Vous êtes sur la page 1sur 356

Édouard de Lépine

Ancien maire et conseiller général du Robert,


Ancien vice-président du Conseil Régional de la Martinique

Sur la question
phe
t i gr a
L ' A r 6 0
dite(cdu
) statut
6 2 9 7 de
5 9 6
0
la Martinique

ÉDITIONS DÉSORMEAUX
Dédicace
À la mémoire d’Aimé Césaire, le dernier « chevalier de l’espé-
rance martiniquaise » auquel je dois tout ce que je sais d’essentiel sur
la question dite du statut de la Martinique.

Du même auteur
- Questions sur l’histoire antillaise, trois essais sur l’abolition, l’as-
similation, l’autonomie, Désormeaux, Fort-de-France, 1978.
- Le Parti communiste et le mouvement ouvrier à la Martinique de

e
1945 à nos jours dans l’Historial Antillais, in T VI, de l’Historia an-

p h
tillais, ouvrage collectif, sous la direction de Roland Suvélor, Dajani

r a
g
éditeur, Fort-de-France, 1979.

A rt i 0
' 6
- La crise de février 1935, la marche des ouvriers agricoles sur Fort-
L 7
(c) 9
de-France, L’Harmatan, Paris, 1980.

6 6 2
- Textes et documents pour servir l‘histoire du 22 mai 1848, CRDP

5 9
Antilles-Guyane, 1989.
0
- Dix semaines qui ébranlèrent la Martinique, 25 mars - 4 juin 1848,
Servedit-Maisonneuve & Larose, Paris, 1999.
- Hommage à un grand Martiniquais, Camille Darsières, Éditions
K, Fort-de-France, 2007

À paraître
- Nous sommes des nains sur les épaules d’un géant  : Aimé Césaire,
Pour le PPM.
- Chalvet, Février 1974, contribution à l’histoire des luttes ouvrières
de 1972-1974 à la Martinique.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 3

INTRODUCTION :
POURQUOI CE LIVRE
MAINTENANT ?

Ce livre reprend des textes écrits entre mars 1996, à l’occasion


du cinquantième anniversaire de la loi d’assimilation et la fin de l’an-
née 2003, au lendemain des résultats du referendum du 7 décembre
sur le projet de réforme du statut de la Martinique. Il était bouclé fin

e
décembre 2003.

r ap h
J’ai d’abord hésité à le publier au lendemain de l’humiliante

rt i g 0
défaite des partisans du OUI le 7 décembre 2003. Parmi ceux-ci, il

L ' A 6
y avait tous les dirigeants de la gauche officielle dont quelques uns
7
(c) 9
de mes plus proches amis. On en trouvera la liste1 dans le docu-

6 2
ment qui accompagne le mot que j’ai envoyé à un journaliste de RFO
6
05 9
pour protester contre la scandaleuse partialité en faveur du OUI2,
dans le traitement de l’information par un service public payé par
tous les citoyens. Si on tient compte de l’énorme écart entre le temps
accordé aux partisans du OUI (11 heures) et à leurs adversaires (3
heures) n’est-on pas en droit de penser que ceux-ci étaient beaucoup
plus nombreux que ceux-la ? Que ce serait-il passé s’ils avaient eu le
même temps de parole ? Même si suppose que ce déséquilibre a pu
amener quelques démocrates à accorder leurs suffrages au camp dé-
favorisé, qui peut soutenir sérieusement qu’un strict équilibre aurait
inversé les résultats ?

1 Elle diffère très légèrement de la liste complète des élus ayant signé le
Communiqué Relatif à la procédure de Réforme Institutionnelle qu’on trouvera en
annexe p Source La Parole au Peuple , Mensuel d’Information du MIM, n° 16,
septembre 2003
2 Voir p le n° 23 du Devoir de Cohérence, semaine du 3 au 10 décembre
2003, Amère victoire.
4 Édouard de Lépine

Avec le sénateur PPM (non inscrit)3 Rodolphe Désiré et le


conseiller régional socialiste Jean Crusol, j’avais été un des rares
élus de gauche et en tout cas le seul élu PPM, à préconiser le NON.
Nous avions refusé, pour des raisons différentes mais avec autant de
conviction et de détermination, de nous associer à la mascarade du
referendum organisé sous l’égide du trio Girardin, Michaux-Che-
vry-Marie-Jeanne. Aucun de nous cependant ne tenait à faire quoi
que ce fût qui pût passer pour la célébration d’une victoire du NON
que nous étions loin de considérer comme la nôtre.
Non que nous eussions le moindre regret ni le plus petit sen-
timent de culpabilité dans une défaite qui était d’abord celle de la
gauche martiniquaise. Mais la courte victoire du NON semblait
pouvoir donner une nouvelle chance à cette gauche. Elle lui offrait
en tout cas une occasion de s’interroger sur les rapports qu’elle en-
tretenait avec le pays réel et d’en tirer les leçons, toutes les leçons.

p h e
a
Plusieurs raisons m’ont amené, par la suite, à différer la publi-

t i gr
cation de cet ouvrage. Le court essai historique, « Sur les origines de
r
L ' A 7 6 0
l’assimilation », n’était pas en cause. En tout cas, il pouvait attendre.

(c)
Au moment où je l’ai rédigé, en mars 1996, il s’écrivait et il s’était

2 9
écrit, depuis les trois ou quatre dernières décennies, tant de sottises4
6
6
sur le vote de la loi d’assimilation qu’on aurait pu en tirer sans peine

5 9
une volumineuse anthologie de la bêtise anti-assimilationniste. Il ne
0
me paraissait pas sans intérêt de rappeler les circonstances du vote
de cette loi d’assimilation, dont l’interprétation populiste, sous des
formes différentes, fait procéder tous nos malheurs, Il me semble
important de lui garder son nom de baptême que j’avais tant chanté,
gamin, dans les rues de Fort-de-France et du François, et de signaler
les avantages qui y sont liés, pour bien marquer la rupture en train
de s’opérer lentement, très lentement, mais très sûrement, avec un
passé dont nous n’avons aucune raison de rougir, mais pas davan-

3 Juste pour indiquer la situation particulière, à l’époque, du sénateur Dé-


siré qui, bien qu’ayant officiellement démissionné du PPM, continue de verser au
Parti, qui l’accepte, sa ristournede parlementaire.
4 Comme, par exemple, de faire passer Valentino pour une sorte de proto
nationaliste qui aurait tout v compris depuis 1946, tandis que Césare, lui, n’y aurait
vu que du feu. Ce jugement faisait rigoler aux éclats mo so fè-la (son nom de guerre
) depuis plus de vingt ans, au moment où je l’ai rencontré vers la fin des années
1960)
Sur la question dite du Statut de la Martinique 5

tage de motifs de nous accrocher à son cadavre. Car ce temps-là est


mort et bien mort et tenter de le ressusciter serait faire une piqûre à
un cadavre.
Le passage de la revendication de l’assimilation à la quête
de l’identité me paraît toujours aussi nécessaire pour comprendre
les hésitations tout à fait naturelles qui se manifestent, avec plus ou
moins de force, chaque fois qu’on peut avoir l’impression que ce qui
semble acquis n’est jamais définitivement assuré. Au moment d’en-
trer dans la troisième des grandes étapes de notre courte histoire, le
combat pour l’identité après les luttes pour la liberté (1848) et pour
l’égalité (1946), l’étonnant serait que s’ouvre devant nous un chemin
semé de roses et de balisiers. Nous n’avons aucune crainte de nous
enliser ni de nous égarer dans d’imprévisibles impasses. Non que
nous prenions la politique pour une longue ligne droite (la fameuse
perspective Nevski de Lénine), mais parce que nous sommes déci-

h e
dés à faire attention à voir, à chaque pas, où nous mettons les pieds.
p
gr a
Il nous a semblé, après coup, en relisant ce livre avant de l’en-
t i
L ' A r 6 0
voyer à un éditeur, que nous devions d’abord prendre le temps de

7
mieux analyser les résultats de la consultation du 7 décembre 20035.

(c) 9
Nous n’avions pas pu le faire de façon satisfaisante. Les grands res-

6 2
ponsables du OUI se sont défaussés, rejetant sur les maires qui n’au-
6
0 9
raient pas fait leur travail la responsabilité d’un échec dans lequel
5
ceux-ci avaient en réalité bien peu à voir6. On les a accusés de n’avoir
pas su tenir devant leurs électeurs les engagements qu’ils avaient
pris auprès de leurs collègues conseillers généraux ou régionaux,
autrement dit d’avoir eu un double langage, un à l’Avenue des Ca-
raïbe et à Plateau ROY, l’autre à Morne Coco et à Fonds Patate. C’est
un fait que presque tous les maires qui avaient appelé à voter OUI,
ont été désavoués, parfois largement, dans leur commune. La même
mésaventure n’est arrivée à aucun des 8 maires ayant appelé à voter
NON.
La défaite du OUI, comme la victoire du NON, si courte
qu’elle fût, avait une signification plus profondes. Ou bien la défaite

5 Voir en annexe les résultats de ce referendum par commune, comparés au


choix des maires.
6 Voir en annexe le nom des maires qui ont signé l’appel au OUI de
Marie-Jeanne-Lise
6 Édouard de Lépine

du OUI avait signifié le rejet de toute idée de changement et la vo-


lonté de s’installer coûte que coûte dans le statu quo pour une durée
indéterminée. C’était l’interprétation de la fraction la plus départe-
mentaliste de la droite. Elle imagine volontiers que notre statut de
département a été fixé une fois pour toutes et marque une sorte de
fin de l’histoire du peuple martiniquais.
Ou bien la victoire du NON, probablement plus importante
que ne le donnaient à croire les résultats officiels, traduisait un mou-
vement d’humeur d’une opinion lassée par les débats aussi intermi-
nables que vides de contenu réel, mais nullement fermée à la discus-
sion sur une véritable modification en profondeur de nos rapports
avec le pouvoir central.
L’importance de l’abstention (56% à la Martinique, 49 % à la
Guadeloupe) sur un sujet considéré par les partisans du OUI comme

h e
décisif, indique à l’évidence que les uns et les autres, nous avions

p
a
mal fait notre boulot.

rt i gr
0
Quand j’ai décidé au tout dernier moment de différer la pu-

L ' A 7 6
blication de ce livre que j’avais promis à l’éditeur dès la fin de la

(c) 9
dernière session du Congrès en mars 2003, je pensais que nous de-

6 2
vions prendre le temps de nous interroger avec plus d’attention que
6
0 9
ne nous ne l’avons fait sur les raisons de l’échec du OUI et de la
5
courte victoire du NON. Je croyais que les élections cantonales et
régionales, prévues pour mars 2004, nous aideraient à clarifier les
positions et à relancer les débats dans de meilleures conditions que
celles qui prévalaient lors la mise en place de la Loi d’Orientation
pour l’Outre-Mer (LOOM). J’espérais que cela irait moins lentement
que sous la mandature précédente et que nous pourrions être prêts
fin 2004-2005.
Mais il nous fallait commencer par sortir de notre microcosme
martiniquais. Il nous fallait d’une part reconsidérer les circonstances
du vote de la LOOM, sous un gouvernement de gauche, et de sa
mise en application sous un gouvernement de droite manifestement
décidé à la saboter. Mais ce n’était pas le plus important, puisque,
en définitive, tout dépendrait de nous. D’autre part, il nous fallait
cesser de nous prendre pour le nombril du monde. Tout dépendait
de nous mais pas de nous seuls. Il me semblait en particulier que
nous devions accorder une importance plus grande à la différence
Sur la question dite du Statut de la Martinique 7

enregistrée entre les réponses de la Martinique et de la Guadeloupe


à la question posée dans le referendum.
Bien que porté par une personnalité de premier plan, madame
Lucette Michaux-Chevry, le OUI avait été littéralement écrasé chez
nos voisins : 36 000 OUI contre 98 000 NON. La popularité de Ce-
cette7 dépassait pourtant de loin celle de n’importe lequel des parti-
sans du OUI à la Martinique. Son expérience politique aussi : maire
de Basse-Terre, ancienne députée, sénatrice, ancienne présidente
du Conseil Général, Présidente en exercice du Conseil Régional,
membre du Bureau Politique de l’UMP, ancienne ministre et amie
personnelle du Président de la République, Jacques Chirac, inspi-
ratrice du pronunciamento de Basse-Terre (décembre 1999), elle
avait tout pour assurer une éclatante victoire du OUI chez elle en
Guadeloupe. Sa sévère défaite - la plus humiliante qu’elle eût jamais
connue dans une longue et brillante carrière politique - ne pouvait

h e
pas ne pas nous interpeller nous, Martiniquais, qui avions eu tant
p
t i gr a
de mal à convaincre nos compatriotes que le premier porteur d’eau

r
de madame Michaux-Chevry ne valait pas mieux que sa nouvelle

' A
maîtresse en nationalisme.
L 7 6 0
(c) 2 9
Subjectivement, c’est peut-être l’une des premières raisons
6
6
pour lesquelles j’ai retardé la parution de ce livre  : pourquoi avi-

5 9
ons-nous fait moins bien que les Guadeloupéens  ? À la veille du
0
scrutin, j’avais consacré le n°20 de mon courriel hebdomadaire, Le
Devoir de Cohérence, à la Guadeloupe, avec trois textes  : l’un de
notre ami Ernest Moutoussamy, député honoraire et dirigeant du
parti frère de la Guadeloupe, le PPDG (Parti Progressiste Démocra-
tique de la Guadeloupe), l’autre d’un petit groupe d’intellectuels de
gauche parmi lesquels le philosophe Jacky Dahomay et l’historien
Frédéric Régent, le troisième de l’historien Jean-Pierre Sainton, un
partisan du OUI qui répondait à Dahomay. Ces trois textes me sem-
blaient très au-dessus de ce qui se publiait à la Martinique à la même
époque. Je me suis demandé si le niveau du débat en Guadeloupe
n’expliquait pas, au moins en partie, la différence des résultats enre-
gistrés dans les deux Îles.

7 Mme Lucette Michaux-Chevry est, à ma connaissance, la seule élue des


Antilles françaises faisant officiellement campagne en appelant à « Voté Cecette ! »
Imagine-t-on un tract de Césaire appelant à voter « Mémé » ?
8 Édouard de Lépine

J’espérais qu’une rencontre avec nos camarades du PPDG


nous aiderait à y voir plus clair. Mais nous étions à la veille d’élec-
tions régionales et cantonales. Les périodes électorales dans notre
pays sont rarement les les moments les plus favorables pour parler
sérieusement de politique. Mais, depuis un bon demi-siècle déjà,
depuis ma rencontre avec Yvon Leborgne8, à une Conférence de la
FMJD (Fédération Mondiale de la Jeunesse Démocratique), à Vienne
(Autriche), en 1953, je suis convaincu qu’une solidarité sans faille
entre les mouvements progressistes martiniquais et guadeloupéens
est une nécessité politique incontournable. L’échec du projet trots-
kiste du Groupe Révolution Socialiste ne nous en a pas dissuadé.
Au contraire. La concertation, la coopération et la coordination des
actions dans les deux îles me paraissent plus que jamais indispen-
sables pour faire avancer nos pays dans la bonne direction.
Je croyais que, de toutes façons, nous devions reprendre le tra-

h e
vail à zéro et, sinon imiter le Président du Conseil Régional qui avait
p
t i gr a
agi seul en participant à la Rencontre de Basse-Terre9, du moins nous

r
inspirer de sa démarche pour organiser une large concertation, sans

L ' A 6 0
exclusive, moins entre les institutions qu’entre entre partis et orga-
7
(c) 9
nisations professionnelles des Départements Français d’Amérique.

6 2
Sans oublier la Réunion, même réticente à l’égard d’un changement

6
9
de statut. Nous voulions provoquer quelque chose comme une se-

05
conde Convention du Morne-Rouge10, revue et corrigée à la lumière
des acquis et des faiblesses de la décentralisation.
Je continue de croire qu’il nous sera difficile d’envisager une
solution purement martiniquaise à nos problèmes. Quelles que

8 Yvon Leborgne (1927-2001), un intellectuel guadeloupéen auquel je dois


beaucoup. Il est le premier, à ma connaissance, à avoir envisagé la nécessité d’un
parti communiste antillais, le premier en tout cas à me l’avoir enseigné et à m’en
avoir convaincu., ce que j’ai essayé de faire plus tard avec le GRS (Groupe Révolu-
tion Socialiste).
9 Cette rencontre a abouti le 1er décembre 1999 à la Déclaration dite de
Basse-Terre que nous évoquons largement dans plusieurs textes sous le nom de
Pronunciamento de Base-Terre.
10 À l’initiative du Parti Communiste Martiniquais et des deux autres partis
communistes des DOM (Guadeloupe et Réunion) La Convention du Morne Rouge
avait réuni, en août 1971, à la Martinique, quinze organisations de la Martinique,
de Guadeloupe, de la Réunion, auxquelles s’était associée l’Union des Travailleurs
Guyanais (par télégramme), pour élaborer un programme de l’autonomie.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 9

soient les particularités de l’évolution de chacun des quatre Dépar-


tements d’Outre-Mer, à tort ou à raison, je suis convaincu que l’his-
toire pèsera beaucoup plus que la géographie sur le destin de nos
peuples. Du moins dans un avenir prévisible. Car, bien entendu, je
ne lis pas dans le marc de café et je n’ai pas la prétention de savoir à
un demi-siècle près, ni même à quelques décennies près, comment
évolueront nos pays. Il y a quelques années, à une réunion de la
Commission des Îles de la CRPM (Conférence des Régions Périphé-
riques Maritimes) de l’Union Européenne, je m’étais sérieusement
fait moucher par le Président du Conseil Régional de la Guyane, le
futur sénateur Georges Othily, parce que j’avais osé une mauvaise
plaisanterie sur l’insularité de la Guyane. Pour les Guyanais, la
continentalité de la Guyane est une réalité consubstantielle de leur
identité et la vocation latino-américaine tellement évidente, que j’ai
toujours évité depuis d’associer la Guyane à un projet commun avec
la Guadeloupe et la Martinique. Il n’en reste pas moins que nous

h e
pourrons probablement difficilement nous passer d’une concerta-
p
t i gr a
tion avec les élus guyanais, aussi longtemps que nous resterons au

r
sein de la République Française. De ce point de vue, ce livre sur la

L ' A 7 6 0
question du statut de la Martinique était un peu court et méritait

(c) 9
d’être retravaillé.

6 6 2
Pour une dernière raison enfin, il m’avait semblé, notamment

05 9
après les élections régionales et cantonales de 2004, que sur le plan
intérieur, nous n’avions pas suffisamment mis l’accent sur la nécessi-
té d’une très large union des forces vives de la nation, bien a au-delà
des clivages traditionnels gauche-droite. Au lieu de nous focaliser
comme nous l’avions fait, en tout cas comme moi j’avais eu tendance
à le faire, sur la misérable alliance politicienne du Nouveau Bloc
Historique Hétérozygote du Conseil Régional, une opération plus
ou moins téléguidée de l’Élysée, nous aurions probablement gagné
à rechercher un authentique compromis historique, de type grams-
cien, tel que le concevait le petit groupe trotskiste qui avait décidé
vingt ans plus tôt d’adhérer au PPM.
C’est dire que notre critique parfois très dure du NBH2 n’a ja-
mais signifié une volonté de nous replier sur nous-même, de nous
enfermer entre nous sous prétexte que nous n’avions rien à faire
avec des gens venus d’horizons différents, avec des points de vue
différents. Nous n’avons pas attendu que le premier secrétaire du
MIM finisse par découvrir le proverbe africain qu’il citait à la veille
10 Édouard de Lépine

du scrutin du 7 décembre : « si tu veux marcher vite, marche tout


seul. Mais si tu veux marcher loin marche avec les autres »11.
Si au lieu d’injurier Césaire, comme un maître de la mystifi-
cation et de la manipulation, il l’avait lu plus attentivement, il au-
rait découvert depuis 1971 ce qu’il a appris en 2003 et que Césaire a
toujours enseigné : «qu’un petit pas fait ensemble vaut mieux qu’un
grand bond solitaire12». À l’époque, en décembre 1971, il était mieux
placé que n’importe qui d’autre pour le savoir. Le Phare Pilotin13,
son principal instrument de propagande pendant longtemps, était
imprimé à l’époque sur sur la Ronéo du PPM et le maire de Fort
de France l’aidait à consolider à Rivière-Pilote la victoire qu’il avait
remportée neuf mois plus tôt sur Sauphanor .
Traduire en acte la formule césairienne par excellence : opter
pour le plus large contre le plus étroit, travailler en conséquence in-

p h e
lassablement à un consensus majeur sur un grand projet politique a
été et demeure la préoccupation constante du PPM. C’est la condi-

gr a
tion fondamentale de tout progrès historique véritable qui ne vise
t i
L ' A r 6 0
pas à conquérir quelques menus avantages particuliers mais à faire

7
reconnaître la personnalité collective du peuple martiniquais.

(c) 6 2 9
Telle me semblait devoir être plus que jamais l’orientation de

9 6
la politique progressiste. Mais au moment où nous pouvions, où

5
0
nous devions, prendre cette direction, la crise interne qui couvait de-
puis plusieurs années au PPM, s’aggravait et mobilisait notre éner-
gie, troublait nos certitudes et nous faisait douter de nous-même.
Ce mauvais temps est passé, Autour de son président, Serge
Letchimy, assisté d’une direction rajeunie qui fait son apprentissage
sur le tas non sans difficultés mais avec courage et détermination,
le PPM peut reprendre sa marche en avant. Il doit s’adresser sans
forfanterie mais sans complexe à toutes les forces vives de la nation,
spécialement à tous ceux qui ont une part de responsabilité dans

11 La Parole au Peuple, mensuel du MIM, n° 17 octobre 2003, p 6.


12 Entretien d’Aimé Césaire avec L. Kesteloot, le 8 décembre 1971, in
L.Kesteloot et B. Kotchi ; Aimé Césaire, l’homme et l’œuvre, Présence Africaine,
1993, p 198.
13 Le Pare Pilotin, organe du CVP (Comité de Vigilance Pilotin), Directeur
de la publication Lucien Veilleur, l‘actuel maire de Rivière-Pilote, alors adjoint de
Marie-Jeanne.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 11

la vie économique du pays. Tout en maintenant la ligne césairiste


qui est d’être d’abord au service des plus faibles, des plus démunis,
des plus déshérités, il doit être en permanence à l’écoute des syndi-
cats, de tous les syndicats, sans exclusive, ceux des patrons autant
que ceux des ouvriers, ceux des cadres et des techniciens autant que
ceux des employés,
Mais le Parti d’Aimé Césaire doit aussi se donner les moyens
d’intervenir toujours plus activement dans le monde de la culture,
ce qui est depuis un demi-siècle le caractère le plus original de son
identité. Pour cela il doit renforcer ses contacts avec les intellectuels,
les artistes, les enseignants, en commençant par l’Université et par
une intervention soutenue auprès des étudiants. C’est le plus court
chemin pour maintenir une liaison permanente avec la jeunesse, la
plus vive de toutes les forces vives de la nation.

h e
Il nous a fallu plus de trois ans pour sortir de la crise. Trois
p
t i gr a
ans qui nous ont coûté très cher mais qui nous ont appris beaucoup.
En premier lieu à retrouver cette autre vertu césairienne qui nous

' A r 6 0
permet d’opposer au pessimisme de la raison l’optimisme de la vo-
L
(c) 9 7
lonté. Ce que nous avons réussi chez nous-même, la reconstruction

2
et l’impulsion d’une nouvelle dynamique, nous pouvons le tenter
au niveau du pays.
9 6 6
05
Je crois profondément à ce que j’ai appelé le théorème de Cé-
saire : « tout mouvement démocratique qui aspire à transformer en
profondeur un pays aux dimensions réduites et aux moyens limités,
doit d’abord tendre au rapprochement de toutes les forces vives de
la société pour amorcer et mener à bien, au moindre coût, les trans-
formations les plus urgentes ».
Je comptais beaucoup sur les maires pour ce travail pénible,
ingrat, de longue haleine qui exige autant d’ambition que de modes-
tie, autant de rigueur que d’humilité. Le contraire de ces élus sans
électeurs propres dont le seul mérite est de se trouver sur une liste,
à la place et avec les fonctions qu’un chef a bien voulu leur assigner.
J’explique longuement dans la lettre que je leur adresse les
raisons qui font d’eux les Martiniquais les mieux informés de la si-
tuation réelle de la Martinique profonde et par conséquent les plus
capables de soulager dans l’immédiat les misères les plus visibles
12 Édouard de Lépine

mais aussi proposer des solutions concrètes pour avancer vers un


avenir meilleur.

Ils ne peuvent sous aucun prétexte se laisser écarter des ins-


tances où se prennent les décisions qui souvent les concernent très
directement. Ce sont eux qui doivent donner l’exemple de l’engage-
ment dans la bataille de la réforme institutionnelle, par leur impli-
cation personnelle et celle de leur conseil municipal dans le débat.
Ils n’ont aucune raison de laisser intimider ni à la forte raison de se
laisser insulter par ceux qui sont souvent incapables de se faire élire
dans leur commune mais qui ont la prétention de décider, seuls, à
leur place, de ce qui convient ou qui ne convient pas à une bonne
gestion de ce pays.

Quelques jours après la rédaction de ma lettre aux maires

p h e
(4 juin 2003), paraissait dans le quotidien France-Antilles du 14-

gr a
15, sous le titre « Pas de nouvelle Assemblée sans les communes »,

t i
L ' A r 6 0
une importante contribution du sénateur Rodolphe Désiré, signée

7
de neuf maires, MM. Guy Lordinot (Sainte Marie), Roger Nadeau

(c) 2 9
(Prêcheur), Auguste Bonbois (Case-Pilote), Eugène Larcher (Anses
6
6
d’Arlet), Alexandre Mouriesse (Carbet), Arnaud René-Corail (Trois

5 9
Ilets,) Charles-André Mencé (Ducos), Joachim Bouquéty (Grand Ri-
0
vière). Nous ne nous étions pas concertés. Rodolphe Désiré connais-
sait mes réserves quant à un quelconque découpage en cantons (9 ou
3) qui était en fait la position du PPM.

Inquiet de cette initiative du sénateur-maire du Marin qui


semblait pouvoir rallier un nombre important de maires, les deux
présidents du Conseil Régional et du Conseil Général dénoncent
« une tentative de démolition du travail des élus martiniquais, contre-at-
taquent le 2 août 2003 dans une conférence de presse ou il [Marie-jeanne]
dévoile que 70 % des élus martiniquais entendent respecter leur parole et
leur engagement ». En fait, les deux présidents publient un « Com-
muniqué relatif à la procédure de réforme institutionnelle », sans
aucune référence à l’Assemblée unique ni même, bien entendu, une
allusion au mode de scrutin envisagé pour la désignation de cette
Assemblée. Ils soumettent à la signature de 17 maires parmi lesquels
Sur la question dite du Statut de la Martinique 13

quelques signataires de la motion de Désiré ce communiqué14 qu’ils


font passer pour un appel au OUI signé par 70% des élus.
Il est vrai qu’à l’époque les maires ne lisaient probablement
pas régulièrement La Parole au Peuple. Après avoir réussi à en dé-
baucher quelques uns, voici la réponse publique d’Alfred Marie-
Jeanne à ceux qui refusent de céder aux pressions dont ils sont l’ob-
jet de la part des deux présidents des collectivités locales. Elle mérite
d’être publiée in extenso.
« L’UNIQUE OBJET DE LEUR RESSSENTIMENT.
A ma grande surprise, quelques maires avant-gardistes, ont em-
brayé en marche arrière, pour se retrouver arrière-gardistes et en queue de
peloton.

e
Que revendiquent-ils en fait ? En décryptant le motif de leur grogne,

p h
ils veulent ni plus, ni moins, qu’un quota leur soit réservé dans la future
r a
i g
Assemblée Unique.

' A rt 6 0
L
Voici l’unique objet de leur préoccupation et l’unique objet de leur
ressentiment.
(c) 2 9 7
6 6
Cela ressemble à de l’enfantillage, à moins que ce ne soit de l’obstruc-
9
05
tion systématique de type caractériel ou rancunier. En tous les cas, il faut
savoir que les intérêts des Maires ne sont nullement lésés dans cette affaire.
De fait les maires sont les maîtres du pays.
- Ils siègent en leur mairie
- Ils siègent dans les syndicats intercommunaux
- Ils siègent dans les syndicats de l’eau et de l’assainissement.
- Ils siègent dans les communautés d’agglomérations.
- Ils siègent dans leur association
- Ils siègent dans les syndicats de l’électricité

14 Nous publions ce communié en annexe.


14 Édouard de Lépine

- Ils siégeront dans le Conseil des communes prévu à côté de la fu-


ture assemblée
- Ils font et défont les députés
- Ils élisent les sénateurs
- Ils sont omniprésents
- Ils sont les hommes de terrain et de proximité par définition
- Ils ont tout.
- Ils sont plus que tout.
Le maire est le poto-mitan incontournable.
De grâce ne devenez pas le poto-miteux par ambition démesurée et
inappropriée.
p h e
gr a
Leur exigence paraît donc inacceptable et irrecevable.15»
t i
L ' A r
Les maires apprécieront.
6 0
(c) 2 9 7
On ne peut pas laisser sans réponse

9 6 6
5
J’aurais probablement attendu encore un an ou deux, pour

0
peaufiner ce travail, si plusieurs de mes amis, n’avaient pas été aussi
abasourdis que moi par les récentes conclusions du dernier Congrès
des élus régionaux et généraux du 18 décembre dernier. Au fait,
peut-on continuer d’appeler conseillers généraux des élus dont le
Président estime qu’ils sont incapables d’avoir une «  vision géné-
rale » des problèmes de leur pays parce qu’incapables de voir plus
loin que le bout de leur canton ?
Ce Congrès a brutalement interpellé quelques uns d’entre
nous. Il nous a en quelque sorte mis en demeure d’assumer plei-
nement notre devoir de militants progressistes et, en tout cas, de
militants césairistes, sans responsabilité particulière au PPM et, par
conséquent, sans crainte d’afficher des positions qui peuvent ne pas
correspondre exactement à celles de notre parti. Est-il besoin d’ajou-

15 La Parole au peuple, id, octobre 2003.


Sur la question dite du Statut de la Martinique 15

ter que je n’entends nullement exprimer le point de vue du PPM


sur toutes les questions abordées dans ce travail  ? Je souhaite en
revanche pouvoir les soumettre à une critique des lecteurs,en parti-
culier des militants progressistes.
J’ajoute donc à ce travail un article beaucoup plus récent écrit
au lendemain du congrès du 18 décembre 2008, en souhaitant que
les bouches s’ouvrent et qu’elles fassent à MM. Marie-Jeanne et Lise
la réponse qu’ils méritent.
Que les militants progressistes, plus encore que les militants
sans parti, de gauche ou de droite, que les syndicats, tous les syn-
dicats, ouvriers, employés, patronaux, professionnels, les associa-
tions culturelles, les intellectuels surtout qui ne peuvent rester in-
différents à ce qui se joue autour de cette question dite du statut de
la Martinique, fassent entendre leur voix et leur détermination de

p h e
travailler à la clarification des termes du débat politique dans lequel
nous avons jusqu’à maintenant lamentablement piétiné, alors que,

gr a
le coeur chaud mais la tête froide, il est parfaitement possible de
t i
L ' A r 6 0
consolider nos acquis pour avancer et d’avancer pour consolider ces

7
acquis, l’essentiel étant de rester maître du jeu le plus souvent et le

(c) 9
plus longtemps possible.

6 6 2
05 9
p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 17

NON CHEF !
PAS ÇA ! PAS VOUS !
PAS À NOUS !

« Notre lutte n’est pas une lutte pour


plus ou moins de subvention ni pour
plus ou moins de franchises. C’est
une lutte plus fondamentale. C’est

p h e
une lutte pour la reconnaissance de

a
la personnalité collective du peuple

rt i gr martiniquais ».

L ' A 7 6 0 Aimé Césaire

(c) 9
Le voilà subitement pressé de montrer sa détermination de

6 2
faire aboutir dans l’urgence la réforme du statut de la Martinique.
6
0 9
Depuis une bonne trentaine d’années qu’il a le sentiment que l’his-
5
toire lui mord la nuque, il n’en a jamais senti le souffle aussi brû-
lant que depuis qu’il a remplacé l’éphémère passionnaria qui, au
temps des noces de Basse-terre, présidait le Conseil Régional de la
Guadeloupe, madame Michaux Chevry, par le Président du Conseil
Général de la Martinique, Claude Lise. S dont il voudrait faire son
nouveau grégario de luxe,
Rarement le Président du Conseil Régional de la Martinique
aura manifesté une telle arrogance, une telle insolence et, il faut bien
le dire, un tel mépris à l’égard des élus du peuple, qu’à l’occasion
du récent débat sur son nouveau projet bidon de révision du statut
de la Martinique. Après cinq longues années de silence pendant les-
quelles les deux présidents de nos deux collectivités ont eu dix occa-
sions de convoquer le Congrès, ils ont subitement le feu au derrière.
Ils veulent donner l’impression de créer l’événement alors
qu’ils le subissent et tâchent de nous l’imposer. Ils saisissent l’oc-
18 Édouard de Lépine

casion que leur offre la boulimie réformatrice de notre omni-prési-


dent, M. Sarkozy. Celui-ci a confié à son ancien patron devenu son
premier serviteur la haute mission qui hante depuis quarante ans la
droite française : celle d’une réforme en profondeur des institutions
françaises. Elle en rêvait. La gauche l’a faite. Elle ne se pardonne pas
d’avoir obligé le Général de Gaulle à se retirer16 sans l’avoir menée
à bout et, encore moins, d’avoir laissé à François Mitterrand l’ini-
tiative et le bénéfice politiques de la seule grande réforme de la Ve
République au cours du dernier demi-siècle : la décentralisation de
1982. L’actuel projet de réforme de Sarkozy c’est la revanche pos-
thume de la droite sur Mitterrand.
Il y a de ce point de vue une coïncidence cocasse entre
cette volonté de revanche de la droite française et ce désir de ven-
geance du nouveau couple hétérozygote du Congrès sur le peuple
martiniquais.

p h e
a
Le président du Congrès, président du Conseil Régional, et

i gr
celui dont il rêve de faire son premier porteur d’eau, le Président du
rt
L ' A 7 6 0
Conseil Général, sont désireux de se venger de l’humiliante défaite

(c)
que leur ont infligée les électeurs martiniquais le 7 décembre 2003.

2 9
L’invraisemblable ce n’est pas que Marie-Jeanne qui nous a habi-
6
6
tué à ces foucades se place à l’ombre de la réforme institutionnelle

05 9
voulue par l’omni-président Sarkozy, c’est que Claude Lise le suive
sur ce terrain, lui qui a payé si cher sa tentative, pourtant couronnée
de succès, de trouver un langage commun avec nos amis socialistes
entre 1999 et 2002.
Qu’il se trouve une presse de complaisance, de connivence et
de révérence (Bourdieu) pour proclamer que ce pays vient de faire
enfin, le 18 décembre, le premier pas vers la concrétisation de la pen-
sée de Césaire, n’est pas pour nous surprendre. J’ai toujours pensé
que, si du vivant de Césaire on pouvait dire, comme pour le général
de Gaulle, que «  tout le monde a été, est ou sera césairiste », on au-
rait beaucoup de mal, après sa mort, à trouver un seul non-césairiste

16 Le Général de Gaulle a décidé de se retirer après que le referendum du


27avril 1969 eut rejeté son grand projet de réforme des institutions (réforme des
Régions et transformation du Sénat) grâce à la dissidence d’une importante frac-
tion de la droite (entre autres le futur président de la République Valéry Giscard
d’Estaing).
Sur la question dite du Statut de la Martinique 19

et qu’on pourrait compter sur notre presse pour démontrer que les
seuls héritiers de Césaire se trouvent n’importe où sauf au PPM.
Mais, tout de même, faire de l’enfermement de la Martinique
dans l’article 74 de la constitution française, dépasse l’entendement !
Cinq ans après avoir affirmé que l’article 73 de cette même
constitution, celui de l’identité législative, était le plus court chemin
vers la prise de conscience nationale et, par la même occasion, le
viatique le plus sûr vers l’accomplissement de la suprême pensée de
Césaire : « la reconnaissance de la personnalité collective du peuple Mar-
tiniquais », les ex-champions de l’identité législative nous disent que
ceux qui les ont crus sur parole étaient des imbéciles, qu’ils n’avaient
rien compris à leur stratégie qui n’était d’ailleurs qu’une tactique
pour tromper l’ennemi, que ce n’est pas l’identité législative du 73
mais la spécialité législative du 74 qui garantit le changement et la
marche vers l’autonomie !
p h e
t i gr a
Et la presse applaudit  ! Mieux  ; Elle pleure sur notre échec.

' A r 6 0
Elle compatit. Si ce n’est pas malheureux quand même un si grand
L
parti…

(c) 2 9 7
6 6
« Que reste-t-il ? Nous seuls mais c’est assez » ?

9
05
Serge Letchimy l’avait fortement rappelé lors de sa première
intervention, au nom du groupe des élus PPM au premier Congrès
le 12 juin 2001 : « Notre lutte n’est pas une lutte pour plus ou moins
de subvention ni pour plus ou moins de franchises. C’est une lutte
plus fondamentale. C’est une lutte pour la reconnaissance de la per-
sonnalité collective du peuple martiniquais ».
Cela m’avait paru si important que j’en ai fait pendant près de
deux ans l’exergue de mon courriel hebdomadaire, « Le devoir de
cohérence », d’abord en défense du projet de Loi d’Orientation pour
l’Outre-Mer (LOOM), ensuite contre le projet de referendum-bidon
du 7 décembre.
À mon avis, le PPM ne saurait encourager sous aucun pré-
texte, sous aucune forme, aucun mirage. Il ne cédera à aucun chan-
tage. Il n’entretiendra aucune illusion quant à la possibilité de régler
l’ensemble des problèmes martiniquais par la simple adoption d’un
20 Édouard de Lépine

article plutôt que d’un autre de la constitution française, tels qu’ils


sont rédigés aujourd’hui.
Le PPM a été battu sur cette question ? Et alors ?
C’est bien mal le connaître que d’imaginer qu’il en est abattu.
Au contraire. Si même il était aussi isolé que semble l’affirmer une
presse en vérité bien distraite, le PPM, sûr de lui et sûr de l’appui du
peuple martiniquais, s’estimerait en droit de reprendre le mot de Cé-
saire qui, dans une situation difficile, n’hésitait pas à citer le vers cé-
lèbre de Corneille : «  Que reste-t-il ? Nous seuls, mais c’est assez ».
Mais nous ne sommes pas seuls et nous serons de moins en
moins seuls. Je veux faire à ce sujet deux observations sur le choix du
moment pour lancer le débat et sur la stratégie de nos réformateurs

e
1/ Sur le choix du moment. L’offensive institutionnelle-éclair

p h
d’aujourd’hui, aboutissant à coincer ce pays dans un contrat à durée

r a
g
indéterminée régi par une disposition constitutionnelle sur laquelle

rt i 0
nous n’avons jamais été consulté, après dix heures de débats qua-
A
L ' 7 6
si-interrompus, ressemble plus à une partie de bonneteau (welto)

(c) 9
conduite par un bonimenteur de foire qu’à une blitzkrieg conçue par
un stratège audacieux.
6 6 2
05 9
D’un point de vue politique comme d’un point de vue psy-
chologique, même pour l’esprit le mieux prévenu en faveur d’une
évolution institutionnelle, le moment actuel peut difficilement être
considéré comme le plus approprié, à l’heure où nous entrons dans
une crise économique aux conséquences imprévisibles. Il révèle, au
contraire, toute l’impréparation et toute l’incroyable légèreté, pour
ne pas dire toute la fumisterie, de ceux qui l’ont choisi. Sauf évi-
demment à imaginer que ce CDI, dans l’article 74 de la constitution
française, nous offre les meilleures garanties pour une traversée au
moindre coût de la zone de tempête dans laquelle nous sommes en-
trés avec la crise économique et sociale sans précédent qui frappe le
monde entier.
2/ Sur le choix stratégique des chevau-légers de la réforme
sarkoziste qui n’ose pas dire son nom. Je ne m’étendrai pas davan-
tage sur l’étrange logique de ces Clauzevitz de carnaval. Ils com-
mencent par choisir l’enveloppe de leur CDI : l’article 74 de la consti-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 21

tution française. Ils verront après ce qu’ils peuvent mettre dedans. Si


ça entre tant mieux.
Et si ça n’entre pas ? Si le pied s’avère plus grand que la chaus-
sure ? On coupe le pied ?
Le pire est que notre cordonnier ne pense même pas à jeter
un coup d’oeil au rétroviseur pour admirer une dernière fois la sa-
gesse du chef qui dénonçait hier « le carcan juridique étriqué de la
constitution française », dans lequel, selon lui, Claude Lise voulait
enfermer le pays, « condamnant par avance toute émancipation du
peuple Martiniquais 17».
Mais, en vérité, ce n’est pas ce qui nous inquiète le plus en ce
moment. Nous n’avons aucun doute sur la réponse que le peuple
apportera aux faux monnayeurs du patriotisme relooké, modèle 2008.

p h e
Ce qui nous inquiète et nous intrigue, sans nous étonner, ce

t i gr a
n’est pas le culot de Marie Jeanne dont chacun sait qu’il «  est un

r
bon cuisinier, c’est-à-dire un politique habile » (Césaire), c’est la béati-

L ' A 6 0
tude orgasmique sur le visage de ses comparses, le mutisme plus
7
(c) 9
éloquent que leurs paroles de ses complices et l’invraisemblable naï-
veté des futurs cocus.

6 6 2
5 9
C’est cette tentative de se faire passer aux yeux des ignorants,
0
et même à ceux de quelques camarades qui le sont moins, pour
un homme vertical, un ennemi du «  zangzolage  » et même depuis
quelque temps pour le seul et authentique héritier du père de la na-
tion Martiniquaise, qu’il dénonçait hier comme « un grand maître de
la mystification et de la manipulation »18. C’est la prétention ridicule de
se poser en gardien vigilant de ce drapeau de la nation que le PPM
aurait sali avant de le laisser tomber.
Je regrette de n’avoir pas été aux côtés de mon jeune camarade
Séminor qui a fait à Marie-Jeanne la seule réponse que méritait son
insolence : « OUI CHEF ! » Mais au lieu d’un OUI chef, sympathi-

17 Intervention d’Alfred Marie-Jeanne dans le débat sur Assemblée Unique.


P-V in extenso, Plénière du Conseil Général du 19 mars 1997, p 79
18 « Aimé Césaire, un grand maître de mystification et de la manipulation,»,
in La Parole au peuple, organe central du MIM, spécial n° 7, mai 1980, p 6
22 Édouard de Lépine

quement gouailleur, j’aurais lancé un défi au provocateur : « NON


CHEF ! PAS ÇA ! PAS VOUS ! PAS À NOUS ! »
Et j’aurais rappelé comment, en trois décennies, Alfred Marie-
Jeanne n’a perdu aucune occasion de retarder la marche en avant de
la Martinique, en attendant le moment où il croirait pouvoir gérer
seul le destin de ce pays.
Je ne remonterai pas au temps où, sous la direction de Maran
l’Ancien, un homme pour lequel j’ai par ailleurs le plus grand res-
pect, Alfred Marie-Jeanne sollicitait humblement l’investiture de la
SFIO de Guy Mollet aux élections municipales de mars 1971. Non
sans avoir pris la précaution de se raser la barbe, de peur de passer
pour un révolutionnaire, comme on en accusait alors tous ceux qui
portaient une barbe susceptible de rappeler l’épopée castriste et de
cacher un esprit subversif.

p h e
Je veux m’en tenir ici à la question du statut, plus précisément

t i gr a
à celle de l’Assemblée unique. Il a tellement parlé du « moratoire de

L ' r 6 0
Césaire  » comme d’un abandon de la lutte pour l’autonomie qu’il
A
en oublie - mais l’a-t-il jamais su - que c’est Césaire, à la tête d’une

(c) 9 7
délégation d’élus de gauche des quatre DOM qui nous a fait faire le
2
9 6 6
premier pas vers l’autonomie, en faisant adopter le principe d’une
assemblée unique et d’une expérimentation de la décentralisation

05
dans les DOM par le gouvernement socialiste avant sa mise en
oeuvre dans l’Hexagone.
Il est vrai qu’à l’époque, cela ne le gênait pas de se faire ap-
plaudir par Maran l’Ancien, l’adversaire le plus coriace de l’As-
semblée unique. Quand cette proposition est venue en discussion,
avant même que le projet ne fût parvenu au Préfet, elle n’a pas été
rejetée seulement par la droite. Elle a été ridiculisée par Alfred Ma-
rie Jeanne qui y a vu une manœuvre colonialiste insultante pour la
Martinique. Il faut que les militants progressistes, et les militants de
gauche d’une manière générale, se donnent la peine de lire le Procès-
Verbal in extenso de la session du 30 août 1982 du Conseil Général.
Il y a là un florilège des sophismes mari-jeannistes. En voici
quelques morceaux choisis :
« La montagne colonialiste, sous la pression des événements,
a accouché d’un souriceau…
Sur la question dite du Statut de la Martinique 23

« La Martinique reste, pour moi patriote martiniquais, économique-


ment exploitée, militaire ment occupée, politiquement dominée, culturelle-
ment opprimée
« C’est une mystification, une de plus, une de trop, qui cherche à
faire croire à la population martiniquaise qu’avec un président du Conseil
Général et Régional devenu désormais organe exécutif, les problèmes éco-
nomiques et sociaux, le chômage et l’émigration recevront comme par en-
chantement très satisfaisantes solutions….
«  L’heure des compromis bâtards est dépassée. Dans un tel
contexte de démission, de reniement, de pusillanimité, la question de l’indé-
pendance reste plus que jamais à l’ordre du jour. C’est l’inévitable recours
pour maîtriser le futur martiniquais. »
Plus d’un quart de siècle après, le temps des compromis bâ-

p h e
tards serait -il revenu ? Le 74 aurait-il fait sauter le verrou carcéral

t i gr a
de la constitution française dont notre éminent constitutionnaliste

L ' A r 6 0
aurait subitement découvert le secret qu’il ignorait encore il y a onze

7
ans ?

(c) 6 2 9
Lorsque, en mars 1997, sur proposition de notre Secrétaire

9 6
Général, feu Camille Darsières†, député de la Martinique, et du sé-
5
0
nateur PPM Claude Lise, Président du Conseil Général, un second
débat sur l’Assemblée Unique est venu à l’Assemblée départemen-
tale, le conseiller général de Rivière-Pilote, devenu entre temps Vice-
président du Conseil Régional qu’il dénonçait en 1982 comme un
gadget ou une escroquerie colonialiste, n’a vu dans la convocation
de l’assemblée que du
« tape à l’ œil pour freiner l’élan populaire, une vaste mise en scène
pour tenter de koubaré et de détourner à leur profit la volonté de change-
ment populaire……
«  À l’unanimité des présents, la Commission permanente [du
Conseil Régional], dans sa réunion du mardi 11 mars [1997] courant,
a décidé de ne pas engager le débat dans la précipitation et surtout dans
l’impréparation…
« Je me refuse de participer à cette masturbation collective….
24 Édouard de Lépine

« Nous continuons en fait à réclamer, sous cape, une Assemblée à


responsabilités limitées. Cela me révulse et me fait pitié à la fois…
«  Cette étude se situe19 dans le carcan juridique étriqué de la
constitution française, condamnant par avance toute émancipation
du peuple martiniquais ».
Serait-il devenu lui aussi, parlant, un disciple d’Onan, cham-
pion de « bate douce politique »20 qu’il dénonçait avec tant de vigueur
chez ses adversaires à la veille de la consultation du 7 décembre
2003 ? Le voici encore plus empêtré aujourd’hui dans le 74 qu’il ne
l’était hier dans le 73 ?
Avant d’en finir avec cette plénière du Conseil Général de mars
1997, je veux signaler, en passant, un détail qui permettra une com-

p h e
paraison édifiante avec l’attitude ignoble du Président du Congrès

a
le 18 décembre dernier. Un comportement de petit commandeur

t i gr
d’habitation s’adressant aux élus de la Martinique comme à un pe-
r
L ' A 7 6 0
tit atelier de petite bande. Une attitude encouragée, semble-t-il, par

(c) 9
Claude Lise. Le Président du Congrès, malgré l’avis de deux autres

6 2
parlementaires présents dans la salle, MM. Serge Larcher, sénateur,

6
9
et Louis Josep Manscour député, a obstinément et systématique-

05
ment refusé de mettre aux voix une motion présentée par le dé-
puté-maire de Fort de France, Serge Letchimy, au nom du groupe
PPM et démocrates du Congrès.
En mars 1997, le Conseiller général de Rivière Pilote qui n’était
ni député, ni président du Conseil Régional, avait obtenu, sans au-
cune difficulté, du Président, alors PPM, du Conseil Général, le sé-
nateur Claude Lise, avec l’appui, entre autres, de Serge Letchimy,
conseiller général PPM de Fort-de-France, la mise au voix d’une mo-
tion qu’il jugeait d’une exceptionnelle importance.

19 Rapport sur l’institution d’une assemblée unique à la Martinique et dans


les DOM, à M. Claude Lise, sénateur,président du CG de la Martinique. Coordon-
nateur, Justin Daniel, Maître de Conférence de Sciences Politique, Directeur du CR-
PLC, juin 1996
20 La Parole au Peuple, octobre 2003, la rentrée politique du MIM.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 25

Cette motion a recueilli UNE voix  : la sienne21. C’est dire


l’intérêt qu’elle revêtait aux yeux de l’assemblée départementale. Le
Président, PPM, de cette assemblée, en démocrate conséquent, qui
avait, à l’époque, une certaine idée du fonctionnement d’une institu-
tion démocratique, avait très naturellement accédé à la demande de
l’élu de Rivière Pilote.
L’incroyable est qu’aujourd’hui le Président d’un Congrès
réunissant les principaux élus du pays (à l’exception des maires qui
n’y sont pas représentés en tant que tels), puisse se comporter avec
une telle goujaterie sans qu’aucun sifflet, ni claquement de pupitres,
ni claquement de portes, ne sanctionne ce comportement qui lui
vaut au contraire les félicitations d’une presse domestiquée qui n’est
pas loin de voir dans cette muflerie une preuve de fermeté et de
détermination.

h e
J’ajoute enfin que, sous la présidence de Camille Darsières, le
p
t i gr a
premier vice-président Louis Crusol, chargé de la rédaction du Rè-

r
glement intérieur de l’Assemblée, après une large consultation de

L ' A 7 6 0
tous les groupes, avait fait adopter, en séance plénière, un règle-

(c) 9
ment fixant dans le détail la procédure de présentation et de vote

6 2
des motions non prévues à l’ordre du jour. Pour respecter pleine-

6
9
ment les droits de l’opposition, il avait été convenu que les motions

05
seraient présentées en plénière, en commençant par celle qui serait
la plus éloignée des questions inscrites à l’ordre du jour. Il n’est évi-
demment pas impossible que ce règlement intérieur ait été modifié.
Mais comment pourrait-on considérer comme un progrès le droit
que s’arroge un Président de choisir entre les motions qui mérite-
raient de retenir l’attention de l’assemblée et celles qui ne le mérite-
raient pas ?
Mais le pire dans ce Congrès de la honte, c’est la conjuration
inattendue de celui qui a combattu de toutes ses forces, il y neuf
ans, pour rendre possible ce congrès et de celui qui a tout fait pour
discréditer son action. J’en ai suffisamment dit, dans ce livre, sur la
LOOM et sur l’accueil qui lui a été réservée par le NBH2 pour que je
n’aie pas à y revenir.

21 P-V Plénière CG du 19 mars 1997, p 126.


26 Édouard de Lépine

Mais comment ne pas signaler que l’une des raisons de la pu-


blication de ce livre aujourd’hui, c’est le comportement de Claude
Lise le 18 décembre 2008 ? Après les résultats du 7 décembre 2003,
j’avais volontairement limité la diffusion des textes publiés dans ce
livre. J’avais même complètement interrompu la publication de mon
courriel, le Devoir de Cohérence, pour éviter de jeter de l’huile sur
le feu. Quelques dirigeants du PPM savent combien et comment j’ai
défendu, sans jamais céder d’un pouce, le Rapport Lise-Tamaya,
de sa parution en juin 1999 (et même avant) jusqu’au mois de sep-
tembre 2003, Ce rapport a été, on le sait moins, à l’origine d’une
brusque aggravation des tensions internes, perceptibles des 1995,
mais devenues insupportables, à l’intérieur du parti.
Car en définitive, on l’aura compris, si j’ai considéré à l’époque
que mon livre méritait d’être retravaillé pour tout ce qui concerne

h e
la redéfinition d’une ligne politique à la fois plus claire et plus sou-
p
t i gr a
cieuse de rassembler que de polémiquer, c’est parce que j’ai long-

r
temps nourri l’illusion de pouvoir recoller les morceaux d’un rêve

L ' A 7 6 0
brisé et les restes d’un espoir détourné.

(c) 2 9
Si nous nous n’avons pas pu infliger à la troika Girardin-Che-
6
6
vry-Marie-Jeanne une défaite aussi humiliante que celle que lui ont

5 9
réservée les électeurs guadeloupéens, c’est parce que la gauche n’a
0
pas été capable de choisir clairement son camp.
Nous n’avions pourtant aucune raison de douter. Dès la publi-
cation du Rapport Lise -Tamaya qui a été un excellent document de
travail d’où est sortie finalement la Loi d’Orientation pour l’Outre-
Mer, la droite, avec le concours de l’Élysée, n’a eu de cesse de la faire
capoter. Je ne reviens pas sur ce que j’ai largement développé dans
plusieurs textes de ce livre sur le pronunciamento de Basse-Terre.
Mais quand on voit aujourd’hui Claude Lise et Marie-Jeanne
« unis comme deux pigeons qu’on ne saurait séparer même à grands coups
de bâtons  », pour reprendre l’image qu’affectionnaient jadis nos
maoistes flamboyants de Chalvet lorsqu’ils n’étaient pas encore
devenus les maoistes rampants du Plateau Roy, comment ne nous
viendrait pas à l’esprit cette photo qui a fait le tour des grands jour-
naux français ?
Sur la question dite du Statut de la Martinique 27

On y voit Alfred Marie-Jeanne au milieu d’un aréopage hi-


lare d’indépendantistes brevetés du MIM, du PALIMA, du CNCP,
de COMBAT OUVRIER , du GRS (probablement pas très fier de se
trouver en cette compagnie) déchirant le rapport Lise-Tmaya, jetant
les morceaux dans une poubelle, sous l’ œil complaisant des télévi-
sions françaises et étrangères ? Une image dont le premier vice-pré-
sident du Conseil Régional, Daniel Marie-Sainte a vanté en termes
dityrambiques la force et l’exceptionnelle qualité médiatique. Un
geste dont les Mimistes ont été si fiers qu’ils ont voulu faire voter,
à l’initiative de Sylvain Bolinois, une motion de félicitation à leur
président par une plénière du Conseil Régional.
Ce sont ces images qui me revenaient quand je m’efforçais de
ne pas zapper devant mon téléviseur le 18 décembre dernier. Alors
que tout en refusant de participer à la mascarade du Congrès de fé-
vrier 2002, j’étais resté scotché devant le petit écran, j’ai été incapable

p h e
de suivre jusqu’au bout les dix heures de débats de ce congrès de la
honte.

t i gr a
' A r 6 0
J’ai rarement pu tenir plus de d’une demi-heure de suite. Mais
L
(c) 9 7
chaque fois que j’ouvrais ma télé, je tombais sur une intervention

2
qui me rappelait les positions défendues, il y a moins de dix ans par

6 6
Alfred Marie-Jeanne qui confiait au journal Le Monde du 2 novembre
9
1999 que
05
« le rapport Lise-Tamaya était un rapport  un rapport dérobade, étri-
qué à souhait, concocté pour freiner le déclin des suppôts inconditionnels
du gouvernement, que c’est pour cela qu’il faut le combattre ou, mieux, un
rapport « dicté d’en haut, dans ses limites comme dans son contenu…
« que le Congrès est antidémocratique, en ce sens qu’il favorise
une dérive alimentariste puisque c’est le Congrès qui jugera de l’op-
portunité d’interpeller le gouvernement français sur une possible
évolution statutaire ».
Ce sont ces considérations qui me sont constamment revenues
et qui m’ont décidé à publier finalement ce travail inachevé dont je
mesure probablement autant que quiconque les insuffisances mais
dont je suis persuadé qu’il peut aider à relancer utilement le débat
sur le statut de la Martinique. Sans précipitation inutile. Sans gesti-
culation médiatique.
28 Édouard de Lépine

J’insiste sur une idée que j’ai exprimée à plusieurs reprises


dans ce livre. Dans le monde tel qu’il est, dans la crise que nous
connaissons, la réforme du statut politique d’un petit pays comme
le nôtre n’est pas une petite affaire qu’on peut régler en une dizaine
d’heures, ni même une dizaine de jours. Nous devons prendre notre
temps pour rechercher et pour trouver le consensus indispensable.
C’est pourquoi nous avons décidé de publier ce travail tel
qu’il qu’il était fin décembre 2003. Avec le regret de ne pouvoir
faire mieux, avec le sentiment que ce moment n’est peut-être pas le
meilleur pour une telle décision mais avec la conviction sinon avec
la certitude qu’il peut ne pas être sans intérêt pour le pays d’essayer
de relancer le débat sur des bases claires, sans craindre la contesta-
tion d’où qu’elle puisse venir, mais sans concession à la démagogie.
Janvier 2009

p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 29

I - AUX ORIGINES DE
L’ASSIMILATION

«  Qu’il est utile, qu’il est bon d’avoir


des archives publiques. Là, les écrits
restent fixes et ne varient pas selon
le caprice de l’opinion ».
Eschine, Contre Ctésiphon.

p h e
t i gr a
Rarement, une politique aura soulevé autant d’espoir, susci-
té autant d’enthousiasme, déchaîné autant de passion puis provo-

' A r 6 0
qué en si peu de temps, autant de déceptions, de rancœurs et de
L
reniements.

(c) 2 9 7
6 6
Moins de dix ans après le vote historique de la loi du 19 mars

9
5
1946 transformant en départements les vieilles colonies de la Marti-

0
nique, de la Guadeloupe, de la Guyane et de la Réunion, quelques-
uns de ceux qui, sans en avoir été les pères, en avaient été les parti-
sans les plus fervents, les communistes de la Martinique, de la Gua-
deloupe et de la Réunion, l’abandonnaient au premier virage, sans
autre explication, pour les communistes martiniquais, qu’une courte
référence à la condamnation portée, cinquante ans plus tôt, par Sta-
line, contre « la politique d’assimilation absolument exclue de l’arsenal du
marxisme-léninisme, en tant que politique anti-populaire et contre-révolu-
tionnaire, en tant que politique funeste ».
Tout se passe, depuis, comme si l’assimilation nous avait été
imposée, de l’extérieur, par d’affreux colonialistes qui auraient dé-
cidé, avec la complicité de quelques petits-bourgeois, de préférence
mulâtres ou mulâtrisés, d’étouffer notre culture, de piétiner notre
personnalité et de bloquer notre évolution vers la seule issue qui
convienne, dans la vulgate populiste, à la dignité d’un peuple colo-
nisé : l’indépendance nationale.
30 Édouard de Lépine

La réalité est beaucoup plus nuancée. Il suffit pour s’en


convaincre d’ouvrir les journaux de l’après-guerre ou les comptes-
rendus des débats du Conseil Général à chacune des grandes étapes
de l’histoire de l’assimilation sous la Troisième République. On sur-
prendrait plus d’un farouche critique de l’assimilation en lui mettant
sous les yeux des textes vieux d’un demi-siècle à peine.
Pour avoir quelque chance de se retrouver dans le chemine-
ment, lent et complexe, de l’idée d’assimilation en France et aux An-
tilles, il nous faut commencer par assumer pleinement notre longue
quête de l’assimilation sans éprouver à l’égard de cette revendica-
tion, pour reprendre le mot de Césaire, « ni sentiment de culpabilité, ni
tendresse partisane ».
Deux erreurs nous guettent depuis trente à quarante ans. La
première concerne les mobiles et les objectifs des courants assimila-

p h e
tionnistes qui ont parfois inspiré la politique coloniale de la France.
La seconde touche les motivations de ceux qui, aux colonies, ont

i gr a
revendiqué l’assimilation et qui se seraient fourvoyés en choisissant
t
L ' A r 6 0
cette voie, plutôt que celle empruntée par l’immense majorité des

7
peuples colonisés.

(c) 6 2 9
5 9 6 n’est pas l’assimilation
0
1 - L’uniformisation
Contrairement à ce qu’on a soutenu pendant longtemps, no-
tamment dans les quatre vieilles colonies, réputées « françaises de-
puis trois siècles » « avant Nice et la Savoie, avant même la Franche-
Comté », il n’est pas établi que le principe d’assimilation ait toujours
été au cœur de la politique coloniale française.
Il est vrai que les traditions fortement centralisatrices de la
Monarchie comme de la République et de l’Empire ont pu, à l’occa-
sion, encourager les tendances à l’assimilation ou plutôt les courants
favorables au renforcement du pouvoir central et à l’uniformisation
des règles d’administration du domaine colonial. Mais, globalement,
la France n’a pas eu dans ses colonies une politique fondamentale-
ment différente de celle des autres puissances coloniales.
Il reste qu’aucune des colonies françaises d’Amérique ne
ressemble à l’Afrique du Sud ni même aux colonies françaises de
Sur la question dite du Statut de la Martinique 31

l’Afrique Noire. Mais si la ségrégation n’est pas la règle aux Antilles,


la discrimination n’est pas l’exception. Elle est, ici comme ailleurs,
consubstantielle à la colonisation. Le pouvoir colonial n’aurait
pu s’en débarrasser qu’en renonçant à l’un des fondements de sa
domination.
C’est précisément pour lutter contre cette discrimination que
les colons d’abord, les hommes de couleur libres ensuite, puis les af-
franchis de 1848 et leurs descendants, ont revendiqué l’assimilation
entendue comme l’extension aux colonies de toutes les lois et de tous
les règlements d’administration publique en vigueur en France... à
l’exception de celles et de ceux qui pouvaient porter atteinte à leurs
intérêts.
Aussi bien n’est-il point étonnant que la Déclaration des
Droits de l’Homme ait été à l’origine du premier grand débat qui

Martinique.
p h e
ait eu lieu sur la question coloniale, dans une assemblée locale à la

t i g r a
L ' A r
Française de7 6 0
(cà)l’autonomie des9
2 - La Révolution 1789
favorable
6 6 2 colons

5 9
A travers la question des Droits de l’Homme, la Révolution
0
pose le problème des rapports entre la France et ses colonies, en des
termes qui vont déterminer, pour plus d’un siècle et demi, les idées,
les comportements et les réflexes aussi bien à la Martinique qu’à la
Guadeloupe.
La Révolution Française, y compris dans sa phase jacobine,
est moins centralisatrice, et, en tout cas, moins « assimilationniste «
qu’on ne le dit généralement. Au moins à ses origines, elle est lar-
gement favorable à l’autonomie des colonies, voire à leur indépen-
dance. C’est le point de vue de Raynal et de quelques uns de ses
disciples qui estiment que les colonies doivent s’appartenir à elles-
mêmes et se gouverner elles-mêmes.
Ce ne sont pas les Constituants, ce sont les colons qui rédi-
gent la première « constitution coloniale » de l’histoire de la Mar-
tinique. Ils le font avec l’assentiment de l’Assemblée Constituante
qui considère que ce serait une source d’erreurs et de complications
32 Édouard de Lépine

de donner à l’Assemblée coloniale, chargée d’élaborer le projet, des


instructions détaillées en la matière, que ce serait surtout  « altérer
l’esprit du décret rendu en faveur des colonies  en faisant pour ainsi dire
d’avance, la constitution qu’elles sont invitées à proposer ».
Les colons n’en demandaient pas plus. A leurs yeux, comme
à ceux des Constituants, « les colonies ne p o u va i e n t ê t r e c o n s i d é -
r é e s c o m m e d e s p r o v i n c e s » . Fortement convaincus de l’irréduc-
tible spécificité de la situation coloniale, ils étaient prêts à siéger à
l’Assemblée Nationale, si on les y autorisait, mais pas au prix d’une
reconnaissance de la Déclaration des Droits de l’Homme qu’ils te-
naient pour une déclaration de guerre au système colonial.

3 - La réponse de la « nation nègre »


à l’autonomisme colon
p h e
gr a
Les hommes de couleur ne pouvaient pas espérer une amé-
t i
L ' r 6 0
lioration de leur condition de la consolidation du pouvoir des plan-
A
teurs que semblaient annoncer les premières mesures du nouveau

(c) 9 7
régime. Dans leur grande majorité ils choisirent, non sans hésita-
2
9 6 6
tions d’ailleurs, le parti qui leur promettait l’égalité et la considéra-
tion contre celui qui les leur refusait.

05
Quant aux esclaves, qui n’avaient pas attendu la Révolution
pour se révolter, comment ne pas comprendre qu’ils aient pu consi-
dérer qu’ils avaient plus attendre de ceux qui s’étaient insurgés et
qui avaient vaincu en France, au nom de la liberté, que de ceux qui
les maintenaient en esclavage dans la colonie au nom du droit de
propriété ?
Là réside le premier secret du succès de l’idéologie assimila-
tionniste. A l’origine du moins, c’est affaire de circonstance plutôt
que de choix politique. L’assimilation c’est la réponse, spontanée, de
la couleur et de la classe à l’autonomisme agressif des colons, même
si la couleur et la classe mettent du temps à se retrouver au coude à
coude dans la lutte contre leur ennemi commun, même si la Révolu-
tion tarde à concrétiser les espoirs qu’elle a suscités.
Soumise à l’influence des colons et des négociants, curieu-
sement alliés en la circonstance alors qu’ils se livraient sur tout le
Sur la question dite du Statut de la Martinique 33

reste une guerre impitoyable, la Révolution met plus de trois ans


pour proclamer l’égalité inscrite dans la Déclaration et près de cinq
ans avant de mettre en pratique le second des grands principes de
cette Déclaration, la liberté, en décrétant l’Abolition. Encore ne le
fait-elle que sous la pression des événements (la révolution à Saint
Domingue et la guerre contre l’Angleterre) plutôt que de son propre
mouvement.

4 - Le tournant assimilationniste (manqué) de l’an


III (1795) sous la Convention thermidorienne
Il faut attendre l’aggravation des difficultés intérieures et exté-
rieures de la Révolution française pour voir s’esquisser une nouvelle

p h e
politique coloniale en rupture avec les atermoiements ou les orienta-
tions autonomistes des premières années du nouveau régime.

t i gr a
L ' A r 6 0
Ce ne sont d’ailleurs pas les Montagnards de l’an II, mais les

7
Thermidoriens de l’an III qui introduisent dans la politique coloniale

(c) 9
française la dimension assimilationniste. Si on peut parler de « nou-

6 2
veau tournant avec la réaction thermidorienne «, comme le fait Victor
6
05 9
SABLE, ce n’est certes pas dans le sens d’une remise en cause de la
politique assimilationniste. Au contraire. Ce sont ceux qui viennent
d’enterrer la Révolution qui inventent la politique d’assimilation, en
intégrant les vieilles colonies dans la Constitution française et en les
classant en départements.
La nouvelle constitution ne sera jamais appliquée à la Marti-
nique, l’île ayant été livrée aux Anglais, l’année précédente, par les
colons autonomistes de 1790. Il n’y aurait donc pas grand-chose à re-
tenir de cet accident de l’histoire coloniale, si la Constitution de l’an
III n’apparaissait dans notre tradition historique comme le point de
départ de la politique d’assimilation et le rapport de Boissy d’Anglas
devant la Convention Thermidorienne comme un document fonda-
teur de la doctrine assimilationniste. C’est à ce titre, que ce rapport
a été curieusement mais constamment repris par des hommes aussi
différents voire aussi opposés que Hurard et Deproge, Sévère et La-
grosillière, Lémery et Monnerot, Sablé et Césaire.
34 Édouard de Lépine

En fait, si la Constitution thermidorienne mérite de retenir


notre attention, c’est par le caractère absolu, rigide, sans nuances,
« géométrique », dira Césaire, de la doctrine qu’elle développe. C’est
cette rigidité qui posera problème quand le débat sur l’assimilation,
se déroulera non plus dans des cercles fermés d’hommes de couleur,
mais dans les assemblées locales élues et dans l’opinion.

Ce débat ne pouvait guère se développer sous les régimes


plus ou moins autoritaires qui se sont succédés en France du Consu-
lat au Second Empire avec une brève parenthèse sous la Seconde
République. En fait de 1795 à 1946 et quoi qu’on ait pu dire de l’élar-
gissement continu du champ d’application des lois françaises, aux
Antilles, il n’y a aucune modification significative dans la structure

h e
des relations entre la France et ses colonies.

p
i gr a
Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se passe rien d’important dans
t
' A r 6 0
l’histoire de ces relations. Mais, du point de vue qui nous intéresse,
L
(c) 9 7
si l’on excepte l’Abolition de l’esclavage, soit dit en passant, la seule

2
9 6 6
décision de la Révolution de Février 1848, qui ait survécu à toutes

5
les péripéties de l’éphémère Seconde République, et dont la légende

0
a fait l’un des temps forts de l’histoire de l’assimilationnisme, il n’y
a que des mesures partielles qu’on aurait tort de minimiser mais qui
peuvent difficilement passer pour l’expression d’une politique assi-
milationniste cohérente.

Les lois sur la représentation des Antilles au Parlement, sur


l’organisation du Conseil Général, sur les communes, sur la presse,
sur l’enseignement etc... sont incontestablement des avancées démo-
cratiques. Elles n’empêchent qu’il y a beaucoup plus d’adversaires
que de partisans de l’assimilation aussi bien au sommet de l’Etat
que dans les milieux d’affaires, pendant tout le siècle et demi qui sé-
pare la constitution de l’An III de la loi de mars 1946. Ils constituent,
durant toute la Troisième République, un groupe de pression assez
puissant pour faire repousser tous les projets d’assimilation élaborés
Sur la question dite du Statut de la Martinique 35

soit par le Conseil Général, soit par la représentation parlementaire,


de 1874 à 1946.
C’est dire qu’on peut difficilement tenir l’assimilation pour
un objectif de la politique coloniale française ou pour un don im-
posé à la colonie malgré elle. Au contraire, les progrès décisifs de
l’idée d’assimilation ont été à peu près constamment réalisés, sauf
exception, contre la volonté de pouvoir colonial qui a toujours eu
tendance à considérer que l’assimilation complète était impossible
et contre les privilégiés du régime qui y voyaient une menace contre
leurs privilèges.

5 - Le rôle décisif du Conseil Général

p h e
Contre les uns et les autres, ceux qui participent le plus acti-

a
vement à la bataille pour l’assimilation ce sont les élus du suffrage

i gr
universel, les députés et les sénateurs, mais surtout les conseillers
rt
L ' A 7 6 0
généraux et, à un degré moindre, les maires.

(c) 9
C’est du Conseil Général de la Martinique que part, en 1874, le

6 2
premier vœu tendant à faire reconnaître les colonies, « comme terres
6
0 9
françaises, parties intégrantes de la République ». Le Conseil général re-
5
vient à la charge en 1882. Retournant le choix des colons de l’époque
révolutionnaire de renoncer à siéger à l’Assemblée Nationale plutôt
que de se dessaisir de leurs privilèges, les conseillers généraux se
disent prêts à renoncer à toutes leurs prérogatives pour parvenir à
l’assimilation.
Dès lors, et pour plus d’un demi-siècle, le problème essentiel
des assimilationnistes est de savoir quelle place sera réservée à l’ini-
tiative locale dans la nouvelle donne politique qu’ils appellent de
leurs vœux. S’il n’y a pas rupture au début du siècle par rapport au
discours assimilationniste des débuts de la Troisième République,
il y a cependant changement de ton. Tout en étant aussi fermement
décidés à obtenir l’intégration, les élus antillais du début du siècle
sont plus soucieux de concilier les exigences du droit commun et les
contraintes des réalités locales. Lagrosillière et Boisneuf sont moins
optimistes qu’Allègre et Isaac quant aux avantages d’un système
qui, tout en leur reconnaissant, en apparence, d’importantes attri-
36 Édouard de Lépine

butions, les réduit, en fait,  «  au rôle de pourvoyeurs des budgets


locaux, préparés, arrêtés et exécutés par des administrateurs trop
souvent étrangers aux véritables besoins des pays ».

6 - Assimilation intégrale ou
assimilation mitigée ?
Le premier grand débat public sur le contenu de l’assimilation
a lieu en 1925, à l’occasion de la Mission LECONTE, du nom de
l’Inspecteur Général des Colonies venu enquêter sur les incidents
du mois de mai22 et présenter au Conseil Général un projet de réor-
ganisation des colonies françaises d’Amérique. Les trois vieilles co-
lonies se voient proposer leur regroupement sous la direction d’un
gouverneur général ou l’assimilation pure et simple et la transfor-

h e
mation des trois colonies en trois départements. En accord avec le
p
t i gr a
gouverneur, le Conseil Général élargit la consultation aux représen-
tants du monde du travail, des affaires et de la Banque.

L ' A r 6 0
7
Deux constatations méritent de retenir l’attention dans ce dé-

(c) 2 9
bat. La première est que les deux courants qui s’affrontent à cette
6
occasion, partisans d’une assimilation intégrale et partisans d’une

5 9 6
assimilation mitigée, sont aussi assimilationnistes l’un que l’autre.

0
La seconde est que c’est la gauche socialiste qui défend l’assimilation
intégrale, avant de se rallier, timidement, au point de vue de Victor
SEVERE. C’est la tendance SEVERE qui domine le mouvement assi-
milationniste, pratiquement jusqu’à la veille de la guerre.
Il faut attendre le Front Populaire pour que s’amorce un ren-
versement du rapport de forces à l’intérieur camp assimilationnis-
te. La montée de la C.G.T. et du parti communiste à la faveur des
luttes ouvrières de la seconde moitié des années 1930, les avancées
que constituent les congés payés, la semaine de 40 heures (avec des
journées de 8 au lieu de 12 heures), le premier succès électoral des

22 Incidents du mois de mai 1925. À l’occasion des élections municipales,


fraude électorale et violents incidents à Ajoupa-Bouillon (arrestation de Lagrosi-
lière), à Diamant (10 morts parmi lesquels un partisan du sénateur Lémery, le co-
lonel de Coppens, 2 morts à Ducos, les conseillers généraux Zizine et Des Etages,
au Carbet.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 37

communistes qui font entrer pour la première fois un ouvrier, Léo-


pold BISSOL, au Conseil Général en 1937, contribuent à renforcer les
partisans de l’assimilation intégrale.
Mais c’est, curieusement, la guerre et le régime de Vichy, re-
présenté par l’Amiral Robert, qui vont consolider le sentiment d’ap-
partenance à la communauté française. Loin de distendre les liens
avec la France, comme cela s’est produit dans d’autres parties de
l’empire colonial français, la guerre et son cortège de malheurs, l’ag-
gravation de la misère, la violation des libertés, l’arrogance raciste
vécue au quotidien et même l’isolement de la colonie semblent les
avoir raffermis, par dessus le régime honni de l’Amiral considéré
comme une parenthèse détestable dans une histoire idéalisée dont
les « dissidents « sont les héros. Personne, au lendemain de la guer-
re, ne doute que l’heure ne soit venue de cette assimilation pour

e
laquelle se sont battues plusieurs générations de Martiniquais.

r a p h
r t i g 0
de 1945 sur leL ' A
7 - Dans l’euphorie de la victoire
7 6
(c) 9
nazisme

6 6 2
Quand le Conseil général, qui vient d’être élu et qui compte

0 5 9
une forte majorité de gauche (14 communistes, 12 socialistes, et 5
radicaux) présidé par le communiste Georges GRATIANT, vote, à
l’unanimité, pour sa première réunion après la guerre, mais pour
la sixième fois depuis sa création, une motion en faveur de l’assi-
milation des vieilles colonies aux départements français, il peut
légitiment estimer qu’il traduit la volonté populaire. Celle-ci s’est
exprimée à trois reprises depuis la fin de la guerre, en mai aux élec-
tions municipales, en octobre aux élections cantonales, en novembre
aux élections législatives. A chaque fois, elle a plébiscité les parti-
sans les plus chaleureux de la vieille revendication de la démocratie
martiniquaise.
De même, quand les deux députés communistes de la Marti-
nique, BISSOL et CESAIRE, se présentent à l’assemblée Constituante
le mandat qu’ils tiennent de leurs électeurs, pour obtenir l’assimi-
lation, n’est pas moins impératif que celui des colons députés à la
Constituante de 1790 pour obtenir « l’autonomie ».
38 Édouard de Lépine

Ils sont en parfait accord avec l’opinion à peu près unanime


du pays. C’est dans un enthousiasme délirant que La Martinique
accueille l’annonce du vote de la loi du 19 mars. Le retour des deux
députés dans l’île est un triomphe. C’est dire que l’argument rituel-
lement utilisé depuis quelque temps et qui tend à faire passer l’assi-
milation pour une revendication imposée, par surprise et à la sau-
vette, à un peuple endormi, est un argument dérisoire.

8 - Les dernières réticences


Tout aussi dérisoire l’idée que dans l’euphorie de la Libéra-
tion, la France généreuse, aurait décidé, au cours d’une sorte de nuit
du 4 août coloniale, de nous récompenser de trois siècles de bons

p h e
et loyaux services et, en même temps, de nous assujettir d’avantage.

t i gr a
r
L’unanimité de l’Assemblée Constituante autour de la pro-

L ' A 6 0
position de loi présentée par Bissol, Césaire, Monnerville, Vergès,
7
(c) 9
et tendant au classement des quatre vieilles colonies Martinique,

6 2
Guadeloupe, Guyane, Réunion, ne doit pas faire illusion. Il n’a pas
6
5 9
été facile de convaincre le gouvernement d’accepter un projet qui

0
lui paraissait comporter, entre autres, des conséquences financières
extrêmement lourdes et des difficultés administratives insurmonta-
bles. Les réticences du ministre socialiste des Finances, André Philip,
comme celles du ministre, également socialiste, des colonies, Marius
Mouttet, peuvent paraître, avec le recul, tout à fait naturelles. Elles
passent à l’époque, aux yeux des partisans de l’intégration, pour le
comble de la trahison.

C’est ce qui explique sans doute que les réserves du député


socialiste guadeloupéen Valentino rencontrent si peu d’écho. Contre
le projet défendu par Césaire et soutenu par l’ensemble des dépu-
tés coloniaux, y compris par le député socialiste sénégalais, Lamine
Gueye, président de la Commission de la France d’Outre-mer, le dé-
puté socialiste de la Guadeloupe reprend les arguments développés
depuis plus de vingt ans par les partisans d’une assimilation mitigée
Sur la question dite du Statut de la Martinique 39

et en des termes que n’importe quel homme de gauche, et même


quelques autres, reprendraient à leur compte, aujourd’hui, en 1996.
Mais à l’époque, en 1946, ces propos apparaissent comme l’expres-
sion d’une nostalgie plutôt que comme la vision d’un prophète ou,
même, ce qui est plus injuste, comme une marque de soumission
aux vues du gouvernement.
On n’entrera pas ici dans le détail d’un débat qu’il vaut ce-
pendant la peine de relire avec attention parce qu’il s’agit d’un des
temps forts de notre histoire et parce qu’il pose ou re-pose quelques
unes des questions essentielles de notre vie politique, non encore
résolues aujourd’hui.

9 - A contre-courant du
mouvement communiste ?
p h e
i gr a
Reste à trouver une réponse satisfaisante à quelques ques-
t
A r 0
tions auxquelles on peut difficilement échapper. En premier lieu

L ' 6
(c) 2 9 7
comment expliquer que ce soit les communistes qui apparaissent
comme les principaux acteurs de cette victoire de l’assimilation ?

6 6
Comment le P.C.F. a-t-il pu laisser se développer en son sein, une

9
5
revendication aussi manifestement contraire à sa doctrine et à son
0
enseignement, sinon à sa pratique ? Comment les communistes ont-
ils pu se construire un tel succès et même une telle puissance sur une
telle revendication ?
Les réponses à ces questions sont moins simples qu’il ne pa-
raît. La présence des communistes au gouvernement français en
1946 est une explication bien légère pour un phénomène d’une telle
densité. Peut-être faut-il aller plus loin et fouiller davantage l’histoi-
re du socialisme et du communisme français dans les rapports qu’ils
ont entretenus avec la question coloniale durant tout le vingtième
siècle. Rapports complexes et en même temps superficiels, affectifs
et souvent paternalistes, très loin des préoccupations théoriques et
pratiques qui en Europe de l’est et du centre, puis en Asie, agitent les
partis et les Internationales socialiste et communiste.
C’est, en partie au moins, ce qui explique la relative autonomie
dans laquelle se construit l’organisation communiste à la Martini-
40 Édouard de Lépine

que, jusqu’en 1946, c’est-à-dire même après sa constitution en Région


(1935) puis en Fédération du P.C.F (1937). Les caractères originaux
du développement de ce communisme colonial atypique, en rup-
ture avec les thèses de l’Internationale Communiste sur la nécessité
de « construire dans chaque colonie des partis communistes indépendants
luttant non en paroles mais en actes pour l’indépendance de leur pays »,
les circonstances de la rencontre pratique entre les communistes de
la Martinique et le P.C.F. (à l’époque du Front Populaire plutôt que
pendant la guerre du Rif par ex) constituent non point un cas unique
dans l’histoire de l’Internationale Communiste mais un cas limite
des dérives qui ont pu affecter le développement du marxisme dans
les colonies.
Les communistes martiniquais ont choisi, consciemment, dès
les années 1920 une route qui était à l’opposé des directives de l’I.C.
et même des premières directives du P.C.F. Ils s’y sont tenus contre

h e
vents et marées, y compris quand ils ne formaient qu’un groupus-
p
t i gr a
cule sans audience et à une époque où, à l’intérieur du mouve-

r
ment assimilationniste, ils représentaient un courant très nettement
minoritaire.
L ' A 7 6 0
(c) 2 9
A l’heure de la victoire, après leur longue traversée du désert,
6
6
on peut comprendre qu’ils soient tentés de considérer cette victoire

5 9
comme le produit de leur seule intervention. Ils ont même tendance
0
à la confisquer ce qui leur vaut des critiques acerbes de leurs amis ou
adversaires de gauche et de droite qui les accusent de s’être contenté
de cueillir le fruit mûr d’un arbre qu’ils n’avaient pas planté (Paul
Symphor23).
Mais en 1946, si on excepte une poignée de Martiniquais,
d’avantage tournés vers le passé colonial dont ils regrettent les fran-
chises que vers un avenir national dont ils ignorent à peu près tout,
il y a une unanimité qui n’est pas de façade. Sauf à prendre les Mar-
tiniquais de l’époque pour des naïfs et des demeurés, ce que font
allègrement quelques intellectuels, avec un incommensurable mé-
pris pour ce peuple dont ils se disent si proches et dont ils sont par
ailleurs si sûrs d’être les seuls interprètes autorisés, il faut bien ex-

23 C’était l’un des thèmes favoris du sénateur-maire du Robert, Paul Sym-


phor durant toutes ses campagnes électorales entre 1946 et 1950.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 41

pliquer autrement que par une profonde aliénation, l’enthousiasme


avec lequel ils accueillent le vote de loi du 19 mars et la confiance
qu’ils font aux communistes sur ce sujet.

