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Ecole Normale Supérieure

Marrakech

Actes du T Colloque Maghrébin sur

l’Histoire des Mathématiques


Arabes

Mathématiques Astronomie
Mathématiques Appliquées M a th é m a ti q u e s et société
Histoire et enseignement des
mathématiques

Textes coordonnés par


Abd Allah El idrissi et Ezzaim Laabid

Titre : Actes du 7eme colloque sur l’histoire des


mathématiques arabes
Editeur : Ecole Normale Supérieure Marrakech
Edition : 1 édition 2005.
Imprimerie ; El Watanya - Marrakech, Maroc V o lu m e 1
Tel : 044 30 37 74 / 044 30 25 91
Fax : 044 30 49 23
Dépôt légal : 1311/2005 M arrakech
Couverture : l’illustration représente le triangle arithmétique construit Ministère de 30 m ai - 2 juin Agence universitaire
selon la procédé combinatoire. Elle est extraite du fiqh al l’éducation 2002 de la francophonie
hisâb d’ibn Mun^'im al ‘'AbdarT, mathématicien du XII nationale
eme siècle ayant vécu à Marrakech.
Comité scientifîque du colloque
Remerciements

ABALLAGH, Mohamed, Université Sidi Mohammed Ben Abdellah, Fès, Maroc,


ABDELJAOUAD, Mehdi, Institut Supérieur de la Formation Continue, Tunis,
Tunisie.
Le succès du T colloque maghrébin sur l’histoire des
BAGHERI, Mohammad , Université Sharif de technologie, Iran. mathématiques arabes, organisé en Mai 2002 par l’Ecole Normale
BOUZARI, Abdelmalek, E. N. S. de Kouba, Alger, Algérie Supérieur de Marrakech à l’initiative du Groupe de Recherche En
CHARBONNEAU, Louis, Université du Québec à Montréal, Canada
Didactique de l’Informatique et des Mathématiques (GREDIM), a été
possible grâce à la mobilisation de plusieurs personnes et l’appui de
DJEBBAR, Ahmed, Université des Sciences et des Technologie de Lille, France
plusieurs organismes. Le soutien matériel et financier du ministère de
DOLD-SAMPLONIUS, Yvonne, I.N.F. Heidelberg, Allemagne. l’éducation nationale Marocain et la subvention de l’Agence
EL IDRISSI, Abdellah, E. N. S. de Marrakech, Maroc. Universitaire de la Francophonie (AUF) ont été déterminants pour la
FURINGHETTI, Fulvia, Université de Genova, Italie
tenue du colloque et pour l’édition de ces Actes. Cette edition a
également bénéficié d’une aide financière du Centre National de
GUILLEMOT, Michel, Université Paul Sabatier, Toulouse, France.
Recherche Scientifique et Technique (CNRST) dans le cadre du projet
HORMIGON, Mariano, Université de Saragosse, Espagne PROTARS III, n° D 31/ 03. Nous tenons à exprimer à ces organismes
LAABID, Ezzaim, E. N. S. de Marrakech, Maroc. notre reconnaissance et nos remerciements.
LAMRABET, Driss, Université Mohamed V, Rabat, Maroc.
Le directeur de l’Ecole Normale Supérieure de Marrakech, M.
RAGEP, F. Jamil, University d’Oklahoma, Norman, USA Mohammed Fliyou, le directeur adjoint M. Mustapha Ourahay et le
SCHUBRING, Gert, Université Bielefeld, Allemagne. secretaire général, M. Hassan Nadifi, n ’ont épargné aucun effort pour
SESIANO, Jacques, Ecole Polytechnique de Lausaime, Suisse garantir la tenue et la réussite du colloque. Nous leur présentons nos
remerciements les plus sincères.

Nos remerciements vont également à tous les services de l ’Ecole


Comité d’organisation du colloque et d’édition des actes
Normale Supérieure (Administratif, Reprographie, Intendance, Audio­
visuel, Nouvelles Technologies). Ils nous ont assisté de manière
AIT OUNEJJAR Lahoussaine, GREDIM, ENS - Marrakech continue et inconditionnelle pour la tenue du colloque.
BOUSSELK Fouzia, GREDIM, ENS - Marrakech
CHARKI Jamila, GREDIM, ENS - Marrakech
Enfin, nous tenons à exprimer nos remerciements aux membres
du comité scientifique pour l’aide qu’ils nous ont apporté ainsi qu’aux
EL IDRISSI Abdellah, GREDIM, ENS - Marrakech
autres partenaires qui nous ont soutenu sur le plan matériel et
FIKRAT Latifa, GREDIM, ENS - Marrakech logistique ; nous citons en particulier les institutions suivantes
FLYOU Mohammed, Directeur, ENS - Marrakech l’Université Cadi Ayyad, Marrakech la Délégtion du Ministère de
LAABID Ezzaim, GREDIM, ENS - Marrakech
l’Education Nationale de Marrakech / Ménara, le lycée Ibn Taimia
Marrakech et le Centre Pédagogique Régional de Marrakech. Qu’ils
OURAHAY Mustapha, GREDIM, ENS - Marrakech
reçoivent ici l’expression de notre reconnaissance.
ROUAN Omar, GREDIM, ENS - Marrak
Introduction

