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L'Homme et la société

Propositions pour une classification nouvelle des sociétés


humaines
Guy Dhoquois

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Dhoquois Guy. Propositions pour une classification nouvelle des sociétés humaines. In: L'Homme et la société, N. 11,
1969. Freudo-marxisme et sociologie de l'aliénation. pp. 159-178.

doi : 10.3406/homso.1969.1184

http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1969_num_11_1_1184

Document généré le 16/10/2015


propositions

pour une classification nouvelle

des sociétés humaines

GUY DHOQUOIS

Dubito ergo (non) sum (1)

L'HISTOIRE CONTESTEE SE REMET EN QUESTION.

Nous avons vécu un temps d'hégémonie relative de l'histoire dans les


sciences humaines. Hégémonie douteuse car la connaissance que célébraient de
pseudo-sociologues (pour lesquels la sociologie n'était que trop ouvertement
l'apparence contemporaine de la philosophie) (2) et de vrais philosophes (Sartre
par exemple) était une histoire idéaliste -virtuelle, une histoire historisante. Il
s'agissait d'une part d'une histoire telle que ces philosophes avérés ou non
auraient voulu qu'elle soit mais qui en fait n'existait pas (3), et d'autre part de
l'histoire telle que péniblement les historiens la constituent en collectant des faits
sans chercher systématiquement à dîsposer des concepts nécessaires pour
l'explication, ou bien sur la liberté laissée à l'histoire virtuelle, aux philosophes et
aux pseudo-sociologues, (4) les deux histoires se renvoyant de l'une à l'autre, se
contaminant l'une l'autre. Nous arrivons à un point fondamental : cette
hégémonie très relative de l'histoire s'accompagnait de l'absence pour celle-ci
d'un véritable statut épistémologique.

(1) Au moment de commencer à écrire me vient le vertige qui saisit l'impie qui ose mettre quelque chose
à la place du vide. Que ce vertige me dure, car il est l'ombre du doute rationnel (dubito ergo sum), mais qu'il
ne m'envahisse pas, car il est aussi le doute poussé au-delà des limites de la raison, c'est-à-dire de l'âtre
possible pour nous (dubito ergo non sum).
(2) L'exemple d'Alain Touraine, qui a reçu une formation universitaire d'historien et qui a réalisé
quelques études concrètes de valeur, est de ceux qui révèlent le danger qui réside dans l'écart trop grand entre
le fait trop concret et la théorie trop abstraite, l'un et l'autre devenant les deux faces d'une même réalité.
(3) J'emploie les deux termes « idéaliste » et « virtuel » pour insister sur le fait que cette histoire au
niveau de la connaissance comme à celui des faits, n'existe pas, alors qu'une philosophie idéaliste existe bel et
bien dans le domaine réduit qui est celui de la philosophie, sa vérité étant un autre problème.
(4) Je n'irai pas plus loin dans la contestation de la sociologie qui n'est pas mon sujet. Je dirai simplement
que pour moi, ou bien la sociologie, c'est la sociologie historique, donc l'histoire, ou bien une science
d'ensembles très partiels, généralement une psycho-sociologie (mais il y a la sociologie des institutions, des
organisations) donc une science très limitée et très dangereuse si elle sort de ses limites, car elle sert alors de
déguisement souvent à peine scientifique à une philosophie quelconque de l'intégration sociale. Le cas de la
majorité des sociologues américains me paraît encore plus vrai de la psychologie, puisque les phénomènes
humains sont déterminés d'abord au niveau social total. Cependant la psychologie peut avoir des prétentions
totalitaires apparemment justifiées par le fait que le tout de l'homme existe au niveau de l'individu.
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Il est nécessaire une fois pour toutes de distinguer statut épistémologique et


statut philosophique. Un statut épistémologique est scientifique de part en part
et il n'est là que potrr les besoins de la science. Ce sont les lacunes de ce statut
qui laissent place au statut philosophique et qui définissent pour une bonne part
ce dernier, qui dépend par ailleurs d'une métaphysique. Le statut
épistémologique, dans le meilleur des cas, est élaboré par la théorie d'une pratique en
liaison avec la théorie d'un corps de pratiques apparentées et avec la théorie de la
praxis. (5)
Celle-ci culmine dans la politique, mais ne s'y absorbe pas (6). Elle est la
théorie de ('interrelation dialectique des divers niveaux les uns sur les autres, c'est
à dire, à proprement parler, l'histoire, ce terme qui signifie à la fois praxis et
théorie de la praxis.
C'est la connaissance historique qui établit notre niveau actuel de
connaissance de la praxis, en utilisant les autres sciences humaines comme autant
de disciplines annexes et elle voit sa confirmation expérimentale dans la
politique.
L'histoire est la science suprême, mais elle a été jusqu'à présent victime de
son ambition. Les sciences obtiennent un statut épistémologique d'autant plus
tardivement qu'elles sont plus ambitieuses. L'histoire est la plus ambitieuse
d'entre elles, il est nécessaire qu'elle soit la dernière à obtenir un statut. (7) Au
XIXème siècle, Karl Marx a, de façon plus ou moins explicite, posé la question
d'un statut pour l'histoire. Elle est toujours ouverte. Pendant ce temps
l'importance de l'histoire et l'importance du statut pour l'histoire a suscité cette
multitude bruyante d'histoires idéalistes et virtuelles que je viens de dénoncer (8)
L'ambition de l'histoire réside peut-être dans le paradoxe situé au cur de la
raison dialectique qui veut que l'histoire se donne à elle-même son statut
épistémologique -encore faut-il qu'elle le fasse consciemment, c'est-à-dire en
fonction de l'histoire (9) - alors que les autres sciences se le donnent en fonction
de leur propre histoire articulée sur l'histoire générale.

(5) Liaison rationnelle, donc scientifique (il n'y a de raison que de science. Ainsi la théorie est-elle partie
intégrante de la science). Cette articulation est actuellement le point faible de la théorie des pratiques
scientifiques, d'où la possibilité, provisoire et vicieuse, de statuts partiels. Cette liaison différente pour
chaque science, pour chaque type de science, qualitativement différente pour les sciences de l'homme et les
sciences de la nature, s'impose cependant dans tous les cas où l'existence concrète d'une science ou d'un
corps de sciences pose des questions qui relèvent d'un champ plus vaste que celui de cette ou de ces sciences.
Cette liaison souvent ne peut être qu'incertaine, mais notre science doit aussi être celle de l'incertitude. Mais
parfois, il faudra se contenter de poser la liaison comme potentielle. Enfin, en dernière analyse, il s'agit de
savoir quelle est la philosophie qui postule la liberté du statut épistémologique. A mon avis, c'est le
marxisme, à condition de le bien comprendre.
(6) Je vise ici la tendance foncière d'un certain nombre de dogmatismes staliniens et anti-staliniens qui se
situent sur le même plan.
(7) La question est occultée par l'ancienneté de l'histoire comme histoire historisante et histoire idéaliste
virtuelle. On peut remonter jusqu'aux Grecs et plus loin encore jusqu'à la légende.
(8) Bien sûr, seule l'attribution d'un statut à l'histoire permettra aux diverses sciences d'obtenir un statut
véritable, articulé avec la totalité.
(9) Ce n'est pas un paradoxe, c'est une exigence de lucidité qui fait que, dès la première phrase de son
livre, je me sépare de N. Poulantzas (cf. Pouvoir politique et classes sociales), cette histoire qui réfléchit sur
elle-même n'est pas que la connaissance historique, c'est aussi la pratique historique.
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Le paradoxe de l'histoire historisante, c'est qu'elle n'est qu'une discipline


partielle d'établissement des faits, qui dispose à ce niveau descriptif d'un statut
partiel donc douteux, surtout quand il s'agit de la connaissance historique qui a
les ambitions que j'ai dites...
Au delà des faits viennent les corrélations entre ces faits que l'histoire
historisante établit de façon grossière en tenant compte d'un grand nombre de
présupposés philosophico-politiques, peu ou pas explicites, ce qui remet bien en
cause l'établissement des faits eux-mêmes (10) et renvoie à l'histoire idéaliste et
virtuelle. La quasi totalité de l'histoire historisante est insuffisante dans ses
prétentions à l'explication. Mais elle est souvent seule à exister en tant que
science (11).
Ces insuffisances criantes ont permis à d'autres sciences humaines, la
linguistique et l'ethnologie, de renverser dans une certaine mesure l'hégémonie de
l'histoire.
Ce renversement d'une science s'est accompagné du renversement de la
raison de cette science ou plutôt de la raison qui devrait être celle de cette
science, la raison dialectique, raison des contradictions qui seules rendent
l'histoire (la praxis) possible et auxquelles l'histoire (la praxis) donne naissance.
Ce renversement se fait au profit d'une raison fort ancienne, que l'on croyait
dépassée, la raison aristotélicienne.
Ceci est possible d'une part parce qu'il y a une nostalgie indéracinable de
l'aristotélisme dans la pensée humaine, dans la mesure où la logique dialectique
(non A et dans A) est la logique de la misère de l'homme (12), misère de ses
aliénations, des négativité nécessaires aux positivités, de son ignorance. L'homme
ne peut qu'aspirer aux tranquilles certitudes de l'aristotélisme. Le malheur, c'est
qu'en ce qui le concerne elles sont fausses, c'est-à-dire aux mieux vraies
partiellement et souvent complètement fausses dans la mesure où elles
prétendent rendre compte de phénomènes totaux.
Néanmoins, et c'est la deuxième raison de sa persistance, l'aristotélisme a des
domaines partiels de validité dans les sciences humaines en tant que raison des
ensembles partiels et stables, par rapport aux cadres spécifiques de l'analyse (13).

(10) Le mot « fait » serait du reste à définir dans la mesure où le fait historique contient beaucoup de
corrélations données à l'état brut en quelque manière. Par exemple une ville ou une bataille.
(11) M. Bloch est caractéristique d'un certain état de l'épistémologie de l'histoire, en fait de l'histoire
historisante. Cet état n'a pas été dépassé par la très grande majorité des historiens en France et ailleurs. M.
Bloch fut bien sûr un grand historien et il serait grandement souhaitable que l'on reprenne ses vues sur
l'histoire comparative, émise dès 1925 dans la revue de synthèse historique.
(12) Cette misère étant aussi le signe de sa puissance, ce qui fait que l'homme ne se réalise pas
immédiatement comme un caillou, et qui le fera sortir de cette dereliction.
(13) Cadre que seule la raison dialectique est en dernier ressort habilitée à établir. L'histoire des sciences
est de son domaine, car une science, en tant que pratique et en tant que théorie, ne rend pas compte de sa
propre histoire. Ce fait majeur explique la tentative de Michel Foucault d'écrire une forme d'histoire idéaliste
virtuelle, une histoire utopique des sciences, utopique, parce qu'elle traite bien d'une histoire qui a existé,
mais la place en un lieu qui n'était pas le sien. Lieu simplement bi-dimensionnel sorti d'un esprit de tendance
structuraliste et néo-kantienne, lieu dans lequel l'essentiel de l'histoire se volatilise complètement.
C'est-à-dire le temps et la raison du temps, pour ne plus laisser place qu'à des espaces alignés les uns à côté
des autres.

la société n. 11-11
162 GUY DHOQUOIS

Il n'est pas étonnant de constater que l'aristotélisme aujourd'hui est


solidement fondé scientifiquement. Sous la forme d'un néo-kantisme, il s'est
donc affirmé comme la logique des sciences de systèmes partiels et stables,
comme une langue ou les liens de parenté dans une société à histoire lente,
système dans lequel le principe d'identité joue à propos des structures seulement,
au travers des conjonctures.
Mais de cette science des ensembles particuliers, on prétend tirer une
méthode universelle, voir une mathésis universalis, qui est exactement une
philosophie de type néo-kantien, qui peut évoluer comme le premier kantisme,
soit en positivisme, soit en une métaphysique théiste quelconque (avec par
exemple l'herméneutique pour permettre la reprise du sens au niveau des
significations) (14).
Je suis tenté de penser que sous un déguisement scientifique de valeur du
reste, se dissimule la dernière offensive de la philosophie moribonde (15) contre
la seule raison rendant compte des totalités, en établissant scientifiquement des
ensembles à liaisons potentiellement universelles, en acceptant qu'ils soient dans
une large mesure opaques et équivoques, confus et obscurs, en fonction de l'Etat
de la science, donc de ses succès et de ses lacunes, la raison dialectique
transformant les lacunes de la loi en loi des lacunes.
Les totalités débordent le savoir partiel que nous en avons, sans que nous
puissions faire autrement que d'aborder le problème du tout. Pourquoi ? Parce
que ce tout de l'analyse, c'est l'homme.
L'homme est une totalité en partie inconnue. Je maintiens que l'homme est
pour nous la mesure de tout, mais c'est une mesure que nous ne connaissons que
partiellement et sans savoir le rapport entre la partie et le tout. L'homme donc
enveloppe tous les systèmes et non l'inverse, en dépit de maintes tentatives, dont
celle d' Althusser et de son école, ce qui éclaire le sens de leur anti-humanisme
(16).
Nous sommes renvoyés au problème de l'épistémologie des sciences
humaines que l'on doit opposer à celle des sciences de la nature. Chaque science
de la nature se constitue un domaine où elle s'efforce de faire triompher les
concepts univoques. Elle l'élargit souvent en se dotant d'autres concepts qui
peuvent être, au moins pendant un temps, en désaccord avec les anciens. Mais sa
volonté profonde reste la même : arriver au A. Simplement deux concepts du A
se contredisent un temps et de façon externe, ce qui met en question bien
entendu l'idée même de concept univoque. Ce qui ne veut pas dire que cette idée
ne soit pas nécessaire, mais ramène à cette thèse que ce n'est pas une science de
la nature qui rend compte de sa propre histoire, donc de certains des fondements
principaux de son épistémologie générale. Une science de la nature n'a pas besoin
de totajité, avec un problème particulier pour le biologique qui semble être le
domaine d'une dialectique embryonnaire.
(14) Pour moi, le sens ne se trouve qu'en mettant la signification en liaison avec la totalité au niveau de
laquelle, à la limite, sens et signification se rejoignent, puisque le sens est pour moi en définitive la
signification de la totalité.
( 1 5) Déguisement qu'elle est obligée de revêtir justement parce qu'elle est moribonde.
(16) Cf. à cet égard la prétention d'E. Balibar qui prétend donner le sens du mot homme chez Marx I
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Les sciences humaines peuvent en partie, nous l'avons vu, seconstituer à


l'image des sciences de la nature de tels systèmes, partiels et stables suivant des
critères de validité qui ne peuvent être véritablement attribués que par la raison
dialectique, raison de l'articulation des différents niveaux et des différents
systèmes.
Dans cette opération, elle doit tenir compte des opacités inéluctables à
notre stade entre les concepts et les faits, donc dans les concepts mêmes, à
quelque niveau que ce soit. Pourquoi cela ? Parce que l'homme doit se prendre
comme totalité pour deux raisons connexes, pour arriver à définir une politique
qui sera justement une politique de la reprise de la totalité, pour s'approfondir en
tant que propre objet de sa science (17).
L'homme est un animal qui se gouverne (18). Les différents niveaux de sa
réalité se modifient les uns les autres à l'intérieur d'un système, cybernétique en
quelque manière, mais dont nous commençons juste l'étude. Si on connaissait
parfaitement ou simplement très bien urï niveau, on les reconnaîtrait tous.
L'ignorance relative nous conduit à une dialectique de l'incertitude.
La puissance de cette offensive de l'aristotélisme (19) ne s'explique pas au
seul plan des superstructures intellectuelles. L'aristotélisme néo-kantien apparaît
de plus en plus comme l'idéologie d'une forme sociale qui émerge peu à peu dans
la phase de transition que nous vivons actuellement, l'économie des ensembles
intégrés à prétentions cybernétiques. (20), des réseaux d'informations, des
réseaux de machines automatisées, etc.. qui visent à conserver leurs structures
intactes à travers toutes les évolutions et tous les accidents. Cette économie
donne le pouvoir à une couche de technocrates, qui est peut-être en train de se
constituer en classe dominante, et qui règne déjà grâce à son savoir, à condition
que toute science, y compris les sciences humaines, soit réif iée, apparaisse comme
étant du domaine de l'identité de la non-contradiction et du formalisable, ce qui
supprime la créativité scandaleuse du temps, de l'histoire, de la Révolution.
La puissance de cette offensive s'est également manifestés par le désarroi
qu'elle a jeté dans les rangs des marxistes, désarroi compréhensible dans la mesure
où cette attaque frontale contraignait le marxisme à sortir de son sommeil
idéologique, à se poser enfin des questions primordiales, par exemple, nous
l'avons vu, sur le statut de l'histoire sur la raison dialectique. Ceci ne justifie pas
que tant de soi-disant marxistes soient passés avec armes et bagages dans le camp
de l'ennemi.
Deux attitudes peuvent être grosso modo distinguées : L'éclectisme de
Roger Garaudy qui juxtapose des idées contradictoires sans s'apercevoir qu'elles

(17) Il y a une unité de la connaissance scientifique qu'il faudra bien arriver à placer quelque part, mais
pas partout, à la différence de Lévi-Strauss, ce qui ramène les sciences de l'homme aux sciences de la nature.
(18) D'où l'importance de la conscience et celle de la cybernétique...
(19) Offensive plus ancienne que ne le croit un public français qui lit peu les ouvrages étrangers dans leur
langue originale. Le structuralisme à la française a eu des précurseurs importants, sous des formes diverses,
plus ou moins nettes, dans les pays anglo-saxons et surtout aux Etats-Unis, ce qui peut être un reflet de leur
industrialisation beaucoup plus avancée. Le mot structuralisme en est resté ambigu en langue anglaise.
(20) La cybernétique est très importante. Très dangereuse aussi, car elle donne des armes que je
n'hésiterai pas à qualifier de terrifiantes au néo-positivisme contemporain, en lui permettant de connaître
dans une certaine mesure des systèmes humains, en les figeant.
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le sont, qui ne peut rien résoudre car il ne pose vraiment aucune question ; et
surtout le structuralo-marxisme, marxisme à la sauce structuraliste, dans lequel je
distinguerai deux attitudes : celle de M. Godelier qui me paraît relever d'un
stucturalisme assez simple qui ouvertement mènerait, à coups de contradictions
simplement externes donc non contradictoires, à des hérésies révisionnistes (21 ).
Celle de Louis Althusser et de son équipe qui est plus intéressante et profonde,
qui nous apprend à lire Marx avec rigueur, mais qui n'en vide pas moins la pensée
dialectique de son fondement essentiel en n'en faisant pas une pensée
contradictoire (22) ; qui la subordonne, et l'homme avec elle, aux systèmes alors
qu'ils doivent lui être subordonnés, qui enlève au marxisme à la fois son bras
hégélien et son bras engelsien pour des raisons liées et opposées, le premier parce
que trop théorique, trop dialectique, qualités qui permettent seules de dépasser
les formes apparentes que présente la réalité, le second parce que d'esprit trop
positif, ce qui ne veut dire en aucune manière positiviste, et trop engagé dans des
recherches contemporaines, d'anthropologie par exemple. On peut dire que ce
qu'il y a de nouveau dans Althusser provient du structuralisme. Non seulement le
pire y voisine avec le bon ou plutôt se mêle à lui, mais surtout le structuralisme
ici rend compte du marxisme, alors que c'est l'inverse qui doit se produire.
Dans une première approximation on peut dire que les méthodes
structurales (qu'il faut absolument distinguer du structuralisme comme système
totalitaire) ont leur domaine* de validité dans les systèmes partiels (23), la
dialectique marxiste essentiellement dans les systèmes totaux (24). Il est
nécessaire que le marxisme réagisse contre le structuralisme en se renouvelant
lui-même, en retrouvant et en développant la raison dialectique, ce qui seul lui
permettra de répondre au défi que lui portent la technocratie et les ensembles
cybernétiques, en insistant sur les contradictions des systèmes totaux et par
conséquent sur la créativité de l'histoire. On est tenté de dire que tout
structuralisme est science de l'inerte (25) ; le marxisme a longtemps pactisé avec
l'inerte mais il est fondamentalement science du vivant (26). On voit que nous

(21) Cf. l'article de Lucien Sève dans le numéro spécial de La Pensée (Oct. 1967).
(22) Là aussi, de façon plus dissimulée, il n'y a plus de contradictions qu'externes et juxtaposées. C'est
décidément un bon moyen de ruiner la dialectique.
(23) Rappelons ce point à développer dans le futur : constituer un système partiel, c'est constituer un
système faux car en réalité pour l'homme, tout phénomène est contradictoire, total, en liaison avec toutes les
totalités (chacun d'entre nous est une totalité partielle) et avec la totalité totale, c'est-à-dire la praxis.
(24) On est tenté d'avancer l'image d'un rapport comparable à celui qui existe entre la physique de
Newton et celle d'Einstein. Mais il faudrait arriver à concevoir qu'il y a du dialectique dans le structural, du
structural dans le dialectique (les totalités sont des systèmes) comme la pensée de Marx tout entière le
montre.
(25) Lévi-Strauss ne le prétend-il pas lui-même ?
(26) En tant qu'éminemment évolutif. Le concept de vie est certes peu clair. Il est difficile de dire qu'il
n'est pas fondamental. Je crois que les marxistes auraient intérêt à étudier l'opposition freudienne entre
Thanatos et Eros qui peut déboucher sur beaucoup de choses, sur la négativité opposée a positivité ou sur la
recherche de la continuité opposée à celle de la discontinuité, cette dernière se gagnant sur la continuité par
l'effort et la contradiction. Le structuralisme cherche au maximum à évacuer la discontinuité.
POUR UNE CLASSIFICATION NOUVELLE DES SOCIETES HUMAINES 165

touchons constamment à des problèmes philosophiques et politiques


fondamentaux.
Cette nécessaire réplique du marxisme doit être scientifique et ceci d'abord,
parce qu'attaqué sur le plan épistémologique, il faut qu'il réplique sur ce plan,
l'épistémologie étant pour moi une part de la pratique scientifique, étant sa part
de pratique théorique, qui doit être articulée vigoureusement sur la pratique
pratique (27).
Une nouvelle critique que j'adresse à Althusser c'est qu'il fait de la théorie
théorique, c'est à dire de la philosophie, spécialisation inadmissible du travail,
monopole de la théorie au profit de quelques penseurs en chambre, non
scientifiques, part intégrante de l'aliénation suprême, reflet dans la pensée, même
s'il est renversé, des aliénations vécues qui est l'idéologie (28) au sens de la
critique marxienne. La théorie théorique est rigoureusement incompatible avec le
marxisme.
Dans celui-ci il n'y a de philosophie que pour les domaines métaphysiques
au sens à peu près originel de l'expression, pour lesquels la science n'a pas encore
ou définitivement pas d'armes. Encore faut-il dire que dans ce domaine il n'y a de
philosophie pour le marxisme que complètement transparente à la méthode
scientifique qui a été choisie en fonction de la praxis (29). Notre axiomatique
métaphysique (30) consiste à juger que le métaphysique ne présente rien pour
l'homme d'essentiellement différent du physique.
La philosophie pour les marxistes a bien peu d'intérêt puisqu'elle se borne à
étendre dans le domaine de l'invérifiable les conséquences de la méthode
éprouvée dans le domaine de l'historique, très verifiable et continuellement
vérifié.
La conséquence est qu'il n'y a pas de philosophe marxiste ceux qui se
prétendent tels ne sont pas philosophes ou ne sont pas marxistes ou encore ils ne
sont ni l'un ni l'autre.
La réaction du marxisme contre le structuralisme sera scientifique ou ne
sera pas. Réaction scientifique du marxisme, cela veut dire réaction de l'histoire.
Le marxisme n'est-il pas théorie de la praxis (31 ) donc de l'histoire ? L'histoire
n'est-elle pas, nommément ou non attaquée par les diverses variétés du
structuralisme, d'abord comme connaissance, ensuite, de façon dissimulée,
comme politique ?
Une réplique sur le plan de l'épistémologie ne peut pas en rester à un plan
d'épistémologie, trop général, ce qui serait retrouver la philosophie.

