Vous êtes sur la page 1sur 3

Poétique du monde : Littérature d’Afrique et d’ailleurs

Cette rubrique est consacrée à la découverte des littératures du monde à travers la présentation d’une
œuvre (pièce de théâtre, roman, essai, conte…).

Aujourd’hui, nous vous présenterons la pièce de théâtre Musika du dramaturge Burkinabé


Aristide Tarnagda. Comédien, auteur et metteur en scène. Il a écrit une quinzaine de pièces et a reçu le
Grand Prix Littéraire d’Afrique noire en 2017 pour sa pièce Terre rouge/ Façons d’aimer. Musika est
son dernier texte édité (2019).

Cette pièce comporte sept personnages que sont le Coryphée- Musika- Simba- Wamba, la
grand-mère de Musika- Munhila- John le blanc. Nous axerons notre présentation sur les personnages
principaux que sont le Coryphée, Musika et Simba. En effet, c’est à travers le discours desdits
personnages que nous entendons totalement l’histoire de cette pièce qui parle du Congo pillé pour son
coltan.

Pour fabriquer les ordinateurs, les téléphones portables, les télévisions, il faut du coltan ; tout
le monde le sait. La République Démocratique du Congo est la terre où regorge cette matière première,
tout le monde le sait. Depuis plus d’un demi-siècle, cette partie de l’Afrique est surexploitée par des
trafiquants pour servir le monde de la technologie, tout le monde le sait aussi. Ces informations font
constamment l’actualité mais personne ne fait rien. Aucune organisation internationale ou nationale
congolaise ne semble se préoccuper de ce problème au-delà des discours de condamnations classiques.
Voici le décor de cette pièce construite à quelques exceptions près comme une tragédie grecque ou une
musique.

Dans l’introduction- prologue, le coryphée présente les accords principaux et tel un chef
d’orchestre dirige la symphonie qui se chante pour le lecteur spectateur et qui s’intitule le «  théâtre
réalité ».

« "Le théâtre réalité" n’est pas là pour vous faire avaler coûte que coûte que c’est parce
que les cathos n’aiment pas les musulmans en Centrafrique que le sang inonde les rues de
Bangui. Ni que Kidal, Tombouctou et Gao ne sont que des histoires de fanatisme et on de
gaz, de pétrole, d’or, d’énergie solaire et de "démocratie mon cul" […] »

C’est dans ce théâtre que Musika refuse de s’enfuir avec son ami Simba. Lui veut quitter cette terre
maudite afin d’éviter que les trafiquants ne viennent les kidnapper pour les obliger à creuser le coltan,
les obliger à devenir des « cons au fond d’un trou à coltan ». Elle, refuse de partir et d’abandonner sa
grand-mère aux « charognards » qui n’hésiteront pas à lui faire subir toutes sortes de violences malgré
son âge. Dans leurs débats ils ne voient pas arriver John, un braconnier blanc qui pointe son arme sur
Simba et l’emmène. D’autres hommes noirs cette fois-ci font aussi irruption et emmènent Musika.

Ainsi se chante avec Simba un couplet autour du creusement du coltan. Cette richesse
minérale qui fait fonctionner le monde de la technologie occidentale qui gouverne le monde mais qui
se trouve dans un pays d’Afrique qui n’en tire que des malheurs. Nous assistons ici à une
représentation de l’exploitation anarchique des richesses de l’Afrique. Comme le dit John, le trafiquant
à Simba lui posant la question : « Pourquoi vous faites ça ? »

« John : […] C’est une question de rôle distribué. Creuse creuse creuse. Des millions de
gens attendent des TGV et des fusées de plus en plus rapides et moins chers. […] Creuse
creuse creuse. Des milliers de filles attendent les nouvelles marques de portables de leurs
copains […] aujourd’hui, sans portable high-tech, pas d’amour. Enfoiré, c’est ça que tu
veux ? Tu veux provoquer une panne d’amour ? Déjà qu’on est mal avec le peu d’amour
qu’il y a sur cette maudite Terre ; que deviendrons-nous avec une panne générale
d’amour ? Creuse creuse creuse. »

Par ailleurs, la mélodie de Musika dans le second couplet est plus mélancolique. Elle est celle
qui symbolise tous les maux du Congo détruit de l’extérieur par les blancs mais aussi de l’intérieur par
les siens. Séquestrée et violée, elle se rend compte qu’elle est enceinte et refuse de se faire avorter
comme le lui ordonne sa grand-mère, Wamba car il s’agit de l’enfant de Simba et Simba est pour elle
l’espoir d’un monde meilleur. « Simba s’est déposé dans mon ventre avant que les chiens ne
m’amènent dans leur trou ». Wamba qui s’est vue voler ses quatre fils pour alimenter l’effectif des
enfants soldats du pays, qui a vu son corps abusé par toutes sortes d’hommes, considère que pour
guérir le Congo, plus aucune femme ne doit accepter de faire un enfant.

« […] J’ai compris qu’ils avaient besoin de nous. Ce sont des fils de chiennes qui ne savent
pas tenir une pioche, encore moins une arme. Alors ils organisent la pagaille dans nos
villages et ramassent nos enfants pour leur guerre à eux. Ils nous font pondre des enfants
pour creuser leurs trous à coltan, à diamant, à or ; ils ont besoin de nos ventres pour ça…
tu comprends ? Ils se servent de nos ventres pour éterniser leur pagaille […] »

S’ensuit une bataille qui finira par provoquer la mort de Musika.

Ainsi est représentée la tragédie qui mine chaque jour la RDC qui « s’enlaidit dans nos
consciences » comme le spécifie le coryphée dans l’outro- épilogue. Il en appelle à la conscience
populaire sur les plaies du Congo et sur notre capacité à réveiller notre humanité pour lutter contre le
fléau de l’indifférence face aux souffrances des congolais pour faire déborder nos vies de portables, de
consoles, de télévisions…
Fatou Sy

Le théâtre publié d’Aristide Tarnagda

- Il pleut de l’exil / Les larmes du ciel d’août, in Écritures d’Afrique : dramaturgies


contemporaines. Culturesfrance, 2007
- De l’amour au cimetière. Collection récréâtrales, Découvertes du Burkina, 2008
- Alors, tue-moi / Les larmes du ciel d’août. Collection récréâtrales, Découvertes du
Burkina, 2008
- Et si je les tuais tous madame ? / Les larmes du ciel d’août. Lansman, 2013
- Sank ou la patience des morts. Lansman, 2016
- Terre rouge/ Façons d’aimer. Lansman, 2017
- Musika. Lansman, 2019