Ces actes sont le fruit des travaux du T Colloque Maghrébin sur


l’Histoire des Mathématiques Arabes, organisé du 30 mai au Ir juin
2002, à l’Ecole Normale Supérieure de Marrakech par le Groupe de
Recherche En Didactique de l’Informatique et des Mathématiques
(GREDIM).
Ce colloque qui a rassemblé une pléiade de chercheurs et de
formateurs de différents pays peut être situé dans la continuité d ’une
double tradition : une tradition Maghrébine et une tradition locale.
En effet. Sur le plan Maghrébin, l’organisation d ’un colloque
maghrébin sur l’histoire des mathématiques arabes est d ’ores et déjà
une coutume. Six colloques ont déjà été organisé dans les différents
pays du Maghreb : Algérie en 1986, Tunisie en 1988, Algérie en 1990,
Maroc en 1992, Tunisie en 1994 et Algérie en 2000. Outre le fait que
ces colloques ont constitué une opportunité pour diffuser et faire
connaître les travaux réalisés sur l’histoire des mathématiques arabes,
ils ont contribué à la prise de conscience du rôle pédagogique de
l’histoire des mathématiques en tant qu’outil de formation et
d ’enseignement.
Quant à la tradition locale, cette rencontre constitue le cinquième
colloque international à être organisé par le Groupe de Recherche en
Didactique de l’Informatique et des Mathématiques (GREDIM) de
l’Ecole Normale Supérieure. Elle intervient, en fait, dix ans, presque
jour pour jour, après la tenue du premier colloque organisé en Mai
1992 ; il était organisé avec la collaboration de l’Université du Québec
à Montréal et avait pour thème «Didactique des mathématiques et
formation des enseignants ». Dans cette même perspective, le second
colloque a eu lieu en 1993 et a traité d e : « L ’enseignement des
mathématiques : bilan et perspectives ». Le troisième colloque s ’est
tenu à Safi en 1995, avec la collaboration du Centre Pédagogique
Régional (CPR) de Safi et avait pour thème : « Les représentations
dans l ’enseignement et l ’apprentissage des mathématiques ». Enfin, le
quatrième colloque, axé sur : « Le raisonnement géométrique :
enseignement et apprentissage », s’est déroulé en 1997 à Marrakech.
Dans tous ces colloques, l’histoire des mathématiques et son
utilisation dans l’enseignement, a toujours constitué une
préoccupation principale et a alors suscité beaucoup d ’intérêt chez les Soulignons que les critères de classification des textes et
participants. d ’organisation des deux volumes tiennent essentiellement de la
commodité : regroupement des textes en Arabe, regroupement des
Dans cette double perspective on peut considérer que
textes portant ou pouvant se rapprocher de l’utilisation pédagogique
l’adjonction, d ’un axe portant sur l’utilisation pédagogique de
de l’histoire des mathématiques, équilibre des deux volumes, ordre
l’histoire des mathématiques aux axes traditionnellement traités dans
alphabétique.
les précédents colloques Maghrébins, est une particularité de ce
colloque. Elle a été dictée par trois principales considérations : 1) Enfin, alors que nous préparions ces Actes, nous avons appris la
l’interdépendance évidente entre l’histoire des mathématiques et ces disparition subite du professeur Mariono Hormigon de l’université de
utilisations pédagogiques, 2) la vocation principale de TENS qui est la Saragosse en Espagne. Nous tenons à exprimer nos sympathies à sa
formation initiale et continue des enseignants, et 3) la fidélité aux famille et à toute la communauté des historiens des sciences.
objectifs de GREDIM.
Le colloque a connu la participation d ’une centaine de personnes
Abdellah £1 Idrissi et Ezzaim Laabid
dont des chercheurs, des enseignants, des formateurs et des
inspecteurs de l’enseignement. Il a également été marqué par quatre
événements qu’il conviendrait de rappeler ici.
■ La présence de Monsieur le Ministre de l’Education
Nationale pour l’ouverture du colloque.
■ La participation de M. Abdelhadi Tazi, membre de
l’Académie du Royaume, par la conférence d ’ouverture
■ L ’hommage rendu à Madame Yvonne Dold-
Samplonius, historienne des mathématiques de l’Université de
Hidelberg en Allemagne.
■ L ’hommage rendu par M. Ahmed Djebbar lors de la
conférence de clôture, à deux historiens des mathématiques
Arabes, Mohamed El Manouni du Maroc et Ahmed Salim
Saidan de Palestine.
Concernant les activités scientifiques du colloque, elles sont
assez nombreuses et diversifiées et sont de différentes langues. En
tout, trente neuf présentations dont deux conférences. Ces actes, en
deux volumes, reprennent les textes intégraux de vingt huit
présentations. Ces présentations couvrent pratiquement tous les
thèmes retenus pour le colloque : Mathématiques ( 8), astronomie (6),
mathématiques appliquées (3), mathématiques et sociétés ( 6), histoire
et enseignement des mathématiques (4). Pour les présentations dont
les textes n ’ont pu être disponibles, nous avons retenu les résumés tel
que soumis par leurs auteurs. Quant à la langue d ’écriture, deux des
textes sont en arabe, cinq en anglais et vingt en français.

8
Le système de transcription adopté pour l’écriture des mots Tables des matières
arabes en caractères latins

Lettre Transcription Lettre Transcription Volum e 1


9- 6 (ji d

b la t Rem erciem ents................................................................................ 5


Introduction...................................................................................... 7
t Z
c Djebbar Ahmed :
th t Hommage à deux historiens des sciences.............................. 15
j t gh__________ Berggren John Len :
c h ci f Abü al-Jûd and his W o rk ............................................................... 23

kh Bouzari Abdelmalek :
t ^____ g__________
Les sections coniques en Orient Musulman et leurs
J d d k prolongements en Occident Musulman (VIII®-XI® S .) ................ 37

J dh J 1 Brentjes Sonja :
r m Les sciences exactes dans les villes ayyoubides et mamloukes. 51
J f
n Calvo Emilia :
J Z ù
Deux Traités de Mïqât Maghrébins des VlIIème - IXème
LH* s d h siècles H. (XlVe et XVe siècles J .C .)......................................
> w
LH sh J Comes Mercè :
s y Les localités du Maghreb et le Méridien d ’eau dans le Tâj
al-Azyàj d ’ Ibn Abï '1-Shukr al-M aghribî............................... gj

Djebbar Ahmed:
2. Les signes de vocalisation Les mathématiques dans le Maghreb impérial du XlIe-XIIIe
siècles.......................................................................................... ^
Signe Transcription Signe Transcription
Guillemot Michel:
a â Des Fragments 6619 de Berlin aux relations de Pythagore .. 133
Lda U 0 Harbili Anissa :
Quelques procèdes d'approximation dans les écrits
a^ i lA î mathématiques maghrébins des XlL-IV^ siècles

