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LÉON DAUDET, UN RÉACTIONNAIRE AUX AVANT-GARDES

François-Xavier Hervouët

P.U.F. | Revue d'histoire littéraire de la France

2005/3 - Vol. 105


pages 533 à 547

ISSN 0035-2411

Article disponible en ligne à l'adresse:


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Pour citer cet article :
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Hervouët François-Xavier, « Léon Daudet, un réactionnaire aux avant-gardes »,
Revue d'histoire littéraire de la France, 2005/3 Vol. 105, p. 533-547. DOI : 10.3917/rhlf.053.0533
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LÉON DAUDET,
UN RÉACTIONNAIRE AUX AVANT-GARDES

FRANÇOIS-XAVIER HERVOUËT*

LÉON DAUDET, OU LES AMBIGUÏTÉS DE LA RÉACTION

Léon Daudet traîne derrière lui une réputation des plus sulfureuses,
auteur repoussoir pour beaucoup en raison de ses options politiques radi-
cales : incarnation de l’intellectuel d’extrême droite, il fut tour à tour, et
bien souvent tout à la fois, nationaliste et royaliste, antisémite et anti-ger-
maniste. Hormis quelques biographes, personne ne s’est guère aventuré à
écrire sur lui après 1945 : plus encore que Maurras ou Brasillach, il est
longtemps resté dans l’oubli, d’autant que son œuvre romanesque,
inégale, n’a pas racheté son œuvre critique ; ses préfaciers ne s’aventurent
guère à citer autre chose que son Voyage de Shakespeare, qui fit l’admira-
tion de Proust. Son père est aussi une ombre encombrante. Ce silence
réprobateur tranche avec l’audience confortable qu’il avait acquise de son
vivant ; ainsi, ses recueils de souvenirs se tirèrent à plus de quinze mille
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exemplaires chacun lors de leur parution ; il est un chroniqueur et un jour-

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naliste de premier ordre, ainsi qu’un homme politique élu de manière
éphémère à la chambre bleu horizon après la victoire de 1918.
Personnage controversé de son vivant, l’homme a occulté l’écrivain,
qu’Hannah Arendt range dans la catégorie des « nihilistes », lorsqu’elle
condamne « l’élite de jeunes intellectuels » formée par Barrès, Maurras et
Daudet, au nom de l’antisémitisme qu’ils professent ouvertement, élite
qu’elle rend coupable des crimes d’un Jules Guérin ou d’un Max Régis :
« leur philosophie du pessimisme et leur délectation devant un monde

* Université de Paris IV-Sorbonne.

RHLF, 2005, n° 3, p. 533-547


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condamné furent les premiers signes de l’effondrement imminent de l’in-


telligentsia européenne »1. Antoine Compagnon, reprenant les analyses de
Raymond Aron, notait déjà à propos de Brunetière2 qu’Hannah Arendt
« paraît s’ingénier à ne pas voir les drames de conscience qui déchiraient
les hommes ». Antisémite, mais surtout antigermanique viscéral, Daudet
lui-même reconnaîtra sur le tard qu’il est revenu de son antisémitisme,
dans Paris vécu, paru en 1930 : « je ris quand j’apprends que des per-
sonnes me croient encore dans le même état moral vis-à-vis des fils de
Sem qu’il y a trente ou vingt-cinq ans »3. Ce qui ne l’empêchera pas de
continuer à assimiler juifs et allemands, peu avant qu’Hitler conçoive la
« solution finale ».
Il n’est pas ici question de ré-instruire le procès de l’homme Léon
Daudet, irrécupérable sur bien des points, mais d’interroger son œuvre
critique, extrêmement abondante et sujet à polémiques lors de sa parution.
Apparemment antimoderne, au sens où Antoine Compagnon définit cette
notion à propos de Péguy4, Daudet, à la suite de son maître Maurras,
condense de manière particulièrement prégnante le refus des conceptions
historique, philosophique, morale, théologique et esthétique, héritées du
XIXe siècle, même si son antimodernisme est aussi un rationalisme opti-
miste qui le place, plus que beaucoup d’autres, plus que Thibaudet par
exemple, aux avant-gardes artistiques, tant littéraire (Proust lui doit l’attri-
bution du prix Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Céline
un soutien sans faille pour Voyage au bout de la nuit), que picturale (il fut
l’un des premiers à mettre en avant l’œuvre de Picasso)5 ou musicale (sa
défense de Pelléas et Mélisandre de Debussy). Réactionnaire et avant-gar-
diste, la figure de Léon Daudet est d’emblée duelle.
L’aspect le plus immédiatement visible de son œuvre critique est bien
l’aspect polémique ; la mystique républicaine, scientifique et historique du
progrès, fer de lance des utopies dix-neuviémistes, trouve en Daudet,

1. Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, L’Antisémitisme, Paris, Gallimard, Quarto,


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2002, p. 356.

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2. Antoine Compagnon, Connaissez-vous Brunetière ?, Paris, Éditions du Seuil, 1997,
Introduction, p. 13.
3. Voir Paris vécu, in Souvenirs et polémiques, Paris, Éditions Robert Laffont, Collection
Bouquins, p. 915 sq. Les citations tirées des volumes de souvenirs de Daudet renvoient toutes à
cette édition, qui regroupe sous le titre de Souvenirs et polémiques les six volumes de Souvenirs
des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux, composés des œuvres suivantes :
Fantômes et vivants, Devant la douleur, L’Entre-Deux-Guerres, Salons et Journaux, Au temps de
Juda, Vers le roi, ainsi que Député de Paris, Paris vécu, et Le stupide XIXe siècle.
4. Antoine Compagnon, « Péguy antimoderne », Le Débat, Paris, Éditions Gallimard, n° 128,
janvier-février 2004, p. 161. Ainsi, à propos de Sorel, écrit-il : « Toutes les figures de l’antimo-
derne sont ici réunies : historique (la mise en cause de la Révolution), philosophique (le procès
des Lumières), morale (le pessimisme), et même esthétique ».
5. Voir à ce sujet l’hommage pour le moins surprenant qu’André Breton rend à Daudet dans
Position politique de l’art aujourd’hui.
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« benjamin de la République »6, un de ses plus farouches opposants.