(27) Autrement dit. seuls les praticiens peuvent faire de la théorie en adoptant une position reflexive sur
leur pratique, réflexion qui ne peut être que collective.
(28) Aliénation suprême puisque dans l'idéologie la pensée renonce à diagnostiquer l'aliénation et s'en
constitue prisonnière.
(29) C'est dire que le droit rejoint métaphysiquement et au terme de la préhistoire, c'est-à-dire à l'orée du
communisme, le fait. L'ignorance ne sera plus que relative, elle ne constituera presque plus en un faux savoir.
(30) En métaphysique il n'y a que des axiomatiques.
(31 ) Ce concept est, on le sait, curieusement absent de l'oeuvre de Louis Althusser.
166 GUY DHOQUOIS ï

Mais pour riposter, l'histoire ne peut pas en rester non plus au stade, de
l'histoire historisante, au stade d'une histoire- chronologie qui se borne à
juxtaposer des séries de faits pris à des niveaux différents de la réalité historique,
en attribuant à cette juxtaposition une valeur explicative en vertu du postulat,
dans l'immense majorité des cas implicite, suivant lequel l'histoire en tant que
réalité et en tant que science, dispose d'une certaine rationalité dont on ignore
tout, au demeurant.
Il est urgent que devant l'offensive des sciences portant sur des systèmes à
structures clairement formai isables, l'histoire réfléchisse sur la nature du droit
qu'elle se donne ou qu'elle peut se donner d'établir des relations explicatives
entre les faits. C'est la part de sociologie historique de l'histoire qui reste à
fonder, c'est-à-dire la part de comparaison systématique entre les structures et les
systèmes définis par la science historique afin d'en appréhender à la fois la
spécificité et la portée générale, laquelle s'étend parfois à l'universel, c'est à dire
à tout l'humain constatable.
Bien entendu la sociologie historique fait partie de l'histoire, comme
l'histoire historisante. Mais celle-ci à notre époque se prend souvent, de façon
abusive, pour l'histoire, alors qu'elle ne fait qu'accumuler les matériaux dont se
sert l'histoire en tant que sociologie historique. Cette prétention de l'histoire
historisante et par conséquent son échec à traiter des lois générales explique pour
une bonne part l'offensive actuelle contre l'histoire, d'où l'intérêt pendant un
temps d'insister sur l'originalité de la sociologie historique.
La sociologie historique est à proprement parler la théorie de la praxis. On
me dira que cette recherche existe et qu'elle est en particulier une partie
constitutive du marxisme. Mais justement, depuis Marx et Engels, il n'y a guère
eu de progrès en sociologie historique alors même que sur le plan de
l'établissement des faits et des relations, disons embryonnaires, entre ces faits, la
connaissance progressait notablement, sans parler des immenses progrès de
l'histoire vécue. -
Il nous faut donc revenir à Marx et à Engels, ce qui veut dire d'abord les
relire, à la lumière des exigences nouvelles d'une époque nouvelle de la science et
de l'histoire concrète, puis aller de l'avant grâce à l'application de la logique
profonde du marxisme à ces nouveautés, à la condition expresse de ne pas
confondre relecture, approfondissement, prolongements créateurs et révision au
profit d'éléments étrangers au marxisme, c'est-à-dire à cette logique profonde
(32).
Mais retour à Marx et à Engels, fondateurs de la sociologie et en particulier
de la sociologie historique ne signifie pas retour qu'à Marx et Engels (33) ; les
autres fondateurs de la sociologie scientifique E. Durkheim, M. Weber (34) etc..
ont consacré beaucoup d'efforts à la sociologie historique et celle-ci n'a donc

(32) Qui me paraît être celle de l'histoire, logique peu explicitée pour l'instant et qu'il faut dans une large
mesure élaborer.
(33) Même si cela veut dire essentiellement retour à Marx et à Engels.
(34) Il ne me sera pas nécessaire, je pense, d'insister sur le fait qu'aucun de ces pères fondateurs de la
sociologie historique n'était un historien I ...
POUR UNE CLASSIFICATION NOUVELLE DES SOCIETES HUMAINES 167

presque pas progressé depuis leur époque. On doit les utiliser tout en veillant à se
débarrasser de ce que leur pensée peut avoir de préscientifique.
Cette sociologie historique vise entre autres choses à la classification, à la
typologie des sociétés humaines. Comme toute science, l'histoire cherche à
regrouper ses résultats de façon à établir une classification significative et ses
progrès qualitatifs, comme dans toute science, sont synonymes de progrès
qualitatifs de la classification.
Ces problèmes de typologie remettent du reste en cause la méthodologie de
la science. Or ce qui est vrai de la classification est encore plus vrai de la
méthode. On peut même dire que pour l'homme it n'y a de science que de
méthode. Chaque époque de la science est avant tout une époque de sa
méthodologie qui engage une épistémologie lesquelles sont corrélatives d'une
vision du monde (35).
Il se trouve que la recherche relancée récemment sur le concept marxiste de
mode de production asiatique est de celles qui amènent à poser les problèmes les
plus fondamentaux de classification et de méthode en sociologie historique et
ceci à des niveaux bien différents.
Pour donner quelques exemples de ces niveaux* disons d'abord que cette
recherche joue un rôle important dans les aspects scientifiques de l'intérêt que
l'on porte à des pays qui font partie de ce qu'on appelle maintenant le Tiers
Monde (36). Pour beaucoup d'entre eux la réflexion sur le mode de production
asiatique leur permet de redécouvrir leur histoire. Un voyage en Turquie
accompli pendant l'été 1967 et mon expérience d'universitaire dans l'Algérie
indépendante me permettent de porter témoignage sur le caractère souvent
émouvant de cette redécouverte.
D'autre part, réfléchir à partir du mode de production asiatique sur la
méthodologie de la classification amène à se poser de façon plus efficace la
question de la typologie des sociétés contemporaines. J'essaierai plus tard, et déjà
un peu dans la conclusion de cet article, de montrer que l'élaboration du concept
de mode de production asiatique, mode de production qui a disparu, doit
faciliter la définition de modes de production très actuels et dont certains sont
encore dans une large mesure liés à l'avenir au moins virtuel de nos sociétés,
comme le capitalisme d'Etat, au sens ou je prends ce concept (37).
(35) C'est, répétons le, par la pratique qui lui est propre, qui dépend de la praxis historique et qui consiste
à se battre contre un réel qui résiste, que la science se constitue son épistémologie et non pas par la vertu du
choix de catégories kantiennes. Même si celles ci ne sont pas sans rapport avec la réalité, « l'épistémé » qui
leur sert de support vise à prendre la partie pour le tout et à rendre le temps incompréhensible en ne
découvrant que les contradictions purement externes, cf. l'histoire utopique de Foucault, l'esquisse du
concept d'histoire de Louis Althusser « l'objet de l'histoire n'est pas ce qui se passe dans l'histoire, mais le
concept d'histoire » et le rapport de dépendance contradictoire entre l'histoire idéaliste virtuelle et l'histoire
historisante.
(36) Intérêt qui semble primordial à notre époque mais qui ne donne pas que de bons résultats quand il
est dominé par une sorte de mauvaise conscience cf. Pouillon dans le numéro de l'Arc consacré à Lévi-Strauss
à propos de ce dernier et à propos de Sartre.
(37) Capitalisme d'Etat a au moins trois sens : celui proposé par Lénine pour le secteur d'Etat, encore
conçu suivant les modes de gestion et d'échange capitalistes, dans une économie qui en est au début de la
construction du socialisme, le sens de secteur d'Etat dans une économie capitaliste, le sens de mode de
production, peut être réalisé en Egypte et, moins sûrement, en U.R.S.S., caractérisé par une classe dominante
techno-bureaucrate qui se confond avec l'appareil d'Etat. C'est ce dernier sens que j'utilise.
168 GUY DHOQUOIS

Je vais m'efforcer de montrer tout au long de cet article comment ma


réflexion, partie du mode de production asiatique, en est arrivée à se croire en
mesure de faire quelques propositions pour une classification nouvelle des
sociétés humaines.
La méthodologie qui rend possibles tous ces résultats pose un problème
préalable, celui de la distinction entre modes de production et formations
économico- sociales (38). Je crois pour ma part que le mode de production doit
être entendu comme une forme pure et abstraite définie par la multiplication
d'un type d'entreprise ou d'un type de complexe d'entreprises ville-campagne.
C'est dans l'entreprise que se combinent forces productives et rapports de
production (39) de façon à ce que s'opposent (sauf dans la commune primitive et
ses formes proches ou dans le communisme et sa forme immédiatement préalable
des classes (et leurs couches d'appui), typiques du mode de production, l'une qui
dirige, au sens large du terme, le processus de production, l'autre qui est dirigée.
Une formation économico-sociale est, de façon plus concrète, définie par
l'interpénétration de modes de production différents dans une société historique,
lesquels se modifient l'un l'autre. Le plus souvent l'un d'eux est dominant.
On peut dire qu'on ne constate pratiquement jamais de mode de production
à l'état pur. Mais la formation concrète ne peut être comprise qu'à partir de la
notion de mode de production (40).
Tous les points que je viens d'aborder prendront un autre sens par l'exposé
des résultats auxquels je suis arrivé à partir de l'étude du mode de production
asiatique alors même que le travail qui est nécessaire pour de tels sujets excède les
forces d'un homme seul et exige la constitution d'équipes inter-disciplinaires,
voire internationales (41). Il serait nécessaire, fondamental que sur le plan
universitaire on puisse travailler dans le cadre de départements d'histoire
comparative ou de sociologie historique qui en tous cas en France n'existent pas.
Il ne peut être question pour moi que de proposer quelques thèmes de
reflexion, quelques hypothèses de travail pour hâter la constitution de ces
équipes. Les thèmes et les hypothèses auxquels j'ai abouti recouvrent tout le

(38) Je m'inspire d'E. Mandel, (formation de la pensée économique de K. Marx), de M. Rodinson, (Islam
et capitalisme). Voir aussi ch. Parain dans La Pensée avril 1967.
(39) Forces productives c'est à dire, on le sait techniques, hommes au travail productif, division et
organisation de ce travail. Rapports de production c'est-à-dire économie des échanges et rapports entre
classes dirigeantes et dirigées à l'intérieur du procès de production. L'articulation entre forces productives et
rapports de production se fait donc dans l'entreprise, ils se déterminent réciproquement, ce qui ne veut pas
dire également, et même se recouvrent partiellement. Le concept ne peut être pur au point de contredire la
complexité de la réalité sociale et de l'articulation entre ses différents niveaux. Par exemple les classes
trouvent leur complète définition au niveau des rapports de production mais s'articulent directement sur les
forces productives par l'intermédiaire de l'organisation et de la division du travail.
(40) Nous trouvons là une méthode typiquement marxiste et qui est rarement comprise comme le montre
la série toujours ouverte de contresens et de,shématismes appauvrissants sur des abstraits réels comme valeur,
aliénation, praxis ; Par abstrait réel, je veux dire que le concept très abstrait et très différent des formes
apparentes, que l'on cherche à définir, existe bel et bien dans la réalité et que le kantisme n'a rien à voir à
l'affaire.
(41) Citons ici le bon travail de la revue Comparative Studies in Society and History.
POUR UNE CLASSIFICATION NOUVELLE DES SOCIETES HUMAINES 169

champ de l'histoire des sociétés pré-capitalistes. Voila pourquoi j'étudierai d'abord


les sociétés primitives, le communisme primitif et les démocraties militaires,
ensuite les premières sociétés de classe, les formes asiatiques, enfin la séquence
pré-capitaliste, esclavagisme et féodalisme. En conclusion, je reviendrai sur la
méthodologie et sur l'épistémologie, lesquelles ne peuvent être sérieusement
abordées qu'en fonction de l'affrontement avec la diversité du réel.

LES

SOCIETES PRIMITIVES

COMMUNISME PRIMITIF ET DEMOCRATIES MILITAIRES

Le communisme primitif, entendu comme mode de production offrant un


primat aussi absolu de la propriété (42), collective et une égalité presque parfaite
entre les membres de la collectivité à un très faible niveau des forces productives,
est une hypothèse nécessaire à la compréhension des faits et non une notion tirée
directement de l'observation.
On peut même penser qu'il n'a jamais existé à l'état pur et que dans
l'incertaine phase de transition des sociétés animales aux sociétés humaines, les
prodromes de l'exploitation existaient déjà sous forme de prépondérances
temporaires collectives ou individuelles, par exemple aux dépens des femelles
souvent alourdies par la gestation, prépondérances peu institutional isées et peu
antagoniques, car la faiblesse ou l'inexistence du surproduit s'opposaient au
développement des rapports d'exploitation entre les hommes.
Cependant le communisme primitif en tant que modèle abstrait convient à
ce que nous pouvons penser des premières sociétés humaines dans la mesure où
l'histoire commence par la dégradation du communisme primitif, dégradation qui
à duré des millénaires et qui pour bon nombre de sociétés contemporaines n'est
pas arrivée à son terme (43).
Cette hypothèse ne relève pas de la philosophie de l'histoire, laquelle a
pourtant souvent recherché des commencements absolus, mais d'une démarche
scientifique fréquente qui infère l'existence d'un élément pur de l'observation de
ces états dégrades.
Mais le fait que le communisme primitif ne soit qu'une hypothèse nécessaire
nous interdit évidemment d'en parler longuement.
Nous ne savons même pas quand nous pouvons parler de sociétés humaines
pour la première fois. Est-ce avec la prohibition de l'inceste ? Est-il sûr que cette
prohibition ne soit pas le signe d'un événement plus fondamental ? Est-ce avec la

(42) Au sens le plus large du terme


(43) Dans beaucoup de sociétés différentes on rencontre des communautés primitives dégradées. On ne
peut plus utiliser cette expression quand se produit une solution de continuité aux conséquences durables,
grâce à l'Etat, qui dissout le lien ombilical qui unissait l'homme à la communauté par l'intermédiaire des
pratiques collectives et entre autres des liens de parenté qui sont très apparents, ce qui nous amène sans
doute à en exagérer l'importance.
170 GUY DHOQUOIS

substitution de l'hérédité verbale à l'hérédité biologique ? De façon complète


elle se produit bien tard (44). Est-ce par le travail ? Mais à quel moment
l'homme travail le-t-il de façon essentiellement différente de celle d'un
castor? (45).
Mais ces problèmes de frontières entre les catégories sont dans une large
mesure de faux problèmes ou encore des problèmes dont la complexité ne doit
pas dissimuler que de part et d'autre de la zone frontière les concepts sont
suffisamment clairs. Ce qui importe, c'est qu'à un certain moment l'homme
existe de façon indubitable et donc dans une société de communisme primitif,
probablement déjà dégradée.
Mais est-ce qu'il s'agit pour autant d'une commune primitive ? Voilà qui
est bien douteux. On imagine plus volontiers nos lointains ancêtres errant par
petits clans dans une stricte dépendance vis-à-vis de la nature et de la société.
A propos de ce communisme primitif (46), on est tenté de parler de
confusion primitive de niveaux sociaux qui seront distingués par la suite (47).
L'expression cependant comporte quelques risques de... confusion qui ne
consistent pas tant dans le fait qu'on peut confondre cette confusion avec une
autre, fort différente dans ses aspects et dans ses conséquences et du reste bien
moins parfaite, celle qui se produit dans une société qui confond des niveaux qui
étaient séparés, le féodalisme.
Mais est-il si sûr que les niveaux soient si confondus que cela ? Et ceci de
deux façons : ou bien ils sont déjà séparés en fait (48), même s'ils ne le sont pas
nettement dans l'esprit des êtres qui les vivent (49), phénomène qu'on retrouvera
sans cesse dans l'histoire sous une multitude d'aspects, ou bien ils ne sont pas

(44) Echappons de toute manière à la fausse question, qui consiste à se demander si c'est le langage qui
fait l'homme ou si c'est l'homme qui fait le langage. Disons que l'homme n'est vraiment homme que
lorsqu'on peut le présenter comme fait par le langage, présentation dangereuse au demeurant. N'oublions pas
la prudence de Ramon Jacobsen.
(45) De toute manière il faut également envisager le problème comme étant celui du passage de la
sphère du biologique à celle de la conscience. On n'a pas suffisamment réfléchi à ma connaissance sur le fait
que l'homme est un animal non spécialisé qui a développé, en fonction de sa lutte contre la nature, les
conséquences de cette non spécialisation c'est à dire l'intelligence considérée comme capacité créatrice
d'affronter les situations nouvelles, alors que d'autres animaux développaient les conséquences de la
spécialisation, irréversible on le sait, dans l'évolution biologique, c'est à dire l'instinct considéré comme
capacité figée d'affronter les situations stéréotypées.
(46) La commune primitive dégradée dite encore archaïque apparaîtra, je l'ai déjà noté, dans de
nombreux modes de production. Le communisme primitif, l'expression m'apparaît nécessaire, est lui un
mode de production.
(47) C'est-à-dire qu'une même structure sociale tient à la fols de l'économie du politique et du social. Par
exemple un lien de parenté. On pourrait essayer d'aller plus loin en montrant par exemple que cette structure
tient à plusieurs niveaux de l'économique, celui du technique, celui de l'« échange », celui de l'« épargne »,
celui de la « circulation des richesses » etc..
(48) Par exemple les aspects économiques ou politiques d'une prépondérance apparemment parentale
peuvent être distingués par l'observateur parce ce qu'ils le sont dans la réalité, même s'ils sont étroitement
liés les uns aux autres. Cf. E. Terray, op. cit.
(49) Bien sûr à condition que l'observateur ne confonde pas la réalité avec les illusions suscitées par des
hommes qui. étant encore largement le prolongement du monde, voient dans le monde le prolongement de
l'homme dans une démonstration pertinente aux origines de l'histoire, de ce que peut être l'identité des
POUR UNE CLASSIFICATION NOUVELLE DES SOCIETES HUMAINES 171

confondus parce qu'ils n'existent pas encore, par exemple en tant que résultats
d'une division ultérieure du travail.
On peut être tenté également de voir dans le communisme primitif une sorte
de négation primitive (50) de ce qui existera plus tard, d'en donner par
conséquent une définition négative, ce qui correspond assez bien à son caractère
d'hypothèse nécessaire, à condition toutefois de ne pas être dupe et de garder à
l'esprit que le communisme primitif a été quelque chose de tout à fait positif, ce
qui peut être important pour le marxisme qui estime que l'histoire progresse par
ses mauvais côtés, à coup de contradiction, et qui vise a permettre à l'homme de
se récupérer lui-même. Encore faut-il que dès ses débuts l'homme ait une
définition positive même si celle-ci n'est pas connue dans sa totalité, ce qui ne
l'empêche pas, n'en déplaise à certains, de rester du domaine de la science (51 ).
Du reste se servir d'une définition négative du communisme primitif veut
dire tout simplement que l'histoire de sa désagrégation sera l'histoire du
développement des rapports antagoniques, donc le communisme primitif
apparaît comme la négation d'une négation ! Ceci grâce à la division croissante
du travail, à la croissance du surproduit qui devient pastoral et agricole, facteur
de l'exploitation du travail d'autrui et aussi grâce à la succession des systèmes de
parenté, à l'implantation (52) sur un territoire précis, au développement de la
jouissance privée etc..
Mais la logique de ce que je viens de dire accroît le caractère de notion
frontière (53) du communisme primitif, rendant compte du passage de l'animal à
l'homme, puisque dès que celui-ci existe, le communisme primitif commence à se
désagréger.
contraires. J'aurais tendance ici encore à prendre le contrepied de M. Godelier. Cependant répétons que tout
n'est pas illusion dans cette « confusion ». Il est important de ne pas tomber dans « l'économisme » et
d'admettre avec E. Ter ray, que dans les sociétés traditionnelles la détermination économique qui est
fondamentale aménage une « dominante » qui n'est pas économique, à la différence du mode de production
capitaliste.
(50) Dans le communisme primitif existe de façon systématique une seule aliénation, la première,
condition de toutes les autres, celle qui consiste en la séparation entre l'homme et la nature. Je dis bien
aliénation car l'homme reste une part de nature. Dans la logique que j'esquisse, l'opposition entre nature et
culture fait partie de ces fausses oppositions, faciles et externes, de type aristotélicien, qui mutilent la réalité.
L'aliénation consiste pour l'homme à la fois à être et à ne pas être, à être ce qu'il n'est pas et à ne pas être ce
qu'il est. Ce n'est évidemment pas dans le cadre de cet article que l'on peut discuter longuement la notion
d'aliénation. Je dirai simplement qu'elle me paraît moins utile de façon concrète dans les sciences humaines
qu'en tant que notion politique. Si le capitalisme d'Etat réussit à se constituer pleinement, à donner tout le
pouvoir au -savoir réifié et à la classe monopolisant le savoir, les possibilités de révolution se réfugieront dans
la réalité de l'aliénation qui fera que la classe des techniciens soumise à celle des technocrates, en dépit des
stupéfiants, ne sera pas ce qu'elle voudrait être.
(51) Voila un thème qui pourrait fort bien déplaire à quelques marxistes teintés de structuralisme
puisqu'il suppose au fond l'existence de l'homme et débouche à mon sens sur des concepts comme celui
d'aliénation. Du reste, je ne prétendrai pas définir le sens du concept d'homme ce qui aboutirait à faire de
l'homme le lieu vide du système reconstruit et ce qui justifierait une fois de plus la méfiance que l'on doit
avoir devant l'antihumanisme du structuralisme dans son ensemble.
(52) D'abord apparaît le phénomène du pouvoir. On peut penser qu'il sera le dernier à disparaître.
L'exploitation de l'être humain par l'être humain commence en toute netteté par celle de la femme par
l'homme.
(53) Et l'importance de sa définition négative. Les contradictions secondaires à l'intérieur de la
contradiction principale de l'homme vis-à-vis de la nature ont dû être relativement importantes et se
développer rapidement à partir du moment où cette sorte de retournement de l'hominien sur lui-même a
donné la conscience, le choix intelligent devant des possibilités contraires c'est-à-dire en fait l'homme (la
totalité).
172 GUY DHOQUOIS

Mais cette désagrégation est bien complexe car elle aboutit, du moins c'est
l'hypothèse que je présente, à des modes de production singulièrement
différents, de type asiatique ou esclavagiste. Et dans cette question, la
connaissance historique est de peu de secours. L'histoire commence toujours plus
tôt qu'on ne le pense et le problème des origines reste bien obscur.
L'apport des ethnologues doit donc être essentiel. Il ne l'est pas encore
parce qu'ils ont un préjugé contre l'histoire au point qu'ils évitent d'étudier des
sociétés dont le passé ne pourrait être ignoré par eux (54). Une autre
conséquence de ce préjugé, c'est qu'ils privilégient les niveaux sociaux les plus
formels, les plus éloignés du phénomène essentiellement contradictoire que sont
les forces productives. Beaucoup prennent l'illusion culturelle ou parentale (55),
pour la réalité qui est d'abord technique et économique. Ainsi se facilitent-ils la
tâche en étudiant les phénomènes les plus institutionalises et les plus stables,
alors que l'homme se définit d'abord par le travail, c'est-à-dire par les forces
productives (56).
Il n'empêche qu'on en saura plus sur la désagrégation du communisme
primitif grâce à l'ethnologie comparée et déjà, par exemple, les travaux menés
sur l'Afrique ont abouti à des résultats importants en permettant en particulier
de développer le beau concept de société segmentaire et d'amorcer une typologie
qui cependant est bien politique dans la majorité des cas comme chez M. Fortes
et F. Pritchard et chez Lombard (57).
L'hypothèse d'ensemble que présente le marxisme sur la désagrégation du
communisme primitif est celle d'Engels, la démocratie militaire (58), qui peut
être définie comme une phase de dégradation de la commune primitive qui
s'accompagne d'une division du travail croissante et de l'émergence de chefs dont
le pouvoir, essentiellement d'origine militaire afin de contrôler les échanges tant
pacifiques que guerriers, l'emporte peu à peu sur la démocratie primitive. Ce
concept est curieux puisqu'il est politique, qu'il enveloppe un ensemble de
formes de transition, dont l'unité est formée par le recul de la communauté
primitive mais au profit donc de modes de production bien différents et même de
formes de pouvoir très diverses.
Sans doute vaudrait-il mieux parler d'une sphère de démocraties militaires.
En tout cas on comprend que devant une telle complexité, Engels ait privilégié
l'aspect politique, c'est-à-dire la naissance de l'Etat, ce qui donne à la sphère une
autre unité, saisissante par ce qu'elle implique, la naissance et le développement
de la lutte des classes, la démocratie militaire prenant fin quand classes et Etat
sont pleinement constitués.