10 11
Hormigon mariano & Ausejo Elena: Volum e 2
La question des influences arabes sur l'œuvre
mathématique de Raymond L u lle ............................................ 201 Abdeljaouad Mahdi :
Le manuscrit mathématique de Jerba : une pratique de
Hoyrup Jens : symboles algébriques maghrébins en pleine maturité.......... ^
L ’algèbre de Jacopo de florence : un défi de
rhistoriographie de l’algèbre presque-m oderne.................... Charbonneau Louis :
L'histoire des mathématiques peut-elle changer l'attitude
Laabid Ezzaim : des élèves face au mathématiques ? ....................................... 99
Les mathématiques et les héritages au Maghreb des 12®-14®
Abdellah El Idrissi
siècles : essai de synthèse............................................................
Histoire de la trigonométrie Arabe : Conséquences pour
l’enseignem ent.............................................................................. 121
Lorch Richard :
Al-Fargnânî’s Treatise on the Astrolabe..................................... 263 Furinghetti Fulvia & Somaglia Annamaria ;
History as a tool for mathematics education and for
Puig Roser : research in mathematics education...................................................
La saphea (sajîha) d ’al-Zarqâlî dans le Kitâb Djâmi*^ al- 135
mabâdî’ wa-l-ghâyât fi ‘^ilm al-mîqât d ’Abü-l-Hasan al- Lamrabet Driss :
Devinettes et problèmes récréatifs dans la tradition
M arrâkushî.................................................................................. ^74
mathématique maghrébine. L ’exemple d ’Ibn H ay d û r......... ^53
Ramirez Martinez Angel : Schwartz Randyk:
La philosophie des Mathématiques dominante au XX® siècle
Introducing Historical Arab Mathematics to a Two-Year
et la marginalisation historique des apports de cultures non
College in the United States..................................................... 177
européennes..................................................................................
2ol
Schubring Gert :
Razouki Abdelaziz : Méthodes d ’analyse des manuels historiques des
La science des machines de guerre dans l’occident m athém atiques..........................................................................
islamique entre le X®'”® et le XIV®*"® siècle : étude
Lazrak Azzeddine et Sami khalid :
bibliographique........................................................................... 293
Notation symbolique le tournant de la mathématique arabe 209
Dold-Samplonius Yvonne :
The Heidelberg Muqamas P ro jec t........................................... Bilan! Hassan:
Utilisation des techniques contemporaines pour la
Résumés des communications dont les textes ne sont pas reconstitution des instruments astronomiques anciens:
disponibles.................................................................................. 315 l’exemple de l’astrolabe (en arab e).............................................. ^

cjV j L jujVI I CjVVI J

12 13
Danoun Abdelwahid:
Les contributions des astronomes de l’Andalus dans le
Hommage à deux historiens des sciences
développement des tables astronomiques (en arab e)...........
21 Saïdânet al-Manünï

Ahmed DJEBBAR
Université des Sciences et des Technologies de Lille (France)

Au terme de ce colloque, je souhaiterais, en accord avec les


organisateurs du T colloque maghrébin, rendre hommage à deux
chercheurs disparus et qui ont contribué, chacun dans son domaine, à
une meilleure connaissance de la tradition mathématique du Maghreb.
Le premier bien connu par les chercheurs ici présents puisqu’il s’agit
de Ahmad Salîm Saïdân, s’est intéressé à la matière mathématique
elle-même. Le second est Mohammad al-Manûnî. Il est presque
inconnu des historiens des sciences non marocains malgré ses
publications importantes sur les communautés scientifiques du
Maghreb extrême à différentes époques de son histoire, et plus
particulièrement sur la communauté des mathématiciens.
La vie et l’œuvre de Saïdân (1914-1991)^

Ahmad Salîm Saïdân est né en 1914 dans la ville de Safad en


Palestine où il a fréquenté l’école primaire et le collège. Puis, il a
quitté Safad et s’est installé à Jérusalem pour y poursuivre ses études
secondaires à la faculté arabe, études qu’il a achevées en 1931. Il a
commencé alors à enseigner le smathématqiues à l’école agricole
Khudûri de Tulkarem et à l’école an-Najâh de Naplouse.

Puis il s ’est inscrit à l’université américaine de Beyrouth pour


des études de mathématiques et il y a obtenu le diplôme de Bachelor
dans cette discipline. En 1940, il a obtenu le diplôme de Bachelor en
sciences et en mathématiques à l ’université de Londres. De 1940 à
1948, il a enseigné les mathématiques à la faculté arabe et à la faculté

’ D’après un article de J.P Hogendijk et B.A.Rosenfield : In memoriam, Ahmad Salîm


Saïdân (1914-1991), Historia mathematica 19 (1992),438-443, complété par des
informations fournies par la fille de A.S.Saïdân, Melle Amal Saïdân, dans une lettre
adressée à la rédaction du bulletin du Séminaire Ibn al-Haytham, le 3 février 1996.

14 15
Rachidiyya de Jérusalem dont il devient le président adjoint. développement des sciences dans les pays arabes et les possibilités de
Parallèllement, et jusqu’en 1949, il a réalisé et présenté les profiter de l’expérience scientifique japonaise dans ce domaine.
informations scientifiques à la radio de Jérusalem.
Ses éditeurs ont estimé que de 1940 à 1991, les publications de
En 1950, à la suite de la guerre qui a abouti au partage de la A. S. Saïdân ont représenté 80% du total des publications en histoire
Palestine, il quitte avec sa famille Jérusalem et il s’installe au Soudan des mathématiques réalisées dans les pays arabes.
où il enseigne les mathématiques dans de nombreuses institutions
Parallèllement à ses activités d ’enseignement et de recherche,
supérieures, à ôAtbara, Bakht Rida, Khartoum et Umm Durmân.
Saïdân a été membre d ’un certain nombre de commissions
En 1963, il soutient une thèse de Doctorat à l’université de internationales de mathématique et d ’histoire des sciences. Il a
Khartoum, intitulée « Le développement de Varithmétique indo-arabe ». également participé à deux nombreux colloques et symposias
En 1969, il revient en Jordanie et il commene à enseigner les internationaux sur l’histoire des sciences. Il a été enfin mèmbre des
mathématiques à la faculté des sciences de l’université d ’Amman comités de rédaction de plusieurs revues arabes et étrangères, en
comme Professeur-Assistant. Il y devient Professeur en 1974 puis particulier Isis, Zentralblat, Historia Mathematica, Mathematical
Doyen de cette même faculté jusqu’à sa retraite en 1979. Review, Centaurus et Mathematics Teacher.