10 - La dimension sociale
On peut penser que cette confiance va moins aux intégristes
de l’assimilation qu’aux militants infatigables qui, depuis une dizai-
ne d’années au moins, sont aux côtés ou à la tête de toutes les lut-
tes ouvrières contre l’exploitation, l’injustice, la misère et le mépris.
C’est d’ailleurs le trait distinctif des communistes dans la bataille
pour l’assimilation. Ils y ont introduit une nouvelle dimension qui,
sans être complètement absente des préoccupations des autres cou-

p h e
rants assimilationnistes, n’avait jamais constitué jusqu’alors le noyau

a
dur de cette revendication.

rt i gr
L ' A 7 6 0
De ce point de vue, si on a longuement discuté les arguments
historiques, idéologiques et politiques développés par CESAIRE,

(c) 2 9
si on a lourdement insisté sur les faiblesses du projet au plan éco-
6
6
nomique, on a souvent négligé ce qui peut être considéré comme

5 9
le temps fort de son rapport à l’Assemblée Constituante, celui qui
0
explique le plus simplement les besoins du pays et les attentes de la
population :
«  Citoyen français comme l’habitant de Paris ou de Bordeaux, le
Martiniquais se trouve à l’heure actuelle aussi peu protégé que l’habitant de
la forêt ou du désert contre l’ensemble des risques sociaux. Dans un pays à
salaires anormalement bas et où le coût de la vie se rapproche très sensible-
ment du coût de la vie en France, l’ouvrier est à la merci de la maladie, de
l’invalidité, de la vieillesse sans qu’aucune garantie lui soit accordée.
Pas d’indemnité pour la femme en couches.
Pas d’indemnité pour le malade
Pas de pension pour le vieillard.
Pas d’allocation pour le chômeur....
42 Édouard de Lépine

En réalité dans des paysages qui comptent parmi les plus beaux du
monde, on ne tarde pas à découvrir des témoignages révoltants de l’in-
justice sociale. A côté du château où habite le féodal -l’ancien possesseur
d’esclaves- voici la case, la paillote avec son sol de terre battue, son grabat,
son humble vaisselle, son cloisonnement de toile grossière tapissée de vieux.
Le père et la mère sont aux champs. Les enfants y seront dès huit ans ; ils
feront de ce qu’on appelle là-bas « les petites bandes », d’un terme qui rap-
pelle assez curieusement « les  petites hordes » de Fourrier. »
Ce sont ces images qu’il faut avoir en tête, pour comprendre
ce que veulent Césaire et les communistes et ce que la population
attend de l’assimilation. Ces images n’intéressent plus. Peut-être
parce qu’elles n’existent pus ou qu’elles sont de plus en plus rares.
A vrai dire, soit qu’ils ne les aient jamais connues, soit qu’ils ne les
connaissent que par ouï-dire, elles n’ont jamais beaucoup intéressé
les impitoyables critiques de l’assimilation et de celui qu’ils sont les

h e
seuls, au monde, à considérer non comme le père de la négritude
p
l’assimilation.
t i gr a
et l’inventeur de l’identité martiniquaise mais comme le père de

L ' A r 6 0
7
Il est vrai que Césaire, de bonne foi, et par un excès d’humi-

(c) 2 9
lité, leur a peut-être prêté la main. En substituant le mot départe-
6
mentalisation à celui d’assimilation qu’il emploie pour annoncer la

5 9 6
nouvelle au Bureau Politique du P.C. : « Grande victoire pour classes

0
laborieuses et fonctionnaires- Assimilation obtenue », il a permis à
l’imposture de se frayer un chemin entre un passé qu’elle connaît
mal et qu’elle juge honteux et un avenir qu’elle voudrait glorieux
mais qu’elle est incapable de dessiner.
Le choix du mot départementalisation devait prévenir la
confusion que pouvait engendrer l’usage du mot assimilation, dans
un contexte totalement différent de celui qui avait vu naître cette re-
vendication. Il fallait éviter l’ambiguïté devenue inévitable d’un mot
qui pouvait signifier, dans son acception historique, l’espoir d’une
transformation rapide de la société coloniale sur le plan politique,
économique et surtout social, mais aussi l’acceptation du risque de
gommer les spécificités martiniquaises ou, plus exactement, la per-
sonnalité et l’identité martiniquaises, c’est-à-dire la réalité tout sim-
plement. Car, pour ce qui concerne les spécificités, les esclavagistes
et les colonialistes avaient quelques bonnes longueurs d’avance sur
les nationalistes les plus ombrageux.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 43

La peur du mot rendit la chose odieuse. De tous côtés, l’as-


similation fut chargée de tous les péchés : d’avoir ruiné les patrons
en protégeant les ouvriers et d’avoir ruiné les ouvriers en accablant
les patrons, d’avoir provoqué la fermeture des usines et l’ouverture
des grandes surfaces, d’avoir coulé l’entreprise sous le poids de la
fiscalité et d’avoir défiscalisé pour enrichir « les gros «, d’avoir tué
la production au profit de la consommation, d’avoir développé l’en-
seignement et d’avoir abruti la population, d’avoir gavé les fonction-
naires et de les avoir déclassés.
Plus on s’éloigne de l’époque qui la vit naître, plus ses origines
paraissent floues. C’est pourquoi la remontée aux sources nous a
paru le préalable indispensable avant tout débat sur le bilan qui est
une autre affaire.
mars 1996

p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 45

II - DE LA REVENDICATION
DE L’ASSIMILATION À LA
QUÊTE DE L’IDENTITÉ

Il est bien que le Conseil Général ait voulu placer sous l’égide
de l’Université ce colloque sur le cinquantième anniversaire de ce
qu’on appelle aujourd’hui la départementalisation et qui s’appelait
autrefois l’assimilation. Vouloir traiter dans un tel colloque la di-
mension institutionnelle d’un événement aussi insolite dans l’his-

h e
toire de la colonisation que le vote de la loi du 19 Mars, est un pari
p
t i gr a
audacieux. Il n’est pas sûr que notre assemblée livrée à elle seule,
c’est-à-dire avec ses seuls moyens, pourtant nullement négligeables,

' A r 6 0
aurait pu rendre compte dans toute sa complexité d’un événement
L
aussi important.
(c) 2 9 7
6 6
Mais cet événement tient une telle place sur le chemin qui

9
5
va de la colonisation à l’esquisse de décolonisation que représente
0
la décentralisation, notre assemblée a pris une part si éminente a
l’élaboration et au succès de cette revendication, qu’il y aurait quel-
que lâcheté, peut-être même quelque indécence, à laisser à d’autres
le soin de s’en expliquer, à se réfugier derrière les conclusions des
spécialistes en sciences humaines et, finalement, à refuser d’assumer
pleinement ses responsabilités politiques dans l’analyse et l’évalua-
tion de ce temps fort de notre histoire.
A l’heure où, ici et là, en lieu et place du bilan qu’on eut été en
droit d’exiger de nous, on nous règle si sommairement nos comptes,
en attendant sans doute de pouvoir régler son compte à l’Histoire, il
faut donc se réjouir que le département ait tenu à fonder la légitimité
de son action sur une approche scientifique de l’événement dont il
entend marquer le souvenir, en associant l’Université à sa réflexion.
J’ai cru comprendre qu’il y avait eu ailleurs mais aussi chez
nous-mêmes, au Conseil Général, un grave débat sur la question de
46 Édouard de Lépine

savoir s’il convenait de célébrer le cinquantième anniversaire de la


loi du 19 Mars ou si nous devions nous contenter de commémo-
rer l’événement. Sans parler de ceux pour qui la meilleure façon
d’en parler c’était de se taire c’est-à-dire de l’ignorer. A croire que la
conjuration du silence et de l’ignorance est le meilleur auxiliaire de
ceux qui voudraient faire du vote de la loi du 19 mars une sorte de
non-événement ou de jour de deuil pour la nation martiniquaise.
Je suis de ceux qui pensent qu’il faut faire de cette circons-
tance un moment privilégié d’analyse et de réflexion, plutôt qu’une
occasion de célébration et d’exaltation. Mais mon sentiment profond
c’est que la vérité, ni l’histoire, ni la démocratie, ne gagnent rien à
trop nuancer leurs jugements.

h e
1 - Une victoire du colonialisme ?
p
i gr a
Je ne vais pas me lancer dans une querelle sémantique pour
t
A r 0
savoir quel est le mot qui convient le mieux à l’ensemble des mani-

L ' 6
(c) 2 9 7
festations que nous avons organisées. Je constate, et je m’en réjouis,
que la première de ces manifestations, placée sous le signe de l’appel

6 6
à l’histoire, avec les expositions de la Villa Chanteclerc, du Centre

9
5
Administratif et de l’Hôtel de notre Conseil Général, a
0
d’ores et déjà atteint le but que nous nous étions fixés : mettre
les Martiniquais à même de juger, leur permettre de se faire une idée
de ce que nous voulions en 1946 et du chemin parcouru depuis. Il
faut en féliciter tous les services qui y ont collaboré, en premier lieu
celui des Archives Départementales. Ces expositions nous font en-
trer de plain pied dans la Martinique des lendemains de la Seconde
Guerre mondiale et du régime de l’Amiral Robert. Elles nous mè-
nent droit à l’essentiel pour qui veut comprendre la loi du 19 mars.
Je souhaite que le reste soit du même niveau et qu’il nous aide à
mieux voir où nous étions en 1946 et où nous en sommes cinquante
ans après.
Célébration ? Commémoration ? Je suis prêt à prendre au mot
ceux qui pensent qu’on ne peut célébrer que les victoires et qui ac-
cepteraient à la rigueur de commémorer une défaite mais pas de la
célébrer.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 47

Querelle de mots ? C’est d’une question de fonds qu’il s’agit.


Si l’historien, tout à fait légitimement, peut avoir quelque scrupule à
trancher dans le vif, il nous semble que le conseiller général ne peut
pas se dérober si facilement. À lire les observations de quelques uns
de nos collègues, pour ne pas parler des points de vue des com-
mentateurs de l’actualité, je me suis souvent posé la question depuis
quelques mois  : devons-nous considérer le vote de la loi du 19 mars
comme une victoire du colonialisme c’est-à-dire comme une défaite
du peuple martiniquais ?

Si c’est une victoire du colonialisme, devons-nous considérer


comme autant de défaites de la Martinique, le libre fonctionnement
des institutions démocratiques sous lesquelles nous vivons, étant

e
entendu, chacun le sait bien, que nous pourrions en changer sans

ap h
aucune difficulté, si nous en exprimions clairement la volonté, par
r
t i g
des élections libres ? J’ajoute : par des élections plus libres que dans
r 0
' A 6
beaucoup de pays qui ont fait un autre choix que nous et dont je ne
L 7
(c) 9
suis pas sûr qu’ils pourraient aujourd’hui remettre en cause ce choix
aussi librement que nous.
6 6 2
05 9
Devons-nous considérer comme une victoire du colonialisme
et une défaite de l’opinion martiniquaise la totale liberté d’expres-
sion qui est l’un des privilèges majeurs de ce pays, en un temps où
cette liberté est l’une de choses les moins bien partagées du monde
post-colonial ?

Devons-nous tenir pour autant de défaites du peuple martini-


quais et autant de victoires du colonialisme, la sécurité sociale et les
allocations familiales, la retraite des vieux travailleurs et la protec-
tion maternelle et infantile, les cinq semaines de congés payés pour
ceux qui ont la chance d’avoir un emploi et l’indemnisation des chô-
meurs pour ceux qui ont le malheur de le perdre ?

Bref, devons-nous considérer comme une victoire du colonia-


lisme et une défaite des travailleurs martiniquais le fait d’être pla-
48 Édouard de Lépine

cés sous la protection d’un des codes du travail les plus avancés du
monde, quelles que soient par ailleurs les lacunes que nous nous
efforçons de combler ?

2 - L’homme ne vit pas que de pain


Mais chacun sait que « l’homme ne vit pas seulement de pain ».
Laissons donc-là ces considérations tout juste bonnes à satisfaire la
vanité morbide des « assimilés » ou, comme on dit, des « assistés »
que nous sommes censés être. Elles ne sauraient, en effet, suffire à
caractériser la politique d’assimilation.
Je ne vais pas d’avantage invoquer l’extraordinaire développe-
ment de l’école coloniale, cette grande fabrique d’aliénés : les milliers

p h e
de bacheliers, les centaines d’agrégés de l’Université, de médecins,

a
d’ingénieurs, d’architectes, d’énarques, de lauréats des Grandes

i gr
Écoles, École Normale Supérieure, Polytechnique, Hautes Etudes
rt
L ' A 7 6 0
Commerciales, Centrale, qui font la honte de leurs parents anti-as-

(c)
similationnistes. On ne sait pas assez que ces malheureux parents,

2 9
spécialisés dans la dénonciation de l’école coloniale qu’ils définis-
6
6
sent comme « l’école de l’échec », ont une autre spécialité : la chasse

5 9
aux bonnes places pour leurs rejetons dans les meilleurs lycées fran-
0
çais, là précisément où se fabriquent les grosses têtes.
Je n’évoquerai pas d’avantage les progrès de la médecine ni
la qualité des soins dispensés dans ce pays où viennent se faire soi-
gner si volontiers les hauts dignitaires de quelques États voisins
indépendants.
Je ne veux retenir ici que le domaine de prédilection des ava-
tars de l’assimilationnisme, celui où l’assimilation est censée nous
avoir fait le plus de mal, celui de la culture, autrement dit, celui où
excellent les critiques les plus intransigeants de la loi de 1946. Il est
vrai qu’ils ont la partie belle. Ils ont décidé d’avance qu’ils sont au-
dessus du lot. Ce sont des génies. Ils ont «  passé par maille  » dans
les filets de l’assimilationnisme. Ils ont su, eux, résister aux sirènes
du colonialisme et à l’abrutissement assimilationniste. C’est ce qui
nous vaut quelques uns de ces chefs d’œuvre dérobés à l’assimila-
tionnisme et ces prix littéraires sonnants et trébuchants qui les ont
Sur la question dite du Statut de la Martinique 49

récompensés. Est-ce leur faire injure que de se demander, tout en


en félicitant très sincèrement les heureux récipiendaires, si ces prix
auraient été décernés dans un autre cadre que celui dans lequel nous
évoluons et qui nous a permis, en quelques années, de faire du fran-
çais-banane, grâce à l’organisation commune du marché français de
l’exotisme, un produit d’exportation plus sûr que le « fruit tropical
européen » cher au « député de la banane », Victor Sablé ?

J’ai la faiblesse de penser que ce n’est tout de même pas rien


pour un petit pays de 385 000 aliénés, abrutis par trois siècles et demi
de colonisation dont cinquante années de colonialisme aggravé d’as-
similationnisme, d’avoir produit en un demi-siècle un Renaudot, un
Goncourt, un nobélisable, un goncourable (qui ne perd aucune occa-
sion de rappeler qu’il s’est retrouvé une ou deux fois dans le dernier

p h e
carré des goncoureurs), sans parler de deux ou trois mini-prix, un

a
Casa de las Américas par-ci, un Carbet par-là, un Frantz Fanon en

t i gr
passant, et, même, un prix Roger Caillois24.
r
L ' A 7 6 0
(c)
Mais n’accordons pas plus d’importance qu’ils n’en méritent

2 9
aux procès d’intention qu’on instruit contre les auteurs d’une loi qui
6
5 9 6
a si profondément bouleversé notre vie qu’elle a créé elle-même les

0
conditions de son propre dépassement.

Le dépassement comporte-t-il nécessairement le reniement ?


On peut en discuter. Je ne suis pas de ceux qui regrettent que l’his-
toire soit ce qu’elle est. Je comprends tout à fait que «  les hommes
ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères », comme nous l’enseigne
la sagesse arabe. Mais il y a quelque indécence de la part de quel-
ques-uns des plus beaux fleurons sinon de l’assimilationnisme, du
moins du régime né de l’application dans note pays de la loi de 1946,
à cracher dans la soupe, comme ils le font, avec tant de sans-gêne.

24 Roger Caillois c’est ce monsieur rencontré chez Césaire, il y a plus


de quarante ans déjà. C’est cet intellectuel français qui condamne vigou-
reusement « la grande trahison de l’ethnographie occidentale » et qui fustige si
sévèrement « les intellectuels européens qui s’acharnent à renier les divers idéaux
de leur culture en mettant en doute la supériorité de la civilisation occidentale sur
les civilisations exotiques ». A. Césaire, Discours sur le colonialisme.
50 Édouard de Lépine

3 - Replacer le vote du 19 mars


1946 dans son contexte
Pour comprendre l’importance du vote de la loi du 19 Mars, il
faut d’abord replacer cette loi dans son contexte, et refuser de faire
dire aux mots, en 1996, ce qu’ils ne disaient pas en 1946. Il faut aller
au fond des choses, suivre le lent cheminement d’une revendication
complexe dont l’aboutissement n’est rien moins qu’un cadeau em-
poisonné fait par des maîtres rusés à un peuple naïf. Il nous semble,
au contraire, qu’on peut penser, tout à fait raisonnablement, qu’il
s’agit d’une étonnante conquête réalisée par un peuple futé sur un
maître pris au mot ou plutôt pris au piège de ses propres mots.
C’est un défi au maître, nous dirions un « katel » si nous ne
craignions de passer pour un néophyte de la nouvelle foi anti-as-
similationniste : «  mi wou mi mwen !  Vous dites que vous êtes pour

h e
l’égalité, pour la liberté, pour la fraternité, eh bien chiche ! in ben la-tin-
p
t i gr a
ou ! ». Et puis, même, si je n’étais pas vraiment un assimilé, un nègre
gréco-latin fini, je dirais que cette loi n’était pas seulement un cartel

' A r 6 0
au gouvernement du moment mais un défi à l’histoire par-dessus
L
(c) 9 7
dix-sept siècles et demi de civilisation latine, une manière de dire

2
aux descendants des Gaulois : « la-tin zot fè épi nou sa Caracalla fè épi

6 6
zot ! » (« Chiche que vous ne faites pas avec nous ce que Caracalla a fait
9
avec vous !).
05
On se rappelle la réponse de Césaire en 1946 à ceux qui pou-
vaient s’inquiéter de l’avenir culturel des peuples assimilés. Il se
risquait à proposer une réponse sur laquelle il est revenu dix ans
plus tard. En substance, il suggérait alors que l’assimilation pouvait
être regardée comme une des formes normales de la médiation en
histoire et que n’avaient pas trop mal réussie ces Gaulois auxquels
Caracalla ouvrit jadis toutes grandes les portes de l’Empire.
L’assimilation que nous voulons en 1946, pour équivoque
qu’elle puisse paraître cinquante ans plus tard, ne présente aucune
ambiguïté aux yeux des contemporains. De ce point de vue, s’il est
plaisant d’entendre ceux qui ont appris dans Césaire tout ce qu’ils
savent d’essentiel sur ce sujet, faire la leçon au père de la négritu-
de et de l’identité martiniquaise, il est affligeant de voir à l’oeuvre
l’ignorance au service de la mauvaise foi instruire le procès de ceux
qui ont voulu l’assimilation.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 51

Jules Monnerot, le plus intégriste des assimilationnistes est


aussi le père de notre histoire populaire, l’un des ceux qui ont le
plus fait pour récupérer la mémoire de son pays. Gilbert Gratiant,
inattenduement l’objet d’une récupération clandestine, l’un des plus
chauds partisans de l’assimilation intégrale, est aussi l’héroïque
mainteneur du créole, en un temps où cela ne s’enseigne pas à l’Uni-
versité, sous la protection de la loi, où les autorités académiques ne
tentent pas d’en imposer subrepticement l’enseignement à nos en-
fants par des analphabètes diplômés de la Faculté de l’ Outrecui-
dance et des Impunités Réunies.

4 - Un rêve vieux d’un siècle et demi


L’assimilation que nous revendiquons en 1946 ne se situe pas

h e
dans le droit-fil d’un principe qui aurait été constamment au cœur
p
a
de la politique française et qui nous aurait été imposé de l’extérieur.

t i gr
Elle s’inscrit dans le prolongement d’un rêve qui a constamment
r
L ' A 7 6 0
habité les hommes de progrès de notre histoire, qu’il s’agisse des

(c)
mulâtres de la fin du 18è siècle, des affranchis du 19è, des radicaux

2 9
du début du siècle, des socialistes de l’entre-deux guerres ou des
6
6
communistes de la génération de l’immédiat après-guerre.

05 9
Apparue comme une réponse des hommes de couleur libres
à l’autonomisme des colons, à la fin du 18e siècle, elle est lentement
devenue, après l’abolition de l’esclavage, et au début de la IIIe Ré-
publique, une revendication populaire qui s’est progressivement
autonomisée par rapport à ses origines. On notera cependant que si
cette revendication fait l’unanimité, en dehors d’un petit groupe de
blancs héritiers à la fois de la fortune et de la mentalité de leurs pères
esclavagistes, il y a des nuances dans la famille assimilationniste.
Deux courants s’y affrontent jusqu’à la veille de la seconde
guerre mondiale : un courant «  intégriste  » qui veut l’assimilation
totale, avec tous ses avantages mais aussi tous ses inconvénients, et
un courant tout aussi fortement attaché à la France mais plus réa-
liste, en tout cas plus soucieux des réalités locales. Le premier cou-
rant demeure minoritaire jusque vers le milieu des années 1930. Il
ne commence à s’affirmer qu’avec la victoire du Front Populaire en
France. Les premières mesures du gouvernement socialiste de Léon
52 Édouard de Lépine

BLUM (congés payés, semaine de 40 heures), la percée des commu-


nistes sur le front des luttes ouvrières, marquent ainsi un important
tournant dans l’histoire de l’assimilationnisme.
Les communistes introduisent deux innovations dans la
lutte pour l’assimilation. Ils imposent une rupture radicale avec le
courant assimilationniste «  autonomiste  », le mot étant pris ici au
sens du maintien de ce que le régime colonial pouvait comporter
de «  franchises  » c’est-à-dire de libertés particulières par rapport
au droit commun, par exemple les pouvoirs spéciaux du Conseil
Général, en matière financière. En second lieu, les communistes
placent au centre de leur stratégie assimilationniste les revendica-
tions sociales qui, sans avoir été absentes des préoccupations de
leurs prédécesseurs, constituent désormais le noyau dur du nouvel
assimilationnisme.

p h e
La seconde guerre mondiale, malgré l’isolement et les diffi-

gr a
cultés de la période accélère le mouvement. A la différence de ce qui
t i
A r 0
a pu se passer dans d’autres parties de l’empire colonial français, la

L ' 6
7
période de Vichy resserre au lieu de les distendre les liens affectifs

(c) 2 9
avec la France. Par-dessus le régime honni de l’Amiral Robert, vécu
6
6
comme celui de l’anti-France, de l’arbitraire, de la répression, des

5 9
privations, du racisme arrogant des hordes de marins racistes lâ-
0
chées dans les rues de Fort de France, la France lointaine apparaît
comme la terre de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité. Cette
circonstance explique en partie que l’assimilationnisme ait puisé une
nouvelle vigueur dans l’opposition au régime de l’Amiral Robert et
que la fin de ce régime ait donné un nouvel élan à la revendication
assimilationniste.
C’est un fait qu’au lendemain de la guerre, l’assimilation, sous
sa forme conquérante, atteint son apogée. Les communistes en sont
devenus les principaux porte-parole. Alors qu’à la veille du conflit
ils formaient encore un parti marginal, malgré leur influence sur
les syndicats, ils réussissent, en 1945-1946, une fulgurante percée
électorale en mettant au centre de leurs campagnes électorales, la
revendication de l’assimilation avec ce qui en est, à leurs yeux, le
corollaire, l’application immédiate des lois sociales en vigueur ou en
instance d’être votées en France.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 53

Aux municipales de mai 1945, aux cantonales d’octobre, aux


législatives de novembre, ils réalisent des scores jusqu’alors incon-
nus des plus grands partis communistes d’occident. Il en va de
même, quoi qu’à un degré moindre, des socialistes martiniquais qui,
à la différence de leurs camarades guadeloupéens, sont désormais
complètement ralliés à l’idée d’assimilation intégrale et immédiate.
Il en va de même des radicaux, héritiers de « l’autonomiste » Sévère,
qui votent comme les « indépendants », pas tous de droite, la mo-
tion assimilationniste du Conseil Général que Césaire et Bissol sont
chargés de défendre devant l’Assemblée Nationale. Il faut y insister
si on veut comprendre les difficultés de la période suivante et sur-
tout celles qui persisteront longtemps après la rupture de ce qu’on
pourrait appeler le pacte assimilationniste de 1946.

h e
C’est dans l’enthousiasme que le peuple accueille le vote de la

p
t i g r a
Loi du 19 mars. Un enthousiasme tel que les oppositions et les ré-

r
ticences, anciennes et très réelles, mettront plusieurs mois à relever

L ' A 6 0
la tête. Encore ne le feront-elles qu’à la faveur des premières décep-
7
(c) 9
tions nées des lenteurs de l’application de la loi.

6 2
6sous le signe de la tricherie
0
5 - Une loi 5 9
votée
Il est vrai que les déceptions viennent vite. Pour de multiples
raisons, parmi lesquelles il faut citer en premier lieu cette disposi-
tion anti-assimilationniste de la loi du 19 mars, contenue dans la
proposition du député socialiste guadeloupéen, Valentino qui fait
adopter un amendement selon lequel les lois ne seront applicables
dans les nouveaux départements que « sur mention expresse insérée
dans le texte ». En sorte que si on ne revient pas purement et simple-
ment à l’ancien régime, on n’en sort pas tout à fait. L’assimilation naît
ainsi sous le signe de la tricherie, ce qui en affaiblit sensiblement les
chances d’aboutir.

Dans l’euphorie qui suit le vote du 19 mars, cette tricherie,


dénoncée avec véhémence par les auteurs du projet, Césaire, Mon-
54 Édouard de Lépine

nerville, Lepervenche, passe cependant inaperçue de l’opinion. Elle


exprime en fait le fond de la pensée du gouvernement, communistes
compris, qui estime la loi inapplicable en l’état. Il faudra attendre dix
ans pour que le pouvoir en fasse plus ou moins timidement l’aveu.

Il était impossible de donner l’égalité des niveaux de vie que


supposait l’assimilation. Pour trois raisons au moins. La première
est que le retard des colonies, même les plus avancées, était tel qu’il
était vain d’espérer une amélioration significative de leur situation
dans un avenir prévisible. La seconde est que la reconstruction de
la France, durement touchée par la guerre, exigeait de tels efforts
à l’intérieur qu’elle ne pouvait consacrer à ces quatre vieilles colo-
nies, qui ne lui rapportaient pas grand chose, qu’une part infime
des ressources qu’elle gaspillait par ailleurs dans des guerres colo-

h e
niales sans issue. La France avait enfin à faire face à la fragilité de
p
t i gr a
ses institutions qui condamnaient ses gouvernements, y compris les

r
meilleurs, à l’instabilité et à l’impuissance.

L ' A 7 6 0
(c) 9
Le retour au pouvoir du général de Gaulle et la remise en cau-

6 2
se de la politique coloniale française, qui avait été timidement amor-

6
9
cée avec la Loi-cadre Defferre de 1956, n’intéressaient que secondai-

05
rement les vieilles colonies. Si la défaite de Dien-Bien-Phu, les succès
et les répercussions de l’insurrection algérienne dans l’opinion fran-
çaise et dans le monde, les menaces qui planaient sur ce qui restait
de l’Empire au sud du Sahara et enfin les impératifs de son propre
développement pouvaient amener la France à envisager un repli sur
l’hexagone, rien dans les vieilles colonies ne paraissait menacer sa
souveraineté. Il y avait bien eu quelques mouvements sociaux très
durs, notamment dans le monde rural où le début de chaque « ré-
colte » ou presque avait été marqué par des affrontements souvent
violents entre grévistes forces de l’ordre, dans le nord-est de l’Île,
autour de Basse-Pointe (en 1946 et 1948), dans le Nord-Caraïbe, au
Carbet ( 3 mors à l’habitation Lajus en1948) et au Centre (plusieurs
blessés à la Chassin à Ducos en 1951). Mais sur le plan politique,
aucune menace sérieuse n’obligeait le gouvernement à prêter une
attention particulière à ce qui se passait aux Antilles.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 55

6 - La rupture de 1956
Pourtant dans les DOM aussi les choses commençaient à bou-
ger, mais dans la confusion. De ce point de vue, l’année 1956 marque
une date importante dans l’histoire de la Martinique comme dans
celle des DOM. La démission de Césaire du PCF, en octobre 1956,
bouleverse, pour la première fois depuis plus d’un siècle, les données
traditionnelles de la situation politique dans les DOM. Jusqu’alors, à
la différence de ce qui se passait en Indochine (Vietnam, Laos, Cam-
bodge) et dans le Maghreb arabe (Algérie, Maroc, Tunisie) où de
puissants mouvements nationalistes contestaient, violemment ou
non, la présence française, les principales revendications politiques
dans les quatre vieilles colonies, avec des nuances sans doute mais
sur un fonds commun assimilationniste, portaient sur la conquête
des libertés publiques, l’égalité sociale, l’application du droit du tra-
vail ou des lois sur l’enseignement.

p h e
t i gr a
La Lettre de Césaire à Maurice THOREZ, secrétaire général du
PCF, rompait avec cette orientation fondamentale. Elle posait deux

' A r 6 0
questions intimement liées : celle de la condamnation du stalinisme
L
(c) 9 7
et celle du droit à l’initiative des peuples coloniaux. On n’entrera

2
pas ici dans l’analyse de cette Lettre. Sauf à rappeler qu’au-delà des

6 6
crimes de Staline, l’un des principaux reproches faits par Césaire
9
05
au communisme est d’avoir achevé de nous passer autour du cou le
nœud coulant de l’assimilationnisme et d’avoir isolé la Martinique à
la fois de la Caraïbe et de l’Afrique dont l’avenir semblait se dessiner
désormais à contre-courant de celui des Antilles françaises.
Si claire que soit cette nouvelle donne dans la Lettre à Maurice
THOREZ, elle est cependant loin de s’imposer aux dizaines de mil-
liers de Martiniquais qui approuvent CESAIRE d’avoir démissionné
du PC. Ceux qui l’approuvent le plus bruyamment ne comprennent
pas toujours que ce qu’il a abandonné ce n’est pas seulement le PC
mais aussi le passé, toute une part essentielle de notre histoire, une
certaine idée de nos rapports avec la France.
C’est pourquoi il ne faut pas se presser de faire de la démis-
sion de Césaire du PCF l’expression d’un mouvement de libération
nationale même embryonnaire à la Martinique. Il en est le point de
départ, pas l’aboutissement. Il en marque la naissance, une nais-
sance difficile, un accouchement douloureux qui durera une bonne
56 Édouard de Lépine

dizaine d’années. En fait, Césaire est un homme tragiquement seul


dans les foules qui l’acclament, au lendemain de sa rupture avec le
PC. Le Congrès constitutif du PPM, en mars 1958, balance encore
entre les contrariétés de l’assimilation et celles de l’autonomie. C’est
que si Césaire a explicitement posé le problème national dans la
préface de l’ouvrage de Daniel Guérin, « Les Antilles décolonisées 25»,
paru au début de l’année 1956, il ne peut ni ne veut imposer au pays
la rupture qu’il a déjà opérée, lui, et à laquelle l’opinion n’est mani-
festement pas préparée.
Au milieu des années 1950, les Martiniquais sont sans doute,
au moins partiellement, revenus de leur enthousiasme assimilation-
niste de la fin de la guerre. Ils commencent à percevoir leur diffé-
rence avec plus de netteté. C’est la vie elle-même qui s’est chargée
de leur réapprendre ce que les partisans de l’assimilation mitigée

p h e
savaient déjà fort bien. Mais ils ne saisissent pas encore qu’il y a
une différence de nature, un saut qualitatif, entre le combat pour

i g r a
l’assimilation, même mitigée, qu’ils auraient pu choisir en 1946, et
t
A r 0
le nouveau combat d’inspiration nationaliste implicitement contenu

L ' 6
7
dans la Lettre à Maurice THOREZ.

(c) 6 2 9
9
7 – Ce n’est5pas 6
0mais sur
Levassor,
sur la rive droite du canal
la rive gauche de la Seine
que l’idée nationale prend son envol
L’idée nationale n’est pas seulement une idée neuve mais une
idée étrangère à la Martinique au milieu des années 1950. Depuis
deux ou trois décennies, c’est à qui en revendiquera la paternité avec
le plus d’audace. Il est en particulier assez amusant de voir le Parti
Communiste Martiniquais revendiquer la paternité d’une idée qu’il
a combattue avec tant de vigueur et même tant de hargne, au moins
jusqu’à la fin des années 1960. Une hargne qui n’a pas peu contribué
à freiner les progrès de la conscience nationale et à nourrir la mala-
die infantile du nationalisme, le populisme.

25 Daniel Guérin, Les Antilles décolonisées, Introduction par Aimé Césaire,


Présence Africaine, Paris, Dakar,1956
Sur la question dite du Statut de la Martinique 57

A la différence des mouvements nationalistes dans l’empire


colonial français, de l’Asie à l’Afrique Noire en passant par le Ma-
ghreb, à la différence de l’assimilationnisme, surgi du sein même de
notre société coloniale, l’idée nationale ne naît pas sur place comme
un besoin interne de cette société. Elle y apparaît comme un produit
d’importation. C’est un des caractères les plus originaux de l’histoire
de l’idée nationale dans les départements français d’Amérique et sur
ce point aussi l’Université devrait peut-être tenter de nous éclairer.
Ce n’est pas sur la rive droite du canal Levassor, mais sur la
rive gauche de la Seine que l’idée nationale prend son envol. Ce sont
les étudiants, ceux de Paris surtout, qui la portent. L’idée vient ce-
pendant de loin. Elle a germé au Quartier Latin, entre la Sorbonne
et la Rue d’Ulm, sous une forme, il est vrai, embryonnaire, au début
des années 1930. Mais le manifeste de Légitime Défense (1932) comme
les prises de position de L’Étudiant Noir (1935) sont des réponses

h e
d’ordre culturel à l’offensive de l’idéologie coloniale alors à son apo-
p
t i gr a
gée. La célébration du centenaire de l’occupation d’Alger (1930), les
fastes de l’Exposition coloniale de 1931, les fêtes du tricentenaire de

' A r 6 0
la conquête des Antilles (1935) constituent pour de jeunes intellec-
L
(c) 9 7
tuels autant de provocations auxquelles ils réagissent par le rejet de

2
l’assimilationnisme, et la revendication de leur identité.

9 6 6
5
Mais ce mouvement, poursuivi plus timidement, pendant

0
la seconde guerre mondiale avec Tropiques, la revue culturelle de
Césaire et de Ménil, deux des leaders étudiants des années 1930,
l’un avec Légitime Défense, l’autre avec L’Étudiant Noir n’avait guère
survécu aux circonstances qui l’avaient vu naître  : la grande misère
matérielle, morale et intellectuelle du régime de l’Amiral Robert. Il
avait été complètement cassé, laminé, dans l’euphorie de la victoire
sur le nazisme et du triomphe de l’assimilationnisme flamboyant au
lendemain des heures sombres du régime de Vichy.
Vingt ans après Légitime Défense, à l’heure où commence la
dislocation des empires coloniaux, notamment de l’empire colonial
français, les préoccupations des étudiants ont changé. Sans cesser
d’être culturelles, elles sont devenues plus politiques. Au contact des
étudiants dont les pays ont commencé leur longue marche vers leur
libération nationale dans ce qui fut l’Empire colonial français, Indo-
chine, Maghreb arabe, Afrique noire, Madagascar, mais aussi dans
le monde entier, Chine, Inde, Indonésie, Moyen Orient, et même,
58 Édouard de Lépine

tout près de nous, dans la Caraïbe anglophone, nos étudiants,sont


désormais beaucoup plus sensibles aux problèmes que pose la révo-
lution coloniale en cours.
Il faut cependant tout reprendre à zéro, dans des conditions
totalement différentes de celles de l’âge d’or du colonialisme. Dans
l’ambiance survoltée des grandes heures de la décolonisation chaque
nouvelle, bonne ou mauvaise pour la cause de l’anticolonialisme, est
passionnément commentée au cours d’interminables réunions dans
les cafés de toutes les grandes villes universitaires de France. Lang
Son, Cao Bang, Lao Kay, Dien Bien Phu, la nuit de la Toussaint, Ban-
doeng, le vote du PCF en faveur des pouvoirs spéciaux à Guy Mol-
let pour continuer la guerre en Algérie, la loi-cadre Defferre pour
l’Afrique, l’indépendance du Ghana, la naissance de la Fédération
des Antilles britanniques, constituent autant d’étapes du dévelop-
pement du sentiment national et de la construction du mouvement
nationaliste martiniquais.
p h e
t i gr a
On n’insistera pas ici sur les origines intellectuelles de ce mou-

' A r 6 0
vement, sauf à signaler, ce qui nous paraît loin d’être négligeable,

L
(c) 2 9 7
que si l’école est aujourd’hui perçue dans le microcosme national
populiste comme le principal vecteur de l’idéologie assimilation-

6 6
niste, elle est aussi le lieu par excellence de la formation de la pensée

9
5
nationaliste. Dans les années 1950, celles de la rupture historique
0
avec l’assimilationnisme, on compte sur les doigts de la main les mi-
litants nationalistes qui ne sont pas étudiants ou sortis tout droit de
l’université française. C’est même le caractère essentiel du mouve-
ment nationaliste naissant, sa force et sa faiblesse. Jusqu’à la fin des
années 1950, son audience ne dépasse guère le périmètre des facul-
tés où viennent déferler les premières grandes vagues d’étudiants
antillais et guyanais de l’après-guerre. De petits groupes d’étudiants
nationalistes se constituent qui se lancent à la conquête de l’Asso-
ciation Générale des Étudiants martiniquais (AGEM) à Paris, Bor-
deaux, Toulouse, Montpellier.

8 - Décembre 1959
Il manque alors à ce mouvement exogène une base histori-
que territoriale, l’événement exemplaire qui dans toute mythologie
Sur la question dite du Statut de la Martinique 59

nationaliste, fonde la légitimité du combat pour l’existence ou pour


la résurrection de la nation. Il la trouve dans les « événements de
décembre 1959 », un banal incident de la circulation promu au rang
d’insurrection. Nous n’avions pas encore redécouvert le «  22 Mai
1848 », ni l’Insurrection du Sud de septembre 1870.
Fanon lui-même, pourtant un acteur privilégie de la révolu-
tion coloniale, s’est laissé abuser autant par l’intoxication policière
que par l’auto-intoxication d’un mouvement anticolonialiste qui
n’avait pas grand chose à présenter aux grands rendez-vous de l’an-
ticolonialisme, manifestations rituelles de la Journée Anticolonia-
liste du 21 Février, à Paris, réunions de l’UIE (Union Internationale
de Étudiants) et de la FMJD (Fédération Mondiale de la Jeunesse
Démocratique) dans les capitales des pays de l’Est. Face aux exploits
des milliers de combattants Algériens, Tunisiens, Marocains, Vietna-
miens, Indonésiens, tombés dans la lutte pour l’indépendance, les

h e
quelques victimes de la répression anticolonialiste à la Martinique
p
a
et dans les DOM pesaient peu.

rt i gr
0
« Quinze morts, nous dit-on, écrit Fanon, dans El Moudjahid du 5

L ' A 7 6
janvier 1960, plusieurs dizaines de blessés et des centaines d’arrestations ».

(c) 6 2 9
Il y avait eu trois morts. C’était trois de trop. Mais dans l’im-

9 6
mense brasier qui illuminait la nuit le ciel des djebels algériens, trois

5
0
morts c’était bien peu au martyrologe des peuples en lutte pour leur
libération. D’autant que nous ne savions pas y faire. Bertène Juminer
qui « emmerdait l’Europe et la France », avant de devenir Recteur de
l’Université française à la Martinique et apparemment pas peu fier
de l’être, raconte ainsi l’entretien qu’il eut avec Fanon quelques se-
maines après « les évènements » :
« Il (Fanon) jubilait. « Qu’ils ramassent leurs morts, qu’ils les éven-
trent et les promènent sur des camions découverts à travers les faubourgs
de la ville.. Qu’ils hurlent aux gens : « voyez l’oeuvre des colonialistes ». Ils
n’en feront rien. Ils voteront des motions symboliques et recommenceront
à crever de misère. Au fond, cette flambée de colère rassure les colonialistes.
Il s’agit d’un simple défoulement, un peu comme certains rêves érotiques.
On fait l’amour avec une ombre. On souille son lit. Mais le lendemain tout
rentre dans l’ordre. On n’y pense plus ».
Savoir si Fanon a tenu ces propos est une autre histoire. Mais
ces mots traduisent bien l’état d’esprit des militants révolutionnaires
de l’extérieur dont la violente amour du peuple s’accommode d’un
parfait mépris des sentiments de ce peuple. Car, bien entendu, les
nuits de décembre à la Martinique n’avaient rien à voir avec la nuit
de la Toussaint. Ceux qui essayèrent, durant ces nuits de décembre
et après, de brancher une revendication nationale sur ce mouvement
de rue, savent que ce fut impossible et, finalement, plutôt ridicule.
Moins de six mois plus tard, en mai 1960, à l’occasion d’une visite
du Général de Gaulle à la Martinique, ils devaient retrouver, en face
d’eux, dans le service d’ordre des gaullistes locaux, quelques uns de
leurs compagnons des nuits de décembre. Ce mouvement spontané
de protestation contre le racisme et la brutalité policière, qui avait
atteint, avec un certain panache, son principal objectif : le départ des
CRS de la Martinique, n’avait aucune autre perspective politique,

p h e
sauf chez les combattants de l’extérieur.

t i gr a
Vus de Paris, un an à peine après l’entrée de Fidel Castro à

L ' r 6 0
la Havane et à la lueur des incendies qui s’allumaient partout dans
A
le monde, les évènements de décembre 1959 apparaissaient comme

(c) 9 7
la première manifestation de l’esprit national martiniquais. On était
2
9 6 6
très loin de l’ébauche de l’esquisse d’un mouvement insurrectionnel.
Mais peu importe. Sur ce point, Alain BLERALD a raison : « qu’im-

05
porte la validité scientifique de la représentation au regard de la charge
psycho-émotive qu’elle libère ! »
Le mythe fut néanmoins lent à s’imposer à la Martinique. En
revanche, dès l’hiver 1960 il prend corps à Paris. C’est curieusement
le Parti Communiste Martiniquais, qui devait en être plus tard la
principale victime, et le colonialisme contre lequel il était dirigé, qui
assurent à ce mythe son premier succès. Le PC se met à chanter sur
tous les tons « l’héroïsme des combattants de décembre 59, la valeur exem-
plaire du sacrifice des trois victimes de la répression policière, les jeunes
Rosile, Betzi et Marajo », apportant ainsi sa contribution à la légende
qui est en train de naître au Quartier Latin chez les étudiants. Ce
qui n’empêche pas ceux-ci, tout en puisant sans vergogne dans la
prose d’Armand Nicolas, Secrétaire Général du Parti Communiste
Martiniquais, de commencer par exclure les communistes du béné-
fice moral d’un mouvement auquel ils n’avaient eu effectivement
aucune part.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 61

Le colonialisme, lui, prenant au mot ou faisant semblant de


prendre au mot le nouveau discours anticolonialiste, choisit de
tuer dans l’œuf et en tout cas de prévenir toute nouvelle rébellion.
Il prend les devants. A la première tentative de construction, en
France, d’un mouvement anticolonialiste de type nouveau, le Front
de Libération des Antilles et de la Guyane, il réagit par la disso-
lution du mouvement qui acquiert ainsi du jour au lendemain une
notoriété sans rapport avec son poids politique dans le pays réel.
Il faut signaler cependant l’effort colossal entrepris l’émigration an-
tillaise pour faire connaître en France et au dehors la situation des
Antilles. Quoi que l’on pense de l’efficacité et de la pertinence de
leurs interventions26, ce petit groupe d’hommes autour de Marcel
Manville, d’Albert Béville, de Cosney Marie-Joseph, d’Édouard
Glissant, d’Yvon Leborgne, de Justin Catayé, et de quelques autres,
en a probablement fait plus au cours de la courte période 1960-1962

e
que toutes les générations précédentes d’émigrés pour faire avancer

r ap h
la cause de l’anticolonialisme antillo-guyanais en France et, même,
dans une certaine mesure, sur place aux Antilles et en Guyane

rt i g 0
L ' A 7 6
(c)
9 - Le tournant
6 2 9
5 9 6
Interdit en France, sans audience à la Martinique, le mouve-
0
ment tente alors d’y prendre pied. Chaque année, à partir de juillet
1960, des commandos d’étudiants débarquent pour annoncer le
nouvel évangile. Les Damnés de la Terre, dans la valise, le Petit Livre
Rouge du Président Mao Tsé toung sous le bras et le petit Lussu
dans la poche du battle-dress, ils se mettent à hanter les réunions de
jeunes et à organiser les soirées de Bel Air. Le pèlerinage à Bezau-
din et à Saint Aroman27 devient un passage initiatique obligé sur les
chemins de la prise de conscience nationale. Ti-Aioul Grivalier, Gal-
fétè et Ti-Emile, les princes du Bel Air, ne deviennent pas seulement
les maîtres à danser de cette nouvelle génération d’étudiants, mais
ses maîtres à penser, les grands prêtres de ce retour au pays natal.

26 On lira avec profit le supplément publié dans le n° d’ Esprit d’avril 1962,


Les Antilles avant qu’il ne soit trop tard.
27 Quartiers ruraux de la commune de Sainte Marie considérés comme les
hauts lieux de la musique folklorique
62 Édouard de Lépine

Quiconque, ayant passé une bonne partie de son enfance à tourner


autour d’un tambour, refuse le pèlerinage à la nouvelle Mecque de
ces moudjahidines du bel canto, passe pour un assimilé ou pour un
traître en puissance.
La vogue du Bel Air dans les milieux qui jusqu’alors l’avaient
méprisé n’effrayait cependant pas assez le pouvoir pour l’obliger à
prendre au sérieux la revendication nationaliste et à changer sa po-
litique dans les DOM. A l’instigation de deux ou trois condottieres
grisonnants de feu le FLAG, un petit groupe d’étudiants nationalis-
tes à peine barbus et en tout cas sans aucune expérience politique
concrète, entreprend de se donner les moyens d’une intervention
politique à la mesure de ses ambitions. Ils créent l’Organisation de
la Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique (O.J.A.M.) avec un
mot d’ordre unique, « La Martinique aux Martiniquais », s’inspirant
du cri lancé jadis par Ramon Emeterio Betances, « Las Antillas para

h e
los Antillanos », lui-même inspiré de la vieille doctrine de Monroe,
p
t i gr a
« l’Amérique aux Américains ». Mais L’OJAM eut à peine le temps
d’organiser sa première action d’éclat, la pose, en une nuit, à Fort

' A r 6 0
de France et dans de nombreuses communes de l’Île fort éloignées
L
(c) 9 7
les unes des autres, d’une affiche-manifeste commémorant l’anni-

2
versaire de décembre 1959. Il fallut moins de deux mois à la police

6 6
pour décapiter le mouvement.
9
05
10 - La naissance du mouvement
nationaliste à la Martinique
De l’arrestation et du procès des dirigeants de l’OJAM, datent
les véritables débuts du mouvement nationaliste à la Martinique. Il
s’agit alors d’un mouvement large regroupant des hommes et des
femmes de sensibilités politiques différentes, communistes orthodo-
xes ou dissidents de l’intérieur, progressistes, nationalistes d’inspi-
ration castro-guévariste, fanonienne ou benbelliste et surtout sans
parti. D’où sa fragilité. La répression ne casse pas seulement physi-
quement ce mouvement naissant. Elle en provoque l’implosion. Ses
divisions la condamnent avant même le jugement qui inflige à ses
principaux dirigeants, Désiré, Armongon, Lamothe, Florent, Lesort,
de lourdes peines (dix mois à trois ans de prison ferme) sans rapport
avec les charges retenues contre eux.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 63

Au-delà de l’échec du projet originel, ce procès provoque plu-


sieurs changements notoires dans la vie politique martiniquaise. Il
coupe la Martinique en deux camps et pour longtemps. Il y aura dé-
sormais d’un côté ceux qui auront soutenu le mouvement, de l’autre,
ceux qui l’auront combattu. D’un côté, les autonomistes, de l’autre,
les départementalistes. C’est de cette époque que l’on peut dater le
passage de l’assimilationnisme conquérant de la première moitié du
siècle à l’assimilationnisme rampant des années du gaullisme triom-
phant. « L’indéfectible attachement à la mère patrie » devient l’alpha et
l’oméga de la politique de la droite qui, après avoir été traditionnel-
lement hostile à l’assimilation intégrale par calcul, devient assimila-
tionniste intégriste par résignation.
À la notable exception, cependant, d’un petit groupe de dé-
partementalistes autour de Léon-Laurent Valère, avocat au barreau
de Fort-de-France, qui avance un programme, audacieux pour l’épo-

p h e
que, de décentralisation, faisant une large place aux élus locaux. A

t i gr a
un demi-siècle de distance ou presque, L-L Valère redécouvrait la

L ' A r 6 0
vieille formule de Victor Sévère : « nous sommes Français mais Français
d’un continent qui ne l’est pas » et affirmait que pour être intégrés dans

(c) 9 7
la nation française les Martiniquais devaient d’abord se faire recon-
2
9 6 6
naître pour ce qu’ils étaient c’est-à-dire dans leur différence. « Nous
avons toujours précisé, écrivait-il, que l’harmonie d’une mosaïque était le

05
fruit de la diversité et qu’il y avait une très considérable différence entre le
carrelage qui peut être foulé aux pieds et la mosaïque que l’on admire en
ses divers composants ». Me Valère demeure cependant relativement
isolé. Ses réserves à l’égard du pouvoir sont suspectes aux yeux de
sa famille d’adoption qui s’en remet purement et simplement au
gouvernement pour tout ce qui concerne l’avenir de la Martinique.
Face à cette droite, la gauche a fini par se retrouver. Non sans
mal. Ce n’est pas l’un des moindres résultats du procès de l’OJAM.
Ce procès rapproche pour la première fois, depuis la démission de
Césaire du PC, les deux principales forces anticolonialistes organi-
sées, les communistes et les progressistes qui se livraient depuis 1956
une guérilla sans merci de crocs-en jambes et de procès d’intention.
Rapprochement difficile, douloureux, qui n’exclut ni la méfiance ni
la suspicion. Il faudra attendre 15 ans pour que ce rapprochement se
concrétise dans un projet autonomiste plus ou moins cohérent adop-
té, en 1971, sous le nom ambitieux de Convention du Morne Rouge.
64 Édouard de Lépine

Le procès de l’OJAM avait eu une autre conséquence impor-


tante. Il avait fait reconnaître pour la première fois la légitimité de la
revendication de l’autonomie considérée désormais comme une re-
vendication naturelle dans le cadre des articles 72 et 73 de la consti-
tution française.

11 - Un mouvement atomisé
Mais au moment où le jugement est rendu, le mouvement
est déjà définitivement cassé. Il est profondément divisé, à l’inté-
rieur même de la prison, entre un courant dit radicalisant, parti-
san de l’indépendance immédiate et hostile à tout compromis avec
les communistes qui ont été pourtant les seuls à afficher leur sou-
tien aux emprisonnés dès le premier jour de leur arrestation, et un

h e
courant réformiste, plus réaliste, partisan de l’autonomie et d’une

p
a
action concertée avec la gauche traditionnelle. Cette coupure en-

i gr
tre les deux grands courants de l’anticolonialisme martiniquais ira
rt
' A 0
en s’approfondissant. D’anathèmes en excommunications, de pro-

L 7 6
(c)
cès d’intentions en procédures de purification ethno-idéologique

2 9
(noirs pauvres contre riches blancs ou noirs), de critiques voilées en
6
6
condamnations sommaires, la Martinique est probablement le pays

05 9
qui a fait la plus grande consommation de sigles par dizaines d’ha-
bitants, de FLAG en GLA, de GAP en FLNM, de FNLM en MNLM,
de GRS (SAQI) en CO, de GTA en PAP, de l’UPAP en MIM, de EA
en IT, de PCm-l en PKLS, de APAL en CNCP, DE M.X.I. en JAG, de
l’UCAEM en MPJE, de LEVE en REBELLION, de ACTION NOU-
VELLE M 22 en SIMAO. La plupart de ces organisations connaîtront
une existence éphémère, à l’exception du MIM, du CNCP et des or-
ganisations trotskistes (GRS et Combat Ouvrier), les uns regroupant
les débris du maoïsme rampant des années 1970 autour de projets
indépendantistes sans consistance, les autres pratiquant la fuite en
avant propre aux organisations gauchistes, sans prise sur le réel ni
attache avec le pays réel.
Cette inflation permanente d’organisations révolutionnaires, ato-
misées avant de venir à l’existence, cette impossible unité dans un
domaine où la condition première du succès c’est le rassemblement,
c’est-à-dire la capacité d’aller d’emblée à l’essentiel qui unit, au lieu
de privilégier le détail qui distingue, sont probablement à l’origine
Sur la question dite du Statut de la Martinique 65

de la stagnation et de l’impuissance du mouvement anticolonialiste


à la Martinique pendant près d’un quart de siècle. Pas une seule
grande conquête à son actif ni sur le plan social ni sur le plan poli-
tique ni, naturellement, sur le plan économique. C’est probablement
l’une des plus importantes différences avec ce qui peut s’observer
dans les autres colonies françaises. Ce n’est pas seulement l’ancienne
de l’occupation, l’exiguité et l’insularité Du pays qui expliquent les
succès du colonialisme, ce sont les caractères originaux de la nais-
sance et de la construction du peuple martiniquais.

12 – La nouvelle donne
Il faut attendre l’arrivée de la gauche au pouvoir en France,
en 1981, avec l’élection, à la présidence de la République, de Fran-

h e
çois Mitterrand qui a obtenu moins de 15% des voix au premier tour
p
a
à la Martinique, pour qu’on assiste à une timide avancée, presque

t i gr
malgré lui, du mouvement anticolonialiste martiniquais. Malgré lui,
r
L ' A 7 6 0
parce que la gauche a été plus que discrète dans son soutien à Fran-

(c)
çois Mitterrand, quand elle n’a pas purement et simplement appelé à

2 9
voter contre lui, comme la gauche communiste dans un retentissant
6
6
éditorial de JUSTICE : « SURTOUT PAS MITTERRAND ! » dont le

5 9
PC n’a paru rougir que pendant le court passage des ministres com-
0
munistes aux premiers gouvernements du premier septennat de
François Mitterrand.
La gauche ne pouvait espérer tirer tout ce qu’elle aurait été
en droit d’exiger si elle avait pris une part, non point significative
en voix -les électeurs des DOM représentent à peine 2% du corps
électoral français- mais significative en termes de représentativité
et de volonté politique. Seuls cependant Aimé CESAIRE et le PPM
choisirent avec humilité d’adopter le profil bas qui convenait à la
médiocre performance réalisée par la gauche martiniquaise sur le
nom de François Mitterrand.
Aussitôt après les élections présidentielles de 1981, Césaire
propose au pays une pause sur la question du statut, c’est-à-dire
sur le problème de la remise en cause de la départementalisation.
Cette politique, dite du « moratoire », permet une décrispation de
la vie politique dans le pays, une dédramatisation de la question du
66 Édouard de Lépine

statut. Elle fait mieux. Elle contribue à gagner à l’idée d’autonomie


quelques uns des plus farouches adversaires de cette idée, à gauche
comme à droite et même à l’extrême gauche.
Il faut cependant reconnaître que si le moratoire amène au
PPM quelques militants d’extrême gauche, généralement venus du
trotskisme, d’une manière générale, il a été fraîchement accueilli
dans les milieux indépendantistes où il est apparu comme un recul
plutôt que comme une pause en vue de reconstituer ses forces,
quand il n’a pas été perçu comme une trahison pure et simple.
En ce sens l’une des conséquences du moratoire a été de faire
basculer vers le mouvement indépendantiste toute une frange de
la mouvance autonomiste qui s’estimait trahie et qui affichait avec
d’autant plus de force ses convictions indépendantistes que l’élargis-
sement sans précédent de la démocratie dans le pays rendait infini-

p h e
ment plus facile et sans danger la revendication de l’indépendance.

t i gr a
Mais ce courant était si coupé du pays réel que c’est parado-

r
xalement au moment où il devenait possible d’engager le dialogue

L ' A 6 0
avec un pouvoir ouvert à toutes les solutions, que les éléments les
7
(c) 9
moins représentatifs de ce courant décidaient sinon de passer à la

6 2
lutte armée du moins d’essayer une sorte de chantage à la bombe

6
9
pour amorcer d’éventuelles négociations avec le gouvernement sur

0
l’indépendance.
5
Respectueux de la volonté populaire, conscient des difficul-
tés qu’il y aurait à essayer de profiter de la victoire de la gauche
en France pour imposer au pays un statut dont celui-ci ne voulait
manifestement pas, Césaire et le PPM ont préféré tenter de gagner
du terrain le plan tactique, quitte à perdre du temps sur le plan stra-
tégique. Le moratoire proclamé en 1981 n’a pas d’autre justification
que la nécessité d’une pause pour reprendre des forces en vue de
repartir au combat à partir de nouveaux espaces de liberté.

13 - Conquérir de nouveaux espaces de libertés


Pour Césaire, il s’agissait de s’ouvrir de nouveaux espaces de
liberté en profitant au mieux de la nouvelle politique de décentrali-
sation définie par François Mitterrand pour la France et qui tendait,
Sur la question dite du Statut de la Martinique 67

dans les DOM, à donner aux élus locaux des compétences supplé-
mentaires, dans tous les domaines, y compris un droit de regard sur
les accords internationaux intéressant leur région.
Quand les socialistes en 1982 croient aider la gauche martini-
quaise en faisant venir très vite devant le parlement le problème du
statut de l’île à travers la proposition d’une assemblée unique, ils se
heurtent à l’hostilité violente de la droite mais aussi à l’indifférence
de l’opinion que la gauche n’avait jamais été capable de mobiliser sur
ce sujet. Le gouvernement socialiste qui avait réussi à faire passer ce
projet en force, dût battre en retraite moins devant l’opposition de la
droite et du Conseil d’Etat que devant la passivité et l’impuissance
de la gauche des DOM.
Moins de dix ans plus tard, sur le plan économique comme
sur le plan culturel et même sur le plan politique, la fraction la plus

h e
éclairée de la droite n’est pas seulement ralliée à l’idée de l’assem-
p
t i gr a
blée unique, elle réclame pour cette assemblée au moins autant de
compétences que la Convention du Morne Rouge. Les récentes pro-

' A r 6 0
positions du Dr Petit vont à certains égards au-delà des vœux des
L
(c) 9 7
conventionnels du Morne Rouge, s’agissant en particulier de nos re-

2
lations avec les pays voisins de la Caraïbe. C’est tout juste si le leader

6 6
de la droite éclairée, Pierre Petit, n’estime pas que le PPM et Césaire
9
05
ont été finalement bien timides dans leurs revendications durant le
passage des socialistes au pouvoir.
Sentiment que partagent à gauche les communistes et les in-
dépendantistes. Ce n’est pas l’un des moindres paradoxes de la gau-
che anti-assimilationniste que de reprocher à Césaire de n’avoir pas
profité des bonnes relations du PPM avec le pouvoir socialiste pour
faire avancer la cause de l’autonomie voire de l’indépendance et, en
somme, de n’avoir pas su obtenir du gouvernement français ce qu’il
ne pouvait obtenir du consentement des Martiniquais.

14 - Vers une autonomisation de la


pensée de la droite martiniquaise
A droite, le moratoire a joué comme un révélateur pour ame-
ner les éléments ses plus conscients à retrouver une vérité que ce
68 Édouard de Lépine

milieu n’avait pas toujours ignorée mais qu’il avait perdu de vue
depuis près de cinquante ans : le pays pouvait aspirer à se diriger
lui-même sans rompre ses liens avec la France. Au lieu de l’indéfec-
tible attachement à la mère patrie qui avait été l’alpha et l’oméga de
la politique de la droite depuis la rupture de Césaire et de la gau-
che avec la politique d’assimilation, on vit la droite non seulement
créer un  mouvement « Martinique d’abord » qui, vingt ans plus tôt
à l’heure du gaullisme triomphant, eut paru blasphématoire, mais
adopter un comportement qui constituait une véritable révolution
culturelle.
Le créole cessait d’être un patois pour devenir une langue, le
tambour faisait désormais bon ménage avec le piano dans les salons
huppés de la petite bourgeoisie national populiste. Aux larmes du
vieux sénateur Valcin pleurant à la tribune du Sénat la départemen-
talisation selon lui perdue avec la décentralisation, aux imprécations

h e
du président du Conseil Général, Émile Maurice, dénonçant dans la
p
t i gr a
décentralisation une forfaiture et une intolérable atteinte à la volonté
des Martiniquais, on vit succéder progressivement non seulement

' A r 6 0
l’acceptation de la nouvelle politique mais une défense vigilante des
L
(c) 9 7
prérogatives des assemblées locales, chaque fois que le gouverne-

2
ment socialiste semblait les méconnaître. On vit mieux. Les jeunes

6 6
RPR d’abord, mais les moins jeunes très rapidement, se firent les
9
05
champions du droit à la différence et même de la reconnaissance de
l’identité martiniquaise comme autant de valeurs de la droite ce qui
pouvait prêter à rire mais qui n’était pas sans fondement.
Que cette tentation ait été d’autant plus forte que les socialis-
tes étaient au pouvoir et la droite dans l’opposition est l’évidence
même. Il reste que, pour la première fois depuis les prises de po-
sition autonomistes des colons de la fin du 18e siècle, au nom des
spécificités de la société coloniale et de l’impossibilité d’appliquer à
la Martinique le droit commun, c’est-à-dire le bénéfice des principes
de 1789, la droite martiniquaise se met à invoquer la spécificité des
problèmes de la Martinique pour réclamer sinon un changement de
statut du moins un approfondissement de la décentralisation.
Et cela dans un contexte totalement différent de celui des an-
nées 1920. Quand en 1925 la petite bourgeoisie radicale alliée aux
milieux conservateurs de la Chambre de Commerce et d’Industrie
de la Martinique revendique une assimilation mitigée respectueuse
Sur la question dite du Statut de la Martinique 69

des particularités et des traditions, elle se place résolument non seu-


lement dans le cadre institutionnel français mais dans l’ensemble
culturel français.
Aujourd’hui, même si elle répugne encore à utiliser le mot, la
droite assume une position autonomiste de fait qui va bien au-delà
des vieilles prérogatives du Conseil Général de l’époque coloniale.
Au plan économique, avec une conviction qui fait parfois défaut à
la gauche et, ce qui est bien plus important, au plan culturel, elle
affiche une sensibilité nouvelle qui pourrait bien déboucher et qui,
à certains égards, a déjà débouché sur une alliance de circonstance
avec le national populisme. C’est un fait que beaucoup de milieux
d’affaires semblent aujourd’hui faire davantage confiance aux dif-
férents courants nationaux populistes qu’au mouvement socialiste
démocratique qui leur parait plus timoré et en tout cas plus réser-
vé parce que plus attaché aux conquêtes sociales du dernier demi-
siècle.
p h e
t i gr a
L ' A r du0
6
(c)
15 - L’amorce d’une
paysage politique
2 9 7
recomposition
martiniquais  ?

9 6 6
Autant dire que l’apparent consensus qui semble se réaliser

0 5
autour de l’idée d’une évolution du cadre départemental est loin
de simplifier la vie politique du pays. Il constitue cependant incon-
testablement sinon une nouvelle donne dans l’histoire des Antilles,
la droite revenant tout simplement à ses convictions spécificistes,
du moins l’amorce d’une recomposition du paysage politique mar-
tiniquais autour de quelques idées fortes. Au premier rang de ces
idées fortes figure la nécessité de réduire l’écart grandissant entre
les progrès réalisés au plan de la démocratie politique et de la pro-
tection sociale et la stagnation voire les reculs enregistrés au plan du
développement économique.
C’est une tâche infiniment plus complexe que ne le donnent
à croire les analyses sommaires selon lesquelles la loi du 19 mars
1946 n’aurait apporté que des déboires dans un pays dont on n’ose
pas dire qu’il connaissait jusqu’alors un âge d’or mais dont on n’est
pas loin de penser qu’il avait plus de dignité quand ses enfants tra-
vaillaient dans les petites bandes avec la perspective de succéder à
70 Édouard de Lépine

leurs pères dans la canne que quand ils se trouvent dans les lycées
voire dans l’enseignement supérieur sans perspective de trouver
un emploi, ce qui est heureusement loin d’être le cas pour tous nos
diplômés.
Cinquante ans après le vote de cette loi, le moment est venu d’éta-
blir un bilan sans complaisance mais sans masochisme d’un régime
qui mérite certainement d’être sérieusement ravalé, ce qui exige des
qualités contradictoires, de la patience et de l’audace, du réalisme et
de l’imagination, mais qu’on ne peut mettre en accusation sans une
grande injustice pour tout ce qui va mal dans ce pays.
Au contraire, c’est par ce que ce régime nous a permis d’obte-
nir des résultats, à certains égards, tout à fait exceptionnels quand
on les compare à ceux que l’on a pu enregistrer ailleurs dans d’autres
sociétés post-coloniales, que les nouvelles générations peuvent s’es-

p h e
timer fondées à revendiquer avec plus de force et plus de chances
de réussir ce droit à l’initiative historique et à l’exercice de nouvel-

gr a
les responsabilités qui leur permettent de tirer pleinement parti
t i
L ' A r 6 0
des avantages souvent conquis de haute lutte par la démocratie

7
martiniquaise.

(c) 6 2 9
Il suffit de voir avec quelle soudaine modestie les plus violents

9 6
adversaires de l’assimilation et de l’assimilationnisme s’engagent à

5
0
en maintenir les acquis qu’ils dénoncent par ailleurs comme des
gadgets ou des hochets colonialistes destinés à tromper le peuple  :
sécurité sociale, retraites, droit du travail, allocations familiales, ré-
gime des congés (y compris celui des congés colonialistes bonifiés).
Hommage du vice à la vertu  : il n’y a pas de meilleur hom-
mage à ce régime honni qui a été incapable, aux yeux des populis-
tes de tous bords, de résoudre aucun des grands problèmes de la
Martinique, identité, développement économique, inégalités socia-
les (nous aurions même, nous aussi, nos « nouveaux pauvres », les
anciens ayant probablement disparu), épanouissement culturel, que
l’inconditionnel attachement de ses plus irréconciliables ennemis
aux avantages que nous avons su lui arracher.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 71

III - DE QUELQUES
ASPECTS POSITIFS DE LA
DECENTRALISATION

Au cours de la dernière période, l’idée de la nécessité d’un


pouvoir local, puis de l’urgence d’unrenforcement de ce pouvoir, a
fait son chemin, infiniment plus de chemin au cours de la dernière
décennie qu’au cours du dernier demi-siècle. Elle a pénétré bien au-

e
delà du petit monde finalement assez fermé de la politique. Elle a
touché la conscience populaire.

r ap h
rt i g
Il s’est produit dans les mentalités une sorte de mutation si-
0
L ' A 6
lencieuse qui fait qu’aujourd’hui chacun est persuadé, à tort ou à
7
(c) 9
raison, que nos collectivités disposent de moyens leur permettant de

6 2
résoudre la plupart des problèmes auxquels nous sommes confron-

6
9
tés, mais qu’il convient de renforcer pour les rendre plus efficaces.

05
C’est probablement l’un des principaux résultats de la décentralisa-
tion et, avant de condamner à mort le système, peut-être n’est-il pas
sans intérêt de jeter un coup d’œil aux principaux aspects de cette
mutation silencieuse.

1 - Une évolution en douceur


Comparez les itinéraires des manifestations d’il y a dix quinze
ans (La maison des Syndicats à Desclieux  la Croix Mission 
la statue de Victor Schoelcher  la Préfecture  Desclieux) à ceux
d’aujourd’hui.
Les «objectifs» des manifestants d’avant le milieu des années
1980, c’était essentiellement les lieux du conflit (« habitations rurales
» ou entreprises urbaines) et, secondairement, les lieux de pouvoir
72 Édouard de Lépine

(Palais de Justice, Préfecture, Rectorat, Direction Départementale du


Travail, etc.).
Depuis une dizaine d’années, si les parcours traditionnels
n’ont pas été complètement abandonnés, il faut bien constater qu’il
y a de plus en plus de manifestations dirigées vers, sinon contre,
les assemblées locales. Les grévistes et, d’une manière générale, les
mécontents ne « marchent » plus d’habitation en habitation, par des
« traces » et des « chemins découpés », en évitant les grandes rou-
tes ni de chantier en chantier pour débaucher leurs camarades. Ils
roulent sur les grands axes de circulation, en « molocoye » (le plus
lentement possible) vers le Conseil Général ou le Conseil Régio-
nal, sinon pour débaucher les « élus » du moins pour les prendre à
témoin ou… en otage.
Et il ne s’agit pas seulement de manifestations contre des si-

p h e
tuations dans lesquelles ces assemblées sont directement impliquées
à raison de leurs compétences (Air Martinique, Semair, Galion, For-

i gr a
mation professionnelle, lycées, collèges) mais de secteurs qui, il y a
t
vingt ans, n’eussent

L ' A r 6 0
(c) 9 7
jamais pensé à investir le Conseil Général dans l’espoir de
2
6
trouver une solution à leurs problèmes :marins pêcheurs, planteurs

9 6
de bananes, infirmiers, taxis, camionneurs, dockers, parents d’élè-

5
0
ves, mal logés, etc...
Faut-il s’en plaindre ou s’en réjouir ? S’il est évident que ces
manifestations sont rarement lemeilleur moyen de résoudre les diffi-
cultés contre lesquelles elles sont en principe dirigées, elles sontl’ex-
pression d’une conscience accrue de la nécessité d’un pouvoir de
décision domicilié le plus près possible du citoyen. C’est incontesta-
blement un des acquis les plus positifs de la décentralisation.

2 - Une autonomisation relative


de la pensée de droite
Le système actuel a aussi provoqué d’importants change-
ments dans les esprits, y compris là où on les attendait le moins.
C’est probablement dans les milieux de droite que ces changements
sont les plus perceptibles au point d’y avoir amorcé de nouveaux
Sur la question dite du Statut de la Martinique 73

clivages dont il est difficile de dire où ils s’arrêteront. La droite s’est


littéralement jetée sur la décentralisation, comme elle s’était autre-
fois jetée sur l’assimilation qu’elle avait d’abord boudée sinon
combattue.
Elle l’a fait d’abord timidement puis goulûment avec autant
d’empressement à s’en servir qu’elle avait mis d’ardeur à la combat-
tre. Mine de rien, elle s’est mise à l’autonomisme, comme M. Jour-
dain à la prose, sans s’en douter ni se poser trop de questions. Au
point qu’elle développe aujourd’hui une pratique sinon une pensée
autonomiste dont s’effraient ses éléments les plus conservateurs.
C’est ce qui amène le député PierrePetit, pour ne pas se couper des
autres, à réinventer une version droitière de la tactique léniniste :
«un pas en avant deux pas en arrière», mais le contraint en permanence
à un pas de deux avec lui-même.

p h e
On aurait pu croire cette pratique autonomisante spontanée

a
de la droite étroitement liée à savigoureuse opposition aux gouver-

i gr
nements de gauche des deux septennats de François Mitterrand. Feu

rt
L A 7 6 0
le président Emile Maurice n’a jamais manifesté un tel souci de faire
'
respecter les prérogatives du Conseil Général que sous les gouver-

(c) 2 9
nements de Pierre Mauroy, de Laurent Fabius, de Michel Rocard et
de Pierre Bérégovoy.

9 6 6
05
Mais l’alternance n’a pas fondamentalement modifié les com-
portements des responsables les plus lucides de la droite. On a pu
voir Pierre Petit assumer face au pouvoir de ses amis de droite des
positions que n’eussent pas désavouées des hommes de gauche. Il
est même devenu pendant quelque temps le champion de l’assem-
blée unique, sans oser cependant aller jusqu’au bout de son audace.
Une vieille tentation historique retrouvée ?
Ce n’est cependant pas la première fois que la droite se pro-
nonce pour un changement de statut etmême pour un pouvoir local
fort. L’autonomisme a été une tentation permanente de la droite
avant de devenir une revendication de la gauche.
Je rappelle que notre première assemblée coloniale, celle de
la période révolutionnaire, est l’assemblée la plus autonomiste qui
ait jamais siégé dans notre pays. Et pour cause. Composée exclusi-
vement de blancs esclavagistes, elle ne pouvait accepter la Décla-
74 Édouard de Lépine

ration des Droits de l’Homme. Elle réclamait un pouvoir législatif


absolu pour tout ce qui concernait le régime intérieur de la colonie,
notamment le statut des personnes et des biens, c’est à dire de leur
propriété, les esclaves, et de leurs anciens esclaves, les affranchis.
Au lendemain de l’abolition, et pendant tout le siècle qui a sui-
vi elle n’a pas cessé de revendiquer le droit à la différence, pour jus-
tifier ses privilèges. Lors du premier débat qui ait eu lieu au Conseil
Général, sur le statut de la colonie, au milieu des années 1920, elle
était plus proche de la position d’un Victor Sévère («Nous sommes
Français mais d’un continent qui ne l’est pas»), que de celle de la gau-
che socialiste et communiste qui réclamait l’assimilation intégrale
(Lagrosillière, Auzé, Manville, Monnerot, Del, Bissol).
Rappelons enfin qu’à deux reprises au moins, au lendemain
des troubles de décembre 1959, puis après la fusillade du Lamentin

p h e
en mars 1961, ici même au Conseil Général, la droite dénonçait, aux

a
côtés des communistes et des socialistes, la faillite du régime assimi-

i gr
lationniste devenue «un frein à l’évolution du peuple martiniquais» et

rt
L A 7 6 0
réclamait un «nouveau statut politique permettant aux Martiniquais de
'
prendre en mains la direction de leurs propres affaires».

(c) 6 2 9
C’est dire que l’idée d’un changement de statut n’est pas for-

9 6
cément une idée neuve à droite même s’il convient de relativiser les
5
0
motions qui surgissent dans une assemblée qui ne maîtrise pas ses
émotions.
La droite avait agi, en 1960 et 1961, sous la pression de la rue,
ou de ce qu’elle tenait pour telle, car la rue n’avait jamais manifesté
une telle volonté. Mais c’était une réaction de peur plus qu’un choix
dicté par la raison.
On doit cependant à la vérité de dire qu’il lui est aussi arrivé
de réagir à froid, dans le même sens. C’est en tout cas la voie que
semblait devoir emprunter, vers le milieu des années 1960, sa frac-
tion la plus lucide, autour de l’UDM de Léon Laurent Valère. Mais
Léon Laurent Valère n’a jamais réussi à se faire complètement accep-
ter par la famille qui l’a toujours suspecté de tendresse à l’égard du
séparatisme et qui le lui a fait payer cher.
En fait, la droite n’a jamais su concrétiser ses velléités, à la
fois parce que le mouvement n’avait pas suffisamment mûri dans les
Sur la question dite du Statut de la Martinique 75

consciences et parce que dans l’atmosphère passionnée des grandes


heures de la révolution coloniale, nous avons voulu mettre les bou-
chées doubles et forcer artificiellement le rythme de l’Histoire.
Beaucoup de choses ont changé depuis. La décentralisation a
dédramatisé la vie publique et presque banalisé la question dite
du statut. Là où le sénateur Valcin versait des larmes qui n’étaient
pas toutes de crocodile, des responsables de droite examinent froi-
dement et comparent sereinement les risques de l’immobilisme et
ceux d’un changement maîtrisé. Il y a, aujourd’hui, dans les réflexes
de quelques uns d’entre eux, une démarche potentiellement ou ten-
danciellement autonomiste qu’on aurait tort de sous-estimer ou de
décourager par une attitude inutilement sectaire au lieu de l’aider à
prendre corps et à s’exprimer.

p h e
t i g a
3 - L’intégration du courant indépendantiste
r
A r 0
Mais ce n’est pas à droite que sont opérés les changements les

L ' 6
(c) 2 9 7
plus significatifs. Parmi les succès de la décentralisation, l’un des
plus féconds, c’est peut-être l’intégration en douceur du courant

6 6
indépendantiste, en tout cas de son courant le mieux structuré, le

9
5
MIM, dans le jeu politique démocratique.
0
De ce point de vue, Alfred Marie-Jeanne a tort. Ce ne sont pas
les autonomistes qui sont sortis à reculons de la voie qu’ils ont ouver-
te et laissé ouverte derrière eux,» comme les petits rats de l’opéra»,
pour reprendre l’expression imagée du premier secrétaire du MIM.
Ce sont les indépendantistes qui sont entrés à reculons dans la dé-
centralisation, comme ces joueurs de football superstitieux qui, pour
conjurer un hypothétique quimbois, entrent à reculons ou, plutôt,
«par le dos», et en se signant, sur le terrain où ils vont affronter leurs
adversaires.
Chacun se rappelle les premiers pas du MIM au Conseil Ré-
gional, il y a moins de 7 ans. D’abord son prudent repli sur l’Aventin
pour éviter tout risque de contagion politique et garder intacte sa
pureté idéologique comme d’autres leur pureté ethnique  : ensuite
le temps du battle dress moral, avec pour tout viatique le refus de
la cravate, symbole de l’assimilation, et le refus du travail en com-
76 Édouard de Lépine

mission, symbole de l’intégration, les patriotes monopoleurs se pré-


servant ainsi de toute compromission avec ceux qu’ils appellent «la
nouvelle droite», mais ne s’interdisant pas, à l’occasion, d’être les
nouveaux auxiliaires de la vieille droite.
Ce n’est pas le moindre mérite du système que d’avoir intégré
dans la vie politique du pays ce courant dans lequel il y a probable-
ment plus de talent que de conviction et en tout cas des hommes
de bonne volonté dont plusieurs font le travail pour lequel ils ont
été élus et, parmi eux, Alfred Marie-Jeanne, hier l’un des plus fa-
rouches adversaires de la participation au travail en commission,
aujourd’hui l’un de ses plus fervents praticiens.
Fidélité au passé et adaptation au présent
Le dirigeant du MIM m’a souvent fait penser à un personna-

e
ge célèbre de l’histoire du socialisme, Karl Liebknecht, dont Jaurès

r ap h
imaginait qu’il y avait dans son esprit une lutte permanente entre
les formules intransigeantes du début et les nécessités nouvelles du
Parti agrandi.
rt i g 0
L ' A 7 6
(c) 9
« Gêné par ses paroles tranchantes d’autrefois, Liebknecht,

6 2
un moment, affectait d’être au Parlement comme s’il n’y était pas.

6
Quand il réfléchissait aux conditions de réalisation du socialisme,

05 9
quand dans la sincérité de sa pensée, il interrogeait l’avenir, il abou-
tissait à une conception tout à fait large : il voyait le socialisme pé-
nétrant peu à peu la démocratie et s’imposant, par des conquêtes
partielles et successives du pouvoir, même au gouvernement de la
société bourgeoise en transformation.
Puis il était troublé et repris par les habitudes premières d’in-
transigeance. C’est de cette contradiction entre des formules ancien-
nes qui ont cessé d’être vraies, mais qu’on n’ose rejeter nettement,
et des nécessités nouvelles que l’on commence à reconnaître, mais
qu’on n’ose pleinement avouer, que viennent les malaises, les mouve-
ments chaotiques du socialisme à l’heure présente.»
C’est une contradiction de ce type que le maire de Rivière-
Pilote est en train de gérer. Il se croit toujours obligé de marquer sa
fidélité au langage de ses origines, ou plutôt à celui de sa conversion
car on oublie souvent que Marie-Jeanne a été d’abord un SFIO, se-
crétaire de la Section Socialiste de Rivière-Pilote, soutenu par des
Sur la question dite du Statut de la Martinique 77

personnages aussi peu suspects de visées indépendantistes que


MM.Jean Maran, Eugène Pierre-Charles ou Edouard Thirault, qui
l’ont tenu sur les fonts baptismaux de la politique.
On sait que le PPM n’a pas été complètement étranger à cette
première évolution. C’est en 1973 qu’Alfred Marie-Jeanne, qui hési-
tait encore à franchir le pas au moment de la Conférence de Trénelle
(janvier 1972), cette tentative avortée du PPM d’élargir la Convention
du Morne-Rouge aux courants indépendantistes, décide de s’allier
au parti de Césaire pour donner « la parole au peuple » et réclamer
pour celui-ci le droit à l’autodétermination.

4 - L’utile chemin patient

h e
Je n’aurai pas l’outrecuidance d’attribuer au seul Césaire le

p
a
mérite de cette accélération de l’Histoire évoquée par le premier se-

t i gr
crétaire du MIM et dont il ne se doute peut-être pas qu’elle a été an-
r
L ' A 7 6 0
noncée, il y a près d’une trentaine d’années par Césaire, à l’occasion

(c)
du dixième anniversaire du PPM :

6 2 9
« Ce moment (celui du triomphe du peuple martiniquais sur

5 9 6
le colonialisme), ce moment historiquement inévitable, s’il est vrai

0
que nous pouvons en rapprocher fut-ce d’une année, fut-ce d’un jour,
l’avènement, si par notre travail individuel, par notre travail collec-
tif de parti, nous pouvons si je puis dire, accélérer l’accélération de
l’Histoire, nous serions impardonnable de ne pas le faire, car alors
nous serions comptables des souffrances de toute une génération de
Martiniquais.»
Les accélérations de l’Histoire ne se produisent pas au rythme
des élections ni même tous les vingt ans. Il leur faut un temps plus
long, plus lent, après un long chemin :
L’utile chemin patient,
plus bas que les racines, le chemin de la graine
le miracle sommaire bat des cartes
mais il n’y a pas de miracle
78 Édouard de Lépine

seule la force des graines


selon leur entêtement à mûrir.
Toutes choses que Marie Jeanne sait très bien, lui qui continue
à injurier le père de la nation martiniquaise dans nos assemblées lo-
cales mais qui encourage dans la bibliothèque de sa ville le premier
espace césairien créé à la Martinique. C’est dire que la virulente at-
taque du conseiller général de Rivière-Pilote contre le moratoire ne
nous émeut ni ne nous chagrine.
Le moratoire nous aura permis de le récupérer en bon état,
et de l’amener à se mettre au service du pays de façon infiniment
plus utile qu’il ne l’avait été jusqu’alors.
Ce n’est pas toujours le cas hélas pour tous les Likilik et les

e
Wantanplan de la politique qui ne perdent aucune occasion de dé-

p h
montrer qu’ils peuvent défourailler plus vite que leur ombre sur le
r a
i g
PPM et en tout cas plus vite contre le PPM que contre n’importe

' A rt 0
quelle autre formation politique, sans plus de succès il est vrai que
6
L
les deux tocards de Franky Vincent.

(c) 9 7
6 6 2
0 5 9
5 - Seuls les communistes n’ont rien appris
Il n’y a guère que les communistes qui n’ont rien appris de
ces quatorze années de décentralisation. Je voudrais à ce sujet faire
une ou deux observations à notre collègue Erichot. Autant j’ai écouté
avec plaisir, même si je ne partage pas entièrement leur avis, notre
collègue communiste Tunorfé parlant en son nom propre et au nom
de notre collègue Pivaty, autant il m’a semblé que le principal souci
du secrétaire général du PCM n’était pas la quête des chemins de
l’unité mais la recherche de l’occasion de la rupture.
Nous avons trop besoin d’une très large majorité autour de
notre projet pour prendre le risque d’en écarter qui que ce soit pour
des raisons mineures. Mais comment ne pas réagir quand Erichot se
lance dans une attaque aussi injustifiée qu’inopportune contre les
moratoiristes qui n’auraient pas su profiter de la présence de leurs
amis au gouvernement pour faire avancer la cause de l’autonomie ?
Sur la question dite du Statut de la Martinique 79

Une cause que les communistes auraient été, selon lui, les premiers
à défendre depuis 1955.
Erichot est un bien curieux secrétaire général. Quand il ne fait
pas remonter les origines du PC à son élection à la tête du PC, et
qu’il ne situe pas autour de cette date mémorable l’avènement des
vrais communistes martiniquais, (ceux qui n’ont pas été des imbé-
ciles heureux et les complices ou les dupes de bonne foi des mora-
toiristes du PPM comme ses camarades Nicolas, Gratiant, Cerland,
Lordinot), il est à la recherche de ce que le fondateur du mouvement
communiste à la Martinique, Jules Monnerot, appelait « la clause de
la distinction nécessaire ».
A la différence d’un Césaire qui, avec une très grande sagesse
et même avec une certaine humilité, refuse « les paternités abusives »
pour des idées qui sont neuf fois sur dix les siennes, Erichot est en

p h e
permanence en quête de quelqu’idée neuve dont il pourrait plus ou

t i gr a
moins légitimement revendiquer la paternité pour le PC.

' A r
Une paternité douteuse
L 6 0
(c) 2 9 7
C’est ainsi qu’il évoque régulièrement depuis quelque temps

6 6
les prises de position du PC, dès 1955, en faveur de l’autonomie et de

9
5
la nation martiniquaise. J’ai rappelé ailleurs comment est née l’idée
0
d’une «plus large participation des Martiniquais à la gestion des affaires
martiniquaises» et je ne veux pas y revenir.
Mais peut-être l’historien, que je ne suis pas, pourrait-il recom-
mander à l’historien, qu’il se flatte d’être, de remonter un peu plus
sérieusement et un peu plus haut dans l’histoire du PC qu’autour de
la date de son arrivée à la direction de son parti. Peut-être me per-
mettra-t-il de lui rappeler la réponse faite par le secrétaire fédéral du
PC en 1956, au premier journaliste qui ait perçu la rupture histori-
que des communistes avec leur tradition assimilationniste et qui les
ait accusés de vouloir l’autonomie.
Voici la réponse de Camille Sylvestre à Léontel Calvert, du
journal gaulliste, L’Appel :
«Notre confrère nous fait dire ce que nous n’avons jamais dit ni écrit
nulle part.
80 Édouard de Lépine

Visiblement mal intentionné, L’Appel voudrait troubler l’eau. Où et


quand avons-nous revendiqué l’autonomie, réclamé l’indépendance pour
la Martinique ? Qu’on nous donne une référence, qu’on nous cite un dis-
cours, une ligne, même un mot.» ( Justice 1er mars 1956 )
Ce n’est pas la déclaration d’un « moratoiriste honteux ». C’est
la position du principal responsable de la Fédération Communiste
de la Martinique, trois mois après l’adoption du nouveau mot d’or-
dre du PC. Calvert avait compris avant la plupart des communistes
ce que Césaire leur avait fait avaler malgré eux en décembre 1955.
Puis-je suggérer au secrétaire général du PC, de relire par la
même occasion la préface de Césaire à la brochure de la XIe Confé-
rence fédérale du PC d’août 1955, de comparer ce que disait Césaire
à ce que disait Calvert, de comparer la préface de Césaire et la ré-

h e
ponse de Sylvestre à Calvert qui sonne comme une réponse de la
p
t i gr a
direction du PCF à l’hérétique Césaire ?

' A r 6 0
C’est dire que s’agissant de la paternité de la rupture de la gau-
L
(c) 9 7
che martiniquaise avec les vieux mots d’ordre assimilationnistes, le

2
6
parti de Césaire pourrait faire valoir, si cela l’intéressait, quelques

5 9 6
titres infiniment plus solides que ceux du PC. Mais cela ne
0
l’intéresse pas. La pensée de Césaire est une pensée vivante qui,
comme tous les êtres vivants, se développe et se transforme. Elle ne
s’use que si on ne s’en sert pas.
Mais si cela intéresse Erichot, peut-être me permettra-t-il de
lui indiquer quelques sources :
- le débat sur la loi cadre Deferre de juin 1956, un débat dont
Césaire a essayé, sans succès, de tirer parti, avec la complicité de
quelques députés africains dont Senghor, mais sans l’aval et, d’une
certaine manière, contre l’avis du PCF, pour accrocher les Antilles à
cette première ébauche d’une décolonisation par la loi dans l’empire
colonial français ;
- l’introduction de Césaire au livre de Daniel Guérin : Les An-
tilles décolonisées (1956) ;
Sur la question dite du Statut de la Martinique 81

- le discours de Césaire au premier congrès des écrivains et


artistes noirs (août 1956) ; et si cela le gêne vraiment de lire ou de
relire (mais l’a-t-il seulement lu ?)
- la Lettre à Maurice Thorez (1956) et
- le discours dit de la Savane ou de la «Maison du Sport» (22
novembre 1956) il peut sauter directement au rapport de Césaire au
Congrès constitutif du PPM
- «Pour la transformation de la Martinique en région dans
le cadre d’une union française fédérée» (mars 1958), ou consulter
les interventions de Senghor, parlant au nom de Césaire, au Comité
Consultatif Constitutionnel (septembre 1958).

6 - Ce qui nous différencie


p h e
t i gr a
Quant aux circonstances et à la philosophie du moratoire,

' A r 6 0
peut-être pourrait-on se hasarder à suggérer au nouveau secrétaire

L
(c) 2 9 7
général historien du PC une pérégrination moins sélective dans ses
archives et un court arrêt page 23 de la brochure éditée par le PCM

6 6
à l’occasion du vingtième anniversaire de sa création. Il y verrait

9
5
comment le Comité Central du PC décide, à la veille des élections
0
législatives de 1978, «d’élaborer un PROGRAMME REVENDICATIF
POUR LA PERIODE TRANSITOIRE (souligné dans le texte) c’est-à-
dire pour la période qui ira de mars 1978 jusqu’à l’élection de l’As-
semblée chargée d’élaborer le statut, c’est-à-dire, pour une période
d’environ un an.»
Il comprendrait peut-être mieux ce qui distingue la démarche
du PPM de celle du PCM. Fidèle à la vieille doctrine assimilation-
niste constamment enseignée dans toutes les écoles de formation
communistes, notamment dans les colonies : «tout pas en avant du
peuple de France est un pas en avant du peuple martiniquais», une
doctrine qui n’a été supplantée que pendant quelques mois par celle
du «papa blanc», le temps de la fausse couche de la campagne «Sur-
tout pas Mitterrand» (janvier 1981 - 12 mai 1981).
Le PCM attendait de la victoire de la gauche française la réali-
sation d’un des nombreux programmes élaborés par les communis-
82 Édouard de Lépine

tes depuis la Convention du Morne Rouge qui prévoyait en effet la


convocation d’une Constituante.

Le PPM, fidèle à la pensée de Césaire, attendait, lui, de la gau-


che ce que Césaire avait demandé à Mitterrand en 1974 : de nous
aider à «être davantage nous-mêmes, à redevenir nous-mêmes, à
rendre à notre peuple la fierté d’être lui-même».

Le parti de Césaire n’a jamais eu la naïveté d’attendre de la


générosité de la gauche française ce qu’il ne pouvait obtenir du
consentement du peuple Martiniquais.

C’est très exactement ce qu’attendaient les anti-moratoiristes


les plus virulents : que nous exigions de François Mitterrand qu’il

e
appliquât un programme de transition sur lequel le PC obtenait ( et

p h
encore !) quelque 10% de voix ou celui du MIM sur lequel les mimis-

r a
rt i g
tes en obtenaient moins de 5% !

0
L ' A 7 6
Nous avons pris acte de l’écrasante défaite de la gauche en

(c) 2 9
1981 dans une bataille où la droite avait joué à fond la carte de la
6
6
peur du changement de statut et de la catastrophe imminente, où le

05 9
PC et quelques autres avaient choisi une stratégie suicidaire «  blan
douvan blan dèiè »

Surtout pas Mitterrand, titrait Justice du 12 mars 1981, avant


de saluer le 12 mai suivant, « la victoire des forces populaires françaises
que constitue l’élection de François Mitterrand ».