(54) Il est donc encore moins question qu'ils coordonnent sérieusement leur travail avec celui des
historiens, ce qui renvoie à la misère de la recherche inter- disciplinaire dont je parlais en introduction.
(55) Illusion si cette réalité seconde est prise en elle-même
(56) Ceci même en prenant garde au danger d'économisme dans la définition, c'est-à-dire au danger
d'attribuer une prépondérance de l'économie qui n'est à ce point apparente que dans les sociétés
contemporaines. Cf. E. Terray, op. cité
(57) Systèmes politiques africains, 1964 et J. Lombard. Autorités traditionnelles et pouvoirs européens
en Afrique noire, 1967. Voir aussi les travaux de M. Gluckman et L. Maur.
(58) dans Les origines de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, on sait qu'il s'inspirait beaucoup de
Morgan, dont l'importance vient d'être confirmée par la première étude de Terray dans son livre.
POUR UNE CLASSIFICATION NOUVELLE DES SOCIETES HUMAINES 173

Le concept a un autre mérite, celui de rappeler l'analyse d'Engels sur le


développement des forces productives à partir de la communauté primitive et la
transformation des rapports de production, analyse qui, me semble-t-il, garde
l'essentiel de son intérêt à condition de dépasser un vocabulaire anachronique,
une classification trop étroite en phases sucessives, (59) à condition de réétudier
certains aspects de la théorie d'Engels comme le rôle exact de l'élevage ou la
juxtaposition temporelle des transformations aux différents niveaux sociaux,
laquelle peut être très diachronique, comme par exemple l'établissement d'une
chefferie fixe et le passage à une filiation patri-linéaire qui pourtant
appartiennent l'une et l'autre semble-t-il, à une même coupe des niveaux sociaux (60).
En dehors de cette analyse de fond, les termes démocratie militaire sont
peut être assez mal choisis, d'abord parce qu'ils ne font pas comprendre
immédiatement qu'ils recouvrent en réalité un procesus de dépérissement de la
démocratie (61), d'autre part et surtout, parce qu'ils privilégient peut-être à
l'excès le militaire dans le développement du pouvoir..
Dans celui-ci interviennent des instances très nombreuses et certaines
d'entre elles l'emportent sur les autres, au moins de façon apparente dans des
sociétés généralement stabilisées (62) : la richesse qui permet le potlatch, le
charisme (aux formes très diverses qui aboutissent souvent à un droit de justice),
le chamanisme, les liens de parenté (63) etc.. Bien des problèmes se posent, celui
des classes d'âge, celui des confréries (sociétés secrètes) ou encore celui de la
magie, de la religion... (64)
Mais il semble bien que dans des sociétés plus mouvantes et donc plus
historiques, le contrôle des échanges pacifiques ou guerriers de l'ordre social, de
la force, de la conquête (65) reprend une grande importance et ceci me paraît
justifier dans une large mesure l'appellation d'Engels, pourtant bien peu retenue
par les marxistes eux mêmes (66).
Peut-être l'expression démocratie primitive plus extensive, est-elle
préférable? Elle a en particulier le mérite de n'être pas liée avec le dernier stade,
avant l'Etat, de la décomposition de la communauté.
A la fin de cette phase des démocraties militaires ou primitives, les classes
antagonistes sont presque constituées, sans que la classe dominante ait encore

(59) de la « sauvagerie » à la « barbarie » î


(60) A laquelle appartient aussi la fixation sur un territoire précis (la filiation patri-linéaire permettant la
coïncidence entre clans et groupements territoriaux).
(61 ) Cf. J. Poncet. La Pensée, Janvier-Février 1967 : La démocratie peut du reste prendre d'autres formes
que l'assemblée du peuple... (cf Suret-Canale)
(62) Société stabilisée, voilà une notion à expliciter sans tomber dans les erreurs des structuralistes ou des
fonctionnai istes.
(63) Meillassoux. Anthropologie économique des Goura de Côte-d'lvoire 1964
(64) Sur le dualisme fondamental des représentations de la souveraineté dans le monde indo-européen
entre le prêtre et le guerrier. Cf. G. Dumézil : Mitra- Varma 1948.
(65)«La guerre est une industrie »
(66) Maxime Rodinson, La Pensée mars 1956 ; E. Sereni. Communita rurali nell' Italia, Roma. 1955 ; J.
J. Suret-Canale. Afrique Noire 1958 ; Y. Lacoste : Ibn Khaldoûn, 1966.
174 GUY DHOQUOIS

besoin d'un appareil d'Etat pour assurer sa domination (ce qui la constituera tout
à fait). Nous sommes à un stade de féodalité grossière comme le disaient Marx et
Engels dès l'Idéologie allemande, stade dans .lequel la démocratie militaire
termine de se transformer en son contraire, c'est-à-dire l'absence de démocratie,
(67) mais dans lequel les chefs de clan, l'aristocratie, la féodalité tribale, n'ont
pas encore coupé les solidarités au moins apparentes qui les lient au clan ou à la
tribu. (Cf. Engels dans l'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat.)
Il faut évidemment dénoncer le caractère illusoire et, dirai-je, enchanteur
dans un sens quasi weberien de cette solidarité apparente, contrairement à ce que
sont tentés de faire certains chantres du Tiers-Monde et du socialisme spécifique
(Senghor, Nyerere...). Mais il ne faut pas non plus se dissimuler que l'exploitation
elle-même passe par les canaux tracés par cette solidarité apparente, ce qui est
important, on en conviendra aisément (68).
Cependant plus l'évolution progresse, plus les clans nobles s'opposent
aux autres tendant au monopole de l'organisation gentilice, plus l'Etat est proche
(69) avec souvent l'utilisation de clans artificiels (70).
Que sont devenus pendant ce temps les collectivités que nous avons jugées,
au commencement de l'homme, fondamentales, au moins sous la forme initiale
de petits clans.
C'est assez tôt que se constituent ces communes qui ne sont pas, semble-t-il
absolument primitives et prennent souvent la forme de communautés villageoises.
A l'intérieur de ces communes la propriété est collective d'abord, la
jouissance privée (71) très peu développée. Le développement des classes va
modifier cette propriété mais de façon diverse.
Il se trouve que dans son ébauche les formes antérieures à la production
capitaliste (72), Marx a esquissé une classification des modes de dégradation de la
propriété collective. Certes cette classification se situe au niveau de l'évolution
des formes de propriété, formes slave antique et germanique, alors que je
recherche plutôt des modes de production. Dans l'esprit de Marx elle n'était
certainement pas achevée et elle est du reste d'interprétation difficile. De plus
Marx n'a pas effectué cette étude en historien. Il recherchait les origines de la
propriété privée qui finalement a été à la base du capitalisme.
Je crois cependant qu'il est possible de se servir de ces notions pour lancer
une réflexion sur les formes sociafes, plutôt que sur les modes de production (73)

(67) Démocratie comme participation effective (même si elle est limitée) au pouvoir.
(68) Il faudrait développer l'idée de formes primitives de la plus-value. Qu'il s'agisse d'une plus-value,
n'étant pas plus important que le fait qu'il s'agisse d'une extorsion de type primitif.
(69) Le problême de la naissance de l'Etat est très complexe. Il faudrait analyser tant le développement
de la division du travail, le progrès des forces productives (l'importance de l'élevage etc...) que des
phénomènes politico - sociaux (riches de conséquences économiques) comme la tribu ou la confédération de
tribus.
(70) Ce ne sont plus des clans au sens de Morgan. Cf. La Grèce antique, l'Algérie (M. E merit dans Les
Annales n. 1-1966) l'Afrique noire. De façon générale l'Etat se constitue contre les anciens liens de sang.
(71) Par privée, j'entends moins individuelle que familiale, à un sens plus ou moins restreinte
(72) La première traduction française est parue dans l'Homme et la Société n. 1 août 1966.
(73) Le mode de production est une forme bien définie, à la logique très apparente, que recouvre tout le
champ infrastructure!. Dans la démocratie primitive, à coté des formes de propriété slave, antique ou
POUR UNE CLASSIFICATION NOUVELLE DES SOCIETES HUMAINES 175

qu'on peut rencontrer dans la sphère des démocraties militaires, reflexion


indigente, on le sait. De fait je ne peux guère moi-même qu'émettre des
hypothèses abstraites, n'étant pas assez compétent dans ces matières pour
suppléer au travail futur, je l'espère, des spécialistes alors que jusqu'à présent
leurs recherches n'ont pas été faites, n'ont pas été formalisées, dans l'esprit
favorable à une classification universelle.
Je peux proposer cependant le tableau suivant fondé sur cette amorce de
classification qui n'est donc qu'une hypothèse de travail, dans laquelle les termes
de comparaison s'excluent les uns les autres de façon abstraite, en laissant de côté
pour l'instant le problème des frontières réelles, concrètes entre ces catégories.
Je place ces hypothèses tirées de Marx, ces formes slave, antique et
germatique dans la sphère des démocraties militaires (74). Il est tentant
d'esquisser une échelle de dégradation croissante de la propriété collective allant
de la forme slave à la germanique en passant par l'antique.
Chacune de ces formes de propriété me semble pouvoir être nettement
typée. Mais ce n'est encore vrai qu'a un tel niveau d'abstraction que je suis obligé
de ramasser en quelques formules une définition très générale qui en reste au seul
niveau des rapports de production (ce qui est grave vue l'importance qu'ont les
forces productives dans toute définition réelle d'un mode de production) et à
l'intérieur des rapports de production eux-mêmes au niveau des formes de
propriété. Par conséquent ces formes ne permettent pas de découvrir en
elles-mêmes le passage à l'esclavagisme ou à une forme asiatique, ni l'importance
des liens de parenté etc.. Ces insuffisances font que mes propositions sont
probablement provisoires.
La forme slave (75) serait la plus proche du communisme primitif, celle où
la propriété collective serait la moins dégradée, où la jouissance privée serait la
plus nettement subordonnée.
La forme slave peut évoluer en antique ou en germanique. L'inverse,
beaucoup moins plausible, a-t-il été constaté ? Je pose la question aux
spécialistes. Une autre question que je pose est de savoir si, à partir du
communisme primitif qui pouvait s'accompagner de simples clans, la forme slave
est une étape nécessaire ou non ? Pour ma part, j'inclinerais à penser que non ; la
forme germanique, par exemple, pouvant fort bien se former par alliance lâche
entre ces clans.
Dans la forme antique l'exploitation privée et même la propriété privée (76)
sont apparues, se sont même développées de façon notable, mais la cellule
germanique sont fort importantes pour les rapports de production eux-mêmes, à cause de la « confusion
primitive ». les formes diverses de pouvoir ou de parenté, ou, pour les forces productives le rôle de la chasse,
de l'élevage, de différentes formes d'agriculture... D'où la difficulté de passer à la déff inition d'un mode de
production. Cf. E Terray, op. cit.
(74) Elles ne sont pas concevables que dans cette rubrique, mais aussi dans celle de l'asiatisme, de façon
très claire, et dans d'autres comme l'esclavagisme et le féodalisme, de façon bien complexe.
(75) J'élargis la notion à bon nombre d'acceptions du terme asiatique chez Marx, en particulier dans « les
formes »... et très exactement à celles qui ne supposent pas l'existence de l'Etat. Il faut dire que parfois Marx
et Engels en arrivaient à ne pas distinguer très clairement commune asiatique et commune primitive.
(76) J'entends par propriété privée un droit prépondérant à l'initiative individuelle ou familiale, dans les
cas où la famille est réduite, sur les forces productives.
176 GUY DHOQUOIS

communale reste essentielle pour ses membres. Finalement ils subordonnent leurs
exploitations économiques au rôle politique qu'ils peuvent jouer au centre de la
commune et parfois au sein d'une alliance pluri-communale, groupant des
communes qui peuvent être alors toutes prêtes à se transformer en cité (77). La
Grèce archaïque est évidemment un très bel exemple de ce processus et cette
conception de la propriété privée a été encore vérifiée récemment par J.P.
Vernant (78).
Dans la forme antique les rapports de classe sont vite relativement
développés et opposent en particulier les grands « propriétaires », au sens réel du
terme qui tendent à monopoliser les fonctions politiques, aux petits exploitants
qui tendent à être exclus des clans nobles, et aux diverses sortes de dépendants.
Mais l'antique pris dans ce sens tiré des « Formes » ne suppose pas
l'esclavage en tant que spéculation économique fondamentale. Nous retrouvons
les insuffisances d'une analyse par les formes de propriété.
Il se pose le problème du choix des termes. Les miens se veulent en fonction
de mon projet même, strictement marxiens. Mais chemin faisant je suis amené à
en développer le sens et à attribuer ces notions d'origine très concrète et
historiquement datée à des sociétés auxquelles Marx n'avait pas songé à les
appliquer.
Mais ainsi on risque de voir se multiplier les paradoxes dans des sociétés que
Marx a étiquetées de façon nécessairement sommaire. Certaines communautés
grecques de l'Antiquité ont pu connaître des formes germaniques ; des tribus
germaniques ont pu connaître des formes antiques !
Qu'est donc cette forme germanique ? Là, la commune est encore
beaucoup plus largement dissoute et les chefs des exploitations individuelles et
familiales se considèrent comme très largement autonomes. Ils n'ont entre eux
que des rapports directs, non médiatisés par l'échelon communal, et forment à
cet échelon des alliances lâches.
Dans la forme germanique, on observe une indifférence relative vis-à-vis du
politique, ce qui veut dire des rapports de classes moins développés, le politique
étant à base d'exploitation. De cette façon, le politique peut jouer son rôle de
maintien des contradictions à l'intérieur des limites supportables pour le système,
cela avant même la naissance de l'Etat.
Ces rapports de classes moins développés font que la forme germanique est
en elle-même peu susceptible d'évolution (79), c'est-à-dire que la société n'évolue
vraiment que si cette forme disparaît. Elle est fragile au contact des autres
formes. Heureusement, dirais-je, puisqu'elle entraîne une sorte de stagnation
pour des raisons inverses et symétriques à la stagnation tendancielle du monde de
production asiatique (80).
(77) Voilà, me semble-t-il, une idée suggestive qui nous permet de comprendre enfin, au moins
partiellement, l'origine de la cité.
(78) cf. Mythe et pensée chez les Grecs, 1965.
(79) Il n'y a d'histoire que de lutte des classes.
(80) Ici la stagnation s'explique par l'insuffisance des contradictions sociales, ce qui affaiblit le politique.
La stagnation du MPA s'explique au contraire par son rôle cybernétique. Mais rappelons que la stagnation
dans les sociétés traditionnelles, pré-industrielles, paraît toujours possible. Disons que certains concepts
POUR UNE CLASSIFICATION NOUVELLE DES SOCIETES HUMAINES 177

Cette fragilité relative et cette impossibilité pour la forme germanique de se


développer vraiment, n'empêchent pas qu'on la discerne souvent sur les marges
de l'histoire, sous des apparences diverses (81), sur les marges du féodalisme
occidental, dans quelques coins d'Espagne et en Scandinavie surtout, à une
époque plus récente là où de petits propriétaires parcellaires s'efforcent de faire
triompher une sorte de démocratie paysanne, tentative généralement confisquée
par une classe plus forte et par la politique et qui conduit de toute façon à la
stagnation.
La classification que je propose pose pour l'instant, du fait des lacunes de la
connaissance sur des formations restées' en lisière de l'histoire, davantage de
problèmes qu'elle n'en résoud.
Par exemple, la forme slave peut-elle évoluer en autre chose que l'antique, le
germanique ou l'asiatique ? C'est peu probable. Dans quelle mesure l'antique
peut-il évoluer en asiatique et même se révéler favorable à cette évolution ? (cf la
Mésopotamie antique décrite par Oppenheim, dans Ancient Mesopotamia 1964).
Mais déjà nous avons une idée de la complexité des évolutions possibles, les
unes normales, autonomes, comme de l'antique à l'esclavagisme, les autres par
subversion, par conquête. La complexité des situations concrètes fait que notre
classification trop abstraite est un guide pour la réflexion et non pas une
typologie complète. On a déjà jugé que les communautés de l'Algérie
pré-coloniale étaient du type antique (82). Mais dans beaucoup de sociétés les
formes de propriété ont dû être très variables suivant les régions, même très
proches l'une de l'autre, et ceci est bien difficile à déterminer à partir de nos
sources.
Ces formes que recouvre la notion de sphère des démocraties militaires sont
éminemment évolutives, d'elles-mêmes ou à cause de leur fragilité. Il n'empêche
qu'une bonne part de l'humanité en est restée là. Il n'y a pas d'évolution
nécessaire, mécanique, au niveau de la définition générale des modes de
production. Je ne dirai pas que l'histoire est surdéterminée, ce qui en soit prête à
équivoque (83) ; je dirai que ses déterminations sont complexes et qu'elles sont à
la fois abstraites et concrètes, structurelles et conjonctuelles, aux différents
niveaux des structures et des conjonctures.

annoncent par leur logique même, autonome, la possibilité de la stagnation alors que pour beaucoup de
sociétés, il faut analyser leur situation concrète pour y découvrir les raisons de leur stabilité.
(81) L'expression « mode de production germanique » est ici très tentante à cause de la persistance de
cette forme, à condition de ne pas oublier qu'elle est perpétuellement entamée, altérée, recouverte par
d'autres formations et des aspects différents de la vie sociale, de ne pas confondre mode de production et
forme de propriété, d'arriver à distinguer germanique et antique.
(82) Cf. le colloque du CERM d'Avril 1968 sur le Maghreb et les articles subséquents de R. Gallissot et de
J. Valensi dans La Pensée.
(83) Autant le concept de surdétermination m'apparaît avoir un sens clair en psychanalyse où il aboutit à
cette idée que la détermination peut paraître complète de façon trompeuse à des niveaux différents de l'être
observé, conscients et inconscients, autant en histoire il signifie simplement que les déterminations doivent
jouer à plusieurs niveaux, ce qui va de soi et ne peut prétendre être un concept nouveau. Il vaudrait mieux
travailler concrètement sur les modalités de cette multi-détermination.

l'homme et la société n.1 1-12


178 GUY DHOQUOIS

Grâce à de telles déterminations, de nouveaux types de sociétés sont


apparus, à relations de classes tout à fait déterminées, c'est-à-dire qu'elles se sont
accompagnées de l'Etat que je caractériserai par l'existence d'un appareil
spécialisé, c'est-à-dire d'une couche sociale spécialisée, différente au moins
partiellement de la féodalité grossière, appareil pourvu de fonctions sociales
diverses et chargé de maintenir l'ordre pour le compte de la classe dominante.
La première série de modes de production, caractérisée de façon nette par
l'antagonisme des classes et le rôle de l'Etat, qui soit apparue historiquement et
qui a du reste constitué la plupart des sociétés humaines que l'histoire étudie, est
la série des formes asiatiques.
Paris
L'Homme et la société

Les premières sociétés de classes : Les formes asiatiques.


Propositions pour une classification nouvelle des sociétés
humaines (suite)
Guy Dhoquois

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Dhoquois Guy. Les premières sociétés de classes : Les formes asiatiques. Propositions pour une classification nouvelle
des sociétés humaines (suite). In: L'Homme et la société, N. 12, 1969. Sociologie et tiers-monde. pp. 151-173.

doi : 10.3406/homso.1969.1210

http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1969_num_12_1_1210

Document généré le 16/10/2015


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Dans mon précédent texte, paru dans le numéro 11 de l'Homme et la Société, j'ai
d'abord précisé le double but des trois articles qui paraissent successivement dans cette
revue : faire avancer, à partir des données fournies par l'histoire comparative, nos idées sur la
typologie des sociétés humaines et, en fonction de ce travail concret, faire progresser la
méthologie et l'épistémologie de l'histoire, afin de contribuer à la fondation de ce que je
propose d'appeler la sociologie historique, c'est-à-dire la théorie de la praxis.
L 'état actuel de la science fait qu 'une telle recherche ne peut que partir d'une relecture
créatrice des pères fondateurs de la sociologie historique, essentiellement de K.Marx et de
F. Engels, et doit s'inscrire dans le cadre d'une réplique, qui ne peut être que scientifique, de
la raison dialectique à l'offensive néo-aristotélicienne des structuralismes.
J'ai d'abord étudié le communisme primitif, présenté comme hypothèse nécessaire,
comme confusion et négation primitives, et son immense phase de désagrégation regroupée
en grande partie dans la sphère des démocraties militaires (ou primitives) qui voit la
progressive naissance de l'Etat et dans laquelle on peut distinguer diverses formes, par
exemple les formations slave, antique et germanique, en fonction de la désagrégation plus ou
moins avancée de l'appropriation collective des origines.
La sphère des démocraties primitives mène selon ma classification soit à la sphère des
formes asiatiques soit à l'esclavagisme, qu 'il s'agit d'étudier maintenant.

propositions pour une classification nouvelle

des sociétés humaines

(suite)

les premières sociétés de classes

les formes asiatiques

GUY DHOQUOIS

L'asiatisme est pour l'instant un concept vague et la controverse qui se


déroule autour de lui le distend, un peu comme la féodalité elle-même.
Cette incertitude se comprend dans la mesure ou chez Marx le mot
asiatique n'a pas toujours le même sens et dans la mesure aussi où il recouvre
des réalités différentes qu'U est temps de distinguer.
Je propose de reconnaître l'existence d'une sphère des formes asiatiques
lesquelles sont toutes caractérisées par l'opposition entre l'Etat et des
communautés très généralement villageoise ; la classe dominante se confondant
avec l'appareil d'Etat ( 1 ).
152 GUY DHOQUOIS

Cette sphère des formes asiatiques n'est pas loin de coïncider avec le mode
de production asiatique distendu que proposent certains auteurs comme M.
Godelier ; mais une différence de taille entre lui et moi c'est que je ne crois pas
nécessaire le passage historique par cette sphère ! (2).
Il faudrait avant de passer aux traits qui les distinguent chercher
rigoureusement à établir la liste des traits communs aux formes asiatiques et
celle des traits fréquents.
Parmi les traits communs je voudrais insister sur deux faits en liaison l'un
avec l'autre, le premier est que dans une certaine mesure l'asiatisme a tendance
à geler la commune (3) et à l'empêcher de se décomposer davantage ; le
deuxième est que l'asiatisme ne fait pas que se juxtaposer à un mode de
production antérieur, mais crée bel et bien un mode de production nouveau.
Dans le premier point, je rencontre un Etat qui se juxtapose,par conquête
ou autrement, aux communes.
Quand la commune est de type slave (4) et l'asiatisme primitif, le gel pur
et simple est fréquent.
Il l'est probablement de moins en moins à mesure que la commune est
plus dégradée car cette dégradation nuit dans une certaine mesure à la logique
de l'asiatisme qui fait servir la cohésion des communautés à celle de « l'unité
supérieure ».
Si l'asiatisme se juxtapose à l'antique ou au germanique, ou bien nous
avons une formation pseudo-asiatique (5) ou bien l'antique et le germanique
surtout se dégradent, les droits fonciers se transforment pour assurer davantage
de cohésion et de responsabiUté collectives, mais quelque chose peut subsister
des rapports antérieurs.
De façon apparemment contradictoire avec la tendance au gel des
communes des traits complexes, qui peuvent avoir par exemple quelque chose
de l'antique, peuvent apparaître dans l'asiatisme, lequel n'est donc pas sans
favoriser les échanges. Ils l'ont fait dans la Mésopotamie décrite par Oppenheim
et en Chine, c'est-à-dire dans des régions ou à côté du modèle de type asiatique
des types de propriété du sol et des rapports marchands d'un genre qui peut
être particulier, comme en Mésopotamie, ont une grande importance.
L'asiatisme peut absorber beaucoup de tels rapports ce qui augmente fortement la
variété des forces productives et donc des rapports de production que l'on peut
placer sous sa rubrique.
Dans l'asiatisme d'autre part, et c'est le second point, l'Etat a des
fonctions économiques et sociales qui participent à la définition du mode de
production ce qui ne l'empêche pas d'être aussi une superstructure !
Au minimum de son action, dans certains cas de subasiatisme ou de
para-asiatisme où l'Etat agit essentiellement au niveau des rapports de
production, U prélève une bonne part du surproduit, suscite des circuits
d'échanges supplémentaires, essentiels pour le commerce à long rayon d'action,
l'artisanat qu'on peut appeler de luxe et d'autres activités économiques en
relation avec le pouvoir monarchique. D'autre part l'Etat contrôle les échanges,
dans une certaine mesure les organise, leur donne naissance, se développe grâce
à ce contrôle des échanges, pacifiques ou guerriers peu importe.
LES PREMIERES SOCIETES DE CLASSES 153

Au maximum de son action, et c'est frappant dans ce que j'appelle le


mode de production asiatique entendu stricto sensu, l'Etat édifie et entretient
la base nécessaire des forces productives, essentiellement les grands travaux
hydrauUques, organise le travail, etc..
Autre caractéristique de l'asiatisme : l'appareil d'Etat a tendance à se
féodaliser au cours de crises récurrentes et peut même prendre la forme d'une
féodalité permanente *
Parmi les traits fréquents, généralement plus accentués dans le mode de
production asiatique stricto sensu, on pourrait placer les tendances à la
théocratie, (6) à la spéciaUsation du travail par castes qui apparaît correspondre
d'abord à un stade primitif des forces productives et donc de la division du
travail (7), les tendances individuaUstes qui se développent grâce à l'uniformité
et la légalité de l'action étatique et en contrepartie l'idéal de justice que le
peuple attend de l'Etat etc..
Il serait nécessaire enfin de recouvrir et de préciser la distinction que je
vais développer entre les divers asiatismes et qui est fondée sur la définition
générale d'un mode de production, par d'autres distinctions, issues de
fondateurs de la sociologie historique comme E. Durkheim et Marx Weber qui à
ma connaissance ne sont pas utilisés jusqu'à présent par les marxistes et U faut
grandement s'en étonner me semble-t-il. .
Ils devraient utUiser, à propos de l'asiatisme surtout, l'opposition entre
solidarité mécanique et solidarité organique proposée par E. Durkheim (cf « De
la division du travaU social »), à condition bien sûr de l'adapter puisque la
solidarité organique se rencontrerait dans des économies non fondées sur
l'échange entendu au sens capitaliste. Les sociétés asiatiques plutôt (8),
mécaniques (ou unilatérales ou indifférenciées) juxtaposeraient des
communautés vUlageoises quasiment autarciques à l'intérieur desquelles s'effectuerait
la division du travail, l'Etat s'imposant essentiellement par conquête (9). Les
sociétés asiatiques plutôt organiques connaîtraient une véritable division sociale
du travaU (10), même encore rudimentaire, entre les communautés, entre
celles-ci et les vUles, entre ces diverses cellules et l'Etat (11).
Autre opposition non utilisée par les marxistes, proposée par Max Weber
ceUe là, (cf The Theory of Social and Economie Organisation. Trad. angl.
1967), l'opposition entre pouvoir charismatique et pouvoir bureaucratique. Là
encore U faudrait préciser la terminologie de Max Weber, qui est imprécise voire
para-scientifique (12). Les sociétés plutôt charismatiques verraient le pouvoir
apparemment se personnaliser davantage. Mais ceci ne peut dissimuler la
continuité fondamentale qui se cache sous les tempêtes de la région poUtique
(13), et qui est la continuité même des statuts . Cependant le caractère
charismatique du pouvoir est important à déceler, U entraîne toute une
organisation de l'Etat (les fonctions sont confiées à des cUents ou à des parents
du prince sans guère de critères de qualificatiion...) qui s'opposent à celle que
l'on retrouve dans les asiatismes de type bureaucratique, où le pouvoir est bien
davantage impersonnel, formaUsé et donc dans une certaine mesure rationalisé.
Ces deux clivages dus à E. Durkheim et à M. Weber se recoupent dans une
large mesure à propos des formes asiatiques de manière qui est à la réflexion
154 GUY DHOQUOIS