La même année, il est nommé Président de l’université Abü Dîs A cela, il faudrait ajouter sa nomination comme responsable du
projet d ’Encyclopédie de la civilisation islamique publiée par
de Jérusalem et Doyen de la Faculté des sciences de cette même
l’Académie Royale des sciences de Jordanie et son projet de rédaction
Université. A la fin de l’année 1980, il est expulsé de Jérusalem par le
d ’une vaste bibliographie des scientifiques arabes qu’il n ’a pas eu le
gouvernement israélien de l’époque. Il s’installe alors à Amman et se
temps d ’achever.
consacre exclusivement à ses activités de recherche, de publication et
d ’édition en histoire des sciences arabes et plus particulièrement en J ’ai rencontré Saïdân une seule fois, en 1988 à Tunis, à
histoire des mathématiques. l’occasion du 2®colloque maghrébin sur l’histoire des mathématiques
En fait, son activité de publication a commencé en 1940 avec des arabes. Il était accompagné de sa femme et de sa fille. Il avait alors
livres sur la culture scientifique rédigés sous forme d ’histoire pour fait une intervention sur «Les mathématiques entre l ’Orient et
enfants, comme Ahmad al-mudallil et Les jours de pluie, publiés par l ’Occident musulmans y?.
Maktabt al-Andalus de Jérusalem. Puis il s’est mis à publier des Saïdân est, à ma connaissance, le seul historien des sciences,
manuels sur l’algèbre, pour l’enseignement moyen, avant de s’engager originaire d ’un pays arabe d ’Orient, à avoir étudié sérieusement des
dans la rédaction d ’ouvrages d ’histoire des mathématques. écrits mathématqiues du Maghreb et d ’al-Andalus. Il a publié, en
Dans le domaine de l’histoire des sciences arabes et en 1984, dans le cadre de son projet d ’histoire de la science du calcul
particulier de l’histoire des mathématiques, la contribution de Saïdân à chez les arabes, un livre consacré au calcul en Andalus et au
Maghreb^. Deux ans plus tard, il a consacré, dans son ouvrage sur
travers ses études, ses recherches et ses éditions critiques a été très
importante quantitativement et qualitativement. Son activité dans ce
domaine s ’est d ’ailleurs poursuivie ju sq ’au jour de sa mort puisque, ^ A.S.Saïdan : ar-Riyàdiyyàt bayna al-Mashriq wa l -Maghrib al-islâmiyyàyn [ les
selon le témoignage de sa fille, il y avait sur son bureau, le jours de mathématqiues entre l’Orient et l’Occident musulmans], actes du T olloque
maghrébin sur l’histoire des mathématiques arabes (Tunis,1-3 décembre 1988),
son décès, deux manuscrits dont l’édition critique était en chantier :
Tunis, Université de Tunis-ATSM-ISEFC,1990,partie arabe,pp.7-22.
l’un d ’al-Uqlîdisî sur le calcul et l’autre d ’Ibn al-Haytham sur les ^ A.S. Saïdân : Tarïkh ôilm al-hisàb ôinda al-ôarab, al-juz’ ath-thâlith, al-hisàb f î
lunules. Il avait également entamé la rédaction d ’un livre sur le al-andalus wa al-maghrib\\i{\sXo\XQ de la science du calcul chez les arabes, troisième
partie, le calcul en Andalus et au Maghreb], Amman, Dâr al-furqân, 1984.

16 17
l’histoire de l’algèbre dans le monde arabe, un volume entier à la particulièrement à celui du Maghreb extrême et du Maroc moderne.
tradition algébrique de l’occident musulman, en éditant le livre d ’Ibn Pour ce faire, il commence à rassembler de nombreux ouvrages rares
Badr, kitâb al-jabr et celui d ’Ibn al-Banna, le kitâb al-usul wa l- et des manuscrits. Quelques décennies plus tard, il avait édifié une
muqaddimât f i l-jabr. ^ importante bibiothèque personnelle à laquelle il donna le nom de
« Bibliothèque Ibn GhâzT », en hommage au savant de Meknès (m.
Saïdân avait deux passions, la pêche et le jeu d ’échec. Il avait 1513) qui était également mathématicien et auteur d’un important
aussi une profonde douleur qui l’a accompagné pendant presque un ouvrage intitulé Bughyat at-tullâb f i sharh Munyat al-hussâb [Le désir
demi-siècle et qui ne s’est révélée à moi qu’après sa mort. En effet, à des étudiants sur le commentaire du souhait des calculateurs]. Avant
l’occasion de ma visite officielle en Jordanie, en 1993, en tant que
sa mort, al-Manünî a d’ailleurs signé un acte par lequel il faisait don
Ministre de l’Education Nationale de mon pays, j ’ai demandé à lui
rendre visite. On m ’a appris qu’il était déjà mort depuis un an. J ’ai de sa bibliothèque à la Bibliothèque Générale de Rabat.
alors souhaité voir sa maison là où il avait passé tant de temps à Le premier article de recherche d ’al-Manünî, a été publié en
déchiffrer et à éditer les manuscrits arabes. J ’ai été reçu par sa femme
1936. Il concernait la première madrasa fondée au Maghreb extême.
et sa fille qui m ’ont offert des exemplaires de ses denières
Les articles qui ont suivi ont concerné différents aspects de l’histoire
publications. Dans un de ces derniers livres qu’il avait publié à
du Maghreb et du Maroc. A la fin des années 50, il s’installe à Rabat
Amman, et qu’il avait consacré aux mathématques récréatives et
où il est sollicité pour s ’occuper de l’établissement de catalogues pour
ludiques, j ’ai lu dans la préface, de la main de Saïdân : « Qu'ils sont un certain nombre de bibliothèques renfermant des manuscrits, et en
nombreux les paradis perdus. Mon paradis à moi, c ’est une petite particulier la Bibliotgèque Générale de Rabat et la Bibliothèque
chaumière dans une petite ville appelée Safad. C ’est dans ce pays que Royale (al-Maktaba al-Hasaniyya).
j ’ai grandi et qu ’ont grandi mes frères et mes sœurs. Mais aujourd’hui
Après une période d ’enseignement dans des institutions
je l ’ai perdu, j ’en ai été privé. Et même si on me donnait tous les
marocaines, et en particulier à la faculté des lettres de Rabat, qui ont
palais de la terre, mon cœur continuerait à se consumer pour lui ».^
révélé sa profonde connaissance de l’histoire culturelle du Maghreb, il
est nommé, par décision royale. Professeur de l’enseignement
La vie et l’œuvre d’al-Manûnî (1919-1999)^ supérieur. Al-Manünl a publié une dizaine d ’ouvrages et environ 180
Muhammad Ibn ôabd al HâdT Al-Manünl est né à Meknès articles de recherche^. Il a été invité dans de nombreux pays pour y
faire des conférences.Il revint un jour de l’un de ces voyages avec un
(Maroc) en 1919, dans une famille de lettrés. Après une formation de
mauvais souvenir qu’il confia, en ces termes, à un de ses amis, le Pr
base dans les institutions traditionnelles de sa ville natale, il
Ahmad TawfTq, ancien conservateur au département des manuscrits de
entreprend des études supérieures à l’université qarawiyyîn de Fès. A
la Bibliothèque générale de Rabat : « Dans l ’ancien temps, lorsque
la fin de ces études, il s’engage dans la recherche en histoire en
les despotes voulait humilier un homme estimé parmi les siens, ils lui
s’intéressant au patrimoine musulman du Maghreb et plus
ôtaient le turban de sa tête. A notre époque, on a ôté mon tarbouch de