Coïncidence troublante, même si elle n’est que le fruit d’une chronologie
de hasard, la vie de Léon Daudet, le contempteur le plus virulent sans
doute du parlementarisme, épouse les sinuosités de l’histoire de la
Troisième République. Né trois ans avant l’effondrement du Second
Empire, il meurt en 1942, deux ans après la fin du régime qu’il n’a eu de
cesse de fustiger. D’emblée inactuel, donc, le fils d’Alphonse Daudet, dès
sa vingtième année, s’inscrit en réaction contre son siècle :
Né dans le dernier tiers du XIXe siècle et mêlé, par la célébrité paternelle, à l’er-
reur triomphante de ses tendances politiques, scientifiques et littéraires, j’ai long-
temps participé à cette erreur, jusqu’à environ ma vingtième année. Alors, sous
diverses influences, notamment sous le choc des scandales retentissants du régime,
puis de la grande affaire juive, et des réflexions qui s’ensuivirent, le voile pour moi
se déchira. Je reconnus que les idées courantes de nos milieux étaient meurtrières,
qu’elles devaient mener une nation à l’affaiblissement et à la mort, et que baptisées
dans le charnier des guerres du premier Empire, elles mourraient sans doute dans
une autre charnier pire7.

C’est ainsi que le voit Bernanos, tel Chateaubriand, « Inutile Cassandre »,


prophète du désastre, dans Les grands Cimetières sous la lune :
Plus qu’aucun des nôtres, au contraire, il est fait pour la sueur d’agonie, pour
cette autre espèce de larmes purificatrices, plus intimes et plus profondes, que
virent couler, une nuit entre les nuits, les oliviers prophétiques. Certains êtres que
rien n’assouvit, ne sauraient trouver leur rafraîchissement dans l’eau vive promise
à la Samaritaine, il leur faut le fiel et le vinaigre de la Totale Agonie8.

Dans le tragique d’un destin assumé, il se rapprocherait de Sorel ou


Péguy. Combat d’arrière-garde plus que d’avant-garde sans doute, dans le
refus de la modernité scientifique, dans celui de voir la critique littéraire
entre les mains des positivistes. Pour autant, Daudet est de ces person-
nages bicéphales, qu’on ne peut réduire au polémiste virulent et vitupé-
rant. En cela aussi, il s’éloigne des antimodernes, dans le retravail, avec
une constance qui pourrait tenir de l’acharnement si l’humour n’était aussi
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présent, des mêmes portraits, des grands hommes politiques et littéraires.

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Pour Julien Benda, « c’est du tir à la carabine. Il écrit n’importe quoi,
calomnie les gens en se tordant de rire »9. Ce serait oublier un peu vite cet
acharnement même à portraiturer sans cesse les mêmes figures politiques
et littéraires du XIXe siècle ; la répétition indique déjà un programme, l’in-
tention de dresser un panorama sans cesse affiné et réaffirmé. Plus encore,
c’est oublier que dans ce travail de mémorialiste, le vitriol le dispute à
l’admiration : derrière le polémiste perce le mémorialiste. C’est, exemple

6. Jean-Noël Marque, Léon Daudet, Paris, Éditions Fayard, 1971, p. 13 sq.


7. Le Stupide XIXe siècle, op. cit., Introduction, p. 1183.
8. Georges Bernanos, Les grands Cimetières sous la lune, Paris, Éditions Plon, 1938, p. 338-339.
9. Voir Bernard Oudin, Préface aux Souvenirs et polémiques, op. cit., p. 2.
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parmi tant d’autres, Balzac contre Sand et Hugo, Baudelaire contre le


Parnasse, Leconte de Lisle, Heredia et Régnier en tête : Daudet raisonne
par confrontation, évaluation comparative. Ainsi dans la conclusion du
Stupide XIXe siècle : « je fais seulement remarquer qu’à ces valeurs véri-
tables, authentiques, ont été préférées, par le siècle, en général, des
valeurs fausses. Nous l’avons vu, chemin faisant : Hugo a été préféré à
Mistral, Taine à Fustel. L’influence d’un Renan a été infiniment supé-
rieure à celle d’un Joseph de Maistre »10. Ce que souligne Marcel Proust,
qui distingue justement le polémiste du mémorialiste, et parle de « double
état que nous avons de la pensée de Léon Daudet, dans sa polémique et
dans ses souvenirs », ou encore :
Je veux parler impartialement de ce dédoublement du regard, considérant les
mêmes êtres, sous l’aspect de l’action et sous celui de la rêverie, et dire qu’il me
donne dans ses livres de Souvenirs, au-delà de la verve inouïe du récit et de la pein-
ture, l’impression mystérieuse d’une espèce d’âge d’or11.

En cela, il est fidèle à Maurras, dans sa préférence pour les écrivains


« classiques » du XIXe siècle. Le culte qu’il voue à Barbey d’Aurevilly
n’a de mesure que la haine viscérale à l’encontre de Zola. Lui-même sou-
ligne à plusieurs reprises la sincérité qui l’habite dans cette entreprise de
réévaluation du XIXe siècle, et prend soin de distinguer le polémiste du
mémorialiste :
Il n’entre nullement dans mes intentions d’écrire ici un pamphlet. Je veux mon-
trer les choses et les gens dans leur lumière de l’époque, quitte à noter par la suite
leurs déformations et leurs dégradations. Je n’atténue rien mais je ne force rien. Ces
pages n’auront aux yeux des lecteurs qu’un mérite : la sincérité dans l’exactitude12.