« Contre la stratégie de la catastrophe et de la peur nous avons choisi


en mai 1981 une stratégie nouvelle qui est une stratégie de la confiance et
de l’espérance », déclarait Césaire à RCI le 29 mai 1981.

Cette stratégie a été largement justifiée depuis par la vie. C’est


elle qui a provoqué une décrispation du débat politique et une dé-
dramatisation progressive de la vie publique en même temps qu’une
autonomisation de fait de la pensée politique martiniquaise, parti-
culièrement sensible dans les milieux traditionnellement de droite.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 83

7 - Le poing et la sébile
Il y a enfin une dernière différence entre le PCM et nous.
Nous n’avons jamais été tentés par cette nouvelle gymnasti-
que ou plutôt par le nouvel art martial qui consiste à montrer le
poing gauche et à tendre la main droite, à brandir d’une main le
drapeau ou le flambeau de la révolte et à présenter de l’autre la sé-
bile du mendiant.
Aucun parti, au cours de ces dernières années, n’a fait autant
que le PCM un tel usage du mot « exiger » ni adressé aux pouvoirs
publics autant de messages (lettres, projets, programmes) plus ulti-
matistes les uns que les autres. Aucun n’a attendu des pouvoirs pu-
blics avec plus de naïveté les moyens de ses ambitions, depuis son
premier programme pour l’autonomie, 1960, jusqu’à celui de 1996,

ou le Programme de 1978.
p h e
en passant par l’ADP (Autonomie Démocratique et Populaire 1972)

t i gr a
r
François Mitterrand obtient 19 459 voix sur les 100 112 suf-

L ' A 6 0
frages exprimés tandis que Giscard d’Estaing en obtient 80 653, aux
7
(c) 9
élections présidentielles du 10 mai 1981.

6 6 2
Sur ce plan, comme sur quelques autres, il ne semble pas que

5 9
le PCM ait beaucoup changé. Erichot paraît d’ailleurs s’en féliciter
0
et se réjouir de ce que le PC n’a pas changé d’un iota depuis la dé-
centralisation. C’est probablement ce qui le condamne encore plus
sûrement que la recherche têtue d’une paternité douteuse pour des
idées que le PC a mis beaucoup de temps à digérer.
Tant de choses ont changé autour de lui, pas seulement dans
le monde et d’abord dans celui qui fut pendant longtemps le plus
cher aux communistes, « le camp socialiste à la tête duquel se trouvait la
puissante Union Soviétique » mais ici même, que nous nous sommes
parfois pris à espérer que le doute pourrait les visiter au moins une
fois sur leurs certitudes d’antan.
Nous prenons acte qu’il n’en a rien été. Nous ne nous en ré-
jouissons pas. C’est l’un des gros échecs de décentralisation. Elle n’a
pas suffisamment réchauffé l’atmosphère pour décongeler tous les
staliniens. Mais pouvait on attendre de ceux qui n’ont pas vu l’effon-
drement du « camp socialiste avec à sa tête la puissante Union Soviétique
84 Édouard de Lépine

» qu’ils s’aperçoivent du bond qualitatif que pouvait représenter la


fin de l’ère de la centralisation ?
Dopés par leur arrivée, par hasard, à la tête du Conseil Ré-
gional mais mal préparés auxresponsabilités d’une jeune institution
encore mal rodée, ils n’ont eu qu’un seul souci : tenter de se renfor-
cer à tout prix, de gagner dans le pays une audience et un prestige
largement entamés par l’effondrement sans gloire du « camp socia-
liste avec à sa tête la puissante Union Soviétique ». Ils ont cru y arriver
en essayant d’abaisser ceux qui les avaient élevés.
Ils ont exploité les difficultés financières de la Région non
pour renforcer l’unité de la gauche qui avait été pendant neuf ans
la principale force de la coalition qui dirigeait le Conseil Régional
mais pour la miner en espérant naïvement pouvoir s’appuyer sur
une introuvable majorité de rechange.

p h e
Ce n’est pas une raison suffisante pour jeter le bébé avec l’eau

i gr a
du bain. La transformation profonde dont ce pays a besoin, néces-
t
A r 0
site la participation de tous. Même si les communistes ne peuvent y

L ' 6
7
participer qu’à un niveau très modeste et qui ira en s’amenuisant, la

(c) 2 9
gauche démocratique ne peut faire fi de leur contribution sans pren-
6
dre le risque de s’isoler elle-même.

5 9 6
0
C’est au demeurant la principale leçon que la gauche doit re-
tenir de ces quatorze dernières années. Exclue de la moindre par-
celle de l’exercice du pouvoir pendant trente six ans, entrée dans
la décentralisation, sans aucune expérience mais avec une grande
confiance en elle-même et dans les nouvelles institutions, avec aussi,
il faut bien le dire, autant de naïveté que d’enthousiasme, elle a cru
que tout était possible tout de suite à toute vitesse.
Elle s’est lancée avec une grande audace et même avec une
certaine témérité, non dans unepolitique de grandeur comme on l’en
a accusée, mais dans une politique de rattrapage accéléré des retards
accumulés au cours de la période précédente, notamment dans les
domaines de sa compétence exclusive (lycées, formation profession-
nelle), ou partagée (développement économique, l’aide aux entre-
prises en difficulté, action culturelle) mais aussi dans d’autres sec-
teurs comme le logement, la santé ou l’aide à l’équipement des com-
munes qui ne relevaient pas directement de ses attributions, sans
Sur la question dite du Statut de la Martinique 85

se donner les moyens de ses ambitions au moins jusqu’en 1993 ( en


particulier au plan des recettes fiscales).
Elle a dû apprendre à reculer dans le désordre hélas ! et la di-
vision, sans pouvoir profiter pleinement du redressement qu’elle a
pu opérer dans les affaires du pays. Du moins aura-t-elle appris que
l’enthousiasme ne suffit pas s’il ne s’accompagne pas d’une grande
rigueur et d’une grande modestie.
Sur ce plan aussi la décentralisation peut être considérée com-
me une excellente école d’apprentissage de la gestion démocratique
des affaires publiques. Le discours de la gauche est devenu de plus
en plus concret et par conséquent de plus en plus responsable, loin
des fantasmes du premier autonomisme, celui du Morne Rouge ou
de Sainte Anne (Guadeloupe), même si, pour elle aussi des formu-
les d’autrefois peuvent l’amener à assumer des positions de principe

pratiques.
p h e
assez éloignées de ses choix stratégiques et de ses comportements

t i gr a
r
Au total, la décentralisation aura conduit à un certain apai-

L ' A 6 0
sement de la vie politique aussi loin de l’exaltation a-critique de «
7
(c) 9
l’indéfectible attachement à la mère patrie » comme unique recours

6 2
contre l’apocalypse de l’indépendance ou de l’autonomie que de la

6
9
condamnation sans appel de toute perspective de dialogue et de

05
concertation avec «l’Etat colonial» considérée comme une trahison
de l’idéal national.
Loin des bombes de l’ARC et des velléités radicales du début
des années 1980, la vie politique a pris un rythme moins heurté, plus
propre à la réflexion qu’à l’affrontement. Ce qui ne signifie pas, bien
entendu, que nous sommes entrés dans une histoire sans heurts ni
contradictions. Mais nous sommes mieux préparés à dominer ces
contradictions et à les dépasser sans avoir à payer le prix que d’autres
ont dû consentir pour des résultats dont il n’est pas démontré qu’ils
sont meilleurs que ceux auxquels nous sommes parvenus et qui sont
susceptibles d’être largement améliorés.
mars 1997
p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 87

IV - A PROPOS DE LA
RÉFORME DU STATUT

La question de l’évolution du cadre institutionnel dans lequel


nous vivons est une question complexe. Elle peut difficilement être
débattue directement dans une assemblée plénière du Conseil Gé-
néral, sans qu’une étude préalable dans nos instances régulières,
notamment à la Commission des Textes28, n’ait déblayé le terrain ni
qu’une concertation, formelle ou informelle, avec les forces vives du

e
pays et d’abord, bien entendu, avec l’opposition, n’ait tenté d’aplanir

p h
les difficultés inévitables sur un tel sujet.

r a
rt i g 0
L ' A 7 6
(c)de Césaire62 9
1 - La condition du succès  : le
théorème

5 9 6
J’ai souvent défendu au cours des seize années que j’ai pas-
0
sées au PPM, l’idée césairienne par excellence du choix du plus large
contre le plus étroit dont on pourrait peut-être tirer ce que je propose
d’appeler le théorème de Césaire  : tout mouvement démocratique
qui aspire à transformer en profondeur un pays aux dimensions
réduites et aux moyens limités, doit d’abord tendre au rapproche-
ment de toutes les forces vives de la société pour amorcer et mener
à bien, au moindre coût, les transformations les plus urgentes.
On ne peut pas raisonnablement espérer faire accepter par
le pouvoir central un changement institutionnel qui ne reposerait
pas sur un large consensus. C’est dire qu’il me paraît hasardeux de
concevoir une solution qui serait l’expression d’une simple volonté

28 À la diférence de ce qui s’était passé pour le deuxième débat sur l’Assem-


blée unique en aout 1982,La commission des textes dnt j’étais alors le président au
Conseil Général n’avait jamais été saisie de
88 Édouard de Lépine

majoritaire. Si l’on doit aboutir à cette extrémité, tant pis. Il faut sa-
voir mettre un terme à un débat et accepter la sanction d’un vote.
Mais je n’augurerais rien de bon d’une solution qui serait adoptée à
une ou deux voix de majorité.
La deuxième observation que je voudrais faire est que l’évo-
lution de notre cadre institutionnel est d’abord une affaire politique
qui regarde fondamentalement les politiques. Ce ne peut être en
aucun cas l’affaire de juristes, si éminents qu’ils soient, ni de politis-
tes, si compétents qu’ils puissent être.
Mon sentiment est que là où il y a une volonté politique, il y
a une solution juridique. Mais il faut d’abord qu’il y ait une volonté
politique assez forte et assez claire pour qu’il n’y ait aucun doute sur
les objectifs poursuivis ni sur les moyens à mettre en oeuvre pour les

e
atteindre. Autant je peux concevoir une consultation de spécialistes

p h
du droit après qu’on leur a clairement indiqué les objectifs politi-

r a
g
ques visés, autant il me paraît aléatoire de déterminer des objectifs

rt i 0
politiques à partir de considérations juridiques, comme cela me pa-
A
L '
raît être le cas aujourd’hui.
7 6
(c) 6 2 9
A moins qu’on ne considère comme déjà tranchée l’orientation

9 6
politique dont on est censé débattre. C’est peut être le cas d’ailleurs
5
0
si j’en juge aussi bien par l’intitulé du travail commandé au CRPLC
par le Président Claude Lise : «  Rapport sur l’institution d’une Assem-
blée Unique à la Martinique et dans les DOM », que par celui réalisé,
pour le président du CESR de la Martinique, René Fabien, par les
professeurs François et Yves Luchaire «  Les incidences économiques et
sociales d’une Assemblée Unique à la Martinique », ou par l’ordre du
jour de la plénière d’aujourd’hui : « Les limites du fonctionnement de
la Région monodépartementale de la Martinique et l’intérêt d’une Assem-
blée Unique à la Martinique ».
Il est vrai que le rapport introductif à ce débat est infiniment
plus prolixe sur les dysfonctionnements du système actuel que sur
les remèdes à apporter à ces dysfonctionnements. Il n’y est question
de l’Assemblée Unique que dans trois phrases :
page 2 :  « Il nous a paru opportun de relancer le débat sur l’As-
semblée Unique »
Sur la question dite du Statut de la Martinique 89

page 3 : « Il ne se veut non plus un débat technique sur les aspects
organisationnels et juridiques que prendront les.contours d’une éventuelle
Assemblée Unique et à la fin du dernier paragraphe du texte : «la
Commission Permanente a émis un avis favorable à l’organisation d’un
débat en plénière sur les limites du fonctionnement de la Région monodé-
partementale de la Martinique et l’intérêt d’une Assemblée Unique à la
Martinique. »

2 - Eviter les faux débats


Tout se passe donc comme si le désaccord portait sur les limi-
tes du système actuel qui mériteraient qu’on les analyse davantage
en profondeur pour bien se convaincre de leur nocivité et non sur les

e
solutions à imaginer pour les corriger.

r ap h
Or chacun sait, de l’extrême-droite de cette assemblée à

rt i g
son extrême-gauche, que ce n’est pas le constat des dysfonction-
0
' A 6
nements qui pose problème. Le sénateur départementaliste Roger
L 7
(c) 9
Lise comme l’indépendantiste Alfred Marie-Jeanne ou les centristes

6 2
de cette assemblée, reconnaissent que le système actuel fonctionne

6
9
mal et qu’il nous faut le changer ou au moins tenter de l’améliorer.

05
C’est sur les remèdes qu’il convient de porter à cette situation
qu’il y a problème.
Peut-on améliorer le système ?
Faut-il le changer complètement et par quoi le remplacer ?
Telles sont les vraies questions auxquelles nous devons répon-
dre sans tricher avec les autres ni avec nous-mêmes. Ce sont en tout
cas celles que pose ou que me parait poser l’ordre du jour que nous
avons reçu qui comprend deux parties 1/les limites du fonctionne-
ment de la Région monodépartementale 2/ l’intérêt d’une assemblée
unique à la Martinique.
Nous avons passé une bonne partie de notre temps à enfoncer
les portes ouvertes des dysfonctionnements, sans tenter une seule
fois d’ouvrir celles de l’assemblée unique qui nous résistent. Ou bien
90 Édouard de Lépine

il ne fallait pas inscrire ce second point à l’ordre du jour, ou bien il


faut le traiter avec la même rigueur que le premier.

De deux choses l’une :

Ou le débat est ouvert et il y a plusieurs solutions possibles.


Il faut les exposer l’une après l’autre ou les unes après les autres, ou
simultanément, en comparant les avantages et les inconvénients de
chacune. L’assemblée unique n’est qu’une variante parmi d’autres.

Ou nous avons déjà choisi une fois pour toutes la solution de


l’assemblée unique, telle qu’elle apparaît dans les textes mis à notre
disposition. Il faut alors discuter des modalités de sa mise en place,
de sa composition, de ses règles de fonctionnement, de ses compé-
tences. Bref, il faut entrer dans les détails. Sauf à nous demander un

h e
blanc-seing pour l’organisation de cette assemblée et en somme à
p
t i gr a
«acheter chatte nan sac», en nous disant à la manière de Deng Tsiao

L ' A r 6 0
Ping : «qu’importe que le chat soit noir ou gris pourvu qu’il prenne les

7
souris».

(c) 6 2 9
Dans l’un et l’autre cas, il faut aller au-delà d’un simple constat.

9 6
Sans vouloir jouer aux Constituants ni chercher à transformer la Sal-
5
0
le Émile Maurice en une Salle du Jeu de Paume où les représentants
de la nation régulièrement réunis s’érigeraient en Assemblée Natio-
nale Constituante et feraient le serment de ne pas se séparer avant
d’avoir donné une constitution au pays, il me semble qu’on ne peut
pas éviter de se poser quelques unes de ces questions dont on paraît
considérer qu’elles sont hors sujet et dont l’une au moins me paraît
devoir être examinée de toute urgence, celle du mode de désigna-
tion de cette assemblée qui peut tout remettre en cause, y compris
le choix de l’Assemblée unique.

Autant dire que je crains d’avoir mal compris l’ordre du jour


sur lequel je pensais avoir été convoqué. D’où la difficulté de me si-
tuer dans ce débat sur une question aussi délicate et aussi brûlante.
D’autant que, j’en suis intimement convaincu, aucun de nous ne peut
avoir là-dessus aujourd’hui une opinion bien arrêtée.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 91

3 - Deux observations préliminaires


Sur les limites su système actuel, autrement dit sur le constat
qui devrait nous conduire à l’Assemblée Unique, je ne suis pas sûr
que nous fassions les uns et les autres la même analyse. Mais avant
d’y venir, je voudrais faire deux observations préliminaires.
1/ Je suis surpris d’entendre M. le député André Lesueur
affirmer avec autant d’aplomb que la situation actuelle a été vou-
lue par la gauche. M. Le député ne doit pas beaucoup fréquenter la
bibliothèque de l’Assemblée Nationale ni les écrits de ses amis. Il
n’est pas si jeune qu’il ne puisse se rappeler les larmes du sénateur
Valcin à la tribune du Sénat, ni les diatribes de feu le Président Emile
Maurice, ni les angoisses de Jean Maran, ni les protestations de Max
Elisé, ni les motions patriotiques de la majorité de droite du Conseil
Général et de l’ancien Conseil Régional du président Camille Petit,

h e
contre l’idée même d’une assemblée unique, ni le plaidoyer pour le
p
t i gr a
bicamérisme du dernier grand mulâtre de a vie politique de notre

r
pays, Victor Sablé.

L ' A 7 6 0
(c)
Nous avons voté, nous, pour l’Assemblée Unique proposée

2 9
par Henri Emmanuelli, alors Ministre des DOM dans le premier
6
6
gouvernement de Pierre Mauroy. C’est la droite qui a refusé cette

5 9
assemblée unique et qui nous a condamné à ce bicamérisme que
0
certains de ses éléments paraissent aujourd’hui condamner avec une
ardeur de néophyte et avec autant de vigueur et de flamme que les
monocaméristes les plus résolus, contre l’avis, il est vrai, des der-
niers intégristes de l’assimilation.
2/ Mais ce n’est pas parce que j’ai été alors un partisan de
l’assemblée unique, dans un contexte historique donné, que je
me sens aujourd’hui obligé de défendre cette idée coûte que coûte
dans des circonstances très différentes. Faut-il rappeler qu’à l’épo-
que où nous préconisions l’assemblée unique, il n’y avait qu’une as-
semblée délibérante dans le pays, le Conseil Général, et une assem-
blée croupion, le Conseil Régional, composée de bric et de broc, un
Établissement Public sans pouvoirs ni moyens.
Faut-il oublier que notre assemblée départementale unique
était tout aussi incapable de résoudre les problèmes qui s’y po-
saient ? Faut-il prendre acte de ce que nous avons fait depuis l’ex-
92 Édouard de Lépine

périence d’une seconde assemblée véritablement politique  ? Cette


expérience est loin de nous donner satisfaction. Mais réduire leur
existence et leur action aux seuls dysfonctionnements qu’on peut
y noter et qui semblent en être devenus la marque distinctive, aux
yeux des tenants de l’assemblée unique, est profondément injuste.

4 - Craché en lè i tonbé en djôle-ou


Nous avons fait du mieux que nous avons pu avec le peu de
marge que nous a laissé l’acharnement de la droite contre l’assem-
blée unique, en 1982, quand cette proposition nous a été faite pour la
première fois. Aussi bien le bilan de ces quatorze années de semi- bi-
camérisme me paraît-il bien plus nuancé qu’on ne pourrait le croire
à entendre les discours sur les dysfonctionnements du système.

p h e
Ce bilan, il faudra bien le dresser, à un moment ou à un autre,

gr a
sans complaisance mais sans masochisme non plus, avant de passer

t i
L ' r 6 0
aux nouvelles perspectives que nous ouvrent les circonstances ac-
A
tuelles. Mais ce n’est pas l’objet du débat de ce jour. Encore qu’il ne

(c) 9 7
soit pas évident de tracer des perspectives sans partir d’un bilan.
2
6 6
Il est tout à fait exact que si nous voulons profiter de la conjonc-
9
05
ture, il nous faut commencer par repérer rapidement et clairement
ce qui ne va pas dans le système actuel. Sur ses dysfonctionnements,
il n’y a rien de nouveau par rapport à ce que nous avons souvent
répété depuis une décennie et qui s’est peut être aggravé au cours
de la dernière période : enchevêtrement des compétences, chevau-
chement des initiatives, financements croisés, compétition malsaine,
rivalité au dedans, cacophonie au dehors, notamment auprès de
l’Europe.
Peut-on corriger ces dysfonctionnements ? Je suis d’avis qu’on
ne peut pas améliorer le mauvais et qu’il n’y a plus grand chose à
tirer du système tel qu’il a été conçu, tel que nous l’avons récupéré et
dans une certaine mesure, amélioré. Sur ce plan, comme sur la plu-
part des autres, il n’y a pas l’ombre d’un désaccord avec les partisans
d’un changement.
Gardons-nous cependant de toute présomption. Si nous ne
pouvons pas atteindre les objectifs que nous nous serons fixés, nous
Sur la question dite du Statut de la Martinique 93

ne devons pas prendre le risque de nous ridiculiser en étant obligés


d’essayer d’améliorer demain ce que nous aurons décrété inamélio-
rable la veille.
Autrement dit, évitons les poses de gladiateurs, les sentences
définitives qui nous retomberaient sur le nez aussi sûrement que la
pierre célèbre de l’ex-petit Livre Rouge du président Mao Tsé Toung.
Plus prosaïquement, et tout en étant que modérément nationaliste,
rappellons-nous le bon vieux diction de notre sagesse créole : «Cra-
ché an lè, i tonbé en djole ou»

5 - Assemblée unique et collectivité unique

e
Mais revenons à notre sujet.

r ap h
Je ne sais si ce débat vient trop tôt ou trop tard. J’ai plutôt ten-

rt i g
dance à considérer qu’il vient un peu tôt, faute d’avoir été précédé
0
L ' A 6
d’une campagne médiatique assez longue pour nous garantir une
7
(c) 9
audience à la mesure des espoirs que le président Lise semble mettre

6 2
dans cette confrontation des points de vue.
6
05 9
Je serais tenté de paraphraser Césaire et de dire aujourd’hui
ce qu’il disait, il y a plus de cinquante ans déjà, au lendemain de la
seconde guerre mondiale :
« Eh bien, savez-vous ce qui, à ce tournant décisif, est demandé et
requis ? Ce n’est pas la petite prudence qui n’a jamais évité à l’homme les
grandes catastrophes. Ce n’est pas l’esprit de mesure... Ce n’est ni le calcul,
ni le bon sens. C’est ce petit grain de folie qui faisait que Colomb sourd
et résolu, mettait à la voile vers quelqu’Inde lointaine et trouble et trou-
vait l’Amérique sans la permission des savants. Ce qu’il nous faut, c’est
l’ivresse du départ, c’est le grand vent du large, c’est l’exaltation saline,
c’est la chimère, c’est l’allégresse, c’est la découverte... »29

29 Ce discours paru d’abord dans les colonnes du journal de la jeunesse


communiste, « Le cri des Jeunes » (juillet, août 1945), a été publié plus tard en bro-
chure par la Fédération de la Martinique du PCF.
94 Édouard de Lépine

Il ne nous en faut pas moins pour vaincre les inévitables obs-


tacles au changement. Mais ne nous laissons pas emprisonner par
des mots, même si nous croyons avec le poète qu’il « y a des mots
pour arrêter ou précipiter le temps, pour apaiser les fauves ou découvrir les
trésors ».
Les mots « Assemblée Unique  » sont capables de n’importe
quoi sauf de précipiter le temps ou de nous aider à découvrir de
nouveaux passages vers des lendemains meilleurs. Aussi bien l’es-
sentiel n’est-il pas le mot mais l’essence du mot, pas l’enveloppe de
la chose mais la chose elle-même.
L’Assemblée Unique, telle qu’elle peut s’analyser dans la lit-
térature consacrée à ce sujet depuis quelque temps, serait, dans les
circonstances actuelles, sinon une catastrophe du moins un cautère
sur une jambe de bois.

p h e
a
Je suis d’avis en revanche qu’il faut une collectivité unique,

i gr
au lieu de deux sur le même territoire, ce qui est effectivement une
rt
L ' A 7 6 0
absurdité qui a été voulue, je le rappelle, par la droite. Cette collec-

(c)
tivité unique qui pourrait s’appeler Région Autonome de la Marti-

2 9
nique serait gérée par un Exécutif Unique, responsable devant une
6
6
assemblée composée de deux chambres susceptibles de se réunir en

5 9
Parlement ou en Congrès, le système ne pouvant fonctionner qu’à la
0
condition que les deux chambres soient élues suivant deux modes
de scrutin différents, que le cumul de mandat soit interdit, que les
compétences soient distinctes.
Avant d’en venir aux raisons majeures que j’ai d’être contre
l’Assemblée Unique, telle qu’on peut la saisir à travers les solutions
préconisées dans les travaux commandés aux universitaires, politis-
tes et juristes, je voudrais observer que nous sommes décidément un
bien curieux pays.

6 - Nous l’avons échappé belle  : une assemblée


unique dirigée par des «présidents trouvés ».
C’est à l’approche du terme d’une aventure assez peu ordinai-
re, où, par les hasards de la démocratie ou des caprices du suffrage
Sur la question dite du Statut de la Martinique 95

universel, nous avons frôlé une grave crise de l’institution régionale,


que nous relançons le débat sur l’Assemblée Unique.
A deux reprises, en moins de dix ans, une fois au Conseil Gé-
néral, une fois au Conseil Régional, nous avons eu deux présidents,
l’un de droite, l’autre de gauche, que je qualifierais, si j’osais, sans
méchanceté et même avec une nuance de sympathie admirative
pour leurs performances, de « présidents trouvés ». Un peu à la ma-
nière du fondateur de la dynastie des Valois, Philippe VI, surnommé
le « roi trouvé » par les mauvaises langues de son temps, parce que
monté sur le trône, non en vertu d’une Loi Salique qui n’existait que
dans l’imagination de ses légistes qui l’ont tout simplement imposé
à ses adversaires
Feu le président Emile Maurice, fut le premier «  président

p h e
trouvé  » en 1988, à la suite de ce vote mémorable, «blan douvan

a
blan déiè», de notre collègue Marie-Jeanne, qui fit du président

i gr
sortant, au bénéfice de l’âge, le premier président de notre nouvelle
rt
assemblée.

L ' A 7 6 0
(c) 9
Le président Capgras fut le second à réussir cette performance

6 2
à la tête de la Région. Une performance encore plus remarquable
6
05 9
puisqu’en quatrième position sur les quatre élus du groupe «Pour
une Martinique au travail,» et, par conséquent, pas même désigné
par son propre parti, ni à plus forte raison par le peuple, pour prési-
der éventuellement aux destinées de la Région, notre président s’est
retrouvé avec une majorité relative de 16 élus pour diriger une as-
semblée de 41 membres !
Ajoutons que dans les deux cas, nous avons affaire à deux
présidents inamovibles. Élus, l’un pour trois ans, le président du
Conseil Général, l’autre pour six ans, le président du Conseil Ré-
gional, ils ne sont absolument pas responsables devant leurs as-
semblées. Ils peuvent être mis en minorité, y compris sur les sujets
les plus importants, par exemple sur leur budget ou leur compte
administratif, sans être tenus de démissionner. Seule leur démission
volontaire ou leur mort peut provoquer leur remplacement et un re-
nouvellement de la Commission permanente qui est sensée diriger
avec eux l’assemblée.
96 Édouard de Lépine

J’observe enfin, avec tout le respect que je porte au président


Capgras, qui est comme vous le savez mon premier adjoint à la mai-
rie du Robert, qu’il est le dernier communiste à avoir accédé à un
poste de haute responsabilité, trois ans après la chute du mur de
Berlin, huit mois après le putsch manqué de Ianaiev, le dernier des
dinosaures de l’ancien Parti Communiste de l’Union Soviétique.
A cette date, en avril 1992, pratiquement tous les communistes, à
quelques exceptions près, ont été éliminés du pouvoir parce qu’à
l’orgueilleuse promesse « ni pain sans liberté ni liberté sans pain »
s’était substituée la triste réalité des pays du socialisme réel : ni pain
ni liberté.

Imaginons ce qu’eut été en 1988, une Martinique livrée à une


assemblée unique, présidée par M. Emile Maurice, sans le contre-

p h e
poids d’une assemblée régionale de gauche, présidée par Camille
Darsières.

t i gr a
L ' A r 6 0
Imaginons ce qu’eut été en 1992 une assemblée unique pré-

(c) 9 7
sidée par M. Emile Capgras, sans le contrepoids d’une assemblée
2
9 6 6
départementale présidée par Claude Lise.

05
C’est à quoi nous avons échappé en ces deux occasions. Si nous
n’avions jamais réfléchi auparavant à cette situation, il faut bien re-
connaître que cette donnée à elle seule pourrait justifier nos réserves
à l’égard de cette formule.

Personne ne peut dire d’avance qu’une telle éventualité est


désormais exclue dans l’hypothèse d’une assemblée unique, élue au
scrutin majoritaire comme l’était le Conseil Général de 1988, ou élue
à la proportionnelle comme l’était le Conseil Régional de 1992. Il
n’y a aujourd’hui aucune parade connue contre de tels aléas de la
démocratie, « le pire des régimes à l’exception de tous les autres » (Chur-
chill). C’est l’une des raisons pour lesquelles l’assemblée unique telle
qu’elle paraît aujourd’hui comprise par la très grande majorité de
ses partisans me semble, à certains égards, un remède bien pire que
le mal que nous voulons guérir.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 97

7 - Comment devrait être désignée l’assemblée


unique, pour être la plus représentative possible
en même temps que la plus efficace possible  ?
A quoi pourrait donc ressembler une Assemblée Unique of-
frant les meilleures chances à la démocratie ? Il me semble qu’on ne
saurait éviter de poser au moins la question du mode de désigna-
tion de cette assemblée unique dont chacun paraît convaincu qu’elle
constitue à la fois un but déjà fixé et un moyen d’aller vers ce but
en même temps qu’une entité indéfinie et quasi-indéfinissable en
l’état.
C’est l’impression qui se dégage de la très grande majorité des
interventions entendues dans ce débat comme des travaux réalisés
pour le compte de notre assemblée et pour le Conseil Économique
et Social Régional. Or sans mettre en doute la qualité du travail

h e
fourni par les uns et par les autres, j’y ai rarement trouvé de quoi
p
t i gr a
nourrir la réflexion et encore moins de quoi guider le choix de notre

r
assemblée.

L ' A 7 6 0
(c)
C’est que le problème est avant tout politique et, très sincère-

2 9
ment, je craindrais pour l’avenir de notre assemblée si des juristes ou
6
6
des politistes pouvaient trouver avant nous une meilleure réponse

5 9
que nous aux questions que nous nous posons, par exemple à celle-
0
ci qui me paraît la plus importante : comment devrait être désignée
l’assemblée unique, pour être la plus représentative possible en
même temps que la plus efficace possible ?
Sans entrer pour l’instant dans un débat, qu’on ne pourra pas
éviter à un moment ou à un autre, sur les mérites comparés du scru-
tin majoritaire et du scrutin à la proportionnelle, je veux signaler dès
maintenant les craintes que m’inspirent les incertitudes qui pèsent
sur cette question.
Nous sommes tous conscients qu’il n’y a pas de mode de scru-
tin parfait. Ni de mode scrutin innocent. Le choix dans ce domaine
plus que dans n’importe quel autre est d’abord un choix politique.
Nous pouvons tout juste essayer de compenser les inconvénients de
l’un par les avantages de l’autre. La solution la plus simple, mais
pas forcément la plus juste, est de trancher dans un sens ou dans un
autre. Ou cette assemblée est élue à la proportionnelle. Ou elle l’est
98 Édouard de Lépine

au scrutin majoritaire. La solution qui comporte le moins d’incon-


vénients est probablement celle d’un panachage de ces deux modes
de scrutin.

8 - Contre la proportionnelle intégrale


J’en ai peur comme tous ceux qui n’entendent pas sacrifier sur
l’autel de la proportionnelle l’efficacité de l’action politique. J’ai long-
temps partagé l’idée qu’il valait mieux une démocratie sans majorité
politique qu’une majorité politique sans démocratie. Le tout est de
savoir combien peut durer une démocratie sans majorité c’est-à-dire
sans fondement.
Toute l’expérience récente, à tous les niveaux, indique que les

h e
dysfonctionnements qui naissent de l’absence de majorités stables,

p
a
ne sont pas moins graves que ceux auxquels nous nous heurtons

t i gr
dans notre système « bicamériste ». On l’a bien vu en France, dans
r
L ' A 7 6 0
les conseils régionaux élus en 1986 comme en 1992, notamment en

(c)
Corse et dans la Région du Nord.

6 2 9
Même avec la barre des 5%, qui vise à assurer la stabilité et

9 6
l’efficacité d’une majorité en éliminant les représentants des cou-
5
0
rants minoritaires les moins représentatifs, la proportionnelle ne
peut garantir le fonctionnement régulier de l’institution. On le voit
aujourd’hui dans plusieurs conseils régionaux de France, mais on
l’a surtout vu chez nous où il a fallu des trésors d’ingéniosité à Ca-
mille Darsières pour assurer le bon fonctionnement d’une Assem-
blée dans laquelle il a dû s’appuyer à peu près constamment sur de
courtes majorités, absolues ou relatives :
- de 1985 à 1986, quand il a dû faire face à la défection de
deux élus communistes de la majorité, Madame Dany Emmanuel et
M. Léandre Marimoutou, et diriger le Conseil Régional avec 19 voix
sur 41.
- de 1990 à 1992, bien qu’il y eût une importante fraction de
l’assemblée se réclamant de la gauche (le MIM = 6 voix et le Renou-
veau de Sainte Marie = 4) à côté de la majorité relative (14 sièges) de
Camille Darsières, celui-ci ne parvint à gérer la situation qu’au prix
Sur la question dite du Statut de la Martinique 99

d’un effort permanent d’adaptation à la réalité du terrain, les groupes


les moins importants n’étant pas ceux ayant le moins d’exigence.
Depuis 1992, il y a la situation que nous connaissons bien au
Conseil Régional : un Président, désigné au bénéfice de l’âge, s’ap-
puyant sur un groupe de 4 élus d’une liste qu’il n’a pas conduite,
préside une assemblée de 41 élus qui ne peuvent exercer aucun
contrôle sérieux puisqu’ils ne peuvent pas censurer l’Exécutif. Ce
président, élu pour 6 ans, même mis en minorité, ne peut être démis
de ses fonctions.
Ainsi, sauf à faire de la proportionnelle un fétiche et, à la li-
mite, un gadget métaphysique, adopter ce mode de scrutin comme
seul capable d’assurer une représentation équitable de la population
équivaut pour une démocratie à se condamner à l’impuissance ou,
au moins, à en prendre le risque.

p h e
Dans une société comme la nôtre où il y a tant de clivages po-

i gr a
litiques et de sous-clivages politiciens, où pour paraphraser le mot,
t
A r 0
un peu dur mais pas totalement infondé, de Pierre Daninos à propos

L ' 6
7
de la France, on pourrait dire que : «la Martinique est le seul pays au

(c) 2 9
monde où si vous ajoutez dix citoyens à dix autres, vous ne faites pas une
6
addition mais vingt divisions», la proportionnelle est nécessairement

5 9 6
une source de confusion, de complications, de compromis et, par-

0
fois, de compromissions, parce que, dans ce système, il faut être prêt
en permanence à marier au besoin l’eau et le feu.
En fait, si ce mode de scrutin assure une bonne représentation
des grands courants d’idées et des grands partis politiques, il ne ga-
rantit nullement une représentation équitable de la population. Les
hasards du scrutin de liste à la proportionnelle peuvent amener une
sur-représentation de fait de certaines zones par cumul des voix de
listes opposées et une sous-représentation d’autres secteurs. De sorte
que, toutes nuances sacrifiées, la représentation proportionnelle de
la population est toute relative. Sur la carte de l’actuelle Assemblée
Régionale, toute la côte nord caraïbe est quasiment sans représen-
tation. Il s’agit de petites communes il est vrai. Mais le centre n’est
guère mieux pourvu (Ducos, Rivière-Salée, Saint-Esprit ).
En général et par la nature des choses, la proportionnelle apla-
tit la représentation des petites communes : Fonds Saint Denis, Mor-
100 Édouard de Lépine

ne-Vert, Carbet, Prêcheur, Grand-Rivière, Macouba seront toujours


sous-représentées dans une assemblée élue selon ce mode de scru-
tin, les partis étant rarement portés à choisir leurs candidats là où
il y a le moins d’électeurs. Inversement, on peut représenter 200 ou
300 voix sur le terrain et en représenter 1800 ou 2000 dans l’assem-
blée, comme cela se vérifie régulièrement quand des élus du conseil
régional sont appelés à affronter le suffrage universel en misant sur
leur propre poids et non sur la popularité de leur tête de liste. Bref,
les effets pervers de la proportionnelle sont suffisamment connus
pour qu’on ait à y insister.

9 - Combiner les deux modes de scrutin

h e
Est-ce à dire que nous sommes pour le scrutin majoritaire ?

p
a
Oui et non.

rt i gr
L ' A 7 6 0
Oui parce que ce mode de scrutin tend à simplifier la gestion

(c)
des affaires publiques en favorisant la bipolarisation de la vie politi-

2 9
que, en obligeant les partis à se regrouper, avant le scrutin, sur des
6
6
programmes soumis au verdict des électeurs.

05 9
Non, parce que ce mode de scrutin appauvrit la démocratie,
la prive de l’apport de courants minoritaires qui ne peuvent espérer
s’imposer que sur le très long terme, favorise les personnalités au
détriment des courants idéologiques qui traversent la société, pri-
vilégie enfin la représentation des petites circonscriptions au détri-
ment des plus grandes.
C’est la situation que nous connaissons encore au Conseil Gé-
néral bien que la situation se soit améliorée par rapport à la période
1949-1985 où un élu de Fort de France représentait jusqu’à dix fois
plus d’électeurs qu’un élu de tel canton ou commune30.

30 En 1979 pour la dernière consultation cantonale avant la réforme de 1982,


le canton de Camille Darsières (Fort-de-France 2, Sainte Thérèse), compte 20.316
inscrits et celui de Max Elisé 2.750. Darsières est élu avec 6811 voix, Forestal (Grand
Rivière) avec 605 voix, avec 100% des votants il est vrai.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 101

Peut-on palier les inconvénients de ces deux modes de scrutin


par un panachage ou une combinaison des deux ? Autrement dit,
peut-on faire coexister dans une même assemblée des élus désignés
à la proportionnelle et d’autres élus au scrutin majoritaire ? S’il n’y
a juridiquement aucun obstacle à une telle formule, il faut bien re-
connaître que, politiquement, c’est une situation difficile à gérer. Il
ne peut pas ne pas y avoir, à un moment ou à un autre, un cocu dans
cet étrange ménage. Il y aura nécessairement des élus qui s’estime-
ront plus représentatifs et par conséquent plus légitimes que leurs
collègues.

10 - Pour le bicamérisme
Dans la situation actuelle le bicamérisme offre les meilleures

h e
chances d’une solution équitable aux inévitables contradictions de
p
t i gr a
la démocratie représentative. Une fois dépouillée de ces oripeaux
historiques ou métaphysiques qui ont traditionnellement condamné

' A r 6 0
le bicamérisme aux yeux de la gauche, cette formule est celle qui
L
(c) 9 7
répond le mieux aux exigences de notre situation.

2
6 6
Paradoxalement, les plus chauds partisans de l’assemblée uni-

9
5
que, par ailleurs champions de toutes les causes anti-assimilation-
0
nistes, se comportent en prisonniers frileux du vieil héritage assimi-
lationniste de la gauche française à l’égard d’une seconde chambre
toujours suspecte de véhiculer une idéologie conservatrice voire
aristocratique.
Mais s’il est vrai que le Sénat français descend d’une certaine
manière de la Chambre des Pairs - encore qu’il n’y ait pas grand
chose de commun entre une assemblée qui, bon an mal an, repré-
sente aujourd’hui les collectivités locales et singulièrement les plus
déshéritées et l’ancienne chambre des pairs ou le Sénat conservateur
de la IIIe République - il n’y a aucune comparaison possible entre les
secondes chambres des grandes démocraties modernes et les assem-
blées aristocratiques d’antan.
Notre souci principal ici est de maintenir ou plutôt de créer
une assemblée qui soit l’expression d’une réalité incontournable :
celle de nos communes rurales dont la représentation ne nous paraît
102 Édouard de Lépine

nullement garantie dans une assemblée unique, élue à la proportion-


nelle. Pas plus que ne le serait celle des agglomérations les plus im-
portantes dans une assemblée unique élue au scrutin majoritaire.
C’est pourquoi la solution du bicamérisme paraît être, dans
la conjoncture actuelle, la plus correcte du point de vue politique.
Peu importe ici le nom qu’on lui donnerait. Si le mot Parlement ou le
mot Congrès paraît trop prétentieux pour une assemblée qui n’aurait
de compétences législatives que dans des domaines limités, appe-
lons assemblée unique l’union des deux chambres qui la compose-
raient (une Chambre des Communes et une Chambre Régionale)
et qui seraient élues selon des modes de scrutin différents, l’une au
scrutin majoritaire, l’autre à la proportionnelle et qui auraient des
attributions et des règles de fonctionnement distinctes.
Cette solution n’est valable bien entendu qu’à la condition de

h e
l’interdiction du cumul des mandats et même du cumul des fonc-
p
t i gr a
tions, un élu ne pouvant en aucun cas siéger dans les deux chambres
ni appartenir à une chambre et à l’Exécutif unique qui devient la clé

' A r
de voûte du nouveau système.
L 6 0
(c) 2 9 7
La question de savoir quelles compétences iront à l’une et à

9 6 6
l’autre est autant une question technique qu’une question politique,

5
une fois définis les objectifs fixés à l’une et à l’autre. C’est ici et ici

0
seulement que le concours de l’université (pas seulement des po-
litistes et des juristes d’ailleurs mais des économistes et d’une ma-
nière générale de tous les chercheurs en sciences humaines) peut
être important mais jamais décisif, car la définition des tâches sera
toujours plus importante que celle des moyens de les accomplir.
Or, la définition des objectifs ou des tâches ne peut pas être
déléguée. C’est une responsabilité éminemment politique, ce qui
ne veut pas dire que les politiques se réservent le monopole de la
définition de ces objectifs. Mais ils ne peuvent pas se dérober sous
prétexte de consulter. De ce point de vue, la décennie de la décentra-
lisation aura comporté une modification du langage courant qui a
fini par induire une modification de la pensée politique commune.
L’expression « les politiques » ou les « élus », est devenue l’ex-
pression par excellence pour désigner les responsables de n’importe
quelle catastrophe comme de n’importe quelle petite misère de la
Sur la question dite du Statut de la Martinique 103

vie quotidienne, de notre incapacité à arrêter les cyclones ou à pré-


voir les effets d’un tremblement de terre à notre impuissance à ré-
soudre les problèmes du chômage, du logement, de la banane, des
chiens errants, de la mévente du poisson blanc, de l’échec scolaire,
de la drogue, de la sécurité, de la grande et de la petite hôtellerie,
des transporteurs, en passant par notre supposé mépris de la culture
et en tout cas notre incompréhension de la dimension économique
de la dernière production littéraire ou musicale du dernier zozo de
la littérature ou de la musique martiniquaise, sans parler de notre
supposé atavisme boboliste, pour reprendre l’expression imagée dont
se servent nos amis Sainte-Luciens pour désigner les démagogues
kou yon nè.

11 - L’Exécutif Unique

p h e
a
En réalité, le vrai problème qui nous est posé c’est celui de

i gr
l’Exécutif. S’il y a une aberration dans la situation actuelle, elle est
rt
L A 7 6 0
moins dans l’existence de deux assemblées, ce qui est une situation
'
courante dans la plupart des démocraties, grandes ou petites, que

(c) 2 9
dans l’existence sur un même territoire de deux exécutifs, ce qui
n’existe dans aucun pays.
6
5 9 6
0
A ce problème de l’exécutif se superpose celui de la représen-
tation du pays. Je pense notamment à notre représentation auprès de
l’Etat et, encore plus, à notre représentation à l’extérieur. Qui parle
au nom de la Martinique au Premier ministre, au Ministre des DOM
ou tout simplement à Monsieur le Préfet ? Qui représente le pays à
Bruxelles ? à la Conférence des Régions Périphériques Maritimes ? à
la Commission des Iles ? à Sainte-Lucie ou à la Dominique ?
Le Président du Conseil Régional ? celui du Conseil Général ?
ou le Préfet ? ou les parlementaires ?
De quelle légitimité supplémentaire peut se prévaloir le Pré-
sident du Conseil Régional auprès de Paris ou auprès de Bruxelles,
si son homologue du Conseil Général, tout aussi légitime que lui,
défend un point de vue différent du sien ?
De quel droit Bruxelles ou Paris pourraient-ils ignorer le point
de vue d’un groupe de parlementaires, voire d’un parlementaire
104 Édouard de Lépine

s’exprimant au nom de la nation française mais pas au nom la Marti-


nique, et encore moins au nom de sa circonscription, au profit de ce-
lui d’un Président du Conseil Général ou d’un Président du Conseil
Régional qui serait en contradiction avec le parlementaire ?
Institutionnellement, il n’y a pas aujourd’hui de réponse à ces
questions. Tout dépend en l’état actuel des choses de la personnalité
de celui qui parle. Ainsi, dans des fonctions qui ont besoin de fortes
personnalités, la présence simultanée de tempéraments de premier
ordre risque d’être un facteur de désordre. Aussi bien faut-il ajouter
au dicton cité par notre collègue Désiré : « a dan an comine pa ni dé mè,
si i ni dé mè, ni an macoumè », cet autre aphorisme : « dé mal crab pa ka
vive dan an minm tou ».
Il faut un Exécutif unique qui, dans le strict respect de la loi,
assure non seulement la direction effective des affaires du pays

h e
mais représente légitimement ce pays à l’extérieur.

p
t i gr a
12 - Un Exécutif A
L ' r
responsable
6 0
(c) 2 9 7
6
Pour qu’il joue pleinement son rôle et qu’il jouisse d’une réelle

9 6
autorité, l’exécutif doit être responsable c’est à dire comptable de

5
0
ses actes devant l’une des deux chambres ou devant les deux cham-
bres réunies en congrès. Aujourd’hui, l’exécutif ne peut pas être ren-
versé. Elu pour 3 ans au Conseil Général et pour 6 ans au Conseil
Régional, il est certes à l’abri d’une saute d’humeur de sa majorité
mais aussi à l’abri du contrôle de l’assemblée.
L’assemblée unique ou le congrès doit pouvoir renverser un
exécutif si cet exécutif ne respecte pas le contrat sur lequel il a été
désigné.
Reste une question importante qui est à la fois technique et
politique : comment désigner cet Exécutif ? Sauf à encourir le repro-
che de vouloir la sécession ou de la préparer, disons tout de suite
que l’Exécutif ne peut détenir son autorité de la seule volonté des
électeurs.
On peut imaginer un Exécutif élu au suffrage universel direct,
à l’exemple du Gouverneur de Porto Rico. Mais outre que ce mode
Sur la question dite du Statut de la Martinique 105

de désignation, qui s’inscrit parfaitement dans la tradition démocra-


tique américaine, est tout à fait étrangère à la culture républicaine
française qui n’a admis que tout récemment l’élection du Président
de la République au suffrage universel direct, il affaiblit la repré-
sentation parlementaire au profit de l’Exécutif et crée en faveur de
celui-ci un déséquilibre qui peut être, à la longue, préjudiciable au
bon fonctionnement du système et en tout cas de la démocratie.
Nous touchons ici à la principale faiblesse de l’autonomisme.
L’autonomisme met face à face deux partenaires par définition iné-
gaux mais ayant un égal intérêt à un compromis qui sauvegarde
l’essentiel pour l’un et pour l’autre. Le chef de l’Exécutif n’est pas le
chef de gouvernement d’un Etat indépendant. Son autorité procède
à la fois de la légitimité que lui confère le suffrage universel et de
la sanction de l’autorité centrale. Désigné par le suffrage universel
comme chef d’un parti ou d’une coalition, il pourrait être nommé

p h e
par le gouvernement, sur proposition des deux assemblées réunies
en Congrès.

t i gr a
' A r 6 0
Telles sont les grandes lignes de la réforme institutionnelle
L
(c) 9 7
que suggère l’expérience des quatorze années de décentralisation

2
que nous venons de vivre. Cette réforme se justifie moins par la si-

6 6
tuation dans laquelle nous nous trouvons et qui est loin d’être aussi
9
05
catastrophique que nous nous plaisons à le répéter que par l’urgente
nécessité de nous donner les moyens politiques d’utiliser pleinement
les atouts dont nous disposons, d’abord en corrigeant les absurdités
du système actuel mais surtout en mettant en place de nouveaux
outils et de nouvelles structures mieux adaptées à nos réalités.

13 - L’indispensable consensus
Cette construction est-elle utopique ? Ni plus ni moins que la
proposition d’assemblée unique telle qu’elle est entendue aussi bien
dans les textes publiés à ce jour que dans l’esprit de la plupart de ses
partisans.
Mais surtout, nos propositions ne sont valables que si el-
les réalisent autour d’elles beaucoup plus qu’une simple majorité,
un véritable consensus. Pas un consensus mou, mi-figue mi-raisin,
106 Édouard de Lépine

mi-chair mi-poisson, mais une authentique adhésion fortement ma-


joritaire parmi les élus (conseillers généraux, conseillers régionaux,
maires, parlementaires), et littéralement portée par le peuple c’est à
dire par toutes les forces vives du pays.
Mais il ne faut pas s’y tromper.
Ou bien nous avons, dès aujourd’hui, les moyens d’imposer
« l’assemblée unique » au gouvernement de la France, non par la
magie des mots, mais par la force des urnes - chacun ici étant d’ac-
cord pour refuser une solution, plus radicale-.
Ou bien nous devons chercher une solution de compromis
acceptable par tous, y compris naturellement et surtout par les ad-
versaires d’un changement institutionnel.

h e
Car, sauf à nous raconter des histoires à nous-mêmes, nous

p
a
savons bien que l’opposition au changement vient moins du gou-

t i gr
vernement, qu’il soit de gauche ou de droite, que de nos propres
r
L ' A 7 6 0
incertitudes, que de la difficulté à convaincre les Martiniquais dans

(c) 9
leur ensemble que nous avons mieux à leur proposer que ce qui exis-

6 2
te aujourd’hui et ce ne sont pas les sondages orientés qui viendront

6
à bout de leurs peurs et de leurs hésitations.

05 9
L’adhésion populaire à une réforme en profondeur de nos
institutions n’a rien à voir avec les réflexes conditionnés. Le peu-
ple sera toujours spontanément contre deux assemblées, contre le
gaspillage, contre le cumul des mandats, pour « une assemblée uni-
que  », surtout si on ne lui a précisé ni l’étendue des pouvoirs de
cette assemblée unique, ni son mode de désignation, ni son mode de
fonctionnement.
Si nous voulons réellement faire passer dans l’opinion l’idée
fondamentale qui doit guider toute réforme institutionnelle digne
de ce nom c’est-à-dire l’idée de la nécessité et de l’urgence d’un
renforcement du pouvoir local de décision, il faut faire jouer les
médiations naturelles entre les élus et le peuple (partis, syndicats,
groupements, associations), développer une culture de la patience
et du consensus, de la discrétion et de l’efficacité plutôt que de l’es-
broufe et de l’effet d’annonce.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 107

Autrement dit, il faut que, parallèlement au débat public, se


mène un combat plus humble, plus ingrat, plus discret, moins noble,
un corps à corps avec les adversaires, les indécis, les tièdes, les ti-
mides, un contact sans tapage avec les milieux les plus divers aussi
longtemps qu’on n’aura pas réalisé le consensus autour de quelques
idées simples, ce contact n’étant rendu public que le jour où on se
sera mis d’accord sur l’essentiel c’est à dire le jour où l’on sera sûr de
ne pas aller à un nouvel échec et à de nouvelles déceptions.

p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 109

V – LE NBH2
(NOUVEAU BLOC HISTORIQUE HETEROZYGOTE)
DU CONSEIL REGIONAL

Je crains que Michel Tauriac ne soit entré, comme on dit


chez nous, dans un combat sans bâton. Sous le titre « La sin-
gularité martiniquaise », il rappelle, dans Le Figaro du 31 août,
les positions bien connues d’Alfred Marie-Jeanne, ce président
indépendantiste qui accepte, sans déplaisir apparent, d’être à

p h e
la tête d’une Région qu’il estime «  militairement occupée, éco-

g r a
nomiquement exploitée, culturellement aliénée  ». Il leur oppose
t i
L ' A r 6 0
celles, moins connues de l’opinion française, des leaders de la

( c
pale originalité.) 2 9 7
droite départementaliste, dont il ignore cependant la princi-

9 6 6
5
Car s’il y a une singularité martiniquaise, ce n’est pas
0
que le Conseil Régional y soit présidé par un indépendantis-
te démocratiquement élu par ses pairs, c’est que le principal
soutien dont dispose ce président, en dehors de son groupe
(13 élus sur 41), ce soit la droite départementaliste et, à l’in-
térieur de cette droite, les éléments les plus intégristes de la
départementalisation.
On pourrait juger réconfortante la nouvelle donne qui s’est
progressivement mise en place au Conseil Régional. Par méfiance à
l’égard de ce qu’il appelle la nouvelle droite, le patron du populisme
martiniquais a entrepris un nouveau bout de chemin avec la vieille
droite. Le Nouveau Bloc Historique (NBH) ainsi constitué peut en
effet se définir comme une alliance de fait entre l’extrême gauche
national populiste et la droite traditionnelle par-dessus et contre la
gauche démocratique et socialiste.
110 Édouard de Lépine

1 - Le MIM  : Du splendide isolement


au bout de chemin avec la droite.
C’est un progrès par rapport aux positions affichées par le
MIM (Mouvement Indépendantiste Martiniquais) lors de son arri-
vée au Conseil Régional, il y a moins de dix ans. Drapés dans leur
battle-dress de patriotes intransigeants, les mimistes n’acceptaient
alors de siéger à l’Assemblée Régionale qu’en séance plénière  : sous
l’œil et le contrôle du peuple. Tant ils craignaient d’être soupçonnés
de pactiser ou, pour parler leur langage, de « magouiller » avec la
vieille droite, et plus encore avec la « nouvelle », dans le silence des
Commissions.
Ils en ont fait la démonstration théorique dans un célèbre nu-
méro de La Parole au Peuple consacré à la démission d’Arthur Régis
de son mandat de conseiller Régional et à une déclaration de Césaire

h e
à la presse française31. Ce numéro mériterait d’être réédité tant il
p
t i gr a
illumine la pratique politique du MIM pendant les deux décennies

r
qui ont précédé son arrivée à la direction du Conseil Régional.

L ' A 7 6 0
(c)
Nous nous contentons d’en extraire ces affirmations  :

6 2 9
«  L’élu patriote ne peut accepter de faire partie des commissions

9 6
pour servir de faire valoir, de caution démocratique et d’aval moral à leurs
5
0
délibérations exécutées dans le sens des projets colonialistes…
L’élu patriote ne peut se compromettre dans des séances de travail en
petit comité, en dehors du contrôle public, avec des hommes de cette majo-
rité réactionnaire anti-nationale »32.
Il est vrai que, sous la présidence du communiste Emile
Capgras, pour lequel leur purisme leur avait interdit de voter, ils
avaient rapidement abandonné en 1992 la tenue vert-olive du gué-
rillero d’assemblée populaire municipale de 1990, pour celle rose-
bonbon du baroudeur bcbg d’assemblée régionale élue. A l’époque,
plus farouchement opposés que personne à toute participation de la
minorité de droite à la direction des affaires de la Région, ils ne se

31 La Parole au Peuple. Spécial 7. Mai 1980


32 id
Sur la question dite du Statut de la Martinique 111

signalaient guère que par leur assiduité et leur application dans le


travail des commissions.
Il faut se féliciter du nouveau cours de la politique mimiste.
En de multiples occasions, on a vu le MIM et l’UNION se donner la
main pour faire passer en force des positions sur lesquelles les naïfs
les croyaient opposés. On ne peut que se réjouir de cette démons-
tration pratique qu’il n’y a aucune muraille de Chine entre Martini-
quais, sinon peut-être une muraille en papier encore plus fragile que
celui du fameux tigre du président Mao.
L’un des porte-parole autorisés du NBH, président d’une im-
portante commission sectorielle, Maran le jeune33, n’a-t-il pas déclaré
qu’entre le président Marie-Jeanne et lui, il n’y avait pas l’épaisseur
d’un papier à cigarette  ?

e
Pierre Petit lui-même vient d’apporter un cinglant démenti

r ap h
aux propos qu’il a tenus à son ami Tauriac. Pour le député du Nord
Caraïbe, Marie-Jeanne est désormais le meilleur président que la Ré-

rt i g
gion ait jamais eu  : grâce à lui, il peut « oser oser » et donner toute
0
L ' A 6
la mesure de son audace en matière de développement économique.
7
(c) 9
Ce qui, soit dit en passant, permet à Marie-Jeanne de rejeter sur le

6 2
responsable la Commission des affaires économiques toutes les in-

6
9
suffisances du système, tout en comptant sur lui pour les véritables

05
audaces de l’Exécutif  : Voir les neuf millions de prime accordés aux
grévistes de la banane  !

2 - Une vieille idée social-démocrate  :


la « coalition permanente »
Cette nouvelle donne n’aurait rien de choquant si elle se dé-
veloppait dans la transparence. Il y a plus d’un demi-siècle la so-
cial-démocratie a inventé le principe de la coalition permanente. Un
principe selon lequel, on ne peut pas gouverner indéfiniment contre
l’opposition sans stériliser celle-ci et, par conséquent, sans affaiblir
la démocratie.

33 Que nous appelons ainsi our le distinguer de son père Maran l’Ancien,
un départementalistes convaincu mais cohérent.
112 Édouard de Lépine

Les socialistes suédois qui ont été les premiers théoriciens du


principe de la coalition permanente et qui ont poussé le plus loin
cette expérience en associant l’opposition de droite à la direction des
affaires, y compris quand ils ont eu la majorité absolue dans le pays
et au parlement, ont ouvert la voie à une culture du compromis qui
est devenue la règle dans la plupart des grandes démocraties, même
quand, dans la pratique, il y a plus que des nuances dans la ges-
tion de cette conception des devoirs de la majorité et des droits de
l’opposition.
Les sociaux-démocrates n’ont d’ailleurs pas été les seuls à ex-
périmenter cette pratique. Il y a une trentaine d’années, à une épo-
que où il était encore mal vu à l’extrême gauche marxiste-léniniste
de paraître frayer avec les idées social-démocrates, les communistes
italiens ont lancé la formule du « compromis historique » avec la

p h e
démocratie chrétienne pour sortir l’Italie de l’impasse. Ils sont allés

t i gr a
plus loin depuis. Tirant les leçons de l’auto-effondrement du projet

L ' A r 6 0
léniniste, ils ont tout simplement changé le nom de leur parti, ce qui

7
leur permet d’être aujourd’hui à la tête du premier gouvernement

(c) 9
« occidental » dirigé par d’anciens communistes.

6 6 2
9
L’histoire va plus lentement chez nous. Plus qu’aucun autre

05
dirigeant politique de notre pays, notre bon vieux Lagrosillière avait
eu l’intuition de la nécessité d’un compromis historique. Le « bout
de chemin avec l’Usine » n’était pas autre chose, quant au fond, que
la traduction de cette intuition au plan électoral puis dans la gestion
du Conseil Général quand il en devint le président. On sait ce qu’il
lui en a coûté dans la mémoire du peuple de gauche  : le sobriquet
infamant de « Lagros l’Usine ». On sait moins ce qu’il en a coûté au
peuple de gauche de ne l’avoir pas suivi jusqu’au bout et de lui avoir
préféré l’illusoire pureté de la tactique classe contre classe.
Plus près de nous, lorsqu’après la dissolution de 1990, Camille
Darsières élu, le 14 octobre, à la tête d’une courte majorité relative,
invita tous les responsables sans exception de tous les groupes de
l’Assemblée à discuter de la composition du Bureau du Conseil Ré-
gional, tous refusèrent dans l’espoir de l’isoler et de lui rendre la
tâche impossible. Les choses ont changé depuis dans le bon sens.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 113

3 - Des partenaires honteux


La différence entre ce qui se passe ici et ce qui s’est fait dans
plusieurs grandes démocraties dirigées par des sociaux-démocra-
tes, c’est que ces derniers ont ou avaient une conception globale du
fonctionnement de la démocratie. Ici, nos responsables font de la
politique social-démocrate comme M. Jourdain faisait de la prose  :
sans le savoir.
Même s’il le renie, Marie-Jeanne n’a pas tout oublié de son
passage à l’ancien Parti Socialiste SFIO (Section Française de l’Inter-
nationale Ouvrière). C’est même ce qui distingue l’ancien secrétaire
de la section socialiste de Rivière-Pilote de ses camarades du MIM
dont la plupart viennent en droiture des marges indifférenciées de
la mouvance ultra-gauche des années 1970.

p h e
Mais tandis que les sociaux-démocrates européens affichaient

gr a
clairement leurs convictions sur la nécessité de la coalition et du
t i
L ' A r 6 0
compromis et en assumaient pleinement la théorie et la pratique,

7
les messieurs Jourdain de la social-démocratie martiniquaise, plus

(c) 2 9
encore que leurs comparses, se dérobent quand ils ne nient pas pu-
rement et simplement.

9 6 6
05
Les partenaires du NBH sont des partenaires honteux. Ils font
ça en douce, bouche an ba bra, comme s’ils craignaient d’être surpris
dans des postures inavouables. Aux uns, ils affirment que le prési-
dent de la Région est « une catastrophe » et « un Le Pen de gauche »,
en ajoutant qu’ils ne retirent rien à ce qu’ils ont dit, aux autres ils
assurent que ces propos sont de l’histoire ancienne, que beaucoup
d’eau a coulé sous les ponts depuis et, même, que le principal ensei-
gnement de dix-huit mois de collaboration sans faille départemen-
talo-indépendantiste est finalement la proche parenté de son inspi-
ration  : une haine viscérale de la gauche démocratique qui a amené
autrefois Marie-Jeanne à préférer le RPR Valcin au PPM Désiré aux
élections sénatoriales de 1977, l’UDF Roger Lise au PCM Zobda à
celles de 1986, le RPR Emile Maurice au candidat de la gauche dé-
mocratique à la présidence du Conseil Général, Georges Elisabeth,
en 1988, le vote blanc (« blan douvan blan dèiè ») plutôt que le vote
Claude Lise à la présidence de l’assemblée départementale en 1992.
114 Édouard de Lépine

C’est dire que la situation actuelle n’est que la dernière figure


d’une vieille histoire d’amour et qu’il n’y a pour l’instant qu’un cocu
dans cette histoire, Michel Tauriac, que Pierre Petit vient de ridicu-
liser sur les ondes et sur le petit écran, en le faisant passer pour un
brave romancier incapable de comprendre les subtilités de la po-
litique martiniquaise. Ce que ne savent pas les lecteurs du Figaro
qui risquent de prendre pour argent comptant l’opposition départe-
mentalistes-indépendantistes. Une opposition de façade qui masque
une commune volonté d’immobilisme, le conservatisme des uns
nourrissant l’outrecuidance des autres et vice-versa.
Ce n’est évidemment pas le plus grave. Le plus grave c’est
l’apparente autosatisfaction qui se dégage des déclarations des uns
et des autres sur l’état de l’union.

e
Les champions de la départementalisation et les chevaliers de

p h
l’indépendance sont-ils cependant aussi fiers qu’ils le disent de leur

r a
g
bout de chemin ?

A rt i 0
' 6
A quand une grande parade techno, sur le modèle du Gay
L 7
(c) 9
Pride, des jumeaux hétérozygotes du NBH, derrière un groupe à

6 2
pied de « tambous deux bondas », dans les rues de Rivière-Pilote et

6
9
du Morne-Rouge  ? Chiche ?

05 02.09.99

4 - Perinde ac cadaver
A la veille de l’arrivée à la Martinique du Premier Ministre
Lionel Jospin, le pays présentait une bien curieuse image  :
- une agitation intense, des grèves à répétition qui commen-
cent avec vingt grévistes et se transforment au bout de quatre mois
en grève générale reconductible toutes les 24 heures,
- des planteurs (pas tous petits) qui ridiculisent « l’armée d’oc-
cupation colonialiste » en prenant d’assaut en 4/4, sans un coup de
fusil, le plus ancien fort de la capitale qu’ils transforment en Mon-
cada des pauvres, et manquent de peu d’entraîner les békés à l’abor-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 115

dage du RHIN, ce petit bâtiment de guerre dont ils ont failli faire
l’Avrora des riches,
- d’impressionnantes files de voitures bloquées derrière une
vingtaine de poids lourds judicieusement disposés en en trois ou
quatre points stratégiques et, pour couronner le tout,
- dans cette société en crise, le pacte de fer entre l’extrême
gauche indépendantiste et la droite départementaliste, celle-ci ap-
puyant mécaniquement celle-là, perinde ac cadaver34,
- jusques et y compris dans la muflerie d’Alfred Marie-Jeanne
refusant de répondre à une invitation de Lionel Jospin, sous prétexte
qu’il est ici chez lui, que c’est lui qui invite,
- que c’est à son homologue, le Premier Ministre du gouverne-

e
ment de la France, de marcher sur le Président du Conseil Régional
de la Martinique et pas l’inverse.

r ap h
rt i g
Du pain béni pour la cohorte de journalistes avides de sen-
0
' A 6
sationnel qui accompagnent le chef du gouvernement d’un grand
L 7
(c) 9
pays en déplacement « à l’étranger ».

6 2
5 - Nous 0 5 96en 1788 ou
sommes
plutôt en octobre 1917.
C’est l’image que voulaient donner à l’opinion française et in-
ternationale une poignée d’agitateurs semi-professionnels et d’ap-
prentis sorciers qui tirent le meilleur parti des avantages d’une so-
ciété démocratique heureusement assez forte pour résister à la ten-
tation de répondre par la force à leurs démonstrations de faiblesse.
C’est peu d’ailleurs de dire que ces manifestations sont autant
de signes de faiblesse des agitateurs. Les barrages ne coupent pas
seulement des dizaines de milliers de Martiniquais de leurs lieux de
travail. Ils isolent les « barreurs » de l’ensemble de la population.

34 « Comme un cadavre », à la manière des Jésuites tenus à une obéissance


absolue.
116 Édouard de Lépine

Mais ce qui intéresse ces « nationalistes » ce n’est pas l’opinion


martiniquaise. C’est l’opinion française. C’est moins France Antilles
que le Figaro, c’est moins Antilla que le Nouvel Observateur, Libé-
ration, Le Monde, Le Parisien, et surtout les chaînes de télévision
françaises et étrangères.
Ils peuvent se faire passer à bon compte, auprès de journalis-
tes en manque de situations coloniales, pour les défenseurs de ce
peuple opprimé, baillonné, « en caloge », vivant sous le joug odieux
d’un colonialisme féroce et désuet dans un pays où le nombre de
chômeurs (29,7 % de la population active) est de plus en plus élevé,
les conditions de travail de plus en plus pénibles, les salaires de plus
en plus bas, les prix de plus en plus élevés, les libertés syndicales de
plus en plus menacées, le droit de grève de moins en moins respecté,
les patrons de plus en plus arrogants, les échecs scolaires de plus en
plus retentissants, le nombre d’exclus toujours croissant, le système

p h e
de santé de plus en plus délabré, les libertés publiques de plus en

t i gr a
plus bafouées, la chasse aux fonctionnaires dévoués à la cause des

r
travailleurs de plus en plus féroces (cf l’affaire du camarade Ber-

L ' A 6 0
tholle  !), les maigres acquis de la période coloniale (les 40 % de vie
7
(c) 9
chère, les abattements fiscaux) chaque jour remis en cause, l’opposi-

6 2
tion de plus en plus brimée, n’ayant accès aux grands moyens d’in-

6
9
formation que deux ou trois fois plus souvent que les autorités en

05
charge de ce département.

6- Une seule solution  : la prostitution ?


Bref, à en croire les nouveaux adjoints de Marie-Jeanne
convertis depuis peu au catastrophisme misérabiliste du national
populisme, le pays n’a jamais été aussi près du gouffre et la seule
manière de le sauver c’est de s’allier au mouvement indépendan-
tiste Martiniquais pour déverrouiller le statut ou, mieux, pour le
« désencayer ».
Et on assiste à ce spectacle inouï mis en scène en quatre ta-
bleaux surréalistes par le président du Conseil Régional.
Premier tableau  : pour bien marquer son attachement au dé-
bat démocratique, entouré de ces représentants hautement quali-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 117

fiés de l’opinion que sont les Frères Prêcheurs de six groupuscules


indépendantistes dont certains inconnus du grand public, Alfred
Marie-Jeanne, agissant en tant que Premier Secrétaire du MIM, se
livre publiquement à un geste hautement symbolique   : il déchire
le Rapport Lise-Tamaya ainsi que les derniers résultats d’un son-
dage d’opinion, réputé truqué parce non conforme aux points de
vue des indépendantistes. Il distribue ce qui en reste à ces glorieux
compagnons d’armes. Nuance. Ils ne jettent pas au feu les morceaux
des documents hérétiques comme de vulgaires Inquisiteurs ou de
sinistres miliciens des SA (Section d’Assaut) hitlériens. Ils les met-
tent dans les poubelles (sans doute les fameuses poubelles de l’His-
toire où ne figureront probablement jamais les oeuvres complètes
croisées du MIM, du GRS, du PKLS, du MODEMAS, du CNCP, du
PALIMA, de OO, de FMP etc.)
Deuxième tableau   : Alfred Marie-Jeanne, agissant en tant

e
que président du Conseil Régional de la Martinique, reçoit à son

r ap h
Hôtel de Cluny (Plateau Roy), ses deux collègues de Guyane et de
Guadeloupe, M. Antoine Karam et Madame Michaux Chevry, cette

rt i g
gardienne bien connue de la foi nationaliste promue porte-parole
0
' A 6
de l’opposition patriotique au gouvernement colonialiste de Lionel
L 7
(c) 9
Jospin.

6 2
Troisième tableau  : en réponse à une motion du groupe PPM
6
0 9
qui déplore le geste d’Alfred Marie-Jeanne, Frère Prêcheur Bolinois,
5
champion de la lutte anti-apartheid dans les lycées de la Martinique,
ambassadeur itinérant hors-classe du MIM, propose à l’assemblée
régionale une motion proclamant sa fierté du geste de son président
et sa solidarité avec celui-ci contre les élus PPM qui ont l’audace de
dénoncer ce geste.
Quatrième tableau   : pour apaiser les angoisses métaphysi-
ques de la droite et lui permettre de voter sans état d’âme contre la
motion du PPM, après une lutte héroïque contre les siens qui vien-
nent de vanter les vertus de l’impact de l’image de leur Président dé-
chirant une œuvre hérétique, le Président Marie-Jeanne obtient que
son second couteau, la mort dans l’âme, retire sa motion. Vingt sept
mains (plus une vingt huitième) se lèvent dont celles d’une bonne
demi-douzaine de fantômes qui ont voté avec leurs pieds*. Rideau.
Le geste du Président du Conseil Régional et le comportement
de la droite dans cette affaire posent un problème dont on ne saurait
exagérer la gravité. Excommunicamus, dit le pape de la vraie foi na-
tionaliste. Laissons-le excommunier.
118 Édouard de Lépine

Que tout ce qui se ressemble s’assemble contre le débat démo-


cratique. Bon vent et bon courant.
Aux autres Martiniquais de savoir et de dire s’ils veulent les
laisser faire ou au contraire leur opposer la force tranquille de ceux
qui veulent changer dans le bon sens ce qui ne va pas dans ce pays…
qui ne va pas si mal que ça. Qui peut croire qu’on assisterait à de tels
enfantillages dans un pays qui irait vraiment mal  ?
3.11.99
PS
Il faut y ajouter un cinquième tableau. Deux ou trois jours
après le départ de Jospin, Alfred Marie-Jeanne accueille l’ancien mi-
nistre du Gouvernement Jacques Chirac, M. Bernard Pons. Bernard
Pons a été le soutien inconditionnel des Caldoches de Jacques La-

h e
fleur, principal responsable du massacre de 19 patriotes Kanaques
p
a
à Ouvéa (5 mai 1988). Il est reçu à l’Hôtel de Région avec infiniment

t i gr
plus de respect, de courtoisie et de chaleur que l’ancien ministre du
r
L ' A 7 6 0
Gouvernement Rocard. On sait que Rocard, puissamment soutenu

(c) 9
par Jospin, un mois à peine après son arrivée au pouvoir, rétablit la

6 6 2
paix en Nouvelle-Calédonie et, pour la première fois dans l’histoire
coloniale française, ouvrit la voie à une solution négociée et planifiée

5 9
de la décolonisation d’un territoire de l’ex-empire colonial français
(juin 1988).
0
7 - Parler d’une seule voix sur le même ton
Peut-on réussir à la Martinique ce que Kanaques et Caldo-
ches ont réussi en Nouvelle Calédonie   ? Les caractères originaux
de la formation du peuple martiniquais sont tellement différentes
de celles qui ont prévalu en Nouvelle-Calédonie qu’il n’est pas seu-
lement absurde mais ridicule de comparer les voies de la libération
empruntées par les Calédoniens et par nous Antillais. Absurde et
ridicule et cependant instructif et plus qu’encourageant.
Si les Néo-calédoniens, dont l’histoire est marquée par tant
de luttes atroces, par tant de sang versé et de larmes répandues, par
tant de souffrances, d’injustices et de crimes impunis, ont pu par-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 119

venir à un accord, comment nous, Martiniquais, qui avons connu


l’esclavage et son inévitable cortège de grandes et de petites misères,
qui avons vécu, nous aussi, des périodes tragiques et des drames
douloureux mais sans aucune mesure avec ceux subis par d’autres
peuples, en particulier avec ceux de la Kanakie, comment ne pour-
rions-nous pas parvenir à un accord satisfaisant entre Martiniquais
de toutes origines et de toutes conditions  ?
C’est plus facile à dire qu’à faire. Mais s’il y a une vérité qui
s’impose à l’évidence à tout Martiniquais véritablement conscient
de la situation de son pays et soucieux de lui préparer un avenir
meilleur, c’est que nous n’avons plus le choix si tant est que nous
l’ayons jamais eu.
Aussi longtemps que nous n’avons pas décidé d’abandon-

p h e
ner les voies de la démocratie, ce que j’ai appelé le théorème de

a
Césaire s’impose à nous plus qu’à n’importe quel pays de ma
connaissance.
rt i gr
L ' A 7 6 0
Des forces révolutionnaires, même ultra minoritaires, qui se

(c) 9
lancent dans un conflit armé peuvent espérer rallier à elles une ma-

6 2
jorité par les effets conjugués de l’action militaire et de la répression
6
05 9
aveugle qu’elle déclenche. Elles peuvent même espérer gagner sur
le tapis vert ce qu’elles auront perdu sur le terrain. La lassitude et
l’écœurement de l’ennemi sont leurs meilleurs alliés. Soumis au feu
de la critique des armes et encore plus à celui des armes de la criti-
que de son opinion publique, plus prompte à s’enflammer pour la
cause des peuples opprimés que les peuples opprimés à s’engager
aux côtés de leurs libérateurs, l’ennemi peut décider de renoncer à
poursuivre un conflit qui lui coûte cher à tous points de vue et qui
est par définition perdu d’avance.
A défaut de choisir cette voie, on peut miser sur les conflits à
répétition, conflits de toutes natures, sociaux, raciaux, religieux. Ces
conflits déstabilisent la société, en commençant par son économie,
attisent les ressentiments et les haines, exacerbent les mécontente-
ments, provoquent des crispations et des explosions incontrôlables
dont des apprentis sorciers imaginent naïvement qu’ils seront les
seuls à tirer partie.
120 Édouard de Lépine

Une fois levée cette hypothèse dont chacun sent bien, au fond
de lui-même, qu’elle est inadaptée à la situation actuelle et qu’elle
serait suicidaire, nous ne disposons, pour reprendre une fois de plus
une formule de Césaire, que « d’une seule arme non ébréchée, l’arme
de l’Unité ». Nul - ceux qui pensent que la France est opposée à l’in-
dépendance ou à l’autonomie de la Martinique moins que les autres
- ne croit sérieusement que ce pays pourra imposer quoi que ce soit
à quelque gouvernement que ce soit, de gauche ou de droite, s’il ne
parle pas d’une même voix et si possible sur le même ton.
C’est dire que si nous sommes décidés à cesser de nous racon-
ter des histoires et d’en raconter aux autres, nous devons chercher
passionnément, obstinément, un langage commun acceptable pour
les uns et pour les autres. Un langage qui n’oblige ni les uns ni les
autres à se renier mais permette à chacun de mesurer le temps que
nous avons perdu, les uns et les autres, en suspicions mal fondées,

h e
en accusations parfois gratuites, en procès d’intentions et en excom-
p
t i gr a
munications sans appel et, plus encore, en bavardages stériles qui

r
ne nous ridiculisent pas seulement aux yeux des grands et de petits

L ' A 7 6 0
chefs blancs mais aux yeux de nos amis dans le monde qui ont ten-

(c) 9
dance à nous considérer comme des enfants gâtés du colonialisme

6 2
français qui ne savent pas trop ce qu’ils veulent.

6
5 9
0 Lise-Tamaya  : expression
10 - Le rapport
d’une conviction et d’une volonté
Le rapport Lise-Tamaya n’est rien d’autre que l’expression
d’une conviction et d’une volonté tenace d’unir le plus grand nom-
bre de Martiniquais autour d’un projet crédible. Il est la synthèse
de centaines de propositions venues de tous les horizons politiques,
sociaux, économiques, culturels, non d’un pays rêvé mais du pays
réel. Une synthèse par essence difficile, parce que son souci majeur
est de trouver le plus petit dénominateur commun entre des sensibi-
lités par définition très différentes voire opposées.
Il n’est pas seulement politiquement ridicule, il est intellec-
tuellement absurde d’en faire soit le point de vue de Claude Lise,
soit celui du PPM soit celui du PS et encore moins bien entendu
celui du gouvernement français, même si, à l’évidence, le PPM et
Sur la question dite du Statut de la Martinique 121

le gouvernement peuvent y trouver de quoi nourrir leur réflexion,


affiner leurs positions, en tenant compte des observations, critiques,
amendements et contre-propositions que ce document appelle, bref
en examinant avec la plus grande attention les éléments nouveaux
que pourrait révéler un débat d’autant plus enrichissant qu’il aura
été plus large.
Claude Lise n’est pas Marie-Jeanne. Il n’a jamais imaginé que
sa fonction l’autorisait à présenter son point de vue comme étant ce-
lui du pays. C’est dire que son rapport n’a mérité ni cet excès d’hon-
neur ni cette indignité. Ce n’est pas le Président du Conseil Général
qui s’exprime au nom de son parti en utilisant l’audience que lui va-
lent ses fonctions. C’est le Président du Conseil Régional qui utilise
sa position institutionnelle pour essayer de donner plus de poids à
ses propos de chef de parti.

h e
Il serait aussi dangereux de croire qu’il n’y parviendra pas

p
a
que de s’y résigner. Le geste d’Alfred Marie-Jeanne, Président du

t i gr
Conseil Régional déchirant en public, devant les caméras des télévi-
r
L ' A 7 6 0
sions françaises et étrangères, le rapport établi par son homologue

(c)
Claude Lise, Président du Conseil Général, parlementaire comme

2 9
lui et chargé avec son collègue à l’Assemblée Nationale, Michel Ta-
6
6
maya, à la demande du Premier Ministre, ne traduit pas tant une

5 9
grave crise politique dans le pays, comme on aurait tendance à le
0
croire en lisant la presse française au lendemain de la visite du Pre-
mier Ministre, qu’une crise morale au sein de l’Institution régionale.
Indépendamment du jugement que l’on peut porter sur le rapport
Lise-Tamaya, que chacun est libre d’accepter ou de rejeter en bloc ou
en détail, ce geste pourrait avoir sur notre vie politique des consé-
quences qu’il serait malsain de sous-estimer.
L’attitude de la droite au Conseil Régional est révélatrice de la
crise morale que nous traversons. Car nul, bien entendu, leurs élec-
teurs encore moins que les autres, ne prendra au sérieux les argu-
ments lamentables développés par Miguel Laventure et Pierre Petit.
Qui croira qu’Aimé Césaire a jamais déchiré un drapeau français à
l’occasion de la visite d’un Président de la République à la Marti-
nique (s’appelât-il Giscard d’Estaing  !)  ?
Ajoutons cela ne manque pas de saveur d’apprendre de la bou-
che de ces ex-futurs inconditionnels de la présence française qu’en
122 Édouard de Lépine

déchirant le rapport Lise-Tamaya, Alfred Marie-Jeanne a en quelque


sorte lavé l’affront fait il y a un quart de siècle au drapeau français,
lors de la rencontre à la Martinique du Président des Etats-Unis et
du président français en décembre 1974.
Mais surtout, qui peut croire que ce n’est pas en tant que Pré-
sident du Conseil Régional que Marie-Jeanne a déchiré le rapport
Lise-Tamaya, quand le premier réflexe du MIM, à une motion du
groupe PPM déplorant ce geste, est de lui opposer une résolution
appelant l’assemblée régionale à proclamer sa fierté du geste de son
président et sa solidarité avec ce geste  ?

11 - Nous sommes à la croisée des chemins.

p h e
Il y a, d’un côté, ceux qui refusent la voie démocratique. Ce

a
sont ceux qui déchirent et jettent à la poubelle un texte dont la vo-

i gr
cation est d’introduire un débat démocratique. Ces gardiens intran-
rt
L ' A 7 6 0
sigeants de la foi nationaliste eussent incontestablement préféré un

(c)
document faisant fi de l’opinion, mais s’appuyant sur la présence

2 9
d’amis compréhensifs au sein d’un gouvernement par ailleurs ré-
6
6
puté colonialiste, pour forcer la main au peuple martiniquais et dé-

05 9
cider à sa place que ce qui est bon pour le MIM est bon pour la Mar-
tinique. Il y a leurs nouveaux compagnons de route qui justifient le
comportement des excommunicateurs, en s’imaginant que cela est
beaucoup moins important que les avantages qu’ils peuvent tirer
de la fréquentation rapprochée de ces exorcistes. Nous respectons
naturellement le droit des hétérozygotes de s’accoupler comme ils
l’entendent.
Il y a, de l’autre côté, ceux qui estiment que s’il y a une voie à
ne pas prendre c’est bien celle-là. Ils se refusent à prédéterminer la
volonté des Martiniquais. Ils sont prêts à accepter immédiatement et
en tout cas dans les plus brefs délais un referendum d’autodétermi-
nation sur le statut de la Martinique. Ils s’engagent à en respecter les
résultats quels qu’ils soient.
Mais ils n’admettront sous aucun prétexte la politique du
bluff, de l’esbroufe et de l’irresponsabilité. C’est pourquoi ils sou-
haitent le rassemblement de tous les démocrates martiniquais qui
Sur la question dite du Statut de la Martinique 123

ne se reconnaissent pas dans le geste inacceptable de Marie-Jeanne,


ni dans l’acte honteux des élus de droite qui ont implicitement ou
explicitement approuvé ce geste. Ils les appellent à faire connaître
leur désapprobation et à engager le débat de fond sur le rapport Li-
se-Tamaya, sans complexe, sans état d’âme, non pour parvenir à un
consensus mou, invertébré, mais pour nous dire, en face, les uns aux
autres, nos quatre vérités, en amis et en ennemis, sans malveillance
mais sans complaisance.
30 novembre 1999

p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 125

VI - POUR LE BON USAGE


DU CONGRÈS DES ÉLUS
GÉNÉRAUX ET RÉGIONAUX

1 - Note à l’attention du Bureau Politique du PPM


Le PPM ne semble pas avoir véritablement mesuré l’impor-

h e
tance du débat autour du projet de loi d’orientation préparé par le

p
a
Gouvernement à la demande des parlementaires des DOM. Il s’est

i gr
laissé surprendre deux fois. Par le gouvernement d’abord. Par l’al-
rt
L ' A 7 6 0
liance des hétérozygotes du Conseil Régional sur cette question aus-

(c)
si. Une alliance nullement contre nature, contrairement à une idée

2 9
assez largement répandue chez ses militants et même chez quelques
6
6
uns de ses dirigeants.

05 9
Soit par négligence, soit qu’il ait considéré qu’il n’appartenait
pas au gouvernement de faire des propositions mais d’enregistrer
celles des représentants qualifiés des populations ou, plutôt, des
peuples concernés, soit qu’il ait estimé qu’il n’avait pas à aider le sé-
nateur Claude Lise dans la mission qui lui avait été confiée en même
temps qu’au député réunionnais Tamaya par le Premier Ministre, le
PPM s’est complètement et ostensiblement désintéressé d’un projet
pourtant mis en place avec le consentement de ses parlementaires.
Il s’agissait de mener l’enquête la plus large possible sur le terrain
en vue de lui faire des propositions concrètes concernant les amé-
nagements ou les transformations qui leur paraîtraient nécessaires
pour une plus grande efficacité des institutions sur tous les plans
(politique, économique, social, culturel) et à tous les niveaux.
Les bruits les plus fantaisistes ont couru à ce sujet. Pour les
uns, Claude Lise n’aurait jamais dû accepter cette mission qui ris-
quait de le faire passer pour le porte parole du gouvernement. Pour
126 Édouard de Lépine

d’autres c’est à Rodolphe Désiré qu’aurait dû être confiée cette res-


ponsabilité. Qu’est-ce qui aurait protégé Rodolphe de ce risque  ?
Est-ce que nous n’aurions pas été en mesure de confondre les im-
béciles qui auraient cru pouvoir utiliser cet argument  ? Est-ce que
nous sommes incapables de faire taire les imbéciles quand il s’agit
de Claude. Est-ce que nous lui laissons la responsabilité de se défen-
dre tout seul  ? Je l’en crois tout à fait capable naturellement.
Mais à mon avis ce n’est pas le problème. Plus nous tarde-
rons à intervenir, plus nous laisserons le champ libre à toutes sortes
d’interprétations dont je ne suis pas sûr que nous pourrons toujours
les maîtriser. C’est pourquoi il me paraît indispensable et surtout
urgent de prendre l’initiative d’ouvrir le débat et en tout cas d’en
suggérer l’ouverture.

p h e
t i gr a
2 - Lettre au Secrétaire Général
r
du Parti, Yvon Pacquit.