évidente. La raison humaine a comme fondement les échanges entre les


hommes. Si les redondances l'emportent dans une société segmentaire, le
pouvoir a besoin d'un minimum d'organisation. Il prend l'apparence nue de la
puissance comme vertu, comme force, comme liaison magique avec les forces
de l'univers... Si le discours social s'échange entre des unités très diverses, si
l'unité sort de cette diversité d'organes, eUe peut n'être possible que parce que
l'Etat a développé la logique de ces échanges pour les accroître et les contrôler
grâce au savoir positif de la bureaucratie (15).
Nous trouvons essentiellement dans le mode de production asiatique
stricto sensu une application de cette double division. C'est ainsi que les
sociétés de type chinois sont plutôt (16) organiques-bureaucratiques et que les
sociétés de type indien sont plutôt mécaniques-charismatiques.
Les caractères fréquents que je viens d'analyser rapidement sont fortement
influencés par cette division. Par exemple les sociétés de type indien sont plus
nettement théocratiques. Mais les nuances sont innombrables et on arrive vite
aux civilisations dans ce qu'elles ont d'unique.
La distinction que je propose pour ma part entre les formes asiatiques se
situe à un niveau plus général que celle que je viens d'esquisser et qui la
recoupe. En effet ces distinctions sont, quelle que soit leur importance,
partielles, celle d'E. Durkheim plus fondamentale a son avis, se situant à un
certain niveau d'articulation des forces productives et des rapports de
production, celle de M. Weber se situant à celui de la forme de l'Etat, et même
pas à celui des rapports de production, même si sa distinction n'est pas sans
conséquence (17) souvent difficUe à analyser de reste sur ceux-ci. Ma
distinction embrasse au contraire la notion de mode de production dans toute
son étendue (18).
Je propose de distinguer à l'Ultérieur de la sphère asiatique, définie au
moins de façon sommaire comme nous venons de le faire, trois modes de
production, le mode de production asiatique, entendu donc stricto sensu et
fondé essentiellement sur les grands travaux hydrauliques, le mode de
production sub-asiatique où l'Etat contrôle les échanges et s'empare d'une
bonne part du surproduit et le mode de production para-asiatique (19),
imitation artificielle et fragile par une société de démocratie militaire, de type
tribal, d'une formation asiatique (20).
Le mode de production asiatique s'oppose aux deux autres à cause de sa
cohérence plus grande due au rôle qualitativement plus important de l'Etat, ce
qui l'avantage d'un côté (le niveau des forces productives y a été dans certains
cas le plus élevé que l'on puisse rencontrer dans les sociétés traditionnelles) et
ce qui le désavantage d'un autre (en limitant à l'extrême ses possibiUtés de
mutation dans un autre système). Le mode de production para-asiatique
s'oppose aux deux autres à cause de son incohérence (l'asiatisme y est en
quelque sorte plaqué). Le mode de production sub-asiatique tient une sorte de
voie moyenne. Moins cohérent que le mode de production asiatique et donc
plus évolutif, U l'est plus que le mode de production para-asiatique car U est
autonome.
LES PREMIERES SOCIETES DE CLASSES 155

Le mode de production asiatique se caractérise donc par les caractères


communs à tous les asiatismes, plus l'action puissate de l'Etat sur
l'infrastructure par l'intermédiaire surtout des grands travaux hydrauliques ce qui le
renforce considérablement. Ce mode de production connaît donc l'intensité
maxima de l'action économique de l'Etat dans une société traditionnelle ; il fait
partie des forces productives. Cette intensité et cette efficacité de l'action de
l'Etat ont fait que la plupart des plus importantes civUisations non européennes
ont été fondées sur ce mode de production, totalement, l'Egypte, la
Mésopotamie, la Chine, le Pérou inca, ou partiellement comme l'Inde dont U a
recouvert sans doute la majeure partie (21). Cette importance du mode de
production asiatique et la simplicité de sa définition possible expliquent que ce
soit lui qu'ait visé Marx, du moins, quand sous la notion d'asiatisme, ambiguë
chez lui, on le sait, U exquisse un concept de mode de production (22).
Car je persiste à penser que cette définition est parfaitement claire. Du
reste, J.Chesneaux, J. Suret-Canale, M.Godelier, reconnaissent eux mêmes qu'Us
s'éloignent de Marx quand Us sous estiement le rôle des grands travaux (23).
On peut citer contre moi, en fait, un seul texte de Marx, celui ou U place
le mode de production asiatique dans la série des formes progressives, juste
après le communisme primitif. Or progressif (24) ici veut dire simplement qui
témoigne d'une dégradation par rapport à la commune primitive, et ne donne
pas à l'humanité un développement Unéaire dans lequel le mode de production
asiatique serait une étape nécessaire.
L'avantage aussi de ma définition est d'expliquer que la Chine et l'Inde
aient été encore pour Marx et Engels au stade du MI* .A. (25) sans pour cela
qu'eUes n'aient pas connu d'histoire, ce qui serait le cas si le M. P. A. était
simplement une forme primitive de société de classes (26).
Rester ainsi fidèle à Marx pour l'essentiel de son projet ne signifie pas,
nous l'avons déjà vu plusieurs fois pour des questions touchant au M.P.A.,
dogmatisme. Par exemple, l'importance des grands travaux hydrauliques, dans
le cas de M. P. A. organique au moins, empêche que lorsqu'ils ne sont plus
entretenus du fait d'une crise de l'Etat, les communes retournent purement et
simplement à leur autarcie. Crise de l'unité supérieure veut dire ici crise des
ceUules vUlageoises, ce que Marx n'a pas bien vu (27), d'où du reste la tendance
très forte à la restauration de l'Etat et à la reprise des grands travaux.
La beauté significative du concept de M.P.A. due à sa simplicité, à sa
cohérence et à l'importance des conséquences qui en découlent, ne doit pas
cependant nous dissimuler les problèmes que pose la diversité des
manifestations du M.P.A.
Ainsi, on ne peut dire que l'on sache exactement comment le M.P. A.
apparaît. Il faut dire qu'U est toujours très ancien et date parfois du début de
l'histoire (qui dit-on commence à Sumer ! ).
Le mérite de la définition est ici très important car U se trouve que le
modèle abstrait comporte en lui même une théorie abstraite de la naissance du
M .P. A. qui est que le M .P. A. naît de la fonction sociale qu'assume l'Etat dans
les grands travaux. On peut améliorer cette théorie par l'hypothèse d'une
dialectique progressive entre l'Etat et les grands travaux. Car U ne faut pas
156 GUY DHOQUOIS

rester prisonnier de faux problèmes qui consistent par exemple à faire précéder
l'irritation par l'Etat puisque l'Etat est nécessaire pour l'irrigation (28). La
dialectique est longue, complexe et peut constituer dans le même mouvement
les deux éléments de la définition.
Cependant, cette théorie qui découle directement de la cohérence même
du modèle doit être vérifiée et amendée par le travaU concret de l'historien. Par
exemple, pour la Chine où se pose avec netteté le problème du passage au
M.P.A., les sinologues ont peut-être déjà suffisamment de connaissances pour
déterminer celui-ci (29).
Une fois le M.P.A. apparu et bien constitué, se pose le problème de sa
tendance à la stagnation et au temps cycUque, ce qui n'a pas fini de fane couler
beaucoup d'encre, car U ne manque pas de bonnes âmes qui dans un pieux désir
de faire croire aux pays actuellement sous-développés qu'Us étaient prêts
d'accéder au développement avant les méfaits de l'impériaUsme européen,
oubUent qu'U ne sert à rien de se cacher pudiquement les faits, qu'Us doivent
expliquer la convergence de phénomènes qui a abouti à la révolution
industrielle en Europe et non ailleurs, et que le fait que certains pays aient
stagné autrefois ne les empêche nullement de se développer aujourd'hui. A cet
égard, l'héritage du M. P. A. peut même se révéler extrêmement positif (30). La
mauvaise conscience même justifiée par les conséquences très graves de
l'impérialisme, n'a rien à voir avec la recherche scientifique. Dois-je rappeller
que Marx était Uttéralement hanté par cette stagnation (J.Chesneaux). On ne va
quand même pas faire de lui un contre-révolutionnaire et un esprit
a-historique ! (sous prétexte qu'U était incontestablement européo-centriste).
Au surplus, U s'agit d'une loi tendancielle (31) dont l'interprétation doit
être complexe et nuancée.
D'abord, eUe n'impUque pas que les pays de M.P.A. sortent de l'histoire.
Non seulement Us sont soumis aux « tempêtes de la région politique » (32) et
au temps cyclique des crises et des renaissances périodiques, de la palingénésie,
mais encore le maintien d'un mode de production, récurrent en quelque sorte,
n'empêche en aucune façon l'évolution de la civilisation et, le cas échéant, la
succession de civilisations très différentes, fondées sur le même mode de
production. L'histoire de l'Egypte, de celle des pharaons à celle des caUfes (33),
est le plus bel exemple qu'on puisse trouver à l'appui de ma thèse. .
De plus la définition très générale du M.P.A. (34) laisse place, je l'ai déjà
dit, à de très grandes variations du niveau et du genre des forces productives.
Au début de son histoire, un Mode de production asiatique peut être en
effet fort primitif et par exemple présenter des traits archaïques de confusion
des modes d'exploitation (35), de confusion entre l'appareil d'Etat et un
groupe ethnique vainqueur même si cet appareil est déjà spéciaUsé, ce qui est
nécessaire pour qu'U y ait Etat, etc..
Mais ensuite les possibilités d'évolution (36) sont grandes d'autant plus
qu'U y a une tendance à la conservation des acquis, que le contact avec
l'étranger peut-être bénéfique, (3 7) que tout simplement le modèle laisse place à
un travaUqui a été remarquable de la bureaucratie qui peut pendant longtemps
améliorer ses méthodes et à un développement appréciables de la classe
marchande qui peut jouer un rôle très utile même s'U est subordonné (38).
LES PREMIERES SOCIETES DE CLASSES 157

N.B. Les lignes hypothétiques, c'est-à-dire non constatées ou non encore


constatées avec certitude, sont marquées d'un point d'interrogation.

Biologique

Communisme primitif

w
S3*
o
CD o
cd Sphère des démocraties tr
cd
O* militaires
09
«-?¦
o
h-.
C CD
cd Sphère des ta
o.
C formes asiatique
cd
«-?
B
T3
Esclavagisme
¦0
Mode de
production sub-asiatique

XVIIIe s. FéodaUsme
±

X
monopoliste
Capitalisme
monopoliste
atomistique
d'Etat
\
S"
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S:
c
53"
S3
Capitalisme d'Etat Construction du socialisme CD
?1
CD

Socialisme

Histohe Communisme
4
N.B. Dans ce schéma n'interveint pas la distmction entre pays développés et
pays sous-développés.
158 GUY DHOQUOIS

Je dirais même qu'U est très difficUe, même impossible si nous en croyons
nos exemples historiques (39) de sortir du M.P.A., à condition qu'U reste
M.P.A. ! Je veux dire par là que le processus normal, autonome, peut être vicié
par une forte influence extérieure. Les bases infrastructurelles peuvent
disparaître par destruction ou encore, une région du M.P.A. peut être englobée
dans une formation plus vaste qui transforme son destin.
Dans le premier cas, celui de la destruction des bases infrastructurelles, la
norme est cependant la stagnation à un niveau inférieur des forces productives,
qui contrecarre la palingénésie (40).
Dans le deuxième cas, le M.P.A. manifeste une grande tendance à la
pérennité, comme dans le monde musulman, malgré la diversité de celui-ci, en
dépit du rôle de plaque tournante des échanges qu'il a joué à l'intérieur du
vieux monde (41).
Par contre le Pérou a été considérablement affecté par l'intrusion d'une
civilisation d'un niveau technologique très supérieur apportée par les espagnols.
Ce processus devait par la suite s*universaUser et s'intensifier au gré des progrès
de l'impérialisme européen. Ce qui a abouti à la disparition du M.P.A. (42).
En faisant allusion à la diversité des civUisations qu'a engendré le M.P.A.
(y compris un même M.P.A. ou plutôt un M.P.A. resté identique dans ses
grandes lignes comme en Egypte) nous avons déjà abordé le problème de la
distinction entre divers types de M.P.A.
Il serait bon de mener une étude systématique (et colossale) des rapports
entre ce mode de production et le développement de ce qu'on peut appeler
sommairement la liberté individuelle (43) et la conception du bien public (44).
A propos du M.P.A. et de façon plus claire que pour les autres asiatismes
(le M.P.A. étant de façon générale plus cohérent, plus affirmé) nous retrouvons
les distinctions tirées de M.Weber et d'E.Durkheim entre sociétés
charismatiques et bureaucratiques, sociétés mécaniques (ou encore indifférenciées) et
organiques (ou différenciées) (ou plutôt mécaniques-charismatiques et
organiques-bureaucratiques)
Nous savons en effet que cette double distinction se recoupe dans une très
large mesure et nous retrouvons aussi cette idée extraordinairement
suggestive que les sociétés de type indien (45) étaient à la fois mécaniques et
charismatiques, les sociétés de type chinois à la fois organiques et
bureaucratiques. Dichotomie qui est riche d'explications pour l'histoire la plus
contemporaine (46).
Une autre distinction est possible en fonction des niveaux des grands
travaux hydrauliques. En effet l'irrigation par exemple peut être centrale ou
bien à la fois centrale et locale ou bien uniquement locale mais alors on quitte
le M.P.A. car cette irrigation ne justifie pas l'existence de l'Etat.
Les gradations dans le réel sont très nombreuses. On peut esquisser une
échelle qui partirait d'un pays à irrigation principalement centrale comme
l'Egypte, passerait par des régions ou l'irrigation locale est déjà importante
comme la Chine (47), puis par des contrées ou l'irrigation locale l'emporte
comme Ceylan et de façon générale l'Inde (47 bis) pour aboutir à la Perse ou
l'irrigation locale l'emporte au point qu'on ne peut plus ranger la Perse dans le
M.P.A. (48)
LES PREMIERES SOCIETES DE CLASSES 159

Cette gradation est importante dans la mesure ou la centralisation de


l'irrigation accroît, justifie en quelque sorte au niveau de l'infrastructure la
tendance à la centralisation étatique tandis que la primauté de l'irrigation locale
contrecarre cette centralisation et a beaucoup de chances d'aboutir au règne
d'une féodalité.
Dans le M.P.A. U faut en effet distinguer féodalisation périodique et
féodalité permanente. La première affecte une telle société en crise et est suivie
d'une renaissance cyclique. L'histoire de l'Egypte est riche de telles péripéties.
Par contre à Ceylan, EXeach (49) a étudié une féodaUté permanente qui a
pris en main une bonne part de l'irrigation locale et y a trouvé la force de
s'opposer avec succès aux empiétements de l'Etat.
De même dans certaines régions de l'Inde à partir du Xlème siècle la
féodalité musulmane s'est insérée entre le despotisme au sommet et la
communauté musulmane à la base. Cette féodalité est un terrain éminemment
favorable au pouvoir charismatique puisque le pouvoir politique devient plus
instable et davantage Ué à la personnalité du chef, du prince, puisqu'elle
multiplie les liens personnels et familiaux, les liens de clientèle, les hiérarchies
militaires, en dehors de toute formahsation bureaucratique.
Ces sociétés mécaniques, charismatiques, à prépondérance d'irrigation
locale, à féodalité plus ou moins permanente (50) correspondent en définitive
le mieux à la description marxienne de l'immutabilité des communes
villageoises sous les tempêtes de la région poUtique, sur la base d'une sorte
d'immobilité physique (physical immobUity) due à l'autonomie (mécanique et
indifférenciée) des communautés villageoises et à la moindre efficience du
pouvoir politique (charismatique et « féodal ») (51).
Le M.P.A. est riche d'autres diversités encore. Il faudrait par exemple
essayer de distinguer un Etat-fleuve comme l'Egypte (littéralement édifié à
partir d'un fleuve), un Etat palais (ou temple ou cité) comme dans une bonne
part de l'histoire de la Mésopotamie ; cet Etat-cité s'opposant à la cité-Etat
dans la mesure ou c'est l'Etat ici qui donne naissance à la vUle (comme de façon
claire au Cambodge ou en Inde).
Ce n'est pas la « cité » qui donne l'Etat comme dans beaucoup de cités
grecques (52).
Il faut aussi distinguer les M.P.A. suivant leurs rapports avec leur voisins.
L'Egypte au IIe millénaire avant JC était beaucoup plus isolée, moins
commerçante que la Mésopotamie. En même temps dans ce proche Orient bâti
sur ces deux pUiers avec une tendance générale à la spécialisation rudimentaire
du travail par groupements naturels, les échanges (53) donnaient naissance à
des Etats-cités en Phénicie, en Syrie, fortement influencés par leurs puissants
voisins, qui n'étaient plus des M.P.A., stricto sensu puisque l'irrigation y jouait
un rôle bien moindre, parfois négligeable, mais ce que je propose d'appeler des
subasiatismes.
Le sub-asiatisme est parmi les asiatismes celui dont la définition est la plus
simple puisqu'elle coïncide avec celle de l'asiatisme dans son ensemble, un
appareil d'Etat, avec lequel se confond (en tout ou en grande partie) la classe
dirigeante, qui est pourvue de fonctions économiques importantes essentiel-
160 GUY DHOQUOIS

lement au niveau des rapports de production, et qui s'oppose aux communautés


vUlageoises (54).
Mais l'originalité du sub-asiatisme n'est pas uniquement négative, c'est-à-
dire ne vient pas seulement de ce qu'il ne comporte ni de rôle infrastructurel de
l'Etat au plan des forces productives, du moins comparable à celui qu'on
rencontre dans le M.P.A. ni d'imitation artificielle et fragile comme dans le
Mode de production para-asiatique. Elle vient de ce que les fonctions sociales
qui sont à. l'origine de l'Etat subasiatique consistent essentiellement dans le
contrôle des échanges (pacifiques ou guerriers).
Bien entendu ses fonctions sociales peuvent se multiplier et se diversifier.
Les constructions monumentales peuvent être très importantes. A propos du
Monomotopa on a même parlé d'une sorte de système primitif de prévoyance
sociale. (55).
Cependant ces activités restent bien moindres que celles de l'Etat dans le
M.P.A. ce qui a de nombreuses conséquences, le niveau des forces productives
est en général moindre que dans un cas de M.P.A. (56), l'immutabilité des
communautés est en général plus grande. Le sub-asiatisme apparaît plus fragile
(57) puisque l'Etat est moins nécessaire.
Du reste, il apparaît très généralement par conquête et ce n'est qu'après
celle-ci que peuvent se développer les rapports de production qui pourront le
justifier.
Cet appareil d'Etat est souvent féodal, d'abord par suite des conditions de
la conquête qui donne le pouvoir à un clan ou à une tribu dominante, ensuite
par les conditions d'exercice, du pouvoir qui restent souvent rudimentaires (58).
Mais le sub-asiatisme peut-être très complexe surtout quand il apparaît
dans une région de vieilles civilisations ou il domine des économies différentes
et est soumis à de multiples influences. L'empire ottoman me paraît typique
d'une telle complexité (59).
Le sub-asiatisme grâce à sa moindre rigidité que le M.P.A. était plus
évolutif. Sur quoi pouvait-il déboucher, en dehors de la répétition plus ou
moins cyclique (60) de la naissance, de la splendeur et la chute de royaumes
éphémères ? (61) A vrai dire ici l'histoire nous trahit car le destin des sociétés
sub-asiatiques a été confisqué par l'expansion européenne dès le XVIème siècle.
C'est le cas de l'Afrique riche en sub-asiatismes comme le Ghana du Xème
siècle et le Mali du XHIème siècle où l'Etat contrôlait le commerce de l'or et du
sel sans parler de l'Ethiopie (62) et d'autres royaumes encore (63) ou il y avait
semble-t-il des tendances à l'esclavagisme (64) et surtout à une sorte de
féodalisme (65).
C'est le cas de l'Amérique précolombienne riche également en
sub-asiatismes avec les Mayas (66), leurs palais villes et leurs temples villes avec la grande
civilisation théocratique de Teotihuacan, avec les Aztèques.
Ce dernier cas est très intéressant car la persistance des liens tribaux et le
rôle de la guerre (la guerre est la fin et comme la principale industrie de cette
société) (67) ont fait qu'Engels à la suite de Morgan y a vu une démocratie
militaire.
Aujourd'hui, ce que l'on sait de la complication croissante de la hiérarchie
sociale et de la bureaucratie me fait qualifier cette société de sub-asiatique (68).
LES PREMIERES SOCIETES DE CLASSES 161

A la fin du XVème siècle, l'évolution semble se précipiter. L'égalitarisme


primitif disparait peu à peu (69) même et surtout dans la tribu dominante, le
servage apparaît, la propriété privée affleure (70). Mais au début du XVIème
siècle, les espagnols débarquent et c'est la catastrophe que l'on sait.
N'y a-t-U donc pas de cas d'évolution du sub-asiatisme vers une forme
progressive, en tant que pré-capitaliste, comme le féodalisme ?
U y en a peut être un, mais si complexe et si ambigu que j'hésite à le
mettre en avant, c'est celui de la Russie.
Il est possible de la décrire comme présentant des tendances au
sub-asiatisme au Xème siècle puis au XVème siècle, où de grands tsars créent la
Russie à coup de guerres contre les Tatars d'abord, grâce au progrès des
échanges aussi...
Mais elle présente aussi une féodalité puissante et des tendances au
féodalisme ; Enfin l'influence de l'Europe va lui donner les traits les plus
particuliers de son destin. L'Etat va s'instituer définitivement pour mettre la
Russie à l'école de l'Europe. En même temps, la féodalité va se renforcer au
service de l'Etat (noblesse de service) contre les paysans. Le développement des
échanges avec l'Europe va renforcer le féodalisme (dans le phénomène du
second servage, les nobles renforcent leur mainmise sur les paysans pour
augmenter la part du surproduit commercialisable qui leur échoit ) (71).
En même temps, au XVIIIème siècle, le capitalisme fait ses débuts en
Russie sous la tutelle de l'Etat et de façon plus ou moins concertée (72).
Il n'empêche qu'à ce moment là, la formation russe est un mélange
inextricable de subasiatisme, de féodalisme et de capitalisme. .
Mais en dépit de ses étonnantes particularités, elle est seule me semble-t-il,
à nous donner un cas de passage au féodalisme puis au capitalisme à partir
d'une variété de sub-asiatisme, ce qui aurait pu être le cas de nombreuses autre
sociétés...(73).
Le mode de production para-asiatique se définit de façon plus nette que le
sub-asiatisme. Son originalité parmi les asiatismes est, répétons le, qu'il naît de
I'Unitation artificielle (qui ne correspond pas à lalogique des forces productives)
d'une société asiatique (74) par une société qui en est au stade (75) (plus ou
moins terminal semble-t-il, afin qu'elle puisse assez facilement constituer un
appareil d'Etat à partir delà féodalité grossière) de la Démocratie primitive.
Cette imitation artificielle donne naissance à un mode de production
fragile qui ne dure pas longtemps.
Mais le passage par le para-asiatisme n'a pas été inutile car il a appris
beaucoup de choses et fait progresser le niveau des forces productives, c'est à la
fois son échec et son succès qui ont libéré en quelque sorte le destin de
certaines civilisations. .
Je donnerai deux exemples de para-asiatisme : La Grèce mycénienne au
Ilème millénaire avant le Christ et le Japon vers la fin du 1er Millénaire après le
Christ. ,
Mon interprétation de la Grèce mycénienne provient en droite ligne du
livre lumineux de J J*. Vernant sur « les origines de l'esprit grec ».

l'homme et la société n. 12-1 1


162 GUY DHOQUOIS

Certes l'interprétation de la Grèce de Mycènes offre de très nombreuses


difficultés dues surtout à ce que le déchiffrage de son écriture, le linéaire B,qui
a transformé notre connaissance de cette société n'en est qu'à ses débuts. Les
opinions sont diverses chez les meilleurs spéciaUstes (76). On a parlé de
féodalité. On a cherché à Mycènes de l'esclavagisme (77). La Crète elle même
est mal connue et Van Effenterre a cru y déceler des traces archéologiques de la
démocratie (78). Cependant l'opinion traditionnelle sur la Crète et l'opinion de
J.P. Vernant sur Mycènes m'ont paru le mieux correspondre à l'état actuel de
nos connaissances (ce qui est corroboré par de nombreux auteurs). Je ne me
dissimule pas cependant que du jour au lendemain une découverte nouvelle
peut mettre à bas mon fragile édifice.
Je trouverai cependant une justification de plus dans ce que j'appellerai
volontiers la beauté explicative de la théorie que je présente (79). Grâce à elle
en effet on comprend l'importance pour l'histoire de l'humanité de cette
hésitation de Ja Grèce entre deux destins, de son rejet de l'asiatisme au prix du
retour à la démocratie primitive, ce qui lui a permis de s'engager dans la voie
qui menait àJa cité grecque, à une forme originale de raison qui est à l'origine
du développement de l'Europe occidentale. La fortune de celle-ci s'est jouée
autour de l'an mil avant Jésus-Christ, quand la Grèce a effectué ce choix décisif.
Au début du deuxième millénaire avant J.-C., les Achéens sont arrivés en
Grèce. Ils en étaient à un stade probablement assez avancé de démocratie
militaire. Ils sont entrés en relations avec la société Cretoise qui rayonnait alors
dans cette partie du monde. Elle appartenait semble-t-U à cette espèce
particulière de sub-asiatisme qui triomphait dans les Etats cités du proche
Orient (80). Les princes présidaient aux échanges qui faisaient la splendeur de
cette thalassocratie et disposaient déjà d'une bureaucratie importante (81).
Cette société charmante et raffinée a ébloui les barbares Achéens. Ils se sont
mis à l'école, de cette civilisation, lui ont fait d'innombrables emprunts (82).
Très significatif de ceux-ci est le fait que l'écriture Cretoise, le linéaire A, est
devenu le Linéaire B pour les besoins d'une langue qui était déjà du grec (83).
Très significatif aussi est le fait que cette écriture est restée celle des
scribes, de la chancellerie royale, savante, figée, réservée aux besoms d'une
administration minutieuse et tatillonne.
Les souverains achéens avaient réussi à imposer l'asiatisme à leurs sujets,
mais non sans limites qui ont fait de cet emprunt un artifice (84).
D'une part les survivances du compagnonnage guerrier de type
indo-européen transformées en noblesse entravaient l'essor du pouvoir royal (85). Il y a
même eu, peut être, un processus de féodalisation avant l'arrivée des Doriens
(86).
D'autre part les communautés villageoises dont l'économie était fondée
sur la culture sèche des céréales pouvaient fort bien se satisfaire de leur
autonomie et les empiétements du pouvoir royal ne devaient être que rarement
de leur goût.
Ces contradictions ont considérablement affaibli la société mycénienne et
amené peut être son déclin avant même l'invasion dorienne.
LES PREMIERES SOCIETES DE CLASSES 163