A la fois en retard et en avance sur son temps, il n’est pas pour autant nos-
talgique, passéiste ou pessimiste, disciple en cela de Maurras qui, à l’âge
de vingt ans, lui apporte une révélation qui éclairera le sens de ses enga-
gements à venir. Davantage sceptique par esprit critique — son modèle
reste tout au long de ses écrits les Essais de Montaigne, plus que Les
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Pensées de Pascal — il n’identifie pas réaction et retour en arrière, dans la

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nostalgie d’un âge d’or perdu. En cela, il est loin des antimodernes, ce que
soulignait déjà Maurice Clavière en 1943, pour qui Daudet incarnait le
contre-courant d’une décadence13. Ses Souvenirs sont en effet écrits contre
le mal du siècle précédent, la décadence. Contre le prétendu esprit de pro-
grès, Daudet ne cessera de polémiquer et d’affirmer la déchéance continue

10. Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1327.


11. Marcel Proust, « Un esprit et un génie innombrables : Léon Daudet », Essais et articles,
Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1971, p. 602-604.
12. Fantômes et vivants, op. cit., p. 21.
13. Léon Daudet, ou le Contre-courant d’une décadence, Paris, Éditions Office français du
livre, 1943.
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d’un siècle qui se complairait dans ses « chimères démocratiques »14 en


passant à côté de ses génies littéraires. Plus grave encore, l’idéal démo-
cratique est pour lui une erreur funeste :
On aura beau tourner et retourner la question dans tous les sens, on en arrivera
toujours à ce point que des millions de français ont payé de leur vie les sottises,
même solennelles, même rythmées, même et surtout grandiloquentes, issues
d’abord de la Réforme, puis de la Révolution, et vénérées au XIXe siècle15.

Dès lors, la critique de Daudet est résolument moderne, dans l’affirmation


réitérée que la France connaît aujourd’hui le « chemin de la délivrance ».
Il s’agit bien de lier ici réaction et modernisme, ou plus exactement de
voir en quoi cet antimoderne est aussi profondément moderne, car authen-
tiquement réactionnaire. C’est sans doute là un trait fondamental de
Daudet, que met en valeur Proust, qui le compare à Saint-Simon, alors
que pour Pierre Dominique, il semble surgi tout droit du XVIe siècle16.
Montaigne ou Saint-Simon, qu’importe, Daudet est inactuel, réactionnaire
et moderne, comme lui-même aime à se définir. Ainsi, dans Le stupide
XIXe siècle, à propos des libéraux :
Vous distinguerez d’emblée le libéral à la crainte qu’il a d’être taxé de réac-
tionnaire. Est-il rien de plus beau, de plus net, de plus harmonieux, de plus efficace
aussi, je vous le demande, que de s’affirmer en réaction contre la sottise et le mal,
ceux-ci eussent-ils pour eux le nombre et la force ? Comment le corps humain sort-
il de la maladie ? Par la réaction. […] Que nous dit la Raison ? qu’il faut réagir.
C’est la vie et c’est le salut. Mais qu’il faut réagir à fond, et persister dans la voie
de la réaction choisie, si l’on veut aboutir à quelque chose17.

Pour lui, la réaction n’est donc pas un retour en arrière, mais une recons-
truction, ce qu’il souligne à de nombreuses reprises, notamment dans Vers
le Roi : la réaction est la promesse d’une victoire :
Il est urgent de montrer à la nouvelle génération les erreurs de sa devancière, de
lui faire voir à quel point elle a raison de tourner le dos aux chimères démocra-
tiques, qui nous ont mis là où nous en sommes. Il m’a paru que mon expérience,
que mes épreuves rendraient ainsi service aux admirables garçons qui se lèvent en
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ces jours contre la république, pour le salut de leur nationalité en péril. Éclairé par

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la vérité politique, par la vérité royale, qui précède et commande la quadruple santé
militaire, littéraire, scientifique et artistique d’un splendide pays tel que le nôtre,
éclairé par la doctrine du grand Maurras, je me retourne vers les ténèbres où nous
nous agitions il y a vingt-cinq, quinze et dix ans et j’extrais nos larves, nos vaines
rumeurs, nos nuées. Camarades, voici le paquet, voici les écoles que nous avons
faites. Ah ! Combien vous avez de bonheur de ne plus croupir dans ces insanités,
de connaître le chemin de la délivrance !18
14. Fantômes et vivants, op. cit., p. 10.
15. Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1328.
16. Cité par Kléber Haedens in Léon Daudet, Souvenirs littéraires, Paris, Éditions Grasset,
1968, Introduction, p. 11.
17. « Stupidité de l’esprit politique », Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1204-1205.
18. Fantômes et vivants, op. cit., p. 10.
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Réactionnaire, Daudet est alors avant tout un redresseur de torts impéni-


tent, acharné à promouvoir, contre la prévalence du romantisme, une autre
littérature — celle qui hérite et suit la filiation des véritables modernes :
les classiques.

LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AUX RISQUES DE LA POLITIQUE

Si Roland Barthes définit la littérature de gauche comme « production


des écrivains de gauche », c’est-à-dire fruit d’une idéologie, il précise aus-
sitôt que « notre enquête doit commencer, dans ce moment où les écri-
vains de gauche, définis et rassemblés par les opinions qu’ils professent
[…] s’effacent pourtant derrière leur œuvre, imposent silence à leur per-
sonne et laissent apparaître derrière eux la littérature dans sa solitude et
son énigme, debout sous le regard véritable de l’Histoire »19. Par-delà les
options idéologiques que la littérature servirait, existe-t-il chez Daudet
autre chose qu’une « disculpation de la littérature », pour reprendre
encore une expression de Barthes ? Autrement dit, l’idéologie a-t-elle
réduit à rien le nécessaire silence d’une littérature qui ne s’inscrirait qu’au
regard de l’Histoire ?
S’attaquant au XIXe siècle, sa bête noire, celle qui lui inspira les pages
les plus cinglantes, dans l’emploi d’une ironie mordante, la critique de
Daudet se veut avant tout systématique — politique, littéraire, philoso-
phique, morale, scientifique, pour suivre l’ordre des chapitres du Stupide
XIXe siècle. Lui-même fut tour à tour étudiant en médecine, romancier,
journaliste, critique littéraire, mémorialiste, homme politique. Aborder sa
critique, c’est donc, avant tout, saisir l’entreprise même de la critique dans
le sens que lui assigne Daudet. Ainsi, dans l’avant-propos de Études et
milieux littéraires,
La critique littéraire n’a jamais été qu’un chapitre de cette critique générale qui
contrôle les phénomènes de la vie. Ce point de vue, cependant fort simple, paraît
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avoir échappé à la plupart des écrivains, même réputés, qui ont esquissé ou dressé
des tableaux et tableautins de notre histoire littéraire ; il n’a pas échappé aux érudits
du XVIe et du XVIIe siècles — dont Montaigne est le type achevé — qui, par delà les
textes, cherchaient l’homme, le style et les causes, avec le moyen de les rattacher20.

L’idéal critique de Daudet tient tout entier dans ces quelques lignes,
qui expliquent ses réticences à l’égard de Taine. Être le Montaigne de son
siècle, non le critique « pontifiant, et en bonnet carré »21 dans les salons,

19. Roland Barthes, « Écrivains de gauche ou littérature de gauche », Œuvres complètes,


Paris, Éditions du Seuil, 2002, t. I, p. 163-165.
20. Études et milieux littéraires, Paris, Éditions Grasset, 1927, p. 1.
21. Ibid., p. 21.
LÉON DAUDET, UN RÉACTIONNAIRE AUX AVANT-GARDES 539

type comique que Daudet voit tout droit sorti de Molière. Il ne suffit en
effet pas pour lui d’étudier le milieu pour comprendre l’œuvre ; il faut
aussi appréhender la littérature dans la production littéraire d’un écrivain
ou d’un groupe littéraire comme singularité, c’est-à-dire résistance au
milieu, « la platitude, ou l’insincérité ou l’incompréhension environ-
nante »22. D’où la mise en avant de Baudelaire, qui « apparaissait à ses
contemporains, saturés de sottise, comme inclassable, comme morbide »,
alors que Daudet voit en lui « le coup de vent du XVIe, sur les chemins du
Vendômois ». En cela, Daudet critique se rapproche une fois encore des
vues de son maître Maurras, qui voit par exemple dans l’œuvre poétique
de Renée Vivien un « baudelairisme central, profond, générateur »23.
Baudelaire, aristocrate de l’esprit et du style, rejoint ainsi Ronsard. Même
constat pour Verlaine, « aristo du sentiment », et plus encore pour Moréas,
« poète divin », à qui « l’amer et orgueilleux breuvage de la méconnais-
sance fut versé à pleines coupes, suprême libation d’un siècle détaché du
lyrisme naturel, uniquement attentif aux rhéteurs, aux hurleurs et aux éche-
velés des deux sexes ». Pour Balzac, Daudet est encore plus explicite :
Brave Balzac, courageux Balzac, que de fois j’ai songé à lui, à sa jugeote tou-
rangelle, en exil parmi ces nains boursouflés, à sa bonhomie laborieuse, à ses
embêtements d’argent, à sa recherche enfiévrée de sa vraie compagne, qui l’a tou-
jours fui ! En voilà un qui eût mieux fait de naître au XVIe siècle, dans cette effer-
vescence cordiale, dans ce tumulte harmonieux, parmi ces femmes tragiquement
passionnées, cultivées, et si belles, plutôt que dans ce bric-à-brac qu’il chérissait,
comme certains chérissent leur diminution et leur mort24.

C’est finalement cela que Daudet reproche par dessus tout à Taine et
Brunetière : avoir manqué par esprit de système, dévouement aux
marottes du positivisme et du romantisme, les plus grands auteurs de leur
siècle, ceux qui surent innover tout en restant classiques. Ainsi l’analyse
de Taine ne peut-elle tenir, car elle ignore dans son influence « détermi-
niste » (Claude Bernard, Spencer et Stuart Mill sont explicitement visés)
« un auteur ou une œuvre en réaction violente contre le milieu et ses sug-
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gestions »25. Le cas de Brunetière est encore plus durement traité, et son

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œuvre qualifiée d’ « inconsistants travaux de hérissé dogmatique, contra-
dictoire et bien pensant »26.
Derrière la mise en accusation des plus influents critiques littéraires du
siècle perce, on l’aura compris, le même reproche, formulé à propos de

22. Ibid., p. 3. Sur Baudelaire, Verlaine et Moréas, voir Le stupide XIXe siècle, op. cit.,
p. 1247 sq.
23. Charles Maurras, Le Romantisme féminin, Paris, Éditions Flammarion, 1927, p. 149-150.
24. Études et milieux littéraires, op. cit., p. 1230-1231.
25. Ibid., p. 3.
26. Le stupide XIXe siècle, Avant-propos, op. cit., p. 1190.
540 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