L ' A 7 6 0
(c) 9
28.02.00 - 23h

6
Mon cher Yvon,
6 2
05 9
J’ai reçu cet après midi, lundi 28, une lettre de notre camarade
Joseph Baltide datée du 08.02.00. Il me dit l’avoir envoyée au journal
depuis plusieurs jours. Elle circule en tout cas dans des salles de ré-
daction où elle provoque sourires entendus, ricanements feutrés et
commentaires sarcastiques de gens qui ne sont pas tous nos amis.
Je ne partage aucun des points de vue développés dans cette
lettre. Je me propose d’y répondre très amicalement mais très fer-
mement. Mais je trouverais dommage que nos adversaires puissent
en avoir connaissance avant nos militants, si ce n’est pas nous qui
prenons l’initiative de la publier.
Il me semble urgent d’ouvrir les colonnes du journal à un dé-
bat serein entre militants progressistes sur ce que les néo-autono-
mistes appellent les grands problèmes du moment, probablement
parce qu’ils n’auront pas eu le temps de nous lire ni de se relire eux-
mêmes depuis vingt cinq, trente ou quarante ans.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 127

La publication de la lettre de Baltide pourrait être l’occasion


de lancer, à travers ce débat, l’indispensable campagne de clarifica-
tion des positions des uns et des autres. C’est le silence qui crée la
cacophonie et porte en lui démoralisation et démobilisation. L’ex-
pression publique de nos divergences réelles ou imaginaires ne peut
que conforter un parti comme le nôtre qui ne saurait être le parti de
la pensée unique, sans renier ses origines.
Chez nous, ce n’est pas la conviction qui est affaire de discipli-
ne. C’est l’inverse. C’est la discipline qui doit être affaire de convic-
tion. Le débat loyal entre des camarades d’opinions différentes est
le plus court chemin vers l’unité réelle du parti. C’est le meilleur
moyen de couper court aux affirmations approximatives et aux
procès d’intention parce que c’est une école de la rigueur et de la
responsabilité.

p h e
Je saisis cette occasion non comme un prétexte mais comme
une invitation au débat. Ma réponse à Jo doit être entendue comme

i gr a
une première contribution à ce débat qui n’est pas seulement néces-
t
L ' A r 6 0
saire mais indispensable. Je ne suis pas d’assez près la vie du parti en

7
ce moment pour savoir s’il y a beaucoup de camarades qui pensent

(c) 9
comme lui. J’espère que non. S’il y en a beaucoup, il est juste temps

6 2
de les amener à préciser leurs pensées. S’ils ne sont pas nombreux,
6
05 9
tant mieux, je n’aurai quand même pas perdu mon temps à essayer
de clarifier le débat pour moi-même.
Fraternellement
Edouard

3 - Contribution à un débat nécessaire


Il y a dans la contribution du camarade Baltide au débat sur
la question du statut, une dangereuse et inattendue pétition de prin-
cipe. Si je l’ai bien compris, il y aurait aujourd’hui dans le pays, d’un
côté un projet qui ne contiendrait que « des mots, des phrases et des
incantations », de l’autre une scène sur laquelle se jouerait « un acte
décisif pour l’avenir de la Martinique ». Il s’agirait d’une part du Projet
de Loi d’Orientation pour l’Outre-Mer (LOOM) du Gouvernement
socialiste, largement inspiré des préoccupations mises à jour par des
128 Édouard de Lépine

enquêtes minutieuses menées sur le terrain, de l’autre de la Déclara-


tion dite de Basse-Terre, exprimant les intentions de trois présidents
de Conseils Régionaux sans mandat de leurs assemblées.
Ni le PPM ni le pays n’ont intérêt à faire semblant de croire
que ce n’est pas en ces termes que se pose aujourd’hui le problème
pour un certain nombre de militants dont il n’est pas question de
mettre en doute la bonne foi mais dont on ne peut accepter les déné-
gations indignées à la moindre allusion à la convergence de certains
propos avec les intentions de Basse-Terre.
«  Comment, écrit Baltide, n’avons-nous pas pu saisir l’occasion
d’être dans cette phase, que l’histoire retiendra comme le point de départ
d’un chantier décisif, la locomotive, le moteur, le leader d’une marche dans
laquelle des généraux agitent des oriflammes qui ne sont ni plus ni moins
que nos idées, notre idéal notre combat  ? »

p h e
a
Quelle occasion ?

rt i gr
0
Quelle phase ?

L ' A 7 6
(c) 9
Quels généraux  ?

6 6
Quels oriflammes  ? 2
05 9
L’histoire retiendrait donc comme le point de départ du chan-
tier décisif de l’autonomie, non la rupture historique de la Lettre à
Maurice Thorez (1956) avec l’assimilationnisme, ni la mise en place
laborieuse du Parti qui en a été le principal instrument, le Parti Pro-
gressiste Martiniquais, il y a quarante deux ans, mais le ralliement
de Marie-Jeanne et de Michaux Chevry à une conception de l’auto-
nomie que nous devrions saluer comme étant la nôtre  ?
Il serait facile de répondre à Baltide sur le ton qu’il emploie à
l’égard de ces militants qui ne se sentent ni moins « authentiques »,
ni moins «  verticaux  » que d’autres parce qu’ils se font une autre
idée de l’histoire et du destin de ce pays, ni moins césairistes, bien
entendu, qu’Alfred Marie-Jeanne ou Lucette Michaux Chevry.
En l’état actuel de leurs déclarations, passées et présentes, je
n’ai strictement rien de commun avec les généraux qu’évoque notre
camarade, ni avec leurs oriflammes, ni avec leurs préoccupations, ni
Sur la question dite du Statut de la Martinique 129

avec leurs idées, ni avec leur idéal. Je le dis une fois pour toutes, sans
intention d’y revenir.
Le pire qui puisse nous arriver aujourd’hui c’est de céder à
la fascination de ce terrorisme de poche qui puise sa force et son
insolence dans les faiblesses et les hésitations qu’il décèle chez
ceux dont il voudrait faire ses complices en attendant d’en faire
ses dupes.

4 - De quoi s’agit-il donc  ?


A la demande des parlementaires d’Outre-Mer, le gouverne-
ment met en chantier depuis plus de dix huit mois un projet de loi
s’inspirant très largement, entre autres, des recommandations faites

h e
par une mission confiée à deux parlementaires dont l’un des nôtres,
p
t i gr a
le sénateur Claude Lise. Militant depuis plus d’un quart de siècle de

r
la cause autonomiste, conseiller général depuis près de vingt ans,

L ' A 7 6 0
ancien conseiller régional, ancien député, ancien premier vice-pré-

(c) 9
sident du Conseil Général, adjoint au maire de la capitale, président

6 2
en exercice du Conseil Général depuis huit ans, Claude Lise est l’un

6
9
des hommes politiques ayant accumulé le plus d’expériences dans la

05
gestion des affaires de ce pays, à tous les niveaux de responsabilité.
A côté d’un certain nombre de propositions générales qui mé-
ritent d’être amendées pour une amélioration immédiate de notre
situation au plan économique et social, il a réussi à introduire dans
le projet de loi une idée qui est véritablement une idée neuve, la
seule véritablement neuve jamais produite dans la masse de pro-
positions faites depuis la Convention autonomiste du Morne Rou-
ge (1971), pour une transformation éventuelle du statut de la Mar-
tinique  : celle du Congrès réunissant les élus de nos deux assem-
blées locales pour l’élaboration d’un projet assez consensuel pour
ne satisfaire totalement personne, assez crédible pour permettre au
gouvernement de suivre sans difficulté, assez claire pour permettre
au peuple de se prononcer en toute connaissance de cause.
Comment un tel projet a-t-il pu devenir, sous la plume de Jo
Baltide « un projet porté par notre camarade Claude Lise », « un dispositif
130 Édouard de Lépine

engendré et subtilement imposé par la technocratie parisienne » à l’égard


duquel « nous avions un devoir de méfiance et de résistance »  ?
Claude Lise aurait-il cessé d’être un militant PPM en accep-
tant la mission du gouvernement français  ? Plus exactement, pour
continuer d’être un militant PPM aurait-il dû recopier dans son
rapport le programme de son parti   ? Serait-il devenu subitement
le porte-parole d’un gouvernement dont Marie-Jeanne serait le cri-
tique inspiré ?

5 - Le combat de Marie-Jeanne
Cet étrange procès a commencé, on le sait, à l’occasion de la
visite à la Martinique du Premier Ministre, Lionel Jospin, avec la

e
lacération en public du rapport Lise-Tamaya. Peut-être n’est-il pas

p h
sans intérêt de le rappeler. Je note dans le Figaro du 29 octobre 1999

r a
g
que le Président de la Région, Alfred Marie-Jeanne,

A rt i 0
' 6
« a réclamé une minute de recueillement, puis dans un geste
L 7
(c) 9
rageur, déchiré le rapport qualifié de « torchon à la solde du colonia-

6 2
lisme », jetant les morceaux de papier sur une table en s’exclamant  :

6
« qui veut porter ça à Jospin ?».

05 9
Moi, je veux porter ça, non à Jospin qui a d’autres chats à
fouetter, mais à mes camarades de Parti et au peuple de notre pays,
spécialement à sa jeunesse et je leur dis   : avez-vous l’impression
qu’un responsable politique qui se livre à un tel geste, en un tel mo-
ment, puisse jamais porter un oriflamme sur lequel seraient inscrits
« nos idées, notre idéal, notre combat »   ?
D’autant que M. Marie-Jeanne a défini lui-même son com-
bat. Je lis dans Le Monde du 2 novembre 1999 que, pour le président
de la Région, le rapport Lise-Tamaya est «  dicté d’en haut, dans ses
limites comme dans son contenu… que le Congrès est antidémocratique, en
ce sens qu’il favorise une dérive alimentariste ( ?   ?   ?) puisque c’est le
Congrès qui jugera de l’opportunité d’interpeller le gouvernement français
sur une possible évolution statutaire », que le rapport est « un rapport
dérobade, étriqué à souhait, concocté pour freiner le déclin des suppôts in-
conditionnels du gouvernement, que c’est pour cela qu’il faut le combattre.
Je prends le risque, ajoute-t-il, de gagner sur ce terrain. »
Sur la question dite du Statut de la Martinique 131

Je suis décidé, moi, et je crois que tout le PPM devrait être dé-
cidé, à lui faire perdre ce combat. Je refuse, quant à moi, de faire le
moindre geste, de prononcer la moindre phrase qu’il puisse utiliser
contre les « suppôts inconditionnels » du gouvernement que nous se-
rions devenus, parce que nous sommes en train de faire passer dans
un texte et dans les faits les moyens d’avancer vers nos objectifs.
C’est dire que si, avec tout le respect auquel il a droit, et toute l’ami-
tié que je lui porte, je n’entends pas considérer le sénateur Rodolphe
Désiré comme un ennemi, je suis très loin de considérer comme une
preuve de sa lucidité politique sa contribution au combat de Marie-
Jeanne.
J’ai la faiblesse de me méfier davantage de la fausse conversion
des néo-autonomistes que des intentions du gouvernement socialis-
te. Non seulement je n’en rougis pas mais je ne serais pas désespéré
de partager les idées de Lionel Jospin en matière de décolonisation.

p h e
Dans ce domaine, il a fait ses preuves, lui.

t i gr a
L ' A r 6 0
(c)
6 - Un projet à amender
2 9 7
6 6
Est-ce à dire que le projet gouvernemental, tel qu’il est, nous

9
5
satisfait pleinement  ? Baltide sait bien que non. Nous avons proposé
0
un certain nombre d’amendements dont tous n’ont pas été retenus.
Il faudra revenir à la charge et tâcher d’en faire passer le plus grand
nombre, en ayant cependant à l’esprit qu’un projet de loi gouverne-
mental dans un système démocratique n’est pas un projet de délibé-
ration d’une assemblée locale manipulable à volonté.
Exiger qu’on nous entende, imposer la prise en compte de nos
revendications suppose moins un rapport de force avec le gouverne-
ment qu’un rapport de forces au sein même de notre société, entre
ceux qui veulent changer pour améliorer le sort du plus grand nom-
bre et ceux qui veulent changer pour accroître leurs profits et leurs
pouvoirs.
Personne en France, ni a gauche, bien entendu, mais pas da-
vantage à droite, n’a envie de se battre pour garder la Martinique
française contre son gré. Le pseudo jacobinisme du gouvernement,
la peur du statut octroyé sont des alibis commodes pour masquer le
132 Édouard de Lépine

flou des projets. On ne peut pas ne pas être frappé d’ailleurs d’une
manière générale par la polarisation des débats sur le volet politique
du projet de loi du gouvernement comme sur la déclaration d’inten-
tions de Basse-Terre.
Il y a une vingtaine d’années, des indépendantistes consé-
quents auraient sauté sur la proposition du Congrès pour en faire
le lieu par excellence de l’Information, de l’Education, de la Mobi-
lisation et de l’Organisation des masses, selon la ligne IEMO, chè-
re à Loulou Pulvar encore plus qu’à Marie-Jeanne et au MIM. Ils
l’auraient transformé en un centre de haute pression permanente sur
le pouvoir en vue d’arracher le PAI (Protocole d’Accession à l’Indé-
pendance, confidentiellement mis en place par le MIM depuis 1974,
paraît-il).
Aujourd’hui, ces indépendantistes qui n’ont rien à proposer

p h e
se replient frileusement sur les positions qu’ils ont vigoureusement
combattues depuis un quart de siècle, en se réfugiant derrière l’un

i gr a
des projets les plus réactionnaires qui aient été jamais élaborés par
t
A r 0
des autonomistes, tandis que des autonomistes « désespérés », « saisis

L ' 6
7
d’un fol émoi », soucieux de prendre « de l’air par rapport aux impératifs

(c) 2 9
du gouvernement qui ne sont pas forcément les nôtres », veulent trouver

9 6 6
dans le projet de loi gouvernemental, le programme de leur parti.
Au fond, les uns et les autres souhaitent que la loi fasse à leur place

05
ce que le gouvernement leur demande de faire eux-mêmes.

7 - Ne pas se tromper de loi


Car bien entendu, ce n’est pas la loi d’orientation qui peut dé-
cider du contenu des propositions du Congrès. C’est le Congrès qui
doit décider de ce que la loi devra dire, à un moment ou à un autre,
si nous nous mettons d’accord, à une majorité significative, sur un
projet de statut. La bataille pour l’autonomie ne s’inscrit pas dans le
projet de loi d’orientation qui se situe dans le cadre actuel. Sauf à en
trahir l’esprit, elle ne peut pas s’y inscrire, sinon au second degré. Elle
se situe au-delà de cette loi, dont l’un des objectifs est de fournir la
passerelle pour sortir du cadre actuel, si c’est la volonté de la majorité.
Le Congrès peut s’ériger en véritable assemblée constituante,
non parce qu’on l’aura enfermé dans le carcan rigide d’une mission
Sur la question dite du Statut de la Martinique 133

unique qui signerait sa propre condamnation à mort - il suffirait qu’une


majorité de blocage refuse d’y participer - mais à la condition que les
partisans du changement y soient assez forts pour proposer une voie
réaliste pour sortir légalement d’une éventuelle impasse juridique.
Autrement dit, sauf à choisir une autre voie que celle de la
démocratie représentative, le congrès est aujourd’hui la voie la plus
économique, la plus sûre et la plus rapide pour parvenir à ce que
nous voulons  : un Exécutif unique responsable devant un pouvoir
législatif dont il ne me paraît pas évident qu’il doive s’exercer par
une assemblée unique plutôt que par deux assemblées. Mais c’est
une autre affaire. C’est l’affaire du Congrès. Ou plutôt c’est l’affaire
du peuple martiniquais seul habilité en dernière instance à dispo-
ser de lui-même.
Le problème du moment, c’est de faire en sorte que l’actuel pro-

p h e
jet reçoive un avis favorable de nos deux assemblées locales, à une

t i gr a
majorité significative telle que le gouvernement puisse le faire adop-

r
ter par le Parlement, sans problème majeur. Alors et alors seulement,

L ' A 6 0
commenceront les vrais débats sur l’étendue des pouvoirs qu’il nous
7
(c) 9
paraît indispensable de domicilier ici pour faire face à nos problèmes.

6 6 2
Enfin, étant entendu que nous ne pouvons pas attendre l’auto-

05 9
nomie pour essayer de trouver un commencement de solution à nos
problèmes, dont, soit dit en passant, il est vain de croire qu’ils se-
ront résolus par la magie d’un statut, je suis inquiet du peu de place
qu’occupent dans nos débats les problèmes économiques et sociaux
tels qu’ils sont abordés aussi bien dans le projet gouvernemental
que dans la déclaration d’intention de Basse-Terre. C’est pourtant
sur ce sujet que je suis le plus fermement opposé aux intentions affi-
chées dans la déclaration de Basse-Terre et décidé à proposer un cer-
tain nombre d’amendements au projet gouvernemental, s’agissant
notamment du rôle de l’investissement et de la commande publics,
c’est-à-dire du rôle de l’Etat et des Collectivités locales, dans la ba-
taille de l’emploi.
Ce sujet mérite à lui seul une contribution particulière. J’y re-
viendrai dans un prochain article.

10 mars 2000
p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 135

VII – POUR LA LOOM  :


L’HEURE DE LA
RESPONSABILITÉ

Nous donnons ici le texte de deux


interventions en séance plénière du
Conseil Régional le mardi 18 janvier
et le vendredi 17 mars 2000 sur le

p h e
Projet de Loi d’Orientation pour

t i gr a l’Outre-Mer du Gouvernement et

r
sur la Déclaration dite de Basse-

L ' A 7 6 0
Terre

(c) 6 2 9
5 9 6
Monsieur le Président, mes chers collègues,

0
J’aurais eu de bonnes raisons de ne pas participer au débat
tel que vous l’avez organisé. J’observe que même sur le document
cadre de la loi d’orientation que vous étiez tenu d’inscrire à l’ordre
du jour de cette plénière, vous continuez de mépriser vos collègues
autant que les dispositions réglementaires auxquelles vous teniez
tant quand vous siégiez parmi nous en tant que simple conseiller.
Ni pour ce qui concerne la fixation de la date de cette plénière,
ni pour ce qui concerne l’organisation des débats généralement mise
en place par la conférence des présidents de groupe, ni pour ce qui
touche à l’implication des commissions dans l’examen préalable des
documents mis en discussion dans notre assemblée35, vous n’avez
observé le règlement intérieur que vous avez vous-même voté.

35 Art 5 du Règlement Intérieur


136 Édouard de Lépine

Il est vrai que vous avez soumis ce document à la Commission


des Textes. Mais dans cette assemblée dont la principale responsa-
bilité est le développement économique, vous n’avez pas cru devoir
soumettre à la commission compétente un document qui comporte
nombre de propositions avec lesquelles on peut être ou non d’ac-
cord, mais qu’on ne peut ignorer ni traiter à la légère surtout quand
on juge la conjoncture aussi désastreuse que vous le dîtes.
Quand au second document soumis à notre discussion, la dé-
claration dite de Basse-Terre, le moins qu’on puisse dire est que vous
ne manquez pas d’audace
Vous allez à Basse-Terre, sans mandat de votre assemblée,
sans même l’en avoir informée, sans avoir été mis en mission par
votre Commission Permanente, ni même l’en avoir informée. Vous
signez, en tant que Président de la Région, c’est-à-dire en notre nom

p h e
à tous, une déclaration dont vous faîtes un document officiel.

t i gr a
Avec la complicité active de RFO, vous présentez ce document

L ' r 6 0
publiquement, et à deux reprises, le premier et le 14 décembre, de-
A
vant plusieurs dizaines de milliers de téléspectateurs. Toujours sans

(c) 9 7
aucun mandat ni de votre assemblée ni de votre Commission Per-
2
9 6 6
manente, vous présentez ce même document devant sept cent per-
sonnes à Madiana et vous vous en vantez.

05
Et, aujourd’hui, vous venez nous demander, un mois et demi
après, de vous donner quitus de ce comportement que vous eussiez
jugé scandaleux, si un seul de vos prédécesseurs avait été moitié
moins désinvolte et, pour bien dire, moitié moins insolent que vous
à l’égard de la représentation régionale.
Il est vrai que vous avez le soutien de 80 intellectuels, artistes
et hommes de culture, béats devant ce comportement éminemment
démocratique. Ce n’est pas comme votre collègue Claude Lise, par-
lementaire comme vous et Président du Conseil Général, qui croit
devoir consulter plus de 1200 personnes de toutes tendances au lieu
de recopier le programme de son parti dans le rapport qui lui a été
confié par le gouvernement sur la situation des DOM.
Je ne me serais senti nullement coupable, sinon à l’égard de
moi-même et de l’idée que je me fais de la démocratie et du res-
pect dû à la conviction d’autrui, si j’avais déchiré cette déclaration
Sur la question dite du Statut de la Martinique 137

de Basse-Terre, tellement plus mince à tous égards que le rapport


Lise-Tamaya que vous avez jeté à la poubelle. Mais rassurez-vous,
je n’ai pas déchiré votre déclaration d’intention. Je l’ai lu avec at-
tention sinon avec intérêt. Vous comprendrez cependant que votre
déclaration d’intention ou, pour mieux dire, votre projet d’établir un
projet, m’inspire beaucoup moins que l’avant-projet gouvernemen-
tal qui ne comporte pas, lui, que des intentions mais des proposi-
tions précises, sur lesquelles mon groupe portera un certain nombre
d’amendements.
Ici, aujourd’hui, je veux parler uniquement de l’importance
de cet avant-projet et, tout à fait secondairement, quoique sur un
aspect non négligeable, de la référence de votre projet de projet aux
Canaries, à Madère et aux Açores.

p h e
t i gr a
1 - Un document d’une grande importance

' A r 6 0
On a fait un tel abus du mot histoire et de l’adjectif historique,

L
(c) 2 9 7
à propos notamment de la déclaration d’intention de Basse-Terre, que
j’ai fini par m’interroger moi aussi, sans pouvoir malheureusement

6 6
répondre à ma question, sur le caractère du projet gouvernemental
9
05
Je suis bien incapable de dire si le moment que nous vivons
est un moment historique ou non. J’ai tendance à réserver cet adjectif
à des événements qui marquent une rupture avec l’ordre ancien. A
ce jour, dans notre histoire, je ne connais guère que la date de 1848
qui mérite cette distinction.
A un degré moindre, peut-être pourrait-on y ajouter 1946.
Mais la loi d’assimilation de 1946 à marqué, dans l’ordre juridique,
une transition plutôt qu’une rupture entre une forme de colonisa-
tion et une autre forme de domination que nous avons su transfor-
mer en un levier pour notre émancipation.
J’y ajouterais, beaucoup plus sûrement, 1956, l’année de la
démission de Césaire du PCF. Elle marque la première rupture po-
litique avec l’assimilation considérée jusqu’alors comme le but ul-
time de l’action politique par trois générations de Martiniquais pas
moins dignes de respect et d’admiration que la nôtre.
138 Édouard de Lépine

Mais, en cette matière, la première règle qui s’impose, au poli-


tique autant qu’à l’historien, est la prudence. Il est bien trop tôt pour
décider si le moment actuel est historique ou non. L’histoire ne se
prononcera probablement que dans deux ou trois décennies et, plus
vraisemblablement, dans deux ou trois générations.
Ce qui me paraît certain, en revanche, c’est que le document
cadre de la Loi d’Orientation qui ne constitue à l’évidence qu’un
brouillon puisqu’il nous est très explicitement demandé de l’amen-
der, de le corriger, d’y faire des ajouts ou des retraits, est peut-être
l’un des plus importants qu’il nous ait été donné d’examiner depuis
longtemps.
J’ai cru comprendre que cet avant - projet de loi qui n’est même
pas encore un projet ni, à plus forte raison, une loi, serait pour vous

e
« la énième loi du genre, concoctée » tout exprès pour faire obstacle à

p h
« la montée des revendications identitaires dans les DOM, pour diviser et

r a
g
faire diversion ».

A rt i 0
' 6
Je serais reconnaissant à qui voudra me citer une seule de ces
L 7
(c) 9
énièmes lois qui aurait été présentées par un gouvernement français

6 2
après une si longue gestation. Le document cadre soumis à notre

6
9
assemblée a été rédigé à partir de trois rapports, celui de Mossé,

05
celui de Fragonard, celui des deux parlementaires des DOM, MM
Lise et Tamaya, trois rapports largement diffusés dans l’opinion et
auprès de toutes les force vives du pays, assemblées élues, assem-
blées consultatives, chambres consulaires, syndicats de salariés et
syndicats patronaux, partis politiques. Autrement dit, quand il nous
reviendra pour une seconde discussion, nous serons en face d’un
projet de loi qui aura été, avant même sa discussion au Parlement,
le résultat de la plus large consultation démocratique et de la plus
vaste concertation publique jamais organisée pour une proposition
de loi pour les DOM.

2 - Deux exemples en deux siècles


Je ne connais que deux exemples de consultation de la colonie
sur ce qu’on peut considérer comme des projets d’orientation, l’un
Sur la question dite du Statut de la Martinique 139

très lointain, il y a plus de deux siècles, l’autre plus récent, il y a trois


quarts de siècle.
En 1790, les Jacobins de la première Assemblée Constituante
appelaient l’Assemblée coloniale de la Martinique, c’est-à-dire les
représentants des colons esclavagistes, à préparer une constitution
pour la colonie. Ils étaient tellement soucieux de ne pas sembler dic-
ter leur conduite aux colons, qu’ils s’interdisaient toute proposition
susceptible de leur forcer la main. Les Instructions aux Assemblées
Coloniales précisent  :
« Ces assemblées méditeront elles-mêmes, en préparant la constitu-
tion des colonies, quels doivent être pour l’avenir la composition, le mode de
convocation des assemblées coloniales. Vouloir en ce moment prescrire à cet
égard des règles multiples et compliquées, vouloir faire plus qu’il n’était in-
dispensable, c’eût été non seulement s’exposer à des erreurs, non seulement

h e
appeler des difficultés dans l’exécution, mais altérer l’esprit du décret rendu

p
a
en faveur des colonies, en faisant pour ainsi dire d’avance la constitution

t i gr
qu’elles sont invitées à proposer. »
r
L ' A 7 6 0
135 ans plus tard, en 1925, le Gouvernement du Cartel des

(c) 9
Gauches lançait une consultation auprès des Conseils Généraux des

6 2
Antilles et de la Guyane et de représentants de la Chambre de Com-
6
0 9
merce, de la Bourse du Travail, des banques, des loges maçonniques,
5
sur le statut qui pourrait convenir à la colonie. Il nous en proposait
deux : celui d’un Gouvernement Général regroupant les trois colo-
nies d’Amérique ou celui d’une assimilation intégrale aux dépar-
tements de la métropole. Mais l’Inspecteur des Colonies chargé de
cette mission faisait clairement savoir à ses interlocuteurs que leur
choix était strictement limité. Ils devaient choisir l’un ou l’autre de
ces deux statuts, sans aucune possibilité de combiner les avantages
de l’un et ceux de l’autre, en en rejetant les inconvénients.
Toutes nuances sacrifiées, l’esprit du texte qui nous est proposé
est beaucoup plus proche de celui des Jacobins de 1790 (les Jacobins
« primitifs » de Michelet) que de celui des Jacobins bureaucrates du
Cartel des Gauches. Si ce document cadre n’est pas plus complet à
la date d’aujourd’hui, ce n’est pas, parce que l’ancien militant antico-
lonialiste et ancien premier secrétaire du PS, Lionel Jospin, n’a pas
quelques idées sur ce que pourrait être un statut nouveau pour la
Martinique. C’est précisément parce qu’il ne veut pas faire à notre
140 Édouard de Lépine

place, à la vôtre autant qu’à la mienne, ce qu’il nous demande de


faire nous-mêmes  : un projet pour la Martinique. Il nous invite à
combler les vides que nous pourrions avoir relevés dans son avant-
projet, sans en aucune manière limiter notre choix.
En dehors de ces deux exemples, aucun des cents gouverne-
ments des cinq Républiques qui se sont succédés en France, n’a or-
ganisé une consultation sur une aussi grande échelle sur les orienta-
tions qui ont fixé le sort de la Martinique. Il n’y a eu de consultation
de masse, ni à plus forte raison de concertation, ni en 1795, quand ce
qu’on appelait alors les « vieilles colonies » furent pour la première
fois érigées en départements, ni en 1848, ni en 1871, ni en 1946, ni en
1958, ni en 1972 (pour le projet de régionalisation de Messmer), ni
en 1982 pour la loi de décentralisation de Deferre. Ce qui ne signifie
d’ailleurs pas, comme on l’entend dire souvent, que nous n’avons

h e
pas été consulté. Nous avons été consultés mais exclusivement, ou

p
a
presque, par nos parlementaires.

rt i gr
L A 7 6 0
J’ajoute que ce qui est vrai pour nous l’a été aussi pour les
'
autres colonies françaises. Jamais dans l’histoire coloniale française,

(c) 2 9
il n’y a eu consultation ni concertation avant les grands tragédies de
6
6
la décolonisation  : ni en Indochine, ni en Algérie, ni au Maroc, ni en

5 9
Tunisie, ni en Afrique noire pour la loi-cadre Deferre de 1956, ni en
0
Nouvelle-Calédonie en 1988, ni même en Corse tout récemment. La
loi était exclusivement l’affaire des bureaux du Ministère des Colo-
nies ou du Ministère de l’Intérieur, et des commissions parlemen-
taires, à la rigueur des gouverneurs les plus influents. Autrement
dit, en règle générale, c’est dans le bruit et la fureur, dans le sang,
dans les larmes et dans la peur, que se sont élaborés les processus
de décolonisation ou de réaménagement institutionnel du sort des
colonies.
Nous avons la chance, nous, de pouvoir réaliser à froid une
transformation en profondeur et, ce qui ne gâte rien en douceur.
Nous avons la possibilité d’engager avec un pouvoir qui, dans l’his-
toire de la colonisation française, n’a jamais été plus ouvert une dis-
cussion sur les moyens d’aller plus loin dans la voie de la responsa-
bilité, de la dignité et de l’efficacité, il serait criminel de ne pas saisir
cette chance.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 141

3 - Une proposition originale


Nous sommes donc ici devant une proposition originale dont
il dépend de nous de faire un instrument de transformation institu-
tionnelle à la mesure de nos besoins et de notre volonté de change-
ment. Pas plus que nous voulons mais pas moins non plus.

Au nom de quelle logique   ? de quels principes   ? de quelle


conception de la dignité et de la responsabilité, pourrions-nous refu-
ser de discuter ce projet, de l’améliorer, de le chambouler, s’il existe
pour cela dans nos assemblées une majorité significative d’élus  ?

Ou nous disposons des troupes nécessaires pour bouter hors


de notre pays qui demeure, selon vous, « politiquement dominé, mili-

p h e
tairement occupé, économiquement exploité, culturellement méprisé», les

i gr a
troupes d’occupation. Ou nous devons trouver une forme légale, un
t
' A r 6 0
cadre juridique, pour faire cesser cette occupation, si c’en est une.
L
(c) 9 7
Le Congrès, c’est le cadre légal ouvert à ceux qui veulent changer
2
9 6 6
autant qu’à ceux qui veulent continuer.

05
On nous dit qu’il n’y a pas besoin de loi pour cela et en tout
cas qu’il n’y a pas besoin de loi pour réunir nos deux assemblées en
Congrès, comme nous le propose le gouvernement. Soit. Je pour-
rais m’étonner que cet argument vienne de ceux qui méprisent le
plus le Conseil Général, c’est à dire les élus des collectivités de base
de notre démocratie, les communes, puisque les limites des cantons
correspondent chez nous, à quelques exceptions près, à celles des
cantons.

Non seulement vous n’avez jamais cru devoir consulter votre


propre assemblée ni, à plus forte raison, celle du Conseil Général,
avant de déclarer, en notre nom, votre intention de préparer un pro-
jet, mais je ne sache pas que vous ayez proposé une seule fois la réu-
nion de nos deux assemblées comme l’a fait le président du Conseil
142 Édouard de Lépine

Régional, M. Karam, en Guyane. Je retiens en revanche que chaque


fois qu’il vous a été proposé une action commune avec le Conseil
Général, par ex, pour l’informatisation des services de la Région, ou
pour une étude exhaustive sur la question des transports à la Mar-
tinique, vous vous y êtes refusé36. Je note en passant qu’en Guade-
loupe vos nouveaux alliés privilégiés ont purement et simplement
refusé de participer aux travaux et aux débats du Conseil Général
sur le pré projet de loi d’orientation.

4 - Ne pas confondre flagornerie et analyse


Je note enfin que le Président du Conseil Général de Guyane,
M. Lecanthe, qui se présente comme un militant nationaliste, que
le Conseil Général de la Guadeloupe à une large majorité, que le

h e
Conseil Général de la Martinique se sont prononcés en faveur de
p
t i gr a
l’avant-projet du gouvernement qu’ils ont largement amendé. Votre

r
mépris pour les élus des collectivités de base de la démocratie locale

L ' A 7 6 0
est tel que si vous signalez avec raison les contributions des assem-

(c) 9
blées consultatives, CESR et CEEC, vous n’avez pas un mot pour les

6 2
prises de position de vos collègues de l’autre assemblée, comme si

6
9
vous estimiez d’ores et déjà que leurs prises de position ne présen-

05
tent aucun intérêt.
Je souhaite que vous ne soyez pas dupe de la flagornerie de
quelques journalistes douteux. Ce n’est pas parce que la presse, à
votre disposition sinon à vos ordres, vous susurre et tente de faire
croire à l’opinion que vous avez derrière vous toute la classe politi-
que, comme ils disent quand ils n’ont rien à dire, mobilisée comme
une seul homme derrière la déclaration d’intention de Basse-Terre,
que vous devez oublier que six ou sept maires sur 34 et moins d’une
demi-douzaine de conseillers généraux sur 45 ont fait le déplace-

36 Le Président Marie-Jeanne a prétendu qu’il n’était pas président à


l’époque et qu’il n’avait aucune responsabilité dans ces refus. Je maintiens ce qu’on
pourra facilement vérifier dans les comptes-rendus de séance du Conseil Régional
qu’il s’est personnellement fortement opposé sous la présidence d’Emile Capgras à
la proposition du Conseil Général, mais surtout que, sous sa propre présidence, sur
les deux sujets que j’ai cités, son groupe sa majorité et lui –même se sont opposés à
ma proposition d’un travail en commun avec le Conseil Général.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 143

ment de Madiana. L’opinion doit savoir qu’à la Guadeloupe, quatre


parlementaires sur six (trois députés sur quatre et un sénateur sur
deux) appuient la démarche du Gouvernement, qu’en Guyane, deux
parlementaires sur trois et qu’à la Martinique au moins trois parle-
mentaires sur six se sont prononcés pour le projet gouvernemen-
tal (tous avec des amendements, bien entendu). Il est vrai que vous
n’avez guère plus de considération pour vos collègues parlementai-
res que pour les élus locaux. Chacun se rappelle ici le sort que vous
avez réservé au rapport de vos collègues Lise et Tamaya.
C’est dire que votre déclaration d’intention de Basse-Terre est
loin d’avoir produit l’effet que vous en espériez et qu’il convient de
porter la plus grande attention à la proposition qui nous est faite de
compléter les mesures contenues dans le projet gouvernemental qui
reflète largement quelques unes de nos préoccupations majeures.

h e
Vous nous dîtes qu’il n’y a pas besoin de loi pour réunir les
p
t i gr a
deux assemblées en Congrès et vous citez plusieurs exemples de
réunion commune des deux Commissions Permanentes de nos deux

' A r 6 0
assemblées. Vous savez bien que la réunion des deux exécutifs ne
L
(c) 9 7
peut pas avoir le même poids politique ni la même charge psycholo-

2
gique que la réunion en plénière des deux assemblées délibérantes.

9 6 6
5
S’il est toujours possible de réunir ces deux assemblées, sans

0
en demander l’autorisation de personne, et si vous n’avez jamais
pensé à le faire depuis près de deux ans, il doit bien y avoir une
raison à cela. La vérité est que vous considérez le Conseil Général
comme un anachronisme dont il convient de se débarrasser au plus
vite.
Il est évident que la sanction de la loi qui ferait de cette réu-
nion des deux assemblées en congrès une instance de réflexion et de
proposition en matière de développement et d’évolution statutaire,
ne peut que conforter la validité de cette procédure.
Mais je comprends votre mépris et votre secrète détestation
du Congrès. Vous savez que vous ne pourrez jamais manipuler une
assemblée d’élus locaux, c’est-à-dire d’élus de ces cellules de base
de notre démocratie que sont nos communes et nos cantons. Ni au-
jourd’hui ni demain. Aucun indépendantiste à ce jour n’a réussi à
conquérir une commune ou un canton en se présentant comme un
144 Édouard de Lépine

indépendantiste. Ils ont commencé par gagner la confiance des élec-


teurs. Après quoi ils ont déclaré leur indépendantisme.

5 - Pourquoi les indépendantistes ne


sautent-ils pas sur l’occasion  ?
Je me suis parfois demandé ces derniers temps pourquoi
des indépendantistes convaincus, des partisans résolus d’un chan-
gement statutaire ne saisissaient pas l’opportunité qui leur est re-
connue de faire du congrès qui leur est proposé une incomparable
tribune pour développer leurs points de vue, pour convaincre non
seulement le gouvernement qui, soit dit en passant, n’a guère besoin
de l’être, mais leurs collègues des deux assemblées, appelés enfin à
débattre non de la gestion quotidienne des affaires, un peu de routes

h e
par là, un peu de subventions par ci, des crédits pour les collèges ou
p
a
les lycées, un secours à une entreprise en difficulté ou à un athlète de

t i gr
haut niveau, etc… mais de façon privilégiée de l’avenir institutionnel
r
L ' A 7 6 0
de ce pays, depuis l’amélioration de la départementalisation jusqu’à

(c)
l’indépendance, en passant par la décentralisation et l’autonomie

2 9
ou la départementalisation avancée qui semble avoir remplacé chez
6
6
certains la vieille « départementalisation adaptée » qui ne fait plus
recette.
05 9
Pourquoi les farouches indépendantistes de la veille ne saisis-
sent-ils pas cette occasion  ? Je le dis vraiment sans méchanceté et en
souhaitant me tromper. Leur attitude me fait moins penser au pois-
son de Tagore tournant en rond en plein océan dans un bocal ima-
ginaire qu’au chien du célèbre social-démocrate allemand, Willy
Brandt   : un molosse terrible, qui ressemblerait peut-être un peu,
physiquement au moins, à celui de Patrick Chamoiseau, un monstre
effrayant, aux yeux injectés de sang, aux mâchoires puissantes, aux
lèvres retroussées sur des crocs impressionnants. On craint qu’il ne
brise sa chaîne et ne force à tout moment la porte de sa cage pour
dévorer celui qui viendrait à passer trop près. Jusqu’au jour où on
le détache. Il est libre. Il s’ébroue, mais refuse de franchir la porte
ouverte de la cage. Il n’avait pas été programmé pour cela.
J’ai fini par comprendre, depuis Basse-Terre, que les indépen-
dantistes purs et durs avaient commencé à comprendre ce que j’ai
Sur la question dite du Statut de la Martinique 145

fini par admettre, moi, il y a une quinzaine d’années  : que l’indépen-


dance n’est ni possible ni souhaitable dans le monde actuel pour un
petit pays comme le nôtre, ni même pour de bien plus grands. Non
parce qu’un gouvernement colonialiste, de droite ou de gauche, y
serait opposé - il n’y aura pas de sale guerre des Antilles - mais parce
que le peuple de ce pays n’est pas disposé aux sacrifices inutiles que
cela comporterait.

6 - Ne pas se tromper sur le diagnostic


Est-ce que cela veut dire que nous sommes satisfaits de la si-
tuation actuelle  ? Vous savez bien que non. Mais je vais vous dire ce
qui nous sépare. Vous êtes devenus autonomistes, dites-vous, parce
que tout va mal dans ce pays et, même, parce que tout va de mal en

p h e
pis, le chômage augmente, la misère s’étend, la délinquance se déve-

t i gr a
loppe, l’économie est on ne peut plus mal.

' A r 6 0
Loin de nous l’idée de nier que beaucoup de choses ne vont
L
(c) 9 7
pas comme nous le souhaitons. Mais nous refusons résolument

2
6
de juger la situation du pays uniquement sur le critère du chô-

5 9 6
mage ou des difficultés très réelles des entreprises. Le chômage

0
augmente dans quantité de pays indépendants, la délinquance est
plus grande dans la plupart des îles de la Caraïbe et l’usage des
stupéfiants n’est pas plus forte ici qu’ailleurs. Bref, tard venus à
l’autonomisme, vous avez adopté le langage désuet des temps hé-
roïques d’une revendication qui n’effraie plus personne parce qu’on
a cessé de croire que la départementalisation a été un échec sur tous
les plans, comme vous vous plaisez à le répéter.
Nous sommes autonomistes pour des raisons inverses. Nous
sommes autonomistes parce que la départementalisation et la dé-
centralisation ont amené ce pays à un niveau de développement
qui nous autorise à envisager l’avenir avec plus de sérénité, plus de
confiance en nous, plus d’audace, et même avec plus d’insolence.
Nous croyons pouvoir résoudre plus facilement les contradictions
internes de notre société en domiciliant à la Martinique un certain
nombre de pouvoirs de décisions qui appartiennent aujourd’hui à
des ministères parisiens.
146 Édouard de Lépine

Nous ne voulons pas faire mieux que la France qui pourrait


toujours faire mieux que nous. Elle a des ressources financières, un
savoir faire et une longue expérience que nous n’avons pas et que
nous n’avons pas la prétention d’acquérir en quelques années ni
même en quelques décennies.
Nous ne voulons pas faire mieux. Nous voulons faire autre-
ment. Et, surtout, nous voulons faire nous-mêmes en prenant nos
responsabilités et en assumant, bien entendu, les risques que cela
comporte. Nous croyons et nous affirmons nettement que cela n’est
possible que dans le cadre de la République française et par consé-
quent au sein de l’Europe.
Ce choix implique que nous prenions l’exacte mesure de ce qui
nous manque et de ce qui est indispensable pour continuer d’aller
de l’avant. Nous sommes trop viscéralement jaloux des conquêtes

p h e
de la démocratie martiniquaise, sur le plan des libertés publiques,

t i gr a
sur celui de l’éducation, sur celui de la formation professionnelle,

r
sur celui de la santé, sur celui de la protection sociale, en particulier

L ' A 6 0
de la protection des plus faibles, sur celui de la culture, et même sur
7
(c) 9
celui du développement économique et de l’environnement, où il y

6 2
a, c’est vrai, tant à faire, nous sommes trop soucieux de la dignité de
6
9
notre peuple, trop passionnément respectueux de sa volonté, pour

05
essayer de l’entraîner à son insu sur des chemins sans issue, sur la
base de diagnostics erronés.

7 - Non, tout n’est pas négatif


Dans un petit pays insulaire sans ressources naturelles impor-
tantes, nous ne sommes pas près de considérer comme des indices
avérés de notre sous-développement, l’existence d’un certain nom-
bre d’équipements de base que tous les économistes tiennent pour les
fondements indispensables de toute politique de développement  :
un port et un aéroport de classe internationale, un réseau routier,
une structure de production et de distribution d’énergie électrique,
un réseau de distribution d’eau potable et d’irrigation, tout cela qu’il
convient d’améliorer, certes, mais qui ferait envie à bien des pays
indépendants de la Caraïbe et d’ailleurs.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 147

Nous ne tenons pas pour une preuve manifeste d’oppression


colonialiste la possibilité d’élire, sans contrainte, sans aucune res-
triction au suffrage universel, 34 municipalités qui sont les insti-
tutions les plus sûres de la démocratie locale et de désigner, selon
deux modes de scrutin différents, deux assemblées territoriales aux
compétences limitées et parfois absurdement enchevêtrées mais aux
possibilités réelles dans des domaines importants.
Nous ne considérons pas comme un indice fort de la férocité
de la domination capitaliste et colonialiste, le bénéfice d’un code du
travail parmi les plus progressistes du monde ni le bénéfice d’un
certain nombre de prestations sociales criminellement dénoncées
aujourd’hui par de prétendus hommes de gauche comme autant
de gadgets colonialistes destinés à humilier notre peuple et à le
condamner à l’assistanat généralisé.

p h e
a
Nous ne sommes pas disposés à considérer comme des preu-

i gr
ves tangibles de l’absence des libertés démocratiques l’existence de
rt
L ' A 7 6 0
moyens d’information de masse officiels, d’autant plus ouvert qu’on

(c)
est plus insolent à leur égard sans parler de l’existence de plusieurs

2 9
stations privées de radio et de télévision (en Guadeloupe), émettant
6
6
en toute illégalité mais en toute impunité.

05 9
Nous ne sommes pas près de considérer comme un signe
évident de l’échec de notre système scolaires, l’existence de nos 260
écoles élémentaires et préélémentaires, de nos 44 collèges, de nos 22
lycées, de notre Université et de notre Institut Universitaire de For-
mation des Maîtres, et de nos quelques 7 000 enseignants nègres.
Nous ne tenons pas pour un indice avéré du mépris colonia-
liste pour la santé des Martiniquais, l’existence de la Meynard-Zob-
da Quitman,, de Clarac, du Carbet, du Lamentin, de Trinité, du Ma-
rin, du Saint Esprit, pour ne parler que des hôpitaux que je connais
personnellement, ni pour une marque évidente de notre indigence
en la matière, le bénéfice d’un système de protection sociale avancé,
imparfait sans doute mais supérieur à celui de n’importe quel pays
indépendant de la Caraïbe, Cuba comprise, et qui assure à la très
grande majorité de la population un accès gratuit aux soins les plus
urgents.
148 Édouard de Lépine

Nous ne prenons pas pour des signes manifestes de la volon-


té du colonialisme d’étouffer de notre culture et de nous imposer
la sienne, l’existence d’infrastructures et d’institutions culturelles
comme le Grand Carbet, le Théâtre municipal de Fort de France,
l’Atrium, la Bibliothèque Schœlcher, La Bibliothèque Centrale des
prêts, la Bibliothèque du Lamentin, le Palais des congrès, le CMAC,
le SERMAC, ni, bien entendu, pour une preuve évidente du mépris
colonialiste pour notre culture, l’accueil réservé en France à notre
musique ou à notre littérature.
Et le chômage  ? Celui des jeunes en particulier  ? Et les trans-
ports  ? Et les menaces qui pèsent sur notre agriculture  ? Et les diffi-
cultés de nos entreprises écrasées sous les charges sociales, les taxes
et les impôts ? Et tous ces hauts fonctionnaires, et tous ces cadres
métropolitains qui occupent des postes que nous pourrions parfai-
tement occuper ?
p h e
i gr a
Nous pourrions citer quantité d’autres secteurs dont le fonc-
t
' A r 6 0
tionnement appelle des changements substantiels. C’est pour tenter

L
(c) 2 9 7
de résoudre nous-mêmes, au meilleur coût, ces difficultés qui exis-
tent dans toutes les sociétés post-coloniales, et même dans quelques

6 6
autres, que nous aspirons à conduire nous-mêmes toutes les affaires
9
05
que nous pouvons traiter sans remettre en cause notre maintien au
sein de la République et par conséquent de l’Union Européenne.

8 - L’autonomie ne peut pas être


l’affaire d’un seul parti
Sur ce dernier point, je crois comprendre qu’il n’y a pas de di-
vergence majeure entre votre déclaration d’intention de Basse-Terre
ou votre projet de projet et le projet gouvernemental même tel qu’il
est aujourd’hui et encore moins tel qu’il peut être amélioré par nos
amendements. Sauf peut-être en ceci  : nous voulons aller à l’autono-
mie, les yeux grand ouverts, en sachant qu’un changement de statut
ne peut pas être l’affaire d’un jour, ni d’un mois, ni même d’une
année et en étant tout à fait conscient que ce ne peut pas être l’affaire
d’un parti, ni d’un clan, ni d’un camp.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 149

Ce n’est pas vous qui apprendrez cela au Parti d’Aimé Césaire


qui appelle ce pays depuis plus de 43 ans déjà à choisir le plus large
contre le plus étroit, pour faire reconnaître son droit à la responsa-
bilité et à l’initiative historique. Et ce n’est pas parce que les uns et
les autres paraisssent vouloir enfin faire un pas dans cette direction,
après avoir consacré toute leur énergie, toute leur vie, à combattre
ces idées simples, à les déformer, à les caricaturer, à les ridiculiser,
que nous sommes disposés à leur reconnaître le droit de conduire ce
pays à la catastrophe.
Je répète que j’ai lu avec attention votre déclaration d’inten-
tion, votre projet de construire un projet pour la Martinique, et pour
la seule Martinique d’ailleurs, contrairement à ce qu’on pourrait
croire, en vous voyant coller de si près aux jupes de madame Mi-
chaux-Chevry. Elle avait annoncé, lors de votre tout premier débat
télévisé à la télévision de Basse-Terre, tout de suite après votre élec-

h e
tion à la présidence de notre Région, qu’elle connaissait beaucoup
p
t i gr a
d’hommes qui aimeraient se réfugier sous sa robe. Vous aviez vio-

r
lemment protesté alors.

L ' A 7 6 0
(c)
Mais je vous comprends tout à fait. Madame Michaux-Chevry

2 9
est incontestablement une personnalité de premier rang dans notre
6
6
Région. Elle est l’amie de monsieur Chirac, Président et futur candi-

5 9
dat à la présidence de la République. Il n’est pas sans intérêt pour
0
elle, ni pour M. Chirac de tenter de pêcher en eaux troubles, ni pour
vous de profiter de l’aubaine pour consolider votre majorité mécani-
que par un pacte de solidarité dont j’avoue ne pas voir très bien où
il peut nous mener.
Aussi ce qui me gêne dans votre démarche, n’est-ce pas ce rap-
prochement avec nos adversaires communs d’hier. Je serais d’autant
plus à l’aise pour vous en féliciter et pour m’en féliciter que j’an-
nonce, depuis plusieurs années déjà, notamment depuis le débat du
Conseil Général sur l’Assemblée unique le 19 mars 199737, comme
deux des résultats les plus remarquables de la décentralisation, la
marche lente de la droite vers une autonomisation progressive de
sa pensée et, en sens inverse, l’intégration progressive du MIM dans

37 On peut trouver ce texte sur le site du forum martinique-mouvement@


egroups.com
150 Édouard de Lépine

le jeu politique démocratique. Je crois même avoir été l’un des seuls
dans la presse à avoir annoncé votre tournant autonomiste à votre
rentrée politique d’octobre dernier.
Ce qui m’intrigue dans la nouvelle alliance, je le dis sans mé-
chanceté, « en toute objectivité », pour reprendre une de vos expres-
sions favorites, c’est le caractère tortueux de la démarche, c’est l’am-
biguïté du contenu, bref, c’est le côté PACS de ce pacte, un PACS à
trois, où il y a déjà nécessairement un cocu. C’est, si je puis me per-
mettre, son hermaphrodisme  : départementaliste par devant, indé-
pendantiste par derrière. Car, si je comprends bien, vous n’avez pas
plus cessé d’être indépendantiste que MM Petit et Laventure d’être
départementalistes.
Ce que je vous reproche ce n’est pas d’avoir changé. J’ai été in-
dépendantiste avant vous. Je suis devenu ou redevenu autonomiste

h e
avant vous. Mais quand j’ai changé, je l’ai dit clairement. Vous, vous
p
t i gr a
continuez à jouer sur une réputation usurpée d’homme vertical qui
n’a jamais changé d’avis et c’est au moment où vous devenez un des

' A r 6 0
plus grands contorsionnistes ou plutôt un des plus grands zangzo-
L
(c) 9 7
leurs de notre récente histoire politique, compte tenu de vos posi-

2
tions de départ et de celle que vous occupez aujourd’hui, que vous

6 6
prétendez entraîner le pays « hors tout zangzolage »..
9
05
Car enfin, s’il y a une nouveauté dans votre déclaration d’in-
tention, à part votre signature à côté de celle de Mme Michaux-Che-
vry, dans votre projet de projet de Basse-Terre, c’est bien cette réfé-
rence inattendue aux Canaries, à Madère et aux Açores que vous
nous proposez sinon comme des modèles à imiter du moins comme
des exemples ou des expériences qui pourraient nous inspirer, vous
qui traitiez avec tant d’arrogance, tant d’insolence et tant de mépris
toute renonciation à une parcelle de souveraineté, sauf à titre tout à
fait transitoire et pour une transition extrêmement courte.

9 - Des exemples à ne pas suivre


Je suis toujours frappé de ce que ce sont les plus farouches
défenseurs de l’irréductible spécificité de notre condition, de l’in-
questionnable unicité de notre identité culturelle, qui vont chercher
Sur la question dite du Statut de la Martinique 151

leurs références à l’étranger, comme si nous avions plus de souve-


nirs communs avec Cuba, avec l’Algérie, avec les Canaries ou avec
Madère qu’avec la France.
En l’occurrence, le choix des Canaries, de Madère et des Aço-
res est peut-être l’un des plus étranges que l’on puisse concevoir. Il y
a de telles différences entre notre situation actuelle et celle de ces îles
au moment de leur accession à l’autonomie, et encore aujourd’hui,
que je ne vois pas comment nous pourrions nous inspirer d’expé-
riences, sans doute intéressantes à plus d’un titre, mais dont nous
n’avons pas grand chose à espérer pour surmonter nos difficultés
actuelles.
Les Canaries comme les Açores et Madère ont accédé à l’au-
tonomie dans une Espagne qui relevait de près de quarante ans de
dictature franquiste et d’un Portugal qui se remettait difficilement

h e
de quarante années de dictature salazarienne. Les notions de liber-

p
a
tés publiques, de conquêtes démocratiques, de protection sociale, de

t i gr
franchises locales, d’identités culturelles des vieilles provinces espa-
r
L ' A 7 6 0
gnoles, qui avaient eu autrefois de très fortes résonances et parfois

(c)
depuis très longtemps, avaient été systématiquement et violemment

2 9
refoulées sous les deux dictatures
6
9 6
C’est dans un contexte tout à fait différent que ceux d’entre
5
0
nous qui aspirons à l’autonomie entendent poser le problème. Si
nous voulons l’autonomie ce n’est pas pour ressembler aux Cana-
ries, à Madère ou aux Açores, c’est pour ne pas perdre l’avance que
nous avons dans plusieurs domaines et qui parfois fait envie. Car
si, à la rigueur, et seulement à certains égards, les Canaries peuvent
être considérées comme ayant un niveau de vie comparable à celui
de la Martinique, tout le monde sait que Madère et les Açores sont
assez loin de connaître un développement qui pourrait nous faire
envie sur quelque plan que ce soit.
Ce qui m’inquiète, s’agissant de nos rapports avec l’Europe,
c’est que vous paraissiez revendiquer pour la Martinique ce que
l’Espagne et le Portugal revendiquaient pour ces régions au moment
de leur adhésion au Marché Commun. Les gouvernements autono-
mes des Canaries et des Baléares avaient souhaité un modèle spé-
cial d’intégration, différent du modèle espagnol, à travers ce qu’on
a appelé le Protocole n° 2 du Traité d’adhésion de l’Espagne à la
152 Édouard de Lépine

Communauté Européenne. Ce protocole prévoyait explicitement


l’exclusion des Canaries de l’Union Douanière, de la PAC (Politique
agricole commune), de la PCP (Politique Commune de la Pêche, du
champ d’application de la TVA.
Cinq ans plus tard, le même gouvernement autonome des Ca-
naries, en pleine crise agricole, une crise pire que celles que nous
avons pu connaître au lendemain des pires cyclones, demandait l’in-
tégration de l’archipel à l’ensemble des politiques communautaires,
y compris à la PAC, ce qui leur a permis de surmonter la terrible
crise de la banane du début des années 1990.
Mieux. Dès 1990 le Gouvernement Autonome des Canaries
puis ceux de Madère et des Açores demandaient à bénéficier des
principes qui avaient inspiré le POSEIDOM (Programme d’Options
Spécifiques à l’Eloignement et à l’Insularité des DOM). Le POSEI-

h e
MA (Programme pour Madère et les Açores) et le POSEICAN (pour
p
t
dispositions du POSEIDOM.
i gr a
les Canaries ) reprennent dans leurs grandes lignes les principales

L ' A r 6 0
7
Autrement dit, après avoir voulu se tenir à l’écart de l’Europe,

(c) 2 9
au bout de cinq années, ces îles, qui vous servent de modèles, réinté-
6
graient l’Europe sans renoncer à leurs spécificités bien sûr, mais en

5 9 6
s’inspirant très largement du modèle mis en place pour les DOM. Et

0
je veux à ce sujet rendre à Camille Darsières l’hommage qu’il mé-
rite. C’est à son initiative, on ne l’a pas assez rappelé, qu’a été lancé
en 1988 l’idée d’un regroupement des régions ultra-périphériques
pour mieux peser à la Commission des Iles de la CRPM (Confé-
rence des Régions Périphériques Maritimes) sur les décisions de la
Communauté Européenne. C’est ce regroupement qui a permis les
avancées les plus significatives dans les rapports de ces régions avec
l’Europe.
Qu’est-ce à dire  ?
Qu’il n’y aurait rien à retenir de l’expérience des Canaries, de
Madère et des Açores  ? Pas du tout. Il y a dans le statut de ces Iles
comme dans celui de la Sardaigne et de la Sicile qu’évoquait Césaire
dès 1958 dans le discours de fondation du PPM, ou dans celui des
Iles grecques, des éléments de réflexion utiles. Mais il ne faut pas
faire croire au peuple martiniquais que ces îles sont des îles sans
Sur la question dite du Statut de la Martinique 153

problèmes parce qu’elles ont un statut qui leur permet de surmon-


ter toutes leurs difficultés. S’il y a quelque chose à retenir de l’ex-
périence de ces régions, c’est la souplesse de leur statut, le pragma-
tisme de leurs dirigeants qui sont en perpétuelle négociation avec le
pouvoir central pour adapter (tous les cinq ans pour les Canaries) et
réajuster la répartition des pouvoirs entre le centre et la périphérie.

10 - Il n’y a pas de voie royale pour


l’émancipation des peuples
Il n’y a pas plus de voie royale pour l’émancipation des peu-
ples que pour la science, pour reprendre la formule de Marx. En tout
état de cause, c’est de nous-mêmes, en nous-mêmes et en puissant
dans notre propre histoire et dans l’histoire de nos relations avec la

h e
France que nous devons trouver la clé des avancées institutionnelles
p
t i gr a
dont nous avons besoin pour aller de l’avant

A r 0
. Quand pour justifier votre déclaration d’intention, votre

L ' 6
(c) 2 9 7
projet de construire un projet, vous faites semblant de considérer
le document cadre du projet de Loi d’orientation du gouvernement

6 6
comme un pur produit d’une volonté colonialiste de nous enfermer

9
5
dans une prison constitutionnelle, vous savez que c’est faux et vous
0
cherchez consciemment à tromper le peuple.
Le document, a été établi encore une fois après la plus large
consultation et la plus vaste concertation jamais réalisée avec les re-
présentants les plus qualifiés de ce pays. Il balise les grandes orien-
tations d’un projet qui vous sera soumis, une seconde fois, avant
d’être soumis au Parlement. Il vous propose, avec le Congrès, une
structure démocratique pour exprimer vos choix et une voie légale
pour sortir de l’article 73, si c’est le vœu démocratiquement exprimé
par les élus et sanctionné par la volonté populaire.
De mon point de vue, tout à fait personnel, il a fait une conces-
sion énorme à l’impatience de quelques uns d’entre nous, en consi-
dérant que nous étions mandatés par nos électeurs pour traiter de
ces questions. Quant à moi, si je suis fidèle à l’esprit sinon à la lettre
de la Convention du Morne Rouge de 1971 dont le programme mé-
riterait d’être largement repensé, c’est au moins sur ce point :
154 Édouard de Lépine

« l’inégalité de représentation au Conseil Général, au détriment des


villes… et le fait qu’aucun conseiller général, en mars 1967 et 1970, n’a été
désigné à cette assemblée avec un mandat officiel d’y définir les modali-
tés d’un changement de statut, sont autant d’éléments qui disqualifient
sans appel les Conseils Généraux comme assemblées représentatives ayant
compétence pour discuter d’un problème aussi grave et encore moins pour
engager les peuples de leur pays. »
La création, entre temps, d’une seconde assemblée, le Conseil
Régional, les correctifs apportés dans la composition du Conseil Gé-
néral, n’invalident pas à mes yeux cette observation.
Je ne suis pas convaincu que des gens qui ont fait toute leur
carrière politique dans la lutte contre l’autonomie, qui ont été élus
dix fois, vingt fois, sur des programmes anti-autonomistes38 sont
particulièrement qualifiés pour présenter un projet d’autonomie si

p h e
tant est qu’ils l’envisagent, ni à plus forte raison, bien entendu, pour
faire la leçon à ceux qui ont passé leur vie à se battre pour ce statut.

t i gr a
r
Mais nous acceptons le pari. Nous sommes prêts à discuter à

L ' A 6 0
tout moment avec tous ceux qui le voudront des propositions faites
7
(c) 9
par le gouvernement qui ne ferme la porte à personne ni à aucune

6 2
solution. Au contraire, sauf à vouloir enfoncer une porte ouverte,

6
9
il n’y a pas autre chose à faire qu’à assurer sa démarche, à s’ouvrir

05
le chemin, à le baliser pour ceux qui viendront après, en ayant as-
sez de modestie pour ne pas croire que nous pourrons tout faire
en une seule étape, assez de lucidité pour ne pas imaginer le statut
comme une Amérique qui attendrait son Christophe Colomb, avec
ses contours bien arrêtés et définitivement arrêtés, mais comme
un espace aux frontières mouvantes à repousser chaque jour plus
loin, tout simplement parce qu’il n’y a pas de fin de l’histoire, que
la départementalisation ne peut pas plus être la fin de l’histoire de
notre pays que l’autonomie ou l’indépendance n’en constitueront le
terme.

38 Mme Michaux-Chevry a participé à au moins 14 campagnes électorales


depuis son élection au Conseil Général de Guadeloupe en 1976 jusqu’aux dernières
élections régionales (1998), en passant par les municipales, les législatives, sans par-
ler des présidentielle ou des européennes. Marie-Jeanne en a fait un peu moins
mais, sauf en 1973, (et encore  !), il n’a laissé passer aucune occasion de traîner l’au-
tonomie dans la boue.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 155

VIII - UN PROJET À AMÉLIORER

« Il y a quelque chose de plus affligeant


que le spectacle des ilotes ivres,
c’est celui des ilotes dégrisés »
Jean Jaurès
Monsieur le Président, mes chers collègues,
Je ne ferai pas semblant de croire qu’on peut être, innocem-
ment, à la fois pour le projet de loi d’orientation du gouvernement

h e
et pour la déclaration dite de Basse-Terre. Et ce n’est évidemment
p
a
pas la tournée électorale de M. le Président de la République qui

t i gr
pourrait me faire changer d’avis. Les deux projets s’opposent à la
r
L ' A 7 6 0
fois par les circonstances de leur élaboration, par la conception de la

(c) 9
démocratie qui les inspire, par la logique qui les sous-tend.

6 2
Je me suis assez largement exprimé lors de notre débat du 18
6
05 9
janvier sur les circonstances de la mise en place de ces deux projets
pour que je n’aie pas à y revenir. Je voudrais insister aujourd’hui sur
leur inspiration profonde, faire quelques observations sur les récen-
tes déclarations du chef de l’Etat à ce sujet et sur l’apparent consen-
sus qui s’est réalisé autour de ses propos, avant de terminer sur une
ou deux questions que me pose le projet gouvernemental.
Monsieur le Président, dans une interview que vous avez ac-
cordée au journal Le Monde, le 2 novembre 1999, c’est-à-dire avant
même de connaître le contenu définitif du projet de loi d’orientation,
vous estimez que « le Congrès est antidémocratique, en ce sens qu’il fa-
vorise une dérive alimentariste puisque c’est le congrès qui jugera l’oppor-
tunité d’interpeller le gouvernement français sur une possible évolution
statutaire ».
Je ne vous chercherai pas querelle sur ce néologisme dont je
vous laisse volontiers la paternité. Il dit bien ce qu’il veut dire. La
dérive alimentariste ce doit être la propension que vous prêtez aux
156 Édouard de Lépine

élus de fidéliser leurs électeurs par les petits cadeaux qui entretien-
nent les clients et le clientélisme. Si je ne mets pas en doute l’exper-
tise du maire de Rivière Pilote dans le domaine de l’assistance élec-
torale aux personnes en difficulté et même à quelques autres, je ne
saurais bien entendu cautionner une telle vision du travail des élus
martiniquais dans leur ensemble.
J’y vois une confirmation de votre profond mépris à l’égard
de nos collègues du Conseil Général, que vous avez de plus en plus
tendance à considérer comme des élus de seconde zone.
Non seulement vous n’avez pas cru devoir les consulter ni
même les informer avant votre déclaration de Basse-Terre - il est vrai
que vous n’aviez pas eu plus d’égards pour votre propre assemblée.
Vos collègues ont appris par la radio et par la télévision, comme

e
tout le monde, que vous aviez fait une déclaration en leur nom. Il

p h
est vrai que, depuis quelque temps, vous n’avez cessé de manifester

r a
g
à leur endroit une étonnante désinvolture et même une singulière
insolence.
A rt i 0
L ' 7 6
(c) 9
Non content de qualifier de « torchon à la solde du colonialisme »,

6 2
un rapport co-signé par votre homologue de l’assemblée départe-

6
9
mentale, de le déchirer sous l’œil des caméras de télévision et d’in-

05
viter qui le voudrait à en porter les morceaux au Premier Ministre,
vous n’avez pas cessé depuis trois mois de mener une campagne
mesquine et sournoise contre le président Claude Lise auquel vous
devrez pourtant sinon le « désencayage » qui vous est cher du moins
la possibilité du déblocage des institutions que souhaitent tous ceux
qui veulent le changement sans risquer la rupture.

1 - Vers un congrès marron  ?


Mais vous n’êtes pas à une contradiction près. Après avoir fait
rejeter par votre majorité le projet de Congrès qu’il a eu le mérite de
proposer, vous avez écrit au Président Lise pour lui proposer une
réunion informelle des deux assemblées, une sorte de pré-congrès
ou de congrès marron. Vous avez fini par vous rendre compte qu’il
était non seulement difficile mais ridicule de refuser d’associer à la
Sur la question dite du Statut de la Martinique 157

discussion des élus qui ne sont ni moins bien élus que vous ni moins
représentatifs que vous de l’opinion de ce pays.
«  Hors toute polémique  », avez-vous cru devoir préciser,
comme si vous reconnaissiez que c’est vous qui avez lancé cette po-
lémique stérile sans issue parce que sans objet. Une rencontre qui
n’aurait de valeur, selon vous, que si elle s’inscrivait en dehors du
cadre légal proposé dans le projet de loi gouvernemental. Et c’est
cela que vous voudriez faire passer pour l’expression de votre vo-
lonté de privilégier le dialogue  !
Quel esprit d’ouverture ! Vous êtes président de la Région
depuis maintenant deux ans. Vous pouviez faire cette proposition
depuis un an au moins comme votre collègue de Guyane39. Il a fallu
que le gouvernement envisage la convocation d’un congrès, pour
que vous vienne l’idée d’essayer de contourner cette assemblée

h e
d’élus par un pronunciamento de trois présidents sans mandat de
p
leurs assemblées.

t i gr a
A r 0
Et il vous a fallu prendre conscience de l’impasse dans laquel-

L ' 6
7
le ce pronunciamento vous enfermait, j’allais dire vous « encayait »,

(c) 2 9
pour admettre de facto ce congrès dont vous aviez tant snobé le
principe.
6
5 9 6
0
Mais peu importe. Mieux vaut tard que jamais. Avec beaucoup
de courtoisie et un sens élevé de ses responsabilités, le président
Claude Lise, qui aurait pu vous demander d’attendre la prochaine
mise en place de cette institution, a accepté le principe de ce congrès
marron. Il a simplement assorti cet accord de principe d’un certain
nombre de conditions qui en garantissent le sérieux et l’efficacité. Il
vous a proposé la mise en place d’une commission ad hoc mixte char-
gée de préparer cette rencontre.
Je n’ai pas entendu dire que vous ayez répondu à cette propo-
sition. Ce qui compte pour vous, c’est le geste, c’est l’effet d’annonce,
c’est pour tout dire le bluff et le coup médiatique.

39 Après les violents incidents de novembre 1996 une Commission mixte


mise en place par le gouvernement d’Alain Juppé en février 1997, a commencé à
travailler à un Pacte de Développement pour la Guyane qui a été présenté en février
1998 aux deux assemblées, Conseil Régional et Conseil Général qui l’ont adopté.
158 Édouard de Lépine

Vous savez bien qu’un telle rencontre ne peut s’improviser.


Voyez où vous en êtes trois mois et demi après Basse-Terre. Nous
attendons toujours votre projet qui demeure à ce jour une déclara-
tion d’intention, un projet de projet. Car enfin, ce ne sont pas les
trois ou quatre « préconisations » fiscales du document de travail,
pompeusement baptisé « LE COURAGE POLITIQUE AU SERVICE
DU DEVELOPPEMENT » que vous nous avez fait tenir au bout de
deux mois d’intense cogitation de vos experts, qui peuvent tenir lieu
de projet pour la Martinique  ! 
Je note d’ailleurs que ce n’est peut-être pas tout à fait un ha-
sard si le mot qui vous vient pour désigner les résultats de vos ré-
flexions est celui de préconisation, un vieux mot du vocabulaire reli-
gieux qui désigne l’acte solennel par lequel le Pape « préconise », en
consistoire, un ecclésiastique appelé aux fonctions épiscopales par
un chef d’Etat.
p h e
t i gr a
Par respect pour vous-même et pour votre fonction, je ne me

' A r 6 0
permettrai pas de dire que j’ai parfois le sentiment que vous êtes de-
L
(c) 9 7
puis quelque temps l’objet d’une singulière « préconisation ». Dans

2
la course à l’Elysée, vous voilà « préconisé » second porteur d’eau de

6 6
M. le Président de la République, grégario en second, derrière Mme
9
05
Lucette Michaux-Chevry,

2 - La pièce maîtresse du néo-


autonomisme  : Jacques Chirac
Car, si je comprends bien, M. Jacques Chirac, que vous ne dé-
signez plus que comme le gardien suprême de la constitution, de-
vient la pièce maîtresse de votre processus démocratique d’éman-
cipation de la tutelle colonialiste. Beaucoup plus que le gouverne-
ment français. Beaucoup plus que le Parlement français auquel vous
appartenez.
C’est ce qui me frappe le plus depuis quelque temps dans vo-
tre conception de la démocratie qui pourrait se résumer ainsi  : Les
présidents de Région décident. Le Président de la République ap-
prouve. Le peuple adopte.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 159

Je ne vois pas d’autre explication à votre démarche. A l’ex-


ception de Karam qui a consulté depuis plus de deux ans les deux
assemblées de Guyane, le couple de l’année élabore en catimini un
projet de projet. Il fait constater par le gardien de la constitution
qu’il ne s’y trouve rien qui soit de nature à le gêner. Il revient devant
le peuple avec son certificat de conformité et lui dit « Vous voyez,
Chirac lui-même (Chirac ki Chirac  !) est d’accord avec nous  !  Vive
l’autonomie  ! Vive Chirac  !».
C’est ce qui explique sans doute l’accueil fait au président de
la République par les néos-autonomistes de tous bords, au point
qu’on ne sait plus très bien si c’est le MIM qui a adhéré au RPR ou si
c’est le RPR qui a adhéré au MIM.
Je suis d’autant plus à l’aise pour me désolidariser de cette
chiraco-mania que je n’ai jamais participé aux campagnes stupi-

h e
des tendant à faire passer l’ancien maire de Paris pour un raciste.

p
a
J’avoue que je trouve l’homme plutôt sympathique. En tout cas in-

t i gr
finiment plus sympathique quand il ouvre sa campagne électorale
r
L ' A 7 6 0
aux Antilles en reconnaissant le droit des Antillais à une identité

(c)
propre que quand il la ferme en Nouvelle Calédonie en massacrant

2 9
les Canaques à Ouvéa (mai 1988). De là à le prendre pour le grand
6
6
désencayeur, j’allais dire pour le père l’ouverture de la société marti-

5 9
niquaise, il y a un gouffre que je ne saurais franchir.
0
Je voudrais à ce sujet faire deux observations qui sont au cœur
même du débat. J’en appelle à la mémoire des Gaullistes de cette
assemblée où il doit tout de même bien en rester quelques uns. Le
général de Gaulle avait mis quinze ans à oublier le principe solen-
nellement affirmé par la Conférence africaine française (sic) de Braz-
zaville de 1944, que « les fins de l’œuvre de civilisation accomplie par la
France dans ses colonies, écartent toute idée d’autonomie, toute possibilité
d’évolution hors du bloc français de l’Empire,  comme toute constitution
même lointaine de self-government ».
En septembre 1959, fidèle au principe de réalité qui constituait
le fondement de sa politique,« compte tenu de toutes les données  : al-
gériennes, nationales et internationales », il oubliait Brazzaville. Après
cinq années de guerre (dont 15 mois sous son gouvernement), il pro-
clamait solennellement le droit de l’Algérie à l’autodétermination.
Moins de deux ans plus tard, il négociait avec les chefs du FLN qu’il
160 Édouard de Lépine

traitait la veille de «  meneurs ambitieux qui croyaient pouvoir obtenir


qu’un jour la République leur accorde le privilège de traiter avec eux du
destin de l’Algérie, les  bâtissant par la même comme gouvernement algé-
rien ». Il réussissait à imposer l’indépendance de l’Algérie à une des
armées coloniales les plus rétrogrades de l’histoire du colonialisme
européen. C’est l’un de ses titres au respect et à la reconnaissance
des colonisés.
Il est vrai que, tout de suite après, à un discours très courtois
de Césaire à la Mairie de Fort de France, de Gaulle non seulement
fermait la porte à toute discussion mais proclamait avec dédain
« qu’entre l’Europe et l’Amérique, il n’y a que des poussières et qu’on ne
bâtit pas des Etats sur des poussières ».

p h
3 - De Brazzaville à Madiana e
t i gr a
L ' A r 6 0
Du moins le général avait-il l’excuse de revenir à peine d’une

7
longue traversée du désert. Jacques Chirac, lui, a occupé, depuis

(c) 9
trente trois ans, sans interruption, tous les postes d’où il pouvait uti-

6 2
lement faire avancer la cause des Antillais et des Guyanais. Cinq fois
6
05 9
ministre de quatre éminents gaullistes historiques, Georges Pompi-
dou, Couve de Murville, Jacques Chaban Delmas, Pierre Messmer,
deux fois premier ministre lui-même sous M. Giscard d’Estaing et
sous François Mitterrand, député de haut rang, quand il n’était pas
ministre, il s’est constamment opposé à la moindre avancée institu-
tionnelle dans le traitement des affaires antillaises.
Ses amis, au premier rang desquels Mme Michaux Chevry,
quinze fois élue ou réélue, Conseillère générale, Conseillère ré-
gionale, maire, député, sénateur, deux fois ministre sous Chirac
puis sous Balladur, conseiller spécial du Président (1995), chaque
fois élue ou réélue sur des programmes violemment anti-autono-
mistes jusqu’aux dernières élections régionales comprises, ont passé
quarante ans à injurier, à insulter, à vilipender, à travestir la pen-
sée de ceux qui, aux Antilles et en Guyane, posaient la question de
l’identité et de la responsabilité martiniquaise, guadeloupéenne ou
guyanaise.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 161

Qu’il ait fallu cinquante six ans à M. Chirac pour oublier Braz-
zaville et trente six ans pour faire oublier que nous étions considérés
comme des poussières, aux applaudissements de ceux qui l’accla-
ment aujourd’hui, ne me paraît pas constituer une raison suffisante
pour justifier cette indécente procession de porteurs d’encensoirs
autour du gardien de la constitution.
Je note, pour ma part, que le Président de la République à Ma-
diana, n’a rien dit de neuf par rapport à ce qui a été maintes fois af-
firmé par François Mitterrand, avant et après son élection à la prési-
dence de la République, par Emmanuelli en 1982, par Michel Rocard
en 1988, par Le Pensec en 1990, par Jospin et par Queyranne en 1997.
Rien en tout cas qui soit contraire ou qui ne soit contenu dans le pro-
jet de loi d’orientation d’aujourd’hui. Il l’a d’ailleurs dit lui-même.
Mais, hélas   ! nous n’en avons pas fini avec l’assimilation-

h e
nisme. Nous avons nous aussi nos « journalistes de complaisance, de

p
a
révérence et de connivence » (Bourdieu). En situation de sous-emploi,

i gr
en quête de protection, par lâcheté autant que par ignorance, ils ont
rt
L ' A 7 6 0
décidé de faire passer pour une nouveauté la volonté exprimée par

(c)
le Président de la République de prendre en compte la « formidable

2 9
demande de reconnaissance de leur personnalité, de leur dignité, de leur
6
6
identité, de leur capacité à assumer eux-mêmes une part plus importante

5 9
de leur destin ». Comme si le fait d’être reconnu par un Président de
0
droite conférait une valeur particulière à cette reconnaissance.
Cela me rappelle le mot de Jaurès à propos des ilotes de Sparte
que leurs maîtres saoulaient pour l’édification des jeunes gens. « Il y
a quelque chose de plus affligeant que le spectacle des ilotes ivres, c’est celui
des ilotes dégrisés ».
Les néos-autonomistes me font irrésisti-
blement penser à ces ilotes dégrisés. Qu’ils
soient les bienvenus parmi les autonomis-
tes  ! Mais de grâce qu’ils prennent le temps
de se dégriser complètement !
On aurait tort de penser qu’il est facile d’expliquer à une opi-
nion passablement désemparée la nouvelle politique que les néos-
autonomistes prétendent mettre en place. Je suis prêt à croire avec
notre bon vieil Aristote que « la première union nécessaire est celle de
162 Édouard de Lépine

deux êtres qui ne peuvent rien l’un sans l’autre ».  Il est tout à fait exact
que les présidents des Conseils Régionaux de Guadeloupe et de
Martinique ne peuvent strictement rien l’un sans l’autre. Comme on
aurait dit au temps où les compagnons de notre président flirtaient
avec la pensée du grand timonier Mao Tsé Toung  : « ils sont comme
deux pigeons qu’on ne saurait séparer même à grands coups de bâton ».
J’admets volontiers avec ce compositeur dont je ne sais plus le nom
« l’union libre», comme une forme légitime de la vie du couple (tu
rentres, je sors, tu sors, je rentre, pa ni pwoblèm).
Mais je suis assez loin de considérer la politique comme un
carnaval et encore plus loin de tenir un mariage burlesque, fut-
il celui du siècle, pour le b.a. ba de la bonne gestion des affaires
publiques.
Le Président de la Région ne pourra pas faire semblant, pen-

h e
dant longtemps, de prendre le césairisme pour « un avatar du colonia-
p
t i gr a
lisme antillais », comme l’écrivait La Parole au Peuple,40 il y a vingt ans,
bien avant ce moratoire dont il fait aujourd’hui le point de départ de

' A r 6 0
sa détestation de Césaire, et de tenir le michaux-chevrisme pour le
L
(c) 9 7
dernier cri de la modernité nationaliste.

2
6 6
Il ne pourra pas faire passer « l’après-césairisme pour cette bau-

9
5
druche que l’on gonfle pour impressionner la galerie  » et la résistance
0
de madame Michaux Chevry à la persécution imbécile de ses juges
(imbécile parce que cette persécution la sert plus qu’elle ne la gêne)
pour la forme antillaise du mandélisme41.
Soit dit en passant, et sans vouloir défier dans cette enceinte
la menace d’une expulsion manu militari, comme ce malheureux
qui eut le mauvais goût d’interrompre la sainte messe de Madiana,
au moment de l’Élévation, en évoquant « les affaires » de Mme Mi-
chaux-Chevry, sans surtout méconnaître le principe de la présomp-

40 Césaire  : Un grand maître de la mystification et de la manipulation, in La


Parole au Peuple, Spécial 7, p 6. Mai 1980 
41 Mme Michaux-Chevry n’a-t-elle pas elle-même suggéré la comparai-
son  : « Je me suis trouvée prisonnière de 9 heures du matin à 11 heures du soir
(dans le cabinet du Juge d’Instruction   ! nda). C’est assez dur. Mais Mandéla a
supporté plus que ça, je suis prête à en faire autant moi aussi. » F A Guadeloupe
15/03/ 00
Sur la question dite du Statut de la Martinique 163

tion d’innocence en faveur de madame la Présidente du Conseil Ré-


gional de la Guadeloupe, imaginons un peu ce qu’aurait donné dans
le microcosme néo-autonomiste, dans la presse et à la télévision, la
convocation de Camille Darsières ou de Claude Lise dans le cabinet
d’un juge d’instruction pour la moitié des faits reprochés à Mme
Michaux-Chevry.42

Je n’invoquerai pas le comportement odieux des coupeurs de


tête de 1992, toutes nuances confondues, (communistes et mimistes
en tête, hélas  !) sur le compte administratif de l’exercice 1971 « de
Camille Darsières », qui étaient en fait celui de la gestion de la coali-
tion de gauche du Conseil Régional entre 1986 et 1992.

Mais chacun se rappelle l’usage fait par le MIM et par son

p h e
premier secrétaire personnellement, d’un chèque de 100 000 francs,

a
versé par un béké sur le compte de campagne de Camille Darsières

t i gr
en 1992, le compte de campagne étant un document parfaitement
r
L ' A 7 6 0
transparent et régulièrement publié au JORF.

(c) 2 9
Imaginons ce que le MIM et ses nouveaux alliés auraient dit,
6
5 9 6
si on avait trouvé plus de 700 000 F miraculeusement échoués sur le

0
compte personnel de Claude Lise ou de Camille Darsières, comme
on en a trouvé au Crédit Agricole de Basse-Terre sur celui du plus
titré des signataires de la Déclaration de la ville du même nom.

Imaginons, en notre for intérieur, et n’en parlons plus. Ce n’est


d’ailleurs pas ce qui m’inquiète dans la nouvelle politique nationale
populiste même si, de toute évidence, « les affaires » peuvent être
difficilement tenues pour totalement étrangères à la Nouvelle Poli-
tique National Populiste en Guadeloupe.

42 Ce n’est pas que notre presse de « révérence, de connivence et de com-


plaisance » ignore les faits qui traînent depuis neuf mois au moins dans l’édition
guadeloupéenne de France-Antilles. Au fait, avez-vous remarqué que, dans cette
presse, on n’appelle plus madame la Présidente que par son prénom  ? Lucette par-
ci, Lucette par là (comme les sujets de sa Majesté désignent leur souverain, Elisa-
beth en Angleterre, Louis, Charles, Henri, en France) … Mais les Cubains, et les
néos cubanolâtres, ont bien Fidel, alors  ?
164 Édouard de Lépine

4 - Les fondements de la NPNP (Nouvelle


Politique Nationale Populiste)
Ce qui m’inquiète dans la nouvelle alliance c’est l’apparente
sincérité de ceux qui invoquent les fondements de cette nouvelle po-
litique. Comment l’homme vertical qu’est le Président du Conseil
Régional, aux yeux de notre « presse de complaisance », comment l’in-
carnation du refus du zangzolage, qu’il prétend être, peut-il nous fai-
re prendre l’attachement indéfectible réaffirmé, par ses compagnons
de Basse-Terre à la citoyenneté française, et à tout ce qui en découle,
pour le premier pas vers la réalisation du projet nationaliste dont il
se dit porteur depuis vingt six ans ?
Comment peut-il tenir notre scepticisme à l’égard de la nou-
velle foi pour une apostasie et tenter de nous faire passer pour des

p h e
hérétiques, voire pour des relaps, dont il ne se contenterait proba-
blement pas de déchirer les écrits et de les disperser aux vents si on

i gr a
lui en laissait la possibilité  ?
t
L ' A r 6 0
Je ne rappellerai pas ici les fondements de la politique du

(c) 9 7
MIM, je veux parler de ce que les Mimistes appellent leur Docu-
2
9 6 6
ment de base   : le PAI (Protocole d’Accession à l’Indépendance).
Je ne leur demanderai pas s’ils ont mis leurs nouveaux alliés devant

05
la sommation faite aux autonomistes, dans cette période 1977-1979,
qu’ils qualifient eux-mêmes de « période historique charnière décisive
pour les relations entre autonomistes et indépendantistes ».
Le MIM estimait alors que le seul compromis possible
consistait
« pour les indépendantistes à accepter la négociation d’une étape de
transition à la DECOLONISATION / appelée autonomie ou pas peu im-
porte, les autonomistes inscrivant en retour leur objectif d’Etat autonome
dans la perspective stratégique explicite de l’Indépendance en disant auto-
nomie Etape vers l’Indépendance.
« Dès lors, il serait possible d’opposer au gouvernement fran-
çais un Front de Libération Nationale /F.L.N./ dont l’objectif prio-
ritaire serait de préparer le peuple martiniquais à se prononcer au
terme de trois ans, par un referendum sur l’Indépendance. »
Sur la question dite du Statut de la Martinique 165

C’est le point de vue exprimé noir sur blanc dans l’organe of-
ficiel du MIM, La Parole au Peuple, du 30 juillet 1979. Je lui en fais
d’autant moins grief que j’ai longtemps partagé la même analyse. Ce
que je lui reproche ce n’est pas d’avoir changé et de s’être placé sous
la direction de Mme Michaux Chevry pour cette étape historique de
sa lutte de libération nationale. Après tout, « les hommes ressemblent
plus à leur temps qu’à leu père, dit la sagesse arabe. Il n’y a que les ca-
davres qui ne changent pas » 
Je n’ai rien contre la personne de Mme Michaux Chevry. J’ai
souvent rappelé autrefois que le Premier Ministre du Premier Gou-
vernement Provisoire de la République Algérienne, en 1959, n’a pas
été Messali Hadj, le père de la nation algérienne, ni aucun des chefs
historiques du FLN Algérien ( Ben Bella, Krim Belkacem, Boudiaf,
Ait Ahmed, Didouche etc) mais un ancien assimilationniste che-
vronné, M. Ferhat Abbas, qui dénonçait cinq ans auparavant les fils

p h e
de la Toussaint comme de dangereux irresponsables.

t i gr a
L ' A r 6 0
(c)
5 - Que veulent les
7
néos-autonomistes  ?
2 9
6 6
Ce que je reproche aux nouveaux alliés, c’est de continuer à

9
5
dire simultanément les uns et les autres qu’ils sont fidèles à eux-
0
mêmes, chacun gardant ses positions de départ et, en même temps,
qu’ils ont fait chacun un pas l’un vers l’autre.
Ou bien vous avez abandonné les positions que vous préten-
diez occuper depuis plus d’un quart de siècle pour aller à la rencon-
tre de Mme Michaux Chevry qui, elle-même, aurait laissé derrière
elle les lignes de défense de son indéfectible attachement à la France
pour vous rejoindre. Il y aurait là un grand écart que pourraient
vous envier bien des danseuses de french cancan. Ou bien vous de-
meurez, l’un et l’autre, fermes sur vos positions. Il y a là une tech-
nique du surplace à faire pâlir de jalousie les champions de cette
spécialité.
Ou bien vous avez changé et vous ne posez plus comme condi-
tion sine qua non à un accord avec des autonomistes l’acceptation for-
melle de l’indépendance comme but ultime de la manœuvre. C’est
une position parfaitement honorable. Elle vous honorerait d’autant
166 Édouard de Lépine

plus que vous auriez mis plus de temps à en comprendre le bien-


fondé. Mais il faut le dire clairement, à haute et intelligible voix.
Ou bien vous n’avez pas changé. Vous maintenez que l’auto-
nomie ne peut être qu’une étape de transition plus ou moins longue
devant déboucher nécessairement sur l’indépendance. Dans ce cas,
c’est la droite qui a accepté l’ultimatum que le PPM et les autonomis-
tes ont refusé en 1977.
Les Martiniquais ont le droit de savoir et en tout cas celui de
s’interroger sur le contenu réel de la déclaration de Basse-Terre. Or,
il paraît que rappeler les positions officielles du MIM, celles qui sont
à l’origine de sa rupture avec les autonomistes, de son divorce d’avec
ceux qu’il appelle la nouvelle droite, est un crime de lèse-nation.
Le seul fait de prononcer aujourd’hui le mot indépendance re-

h e
lèverait de la provocation. La droite elle-même aurait renoncé à faire
p
t i gr a
la moindre allusion à ce mot qu’elle utilisa pendant si longtemps

r
pour effrayer l’opinion.

