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Culture

Clemenceau, publiciste américain


Pascal Mbongo
Professeur des universités, Avocat au Barreau de Paris,

G
Directeur de l’Observatoire juridique et politique des Etats-Unis

eorges Clemenceau a eu de écrit Duroselle, l’Union League Club ainsi était assortie d’un « terrible accent français ».
très nombreuses vies. Dont une que Tammany Hall, quartier général du Parti Georges Clemenceau était donc en situation
vie américaine commencée le démocrate, destiné à la célébrité. Enfin on le de faire partager à un public lettré français
28 septembre 1865 avec son voyait souvent dans les bibliothèques : Astor sa familiarité avec les affaires américaines
arrivée à New York, après une traversée de Library dans Lafayette Street, où il dédicaça contemporaines de son séjour. Il le fit entre
l’Océan sur un vaisseau britannique, depuis un exemplaire de sa thèse ; le Cooper 1865 et 1869, à travers des Lettres d’Amérique
Liverpool. Il avait d’abord rejoint l’Angleterre Institute, ouvert de 8 heures du matin à publiées sous pseudonyme dans les colonnes
le 25 juillet 1865 en compagnie de son père. 10 heures du soir ». du Temps.
Clemenceau avait alors vingt-quatre ans et il Ces occupations intellectuelles ne furent Elles constituent sa première œuvre de
venait d’être fait docteur en médecine. ponctuellement contrariées que par des publiciste. Précédemment, on pouvait
« Ce que je vais faire ? Mais je n’en sais rien. pensées parasites relatives à ses dettes tout trouver de Clemenceau, en librairie
Je pars, voilà tout. Le hasard fera le reste, contractées à Paris, par ses problèmes et en langue française, y compris sa
peut-être chirurgien dans l’armée fédérale, oculaires et par son hésitation durable entre correspondance éditée par les historiens
peut-être autre chose, peut-être rien ». l’idée de s’installer aux États-Unis et celle de Sylvie Brodziak et Jean-Noël Jeanneney, mais
Pourquoi Clemenceau conçut-il, au début de revenir en France. De l’argent, il finit par en pas ses Lettres d’Amérique. C’est cette lacune
1865, d’aller aux États-Unis ? Jean-Baptiste avoir un peu et autrement que par son père. que Patrick Weil et Thomas Macé viennent de
Duroselle, son célèbre biographe, concède Grâce à Eugen Bush, un « jeune et brillant réparer auprès d’une jeune maison spécialisée
que les raisons n’en sont pas certaines. avocat qu’il avait connu à Paris », il obtint dans l’histoire. Leur travail répond à une
Peut-être un dépit amoureux a-t-il été un poste d’enseignant de français dans question relative à ces lettres, celle de leur
déterminant. Peut-être la surveillance policière un lycée de jeunes filles à Stamford dans nombre, autrement dit de leur authenticité.
dont il savait être l’objet à Paris, en tant que le Connecticut. Et le journal Le Temps lui Le recueil de ces lettres édité en langue
jeune républicain ostensiblement hostile à payait enfin les articles qu’il y publiait depuis anglaise aux États-Unis par l’universitaire
Napoléon III, a-t-elle compté. Peut-être encore 1865 sous pseudonyme dans une rubrique américanophile Fernand Baldensperger en
ne voulait-il pas continuer d’être soutenu intitulée Lettres d’Amérique. Clemenceau n’en recensait 76 et leur associait des dates non
financièrement par son père, Benjamin était pas moins las de devoir faire chaque jour confirmées. L’historienne Sylvie Brodziak pour
Clemenceau, ou le besoin de gagner sa vie l’aller-retour entre New York et Stamford car si sa part en a compté 95…
autrement qu’en exerçant comme médecin à le nombre d’heures de cours des professeurs « Clemenceau est bankable en édition, quand
la campagne. Peut-être son intellectualisme à Stamford était faible, ils étaient néanmoins il s’agit du Tigre, ou de l’homme des bons
et sa séduction pour les mondes anglo- tenus d’être quotidiennement disponibles dans mots. Personne en France n’est intéressé à
américains le portaient-ils aussi bien à vouloir les locaux de l’établissement. savoir ou à comprendre que le grand homme
traduire en France Herbet Spencer ou Stuart « L’Amérique apporta à Clemenceau une a d’abord été un Intellectuel », ont souvent
Mill qu’à découvrir cette curieuse République très solide connaissance de la culture anglo- objecté les éditeurs. Il est vrai que Le Tigre est
qu’est alors l’Amérique aux yeux de nombreux saxonne », écrit Jean-Batiste Duroselle. Et inscrit dans nos mémoires comme un politique
Français. Et puis il y a son admiration pour de l’avis de ses différents biographes, cette lettré et cultivé mais pas comme cet intellectuel
Abraham Lincoln, une admiration d’autant plus connaissance se révéla particulièrement précoce que donnent à voir ses Lettres
grande que Georges Clemenceau, du haut de importante dans ses relations avec Lloyd d’Amérique. Clemenceau y chronique l’après-
sa toute jeunesse, abhorre l’esclavage. George et Woodrow Wilson, lors des guerre de Sécession, période déterminante
C’est tout sauf un bohémien qui débarqua négociations du traité de Versailles. Cette dans l’histoire du pays pendant plus d’un
en compagnie de son ami Geffroy Dourlen à anglophilie lui fut d’ailleurs reprochée par siècle. Or si la culture générale française
New York, les deux jeunes gens s’installant beaucoup à l’époque, y compris par Poincaré, connaît bien la guerre de Sécession, elle
d’abord au 21 Beekman Street, soit dans un qui lui imputèrent le choix de l’anglais comme maîtrise mal l’Amérique du XIXe siècle.
quartier de Manhattan prisé par les Français langue de travail à Versailles et « le début de Dans les Lettres d’Amérique, Clemenceau
de New York. La légende veut même que la fin de la langue française comme langue esquisse les linéaments d’une question
Louis-Napoléon Bonaparte ait séjourné diplomatique ». uchronique : si Abraham Lincoln n’avait pas
trente ans plus tôt au 21 Beekman Street. Le Le jeune Clemenceau passait d’autant mieux été assassiné, aurait-il pu prendre aussi
jeune Georges Clemenceau disposait, à son dans la bonne société new yorkaise qu’il vite et aussi sottement la décision de son
arrivée, de ce qu’il est convenu de nos jours avait un art consommé de l’équitation et qu’il successeur Andrew Johnson, de mettre fin
d’appeler un réseau. Aussi eut-il souvent parlait sans le moindre accent un « anglais au protectorat de l’État fédéral sur les anciens
le loisir de se rendre dans les bureaux du américain idiomatique, éloquent, incisif », États confédérés (Reconstruction) ? De
New York Tribune, auprès duquel il avait été à la différence d’un Louis Blanc dont la revenir sur le pouvoir accordé par Lincoln aux
introduit. « Il fréquentait les cercles politiques, connaissance profonde de la langue anglaise gouverneurs militaires fédéraux dans les États