Sainte-Beuve, celui des trois le plus épargné, car le plus proche de la


méthode critique même de Daudet :
La déveine du XIXe siècle français a voulu que son plus grand critique, et un des
plus grands critiques de tous les temps, Sainte-Beuve, ait eu précisément la vision
troublée (d’abord par l’amitié et l’amour, puis par la haine) quant à l’aberration
romantique. (Sa liaison avec Mme Hugo, et la brouille consécutive entre les deux
hommes) Toujours que c’est quant à l’absurdité foncière du romantisme (si digne
de son fouet) qu’il est le moins mastigophore. Dieu sait si sa célèbre malignité, tant
reprochée (alors que l’indulgence outrancière est le pire des vices chez un critique)
eût pu trouver là l’occasion de s’exercer ! Enfin Sainte-Beuve, remarquable et plu-
tarquien quant aux personnalités, et au rattachement des œuvres à ces personnali-
tés, s’occupe plus des sinuosités capricieuses des courants littéraires que de leurs
sources et de leurs embouchures27.

Et Daudet de parfaire alors l’œuvre du maître beuvien, sans complaisance,


attaché — la métaphore fluviale l’illustre, qui revient sans cesse sous sa
plume — à éradiquer « l’aberration romantique »28 à sa source : la
Révolution française, et bien avant cela, la Réforme du XVIe siècle.
Derrière le mémorialiste attaché au trait saillant, portraitiste des grands
hommes à la manière de Sainte-Beuve, perce l’historien, un critique
empathique, qui récuse Taine et Brunetière au nom d’une critique géné-
rale, d’une vision historique, d’une téléologie littéraire. La démonstration
de cette filiation quelque peu fantaisiste est menée par Daudet dans deux
ouvrages théoriques, l’Hérédo et Le monde des images. Daudet y conçoit
l’histoire comme mouvements de l’esprit humain ; au critique alors de
remonter aux causes, tâche que Daudet assigne à son entreprise, lorsqu’il
défend Fustel de Coulanges contre Renan, ou critique le « manque de
vues générales » de Michelet, qu’il oppose au Discours sur l’histoire uni-
verselle de Bossuet. Dans les deux cas, est fustigée l’absence de mise en
lumière des déterminantes humaines, « placé sur un promontoire intellec-
tuel d’où l’on distingue les causes, leurs mouvements sinueux, leurs
affluents, leurs embouchures, comme un tracé de fleuve lumineux »29. En
ce sens, Daudet lie catholicisme (le sens précis du divin dans l’histoire) et
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histoire, construit une histoire littéraire et philosophique de l’esprit euro-
péen ouvertement duelle, non sans un certain manichéisme. D’un côté, le
catholicisme et la monarchie française, de l’autre la Réforme luthérienne
et « l’assombrissement de l’esprit européen par la négation du miracle »30.
Kant et Rousseau sont considérés comme les enfants de la Réforme, qui
mènent à la Révolution française31. En lecteur attentif de Hugo — on

27. Ibid., p. 1225-1226.


28. Ibid., p. 1219-1252.
29. Sur les grands critiques et historiens du siècle, voir ibid., p. 1192.
30. Op. cit., p. 1189.
31. Ibid.
LÉON DAUDET, UN RÉACTIONNAIRE AUX AVANT-GARDES 541

pense ici à la Préface de Cromwell — Daudet voit en effet dans le roman-


tisme la Révolution en littérature : Kant, en séparant monde extérieur et
intérieur dans son criticisme transcendantal, ébranle la raison occidentale,
mène à Fichte, et partant, au cycle des affrontements franco-allemands.
C’est, en résumé, par cette assimilation entre Réforme, Révolution et
Romantisme que Daudet suit la définition que lui-même avait donné de la
critique. Impossible donc de dissocier chez lui ce qui a trait aux sphères
politique, religieuse, de ce qui est spécifiquement littéraire. En ce sens, il
incarne à merveille la figure du « critique de droite », dans la mesure où
l’engagement politique, c’est-à-dire le substrat idéologique, conditionne
la lecture même des œuvres littéraires, et vice versa. La démonstration
est parfois forcée, et tient de la pétition de principes, notamment lors-
qu’il est question d’établir la filiation entre Réforme religieuse, anti-
germanisme et Révolution française, Daudet se contentant d’une compa-
raison toute littéraire :
Quelle est la part de la Réforme, mêlée à sa fille sanglante la Révolution, dans
l’esprit et le corps du XIXe siècle français ? Considérable. Bien mieux, totale. Je
comparerai ce bloc de l’erreur, réformée et révolutionnaire, à un immense quartier
de roc, placé à l’entrée du XIXe siècle français et qui en intercepte la lumière, rédui-
sant ses habitants au tâtonnement intellectuel32.

