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Dégager les problèmes en Entrainement mental

Extrait de Jean-Francois Chosson, L entrainement mental, Paris,


Éditions du Seuil, 1975, p. 109-112.

« L attitude dialecticienne : discerner les points de vue, dégager


les aspects, mettre en évidence les contradictions.

Au cours de notre cheminement, nous avons très souvent


utilisé le terme dialectique. Il nous importe donc de préciser
notre vocabulaire et de monter comment nous pouvons
maitriser cette opération mentale qui doit devenir une véritable
attitude mentale c est-à-dire une disposition fondamentale à
réagir de manière spécifique dans les situations de la vie
quotidienne. Éliminons tout d abord quelques acceptions
courantes de ce mot. Celle, par exemple, du Larousse : « l art de
raisonner avec méthode et justesse », ou encore « l art
d e poser des preu es des arguments l art de raisonner
extérieurement pour convaincre les autres ». Aux termes de
cette définition, la dialectique serait incluse dans la rhétorique
comme l art de faire des discours ou des interventions bien
argumentées.

Pour nous, le mot dialectique a un tout autre sens c est étudier


les choses dans leur mouvement, dans leur changement, en
mettant l accent sur leurs contradictions internes C est ne
jamais observer les situations de manière unilatérale, mais sous
tous les angles pour en déterminer les différents aspects, qui
peuvent se révéler contradictoires. Ces contradictions, loin de
bloquer la pensée, nous aident à déterminer les synthèses
supérieures qui ouvrent la voie au changement.

Toute la pensée logique classique est bâtie sur le fait que A et


non A ne peuvent cohabiter dans une même réalité donc
s e cluent réciproquement Au contraire la pensée dialectique
considère que A sécrète non A au sein de la même réalité, et
que c est le conflit permanent entre A et non A qui pro oque le
changement et qui résout le conflit.

Toute situation, toute chose, tout être vivant est une unité de
contraires et non pas une réalité univoque et stable. Chaque
cellule vivante porte en elle le germe de sa propre mort, la
raison n e iste pas sans l affecti ité la bourgeoisie sans le
prolétariat la science sans l ignorance C est la lutte constante
de ces contraires qui provoque des transformations.
La prise de conscience de ces mécanismes permet d adapter
notre action en fonction des forces sur lesquelles nous nous
appuyons. La pensée dialectique est constamment un pari
optimiste sur l e istence : un homme ignorant contient toujours
en lui des germes de sa oir qu il faut utiliser une situation
sociale globalement attardée contient toujours en elle des
potentialités qu il faut décou rir : tout peut changer, tout peut
être amélioré. « Si l on s inspire constamment de ce point de
vue dans la recherche, on cesse une fois pour toutes de
demander des solutions définitives et des vérités éternelles...
on ne s en laisse pas conter par les antinomies irréductibles par
la vieille métaphysique, toujours en usage, du vrai et du faux,
du bien et du mal de l identique et du différent du fatal et du
fortuit on sait que ces antinomies n ont qu une aleur relati e
que ce qui est connu maintenant comme vrai a son côté faux
caché, qui apparaitra plus tard, de même que ce qui est
actuellement reconnu comme faux a son côté vrai, grâce auquel
il a pu précédemment être considéré comme vrai » (Engels,
Ludwig Feuerbach, cité par Politzer1).

Sous une autre forme, nous pouvons dire que la contradiction


est la négation de l affirmation et que tout effort intellectuel
doit nous conduire à la négation de la négation. La dialectique
est la science des lois générales du mouvement et du
développement de la nature, de la société, de la pensée.

Cette conception de la dialectique étant déterminée, éliminons


un faux procès la dialectique serait l apanage de la doctrine
philosophique marxiste. Certes, le marxisme utilise la notion de
contradiction entre classes sociales comme moteur de
développement historique.

Mais la notion de dialectique est aussi ancienne que la réflexion


philosophique elle-même. De Platon à Aristote, de Hegel à Marx
et à Jean-Paul Sartre tous les grands philosophes l ont utilisée
dans leur s stème de pensée C est ce qui en fait la richesse,
mais en même temps rend vaine toute définition claire et
univoque. En fait toute tentative de clarification renvoie à un
s stème global de référence qu il con ient de maitriser dans
toute sa complexité. Aussi laisserons-nous au lecteur curieux le
soin d arpenter les longs chemins de la réflexion philosophique
pour nous limiter à un simple énoncé des problèmes
permanents soulevés par cette catégorie. Ils se résument
essentiellement à quatre :

1
Politzer, Principes de philosophie, Éditions sociales, Paris, 1966.
a. L idée de changement. Dans toutes les conceptions de la
dialectique nous retrou ons l idée de changement : un
dialecticien étudie les objets les situations à l intérieur
d un processus Il considère l état présent comme un
passage, une transition entre un passé et un futur.

b. La notion de contradiction. Les penseurs dialectiques


nous invitent à rechercher les aspects contradictoires de
chaque situation pour en découvrir le mouvement. Tout
le problème philosophique est de déterminer si ces
contradictions sont le reflet même du réel ou s il s agit
d une méthode de pensée pour appréhender le réel. La
dialectique a-t-elle un contenu ou est-elle une pratique
de la pensée ?

c. La totalité. Le mouvement dialectique opère sur les


termes d une réalité unifiée : les éléments sont
inséparables et niés l un par l autre en un conflit
permanent et c est cette lutte des contraires au sein
d une même totalité qui pro oque les é olutions

d. Les progrès par bonds. Dans le monde physique,


l é olution des choses produit à un moment donné une
é olution globale Par e emple l eau qui refroidit
lorsqu elle atteint zéro degré, se transforme
brutalement en glace. Dans la nature, dans les sociétés
humaines, dans les organisations, une évolution produit
brutalement une situation nouvelle, radicalement
différente de la précédente.

Tels sont les quatre problèmes fondamentaux soulevés


par toute réflexion sur la notion de dialectique. Il
appartient à chacun de nous d effectuer les démarches
qui permettront de la relier à un système explicatif
général et par-delà effectuer une véritable réflexion sur
« l art de penser ».

En mettant l accent sur l interdépendance des


processus, la dialectique nous a appris non seulement le
caractère provisoire de toute vérité, mais nous permet
d affronter les réalités contradictoires non pas comme
des points de blocage, mais comme une source
constante de la vitalité sociale. »