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Le conflit d’intérêt d’Edmond Hardy, premier

président de l’Association protectrice des musiciens


Martin Gladu

E dmond Hardy naquit dans l’ancien quartier Sainte-Anne de Montréal le 23

novembre 1854 de Guillaume et Célina Jetté.

Très tôt, il apprît les fondements de la musique sous la tutelle de son père, qui était
chef de corps.

Après avoir complété son cours chez les Frères de la doctrine chrétienne de
Montréal, le jeune cornettiste de quinze ans entra dans les fanfares dirigées par son
paternel, soit la Bande Hardy, les Chasseurs Canadiens et les Voltigeurs Canadiens.

Alors que l’instrument n’avait été inventé qu’à peine vingt ans auparavant, il
commanda quelques saxophones d’un commerçant français. La Minerve rapporta
en août 1879 qu’il venait de faire l’acquisition d’un saxophone ténor et qu’il
s’apprêtait à se procurer un saxophone alto : « La fanfare Hardy est la seule à
Montréal qui possède des saxophones et des bassons, » pouvait-on lire. Le Canada
Musical de juin 1880 et le Daily Witness d’août 1879 affirma de même. Déçu de
l’usage qu’en faisaient les musiciens des orchestres swing, il dira d’ailleurs en 1938 à
une journaliste de The Gazette, “If I had known what they were going to do with
it, I would never have introduced it in Canada.”

Il épousa Hermine Lemieux en 1872, qui lui donna dix enfants, dont Blanche, qui
allait devenir la mère de l’essayiste, romancier, homme politique, etc. André
Laurendeau. Elle cofonda le Trio César-Franck et enseigna le piano.

En 1874, Hardy organisa l’Harmonie de Montréal, qu’il dirigea jusqu’en 1934. Puis,
il fonda la compagnie professionnelle de théâtre le Club des Variétés l’année
d’après.

À la mort de son père, survenue le 16 mars 1879, il prit la direction des fanfares que
ce dernier dirigeait ainsi que celle affiliée aux célèbres Victoria Rifles.

En 1883, L’Harmonie de Montréal obtint un engagement d’une semaine à la Foreign


Exhibition of Boston, ce qui contribua à le faire connaître aux États Unis.

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En juillet 1884, il fît arrêter le gérant du Crystal Palace Opera House, M. Rolland J.
P. Barnett, pour non-paiement d’une somme de quarante-neuf dollars que ce
dernier avait consentie à verser au corps de musique d’Hardy.

En 1885, l’Harmonie de Montréal gagna le premier prix d’un grand concours


international de fanfares au Vermont. Il n’en fallait pas plus pour sceller sa
réputation dans le milieu de la musique militaire au Canada et aux États-Unis. On
fît d’ailleurs appel à lui comme juge dans des concours de fanfares à Guelph, à
Montpellier au Vermont, à Montréal et dans plusieurs autres villes du Québec.

Cette même année (1885), il fonda Edmond Hardy, un magasin de musique


spécialisé dans l’importation d’instruments et de partitions de musique et dans
l’édition musicale. Il le dirigea pendant quarante ans, soit jusqu’en 1925. D’abord
situé près de la Basilique Notre-Dame sur la rue Notre-Dame Est, le magasin
déménagea au Monument National le 1er mai 1895 avant de redéménager derechef
sur la rue Notre-Dame en 1897 (« dans les salles de la Compagnie de pianos Pratte »).
Un second commerce fût ouvert rue Sainte-Catherine quelque temps après
l’ouverture du premier. Il se dissocia de son partenaire George Violetti quatre ans
après l’ouverture du premier magasin.

En 1886, Hardy convoqua tous les corps de musique du Québec pour ainsi fonder
l'Association des corps de musique de la province de Québec dont il fut le premier
président. Il occupa ce poste jusqu’en 1890.

Puis, il fonda et dirigea la revue mensuelle L’Écho musical de 1887 à 1888.

Il succéda ensuite le Lieutenant Ernest Lavigne à la direction des Fusiliers Mont-Royal


en 1890 jusqu’en 1909.