Daudet est ici authentiquement réactionnaire, à l’arrière garde, dans une


conception binaire de l’histoire littéraire : Moyen-Age et Renaissance cul-
minent chez lui dans le XVIe siècle, véritable âge d’or avant la décadence,
qui s’ouvre avec le mouvement des Lumières, à l’aune duquel il juge sans
complaisance l’ensemble de la production littéraire du XIXe siècle. Le rac-
courci est facile et peu novateur, qui identifie apogée de la monarchie
française avec acmé de la littérature, et servirait une fois encore les inté-
rêts d’une démonstration idéologique, si cette dernière n’était portée par
une vision proprement littéraire de l’idéal humaniste, idéal sur lequel
Daudet revient longuement dans Études et milieux littéraires. Commen-
çant par dénoncer de manière assez peu originale33 l’affaiblissement des
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humanités gréco-latines dans le programme des études scolaires, il en
vient à rappeler la position de Maurras. Mais cette mise en avant de l’idéal
humaniste fournit une clé d’explication plus littéraire que politique au
sentiment de décadence que fustige Daudet : les plus grands auteurs du
XIXe siècle sont ceux qui possèdent cette érudition due au contact et à la
connaissance approfondie des Anciens. Ainsi s’éclaire sous un autre angle
l’opposition entre Taine et Fustel, et la mise en avant de Sainte-Beuve :

32. Ibid.
33. Voir notamment Charles Maurras, L’Avenir de l’intelligence, que Daudet reprend et com-
mente ici.
542 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

La supériorité incontestable de Sainte-Beuve, déjà nommé, en matière critique,


et de son jugement sur les morts — car il était envieux des vivants — découle de sa
vaste érudition antique. Comme Montaigne, il est farci, truffé, du meilleur latin et du
meilleur grec, au point que ses Lundis et Nouveaux Lundis les plus célèbres et ses
études d’envergure — Chateaubriand, Proudhon, etc., — semblent des réminis-
cences des grands commentateurs du XVIe siècle. Il est né quelques trois siècles trop
tard, avec un bagage de connaissances, un esprit étymologique et syntaxique, un
sens de la réalité qui le dépaysent parmi ses ignares et tumultueux contemporains34.

C’est donc tout un système clos, où idéologie et littérature se renvoient,


que construit Daudet. En cela, il est difficile de déterminer de prime abord
si ce qui l’emporte chez lui est considération politique, empathie person-
nelle, ou encore admiration pour l’œuvre. Certains auteurs détonnent en
effet dans le système politique : la mise en avant de Rimbaud, ou de
Verlaine — et pas seulement du Verlaine converti, qui eussent pu lui
paraître comme les types achevés du décadent — n’est qu’un exemple de
cette ambiguïté, comme si l’auteur littéraire perçait derrière et malgré le
polémiste politique35. Même chose pour Diderot, pourtant maître d’œuvre
de l’Encyclopédie, contre laquelle Daudet n’a pas de mots assez durs. Ce
qu’il reproche finalement si violemment aux auteurs qu’il critique n’est
pas tant le choix d’une option politique ni même l’affiliation au roman-
tisme honni que le manque de culture littéraire « classique » :
Il y aurait beaucoup à dire sur l’erreur des savants spécialisés, qui croient que
la science peut se passer de culture générale. Il n’est connaissance qui ne soit reliée
aux règles fondamentales, générales, de l’esprit, elles-mêmes établies avec une
sécurité, une rigueur, une ampleur magistrales et dans des termes intimement reliés
aux racines de notre langage, par les philosophes grecs et les moralistes latins36.

L’anti-intellectualisme affiché de Daudet — l’érudition de la Sorbonne au


tournant des XIXe et XXe siècles est ici visée37 — le mène à explorer un
autre champ possible : le problème de l’œuvre dans sa réception. Pas
question, certes, ici, d’horizon d’attente, mais l’idée que l’histoire litté-
raire se doit de rendre compte de l’histoire des œuvres comprise comme
rapport entre l’œuvre et son public. D’où cette conclusion sans appel : « la
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puissance de création et d’ordre d’un écrivain, en prose ou en vers, d’un
critique ou d’un philosophe, sera proportionnée à l’étendue de ses études
classiques en grec et en latin »38. C’est en vertu de cet idéal humaniste que
Baudelaire est arraché par Daudet à la tourbe romantique, dans le tour

34. Études et milieux littéraires, op. cit., p. 27-28.


35. Voir notamment Le stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1186, où Daudet met en avant « une
savoureuse bohème de lettres, d’arts ou de science, méconnue par les contemporains, et qui sau-
vera la cause de l’originalité ».
36. Études et milieux littéraires, op. cit., p. 34.
37. Voir à ce sujet Antoine Compagnon, La Troisième République des lettres, Paris, Éditions
du Seuil, 1983, p. 114 sq.
38. Études et milieux littéraires, op. cit., p. 36.
LÉON DAUDET, UN RÉACTIONNAIRE AUX AVANT-GARDES 543

classique, le rythme, propres à la poésie latine. C’est en cela aussi que la


critique de Daudet est profondément novatrice, non sans un certain para-
doxe : ce sont ses options réactionnaires et la condamnation de la déca-
dence qui lui permettent de saisir certains auteurs comme singuliers en
leur siècle, car palimpsestes inspirés. Parti d’une critique idéologique car
anti-révolutionnaire, il en vient à considérer de manière proprement litté-
raire ce qui fait d’un auteur un classique, dans une optique qui rappelle
l’analyse proustienne des chefs-d’œuvre39. C’est parce qu’ils sont inac-
tuels que ces auteurs sont appelés à créer leur propre postérité. Le palimp-
seste est alors la condition d’une vie de l’œuvre littéraire.