Quoiqu'U en soit il ne restait plus grand chose dans la Grèce de l'an mil de
la splendeur mycénienne. L'écriture elle même a disparu, morte d'avoir été
artificielle et réservée au secret royal.
La Grèce revint à une phase de démocratie militaire dont les poèmes
homériques évoquent une période déjà tardive (87).
La thèse de F. Engels se trouve ainsi justifiée, n'en déplaise à M. Godelier,
en dépit du fait qu'Engels ignorait, évidemment, la nature réelle de Mycènes et
bien que le^ passage par le para-asiatisme et des liaisons importantes avec le
proche Orient ( qui englobait au fond Mycènes) aient augmenté le niveau des
forces productives et aient ainsi permis l'évolution future (88).
Mais la rupture de l'asiatisme et de l'unité du proche Orient, absolument
décisive dans l'histoire, a libéré le destin de la Grèce, a permis le passage de la
commune de type « antique » à la cité, le développement de l'esclavagisme, la
fondation de la raison grecque. C'est à cette rupture qu'il faut chercher les
origines les plus lointaines de la révolution industrielle.
Un exemple sinon plus clair, tout au moins plus assuré, de para-asiatisme
doit être cherché dans le Japon du Vllème siècle J.-C. (89).
Le Japon arrivé à un stade relativement évolué de démocratie militaire, est
entré en relations avec la Chine, et quelle Chine ! Celle des T'ang, l'un des plus
beaux exemples que l'on puisse concevoir de mode de production asiatique
(90). avec redistribution périodique des terres pour maintenir l'égalité entre les
paysans et donc leur égalité devant l'impôt en travail, en nature ou en sang,
(puisque l'infanterie paysanne faisait la force des T'ang et a fait reculer les
Arabes). Les fonctionnaires, la classe dominante, étaient systématiquement
recrutés par examens dans le respect encore une fois d'un égalitarisme de
principe.
Les dirigeants japonais ont emprunté à la Chine son écriture, la religion
dominante de l'époque, le bouddhisme, son modèle politico-économique etc..
et jusqu'au plan de leur capitale. .
Mais cette adaptation se révéla vite un échec La noblesse clanique refusa
l'égalitarisme tout en profitant de l'Etat. A la périphérie du jeune Empire les
magnats locaux ne furent pas intégrés dans le système des Codes. La noblesse
monopoUsa les fonctions. Le système des examens resta fictif et l'aristocratie,
« une fausse noblesse des rangs ». Les aristocrates se servirent de leurs fonctions
pour renforcer leur influence, qu'elle soit locale ou centrale. L'armée resta
fondée sur la chevalerie.
L'Etat ne pouvait contrôler l'ensemble de l'irrigation dans un pays de
vaUées torrentielles et de petites plaines Uttorales. Dès le IXème siècle, l'Etat
renonça à ce contrôle.
Le procesus de féodalisation se poursuivit pendant des siècles. Le
développement de la propriété privée, des rapports de clientèle, de la
recommandation des paysans, des grands domaines immunistes etc.fit passer le
Japon par une sorte de phase « domaniale » (pré-féodaliste) pour le faire
aboutir à un système « féodaliste » qui trouva son apogée au début du XVIème
siècle d'exploitants de petites tenures et dans lequel l'empereur restait l'image
obscurcie mais vivante de la souveraineté publique.
164 GUY DHOQUOIS

L'échec du para-asiatisme a ainsi conduit le Japon, non pas à la


démocratie militaire, mais au féodaUsme (91).
Comment expUquer cette différence majeure avec la Grèce ? C'est assez
délicat. Peut être faut-U mettre en jeu plusieurs éléments : d'abord le niveau des
forces productives atteint par le Japon grâce à son imitation d'un asiatisme
majeur et déjà évolué, celui de la Chine des T'ang, était nettement plus haut que
celui d'un Grèce mycénienne empruntant aux forces productives du Proche
Orient du Ilème millénaire avant J.C. Ensuite, le Japon n'a pas connu
d'invasion, son évolution fut entièrement autonome et fort longue. Par contre
l'invasion des Doriens, qu'ils aient frappé ou non un agonisant, n'a
certainement pas amélioré dans l'immédiat la situation économique de la Grèce-
Dans les deux cas le para-asiatisme caractérise bien une sorte de tentation
d 'asiatisme dans des sociétés pour lesquels U n'était pas fait mais auxquelles U a
appris beaucoup.
Nous avons ainsi vérifié que les trois asiatismes que je distingue
caractérisaient des sociétés à cohérence et stabilité très variables, très grandes
pour le M.P.A., très faibles pour le mode de production para-asiatique. On
devine qu'une division aux telles conséquences embrassait l'ensemble de la vie
sociale et justifie donc la distinction entre trois modes de production, voisins
cependant puisque dans chacun d'eux, on retrouve une classe dirigeante se
confondant à peu près avec l'appareil d'Etat, d'où cette idée d'une sphère des
formes asiatiques.
III
La séquence pré-capitaliste :
Esclavagisme et FéodaUsme
Le rôle qualitativement moindre de l'Etat dans ces modes de production
par rapport aux sociétés de type asiatique a fondé l'importance de la propriété
privée (l),des échanges commerciaux et finalement d'un secteur capitalistique
(2) qui devait devenu* le système dominant en Grande Bretagne au XVIIIème
siècle.
Cette séquence est exceptionnelle (3). Elle ne s'est réaUsée qu'une fois
dans l'histoire de l'humanité, en Europe.

Elle pouvait se réaliser aUleurs. Mais une accumulation d'éléments


favorables qui a commencé vers l'an mil avant J.-C. en Grèce a fait que c'est
l'Europe occidentale qui a aboutit à la révolution industrielle, phénomène
devant lequel U ne sert à rien de se voiler pudiquement la face, qui est à
l'origine de l'histoire contemporaine avec ses horreurs mais aussi ses immenses
espoirs.
Comment l'esclavagisme (5) dominé par les propriétaires d'esclaves est-U
apparu ? Nous retrouvons là un problème très difficile et pour lequel notre
méthode n'offre guère de ressources dans la mesure ou, permettant de préciser
les catégories, elle éloigne des zones ambiguës des frontières et des transitions.
Ce que je peux rappeler ici c'est que le para-asiatisme a complètement
disparu de Grèce, certes, mais non sans savon* considérablement augmenté le
LES PREMIERES SOCIETES DE CLASSES 155

niveau des forces productives qui ne s'est pas effondré après lui (6) d'autant
moins que les relations avec le proche Orient sont restées étroites (7) et que
dès le IXème siècle, par exemple, les Grecs ont emprunté une écriture nouvelle,
aux Phéniciens cette fois. Autant de conditions favorables au progrès des
échanges !
Je rappellerai aussi que la commune de type « antique » est favorable au
progrès dans la mesure ou elle encourage à la fois la lutte des classes et
l'initiative privée, ce qui peut la faire passer, comme en Grèce, au stade de la
Cité ! (8).
Enfin la division de la Grèce en une multitude de ces cités a permis à
certaines de pousser plus avant le progrès économique, sans être gênées par un
Etat qui aurait été à base essentiellement rurale, et de dépasser par conséquent
l'esclavage domestique pour en arriver à l'esclavagisme.
J'ajouterai que l'émergence du roi, du « basUeus »(9)n'a pas été bien
puissante et a été vite contrecarrée par les nobles, les plus importants des
propriétaire regroupés dans de puissants clans. C'est dans une large mesure cette
noblesse qui est à l'origine du progrès des échanges.
Chemin faisant U est bon d'affirmer que l'esclavagisme a bien existé en
Grèce et à Rome en tant que système dominant (10). Simplement U a toujours
coexisté avec de nombreuses autres formes d'exploitation. Si nous prenons
l'exemple de la Grèce, seules certaines cités ont été jusqu'au bout de leur
spécialisation dans le commerce et l'artisanat laissant derrière elle toute une
cohorte de cités immobUisées à un point ou à un autre de l'évolution avec en
plus des phénomènes exceptionnels comme Sparte où les hommes Ubres ont
durci et idéalisé en quelque sorte la démocratie militaire afin de maintenir leur
système d'exploitation sur les Hilotes.
D'un autre point de vue, on peut être tenté, à la suite de Finley de penser
que l'éventaU des rapports de dépendance s'est réduit peu à peu en faveur de
l'esclavage puis a de nouveau augmenté jusqu'à la disparition de l'esclavagisme
(1 1) en tant que système dominant. L'Antiquité a toujours été une formation
complexe. C'est là l'un des sens du mot antique chez Marx.
Fondé sur l'initiative privée et sur les rapports d'échange (12),
l'esclavagisme, est éminemment pré-capitaliste et par exemple il a établi de façon
magistrale le droit de la propriété privée. D'autre part, l'opposition entrel'escla-
ve et l'homme libre a eu comme conséquence paradoxale de renforcer la dignité
sociale de celui-ci ; on trouve là une des raisons de l'évolution vers la
démocratie ! (13). Mais ceci ne fut pas sans conséquences négatives dans la
mesure ou les contradictions intellectuelles dans la société esclavagiste ne furent
pas « antagonistes » parce que aucune des familles de pensée ne s'élevait contre
l'oppression esclavagiste (14) et furent idéalistes, à cause du dualisme
esprit-matière, théorie-pratique, réplique du couple maître-esclave.
Mais cette spéculation s'est révélée sans avenir parce que l'esclave était
dans une large mesure contraint au travaU par la force physique. Ce système
était beaucoup moins efficace que le capitalisme (15)où le prolétaire est
contraint au travaU par des forces aveugles, dirait-on, qui le dépassent, lui
apparaissent inhumaines et qu'U est tenté d'accepter comme autant de fatalités
(16)
166 GUY DHOQUOIS

Les contradictions ont amené le renforcement de l'Etat, comme toujours


dans une société de classes en crise, renforcement qui fut longtemps modéré
comme dans le haut Empire romain (17) mais qui a fini par amener dans le bas
Empire une telle prépondérance de l'Etat y compris dans l'économie (encore
qu'U ne faille pas l'exagérer) que l'on peut parler d'une nouvelle tentation
asiatique dans l'histoire de l'Europe et l'on pourrait parler de pseudo-asiatisme
pour désigner cette phase où l'empereur prenait des aspects de despote oriental,
phase de crise, phase de transition (18) qui a abouti plus ou moins vite, à Rome
comme à Byzance au féodalisme.
Le problème du féodalisme est difficile (19) pour deux raisons
essentielles : d'abord l'un des vices de l'historiographie actuelle est de mettre le
féodal à toutes les sauces (20), ensuite le féodalisme est un mode de production
très complexe, qui aboutit même à une confusion au moins apparente qui est
très loin de nos conceptions actuelles dans la mesure ou lui manque cette ligne
directrice autour de laquelle nous avons tendance à faire tourner l'histoire des
sociétés, l'Etat, lequel établit une unité qui même si elle est fictive nous rassure
et à partir de laquelle nous partons pour comprendre la diversité elle même, ce
qui ne va pas sans des risques graves de déformation.
Pour résoudre la première difficulté il serait bon à mon sens de distinguer
une fois pour toutes féodalisme et féodalités.
La féodalité est une couche ou classe sociale dominante qui se définit dans
tous les cas comme une hiérarchie de clientèles à caractère surtout militaire et à
forte influence politico-sociale par des canaux divers (21).
Je crois que l'on peut distinguer trois grands types (22) de féodalités dans
l'histoire de l'humanité : La féodalité tribale, la féodalité asiatique, la féodalité
féodaliste... (23).
La féodalité tribale correspond à la féodalité grossière de K. Marx et de F.
Engels ; elle se rencontre au dernier stade de la démocratie militaire par suite du
dépérissement de la démocratie primitive au profit d'une aristocratie qui
domine la hiérarchie militaire et le pouvoir politique grandissant sous tous ses
aspects (24), qui est organisée dans des clans qui deviennent « nobles », qui
exploite les masses populaires par l'intermédiaire des règles collectives qu'elle
détourne à son profit (25).
La féodalité asiatique se loge à l'intérieur d'une formation de type
asiatique de deux façons : soit de façon provisoire à la suite d'une crise du
système dominant, du recul de l'Etat, de la patrimonialisation des fonctions
etc., soit de façon permanente quand l'appareil d'Etat n'est au fond qu'une
féodalité grossière renforcée et organisée (26) souvent pour imposer sa loi à des
peuples vaincus (27) ou encore quand la féodalité peut se glisser et se
consolider entre un appareil d'Etat relativement léger et les communes (28).
Les deux féodalités tribale et asiatique ont en commun d'être un
« aspect » particulier d'un mode de production.
La féodalité féodaliste est la classe dominante caractéristique d'un mode
de production, du féodalisme.
Dans ce cas précis (29), établi à partir des exemples de l'Europe
occidentale et du Japon que les historiens s'accordent à ranger dans la catégorie
LES PREMIERES SOCIETES DE CLASSES 167

du féodaUsme, U me semble que le niveau des forces productives est


relativement élevé (30). Les liens de sang ont nettement moins d'importance
désormais. Les Uens d'homme à homme souvent sous une forme contractuelle
prennent le pas (31).
Ceci n'est possible que parce que l'ordre féodal remplace un Etat qui a
disparu non sans laisser de traces profondes, en particulier après avoir brisé
beaucoup des anciennes solidarités tribales (32).
Il y a confusion des droits mais après qu'ils aient été séparés. Le
féodaUsme brise les solidarités d'origine étatique. Il est bel et bien
essentiellement favorable aux solidarités peu ou prou contractuelles.
La disparition de l'ancien mode de production permet le réaménagement
des forces productives dans ce qui est un climat d'anarchie mais aussi de liberté.
Le féodalisme occidental tient compte en quelque manière de l'échec de la
grande exploitation et de la séparation des travaUleurs et des instruments de
production, dans l'esclavagisme, séparation qui, sera peu à peu possible à un
niveau plus élevé.
L'ordre féodal peut devenir suffisamment cohérent et stable pour
permettre le développement des échanges, de l'économie (33) et des classes
antagonistes.
En particuUer les ville s'opposent aux campagnes souvent de façon
victorieuse (34). Le féodalisme démontre ici plus qu'ailleurs son caractère
d'époque progressive et pré-capitaUste.
Les progrès font rejouer l'opposition entre propriété publique etpropriété
privée au profit de cette dernière et ceci d'autant plus facilement que dans le
féodalisme ^exploitation et le pouvoir se sont dans l'ensemble individualisés et
personnalisés (35).
Après ce tout à fait remarquable développement de classes opposées en
l'absence ou en la quasi absence d'Etat, celui ci finit par renaître pour assurer
l'ordre social au profit des classes dominantes, mais à partir de l'ordre féodal et
en ne se confondant en aucune manière avec ces classes sociales (36) ; il les
représente simplement.
En même temps que lui se consoUdent ce qui sont d'abord des quasi
nations, des « narodnost » suivant l'expression russe.
Ces traits généraux, esquissés à grands traits, du féodalisme montrent que
celui-ci n'est susceptible que d'une définition longue et complexe (37).
Ils montrent également qu'U est susceptible de grandes variations dans le
temps et dans l'espace (38).
Il suffit de comparer ce que j'appeUerai le tempo fort du féodalisme
d'Europe occidentale et le temps plus faible du Japon. Cette différence
s'expUque d'abord à mon avis par le fait que le féodalisme d'Europe
occidentale a été précédé par l'esclavagisme dont nous avons vu le progrès qu'il
a fait fairebaux échanges, à la rationalité qui les encourage tandis que c'est un
para-asiatisme (et une longue phase de transition) qui ont conduit au
féodaUsme japonais. D'autre part celui-ci était perdu dans un continent hostile,
si j'ose dire, alors que l'Europe occidentale était bien plus vaste, bien plus
peuplée, bien plus diverse (39).
168 GUY DHOQUOIS

Le résultat c'est que certaines caractéristiques du féodaUsme sont moins


marquées au Japon, la dialectique vUle-campagne y est b moins nette (40), les
rapports vassal-suzerain sont plus hiérarchiques, moins contractuels, les Uens de
sang y ont plus d'importance (41).
Tout ceci me semble expliquer dans une large mesure la différence de
destin entre l'Europe occidentale et le Japon, le fait que ce soit finalement
l'Europe occidentale qui ait fait la Révolution industrielle mais aussi le fait que
le Japon soit le seul pays non européen à avoir réussi sa conversion au
capitalisme (42) ainsi que et certains traits encore actuels du capitaUsme
japonais (43).
Je n'envisagerai pas dans le cadre de cet article le difficile problème de la
transition du féodalisme vers le capitaUsme (44) dans la mesure même ou
j'essaieode définir ici des modes de production et non des formes de
transition(45) dans lesqueUes se sont articulés des modes de production dans
une dynamique complexe et parfois très instable. .
Simplement, ce que j'ai dit du féodaUsme me semble confirmer l'idée (46)
qu'U s'agit de la formation à partir de laqueUe pouvait apparaître le capitaUsme,
lequel couronne cette séquence pré-capitaUste qui commence avant
l'esclavagisme, avec la rupture fondamentale des environs de l'an mU avant J.C, cette
ligne d'évolution européenne dont l'originalité est d'avoir Umité l'importance
de l'Etat malgré les tentations asiatiques à Mycènes ou au Bas Empire qui ont
fait hésiter l'Europe devant son destin.
Sorbonne Paris.

NOTES

(1) Trait commun avec le capitalisme d'Etat. Dans les formes asiatiques cela conduit à l'esclavage
généralisé. Dans les théories sur la plus value Marx indique que l'esclavage, le servage et la dépendance
politique sont les trois formes différentes de la dépendance extra économique.
(2) Dans la mesure où j'estime que la démocratie militaire peut aboutir à l'esclavagisme.
(3) Cf Marx bien sûr mais aussi Durkheim et Davy sur le « despotisme » considéré comme un
« communisme transformé ».
(4) Qui je le rappelle prend beaucoup de la commune asiatique décrite par Marx et qui devient ici une
commune slave recouverte par un état asiatique. Une multitude d'études concrètes sera nécessaire pour
confirmer cette vue théorique. Il convient peut-être de signaler déjà que l'asiatisme, à côté de sa
tendance principale au gel des communes, manifeste une tendance secondaire à leur altération, du fait du
progrès des échanges.
(5) Dans un esclavagisme déclinant.
(6) qui apparaissent dominer les formes relativement « primitives » d'asiatisme, Cf. le remarquable
article de L. Sedov dans la Pensée d'avril 1968.
(7) Ces tendances à la division du travail par groupes naturels vont très loin, sont d'une très grande
diversité et peuvent aboutir à des cités marchandes de type asiatique si les rapports d'échange restent très
différents de ceux que nous connaissons de nos jours. Cf le Proche Orient antique.
(8) En effet ces distinctions ne sont pas à outrer et seules des études concrètes permettront de
déterminer les critère à utiliser. Sans doute l'absence de villes véritables en est-il un qui témoigne de
l'existence d'une société mécanique (l'Egypte pharaonique pendant la majeure partie de son histoire,
Mycènes, les Mayas, les Khmers, cf MX). Coe in Comparative studies in society and history 1961-1962
p.65). Voir aussi le critère de la division villageoise ou extra villageoise du travail, Cf AJS.Orlova in Des
africanistes russes parlent de l'Afrique, à propos de Madagascar où la division du travail ne se situe pas
uniquement au niveau de la communauté.
(9) C'est le cas étudié par Marx.
(10) « Les segments deviennent des organes » E . Durkheim
LES PREMIERES SOCIETES DE CLASSES 169

(11) En opérant cette distinction, on s'éloigne de Marx mais nous avons vu que celui-ci avait des idées
flottantes et un vocabulaire vague à propos des phénomènes que j'analyse parce qu'il ne les a jamais
étudiés systématiquement. Utiliser les acquis de la science et l'apport des autres pères fondateurs de la
sociologie historique amène i préciser voire à redresser les notions de Marx tout en restant fidèle à sa
pensée essentielle.
(12) Cf les pertinentes critiques de M. Rodinson in « Islam et capitalisme »
(13) Il faut à mon avis abandonner une fois pour toutes la tentation de voir dans le charismatique
quelque chose de révolutionnaire, bien au contraire je le juge éminemment favorable à la multiplication et
à la solidification des statuts ; Cf L'Inde. Je parle surtout de Charismes héréditaires. Sur le charisme, voir
E. Shils : charisma, order and status, in American sociological review XXX-2-1965. .
(15) Par contre le féodalisme tend à être organique sans être du tout bureaucratique.
(16) Toujours le problème des frontières et des nuances, car il y a par exemple du charisme plus ou
moins dilué partout.
(17) Ce qui est normal dans des sociétés ou l'Etat a des fonctions économiques qui sont plus ou moins
fondamentale. U me paraît probable que le charisme entraîne une tendance à la féodalité permanente.
(18) Mais de ce fait elle est propre aux formes asiatiques. Tandis que les distinctions de M .Weber de
d*E. Durkheim sont de ce point de vue beaucoup plus générales. On peut parler de l'organicisme du
féodalisme ou du bureaucratisme du capitalisme d'Etat, du mécanisme de la démocratie militaire ou du
pouvoir charismatique dans la royauté féodaliste.
(19) Je ne tiens pas, faut-il le dire, à ces dénominations qui sont lourdes.
(20) Imitation ne suffît pas car elle peut donner un mode de production asiatique (cf le Vietnam) ou
à un sub-asiatisme (cas fréquent en Afrique noire) il faut qu'elle soit artificielle, c'est à dire ne
corresponde pas aux nécessités profondes des forces productives et qu'elle soit par conséquent fragile.
(21) Notons que le M J*A. n'existe pas seulement dans des régions arides à la différence que ce
qu'ont cru Wittfogel et Varga. Ce qui fait que le drainage peut être une activité très importante dans
l'ensemble des travaux hydrauliques, comme à Sumer. D'autres régions sont à mettre sous la rubrique du
Mi*.A., la Corée, le Vietnam, le Cambodge, Madagascar... Le monde musulman pose un problème très
particulier à cause de sa très grande diversité. Mais il était construit dans une certaine mesure sur deux
piliers, l'Egypte et l'Irak, deux modes de production asiatiques. Pour les problèmes du M.P.A., cf aussi
mon article dans les Cahiers internationaux de sociologie, 1966.
(22) Et donc quand il ne se contente pas de faire allusion à la communauté archaïque ou à celle de
type asiatique au sens large... L'adjectif asiatique a trois sens chez Marx.
(23) Nombre d'auteurs sont de mon avis en ce qui concerne l'interprétation de Marx, Varga, cf. ses
essais sur l'économie politique du capitalisme, Sedov, Struve, Nguyen Long. Bich etc. Cf. aussi Mandel,
La Formation de la pensée économique de Marx.Cf aussi bien sûr Engels l'Anti Duhring etLénine (résumé
de la correspondance entre Marx et Engels).
(24) Cf Hobsbaum, introduction à l'édition anglaise des formes, voir recherches internationales n.
57-58, M. Dobb, science and society-summer 1966, E. Mandel, G. Sofri (critica storica Nov. 66) et notons
que Engels dans l'Anti Duhring, tranchedavantage que Marx et dans le sens que nous venons de dire.
(25) Cf Mandel, à la différence de M. Godelier ! le cas de la Chine au XIX siècle est très complexe à
cause de l'importance des marchands et des propriétaires fonciers, de la dégénérescence du modèle
dominant et des rapports croissants avec le capitalisme mondial : cf Chang Chung li, The Chinese gentry,
1955 ou « The income of the Chinese gentry » 1962, où il montre entre autres choses l'achat
systématique de grades confucéens par cette « gentry ».
(26) Bien au contraire il y a beaucoup d'évolutions possibles à l'intérieur du M J\A.
(27) Car il n'a pratiquement envisagé que le modèle indien de type mécanique, où l'autarcie des
cellules villageoises est grande. Voir cependant son article du New York daily tribune du 25 juin où il
affirme que dans les sociétés asiatiques qu'il étudie « la récolte dépend des bons et des mauvais
gouvernements.
(28) Cf J. Gernet ou encore la critique qu'E. Leach a faite de K. Wittfogel dont la théorie lui apparaît
« desperatly circular », dans Post and Present 1959 n. 15.
(29) Au 4 S.av, J.-C, c'est-à-dire avec les très grands travaux ? Mais avant une forme élémentaire de
MJP.A., et avant encore, un sub-asiatisme ?
(30) Le MPA. les a habitués à l'Etat, à son rôle économique etc.. A l'inverse, la notion de M -P.A.,
comme société de classes aide à la critique du capitaUsme d'Etat
(31) Cf mon article. Je répéterai simplement ici que le capitalisme était une phase nécessaire du
développement économique pour toute société avant qu'U ne triomphe (c'est ce triomphe qui a rendu le
socialisme possible) et que l'Etat du M J».A. mu par une raison traditionnaliste et formaliste, dominé par .
une conception cyclique du temps ne pouvait pas planifier le progrès ce qui n'est possible qu'aujourd'hui
et encore au prix de bien des conditions !
170 GUY DHOQUOIS