L ' A 7 6 0
(c)
Le président Alfred Marie-Jeanne aurait seul désormais le droit

2 9
de proclamer sa fidélité à ce mot d’ordre auquel il ne saurait, dit-il,
6
6
renoncer. Il serait seul juge de l’opportunité de réaffirmer quand il

5 9
veut, où il veut, cette fidélité sans foi en un projet sans avenir.
0
Nous ne marchons pas. Le Président du Conseil Régional
peut, s’il le désire, continuer à jouer sur les deux tableaux, celui de la
verticalité et celui de l’horizontalité, celui de l’intransigeance et celui
de la souplesse, celui de la voie droite et celui du zangzolage.
Dès lors qu’elles sont clairement exprimées, aucune de ces po-
sitions ne nous gêne plus qu’elle ne gêne monsieur Chirac.

6 - Qui est mandaté par qui  ? Pour quoi  ?


Le Congrès tel que nous l’envisageons et tel qu’il peut l’être
dans la loi d’orientation nous offre une excellente occasion d’exposer
cela noir sur blanc, et de faire au pays, au terme d’un débat loyal,
une proposition sans ambiguïté.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 167

Nous sommes naturellement prêts à prendre le débat, dès


maintenant, bien que ni les élus du Conseil Régional ni ceux du
conseil Régional n’aient été élus pour cela. De ce point de vue je
partage tout à fait le l’opinion exprimée dans l’amendement de notre
collègue de Roger Lise. Un amendement voté, il est vrai, dans des
conditions telles, lors de notre plénière du 18 janvier dernier, qu’il
n’avait aucun sens, en dehors de la manœuvre politicienne visant à
sauver votre majorité de circonstance dans cette assemblée.
Je regrette d’ailleurs vivement, pour ma part, que le Président
du Conseil Général, Claude Lise, cédant aux pressions d’un courant
minoritaire, ait renoncé à l’échéance de 2004 primitivement annoncé
pour une consultation de nos deux assemblées.
Il n’y avait que deux moyens sûrs de nous permettre de nous

e
prononcer en toute sérénité et en toute légitimité.

r ap h
Ou bien le gouvernement prononçait la dissolution de nos

rt i g
deux assemblées et provoquait de nouvelles élections. La campa-
0
' A 6
gne électorale aurait été menée sur des thèmes précis sinon sur un
L 7
(c) 9
programme cohérent. En l’état actuel de la législation, au moins sur

6 2
le plan formel, c’était difficile. Mais il aurait été amusant de voir qui

6
9
se serait opposé à une telle consultation au nom de l’impréparation
du peuple.
05
Ou bien nous attendions le renouvellement des deux assem-
blées aux échéances prévues, 2001 pour une moitié du Conseil Gé-
néral, 2003 pour le Conseil Régional, 2004 pour le renouvellement
de l’autre moitié de l’assemblée départementale. Les trois campa-
gnes électorales auraient permis une large information du public et
un approfondissement du débat politique à tous les niveaux. Des
commissions mixes de travail, élargies aux représentants des forces
vives du pays, auraient élaboré un ou plusieurs documents de réfé-
rences pour les propositions finales. Dès 2004 ou 2005 nous aurions
pu présenter un ensemble cohérent de mesures institutionnelles,
économiques, sociales et culturelles à discuter avec le gouvernement
et un texte clair à soumettre à un referendum d’initiative locale.
Nous avions attendu plus de quarante ans, nous pouvions at-
tendre encore quatre ans, sans mette en péril la survie de la nation
168 Édouard de Lépine

martiniquaise, menacée dans son existence même, selon le MIM, de-


puis un quart de siècle.

7 - Le mépris des néo-autonomistes


pour leurs électeurs
Mais il faut savoir tirer un bien d’un mal. Nous sommes prêts
à passer outre cette entorse à la démocratie. Soit dit en passant, nous
sommes au PPM sinon les seuls mandatés pour entamer le débat
sans délai, du moins les seuls prêts le faire sans état d’âme et en tout
cas sans avoir le sentiment de nous renier et de trahir nos électeurs.
Car si nous ne pouvons pas prétendre que nous avons reçu de
nos électeurs un mandat impératif pour nous exprimer en leur nom

e
sur ce sujet, nous bien les seuls non seulement à avoir tenu ce mot

p h
d’ordre sur les fonts baptismaux, il y a quarante deux ans. Les seuls

r a
g
à l’avoir nourri, à l’avoir fait grandir, en des temps où il était infi-

rt i 0
niment plus difficile de le faire qu’aujourd’hui, sans l’autorisation
A
L ' 6
d’aucun ministre ni à plus forte raison la caution d’aucun Président
7
(c) 9
de la République.

6 6 2
Ni Mme Michaux Chevry, ni Pierre Petit, ni Miguel Laventure,

5 9
ni Alfred Marie-Jeanne ne sauraient en dire autant. Constamment
0
élus ou réélus sur des programmes plus anti-autonomistes les uns
que les autres, ils auront probablement plus de mal que nous à ex-
pliquer à leurs électeurs que ce qu’ils dénonçaient la veille comme
la pire des catastrophes constitue la voie royale pour la solution
du problème du chômage et de la dignité des Martiniquais.
On aurait tort d’en conclure que c’est une affaire qui regarde
les néos-autonomistes et leurs électeurs. Ce qui est en jeu dans ce
comportement, pour le moins désinvolte pour ne pas dire plein de
mépris à l’égard de leur électorat, c’est une certaine conception de la
démocratie que nous leur abandonnons volontiers mais rien de ce
qui intéresse la démocratie ne nous est étranger.
Nous sommes d’accord cependant sur ce que l’objet du dé-
bat actuel n’est pas l’indépendance ni d’ailleurs l’autonomie. C’est
le projet de loi d’orientation dont l’un des objectifs est de permettre
d’ouvrir éventuellement la discussion, si telle est la volonté d’une
Sur la question dite du Statut de la Martinique 169

majorité de Martiniquais, devant l’instance régulière, démocrati-


que et transparente que constituerait le Congrès s’il était voté par le
Parlement.
Il n’y a pas aujourd’hui un projet autonomiste qui s’oppose-
rait à un projet gouvernemental assimilationniste. Il n’y a même pas,
comme tend à le faire croire cette presse de complaisance, de révérence et
de connivence que nous avons déjà dénoncée, un projet d’inspiration
martiniquaise (ni à plus forte raison antillo-guyanaise, puisque cha-
cun envisage finalement un statut spécial pour son propre pays) et
un projet d’inspiration gouvernementale. Il n’y a pas une démarche
dont le souci serait de faire entendre la voix de la Martinique pro-
fonde et une démarche gouvernementale qui serait l’écho de la rue
Oudinot.
Il y a un projet gouvernemental s’inspirant largement pour ne

h e
pas dire exclusivement de propositions d’élus et de forces vives du
p
t i gr a
pays et une manœuvre politicienne tendant à court-circuiter ce projet
pour des raisons inavouables mais parfaitement compréhensibles.

L ' A r 6 0
c) de votre
8 - Les(raisons 2 7
9 au Congrès
9 6 6 opposition

0 5
Vous avez d’ailleurs parfaitement ciblé l’objet de votre répro-
bation   : c’est le Congrès et uniquement le Congrès. Or vous êtes
contre ce congrès non parce qu’il serait inconstitutionnel, non par-
ce qu’il risque de ralentir les transformations que vous prétendez
souhaiter. Vous êtes contre le Congrès parce que l’alliance des néos-
autonomistes ne peut y espérer une majorité significative et que,
au contraire, votre majorité de brocante du Conseil Régional risque
d’exploser dans le débat.
Vous êtes contre le Congrès parce que l’unique représentant
du MIM au Conseil Général peut difficilement compter sur une mi-
norité politique de deux ou trois voix dans le meilleur des cas, net-
tement insuffisante pour peser sérieusement sur les débats. Or il n’y
a aucune chance de voir s’améliorer cette situation dans un délai
prévisible parce qu’il n’y a aucune chance de voir un candidat in-
dépendantiste se faire élire sur un canton ou dans une commune en
dehors de Rivière-Pilote.
170 Édouard de Lépine

C’est cela qui vous chagrine. Tant qu’il y aura deux assemblées
dont l’une élue au scrutin majoritaire uninominal, vous n’avez aucu-
ne chance de constituer une majorité dans une structure regroupant
ces deux assemblées. C’est cela qui explique cette campagne de dé-
nigrement lancée depuis quelque temps contre le Conseil Général.
Contrairement à ce que vous essayez de faire croire, avec l’aide de
votre presse de connivence et de complaisance, ce n’est pas le prési-
dent Claude Lise que vous visez, même s’il est vrai qu’aujourd’hui
le Président du Conseil Général est l’un des principaux garants de la
démocratie dans ce pays. Ce que vous visez c’est l’institution même
du Conseil Général considéré comme une chambre d’élus de second
ordre qui n’auraient à s’occuper que de chemins vicinaux (sic) et de
désenclavements de leurs cantons, par opposition à un Conseil Ré-
gional composé d’élus de première classe chargés du destin de ce
pays.

p h e
a
J’attends qu’on me porte la preuve qu’une assemblée élue au

t i gr
scrutin de liste à la proportionnelle avec des têtes de liste traînant
r
L ' A 7 6 0
dans leur sillage 80 ou 90 % d’élus, ne devant généralement rien à

(c) 9
eux-mêmes et tout à leur patron, n’ayant aucun compte à rendre à

6 2
un électorat qui ignore souvent jusqu’à leur existence mais soucieux

6
de plaire à celui qui les a fait élire, des élus dont on n’entendra ja-

05 9
mais la voix dans cette assemblée ni ailleurs, dont toute l’activité
consistera à applaudir les propositions de leurs chefs, est plus dé-
mocratique et plus représentative qu’une assemblée élue au scrutin
majoritaire uninominal où chacun à dû faire la preuve de sa capacité
personnelle à convaincre et à entraîner.

9 - Commérage politicien ou stratégie politique  ?


Il faut que la population comprenne que c’est cela qui consti-
tue en définitive le fond de nos divergences. Tout le reste relève da-
vantage du commérage politicien que de la stratégie politique. Si
les uns et les autres veulent vraiment l’autonomie, ils ont une voie
royale pour leur permettre d’y accéder. Il leur suffit de voter massi-
vement pour le projet de loi d’orientation afin d’éviter les manœu-
vres dilatoires qu’ils disent craindre.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 171

En réalité les néos-autonomistes veulent sauvegarder la ma-


jorité mécanique qu’ils ont réussi à constituer au Conseil Régional
sans difficulté majeure étant donné les bases de leur accord poli-
tique. Ces bases sont simples. Il s’agit d’une part de maintenir à tout
prix l’unité de gestion des affaires régionales, d’autre part de saisir
au vol toute occasion de manifester leur hostilité au gouvernement
de Lionel Jospin.
Ils sont prêts pour cela à n’importe quelle manipulation et à
n’importe quelle compromission. Ils en ont fourni une démonstra-
tion magistrale le 18 janvier dernier. Ils ont décidé un vote bloqué
comportant à la fois l’approbation de la déclaration d’intention de
Basse-Terre et la motion de Roger Lise qui est une motion de dé-
fiance à l’égard de cette déclaration.
C’est dire qu’en plus de leur incongruité politique il y a dans

h e
l’attitude des néos-autonomistes quelque chose de profondément
p
t i gr a
immoral, l’immoralité n’étant pas moins grande chez les amis de M.
Roger Lise que chez ceux du Président. Les premiers prétendent que

' A r 6 0
les élus du Conseil Régional pas plus que ceux du Conseil Général
L
(c) 9 7
n’ont été mandatés pour faire des propositions institutionnelles ni

2
même pour exprimer l’intention d’en faire mais soutiennent la Dé-

6 6
claration de Basse-Terre. Les seconds acceptent la motion de L’Union
9
05
mais passent outre dès le lendemain et relancent dans une lettre au
Président du Conseil Général le projet de projet que la motion leur
interdisait de concevoir.

10 - L’abandon des positions de principe du MIM


Quant à l’autre aspect, tout à fait secondaire, de la manœuvre,
la guérilla contre Jospin, il me paraît naturel. Le rôle d’une opposi-
tion dans un système démocratique est de s’opposer. Tout au plus
m’arrive-t-il de me poser la question de savoir comment le farouche
opposant du Conseil Régional peut-il s’accommoder de son statut
de député majoritaire au groupe RCV43 de l’Assemblée Nationale.

43 Groupe Radical Citoyen et Vert, auquel appartient également Jean-Pierre


Chevènement ministre de l’intérieur
172 Édouard de Lépine

Le groupe RCV, soit dit en passant, est celui de M. le Ministre de


l’intérieur. Il appartient à la majorité plurielle. Il vote régulièrement
avec cette majorité sur tous les sujets importants.
Je suis de ceux qui ont très sincèrement enregistré avec une
grande satisfaction le renoncement du député du sud aux positions
de principe du MIM telles qu’elles s’exprimaient en mai 1980 dans
La Parole au Peuple  :
« Pas question pour l’élu patriote martiniquais de participer à la vie
nationale française, aux débats nationaux français. Pas question par exem-
ple de prétendre discuter ou critiquer le budget national français…Le député
patriote, s’il y en avait un, ne pourrait tenir qu’un seul discours et formuler
qu’une seule revendication  :
- Dénoncer partout en tout lieu, devant l’opinion publique interna-

h e
tionale, la politique criminelle colonialiste  ;
p
t i gr a
- Exiger l’application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes,

' A r 6 0
c’est-à-dire en matière de décolonisation, le droit à un referendum sur
L
(c)
l’indépendance ».

2 9 7
6 6
Vous votez non seulement le budget des DOM mais le budget

9
5
national français. Ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre ni vous le
0
reprocher. Mais je comprends votre détestation du Gouvernement
de Lionel Jospin qui est finalement le seul point commun que vous
partagiez avec Mme Michaux Chevry.
Ce Gouvernement fait ce qu’il peut pour améliorer la situa-
tion de ce pays et ce que vous ne lui pardonnez pas, c’est de vous
couper l’herbe sous le pied, avec ce projet de Congrès qui ne consti-
tue qu’une partie du projet de loi d’orientation, une partie essen-
tielle sans doute mais une partie seulement. Et en vérité ce qui me
surprend le plus dans votre attitude c’est votre adhésion aveugle à
tout le reste de ce projet. Vous n’envisagez même pas d’en discuter
le contenu. Vous vous dîtes prêt à l’adopter sinon les yeux fermés du
moins sans attacher beaucoup d’importance aux nombreux amen-
dements proposés ici ou là. Il s’y trouve pourtant des mesures essen-
tielles concernant ce que nous considérons tous comme le problème
majeur du moment  : celui de l’aide à la création d’emplois.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 173

11 - Un projet à améliorer
Or c’est ici que nous attendions votre concours et en tout cas le
concours de votre groupe. Je vais vous faire un aveu. J’espérais, as-
sez lâchement, de notre collègue Marie-Sainte une intervention qui
m’aurait dispensé d’avoir à signaler quelques unes des faiblesses du
projet gouvernemental.
Autant j’approuve d’une manière générale tout ce qui va dans
les sens d’une adaptation de la loi aux caractères propres de no-
tre société - mais les gouvernements de la France ont-ils jamais fait
autre chose depuis qu’il existe des lois dans ce pays   ?-, autant je
suis favorable à l’allègement des charges pesant sur des entreprises
supportant des coûts sans rapport avec leurs possibilités, du fait de
notre éloignement, de notre insularité, de notre exiguïté, autant il
me paraît indispensable d’obtenir de ceux auxquels on consent

h e
ces avantages des engagements précis concernant l’emploi.
p
i gr a
Sans mettre en doute la bonne la volonté des chefs d’entrepri-
t
' A r 6 0
ses dont la raison d’être n’est pas de créer des emplois mais de réa-

L
(c) 2 9 7
liser des profits, on peut s’interroger sur la pertinence des moyens
préconisés par le projet de loi d’orientation pour lutter contre le

6 6
chômage. On peut légitimement craindre que les bénéficiaires des

9
5
exonérations et allègements prévus par le projet n’utilisent ces avan-
0
tages pour moderniser leurs entreprises, c’est-à-dire pour améliorer
la productivité du travail et, en définitive, supprimer des emplois au
lieu d’en créer.
Ce ne sont pas les rodomontades du Président de la Répu-
blique sur les progrès réalisés, selon lui, dans ce domaine, grâce à
la défiscalisation et à la Loi Perben qui nous feront changer d’avis.
Les derniers chiffres publiés par l’INSEE confirment largement nos
craintes.
Outre qu’il est extrêmement difficile de dire ce qui revient en
propre à la défiscalisation et à la Loi Perben et ce qui relève d’autres
facteurs dans la création d’emplois, les chiffres montrent qu’il y a
eu autant d’emplois créés dans les huit années qui ont précédé
la défiscalisation que dans les huit années qui ont suivi sa mise
en application. Il en va de même pour la loi Perben. Si ces deux
lois ont effectivement donné un coup de fouet à l’investissement et
174 Édouard de Lépine

sans doute contribué à sauver des emplois, ils n’ont en aucune ma-
nière permis d’obtenir les résultats que leur attribue le Président de
la République.
C’est dire que nous ne sommes pas du tout convaincus des ver-
tus curatives des mesures fiscales ou sociales, qu’elles soient mises en
place par des gouvernements de droite ou par des gouvernements
de gauche. Je veux d’ailleurs faire à ce sujet deux observations.

12 - Assistanat ou Profitanat  ?
J’ai trouvé sous la plume d’un de mes anciens camarades de
l’extrême-gauche socialiste révolutionnaire, Philippe Pierre Char-
les, une formule originale particulièrement bien venue, le « profita-

e
nat ». Il propose de la substituer à celle qui fait florès depuis quel-

p h
que temps  : l’assistanat. La seule assistance qu’admettent les chefs

r a
g
d’entreprise c’est l’assistance au profit. Tant mieux si cette assistance

rt i 0
permet de sauver ou de créer des emplois qui ne sont plus alors
A
L ' 6
pour eux des emplois assistés mais des emplois économiquement
7
(c) 9
justifiés.

6 6 2
Mais aucun mot ne me paraît plus injurieux, aucune notion

5 9
ne me paraît plus réactionnaire que le prétendu assistanat qui serait
0
responsable de tous nos malheurs. Il se développe depuis quelque
temps autour de cette idée une curieuse idéologie passéiste où l’on
retrouve pêle-mêle avant-gardistes en rupture de ban et vieux che-
vaux de retour de la politique de la lampe à huile. Et il est vrai qu’il
n’y avait pas d’assistanat au temps des petites bandes  !
Il y a de plus en plus de gens, semle-t-il, qui pensent que les
nègres sont trop gâtés, que la cause du chômage c’est le RMI et les
diverses allocations servies aux familles ou aux personnes en diffi-
culté. Ils ne sont pas loin d’accuser ceux qui se battent pour le main-
tien et l’extension de ces prestations de la solidarité comme des fau-
teurs de misère aggravée et d’indignité collective.
Il paraît qu’en défendant ces prestations nous serions en train
de ressusciter les vieilles peurs autrefois suscitées et entretenues
par la droite contre les partisans du changement. Ces néophytes du
combat pour la dignité ont la mémoire courte. Ils oublient que toutes
Sur la question dite du Statut de la Martinique 175

les conquêtes sociales des travailleurs, de la journée de 8 heurs, à la


Sécurité Sociale, des congés payés à la retraite des vieux travailleurs
ont été bel et bien imposées à leur famille politique d’origine et par-
fois à eux-mêmes. Ce sont eux qui reviennent aujourd’hui à leurs
vieilles certitudes, c’est à savoir que la seule manière de remettre le
nègre au travail c’est la trique et la misère qui constituent, selon eux,
sa seule vraie motivation au travail.
Ces gens qui dénonçaient autrefois la Sécurité Sociale comme
la ruine programmée des entreprises, les allocations familiales com-
me un encouragement au lapinisme et les allocations aux femmes
seules comme une incitation à la débauche, poussent aujourd’hui
des cris de vierges effarouchées chaque fois que nous réaffirmons
notre attachement à ces incontestables avancées de la démocratie et
de la solidarité.

p h e
Ajoutons que nous ne sommes nullement convaincus que les

t i gr a
charges sociales sont les principaux handicaps de nos entreprises.

r
D’abord parce qu’il y a longtemps que les chefs d’entreprise se sont

L ' A 6 0
exonérés eux-mêmes de ces charges sans que cela n’améliore sensi-
7
(c) 9
blement leurs affaires. Au nom de la lutte pour l’emploi, sous une

6 2
forme ou sous une autre, les patrons martiniquais ont reçu depuis la
6
9
grande dépression des années 1930 des centaines de millions de sub-

05
ventions, pour sauver le sucre, pour aider le rhum, pour maintenir
la canne, pour préserver l’ananas, pour soutenir la banane.
Non seulement ils n’ont pas toujours utilisé les aides qui leur
ont été accordées pour les fins qu’ils invoquaient ni même pour mo-
derniser leurs outils de production, mais on sait qu’il leur est arrivé
de détourner ces aides au profit d’activités plus lucratives comme
la création de grandes surfaces commerciales, ces temples de la
consommation hypocritement dénoncées aujourd’hui comme la
source de tous nos malheurs.
Il y a enfin un dernier aspect du règne du profitanat que je vou-
drais évoquer en quelques mots. Qui peut croire que les salariés as-
sisteraient impassibles à une croissance même modérée des profits
de leurs employeurs exonérés d’impôts et de charges sociales alors
qu’on leur demanderait, à eux, de continuer à payer les leurs, c’est-à-
dire de contribuer à l’allègement des charges patronales -parce qu’il
176 Édouard de Lépine

faudra tout de même bien que quelqu’un paie- avant de commencer


à bénéficier des fruits de cette croissance.
C’est dire que si les mesures d’aides aux entreprises ne s’ac-
compagnent pas de garanties et de dispositions parfaitement lisibles
pour l’emploi, on peut craindre qu’elles n’aboutissent à de nouvelles
tensions, les salariés refusant à juste titre d’être les dindons de la
farce. Autrement dit, l’aide à l’emploi assisté, sans garanties, peut
être la source de nouveaux désordres et de nouveaux conflits qui ris-
quent de déstabiliser les entreprises encore plus qu’elles ne le sont.

13 - Ne pas renoncer à l’Etat social


En l’état actuel des choses, l’aide aux entreprises ne passe pas

p h e
seulement par des subventions et des exonérations que personne ne

a
peut parfaitement maîtriser. Elle passe aussi par la commande pu-

i gr
blique. Nous sommes ici au cœur d’un des paradoxes de la nouvelle
rt
L ' A 7 6 0
alliance. D’un côté il y a ceux qui ont passé leur vie à critiquer l’in-

(c)
tervention de l’Etat dans les affaires au nom du sacro-saint principe

2 9
du libéralisme   : le moins d’État possible, mais qui ne cessent de
6
6
solliciter l’Etat non seulement pour la tirer d’embarras mais pour

05 9
gonfler leurs carnets de commande  ; de l’autre il y a ceux qui ont
passé leur temps à rêver d’économie centralement planifiée mais qui
s’en vont répétant aujourd’hui le credo du libéralisme selon lequel
l’Etat n’a plus de marge de manœuvre, qu’il lui faut renoncer une
fois pour toutes à sa fonction d’organisateur de la solidarité.
La gauche ne peut pas, sans renoncer à être elle-même, se rési-
gner sans combat à gérer loyalement les difficultés du capitalisme. Il
lui faut reconquérir les marges de manœuvre qu’elle a su se donner
en d’autres temps quand les contraintes du système n’étaient pas
moins grandes que les impératifs de la mondialisation. Sans doute
ne pouvons-nous pas grand chose à notre niveau. C’est l’une des
raisons pour lesquelles nous entendons demeurer au sein de la Ré-
publique et dans l’Union Européenne et nous lier autant que nous le
pourrons aux forces de progrès de France et d’Europe.
Nous avons encore d’énormes besoins qui ne peuvent être
satisfaits par l’initiative privée que si celle-ci est dopée par la com-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 177

mande publique. S’il est vrai que nous avons fait au cours des deux
dernières décennies des progrès remarquables en matière d’équipe-
ments, il reste beaucoup à faire dans ce pays pour que nous soyons
non pas au niveau moyen des départements français -le rattrapage
à tout prix, à toute vitesse, n’est pas notre objectif prioritaire- mais
au niveau des besoins actuels de la population dans des domaines
essentiels.

14 - Il reste beaucoup à faire


Tous les maires le savent. Ils sont confrontés à des deman-
des de plus en fortes et de plus en plus justifiées pour lesquelles
ils disposent de moyens médiocres. Leurs ressources actuelles ne
peuvent leur permettre de satisfaire les besoins les plus élémentai-

h e
res des populations dont ils ont la charge, en matière de logement,
p
a
d’accueil de la petite enfance ou des personnes âgées, en matière

t i gr
d’assainissement ou de modernisation de leur réseau de distribution
r
L ' A 7 6 0
d’eau potable, pour les grosses réparations à leurs écoles qui datent

(c)
de plus de cinquante ans, pour l’équipement culturel minimum de

2 9
leurs communes, pour le désenclavement de leurs quartiers.
6
9 6
Et ce ne sont pas les quarante millions de francs offerts aux 97
5
0
communes des DOM, qui peuvent les rassurer, quand le coût d’une
seule station d’épuration dans une commune de quelque 22 000 ha-
bitants s’élève à 46 millions (1995). Ajoutons qu’au moment où le
gouvernement se découvre une cagnotte nullement miraculeuse de
50 milliards de francs, cette mesure est tout simplement dérisoire et
pourrait passer pour de la provocation si nous n’avions pas pris l’ha-
bitude nous-mêmes de prétendre depuis quelque temps, au nom de
la dignité et de la revendication de responsabilité, que ce qui man-
que ce n’est pas l’argent - il y en aurait même trop selon les experts
de Basse-Terre- mais de compétences nouvelles.
Ce qui est vrai des communes l’est aussi de nos deux collecti-
vités, Conseil Général et Conseil Régional. Nous avons réussi en peu
de temps, au milieu de difficultés et de maladresses qui ne tenaient
pas toutes aux lacunes et aux désordres institutionnels, des perfor-
mances tout à fait remarquables dans les domaines relevant de nos
compétences, pour l’éducation et la formation professionnelle, pour
178 Édouard de Lépine

la mise en place et l’entretien des structures de base de notre écono-


mie, pour le développement de notre système de santé, pour l’amé-
lioration de nos installations culturelles et sportives.
Nous ne sommes pas prêts de céder à la mode qui consiste
à incriminer l’incompétence des élus et leurs méconnaissances des
rouages de l’économie. D’autant que leurs accusateurs sont souvent
ceux qui ne peuvent expliquer l’échec de leurs entreprises que par
la faute des autres.
Mais nous sommes sinon à bout de souffle du moins assez
loin de pouvoir réaliser tout ce que nous pourrions entreprendre à
tous les niveaux. Pour cela, nous avons certes besoin de compétences
nouvelles. Le Projet de loi d’orientation nous en propose. Celles qu’il
nous offre sont insuffisantes. Je ne suis pas sûr que nous soyons tous
d’accord pour décider d’ores et déjà de celles qui conviendraient le

h e
mieux pour créer les conditions d’une mutation qualitative de nos
p
institutions.

t i gr a
A r 0
Du moins pouvons-nous essayer, sans tricher avec les autres

L ' 6
7
ni avec nous-mêmes, de commencer par le commencement  : la mise

(c) 2 9
en place de cette procédure simple, démocratique et transparente

6
que représente la réunion en congrès de nos deux assemblées. Ces

5 9 6
assemblées représentent l’état de l’opinion telle qu’elle s’est expri-

0
mée lors des dernières consultations populaires. Leur composition
actuelle ne correspond plus apparemment à l’évolution des sensibi-
lités politiques au sein de ces assemblées. Pour être validées leurs
propositions devraient donc naturellement être soumises à la sanc-
tion du suffrage universel. Ce qui est d’ores et déjà certain, c’est que
plus le consensus serait fort autour de cette proposition, plus elle
aurait de chances d’aboutir, moins il y aurait de risques d’en voir
contester la légitimité.

15 - Comparaison n’est pas raison


Les références à la Corse, à la Nouvelle-Calédonie, voire à la
Guyane, n’ajoutent rien au débat sinon des risques de confusion et,
peut-être, hélas  ! des regrets que je ne partage pas. Je n’ai garde de
sous-estimer la contribution de ces différents territoires à l’évolu-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 179

tion de l’opinion française sur la nécessaire adaptation des rapports


entre l’Etat et les collectivités d’outre-mer. J’ai pendant longtemps
partagé la certitude que la France ne comprenait que le langage de la
violence et l’illusion que le discours politique devait nécessairement
s’accompagner d’actions spectaculaires pour être entendu. Je ne
m’étonne ni ne m’indigne de ce qu’en Nouvelle Calédonie comme
en Corse les bombes et les attentats aient fait plus que les motions de
défiance ou de fidélité à la France pour faire avancer la solution des
problèmes qui s’y posaient.
On ne peut pas à la fois récuser la violence et en faire l’apo-
logie. On ne peut pas à la fois miser sur le processus démocratique
et passer son temps à invoquer des exemples qui n’honorent pas
forcément la démocratie.
Même en Guyane, les manifestations de lycéens réclamant, en

h e
novembre 1976, des distributeurs de capotes gratuites dans les lycées

p
a
et les collèges, ont fait plus que des dizaines de rapports d’experts

t i gr
pour convaincre le Président de la République, le Premier Minis-
r
L ' A 7 6 0
tre de la France, Alain Juppé, le ministre de l’Education Nationale,

(c)
M. François Bayrou et le ministre délégué à l’Outre-mer, M. Jean

2 9
Jacques de Peretti, de l’urgence du démantèlement du Rectorat des
6
6
Antilles et de la Guyane pour résoudre les problèmes de l’enseigne-

5 9
ment dans ce département. Je ne suis pas personnellement convain-
0
cu qu’il s’agit là d’une illustration des principes démocratiques qui
inspirent l’action de la droite française.
Permettez-moi de rappeler à ce sujet une anecdote qu’appré-
cieront, je l’espère, les Gaullistes de cette assemblée. Je les renvoie,
pour le détail, aux Antimémoires de Malraux que je délecte avec
gourmandise chaque fois qu’il y a un « mouvement » en Guyane.
Envoyé par le Général de Gaulle dans les DOM, en septembre 1958,
pour les convaincre de voter OUI au referendum sur la constitution
de la IVe République, Malraux, qui avait été accueilli triomphale-
ment à la Martinique et à la Guadeloupe, avait reçu un accueil mi-
tigé en Guyane où des manifestants l’avaient quelque peu chahuté.
Il décida de suspendre et de mettre aux arrêts
de rigueur le Préfet qui avait été incapable de prévenir ce dé-
sordre. Il le remplaça pour la cérémonie du Monument aux Morts
du lendemain, par son secrétaire général. Celui-ci dut l’accompa-
180 Édouard de Lépine

gner revêtu de l’uniforme officiel du Préfet qui mesurait vingt bon


centimètres de moins que lui. Le temps n’est plus, heureusement
pour les Préfets, où le prestige et l’autorité du Général de Gaulle
permettaient au chef de l’Etat ou à son représentant de régler ainsi
les problèmes du maintien de l’ordre.
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le Document d’Orientation
d’un Pacte de Développement pour la Guyane qui semble inspirer
la nouvelle alliance. J’observe que c’est au lendemain des manifesta-
tions des lycéens de Cayenne et sous la présidence de monsieur de
Peretti qu’a été mise en place en février 1977, sous la présidence du
préfet de Région, la commission mixte composée, dans l’ordre, « des
représentants des socio-professionnels, des élus et des services de l’Etat ».
Fort heureusement pour la démocratie, Lionel Jospin n’est
pas Juppé, Allègre n’est pas Bayrou, ni Queyranne de Peretti. L’État,

p h e
sous le gouvernement de Lionel Jospin ne s’est pas mêlé des travaux

t i gr a
des Etats Généraux issus de la commission mixte de M. de Peretti.

r
C’est en toute liberté que ces Etats généraux ont élaboré le Pacte de

L ' A 6 0
Développement pour la Guyane qui a été ensuite approuvé par les
7
(c) 9
deux assemblées guyanaises réunies en Congrès. Ce document qui

6 2
constitue une base de discussion très acceptable ne contient aucune
6
9
mesure importante qui ne puisse trouver place dans le dispositif de

05
la loi d’orientation du gouvernement.
Cette évidence n’en souligne que mieux l’incohérence de ceux
qui invoquent les conditions d’élaboration du Pacte de Dévelop-
pement pour la Guyane pour refuser la procédure prévue dans le
projet de loi d’orientation du gouvernement. Oui nous pouvons éla-
borer nous-mêmes notre projet de développement sans en deman-
der la permission au gouvernement ni sans attendre sa bénédiction.
Non nous ne pouvons pas admettre qu’il nous propose de le faire
dans un cadre légal. Sous entendu  : parce que nous avons ou que
nous pouvons nous donner de toute manière les moyens de l’obliger
à tenir compte de nos observations  ?
On voit où peut mener ce raisonnement absurde, ce guérillé-
risme de la phrase et de l’outrance gratuite. À une incommensurable
perte de temps et d’énergie pour des raisons purement conjoncturel-
les et politiciennes.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 181

Au dedans, pour le maintien au sein du Conseil Régional du


contrat de co-gestion des affaires régionales par la sainte alliance des
indépendantistes et des départementalistes.
Au dehors, pour la satisfaction puérile de réaliser le vieux
rêve du MIM de « régler de façon définitive la question capitale du LEA-
DERSHIP des forces populaires anticolonialistes », en paraissant pren-
dre l’initiative et la direction d’un mouvement commencé avant lui,
et qui avance aujourd’hui sans lui et malgré lui, en dépit de l’or-
chestration médiatique organisée depuis trois mois autour d’un
projet vide, conçu pour contrer une démarche qui ne ferme aucun
porte, pas même celles de l’absurde, et dont la caractéristique essen-
tielle est précisément de demeurer largement ouverte à toutes les
propositions.
Le PPM a largement contribué ici même comme au Conseil

p h e
Général à améliorer le projet d’orientation. Il continuera de le faire,
avec la conviction que nous tenons avec ce projet les clés qui peu-

gr a
vent nous permettre d’ouvrir sans complexe les portes du vingt et
t i
unième siècle.

L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 183

IX - SUR LE 2e CONGRÈS
DES ÉLUS GÉNÉRAUX ET
RÉGIONAUX (FÉVRIER 2002)

1 - Lettre au secrétaire général du PPM


Vendredi 1er mars 2002
Édouard de Lépine
p h e
t i gr a
r
À Pierre Suédile,

L ' A 7 6 0
(c)
Secrétaire général du PPM

6 2 9
Objet  : Mon refus de participer à ce pseudo-congrès

5 9 6
0
Mon cher Suédile,
Les footeux le savent. Le public aussi. Dans un match décisif,
il n’y a rien de plus absurde, ni de plus ridicule, ni de plus démo-
ralisant, que de marquer contre son camp… sans le faire exprès. Je
me suis retiré du congrès pour ne pas avoir à marquer contre mon
camp... « à l’insu de mon plein gré ».
Je ne suis pas Rodolphe. Je n’ai pas fait de la prison pour mes
convictions nationalistes, au demeurant très modérément nationa-
listes (assez cependant pour féliciter Renaud44 d’un courage que je
n’aurais peut-être pas eu). Je ne peux pas espérer marquer contre
mon camp et ridiculiser mes camarades en misant sur la bien-
veillante neutralité sinon sur la complicité de mon parti.

44 Pour avoir votéen faveur dela motion présentée par Francis Carole pour
la reconnaissance de l’existence de na tion martiniquaise
184 Édouard de Lépine

La décision du président du Congrès de changer la règle du


jeu en cours de route, c’est-à-dire d’accepter qu’une Commission
ad hoc impose à l’assemblée un règlement intérieur que celle-
ci avait refusé d’examiner lors de sa première session, m’a paru
inacceptable.
Elle a achevé de me convaincre qu’il ne fallait pas vouloir dé-
fendre la dignité des gens malgré eux. J’avais voté pour la proposi-
tion de doter le Congrès d’un règlement intérieur. J’avais à faire un
certain nombre de propositions. Elles nous auraient peut-être évité
le spectacle lamentable, ridicule, de battus insolents imposant leur
loi à leurs vainqueurs cocus mais contents.
Elles auraient surtout permis un fonctionnement plus cohé-
rent et des rapports plus sains entre la Commission et le Congrès. Je

h e
n’ai même pas eu à les faire. Le parti avait décidé qu’un seul camara-
p
t i gr a
de prendrait la parole en son nom et que ce serait Serge. J’ai accepté,

L ' A r 6 0
en démocrate conséquent et en militant progressiste discipliné, la

7
décision majoritaire de l’assemblée et j’ai fermé ma gueule.

(c) 6 2 9
Je n’aurais pas accepté la violation de cette décision par la rè-

9 6
gle hypocrite des trois minutes. Je ne suis pas sûr que quelqu’un de
5
0
notre groupe, en l’état actuel des choses, m’aurait cédé son temps de
parole. J’avais lu avec assez d’attention les neufs procès-verbaux de
la Commission ad hoc du Conseil Régional, c’est-à-dire du MIM,
comme je me proposais d’en faire la démonstration, en passant, dans
une déclaration écrite.
J’avais étudié avec soin « L’AVANT-PROJET MARTINIQUE,
document réalisé par le Conseil Régional de Martinique à l’initiative de son
président Alfred Marie-Jeanne », notamment son chapitre 1, Le chan-
gement institutionnel, (que Camille a trouvé « excellent », ce que
j’ai personnellement reçu comme un grand coup de pied au cul des
élus PPM du Conseil Régional qui avaient refusé de siéger dans un
organisme issu du pronunciamento de Basse-Terre).
J’avais parcouru, avec beaucoup de patience le gros et en-
nuyeux volume regroupant les P-V de la Commission ad Hoc du
Sur la question dite du Statut de la Martinique 185

Congrès45. J’avais consciencieusement lu les 6 rapports plus que


schématiques de la Commission signés du Président du Congrès.
Je savais donc qu’il m’aurait été difficile de résister à la tenta-
tion de contrer la provocation permanente, l’insolence, l’arrogance
et la prétention de Marie-Jeanne de m’imposer la Déclaration de
Basse-Terre, et le «  Projet Martinique  », comme cadre et comme
base de discussion en lieu et place de la Loi d’Orientation venue
« de l’autre » ( ?) et donc disqualifiée. Daniel Marie-Sainte n’avait-il
pas envisagé, dès la seconde réunion de la Commission ad hoc du
Conseil Régional, que « la synthèse des travaux de cette commission
serait délibérée au Conseil Régional qui en ferait une proposition au
gouvernement »  ? (P-V Commission ad hoc 4 avril 2000)
Enfin, j’aurais difficilement accepté le style de la présidence de
Claude. Il passe une grande partie de son temps, et de celui de l’as-

h e
semblée, à commenter quasiment chaque intervention, sauf celles de
p
t i gr a
Marie-Jeanne ou de Marie-Sainte et de quelques grands électeurs.

r
Pour le reste, il laisse volontiers aux dirigeants du MIM la présiden-

L ' A 7 6 0
ce effective, c’est-à-dire le soin de recentrer les débats quand c’est

(c) 9
nécessaire, par des interventions brèves mais musclées.

6 6 2
J’ai préféré me retirer, la queue entre les jambes, la honte au

5 9
cœur et la rage au ventre, plutôt que de supporter cela. J’ai néan-
0
moins suivi, avec une attention, sans doute inégale, l’intégralité des
débats retransmis par RFO.
Quand, dans l’esprit des auteurs du Projet Martinique, les
carottes seront cuites, lundi (si cela va vite) ou mardi prochain, je
reviendrai.
À mon âge, je n’ai plus l’impression que « l’histoire me mord la
nuque ». J’ai trop abusé des formules faussement sentencieuses  : « il
faut vouloir aller trop vite pour aller assez vite », « si tu veux, tu peux »,
« quand on doit, on peut », pour me laisser impressionner par la mi-
mique fébrile de quelques faux monnayeurs de la nation atteints du
prion de l’ESP (Encéphalopathie Spongiforme Politique).

45 Deux autres procès-verbaux in extenso m’ont été remis sur place, ceux
des Commissions du 29 janvier et du 5 février que je n’avais évidemment pas lus.
186 Édouard de Lépine

Il y a des gens qui pensent que le peuple c’est une bande


d’abrutis qu’il faut savoir bousculer parfois, pour qu’il avance, parce
qu’il ne peut pas comprendre par lui-même. Je pourrais leur rappe-
ler avec ce bon vieux Bergson que  : « sur dix erreurs politiques, il y en
a neuf qui consistent à croire encore vrai ce qui a cessé de l’être mais que la
dixième, qui pourra être encore plus grave, ce sera de ne plus croire vrai ce
qui pourtant l’est encore »
Je préfère penser, en piètre nationaliste sans doute, que « bô
chak pié mèdsiyen, toujou ni an pié zolivié », autrement dit  : il est
encore vrai qu’il y a toujours en dernière instance un recours   : le
peuple.
Fraternellement
Edouard

p h e
t i gr a
L ' A r
2 - Contre la manipulation
6 0
(c) 9 7
Ceci est le texte de l’intervention que j’avais préparée pour
2
9 6 6
l’ouverture du Congrès. J’ai refusé de cautionner les conditions impo-
sées pour le déroulement de la séance par une Commission ad hoc

0 5
qui n’avait aucune qualité ni reçu aucun mandat pour en décider. J’ai
prévenu mon voisin Serge Letchimy, dès la réunion du Groupe des
élus PPM avant l’entrée en séance, que je refuserais de participer à la
mascarade préparée par la commission ad hoc. Pour éviter un scan-
dale, je suis entré dans la salle des délibérations mais je me suis retiré
à la première suspension de séance. J’ai adressé ce texte au Président
du Congrès, Claude Lise, et aux principaux dirigeants du PPM, aussi-
tôt la clôture de la session
Monsieur le Président du Congrès,
Au moment où s’ouvre une importante session de notre
Congrès, que je n’ai garde cependant de considérer comme une ses-
sion historique -il vaut mieux laisser au temps c’est-à-dire aux géné-
rations futures le soin de se prononcer sur ce qui aura mérité de re-
tenir leur attention- il me semble que le premier devoir qui s’impose
à nous, à nous tous, est de vous rendre hommage et de saluer publi-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 187

quement votre courage, votre lucidité et, si je puis me le permettre,


à titre tout à fait personnel, votre humour.

2 - Rendre au Président du Congrès


l’hommage qu ‘il mérite
Il vous en a fallu pour résister aux ricanements imbéciles et
aux huées fanatiques qui ont accueilli le rapport que vous avez ré-
digé avec votre collègue réunionnais, Michel Tamaya. Il n’était pas
facile à un homme de gauche d’ouvrir un tel rapport sur une analyse
objective de la situation des DOM en général et de notre pays en
particulier. Ce n’était pas l’usage de mettre résolument de côté notre
vieille ennemie, la langue de bois, qui a fait tant de mal, à gauche
autant qu’à droite, dans l’évaluation de nos besoins et par consé-

p h e
quent dans la définition des moyens propres à consolider nos acquis

a
et à nous permettre de nouvelles avancées. Il n’était pas évident de

i gr
rappeler que tout ne va pas aussi mal qu’on le dit même si rien ne va
rt
L ' A
aussi bien qu’on le souhaite.

7 6 0
(c) 9
C’est pourquoi j’ai beau avoir, autant que n’importe qui dans

6 2
cette assemblée, le souci de placer cette session sous le signe de la
6
9
recherche du consensus, je ne peux pas m’empêcher de penser au

05
Rapport Lise-Tamaya grâce auquel nous sommes ici.
Un rapport qualifié, par monsieur le Président de la Région,
Alfred Marie-Jeanne, de « torchon à la solde du colonialisme » (Fi-
garo du 2 novembre 1999). Un document ridiculisé, déchiré et jeté à
la poubelle sous l’œil bienveillant des caméras de télévision françai-
ses et étrangères venues couvrir la visite à la Martinique du Premier
ministre de la France, Lionel Jospin.
Le Congrès et, au-delà de cette enceinte, le peuple martini-
quais doivent se rappeler ces choses-là s’ils veulent comprendre ce
qui se passe en ce moment.
J’ajoute que je n’arrive pas davantage à oublier les champions
autoproclamés des libertés publiques et, secondairement, du respect
dû aux convictions d’autrui. S’ils siègent ici, c’est, en grande partie,
grâce à ce rapport. Ils n’en ont pas moins refusé de voter, au Conseil
Régional, une motion condamnant la singulière conception du dé-
188 Édouard de Lépine

bat démocratique qui a poussé le Président du MIM à déchirer et à


jeter ce rapport à la poubelle.
Du courage, il vous en a fallu encore plus pour supporter les
sarcasmes et les quolibets qui ont accompagné et suivi le vote de la
Loi d’Orientation pour l’Outre-mer, dont vous avez été à la fois l’un
des principaux inspirateurs et l’un des plus fervents artisans.
Malgré tout mon désir d’être consensuel pour deux, pour trois
ou pour quatre, s’il le faut, je ne peux pas m’empêcher de penser à
cette déclaration faite par monsieur le président du Conseil Régio-
nal au journal le Monde, le 2 novembre 1999  : « le congrès est anti-
démocratique, en ce sens qu’il favorise une dérive alimentariste
puisque c’est le Congrès qui jugera l’opportunité d’interpeller le
gouvernement français sur une possible évolution statutaire ».

p h e
Un privilège qui aurait été mieux assumé, dans l’esprit de

gr a
la Déclaration de Basse-Terre, par la Région ou par une assemblée
t i
L ' A r 6 0
régionale populaire réunie dans la grande salle de spectacle de

7
Madiana, devenue depuis quelque temps un des hauts lieux de la

(c) 2 9
vie politique martiniquaise. Le Président de la première Commis-
6
6
sion ad hoc du Conseil Régional, qui a présidé celle du Congrès au

5 9
cours du second semestre 2001, n’avait-il pas prévu, à la séance du
0
4 avril 2000, que « la synthèse des travaux de cette commission se-
rait délibérée au Conseil Régional qui en ferait une proposition au
gouvernement »  ?
Enfin, je ne peux pas m’empêcher de penser aux propos tenus
ici même par le président Marie-Jeanne lors de la première session
de notre Congrès  : Après s’être félicité d’avoir « mené la fronde contre
la méthode préconisée, jugée puérile et partant dégradante pour les élus, de
codifier à l’excès et à l’envi leur rencontre » et protesté contre cette «façon
d’agir qui comporte un risque majeur, celui de porter directement atteinte
aux droits des élus visant à les frapper d’interdit d’initiative », il avait
précisé sa « philosophie »  :
«  Pour le Mouvement Indépendantiste Martiniquais, le MIM, la
démocratie n’est pas une affaire de subordination et encore moins de su-
bornation, la démocratie est avant tout un problème de droits (sic).
Sur la question dite du Statut de la Martinique 189

«  De ce fait, l’initiative pouvant être plurielle et en ne comptant


pas me laisser déposséder de cette faculté d’entreprendre, je reconnais mon
indocilité et assume mon insoumission en cette matière.
« Et c’est ainsi que, transgressant les divergences apparemment in-
surmontables, mais assurant sa mission d’élu non conformé, l’indépen-
dantiste a privilégié l’audace de penser et de proposer par soi-même
pour soi-même.
« Suivant cette logique, est donc née, le 1er décembre 1999, La Décla-
ration de Basse-Terre qui est clairement pour moi, eu égard au parcours
respectif des trois signataires, une proposition de transition a minima
pour sortir de l’embrouillamini actuel. »
Vous n’êtes donc pas seul, monsieur le Président, à avoir fait
preuve de courage en la circonstance. Il est bien et il est bon de sa-

h e
luer la présence parmi nous d’Alfred Marie-Jeanne, en sachant ce

p
a
qu’il pense de la Loi d’Orientation et du Congrès.

rt i gr
0
Il accepte de discuter avec nous. Non de l’indépendance de la

L ' A 7 6
Martinique, ni de « l’autonomie, étape vers l’indépendance », et pas

(c) 9
même de l’autonomie d’ailleurs. Puisque, autant par détestation de

6 2
ce mot, qu’il a tellement traîné dans la boue, pendant un quart de
6
0 9
siècle, que pour faire plaisir à ses nouveaux amis qui ne veulent pas
5
en entendre parler, il n’utilise ce mot qu’avec une parcimonie calcu-
lée et en se pinçant le nez. Il se satisferait aujourd’hui, dans le cadre
de la République française et de l’Europe, d’un aménagement de
nos institutions garantissant plus de responsabilités aux élus, mais
aussi les acquis de la démocratie martiniquaise. Bref, il accepte tout
ce qui lui apparaissait jusqu’à maintenant comme le comble de la
trahison des intérêts du peuple et le signe d’une complicité avérée
avec les colonialistes. En venant siéger dans notre Congrès, ce gad-
get colonialiste, le Président Marie-Jeanne fait preuve d’un grand
courage politique. Il faut l’en féliciter.
Votre lucidité
J’ai parlé de votre courage. Je voudrais évoquer votre lucidité.
Que de quolibets, que de sarcasmes, que de djendjen n’avez vous
pas subis quand vous avez osé prévoir, avec beaucoup de modes-
tie et même d’humilité, un délai de 3 à 4 ans pour la mise en place
190 Édouard de Lépine

éventuelle de nouvelles institutions, si le peuple en décide ainsi


naturellement.
Par respect de ce peuple, vous suggériez la date de 2004 sinon
comme une date butoir du moins comme une étape importante sur
la voie de l’évolution de nos institutions  : Après le renouvellement
complet de toutes les instances de notre démocratie représenta-
tive, la moitié du Conseil Général et l’ensemble de nos municipalités
en 2001, la présidence de la République et les élections législatives
en 2002, le renouvellement de la seconde moitié du Conseil Général,
du Conseil Régional en entier et de nos sénateurs en 2004. Au bout
d’une période de trois à quatre ans, au cours de laquelle, la question
de la réforme ou du statu quo aurait été au cœur de toutes les cam-
pagnes électorales qui sont les moments les plus propres à capter
l’attention des électeurs et à vérifier la crédibilité de ses propositions,

p h e
le peuple mieux informé se serait prononcé en toute connaissance

a
de cause.

rt i gr
0
Vous aviez parfaitement compris qu’il ne suffit pas d’un pro-

L ' A 7 6
nunciamento de trois présidents de Régions sans mandat de leurs

(c) 9
assemblées, suivi d’un show médiatique dans la plus grande salle

6 2
de spectacle de ce pays pour faire prendre à l’histoire son temps de
6
galop.

05 9
Parce que vous avez un profond respect de la volonté populai-
re, vous aviez senti qu’une réforme de nos institutions, et à plus forte
raison, une réforme statutaire, c’est-à-dire une révision constitution-
nelle, si c’en est vraiment une, nécessite de difficiles débats sur des
sujets complexes et par conséquent de longs délais. Et, surtout, vous
étiez conscient de ce que, si l’autonomie que nous revendiquons est
une véritable autonomie, c’est-à-dire un partage de responsabilités,
nous ne pouvons pas avoir la prétention de décider non seulement
pour nous mais pour les autres dont les rythmes et les motivations
n’obéissent pas au doigt et à l’œil à nos pulsions.
Votre humour
C’est pourquoi je veux saluer aussi votre humour. Non sans
espièglerie, vous avez convoqué ce Congrès le jour même de la fin
de la session parlementaire, comme pour nous rappeler les limi-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 191

tes du volontarisme face à des contraintes indépendantes de notre


volonté.
J’ai du mal à croire qu’il s’agit d’une simple coïncidence. Vous
nous aviez convoqué pour la première session de notre premier
Congrès, à l’extrême fin de votre présidence semestrielle, avant de
passer la main au Président Marie-Jeanne à la veille des vacances
d’hivernage. Vous nous réunissez aujourd’hui, au tout début de vo-
tre présidence mais à la veille de nos vacances de carême, si on peut
appeler ainsi la longue période de campagnes électorales dans la-
quelle nous entrons et qui se poursuivra jusqu’à la mi-juin.
Nous voici donc en vacances nous aussi, en congé institution-
nel en quelque sorte, honni soit qui mal y pense, jusqu’au passage du
relais à monsieur le Président du Conseil Régional, le premier juillet
prochain, à la veille des grandes vacances. J’espère qu’il voudra bien

h e
nous convoquer, avant la Fête des morts. Autrement dit, à en juger
p
t i gr a
par l’importance de l’ordre du jour sur lequel vous nous avez convo-
qué, un ordre du jour qui tuerait un cheval de trait si un cheval sa-

' A r 6 0
vait lire, nous avons à peine le temps de relancer la discussion.
L
(c) 2 9 7
Ainsi, nous devrions aller jusqu’à la fin de l’année 2002 au

9 6 6
moins. Le temps de soumettre au peuple les résultats de nos travaux

5
avant d’entamer les véritables discussions avec le gouvernement, de

0
les faire adopter par le Parlement, et, si nous allons jusqu’à la révi-
sion constitutionnelle, de faire trancher par le Congrès des députés
et des sénateurs réunis à Versailles (c’est autrement compliqué que
de réunir le Congrès des Élus Régionaux et Généraux à l’Avenue des
Caraïbes ou à l’Avenue Gaston Defferre) nous ne devrions pas être
loin de la fin de 2003, c’est-à-dire autour de la date que vous préconi-
siez au terme de la mission confiée, par le Premier Ministre, à votre
collègue Tamaya et à vous-mêmes.

3 - Une méthode regrettable aux


conséquences prévisibles
J’en suis d’autant plus convaincu que la méthode choisie, en
dehors de tout règlement intérieur susceptible d’en garantir l’ef-
ficacité, ainsi que les résultats auxquels sont parvenus les membres
192 Édouard de Lépine

de la Commission ad hoc, nous condamnent à reprendre presque de


fond en comble le travail qui aurait dû avoir été effectué en bonne
logique au sein de la dite Commission, laquelle se contente de nous
refiler le bébé sans même l’avoir démailloté.
Ce n’est évidemment pas fortuit ni sans conséquences. Notre
Commission ad hoc a été mise en place fin juin 2001, c’est-à-dire 15
mois après celle des déclarants de Basse-Terre. Ceux-ci méprisaient
tellement une loi d’orientation venue d’ailleurs, ils étaient tellement
sûrs de tout boucler avant le vote de cette loi et, par la même occa-
sion, de rendre celle-ci « nulle et de nul effet » pour reprendre l’expres-
sion de notre collègue Marie-Jeanne, qu’ils avaient créé leur propre
commission.
Celle-ci envisageait, on l’a vu, d’achever ses travaux avant la
fin de l’an 2000. Il est vrai que les seules batailles perdues étant les

p h e
batailles non livrées, ils ont préféré faire contre mauvaise fortune

t i gr a
bon cœur. Ils ont accepté ce qu’ils pouvaient légalement refuser mais

r
qu’il eût été politiquement incorrect de dédaigner. Ils ont embrassé

L ' A 6 0
la LOOM pour la mieux étouffer. Ils y ont gagné de faire accepter
7
(c) 9
comme base de discussion, par la nouvelle Commission, le projet
qu’ils avaient élaboré.
6 6 2
05 9
Par une fausse conception de l’unité, par unitarisme, par
paresse ou par lâcheté, notre Commission a accepté de se couler
dans le moule préparé par la première, au risque de s’engluer, dans
la logique du projet pompeusement désigné « Projet Martinique »
par ceux qui faisaient semblant de croire à une différence de nature
entre ce projet et la Déclaration de Basse-Terre. Ici, je pense au rire
jaune et à l’irritation mal contenue de ceux auxquels je faisais genti-
ment observer qu’il y aurait nécessairement un cocu dans le PACS à
trois qu’il venaient de signer sur l’autel de l’opportunisme.
Je note qu’il leur a fallu un peu plus d’un an et probablement
l’aide du Sénateur réunionnais Virapoulley, pour qu’ils s’en rendent
compte. Notre collègue Laventure a été, avec le sénateur Roger Lise,
l’un des commissaires les plus assidus aux réunions de la Commis-
sion ad hoc du Conseil Régional (7 présences sur 9), juste après Da-
niel Marie-Sainte qui en était le président (8), autant que nos collè-
gues Bolinois et Michalon (7). C’est dire qu’ils sont mal venus à dé-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 193

noncer aujourd’hui ce qu’ils ont non seulement cautionné hier mais


qu’ils ont rendu possible en le rendant crédible.

4 - Un projet moins consensuel qu’on ne dit


Ces précisions me paraissent importantes. Elles méritent en
tout cas d’être portées à la connaissance de l’ensemble de nos collè-
gues, soit environ à une soixantaine d’entre nous. Ils n’ont participé
ni à l’une ni à l’autre des commissions qui ont préparé notre travail.
Ils risquent de ne rien comprendre à ce qui s’est passé, avant et après
la mise en place de la Commission du Congrès, s’ils ne comprennent
pas ceci qui me paraît essentiel  :
Sauf à une réunion de la Commission ad hoc de la Région,

p h e
celle du 30 mars 2000, le MIM tout seul, sans compter ses alliés
basse-terriens, s’est toujours trouvé majoritaire, avec ou sans la

gr a
voix prépondérante du président de cette commission, Daniel Ma-
t i
L ' A r 6 0
rie-Sainte, premier vice-président du Conseil Régional et haut di-

7
gnitaire du MIM.

(c) 6 2 9
Autrement dit, sans en faire ni un reproche ni un grief au MIM,

9 6
je note comme un fait et seulement comme un fait, que le Projet

5
0
Martinique qui a servi de base de discussion à notre Commission ad
hoc à nous, au prétexte qu’il aurait été démocratiquement élaboré
sur une base consensuelle et en tout cas majoritaire, est d’abord un
projet du MIM.
Il suffit pour s’en rendre compte
1°- de jeter un coup d’œil à la feuille de présence, établie selon
les procès-verbaux des 9 réunions de cette Commission
2°- de comparer les derniers documents qui nous ont été dis-
tribués récemment à l’  « AVANT PROJET MARTINIQUE, docu-
ment réalisé par le Conseil Régional de la Martinique à l’initiative
de son président Alfred Marie-Jeanne » qui circule officiellement
depuis le 7 septembre 2001 mais dont tous les éléments sont connus
depuis le fameux Forum de Madiana en décembre 2000, sans avoir
jamais été discuté en séance plénière ni même tout simplement pré-
senté au Conseil Régional.
194 Édouard de Lépine

À ceci près cependant qui n’est pas négligeable. La Déclaration


de Basse-Terre partait d’un constat catastrophiste  : « la dégradation
continuelle depuis de nombreuses années de la situation de leurs régions,
illustrée notamment par la déstabilisation financière des collectivités, un
assistanat généralisé, un taux de chômage croissant », pour aboutir à un
Projet de « modification législative voire constitutionnelle, visant à créer
un statut nouveau de Région d’Outre-Me r. » La seule chose qu’elle dai-
gne admettre c’est que le statut actuel qui nous a conduit à cette si-
tuation catastrophique a permis ou, plutôt, « a été obligé » de nous ac-
corder quelques acquis dont la préservation nous est indispensable.
Autrement dit toute la philosophie du projet tient en deux
articles  :
Article 1, Le bilan de cinquante années de départementali-
sation est nul.

p h e
Article 2, Les acquis de cette période doivent être impérati-

t i gr a
vement et intégralement conservés.

' A r 6 0
Le projet qui nous est proposé aujourd’hui au nom de la Com-
L
(c) 9 7
mission ad hoc part de l’urgence d’une réforme de nos institutions

2
pour aboutir à on ne sait trop quoi, en tout cas assez loin de ce qui

6 6
semblait devoir constituer l’objectif  principal : le développement
9
05
économique, la lutte contre le chômage et l’exclusion, bref, l’amélio-
ration des conditions de vie et de travail des Martiniquais, notam-
ment par l’aide multiforme à la création d’entreprises et la création
d’emplois.
Mais le Congrès n’a pas à discuter de ces « détails ». La Com-
mission ad hoc y a pensé pour lui. Nous n’avons qu’à lui faire confian-
ce. Elle est allée d’emblée à ce qui doit nous paraître l’essentiel. Sa ki
pa Kontan, toufé. Il y a un côté Lulu bat djôl, dans tout cela.
Sur les quelques trente orientations proposées dans la Loi
d’Orientation et qui vont à peu près toutes dans le sens de l’objec-
tif théorique avoué, une seule semble avoir retenu l’attention de la
Commission ad hoc   : la possibilité de faire au gouvernement des
propositions de réformes institutionnelles et même statutaires dans
les DOM. Mais sur ces réformes une seule semble dominer tout le
reste et réaliser, paraît-il, un consensus  : la revendication d’une As-
semblée Unique.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 195

Quoique je me propose de faire une intervention spécifique


sur la question de l’assemblée unique, il me semble que ce choix qui
n’a pas pu être le fruit du hasard, illustre parfaitement l’ambiguïté
de la méthode et le peu de fiabilité du résultat.
Sans mettre en cause la bonne volonté ni la compétence de
nos commissaires, comment ne pas noter que le travail fourni est
bien maigre, presque squelettique, sur la question qu’ils tiennent
pour essentielle  : celle des institutions politiques qui a occupé dès
le premier jour aussi bien les travaux de notre Commission ad hoc
que ceux de la Commission du Conseil Régional mise en place par
la région, il y a près de deux ans  ?
Autrement dit, si sur un sujet qui nous occupe depuis vingt
ans, qui a mobilisé toute l’attention, toute la sollicitude, toute l’ex-

e
pertise des commissaires et de leurs conseillers techniques, le résul-

p h
tat est si peu en rapport avec l’ambition du projet, que dire de tout

r a
i g
le reste sur quoi nous entendons faire mieux   : le développement

' A rt 0
économique, la protection sociale, la sécurité des personnes et des
6
L
biens, l’épanouissement culturel  ?

(c) 9 7
6 2
On pourrait se consoler en se disant qu’il ne s’agit après tout
6
05 9
que d’une question de méthode et que cela peut se rattraper facile-
ment si chacun y met du sien.

5 - Un congrès pris en otage


Ce n’est pas évident. Nous sommes ici, c’est en tout cas mon
sentiment, un Congrès pris en otage, comme des passagers d’un vul-
gaire avion de ligne, dont le commandant doit mettre le cap sur une
destination finale que les kidnappeurs, qui n’ont dans leurs poches
que des pétards mouillés, sont seuls à connaître.
Comment pouvez-vous décider que l’assemblée unique c’est
la seule solution, sans savoir ni comment elle sera composée, ni
comment elle sera élue, ni quelles seront ses compétences, ni quels
seront ses moyens  ? C’est l’itinéraire que nous proposent ceux que
feu mon ami Vincent Placoly appellerait les pickpockets de l’histoire.
196 Édouard de Lépine

Ils ramassent dans un grimoire quelconque les formules


magiques, les recettes miracles et les mots qui vous font rêver ou
vous font enrager   : identité, dignité, nation, aliénation, accultura-
tion, assimilation, libéralisme (sauvage, bien entendu), subsidiarité,
complémentarité, démocratie participative ou de proximité. Ils y
ajoutent quelques ingrédients de la politique de toujours, un zeste
d’idéologie avant-gardiste, une cuillerée à café de sauce créole, une
louche de jeunisme dans un grand bol d’opportunisme. Ils secouent
énergiquement cette mixture et vous la servent chaud. Vous buvez.
Vous êtes pris.
Vous votez d’abord le principe de l’assemblée unique.
Une fois que vous avez voté le principe, vous ne pouvez pas
refuser de lui donner un contenu, ni de lui donner un chef. En l’oc-
currence, un exécutif détaché de l’assemblée.

p h e
Quand vous avez voté l’exécutif détaché vous ne pouvez pas

t i gr a
ne pas voter la proportionnelle, puisqu’il faut prévoir la montée des

r
suppléants.

L ' A 7 6 0
(c) 9
Quand vous avez voté le mode de scrutin vous ne pouvez pas

6 6 2
ne pas vouloir élargir les compétences.

05 9
Et ainsi de suite.
Je pourrais fournir deux ou trois exemples de ce genre. Je m’en
tiens pour l’instant à celui–là. C’est un excellent exemple de ce qu’est
un mauvais choix. L’acceptation de cette procédure signifie en fait
l’impasse sur le fond. Pour ma part, je la refuse.
Car, bien entendu, si la commission ad hoc de no-
tre Congrès comme celle du Conseil Régional, a buté sur
cette question, ce n’est pas parce qu’elle est composée
d’élus incapables ou ignares. C’est, peut-être, tout sim-
plement, que l’assemblée unique n’est pas la solution.
L’assemblée unique c’est le problème. C’est ce que je me
propose de démontrer quand nous aborderons ce point
de l’ordre du jour.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 197

X - LETTRE D’UN ABSENT


CHRONIQUE D’UNE FAUSSE
COUCHE ANNONCÉE

Je ne surprendrai personne en affirmant d’emblée que je n’ai


jamais eu l’intention de me laisser emprisonner dans le bocal de la
Commission ad hoc, et encore moins, bien entendu, dans celui de
l’assemblée unique. Je récuse aussi bien le schéma de discussion qui
nous est proposé que la philosophie qui l’inspire, si l’on peut ap-

h e
peler philosophie ce bric a brac de petites ruses politiciennes et de
p
grosses ficelles populistes.

t i gr a
A r 0
Beaucoup de ceux qui participent au Congrès savent que, il y

L ' 6
(c) 2 9 7
a cinq ans, lors du troisième débat mené au Conseil Général sur ce
sujet, le 19 mars 199746, je me suis très nettement prononcé, contre

6 6
l’Assemblée unique, telle qu’elle paraissait résulter d’un prétendu

9
5
consensus et contre le scrutin proportionnel pour élire cette assem-
0
blée. Ce consensus ne m’engage nullement. J’ai été et je suis parti-
san du bicamérisme avec un Conseil Régional et une Chambre des
Communes, élus selon des modes de scrutin différents, sans cumul
possible (un homme ou une femme, un mandat), se réunissant en
Congrès ou en Assemblée Unique pour décider sur les questions les
plus importantes.
Je ne reviendrai pas sur l’inversion des priorités soumises à
notre discussion. En lieu et place des moyens les plus immédiats de
mieux assurer notre développement économique pour lutter contre
le chômage, la réforme institutionnelle, grâce à l’assemblée unique,
est devenue l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin, de ce
Congrès. Ce n’est pas ce qu’on pouvait attendre de mieux de la dis-

46 Voir Procès-Verbal in extenso de la Réunion Plénière du 19 mars 1997.


Conseil Général Service de la Documentation
198 Édouard de Lépine

cussion sur les aménagements souhaitables de la Loi d’Orientation.


Je me propose de développer deux points dans cette lettre qui com-
prend deux parties la première très générale sur les faux problèmes
avec un bref historique.

X- I - LES FAUX PROBLÈMES

X-II – UN BREF RAPPEL HISTORIQUE DU DEBAT

p h e
SUR L’ASSEMBLEE UNIQUE
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
0 5
X-I - LES FAUX PROBLÈMES
Je voudrais d’abord attirer l’attention du Congrès sur deux
anachronismes ou plutôt sur une double nostalgie qui risque de
nous faire perdre beaucoup de temps si nous ne nous décidons pas
à les mettre de côté.

1 - La nostalgie de droite
Il y a quelque chose de pathétique et de paradoxal dans le
combat d’arrière garde d’une droite nostalgique pour sauver une
institution en sursis, le département, contre le fantôme de son vieil
ennemi le séparatisme, pur produit, selon elle, de la conjuration so-
cialo-communiste. En France, de Chirac à Bayrou en passant par Ma-
delin, les parrains de nos départementalistes, ont depuis longtemps
quasiment fait leur deuil de ce vestige bi-séculaire de la France de
Sur la question dite du Statut de la Martinique 199

jadis. Tout le monde sait que dans la grande réforme institutionnelle


préparée, en ce moment même, par la Commission Mauroy, le dé-
partement, devrait dans le meilleur des cas voir ses compétences
réduites à la portion congrue, au profit de la Région.
C’est la Région qui devient le pilier de la nouvelle organisa-
tion de l’espace français avec des compétences considérablement ac-
crues, pour lui permettre de jouer en France, notamment sur le plan
économique, le rôle que jouent les grandes régions dans la plupart
des pays de l’Union européenne. Il n’est même pas impossible que
les départements disparaissent purement et simplement beaucoup
plus vite que prévu.
Quels que soient les vainqueurs des prochaines élections, pré-
sidentielles et législatives, la question viendra sans doute assez rapi-

p h e
dement à l’ordre du jour. On peut supposer que les uns et les autres

a
voudront profiter de la période la plus favorable à une réforme en

i gr
profondeur  : celle de l’état de grâce qui suit généralement le scrutin
rt
présidentiel.

L ' A 7 6 0
(c) 9
La droite croit-elle sérieusement que nous en perdrions le bé-

6 2
néfice de ce que l’on appelle les avantages acquis, en cas de mo-
6
05 9
dification sensible du statut des départements ou même en cas de
disparition de ce rouage vieilli de la vie politique et administrative
française  ? Je ne le crois pas. Son combat « pour le maintien du statut
départemental » est un faux combat et une vraie perte de temps sauf,
peut-être, pour le leadership en son sein. Mais est-ce que cela inté-
resse vraiment le pays  ?
Cela dit, je comprends tout à fait que la droite soit plus ou
moins traumatisée et en tout cas embarrassée devant les résultats
pourtant prévisibles de son alliance avec le MIM. Une alliance qui
n’est en aucune manière contre nature. Elle est au contraire dans la
nature des choses. Elle est inscrite en quelque sorte dans les gènes
du scrutin à la proportionnelle qui a présidé à sa naissance. La droite
n’a pas seulement appuyé la démarche et le projet du MIM. Elle en a
assuré la promotion, garanti la fiabilité et largement contribué à en
accroître la séduction. Malgré elle peut-être, mais certainement pas
malgré lui.
200 Édouard de Lépine

2 - La nostalgie de gauche
Non moins paradoxal me paraît le combat de la gauche ou
d’une importante fraction de la gauche martiniquaise contre les
assimilationnistes et contre le prétendu jacobinisme français. Il y a
manifestement une gauche nostalgique, elle aussi. Elle regrette les
temps « héroïques » de la lutte contre le colonialisme, sous toutes ses
formes, notamment sous sa forme réputée la plus perverse  : l’assi-
milationnisme qui serait intimement lié au jacobinisme français ou à
ce qu’elle appelle ainsi.
Que l’assimilationnisme soit, dans le meilleur des cas, une am-
bulance ou même un corbillard depuis que Michel Renard, au début
des années 1980, a osé substituer le slogan « Martinique d’abord »
à la vieille formule « France Toujours », ne nous empêche pas de

p h e
tirer dessus avec une énergie et une constance dignes d’un meilleur

a
usage. Les partisans du département ont d’ailleurs beau jeu de nous

t i gr
rappeler qu’ils ne sont pas assimilationnistes mais départementa-
r
L ' A 7 6 0
listes. Les plus futés ajoutent que ce n’est pas eux mais Césaire lui-

(c) 9
même qui a créé le mot départementalisation pour marquer la diffé-

6 6 2
rence entre les deux notions.

5 9
Quant au colonialisme français, la gauche se fait mal à l’idée
0
qu’elle n’a pas devant elle des ennemis à combattre, des rapports de
forces à créer en vue de négociations à gagner, mais des hommes
d’État à convaincre. Elle a en face d’elle, à droite comme à gauche, à
quelques exceptions près (Chirac, Rocard, Jospin) une nouvelle gé-
nération de responsables politiques qui n’ont que des rapports loin-
tains, dans un sens ou dans un autre, avec l’histoire du vieil empire
colonial français. Jospin est probablement le dernier porteur de va-
lises de l’anticolonialisme historique, Chirac le dernier représentant
du gaullisme moins impérialiste que « vieille France » attachée à ses
« vieilles colonies ».
Les nouvelles générations ne demandent qu’à être convain-
cues de notre détermination dans un sens ou dans un autre. Quelques
uns retiennent mal leur fou rire devant certaines de nos proposi-
tions. D’autres cachent à peine leur impatience de nous laisser dé-
cider nous-mêmes du maximum de choses, en inversant le vieux
Sur la question dite du Statut de la Martinique 201

principe messmérien  : « celui qui paie décide »47 pour nous appliquer


celui d’allure plus moderne selon lequel « celui qui décide paie ».
Personne en France, ni à gauche ni à droite, n’a envie de
maintenir la Martinique malgré elle dans la France. Il n’y a pas
en vue de « sale guerre des Antilles ». Les indépendantistes les plus
intransigeants le savent. Ils sont comme ces Gaulois qui n’avaient
qu’une crainte, que le ciel ne leur tombât sur la tête. Eux, ils n’ont
qu’une crainte que l’indépendance ne leur tombe sur le dos.
La preuve   ? Leur hantise   : un referendum national, i.e, à
l’échelle de la France. Sur 25 à 30 % de votants qui se déplaceraient
(les autres s’en moqueraient), un tel referendum donnerait sans dou-
te une très large majorité en faveur de l’indépendance de la Marti-
nique. Soit dit en passant, les départementalistes les plus intégristes
seraient-ils fiers du compagnonnage de ceux qui voteraient contre

h e
par nostalgie de l’ancien empire colonial français   ? Il n’est même
p
faveur.
t i gr a
pas sûr d’ailleurs que les Lepénistes leur feraient aujourd’hui cette

L ' A r 6 0
7
Quant au jacobinisme français en 2002, c’est peut-être l’un des

(c) 2 9
rares mots du vocabulaire politique français dont l’usage abusif ne

6
semble pas avoir provoqué l’usure. La France va célébrer dans quel-

5 9 6
ques jours le 20e anniversaire de la Loi de décentralisation du 2 mars

0
1982. Cette loi a marqué, dans l’histoire des institutions françaises,
sinon une rupture avec le jacobinisme - je préfère parler, pour ma
part, du centralisme napoléonien - du moins une étape importante
vers cette rupture.
A supposer que le jacobinisme français soit ce qu’on dit qu’il
est, voici plus de quarante ans que des hommes politiques de tous
bords le dénoncent et le mettent à mal. Pas seulement en paroles,
mais en actes. De Gaston Defferre (l’auteur de la Loi-cadre de 1956
qui a sonné le glas de l’empire colonial français et ouvert l’autoroute
des indépendances africaines) à François Mitterrand, en passant par

47 On se rappelle le mot de Messmer, en 1971, au Conseil Général de la Gua-


deloupe  : « il n’y aura pas de divorce avec pension alimentaire », repris quelque temps
plus tard en Guyane « Rien ne peut prévaloir contre la règle non écrite mais impérative
que le dernier mot appartient à la collectivité qui paie. » Authentifié dans Pierre Mess-
mer, Les Blancs s’en vont, Récits de décolonisation, Albin Michel, Paris, 1998, p 186
202 Édouard de Lépine

Rocard et Mauroy, du Général de Gaulle (discours de Lyon en 1969)


à Chirac (discours de Madiana en 2001), en passant par Pompidou
(début de la régionalisation si insuffisante qu’ait été celle-ci, 1972),
Giscard d’Estaing et Raymond Barre avec le PLDRCL (Projet de Loi
de Développement des Responsabilités des Collectivités Locales,
1977)48, si timide qu’il puisse paraître au regard de la Loi Defferre
de 1982.
J’ai peur que notre combat contre le jacobinisme ne soit
qu’un paravent commode pour cacher nos propres hésitations et
nos propres incertitudes. Ces hésitations et incertitudes ne procè-
dent pas d’une incapacité congénitale ni d’une lâcheté fondamenta-
le des Martiniquais. Elles viennent de la complexité d’une situation
dont l’histoire ne connaît guère d’équivalent dans le monde contem-
porain. Ajoutons-y l’inévitable lenteur des réformes. Si ce sont de

h e
vraies réformes, elles ne peuvent s’inscrire que dans la longue du-
p
t i gr a
rée. Mais la patience n’est manifestement pas notre qualité majeure.

' A r 6 0
En tout cas, ce n’est ni à Madère, ni aux Açores, ni aux Cana-
L
(c) 9 7
ries, ni, à plus forte raison, au Conseil Municipal de Paris que nous

2
6
trouverons le chemin de notre émancipation.. Ce dernier modèle ou

9 6
ce dernier avatar de la sortie du fameux bocal n’est d’ailleurs pas la

5
0
moins cocasse de nos aspirations. Après avoir si énergiquement, si
dédaigneusement, refusé d’être les descendants des Gaulois nous

48 Plus récemment le jour même, 4 mars, où droite et gauche s’ex-


citaient contre le séparatisme et contre le jacobinisme, dans Faits et Argu-
ments (mars 2002) la lettre mensuelle de Raymond Barre, l’ancien premier
ministre de Giscard d’Estaing s’exprimait ainsi  :
« Engager une vigoureuse politique de décentralisation fondée sur
l’autonomie des régions et le développement de l’interrégionalité, de l’in-
terdépartementalité, de l’intercommunalité jusqu’à ce qu’il soit possible de
réduire le nombre de niveaux, qui caractérisent l’organisation territoriale
de la France, le « mille feuilles » actuel.
« Cette décentralisation doit s’effectuer par une redistribution des pouvoirs
et des ressources financières entre l’Etat, les régions, le département, les agglomé-
rations. Cette redistribution doit, à mon sens, aller jusqu’à conférer aux institutions
régionales un pouvoir normatif réglementaire, leur permettant d’adapter les textes
réglementaires aux circonstances spécifiques dans lesquelles ils s’appliquent : il faut
encourager et reconnaître la diversité de la France, ce qui ne saurait aujourd’hui
menacer l’unité nationale. »
Sur la question dite du Statut de la Martinique 203

voici prêts à accepter, le cœur léger, d’être sinon les frères jumeaux
du moins les cousins germains des Parisiens.
Disons, pour en finir avec cette nostalgie des faux débats, que
si j’ai pendant longtemps préféré la Montagne à la Gironde, Robes-
pierre à Danton et que si, aujourd’hui, j’ai plus de considération
pour Danton, je n’ai pas moins d’admiration pour Saint Just. Je n’ai
jamais eu, en revanche, la moindre sympathie pour leurs ennemis
les plus acharnés, les Chouans. Foutons donc la paix aux Jacobins.
Ils ont fait ce qu’ils avaient à faire au moment où ils devaient le faire.
Occupons-nous plutôt de nos propres misères, singulièrement de la
grande misère de notre pensée politique, et voyons comment nous
pouvons nous en sortir.

p h e
t i gr a
L ' A r
X-II -BREF RAPPEL HISTORIQUE
6 0
(c) 9 7
Pour que les Martiniquaises et les Martiniquais comprennent
2
9 6 6
bien ce qui est en jeu dans le débat d’aujourd’hui, il est indispensa-
ble de leur rappeler ce que fut le débat d’hier sur l’assemblée unique.

0 5
À entendre les néo-autonomistes et leurs alliés d’occasion, si le débat
peut aujourd’hui s’engager avec quelque chance d’aboutir, c’est parce
qu’ils ont fini par s’installer à la tête de la Région, parce que boule-
versant les vieilles habitudes, ils ont su conclure une Sainte alliance
entre indépendantistes repentis et départementalistes repentants.
C’est très exactement le contraire. Ce sont les départementalis-
tes de la veille (et probablement de demain) et les indépendantistes
de jadis qui ont empêché et en tout cas retardé l’évolution de cette
question pendant plus de dix sept ans. Le problème est posé depuis
vingt ans. Il est venu deux fois au Conseil Général, quand l’assem-
blée départementale était l’unique assemblée du pays, en juillet et
en août 1982, à l’initiative de la droite, puis une troisième fois, en
mars 1997, quinze ans après la décentralisation, à l’initiative du dé-
puté progressiste Camille Darsières, du Président progressiste du
Conseil Général, Claude Lise et de la gauche de cette assemblée.
204 Édouard de Lépine

1 - Le premier débat sur l’Assemblée


Unique  : juillet 1982
Du premier débat, il n’y a que quelques survivants dans ce
Congrès  : le député Camille Darsières (absent le 15 juillet mais pré-
sent le 30 août) qui siégeait alors depuis 21 ans au Conseil Général, le
président Marie-Jeanne qui y était depuis 9 ans, nos collègues Thal-
mensy et Turinay, le président Claude Lise, Pierre Petit et Rodolphe
Désiré qui venaient d’y faire leur entrée.
Ce premier débat est venu le 15 juillet 1982 sans qu’il n’eût été
inscrit à l’ordre du jour de l’assemblée. Celui-ci ne comportait qu’une
question  : SITUATION DE L’INDUSTRIE SUCRIÈRE ET CRÉA-
TION DE LA S.E.M. Autrement dit, l’Assemblée ne devait traiter
que de la restructuration de l’industrie sucrière et de la relance de
la culture de la canne à sucre. Le débat sur l’assemblée unique fut

h e
imposé à l’esbroufe par la majorité de droite à partir d’une motion,
p
t i gr a
signée d’une vingtaine de conseillers généraux, contre le fantôme
de l’assemblée unique. Le texte du projet de loi créant l’assemblée

' A r 6 0
unique n’était pas encore parvenu à Fort de France. Pas même au
L
(c) 9
Préfet de l’époque, M. Chevance49..

2 7
9 6 6
Ce qui frappe d’abord dans ce débat, c’est l’exceptionnelle
agressivité de la droite contre ce projet de 1982, et, tout spéciale-

05
ment, contre le jeune ministre socialiste des DOM, Henri Emma-
nuelli. Dieu sait s’il y a eu dans l’enceinte du Conseil général des
débats houleux et des prises de position fermes contre le gouverne-
ment et contre ses représentants, gouverneurs ou Préfets. Même si
elle l’a été souvent, cette assemblée n’a pas toujours été une cham-
bre introuvable de béni-oui-oui. Elle a parfois vivement contesté les

49 M. Le Préfet « …Je suis un peu surpris de ce débat auquel je ne m’attendais pas.


J’étais venu pour parler de l’industrie sucrière. Je vous rappelle qu’il y a des ouvriers qui
vont se trouver à la rue au Lareinty ou au Galion. C’est une affaire très urgente. Je constate
que la majorité de votre assemblée décide un débat sur l’assemblée unique alors que nous
n’avons pas reçu le texte, que ce texte va arriver d’un jour à l’autre et que vous n’aurez,
peut-être, évidemment, pas trois mois, pour en discuter mais vous aurez au moins quelques
semaines… Par ailleurs, messieurs les conseillers généraux, emportés par leurs convictions,
notamment M. Élizé… emploient des termes que je ne veux pas laisser passer, pour le Se-
crétaire d‘État. Il lui fait un procès d’intention, aussi, je vais vous demander l’autorisation
de me retirer. Je reviendrai volontiers, tout à l’heure, à votre invitation, quand vous parlerez
de l’ordre du jour qui avait été primitivement fixé. » P-V in extenso séance du Conseil
Général du 15 juillet 1982, p 216-217.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 205

représentants de l’État, le contre-amiral Aube à la fin du 19e siècle,


le gouverneur Richard, entre les deux guerres, le premier préfet de
la Martinique, Trouillé, dès 1948. Aucun gouverneur ni aucun pré-
fet, n’avait eu cependant à quitter la séance, en signe de protestation
contre une violation flagrante de l’ordre du jour ou contre des pro-
pos désobligeants, voire injurieux, pour les gouvernements qu’ils
représentaient.
Dans l’histoire du Conseil Général, c’est à propos de ce débat
improvisé sur l’assemblée unique qu’a eu lieu le premier et plus gra-
ve incident de cette nature. Si l’on ajoute que l’auteur de cet incident
est un homme réputé pour sa courtoisie et sa tolérance, on devine
le niveau de tension qui pouvait régner dans la salle pour que Max
Élisée = lui-même en perde son sang-froid et qu’il amène un Préfet,
Commissaire de la République, à quitter l’assemblée… sous les ap-
plaudissements de la gauche. M. Jean Chevance, était le premier pré-

h e
fet nommé à la Martinique, par un gouvernement de gauche, après
p
t i gr a
l’élection de François Mitterrand à la tête de l’État en mai 1981.

' A r 6 0
Ma seconde observation touche l’extraordinaire facilité avec

L
(c) 2 9 7
laquelle des gens qui n’ont à la bouche que les mots développement
économique, investissements, production, emploi, entreprises… etc,

6 6
quand on leur parle de politique, oublient complètement les urgen-

9
5
ces, les priorités, les impératifs économiques, pour aller droit à ce
0
qu’ils estiment périodiquement être l’essentiel  : les institutions poli-
tiques, quand on leur parle d’économie. C’est bien ce qui se passe en
juillet 1982. Alors que nos dernières usines sont sur le point de fer-
mer et de jeter à la rue des centaines de travailleurs, l’annonce d’un
projet de modification non du statut de la Martinique mais d’une
institution, bouleverse à ce point les esprits que la droite n’est pas
loin d’abandonner la canne et les ouvriers du sucre à leur sort pour
accuser le gouvernement français de trahir la France.

2 - Le second débat  : un premier


rendez-vous manqué
Le second débat, le vrai, sur l’Assemblée Unique, a lieu le 30
août 1982. A la différence du premier, venu comme un cheveu sur
la soupe, le second a été soigneusement préparé en Commission.
206 Édouard de Lépine

Chaque conseiller a reçu un document de 19 pages reproduisant en


vis-à-vis les 40 articles du projet de loi et les amendements de la
Commission.
Celle-ci propose le rejet pur et simple de 32 de ces 40 articles.
La discussion est introduite par un rapport substantiel du conseiller
de Sainte Luce, Jean Maran. Un rapport qui a le mérite d’une grande
clarté et d’une logique qu’on chercherait vainement, soit dit en pas-
sant, chez ses héritiers.
Je ne suis pas plus d’accord aujourd’hui avec ce rapport que
je ne l’étais il y a vingt ans, quand j’étais globalement favorable au
projet d’assemblée unique. Je n’avais aucun mandat électoral ni à
plus forte raison aucune expérience de la gestion des affaires loca-
les. Ce qui me frappait à l’époque dans le rapport de Jean Maran,
c’était le pointillisme juridique du rapporteur. Cela me paraissait, et

h e
me paraît encore aujourd’hui, ou d’une grande prétention ou d’une
p
t i gr a
grande naïveté, de la part d’un politique dont la vocation n’est pas
de devenir un constitutionnaliste..

L ' A r 6 0
7
Mon opinion est qu’il faut laisser aux juristes le soin de régler

(c) 2 9
les questions juridiques. Les élus ont bien assez à faire des orienta-
6
6
tions politiques qui leur paraissent convenir à une situation donnée,

05 9
pour ne pas prendre le risque de se noyer dans un domaine qu’ils
ne connaissent pas ou qu’ils connaissent mal. Donnons aux juristes
des orientations politiques claires et cohérentes. Ils se débrouilleront
pour nous trouver des solutions juridiques adéquates.
Empêtré dans des considérations interminables sur les no-
tions d’adaptation, de modification et de révision, au nom de « l’in-
conditionnel attachement à la mère patrie », comme on disait encore à
l’époque, le débat devait être tranché mécaniquement sans aucun
souci de la logique politique dont semblait s’inspirer le rapporteur.
Bref, nous pouvions avoir une assemblée unique dès 1982. La pusil-
lanimité de la droite nous a imposé ces deux assemblées qu’elle dé-
nonce aujourd’hui avec tant de vigueur après avoir accusé la gauche
d’avoir été à l’origine de cette situation50.