40
LÉON DAUDET, OU « LE RYTHME INTÉRIEUR »

Interrogeant les rapports entre critique littéraire et politique, Daudet


réécrit une histoire littéraire qui, malgré la critique empathique qu’il pra-
tique — son père est mis au panthéon des auteurs du XIXe siècle — revient
sur et exhume quelques-uns des auteurs alors oubliés et décriés. C’est
d’abord le retour au classicisme, dans un panthéon des auteurs humanistes
et classiques que les romantiques avaient peut-être hâtivement enterrés.
C’est en effet une histoire littéraire par courants littéraires et mouvements
qu’il esquisse : face au romantisme et au naturalisme, il met en avant
Stendhal, Balzac, Barbey d’Aurevilly ; contre le théâtre de Hugo, il place
au premier plan celui de Musset ; les raisons de ces choix ne sont pas
qu’idéologiques, elles tiennent finalement à la mise en cause du roman-
tisme comme idéologie du progrès — il faut se démarquer à tout prix —
occultant les autres cercles littéraires. C’est finalement contre une forme
supposée de monopole du romantisme dans les lettres que Daudet s’in-
surge. Ainsi s’attache-t-il à opposer au sein même du XIXe siècle deux
grandes littératures : l’une, romantique, emphatique et boursouflée,
expression d’un désaccord entre l’idée et son expression ; l’autre, clas-
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sique ou plus exactement humaniste. La pléiade romantique est ainsi
décriée car elle occulte la pléiade mistralienne, qui accomplit une œuvre
aussi capitale que celle de Ronsard et Malherbe : elle entreprend « une
immense besogne d’enrichissement de la langue, en même temps qu’elle
donn[e] à notre littérature des chefs-d’œuvre sans rivaux : Mireille,

39. Sur le caractère inactuel du chef-d’œuvre chez Proust, voir notamment À l’ombre des
jeunes filles en fleurs, Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome I, p. 522 : « ce
qui est cause qu’une œuvre de génie est difficilement admirée tout de suite, c’est que celui qui
l’a écrite est extraordinaire, que peu de gens lui ressemblent. […] Ce qu’on appelle la postérité,
c’est la postérité de l’œuvre. Il faut que l’œuvre […] crée elle-même sa postérité ».
40. Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1238.
544 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

Calendal, La Grenade entr’ouverte »41. C’est la figure de Mistral, que


Daudet n’a de cesse de mettre en avant, car dans son entreprise de pro-
motion du romanisme, il assure « la soudure entre les deux parlers fran-
çais », alors que la pléiade romantique « ne va nulle part, ne se donne
aucun but, et ne s’appuie sur aucune érudition, dans aucun domaine, pas
même architectural »42. Il manque alors au romantisme, de part ses
options révolutionnaires et modernistes, le sens du lien, une intention et
un but qui ne soient pas seulement d’enthousiasme. C’est aussi le sens de
sa définition du style comme intensité : « l’intensité littéraire, qui est le
don, et sans laquelle il n’y a pas d’écrivain, tient à la puissance de revi-
viscence des racines étymologiques dans l’esprit »43. Par ce biais, il rejoint
dans la définition de la création littéraire les préoccupations philologiques
de son temps.
Pour lui, qu’est-ce finalement qu’une grande œuvre ? Ni critique thé-
matique, ni attaché à la réception, Daudet reste tributaire des catégories
traditionnelles, mais met en avant une idée nettement plus novatrice, celle
même de Proust : à partir de l’idée que l’invention, la nouveauté littéraire,
s’ancrent dans la tradition, il soutient que « les humanités ont le privilège
d’apprendre à qui les fréquente, de connaissance certaine, que rien n’est
nouveau sous le soleil, et que personne n’invente rien qui ne soit encore
une tradition et un legs »44. La réaction qu’il incarne et préconise le
conduit en effet à considérer que toute œuvre novatrice est d’abord inac-
tuelle, en attente d’une réception adéquate ; tel ce jugement très proustien
à propos de la peinture :
C’est un art étrange que la peinture où toute nouveauté, plus violemment encore
qu’en musique, étonne, rebute, irrite non seulement le public, mais la plupart des
amateurs, des critiques et des marchands de tableaux. Puis, au bout de quelques
années, les choses se tassent, les œuvres contestées ou raillées prennent leur place
et leur rang et quelquefois se muent en chefs-d’œuvre. […] les gens croient que
l’innovateur — lequel n’est souvent qu’un continuateur incompris — se moque
d’eux45.
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Appliquant quelques années plus tard, dans Le stupide XIXe siècle cette

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analyse à l’ensemble des productions de l’esprit humain, Daudet déclare
que « l’esprit réformateur, ou rousseauiste, ou révolutionnaire (c’est tout
un), présume lui-même cette erreur foncière — et meurtrière des idées
générales — qui consiste à croire qu’on innove sans continuer. Tout nova-
teur véritable est un continuateur »46.

41. Études et milieux littéraires, op. cit., p. 6.


42. Ibid.
43. Ibid., p. 101.
44. Ibid., p. 21.
45. Fantômes et vivants, op. cit., p. 26.
46. Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1191-1192.
LÉON DAUDET, UN RÉACTIONNAIRE AUX AVANT-GARDES 545

Qu’en est-il finalement de l’œuvre même pour Daudet ? Étrange et


improbable synthèse entre nouveauté et tradition classique, elle incarne la
réunion féconde d’une sensibilité ou d’une subjectivité, et de l’esprit fran-
çais. Au carrefour des humanités et de l’inspiration créatrice, la définition
de l’œuvre littéraire que pose Daudet est étrangement novatrice, « ren-
contre entre la mémoire héréditaire, ou atavique, et la mémoire, ou l’ob-
servation, individuelle. D’ailleurs la généralisation nous serait impossible,
sans la mémoire héréditaire, et l’abstrait est une condensation, une
concentration du concret, repris par l’alambic de cette mémoire »47. Est-ce
à dire que chaque œuvre, chaque grande œuvre littéraire établit la syn-
thèse entre une singularité novatrice et l’ensemble des œuvres qui la pré-
cèdent ? Tout chef-d’œuvre pousserait sur les autres chefs-d’œuvre du
passé, revisités et sans cesse réincarnés en chaque œuvre, carrefour d’une
individualité et d’une histoire ? Le mystère de la création est alors saisi
dans cette synthèse entre inspiration et re-travail, élan et application ; le
chef-d’œuvre est :
D’abord la puissance, l’originalité originelle de la conception, prose ou vers, et
ensuite la personnalité du style. Il y a entre la première et la seconde, un lien mys-
térieux qui permet à l’auteur en transe d’embrasser, en quelque sorte, d’un seul
regard l’ensemble et certains détails […] L’art consiste à ordonner ensuite cette
espèce de coup de foudre mental, ou, comme dirait Bourget, cette psychoclasie48.