(32) Lesquelles peuvent n'être qu'une série de sanglantes révolutions de palais mais peuvent être plus
importantes et amener peut-être des phases de militarisation, à considérer comme des périodes
d'exagération du rôle « policier » de l'Etat pour faire face à des difficultés considérables. On pourrait considérer
de ce point de vue l'émergence de l'Assyrie et de la Perse dans le proche Orient antique. Cf Gordon
Childe. L'Europe préhistorique, 1962.
(33) Cf par exemple Claire Préaux : l'économie royale des Lagides ; Suddi Y Labib, Handdesges-
chichte Agyptens im Spât-mittel-alter, ou S. J. Shaw Financial and administrative organisation and
development of Ottoman Egypt.
(34) Cette définition introduit répétons le à la possibilité pour le modèle dominant d'intégrer des
activités marchandes importantes.
(35) Cf Y Simenov, l'Orient ancien in Recherches internationales à la lumière du marxisme n 57-58.
(36) Cependant il est vain je crois de rechercher dans des pays de type asiatique une sorte de variante
atténuée de la série exclavagisme, féodaUsme. Cf Contra, F. Tokei in Recherches internationales à la
lumière du marxisme n 57-58.
(37) Cf. les relations de l'Extrême-Orient avec le reste du monde et en particulier l'Europe à partir du
Moyen-Age. Voir par exemple ces relations pour la monnaie et pour les transformations de l'agriculture en
Chine à partir du XVlème siècle. Peut-être peut-on parler de bourgeoisie et de secteur capitalistique dans
ce pays à partir du XVIIème siècle ? Cf R. Dawson, Tne legacy of Chine ; L. Dermigny, la Chine et
l'Occident.
(38) cf La différence entre l'ancien et le nouvel empire dans l'Egypte pharaonique ou le rôle ancien
des marchands en Chine.
(39) Les exemples historiques sont peu nombreux pour nous donner une véritable confirmation
statistique. Mais nous n'avons qu'eux, ils vont tous dans le même sens et sont confirmés par la théorie !
(40) Le Cambodge et l'Irak sont des exemples remarquables de ce phénomène. Pour le Cambodge,
voir GrosUer, le Cambodge au XVI siècle et L. Sedov, art. cit.
(41) Du reste la Mésopotamie dans le proche Orient antique avait joué un rôle énorme de ce point de
vue, ce qui a considérablement accru son originaUté par rapport à l'Egypte mais ne l'a pas empêchée de
constituer un M J\A.
(42) Ce qui pose une fois de plus le problème en grande partie faux et insoluble, des frontières. Ainsi
la Chine et l'Egypte à la fin du XIX siècle ont-elles probablement franchi une frontière invisible qui les a
conduit à une phase de capitaUsme dominé. Cf pour l'Egypte, la passionnante discussion entre A Abd el
Malek et H. Riad dans leurs livres sur l'Egypte.
(43) Cf les observations, de J. Pirenne sur l'Egypte suivant lesqueUes la « Liberté individueUe »
croissait quand les pharaons renforçaient leur pouvoir.
(44) Cf la révolte des Tai Ping qui réclamaient le retour au vrai rôle de l'Etat Chinois. Sur l'héritage,
culturel dû au M J*A. cf. I. Banu, La pensée avril 1967, et K. Wittfogel (le Despotisme Oriental) qui le
détourne dans un sens anti-communiste. On connaît les beaux texte de K. Marx sur l'unité supérieure,
mais se rappeUe-t-on aussi d'E. Durkheim : « L'autorité est l'émanation de la conscience commune ».
(45) Je rappeUe que ce sont ces sociétés que Marx avait en tête quand il élaborait sa théorie du
M JPA. ce qui a pu fausser dans une certaine mesure son jugement.
(46) Dichotomie qui domine aussi l'histoire de l'Indochine, le Vietnam étant traditionnellement de
type plutôt chinois, le Cambodge étant d'un beau type indien, si j'ose dire, avec charisme très important
dans la fondation des villes, (la viUe du souverain, la cité palais) dans l'arbitraire (pour le choix des
serviteurs du prince...)
(47) Cf entre autres L. S. Yang 1964 : « Les aspects économiques des travaux publics dans la Chine
impériale ».
(47bis) Ceci répond à D. Thornec. « Marx in India », in contributions to indian sociology 1966 n. IX. .
(48) Cf H.Goblot in Annales, Mai-Juin 1963 sur les « Qanat ».
(49) Dans sont très remarquable article in Past and Present 1959 n. 15, « Hydraulic society in Cey-
lan ». Et pour lui « Sinhala » (Ceylan) est un exemple du type indien de société hydraulique « cellular,
not centralised in structure » Mais il ne faut pas se dissimuler que « centralisation politique peut
accompagner la solidarité mécanique » (E. Durkheim)
(50) Et tous ses traits apparaissent comme étant en cohérence les uns avec les autres.
(51) D'où des décadences brutales
(52) Un grand nombre de celles-ci sans véritable ville, n'avait pas de véritable Etat. La ville a une
éminente signification politique (cf Ibn Khaldoûn qui en arrive en quelque sorte à confondre Etat et viUe)
ce qui n'autorise pas à confondre ville et cité.
(53) Echanges de type non capitaliste dans lesquels des organisations corporatives et étatiques jouaient
un rôle essentiel. Cf K. Polanzi... Trade and markets in country emperes. Cf Engels sur l'insuffisance des
échanges si les forces productives ne suivent pas.
LES PREMIERES SOCIETES DE CLASSES 17 '

(54) Ceci dépend du rôle exact de la féodalité. Parfois l'échelon de base est la famttle étendue ou le
clan. Ceci se rencontre en Afrique noire.
(55) cf communication de S. Vieira au coUoque d'alger (Mai 1967).
(56) A cause de la supériorité traditionneUe de l'irrigation.
(57) Que l'on pense au tourbillon des Empires dont témoigne l'histoire de l'Afrique.
(58) Cas fréquent en Afrique (cf. Suret-Canale.) L'Etat se maintient grâce aux solidarités claniques et
tribales. C'est un trait archaïque qui risque de disparaître si l'Etat se renforce trop car ces solidarités se
dissolvent du fait de l'éxacerbation des rivantes. L'analyse d'ibn Khaldoûn garde ici toute sa valeur(cf Y.
Lacoste).
(59) N'oublions pas qu'au cours de cet exposé, j'essaie de définir des mondes de production qui sont
des modèles abstraits mais que l'histoire connaï un fourmiUement de formations économico-sociales
souvent extraordinairement complexes, comme ce qu'on pourrait appeler « la formation algérienne ».
(60) Cf le cycle de trois générations d'ibn Khaldoûn.
(61) Ou des cas exceptionnels d'évolution vers le M.P.A. comme celui de la Chine si Ton admet que
les palais villes de la Chine du II millénaire avant le Christ étaient sub-asiatiques.
(62) A l'histoire très particuUère.
(63) L'Afrique est en somme une terre de démocraties primitives et de sub-asiatismes (à l'exception de
l'Egypte et de Madagascar, M.P.A.) C. Coquery Vidravitch me semble viser le sub-asiatisme dans son
article d'avril 1969 dans la Pensée. Mais eUe a tort de ne pas voir que F« esclavage généraUsé » est
susceptible d'un sens large et d'ajouter un « mode de production africain » à l'appellation déjà
malheureuse, mais du moins reçue, d'asiatisme.
(64) Par exemple dans quelques régions du Mozambique.
(65) Nous ne pouvons pas décider de ce qu'aurait été le destin de l'Afrique sans les Européens. U ne
faut pas oubUer que l'agriculture sèche de savane ne peut pas donner un surproduit très important dans la
majorité des cas, Cf la controverse entre A. G. Hopkins et M. Malavist dans Past and Present en 1966 et
67, et que l'Afrique n'est pas très favorable aux relations maritimes. U n'empêche que l'Afrique n'a pu
disposer de ses potentiaUtés historiques.
(66) Les originaUtés de cette société et d'autres d'Amérique du centre et du sud peuvent provenir de
ce que le mais a une forte productivité même avec une culture de bas niveau technique, cf Morley, The
Ancient Maya, 1946
(67) Cf l'institution rituelle de la « guerre fleurie ».
(68) Et non pas de MJP.A. car les grands travaux (d'irrigation, de terrassement etc..) me paraissent
jouer un rôle quaUtativement moins important qu'au Pérou Inca. Cf E. Wolf, Peuples et civilisations de
l'Amérique centrale ou encore A. Palerm, Irrigation civilizations, a comparative study. 1955.
Qualitativement moins important ne veut dire en aucune manière inexistant. Cf Les jardins sur l'eau de la vallée
de Mexico.
(69) Sans que l'Etat fasse triompher une autre forme d'égaUtarisme, d'où "ne hiérarchie sociale
nettement plus accentuée que chez les Incas.
(70) Notons que la division du travail par groupements naturels est la règle.
(71) Le capitaUsme sur les marges du monde qu'il a dominées a suscité des formes archaïques, «
esclavagisme » en Amérique ; « féodaUsme » en Europe orientale (je prends ces termes entre guillemets car ils
prennent évidemment ici un sens particuUer en fonction du contexte international dans lequel ils se
situent et qui est dominé par le capital. Oh arrive à ce paradoxe : Etat d'origine sub-asiatique, féodaUté
et féodaUsme (bien altéré) vont se renforcer ensemble en Russie. On sait qu'en Pologne, ce sera le
contraire.
(72) cf S. Blanc, aux origines de la bourgeoisie russe. Cahiers du monde russe et soviétique. 1964-3
(73) Le Laos décrit par K. Manivanna paraît un exemple de sub-asiatisme (cf son article de la Pensée,
avril 1968).
(74) Quelle que soit la nuance exacte de l'asiatisme dans cette société.
(75) L'imitation s'expUque parce que les « Barbares » sont éblouis par les splendeurs d'une civUisa-
tion plus évoluée.
(76) Cf Palmer, Chadwick, etc_
(77) Cf A. Lencman. Die Sklaverei un my kenischen und homerischen Griechenland 1966. Mais seul le
terme futur existe.
(78) Ce qui est fort contestable semble-t-il.
(79) Je ne saurai trop insister sur ma dette à l'égard de JJP. Vernant.
(80) On parle de civiUsation anatoUenne. Rappelons à quel point tout ceci est contestable.
(81) Les Umites de ces Etats amènent à parler d'économie palatiale centrée sur ces palais-cités.
(82) Parfois la continuité est parfaite (comme dans l'orfèvrerie). Mais les Achéens ont conservé leur
originaUté surtout dans l'importance chez eux de farouches remparts .
172 GUY DHOQUOIS .

(83) On sait que c'est cette hypothèse qui a permis en 1953 à Ventris et Chadwick de commencer à
déchiffrer cette écriture.
(84) A la différence des Hittites chez qui le roi a fait disparaître peu ou prou les institutions
indo-européennes pour édifier un véritable asiatisme.
(85) A Pylos par exemple, cf Vidal Naquet dans Annales juillet août 1963.
(86) cf Pierre Vidal Naquet art. cit.

,
(87) Sinon le roi divin (Vernant), du moins la royauté sacerdotale (E. Will) dans le sens du proche
Orient s'est effacée.
(88) cf Gordon Childe op. cit.
(89) Cf T. Jouar des Longrais. L'est et l'ouest 1958, les articles d'A. Gonthier dans les recueils de la
société J. Bodin, les travaux de G. B. Sansom, E. O. Reischaner J. W. Hall etc
(90) Avec des nuances. Voir par exemple l'importance de l'irrigation locale cf D. Twitchett. « Same
remarks on irrigation under the T'ang ».
(91) L'un des deux féodalismes pleinement constatés à la surface de la terre et qui prépara bien le
japon au capitaUsme. t

(I) Ce n'est qu'en Europe dès l'esclavagisme et aussi dans la loi barbare, qu'eUe comporte l'« usus » et
l'« abusus ».
(2)Cf M. Rodinson ; il est important en effet de distinguer dès l'abord secteur capitaUste dominé
(capitalistique) et secteur capitaUste dominant
(3) Il faut prendre ici exactement le contre-pied de la tradition stalinienne.
(5) Cf Engels « Sans esclavage antique, pas de socialisme moderne ».
(6) Peu à peu les forces productives ont pu soutenir des ychanges quaUtativement différents de ceux
du 2 millénaire.
(7) Le développement de la Grèce s'est fait en quelque sorte à la fois avec le Proche Orient et contre
celui ci.
(8) Lequel a beaucoup de conséquences, par exemple de diminuer l'importance des clans.
(9) Remarquons qu'il s'agissait d'une simple personnalité locale à Mycènes.
(10) E. WiU le rappeUe dans la Revue Historique d'octobre 1967 en s'appuyant en particuUer sur M J.
Finley.
(II) cf MJ. Finley, « Between slavery and freedon » ; Comparative studies in society and history.
1963-1964.
(12) Avec les nuances nécessaires sur par exemple l'importance de la valeur d'usage.
(13)Cf P. Vidal-Naquet, Raison présente, n 6
(14) Cf le remarquable article de Ion Banu : la formation sociale asiatique dans la perspective de la
philosophie orientale antique, la Pensée, Avril 67.
(15) L'esclavagisme annonçait la marchandise avec en quelque sorte un homme-marchandise
(beaucoup de nuances sont bien sûr nécessaires). Mais l'abstraction des rapports était insuffisante.
(16) Les esclaves cependant ne constituaient pas une classe consciente d'eUe même donc susceptible de
se révolter vraiment dans la mesure où l'esclavage leur apparaissait aussi nécessaire qu'à Aristote ! ce qui
e$t à mettre dans une large mesure en liaison avec le niveau des forces productives (P.N.V.)
(17) Sans parler de la nécessité où s'est trouvé l'héllénisme en expansion de s'adapter aux anciennes
structures du proche Orient dans la période hellénistique riche de conséquences...
(18) L'aspect « pseudo-asiatique » de cette société était en concurrence avec l'esclavagisme déclinant
et la féodaUté montante. Ceci est très visible au FV S ap J.C. Le terme même de pseudo-asiatisme est
justifié d'une part par la fiUation certaine avec l'asiatisme antique (tant par l'intermédiaire de la période
héUénistique, du rôle de « pharaon » joué pour l'empereur en Egypte, que par celui d'exemples
contemporains (L'Iran Sassanide), d'autre part parce que l'asiatisme se définit de façon générale par un Etat qui
aspire la classe dominante et qui cherche à dominer au moins les rapports de production ce qui est bien
la tentative (qui a échoué) du Bas Empire
(19) cf déjà la polémique entre Voltaire et Montesquieu ...
(20) C'est le « féodaUsme sans rivages » dont parle L. Sedov dans son article de la Pensée, avril 1968.
Cet excès en amène un autre qui tend à refuser l'emploi du terme féodaUsme. Cf l'article D'A. R. LEWIS,
in comp. Studies in H. and Soc. Janv. 1969.
(21) et avec des tendances diverses à la patrimoniaUsation et l'hérédité de ces Uens.
(22) On peut en trouver d'autres à l'intérieur de l'esclavagisme (dans l'antiquité déclinante par
exempie) ou à l'intérieur du capitaUsme (l'aristocratie est bien altérée cependant) ou sur ses marges (la
féodaUté latino-américaine). Bien entendu la féodaUté se dilue. Mais il faut la distinguer des simples Uens
de cUentèle qui sont très répandus et ne peuvent caractériser une couche sociale, La féodaUté entendue
stricto-sensu ne se rencontre plus à partir d'une certaine étape du capitaUsme (dans les économies
dominantes).
LES PREMIERES SOCIETES DE CLASSES 173

(23) Ce néologisme me parait nécessaire. On ne doit plus pouvoir parler d'un prétendu « mode de
production féodal » qui peut découvrir n'importe laquelle des féodaUtés que je viens de définir.
(24) L'Afrique est riche en phénomènes de ce genre. En contrepartie, le terme de féodaUté ne peut
s'appUquer qu'à un ensemble d'institutions poUtiques cf J J. Maquet et aussi Lombard.
(25) Mais qui n'en restent pas moins coUectives dans une très large mesure même si les formes
juridiques apparentes sont souvent en retard sur le développement de l'initiative privée et peuvent former
une sorte de voile protecteur pour ceUe ci.
(26) D'où la possibiUté de multiples gradations.
(27) Cas fréquent dans les « sub-asiatismes » africains.
(28) Cas fréquent en Inde et magnifiquement étudié par E. Leach à Ceylan.
(29) Je crois là encore à la vertu d'une véritable définition c'est-à-dire qui soit assez comprehensive
pour ne pas être trop extensive (cf M. Bloch, R. Boutruche).
(30) Pour permettre les échangesIl y a presque un seuil ici. D'un autre point de vue, on peut
considérer qu'il y a retour à la confusion (et non confusion primitive peu ou prou altérée) à un niveau
supérieur des forces productives.
(31) U y a là un critère fondamental.
(32) Tout mode de production se définit par les modes de production qui peuvent le précéder ou le
suivre, c'est-à-dire par la séquence dans laqueUe il s'inscrit. L'histoire nous indique des cas de féodalisme
après l'esclavagisme, après un para-asiatisme et sans doute après un sub-asiatisme. Dans le premier cas le
germanisme a joué également un rôle important dans la naissance du féodaUsme Mais dans les autres, ?
(33) Le niveau des forces productives peut augmenter de façon extraordinaire.
(34) Marx a justement insisté sur ce trait fondamental. Avec le féodaUsme, les villes vont commencer
d'urbaniser les campagnes. Dans l'Antiquité, c'étaient plutôt les campagnes qui ruraUsaient les villes. De
même que dans le monde musulman et que dans les asiatismes. Dans ces cas là, la ville est d'abord le Ueu
de contradictions de la campagne et eUe est dans une large mesure parasitaire. La viUe médiévale
appartient à la définition du mode de production féodaliste.
(35) Le seigneur est aussi un chef d'entreprise. L'exploitation de type asiatique est plus coUective
dans l'ensemble parce que le titulaire des droits féodaux est très souvent considéré comme un
représentant de l'unité supérieure et parce que cette exploitation pèse sur la commune prise comme un tout
alors que dans le féodaUsme eUe a tendance à peser sur chaque paysan. Mais ici U ne faut rien exagérer et
il ne faut surtout pas sous-estimer la remarquable résistance des communautés villageoises. Il ne faut pas
oubUer que te serf est l'objet d'une coercition extra-économique ce qui est un des facteurs de l'infériorité
du féodaUsme par rapport au capitaUsme.
(36) A la différence de l'asiatisme ou du capitaUsme d'Etat.
(37) Pour simplifier, on peut dire qu'il n'y a en toute rigueur, de féodaUsme qu'à la fois seigneurial et
banal. Cf Marc Bloch.
(38) Que l'on pense aussi à l'Europe occidentale au X, au XHIème siècle, au XVème siècle ! Ou que
l'on compare les diverses nations, l'Italie et l'AUemagne par exemple, la première teUement imprégnée par
l'Antiquité, la deuxième teUement marquée par les traditions germaniques. Il y a fallut trois Etats ou
amorces d'Etats pour l'amener au féodaUsme, et au XHIème siècle seulement de façon pleine et entière.
(39) Et en contact avec bien des choses grâce au monde musulman.
(40) On ne saurait oubUer cependant que la classe des marchands y a connu un remarquable essor
(par exemple au XVIII siècle), Mais il fût tardif !
(41) Par contre il est remarquable de voir l'ordre féodal mener à l'Etat sous les Tokugawa. Un facteur
de ce genre permet de distinguer la féodaUté japonaise d'autres plus ou moins complexes mais plus
« grossières » ou « asiatiques » comme la féodaUté maghrébine ou l'ottomane. Il est à noter que c'est
jusqu'à présent dans la comparaison entre les féodalismes européens et japonais que l'histoire
comparative s'est complu de K. Asakawa à J.W. Hall (dans « comparative studies » 1962-63, en passant par M.
Bloch, G.B. Sansom, F. Jouar des Longrais, sans parler de K. Marx dans le Capital !
(42) C'est aussi ce que j'ai dit qui explique que le Japon ait gardé son indépendance. E. Mandel place
mal le problème à mon avis, trop le problème dans l'indépendance et pas assez dans les raisons de ceUe-ci
cf Formation de la pensée.
(43) On peut noter que le poids d'une féodaUté permanente et jamais vraiment contestée pèse lourd
dans le destin des certains pays, le Japon, l'Inde la Grande Bretagne.
(44) Je dirai simplement que cette transition doit s'expUquer par les contradictions du féodaUsme,
c'est-à-dire déjà par tes conditions de sa naissance.
(45) Sauf dans une certaine mesure pour la démocratie mUitaire.
(46) Cf aussi mon article, te M.P.A., page 86. On pourrait croire qu'U y a eu une multipUcation des
Athènes au XVème siècle qui ont pu développer les conséquences de leur originaUté sans entraves de la
part de l'Etat, dans un monde qui était essentieUement ruraU
L'Homme et la société

Propositions pour une classification nouvelle des sociétés


humaines (fin) : Signification et sens de l'histoire
Guy Dhoquois

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Dhoquois Guy. Propositions pour une classification nouvelle des sociétés humaines (fin) : Signification et sens de
l'histoire. In: L'Homme et la société, N. 13, 1969. Sociologie et philosophie. pp. 215-230.

doi : 10.3406/homso.1969.1241

http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1969_num_13_1_1241

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essais théoriques | fâtf£^£S*Xz±

propositions pour une des


classification
sociétés humaines
nouvelle
(fin)

signification et sens de l'histoire

GUY DHOQUOIS

Ces trois articles avaient un double but : faire avancer, à partir des données
fournies par l'histoire comparative, nos idées sur la typologie des sociétés
humaines et, en fonction de ce travail concret, faire progresser la méthodologie
et l'épistémologie de l'histoire.
Cette double démarche était indissociable, ses deux aspects se renvoyaient
de l'un à l'autre à l'intérieur d'une contribution à la fondation scientifique de
ce que je propose d'appeler la sociologie historique qui se définit de façon très
générale par une double démarche de ce genre.
C'est ainsi que dans mon introduction, j'ai proposé de voir dans la
sociologie historique la théorie de la praxis, que j'ai opposée à l'histoire
historisante, laquelle ne peut renvoyer sur le plan des synthèses explicatives
qu'à ce que j'appelle l'histoire idéaliste-virtuelle.
J'ai affirmé qu'il fallait enfin attribuer son statut épistémologique (et non
son statut philosophique) à la sociologie historique, c'est-à-dire à l'histoire qui
me paraît bel et bien être la science suprême pour l'homme.
L'état actuel de la science fait qu'une telle recherche ne peut que partir
d'une relecture créatrice des pères fondateurs de la sociologie historique,
essentiellement de K. Marx et de F. Engels et doit s'inscrire dans le cadre d'une
réplique, qui ne peut être que scientifique, de la raison dialectique à l'offensive
néo-kantienne du structuralisme dont la forme la moins dangereuse n'est pas le
structuralo-marxisme et qui prend l'apparence d'une idéologie de classe.
En fonction de ces prémisses épistémologiques, j'ai entrepris l'examen des
sociétés pré-capitalistes en le centrant sur le mode de production asiatique et les
formes voisines.
J'ai pu ainsi passer du communisme primitif, présenté comme hypothèse
nécessaire, comme confusion et négation primitives, à sa désagrégation
216 GUY DHOQUOIS

regroupée dans la sphère des démocraties militaires (ou primitives) qui voit la
progressive naissance de l'Etat et dans laquelle on peut distinguer diverses
formes, par exemple les formations slave, antique et germanique en fonction de
la désagrégation plus ou moins avancée de la propriété collective des origines.
La sphère des démocraties primitives mène selon ma classification soit à la
sphère des formes asiatiques soit à l'esclavagisme.
Les formes asiatiques présentent des traits communs comme
l'identification plus ou moins complète de la classe dominante et de l'appareil d'Etat,
le rôle infrastructure! de l'Etat au moins au niveau des rapports de production
et souvent aussi à celui des forces productives ou encore la tendance de l'Etat à
geler les communes.
On peut aussi essayer de distinguer entre ces formes suivant plusieurs
critères dont le plus général, me semble-t-il, aboutit à distinguer entre Mode de
production asiatique stricto sensu, Mode de production sub-asiatique et Mode
de production para-asiatique. Importante est également l'utilisation de la double
division entre les asiatismes mécaniques charismatiques, et les asiatismes
organiques-bureaucratiques. A d'autres niveaux, on peut distinguer Etat-fleuve,
Etat-palais, Etat-Cité ou encore féodalisation et féodalité permanente. (1).
La séquence pré-capitaliste « typique », me semble-t-il, passe de
l'esclavagisme avec une tentation asiatique dans sa phase pseudo-asiatique m féodalisme
qui me paraît être à la fois seigneurial et banal. Ce qui fait que je crois
nécessaire de distinguer féodalisme et féodalité lesquelles peuvent être
essentiellement de trois types, tribal, asiatique et cféodaliste »...
Enfin,- à l'intérieur du féodalisme, j'ai esquissé une distinction entre le-
tempo fort du féodalisme de l'Europe occidentale et le tempo plus faible du
féodalisme japonais.
Ces résultats sont déjà importants. Ils peuvent en outre orienter une
recherche ultérieure sur la classification des sociétés contemporaines et ceci à
plusieurs niveaux.
Par exemple, la passé contribue à l'explication du présent (1 bis), surtout
dans les sociétés qui gardent un secteur traditionnel important, c'est-à-dire celles
du « Tiers Monde ». On sait par exemple à quel point les anciennes structures
sont explicatives des différences de résistance à la colonisation (2).;
On sait aussi l'importance de l'héritage du M.P.A. (3), tant par ses côtés
positifs que par ses côtés négatifs, tant du point de vue intellectuel que du point
de vue économique et politique. .
Parmi ces côtés négatifs, il convient d'insister au passage sur les tendances
à l'idéalisation du M.P.A. qui dissimulent son caractère de classe chez certains
marxistes ou marxistants du Tiers-Monde comme dans la vue mythique du
Péruvien Mariategui (4) ou les modèles trop abstraits du Turc Sencer Divitcioglu
(5).
A un autre niveau, la conception des formes asiatiques aide à la
compréhension du capitalisme d'Etat, entendu comme mode de production (6)
dans la mesure où toutes ces formes ont en commun l'identification de la classe
dominante et de l'appareil d'Etat (7), bien entendu à des niveaux de forces
productives très différentes (8).
SIGNIFICATION ET SENS DE L'HISTOIRE 217