50 Voir l’intervention du député André Lesueur durant le débat de mars


1997 au Conseil Général, P-V séance du 19 mars 1997, p 90
Sur la question dite du Statut de la Martinique 207

3 - Le discours du sorite  : « dum cadat,


elusus ratione acervi ruentis »
La réponse faite par Césaire quelque temps plus tard à l’As-
semblée Nationale au remarquable juriste qu’était l’ancien garde des
sceaux, M. Jean Foyer, dans le « discours du sorite », m’a convaincu,
depuis, que, au lieu de s’épuiser en un combat juridique douteux, il
vaut mieux éviter aussi bien les juristes qui se mêlent de politique
que les politiques qui se prennent pour des juristes.
Césaire, à l’occasion du débat sur l’assemblée unique à l’As-
semblée Nationale s’était beaucoup amusé et avait beaucoup amusé
ses collègues en évoquant  l’un des arguments les plus fameux de
l’éristique antique, c’est-à-dire de l’art de la controverse  : « lorsqu’il
s’agit de déterminer avec une précision mathématique le moment exact où

e
l’adaptation licite cesse d’être une adaptation pour devenir quelque chose

p h
d’illicite, je veux dire une altération ou une modification attentatoire au

r a
g
droit commun… le problème fameux du tas de blé qui s’écroule et dont

rt i 0
il s’agit de savoir à quel moment il cesse d’être un tas pour n’être que du
A
L ' 7 6
grain . Cela s’appelle un sorite, monsieur Foyer, avait-il ajouté : « vous

(c) 9
vous souvenez  ? –permettez-moi d’employer une langue que vous aimez

6 2
-  dum cadat, elusus ratione acervi ruentis  : jusqu’à ce qu’il succombe
6
05 9
sous l’argument du tas de blé qui s’écroule » (Horace, épitre 2 du livre II)51
Je ne vais pas rappeler ici tous les griefs, tous les procès d’in-
tention, toutes les arguties développées par la droite contre cette loi
qui nous proposait l’assemblée unique, il y a vingt ans déjà. Non
comme une solution miracle à nos problèmes mais comme un moyen
d’assumer de plus grandes responsabilités dans la gestion de nos af-
faires, en regroupant sous un même toit les compétences du Conseil
Général et celles du Conseil Régional. Je ne veux retenir que l’un
des arguments les plus sérieux développés par le rapporteur qui
fait par ailleurs un relevé très complet des erreurs de détail et des
maladresses formelles du premier projet Emmanuelli, sans jamais
véritablement convaincre sur le fond, sauf, peut-être, sur le scrutin
proportionnel pour l’assemblée unique, telle qu’elle était proposée.

51 Journal Officiel, Assemblée Nationale, Compte–rendu intégral, 3e séance


du mercredi 29 septembre 1982, p 5238
208 Édouard de Lépine

4 - La logique de Jean Maran


Jean Maran note très justement  : « il est de la plus évidente lo-
gique que ces aspirations ou revendications d’adaptation des textes aux réa-
lités des Départements en cause devraient, pour revêtir toute légitimité,
émaner démocratiquement de leurs instances régulièrement élues et non
traduire la manifestation autoritaire d’une volonté imposée ».52

Je n’ai pas vérifié s’il était souvent arrivé à la majorité de droite


du Conseil Général de contester comme « la manifestation autoritaire
d’une volonté imposée  » une quelconque loi votée par le Parlement
français sous la quatrième ou sous la cinquième République…
jusqu’en 1981. Même après que le décret du 26 avril 1960 nous eût
reconnu le droit d’être consulté pour avis sur tout projet de loi ou

p h e
décret tendant à adapter la législation ou l’organisation administra-

a
tive des DOM à leurs spécificités.

rt i gr
0
Je note cependant que les gouvernements socialistes, plus

L ' A 7 6
que les autres, semblent avoir retenu depuis, comme un principe

(c) 2 9
intangible, une véritable consultation des DOM sur tout projet les
6
6
concernant directement à raison de leur situation particulière dans

05 9
l’ensemble français et dans l’Europe. C’est même ce qui fait la dif-
férence entre tous les textes ou projets antérieurs et l’actuelle Loi
d’Orientation pour l’Outre-Mer, dont on a suffisamment rappelé les
origines et les caractères originaux pour qu’on n’ait pas à y revenir.

C’est pourquoi nous ne sommes pas peu surpris de voir cette


soudaine levée de boucliers contre une loi qui a fait l’objet d’une si
complète, si longue et si large consultation non seulement de tous
les élus de la Martinique (à l’exception des maires qui ne me sem-
blent pas avoir été consultés en tant que tels –j’y reviendrai) mais de
toutes les forces vives du pays. Tout cela, au nom du droit de penser
par nous mêmes pour nous mêmes, comme si cette loi avait interdit
quoi que ce soit à qui que ce soit.

52 Rapport Jean Maran, P-V séance 30 août 1982, p 2


Sur la question dite du Statut de la Martinique 209

3 - L’Assemblée Unique  ?… « Un


souriceau », selon A. Marie-Jeanne
J’ai beaucoup insisté sur les positions de la droite lors de ce
premier grand débat sur l’assemblée unique. Je ne voudrais pas
oublier les positions de son actuel champion autoproclamé, Mon-
sieur le Président du Conseil Régional.
Alfred Marie-Jeanne était alors le seul élu du MIM et le seul élu
indépendantiste du Conseil Général avec le conseiller de l’Ajoupa
Bouillon, Edouard Jean-Élie.. Pour le conseiller de Rivière- Pilote  :
«  la montagne coloniale, sous la pression des événements, a sim-
plement accouché d’un souriceau … « car la Martinique reste, pour lui
Patriote Martiniquais, économiquement exploitée, militairement oc-

e
cupée, politiquement dominée, culturellement opprimée »53

r ap h
Ajoutons que, comme il le faisait régulièrement depuis 1977,

rt i g
Alfred Marie-Jeanne s’en était pris violemment au PPM. Cela lui
0
L ' A 6
avait même valu, malgré sa vigoureuse profession de foi nationalis-
7
(c) 9
te, sinon les félicitations du moins les remerciements de Jean Maran

6 2
qui l’avait tenu, autrefois, il est vrai, sur les fonts baptismaux de la
6
politique.

05 9
« Constat étant fait que tout un pan anticolonialiste ayant déserté
le combat émancipateur, le devoir du camp patriotique et du Mouvement
Indépendantiste Martiniquais est plus que jamais tracé  : continuer à har-
celer l’ennemi en ramassant et en portant plus loin le flambeau de la lutte de
libération nationale que beaucoup dans leur désertion et leur fuite éperdues,
ont laissé lamentablement choir. 54 »
Il avait terminé sur une conclusion forte qui mérite d’être rap-
pelée ici  :
«  l’heure des compromis bâtards est dépassée. Dans un tel
contexte de démission, de reniement, de pusillanimité, la question de l’in-

53 Procès-Verbal de la séance 30 août 1982, du Conseil Général, p 263-264


54 id p 264
210 Édouard de Lépine

dépendance est plus que jamais à l’ordre du jour. C’est l’inévitable recours
pour maîtriser le futur martiniquais». 55
À vrai dire, l’heure des compromis avait duré à peine un an
ou deux  : 1977-1979, au cours de cette « période historique charnière »
du débat autonomistes – indépendantistes, quand Marie-Jeanne dis-
posait, disait-il, d’informations précises sur les négociations secrètes
« entre la gauche autonomiste et le parti socialiste français en vue « d’un
partage de notre pays en zones d’influence ».
Les indépendantistes voulaient bien
« accepter la négociation d’une étape de transition à la DÉCOLO-
NISATION, appelée autonomie ou pas peu importe. Les autonomistes de-
vaient en retour inscrire leur objectif d’État autonome dans la perspective

e
stratégique explicite de l’indépendance en disant « autonomie, étape vers

p h
l’indépendance ». « Dès lors il serait possible d’opposer au gouvernement

r a
g
français un Front de Libération Nationale (FLN) dont l’objectif prioritaire

A rt i 0
serait de préparer le peuple Martiniquais à se prononcer dans un délai de

L ' 7 6
trois ans par un referendum sur l’indépendance »56.

(c) 6 2 9
Rappelons qu’en 1979, les socialistes ne sont pas au pouvoir.

9 6
Ils viennent d’être très largement battus aux élections législatives de
5
1978.
0
Je constate que vingt ans après cette déclaration musclée, M.
Marie-Jeanne a mûri comme nous tous. Non seulement il accepte
des compromis, que je me garderai de qualifier de bâtards, mais il en
accepte jusques et y compris avec Madame Lucette Michaux Chevry,
qu’il traitait la veille de «  négresse blonde  », et qu’il voudrait nous
faire prendre aujourd’hui pour la Passionaria rose du nationalisme. Il
est vrai que celle-ci peut compter, paraît-il, sur la présence à l’Élysée
de son ami Jacques Chirac. Mais, si j’en crois une récente déclaration
de Mme Michaux Chevry, « la question de l’indépendance n’est plus à
l’ordre du jour ». Pas même entre parenthèses.

55 id p 268
56 La Parole au peuple, n° 5 spécial, 30 juillet 1979 
Sur la question dite du Statut de la Martinique 211

Je ne m’en réjouis pas. J’ai été indépendantiste avant Marie-


Jeanne. Je suis devenu ou redevenu autonomiste avant lui. Je sais
ce qu’il en coûte de rompre avec des illusions qu’on a longtemps
portées au plus profond de soi-même. Il ne suffit pas de croire à la
réalité de ses rêves pour transformer ses rêves en réalités.

4 - Le troisième débat sur l’Assemblée


Unique (mars 1997)
Quinze ans se sont déroulés avant que la question de l’assem-
blée unique ne revienne hanter le sommeil des politiques. Preuve
qu’elle n’était pas si urgente que cela peut en avoir l’air aujourd’hui.
Malgré l’invitation du ministre socialiste des DOM, Louis Le Pen-
sec, à penser un statut à la carte dès le début du second septennat

h e
de François Mitterrand - ce qui n’est pas forcément l’idée la plus

p
a
brillante qu’ait eue ce grand ministre des DOM - nous sommes res-

t i gr
tés étrangement muets sur cette question. Non par fidélité du PPM
r
L ' A 7 6 0
à un moratoire qu’il avait, à tort selon moi57, formellement remis en

(c)
cause dès 1985 au moins, mais tout simplement parce que la ques-

2 9
tion ne semblait pas mûre. « Quand on doit, on peut » dit la sagesse
6
6
populaire. Nous n’étions pas « obligés ».

05 9
La preuve  ? Quand, à peu près simultanément, le Président,
PPM, du Conseil Général, Claude Lise, en juin 1996, le Président,
PPM, du Comité Économique et Social Régional, René Fabien,
en novembre 1996, prennent l’initiative de commander respecti-
vement au Centre de Recherche sur les Pouvoirs Locaux dans
la Caraïbe58, et aux Professeurs François et Yves Luchaire59, deux
études sur l’assemblée unique, le moins qu’on puisse dire est que
le sujet ne semble passionner personne.

57 J’ai publié sur le sujet un long article, dans Le Progressiste du.. Je n’y
trouve rien que je ne pourrais dire aujourd’hui.
58 Rapport sur l’institution d’une assemblée unique à la Martinique et
dans les DOM, à Monsieur Claude Lise, Sénateur, Président du Conseil Général de
la Martinique, CRPLC, Coordonnateur  : Justin Daniel, Maître de Conférences de
Science Politique, juin 1996
59 CESR, Les incidences économiques et sociales d’une assemblée unique
à la Martinique, 22 novembre 1996, par les professeurs François et Yves Luchaire.
212 Édouard de Lépine

Jusqu’à ce que Camille Darsières, député de la Martinique et


secrétaire général du PPM, mette le feu aux poudres en janvier 1997,
dans une lettre aux deux présidents de nos assemblées locales pour
leur demander de bien vouloir inscrire à l’ordre du jour d’une plé-
nière de l’une et de l’autre assemblées la question de l’assemblée
unique.
Cette proposition, rigoureusement locale, déchaîne encore
plus de passion que le projet de loi de 1982 « venu du froid ». Pour
la droite c’était une proposition inutile, démagogique et d’ailleurs
suspecte puisque venant « à la veille » des échéances électorales qui
devaient avoir lieu… un an plus tard, avec « pour objectif principal de
faire oublier la mauvaise gestion du Conseil Régional » et de faire croire
que la faute en est à l’existence de deux assemblées (Éric Hayot)60

e
Au Conseil Régional, tout en se disant favorable à l’assem-

p h
blée unique, le Président Émile Capgras, dont le Parti dénonçait ré-
r a
i g
gulièrement l’attentisme des « moratoiristes » du PPM depuis seize

' A rt 0
ans, trouvait le débat prématuré et voulait une large concertation
6
(c) L 7
des forces vives du pays avant de poser la question devant les élus
9
2
(Conférence de presse du Président du CR sur l’assemblée unique,
7 février 1997).
9 6 6
05
Mais au cours du débat au Conseil Général, tandis que le Se-
crétaire général du Parti Communiste, Georges Erichot, alors vice-
président du Conseil Régional et conseiller général du Lamentin,
tente de minimiser les divergences entre partisans de l’assemblée
unique sur l’opportunité d’un débat urgent sur cette question, Al-
fred Marie Jeanne n’y va pas par quatre chemins.
Il vend carrément la mèche. Après s’être demandé
« si la plénière d’aujourd’hui (19 mars 1997) ne serait que du tape
à l’œil pour freiner l’élan populaire constaté » et « si les citoyens pour une
fois n’avaient pas devancé les élus, il répond  : « mon analyse me pousse
à penser que c’est l’aboutissement pur et simple d’un plan machia-

60 P-V in extenso de la réunion plénière du Conseil Général du 19 mars


1997, p 12
Sur la question dite du Statut de la Martinique 213

vélique, assorti d’une vaste mise en scène pour tenter de koubaré et


de détourner à leur profit la volonté de changement populaire.61 »
D’où la dénonciation violente de la proposition faite par Ca-
mille Darsières en janvier 1997 aux présidents des deux assemblées
de réunir une plénière simultanée, après un travail commun prépa-
ratoire dans une commission mixte.
Je crois, une fois de plus, que, pour permettre à l’opinion de
bien comprendre les positions actuelles des uns et des autres, en
2002, il est bon de rappeler celles qu’ils ont affichées dans les débats
antérieurs.
Les positions de celui qui se pose aujourd’hui en champion de
l’urgence d’un consensus sur l’assemblée unique sont à cet égard

h e
significatives. L’actuel président du Conseil Régional n’est à l’épo-

p
a
que que Vice-Président de cette assemblée et conseiller général de

t i gr
Rivière-Pilote. Il en veut particulièrement à Camille Darsières qui
r
L ' A 7 6 0
aurait adressé, selon lui, aux présidents des deux assemblées une

(c) 9
« lettre comminatoire ».

6 6 2
«  Pris de vertige électoraliste, il va même jusqu’à cracher sur les

05 9
élus et je cite  : « il serait opportun que les politiques se prononcent
hors quoi, l’opinion ne comprendrait pas et risquerait même d’as-
similer les élus à ces acteurs de l’opéra psalmodiant  : « marchons,
marchons… et s’appliquant à faire du surplace »
« Si ceux qui ont fait du surplace méritent tant de crachats, que mé-
riteraient donc ceux qui, comme les petits rats de l’opéra, se sont retirés sur
la pointe des pieds en entonnant en chœur  : « reculons, reculons »
Ceux-la ne sont surtout pas qualifiés pour donner des leçons de re-
mise en marche aux autres…
En tout cas, le Conseil Régional dans sa grande sagesse, a évité
la surenchère démagogique en n’obtempérant pas au diktat.

61 id p 76
214 Édouard de Lépine

En effet à l’unanimité des présents, sa commission perma-


nente dans sa réunion du 11 mars a décidé de ne pas engager ce
débat dans la précipitation et surtout dans l’impréparation 62».

5 - Pas vous  ! Pas ça  ! En tout cas pas à nous  !


Telles étaient les positions très longuement et cependant trop
succinctement résumées des uns et des autres en 1997. C’est dire que
nous ne sommes nullement impressionnés par ceux qui se condui-
sent comme s’ils avaient le feu aux fesses en affirmant doctement
qu’il est urgent d’accélérer un mouvement qu’ils ont eux-mêmes
freiné.
Nous avons perdu vingt ans par la faute des premiers et au

e
moins cinq ans par la faute des autres. Alors, très franchement, si

p h
je pouvais me permettre, je leur dirais  : « pas vous, pas ça et pas à

r a
g
nous ». Nous ne vous avons pas attendus pour poser les problèmes

rt i 0
que vous découvrez. Aussi bien n’avons-nous aucune raison de vous
A
L ' 6
suivre sur les chemins tortueux que vous prétendez ouvrir. Discu-
7
(c) 9
tons projet contre projet, arguments contre arguments, en cherchant

6 2
l’accord le plus large possible mais sans nous faire d’illusions sur un

6
9
consensus qui ne pourrait déboucher que sur de fausses solutions.

05
Un consensus mou ne résoudrait pas nos problèmes. Il complique-
rait nos tâches.
Nous pouvons, nous avons le devoir de prendre notre temps
pour étudier sérieusement une question complexe dont ne dépend
nullement, en dernière instance, la solution des problèmes auxquels
nous sommes confrontés et qui sont sensés justifier le choix de l’as-
semblée unique qui nous est proposé.

62 id p 77
Sur la question dite du Statut de la Martinique 215

XI - LETTRE OUVERTE AUX


MAIRES SUR LES DIFFICULTÉS
DE L’ASSEMBLÉE UNIQUE

« Tout homme politique est condamné


à se répéter ou à se contredire »
Pierre Mendès-France
Robert le 4 juin 2003

p h e
« C’est parce que les maires et les conseillers municipaux sont

i gr a
aujourd’hui les élus les plus démunis, les plus mal outillés et en tout
t
A r 0
cas les moins protégés dans l’exercice de leurs responsabilités, qu’il

L ' 6
7
me semble indispensable de prévoir une représentation effective des

(c) 2 9
communes, en tant que telles, dans toute institution ayant vocation
à diriger le pays. »
6
5 9 6
0
Monsieur le maire,
Le débat sur la réforme de nos institutions s’est brusquement
accéléré au cours de ces derniers jours. J’ai longtemps espéré pouvoir
sortir avant cette date un ouvrage sur la question dite du statut de
la Martinique, ses fausses querelles, ses vrais problèmes, ses vieux
débats et ses nouveaux enjeux.
Les circonstances ne me permettant pas d’envisager cette
publication avant de longs délais, indépendants de ma volonté, je
vous fais tenir un extrait du chapitre IX de cet ouvrage (Lettre d’un
absent sur l’Assemblée Unique - Chronique d’une fausse couche
annoncée) qui intéresse directement, me semble-t-il, les communes.
En vous en souhaitant bonne réception, je vous prie de croire à
mes sentiments les meilleurs.
EdL
216 Édouard de Lépine

Monsieur le maire,
Je voudrais d’abord rappeler une évidence. Quand la ques-
tion de l’assemblée unique s’est posée en 1982, nous n’avions qu’une
assemblée. Au cours de ses quelques cent trente ans d’existence no-
tre Conseil Général a certainement beaucoup mieux fait qu’on ne
le reconnaît généralement. Ces derniers temps, je me suis pourtant
parfois posé la question de savoir si cette assemblée n’avait pas fait
plus au cours de ces dix neuf dernières années de coexistence avec le
Conseil Régional qu’au cours des cent dix années de gestion solitaire
des affaires locales, sous la haute autorité et le contrôle tatillon d’un
gouverneur ou d’un préfet.
Ni les maires ni les conseillers généraux de la Martinique
n’ont à rougir de ce qu’ils ont pu réaliser avec des moyens médio-
cres sans commune mesure avec ceux dont ils disposent aujourd’hui

h e
mais sans rapport avec les ambitions qu’ils pouvaient légitimement
p
t i gr a
concevoir dans l’exercice de leurs fonctions. Il n’y a pas seulement

r
beaucoup d’injustice mais une grande part d’ignorance dans le mé-

L ' A 7 6 0
pris affiché depuis quelque temps par les partisans de l’ARU. Les

(c) 9
voici accusés d’être des caudillos locaux et, même, pour quelques

6 2
uns d’entre eux qui siègent au Conseil Général, des petits conseillers

6
9
cantonaux abusivement appelés conseillers généraux. Si l’on en croit

05
leurs vigilants censeurs, ils ne sauraient voir plus loin que le bout
de leur canton, incapables qu’ils sont, par nature, de s’élever à une
compréhension globale des besoins de ce pays et des moyens de les
satisfaire.
Si j’osais me permettre une parenthèse, sans sortir de notre su-
jet, je ferais bien une suggestion à monsieur le Président du Conseil
Général. Au cours des deux années de sursis que son institution doit
passer dans les couloirs de la mort, avant la date de l’exécution pré-
vue autour de 2004, il pourrait lancer un audit qui serait une sorte de
testament politique, de bilan de l’activité de son assemblée de 1871 à
2003. Non par ses services, qui ne peuvent être à la fois juge et partie
et dont ce n’est d’ailleurs pas le métier, mais par un jury d’experts,
politistes, sociologues, historiens, sous une forme ou sous une autre,
par exemple, en partenariat avec l’Université, l’Éducation Nationale
et MEDETOM, sans oublier naturellement les futurs porteurs de
coin de toile autour du cercueil.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 217

1 - Faux prétextes et vraies raisons


des partisans de l’ARU
Cela nous permettrait de comprendre, en amont, les faux pré-
textes et les vraies raisons des uns et des uns et des autres, et, en
aval, d’apprécier, à partir d’une évaluation sereine de ce qui a été
accompli, ce qui reste à faire pour être au niveau des besoins ac-
tuels du pays et des exigences que peuvent avoir de jeunes généra-
tions manifestement peu décidées à accepter les sacrifices qu’ont dû
consentir celles qui les ont précédées.
Je ne veux évoquer que pour mémoire, tant elle me paraît dé-
risoire et démagogique, la question des économies attendues de
la simplification du fonctionnement de nos institutions avec l’as-
semblée unique. Les champions des économies budgétaires ne sont

p h
mer aucun emploi, pas même ceux d’élus.e
pas les derniers à jurer leurs grands dieux qu’ils n’entendent suppri-

t i gr a
L ' r 6 0
Qui peut prendre pour une mesure révolutionnaire, ou même
A
pour une réforme significative permettant de substantielles écono-

(c) 9 7
mies, une diminution de 86 à 75 du nombre des élus à l’Assemblée
2
Unique ?

9 6 6
05
Qui peut croire à une réduction conséquente des charges sala-
riales quand chacun s’engage à garantir non seulement les emplois
mais les acquis sociaux du personnel des deux collectivités ?
Dans un pays où le chômage sévit à l’état endémique, l’opinion
sera toujours spontanément portée à croire qu’il faut commencer par
diminuer plutôt que par augmenter les indemnités d’élus souvent
perçus comme étant d’abord à la recherche d’un « mandat », au sens
que l’on donne à ce mot dans le langage courant. On connaît le point
de vue du sociologue allemand Max Weber  : il y a deux manières
de faire d la politique  : on vit « pour » ou bien « de » la politique.. .
celui qui voit dans la politique une source permanente de revenus « vit de
la politique » et que, dans le cas contraire, il vit « pour » elle. »
Ceux qui vivent de la politique dans notre pays sont rares. Il
en existe ici comme dans tous les pays du monde. Mais le pire en-
nemi du peuple, ce n’est pas l’élu en tant que tel, c’est le démagogue.
218 Édouard de Lépine

On ne peut pas revendiquer des responsabilités nouvelles


et importantes et faire croire qu’on va les exercer en diminuant
les frais de fonctionnement d’une Assemblée unique cumulant les
compétences des deux assemblées actuelles plus quelques autres.
Une gestion saine, efficace et rapide des affaires publiques nécessite
d’ores et déjà et nécessitera de plus en plus de connaissances et par
conséquent de temps et de moyens.
Aujourd’hui les frais de fonctionnement de nos assemblées
sont en grande partie couvertes par l’État et les collectivités parce
que les élus sont dans leur grande majorité des fonctionnaires ou
des retraités (entre 70 et 75 % dans l’une et l’autre assemblées). Ils
consacrent une moitié de leur temps à gagner leur vie et l’autre à
gérer les affaires publiques, avec tous les risques que cela comporte.
Demandez à un parent d’élève ce qu’il pense du professeur de son

h e
fils, maire, conseiller général63, ou conseiller régional, bénéficiaire ou

p
a
non d’un demi service (mais payé à plein temps comme fonction-

t i gr
naire). Demandez à un cadre territorial ce qu’il pense de la compé-
r
L ' A 7 6 0
tence du président de la commission dont il est chargé de préparer

(c) 9
le travail. Demandez au chef d’une petite entreprise qui attend un

6 2
subvention promise, ce qu’il pense de l’efficacité de l’élu qui a confié

6
la solution du problème au cadre administratif chargé de suivre le
dossier.
05 9
Les élus peuvent continuer d’être ce qu’ils sont aujourd’hui,
pour la plupart, des intermittents de la politique comme il y a des
intermittents du spectacle64, ou, mieux, des djobeurs de la politique.
Ils sont sans doute capables de rendre service sans se faire mal au
dos -c’est la définition même du djobeur -. Ils peuvent s’occuper de
la gestion des affaires publiques en amateurs plus ou moins éclairés
mais dans une situation de dépendance de plus en plus grande de
services qui sont censés lui obéir. Ils sont en général assez loin de
pouvoir penser une politique de développement et la mettre en ap-
plication dans un cadre démocratique.

63 50 % des conseillers généraux sont des enseignants.


64 (est-ce tout à fait un hasard si toutes les réunions politiques jugées « his-
toriques » se font désormais dans la grande salle de spectacle de Madiana  ?)
Sur la question dite du Statut de la Martinique 219

2 - Moins d’intermittents (djobeurs) et plus de


professionnels de la politique, pour moins cher  ?
Nous devons commencer par prendre conscience de cette al-
ternative, si désagréable qu’elle être  : ou bien la fonction politique
continuera d’être une occupation à temps partiel de petit fonction-
naire besogneux, un aimable passe temps de retraité ou un petit
boulot de chômeur de longue durée, sans qualification particulière
mais pas sans ambition ni prétention, ou bien elle deviendra l’af-
faire de professionnels, avec un niveau de formation initiale leur
permettant d’acquérir en très peu de temps le minimum de savoir
indispensable pour une bonne gestion des affaires publiques et en
se soumettant à une formation politique continue.
Pas sous la forme de stages grassement rémunérés mais de
faible rendement qui sont un des charmes indiscrets du grand tou-

h e
risme politique dont le développement fulgurant est en sens in-
p
t i gr a
verse de l’effondrement du tourisme ordinaire. Cela suppose une
conscience aiguë de nos insuffisances et de l’urgence d’une amélio-

' A r 6 0
ration sensible de la condition des élus à la fois pour leur permettre
L
(c) 9 7
de se consacrer pleinement à leur travail d’élus, pour leur enlever la

2
6
tentation de se servir eux-mêmes ou de succomber aux pièges de la

5 9 6
corruption sous quelque forme que ce soit.

0
Cela dit, il y a effectivement des dépenses de fonctionnement
sur lesquels il est possible de réaliser d’ores et déjà de substantiel-
les économies sans attendre l’ARU. L’un des postes sur lesquels il
est immédiatement possible d’en réaliser, c’est probablement celui
du grand tourisme politique, qui est sinon la seule véritable spécia-
lité, du moins la spécialité la plus originale de la nouvelle Région
Martinique.

3 - Sur la paralysie du système actuel


Plus importante mais pas moins surprenante, ni moins sus-
pecte, me paraît la justification de la réforme par l’impuissance à
laquelle nous condamne le système actuel. Il y a quelque chose qui
pourrait passer pour de l’humour dans la tendance à l’auto flagel-
lation des unitaristes les plus impénitents. Ils ne sont pas loin de
220 Édouard de Lépine

se comporter à l’occasion, et même le plus souvent, en utraquistes


convaincus.
Ils continuent de communier, mais chacun de son sôté, sub
utraque specie, sous l’une et l’autre espèce, dans l’Eglise de l’As-
semblée Unique comme dans la chapelle du Conseil Général ou du
Conseil Régional, chacun revendiquant pour la sienne la qualité de
«collectivité de référence». De ce point de vue, je suis toujours frap-
pé par la distorsion, que peut observer le profane, entre les séances
d’auto flagellation permanente sur les inconvénients du système ac-
tuel et les témoignages réguliers d’autosatisfaction que se décernent
les principaux responsables de nos assemblées, non seulement en
période électorale mais aussi à l’occasion des plus petites manifesta-
tions des dites assemblées.

p h e
D’un côté, c’est à qui dénoncera le plus vertement les dys-

a
fonctionnements, les chevauchements de compétences, les dou-

i gr
blons, le ridicule de deux exécutifs, l’absurdité, la surenchère, la
rt
L ' A 7 6 0
compétition malsaine entre les assemblées, bref les vices les plus

(c)
évidents comme les défauts les plus intimes du système.

6 2 9
De l’autre, c’est à qui revendiquera le plus énergiquement

5 9 6
les merveilleuses réalisations accomplies par son assemblée : de

0
la construction d’un lycée ou d’un collège, à celle d’une route ou
d’un carrefour giratoire, des performances de notre Formation Pro-
fessionnelle à l’épopée d’une sélection martiniquaise de foot-ball en
Gold Cup, des prouesses de l’irrigation aux miracles de l’électrifica-
tion rurale, en passant par la construction de l’Atrium ou le projet
de Maison de la Mère et de l’Enfant, du succès populaire du Tour
des Yoles à notre « prestation remarquable » aux CARIFTA GAMES,
sans parler de l’aide à nos innombrables sportifs de haut niveau et
aux ambassadeurs itinérants de notre culture. (musiciens, chanteurs,
conteurs, tanbouyè, tibwatè et autres chachayè)
Ce constant va-et-vient entre l’euphorie de la veille et la frus-
tration du lendemain est peut-être l’une des sources de l’incompré-
hension et du scepticisme voire de l’indifférence de l’opinion devant
les raisons avancées pour un changement qui ne soit pas purement
symbolique dans nos institutions.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 221

Mais faisons semblant, pour l’instant du moins, de prendre


au sérieux ces raisons  : la nécessité d’une lutte plus résolue contre
le chômage, pour l’emploi, contre le mal développement pour un
développement durable auto-centré, la montée de la délinquance et
de la consommation de la drogue, pour la prévention, contre l’insé-
curité grandissante, l’aliénation culturelle et tout ce qu’on voudra et
qu’on répète depuis près d’un demi-siècle, nous la gauche un peu
moins, depuis quelque temps, que les néo-autonomistes.
J’avoue que cet étalage complaisant de nos malheurs me pa-
raît souvent indécent, et parfois tout simplement obscène, dans un
pays où la télévision nous montre chaque soir de si terrifiantes ima-
ges de la misère dans le monde, y compris chez de proches voisins. Il
est vrai que ces ennemis intransigeants de la mal bouffe télévisuelle
ne doivent pas avoir chez eux de télévision, ce parfait symbole de la

h e
société de consommation qu’ils exècrent en paroles.
p
t i gr a
A
4 - Faire preuve 'd’un
L rminimum de 6décence
0
(c) 2 9 7
6 6
Soit dit en passant, y a-t-il dans ce Congrès un seul élu

9
0 5
convaincu, au fond de lui-même, que nous avons moins de libertés
démocratiques que dans aucun pays indépendant de la Caraïbe ?
Moins de sécurité et plus de voyous qu’à la Jamaïque  ?
Plus de drogués que dans n’importe quel pays indépendant
de la Caraïbe  ?
Moins de protection sociale et de droits syndicaux qu’à Cuba,
Trinidad, Grenade ou Barbade  ?
Moins de moyens culturels, moins d’écoles, moins d’hôpitaux,
moins de médecins, moins d’ingénieurs, moins d’enseignants qua-
lifiés, pour mille habitants, qu’à Cuba, à Sainte Lucie, à Trinidad ou
à la Jamaïque ?
Un Indice de Développement Humain inférieur à celui de
n’importe quel pays indépendant de la Caraïbe  ?
222 Édouard de Lépine

Que nous sommes plus isolés de notre environnement immé-


diat ou du reste du monde que n’importe quelle île indépendante
de la Caraïbe  ?
Nous isolés ? Allons donc !
On ne le sait pas assez : aucun Ministre des Affaires Étrangères
de la Caraïbe ne se déplace aussi facilement que nos Conseillers Ré-
gionaux dans notre Méditerranée cisatlantique, ni dans notre outre-
mer, je veux dire LBD65, en Trans-Atlantide, non seulement vers les
régions ultra périphériques de l’Union Européenne (Açores, Madère,
Canaries, Réunion)66, à la gueule du fameux loup de Djo Dézormo67,
mais jusques dans ses entrailles (Paris, Bruxelles, Strasbourg).
Nous avons, il est vrai, plus de chômeurs que nos voisins et
«  moins de dignité  », moins de Nobel et plus de prétention. Que

h e
craignons-nous donc  ? (Sa nou pè a ?)68 Nous échangeons volontiers
p
t i gr a
leurs boat people contre notre jet-set. Il n’y a guère que nos patrons

r
qui émigrent dans les contrées voisines plus libres, plus libérales

L ' A 7 6 0
parce que plus défiscalisées, plus productives, moins risquées.

(c) 2 9
Si les chômeurs des îles voisines viennent plus volontiers chez
6
5 9 6
nous que les nôtres ne vont chez eux, avec un peu plus de chances
de trouver du travail ici que les nôtres là-bas, c’est, à en croire les
0
champions de la dignité et de l’authenticité martiniquaises, à cause
de l’assistanat généralisé qui nous est imposé. Pour eux, cette mau-
dite invention est l’une des plus grandes catastrophes qui aient tou-
ché ce pays depuis l’éruption de la Montagne Pelée (1902). À les en
croire, elle a fabriqué chez nous une invraisemblable quantité d’as-
sistés, c’est-à-dire de fainéants, de mendiants et de larbins qui préfè-

65 Lot Bô Dlo (de l’autre côté de l’Atlantique)


66 Au total, sous Alfred Marie-Jeanne, le Conseil Régional aura organisé ou
pris en charge quelques 800 missions à l’étranger, dans toutes les parties du monde,
y compris l’Asie (Corée) et l’Océanie (Nouvelle Calédonie), non seulement pour les
élus régionaux mais pour ceux des Conseils Consultatifs qui, de la Bosnie, à Santi-
ago du Chili, en passant par l’Irlande du Nord et l’Afrique du Sud.
67 Un tube du célèbre chansonnier pour le carnaval de 1992 (l’année de
Maastricht), «Voici le loup»
68 Titre d’un article paru dans la presse locale
Sur la question dite du Statut de la Martinique 223

rent atteindre le RMI et l’allocation femmes seules, une main tendue,


l’autre avec une grenade dégoupillée dans le dos.

5- Qu’est-ce qu’une représentation équitable ?


J’ai gardé pour la bonne bouche le dernier argument, le plus
sérieux, le plus politique : l’urgence de doter notre pays, qui en se-
rait dramatiquement dépourvu, d’une représentation qui en soit
une, c’est-à-dire d’une assemblée unique représentant l’ensemble
du pays, puisqu’elle serait élue à la proportionnelle dans une cir-
conscription unique en lieu et place de deux assemblées dont l’une,
au surplus, ne serait en fait qu’une assemblée de second ordre, une
collection de représentants de cantons dont l’hétérogénéité serait la
principale caractéristique.

p h e
Le mépris qu’un tel point de vue traduit pour une assemblée

gr a
qui peut être difficilement tenue pour moins représentative que
t i
L ' A r 6 0
l’autre élue à la proportionnelle, est-il justifié ? Peut-on utilement

7
représenter un pays dans son ensemble grâce à la proportionnelle

(c) 9
quand on n’est pas capable de faire beaucoup plus que 5% des suf-

6 2
frages exprimés dans un scrutin uninominal, dans son propre can-
6
apprécié ?69.
05 9
ton, c’est-à-dire là où on est censé être le mieux connu et le plus

L’existence de deux assemblées dont l’une représente, qu’on


le veuille ou non et quels que soient ses défauts, un des derniers
lieux de représentation et de résistance des collectivités locales de

69 Voir les résultats obtenus par les conseillers régionaux, Duville, Négouai,
Bolinois, Marie-Sainte, Marie-Anne Malsa, à différentes élections, cantonales, légis-
latives etc quand ils affrontent seuls le suffrage universel. Ils y dépassent rarement
les 5% de suffrages exprimés. Le meilleur résultat enregistré par un candidat du
MIM, en dehors de Rivière Pilote, est celui de l’actuel Conseiller général de Sainte
Luce, Jean-Philippe Nilor. C’est aussi celui qui illustre le mieux l’incohérence et
l’opportunisme du MIM. Nilor 19 % des voix au 1er tour des cantonales et 18 % aux
municipales de 2001, n’est élu au second tour des cantonales qu’à la faveur d’un
accord de désistement réciproque avec l’un des plus farouches candidats départe-
mentalistes, Edgard Thirault, ancien conseiller général. Celui-ci lui abandonne ses
34 % de voix des anti-indépendantistes les plus enragés aux cantonales, en échange
des 18 % de suffrages des «indépendantistes» les plus douteux aux municipales. Ce
qui ne gêne pas le MIM, ni la presse, pour le présenter comme un conseiller général
indépendantiste.
224 Édouard de Lépine

base que sont les communes, dans la mesure où celles-ci se confon-


dent depuis un demi-siècle avec les cantons, est, il est vrai, un obs-
tacle à la toute puissance des partis.
Conçue à l’origine comme un moyen de briser ou au moins
de contenir la montée des communistes qui dominaient alors, et de
loin, la vie politique du pays, la réforme de 1949 a fonctionné depuis
comme la matrice d’un pluralisme placé sous haute surveillance.
Quoique s’appuyant souvent sur la fraude électorale et gérée pen-
dant près de 40 ans (1949-1988) par la droite comme une affaire de
famille, cette assemblée a su préserver la diversité du paysage poli-
tique. Elle fonctionne cependant depuis toujours comme une insti-
tution boiteuse. Elle ne pourrait subsister qu’en subissant de profon-
des transformations pour garantir à la fois la crédibilité et l’efficacité
de la représentation locale. Mais on ne fait pas de piqûre à un cada-
vre. Je ne suis pas de ceux qui iront pleurer autour de son cercueil.

h e
Mais je n’accompagnerai pas ceux qui sont prêts à aller cracher sur
p
sa tombe.

t i gr a
' A r 6 0
Personne, bien entendu, ne conteste la nécessité d’une repré-

L
(c) 2 9 7
sentation des grands courants politiques qui traversent un pays. La
proportionnelle est un des moyens d’y parvenir. Le paradoxe est

6 6
que c’est au moment où les partis politiques ont une implantation

9
5
de plus en plus restreinte qu’ils revendiquent une représentativité
0
de plus en plus large. C’est la principale raison de leur engouement
pour l’Assemblée Unique. C’est parce que leur assise nationale est
réduite qu’ils craignent tout mode de scrutin susceptible de mettre
en évidence les limites de leur audience.

6 - L’Assemblée Unique comme remède


à la maladie sénile des partis ?
L’assemblée unique apparaît comme le moyen le plus sûr et en
tout cas le plus commode de récupérer en termes de pouvoir ce que
les partis ont perdu en autorité. Nous tenons autant que n’importe
qui aux prérogatives et au respect des partis politiques. Les partis
sont une des grandes conquêtes de la démocratie partout dans le
monde. Il suffit de penser à ce qui se passe dans les pays où règne le
parti unique ou dans ceux qui interdisent purement et simplement
Sur la question dite du Statut de la Martinique 225

les partis politiques pour mesurer la chance que nous avons de vivre
dans une société démocratique, sans doute imparfaite et améliora-
ble mais incomparablement supérieure à tout ce qui se fait ailleurs,
y compris dans des pays indépendants de notre voisinage.
Mais je crains que, dans la conjoncture actuelle, la revendica-
tion de l’Assemblée Unique ne soit qu’un faux remède à la maladie
sénile de nos partis que nous faisons semblant de prendre pour une
crise de croissance ou pour une de ces maladies infantiles dont la
guérison peut être plus ou moins rapide mais au bout du compte
assurée. Cette maladie se manifeste en tout cas aujourd’hui avec
d’autant plus de force que la crise de confiance entre les élus et la
population apparaît d’abord comme une crise de confiance des élec-
teurs à l’égard des partis, à gauche comme à droite. Ce divorce gran-
dissant n’est lui même que la conséquence de la crise interne qui

e
affecte les partis. C’est peut être même, plus profondément, l’indice

p h
d’une crise de la notion même de parti.

r a
rt i g
Les partis ne peuvent pas s’en tirer par des moyens techniques,
0
L ' A 6
en trichant avec eux-mêmes à défaut de pouvoir ruser avec l’his-
7
(c) 9
toire. Sans entrer ici dans le détail d’un phénomène qui ne concerne

6 2
pas que notre pays, disons qu’on peut y déceler tous les éléments
6
9
qui ont profondément atteint et parfois bouleversé le paysage politi-

05
que en France et ailleurs : la crise des idéologies qui se double chez
nous d’une crise des idéaux et même tout simplement d’une crise
des idées, la crise du militantisme, et enfin la crise de direction des
partis.

7 - La crise des partis politiques


Nos partis ont de plus en plus de mal à suivre le rythme de
l’histoire, à droite comme à gauche. à droite peut-être un peu moins
qu’à gauche où nous avons tendance à poser les problèmes de la
libération nationale comme si nous n’avions rien appris d’un demi-
siècle de décolonisation (avec tout ce que ce mot charrie d’ambiguï-
té), de nos «  rêves échoués desséchés (qui) font au ras de la gueule des
rivières/ de formidables tas d’ossements muets/nos « espoirs trop rapides
(qui) rampent scrupuleusement/ en serpents apprivoisés. »(Césaire)
226 Édouard de Lépine

C’est peut-être l’aspect le moins grave de la panne actuelle des


partis politiques. Il faut prendre son temps pour en guérir. L’essen-
tiel est de prendre conscience de la maladie. La publication d’un
bréviaire du parfait crétin national ou social populiste antillais - j’en
ai été un pendant un temps assez long pour en parler en connais-
sance de cause - aidera peut-être les nouvelles générations à éviter
les erreurs que nous avons commises.
La crise du militantisme est sans doute plus difficile à soigner
en un temps où la sur -médiatisation de l’activité politique encou-
rage les partis à s’en passer et décourage les bonnes volontés de
s’y engager. Il y a et il y aura de moins en moins de jeunes gens
disponibles pour écrire eux-mêmes un tract, le taper, le ronéoter
(même pour le photocopier ce qui est plus facile et moins salissant),
le distribuer à l’heure du laitier (o pipirite chantan) devant les entre-
prises, ou aux heures d’affluence sur les marchés (malgré la manne

h e
extraordinaire que constitue pour la « distrib » la multiplication des
p
t i gr a
centres commerciaux (qu’on pourrait transformer en temples de la
consommation de la littérature militante), vendre le journal à la criée

' A r 6 0
ou au porte à porte (sauf en période électorale s’ils sont candidats),
L
(c) 9 7
assurer une douzaine de réunions par semaine (parti, syndicats, co-

2
mités ponctuels, coordinations), se faire engueuler par ceux que l’on

6 6
veut défendre (an… manman’w, isalop, épi trac ou a ! a y pôté y ba bo
9
05
pè’w !), se faire enguirlander par les chefs parce qu’on n’est pas tou-
jours capable de dire exactement ce que dit le parti sans penser ce
qu’il pense, faire semblant d’accepter d’avoir tort quand on est sûr
d’avoir raison, fermer sa gueule quand on a envie de l’ouvrir, contre
la garantie d’être en bonne position sur la liste pour les prochaines
élections à la proportionnelle.
On surprendrait (ou on écœurerait) l’électeur en lui dévoilant
les détails de la cuisine pré électorale pour la place sur la liste, sans
parler de ceux qui peuvent passer d’une conviction à l’autre et par-
fois, carrément, d’une liste à l’autre, à raison de leur classement en
position d’être élu ou non.
La crise de direction est apparemment pour longtemps le ta-
lon d’Achille des partis politiques. S’il est vrai qu’il n’y a pas dans
notre histoire beaucoup d’hommes politiques qui aient été capables
comme un Hurard de se faire élire, au cours d’une même consulta-
tion électorale, dans les deux circonscriptions électorales du pays,
Sur la question dite du Statut de la Martinique 227

ou comme Lagrosillière et Césaire de rayonner sur l’ensemble de


la Martinique, quelques uns ont pu avoir une audience dépassant
largement les limites de leur commune d’origine. Victor Sévère,
Georges Gratiant, sans avoir été député, Victor Sablé70, sans avoir
jamais été maire, ont eu incontestablement une dimension « natio-
nale » (un adjectif que tous les trois auraient récusé).
Ce n’est pas faire injure à la génération actuelle que de consta-
ter qu’aucun de nos dirigeants n’atteint une telle dimension. Aucun
même ne serait sans doute capable de se faire élire le même jour
à la tête de deux communes différentes, comme un Crétinoir, un
éminent dirigeant syndicaliste en même temps qu’un remarquable
dirigeant politique. Cela n’empêche pas des commentateurs intéres-
sés d’invoquer, sans peur du ridicule, le charisme de quiconque est
capable de s’imposer sur un espace clos mais suffisamment impor-
tant pour servir de point d’appui à ses ambitions nationales. Chaque

h e
commune peut être ainsi promise au destin et à la dignité d’un Co-
p
t i gr a
lombey. C’est ce qui explique qu’on ait assisté ces dernières années à

r
une révolte de personnalités s’estimant trop fortes pour se plier à la

L ' A 7 6 0
discipline ou aux exigences d’un parti, ou conscientes de n’être pas

(c) 9
assez fortes pour s’imposer dans des structures où la concurrence

6 2
est très vive parce qu’il y a forcément beaucoup plus d’appelés que
d’élus potentiels.
6
05 9
C’est d’ailleurs l’une de sources des faiblesses actuelles du
Conseil Général. Obligé de composer en permanence avec des indi-
vidus qui chacun représentent un parti à lui tout seul et qui à l’oc-
casion se regroupent ponctuellement pour imposer l’un des leurs
à un poste ou à un autre, le Président peut difficilement éviter la
navigation à vue qui semble être devenue la seule règle intangible
de la politique du département.
Contre ce danger, nullement négligeable, la tentation est forte
de substituer au mode de désignation du Conseil Général un autre
système plus favorable à l’homogénéisation de la représentation po-
litique, à la simplification du débat et à l’efficacité de la gestion des
affaires publiques. L’étonnant, une fois de plus, c’est que les cham-

70Victor Sablé se vantait d’avoir fait une carrière de député sans urnes ni
mairies
228 Édouard de Lépine

pions de la démocratie de proximité, de la supériorité supposée des


hommes de terrain sur les hommes d’appareil sont en même temps
les champions de l’Assemblée Unique élue à la proportionnelle,
c’est-à-dire du maximum d’éloignement entre le terrain et la prise
de décision.

8 - La proportionnelle  : un chef et
des Elus Sans Électeurs Propres
La proportionnelle peut aider à restructurer ou à redynamiser
les partis politiques. C’est pourquoi il convient de mettre les par-
tis en garde contre eux-mêmes c’est-à-dire contre leurs propres dé-
mons. Il s’agit de les protéger contre leur penchant naturel, et tout à

e
fait légitime à première vue, de privilégier leurs intérêts de Parti qui

p h
se confondent à leurs yeux avec les intérêts du pays.

r a
rt i g
Quand une direction construit une liste de candidats en vue
0
' A 6
d’un scrutin à la proportionnelle, son premier souci et sa préoccu-
L 7
(c) 9
pation légitime c’est d’avoir le maximum d’élus. La liste est donc

6 2
organisée en fonction des voix que tel ou tel candidat est supposé

6
9
apporter dans tel ou tel secteur (géographique, économique, social,

05
culturel). Il est rare que cette liste coïncide avec l’implantation régio-
nale du parti.
En fait, au cœur de la liste, se trouve celui qui incarne, en
principe, le mieux le parti. C’est donc autour de lui, que se construit
la liste, plutôt qu’en fonction des sensibilités ou des possibilités de
l’organisation. Ce qui est décisif, c’est les rapports personnels que la
tête de liste entretient avec les candidats, directement ou à travers
des amis communs.
Le candidat élu sur une liste à la proportionnelle n’a de comp-
tes à rendre qu’à son chef et secondairement, à son parti. Il connaît
encore plus mal ceux qui vont l’élire que ceux-ci ne le connaissent.
Il suffit de comparer les résultats obtenus par les listes aux élections
régionales et ceux qu’obtiennent les meilleurs élus régionaux quand
ils affrontent les électeurs de leur propre commune ou de leur pro-
pre canton. Sur une liste élue à la proportionnelle, ce sont des ESEP
Sur la question dite du Statut de la Martinique 229

(Élus Sans Électeurs Propres). Alfred Marie-Jeanne le leur rappelle


régulièrement.
En dehors des périodes électorales, l’élu régional n’a en géné-
ral aucun contact avec ses électeurs, sauf à l’occasion de comptes-
rendus de mandat, plutôt rares, où il expose, explique et commente
beaucoup plus qu’il n’écoute et n’enregistre. L’électeur n’a aucune
prise sur lui. Sans doute cela est-il vrai dans toutes les fonctions re-
présentatives. Mais cet éloignement progressif de l’élu de l’électeur
est particulièrement sensible au niveau du Conseil Régional. Il de-
vrait l’être encore plus au niveau de l’Assemblée Unique telle qu’elle
est prévue dans le soi disant Projet Martinique, si nous ne prenons
pas des mesures énergiques pour réduire sinon pour éradiquer cette
faiblesse de notre démocratie.

p h e
a
9 - Comment pouvons-nous nous en sortir  ?

rt i gr
L ' A 7 6 0
Sans doute la tâche des élus est-elle d’aider les uns et les autres
à mieux vivre, à se sentir plus libres, plus dignes, mieux dans leur

(c) 2 9
peau et dans leur tête, en cherchant à élargir le champ de leurs com-

9 6 6
pétences et de leur responsabilités. Mais ils n’ont ni la prétention, ni
la vocation, ni les moyens de gérer l’économie du pays à la place de

05
ceux dont c’est le métier, ni de gérer l’économie à la place de ceux
dont c’est le métier, ni de se substituer aux syndicats patronaux et
salariés pour leur dicter le contenu du dialogue social, qui est lune
des initiatives les plus remarquables du gouvernement de Lionel
Jospin, ni de produire des œuvres culturelles en lieu et place de nos
écrivains, de nos poètes, de nos musiciens et de nos artistes.
Aucun système ne nous permettra jamais de réaliser tout ce
qui peut paraître souhaitable, dans quelque domaine que ce soit.
On ne simplifie pas les problèmes en les contournant et en posant
comme une évidence que la seule solution c’est l’assemblée uni-
que. Pendant plus d’un siècle nous avons eu une assemblée uni-
que, le Conseil Général, avec lequel nous avons été souvent ingrats,
avant et surtout après la mise en place du Conseil Régional. Avec
des moyens limités, pour ne pas dire dérisoires, sous le contrôle di-
rect d’un gouverneur ou d’un Préfet, cette assemblée a fait un tra-
vail énorme. C’est dire qu’on peut tout à fait légitimement espérer
230 Édouard de Lépine

qu’avec des moyens beaucoup plus importants, cumulant ceux du


Conseil Régional et ceux du département, plus quelques autres, il
sera possible de faire beaucoup mieux encore.
Nous ne nous en sortirons cependant pas par des moyens
techniques ou réglementaires ni par des astuces juridiques. Nous
ne pourrons avancer sérieusement, et à coup sûr, qu’en y mettant
le temps qui sera nécessaire. Nous devons admettre d’emblée que
nous n’y arriverons pas d’un seul coup, mais probablement à tra-
vers des expériences qu’il nous faudra évaluer périodiquement, en
y apportant les corrections et les améliorations qui nous paraîtront
nécessaires, en abandonnant peut-être des orientations adoptées de
bonne foi mais de façon hâtive et irréaliste.

p h e
10 - Nous devons prendre notre temps

gr a
Bref, si nous devons être assez audacieux pour vouloir une
t i
L ' r 6 0
transformation en profondeur de l’homme martiniquais et de la
A
communauté dans laquelle il vit, nous devons être assez lucides et

(c) 9 7
assez modestes pour ne pas nous emprisonner nous-même dans des
2
délais rigides.

9 6 6
05
Comme l’a fortement souligné, au nom du PPM, Serge Let-
chimy à l’ouverture du Congrès en juin 2001, ce que nous réclamons
ce n’est pas un supplément de libertés ou de franchises ou de sub-
ventions, c’est la reconnaissance et le respect de notre identité
collective de peuple martiniquais. Voici près de cinquante ans que
nous nous battons pour cela. Nous ne sommes pas à un an ni même
à une décennie près.
L’autonomie n’est pas une fin ni un commencement. Ce n’est
ni une Amérique qui attend son Christophe Colomb ni un big-bang
surgi du chaos, ni la perspective Nevsky, ni le Boulevard du Général
de Gaule, ni le Mont des Oliviers. C’est un chemin sur lequel nous
sommes déjà engagés. Un chemin, pas toujours semé d’embûches
mais rarement jalonné de roses. Il vaut mieux parfois apprendre à y
ralentir sa marche que vouloir accélérer le pas.
Nous ne pouvons gagner notre pari que si nous savons mériter
la confiance du plus grand nombre de Martiniquaises et de Martini-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 231

quais. C’est la seule manière de leur donner l’indispensable confian-


ce en eux-mêmes qui peut les porter toujours plus avant. C’est loin
d’être le cas aujourd’hui. Ce pays n’a pas confiance en ses élus parce
qu’il n’a pas confiance en lui-même. Il n’a pas confiance en lui-même
parce que ses élus lui font rarement confiance sur les questions déci-
sives. À l’humble formule de Léon Blum  : « je suis leur chef donc je
les suis » (les masses), ils préfèrent l’orgueilleux slogan faussement
révolutionnaire : « je suis leur chef donc je les conduis ».
Ce pays attend des hommes politiques qu’ils lui fassent
confiance c’est-à-dire qu’ils ne méprisent ni sa sensibilité ni son ins-
tinct, ni son rythme, qu’ils renoncent, définitivement et explicite-
ment, à l’idée qu’il y a des questions qu’il vaut mieux ne pas poser
au peuple parce que le peuple serait encore incapable de les com-
prendre et qu’il pourrait bien donner une réponse différente de celle
qui est censée faire son bonheur.

p h e
gr a
Nous préférons nous en tenir à l’idée éminemment césai-

t i
L ' A r 6 0
rienne « qu’on ne fera pas le bonheur du peuple martiniquais sans

7
le peuple martiniquais ». Pas de duce ni de conducator ou, plutôt,

(c) 9
pour reprendre une fois de plus le mot de Césaire  : « ni messie ni
mahdi ».
6 6 2
05 9
Mon sentiment profond est que la tâche principale de ce
congrès est de faire au pays, à partir de l’analyse de nos besoins et
de nos moyens, à court et à long terme, un ensemble de propositions
crédibles et cohérentes même si ce sont des réponses forcément in-
complètes à des questions complexes.

11 - Favoriser la participation
du plus grand nombre
L’un des gros handicaps de notre vie politique c’est la faible
participation des électeurs à la désignation des élus. Un examen,
même rapide, des scrutins au cours des deux décennies de la dé-
centralisation révèle une participation d’autant plus faible aux dif-
férentes élections que les enjeux sont ou paraissent plus lointains.
Les plus fortes abstentions s’observent aux élections européennes
232 Édouard de Lépine

(Dieu sait pourtant s’il s’agit d’un enjeu décisif pour notre dévelop-
pement), aux législatives, aux régionales et aux cantonales.
Bien que les élections régionales aient lieu à la proportionnelle
avec des listes de 41 noms, représentant non seulement toutes les
familles politiques mais 41 familles tout court sur chaque liste, le
taux moyen d’abstention au cours des cinq élections qui se sont
déroulées de 1983 à 1998 est supérieur à 45%. Il n’est pas sûr que ce
congrès puisse se donner les moyens réglementaires ni, à plus forte
raison, d’obtenir les moyens législatifs d’augmenter de façon signi-
ficative le taux de participation des électeurs aux consultations élec-
torales. Du moins devons-nous chercher à nous assurer les moyens
politiques d’y parvenir.
Le scrutin proportionnel n’est certainement pas le meilleur
moyen d’y arriver. Je veux rappeler à ce sujet la position générale

h e
que j’ai exprimée en 1997 lors du débat sur l’assemblée unique. À
p
t i gr a
l’époque, on était déjà focalisé comme aujourd’hui sur l’assemblée
unique comme le stade suprême de la démocratie et le remède mi-

'
racle à tous nos maux.
L A r 6 0
(c) 2 9 7
J’ai rappelé plus haut les positions du premier secrétaire du

9 6 6
MIM qui était alors conseiller général. Peut-être se souvient-il de la

5
réponse que j’ai faite alors à la question qu’il avait posée  : « qui a

0
peur de la proportionnelle ici  ? » Il me rendra cette justice que je n’ai
pas attendu la divine surprise de son alliance au Conseil Régional
avec ses ennemis jurés de la veille pour prendre position sur ce sujet.
Au risque de m’isoler complètement au plan politique, j’ai avoué
mon inquiétude devant les risques inévitables que comporte le scru-
tin proportionnel en l’état de notre démocratie et du rapport de for-
ces politiques qui la caractérise. J’ai été, il est vrai, le seul à le dire
publiquement mais certainement pas le seul à en être convaincu.

12 - Tenir compte de la leçon des faits


Avec une moyenne de plus de 8 listes par élection pour une
population électorale de 200 à 250.000 inscrits, sur les cinq scrutins
régionaux qui se sont déroulés depuis la création de la Région (6
listes en 1983, 8 en 1986, 7 en 1990, 14 en 1992, 15 en 1998) nous ne
Sur la question dite du Statut de la Martinique 233

sommes peut-être pas loin de détenir une espèce de record de la


dispersion des forces politiques - si on peut parler de forces s’agis-
sant des multiples groupes et groupuscules qui aspirent à diriger ce
pays.
Cette atomisation de l’échiquier politique nous condamne à
l’impuissance ou nous conduit inévitablement à des compromis, ce
qui est sans doute une vertu de la démocratie, mais plus souvent à
des compromissions, ce qui en est une perversion. Tout cela dans le
dos de l’électeur.
On l’a vu dans toutes les assemblées issues de ce mode de
scrutin. On l’a vu en Corse, en Bourgogne (affaire Soisson), en Lor-
raine (affaire Longuet), en Languedoc-Roussillon (affaire Jacques
Blanc).

p h e
Dans la mesure où ce sont les résultats qui déterminent les

a
alliances et non les alliances qui font le résultat, il y a nécessairement

i gr
un ou plusieurs cocus dans ces alliances. Celles-ci ne peuvent pas
rt
L ' A 7 6 0
être considérées comme contre nature puisqu’elles sont inévitables

(c)
dès lors qu’on accepte le jeu de la proportionnelle. Mais quel électeur

2 9
du MIM ou de l’Union, en mars 1998, pouvait envisager comme une
6
6
probabilité, même infime, une alliance dite de gestion qui est tout

5 9
simplement une alliance politique entre indépendantistes d’hier et
0
départementalistes de la veille comme du lendemain  ? Je ne suis pas
sûr que l’éminent tacticien qu’est Alfred Marie-Jeanne ait lui-même
envisagé cette hypothèse avant le scrutin de mars 1998.
Il reste que dans la situation actuelle on peut difficilement
rejeter purement et simplement le mode de scrutin proportionnel.
C’est pourquoi nous avions envisagé de tempérer les inconvénients
de ce système par l’élection d’une seconde chambre au scrutin
majoritaire.

13 - Pour une plus grand implication des


communes dans le processus du chagement
L’un des moyens dont nous disposons pour rapprocher les
élus des électeurs, c’est d’encourager une plus grande implica-
234 Édouard de Lépine

tion des communes dans le processus de modification de nos


institutions.
Tout le monde sait que les plus fortes participations électo-
rales s’observent aux élections municipales. Il nous faut en tirer les
conséquences. Aucun système de représentation et, par conséquent,
aucun mode de scrutin, ne peut faire l’impasse d’une représentation
significative de la commune qui constitue à la fois le noyau dur et le
fondement de notre démocratie.
C’est beaucoup plus vrai ici qu’en France où l’extraordinaire
diversité des situations locales, mégapoles de plusieurs centaines de
milliers voire de millions d’habitants et communes rurales de quel-
ques centaines voire de quelques dizaines d’habitants, ne permet
pas une lecture aussi immédiate des avantages de la démocratie mu-
nicipale. Précisons aussitôt afin d’éviter toute ambiguïté que cette

h e
constatation n’a rien à voir avec le nouveau culte de la démocratie
p
t i gr a
dite de proximité, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.

A r 0
Il y a cinq ans, lors du premier grand débat sur l’assemblée

L ' 6
7
unique, après la décentralisation, j’avais suggéré, au lieu d’une as-

(c) 2 9
semblée unique élue à la proportionnelle, deux assemblées, l’une
6
représentant l’ensemble du pays, qui aurait pu s’appeler chambre

5 9 6
ou assemblée régionale, l’autre représentant les collectivités locales

0
qu’on appellerait chambre des communes. Les deux se réunissant
en Congrès pour examiner les questions les plus importantes. Je n’ai
donc pas attendu la sanction de la loi pour envisager cette solution.
La règle  : « un homme ou une femme = un mandat », exclut
tout cumul de quelque nature que ce soit. Le maire ne peut pas plus
être délégué à la chambre des communes ou à la chambre régionale
que le conseiller régional à la chambre des communes ou à la tête de
la municipalité.
Il y a eu un tel bourrage de crâne autour de l’assemblée uni-
que au cours de ces deux dernières décennies qu’on a fini par habi-
tuer l’opinion à l’idée que ce mode de représentation constituait non
seulement la seule solution imaginable mais la solution miracle, le
nec plus ultra de la démocratie et de l’efficacité. Si les sondages indi-
quent une très nette préférence pour l’assemblée unique, il n’est pas
sûr que l’opinion se sente directement concernée par nos débats sur
Sur la question dite du Statut de la Martinique 235

cette question. Il n’y a qu’à voir le peu d’intérêt que suscitent sur le
terrain les réunions convoquées pour en débattre.
De façon plus inattendue, quelques uns des plus chauds par-
tisans de cette solution s’interrogent   : «  comment pouvons-nous al-
ler dire aujourd’hui au peuple que l’assemblée unique n’est pas la solu-
tion alors que nous lui avons répété pendant vingt ans que c’était la seule
solution  ? »
On pourrait s’étonner de ce brusque accès de cohérence et
de fidélité chez des élus dont aucun n’ignore que trois générations
de Martiniquais se sont battus non pendant 20 ans mais pendant
plus d’un siècle pour l’assimilation. Cela ne nous a pas empêché,
moins de dix ans après le vote de cette loi, de la dénoncer comme
une supercherie et de condamner comme d’incorrigibles réaction-
naires ceux qui continuent de s’en réclamer, quoique avec de moins
en moins de vigueur il est vrai.
p h e
i gr a
Sauf peut-être les plus jeunes d’entre nous, qui dans cette as-
t
' A r 6 0
semblée n’a pas soutenu des positions qu’il juge aujourd’hui indé-

L
(c) 2 9 7
fendables  ? J’accepte sans état d’âme la formule assassine de Pierre
Mendès France  : « tout homme politique est condamné à se répéter
ou à se contredire »
9 6 6
05
14 - Pour une chambre des communes
La proposition de deux chambres séparées se réunissant en
Congrès dans les grandes occasions, n’a rien de commun avec le
Congrès actuel qui réunit les deux assemblées telles qu’elles sont.
Elle s’en distingue par l’interdiction du cumul des mandats, mais
plus encore par la répartition des compétences dans ce système
bicamériste.
Entre le premier débat sur l’assemblée unique et celui
d’aujourd’hui, nous avons fait l’expérience des deux assemblées ac-
tuelles. Si cette expérience nous a révélé les faiblesses et les contradic-
tions réelles d’un tel système, elle nous en aussi révélé les avantages.
L’un de ces avantages c’est la possibilité, fondamentale dans une
démocratie, de constituer sinon un contre pouvoir du moins un
236 Édouard de Lépine

contre poids à la puissance de l’autre, autrement dit un élément de


l’indispensable équilibre de deux pouvoirs si limités qu’ils soient.
Toute la problématique de l’assemblée unique est là. Tout
pouvoir unique, législatif, exécutif ou réglementaire, tend né-
cessairement à se renforcer au détriment de ceux sur lesquels il
s’exerce. C’est encore plus vrai dans un régime d’autonomie qui est
par définition un régime d’équilibre précaire, de tension quasi per-
manente entre un pouvoir central jaloux de son autorité, générale-
ment plus porté à retenir qu’à donner, et un pouvoir local, naturel-
lement et légitimement, soucieux d’élargir son territoire c’est-à-dire
plus porté à prendre qu’à laisser.
La solution de cette contradiction se fait souvent au détriment
des citoyens et plus encore aux dépens des échelons curieusement

e
réputés inférieurs de la démocratie, alors qu’ils en sont le fondement

p h
ou plutôt, plus concrètement, les fondations sur lesquelles repose

r a
g
tout l’édifice.

A rt i 0
' 6
Dans notre système, ce pouvoir ne peut s’exercer qu’au dé-
L 7
(c) 9
triment des communes dont nous avons dit qu’elles représentent le

6 2
noyau dur en même temps que le maillon faible de notre démocra-

6
9
tie. Je ne veux pas être désobligeant pour les partisans de l’assem-

05
blée unique. Je ne crois pas qu’il existe parmi eux des partisans d’un
pouvoir absolu. Mais je me méfie toujours de tout ce qui peut rappe-
ler les formules d’autrefois  : « Un seul Roi, une seule loi, une seule
foi » ou pire, « Ein Reich, Ein Volk, Ein Fürher ».

15 - Le maire n’est pas un potentat


mais un prisonnier
J’ai lu avec amusement, mais aussi avec une certaine inquié-
tude, dans un des procès-verbaux de la Commission ad Hoc du
Congrès, l’intervention d’un collègue présentant le maire comme un
potentat dans sa commune et dans son conseil municipal. Je n’ai ja-
mais éprouvé ce sentiment ni quand j’étais dans l’opposition au sein
d’un Conseil municipal, ni quand je suis devenu maire moi-même.
Mais peut-être est-ce parce que je n’ai pas été à la tête d’une munici-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 237

palité pendant assez longtemps pour acquérir l’auctoritas et encore


moins, bien entendu, la potestas qui fait le potentat.
Le plus surprenant est que le collègue qui évoquait le côté
potentat du maire à notre Commission ad Hoc, était le même qui,
quelque temps plus tôt, dans un autre débat, dénonçait les propos
méprisants d’un « petit fonctionnaire »71, de je ne sais plus quel ser-
vice qui lui refusait le droit de donner de l’électricité à une famille
modeste de cinq enfants, «  pour la seule raison que l’État n’était pas
d’accord ». J’ai plus souvent connu cette situation que l’inverse.
J’ai plutôt vécu la fonction de maire comme un sacerdoce for-
tement encadré. Le maire est constamment aux prises d’abord avec
son opposition, parfois même avec sa majorité, ses plus proches amis
n’étant pas toujours les derniers à lui faire des crocs en jambe. Mais
il est aux prises surtout avec les réalités de la gestion quotidienne de

h e
situations souvent ingérables au regard des moyens administratifs,

p
a
techniques ou financiers dont il dispose (emploi, logements, écoles,

t i gr
cantines, routes, assainissement, eau potable, électrification, stades
r
' A
ou simples terrains de jeux).

L 7 6 0
(c) 9
Pour ne rien dire du contrôle, a posteriori certes, mais du

6 2
contrôle quand même, de ses actes les plus importants, comme les
6
0 9
plus anodins, de monsieur le Préfet, de monsieur le sous-Préfet, de
5
monsieur le DDE ou de monsieur le DDAF, du comptable municipal
et du Trésorier Payeur général, de la Chambre Régionale des Comp-
tes, de monsieur le juge d’instruction. Sans parler de monsieur le pré-
sident de l’Assaupamar ou de ceux des multiples Comités Théodule
de Défense, de Lutte ou de Vigilance populaire. Souvent incapables
de recueillir 5% des voix dans une consultation électorale quelcon-
que, ce ne sont pas les derniers à vouloir imposer leurs points de vue
au maire, au nom de la « démocratie participative de proximité »…
avec l’aide de militants les plus éloignés à tous égards de l’objet de
leur intervention.
C’est parce que le maire et les élus municipaux sont au-
jourd’hui les élus les plus démunis, les plus mal outillés et en tout
cas les moins protégés dans l’exercice des responsabilités qui leur

71 id p 75
238 Édouard de Lépine

sont confiées, qu’il me semble indispensable de prévoir une repré-


sentation effective, des communes en tant que telles, dans toutes
les institutions ayant vocation a diriger le pays. Non au travers
d’une Association des Maires qui n’a jamais été élue pour cela, ni au
moyen d’une assemblée consultative dont chacun sait qu’au delà du
nouvel apparat dont on les entoure et des fonctions de représenta-
tion dont on les investit volontiers, elles ne présentent qu’un intérêt
tout à fait marginal et, depuis quelque temps, purement électoraliste
aux yeux de leurs défenseurs en apparence les plus acharnés.

16 - Pour une représentation territoriale équitable


La proportionnelle ne prend nullement en compte - et elle ne
peut pas prendre en compte - la dimension municipale de la démo-

h e
cratie dans un pays comme le nôtre où s’affrontent tant de réalités
p
contradictoires.

t i gr a
A r 0
D’un côté chacun sait dans ce pays qui est qui. Il y a beaucoup

L ' 6
(c) 2 9 7
de chances, ou de risques, qu’une assemblée unique fasse la pluie et
le beau temps dans l’aide aux communes si, comme cela a été envi-

6 6
sagé, c’est cette assemblée qui est chargée de ristourner aux commu-

9
5
nes les dotations qui lui sont actuellement versées par l’État. Si j’ai
0
bien compris une des interventions orales de l’ancien Président de la
première Commission ad hoc de la Région qui a rédigé le soi disant
Projet Martinique, cela aurait été modifié. Il ne s’agirait plus que
d’aider les municipalités se trouvant dans une situation financière
difficile à s’en sortir. Cela ne me paraît guère mieux si les communes
ne sont pas représentées en tant que telles dans l’institution qui dé-
cide de l’aide.
Mais le seul fait qu’ait pu germer une telle idée dans l’esprit
de ceux qui ont rédigé le soi disant « Projet Martinique », indique
dans quel sens va l’instinct des rédacteurs de ce projet. Cela me pa-
raît extrêmement grave. On sait l’usage que Mme Michaux Chevry
à la Guadeloupe fait de cette fonction redistributive de la manne de
l’aide régionale aux communes.
Si d’un côté la dimension de notre pays permet de situer
politiquement toute demande d’aide, de l’autre, le scrutin propor-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 239

tionnel est le système qui éloigne le plus l’élu des réalités locales.
D’abord, on l’a vu, parce que l’élection c’est d’abord celle des têtes de
listes c’est-à-dire la bénédiction des choix faits par les appareils poli-
tiques. Aucun de nos partis ne dispose d’une implantation nationale
couvrant tout le pays. Aucun ne peut avoir comme souci majeur
d’assurer une représentation équitable des communes, notamment
des plus petites et pour cause. Ce n’est pas dans ces communes que
gisent les plus grandes réserves de voix potentielles. Il serait de ce
point de vue amusant - si j’ose dire - et en tout cas intéressant de
comparer les cartes politiques du Conseil Régional en 1983, 1986,
1990, 1992 et 1998. On verrait comment certaines zones sont com-
plètement hors circuit, alors que d’autres sont sur représentées, par
le jeu tout à fait naturel de la recherche du maximum d’efficacité
électorale.

p h e
En 1992 par exemple, dans un rayon de moins de 20 km autour

a
de la capitale, la zone Ducos, Lamentin, Robert, Fort de France,

i gr
Schœlcher, Case Pilote, c’est-à-dire celle du centre, compte 25 élus
rt
L ' A 7 6 0
sur 41, soit 60% de la représentation régionale alors qu’elle repré-

(c)
sente environ 48% de la population totale) ce qui ne constitue pas,

2 9
heureusement, une majorité politique. Si on trouve des élus dans 18
6
6
communes, dans seize il n’y en a aucun.

05 9
De même en 1998, l’hégémonie du centre est encore plus
marquée (28 élus au lieu de 25/41), il n’y a aucun élu dans 17 com-
munes/34 au lieu de 16 dans la mandature précédente. Je n’évoque
que pour mémoire les rapports qui peuvent exister entre les élus
d’une liste désignée à la proportionnelle avec la population qui les a
élus. On ne résout pas le problème par une La palissade  : « la propor-
tionnelle n’est pas faite pour permettre la représentation des territoires mais
celle des courants ou des tendances politiques sur l’ensemble du pays ». Si
on ne peut évidemment pas établir un rapport immédiat entre la
résidence des élus et leurs performances électorales, a contrario, il
est facile de constater que, sauf exception (Prêcheur 25%, Marigot
29%), les plus forts taux d’abstention s’observent précisément dans
les communes pas représentées ou mal représentées sur les listes
proposées au choix des électeurs  : 73% à Saint Pierre, 68% au Dia-
mant, 67% à Fonds Saint Denis, 66% aux Anses d’Arlets et au Marin,
65% à Saint Joseph.
240 Édouard de Lépine

17- Une assemblée unique à deux composantes


C’est entre autres ce qu’on peut reprocher au scrutin propor-
tionnel. L’un des moyens de combattre le légitime sentiment de frus-
tration des communes du fait de leur non représentation en tant que
telles dans les instances délibérantes, est de leur faire une place, sous
une forme ou sans une autre, dans ces instances.
C’est précisément parce que ce pays est petit, que les commu-
nes ont besoin d’être rassurées quant à l’équité des mesures législati-
ves ou réglementaires qui peuvent être décidées localement ou sug-
gérées au Parlement. L’argument selon lequel on ne saurait confier
aux communes le soin de faire les lois ou d’en proposer est aussi
intelligent que celui, « jacobin » ou centraliste par excellence, qu’on
ne peut confier à la Région, au Conseil Général ou à l’Assemblée

e
Unique, telle qu’elle semble se présenter dans le soi disant « Projet

p h
Martinique », la responsabilité de faire la loi ou d’élaborer des rè-

r a
g
glements de portée locale, sans atteinte au sacro-saint principe de la

rt i
République une et indivisible.
A 0
L ' 7 6
(c) 9
Sans entrer dans le débat sur la question de savoir si la réalité

6 2
de la France d’aujourd’hui, si unanimement fière de se dire plurielle,

6
9
ne serait pas mieux rendue par la formule la République une et

05
divisible (ou la République divisible mais une  ?), contentons-nous
de constater que, en ce qui nous concerne nous, Martiniquais, la Ré-
gion une et indivisible ne vaut pas mieux que La République une et
indivisible.
À défaut d’une chambre des communes élue au suffrage ma-
joritaire qui cohabiterait dans une assemblée unique avec une cham-
bre régionale élue à la proportionnelle, le minimum que l’on est en
droit d’attendre d’une démocratie respectueuse du principe de la re-
présentation territoriale c’est une stricte égalité entre élus issus de
ces deux modes de scrutin. C’est le fondement de toute institution
d’inspiration fédéraliste.
Mais nous ne nous faisons pas d’illusion. Quels que soient les
progrès importants réalisés dans cette direction, la France actuelle
ne paraît pas s’orienter vers une rupture rapide avec toute la tradi-
tion historique millénaire de la monarchie capétienne, comme de
Sur la question dite du Statut de la Martinique 241

la République et plus encore de l’Empire. Elle semble encore plus


réticente à s’engager dans un projet d’inspiration fédéraliste.
Encore qu’elle gagne du terrain à vue d’œil, l’idée fédérale
lancée par Césaire en 1958 est encore aujourd’hui sinon une idée
neuve en France, du moins une doctrine difficile à mettre en place
à cause des bouleversements qu’elle implique dans la vie politique
française.
Mais cette évolution inévitable dans une Europe largement ac-
quise à l’idée fédérale ne peut que nous être favorable. Nous n’avons
pas à attendre que le temps fasse son œuvre pour nous accrocher à
une révision institutionnelle qui n’est pas seulement dans l’air du
temps mais qui est inscrite dans l’évolution de l’Europe des Régions,
plutôt que dans l’Europe des États.

p h e
Aussi bien devons-nous cesser de jouer à nous faire peur avec
les perspectives apocalyptiques de rupture avec l’Europe qu’entraî-

i gr a
nerait une modification en profondeur de nos institutions. De ce
t
A r 0
point de vue sans nous poser en cobayes volontaires - après tout

L ' 6
7
c’est ce que nous avons accepté en 1983 en tenant sur les fonts bap-

(c) 2 9
tismaux la première grande réforme de l’ère Mitterrand, celle de la
6
décentralisation - nous pouvons être des précurseurs ou des expé-

5 9 6
rimentateurs avec les risques mais aussi avec les avantages que cela
comporte.
0
Nous ne serons prêts à relever les nouveaux défis qu’implique
ce choix que si avons su mettre le maximum de chances de notre
côté, en garantissant la meilleure représentation possible du pays
dans nos instances de décision ou de proposition. Je ne suis pas par-
tisan du « tout ou rien ». La situation étant ce qu’elle est, après ce
nouveau rendez-vous manqué avec notre histoire, il est possible de
faire avancer les choses dans une assemblée unique, mais certaine-
ment pas dans la forme que semble avoir retenue le Congrès.
Nous comptons sur les maires, bien entendu, et sur leurs
conseils municipaux, mais nous misons essentiellement sur la
consultation populaire qui précédera toute modification de nos ins-
titutions, pour obtenir une représentation spécifique des communes
au sein de la nouvelle assemblée c’est-à-dire pour que leur soient
réservées autant de places qu’il y a de communes. Étant entendu,
242 Édouard de Lépine

encore une fois, que la règle « un homme ou une femme, un man-
dat » doit être scrupuleusement respectée.
18 - Pour éviter une fausse couche
À ceux qui prétendent, non sans hypocrisie, que la propor-
tionnelle est le meilleur moyen de faire respecter la loi sur la parité
hommes -femmes, nous pourrions faire remarquer que, en l’état de
dispersion des forces politiques dans notre pays, cela ne garantit pas
automatiquement une représentation égalitaire ni même simple-
ment équitable des femmes dans une éventuelle assemblée unique..
C’est dire que si nous voulons vraiment faire quelque chose de
nouveau, nous ne pouvons pas nous contenter d’attendre la loi. Tant
mieux si nous pouvons en faire voter une qui corresponde à la situa-
tion réelle du pays et à l’idée que nous nous faisons non seulement
de la parité mais de l’égalité.

p h e
a
On se rappelle le défi lancé par Césaire à l’inventeur de cette

t i gr
tricherie qui s’appelait « la parité globale »  : « monsieur le ministre
r
L ' A 7 6 0
essayez donc de remplacer la fière devise de la République « Liberté Éga-

(c)
lité, Fraternité », par la formule « Liberté, Parité, Fraternité ». À Dieu ne

2 9
plaise que je prenne Jospin pour un tricheur. Mais la loi sur la parité
6
n’est qu’un premier pas vers l’égalité tout court.

5 9 6
0
Je dis que nous pouvons nous, Martiniquais, faire mieux que
le législateur français, sans porter atteinte à la souveraineté de l’État,
sans nous prendre pour des législateurs, mais sans nous laisser im-
pressionner par des légistes.
Nous pouvons, sans violer la loi, décider, entre nous, en fai-
sant preuve d’une réelle audace et d’une réelle volonté de respecter
la règle de la parité, que, quand le premier magistrat de la com-
mune est un homme, le délégué municipal à l’Assemblée unique
est nécessairement une femme.
Dans la configuration actuelle de la représentation municipa-
le, une telle décision ferait entrer, d’un coup, 34 femmes à l’Assem-
blée Unique. Avec les deux ou trois femmes qui pourraient être élues
à la proportionnelle, il y aurait une vraie chance d’atteindre l’égalité.
C’est cela qui constituerait une véritable révolution dans le projet.
Même si nous savons qu’il n’y a aucune chance de faire déposer par
le gouvernement un projet de loi aussi particulier - c’est d’ailleurs en
Sur la question dite du Statut de la Martinique 243

ce sens que nous avons besoin d’un pouvoir ou d’une compétence


législative propre - encore que je ne voie pas pourquoi le gouverne-
ment qui a fait voter la parité en France, s’opposerait à l’égalité ici.
Si nous en avons vraiment la volonté et si les femmes s’y met-
tent avec la même énergie et la même détermination qu’elles ont ma-
nifestées au Congrès, nous pouvons nous même faire une proposi-
tion en ce sens au gouvernement et confier à nos six parlementaires
le mandat impératif de faire en sorte que les groupes auxquels ils
appartiennent ou auxquels ils sont apparentés à l’Assemblée Natio-
nale et au Sénat, déposent simultanément une telle proposition de
loi. Que si la Franc ne peut pas accepter cette proposition pour elle,
qu’elle s’engage à nous laisser libre de faire l’expérience chez nous.
Mais même dans le cas où il n’y aurait aucune chance d’abou-
tir à un projet ou à une proposition de loi, le Congrès devrait déci-
der solennellement, que pour ce qui le concerne, il engage tous les

p h e
congressistes à soutenir la candidature d’une femme pour représen-

t i gr a
ter les communes au sein de l’Assemblée Unique partout où le chef

r
de l’édilité est un homme c’est-à-dire dans toutes nos communes.

L ' A 7 6 0
Ce serait la seule mesure vraiment neuve, vraiment révolutionnaire

(c) 9
conçue par ce Congrès qui a enfoncé plus de portes ouvertes qu’il

6
n’a ouvert de portes fermées.

6 2
05 9
Et puisqu’il s’agit du rôle des femmes dans le destin de notre
démocratie, ce serait peut-être la seule manière de leur rendre un
véritable hommage et d’éviter que, vingt ans après que « la montagne
colonialiste eût accouché d’un souriceau » pour reprendre la formule de
notre Président, ce Congrès dont on pouvait tant attendre, jusques
et y compris l’amorce d’une décolonisation réussie, ne soit en défini-
tive qu’une fausse couche.
Cordialement
p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 245

XII - POUR CONCLURE


SUR LE CONGRÈS

« SINT UT SUNT AUT NON SINT »


Le document préparatoire qui nous a été adressé pour la pré-
sente session du Congrès comporte deux volets  :
D’une part, l’adoption sans débat des principaux résultats sur
lesquels le Congrès s’est mis d’accord et la désignation d’une délé-
gation pour discuter avec le gouvernement d’un projet de statut à

p h e
soumettre le moment venu au Peuple martiniquais, si le président

t i gr
de la République le juge opportun.
a
' A r 6 0
D’autre part, la réponse qu’il convient d’adresser à madame
L
(c) 9 7
la ministre des DOM aux observations qu’elle nous a faites sur les

2
propositions de notre Congrès.

9 6 6
5
Sur le premier point je n’ai pas grand chose à dire. Pour l’es-

0
sentiel, je m’en tiens à l’esprit et à la lettre de la déclaration faite à la
séance inaugurale de notre congrès, en Juin 2001, par mon camarade
et ami Serge Letchimy au nom du groupe PPM. À mes yeux, l’essen-
tiel tient tout entier dans la citation qu’il a faite d’Aimé Césaire :
« la lutte du PPM ce n’est pas une lutte pour plus ou moins
de subventions ni pour plus ou moins de franchises. C’est une lutte
plus fondamentale. C’est une lutte pour la reconnaissance de la per-
sonnalité collective du peuple martiniquais, une lutte pour la souve-
raineté martiniquaise, une lutte pour le pouvoir martiniquais. «
Quant au reste, c’est à dire aux inévitables péripéties qui peu-
vent émailler le cours d’une telle lutte, il y a longtemps que je ne
crois plus à la formule magique des soixante huitards français selon
laquelle « l’histoire nous mord la nuque «. En tout cas je n’ai jamais
pensé que nous vivions une période historique, comme cela se dit ici
et là depuis quelque temps.
246 Édouard de Lépine

Je n’aurais donc rien à ajouter sur ce point si je ne craignais


une confusion. Je suis pour une réponse globale négative à mada-
me la ministre mais je ne veux pas qu’un geste de solidarité avec
la majorité, qui lui a adressé ses propositions en notre nom à tous,
soit entendu comme un acte de connivence avec les thèses de cette
majorité.
Concrètement, si j’ai bien compris l’un des présidents de la
commission de suivi des travaux du Congrès qui a très légitimement
tenu à le rappeler, les propositions faites au gouvernement résultent
d’un consensus « dans le cadre de l’élaboration de ce que nous avons
appelé (lui, pas moi) le projet Martinique qui était une initiative de
la Région «.

p h e
1 - Je n’ai participé ni de près ni

t i gr
de loin à ce consensus.
a
' A r 6 0
Je n’ai rien à voir avec ce projet que je tiens pour la feuille de
L
(c) 9 7
vigne destinée à cacher les parties honteuses de feu la DDBT (Dé-

2
6
claration dite de Basse-Terre). Je n’ai jamais discuté d’un projet Mar-

9 6
tinique issu de cette déclaration mais d’un projet de loi puis d’une
5
0
loi d’orientation à l’initiative du parlement français après une large
consultation de toutes les forces vives des Départements d’Outre-
Mer. Je ne veux pas oublier que c’est grâce à cette loi votée, sous
un gouvernement de gauche, par une assemblée de gauche, et défé-
rée par la droite (y compris par des parlementaires martiniquais de
droite) devant la Cour Constitutionnelle, que nous avons siégé en
Congrès.
Mais c’est là, si je puis dire, un problème de « droit interne «,
qui ne regarde que nous, Martiniquais, du moins dans un premier
temps. C’est donc à nous et à nous seuls, je veux dire au peuple mar-
tiniquais, qu’il appartient d’en juger.
Bien entendu, je n’ai ni l’intention ni la prétention de remettre
en cause ici, aujourd’hui, les résultats auxquels vous êtes parvenu
au terme d’un marathon logomachique dont je conviens volontiers
qu’il est sans exemple dans l’histoire de nos assemblés locales.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 247

En dépit de quoi, beaucoup de Martiniquais, parmi ceux,


apparemment peu nombreux, qui savent qu’il existe, s’interrogent
encore sur ce projet. C’est dire l’énorme travail qui nous reste à ac-
complir pour informer le pays et pour le convaincre de prendre au
sérieux les propositions qui sont faites en son nom.

2 - Stupéfiante stupéfaction de Mère


Brigitte des oubliés de la décolonisation
S’agissant du second volet de notre réunion d’aujourd’hui, la
réponse à faire aux observations de madame la ministre sur nos
propositions, je veux faire deux remarques.
J’ai noté dans le procès-verbal de la réunion des Élus de la

h e
Commission de suivi des travaux du Congrès du 15 janvier dernier

p
a
une surprenante déclaration de Mme Brigitte Girardin. Mme la mi-

t i gr
nistre a vu « avec stupéfaction, dit-elle, dans un récent sondage que les
r
L ' A 7 6 0
Martiniquais ignoraient complètement à 90 % ce qu’il y avait dans la ré-

(c)
forme de la constitution qui vient d’être adoptée «.