^ A.S. Saïdân : Tarîkh ôilm al-jabr jîa l-ô âlam al-ôarabl{ histoire de l’alèbre dans le ’ Une première liste de ses écrits a été reproduite en annnexe du second volume de
monde arabe], Koweit, as-silsila ath-thurâtiyya, 1986,volume 2. son ouvrage al-masàdir al-ôarabiyya H târikh al-maghrib [les sources arabes de
^ A.S.Saïdân : Mutôat at-tajîâr : a s’ila, alghàz, alôâb hisâbiyya H s-sighàr wa l- l’histoire du Maroc], Rabat, publication de la faculté des lettres 1989. Un
kibâr[ le plaisir de l’esprit : questions, enigmes, jeux arithmitiques pour le spetits et complément à cette liste a été publiée dans son ouvrage Waraqàt ôan hdàrat banï
les grands], Amman,!99l,pp.6-7. mann[feuillets sur la civilisation des mérinides], Rabat, Publication de la faculté des
^ D ’après un article de M.Aballagh. lettres, 1996,2® édition.

18 19
ma tête dans Vaéroport d ’un pays dont le gouvernement m ’avait occasion, il m ’a offert, avec sa dédicace, son catalogue des manuscrits
invité, parce qu ’on craignait qu ’il y eut, sous le tarbouch, une bombe de la bibliothèque an-Nâsiriyya de Tamakrout'^.
ou bien des livres ».
J ’ai rencontré le Professeur al-Manûnî, une seconde fois, en
Al-Manünî est mort à Rabat le samedi 16 jumâdâ l®*^ 1420
décembre 1992. J ’étais alors Ministre de l’Education Nationale de
correspondant au 28 août 1999. Selon sa volonté, il a été enterré à
mon pays et, profitant d ’un passage à Rabat, avant de regagner Fès
Meknès, sa ville natale. pour participer au 4® colloque maghrébin sur l’histoire des
La première publication d ’al-manûnî consacré aux mathématqiues mathématiques arabes, j ’ai demandé au Ministre marocain de
au maghreb est de 1965. Il s’agit d’un article sur l’enseignement de la l’Education de l’époque, M. Chkili, de m ’organiser une visite de
géométrie au Maghreb extrême sous la dynastie saadienne^. En 1977, il a courtoisie au domicile du Pr al-Manûnî. C ’était pour moi une occasion
consacré quelques chapitres aux activités mathématiques dans un pour lui rendre hommage. Au cours de notre entretien, il ne m ’a posé
ouvrage sur les sciences, les lettres et les techniques à l’époque aucune question sur ma fonction officielle ni sur l’objet de ma
almohade^. En 1984, il a publié un long article sur les activités mission. Nous avons parlé d ’histoire des sciences, il s’est informé sur
mathématqiues et astronomiques à Meknès^^. Enfin en 1985, il a publié les dernières publications dans ce domaine qui concernaient le
une étude sur les activités mathématiques à l’époque mérinide^ ^. maghreb puis, au moment de nous séparer, il a fait le vœux que je
puisse reprendre mes activités de recherche le plus tôt possible et il
J ’ai eu le privilège de le rencontrer à deux occasions : la
m ’a offert un de ses derniers ouvrages.
première le 5 décembre 1989, lors de mon passage à Rabat, pour des
conférences. Il m ’a invité chez lui et, tout en prenant le thè, il s ’est C o n c l u sio n
informé sur mes recherches portant sur l’histoire des mathématiques
Bien sûr l’hommage à ces deux chercheurs aujourd’hui disparus,
au Maghreb. Après m ’avoir longuement écouté, il s ’est dirigé vers sa
je l’exprime aussi au nom des collègues maghrébins ici présents. Il
bibilothèque et en est revenu avec un manuscrit qui contenait une
s’adresse également à nos maîtres encore vivants qui nous ont guidé
copie d ’un commentaire du talkhîs d ’Ibn al-bannâ qui s ’est avéré être par leurs travaux et parfois par leurs conseils vers les chemins de
celui d ’Ibn Zakariyyâ’ al-Ghamâtî (XlVe s.). Comme il a vu que le Cordoue, de Kairouan, de Marrakech et de Bejaia. Il s’agit en
contenu m ’intéressait, il m ’a autorisé à en faire une copie. A cette particulier des professeurs Kennedy de Princeton, Rosenfeld de
Moscou, Souissi de Tunis et Vemet de Barcelone. Tout en nous
initiant directement ou indirectement à notre métier, ils nous ont
ouvert les yeux sur un passé si présent mais que l’on n ’avait pas appris
^ M.al-Manünî : asâtidat al-handasa wa mu ’allijuhâ Jï l-maghrib as-saôéd [les à voir. Ils ont aussi démenti, pour nous, la maxime andalouse qui dit
professeurs de géométrie et ses auteurs dans le Maghreb Saadien], daôwat al-haqq, allégoriquement ;
Rabat, 9®année,n°3, décembre(1965),pp. 101-104.
^ M.al-Maunï .• alôulüm wa l- ‘àdàb wa l-funün ôalà ôahd al-muwwahhidïne[\GS Dale limosna, mujer.
sciences, les lettres et les arts à l’époque des almohades],Rabat,1977. Que no hay en la vida nada
'° M.al-Manünï : Muqayyid ôan nashàt dirâsât ar-riyyàdiyyat wa l-falah bi Maknâs[
Note sur les activités relatives aux études des mathématiques et de l’Astronomie à Como la pena de ser
meknès], al-manâhil, Rabat, n°30 (1984),pp.32-87.
'' M.al-Manünï; Nashàt ad-diràsàt ar-riyyâdiyya Jï maghrib al ôasr al-wasît ar-
râbiô[ activité des études mathématqiues dans le Maroc de la quatrième période du M.al-Manuni : dalil makhtütat dâr al-kutub an-Nâsiriyya [Le catalogue des
moyen âge (période des mérinides)], al-manàhil, Rabat, n°33 (1985),pp.77-l 15. manuscrits de la bibliothèque an-nâsriyya] al-muhmmadiyya. Imprimerie
Fdâla,1985.