Et, bien sûr les progrès de la méthodologie et de l'épistémologie de la


sociologie historique ne peuvent que servir la classification des sociétés
contemporaines. .
Cependant dans l'exposé des résultats concrets de mon étude, je n'ai pas
traité systématiquement de méthodologie et encore moins d'épistémologie,
problèmes que je compte soulever maintenant. .
La question méthodologique qui est au coeur de mon entreprise est
évidemment celle de la notion de mode de production que, sans revenir sur ma
définition liminaire, je voudrais ici préciser en discernant quelques uns de ses
aspects et en la distinguant de concepts voisins qui lui sont associés, telles la
formation économico-sociale, les formations de transition, la sphère, la
séquence et enfin la civilisation.
Le mode de production consiste donc dans la liaison entre un certain type
et un certain niveau des forces productives d'une part et des rapports de
production d'autre part (9). Elle s'effectue au niveau de l'entreprise ou à celui
du complexe d'entreprises ville-campagne quand il s'agit d'une économie
différenciée.
Cette notion s'édifie à un niveau élevé d'abstraction et ne s'impose pas à
partir d'une simple observation empirique. Il s'agit d'une explication-foyer, d'un
véritable abstrait-réel, concept qui est à distinguer soigneusement d'expressions
voisines comme « modèle » à l'anglo-saxonne et surtout type idéal à la Max
Weber qui me semblent plus ou moins entachées de kantisme (10).
Comment définir un mode de production, ce qui est délicat, surtout quand
d'autres formes sont toutes voisines ? A mon sens il convient de choisir la
définition à la fois la plus simple et la plus explicative qui s'inscrit le mieux dans
la typologie d'ensemble. Aucun de ces critères ne suffit, leur convergence
établit des hypothèses qui sont pour le moins très sérieuses. Il convient par
conséquent d'arrêter la nomenclature dans deux sens, là où elle perdrait par
trop de sa simplicité ou de son intérêt (11).
Reprenons la question du M. P. A. Faut-il choisir une définition distendue
(comme M. Godelier) ou stricto sensu (comme la mienne). Or la définition large
du M.P.A. ne permet pas de souligner l'originalité des sociétés hydrauliques qui
a des conséquences énormes (12) et tout à fait sui generis, et ceci alors même
que l'on peut faire entrer les autres formes asiatiques, en effet voisines, dans une
sphère des modes de production dont chacune est susceptible d'une définition
positive, simple et pertinente (13)..
Une définition large du mode de production « féodal »( ! )ne permet pas de
souligner l'originalité des sociétés européenne et japonaise (14) et n'apporte rien
à l'étude de la naissance du capitalisme.
Une My cènes féodale (15) ne contribue en rien à l'explication du « miracle
grec » qui est possible n'en déplaise à Lévi-Strauss (cf. son émission du 22
janvier 1968). *
Placer l'Algérie d'avant 1830 dans ce pseudo-mode de production féodal
est une expression passe-partout qui n'apprend rien et ne signifie pas grand
chose (16).
Rappelons que la cohérence dans la définition d'un mode de production
(17) développe des conséquences rigoureuses à tous les paliers de la vie sociale,
218 GUY DHOQUOIS %

par exemple au niveau des superstructures juridiques. Mais on sait qu'il faut se
méfier de la démarche inverse qui part du droit souvent gravé dans les
documents que nous possédons, pour reconstituer le fait plus fugace et
l'ensemble du mode de production, puisqu'il peut y avoir contradiction entre
les forces productives et les rapports de production, entre l'infrastructure qu'ils
caractérisent tous les deux et la superstructure. Cependant cette démarche là
peut être nécessaire du fait des insuffisances de nos connaissances et appartient
à la nécessaire convergence des indices.
Autre aspect de la cohérence dans la définition, un mode de production ne
se définit jamais seul, d'où l'importance de la classification des sociétés (18)
n'en déplaise au grand historien qu'est Cl. Cahen. Sinon, les définitions des
différents modes de production chez un même historien risquent fort d'être
incohérentes. De plus, nous avons là l'élément le plus important de cette
convergence des indices qui est décidément si importante dans une étude de ce
genre et dans les sciences humaines en général, sans parler bien sur de la vie
politique.
Cette exigence de cohérence est telle qu'en la combinant avec celle de
simplicité, suivant le principe d'économie, on peut penser à une combinatoire
formalisée (de façon très simple) qui distribuerait les modes de production
suivant une procédure tout à fait maîtrisée, rationnelle et éclairante. .
J'ai moi-même travaillé à une combinatoire (19) à quatre entrées, divisée
en pouvoir sur la nature ou plutôt pouvoir sur les hommes entendu comme
moyen d'affronter la nature, c'est-à-dire au niveau essentiellement des forces
productives,- grâce à l'initiative publique ou- privée, l'absence ou non-de
coercition extra-économique (20), et en pouvoir sur les hommes par la
participation aux initiatives publiques («la démocratie ») et la liberté privée.
Déjà cette combinatoire m'a permis de mieux apercevoir des nuances
importantes à l'intérieur de certains modes de production (21) de mieux
préciser par la logique formelle de la combinatoire certaines incompatibilités
entre caractéristiques fondamentales (22), de rendre évident l'existence de ce
qu'il faut bien appeler le « mode de production germanique » qui aboutit à
«l'économie paysanne (23) en dépit de son existence marginale et sans grand
avenir autonome.
Cependant il n'est pas question d'arriver à un tableau « mendeleievien »*
Ces rubriques grossières que je dessine sont faites de dominantes à caractère très
abstrait, qui recouvrent une foule de phénomènes importants et très différents
d'une époque à une autre. Ces dominantes s'excluent l'une l'autre de façon
externe (24) pour les besoins d'une combinatoire qui ne peut avoir qu'un
intérêt réduit en histoire.
Il serait tout à fait contraire à ma méthode de s'emprisonner dans une
formalisation quelconque même si celle-ci accompagne l'effort pour une rigueur
plus grande. Toute formalisation dans notre domaine entraîne le risque de se
dissimuler la complexité des problèmes qui nous oblige à en rester aux
définitions générales et à rester pour l'essentiel à une rigueur certes mais qui est
celle d'une pensée et donc d'un langage et non pas celle d'un type très élaboré
de formalisation.
SIGNIFICATION ET SENS DE L'HISTOIRE 219

Il est vain de dissimuler par exemple à quel point le primat des forces
productives, selon F. Engels indispensable pour saisir la dynamique de
l'ensemble (25), est délicat à analyser, à quel point du reste le niveau des forces
productives est difficile à connaître exactement ; et il convient d'ajouter que si
on ne doit pas oublier cette question de niveau dans la définition d'un mode de
production, ce qui est une tendance fréquente et condamnable, il faut se
souvenir aussi que ce fameux niveau peut être susceptible de variations très
importantes à l'intérieur d'un même mode de production, par exemple dans le
M .P.A. ou le féodalisme.
Il est difficile également de bien interpréter la liaison entre forces
productives et rapports de production que l'on a trop tendance à simplifier
(26).*
C'est ainsi qu'E. Balibar a tendance à mon sens à ramener les forces
productives aux rapports de production (27) parce qu'il tend à éliminer le
problème difficile des rapports avec la nature, tant généraux que particuliers, des
forces productives (28), ce qui relève des catégories générales d'une pensée qui
tend à constituer des systèmes clos, expurgés des irritants problèmes posés par
l'homme ou la nature dans la mesure où, s'ils existent, ils débordent forcément
tout système.
De façon générale, la notion de mode de production est abstraite. Elle a
tendance si on n'y prend pas garde, à se déployer dans un temps et un espace
homogènes, dans une sorte d'égalité des conditions historiques.
Il est heureux que l'historien soit traditionnellement bien placé (29) pour
ramener le mode de production à des contingences essentielles et en particulier
à Y écologie. La praxis humaine se détermine contre une nature qui n'a pas que
des caractéristiques universelles.
Je ne peux insister sur des problèmes qui passent par des notions difficiles
et ambiguës comme la nécessité d'une durée et d'un espace suffisants pour que
se déploie un mode de production (30), l'existence de foyers de civilisations qui
de plus se déplacent, le problème des frontières géographiques, alors même que
la différence entre Mexicains et non Mexicains, entre Chinois et non Chinois n'a
pas été au cours de l'histoire d'une limpidité aveuglante, etc.. (31).
Il faut donc dans un travail concret d'histoire, comparative ou non, ne pas
en rester à des généralités peut être vraies mais trop vagues, avec une solution de
continuité entre elles et la diversité du concret.
Il faut étudier aussi systématiquement que possible une foule d'aspects
fondamentaux (32), les modes de production, qui resserrent en quelque sorte
les mailles du filet de notre abstraction autour de la réalité concrète, les modes
d'exploitation (types de servage, cas de confusion des types d'exploitation,
séparation ou non du travailleur et des moyens de production), les formes de
droits de « propriété » (33) (publique ou privée, hiérarchie ou non des droits
sur une même terre, rapports entre formes de « propriété » et participation à la
vie politique etc..) les formes de pouvoir politique (charismatique,
traditionnel,..., bureaucratique, fonction de l'Etat (34) questions militaires (35) etc..)
les liens entre les cellules de la vie sociale (sociétés différenciées ou non,
pyramidales, hiérarchiques, unilatérales, organiques (36) etc.. ), les liens avec
220 GUY DHOQUOIS .

l'extérieur (sociétés continentales et sociétés maritimes (37) etc..) et d'autres


aspects encore de la vie sociale qu'il faudrait tous pouvoir classer
systématiquement.
On devrait également avancer dans l'étude des classes sociales,
fondamentale on le sait assez, en partant de leur rôle dirigeant ou dirigé dans les rapports
de production, avec articulation sur la division du travail, et en définissant, à
partir de cette explication-foyer bipolaire, les rôles superstructurels des classes
et aussi les couches sociales d'appui associées à chaque classe ou encore
associées à la couche fondamentale de la classe, celle-ci se constituant alors
pleinement en un ensemble poly-fonctionnel, plus ou moins solidaire du fait de
la conscience plus ou moins aigùe de cette solidarité (38).
Il faudrait chemin faisant se débarrasser de l'irritant problème des ordres et
des statuts, irritant non pas parce qu'il est tellement complexe en soi (39) mais
parce qu'il recouvre périodiquement et encore actuellement des offensives
anti-marxistes (40) chez des auteurs qui à partir de l'existence des ordres
croient possible de dénier ou de sous-estimer l'existence des classes sociales. Il
me paraît pourtant simple d'imaginer que les concrétions superstructurelles,
idéologiques et juridiques (41) des classes se solidifient puissamment dans la
lutte des classes, les rapports de production, les forces productives, en
application de la théorie générale des rapports entre la superstructure et
l'infrastructure, entre les rapports de production et les forces productives etc..
Cette théorie des aspects fondamentaux d'un mode de production devrait
se conjuguer avec celle de ses phases (42). Par exemple, on sait que beaucoup de
modes de production sur le déclin ont eu tendance à accroître le rôle de l'Etat -
pour pallier un temps leurs contradictions fatales (43).
A coup de déterminations successives, j'en arrive au fait majeur qu'il est
très rare de rencontrer un mode de production à l'état pur, même aussi spécifié
que l'on voudra, dans la mesure où la réalité offre surtout des modes de
production imbriqués les uns dans les autres, altérés par cette imbrication au
point qu'ils peuvent devenir un secteur (44), voire un simple aspect de ce qui est
une formation économico-sociale, laquelle comporte souvent un mode de
production dominant (45), mais peut aussi ne pas en comporter, au moins de
façon claire (46).
L'étude des formations économico-sociales (47) devrait réserver une
importance particulière aux formations de transition entre deux modes de
production dans lesquelles on voit dans les cas les plus simples (48) un mode de
production se désagréger en fonction de ses contradictions et un secteur grandir
(49) qui va se muer en mode de production dominant comme le secteur
capitaliste (50) au sein du féodalisme déclinant. Les formations de transition
posent de façon éclatante le problème de l'histoire en face des tentations
structuralistes qui peuvent donner une image faussée au demeurant d'un
système, mais sont bien incapables d'expliquer comment on passe d'un système
à l'autre. N'est-ce pas Michel Foucault ?
On sait qu'une série de modes de production s'engendrant successivement
l'un l'autre donne une séquence ou encore une ligne d'évolution comme la
séquence pré-capitaliste, la ligne d'évolution japonaise...
SIGNIFICATION ET SENS DE L'HISTOIRE 221

Au delà des diverses distinctions entre des « aspects fondamentaux »


(organique-mécanique, continental-maritime, sociétés d'ordres ou non(l)... )au
delà des phases de ceux-ci, au delà des formations économico-sociales, au delà
des modes de production eux-mêmes, nous rencontrons le concept de
civilisation, concept complexe, faussé par l'utilisation qu'en ont faite bon
nombre d'auteurs et en particulier des Anglo-saxons dans le cadre de
classifications idéalistes et pré-scientifiques (51).

Je crois qu'il faut prendre une civilisation comme un essai


d'universalisation idéologique d'une société qui est à la fois particulière et générale (52)
comme l'ensemble des oeuvres qui ont tenté de donner un sens à l'ensemble des
significations sociales (53).
La civilisation est un abstrait concret (54) et non pas un abstrait réel. C'est
une erreur de chercher à comparer d'abord les civilisations, à parler trop vite de
grandes civilisations. Toute civilisation a quelque chose d'unique comme une
personne humaine (55). On peut certes comparer les civilisations mais en
comparant d'abord ce qui est éminemment comparable, c'est-à-dire les modes
de production. De façon générale on doit étudier une civilisation à partir du
mode de production et des variations significatives de celui-ci, ce qui ne veut pas
dire en aucune façon identifier l'ensemble de la vie sociale, la civilisation et le
mode de production qui est je le répète un abstrait réel. Mais actuellement si la
théorie des modes de production est encore embryonnaire, que dire de celle de
l'étagement et de l'interraction des divers paliers de la société ? (56). Si
j'accorde cette importance centrale à la théorie des modes de production,
explications foyer, c'est en vertu d'une vision générale de l'histoire qui juge que
l'infrastructure détermine en dernier ressort la superstructure. Mais nous
touchons à l'épistémologie. .
Du reste, il est vain de séparer trop rigoureusement méthodologie et
épistémologie. Il n'y a de science que de méthode et en parlant de celle-ci, j'ai
déjà débordé plusieurs fois sur le terrain de l'épistémologie (57).
La première question que je voudrais aborder du point de vue de
l'épistémologie consiste dans le fait que l'histoire est faite d'histoires
particulières, qu'il n'y a que quelques milliers de sociétés humaines dont nous puissions
faire l'étude, qu'elles se regroupent dans leur immense majorité dans la catégorie
des sociétés primitives, au bas de l'échelle historique, que la connaissance
historique ne peut utiliser la loi des grands nombres et qu'en plus pour elle il n'y
a pas d'expérimentation possible au sens traditionnel du terme (58).
Prenons l'exemple de mon étude : nous avons rencontré un seul cas
historiquement constaté d'esclavagisme (en tant que système dominant).
Conséquences : je pense pour ma part que rien ou peu de choses, dans la théorie
de l'esclavagisme ou dans son étude concrète n'amène à l'idée qu'il doit être
précédé par un para-asiatisme quelconque (58 bis). L'augmentation des forces
productives que le para-asiatisme mycénien a irenduel possible aurait pu se faire
par d'autres moyens. Mais comment en décider définitivement alors même qu'il
s'agit d'une question fort importante ? L'esclavagisme que nous connaissons, la
société antique, s'est terminé par une phase caractérisée entre autres choses par
222 GUY DHOQUOIS

ce que je propose d'appeler le pseudo-asiatisme. Comment savoir si elle était


nécessaire même si la théorie et l'étude concrète le font penser ?
Nous n'avons rencontré que deux cas de féodalisme avéré. Or dans chaque
cas, les conditions de naissance ont été différentes, l'un venant de l'esclavagisme
(avec mélange de germanisme), l'autre du para-asiatisme (y avait-il
germanisme ? ). Deux exemples de féodalisme, deux exemples de naissance, c'est
remarquable, surtout pour une démarche qui essaie de comprendre les divers
modes de production par une typologie d'ensemble. Et nous avons un seul cas
très douteux, de féodalisme, émergeant du subasiatisme, en Russie. ,
Tout ce que j'ai dit, du point de vue méthodologique, de la multitude
d'aspects, fondamentaux ou non, que peut revêtir un mode de production a
déjà attiré notre attention sur l'importance des diffractions du mode de
production dans le concret, écologie générale et particulière (59), liaisons avec
l'extérieur (60), tempêtes de la région politique (61).
Nous comprenons mieux maintenant les difficultés que rencontre l'histoire
comparative qui sont l'une des raisons de son retard sur les autres branches de
l'histoire.:
Cependant les difficultés, les incertitudes, les lacunes irrémédiables ne
doivent pas nous dissimuler l'importance des résultats déjà obtenus et la
nécessité de les faire progresser.
Il ne faut pas oublier qu'au très haut niveau de généralité où nous nous
maintenons par suite de l'état embryonnaire de ce genre de réflexion, il est
certainement plus facile d'arriver à des résultats que s'il fallait aller plus loin
dans la diversité du concret (62)_
Il n'empêche que ce stade embryonnaire multiplie d'un autre point de vue
les difficultés, car des points essentiels de méthodologie sont à acquérir ou à
maîtriser, et il faut faire très attention de ne pas tomber dans des erreurs à la
Max Weber ou bien, ce qui est pis, à la A. Toynbee.
Malgré tout il me paraît possible de commencer à organiser la réalité
historique, de définir quelques grands types, d'esquisser une classification et je
crois l'avoir montré dans mon étude.
Cependant nous savons à l'avance (et c'est le rôle de l'épistémologie de le
préciser) que nous ne pourrons jamais ramener cette classification à un ou deux
ou quelques principes très élémentaires, qu'elle restera beaucoup plus inductive
que deductive, qu'elle ne prévoiera guère le réel, qu'il n'est pas question
d'envisager un tableau mendéleievien et que par exemple il sera impossible de
savoir si les sociétés humaines envisagées étaient les seules possibles, à moins
qu'un jour, la sphère de notre noologie fasse un bon qualitatif actuellement
imprévisible.
Mais ce travail si lacunaire qu'il doive être est absolument nécessaire sous
peine d'une démission d'une immense gravité de l'homme devant son histoire,
devant lui-même.
Mon choix est donc que sous la diversité des totems, des mythes, des dieux,
des formes sensibles, on peut découvrir un ordre, un ordonnancement et il serait
naturel de le vouloir aussi mathématique, aussi formalisé que possible. Mais
peut-on aller très loin dans ce sens dans le domaine de la sociologie historique ?
sociologie historique ?
SIGNIFICATION ET SENS DE L'HISTOIRE 223

Je voudrais poser cette question à partir de la notion de structure et des


rapports qu'on peut établir entre méthode structurale, structuralisme et raison
dialectique.
Souvent en histoire, surtout en histoire concrète, il n'est même pas possible
de se poser tellement le problème ambitieux des structures, car on en reste à des
mots, de pauvres mots, dont nous savons bien qu'ils sont mal définis et que leur
signification est confuse. Ceci pour des raisons qui ne tiennent pas seulement à
l'état rudimentaire de la science mais aussi aux phénomènes que l'historien
étudie. Ceci est vrai des termes apparemment les plus simples qui peuvent être
les plus dangereux, car ils n'incitent pas à la méfiance.
Prenons un exemple : le mot ville est fort ambigu car beaucoup des villes
historiquement constatées n'avaient pas les fonctions autonomes d'une ville,
centrées sur les échanges économiques, mais étaient un palais-ville, un
temple-ville ou plus largement le lieu des contradictions rurales, ce qui du reste
exacerbait celles-ci (63).
De façon plus générale, après l'effort le plus grand de formalisation qui soit
possible en histoire, les structures restent opaques complexes, contradictoires,
ouvertes, qualitatives. Tout à fait opposées au type de structures quantitatives,
qu'on peut rencontrer dans les mathématiques, elles continuent à renvoyer au
problème général du langage (64) et par conséquent du méta-langage, de la
réflexion sur le langage. Or on sait, et ceci établit entre l'histoire et le langage
une corrélation de plus, que cette réflexion ne peut avoir qu'une validité relative
car c'est le langage lui-même qui fonde totalement, de toutes parts, cette
réflexion. Il lui échappe dans une large mesure, ce qui est aussi le problème de la
praxis et fonde à la fois la possibilité et l'impossibilité de la métaphysique (65).
Dans ces questions de réflexion sur l'histoire, il est très important de veiller
constamment à ne pas s'embarquer dans des querelles de mots, de vocabulaire.
Il convient de ne pas parler d'une notion comme celle de mode de production
asiatique comme si le concept tel qu'il est compris par un interlocuteur
correspondait à coup sûr ou ne correspondait pas du tout à la réalité dont on
discute. Il faut arriver à savoir comment l'interlocuteur définit exactement la
notion, il faut discuter sur ce que peut être le rapport entre cette définition et la
réalité, admettre qu'il peut y avoir d'autres analyses de cette réalité ou que
d'autres mots opèrent une analyse identique ou analogue à celle que tente
l'interlocuteur, etc.. Seules de patientes approches de ce genre peuvent faire
reculer les notions pré-scientifiques ou l'utilisation non scientifique de notions
qui peuvent l'être.
Les faits historiques nous apparaissent comme des éléments d'un ensemble
et en fonction de ce dernier peuvent être analysés comme des structures (66)
significatives du système, c'est-à-dire qui le définissent. Grâce à cette logique
d'ensemble, il est souvent possible de mettre en relief les structures dominantes,
les variations possibles des structures sans transformation du système
lui-même ; tout cela de façon essentiellement qualitative, façon qui rejoint à
mon sens la logique la plus profonde du marxisme.
Mais essayer de préciser ainsi les notions pose beaucoup de questions et
celle des frontières, des critères de démarcation entre ces notions, est plus
224 GUY DHOQUOIS

lancinante que jamais alors qu'on ne dispose guère de repères quantitatifs, qu'on
cherche à définir les structures par rapport les unes aux autres et que c'est par
ce biais qu'on arrive à la définition des systèmes eux-mêmes (67).
Prenons quelques exemples de difficultés sur les frontières et les critères,
pris dans des questions très concrètes soulevées par la logique même de la
classification que je propose. Nous savons qu'à un certain moment la féodalité
grossière peut se transformer en Etat, en appareil spécialisé. Où placer
concrètement ce moment, à quel niveau de complication des fonctions et des
hiérarchies ?
Je distingue mode de production para-asiatique et mode de production
sub-asiatique. Il se trouve que ce dernier peut naître par imitation et qu'il peut
être très évolutif. Il est alors bien proche d'un para-asiatisme.
Avec quels critères fonder solidement en théorie la distinction entre un
ancien pseudo-asiatisme dans lequel l'Etat s'est imposé, l'esclavagisme a
considérablement reculé, comme Byzance au Xème siècle, et un sub-asiatisme
complexe comme celui de l'empire ottoman Etat successeur de l'empire
byzantin justement. Bien sûr, les origines de ce dernier comptent beaucoup...
Une question encore : je distingue féodalité grossière (68) et féodalisme à
temps faible ; quels sont mes critères ? L'importance de la dominante des
rapports d'homme à homme sur les rapports de sang est grande, on le sait. Mais
concrètement elle n'est pas claire. On a parlé de lien d'homme à homme en
Algérie (69). Le grand rôle des liens de sang est justement un élément
fondamental de la définition du tempo faible du féodalisme. La même
ambiguïté se retrouve dans les relations entre les villes et les campagnes, même si
on a tendance à mettre toujours l'Algérie dans une rubrique, le Japon dans une
autre. L'Etat préalable au féodalisme existe même en Algérie, puisque celle-ci a
connu la domination romaine. Simplement les tribus ont subsisté dans certaines
régions et ont progressé par la suite dans le courant du haut Moyen-âge. Enfin
en Algérie il n'y a pas eu d'ordre féodal qui aurait engendré,en définitive, l'Etat,
en raison de sa cohérence comme en raison de ses contradictions. L'Etat en
Algérie était de type sub-asiatique soit autonome (souverains de Tlemcen) soit
externe (les Turcs). Mais est-il si facile de distinguer un Etat sub-asiatique issu
d'un milieu de féodalité grossière, de celui issu de l'ordre féodal. On doit
chercher pour ce dernier des critères de continuité, d'étendue et d'intensité (des
échanges en particulier). .
Il n'est pas inutile de remarquer que ces questions de frontières entre les
notions et de la logique d'ensemble des histoires reposent d'abord, à l'état brut
en quelque sorte, sur la chronologie. L'histoire a toujours cru que la chronologie
est explicative, de façon très confuse. L'histoire plus que d'autres disciplines a
besoin de croire en la rationalité du réel.
Elle en reste trop souvent à un niveau guère plus avancé que cette
croyance élémentaire. Mais il faut dire qu'elle rencontre un obstacle
fondamental dans son dynamisme même. On n'arrive pas à reconstituer le
mouvement de l'histoire à partir de structures immobiles. Ici nous voyons
comment les frontières peuvent être instables, par conséquent relativisées et
encore plus difficiles à définir. Il est juste de dire qu'à partir du moment où les
SIGNIFICATION ET SENS DE L'HISTOIRE 225