6 2 9
Moi, ce qui me stupéfie c’est la stupéfaction de madame la mi-

9 6
nistre. Car enfin rarement depuis 43 ans, un haut responsable aura
5
0
traité la représentation locale avec plus de désinvolture pour ne pas
dire avec plus de mépris.
Le Général de Gaulle considérait qu’entre l’Europe et l’Améri-
que, il n’y a que des poussières et qu’on ne bâtit pas des États sur des
poussières. Du moins reconnaissait-il aux représentants des pous-
sières que nous sommes -à l’époque il s’agissait des seuls conseils
généraux des DOM- le droit qui n’était reconnu à aucun départe-
ment métropolitain, d’être consultés sur tous les projets de loi ou
de décrets portant adaptation aux départements d’outre-mer de la
réglementation métropolitaine.
Le cynique Monsieur Messmer avait averti le Conseil Général
de la Guadeloupe « qu’il n’y aurait pas de divorce avec pension alimen-
taire  « et rappelé à celui de la Guyane que «  rien ne peut prévaloir
contre la règle non écrite mais impérative que le dernier mot appartient à
la collectivité qui paie, c’est-à-dire à l’État «. Mais il n’avait pas remis en
248 Édouard de Lépine

cause cette disposition toute gaullienne de la législation française


dans les DOM.
Pour la première fois depuis 43 ans, un ministre en exercice
dont on dit qu’elle connaît mieux qu’aucun de ses prédécesseurs la
situation des DOM, dont on assure qu’elle aurait inspiré la fameuse
déclaration, dite de Madiana, de monsieur le président de la Répu-
blique qui a fait chavirer les cœurs des indépendantistes les plus
inflammables, et cette ministre oublie de saisir les collectivités
locales que la loi lui fait obligation de consulter quand il s’agit
d’un projet aussi important que celui qui doit modifier la place
des DOM dans la constitution de la France  !
Pour bien marquer qu’elle entend traiter de manière identi-
que des situations aussi différentes que celles des régions de France
et celles des DOM, elle substitue à la consultation des collectivités

h e
élues la convocation dans la grande salle de spectacle de Madiana

p
a
devenu, il est vrai, depuis quelque temps, l’un des hauts lieux de

t i gr
la vie politique de notre pays, des Assises des libertés locales sans
r
' A
aucun fondement institutionnel.

L 7 6 0
(c) 9
Comment le peuple Martiniquais pourrait-il être informé

6 2
de façon satisfaisante quand ses élus sont traités de façon aussi
6
stupéfiante ?

05 9
Mais il y a plus stupéfiant que la stupéfaction de madame la
ministre. Vous avez lu, comme moi, le Procès verbal de cette réunion
apéritive tenue dans les salons de la Villa Chantecler en attendant le
plat de résistance des Assises de Madiana.
Vous aurez noté, comme moi, qu’un de nos collègues s’était
vu décerner par madame la ministre un brevet d’interprète autorisé
de l’article 73 de la Constitution.
Or, si j’ai bien compris ses plus récentes déclarations, ce col-
lègue n’est plus d’accord avec lui-même. En tout cas, il n’est plus
d’accord avec l’interprétation qui lui a valu son brevet. Devra-t-il le
remettre comme ces champions olympiques convaincus de tricherie
qui doivent rendre leur médaille  ?
Devons-nous penser que madame la ministre avait délivré un
diplôme de complaisance ou qu’elle-même n’avait pas forcément
Sur la question dite du Statut de la Martinique 249

mieux saisi que notre collègue le contenu de l’article 73, ou qu’il y a


de multiples interprétations possibles, y compris des interprétations
contradictoires, de ce fameux article  ?
Or si l’article prétendument le plus favorable aux Martini-
quais peut donner lieu à de telles controverses, que dire de l’autre
article dont on parle moins, le 74, que les partisans du statu quo
lancent comme un défi ou brandissent comme une épée de Damo-
clès sur la tête des autonomistes, mais sur lequel les spécialistes de
droit constitutionnel semblent avoir des interprétations tout aussi
divergentes  ?
Et alors, si l’équivoque est possible à ce niveau de responsabi-
lité, comment le Martiniquais moyen pourrait-il accepter de se lais-
ser enfermer dans une soi-disant alternative entre ces deux articles
de la constitution française ou de s’épuiser à chercher entre les deux

h e
la porte étroite par laquelle il pourrait se glisser.
p
i gr a
C’est dire que si nous avons la volonté de tenir compte de la
t
' A r 6 0
constitution française, puisqu’à l’évidence nous n’envisageons pas

L
(c) 2 9 7
d’en sortir, nous n’entendons absolument pas nous laisser piéger
dans des débats juridiques sans intérêt pour les masses de ce pays.

9 6 6
5
0 réponse juste à madame la ministre
3 - La seule
Aussi bien monsieur le président ai-je envie de vous suggérer
la seule réponse qui me soit spontanément venue à l’esprit en lisant
l’insolente missive de madame Girardin. Je me sens d’autant plus
libre de vous faire cette suggestion que, je le répète, sauf peut-être
sur une ou deux des propositions faites par le Congrès, je n’ai aucun
atome crochu avec ceux qui les ont inspirées.
Vous vous rappelez sans doute la fière réponse de ce général
des Jésuites auquel le Saint Siège demandait de revoir les consti-
tutions, c’est-à-dire le statut, de l’ordre prestigieux fondé par saint
Ignace de Loyola. A Dieu ne plaise que je vous prenne pour un Gé-
néral de Jésuites ni notre modeste assemblée pour une compagnie de
profès de Saint Ignace. Mais il me semble que la seule réponse digne
que nous puissions faire aux observations de madame la ministre
250 Édouard de Lépine

devrait s’inspirer du fameux « Sint ut sunt aut non sint »  : « que nos
propositions soient comme elles sont ou qu’elles ne soient pas ».
10 avril 2003

p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 251

XIII - CONTRE LE
REFERENDUM BIDON
DU 7 DÉCEMBRE 2003

« Notre lutte n’est pas une lutte pour


plus ou moins de subvention ni pour
plus ou moins de franchises. C’est
une lutte plus fondamentale. C’est

e
une lutte pour la reconnaissance de

r ap hla personnalité collective du peuple

i g
martiniquais ».

' A rt 6 0 Aimé Césaire

(c) L 9 7
Le Devoir de Cohérence est le titre d’un courriel publié de fa-

6 2
çon plus ou moins régulière depuis janvier 200O pour saluer notre

6
9
entrée dans le 21e siècle et le 3e millénaire

05
Nous reproduisons, dans ce chapitre XIII, les 11 numéros
de la série IV de ce courriel, du numéro 11 au numéro 22, que nous
avons adressés à quelques 250 correspondants de notre mailing liste
pendant la campagne en vue du referendum du 7 décembre 2003.
Nous y ajoutons une brève analyse des résultats de ce scru-
tin, sous le titre Amère Victoire, et une réponse à l’entretien accordé
à Tony Delsham, du magazine Antilla, par Claude Lise, Président
du Conseil Général, Les faux déçus du dimanche noir de la gauche, le 7
décembre 2003. Ces deux documents diffusés de façon beaucoup plus
restreinte, une dizaine de correspondants au mieux, ont été partiel-
lement rendus publics en 2008 dans le magazine Le Naïf.
Nous avons ouvert la campagne en septembre 2003 en mon-
trant l’incohérence de l’un des partisans les plus actifs du OUI à la
manipulation de l’opinion. On sait que l’un des arguments majeurs
de son principal porte-parole, le Président du Conseil Régional,
252 Édouard de Lépine

Alfred Marie-Jeanne, c’est la paralysie et l’impuissance auxquel-


les nous condamnerait le système actuel des deux assemblées.
Le MIM, une fois de plus, démontre la légèreté et l’absurdité
de cet argument en se flattant d’avoir fait de la Région Martinique
la première région de France.
Le Devoir de Cohérence n° 11 du 2 au 9 septembre 2003

1 - Où l’on voit des patriotes fiers


d’être les gérants loyaux et avisés des
affaires du colonialisme français
Si je comprends bien les points de vue exprimés dans les tri-

h e
bunes parues ici et là ces derniers temps, les partisans de l’assemblée

p
a
unique, telle qu’elle est prévue par le Congrès des élus régionaux et

t i gr
généraux, auraient déjà trouvé l’explication d’un éventuel rejet de
r
L ' A 7 6 0
leur projet : la pusillanimité et la lâcheté de leurs adversaires.

(c) 2 9
Le pays serait désormais divisé en deux camps : d’un côté ce-
6
6
lui des hommes et des femmes de progrès qui veulent d’une assem-

5 9
blée unique au nom de l’intérêt supérieur de la patrie, de l’autre,
0
celui des conservateurs rétrogrades qui veulent garder les choses en
l’état pour maintenir les privilèges des caudillos locaux que seraient
les maires de nos communes. L’idée ne leur vient pas qu’il pourrait y
avoir deux, voire plusieurs, conceptions différentes de l’avenir de ce
pays et que l’une des vertus de la démocratie c’est de favoriser la li-
bre expression de ces conceptions pour permettre au peuple de tran-
cher, en connaissance de cause, entre des propositions bénéficiant
au départ d’une égale présomption de légitimité et de bonne foi.
Je ne suis pas sûr d’avoir beaucoup de choses de commun avec
les propositions du sénateur Désiré, pas plus qu’avec celles que l’on
prête à l’Association des Maires. Je constate ñet je m’en réjouis- que
la nécessité d’une représentation des communes, qui constituent les
cellules de base de notre démocratie, dans toute instance appelée à
décider de l’avenir du pays, semble avoir plus d’adeptes aujourd’hui
qu’il y a six ans.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 253

J’étais complètement isolé quand, à l’occasion d’un débat sur


l’assemblée unique (mars 1997), je défendais au Conseil Général
l’idée d’une Chambre des communes à côté d’une Chambre régio-
nale, les deux assemblées étant élues selon deux modes de scrutin
différents et pouvant se réunir enAssemblée Unique ou en Congrès
sur les affaires les plus importantes, la règle : un homme ou une
femme = un mandat, interdisant tout cumul.
J’aurais pu avoir développé ce point de vue au Congrès des élus
régionaux et généraux en mars 2002. Je ne suis pas aussi convaincu
aujourd’hui que je l’étais alors d’avoir eu raison de me retirer de ce
Congrès. Je ne regrette cependant rien. Mais trop c’est trop. Si les
absents ont toujours tort, les présents n’ont pas forcément raison.
Je continue de croire que, de compromis en compromissions
et, finalement, de concessions injustifiées en capitulation pure et

h e
simple, une majorité d’élus martiniquais s’est laissée mener en ba-
p
t i gr a
teau par les conjurés du pronunciamiento de Basse-Terre.

A r 0
J’observe que les adversaires en apparence les plus résolus

L ' 6
7
aujourd’hui d’un aboutissement prévisible sont ceux qui ont le plus

(c) 2 9
contribué, hier, à assurer à ce pronunciamiento l’audience, l’honora-

6
bilité et la crédibilité qui ont conduit aux résultats que l’on sait.

5 9 6
0
Nous aurons l’occasion de revenir sur l’étrange situation ins-
titutionnelle dans laquelle nous sommes désormais ancrés par ceux
qui prétendaient « désenkayer » ce pays, c’est-à-dire le sortir d’un
statut réputé obsolète et humiliant.
Les fausses raisons des monocaméristes
Si on pouvait avoir encore quelques doutes sur l’urgence de la
réforme institutionnelle, lejournal du MIM, « La Parole au Peuple »
(n° 15 - Août 2OO3, p 9), offre une excellente illustration de la légèreté
des arguments invoqués pour justifier la boulimie monocamériste.
On sait que l’un de ces arguments, c’est la paralysie et l’im-
puissance auxquelles nous condamnerait le système actuel des deux
assemblées.
Impuissance et paralysie toute relatives d’ailleurs. Elles n’ont
jamais empêché les uns ni les autres de naviguer, en général à vue,
254 Édouard de Lépine

mais avec une incomparable dextérité, entre les cayes de l’auto-fla-


gellation et les passes de l’autosatisfaction.
Par gros temps, c’est à qui fustige avec le plus de vigueur les
dysfonctionnements, les chevauchements de compétences, les dou-
blons, l’irresponsabilité, le gaspillage, bref les incommensurables
inconvénients du système actuel en particulier et du bicamérisme
en général.
Par beau temps, c’est à qui revendique avec le plus d’énergie
les merveilleuses réalisations de sa collectivité (chacun considérant
la sienne comme la collectivité de référence) : de la construction
d’un lycée ou d’un collège, à celle d’une route régionale ou d’un
giratoire départemental, des performances de notre formation pro-
fessionnelle à l’épopée de la sélection martiniquaise de foot-ball en

e
Gold Cup ou au succès du grand meeting de l’IAAF, en passant par

p h
le soutien à nos yoleurs, à nos innombrables sportifs de haut niveau,

r a
g
aux ambassadeurs itinérants de notre culture, sans parler, à côté de

rt i 0
subventions tout à fait légitimes à des associations sans but lucratif,
A
L ' 7 6
de l’aide à quelques associations lucratives sans but.

(c) 6 2 9
Des gérants loyaux et avisés du colonialisme

5 9 6
Le Conseil Régional ignore désormais le gros temps. La preu-
0
ve ? C’est le Ministère de l’Intérieur (ex colonialiste) français lui-mê-
me qui la fournit.
Sous le titre « La RÉJYION ANTRAVAY »,
« CLASSEMENTS DE LA RÉGION MARTINIQUE :
« Les classements du conseil régional de Martinique parmi les
autres Régions sont tirés du Rapport « Les Finances des Régions
2001 » du Ministère de l’Intérieur français :

Formation continue, N° 1 Région


114, 20 €/h
secondaire Martinique
Formation profes-
N° 1 Région
sionnelle continue et 127, 50 €/h
Martinique
apprentissage
Sur la question dite du Statut de la Martinique 255

Santé, interventions N° 1 Région


3, 90 €/h
sociales Martinique
Logement, développe- N° 2 Région
10, 70 €/h
ment urbain Martinique
N° 1 Région
Actions économiques 60, 40 €/h
Martinique
Transports et N° 4 Région
80,40 €/h
télécommunications Martinique
Dépenses équipements
N° 1 Région
scolaires du second 103, 20 €/h
Martinique
degré
Dépenses du Second N° 2 Région
60 €/h
Degré par élève 2004, Martinique

p h e
a
Le journal du MIM ne fournit, bien entendu, aucune explica-

t i gr
tion de ces performances d’une Région dont le PIB fait à peine un
r
L ' A 7 6 0
peu plus de la moitié du PIB moyen des régions de France.

(c) 2 9
Compte tenu de l’importance des fonds d’État et des fonds

6
européens dans leurs domaines de précellence, les patriotes du MIM

5 9 6
seraient-ils soudainement fiers d’être devenus les gérants loyaux et
0
avisés du colonialisme dans ce « pays militairement occupé, politique-
ment dominé, économiquement exploité, culturellement méprisé », pour
reprendre la formule choc qui faisait, jadis, le charme du discours
mimiste ?
Ah ! tonnerre de Dieu  ! S’il n’y avait pas toutes ces cayes de
deux assemblées (dans un si petit pays !) et les prétentions de nos
petits caudillos locaux, foute que nous serions devant !
Jusqu’où ces indépendantistes-là ne nous auraient-ils pas éle-
vés dans la hiérarchie des régions de France et même d’Europe ?
On se tromperait si on prenait pour argent comptant les im-
précations des faux-monnayeurs du patriotisme contre le système
qui permet en si peu de temps de tels résultats. Ce qui les gêne, c’est
la résistance du noyau dur de notre démocratie, les communes, aux
visées hégémoniques du MIM, de ses alliés et de ses complices.
256 Édouard de Lépine

Aussi bien y a-t-il beaucoup de candeur dans l’affirmation


contradictoire d’une adhésion globale aux conclusions du Congrès
sur la nécessité de l’assemblée unique et dans la revendication de
quelques strapontins pour les maires dans cette assemblée. Toute la
philosophie de ceux qui ont manipulé le Congrès des conseillers gé-
néraux et régionaux, comme rarement une institution a été manipulée
dans ce pays, tient, pour le moment, dans une seule proposition :
il faut détruire le Conseil Général, dernier refuge d’une soi
disant toute puissance des maires qu’ils désignent avec mépris sous
le qualificatif injurieux de caudillos locaux.
Le Devoir de Cohérence n° 12
Semaine du 9 au 16 septembre 2003

p h e
a
2- Du désenkayage annoncé à l’ancrage imposé

rt i gr
L A 7 6 0
L’ancrage en revanche est un acte volontaire. Même par gros
'
temps, on n’ancre jamais son bateau n’importe où. Les plaisanciers le

(c) 2 9
savent encore mieux que les pêcheurs.

6
9 6
Le Président de la République et sa ministre des DOM, mère
5
0
Brigitte Girardin des oubliés de la décolonisation, dûment drivés
par Madame Lucette Michaux Chevry, la porte parole autorisée du
pronunciamiento de Basse-Terre auprès du gouvernement, ont dé-
cidé de nous ancrer dans la constitution française pour être bien
sûrs que nous ne nous laisserions emporter par aucun courant, pas
même par une petite dérive littorale, ce que nos pêcheurs appel-
lent an maré dro (di ro) ou di ba.
C’est un des nombreux« verrous »imaginés par Mère Girar-
din pour prévenir les dérives.
Tournant le dos à la sagesse antique qui veut que ce soit la
chaussure qui s’adapte au pied, non le pied à la chaussure, là où la
gauche nous laissait la possibilité de proposer une éventuelle adap-
tation de la constitution à nos besoins, madame la ministre nous
somme de nous adapter à la constitution telle qu’elle convient à sa
majorité parlementaire.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 257

Nous ne sommes pas assez coupeurs de cheveux en quatre


pour nous lancer dans une querelle byzantine sur les mérites com-
parés, sans aucun intérêt politique réel, des articles 73 et 74 de la
constitution française. Au demeurant, le sort d’un peuple n’ayant
jamais dépendu de son enfermement dans une prison constitu-
tionnelle, ce n’est pas cela qui nous inquiète.
Ce qui nous inquiète, sans vraiment nous surprendre, c’est
l’espèc d’unanimité qui semble se dessiner dans le microcosme de
la nouvelle bien pensance autour de cet ancrage. Chefs d’entre-
prises modernistes de l’APEM et patrons paléos du MEDEF (en
fait l’avers et le revers d’une même réalité), syndicalistes, journa-
listes, politistes, intellectuels signataire du manifeste du pronuncia-
miento de Basse-Terre, nationalistes bon teint et départementa-
listes endurcis, c’est à qui découvrira en madame Girardin les quali-
tés d’écoute et de réflexion qui avaient jusqu’à maintenant manqué à

p h e
la cinquantaine de ministres de l’outre-mer qui l’ont précédée à la

t i gr a
Rue Oudinot depuis plus d’un demi siècle, de Marius Mouttet à

r
Christian Paul en passant par Defferre et Mitterrand et tous ceux

L ' A
dont on a oublié jusqu’au nom.
7 6 0
(c) 2 9
À nous, notre récent ancrage dans la République rappelle l’ob-
6
5 9 6
servation de Hegel, complétée par Marx, que « les grands événe-
ments se répètent toujours deux fois, la première fois comme tra-
0
gédie, la seconde comme farce ».
Si le vote de la loi d’assimilation en 1946 a été d’une certaine
manière une tragédie, dans la mesure où nous avons failli y perdre
notre âme en choisissant une voie différente de celle de la libération
nationale dans laquelle s’engageaient vers la même époque tous les
peuples coloniaux, notre seconde intégration dans la communauté
française présente tous les caractères d’une farce.
En 1946, la loi ne nous a pas été imposée, contrairement à
ce qu’enseigne une histoire revue et corrigée par l’idéologie national
populiste. Nous la réclamions depuis un siècle. Nous l’avons même
imposée à des gouvernants plus que réticents, même si elle a été
votée finalement à l’unanimité par l’assemblée nationale française.
Du moins étions-nous en plein accord avec nous-mêmes. Ni
nos ancêtres ni nos parents n’éprouvaient le besoin de faire figu-
258 Édouard de Lépine

rer la Martinique dans un article de la Constitution française pour


affirmer leurs sentiments dans la boue des tranchées du Chemin de
Dames, à Royan, voire dans les rizières du Tonkin ou dans les djé-
bels algériens.
Les assimilationnistes d’aujourd’hui, qui se défendent par
ailleurs d’être des assimilationnistes (ce qu’ils veulent c’est seule-
ment «l’assimilation législative», le reste ils s’en foutent ! ou, plu-
tôt ils prétendent tenir autant que n’importe qui à leur identité de
Martiniquais) ont cependant besoin de se rassurer. Pour se prouver
qu’ils sont de vrais Français, il leur faut figurer dans la constitution
française alors que ni les Bourguignons, ni les Bretons, ni les Cor-
ses, ni les Alsaciens, ni les Auvergnats n’éprouvent apparemment
ce besoin.
Comment faire croire aux Martiniquais que cette promo-

p h e
tion constitue une étape historique dans la reconnaissance de

a
leur qualité de Français à part entière et non une preuve supplé-

i gr
mentaire qu’ils ne sont pas des Français comme les autres ?

rt
L ' A 6 0
Mais le plus cocasse ce n’est pas la position des assimilation-
7
(c) 9
nistes de toujours dont l’autonomisme ne se réveille que sous les

6 2
gouvernements de gauche, c’est la satisfaction des indépendan-

6
9
tistes de la veille prêts à s’accommoder de n’importe quelle combi-

05
naison pourvu qu’elle semble leur promettre un pouvoir si limité et
illusoire qu’il puisse être. Satisfaction partagée, au nom de l’indis-
pensable consensus auquel serait parvenu le Congrès, cette chambre
introuvable des désenkayeurs réunis.
Étrange destin cependant que celui de l’auteur de cette trou-
vaille qui accepte sans déplaisir apparent de brocanter sa combi-
naison de prophète armé du désenkayage pour la tenue camouflée
de complice résigné mais actif de l’ancrage constitutionnel de son
pays.
Mais comment faire admettre aux Martiniquais que cet
ancrage constitue un pas en avant historique sinon vers la libé-
ration nationale, remise à des temps meilleurs, du moins vers le
désenkayage promis par le MIM ?
Il y a tout juste vingt et un an, quand un gouvernement
socialiste nous proposait une assemblée unique exerçant les com-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 259

pétences du département et de la Région, le conseiller général de


Rivière Pilote affirmait avec force :

« la montagne colonialiste a tout simplement accouché d’un sou-


riceau … car la Martinique reste, pour le Patriote Martiniquais, économi-
quement exploitée, militairement occupée, politiquement dominée, cultu-
rellement opprimée ». (Procès Verbal de la séance plénière du Conseil
Général du 30 août 1982, pages 263-264).
Les choses ont bien changé. L’ancien conseiller général de Ri-
vière Pilote est devenu entre temps Président du Conseil Régional
de la Martinique, une des toute premières régions de France selon
le journal du MIM, La Parole au Peuple (n° d’août 2003).

Hier, il déchirait publiquement le rapport Lise-Tamaya, en


jetait les morceaux à la poubelle et cherchait un volontaire pour les

p h e
porter au premier ministre socialiste, Lionel Jospin, sous prétexte

t i gr a
que celui-ci aurait voulu nous enfermer dans le carcan de l’article

r
73 (cf Le Figaro et Le Monde du 2 novembre 1999).

L ' A 7 6 0
(c) 9
Aujourd’hui, le voilà changé en petit télégraphiste de mada-

6 6 2
me Girardin chargé de faire passer l’ancrage de la nouvelle collec-
tivité unique dans la constitution française pour une avancée ou,

5 9
mieux, pour une plongée vers le désenkayage annoncé. Il est vrai
0
que madame Girardin lui offre l’Assemblée Régionale Unifiée à la
proportionnelle. L’ARU vaut bien une messe. Non ? Même si c’est
une messe basse !
30 août 2003
Le Devoir de Cohérence n° 13
Semaine du 16 au 23 septembre 2003

3 - Contre la trivialisation du débat politique


Je n’ai pas fait le compte exact des censeurs, surveillants gé-
néraux et autres pions chargés de rappeler à l’ordre ces « caudillos
locaux » qui changent, paraît-il, d’avis comme ils changent de che-
mise, qui ne savent pas ce qu’ils veulent ou, plutôt, qui ne veulent
qu’une chose selon leurs censeurs : garder leurs privilèges menacés
260 Édouard de Lépine

par la proportionnelle et la parité hommes-femmes aux prochaines


élections à l’ARU (l’Assemblée Régionale Unifiée).
Je fais confiance aux maires pour porter à leurs détracteurs
la réponse qu’ils méritent. Mais il y aurait beaucoup d’hypocrisie et
de lâcheté à refuser de prendre partie dans ce débat même si c’est
souvent un faux débat.
Moi, je préfère un maire qui p e u t changer d’avis, après
avoir pris celui de s e s électeurs, à un élu sans électeurs, dont
l’avis dépend de celui à qui il doit s o n élection, c’est-à-dire du
patron de la l i s te sur laquelle il a été élu. Le p r e mi e r ressemble
moins à un caudillo que le second à un godillot.
Au fait, au nom de quoi un élu incapable (sauf dans la com-
mune de Rivière-Pilote qui constitue depuis trente ans un cas par-

h e
ticulier de la géographie électorale de ce pays), d’obtenir 5 voire 2%
p
t i gr a
de voix sur son propre nom, dans sa commune, dans son canton ou

r
dans sa circonscription, c’est-à-dire là où il est censé être le mieux

L ' A 7 6 0
connu et le plus apprécié, serait-il plus qualifié pour gérer les affai-

(c) 9
res du pays que celui qui peut recueillir au moins 50 % des suffrages

6
exprimés dans sa commune ?

6 2
5 9
Il y a actuellement au Conseil Régional une bonne vingtaine
0
de ces élus sans électeurs propres, si on ose dire (ils représentent
50 % au moins du Groupe des Patriotes du MIM et autant à Bâ-
tir le Pays Martinique). Ce ne sont ni les moins arrogants, ni les
moins insolents, ni les moins agressifs à l’égard des adversaires de
l’ARU. Deux des plus virulents critiques des maires réfractaires
ont obtenu, l’un, une moyenne de 1,75% des voix aux deux der-
nières élections municipales, l’autre, un peu moins aux dernières
législatives.
Cet argument n’est pas moins dérisoire, quant au fond, que
celui des censeurs que nous évoquions plus haut. Mais quelque
répugnance que l’on éprouve à participer à cette trivialisation du
débat, l’usage que font les partisans de l’ARU de ce type d’argu-
ments a l’avantage de mettre en évidence l’erreur à ne pas commet-
tre dans la recherche d’une solution aux inévitables difficultés du
fonctionnement de la démocratie, si c’est une vraie démocratie.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 261

La micro-fronde d’un certain nombre de maires leur a valu


plus de sarcasmes que de sympathie mais n’a attiré l’attention que
sur un ou deux aspects formels des conclusions du Congrès des
élus régionaux et généraux.
L’essentiel n’est pas de savoir si les maires doivent être ou
non consultés, en tant que tels, ce qui est loin d’être absurde, ni s’il
faut leur faire une place et laquelle dans la nouvelle institution. Il
ne peut s’agir de donner aux maires une sorte de compensation
morale ou de satisfaction psychologique, en introduisant une petite
dose de représentation territoriale dans l’assemblée unique élue à
la proportionnelle, pour les consoler de la perte éventuelle de leurs
prétendus privilèges de « caudillos », menacés par la supériorité
supposée du scrutin proportionnel sur tout autre mode de scrutin
et par la montée en puissance des femmes grâce à la parité hommes-

e
femmes.

r ap h
L’essentiel, qui ne nous semble pas négociable, est de savoir si

rt i g
les communes doivent être ou non représentées, en tant que telles,
0
' A 6
et dans tous les cas de figure, dans toute institution appelée à gérer
L 7
(c) 9
les affaires de ce pays.

6 6 2
LDC N° 14 - Semaine du 23 au 30 septembre 2003

05 9
4 - Le fardeau de l’homme de gauche
De tous les fardeaux de l’homme de gauche martiniquais, déjà
si «  pesamment harnaché  »  (anticolonialisme, alter mondialisme,
tiers-mondisme, démocratie de proximité, démocratie participative,
humanités créoles, féminisme, développement durable autocentré,
anti-américanisme, philo castrisme), le plus étrange est peut-être le
nouveau culte de l’assemblée unique élue au scrutin proportionnel.
Une majorité élue à la proportionnelle serait une «  majorité
d’idées, » tandis qu’une majorité issue d’un scrutin majoritaire ne
serait qu’une «  majorité de territoire communal  » et, partant, une
majorité sans idée. Au mieux, une majorité à courte vue. En tout cas,
une majorité d’élus incapables de voir plus loin que le bout de leur
canton. Merci pour les maires de Grand Rivière et de Sainte Anne et
262 Édouard de Lépine

merci pour le Conseil Général qui n’a de général que le nom puisque
c’est un Conseil de conseillers cantonaux  !
C’est ridicule, insultant pour le peuple martiniquais et encore
plus consternant pour des hommes de gauche que pour des gens
de droite. Comment peut-on accepter qu’un débat aussi important,
paraît-il, pour l’avenir de ce pays, soit placé au niveau de bêtise et
de trivialité auquel semblent le condamner les partisans de l’ARU à
la proportionnelle..  ?
En gros, le niveau moyen de culture politique des Martini-
quaises et des Martiniquais leur permettrait tout juste de compren-
dre qu’il y a d’un côté ceux qui ne veulent rien changer parce qu’ils
ont peur de perdre leur mandat (entendez   : les indemnités qui y
sont liées), de l’autre, il y aurait ceux qui ont compris, eux, les vrais
intérêts du peuple martiniquais.

p h e
Les premiers sont de médiocres pense-petit. Un spectre hante

gr a
leurs nuits, le spectre des bataillons de femmes montant à l’assaut
t i
L ' A r 6 0
de l’ARU, sous la conduite d’un commando de travelos de la démo-

7
cratie, (quelques machos de la veille, phallocrates endurcis, travestis

(c) 9
en prêtresses d’Athéna Promachos), lancés sur les sentiers d’une im-

6 2
probable guerre gynécocratique.
6
05 9
Les seconds ne sont nullement intéressés par un mandat au
sens trivial du terme. Ce qui les motive, eux, c’est une mission poli-
tique au sens le plus noble du mot,. Ils veulent représenter le pays
ici et partout dans le monde où cela peut être nécessaire. Deux des
plus virulents pourfendeurs des maires hérétiques, qui obtiennent
un peu moins de 2% voix quand ils affrontent le suffrage universel
sous leur propre nom, appartiennent au top ten du grand tourisme
politique régional (environ 70 missions à eux deux en cinq ans).
Une autre conception de la représentation du pays
Et s’il y avait des élus pour la collectivité territoriale unique,
pour l’exécutif unique mais pas pour l’assemblée unique à la pro-
portionnelle   ? Et s’il y avait des gens refusant de choisir entre la
représentation du parti et la représentation du pays  ?
Bicamériste par principe et démocrate par conviction, je suis
naturellement prêt à accepter l’assemblée unique si c’est la volonté
Sur la question dite du Statut de la Martinique 263

clairement exprimée du peuple martiniquais. Pas à n’importe quelle


condition cependant. Et pas sans me battre pour la solution qui me
semble la moins injuste : une combinaison du scrutin proportionnel
et du scrutin majoritaire. Une solution qui prend en compte et as-
sume toutes les dimensions, toute la diversité, toute la complexité,
c’est-à-dire toute la richesse du paysage politique martiniquais, je
dirais, pour simplifier, toute la sagesse de ce ppm, si je voulais pro-
voquer l’apoplexie des adversaires du premier parti politique marti-
niquais à leur avoir enseigné ce qu’ils prétendent lui apprendre.
Mais je ne suis pas pressé. Je m’en tiens à ce que je regrette
d’avoir mis beaucoup de temps à admettre. L’essentiel, selon Césaire,
« ce n’est pas un peu plus de libertés, ni un peu plus de subventions, ni un
peu plus de franchises. C’est quelque chose de beaucoup plus fondamental  :
la reconnaissance de la personnalité collective du peuple martiniquais. »

p h e
Je ne dirai pas que tout le reste, c’est de la foutaise. Mais de là

gr a
à reconnaître en Mme Girardin une penseuse de la décolonisation

t i
L ' A r 6 0
pour avoir osé concevoir l’ancrage de la Martinique dans la consti-

7
tution française à la fois comme la reconnaissance de notre identité,

(c) 9
comme un verrou contre la « drive » et un pas en avant vers la libé-

6 2
ration nationale de la Martinique, on nous pardonnera de ne parta-
6
05 9
ger ni la béatitude des départementalistes patentés ni la satisfaction
embarrassée des indépendantistes brevetés.
PS (post scriptum)
Qui a peur de qui ou de quoi  ?
Cela dit, si on veut vraiment situer la prochaine consultation
au plan des idées, personne dans ce pays n’ignore ce qu’il faut faire.
Il faut poser aux Martiniquaises et aux Martiniquais trois questions
simples correspondant aux trois grands courants d’idées qui occu-
pent l’espace politique martiniquais depuis près d’un demi-siècle  :
la départementalisation,l’autonomie,l’indépendance  :
Êtes-vous pour la départementalisation  ?
Pour l’autonomie  ?
Pour l’indépendance  ?
264 Édouard de Lépine

Les départementalistes n’ont manifestement pas peur d’une


telle consultation. À tort ou à raison, ils s’estiment majoritaires dans
le pays et ne demandent qu’à le prouver à ceux qui en doutent.
Les autonomistes -dont je suis- ne sont pas tous convaincus
qu’ils gagneraient dans une telle consultation. Mais ils ne la crai-
gnent pas. Nous saurions où nous en sommes. Nous mesurerions
mieux le chemin à parcourir pour convaincre nos compatriotes, si
nous étions battus, de l’ampleur des responsabilités qui nous incom-
beraient si nous étions vainqueurs.
Et les indépendantistes  ? C’est à eux évidemment qu’il appar-
tient de répondre.
Mais le problème n’est pas là. Vous le savez bien, n’est-ce pas  ?
Il n’est jamais là d’ailleurs quand on y regarde de près. Ni aux muni-

h e
cipales ni aux cantonales, ni aux législatives, ni aux sénatoriales. Ni
p
t i gr a
à l’ARU,. Quitte à récupérer … après coup, bien entendu.

L ' A r 6 0
Le Devoir de Cohérence

(c) 7
N° 15 - Semaine du 1er au 8 octobre 2003

2 9
9 6
6unique n’est pas la
5
0c’est le problème !
5 - L’assemblée
solution !
Une démocratie aux dimensions de notre île ?
Ce n’est pas l’une des moindres curiosités du débat actuel que
le retour dans le débat politique de l’argument de la dimension de
ce pays où l’on avait tendance jusqu’à maintenant à se prendre pour
la Chine plutôt que pour « une poussière entre l’Europe et l’Amérique »
(de Gaulle, 1964).
Nous prétendions négocier « d’égal à égal» non seulement
avec la France mais avec l’Europe. Nous voici ramenés à plus de réa-
lisme et de modestie. Nous ne sommes plus qu’un tout petit pays.
Ce que nous voulons c’est juste une démocratie à l’échelle de notre
île : une toute petite, petite, démocratie, une démocratie croupion
en quelque sorte.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 265

Mais quelle que soit la taille d’un pays, le problème de la re-


présentation des citoyens demeure le pont aux ânes des démocra-
ties. Les démocrates sont toujours confrontés à un triple défi :
1°/ Assurer les conditions de la plus large participation possi-
ble des citoyens à la désignation de ceux qui vont les représenter.
2°/ Faire en sorte que cette représentation soit la plus équitable
possible, c’est-à-dire la plus proche des réalités du terrain.
3°/ Adopter la ou les formules qui garantissent le mieux la
stabilité et l’efficacité des institutions.
Écartons les faux débats
Avant d’en venir au fonds du débat, signalons tout de même,

e
en passant, le silence embarrassé des parrains de l’ARU (Assemblée

p h
Régionale Unifiée) sur l’un des fondamentaux de la vulgate popu-

r a
g
liste : la « démocratie de proximité ». Les proximistes ne sont pas

rt i 0
loin d’avoir élaboré sinon une nouvelle science politique du moins
A
L ' 7 6
un nouvel art de la controverse : la proximologie.

(c) 6 2 9
Celle-ci pose comme un principe la supériorité du terrain sur

9 6
le bureau. C’est une arme quasi absolue contre les « bureaucrates
5
0
» qui passent plus de temps à noircir des pages dans leur « biwo »
climatisé qu’à serrer des mains dans les bistrots, aux baptêmes et
aux enterrements.
Mais écartons les faux débats. Ce n’est pas la nécessité d’un
exécutif unique qui fait problème, ni l’idée d’une collectivité uni-
que. Même si la droite et, semble-t-il, de façon plus inattendue, une
partie de la gauche font semblant de croire à la pérennité des deux
collectivités, il n’y a aucune raison majeure de prolonger une situa-
tion dont le maintien comporte en effet plus d’inconvénients que
d’avantages.
Notons seulement la cocasserie de la référence au modèle
parisien dans lequel le Conseil Municipal siège tantôt en tant que
Conseil Municipal tantôt en tant que Conseil Général. Après avoir
pendant si longtemps et si dédaigneusement refusé d’être les des-
cendants des Gaulois, nous serions prêts à accepter de passer sinon
266 Édouard de Lépine

pour les frères jumeaux du moins pour les cousins germains des
Parisiens. Passons.
La proportionnelle est le mode de scrutin qui éloigne le plus
l’élu de l’électeur. C’est sur la question de l’assemblée unique qu’il
y a des divergences.
Trois observations  :
En premier lieu, tout pouvoir unique tend nécessairement
à se renforcer au détriment de ceux sur lesquels il s’exerce. L’As-
semblée unique, telle que conçue par le Congrès des élus généraux
et régionaux ne pourrait exercer ses compétences qu’au détriment
des communes qui représentent le noyau dur en même temps que le
maillon faible de notre démocratie.

p h e
Cependant, le Congrès s’étant prononcé, à une forte majorité,

gr a
pour une Assemblée Unique de 75 membres, il convient de faire en
t i
L ' A r 6 0
sorte que cette assemblée soit la plus représentative possible du pays

7
réel. Aussi bien ne signalera-t-on ici que pour mémoire la fumiste-

(c) 2 9
rie qui consiste à présenter comme un contrepouvoir un prétendu
6
6
conseil consultatif des communes.

05 9
En second lieu, la proportionnelle est le mode de scrutin
qui éloigne le plus l’élu des électeurs et par conséquent des réa-
lités locales. L’électeur connaît aussi mal les candidats que ceux-ci
le connaissent. Une fois les élections passées, l’élu n’a plus avec ses
électeurs que des rapports distants. En fait, il n’a de compte à rendre
qu’à sa tête de liste et, à la rigueur, à son parti.
En troisième lieu, le scrutin proportionnel favorise, tout à
fait légitimement, les partis. Ce sont les partis qui établissent les
listes présentées aux élections.
Dans les pays de forte tradition démocratique, les principaux
partis ont une implantation nationale.L Leur présence sur l’ensem-
ble du territoire, leur influence sur des espaces sociologiques plus
ou moins homogènes garantissent sinon l’uniformité du moins la
cohérence des discours et des comportements..
Sur la question dite du Statut de la Martinique 267

Chacun sait qu’il n’en va pas de même ici. Dans un scrutin


proportionnel les partis et les courants idéologiques importent
moins que la tête de liste.
Cependant, mis à part quelques hommes d’exception, en un
peu plus d’un siècle, (Hurard, Sévère, Césaire Lagrosillière, et, dans
une mesure moindre, Victor Sablé, et Georges Gratiant), aucune
personnalité politique n’a revêtu une dimension nationale malgré
l’usage inflationniste du terme charismatique pour qualifier leur
audience.
Si populaires que soient les leaders actuels, leur charisme n’a
guère franchi les frontières de leur commune d’origine. On notera
d’ailleurs que c’est dans leurs communes (tiens donc !) qu’ils réali-
sent, de loin, leurs meilleurs scores.

e
Ajoutons que l’électeur établit rarement un lien fort et immé-

p h
diat entre son vote en faveur d’une liste et l’adhésion à l’idéologie

r a
g
dont se réclame généralement la tête de listeÖ avant et surtout après

rt i 0
mais jamais pendant les élections. C’est un des caractères les plus
A
L ' 7 6
originaux de l’histoire électorale de ce dernier demi-siècle dans no-

(c) 9
tre pays.

6 6 2
9
Les partis représentent pourtant historiquement et conjonctu-

05
rellement, malgré la crise actuelle qui les affecte tous sans exception,
une composante non négligeable de la réalité politique de ce pays.
Quelles que soient leurs faiblesses on ne saurait contester la néces-
sité de leur représentation.
Mais les partis, si honorables qu’ils soient, sont loin de refléter
toute la complexité de notre réalité politique. Dès lors, le problème
n’est pas de choisir entre la représentation du parti et celle du pays,
entre l’adhésion au pays rêvé et l’attachement au pays vécu, mais de
trouver la formule exprimant le mieux la diversité du paysage poli-
tique martiniquais, une diversité qui en constitue aussi la richesse.
Combiner les deux modes de scrutin
En l’état actuel des choses, la solution politiquement la plus
correcte peut être la désignation de de l’Assemblée unique par une
combinaison des deux modes de scrutin. Un partie de l’Assemblée
(les 41 conseillers régionaux du Conseil Régional) seraient élus à la
268 Édouard de Lépine

proportionnelle. l’autre (34 représentants des 34 communcs) étant


désignée au scrutin majoritaire.
Ajoutons que le nombre des élus pourrait être ramené, sans
inconvénient majeur, à 68 ou 69  : 34 élus régionaux : (ou même 35 si
on veut absolument donner une prime au scrutin proportionnel) et
34 élus communaux.
Répétons-le  :34 élus communaux, pas 34 maires. La règle un
homme ou une femme = un mandat. interdirait le cumul. Le maire
qui voudrait siéger à l’Assemblée unique renoncerait à sa mairie.
Le Conseiller régional qui souhaiterait exercer son mandat de maire
abandonnerait l’Assemblée Unique.
C’est le seul moyen de mettre en place au sein même de l’As-
semblée un contre-pouvoir capable de contrebalancer les tendan-

p h e
ces centralistes à peu près inévitables dans une assemblée élue à
la proportionnelle plus portée, par nature, à globaliser plutôt qu’à
singulariser.
t i gr a
L ' A r 6 0
Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, le scrutin municipal est

(c) 9 7
seul capable de réaliser la double performance qu’appelle la situa-
2
tion du pays  :

9 6 6
05
1/ Faire reculer le pire danger qui menace une démocratie :
l’abstention, c’est-à-dire la dépolitisation des citoyens, leur indiffé-
rence pour ne pas dire leur mépris il l’égard des institutions et des
hommes politiques.
2/ Assurer une représentation équitable de la cellule de base
de la démocratie locale dans la principale instance chargée de la ges-
tion du pays.
C’est dire que le choix du mode de scrutin n’est pas une ques-
tion banale. Ce n’est pas une affaire secondaire qu’on réglera facile-
ment après qu’on aura admis le principe de l’assemblée unique. Cest
au sens propre du terme la question décisive du moment.
Car l’assemblée unique n’est pas la so1ution. C’est le problè-
me. Pour commencer à le résoudre il faut d’abord refuser la propor-
tionnelle comme mode de scrutin privilégié pour la désignation de
cette assemblée.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 269

Entre la proportionnelle qui fait de la consultation l’affaire des


partis et de leurs appareils et le scruIin majoritaire qui en fait l’affai-
re des notables, il y a place pour un système qui corrige les faiblesses
de l’un par les avantages de l’autre.
Le Devoir de Cohérence N° 16
Semaine du 16 octobre 2003

6 - Dynamique du recul ou
logique de l’en-lise-ment

RÉPONSE AU MAGAZINE LE NAÏF

e
-*R.- Je ne connais pas ces gens. Je ne sais d’ailleurs pas de qui

p h
parle Claude Lise. J’ajoute que le propos me surprend autant qu’il

r a
g
me déçoit. Au demeurant, Claude l’a peut-être dit. Je ne crois pas
qu’il l’ait pensé.
A rt i 0
L ' 7 6
(c) 9
Pour qu’il y ait recul il faudrait qu’il y ait eu, à un moment

6 2
quelconque, une avancée dans le débat institutionnel. Est-ce le cas ?

6
9
Je ne le crois pas.

05
J’ai considéré - et je considère toujours - le rapport Lise-Tamaya
comme une excellente introduction à un débat sur l’évolution institu-
tionnelle des DOM. D’une manière générale, c’est, à mon avis, un
des meilleurs textes et en tout cas l’un des plus honnêtes documents
jamais produits au cours de ces cinquante dernières années par des
politiques eux-mêmes et pas par des « services ». On peut ne pas être
d’accord avec tel ou tel point de vue ou même avec tel ou tel chapitre.
Mais c’était une bonne base de discussion.
J’espère que les historiens reviendront un jour sur les condi-
tions dans lesquelles le débat sur ce texte a été escamoté au profit
d’un faux débat sur la déclaration dite de Basse - Terre. Un authen-
tique pronunciamiento adopté sans aucun mandat ni consultation
du Conseil Régional de la Martinique, sans même que l e président,
qui a signé en leur nom, eut daigné informer ceux au nom d e s q u e
l s il prétend s’être prononcé.
270 Édouard de Lépine

La dynamique du recul ce n’est pas chez les opposants au pro-


nunciamento de Basse-Terre qu’il faut le chercher. Il y a au contraire
une bonne demi-douzaine de raisons de considérer que la dynami-
que du recul il faut la chercher du côté de ceux qui ont finalement
capitulé devant ce que je considère comme une fumisterie.
-1 Le président Lise considérerait-il comme une avancée dans
le débat démocratique le traitement infligé à son rapport par le Prési-
dent du Conseil Régional, entouré d’un aréopage hautement repré-
sentatif de l’opinion publique (les représentants du MIM, du PKLS,
du GRS, de APAL, du PALIMA etc) : son rapport déchiré, jeté dans
une poubelle avec l’invitation adressée à quelques volontaires pour
en porter les morceaux au premier ministre socialiste de la France,
Lionel Jospin ?
- 2 - Claude Lise tiendrait-il pour un progrès de la démocratie

h e
le refus de condamner ce geste par la coalition des futurs parrains
p
t i gr a
du pronunciamiento de Basse-Terre, les indépendantistes de jadis,
les départementalistes de toujours, sans parler des Ponce-Pilate de

' A r 6 0
la gauche pseudo nationaliste ou départementaliste ? Moi, j’ai consi-
L
(c) 9 7
déré ce refus comme une des pires régressions de la démocratie

2
dans notre pays et j’ai personnellement rompu toute discussion avec

6 6
les auteurs de ce refus.
9
05
- 3 - Devrait-on considérer comme un progrès de la démocratie
le faît qu’il n’y ait pas eu un seul débat public en assemblée plénière
du Conseil Régional sur les institutions depuis le 18 janvier 2000, les
réunions d’une Commission ad Hoc mise en place à cette date pour
discuter de la Déclaration dite de Basse-Terre, tenant lieu d’instance
de délibération et même de décision de l’assemblée régionale ? –
- 4 - La presse sait-elle que ce sont les travaux de cette commis-
sion qui ont été présentés au Congrès sous le titre « AVANT PROJET
MARTINIQUE, document réalisé par le Conseil Régional de la
Martinique, à l’initiative de son président Alfred Marie-Jeanne»,
sans avoir jamais été discutés en plénière au Conseil Régional ?
Autrement dit, pendant deux ans, de janvier 2000 à mars 2002,
et jusqu’a aujourd’hui d’ailleurs, le Conseil Régional n’a jamais déli-
béré que par procuration sur la question qu’elle prétend décisive de
la réforme institutionnelle.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 271

Il est vrai que le groupe PPM de l’Assemblée avait refusé,


à l’unanimité, de participer à cette mascarade de la Commission
Ad Hoc. Nous estimions, tout à fait légitimement, que l’assemblée
n’avait pas à se soumettre aux exigences d’un processus entamé par
la déclaration dite de Basse-Terre sur laquelle elle n’avait pas été
consultée ni même informée avant le 18 janvier 2000.
- 5 - Ceux qui parlent de «dynamique du recul » à propos des
positions des adversaires des conclusions du Congrès considèrent-
ils que les conditions d’élaboration de l’Avant-projet Martinique
constituaient une avancée par rapport à celles qui avaient présidé à
l’élaboration du rapport Lise-Tamaya ?
- 6 - Enfin pour parler franc et pour en finir avec cette pré-
tendue «  dynamique du recul  » :faut-il considérer la loi Programme
d’aujourd’hui comme un progrès rapport à la Loi d’Orientation
d’bier ?

p h e
gr a
Je souhaite que ceux qui ont tapageusement approuvé le
t i
L ' A r 6 0
pronunciamiento de Basse-Terre, tellement ils étaient pressés d’af-

7
firmer leur foi nationaliste et d’en découdre avec les colonialistes,

(c) 9
s’engagent dans une dynamique de révision de leur adhésion.

6 6 2
9
Comment des intellectuels nationalistes en particulier pour-

05
raient-ils maintenir leur fidélité à ce pronunciamiento, devant les
tristes résultats du processus engagé sous la férule du couple Ma-
rie-Jeanne-Michaux-Chevry mais qui se conclut par l’ancrage de la
Martinique dans la constitution française ? Ce n’est tout de même
pas Marie-Jeanne qui a proposé cet ancrage pour prévenir les déri-
ves, verrouiller le débat et désencayer le pays.
Mais cela ne m’intéresse pas. Je n’ai participé ni de près ni de
loin à ce processus. Je n’irai pas cracher sur sa tombe mais je ne por-
terai pas de coin de toile autour de son cercueiL
Si c’est sur les résolutions du Congrès que le Président de la
République demande aux Martiniquais de se prononcer, je me pro-
noncerai résolument contre ces résolutions.
Je considère les propositions du Congrès comme un tout dont
toutes les parties sont solidaires. J’ai même suggéré au président
Lise de faire à Mme Girardin la fière réponse de ce général des Jésui-
272 Édouard de Lépine

tes au pape qui lui demandait de revoir ses positions : « sit ut sunt
aut non sint », « qu’elles soient ce qu’clles sont ou qu’elles ne soient pas
», parce que des élus n’ont pas à changer d’avis sur les remontrances
d’un ministre.
Mais si je suis pour la collectivité unique et pour l’exécutif uni-
que, je suis contre l’assemblée unique telle qu’elle est proposée par
ce Congrès, c’est-à-dire à la proportionnelle. Tout le monde com-
prend que la gestion de la collectivité unique dépend en effet fon-
damentalement de la composition de cette assemblé unique et des
compétences qui lui seront reconnues.
Une logique de l’en-lise-ment
En sorte que, plutôt que de «  dynamique du recul » pour ca-
ractériser la situation actuelle, je parleraîs de «logique de 1’en-lise-

h e
ment » - honni soit qui mal y pense - j’allais dire de l’encayage. Nos
p
t i gr a
congressistes sont comme des promeneurs imprudents engagés sur

r
des sables mouvants : plus ils (se)débattent plus ils s’enlisent. Ou,

L ' A 7 6 0
pour employer une image à la mode, ils sont comme des pêcheur en

(c) 9
train de perdre un engin (nasse, filet, ains) encayé en bordure d’un

6 2
haut fonds ; plus ils se battent avec l’engin, plus ils l’encayent.

6
5 9
Parfois la seule manière de s’en tirer sans trop de casse, c’est
0
de couper la ligne et de laisser l’engin au fond, en essayant de sau-
ver ce qui peut être sauvé. Un morceau de trémail, ça peut resservir.
En cherchant bien, il y a peut-être une ou deux choses à essayer de
sauver dans les résolutions du Congrès. Mais pas beaucoup plus,
vraiment.
Le Naïf - Vous êtes membre du PPM et aujourd’hui ce parti
politique défenseur de l’autonomie n’a pas choisi l’art. 74 et curieu-
sement trois de ses élus de gros calibre ont des positions complè-
tement divergentes. Rodolphe DESIRE s’oppose au principe même
du Congrès, Camille DARSIERES déclare faire campagne pour le
OUI mais il n’ira pas voter, Claude LISE défend le OUI, rien que le
OUI et vous complétez tout cela en déclarant que la représentation
territoriale, devrait être une commune un élu. Croyez-vous que par
ces prises de positions les élus mettent en place les conditions d’un
débat compréhensible pour l’option publique ?
Sur la question dite du Statut de la Martinique 273

R.- Je suppose que Le Naïf n’attend pas que je commente dans


ses colonnes les positions de mes camarades de parti ou de mon ami
Rodolphe Désiré.
Sauf à prendre les Martiniquais pour des tarés définitifs, in-
capables de comprendre, après un débat qui dure depuis 47 ans, ce
que signifient les mots départementalisation, autonomie, indépen-
dance, chacun sait les questions qu’il faut leur poser pour avoir une
réponse claire. Le PPM s’est prononcé clairement pour l’autonomie,
il y a 40 ans. Il n’a jamais changé d’avis sur la question. Les Martini-
quais doivent se moquer impitoyablement de tous ceux qui, au lien
de leur poser des questions claires, essaient de les embarquer dans
des querelles byzantines sur la lumière incréée du 74 plutôt que sur
les vertus cachées du 73.
Quant à moi, mes positions sont connues de Claude Lise, de

h e
Camille Darsières et de Rodolphe Désiré depuis six ans au moins, si
p
t i gr a
ce n’est depuis mon adhésion au PPM. Je les ai exprimées dans un

r
débat organisé par Claude Lise en mars 1997, au Conseil Général.

L ' A 7 6 0
(c)
Je n’ai pas fondamentalement changé d’avis quant à la nécessi-

2 9
té d’un système bicamériste avec une représentation spécifique des
6
6
communes. Mais je ne suis pas abruti au point de ne pas compren-

5 9
dre que, en J’état actuel des choses, cette position est très nettement
minoritaire.
0
À défaut de deux chambres, je me suis prononcé pour une
assemblée dans laquelle les communes seraient réellement repré-
sentées, non sur quelques strapontins mais sensiblement à égalité
avec des élus régionaux désignés à la proportionnelle 34/71 ou 34/68
ou 34/ 69. J’ai adressé à ce sujet une longue lettre aux maires qui ne
semblent pas d’ailleurs particulièrement intéressés, si j’en juge par le
nombre de réponses que j’ai reçues.
D’hier à aujourd’hui : l’homme qui n’a jamais changé
Cela dit, permettez-moi de rappeler, en passant, la position à
l’époque, du porte-parole aujourd’hui le plus en vue de l’Assemblée
unique, Alfred Marie Jeanne, quand Camille Darsières dans une let-
tre adressée aux présidents des deux collectivités, en janvier 1997, les
invitait à mettre la question à l’ordre du jour des deux assemblées.
274 Édouard de Lépine

«  En tout cas, déclarait alors A. Marie-Jeanne, le Conseil Ré-


gional dans sa grande sagesse, a évité la surenchère démagogique
en n’obtempérant pas au diktat.
En effet, à l’unanimlté, des présents, sa commission perma-
nente dans sa réunion du Il mars a décidé de ne pas engager ce dé-
bat dans la précipitation et surtout dans l’impréparation ». (P- V in
extenso de la réunion plénîère du Conseil Général du 19 mars 1997,
p 76)
Ce que Marie-Jeanne appelle un diktat, en mars 1997, c’est la
proposition de discuter de rassemblée unique en plénière et dans...
un congrès avant la lettre, après un large débat dans une commis-
sion mixte.
Mais il a l’habitude de ces foucades. Rappelez-vous ce qu’il

p h e
affirmait il y a 21 ans, quand le gouvernement socialiste proposait

t i gr a
une assemblée unique, pas très sensiblement différente de celle qu’il
préconise aujourd’hui :

L ' A r 6 0
(c) 9 7
« la montagne coloniale, disait-il, sous la pression des évé-

2
6
nements, a simplement accouché d’un souriceau… « car la Mar-

9 6
tinique reste, pour le Patriote Martiniquais, économiquement ex-
5
0
ploitée, militairement occupée, politiquement dominée, culturelle-
ment opprimée » (P- V séance du Conseil Général du 30 août
1982, p 263-264)
Il concluait alors :
« l’heure des compromis bâtards est dépassée. Dans un tel
contexte de démission, de reniement, de pusillanimité, la question
de l’indépendance est plus que jamais à l’ordre du jour. C’est l’iné-
vitable recours pour maîtriser le futur martiniquais».(P-V cité, p
268)
Le Naïf - En étant absent au Congrès, organe souverain accep-
té et constitué d’élus du peuple, vous adoptez une attitude identique
à celle de Rodolphe DESIRE, vous ouvrez un débat hors Congrès.
Est-ce une position qui respecte la souveraineté du peuple représenté
par ces élus ?
Sur la question dite du Statut de la Martinique 275

R- Je ne comprends pas la question. Je pourrais vous répondre


que ce n’est pas moi qui ne respecte pas le congrès. C’est le Congrès qui
à commencé par se manquer de respect, par se dérespecter, comme
dirait Afarel. Je vous ai fait tenir une copie de la lettre (provisoire-
ment) fermée que j’ai alors adressée au secrétaire général du PPM
pour expliquer les raisons de mon départ du Congrès. Vous pouvez
en faire état. La presse, à qui elle n’avait pas été adressée, y a accordé
plus d’importance qu’au texte de l’intervention que je devais faire à
ce congrès et qui lui a été adressée en même temps qu’à Claude Lise.
Je note que personne ne semble s’être aperçu que le Congrès,
après avoir rejeté l’idée même d’un règlement intérieur pour la
conduite de ses travaux, en juin 2001, s’était proprement laissé
violer, en février 2002, par une Commission ad hoc qui lui a im-
posé un règlement intérieur dont il avait rejeté le principe six mois
auparavant.

h e
J’ai passé l’âge d’accepter n’importe quoi au nom de la disci-
p
t i gr a
pline. Oui à des compromis qui sont une des vertus de la démocra-
tie. Non aux compromissions qui en sont une perversion.

L ' A r 6 0
7
Je rappelle qu’il n’y avait jamais eu de débat en plénière au

(c) 9
Conseil Régional, que je n’étais pas membre de la Commission ad

6 2
hoc. J’entendais par conséquent participer pleinement au débat.
6
0 9
En prenant au mot ceux qui, à leur arrivée à la Région, en 1990, re-
5
fusaient de siéger en commission sous prétexte de ne participer à
aucun débat dans le dos du peuple et qui, depuis deux ans, faisaient
du travail en commission, sur un sujet de cette importance, le com-
mencement et la fin de la démocratie.
Mais ce n’est pas le plus grave.
On dissout le peuple ?
Voyez où conduit la logique de l’en-lise-ment que j’évoquais
tout à l’heure. Tout se passe comme si se prononcer contre les ré-
solutions du Congrès, c’était manquer de respect à la souveraineté
populaire.
Je pose la question : est-ce que ne pas être de l’avis du Congrès
c’est ne pas respecter la souveraineté du peuple ?
Doit-on considérer que le peuple s’est déjà prononcé puisque
le Congrès s’est prononcé à 80 %, selon A. Marie-Jeanne, pour ses
276 Édouard de Lépine

propositions. Et si, comme je le souhaite, 50% de voix d’électeurs


plus une se prononcent contre 80 % des élus ?
Qu’est-ce qu’on fait ?
On dissout le peuple ?
Le Naïf.- Vos déclarations écrites et orales hors Congrès, sont-
elles en cohérences avec la lutte pour la reconnaissance de l’identité
collective du peuple martiniquais ?
R- Tout à fait
Le Naïf - Quelle est la position officielle de votre parti poli-
tique, le PPM, sur la question du statut ? Yaura-t-il autant de posi-
tions que de membres au Comité National, surtout n’évacuez pas la
réponse par un : demandez-le au secrétaire général M. SUEDILE ».

h e
R - La position officielle du PPM c’est celle qu’exprime son se-
p
t i gr a
crétaire général au nom du Comité National. Le PPM ce n’est pas un
bordel mais ce n’est pas non plus le PPU, le Parti de la Pensée Unique.

L ' A r 6 0
7
En exergue du courriel hebdomadaire que j’adresse à mes cor-

(c) 9
respondants, j’ai placé cette affirmation de Césaire, reprise par Serge

6 2
Letchimy, au nom du PPM, dans sa déclaration à la séance inaugu-
6
9
rale du Congrès  :

05
« Notre lutte n’est pas une lutte pour plus ou moins de subven-
tion ni pour plus ou moins de franchises. C’est une lutte plus fonda-
mentale. C’est une lutte pour la reconnaissance de la personnalité
collective du peuple martiniquais ».
J’ai la faiblesse de tenir cette affirmation pour un des éléments
essentiels de la politique du PPM. Il y en a d’autres. Mais celui-la me
paraît fondamental.
Alors le fait qu’il y ait à l’intérieur du Parti des points de vue
différents, sur un sujet aussi important que l’avenir institutionnel du
pays, ne me paraît pas décisif ni véritablement inquiétant dès lors
que nous sommes d’accord sur le fondamentaL
4 octobre 2003
Le Devoir de Cohérence n° 17
Semaine du 17 au 24 octobre 2003
Sur la question dite du Statut de la Martinique 277

7 - De l’Inspecteur Leconte à Brigitte


Girardin en passant par André Malraux
Ce ne sont pas les historiens qui forment l’opinion. Ce sont
les journalistes. C’est tant mieux pour les journalistes. Tant pis pour
l’opinion qui doit se nourrir de ce que lui donnent des médias sou-
vent plus pressés de plaire que d’éclairer.
Quand l’historien a un doute, il va aux sources, interroge les
documents, consulte les textes, avant de proposer une interprétation
en respectant les deux seules règles fondamentales pour lui : oser
dire tout ce qu’il croit vrai, ne rien dire qu’il sache faux.
Je constate que la presse est parfois plus soucieuse d’orienter
la réflexion que de la provoquer. Elle a déjà trouvé avant d’avoir
commencé à chercher. Voyez comment elle encense Mme Girardin

p h e
pour son sens de l’innovation et de l’anticipation.

gr a
Et si on regardait de plus près pour voir plus loin ?

t i
L ' A r 6 0
L’exemple de la Constitution de 1958

(c) 2 9 7
L’historien peut naturellement se tromper. Je me rappelle un

6 6
très mauvais article que j’ai écrit sur le referendum de 1958. Pour
9
5
convaincre la Martinique de voter oui à son projet de constitution et
0
pour dialoguer avec Césaire, le Général de Gaulle, qui tenait pour-
tant les Antilles pour des « poussières dans l’Atlantique entre l’Europe et
l’Amérique », n’avait pas cru devoir leur déléguer moins que Malraux
en personne.
Après avoir envisagé de voter non, Césaire s’était laissé fasci-
ner par le prestigieux émissaire du Général qui nous promettait un
élargissement sensible de nos franchises et de nos libertés locales. Il
avait même salué en Malraux « l’ambassadeur de l’espérance retrouvé
» qu’avec une incroyable présomption je dénonçais comme le fos-
soyeur de l’Espoir trahi.
Césaire avait raison. S’il avait suivi, comme nous le souhai-
tions, l’exemple de Sékou Touré, le dirigeant Guinéen qui avait dit
non à de Gaulle, notre niveau de vie serait aujourd’hui probablement
plus proche de celui d’Haïti et de Cuba que de celui de Porto Rico.
Haïti, avait été le premier État nègre à arracher son indépendance.
278 Édouard de Lépine

Cuba devait être le seul pays de l’hémisphère occidental à instaurer


un régime que nous prenions pour socialiste. L’un et l’autre sont
aujourd’hui parmi les pays les plus pauvres de la Caraïbe. Porto
Rico, qui demeure, avec la Guadeloupe, la Guyane et la Martinique,
l’une des dernières colonies de l’hémisphère américain est actuelle-
ment le seul pays de la région à avoir un niveau de vie plus élevé
que le nôtre.
Nous nous trompions lourdement en 1958. Devons-nous
craindre de faire la même erreur catastrophique, en appelant à voter
non à la prochaine consultation ? Bien évidemment non.
1958, c’était de Gaulle. C’était Césaire. C’était Malraux.
Aujourd’huiÖ Chirac, Girardin, Marie-Jeanne.
Quelle que soit la réponse apportée à Madame Girardin, les

e
conséquences du oui ou du non seront infiniment moins décisives

r ap h
Le premier grand débat sur l’assimilation (1925) : sommés

rt i g
de choisir « entre le beurre et l’argent du beurre »
0
L ' A 7 6
(c)
La ministre du Président Chirac me rappelle beaucoup moins

2 9
le prestigieux ambassadeur du Général de Gaulle que le premier
6
6
Inspecteur Général des Colonies, A. Leconte, envoyé à la Martinique

5 9
pour calmer les esprits au lendemain des tragiques événements de
0
mai 1925 qui avaient si lourdement endeuillé le pays.
L’Inspecteur avait pour mission de présenter, pour la première
fois, à une assemblée d’élus locaux un projet de statut assimilation-
niste. N’en déplaise à madame la ministre et à ceux qui envisagent
de répondre oui avant de savoir à quoi, il ne me paraît pas exagéré
de dire que le projet qu’elle feint de nous présenter au nom des élus
locaux, ressemble comme deux gouttes d’eau à celui, vieux de 78
ans, de l’Inspecteur Général Leconte.
Jusques et y compris dans cette sommation d’avoir à choisir
entre « le 73 » et « le 74 ». L’Inspecteur avait sèchement fait savoir au
Président du Conseil Général, Victor Sévère, qu’il ne pouvait s’agir
d’une « assimilation de circonstance », et qu’il considérait comme
inadmissible la combinaison qui consisterait à rechercher ce qu’il y
aurait d’avantageux dans la nouvelle situation pour en repousser les
inconvénients.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 279

Pour parler plus trivialement, c’est-à-dire comme les services


financiers de l’État dans leurs moments de sincérité, nous étions
mis en demeure, pour la première mais pas pour la dernière fois, de
choisir entre « le beurre et l’argent du beurre ».
Identité législative et spécialité législative : une resucée
de l’assimilationnisme mitigé ou de la départementalisation
adaptée.
Telle est hélas la piteuse merveille qui fait saliver le microcos-
me politico-médiatique : une resucée de l’assimilationnisme mitigé
ou de la départementalisation adaptée, en lieu et place de l’assimila-
tionnisme intégral, un choix que ce microcosme voudrait cornélien
entre « l’identité législative » et la « spécialité législative ».

e
Vieux débat qui fut celui de 1925 entre Sévère et Lagrosillière,

p h
celui de 1946 entre Césaire et Valentino, celui de 1964 entre les cen-

r a
g
tristes de l’UDM de Valère et les intégristes de l’UNR de Valcin, celui

rt i 0
du début des années 1980 entre partisans de « Martinique d’abord »
A
L ' 7 6
et inconditionnels de « France Toujours ».

(c) 6 2 9
Il y a près d’un demi siècle, Victor Sablé, le petit-fils de Victor

9 6
Sévère, l’un des plus fins analystes de l’assimilation, estimait qu’à la
5
0
différence de l’assimilationnisme des grands ancêtres, si fortement
empreint de sentimentalité et de spontanéité, le nouvel assimilation-
nisme, plus pragmatique, devait se négocier « comme un traité diplo-
matique de droit interne entre la Nationfrançaise et une de ses parties extra
ñeuropéennes72».
C’est très exactement ce que propose aujourd’hui madame
Girardin aux élus locauxqui n’en demandent pas plus, qui n’en de-
mandent même pas tant.
Et c’est cela qu’on voudrait faire passer pour une avancée tou-
te à la fois infime mais significative, quelque chose comme un petit
pas pour les élus locaux mais un grand pas pour la Martinique.

72Victor Sablé, La transformation des Isles d’A&mérique en départements


français, p 172, Editions Larose, Paris 1955
280 Édouard de Lépine

Il faut dire très clairement non à ce retour vers 1925 : L’iden-


tité législative aujourd’hui c’est très exactement le contraire de
l’identité nationale
Ce qui était naturel en 1946 et qui fut, tous comptes faits,
bénéfique, n’est pas acceptable en 2003. L’identité législative
aujourd’hui c’est très exactement le contraire de l’identité natio-
nale. C’est le refus de reconnaître la personnalité collective du
peuple martiniquais.
Au cours de ces dernières années pourtant exceptionnelle-
ment riche en palinodies et en brusques changements de direction
comparables à ces phases de jeu que les rugbymen appellent des «
cadrages de débordement » - on mime (sans astuce) un départ à gau-
che pour aplatir à droite - on avait rarement atteint un tel niveau de
confusion et manifesté une telle volonté d’infantiliser et d’humilier
un peuple.

p h e
gr a
On commence par décréter que ce peuple a peur et qu’il
t i
L ' A r 6 0
convient avant tout de le rassurer. D’où ce langage doucement idiot

7
qu’on croit devoir lui tenir comme si on s’adressait à des enfants : «

(c) 9
c’est rien, c’est une petite réforme de rien du tout qui ne menace en rien

6 2
nos « avantages acquis. Elle nous permettra tout juste de mieux aborder les
6
05 9
problèmes du chômage, de l’emploi, du transport, du logement, de l’indus-
trialisation, de la diversification de l’agriculture, de la mévente
de la banane, de l’augmentation des montants compensatoires, de la
mondialisation, du développement touristique, de l’échec et de la violence
scolaires, de la santé, de la sécurité sociale, de la retraite des vieux, celui
des sports et des loisirs, pour ne rien dire de nos humanités créoles et de
l’épanouissement culturel de ce peuple... »
Mère Thérésa Girardin des oubliés de la décolonisation
On avait bien tenté de faire passer madame Michaux Chevry,
pour une Pasionnaria de la cause nationale estampillée par la signa-
ture de quelque cent grand noms de la pensée nationaliste, sous le
fameux « Appel de Basse-Terre ».
Nous voici invités à prendre madame Girardin pour une mère
Thérésa des oubliés de la décolonisaiton. Comment peut-on faire
croire, comme le suggèrent, en privé, quelques populistes plus naïfs
Sur la question dite du Statut de la Martinique 281

ou plus audacieux que d’autres, que « l’ancrage supplémentaire » et


les « verrous » que madame Girardin se flatte d’avoir inventés contre
toute dérive autonomiste ou indépendantiste, sont autant de pas
vers le désankayage et la libération nationale ?
Elle y revient avec une telle insistance qu’on peut difficilement
croire qu’il s’agit d’une « parole verbale » et je comprends que cette
insistance paraisse suspecte à ses propres amis.
Mais il y a une telle intrication de ses verrous constitutionnels
et des propositions qu’elle prétend faire au nom et pour le compte
des élus locaux qu’on a du mal à décrypter dans ce mélimélo ce qui
appartient en propre à chacun et à savoir à quoi on est appelé à dire
oui.
Des danseurs de limbo

h e
Il faut cependant refuser l’abstention. Si l’on peut compren-
p
t i gr a
dre le NI OUI NI NON de l’UMP locale à un projet sur lequel elle
est aujourd’hui divisée, après l’avoir tenu sur les fonts baptismaux,

' A r 6 0
on ne peut que regretter qu’il y ait parmi les abstentionnistes des
L
(c) 9 7
néophytes de la bêtise gauchiste qu’ils dénonçaient autrefois en op-

2
posant au slogan : « élections = trahison », la formule : « abstention
= piège à cons ».
9 6 6
05
Mais il y a plus grave que ce comportement de Ponce-Pilate.
Il y a quelque chose d’indécent dans l’adhésion de la gauche mar-
tiniquaise, et spécialement de la gauche national patriotique, à ce
retour à l’identité législative comme à un tremplin vers le succès de
la revendication de l’identité nationale.
On dirait des danseurs de limbo habiles à passer de plus en
plus bas, san suiyé, sous la barre de la revendication nationale.
Un double scandale.
Comment peut-on faire confiance à l’UMP pour voter une LOI
ORGANIQUE qui organisera, comme son nom l’indique, l’exercice
des compétences revendiquées par le Congrès des élus locaux ?
Comment surtout peut-on admettre la disparition pure et
simple d’une institution comme le Conseil Général sans s’interroger
plus sérieusement sur l’institution sensée la remplacer ?
282 Édouard de Lépine

Car, contrairement à ce qui se dit et qui s’écrit avec un achar-


nement médiatique digne d’une meilleure cause, ce qui est en jeu ce
n’est pas le remplacement de deux assemblées par une assemblée
unique exerçant les prérogatives de l’une et de l’autre, plus quelques
autres éventuellement.
C’est la dissolution de fait de l’une des deux assemblées, le
Conseil Général, au profit de l’autre assemblée, le Conseil Régional.
C’est la disparition d’une assemblée d’élus représentant les
communes et les cantons, c’est-à-dire le pays réel autant que le pays
légal, au bénéfice d’une assemblée d’élus sans électeurs propres
pour la plupart, c’est-à-dire d’élus dont les trois quarts seraient in-
capables de se faire élire, sous leur propre nom, là où on les connaît
le mieux, dans leur canton, dans leur commune, ou dans leur
circonscription.

p h e
Les conseillers généraux, les maires et les conseillers muni-

gr a
cipaux qui auront accepté ou cautionné cette euthanasie program-
t i
L ' A r 6 0
mée de la représentation du pays au profit de la représentation

7
des partis porteront une lourde responsabilité dans le déclin de la

(c) 9
démocratie dans ce pays.

6 6 2
9
L’assemblée unique à la proportionnelle sans contrepouvoir

05
réel c’est la voie ouverte à tous les vrais caudillismes de gauche ou de
droite, sous prétexte de lutte contre de prétendus caudillos locaux.
Nous continuerons de démontrer comme nous avons déjà
commencé à le faire le caractère spécieux de tous les arguments in-
voqués en faveur du oui au projet commun d’un Congrès réputé de
gauche et d’un gouvernement notoirement de droite, des économies
d’échelle à la parité hommes femmes, en passant par la simplifica-
tion administrative.
Si honorables qu’ils puissent paraître, ils sont tout à fait secon-
daires par apport à la méfiance maladive à l’égard de la représenta-
tion des collectivités de base de notre démocratie, les communes, qui
constituent aujourd’hui le lieu de résistance à toutes les visées hégé-
moniques, de quelque nature qu’elles soient et d’où qu’elles viennent.
Le Devoir de Cohérence N° 18
Semaine du 25 octobre au 1er novembre 2003
Sur la question dite du Statut de la Martinique 283

8 -Non à la mystification
On sait enfm à quoi l’on répondra oui ou non Je 7 décembre
prochain  ! Si la gauche pouvait avoir quelques doutes sur la réponse
à faire au projet de réforme présenté par madame Girardin au nom
des élus locaux, le texte de la question posée aux électeurs et aux
électrices par monsieur le Président de la République vient de les
lever d’un coup.
En associant la création de la nouvelle collectivité territoria-
le au principe de « l’identité législative » contenu dans l’article 73
de la constitution, le Président de la République lance un défi à la
gauche.
Ceux qui, depuis vingt, trente ou guarame ans dénoncent
l’assimilation avec tant de vigueur et parfois, il faut bien le dire,

p h e
avec tant d’injustice et d’ingratitude, comme le principal respon-

t i gr a
sable de tous nos maux, ceux qui tout récemment, au Congrès des

L ' r 6 0
Conseillers Régionaux et Généraux, ont fait tant de bruit, et, pour le
A
dire en martiniquais, tant de «  cirque », autour de la reconnaissance

(c) 9 7
de l’existence de la nation martiniquaise et au moins d’un peuple
2
9 6 6
martiniquais, peuvent-ils nous inviter, sans rire ni rougir, à considé-
rer « l’identité législative » comme un progrès vers plus de dignité

05
et de responsabilité ?
Et ici, je dois dire que je ne pense pas seulement au nouveau
prince du zangzolage pour reprendre une de ces expressions favori-
tes qu’affectionnent nos journalistes à l’affût des géniales trouvailles
de leur charismatique président. Des journalistes dont aucun, soit
dit en passant, n’a pensé à intenoger M. Marie-Jeanne sur la cohé-
rence de ses quatre derniers votes sur la question si importante à
leurs ycux de la réforme institutionnelle.
- OUI, le 20 février 2002 à l’existence du peuple et de la nation
martiniquaise au Congrès des Conseil1ers Régionaux et Généraux
de la Mal1iruque,réunis à Fort de France et
- OUI, dix mois plus tard ! le 4 décembre 2002 à Paris, à l’As-
semblée Nationalc à l’ancrage supplémentaire de la nation martini-
quaise dans l’article 73 de la constitution française puis
284 Édouard de Lépine

- NON, quatre mois pins tard, le 17 mars 2003, à cet article 73,
au Congrès de Versajlles, en attendant le
- OUI, le 7 décembre prochain, à notre ancrage dans le 73.
Je ne pense pas seulement à la position de Bâtir le Pays Mar-
tinique. Les Conseillers de BPM avaient été parmii les plus fervents
partis.ans de l’existence du peuple et de la nation martiniquaise le
20 février 2002 au Congrès de Fort-de-France. Le principal dirigeant
du parti. Pierre Samot, alors député de la Martinique, avait très logi-
quement voté NON à notre ancrage dans l’article 73, le 4 décembre
2002, à l’Assemblée Nationale, au nom du peup.e martiniquais qu’il
y représentait. Bâtir appelle aujourd’hui ce peuple à approuver ce
que son député avait condamné en son nom un an plus tôt.
Je ne pense pas tellement aux camarades du Parti socialiste qui

p h e
semblent se résigner à l’oubli auquel le gouvernement Raffarin vou-

a
drait condamner La Loi d’Orientation pour l’Outre-Mer (LOOM),

i gr
votée sous le gouvernement de Lionel Jospin en décembre 2000. Ils

rt
L A 7 6 0
savent pourtant que, sous prétexte de respecter la constitution, ma-
'
dame Girardin s’est attachée à dénaturer l’inspiration et à perturber

(c) 2 9
le cours de cette LOOM qui a permis de lancer et de conduire le
6
6
processus de la réforme institutionnclle. Jusques et y compris, on

05 9
ne l’a pas suffisamment rappelé, dans sa principale disposition : la
consultation populaire, dont madame la ministre s’attlibue si abu-
sivement la maternité. A l’époque quelques 160 parlementaires de
ses amis, parmi lesquels :Mme Michaux-Chevry, MM Pierre Petit
et Turinay, avaient, sans succès, déféré cette disposition devant le
Conseil Constitutionnel comme attentatoire au sacro-saint principe
de l’indivisibilité de la République.
Je ne pense pas tellement aux maires martiniquais qui sont,
selon Alfred Marie-Jeanne, « les maîtres du pays  », « qui ont tout », qui
« ont plus que tout » et qui risquent de devenir « les poteaux miteux »
du « bate douce politique permanent »73, cette figure hautement sym-
bolique du ni\’eau de la pensée politique du premier secrétaire du
MIM, Président du Conseil Régional de la Martinique.

73 La Parole au Peuple, mensuel d’information du Mouvement Indépen-


dantiste Martiniquais, octobre 2003, p 6-7.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 285

Madame Girardin n’a même pas cru devoir adresser à ces pré-
tendus « maîtres du pays » le moindre signe que l’on pourrait peut-
être les comprendre, s’ils se montraient sages. La question de mon-
sieur le Président de la République ignore purement et simplement
leurs préoccupations.
Je pense à mes propres amis et camarades du PPM.1 au nom
desquels Serge Letchimy, reprenant une des idées maîtresses d’Aimé
Césaire, affirmait  :
« Notre lutte n’est pas une lutte pour plus de subventions ni
pour plus de franchises. C’est une lutte plus fondamentale. C’est une
lutte pour la reconnaissance de la personnalité collective du peuple
martiniquais. »
Comment pouvons-nous répondre oui à la question de savoir

p h e
si nous voulons achever de nous serrer nous-mêmes autour du cou

gr a
le noeud coulant de l’assimilation ?

t i
' A r 6 0
Au-delà de toutes les raisons - elles sont nombreuses et nous y
L
(c) 9 7
reviendrons - que nous avons de dire non à une entreprise de mys-
2
6
tification et de manipulation, s’il ne fallait en retenir qu’une seule,

9
ce serait cellc-ci  :
5 6
0
L’identité législative c’est la négation de l’identité nationale.
C’est le refus de la reconnaissance de la personnalité collective du
peuple martiniquais.
C’est pourquoi notre NON du décembre, doit être un NON
sans nuances.
Robert le 31 octobre 2003
Le Devoir de Cohérence N° 19
Semaine du 2 au 9 novembre 2003

9 - Lettre ouverte à un inconnu de gauche


Cher monsieur,
286 Édouard de Lépine

Je vous remercie des observations que vous m’avez faites après


m’avoir vu sur KMT. Elles me paraissent intéressantes. Je me per-
mets d’en faire le support du présent numéro de mon courriel, tant
elles me paraissent refléter l’embarras et la mauvaise conscience de la
gauche récemment convertie aux vertus du girardino-marijanisme.
Vous ne voulez pas, dites vous, « ouvrir une longue polémique »
avec moi. Vous vouliez seulement me dire deux ou trois remarques
qui vous tiennent manifestement à cœur.
1/ Vous n’avez pas pJus que moi confiance dans ce gouverne-
ment mais vous craignez que, en votant non, je ne lui facilite la tâche
« en lui permettant de faire n’importe quoi lors de l’élaboration des Lois
organiques»
2 / Vous vous demandez « s’il est important de se faire reconnaî-

h e
tre par l’autre comme peuple si on ne parvient pas convaincre ses propres
p
concitoyens qu’on l’est »

t i gr a
A r 0
3/ Vous pensez que « la Martinique devrait s’allier au diable si cela

L ' 6
7
lui permet de consolider scs fondations de nation et son économie  »

(c) 6 2 9
Il ne faut pas craindre la polémique. Contrairement à ce que

9 6
disent les mauvaises langues, «  la mauvaise foi n’est pas toujours l’âme
5
0
de la discussion », même quand celle-ci prend une tournure polé-
mique. Au contraire. La polémique est souvent le moyen de faire
avancer un débat. Elle oblige chacun à aller au bout de sa pensée,
l’essentiel étant de se faîre mutuellement crédit de sa bonne foi. «
Prenez garde à vous, si vous continuez à être de bonne foi, nous allons être
d’accord » (Shakespeare ?).
Je veux avoir une franche discussion avec tous ceux qui ac-
ceptent de discuter. En particulier avec mes amis de gauche. En fait,
la discussion ne fait que commencer au seul niveau où elle est vrai-
ment indispensable : au niveau du peuple.
Croyez-vous que le 7 décembre marquera le règlement défi-
nitif du problème du statut de la Martinique, c’est-à-dire la fm du
débat politique chez nous et par conséquent la fin de l’histoire ? Sû-
rement non. Il n’y a que Mme Girardin, et encore  ! pour croire une
pareille sottise.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 287

Que les Martiniquais répondent oui ou qu’ils répondent non


à la consultation du 7 décembre, nous aurons toujours des problè-
mes à résoudre, des difficultés à surmonter. Ce n’est jamais facile. Ni
dans un grand ni dans un petit pays.
Nous nous préparerions des lendemains douloureux si nous
donnions à croire que les défis auxquels nous sommes confrontés
seront plus facilement relevés par un simple oui ou un simple non à
la question posée par Monsieur le Président de la République.
Je pense au terrible problème de la banane qui pourrait être
le vrai problème de cette fin d’année et provoquer chez nous une
crise économique, sociale et politique, sans rapport avec ce que nous
avons connu de pire dans ce pays depuis longtemps.
Quel que doive être le choix des Martiniquais, je suis convain-

p h e
cu que nous allons vers des moments difficiles.

t i gr a
Le OUI me parait être une plongée dans l’incohérence et dans

L ' r 6 0
l’ambiguïté, une entrée à reculons dans la modernité, le dos tourné à
A
l’avenir, les yeux rivés sur les formules du passé : la « départementa-

(c) 9 7
lisation adaptée », « l’assimilation mitigée ».
2
6 6
Le NON aurait le mérite de ne fermer aucune porte, en tout
9
05
cas d’en laisser au moins une ouverte aux générations futures dont
rien ne dit qu’elles vont penser comme nous.
1/ Le NON n’entraînerait pas le statu quo, comme vous le
dîtes. La nouvel1e loi de décentralisation comporte un certain nom-
bre d’aménagments, pas tous sans intérêt, de la Loi Defferre. Elle
nous serait appliquée comme à tous les départements et régions de
France, sans nous interdire de nous battre pour des améliorations
institutionnelles ni pour un changement de statut qui en soit un.
La victoire du NON pourrait surtout créer une obligation mo-
rale pour ceux qui auront prêché le oui à l’Assemblée unique telle
que l’a conçue le Congrès des Désenkayeurs réunis. Ils devraient
cesser de jouer au chat et à la souris comme ils l’ont souvent fait
jusqu’à maintenant.
C’est notamment le cas du Président du Conseil Régional.
Sauf pour la convocation du Congrès, probablement à des condi-
288 Édouard de Lépine

tions qui me sont inconnues, et jusqu’à une date toute récente, i1


a systématiquement refusé les rencontres qui lui ont été proposées
entre les deux assemblées.
C’est le OUI qui entraînerait le vote d’une loi orgauique. J’at-
tends que quelqu’un me démontre que l’actuelle majorité UMP, telle
qu’elle sévit depuis 16 mois, se sentira moralement obligée de voter
une Loi Organique conforme au document d’orientation que Mada-
me Girardin a, paraît-il, «négocié » ( ? ? ?) avec les parrains du OUI.
Quand je vois ]e cas que l’UMP a fait, aux applaudissements
de madame la ministre, de la motion du Congrès des élus régionaux
et généraux affirmant l’existence d’un peuple martiniquais, je suis
plutôt sceptique.
Il est vrai que l’administration, même très haute, des TAAF

h e
(Terres Australes et Antarctiques Françaises) ne l’a guère prépa-
p
t i g a
rée à comprendre l’histoire de peuples coloniaux qu’elle continue
r
de traiter comme des populations de manchots, de phoques et de
pingouins.
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
Comme quoi si on peut être élu sans avoir été ministre et même

6 6
devenir ministre sans avoir jamais été élu, cette dernière situation ne

9
5
comporte aucune garantie de compréhension d’une revendication
0
essentiellement d’ordre historique et politique.
2/ Reste à convaincre le peuple martiniquais qu’il est un
peuple et même un peu plus que cela : une nation. Ce n’est pas
facile, j’en conviens. Je m’y emploie depuis quarante huit ans déjà.
Peut-être devons-nous nous poser la question de savoir si nous ne
nous y sommes pas mal pris. En tout cas, nous ne convaincrons pas
ce pays en continuant de faire ce que nous avons souvent fait jusqu’à
maintenant.
En estimant qu’il n’est jamais assez tôt pour aborder les ques-
tions au fond, en traitant ce peuple comme on traite des enfants, en
l’enfonçant dans l’assimilation tout en prétendant vouloir l’en libé-
rer, en essayant de le faire avancer par surprise et en quelque sorte
malgré lui ou à son insu.
Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 289

3/ Quant à dîner avec le diable, nous n’avons manifestement


pas une assez longue cuillère pour cela. Il ne faut pas prendre le
risque de succomber à la tentation de celui qu’on prétend tromper.
Voyez ce qui arrive à ce pauvre M. Marie-Jeanne. Il prétend
depuis près de 30 ans que « ce pays est militairemenl occupé, po-
litiquemeni dominé, économiquement exploité, culturellement mé-
prisé. Il se flatte aujourd’hui de diner à l’Élysée, de déjeuner à Mati-
gnon et de petit déjeuner à la Rue Oudinot.
Le maréchal Pétain et le peuple français ont payé infiniment
plus cher la poignée de main de Montoire entre le héros de Verdun
et le bourreau d’Auschwitz. de Mathausen et autres lieux où ont été
déportés des millions de victimes de l’ occupation nazie.
Deuxième exemple. Pendant des années, le MIM a craché sur

e
l’Europe. Je me rappelle une caricature féroce parue dans la Parole

p h
au Peuple lors des élections européennes de 1984 : «NÈGRES RÉU-

r a
g
NIS DANS UN LOCAL FERMÉ POUR SAVOIR S’ILS SONT EU-
ROPEENS »
A rt i 0
L ' 7 6
(c) 9
Vous vous rappelez peut-être les paroles du tube du carnaval

6 2
de 1992 sur Maëstricht du célèbre chansonnier de Rivière Pilote Djo

6
9
Dézormo «  Voici le loup...Mache  ! mache  ! mache  ! »

05
Il est vrai, comme disait Césaire, qu’on n’a jamais vu personne
chasser un loup en lui disant « mache ».  Aujourd’hui non seulement
Marie-Jeanne a cessé de dire « mache » au loup mais le loup semble
l’avoir apprivoisé, lui.
Les conseillers du MIM s’invitent depuis cinq ans chez «  le
Loup », avec une régularité, un enthousiasme et une goinfrerie que
ne peuvent soupçonner les carnavaliers qui suivaient le vidé de Djo
Dézormo il y a une dizaine d’années. Non seulement « ils dansent
avec le loup », mais ils invitent le loup à dîner. Non comme « ces nègres
discutant dans une salle obscure et fermée pour savoir s’ils sont européens
» mais sous les sunlight du plus luxueux hôtel de la Martinique, le
Lagoon Resort du François.
Je voudrais prendre un dernier exemple. Vous avez certaine-
ment entendu parler de la parabole de l’ascenseur de M. Marie-Sain-
te. Pour expliquer que nous n’en sommes qu’à la première phase de
290 Édouard de Lépine

la réforme institutionnelle, il compare l’étape actuelle à la situation


d’un groupe de personnes prenant ensemble un ascenseur. Les uns
veulent aller au premier étage et pas plus loin, d’autres veulent aller
au second, d’autres au troisième etc.
Va pour cette image de petit liftier de grand palace à peine
meilleure que le « bate douce politique permanent » de Monsieur le Pré-
sident du Conseil Régional. Pour arriver au premier étage, il avait
accepté le compagnonnage de Mme Michaux-Chevry, de MM. Pier-
re Petit, Miguel Laventure, Roger Lise etc. C’est ce compagnonnage
qui a largement contribué à crédibiliser la fameuse Déclaration de
Basse-Terre, à lui assurer l’autorité, le prestige et l’honorabilité in-
dispensables au décollage de l’ascenseur. Une honorabilité que Ma-
rie-Jeanne ne pouvait espérer avec une Déclaration faite au nom du
Conseil Régional, sans que cette assemblée en eût discuté ni même

e
qu’elle en eût été simplement informée. Il y a un nom pour désigner

p h
ce type de déclaration. C’est un pronunciamiento réalisé par des ci-

r a
g
vils au lieu de l’être par des militaires.