20 21
Ciego en Granada^
Ces maîtres encore vivants et ceux qui les ont précédés méritent
Abû al-Jûd and his Work
aussi notre reconnaissance pour nous avoir transmis une inquiétude, celle
de l’oubli d’hommes de science d ’al-Andalus et du Maghreb, petits et John Lenn Berggren
grands et par fois même de grande stature mais dont les œuvres ne nous Simon Fraser University
sont pas parvenus ou sont encore inaccessibles. Cette inquiétude, je
voudrais qu’elle se transmette aux jeunes chercheurs, à travers ces vers
bien connus au Maroc et chantés par le groupe Nos al-Ghiwàn :

Ce qui me préoccupe The subject o f my talk today is Abû al-Jûd b. al-Laith, and because
the standard bio-bibliographical sources tell us nothing of his life we
Ce sont les hommes s ’ils venaient à être perdus. shall let ‘Umar Khayyam introduce him. In his Treatise on the Division
Les mûrs, s ’ils tombaient en ruine o f the Quarter Circle^ ‘Umar sets a scene at the court of the great Bûyid
monarch, ‘Adud al-Daulah, in the City of Peace^. ‘Adud, a renowned
Chacun pourrait rebâtir une maison^^.
patron o f science, had summoned together such great mathematicians o f
his time as Abû Sahl al-Kûhî, Abû al-Wafa’ al-Bûzjânî, and Abû Hamîd
al-Saghânî. The problem had been posed o f finding two numbers whose
sum is ten and which, when the quotient o f the larger by the smaller is
added to their squares, yields the sum 72.
We do not know who posed this problem, but ‘Adud’s
mathematicians had evidently been successfiil in transforming it by
analysis to a cubic equation o f the type “cube and roots are equal to a
number.” However, no one had been able to solve it. And so, ‘Umar
says, “These eminent men remained perplexed before this problem for
a long time, and then Abû al-Jûd solved it.”^ Abû al-Jûd’s discovery,
‘Umar says, was preserved in the library o f the Sâmânid kings.
The Sâmânids, rivals o f the Bûyids, ruled Tranoxiana, and then
Khorasan as well, from 819 - 1005. A number o f the Sâmânid kings,
and high officials in their service, were distinguished patrons o f the
sciences^, and their courts were graced by the presence o f scientists o f
the caliber o f Abû Nasr ibn ‘Irâq. Thus it appears from ‘Um ar’s

- Poème de Francisco A. de Icaza (1863-1925) qui dit, en substance: „ Allez ’ Edition of Djebbar, A. and R. Rashed, L ’Oeuvre Algébrique de al-Khayyâm.
femme, donne-lui l’aumône, il n’ya rien dans la vie qui fasse autant de peine que Aleppo: IRAS, 1981, pp. 83-84.
d ’être aveugle à Grenade“ ^ ‘Adud reigned in Baghdad from his conquest of the city in 977 until his death in 983.
- C’est la traduction de : « j (.5^! ** ' j&Lja J ] JU J\ La» ^ Djebbar and Rashed, p. 83.
On Sâmânid patronage of learning in general see the article “Sâmânid” in El (2"*^
ed.) VIII 1025b.