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Culture

du Sud d’y faire appliquer les XIIIe, XIVe et XVe


amendements de la Constitution (abolition
de l’esclavage, pleine citoyenneté et égalité
devant la loi des Noirs, droit de vote des
anciens esclaves) ? Andrew Johnson (1865-
1869) aura marqué la vie américaine sur plus
d’un siècle, « simplement » en ayant ouvert la
voie à la Redemption sudiste. Les politiques
de la « fierté sudiste » et de la suprématie
blanche se sont principalement concrétisées
en promulgation de textes ségrégationnistes
(les Jim Crow Laws), et en introduction
dans les lois des États du Sud de différents
dispositifs tendant à limiter la capacité
électorale des Noirs.
Cette politique, légèrement postérieure aux

© Étienne Carjat 1871.


Lettres d’Amérique, en est certainement une
des limites. La version américaine a reçu un
accueil mitigé par la critique outre-Atlantique.
Elle n’a jamais été rééditée en un siècle.
Décrivant Clemenceau, Claude G. Bowers, et la Constitution politique ou sociale. Il ne de rapporter. Clemenceau est peut-être à
défenseurs du Sud écrit dans la Saturday connaissait pas le pays, et certainement cet égard l’initiateur d’une durable tradition
Review of Literature du 1er décembre 1928 : pas le Sud dont il a tant parlé, puisqu’il n’est journalistique de correspondants français aux
ce « jeune, ardent, radical et instinctivement jamais sorti de New York que pour de très États-Unis, qui ne jurent que par le New York
révolutionnaire » a disserté péremptoirement rares excursions… à Washington. Un jeune Times, le Washington Post et CNN.
pour ses compatriotes sur un pays dont il homme impétueux qui ne lisait que la presse 2020-6175
ne semblait pas connaître les institutions qui diffusait ce qu’il avait envie de lire et

La parole est aux accusés


Histoire d’une jeunesse sous surveillance, 1950-1960

C ’es t grâc e à des a rchiv es


bouleversantes et totalement inédites
que sont révélées ici les trajectoires
de douze adolescents, six filles et
six garçons, aux prises avec la justice au sortir
de la guerre. Les deux auteurs, excellents
connaisseurs des archives de la justice des
Il en dit long sur les préjugés de classe et
de genre, sur le sexisme et le racisme qui
prévalaient, conduisant à des décisions de
justice aberrantes, lourdes de conséquences
pour une jeunesse certes surveillée, mais
ni écoutée, ni entendue. Alors que la
suppression de l’ordonnance de 1945 va
mineurs, les deux auteurs délivrent en
introduction à ces portraits d’une jeunesse
sous surveillance leur analyse d’une justice
obsédée par le contrôle social.
À propos des auteurs :
Véronique Blanchard, co-auteure de
mineurs, ont eu accès aux centaines de être prochainement discutée à l’Assemblée Mauvaises filles (Textuel, 2016) est docteure
dossiers de deux centres d’observation, l’un au profit d’un nouveau Code pénal des en histoire et responsable du Centre
à Savigny-sur-Orge (pour garçons) et l’autre d’exposition « Enfants en justice » à Savigny-
à Chevilly-Larue (pour filles). Ces centres sur-Orge (Service de l’École nationale de
qui dépendent de l’Éducation surveillée protection judiciaire de la jeunesse).
détiennent des J.V., « Jeune à vérifier », avant Mathias Gardet est historien, professeur
leur passage devant le juge des enfants. des universités en sciences de l’éducation à
Ces jeunes, issus très majoritairement des l’université Paris 8-CIRCEFT. Ses recherches
classes populaires, se racontent au travers portent sur les politiques sociales à l’égard de
de rédactions, bandes dessinées, lettres à la l’enfance et de la jeunesse.
famille ou au fiancé, ou encore au juge auprès
desquels ils tentent de plaider leur cause. La parole est aux accusés
Mais dans ces dossiers est aussi conservée la Histoire d’une jeunesse sous surveillance, 1950-1960.
parole de l’administration : police, médecins, Avec le soutien de l’École Nationale de Protection Judiciaire
Visuel provisoir

psychologues, assistantes sociales, etc. de la Jeunesse et de la Fondation d’entreprise La Poste.


Le face-à-face entre les mots des jeunes et 176 pages – 35 euros
ceux des experts est d’une violence inouïe. 2020-6013

Journal Spécial des Sociétés - Samedi 5 septembre 2020 – numéro 53 21