Directeur-Gérant de l’Opéra français de Montréal de 1894 à 1895, il fût l’un des


trente-cinq actionnaires qui contribua à sa fondation en 1893. Il voyagea à Anvers,
Bruxelles, Paris, etc. afin d’y recruter des chanteurs et des comédiens de talent. Mais
l’aventure ne dura que trois saisons, soit jusqu’en 1896, l’entreprise éprouvant trop
de problèmes internes pour poursuivre ses activités. Hardy aurait d’ailleurs menacé
de remettre sa démission à l’hiver 1895, insulté des « empiètements constants sur ses
attributions » et de l’engagement des « artistes de la Nouvelle-Orléans » sans qu’il ne
soit consulté.

Le soir du 12 février 1896, le rideau ne se leva pas sur Le barbier de Séville. Après
une longue attente, le ténor Armand Mary expliqua au public que les artistes
refusaient de chanter parce qu’ils n’avaient pas été payés depuis quarante jours. Les
spectateurs indignés quittèrent peu à peu la salle. La presse fît par la suite largement
état de l’affaire et de la détresse des artistes qui cherchaient à être rapatriés.

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Devant ce fiasco pressenti, Hardy s’engagea dans le regroupement des musiciens de
Montréal qui tint, dès le printemps 1895, des assemblées régulières.

Au même moment, on le chargea de la direction musicale de la Société Artistique


Canadienne (formée en décembre 1894), dont il fût l’un des fondateurs, puis de
celle de son Conservatoire à sa création en 1896. Premier conservatoire de musique
au Québec, ce dernier avait ceci de particulier qu’il était gratuit et non patronné par
les gouvernements. Comme le Conservatoire n’avait pas de revenus et que l’on se
devait de payer un salaire de vingt-cinq dollars par mois aux professeurs, Hardy
instaura un système de loterie qui remporta, certes, un vif succès, mais qui sera
déclaré illégal par une loi fédérale de 1901. En plus d’y donner des cours de solfège
et d’harmonie, on y distribuait, avant sa fermeture cette même année, des
instruments de musique et des partitions.

Il cofonda ensuite l’Association des concerts d’été, dont les lettres patentes – émises
en juin 1899 – lui permettaient de « donner à bon marché des concerts d’un
caractère élevé, de procurer et de fournir des représentations et amusements
artistiques et moraux, de faire jouer des opéras, opérettes et vaudevilles (…) »

C’est dans ce contexte qu’il fût élu premier Président de l’Association protectrice des
musiciens (aussi connue sous les désignations Union protectrice des musiciens et
Société protectrice des musiciens). Fondée le 12 septembre 1897 et affiliée peu après
à l’American Federation of Musicians, le Local 62 comptait vingt-cinq membres sa
première année, puis quatre-vingt-dix-huit l’année suivante. Messieurs F. W. Cook,
A. G. Plamondon et Ulric Gingras furent élus respectivement vice-président,
trésorier et secrétaire.

Après seulement trois ans, soit en 1900, le congrès de l’AFM réuni à Philadelphie
révoqua, « pour des motifs maintenant oubliés, » l’adhésion du Local 62. On pense
qu’un syndicat rival de l’American Federation of Labour, les Chevaliers du Travail,
aurait pu inciter les Montréalais à quitter l’AFM. « Les fanfares et orchestres
dissidents ont formé une union affiliée aux Chevaliers du Travail, par opposition à
l’Association protectrice des musiciens, » pouvait-on lire dans l’édition de La Presse
du 30 juillet 1902. Cette union, dont les représentants en juillet 1905 étaient
Messieurs R. McKeown, Oscar Arnold, Xavier Larose et Max Eichorn, pourrait être
la même qui convainquit les membres de la fanfare du 1er Carabiniers du Prince de
Galles d’intégrer ses rangs…dès leur répétition finie.

Or une autre hypothèse pourrait expliquer cette décision : la révocation faisait suite
au signalement d’un conflit d’intérêt chez un des dirigeants.

Il est difficile de l’affirmer avec certitude étant donné que certaines informations
cruciales nous manquent. Mais si nous partons du fait qu’Hardy était toujours 1)
coactionnaire de l’Opéra français en septembre 1897, bien que celui-ci n’organisait

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plus de concerts, et 2) investit dans l’Association des concerts d’été, alors il semble
qu’il ait été effectivement en apparence de conflit d’intérêt. De plus, il y a fort à
parier que certains membres des fanfares qu’il dirigeait étaient membres de
l’Association. Et c’est sans mentionner le fait que la Société Artistique Canadienne
achetait vraisemblablement ses instruments de musique et ses partitions de son
magasin, qui, du reste, était situé dans la même bâtisse (le Monument National sur
la rue Saint-Laurent).