22 23
account that a bright young Samanid scientist^ solved a problem Abû al-Jûd’s known works are as follows:
whose solution had eluded the eminent Bûyid scientists.
1. A Letter to Abû Muhammad ‘Abdallah al-Hâsib on the two
As for the Abû al-Jûd’s dates, Schoy had conjjectured^ that Abû methods o f Abû Sahl al-Kûhî and his teacher^ ^ Abû Hamid al-Saghânî
al-Jûd was a contemporary o f Al-Bîrûnî. Hogendijk, however, points on the constmction o f a regular heptagon in a circle.
out^ that a scholiast in an Arabic manuscript^ credits Abû al-Jûd with
This correspondent, Abû Muhammad, is a person about whom
writing a treatise on the regular heptagon in 969,^ four years before al-
we would like to know more, since, in addition to this letter from Abû
Bîrûnî was bom. So Schoy’s conjecture cannot be right. Hogendijk
al-Jûd, we have manuscripts o f two other letters to him, both from
has also argued that al-Sijzî and Abû al-Jûd were both young
Abû Ja‘far al-Khâzin.'^ One concerns rational-sided right triangles,
geometers when the constmction of the regular heptagon using conic
and the other is a proof that if the sum o f two squares is a square then
sections was discovered in the late 960s. Thus one might think o f Abû
at least one o f the two squares is an even number.
al-Jûd as belonging to at least one generation before al-Bîrûnî. Indeed,
al-Bîrûnî’s reference to him as “shaikh” might, as Hogendijk suggests, Abû al-Jûd wrote another work on the heptagon as well, namely
argue for, say, thirty years difference in their ages. (This would be one Sezgin lists as:
consistent with his having written on the regular heptagon four years 2. Book on the constmction o f a heptagon in a circle, which he
before al-Bîrûnî was bom, perhaps at the age o f about 25 years.) sent to Abû al-H.asan Ah.mad b. Muhammad b. Ish.âq.
Tentatively, then, one places his birth at about 945.
Abû al-Jûd has become somewhat notorious for his work on the
Although this is as much as we can say o f his life we are, regular heptagon, and al-Shannî wrote a work “Uncovering the
happily, in a better position when it comes to his works’^, and it is to misrepresentation o f Abû al-Jûd on his two premisses for his alleged
these we now turn. constmction o f the heptagon.” In this treatise, al-Shannî gives no fewer
than three examples o f what he claims to be plagiarism by Abû al-Jûd.
In his thorough study o f the history o f the problem o f the regular
heptagon'^ Hogendijk says that, despite al-Shannî’s polemical tone,
the earliest Arabic solution to this problem came about as the result o f
^ “ Sâmânid scientist” on the basis of Adel Anbouba’s suggestion that he was from joint efforts o f several people. It began with Abû al-Jûd who claimed
Khorasan, which was part of the Sâmânid domains. J.P. Hogendijk supports
Anbouba in this (“Greek and Arabic Constructions o f the Regular Heptagon.” to have solved it using a “verging constmction”. Al-Sijzî discovered
Archive fo r the History o f Exact Sciences, vol. 30, 197 - 330), because, when al- an error in the solution and, at his request, Abû Sa‘d al-‘Alâ b. Sahl
Sijzî discusses some questions put to him by Abû al-Jûd, his discussion was titled found a constmction by conic sections that avoided Abû al-Jûd’s
Answers to geometrical questions put to him by people from Khorâsân. error. The correct part o f Abû al-Jûd’s work, together with Abû Sa‘d ’s
^ See p. 5 of C. Schoy, “Drei Planimetrische Aufgaben des arabischen
correction o f the erroneous part, was the first successful constmction
Mathematikers Abûl-Jûd Muhammad ibn al-Lîth”. Isis 7, 1925, 5 - 8 .
’ Hogendijk, J. P., “Abu’l-Jûd’s Answer to a Question of al-Bîrûnî Concerning the
Regular Heptagon.” in From Deferent to Equant: A Volume o f Studies . . . in Honor
ofE.S. Kennedy. Vol 500 of Annals o f the New York Academy o f Sciences, 1987, pp.
175 - 183. '' I suppose, following others who have discussed this ambiguous reference, that
^ MS Oxford Bodleian Thurston 3, fol. 129r. ‘his teacher’ means that al-Saghânî was Abû al-Jûd’s teacher.
^ Hogendijk also points out (ibid, p. 243) that in the same year Abû al-Jûd addressed On Abû Ja‘far see J. Samso’s article in El (2"*^ ed.) IV 1182a. Abû al-Jûd refers to
to a certain Abû al-Husayn Ubaydallah b. Ahmad b. al-Husayn a letter containing a Abû Ja‘far’s Zîj o f the Plates as well as one of his works on pythagorean triples. He
discussion of SA(ghanî), KU(hii)l, and Fraktur A (=AA), as well as traces of a always says ‘May God have mercy on him,’ a standard formula for refering to one
construction of what Hogendijk calls Abû al-Jûd3 what has died. Thus it appears that Abû Muhammad’s activities overlapped that
For his known works see Sezgin, F. Geschichte der Arabisch-lslamischen latter part of Abû Ja‘far’s life and the early part of Abû al-Jûd’s.
Wissenschaften (Band V). Leiden: Brill, 1974, pp. 353 - 55. Cited in Note 5.

24 25
o f the regular heptagon to avoid verging constructions. And Abû al-
Jûd certainly has a claim to part of the solution.
An interesting side o f Abû al-Jûd’s personality comes out in his
claim to having constructed another regular polygon, the regular
hendekagon. He tells his correspondent, our friend Abû Muhammad,
that he wants to keep his solution secret until he, Abû Muhammad, has
challenged the other geometers to show him their solution to the
problem if they have one. This evident desire to win personal glory
and to expose rivals as powerless points to the intensity o f competition
at the time. It reminds one o f Archimedes’ stating false theorems to
expose those who, once told a theorem, claimed to have already Figure 1
discovered it.
Each o f the three possibilities is a separate problem, and Abû al-Jûd
Hogendijk points out, however, that Abû al-Jûd’s construction of
solves each by determining a certain point on DE as the intersection of
the hendekagon was probably erroneous since Euclidean constructions
two angle bisectors. (In the first two cases Abû al-Jûd recognizes an
supplemented by conic sections do not suffice to solve the problem.
obvious condition for the existence o f a solution, namely that the two
And Abû al-Jûd’s two errors on these two construction problems may
bisectors must intersect within a certain figure, but he does not explore
well have stemmed from his competitive feelings leading him to claim
these conditions further. The solutions are ingenious, but nothing in them
solutions to famous problems before he had thoroughly checked them.^^
goes beyond Euclid’s Elements, Book I.
Next in our survey o f Abû al-Jûd’s works is:
4. Answer to four questions which al-Bîrûnî asked him about:
3. A discourse without a title that treats three problems in plane A straight line BG and a point A being given [Figure 2], construct a
geometry. They have to do with the cutting two sides o f a triangle by straight line, AD, from A to the segment BG such that one has AD BC
a line parallel to the third so that the sum o f three segments formed + BD^ = BGI
from this figure is equal to a given line segment.
Specifically, [Figure 1] one is to draw DE parallel to the base BG
o f triangle ABG so that (i) BD+DE+EA, or (ii) BD+DE+EG, or (iii)
AD+DE+EA is equal to a given segment HZ.

Figure 2

(Abû al-Jûd describes what we have written “A D BG ” as “the


See Hogendijk, “Greek and Arabic Constructions” (cited in Note 5). O f course, it surface AD in BG” or, alternatively, as “the product o f AD in BG.”
is possible that Abû al-Jûd used a verging construction of some sort, just as he did in His mode o f thought seems to be more algebraic than geometric.)
his construction of the regular heptagon.
Another possibility is Hogendijk’s suggestion in “Greek and Arabic
Constructions” (cited in Note 5) that he was not well trained in geometry.
An account of the contents may be found in C. Schoy, op. cit., Note 6 .