structures sont dynamiques, à coup de contradictions internes, même si elles


sont prises dans un mouvement d'ensemble, le mot structure perd beaucoup de
son intérêt et on pourrait aussi bien parler dans la majorité des cas de
caractéristiques, d'aspects, d'éléments, de relations, de rapports, etc..
L'imprécision de notre langage nous éloigne à la fois des méthodes
structurales et des méthodes dialectiques. Nos termes sont trop flous pour
permettre vraiment leur mise en rapport systématique aussi bien que pour
élucider complètement le jeu de leurs contradictions.
Nous avons beaucoup à faire simplement pour concevoir de façon
cybernétique, en quelque manière, les systèmes historiques et pour analyser
dans cette perspective, sous-estimée par Marx (70), les équilibres conflictuels
(71) et les tendances de nombre de sociétés à susciter des structures
appropriées, en particulier l'Etat, pour maintenir les contradictions à un niveau
tolerable, ce qui finit du reste toujours par échouer, parce que les contradictions
de classe sont par trop explosives, ce qui est aussi à expliquer.
Il faut enfin généraliser la distinction que j'ai esquissée entre structures
relativement immobiles à l'intérieur du système envisagé et celles qui ne le sont
pas. Je crois que l'historien peut utiliser deux types de classifications qu'il est
très important de distinguer l'une de l'autre :1a première est structurale (72)
qualitative, formalisée de façon simple, statique. Elle a déjà donné des résultats
magnifiques avec G. Dumézil et J.P. Vernant (73). La deuxième est à la fois
structurale et génétique (74) donc dialectique. C'est celle que je m'efforce
d'utiliser. C'est la plus ambitieuse puisqu'elle compte rendre compte de la
créativité du temps. C'est celle qui supporte les plus lourdes difficultés que j'ai
énumérées dans l'étude des structures. Je ne crois pas que les deux
classifications puissent s'opposer l'une à l'autre comme les théories de l'onde et
du corpuscule. La deuxième doit intégrer la première. Celle-là est globale et
celle-ci est partielle. L'une est éminemment diachronique, l'autre tend à la
synchronie. Mais ces procédures sont si nouvelles que l'intégration en question
n'est pas près de se faire.
De telles insuffisances nous amènent à nous interroger à nouveau sur les
limites, les insuffisances actuelles de la classification historique et par
conséquent sur les limites très grandes de l'explication par la classification (75).
On sait que dans l'histoire des sciences et en particulier des sciences
humaines, on rencontre de fréquentes tautologies, du genre vertu dormitive de
l'opium, qui croient que nommer c'est expliquer. Par exemple appeler la Grèce
mycénienne un para-asiatique et la société hittite un sub-asiatisme, alors que ces
deux sociétés du Ilème millénaire avant J.-C. ont une même origine
indoeuropéenne et se sont développées toutes les deux par imitation d'un modèle
asiatique (76) ne nous apprend rien sur le fait que cette imitation a réussi dans
un cas et échoué dans un autre (77).
Elaborer une classification même aussi dialectique que possible ? Voilà qui
est bien ambitieux à une époque où on peut commencer tout juste à penser à
des modèles cybernétiques pour l'histoire et où au fond au niveau des
définitions, aucun système n'est réellement contradictoire (78).

l'homme et la société r. 13-15


226 GUY DHOQUOIS

D'un point de vue plus général, on peut dire que notre langage qui est de
type aristotélicien, qui est fondé sur des définitions et des oppositions simples,
nous incite continuellement à trahir la dialectique et que les insuffisances de
la sociologie historique nous interdisent de nous éloigner beaucoup du langage
vulgaire. A tout moment la logique des contraires risque de se muer dans son
contraire, c'est-à-dire la logique des identités. La dialectique ne se referme pas
sur elle-même de façon circulaire (79) mais elle échappe continuellement à
elle-même par des disparités, des dérapages concrets, particuliers, qui doivent
faire partie de la théorie générale de la dialectique. Celle-ci ne peut épuiser la
nature d'un phénomène, même de façon abstraite. Elle en souligne au contraire
l'étrangeté, nécessaire du reste pour l'homme et qui le renvoie à son étrangeté
essentielle. Il faut bien en arriver à l'idée que la notion même de contradiction
est contradictoire (80).
De telles considérations sont vite très complexes. Ce sont elles et d'autres
du même genre qui peuvent guider la sociologie historique et le marxisme.
On sait assez que celui-ci, dans sa critique du structuralisme, n'a pas
progressé jusqu'à présent par rapport à celui-ci ou par rapport à lui-même (81).
Son sommeil dogmatique et l'insuffisance de sa pénétration en France ne sont
pas si lointains. Ma réflexion épistémologique est fonction de cet état actuel du
marxisme.
Quand l'épistémologie arrive à des résultats méthodologiques, on peut dire
qu'elle a vraiment progressé et c'est, me semble-t-il, le cas pour le problème des
frontières entre les catégories.
Par contre, je n'ai guère progressé en ce qui concerne l'aliénation, la
multidétermination, le statut des abstraits réels, l'opacité des structures, etc..
C'est-à-dire les concepts les plus importants.
Le problème du statut épistémologique pour l'histoire se pose donc
toujours et refuser un statut philosophique en affirmant que dans le marxisme,
la métaphysique consiste dans le refus de la métaphysique, c'est encore une
position philosophique.
Affirmer que l'épistémologie de l'histoire va remplacer la philosophie ou
plutôt le « noyau rationnel » de celle-ci, que l'histoire du monde occidental et
maintenant l'histoire universelle peuvent être envisagées d'un certain point de
vue comme étant celles de la mort de la philosophie, tout cela est, par trop, un
projet philosophique (82).
Les insuffisances de mon épistémologie viennent aussi de ce que mon
travail n'a pas encore porté suffisamment sur les sociétés contemporaines. Une
épistémologie marxiste s'établit d'abord en fonction du monde contemporain.
Dans cet ordre d'idées, il est important de préciser le rôle des autres
sciences humaines qui se déploient dans l'étude des phénomènes contemporains,
par rapport à l'histoire. Par exemple l'économie politique (qui a beaucoup
d'affinités avec l'histoire), qui a beaucoup utilisé les structures, qui s'est rendu
compte à quel point elles étaient opaques et ouvertes, pour laquelle à cause de
cela un Lévi-Strauss a un mépris de fer, est fondamentale. J'ai déjà fait allusion
à la sociologie, à la psychanalyse etc..
SIGNIFICATION ET SENS DE L'HISTOIRE 227

Je ne le répéterai jamais assez : la constitution d'équipes inter-disciplïn aires


pour l'étude de ces problèmes est urgente.
Je sais bien que l'épistémologie est elle-même emportée par l'histoire que
le langage fonde le méta-langage, que la connaissance historique ne découvrira
probablement jamais assez de significations historiques pour nous imposer le
sens de l'histoire. Mais, ignorance pour ignorance, je préfère réduire la part de
celle-ci en sachant en quelque manière mon ignorance. La dialectique consiste
aussi à interpréter les lacunes entre les significations et les sens de la façon la
plus favorable pour l'homme. Il faut fonder la dialectique comme science du
doute et de l'ignorance, donc comme science suprême de l'histoire et du
langage.
Sorbonne - Paris

NOTES
(l)Ces indications sont très sommaires. Il y a par exemple des niveaux différents de féodalités
permanentes, depuis la féodalité « segmentate » qu'A. W. Southall (Alur Society, 1954,) a commencé à
décrire (en parlant du reste d'Etat sgementaire) jusqu'à une féodalité, plus proche du modèle féodaliste, en
Inde par exemple (cf. l'uvre de D.D. Kosambi). De même il faudrait singulièrement préciser la
terminologie d'origine weberienne, suspecte on le sait. Je pense en particulier aux concepts de «
traditionnel » que je n'ai pas encore utilisés, de « charismatique » de « bureaucratique » etc..
(1 bis) Je pense surtout à l'asiatisme, mais la féodalité est importante aussi.
(2) Cf. G. BALANDIER : Sociologie de l'Afrique Noue, ou encore de J. LOMBARD, sur Ve&Ashanti et.
les Budanga, dans Autorités traditionnelles et pouvoirs européens en Afrique, 1967.
(3) On sait à quel point ce rôle politique plus ou moins bien compris de la notion de Mi» A. a pesé sur
son histoire depuis k condamnation de 1941 jusqu'à la controverse actuelle (cf. encore S. Shram, Le
marxisme et l'Asie.
(4) Cité par R. Paris dans Annales, 1964 n 3.
(5) Dans Recherches internationales n 57-58 où il présente le même « modèle » pour le MJA.
traditionnel et pour le Mi\A. rénové, socialiste.
(6) Le capitalisme d'Etat se distingue nettement du capitalisme monopoliste d'Etat.
(7) Cf. Engels, dans l'Anti-Dûhring.
(8) Le dynamisme des forces productives dans le capitalisme d'Etat comporte bien entendu une
définition très différente des rapports de production. Avec le renforcement contemporain de l'Etat, une
partie décisive se joue. Mais le niveau des forces productives, de l'instruction, de l'individualisme (cf.
l'importance politique du concept d'aliénation) devrait permettre de la remporter et d'aboutir au mode de
production socialiste avec dépérissement des classes antagonistes et donc de l'Etat, mode de production
qu'il faudrait distinguer des formations de construction du socialisme dans un pays sous-développé même
quand cette construction est avérée (en Chine, à Cuba...) et qu'il ne s'agit pas de formations ambiguës, du
genre « démocratie nationale » qui ont beaucoup de chances de s'orienter vers le capitalisme d'Etat qui
triomphe en Egypte et menace de plus en plus l'Algérie. Noton du reste à quel point le capitalisme d'Etat
est un ennemi dangereux, dans la mesure où il se dissimule facilement sous un masque socialiste.
(9) Il convient de ne pas interpréter de façon mécanique la distinction entre forces productives et
rapports de production. Entre ces deux niveaux, le jeu dialectique est perpétuel. Un des deux ne se définit
pas sans l'autre. Le danger est analogue dans l'opposition mécanique entre infrastructure et
superstructure.
(10) Ce qui n'empêche pas qu'on n'est jamais sûr d'avoir une conception juste de l'abstrait-réel. Mais il
est important de penser que c'est un abstrait-réel que l'on vise, cette visée n'étant concevable qu'à
l'intérieur d'une certaine épistémologie-vision du monde (qui amène du reste à l'idée d'une opacité
essentielle explicative de la tentation continuelle des modèles).
(11) Il est nécessaire de maîtriser sa réflexion en ne parlant pas trop vite de « Mode de production »,
ce à quoi incite la pente du langage, même chez qui essaie de mener une analyse rigoureuse. Ainsi le
« pseudo-asiatisme » est-il l'expression qui peut désigner un aspect fondamental d'une phase finale de
l'esclavagisme, d'une certaine transition avec le féodalisme. U ne peut, me semble-t-il, désigner un mode de
production. Cependant, n'était son origine, le pseudo-asiatisme byzantin se rapproche singulièrement
(au Xème siècle) d'un sub-asiatisme complexe comme celui de l'Empire ottoman . U y a là une question
qu'il faudra bien résoudre.
228 GUY DHOQUOIS

De même ne faut-il pas trop se presser de diagnostiquer un mode de production germanique ce qui
peut par exemple conduire à l'économisme dans la définition.
(12) Pour la postérité de ce mode de production comme pour sa naissance. On sait en effet qu'avec le
MJVA., on constate un beau cas de théorie abstraite de sa naissance contenue dans la définition la plus
simple du mode de production qui est donc très explicative.
(13) Ainsi chacun des modes de production de type asiatique que j'ai distingués possède-t-il un type de
forces productives et des rapports de production nettement définis.
(14) Entre celles-ci, il y a de simples variantes. U y a une sphère quand les variations portent sur des
traits appartenant à la définition du mode de production.
(15) Sans autres précautions, c'est-à-dire en la plaçant sous la rubrique du soi-disant « mode de
production féodal ».
(16) Cf. mon article et celui de R. Gallissot dans Revue Algérienne 1968, n 2. Pour les mêmes raisons,
je ne peux accepter le « mode de production archaïque » de L. Valensi (La Pensée, novembre 1968).
(17) Lequel peut être lui-même incohérent. La définition d'une incohérence réelle est elle-même
cohérente, (Cf. le mode de production para-asiatique) et de toutes façon recèle des contradictions de
classes que la formation peut par exemple parfois contrôler dans une sorte d'équilibre conflictuel et
cybernétique, grâce à l'Etat (Cf. le MJA.) non sans crises périodiques...
(18) Classification d'abord des modes de production en « isme » suivant une exigence de cohérence au
niveau du langage... D'où par exemple l'expression : le « communisme » primitif
(19) Qui devrait donner lieu à une publication prochaine.
(20) Il se trouve que la coercition (de classe par exemple) au niveau des forces productives prend très
souvent un aspect extra-économique.-
(21) Par exemple de mieux distinguer l'asiatisme despotique (ou le capitalisme d'Etat autoritaire) de
l'asiatisme tempéré (ou du capitalisme d'Etat libéral) grâce à la présence ou non de liberté individuelle
(22) Par exemple entre « Démocratie » et « libertée privée » d'une part et la « coercition » d'autre
part.
(23) Marx lui-même n'avait pas une terminologie, bien sûre. Ce mode de production en tout cas
n'existe que lorsque l'économisme est possible dans la définition. U peut préparer le féodalisme (Cf.
Grundrisse). Mais à lui seul il est tout à fait insuffisant dans cette tâche, ce que M. Bloch savait bien.
(24) Je veux dire par là qu'un couple de notions antagonistes amène à diviser la réalité en deux
rubriques opposées, alors qu'il ne s'agit justement que de dominantes et que les gradations dans le réel
sont multiples.
(25) Cf. le monde grec ou l'émergence du capitalisme.
(26) Le concept de la science traditionnelle, l'économie, est écartelé entre les forces productives et les
rapports de production. Le premier comportant aussi le technologique, le second le social. Dès l'abord, la
nécessité de la liaison dialectique est évidente. C'est là l'intérêt des concepts marxistes. Il est bon par
exemple que la frontière entre deux notions en interrelation dialectique ne soit pas tranchée une fois pour
toutes mais soit plutôt une zone frontière de recoupements partiels.
(27) Par exemple dans son analyse de la « manufacture » qui ne consiste tout de même pas
uniquement dans la forme dégradée d'anciens rapports de production, car les relations entre ouvriers se font aussi
en fonction d'un procès technique et contemporain de production (voir Lire le Capital tome 2).
(28) Ce qui est la contrepartie de son intéressante tentative de rendre à l'organisation du travail
l'importance qui lui est due au sein des forces productives.
(29) Je dirai aussi que c'est sa pente qui l'amène si facilement à l'histoire historisante.
(30) Ceci sans entrer dans la fausse question des temps et des rythmes qui ne peut que nous faire
employer un langage non scientifique. U serait bon de décider une fois pour toutes que le temps est en
lui-même vide de significations. Ce sont les corrélations qui comptent.
(31) L'importance de la géographie historique est majeure.
(32) Bon nombre de ces aspects fondamentaux donnent du reste des classifications (mécanique,
organique, charismatique, bureaucratique, etc.-) qui recoupent celles des modes de production. Je reviendrai à
plusieurs reprises sur l'idée que la notion de mode de production est essentielle mais pas unique.
(33) Propriété prise d'abord dans le sens le plus réel.
(34) Une fonction sociale appartient toujours aux pouvoirs publics
(35) En particulier la nature sociale de l'arme dominante, par exemple le rôle de la cavalerie (lourde de
préférence), ou de la charrerie pour la féodalité, de l'infanterie en Grèce pour la démocratie athénienne
(sans parler de la flotte), en Chine pour le MJP.A., etc.-
(36) Concepts qu'il faudrait définir exactement, qui correspondent à des dominantes aux significations
mal dégagées les unes des autres, qui constituent des couples antagonistes dont on peut saisir assez
facilement l'importance mais qui manquent singulièrement de précision.
(37) On sait l'importance de cette distinction dans la pensée d'H. PIrenne et de fait, elle a joué un rôle
considérable. Que l'on pense par exemple au rôle de la mer dans l'histoire de la Grèce de l'Italie, de
l'Espagne, etc..
SIGNIFICATION ET SENS DE L'HISTOIRE 229

(38) Je ne fais pas pour ma part d'une conscience aiguë de classe un critère d'existence d'une classe eu
à ce moment là, il n'y aurait pas eu beaucoup de classes dans l'histoire
(39) S'il peut être très compliqué dans la pratique.
(40) Cf. R. Mousnier dont 1 'ultima divisio oppose sociétés d'ordres et sociétés de classes etL. Dumont
sur l'Inde. Cf. Homo hierarchiens
(41) Qui donnent statuts et ordres surtout dans les sociétés traditionnelles à histoire lente
(42) Exemples de phases d'un même mode de production : le capitalisme atomistique, le capitalisme
monopoliste, le capitalisme monopoliste d'Etat. Le capitalisme d'Etat étant lui, un autre mode de
production car il ne comporte pas la propriété privée des moyens de production. Une différence de phase se
marque par la différence de certains aspects fondamentaux.
(43) Il vaut mieux peut-être ne pas parler de féodalisme d'Etat pour éviter des plaisanteries faciles sur
la combinaison de l'Etat et du féodalisme. Il voudrait mieux dans ce cas parler de féodalisme tardif ou de
quelque chose de ce genre.
(44) Un aspect fondamental colore ou tend à colorer, à prendre en coupe toute la formation. Un
secteur rayonne à partir d'une localisation bien précise dans l'espace social. ,
(45) Cf. la formation antique.
(46) Cf. la formation algérienne avant 1830.
(47) Le terme société qui est flou désigne indifféremment mode de production (réalisé), formation
économico-sociale, ensemble de la vie sociale.
(48) En effet dans le cas d'une formation de transition très longue et complexe, dans la sphère des
démocraties primitives, on a une poussière dirais-je de modes de production différents, pourvus donc
d'une cohérence minimum dans la définition qui est difficile à préciser actuellement si on ne veut pas
tomber dans le péché d'économisme à propos de ces sociétés primitives, c'est-à-dire oublier trop vite les
aspects de confusion primitive.
(49) Lequel secteur naît des contradictions du système lui-même (Cf. Le secteur capitaliste à partir des
villes féodalistes).
(50) A la suite de M. Rodinson pour le distinguer du capitalisme, secteur
dominantes 1) Cf. A. Toynbee et encore R. Coulborn Pour une approche moins idéaliste du problème, Cf.
Goblot dans ses articles de lu. Pensée (n ,133-134-136).
(52) Générale par exemple au niveau de la définition du mode de production, particulière par exemple
au niveau des variations concrètes du mode de production devant une géographie précise, certaines
relations internationales, etc D'où la possibilité de plusieurs civilisations pour un même mode de
production.
(53) Une civilisation, c'est au fond l'interrogation qu'une société pose à son destin. Je crois ainsi
retrouver le sens te plus profond, le plus tenace du mot civilisation dans notre langage et le distinguer
rigoureusement du concept de mode de production. *
(54) Un abstrait concret est un concept qui désigne une forme apparente, ceci même d'une façon
générale. Il se situe à un niveau théorique inférieur.
(55) Je retrouve là à mon sens la belle théorie des hasaros individuels d'Engels, mal comprise et
critiquée de toutes parts, par Sartre (Critique de la raison dialectique questions de méthode) dans son
besoin de loger l'existentialisme au coeur du marxisme, par Althusser (Pour Marx) dans sa volonté de
déloger l'homme de son système, dans la mesure même où il n'y entre pas.
(56) L'histoire ici a bien besoin de disciplines annexes comme la psychologie (cf. J. P. Vernant), la
psychanalyse qui peut être très importante pour nous (cf. l'article récent d'A. Besançon dans les Annales,
mais se méfier des théories trop rapides à la Jung), etc, et ceci surtout pour l'époque tout à fait
contemporaine où ces disciplines peuvent se déployer. L'histoire doit se poser ici le problème de ses
rapports avec la sociologie. En attendant, il faut admettre le grand nombre et l'importance des solutions
de continuité entre le concept de mode de production (ou même celui de formation économico-sociale) et
celui de civilisation.
(57) Par exemple, en abordant le problème du statut des abstraits réels ou en faisant allusion à la zone
frontière des recouvrements partiels entre deux notions en interrelation dialectique continuelle,
conception générale qui vaut pour les relations entre la méthodologie et l'épistémologie, en critiquant la
constitution de modèles abstraits pour les structuralo-marxistes dans lesquels ils ne peuvent faire entrer ni la
nature ni l'homme ce qui les amène à nier ces notions, en revenant sur les tentations structuralistes en
histoire et leur impuissance devant le dynalisme de celle-ci
(58) J'exclus pour le moment de mon examen la pratique politique et militante.
(58 bis) On sait que M. Godelier a récemment annoncé son point de vue sur ce point.
(59) Par exemple l'importance des phases climatiques sur laquelle récemment l'attention a été attirée
en France par les r travaux de Leroy-Ladurie.
(60) Par exemple l'isolement relatif de la Chine, du Japon etc
(61) Dont il ne faut pas sous-estimer l'importance sous prétexte que pendant longtemps, l'histoire-
batailles a péché dans le sens contraire.
230 GUY DHOQUOIS

(62) A ce niveau, les quelques faits dont nous disposons peuvent tous aller dans le même sens et être
confirmés par la théorie.
(63) Cf J. Chesneaux. Diogène 1966 N. 55, et pour le Maghreb, A. Prenant (colloque de géographie du
Maghreb, oct. 67
(64) Point qui me parait très important.
(65) Et c'est ainsi que sur le doute s'édifie la raison dialectique.
(66) Le mot structure garde ici de son sens et peut s'intégrer dans la problématique déterminante
dominante telle qu'elle est définie par E. TERRAY.
(67) Il ne faut toutefois pas surestimer les difficultés. Nous devons admettre nos incertitudes, surtout
quand les termes sont relativement clairs et que seule la zone frontière est confuse. D'autre part la
recherche systématique des définitions, qui accentue le problème des frontières, aboutit à cette logique
d'ensemble qui permet de le résoudre au moins dans une certaine mesure.
(68) Elle peut être complexe et évoluée, cf l'histoire du Maghreb ; cf mon article dans la Revue
algérienne, 1968, N. 2.
(69) cf R. Gallissot, art. cit., son expression reste floue, il est vrai.
(70) Du fait de sa moindre importance à l'époque du capitalisme classique, tant en économie politique
que dans les autres sciences.
(71) D'un autre point de vue, on sait que les simplifications abusives du fonctionnalisme sont critiquées
par des hommes comme E. Leach qui font progresser l'étude des équilibres conflictuels d'une façon qui
est encore empirique.
(72) Il faut absolument distinguer structural et structuraliste, structural désignant une méthode
parfaitement valable dans un cadre précis, structuraliste désignant un effort inacceptable d'universalisation de
cette méthode. .
(73) De telles démarches d'une grande valeur sont en même temps significatives de la façon dont les
méthodes structurales résolvent les contradictions en les intégrant dans un champ de combinaisons ou en
les éliminant grâce à l'abstraction. Un des intérêts de la méthode dialectique est de redécouvrir le réel
au-delà des formalisations et de faire une richesse de la diversité décevante des débuts de l'analyse.
(74) Structurale parce qu'elle établit des rapports significatifs dans un ensemble. Génatique car elle
traite de l'évolution des rapports et des ensembles. Dialectique pour dépasser la contradiction souvent
énoncée entre génétique et structural et parce que, pour dépasser cette contradiction, elle doit traiter des
contradictions dans les structures et entre celles-ci.
(75) Exemples d'explications par, ou plutôt à partir de la logique de la classification, la ligne d'évolu
tion européenne ou le fait que les sociétés de type indien et celles de type chinois étaient d'asiatismes
différents.
(76) Cf J. P. Vernant. Op. cit.
(77) Une explication réside peut être dans le fait que les Hittites ont été bien plus en contact avec des
modes de production asiatiques stricto sensu, elle ne suffit pas.
(78) Du reste « classification », « dialectique », les termes jurent et pourtant
(79) Point fondamental qui est refusé par les structurale-marxistes. De telles difficultés nous font
mieux nous rendre compte du fait que les sciences de la nature sont à la fois plus matérialistes et plus
aristotéliciennes que les sciences de l'homme.
(80) Je répète : une définition trop abstraite de la dialectique se referme sur elle-même et trahit la
dialectique. Il faut admettre à mon sens que le jeu des contradictions est à la fois indéfini et infini et que
tout coup d'arrêt à ce jeu correspond à la mort qu'Hegel voyait dans le langage et en occultant les
contradictions en suscite d'autres.
(81) Cf. L. Sève. art. cit.
(82) Que l'on m'entende bien : il ne s'agit pas pour moi de dénier la valeur d'autres projets
philosophiques, mais d'affirmer que le projet que je définis est celui du marxisme.