D’où le reproche le plus grave lancé par Daudet à la critique d’ambiance


que pratique Taine :
Je vois avec Goethe, avec Dostoïevsky et avec Ibsen, l’aboutissant d’une chaîne
héréditaire. L’auteur lutte par le choix des mots et par la qualité du verbe, contre la
rêverie indéterminée de son esprit. Il lutte, en tant qu’homme contre la pression de
la nature hors de nous et en nous — en nous, c’est-à-dire contre les instincts
déchaînés — il lutte enfin contre l’ambiance49.

Ainsi s’explique sans doute mieux l’aversion de Daudet pour la littérature


romantique, dans la mesure où il lui manque cette « énergie déflagrante »,
cette « atmosphère miraculeuse »50. En somme, le romantisme pèche à la
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fois par excès de subjectivité, manque de rigueur dans la recherche des
grandes lois de la nature et par pauvreté de l’inspiration. Issu du criticisme
transcendantal qui consomme une rupture entre l’esprit et le monde, il
mène pour Daudet la philosophie française dans l’impasse, telle celle
d’Émile Boutroux, attaché à démontrer la contingence des lois de nature.
Contre la mystique contingente et l’irrationnel du projet romantique, il
appelle de ses vœux le retour à la recherche de causes premières. On ne

47. Études et milieux littéraires, op. cit., p. 2.


48. Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1246.
49. Ibid., p. 74.
50. Ibid.
546 REVUE D’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

peut porter plus grave accusation à son encontre, quand on connaît le pro-
jet même de ses fondateurs, Hugo en tête. Dès lors, Daudet retourne
contre le romantisme l’argument qu’on n’a cessé de lui imputer :
confondre littérature et politique, en « utilisant les lettres pour des fins
moins nobles, la politique républicaine »51.
Ainsi Daudet nous est-il apparu comme le dernier classique, ou plus
précisément le dernier humaniste52, refusant de séparer, de contingenter
critique littéraire et engagement politique, éthique serait-on tenté d’affir-
mer. Héritier revendiqué et assumé de cet idéal séculaire qu’il ne cesse de
mettre en avant, ce n’est plus tant l’idéologie que l’idéal littéraire qui le
guide dans ses choix, certes partiaux. Tel, pour finir, le portrait de Hugo,
le XIXe incarné, portrait que, plus que tout autre, il ne cesse de rebrosser,
avec acharnement, tout au long de ses souvenirs. Dans la mesure où il
demeure encore au début du XXe siècle le fer de lance du romantisme, il
n’est pas étonnant que Daudet lui ait réservé ses piques les plus aiguisées,
parfois mesquines (sur sa vie privée notamment, et sa liaison avec Juliette
Drouet, alors qu’il ne tient pas rigueur à Sainte-Beuve de sa liaison avec
Mme Hugo), souvent injustes, mais toujours drôles. Hugo, le cabotin,
Tartuffe au naturel — la comparaison qui fait de Hugo le sujet idéal d’une
comédie moliéresque reviendra souvent sous sa plume53. Que lui
reproche-t-il au juste ? D’incarner l’ensemble des défauts romantiques :
antirationalisme, démocratisme, croyance en l’esprit de progrès, mécon-
naissance des humanités. Incarner le siècle dans ses excès et sa grandeur,
tel est sans doute le péché que Daudet ne peut pardonner à Hugo. Pour
autant, derrière le polémiste, perce l’admiration de l’auteur pour l’œuvre,
admiration transmise par son père, intime de Hugo. C’est alors bien plu-
tôt le mouvement parnassien et par dessus tout le naturalisme, comme
point d’achoppement du romantisme, qui sera dénigré par Daudet :
Flaubert, Maupassant, et par dessus tout Zola, antithèse vivante de ses
positions. Ce qu’il reproche au romantisme, au-delà de ses options poli-
tiques et de sa position de rupture, c’est de mener à Zola : « le naturalisme
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n’est que l’aboutissement naturel du romantisme »54, il est « le roman-
tisme de l’égout »55.
C’est alors faire, comme ses contemporains, le procès du naturalisme,
cette littérature de notation, au nom d’un étroit matérialisme, qui nie le
« rythme intérieur des sentiments et extérieur des émotions qui les expri-

51. Souvenirs, Fantômes et vivants, Paris, Éditions Grasset, p. 25.


52. Pour lui, « l’absence d’humanisme, chez un auteur, est un malheur et un signe d’infério-
rité » (Études et milieux littéraires, op. cit., p. 13).
53. Sur Hugo, voir notamment Le Stupide XIXe siècle, op. cit., p. 1225.
54. Ibid., p. 1236.
55. Ibid.
LÉON DAUDET, UN RÉACTIONNAIRE AUX AVANT-GARDES 547

ment »56 : le réalisme et le naturalisme sont un matérialisme réduction-


niste. En cela, Daudet n’est pas enfermé dans l’arrière-garde littéraire et
artistique, mais s’inscrit pleinement au cœur de la « crise du roman » qui
bouleverse la fin du XIXe siècle, pour mieux faire signe vers la probléma-
tique moderne de l’œuvre d’art, telle que l’ont posée Proust ou Céline : il
est le dernier humaniste, au pays des avant-gardes.
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56. Ibid., p. 1238.

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