À propos de l’Association protectrice des musiciens, nous pouvions lire, dans


l’édition de décembre 1897 de L’Art musical, ce qui suit :

Le but de la société est :

l) De protéger le salaire des musiciens, tant professeurs qu’exécutants;


2) De garantir les droits d’auteurs;
3) De faire diminuer les droits sur la musique importée;
4) De publier des revues et faire des critiques musicales;
5) D’organiser des concerts et monter des opéras;
6) De travailler à l’établissement d’un Conservatoire, etc., etc.

Voyons comment les intérêts de son premier président s’alignaient sur celles-ci :

protéger le salaire des musiciens, tant Cornettiste, saxophoniste et professeur de


professeurs qu’exécutants musique
garantir les droits d’auteurs Éditeur de musique
faire diminuer les droits sur la musique importée Importateur de partitions et d’instruments de
musique
publier des revues et faire des critiques Fondateur de l’Écho musical
musicales
organiser des concerts et monter des opéras Cofondateur de l’Association des concerts
d’été, chef de corps de musique, directeur de
fanfares, actionnaire et directeur musical de
l’Opéra français de Montréal
travailler à l’établissement d’un Conservatoire Directeur du Conservatoire de musique de la
Société Artistique Canadienne

À tout événement, il cofonda, avec Robert Gruenwald, la Société bienveillante des


musiciens de Montréal (Musicians’ Benevolent Society of Montreal) en août 1899.
Comme l’écris Mireille Barrière dans son ouvrage L'Opéra français de Montréal,
1893-1896: l'étonnante histoire d'un succès éphémère, « Les conditions précaires des
artistes de l’Opéra français y sont pour quelque chose. »

En 1904, il fût ensuite nommé Directeur de l’Harmonie du Collège Mont-Saint-Louis,


qu'il dirigea pendant trente ans.

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En avril 1905, les chefs de musique des corps de musique de Montréal se réunirent
dans la salle Poiré du Ouimetoscope pour y débattre de l’union de toutes ces
bandes. Après une séance animée, Hardy fût proposé comme Président.

Jouissant d’une bonne réputation, il continua d’accumuler les fonctions les années
suivantes : membre du comité exécutif de la Flotille du Saint-Laurent; membre de la
Chambre de commerce de Montréal; membre de l’Académie de Musique de
Québec; chroniqueur dans les pages musicales du The Star Weekly du Toronto Daily
Star; Président du Comité des amusements du 75ième anniversaire de l’Association
Saint-Jean-Baptiste; membre de la commission de la paix pour le district de
Montréal, etc.

Il fût nommé Officier d’Académie par l’État français en 1911 et décoré de la médaille
du Long Service Militaire.

Puis, dans un drôle de revirement de situation, il entama une carrière dans la


politique municipale, qui allait s’étendre sur onze années.

D’abord élu conseiller municipal de Montréal-Sud (Vieux-Longueuil) de 1913 à 1916


et membre du Comité des finances du Conseil municipal, il fût ensuite maire de cette
même municipalité de 1916 à 1924. Il prit sa retraite l’année de son dernier mandat.

La dernière année que Wilfrid Pelletier dirigea les Matinées Symphoniques au


Plateau, il introduisit des entrevues. Hardy fût le premier interviewé.

Ami de Calixa Lavallée, il dirigea la fanfare de cent quatre-quinze instrumentistes


qui joua lors de ses funérailles en 1933. À l’arrivée du corbillard, qui était parti de
Boston, huit fanfares sous sa direction exécutèrent le « O Canada ». Tous les
quotidiens de la province ne manquèrent pas de souligner l’événement et la
contribution de celui que plusieurs considéraient comme « le doyen des chefs de
musique d’Amérique. » Ce sera sa dernière apparition publique.

Il décéda à Longueuil le 18 septembre 1943.

Bien qu’il reçût de son vivant maints honneurs, une rue de la Ville de Longueuil ainsi
qu’une rue de la Ville de Montréal portent maintenant son nom.