A rt i 0
' 6
C’est grave. Mais ce n’est pas le plus grave. Le plus grave, c’est
L 7
(c) 9
qu’avant même d’arriver au premier étage, le liftier en cbef s’est ar-

6 2
rangé pour ouvrir la porte de la cabine et précipiter dans Je vide

6
9
ceux qui avaient fait le poids pour aider à faire partir l’ascenseur :

05
une bonne partie de la droite, la composante FMP (Force Martini-
quaise de Progrès) de l’UMP (Union pour un Mouvement Popu-
laire). Une composante probablement plus démocratique que les
audacieux parieurs de 00 (Osons Oser) qui poursuivent l’ascension
avec les auteurs du pronunciamiento en attendant de leur faire subir
le sort réservé à leurs amis. Ce qui pourrait arriver plus vite que ne
le croient les et les autres.
Car telle sera en définitive la courte morale de cette triste
histoire.
La gauche est en train de faire le lit de la droite dans ce pays.
Quelque soit le résultat de la consultation du 7 décembre Ma-
dame Girardin et la droite en seront les vrais gagnants
Si c’est le OUI qui l’emporte, on peut compter sur le gouver-
nement pour s’en attribuer le mérite et en faire profiter la droite mi-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 291

raculeusement réunifiée lors des prochaines élections pour l’assem-


blée unique.
Si c’est le NON qui gagne, Madame Girardin s’en lavera les
mains, laissant à la gauche, et à la gauche seille, bien entendu, la
responsabilité de son échec.
En l’état de division et de décrépitude où elle risque de se
trouver face à une droite réconciliée pour les futures élections régio-
nales comme pour les cantonales, la gauche n’aura plus que ses yeux
pour pleurer ses illusions perdues dans les vertus de « l’identité lé-
gislative » pour avancer vers... vers quoi au fait ?
Il ne vous aura pas échappé que les paladins du oui qui par-
lent « d’avancée historique », de «pas décisif», sont incapables de
dire clairement vers quoi.

h e
Sauf à essayer de faire passer « l’ancrage supplémentaire »
p
t i gr a
dans la constitution, un pas vers le désankayage et le verrou de «

r
l’identité législative » pour une passe vers l’identité nationale.

L ' A 7 6 0
(c)
Cordialement votre,
EdL
6 2 9
5 9 6
0
Le Devoir de Cohérence N° 21
Semaine du18 au 25-11 2003

10 -NON à la consultation du 7 décembre


Il paraît qu’on s’irrite et même qu’on s’indigne, qu’on s’étonne
et qu’on s’inquiète ou au contraire qu’on s’amuse de retrouver dans
un collectif pour le NON des hommes aussi différents que Roger
Lise, Rodolphe Désiré et moi-même. Ai-je besoin de dire qu’aucun
de ces sentiments ne nous irrite, ne nous indigne, ne nous surprend,
ne nous inquiète, ni ne nous amuse ?
Il n’y a pas de politique chimiquement pure, disait le grand
révolutionnaire russe Léon Trotski. Nous n’avons pas la naïveté ni
l’outrecuidance d’exiger des autres qu’ils renoncent aux inévitables
compromis qu’exige tout grand projet. Ce qui est inacceptable c’est
292 Édouard de Lépine

d’ériger le bluff, l’esbroufe, la confusion, la palinodie et l’ambiguïté


en principes permanents de l’action politique
Cette consultation est truquée  ! Et c’est contre le trucage que
nous entendons d’abord protester. On nous propose de donner une
réponse simple à une question qui ne l’est pas. Les divergences im-
portantes entre des professionnels du droit prouvent à quel point le
sujet est complexe. Si d’éminents spécialistes des questions consti-
tutionnelles peuvent s’y perdre, comment le peuple pourrait-il s’y
retrouver  ?
Ce n’est pas la dérobade de ceux qui refusent un débat contra-
dictoire sur ce sujet, dans l’enceinte de l’Université, qui clarifiera
les enjeux de la consultation du 7 décembre. Nous reviendrons sur
cet étrange comportement dans un supplément à ce numéro du
Courriel.

p h
Mais venons en à l’essentiel.e
t i gr a
L ' r 6 0
Dire que la réforme qui fait l’objet de cette consultation est
A
une réforme mineure et en même temps une réforme historique,

(c)
est ridicule  !
2 9 7
6 6
Affirmer qu’il s’agit d’un banal aménagement administratif,
9
05
mais qui nécessitait une révision constitutionnelle, est une ruse
puérile pour maquiller en réforme institutionnelle une manipula-
tion politicienne inavouable. Ce n’est pas seulement tromper l’élec-
teur. C’est se moquer de lui.
Les partisans du OUI le savent. Chacun met ce qu’il veut dans
son OUI. Chacun espère secrètement, et parfois ouvertement, trom-
per son voisin et, au besoin, lui marcher dessus pour parvenir à ses
propres fins. C’est ce qui explique qu’il y ait 7 oui différents sur un
sujet qui résulte, paraît-il, d’un consensus, c’est-à-dire d’un accord
entre tous les partisans de cette réforme.
Aux illusions d’un OUI faussement consensuel, nous pré-
férons la diversité clairement assumée d’un NON démocratique
sans complaisance.
Le Collectif des Démocrates pour le NON n’entend pas ca-
cher les divergences en son sein. L’ancien sénateur Roger Lise est
Sur la question dite du Statut de la Martinique 293

un départementaliste convaincu. Le sénateur Rodolphe Désiré est


un nationaliste de la première heure. Je suis un ancien militant
indépendantiste,communiste internationaliste, rallié depuis plus de
vingt ans à la cause autonomiste. C’est assez dire que nos positions
sur l’avenir de la Martinique sont divergentes.
Nous sommes en revanche entièrement d’accord sur ceci    :
toute modification institutionnelle et, à plus forte raison, tout
changement de statut, doit procéder d’un choix clair, simple et
transparent.
Ce qui nous est proposé n’est ni clair, ni simple ni
transparent.
Au-delà de nos divergences sur le destin de ce pays et de ce
peuple, au-delà des considérations sur la nécessité, que personne ne

e
conteste, de simplifier la situation actuelle, ce qui nous unit c’est

p h
d’abord notre volonté de faire entendre la voix des communes

r a
g
qui sont les collectivités de base de notre démocratie. Il y a, dans

rt i 0
le projet de la majorité de gauche des élus régionaux et généraux,
A
L ' 7 6
cautionné par le gouvernement de droite du Président de la Répu-

(c) 9
blique, une volonté manifeste d’ignorer, de minimiser ou de court-

6 2
circuiter la représentation des communes qui constituent les lieux
6
05 9
de résistance à toute volonté hégémonique d’où qu’elle vienne.
De quoi s’agit-il en effet  ?
Nous avons actuellement deux assemblées. Contrairement
à une idée largement développée dans cette campagne par ceux qui
n’ont jusqu’à maintenant perdu aucune occasion de vanter, parfois
de façon outrageusement puérile, les performances de leur assem-
blée, considérées comme collectivité de référence, ce n’est pas la
plus grande catastrophe qui puisse arriver à une démocratie.
De ces deux assemblées, l’une, le Conseil Général, est élue
au scrutin majoritaire sur une base territoriale c’est-à-dire par les
électeurs des cantons et des communes. Ses compétences sont exer-
cées par des élus qui connaissent leurs électeurs et que leurs élec-
teurs connaissent.
L’autre assemblée, le Conseil Régional, est élue au scrutin
proportionnel sur l’ensemble de la Région. Ses compétences sont
294 Édouard de Lépine

exercées par des élus qui connaissent mal ou qui connaissent peu
leurs électeurs. Ces élus se trouvent sur des listes présentées par les
partis politiques. Ce sont très souvent des élus sans électeurs pro-
pres (des ESEP), souvent incapables d’obtenir, sur leur propre nom,
10, voire 5 % des voix, là où on est sensé les connaître et les appré-
cier, dans leur canton ou dans leur commune.
Les partis constituent un élément important du paysage
politique du pays. Il n’est pas question de contester leur légiti-
mité. Mais les communes ont au moins autant de légitimité que
les partis.
Ce qui nous est proposé aujourd’hui revient en fait à faire
exercer les compétences actuelles d’une assemblée d’élus du pays,
plus éventuellement quelques compétences nouvelles, par une as-
semblée d’élus des partis. C’est inacceptable.

p h e
C’est pourquoi il faut dire clairement et résolument NON à

i
cette castration de la démocratie
t gr a
L ' A r 6 0
Le Devoir de Cohérence N°22

(c) 2 9 7 Semaine du 25-11 au 1-12-03

6
96 mais inquiétante
11 - Une0 5
inqualifiable
et significative goujaterie
Madame Anne-Marie Le Pouryet, professeur de droit pu-
blic, agrégée des Universités, persona non grata sur le campus de
Schœlcher
Anne-Marie Le Pouryet a enseigné le droit constitutionnel sur
le campus de œ de 1994 à 1998. Elle a collaboré au CRPLC (Centre
de Recherche sur les Pouvoirs Locaux dans la Caraîbe) dont le di-
recteur cst M. Justin Daniel. C’est dire que ce n’est pas tout à fait une
inconnue dans la Maison.
Consultée par le Comité pour la Martinique Département
Français sur le sujet qui occupe depuis plusieurs mois maintenant
l’opinion martiniquaise, elle a donné une courte réponse en deux
petites pages aux questions qui lui étaient posées.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 295

Cette réponse n’a pas plu aux trois auteurs qui font autorité
en la matière à l’Université des Antilles et de la Guyane, MM. Em-
manuel Jos, Professeur, Justin Daniel, maître de conférence, Thierry
Michalon, maître de Conférence. Ils ont répliqué par une mise au
point de 6 pages venant s’ajouter à un document d’une trentaine de
pages, modestement intitulée « La réforme de la décentralisation, Loi
constitutionnelle du 28 mars 2003 », et aux réponses qu’ils proposent à
47 questions recueillies sur un site Internet ouvert pour l’occasion.
Soucieux d’en avoir le cœur net, le Comité souhaitait un dé-
bat public dans le cadre de l’Université où, soit dit en passant, nos
trois juristes assistés d’un politistc, M. Jcan Claude William, avaient
animé un débat sur ce thème, la… semaine précédente, sans qu’on
ait pu faire vraiment la distinction entre leur expertise et leur enga-
gement affiché aux côtés de partisans du oui, ce qui est évidemment
leur droit le plus absolu.

p h e
gr a
Le CMDF avait donc contacté à cet effet le Doyen de la Faculté

t i
L ' A r 6 0
de Droit, M. Georges Virassamv. Celui-ci avait donné son accord le

7
14 novembre pour ce débat contradictoire qui devait opposer Ma-

(c) 9
dame Le Pouryet à M. Michalon et, sous réserve, à M. Philippe Saint

6 2
Cyr, le vendredi 21 novembre dans l’amphithéâtre Frantz Fanon.
6
05 9
C’est seulement le mardi 18 que le doyen Virassamy a infor-
mé le Comité que le débat ne pouvait avoir lieu. Les contradicteurs
pressentis de madame Le Pouryet avaient découvert entre temps
qu’ils ne pouvaient pas débattre dans l’enceinte de l’Université avec
une personne payée par ceux qui l’avaient invitée à la Martinique. Je
ne sais pas si madame Le Pouryet a été payée ni par qui elle aurait
pu l’avoir été. Le CMDF assure que non.
Philippe Saint-CYT n’est pas seulement Vice Président de
l’Université des Antilles et de la Guyane. Il est aussi Consei11er Ré-
gional. Il sait que deux universitaires au moins, dont M.Jean Claude
William, ont été payés par le Conseil Régional, c’est-à-dire sur fonds
publics, pour participer à l’élaboration du soi-disant Projet Martini-
que qui a servi de cache sexe au pronunciamiento de Basse-Terre.
Le Conseil Général a commandé au CRPLC de Justin Daniel,
un « Rapport sur l’institution d’une Assemblée Unique à la Marti-
296 Édouard de Lépine

nique et dans les DOM » qui a constitué pendant longtemps la Bible


du Département et de son président.
Je ne suis ni juriste, ni porté à accorder à ce type de débat
une importance qu’il n’a pas du point de vue politique74. Je ne suis
donc pas qualifié pour porter un jugement sur cette controverse. Je
constate comme n’importe quel citoyen peut le faire que, vue du côté
de l’Université, cette controverse entretient de lointains rapports si-
non avec l’analyse juridique, pour parler comme nos juristes locaux
le font du point de leurs collègues, du moins avec la courtoisie qui
est en généra1 la règJe entre universitaires.
Mais, au-delà de cet incident en apparence mineure entre pro-
fessionneJs du droit, il y a là un comportement et un état d’esprit qui
me paraissent autrement importants que les menaces annoncées par
les uns et démenties par les autres.

p h e
t i gr a
Je ne connais guère dans cette région que l’Université de la
Havane et peut-être celle de Haïti où l’on puisse craindre à ce point

' A r 6 0
un débat contradictoire sur un sujet de droit public.
L
(c) 2 9 7
Car voici des universitaires qui justifient l’identité législati-

6 6
ve et même la continuité territoriale de Dunkerque à Sainte Anne

9
5
mais qui estiment qu’il faut être né entre Sainte-Anne et Grand-
0
Rivière pour avoir le droit d’exprimer une opinion sur le destin de
ce pays.
J’ai même entendu un autre universitaire. qui nous avait ha-
bitué à un autre niveau de réflexion dans les débats publics mais
qui est lui aussi fortement engagé dans le camp du OUI s’étonner
et s’indigner, dans une émission radio, que des partisans du NON
aient cru devoir faire appel à «  un professeur blanc  ! »
Ce qui est grave c’est que ces gens ne sont mème pas aux or-
dres de ceux qui les paient à l’occasion. Pas comme le Comité pour la
Martinique Département Français aurait pu avoir payé une consul-
tation de juriste, (billet d’avion A-R plus frais de séjour) mais en es-

74 Voir page 39 le point de vue que nous avons exprimé à ce sujet lors du
débat au Conseil Général dur l‘assemblée unique
Sur la question dite du Statut de la Martinique 297

pèces sonnantes et trébuchantes. pour des commandes pubJiques


touchant précisément le sujet qui nous occupe.
Ils ne devancent pas seulement les désirs de leurs comman-
ditaires. Ils n’ont pas un mot de réprobation quand ceux-ci en ra-
joutent et accusent bassement leur collègue d’avoir été payée pour
exprimer une opinion différente de la Jeur.
Oui ou non,.M. Jean Claude William a-t-il été rémunéré pour
participer comme expert à l’élaboration de «  l’Avant-Projet Mar-
tinique Document réalisé par le Conseil Régional de Martinique à
l’initiative de son président Alfred Marie-Jeanne 75» ?
Oui ou non, le CRPLC de M..Justin Daniel a-t-il été rémunéré
pour le « Rapport à Monsieur Claude Lise, Sénateur. Président du
Conseil Général de fa.Martinique », sur l’institution d’une Assem-

h e
blée Unique à la Martinique et dans les DOM ?
p
i gr a
Beaucoup plus que les malheurs imaginaires que ferait pe-
t
A r 0
ser sur ce pays la petite manipulation politicicrme du couple

L ' 6
(c) 2 9 7
GirardinMarie~Jeanne, sous l’oeil complaisant de Claude Lise, cc
qui inquiète c»est cette manifestation indécente de lâcheté et de lar-

6 6
binisme de la part d’intellectuels dont nous avions la faiblesse d’at-

9
5
tendre autre chose que cette dérobade minable dans un débat où ils
0
affichent d’ordinaire tant d’assurance et, parfois, tant d’arrogance.
Mais plus triste que cela le comportement des intellectuels
martiniquais hier signataires de l’appel « historique» de Basse-Terre,
aujourd’hui muets devant ce scandale.
Plus affligeant l’absence de réaction du milieu étudiant à cette
forfaiture.
Plus consternant encore l’indifférence de la presse, spéciale-
ment de ces journalistes nationalistes si volontiers donneurs de le-
çons. Il est vrai qu’ils sont, eux aussi. devenus partisans de « l’identité
législative » et prêts à combler 1’Atlantique pour assurer la continuité
territoriale de Dunkerque à Sainte Anne !

75 Pas au SMIC  ! 180 000 F en 2002


298 Édouard de Lépine

Mais plus inquiétant que tout le reste : le silence ou la compli-


cité des élus martiniquais de gauche ou de droite avec les explica-
tions données par les présidents de nos deux assemblées pour justi-
fier cette inqualifiable mais significative goujaterie.
Le Devoir de Cohérence n° 23
Semaine du 3 au 10 décembre 2003
«  Sur dix erreurs politiques, il y en a neuf qui consistent à croire encore
vrai ce qui a cessé de l’être mais la dixième, qui pourra être encore plus grave, ce
sera de ne plus croire vrai ce qui pourtant l’est encore. »  Bergson

12 - Amère victoire

e
Il y a quelque chose d’irréel dans le comportement de la

r ap h
gauche martiniquaise au lendemain de son humiliante défaite du
7 décembre. Car le résultat de cette consultation est d’abord un

rt i g 0
désaveu des élus, majoritairement de gauche, ayant appelé à voter

L ' A 6
OUI, avant d’être une victoire de la droite, qui serait, au mieux,
7
(c) 9
une victoire à la Pyrrhus. Car le NON, bien entendu, ne règle rien

6 2
du tout. Tout commence au contraire ou plutôt tout continue mais
6
9
dans des conditions différentes qu’il s’agit d’exploiter avec autant

05
de sang-froid que de détermination.
La gauche se préparerait des défaites encore plus humilian-
tes et plus durables si elle n’arrivait pas à s’expliquer et à expliquer
à ses électeurs traditionnels pourquoi et comment elle a perdu cet-
te consultation sur un projet porté
- par 71 % des conseillers généraux et régionaux réunis en
Congrès,
- par les Présidents des deux assemblées territoriales dont
les moyens, humains, matériels et financiers relevant de la puis-
sance publique étaient largement supérieurs à ceux que les vaincus
prêtent à leurs adversaires,
- par les présidents des deux Conseils Consultatifs, CCEE
(Conseil de la Culture, de l’Éducation et de l’Environnement et
CESR (Conseil Économique et Social Régional) qui se compor-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 299

tent de plus en plus en porte encensoirs du président du Conseil


Régional
- par 5 parlementaires sur 6 (4 députés, MM Marie-Jeanne,
Edmond Mariette, Manscour, Almont, et un sénateur, M. Claude
Lise)
- par les quatre ou cinq personnalités qui depuis plusieurs
mois caracolent en tête de tous les sondages de notoriété (MM
Lise, Letchimy, Marie-Jeanne, Petit, Samot)
- par 26 maires sur 34 (dont ceux des cinq plus grosses com-
munes de l’Île, Fort de France, Lamentin, Robert, Schœlcher, Sainte
Marie)
- par tous les partis politiques martiniquais, à l’exception de
FMP (PPM, MIM, PS, PC, BÂTIR LE PAYS MARTINIQUE, MODE-
MAS, PALIMA, CNCP, OO
p h e
t i gr a
- par une centaine d’intellectuels (ex-signataires de l’Appel

' A r 6 0
du Pronunciamiento de Basse Terre) dont une cinquantaine d’en-

L
(c) 7
seignants (certains d’un haut niveau)

2 9
9 6 6
- par l’Université, le CRPLC (Centre Régional d’Études des
Pouvoirs locaux dans la Caraïbe) jouant le rôle de service annexe

05
des assemblées locales
- par tous les médias sans exception, à commencer par les
plus importants, France Antilles, RFO Radio et TV, RCI, ATV, CA-
NAL LOCAL, RLDM, APAL, RADIO SUD-EST, mais aussi Antilla,
Justice,Wanali, APAL (Nous publions en annexe la liste des invités
de RFO Radio au cours de la pré-campagne et durant la campagne
officielle, une instruction du CSA accordant respectivement 2/3 du
temps au OUI et 1/3 au NON)
- par des instituts de sondages bidons
- par des présidents de ligues et d’associations somptueuse-
ment subventionnées,
- enfin, ne leur en déplaise, par une ministre dont le moins
qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas ménagé ses efforts pour décou-
rager les Martiniquais de voter NON
300 Édouard de Lépine

Dans ces conditions, attribuer l’échec du OUI à la peur de


perdre le RMI, la retraite des vieux travailleurs ou la sécurité socia-
le et à l’argent des békés, est tout simplement indécent. C’est une
insulte et une injure gratuites aux quelques 54 000 Martiniquaises
et Martiniquais qui ont voté NON.
Étranges démocrates qui proclament leur attachement au
suffrage universel et leur respect de son verdict et qui traitent
d’imbéciles peureux ceux qui ont résisté à leurs consignes  !
La gauche paiera plus cher que la droite ce mépris à l’égard
de ceux qui ont eu le courage de dire NON à sa place. Parmi ceux-
ci se trouvent nombre de ses propres électeurs. Comme le prou-
vent le score plus qu’honorable du NON à Fort de France et au
Lamentin, et son avance, là où les maires de gauche appelaient à

e
voter OUI   : à Sainte Marie, au Robert, au François, à Trinité (la

p h
propre ville du député socialiste M. Manscour), au Vauclin, à Du-

r a
g
cos, à Saint Joseph, au Marigot, au Carbet, à Belle Fontaine, à Saint

rt i 0
Luce. Le soir même des élections, alors que je refusais de paraître à
A
L ' 7 6
la télévision aux côtés de ceux qui se réjouissaient légitimement du

(c) 9
succès du NON, j’ai eu plusieurs appels de camarades qui avaient

6 2
parfois voté OUI mais qui étaient écœurés par la médiocrité et par
6
05 9
la vulgarité des arguments des adversaires du NON.
80% de l’électorat désavoue 71% du microcosme politique
C’est très probablement cette trivialisation du débat, dans
l’un et l’autre camp, bien plus que sa réelle complexité, qui est à
l’origine de la forte abstention observée dans cette consultation et
qui constitue la principale défaite de ce que l’on appelle impropre-
ment « la classe politique ».( Une expression qui n’a, à vrai dire,
aucun sens. Il s’agit en fait d’un microcosme défiant de plus en
plus l’analyse sociologique, mais nullement homogène, évoluant
selon ses propres besoins, ses propres intérêts, ses propres règles
et ses propres fantasmes, une bureaucratie sui generis).
56% d’abstention (149 000 inscrits sur 266000) ajoutés aux 7%
(8499) de bulletins blancs ou nuls, ajoutés aux 54 000 NON, soit
80% du corps électoral  : c’est un camouflet cinglant pour les 71 %
d’élus qui avaient l’ambition de parler au nom de leurs mandants
Sur la question dite du Statut de la Martinique 301

et la prétention de représenter mieux que les autres les aspirations


du pays réel.
Bien plus que la courte victoire du NON, c’est ce chiffre qui
inquiète. Que madame Girardin s’en satisfasse est dans l’ordre
des choses. Il lui fallait au moins cela pour ne pas couvrir de ridi-
cule le Président de la République qui est son véritable patron et
le gouvernement auquel elle appartient. Il n’est d’ailleurs pas sûr
qu’elle y ait réussi si l’on en juge par les commentaires de la presse
française.
Mais comment les élus martiniquais peuvent-ils se satis-
faire d’une performance aussi médiocre  ? On n’attendait d’eux ni
contrition ni attrition. Mais à défaut de l’autocritique qui convien-
drait en la circonstance, on espérait qu’ils prendraient le temps de
la réflexion et adopteraient, au moins en apparence, le ton de l’hu-
milité et de la mesure.
p h e
i gr a
Au lieu de quoi cet attelage bancal d’un indépendantiste dé-
t
A r 0
voyé, d’un départementaliste honteux, dans le rôle du nouveau

L ' 6
7
condottiere du libéralisme éclairé et d’un autonomiste bafoué (ce

(c) 2 9
ne sont pas les partisans du NON qui ont déchiré et jeté à la pou-
6
belle le rapport Lise-Tamaya), assisté d’une cohorte de juristes lo-

5 9 6
caux et d’une petite bande de nationalistes de brocante (curieuse-

0
ment les plus hargneux) se répand en injures contre ceux qui ont
eu le tort d’avoir raison avant eux.
Leur posture ne doit cependant pas faire illusion. Au fond,
ils sont encore plus heureux que nous que nous leur ayons fina-
lement sauvé la mise ou, plutôt, que le peuple ait eu la sagesse et
le courage qu’ils n’ont pas eu, eux, mais qu’ils attendaient secrè-
tement de leur électorat. Sans compter que le sondage, probable-
ment aussi bidon que les autres, à 48 heures du scrutin, donnant
Marie-Jeanne largement en tête de la course à la présidence de l’as-
semblée unique, en cas de victoire du OUI, a pu en amener plus
d’un à retourner sa veste dans l’isoloir et à voter selon son cœur
contre sa bouche.
La gauche n’était préparée ni politiquement ni surtout psy-
chologiquement à assumer ce brocantage de l’esprit de la Loi
d’Orientation pour l’Outre-Mer qui inspirait le gouvernement de
302 Édouard de Lépine

Lionel Jospin contre l’illusion du pronunciamiento de Basse-Terre


cautionnée sinon téléguidée par l’Élysée de M. Chirac. La réponse
de la Guadeloupe   : 72% de NON, encore plus cinglante que la
nôtre, à la véritable inspiratrice de cette manœuvre politicienne,
indique que les Antillais sont beaucoup plus mûrs qu’on ne le croit
généralement.
Si l’amère victoire du NON peut servir à quelque chose c’est
d’abord à nous aider à prendre conscience du fossé qui s’est creusé
ces deniers temps entre la population et ses élus. C’est ensuite à
nous convaincre de la nécessité d’abandonner définitivement la
langue de bois qui nous a fait tant de mal dans le passé et, plus
encore, ce langage cucul faussement sécurisant qui, à l’évidence,
inquiète plus qu’il ne rassure. C’est enfin à nous faire oublier cette
tentation d’essayer de faire le bonheur du peuple, tout doucement,

e
mine de rien, à petits pas, sans qu’il ne s’en rende compte, c’est-à-

p h
dire sans lui et au besoin contre lui.

r a
rt i g
Bref, cette consultation du 7 décembre n’aura pas été tota-
0
' A 6
lement inutile si elle nous oblige à parler désormais le langage de
L 7
(c) 9
la clarté et de la responsabilité qui n’est pas forcément celui de la
facilité.

6 6 2
ANNEXE
05 9
Voici la réponse que j’ai faite à Joseph Nodin (RFO-TV) qui
s’étonnait des chiffres que j’avais donnés dans un mel à RFO
Vendredi 5 /12/03
Mon cher Joseph,
J’ai bien reçu ton mot. Il s’agissait, comme tu aurais pu l’avoir
compris, de RFO RADIO. Cela me semblait aller de soi, compte tenu
du nombre de personnes invitées.
Voici dans l’ordre de passage la liste des 45 personnes qui ont
été invitées à RFO Radio de 8h05 à 8h 25 environ, entre le 22 sep-
tembre et le 22 novembre au cours de la pré campagne, et des neufs
intervenants dans le cadre de la campagne officielle.
1/ Ces listes sont-elles exactes  ?
Sur la question dite du Statut de la Martinique 303

2/ Les invitations sont-elles équitables  ?


3/ Les temps de parole sont-ils équilibrés  ?
Fais le calcul : 660 ‘ = 11 h pour le OUI
180’ = 3 h pour le NON
Si ce n’est pas honteux dans une démocratie, qu’est-ce qui est
honteux  ? 
Pré-campagne

01/ Edmond MARIETTE OUI

02/ Nuissier OUI

03/ NILOR
p h e OUI

t i gr a
r
04/ Joachim ARNAUD ABS

L ' A 7 6 0
(c) 9
05/ ROBINOT OUI

06/ Alex DOENS


6 6 2 OUI

07/
05 9
Michel CHALONO NON

08/ Marcel OSENAT OUI

09/ Raymond OCCOLIER OUI

10/ J-P BAUNOL OUI

11/ Yan MONTROSE NON

12/ F. CAROLE OUI

13/ Jean CRUSOL OUI

14/ Guy LORDINOT OUI

15/ Georges ERICHOT OUI


304 Édouard de Lépine

16 Sandra CASANOVA OUI

17/ Louis BOUTRIN OUI

18/ Michel THALMENCY OUI

19/ Louison CLEMENTE OUI

20/ Christiane BOURRAS OUI

21/ Philippe PETIT OUI

22/ Maurice LAOUCHEZ OUI

23/ René FABIEN OUI

24/ Rita DENVAL


p h e NON

25/ Claude CAYOL


t i gr a OUI

L ' A r 6 0
7
26/ Claude LISE OUI

27/ (c)
Marc CEPHILE
6 2 9 OUI

5 9 6
28/

29/
0
Max DUFRÉNOT

André CHARPENTIER
BLANC

NON

30/ Pierre PATRON NON

31/ Catherine CONCONNE OUI

32/ Nosica NIASME OUI

33/ J-P ETILE ABS

34/ Mad DEGRANDMAISON OUI

35/ Jenny DULYS OUI

36/ M-Th ALINE OUI


Sur la question dite du Statut de la Martinique 305

37/ Catherine NÉGI OUI

38/ Claude JEAN-THÉODORE NON

39/ Edouard DE LÉPINE NON

40/ TELL NON

41/ Marcelin NADEAU OUI

42/ Maurice BONTÉ OUI

43/ Yvette GALLO-EGLANTIINE OUI

44/ Robert SAE OUI

45/ Augustin BONBOIS


p h e NON

t i gr a
' A r
CAMPAGNE OFFICIELLE

L 6 0
(c) 2 9 7
6
01/ Josette MANIN OUI

5 9 6
0
02/ Joachim BOUQUETTI OUI

03/ Félix NORDIN NON

04/ Maurice ANTISTE OUI

05/ Marcel MAURICE NON

06/ A. MARIE-JEANNE OUI

07/ Anicet TURINAY NON

08/ Serge LETCHIMY OUI

09/ Yan MONPLAISIR OUI

J’ajoute, sans avoir procédé à un pointage aussi minutieux, que ce


n’était guère mieux sur ATV. Exemple  : Hier, jeudi 4 décembre   : 4
306 Édouard de Lépine

OUI et 1 NON. Aujourd’hui, vendredi 5 décembre, dernier jour de


la campagne  : 3 OUI et 1 NON. Je ne parle pas de la campagne sur
les radios dites libres  : RLDM, la radio du MIM et APAL celle du
CNCP.
Sans rancune
EdL

p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 307

XIV - LES FAUX DÉÇUS


DU DIMANCHE NOIR
DE LA GAUCHE

(Éléments de réponse à Claude Lise sur la consultation du


7 décembre 2003)
Un ami m’avait transmis l’interview de Claude Lise parue
dans Antilla du 11 décembre sous le titre  : « IL Y A DES HOMMES

h e
DANS CE PARTI QUI ONT PERDU LEUR CRÉDIBLITÉ ».
p
i gr a
« J’espère que tu répondras », m’avait-il dit. Plusieurs camarades,
t
A r 0
m’avaient appelé les jours suivants pour me faire la même sugges-

L ' 6
(c) 2 9 7
tion. Cette interview leur paraissait inutilement agressive, politique-
ment injuste et d’autant plus inacceptable qu’il visait, sans les nom-

6 6
mer ni répondre à leurs arguments, des hommes qui auraient «perdu
9
05
leur crédibilité» au PPM. Les instances nationales de ce parti (Comité
National et Bureau Politique) ayant officiellement pris position pour
le OUI, plusieurs de ses responsables étant intervenus publique-
ment sur les antennes radios et télévision, jusques et y compris pour
demander ou suggérer l’exclusion de ceux qui auraient violé la dis-
cipline du Parti, voire pour préconiser «  la disparition  » de la vie
publique de ceux qui auraient voté NON, il n’y avait probablement
pas beaucoup de doutes sur l’identité du ou des coupables.
J’avais lu l’interview de Lise. Quoique je puisse soupçonner
Delsham d’avoir tiré les propos prêtés à leur auteur dans le sens
qui convenait le mieux à Antilla, je n’avais pas l’intention d’y répon-
dre publiquement. J’avais jeté sur un carnet quelques notes pour un
texte que je me proposais de faire tenir à Claude Lise personnelle-
ment. Ces notes, sans être très aimables, étaient plus moqueuses que
méchantes. Je pensais qu’il valait mieux calmer le jeu que verser de
l’huile sur le feu, essayer de panser les plaies que les rouvrir.
308 Édouard de Lépine

J’avais tort. Deux jeudis de suite, j’ai vainement attendu un


signe  : quelques lignes de mise au point de Claude Lise précisant
qu’il laissait à Delsham, et à son penchant naturel pour le ragot, la
paternité des propos qui lui étaient attribués.
Awa ! Au fur et à mesure qu’on s’éloigne de la défaite de ma-
dame Girardin, de ses alliés, de ses complices et de ses dupes, me
reviennent des propos publics ou privés de plus en plus outranciers
et de plus en plus mensongers sur les autres autant que sur moi-
même. Voilà qui me libère de toute obligation de réserve et m’amène
à publier76 quelques éléments de réponse à l’interview du Président
du Conseil Général et quelques réflexions à chaud sur le dimanche
noir du 7 décembre.
En admettant que cette interview réalisée, si l’on en croit l’une
des questions posées, «  quelques heures avant le verdict des urnes  »,

p h e
mais publiée quatre jours après, n’ait pas été plus ou moins trafico-
tée pour tenir compte des résultats, deux choses me frappent dans

i gr a
cet inextricable mélange de suffisance et de naïveté, en même temps
t
A r 0
que d’évidente anxiété  : l’hypocrisie et l’effronterie des deux com-

L ' 6
7
parses du OUI.

(c) 6 2 9
Quels sont donc ces hommes « qui ont perdu leur crédibilité dans

9 6
le Parti »  ? Quels sont ces politiques dont « les revirements ont cho-
5
0
qué  » Claude Lise  ? Le Président du Conseil Général ne les nomme
pas, tant leur portrait robot est ressemblant. Je n’utiliserai pas ce
procédé. Ce n’est pas mon genre et il me répugne. Mais à la veille
de deux consultations importantes, les cantonales et les régionales
dans trois mois à peine, l’opinion a besoin de savoir qui est qui pour
comprendre les origines de l’humiliation infligée à la gauche le di-
manche 7 décembre et les enjeux des futures consultations.
Quelle mouche a donc piqué Claude Lise pour transformer un
dirigeant politique respecté, Président depuis plus de dix ans de la
doyenne de nos assemblées, en un politicien hargneux, satisfait de
lui-même et en même temps anxieux, à la veille d’une consultation
électorale incertaine  ? Faussement arrogant à l’idée d’une victoire

76 En fait je ne les ai pas publiées. Je les adressées à Claude Lise, à Césaire,


à Darsières, à Letchimy, et à quelques uns de mes plus proches amis, Christian
Louise-Alexandrine, Michel Ponnamah.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 309

du OUI qu’il craignait plus qu’il ne la souhaitait, rassuré par la pers-


pective d’une victoire du NON qu’il appelait de ses vœux mais qu’il
se croyait obligé de faire semblant de conjurer, il avait choisi de dési-
gner d’avance des bouc émissaires. Il en avait besoin pour expliquer
la défaite éventuelle du camp dans lequel il paraissait engagé corps
et âme. En fait, il n’y avait qu’un pied. Son cœur et sa raison étaient
dans l’autre.
De la peur comme moteur de notre histoire
Je veux aujourd’hui m’en tenir à la réponse faite à la première
question posée à Lise par Delsham  :
« Antilla - Qu’est-ce qui vous aura le plus choqué dans cette
campagne  ?
Claude Lise - Le fait que les adversaires du OUI aient eu recours à

h e
ce vieux réflexe de l’allumette, la peur. L’histoire de notre pays a été rythmée
p
t i gr a
par la peur. On terrorisait les esclaves pour qu’ils ne quittent pas les habi-

r
tations avec les procédés que l’on sait  : les chiens, les sévices etc. lorsqu’ils

L ' A 7 6 0
se sont libérés, on leur a dit  : « attention, comment allez-vous gérer votre

(c) 9
liberté  ? Au moment de la départementalisation, on a également fait peur

6 2
aux gens. En 1981, on a fait peur avec la menace du largage. Je pensais

6
9
que l’on n’oserait pas utiliser ce type d’arguments. J’ai également été très

05
choqué par les revirements de certains hommes politiques. »
Il y a là un abrégé de toute la bêtise des partisans du OUI. Il
suffirait peut-être à expliquer leur échec final. Mais il y a aussi un
côté ubuesque dans cette évocation de la peur comme moteur de
l’histoire de ce pays. Sur ce plan, le président du Conseil Général se
trouve en bien curieuse compagnie.
Qu’est-ce que c’est que cette « peur qui aurait rythmé l’histoire de
notre pays»  ?
Nous voilà donc affublés d’une mentalité d’esclaves, nous qui
comptons dans nos rangs tant de 22méistes patentés, convaincus
que nous sommes, avec Haïti, le seul pays au monde où une révolte
d’esclaves ait été couronnée de succès, sans l’aide de personne. Ce
qui nous autorise à proclamer que nous descendons en droiture de
nos ancêtres les nègres marrons  ! Au point que l’idéologie du mar-
ronnage et l’exaltation de ses vertus, le courage et l’audace, entre-
310 Édouard de Lépine

tenues par les grands prêtres du devoir de mémoire, inspirent non


seulement les nègres marrons de la politique (les marronneurs et
autres fidèles du « marronnage institutionnel ») mais ceux de la lit-
térature et de l’art.
Un pays qui compte tant de septembriseurs77, que les enfants
de Telgard ne perdent aucune occasion de taguer leurs exploits de
la signature « ych Telga » et qu’un drapeau imaginaire, attribué aux
insurgés de septembre 1870 monte une garde vigilante sur deux de
nos mairies, l’une gérée par un maire d’extrême gauche à la pointe
sud de l’Île, l’autre par un maire de droite à l’extrême nord du pays  !
Un pays qui compte tant de « dissidents», que nous avons été,
avec la Yougoslavie de Tito, le seul pays à nous libérer nous-même
d’une dictature (celle de l’Amiral Robert) au terme des « trois glo-
rieuses » journées de juin 1943, sans l’aide d’aucune troupe étrangè-

p h e
re  ! C’est ce qu’a reconnu en juillet 1943, le ministre plénipotentiaire

a
de la France Libre, Henri Hoppenot, l’envoyé spécial du Général De

i gr
Gaulle lui-même, expert s’il en est en matière de résistance !

rt
L ' A 6 0
Un pays qui compte tant de décembristes78 que nous sommes
7
(c) 9
la seule colonie à avoir jeté les CRS à la mer, au bout de trois nuits

6 2
d’émeutes. Nous y avons même gagné de devenir le seul départe-
6
9
ment ayant le droit d’être consulté sur tout projet de loi ou de décret

05
le concernant directement, au point que nous pouvons légitimement
dater de décembre 1959 l’An I de notre histoire nationale  ! C’est Fa-
non lui-même qui l’a proclamé  !
Un pays qui compte tant de fils de Chalvet que cette dernière
grande grève agricole de notre pays (février 1974) passe pour avoir
marqué la naissance d’un nouveau syndicalisme, pas moins assimi-
lationniste quant au fond mais plus agressif que le premier, et que
les esprits d’Ilmany et de Marie-Louise continuent d’inspirer et d’il-
luminer notre résistance à la toute puissance conjuguée des colonia-
listes et des békés  !

77 Les héritiers auto-procalmés des insurgés de septembre 1870 au sud de


la Martinique
78 Les inventeurs de «  décembre 59  » qui font des troubles des 21-22 et
23 décembre 1959 à Fort deFrance, l’an I de la lutte délivbréation nationale dela
Martinique
Sur la question dite du Statut de la Martinique 311

Un pays tellement farouchement antifasciste que nous som-


mes le seul territoire européen à avoir interdit à un fasciste, le dé-
puté européen Jean-Marie Le Pen, de fouler le sol sacré de la patrie,
16 ans jour pour jour avant le dimanche noir du 7 décembre, au nom
du droit des nègres de circuler librement en Europe et spécialement
en France.
J’espère qu’il se sera trouvé des professeurs d’histoire pour
faire ce que je faisais autrefois dans mes classes, aider mes élèves à
commenter les élucubrations de nos «  journalistes  », en attendant
de les faire figurer un jour dans un bréviaire du parfait crétin natio-
nal populiste martiniquais. Il faudra, peut-être, hélas  ! se résigner
à y faire figurer Claude Lise à côté de Delsham, de Pied et, à tout
seigneur tout honneur, derrière Me Gérard Dorwling-Carter dont le
regard acéré aura percé tous les mystères de la niaiserie, de la suffi-
sance et de la prétention satisfaites d’elles-même.

p h e
t i gr a
Voyez plutôt si ce n’est pas digne d’une anthologie de la bê-
tise  : sous le titre « Les princes du mensonge », G D-C « analyse »

' A r 6 0
la défaite du OUI le 7 décembre. C’est « l’atavisme dont parle Edouard
L
(c) 9 7
Glissant », « c’est le poids des siècles qui pèsent sur nos consciences, nos

2
esprits et nos âmes », c’est notre condition d’« enfants de la canne à su-

6 6
cre, de la pesanteur de l’autorité du maître et de son fouet omniprésent… Les
9
05
maîtres ont parlé, les urnes ont suivi les ordres donnés. » Un comble cette
référence au parrainage idéologique de Glissant, au moment même
où le très réel parrain du fils de José Hayot parraine le premier film
de son compère (Nord Plage).
Voilà en quelle compagnie se trouve le Président du Conseil
Général de la Martinique pour expliquer comment l’assemblée qu’il
préside a échappé au couteau qui lui était réservé par ses alliés du
OUI, grâce à la peur qui, selon lui, a rythmé l’histoire de ce pays.
Du revirement de certains hommes politiques
Le deuxième sujet d’indignation de Claude Lise, c’est le re-
virement de certains hommes politiques. Pour ce qui concerne cet
« indépendantiste repenti » dont la repentance le choque plus que
l’apostasie de son nouveau compagnon, indépendantiste de jadis
converti au charme de l’identité législative française, je pourrais
me contenter de rappeler au Président du conseil Général ce qu’il
312 Édouard de Lépine

savait encore quelques jours avant l’annonce de la consultation. Il


comprenait alors parfaitement, disait-il, ma position puisque j’avais
toujours été contre l’assemblée unique élue à la proportionnelle de-
puis le débat engagé dans son assemblée, à son initiative et sous sa
présidence, le 19 mars 1997.
Mais puisqu’il me donne l’occasion d’évoquer « les revirements
de certains hommes politiques » qui l’ont choqué durant la campagne
pour la consultation du 7 décembre, il me permettra de lui signaler
les revirements qui m’ont frappé, moi, sans me surprendre vraiment,
durant les longs débats qui ont précédé cette consultation.
Ce ne sont pas les mêmes revirements qui ont retenu notre at-
tention. Claude Lise fait allusion à ceux des élus qui ont voté, sans y
regarder de trop près, les différentes motions présentées au Congrès
mais qui, après consultation de leurs électeurs, ont émis quelques

h e
réserves sans aller toutefois jusqu’à remettre en question leurs votes.

p
a
Ce qui, soit dit en passant, leur a valu autant d’insultes que s’ils
l’avaient fait.
rt i gr
L ' A 7 6 0
Il n’y a guère que Jean Crusol qui ait tiré les conclusions de

(c) 9
l’opposition de la base de son parti aux positions prises par sa direc-

6 2
tion fédérale et par les élus socialistes au Congrès. Il a démissionné
6
0 9
de son poste de premier secrétaire de la Fédération pour s’exprimer
5
librement sans être tenu par la discipline que lui imposait sa fonc-
tion. Si les propos de Claude Lise ne visaient que le premier secré-
taire fédéral du PS, il devait le dire clairement. Crusol n’ayant besoin
de personne pour le défendre, je ne me mêlerai pas, moi, d’une af-
faire qui regarde avant tout le PS. Je me borne à constater que ceux
qui ont désavoué leur premier secrétaire ont été désavoués par leurs
électeurs. À commencer par l’élu le plus important de ce parti, le
député socialiste, maire de Trinité, Louis-Joseph Manscour, mis en
minorité non seulement dans sa circonscription et dans sa mairie
mais au sein de sa section socialiste.
Je ne peux que répéter ici ce que j’ai dit ailleurs, peut-être avec
un optimisme exagéré. Je préfère des élus qui changent d’avis après
avoir consulté leurs électeurs, à des élus sans électeurs qui n’ont pas
à changer d’avis, d’abord parce qu’ils n’ont pas d’avis, ensuite par ce
qu’ils n’ont de compte à rendre qu’à leurs chefs qui seuls peuvent se
payer ce luxe.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 313

Les volte-face d’Alfred Marie-Jeanne


Et, ici, je pense d’abord, bien entendu, au Premier secrétaire
du MIM, Président du Conseil Régional, dont les volte-face impres-
sionnantes m’inquiètent plus qu’elles ne me
choquent. Ce n’est pas moi qui ai déchiré le rapport Lise Ta-
maya. C’est Alfred Marie-Jeanne, agissant en tant que premier se-
crétaire du MIM, qui a parfaitement illustré sa conception du dialo-
gue démocratique, en compagnie d’un aréopage d’indépendantistes
purs et durs, en jetant à la poubelle, ce document considéré « comme
un torchon à la solde des colonialistes» parce qu’il nous enfermait dans
l’article 73 de la constitution française79.
Ce n’est pas moi qui ai vanté la beauté du geste et la force de
l’image80 ni proposé à l’Assemblée de voter une motion de félicita-

p h e
tion à M. le Président du Conseil Régional pour ce geste hautement

a
symbolique. Ce n’est pas moi qui ai voté, le 18 janvier 2000, une ré-

i gr
solution rejetant la proposition de la Loi d’Orientation pour l’Outre-
rt
L ' A 7 6 0
Mer de réunir en Congrès nos deux assemblées comme une « propo-

(c)
sition anti-démocratique », avant de m’y rallier après dix huit mois
de zangzolage.
6 2 9
9 6
C’est encore moins moi, bien entendu, qui ai permis à Ma-
5
0
rie-Jeanne et à son plus proche compagnon, Daniel Marie-Sainte,
de prendre la direction effective de ce Congrès dans des conditions
sur lesquelles je reviendrai. On n’évoquera ici que pour mémoire
le vote du député Alfred Marie-Jeanne en faveur du projet de révi-
sion constitutionnelle à l’Assemblée nationale en décembre 2002 et
contre ce projet en mars 2003 au Congrès de Versailles.
On n’en finirait pas d’énumérer les revirements sur le sujet du
vrai patron du OUI à la Martinique. De ses anathèmes contre l’as-
similation, contre l’autonomie, contre le moratoire, contre la « nou-

79 Voir http ://www.edl55.com/ecrire/articles.php3 ?id_article=37 Un
geste inacceptable
80 Daniel Marie Sainte, premier vice-président du Conseil Régional de la
Martinique et Sylvain Bolinois, Président de la Commission du Développement de
la Pêche et de l’aquaculture, auteur de la proposition de résolution félicitant Alfred
Marie)Jeanne de son geste « historique ».
314 Édouard de Lépine

velle droite », à son alliance avec la vieille droite et à son pacte avec
le gouvernement français, dans le respect de l’article 73 de la consti-
tution française et du principe de l’identité législative, le chemin
est sans doute infiniment plus long que celui d’un indépendantiste
revenu de ses illusions mais fidèle à son engagement pour la recon-
naissance de la personnalité collective du peuple martiniquais.
Mais à chacun ses préférences. OUI pa ni pouki. Les revire-
ments de ses nouveaux alliés ne choquent apparemment ni Claude
Lise ni, bien entendu, son interviewer qui y voit, au contraire, une
preuve supplémentaire de la constance et de la fidélité du député du
MIM à ses convictions indépendantistes.
Des revirements plus heureux
Il y a, heureusement, des revirements plus heureux. Je me ré-

h e
jouis des changements intervenus chez ceux qui ont refusé d’être
p
t i gr a
jusqu’au bout les dupes de bonne foi de la troïka, Girardin - Michaux
Chevry - Marie-Jeanne. Je me félicite en particulier que les élus FMP

' A r 6 0
qui avaient cru pouvoir transformer le pronunciamiento de Basse-
L
(c) 9 7
Terre en « Projet Martinique » (l’expression est de Miguel Laventure)

2
6
se soient ressaisis à temps et que, non sans courage, ils aient dénoncé

5 9 6
l’escroquerie de Basse-Terre qu’ils avaient fécondée en lui assurant

0
l’audience, la crédibilité et la respectabilité, sans lesquelles la fameu-
se Déclaration n’aurait été qu’une misérable fausse-couche.
Je me réjouis que Rodolphe Désiré s’en soit désolidarisé, après
avoir accueilli ce projet avec une certaine bienveillance, ce que j’ai
dénoncé, sans complaisance, publiquement et à l’intérieur du PPM81,
sans jamais oublier cependant que le sénateur maire du Marin est à
ce jour le seul élu martiniquais à avoir fait de la prison pour ses
convictions anticolonialistes.
Quant à l’alliance de deux hommes de gauche et d’un «  dé-
partementaliste assimilationniste au moins sincère dans ses convictions »,
j’espère pour Claude Lise qu’il y a plus de différences entre Marie

81Je renvoie le lecteur (ainsi que Claude Lise à qui cet article a été
adressé, à l’époque, comme tout ce que j’ai écrit à ce sujet.) à  : http ://www.
edl55.com/ecrire/articles.php3 ?id_article=64 Un débat nécessaire.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 315

Alice Jaccoulet, Marie-Jeanne et lui qu’entre Roger Lise, Rodolphe


Désiré et moi-même.
Quand ce ne serait que pour cette raison que jamais Marie-
Jeanne ni Jaccoulet ne feront pour lui ce qu’a fait le sénateur sortant
départementaliste assimilationniste, Roger Lise, qui a si fortement
contribué à en faire un sénateur de la Martinique en 1995. Faut-il
considérer Roger Lise comme un élu fréquentable quand il permet
à Claude Lise de siéger au Palais du Luxembourg et infréquentable
quand il lui évite de se suicider politiquement en refusant la mort
programmée du Conseil Général qu’il préside  ?
À l’époque, quand quelques uns de ses nouveaux amis l’accu-
saient d’avoir été élu par des hommes de droite, sous le titre, « Pour
une recomposition du paysage politique martiniquais  », j’écrivais
dans le journal du PPM un article que je concluais ainsi (le 2 octobre

p h e
1995)  : « Il s’agit moins aujourd’hui de nous lancer, tête baissée, sur les
vieilles routes qui nous ont conduit parfois à des victoires éphémères mais,

i gr a
souvent aussi, à des impasses tragiques, que de nous accorder le temps de la
t
A r 0
réflexion pour explorer, lentement, patiemment, humblement mais avec dé-

L ' 6
7
termination, toutes les voies qui s’offrent à nous pour une recomposition

(c) 2 9
du paysage politique martiniquais bien au-delà de la reconstruction

9 6 6
pure et simple d’une hypothétique unité de la gauche. »82

05
Quand à propos de l’accord sur le NON entre Désiré, Roger
Lise et moi, j’entends Claude Lise déclarer que « devant un tel tableau,
effectivement, cela, laissera des traces et il faut appeler à une recomposi-
tion du paysage politique martiniquais », je me dis que cette expression
doit lui rappeler quelque chose même s’il ne sait pas quoi. Mais ce
n’est certainement pas moi qui ai pris sur cette question des rapports
ponctuels gauche-droite, des positions qui n’étaient pas habituelle-
ment les miennes.
Les faux déçus du dimanche noir
Un dernier mot sur les revirements des hommes politiques.
Je regrette pour eux-mêmes, et pour le pays, que les maires n’aient
pas su transformer les réserves qu’ils ont émises, tardivement il est

82 http ://www.edl55.com/ecrirsosle titre/articles.php3 ?id_article=33
Pour une recomposition du Paysage Politique Martiniquais.
316 Édouard de Lépine

vrai, en opposition résolue au projet du trio Girardin - Michaux Che-


vry - Marie-Jeanne auquel s’est finalement rallié Claude Lise. Ils se
seraient épargnés l’humiliant désaveu de leur électorat partout où
ils sont restés le cul entre deux chaises. Sauf à Rivière-Pilote natu-
rellement. Mais chacun sait que Rivière-Pilote constitue, depuis un
quart de siècle, un cas particulier de la géographie électorale de la
Martinique. Du moins les maires ont-ils réagi avec une certaine di-
gnité, parfois même avec le minimum de décence que leur imposait
le désaveu de leur électorat.
Mais on a vu aussi, hélas  ! quelques uns des battus du 7 dé-
cembre réagir avec un tel dépit, une telle arrogance et une telle in-
conscience qu’on est bien forcé d’aller un peu plus avant dans la
recherche d’une explication à ce dimanche noir. Un dimanche qui
aurait été encore plus sombre sans les consignes explicites données

e
à des présidents de bureaux de vote pour assurer coûte que coûte la

p h
victoire du OUI. J’espère qu’il y aura quelques enseignants assez cu-

r a
i g
rieux pour proposer en Travaux Pratiques d’Histoire ou d’Instruc-

' A rt 0
tion Civique à leurs étudiants ou à leurs élèves, l’analyse comparée
6
L 7
des résultats des bureaux de vote de chaque commune, là où les opé-

(c) 9
2
rations se sont déroulées normalement c’est-à-dire sous le contrôle

9 6 6
du parti adverse et là où ce contrôle a été défaillant ou inexistant.

05
Mais je ne suis pas sûr que les faux déçus du dimanche noir
se soient fait autant d’illusions que parait l’indiquer le désenchan-
tement calculé de leurs déclarations d’après vote. Je ne parle pas de
ceux qui admiraient les lagons bleus de Bora Bora en pleine campa-
gne électorale. Leur religion était faite depuis longtemps. Ils savaient
parfaitement à quoi s’en tenir sur ce qu’ils feignent de considérer
comme un rendez-vous manqué avec l’histoire.
Fuite en avant ou naïveté  ?
À quelques jours de l’annonce officielle de la consultation, cer-
tains de ces faux déçus, parmi lesquels Claude Lise, ne croyaient
même pas que cette consultation dût avoir lieu. Le Président du
Conseil Général tenait de source sûre, disait-il, en l’occurrence de
Madame Michaux Chevry, que « tout cela était fini », que Chirac « qui
avait vu clair dans le jeu de Marie-Jeanne n’avait aucune intention de poser
quelque question que ce soit aux Antillais ».
Sur la question dite du Statut de la Martinique 317

Quand on lui objectait qu’on n’avait aucune confiance en la


parole de Michaux-Chevry, que le Président de la République ne
perdrait pas une si belle occasion d’infliger aux élus de la gauche
antillaise soit l’humiliation de lui devoir, à lui Chirac, le statut de
leur rêve, soit celle de les faire désavouer par la population, après
les avoir amenés à demander l’aman, il affichait une inaltérable et
insolente sérénité. Tous ses plus proches collaborateurs le savent en-
core mieux que ceux qui l’ont entendu déclarer lors de on passage au
Club d’ATV que chaque jour qui passait nous éloignait davantage
de la consultation.
À la différence d’Alfred Marie-Jeanne qui a essayé de mobili-
ser son électorat dès le mois de juillet et même d’accélérer la mobi-
lisation, en plein mois d’août, probablement parce qu’il était mieux
informé que Claude Lise des intentions de l’Elysée bien avant l’an-
nonce officielle de la consultation, la plupart des partisans du OUI

p h e
ont observé une attitude attentiste, laissant au peuple la responsabi-
lité de dire non à leur place.

t i gr a
' A r 6 0
Mais même s’il est évident que l’absence de motivation du
L
(c) 9 7
plus grand nombre et la naïveté de quelques autres ont joué un rôle

2
dans la démobilisation ou dans la non-mobilisation de ceux qui es-

6 6
saieront plus tard de se faire passer pour les plus chauds partisans
9
05
du OUI, cette circonstance n’explique que très partiellement une dé-
route du OUI probablement beaucoup plus importante que ne le
laisse croire le résultat brut de la consultation.
Sint ut sunt aut non sint. «  Que nos propositions soient ce
qu’elles sont ou qu’elles ne soient pas. »
En plus des raisons que nous avons largement développées
dans une dizaine de numéros de ce courriel, d’août à décembre, il
y en a une dont l’importance m’est apparue plus tardivement. Pro-
bablement parce que j’avais tendance à accorder aux résolutions du
Congrès plus d’importance que ne leur en attachaient ceux qui les
avaient votées sans y croire, alors que, moi, je n’avais participé ni de
près ni de loin à leur élaboration ni à leur adoption.
J’avais cependant mis en garde le président du Congrès contre
la tentation de retoucher aux motions déjà adoptées par les élus.
Dans la réponse qu’il devait faire aux observations de la ministre
318 Édouard de Lépine

sur les résolutions du Congrès, je lui avais suggéré de s’inspirer de


la fière réponse de ce Général des Jésuites au Saint Siège qui lui de-
mandait de modifier les statuts de la célèbre Congrégation. « Sint ut
sunt aut non sint », avait répondu le Général. « Que nos statuts soient
comme ils sont ou qu’ils ne soient pas ».
Bien que refusant, seul contre tous, la résolution proposant
l’assemblée unique au scrutin proportionnel, je proposais de répon-
dre à madame Girardin  : « Que nos résolutions soient ce qu’elles sont
ou qu’elles ne soient pas »
J’entendais marquer ainsi que les résolutions adoptées dans le
cadre de la Loi d’Orientation pour l’Outre-Mer » (LOOM) n’avaient
pas à être modifiées pour faire plaisir à madame Girardin en leur
reconnaissant une sorte de légitimité a posteriori à raison de leur
conformité avec les nouvelles dispositions constitutionnelles de mars

h e
2003. Le Congrès s’en était passé pour mener à bien ses travaux. Il
p
t i gr a
fallait refuser d’être dupe de la manœuvre de la ministre tendant
à faire croire que nos délibérations ne pouvaient être validées que

' A r 6 0
par la grâce du gouvernement Raffarin et à la condition d’oublier la
L
(c) 9 7
LOOM qui les avait rendues possibles.

2
9 6 6
Il s’agissait de garder à la gauche ce qui est à la gauche, sans

5
concession inutile au juridisme pointilleux de madame Girardin dé-

0
cidée à donner pleinement satisfaction à une droite conservatrice
faussement éclairée en enterrant purement et simplement la LOOM
avec la complicité d’un MIM revanchard et d’une gauche crédule.
L’enterrement de la LOOM c’était le prix à payer pour offrir à
Marie-Jeanne et à Michaux Chevry l’illusion d’une victoire finale de la
Déclaration de Basse-Terre, c’est-à-dire de la stratégie mise en place,
dès décembre 1999, par les conseillers de l’Élysée, au premier rang
desquels figurait la future ministre des DOM, contre le projet socia-
liste de Loi d’Orientation pour l’Outre-Mer.
Il suffit de voir avec quelle application et, parfois, avec quel
sens de l’anticipation, les partisans de l’Assemblée Unique ont re-
pris et développé les arguments de l’Élysée contre la LOOM, Claude
Lise lui-même finissant par se rendre après une défense, ferme sans
doute mais isolée au Sénat. Une défense relayée à l’Assemblée Na-
tionale par le seul député socialiste Victorin Lurel qui a eu par la
Sur la question dite du Statut de la Martinique 319

suite le mérite et le courage de maintenir sa position. Ce dont il a été


largement récompensé, le projet Girardin -Michaux Chevry-Marie-
Jeanne ayant été rejeté par 72 % des électeurs guadeloupéens.
Les mésaventures du « Document d’orientation »
C’est d’ailleurs l’une de nos déconvenues supplémentaires en
même temps qu’une de nos maigres fiches de consolation.
Une déconvenue, parce que la Guadeloupe a mieux réagi que
nous à la manipulation et à la machination de l’Élysée dont le prin-
cipal porte parole aux Antilles était madame Michaux Chevry. La
popularité de «  l’amie personnelle  » du président Chirac semblait
bien mieux assurée dans son île que celle de son comparse du pro-
nunciamiento de Basse Terre à la Martinique. Aussi bien l’humilia-
tion du dimanche noir apparaît-elle d’abord comme une humiliation

h e
infligée à la Présidente du Conseil Régional de Guadeloupe, c’est-

p
a
à-dire à la droite guadeloupéenne et, au-delà, à ses inspirateurs de
l’Élysée.
rt i gr
L ' A 7 6 0
Notre fiche de consolation est que, à la différence de celui de

(c) 9
la Guadeloupe, le document dit d’orientation que certains partisans

6 2
du OUI à la Martinique ont joint à leurs circulaires pour lui donner,
6
0 9
de façon à la fois méprisante et puérile, à défaut d’un contenu, l’ap-
5
parence d’un document officiel, n’a jamais été voté par le Congrès
de la Martinique.
Madame Michaux Chevry avait eu la précaution et la décen-
ce de faire voter ce document par son Congrès, pour lui donner le
maximum de crédibilité. En sorte que c’est bel et bien le Congrès,
c’est-à-dire plus de 80 % des élus guadeloupéens, qui a été massive-
ment désavoué par 72% des électeurs.
Chez nous, le document dit d’orientation a été discuté, voire
« négocié », selon les ultras du OUI, par une délégation de 10 élus,
ratifié par une Commission de Suivi de 20 membres, c’est-à-dire
par moins du quart des élus du Congrès, sans jamais être présenté
en assemblée plénière. Et pour cause  ! En sorte que nous pouvons
effectivement nous consoler en considérant qu’après tout, les 50 %
d’électeurs qui ont voté NON, n’ont pas désavoué 80 % de nos élus,
comme en Guadeloupe, mais seulement 23 % d’entre nous.
320 Édouard de Lépine

La substitution permanente
La substitution d’une Commission de Suivi à une assemblée
plénière, dans un moment aussi important du processus ayant abou-
ti à la consultation du 7 décembre, résume assez bien l’histoire de
cette réforme avortée. Elle est passée inaperçue et n’a suscité aucune
opposition significative.
Ainsi, dans sa phase finale comme à ses débuts, le débat sur
les institutions a eu lieu par procuration. Le document de base,
l’«  AVANT PROJET MARTINIQUE, document réalisé par le
Conseil Régional de Martinique, à l’initiative de son président Al-
fred Marie-Jeanne », dont le Congrès s’est trouvé prisonnier, a été
élaboré en fait par une Commission ad hoc dans laquelle le MIM
a été régulièrement majoritaire.

p h e
Mais ce qui pouvait être rattrapé et corrigé sur une longue

a
période ne pouvait pas l’être sur quelques semaines, les uns étant

i gr
plus ou moins consciemment complices des autres pour esquiver le

rt
de la démocratie.
L A 7 6 0
débat au nom du consensus qui peut être à l’occasion le pire ennemi
'
(c) 6 2 9
Le consensus avait commencé par l’invraisemblable procédu-

9 6
re de désignation de la délégation chargée de mettre au point avec
5
0
la ministre les modalités de la consultation. Au mépris des règles
les plus élémentaires de fonctionnement d’une démocratie repré-
sentative, le Congrès avait constitué une délégation de 10 élus, en
excluant toute représentation de l’opposition, au motif ahurissant
qu’une délégation chargée de « négocier » devait être homogène, de
façon à éviter la division « face à l’ennemi ».
Le pire est que cette argumentation prétendait s’inspirer de la
démocratie syndicale. Comme si la représentation politique d’une
collectivité pouvait être réduite à la dimension d’un syndicat ou
d’une section syndicale d’entreprise défendant des travailleurs en
grève à la fois contre le patron et contre les « jaunes »  ! Cette invrai-
semblable réduction de la représentation politique d’une collectivité
se doublait au surplus d’une singulière conception de la démocratie
ouvrière. Car, bien entendu, si l’on peut concevoir qu’une délégation
de travailleurs en lutte reçoive mandat de négocier au nom de tous,
il est évident que le résultat de la négociation doit être soumis à l’en-
Sur la question dite du Statut de la Martinique 321

semble des travailleurs, seuls qualifiés pour en apprécier la confor-


mité avec les objectifs fixés.
En réalité, il s’est agi de la résurgence de vieux réflexes ou de
la remontée de bribes de leçons mal apprises sur la démocratie des
conseils ouvriers (les soviets) et sur leur fonctionnement selon les
règles du centralisme démocratique. Chacun sait aujourd’hui à quoi
cela a abouti là où il a été appliqué.
Une étrange conception de la démocratie
Mais le plus grave est que cette délégation de 10 membres
était une délégation boiteuse, déséquilibrée dans tous les sens du
terme. Elle comptait 40 % d’indépendantistes dont deux représen-
tants de deux partis unipersonnels (le MODEMAS et le PALIMA)
tandis qu’en étaient exclus 19 représentants du groupe le plus im-

e
portant du Congrès.

r ap h
Autant dire que cette délégation n’avait ni représentativité,

rt i g
ni compétence, ni légitimité pour parler au nom de l’ensemble du
0
' A 6
Congrès. Faisons grâce au lecteur des stupidités entendues sur le
L 7
(c) 9
mandat impératif et limité que cette délégation aurait reçu de l’as-

6 2
semblée plénière qui aurait, en même temps, donné pouvoir à un

6
9
Comité de Suivi pour apprécier, à sa place, les résultats de la «négo-

05
ciation» avec madame Girardin.
Le miracle est que le peuple ait mieux réagi que les élus à cette
accumulation de petites manœuvres dignes dune république bana-
nière. Car tout cela avait été bien calculé, bien huilé, bien magouillé,
probablement avec les services de madame la ministre des colonies.
Le Document dit d’orientation n’a pas été présenté en plé-
nière ni même simplement adressé aux élus pour des raisons évi-
dentes. Les plus curieux en ont été quittes pour aller le chercher sur
le site Internet du Conseil Régional ou sur celui du CRPLC (Centre
Régional pour l’étude des Pouvoirs Locaux dans la Caraïbe) qui a
fonctionné pendant toute cette période comme un service annexe
du Conseil Général.
Ce texte ne pouvait venir sans risque dans une assemblée plé-
nière. Les co-présidents du Congrès ne voulaient en prendre aucun.
Un débat public sous l’œil des caméras de télévision ne comportait
322 Édouard de Lépine

pas seulement la certitude d’une remise en cause du mode de scrutin


par ceux des élus qui avaient accueilli favorablement la mini-fronde
des maires signataires du manifeste lancé par Rodolphe Désiré en
faveur d’une représentation territoriale dans la future assemblée
unique. Je n’aurais probablement pas été seul à voter contre la pro-
position du Congrès comme je l’avais été au Conseil Régional le 9
avril et le lendemain en assemblée plénière de ce Congrès.
De la proclamation de la « nation martiniquaise » à la reven-
dication de l’identité législative française
Mais cela n’aurait pas manqué de sel de voir adopter le cadre
de l’article 73 de la constitution par ceux qui avaient affirmé en pré-
ambule à tout changement véritable que « d’emblée tout recours à l’ar-
ticle 73 de la constitution devait être écarté 83 »  !

p h e
Pour approuver le recours à « l’identité législative » française,

a
il aurait été encore plus amusant de voir se lever les mains de MM.

i gr
Francis Carole, Marie-Sainte (le prolixe et arrogant porte parole offi-
rt
' A 0
ciel des patriotes martiniquais) Marie-Jeanne, Malsa, Boutrin et des

L 7 6
(c)
18 autres élus qui avaient proclamé avec tant de conviction apparen-

2 9
te l’existence de la nation martiniquaise. Quel meilleur moyen de
6
6
conforter l’identité nationale martiniquaise, de faire valoir le droit

5 9
du peuple martiniquais au marronnage institutionnel (BPM) et de
0
consolider la conscience nationale du peuple martiniquais  !
Pour ceux qui n’ont pas suivi ce débat à la télévision, il vaut
la peine de relire le procès verbal in extenso84 de cette séance de nuit
qui a duré près de trois heures, pour mesurer combien il y a loin de
cet accouchement «  historique  » de la nation martiniquaise, dans
la douleur et dans la confusion, à la fausse couche du document
d’orientation.
Têtes des mimistes venus assurer la claque dans la salle des
délibérations du Congrès   ! Tête des patriotes, les oreilles collées
à RLDM ou les yeux rivés sur leur petit écran,  en écoutant ou en

83 Avant Propjet Martinique, document o.c. p 7


84 Deuxième Congrès des Élus départementaux et régionaux de la Marti-
nique. Procès-Verbal in extenso, Tome1/4, Journée du 20 févruer 2002
Sur la question dite du Statut de la Martinique 323

voyant leurs dirigeants réclamer ce qu’ils avaient jusqu’alors rejeté


avec tant de morgue  !
Il est vrai que cet article 73 avait été entre temps révisé, mettant
fin du même coup à la situation dénoncée depuis 25 ans et encore
récemment réaffirmée au congrès par le plus proche compagnon du
Président Marie-Jeanne, Daniel Marie-Sainte, de « pays militairement
occupé politiquement dominé, économiquement exploité, culturellement
opprimé  » 85. Les patriotes résistants n’entretiennent-ils pas désor-
mais des relations cordiales avec « l’occupant », dînant à l’Elysée,
déjeunant à Matignon et petit déjeunant à la Rue Oudinot  ?
Mais trois questions n’auraient pas pu être évitées, si comme
l’exigeait le respect le plus élémentaire des élus, le document d’orien-
tation était revenu devant l’assemblée plénière.

p h e
Première question   : à quel moment, le Congrès avait-

a
il eu à examiner la situation nouvelle créée par cette révision
constitutionnelle  ?
rt i gr
L ' A 7 6 0
Le problème qui me paraissait et qui me paraît encore inu-

(c) 9
tile dans le cadre de la LOOM avait été pourtant longuement évo-

6 2
qué dès l’ouverture du Congrès par le sénateur Désiré. Celui-ci es-
6
0 9
timait indispensable une révision de l’article 73 de la constitution
5
pour une réelle avancée dans la réforme institutionnelle. C’était à
notre avis mettre la charrue avant les bœufs. Claude Lise y avait
d’ailleurs répondu d’avance en rappelant la position du secrétaire
d’État à l’Outre-Mer, Christian Paul. Celui-ci avait en effet affirmé
que la volonté des peuples d’Outre-Mer exprimée dans le cadre de
la procédure prévue par l’article 6286 de la LOOM serait respectée
quelles que soient ses implications sur le plan constitutionnel.
Deuxième question  : est-ce que l’affirmation du principe de
l’identité législative, était contenue dans les résolutions votées par
l’assemblée plénière, le 10 avril 2003, c’est-à-dire après la révision
de la constitution ?

85 P-V in extenso t 1/4, p 94


86 Cet article que Claude Lise avait réussi à faire passer, non sans mal, ren-
dait obligatoire la consultation de la population en cas de changement de statut.
324 Édouard de Lépine

Troisième question enfin   : qui a rédigé le document


d’orientation  ? 
On a beau avoir des doutes quant à sa parfaite maîtrise de la
question des sources historiques de l’assimilation qu’il dénonce avec
tant d’apparente sincérité depuis trente ans, on ne peut pas croire
que Marie-Jeanne ait rédigé un document réaffirmant son respect
du principe de l’identité législative française c’est-à-dire du principe
de l’assimilation.
Or que reste-t-il quand on a enlevé de ce document d’orien-
tation le fondement de cette orientation  ? Rien qui ne soit contenu
dans le projet élaboré sur la base de la Loi d’Orientation
C’est ici qu’apparaît au grand jour la manipulation grotesque

p h e
à laquelle s’est livrée Brigitte Girardin, c’est-à-dire le président de la

a
République lui-même. Pour essayer de faire passer en contrebande

t i gr
les thèses du pronunciamiento de Basse-Terre selon lesquelles la Loi
r
L ' A 7 6 0
d’Orientation pour l’Outre-mer ne permettait pas la mise en appli-

(c) 9
cation des résolutions du Congrès votées pourtant dans le cadre de

6 2
cette loi, ils en étaient réduits à se prétendre seuls capables de ren-

6
9
dre possible l’application d’une loi qu’ils jugeaient mauvaise. Une

05
loi contre laquelle ils avaient vainement mobilisé le ban et l’arrière-
ban des parlementaires les plus réactionnaires, en traînant devant le
Conseil Constitutionnel, la principale disposition de cette loi  : celle
qui prévoyait la consultation de la population sur toute modification
institutionnelle la concernant.
Ainsi, les formules chocs, volontairement provocatrices, d’Al-
fred Marie-Jeanne à l’ouverture du Congrès « la fronde contre la mé-
thode préconisée, jugée puérile et partant dégradante pour les élus, de co-
difier à l’excès et à l’envi leur rencontre », la condamnation d’une soi
disant tendance « à cadrer et à encadrer leur démarche et leurs réflexions
qui avait toujours paru politiquement insupportable », l’exigence de l’élu
indépendantiste, « non conformé », de privilégier « l’audace de pen-
ser et de proposer par soi-même et pour soi-même », bref la logique
de la Déclaration de Basse-Terre conçue comme une proposition de
transition a minima, pour sortir de l’embrouillamini actuel », la volonté
Sur la question dite du Statut de la Martinique 325

de «  décrocher une part importante des attributs de la souveraineté  »87


aboutissaient à la signature d’un texte rédigé par la ministre des co-
lonies de M.Chirac. Le MIM ne pouvait pas en être fier.
Un tel document ne pouvait être adopté qu’en catimini, à
l’esbroufe et par procuration, comme l’avait été le soi-disant projet
Martinique élaboré par la Commission ad hoc du Conseil Régional,
sans un seul débat en plénière pour le valider. Du moins ce soi-di-
sant projet avait-il été rédigé par ou sous le contrôle des élus marti-
niquais. Madame Girardin ne leur a même pas fait l’avantage de leur
laisser la rédaction d’un texte présentable à leurs collègues. Elle a
rédigé elle-même le document d’orientation adressé simultanément
à la Martinique et à la Guadeloupe avec tout juste quelques nuances
(pour masquer l’unicité de la source  ?). Et le président du Conseil
Régional de la Martinique a dû s’y conformer.

h e
L’incroyable est que des élus de gauche aient pu se laisser
p
t i gr a
prendre à cette sinistre comédie. Car rien, bien entendu, n’obligeait
Claude Lise à se faire complice de Marie-Jeanne en refusant de

' A r 6 0
convoquer le Congrès pour lui soumettre le texte de ce prétendu do-
L
(c) 9 7
cument d’orientation que 80 % des élus sont sensés avoir approuvé.

2
9 6 6
Faire payer à Marie-Jeanne la lacération du Rapport

5
Lise-Tamaya

0
Que, Claude Lise le croie ou non, j’ai eu constamment en tête
depuis quatre ans mais encore plus, naturellement, depuis le début
de cette campagne pour la consultation du 7 décembre, l’engage-
ment pris par Alfred Marie-Jeanne lors de la cérémonie de lacération
du rapport Lise-Tamaya.
Le Président de la Région déclarait au journal Le Monde que ce
rapport est « dicté d’en haut, dans ses limites comme dans son contenu…
que le Congrès est antidémocratique, en ce sens qu’il favorise une dérive
alimentariste ( ?  ?  ?) puisque c’est le Congrès qui jugera de l’opportunité
d’interpeller le gouvernement français sur une possible évolution statutai-

87 Toutes ces citations, y compris le soulignage et l’enrichissement en gras,


sont tirées de l’intervention du Président du Conseil Régional à l’ouverture de la
première session du Congrès des élus départementaux et régionaux (Procès-Verbal
in extenso de la réunion plénière du mardi 12 juin 2001, p 10-11)
326 Édouard de Lépine

re », que le rapport est « un rapport dérobade, étriqué à souhait, concocté
pour freiner le déclin des suppôts inconditionnels du gouvernement que
c’est pour cela qu’il faut le combattre. Je prends le risque, ajoutait-il, de
gagner sur ce terrain. »
Dans une lettre que j’ai adressée le 10 mars 2000 au Secrétaire
Général du PPM, je prenais l’engagement inverse : « Je suis décidé,
et je crois que tout le PPM devrait être décidé, à lui faire perdre ce
combat ».
Je m’en suis tenu à cette décision. Ai-je besoin d’ajouter que je
n’ai aucune raison de le regretter  ? Au contraire. Je n’en suis pas peu
fier. Je suis convaincu que Claude Lise aurait gagné, et la Martinique
avec lui, en faisant preuve d’autant de fermeté face aux prétentions
d’Alfred Marie-Jeanne. La discipline de parti n’a rien à voir avec la

p h e
capitulation sans principe devant les exigences d’un démagogue.

gr a
Quand le bruit avait couru que pour obtenir la participation
t i
L ' A r 6 0
de Marie-Jeanne au Congrès, Claude Lise avait dû s’engager à faire

7
passer l’élection de l’assemblée unique à la proportionnelle, j’avais

(c) 2 9
refusé d’y croire. Dans mon esprit, le Président du Conseil Général
6
6
ne pouvait accepter un tel chantage parce que rien ne l’y contrai-

5 9
gnait. Marie-Jeanne pouvait tout au plus interdire à ses 13 godillots
0
du MIM de participer au Congrès. Il n’avait aucun moyen de pres-
sion sur les autres. Au surplus, je ne voyais pas comment Claude
Lise pouvait s’engager à faire adopter la proportionnelle à une ma-
jorité d’élus du scrutin majoritaire. Enfin il me paraissait difficile de
s’engager sur une décision qui relève du Parlement. Parlementaires
tous les deux, les deux co-présidents du Congrès le savaient mieux
que personne.
Pas ça Claude  ! Pas toi  ! En tout cas, pas à moi  !
Mais le plus incroyable c’est que ce soit Claude Lise qui invo-
que aujourd’hui les problèmes que pose à un parti l’indiscipline de
ses militants. Il récuse, bien entendu, la pensée unique au sein d’un
parti. Il veut bien y admettre des tendances. Mais elles doivent s’ex-
primer au sein du Parti, pas à l’extérieur. Sans quoi ce parti devient
un club.
Sur la question dite du Statut de la Martinique 327

On croit rêver. Voici un homme qui, il y a maintenant plus


de deux ans88, dans la foulée du premier Congrès des Élus Régio-
naux et Généraux a estimé, non sans raison, que le PPM n’offrait pas
un espace suffisamment large pour y mener un débat de fond sur
l’avenir institutionnel du pays. Pour pallier cette carence, il décidait
de créer un Espace de Réflexion et d’Action Démocratique pour la
Martinique.
Avec un petit groupe de fidèles, il établissait les statuts de cet
espace qu’il proposait non à la discussion mais à la ratification de
ceux qu’il invitait à l’y rejoindre. Il est vrai que dès sa seconde as-
semblée générale, cette association citoyenne que les naïfs tenaient
pour un lieu par définition plus ouvert qu’un parti, etait devenu
un Espace d’Action dans lequel la référence à la réflexion, qui sem-
blait devoir constituer sa raison d’être, paraissait superflue. Et pour
cause. Les deux seuls mots qui ont provoqué un début de discussion

h e
à cette seconde assemblée plénière sont ceux de Réflexion et d’ex-
p
t i gr a
clusion, l’un paraissant exclure l’autre89.

' A r 6 0
Pour le fondateur de l’EADM, l’action, et par conséquent la

L
(c) 2 9 7
discipline qui, comme chacun sait, fait la force des armées, devait
être l’élément décisif dans ce nouvel Espace. Aussi bien cet espace

6 6
par définition ouvert prévoyait-il l’exclusion pour désaccord grave
9
5
avec son conseil d’administration et par conséquent avec son gourou.
0
Je dois avouer, à ma grande honte, que j’ai été membre de
cet Espace… l’espace d’une assemblée générale et demi. Le temps
de comprendre que je n’avais pas grand chose de commun avec les
objectifs de la nouvelle association où il aurait suffi de remplacer
les mots Conseil d’Administration et Président par ceux de Comité
Central (le CC) ou de Comité National (le CN) et de Secrétaire Géné-

88 Octobre 2001
89 Je proposais 1°/ de mettre l’article 1 des statuts  : « Il est fondé entre les
adhérents aux présents statuts, l’association dénommée : ESPACE D’ACTION DE-
MOCRATIQUE POUR LA MARTINIQUE (E.A.D.M.)» en accord avec l’article 2  :
« L’association est un espace de rassemblement démocratique, un lieu de réflexion
et d’action politique, s’inscrivant dans la perspective du développement de la Mar-
tinique et de l’émancipation du peuple martiniquais. » Autrement dit je souhaitais
faire apparaître l’un des objets de l’association, la Réflexion, dans le dénomination,
comme cela me semblait avoir été prévu initialement. 2°/ d’exclure le mot exclusion
des statuts d’un espace par définition ouvert cad sans frontières.
328 Édouard de Lépine

ral (Gensek) pour reproduire les schémas du fameux « centralisme


démocratique  ». Bref, Claude Lise, qui a adhéré au PPM en 1978,
l’année où le dernier des dinosaures du communisme occidental,
Georges Marchais, renonçait au centralisme démocratique, était in-
capable de produire autre chose que le modèle que Césaire avait
abandonné, 22 ans plus tôt, (1956) en démissionnant avec éclat du
PCFpour échapper à la discipline de caserne qui y régnait.
N’est-il pas incroyable que ce soit le Président de l’EADM qui
se pose en gardien de l’orthodoxie de la ligne césairienne, à l’inté-
rieur du PPM   ?
Des vertus de l’indiscipline
Mais l’incroyable n’est pas le pire ni le comble. Le comble c’est

e
que ce soit Claude Lise qui se pose en champion de la discipline du

p h
PPM dans cette affaire. S’il y a un sujet qui a pu faire échouer le

r a
g
projet d’assemblée unique -et je m’en réjouis- c’est bien la ques-

rt i 0
tion du mode de scrutin prévu par le Congrès. Je passe sur les ar-
A
L ' 7 6
guments politiques délirants qui ont amené un président de Conseil

(c) 2 9
Général à traiter ses collègues de l’assemblée départementale en par-

6
6
faits crétins, incapables d’avoir une « vision globale » du territoire

5 9
et de voir plus loin que le bout de leur canton90. On sait que l’une
0
des réserves les plus importantes des maires, autrement dit l’un des
facteurs qui ont le plus contribué à leur démobilisation, en tout cas à
leur manque d’enthousiasme, c’est ce mode de scrutin.
Il se trouve que c’est sur cette question précisément que
Claude Lise a estimé devoir se prononcer « en conscience » contre
l’avis de son parti. Parce qu’il a une conscience, lui. Pour lui, les
autres n’en ont pas. Ils ne peuvent pas se sentir, en conscience, obli-
gés d’avoir une position différente de celle de leur parti.

90 On lira avec intérêt le compte rendu du débat sur cette question notam-
ment l’intervention de Claude Lise, P-V in extenso Tome 4/4, p 78  : « Une fois n’est
pas coutume, je ne peux pas suivre la position de mon Parti sur ce plan. Je ne prends
personne au dépourvu -Camille Darsières le sait- j’avais annoncé que je prendrais
une position différente et je me sens en conscience obligé de dire ma position sur ce
point… Je suis obligé de le dire aux Martiniquais parce que je ne serais pas en paix
avec ma conscience… »
Sur la question dite du Statut de la Martinique 329

Je suis persuadé que le Président du Conseil Général n’a ja-


mais mis en balance notre crédibilité respective au sein du Comité
National du PPM, sauf peut-être lorsqu’il s’agissait de le faire dési-
gner comme candidat à la députation en 1988 ou comme candidat
au Sénat en 1995.
Il n’a jamais douté un seul instant de l’écart incommensurable
entre son influence et la mienne au sein du PPM, ni au sein de l’as-
semblée qu’il préside, ni au sein du Congrès ni, à plus forte raison,
dans le pays. Qui peut croire sérieusement que l’indiscipline qu’il
me reproche, et que j’assume, a davantage pesé que la sienne, dans
le refus des Martiniquais de se laisser prendre à la mascarade de
l’assemblée unique  ?
Le poids spécifique d’un ancien député, sénateur, Président
depuis douze ans du Conseil Général, allié à un autre député, Prési-

p h e
dent depuis six ans du Conseil Régional, cet attelage bancal traînant
derrière lui trois autres parlementaires, 26 maires sur 34, 80 % des

gr a
conseillers généraux et des conseillers régionaux, les conseils consul-
t i
L ' A r 6 0
tatifs, (CESR ET CCEE), tous les partis politiques martiniquais à l’ex-

7
ception du seul FMP, l’Université, les intellectuels progressistes, les

(c) 9
radios, les télévisions, les journaux, sans parler des instituts de son-

6 2
dage, n’a pas réussi à faire pencher la balance en faveur du OUI  ?
6
05 9
Qui ne voit que c’est là le résultat de la peur et la conséquence
du comportement de ces hommes qui ont perdu de leur crédibilité
dans leur parti plutôt que le reflet de l’immense crédit dont bénéfi-
cient dans le pays ces hommes qui caracolent en tête du hit-parade
de la popularité médiatique  ?
24 décembre 2003
p h e
t i gr a
L ' A r 6 0
(c) 2 9 7
9 6 6
05
Sur la question dite du Statut de la Martinique 331

Index

A
Aliker Pierre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331
Almont Alfred. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331
Amiral Robert. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331
Armongon. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331

B
p h e
t i gr a
Baltide Joseph. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331

L ' A r 6 0
Bayardin Henri. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331

(c) 2 9 7
Bayrou François. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ben Bella. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
331
331

6 6
Bérégovoy Pierre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
9
331
Betzi 331
05
Bissol lépopold. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Blérald Alain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
331
331
Blum Léon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331
Bolinois Sylvain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331
Bonaparte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331
Bonté Maurice. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .