient de leur danse jusqu’au
point d’en pleurer. Et seul Dieu dans
son ciel savait ce que lui disaient,
dans leur danse, ces pieds en
sanglots.
« Sans la musique, la
vie serait
une erreur. »
Friedrich Nietzsche
Un matin, le téléphone a sonné.
C’était une voix d’homme :
— Comment allez-vous, Notre
Princesse ? Vous ne demandez plus
de nos nouvelles ?
Elle n’a pas reconnu la voix, mais
cette langue si chère à son cœur. En
Algérie, il est d’usage de donner de
l’altesse aux femmes vertueuses ou
libres, par nostalgie d’une belle
époque révolue.
Elle a répondu par une brève
formule d’accueil, et la voix lui a dit :
— C’est Ezzeddine, vous vous
souvenez de moi ?
Il l’appelait d’un numéro syrien.
Sous le coup de la surprise, elle a
dit :
— Mais bien évidemment ! Je ne
pensais pas que vous seriez en Syrie.
Qu’est-ce que vous devenez ?
— Je suis ici en mission, et j’ai
voulu en profiter pour vous saluer.
Vous allez bien ?
— Très bien, merci.
Elle a rapidement ajouté sur le ton
de la plaisanterie :
— Tant que je ne suis pas les
nouvelles !
— Vous en avez de la chance, moi,
je ne suis pas les nouvelles, je les
talonne !
— Où est-ce que les guerres vous
ont parachuté ?
— Je fais toujours la navette entre
Genève et l’Irak. Je suis fourbu, cette
guerre est increvable.
— Je vous envie. Mais ne vous
plaignez pas trop… Au moins dans
l’action humanitaire, vous n’êtes pas
récompensé par de l’ingratitude,
parce que vous ne travaillez pas pour
un seul homme mais pour
l’humanité.
— Ma foi, vous avez parfaitement
raison. Les malheurs des gens vous
font oublier leur capacité de
nuisance. En tout cas, j’aimerais vous
voir, j’ai plein de choses à vous
raconter. Mais il y a surtout un
projet dont je voulais vous parler
depuis Vienne. On pourrait se
rencontrer ?
— Vous êtes en Syrie pour
combien de temps ?
— Quatre jours, au maximum.
— On se voit demain, alors.
Son appel, c’était comme un signe
du destin. Elle croyait aux signes.
Peut-être que Dieu avait entendu ses
prières. Elle ne savait pas ce qu’était
ce projet, mais elle voulait y
participer. Elle cherchait une bouée
de sauvetage pour s’évader de cette
île du chagrin où elle avait échoué, il
y a une éternité.

Elle est allée au rendez-vous sans


maquillage, sauf un peu de khôl pour
surligner ses yeux. Elle n’avait aucun
désir de se dépenser pour paraître
plus radieuse que ses jours mornes.
Elle s’est rassérénée en le
retrouvant avec une barbe de deux
jours, mais qui n’entamait en rien sa
belle prestance.
Il a dit en français :
— Ne vous avais-je pas dit que
nous allions nous revoir ?
— Vous ne réussirez pas à me
convaincre que c’est le hasard qui
nous a organisé ce troisième rendez-
vous !
— Vous sous-estimez le pouvoir
du destin.
— Disons que je ne crois pas aux
coïncidences trop huilées.
— Ne vous méfiez pas des cadeaux
de la vie. Je suis venu dans ce pays
pour m’occuper du dossier des
réfugiés irakiens, et je n’y serais pas
en ce moment si la Syrie n’accueillait
pas un million et demi de ces
réfugiés. La coïncidence, c’est votre
présence… Quel bon vent vous a
donc amenée ?
Elle ne se sentait pas le courage de
lui raconter toute son histoire depuis
les débuts. Elle voulait oublier, non
pas se souvenir.
Elle a répondu d’un ton allègre :
— Ce même vent qui vous a
amené pour que nous nous
rencontrions.
— Puisque nous voilà, j’aimerais
bien savoir pourquoi vous avez
quitté l’Algérie. Je sais que vous avez
subi une dure épreuve et cela m’est
important de l’apprendre de vous.
Elle a apprécié qu’il ne se contente
pas des simples propos amicaux
qu’on échange à l’occasion des
retrouvailles. Peut-être soupçonnait-
il que ses paroles n’étaient pas très
sincères, sans quoi elle serait entrée
en contact avec lui cinq mois
auparavant. Il tenait à partager sa
douleur et non pas l’écouter débiter
des généralités.

Il n’y avait pas d’échappatoire, et


elle s’est donc mise à lui raconter
l’histoire de sa vie. La sienne, en
laissant de côté le dernier épisode.
Il a eu ce commentaire triste :
— Nous voulions une patrie pour
laquelle mourir, nous avons reçu une
patrie qui nous fait mourir.
Et, après un silence de
recueillement, il a ajouté :
— Vous n’avez d’autre choix que
de vous surpasser. Ce sont les
grandes épreuves qui nous rendent
grands. Je suis convaincu que ce
projet que je vous propose sera votre
tremplin pour une renommée
internationale. Nous organisons un
concert qui réunira des stars
internationales, et je voudrais que
vous y participiez. Les recettes
serviront à venir en aide aux réfugiés
irakiens. L’hiver approche et ils sont
des dizaines de milliers à vivre dans
des camps. Le concert aura lieu à
Munich, il sera retransmis par
plusieurs chaînes satellitaires
occidentales.
C’était la plus belle nouvelle
qu’elle ait entendue depuis des
années. La nouvelle de son
sauvetage. Elle a répondu,
transportée de joie :
— Merci d’avoir pensé à moi ! Ô,
mon Dieu, vous m’ouvrez la porte du
bonheur !
— Disons, c’est la chance qui vous
ouvre la porte. Les petites portes
étroites ne vous vont pas.
Seigneur, quel homme noble ! Et
son cœur s’est repris à penser à
l’autre homme.
Et s’il n’allait pas entendre parler
de cet événement ! Ce qui lui
importait le plus, c’était qu’il la voie
chanter dans un concert
international. Elle ne guérirait pas
de ses blessures tant que le succès ne
lui aurait pas offert sa revanche.
Elle lui a demandé :
— Pourquoi Munich ?
— Une importante communauté
irakienne vit en Allemagne. Que
Dieu vienne en aide aux Irakiens !
Ce peuple a payé cher le prix de se
trouver par le hasard de la
géographie sur la terre arabe la plus
riche, le jour où s’est produit le plus
grand hold-up de l’histoire effectué
par un pays pour mettre la main sur
un autre. Figurez-vous que nous
préparons depuis des mois ce
concert qui rapporterait dans le
meilleur des cas un million de
dollars. Moins que ce que le plus
petit gangster enfanté par le nouvel
Irak abandonnerait en guise de
zakât. Pour nous délivrer d’un tyran,
nous faisons toujours appel à un
envahisseur, et ce dernier à son tour
fait appel aux bandits des grands
chemins de l’Histoire pour leur
remettre les clés du pays.
Le sort de l’Irak le tourmentait. Il
pouvait parler durant des heures du
pays au million de palmiers devenu
le pays au million de tués.
Cependant, elle était trop heureuse
pour laisser entacher sa joie par ces
sombres considérations. C’était LA
chance à ne pas manquer pour
regagner le devant de la scène, et à
une hauteur aussi prodigieuse. Elle
voulait que cet homme la voie quand
elle se dresserait sur un tel sommet
avec les grands. Quand elle lui
apparaîtrait du haut de sa montagne
au lieu du bas de cet aéroport où il
l’avait abandonnée. Au même titre
que l’innovation, l’excellence dans
l’art germe sur la graine de la
revanche.
Surexcitée, elle lui a demandé :
— Quand ce concert aura lieu ?
— Le cinq décembre. Vous avez un
mois pour vous y préparer.
Choisissez de belles chansons, vous
allez vous adresser à un public qui
ne vous connaît pas.
— Je ne vous cache pas que je suis
déjà envahie par le trac.
— Ne vous faites pas de soucis.
Vous monterez sur scène comme une
illustre inconnue, mais lorsque vous
en redescendrez, tout le monde
connaîtra votre nom et on ne
l’oubliera plus. Je veux que vous
soyez la meilleure, gardez en tête
que vous êtes ce que vous imaginez
être.
Ils se sont quittés sur la promesse
d’une nouvelle rencontre, au cours
de laquelle il lui fournirait tous les
détails nécessaires.

Elle était touchée par son attitude


virile qui jaillissait d’une modestie
naturelle. Et surtout par l’intérêt
jaloux qu’il portait à sa réputation
artistique. Son cœur était imprégné
d’un sentiment de sécurité, et elle a
remercié Dieu d’avoir posté cet
homme sur le cours de sa vie car elle
ne pouvait plus continuer à ramer
toute seule.
Mais ce qui a le plus fait palpiter
son cœur, c’était cette date : le
cinq décembre. Cette date allait
certifier de son sceau sa révolution.
Tout serait différent après cela. Ce
jour-là, elle ne tournerait pas une
page de sa vie… elle la déchirerait,
devant les caméras comme témoins.

Quand elle l’a revu, deux jours


plus tard, elle avait l’air plus belle,
plus radieuse. Pendant des mois, elle
n’avait pas eu de projets… rien que
des souvenirs. La vie alors pour elle
ne se conjuguait qu’au passé. Elle
découvrait que le bonheur, c’était de
posséder un projet. Et la santé, eh
bien, c’était de rire de plein cœur…
enfin !
Après son départ de la Syrie,
Ezzeddine l’a appelée régulièrement
pour s’enquérir de la bonne marche
de ses répétitions. Il la remotivait la
plupart du temps, et d’autres fois, il
s’offrait le plaisir de la surprendre en
lui téléphonant, au cours de ses
fréquents voyages, à partir de
numéros inconnus, et lorsqu’elle
demandait « qui est-ce ? », il
répondait « le hâj », à sa grande
perplexité puisque la moitié des
Algériens avait fait le pèlerinage de
La Mecque.
Alors, elle demandait « quel
hâj ? », et lui de répondre « en
réalité, je n’ai pas encore fait le
grand pèlerinage, je n’ai fait que le
petit, la ’oumra. Ne m’appelle pas
hâj, mais ya ’oumri ! » (« amour de
ma vie »).
Elle a ri comme elle ne l’avait plus
fait depuis les temps lointains de
l’Algérie.

Son état d’esprit ragaillardi, elle a


pu attaquer son entraînement avec
enthousiasme. Ezzeddine lui avait
bien remonté le moral et elle se
sentait prête à relever le défi. « Il ne
t’est permis d’offrir qu’une
performance exceptionnelle. Avec ce
concert, tu représentes toute
l’Algérie », lui avait-il déclaré.
Elle était terrorisée à l’idée de
chanter avec des célébrités
internationales. Ce n’était qu’une
seule soirée, et on ne lui avait
accordé qu’une demi-heure pour
jouer son avenir à la roulette du
destin. Mais lorsque la peur a eu
atteint sa plus haute intensité, elle
s’en est libérée. Et elle a pris la
décision de gagner. Il lui avait
poussé des plumes là où elle ne
s’imaginait pas avoir des ailes.
]]]

À cette altitude, dans un avion qui


portait son nom, il possédait une
portion du ciel. De cette élévation,
cette fille en bas lui paraissait
comme ces oiseaux qui se perchent à
deux ou à trois sur les fils
électriques. Elle était un élément de
cette masse aveugle, elle n’avait pas
d’ailes pour le rejoindre. Alors
comment un aigle impérial qui
déploie ses ailes sur les continents
pourrait-il frayer avec une oiselle ?
L’idée de ces bandes d’oiseaux
prêts à s’envoler a réveillé l’une de
ses obsessions latentes : la menace
que les pigeons et autres oiseaux
faisaient peser sur la navigation
aérienne. Les aéroports déployaient
un luxe d’efforts pour éloigner les
volatiles des pistes, parce qu’ils
aimaient nicher dans les turbines
des avions garés, provoquant par la
suite leur crash. Et il arrivait parfois
en plein vol qu’ils s’écrasent contre
le pare-brise du poste de pilotage,
masquant la vue au commandant qui
n’avait d’autre ressource que de se
poser au plus vite.
Du fait qu’il avait épuisé toutes les
informations relatives à ce sujet
jusqu’à la dernière goutte, il souffrait
de la hantise de ce petit ennemi
furtif. À chaque décollage, cette
crainte jaillissait de son inconscient
où elle s’était définitivement nichée.

Comment se pouvait-il que des


oiseaux qu’il appréciait lorsqu’il se
trouvait sur terre, soient devenus ses
ennemis le jour où il a atteint le
ciel ?
Serait-ce parce qu’avec chaque
élévation, notre peur augmente ? Ou
que notre présence dans les hauteurs
nous pousse à présager le pire, en
provenance même des plus petites
créatures ? Ou bien serait-ce parce
que nous devenons le plus
vulnérable quand nous atteignons
notre puissance la plus extrême,
puisqu’il est possible à une petite
créature de terrasser une merveille
technologique aussi gigantesque ?
Aurait-il dû se méfier de cette fille
qui avait picoré les graines qu’il lui
présentait dans sa main, et qui,
aussitôt sortie de sa vie, s’était
cachée dans le mécanisme de son
cœur et les replis de sa mémoire, et
qui pouvait se permettre,
maintenant qu’elle se trouvait hors
d’atteinte, de lui tendre un piège : se
produire dans un concert
international en narguant son
emprise et en menaçant l’édifice de
son amour-propre ? En apparaissant
revêtue de cette couleur
resplendissante, elle lui avait infligé
une blessure mortelle.
Il avait cru que c’était lui qui
possédait l’art d’émerveiller et que
c’était elle qui cultivait l’art du
chagrin, et qu’il aurait été vain de
chercher à fusionner le feu et l’eau.
Comment donc les rôles ont-ils pu
s’inverser au point que c’était elle
qui s’enflammait de joie alors que
quelque chose en lui s’éteignait,
pendant qu’il la regardait chanter ?
Peut-être aurait-il préféré qu’elle le
trompe avec un autre homme, et non
avec le succès.
Le succès l’embellissait, la
transfigurait. Et lui qui s’était
imaginé qu’elle allait fatalement
mourir noyée, après qu’il l’avait jetée
à la mer, attachée au boulet de son
indifférence ! Qui l’avait
désenchaînée ? Qui était accouru à
son secours, pour la faire remonter à
la surface ?
Malgré tout, il a assisté au concert
jusqu’à la fin, devant son poste de
télé. Et il a gardé, remisé dans son
cœur, le bouquet de tulipes qu’il
s’était accoutumé à lui envoyer.
Il se trouvait exactement dans le
même cadre que le jour où il l’avait
vue pour la première fois. Et il s’est
retrouvé dans la même situation
puisqu’elle était redevenue rebelle et
lointaine, comme il l’avait
découverte la première fois.
Le voilà, cet homme à l’humeur
héritée du Brésil, qui a dépensé et
épuisé toute une vie à confectionner
des masques. L’amour pour lui était
un carnaval avec ses écoles qui
déguisaient l’émerveillement. Et lui,
un clown qui s’isolait pour exprimer
sa tristesse, un magicien qui revenait
dépourvu de magie après chaque
spectacle.
Il y avait des tristesses qu’il
connaissait et une autre qu’il
découvrait ce soir-là. Une tristesse
dont il n’avait jamais éprouvé le choc
avant ce soir-là.
Les règles du savoir-vivre lui
commandaient d’envoyer une
corbeille de tulipes à ces tristesses
qui venaient d’entrer dans sa vie.
N’étaient-elles pas des bourreaux
féminins qui l’éprouvaient avec les
séductions et les tentations de la
douleur ?
Je vous souhaite bonne nuit, Votre
Majesté des Tristesses. Me
permettriez-vous de vous offrir des
bouquets de tulipes que je n’ai pas
cueillies ? Hélas, je ne suis plus le
jardinier que j’étais.
]]]

Il avait voulu lui donner une leçon


de chant. Elle allait le faire danser
sur la piste de son détachement.
Que savait-il d’elle, qui était de la
lignée de la reine Kahena, cette
guerrière berbère qui, tout au long
d’un demi-siècle, n’avait perdu
aucune bataille ? Chaque fois que les
ennemis s’étaient ameutés autour
d’elle en montrant leurs crocs mâles,
ils n’avaient pas réussi à mettre sa
féminité à genoux. Du village d’où
elle vient, les femmes naissent
montagnes, et les hommes
seulement hommes.
Elle est revenue, comme les
soldats après la bataille, la fleur au
fusil. Grâce à l’injustice, sa foi était
devenue invulnérable. Depuis qu’elle
avait compris que tyran d’amour et
tyran de peuple, c’était du pareil au
même, rien que des matamores face
aux femmes et des eunuques face aux
plus puissants qu’eux, et que chaque
seigneur se courbait devant son
seigneur, chaque tyran craignait plus
sanguinaire que lui, les maîtres
avaient diminué à ses yeux et elle
était devenue maîtresse d’elle-même.
Ne craignant que Dieu et ne
s’émerveillant qu’à la vue de ses plus
petites créatures.
Au début, si elle s’était
enthousiasmée à l’idée de participer
à ce concert international, c’était
également pour avoir la garantie
qu’il verrait qu’elle a ôté le noir. Et
qu’il comprendrait que c’était de lui
qu’elle s’était débarrassée. Son
intention était de l’accabler. Dans sa
nouvelle couleur, elle était
savoureuse comme une conspiration
amoureuse. Elle lui a abandonné le
noir. C’était à lui de porter le deuil !
« Chaque oiseau a la couleur de
son cri. » Elle a donc revêtu la
couleur de l’insurrection.
Elle voulait que sa dignité soit
vengée à l’instant même où ses yeux
la découvriraient dans sa robe
d’azur. Une couleur que sa mère lui
avait choisie « pour éloigner le
mauvais œil par sa beauté et sa
grâce », comme elle lui a dit.
Cependant, le désir de vengeance
a fini par s’estomper pendant ce
mois passé à s’entraîner pour le
concert. L’obsession de la vengeance
signifie que nous permettons à celui
qui a suscité ce ressentiment de
continuer à nous maintenir sous son
emprise.

Aujourd’hui, elle chante pour tout


le monde, sauf pour lui. Ce n’est pas
sa robe, mais sa voix qui tire
vengeance de ce récital où il l’avait
contrainte de ne chanter que pour
lui. Aujourd’hui, c’est lui l’unique
absent. Lui qui a voulu brider son
désir de chanter, comme s’il
enfermait un fleuve et suspendait
son cours. Mais voici que sa digue
s’est rompue et qu’elle s’épanchait en
abondance.
Dès qu’elle a posé son pied sur la
scène, son ombre a disparu de la
salle, s’évanouissant derrière elle, et
son cœur a décidé de ne pas se
retourner pour le voir partir, car le
fleuve ne remonte pas son cours.
Une autre leçon apprise de son pays.
Aujourd’hui, elle est une femme
libre comme le sont les Chaouis, ces
« hommes libres ».
Sa voix est un nay qui a la
nostalgie du pays, et qui s’envole
vers sa terre sur les ailes de la
musique. Elle n’a pas besoin de
microphone, elle se répand avec le
vent, franchit les vallées, s’élève vers
les sommets sur lesquels son grand-
père chantait. Sa voix a un arbre,
celui de sa famille, elle descend des
« enfants du sultan ». Sa voix est la
sultane du tarab, elle regagne les
cimes de l’Aurès, qu’elle escalade
avec ses cordes vocales.

Sa voix bat des ailes, s’élève, elle


chante :

« Les palmiers de Bagdad te


demandent pardon,
À toi, qui t’en es allé si tôt avec les
oiseaux du temps.
Ce temps, hélas, n’est pas pour
toi !
Tu n’as jamais été aussi animé de
vie
Comme ce jour où dans les villes
de la mort tu as été accueilli.

Tes pas étreignaient les trottoirs


Et tes yeux étaient des lèvres
Qui embrassaient les joues des
enfants.
Que tu étais désirable et désiré
comme un prophète !
Ainsi tu n’as pas été prudent
Pendant que tu franchissais le
destin
Jusqu’à l’autre rive.

Tu souhaitais, ce jour-là, que ta


main
Soit dans la main de ta bien-
aimée,
Si un dernier baiser devait
t’emporter
Et te faire périr dans un accident
d’amour.
Mais tu es tombé au moment où
Les oiseaux picoraient le blé de
l’amour
Dans la paume de ta main.

Serais-tu parti abreuver de ton


sang
L’arbre de l’humanité ?

Ô toi, l’amoureux qui a disparu


dans son rêve,
Ne crains pas la mort, sois fort !
Les palmiers de Bagdad sont venus
aux nouvelles,
Ils me demandent de toi…
Puisses-tu dénouer les tresses de
l’attente
Et ôter le noir aux jeunes filles ! »

Ce soir, sa voix chante pour sa


liberté. Elle célèbre sa renaissance.
Ce soir, sa voix n’aime que sa liberté.
Pour la première fois, elle s’aime.
Elle se désintéresse de toutes ces
ovations qui retentissent debout, et
même de ces regards admiratifs qui
la contemplent chez eux, devant les
postes de télé. Et il lui importe peu
qu’il soit en train de la voir dans l’un
de ses domiciles alors qu’elle a ôté ce
qu’il appelait « notre couleur ».
En glorifiant le noir, il a voulu
perpétuer sa soumission, tout en la
trompant avec son amante éternelle,
cette irrésistible charmeuse qui ne
portait le deuil de personne : la vie.
Cet homme qui ne lui a rien
donné, mais lui a tout appris, avait
omis de lui enseigner la leçon la plus
essentielle : ne jurer fidélité qu’à la
vie.
Elle est tombée un jour sur une
pensée qui l’a remuée. En la lisant,
elle a eu l’impression de voler le
dernier de ses secrets. Comme si
c’était lui qui l’avait écrite :

« Danse comme si personne ne te


regardait,
Chante comme si personne ne
t’entendait,
Aime comme si jamais l’amour ne
t’avait blessé. »

Ô oiseaux, montagnes, vagues,


rivières, cascades, ô vous toutes les
créatures, j’entends vos flûtes
magiques qui m’appellent !
Ô vie,
Laisse jouer tes violons… et fais-
moi danser.

Que de choses fait-elle ce soir


pour la première fois !
Beyrouth, avril 2012.