26 27
The problem reminds me of the second o f the two problems Abû and a number.” Abû al-Jûd answers by carrying out the analysis
Sahl al-Kûhî solves in his Two Geometrical Questions}' In any case, relating the side o f the nonagon to the cubic equation x^ +1 = 3x. (iv)
Woepcke states the problem and describes the construction in Appendix In this question al-Bîrûnî refers Abû Ja far al-Khazin’s remark in his
D of his edition of ‘Umar’s Algebra, but he gives no details of the Zij o f the Plates^^, that if it were possible to trisect the angle we would
argument. He only verifies that the construction does indeed solve the know the chord o f 1°. “And how can we know the chord o f one degree
problem, and he gives some of Abû al-Jûd’s conditions for a solution. if we can trisect the angle into three equal parts?”

However, Abû al-Jûd discusses the problem thoroughly. He In his answer, Abû al-Jûd says, firstly, that if one has found a
begins by remarking that if the distance from A to BG exceeds BG circular arc o f 1° then its chord has been found as a straight line whose
then the problem has no solution, and that even when that distance is two endpoints are known. He then continues, that, if we wish to find it
less than BG there are cases where the problem has no solution. He numerically, we cannot proceed as did the author o f the Almagest (as
then takes the first case when A does not lie on a straight line with BG he consistently refers to Ptolemy), however much we may admire his
and assumes there is a solution. By the method o f analysis, he shows approximation. For, the angle cannot be trisected by the tools provided
that the point D is the foot of the perpendicular(s) onto BG drawn in the Elements, and the chord o f its third is neither a rational nor one
from the point(s) where a parabola and hyperbola, which are o f the irrationals mentioned in that work. But the angle can be
completely defined by the givens o f the problem, intersect. trisected by means o f the hyperbola, and so one arrives at a true value
for the chord o f the third o f an angle only by means o f cube roots.
He also shows that any such point D solves the problem. For this
latter argument, he gives one synthesis when the two conic sections This passage is vague, but extremely interesting in its implication
intersect in only one point and another when they intersect in two that Abû al-Jûd had connected three ideas: (1) geometric constructions
points. He then proves that, when the conic sections do not intersect, with conic sections, (2) roots o f cubic equations, and (3) the domain o f
infinitely many lines satisfy the necessary condition to be a solution numbers involving cube roots as one that goes beyond the quadratic
but none o f them solves the problem. Finally, he concludes with the irrationals Euclid classified in Book X o f his Elements.
solution when A lies on the prolongation o f BG and states a necessary Another interesting feature is Abû al-Jûd’s juxtaposition o f some
and sufficient condition for the existence o f a solution in this case, key concepts in medieval discussions o f what it means to be known.
namely that AB < 2BG. He provides, in short, as thorough and correct These concepts are:
a solution to the problem as one could wish, (ii) Al-Bîrûnî’s second
question asks for a proof that taking h alf the side o f an equilateral Known in the sense o f Euclid’s Data, or
triangle in a circle as the side o f a regular heptagon in that circle does Known numerically, either
not lead to an exact construction. (The discoverer o f this remarkably
close approximation is not known, but Heron mentions it in his By close approximation, or
Metrica.) (iii) In the third question, al-Bîrûnî asked Abû al-Jûd why he By some exact expression.
said in his Book o f Geometry^^ that one can construct the nonagon
To understand the discussion fully one must compare it with
algebraically by means o f the cubic equation “roots equal to a cube
those o f al-Kûhî in his correspondence with Abû Ishâq al-Sâbî^* as

See Berggren, J. L. and G. Van Brummelen. “Abû Sahl al-Kûhî on ‘Two


Geometrical Questions’.” Zeitschrift fu r Geschichte der Arabisch-Islamischen
Wissenschaften, vol. 13, 1999-2000, pp. 165 - 187. On this interesting instrument see D.A. King, “New Light on the Ziij al-S.afa’ih.
In the work published by J.P. Hogendijk, cited in Note 7. of Abû Ja‘far al-Khazin.” Centaurus, vol. 23, 1980, pp. 105-117.
Specifically, in the 7th prop, of the 7th chapter, of the 4th book. Woepcke This has been published in Berggren, J.L. “The Correspondence of Abû Sahl al-
discusses this on pp. 125 - 26 of his L ’algèbre d ’Omar al-Khayyami. Paris: Kûhî with Abû Ishâq al-Sâbî: A translation with commentaries”. Journal fo r the
Benjamin Duprat, 1851. History o f Arabic Science Vol. 7, 1983, 39 - 124.

28 29
well as those o f Ibrâhîm b. Sinân and Ibn al-Haytham in their In order to do so, however, he needed two preliminary lemmas.
discussions o f the concept o f known. The first involves a line segment AB divided into two parts at G. One
wants to divide one o f the two segments thus created, say AG, into
In the next treatise Abû Ja‘far’s name once again appears, as
two parts by a point E so that AEBE/GE^ is equal to a given ratio. The
does the connection between the difficulty o f a problem and the kinds
construction [Figure 4] involves erecting at A a perpendicular to AG,
o f curves necessary for its solution. This time Abû al-Jûd gives:
say AZ, so that AZ^iAG^ is equal to the given ratio. If GZ cuts the
5. An answer to a question that was set by Abû Ja‘far al-Khazin, semicircle on AB at D, and if E is the foot o f the perpendicular DE
who thought it was impossible. The problem requires [Figure 3] that, onto AB, then E is the desired point.
given a triangle ABG, a point D outside o f it, and a ratio, one
construct a line verging to D and intersecting the sides AB, AG, and
GB (prolonged) in Z, E, and H respectively, so that EZ:ZH is equal to
a given ratio. (Abû al-Jûd assumes explicitly that D is not on the
extension of any of the sides of the triangle.)

The proof o f this uses nothing deeper than Elements, 11,14 on


using a semicircle to construct a square equal to a rectangle. The
Abû al-Jûd follows this with a solution o f what he calls another
second lemma is a generalization o f the first and assumes [Figure 5]
case o f the problem, namely when the ratio DE:ZH is given.
AB is divided at two points, G and D. One one is to find a point E on
In his introduction to this treatise Abû al-Jûd says that when he AB so that AEQBEiGEDED is equal to a given ratio^^
read what Abû Ja‘far said (about the problem being impossible) he A G E D B
thought it was unlikely, but the problem’s solution might demand the
use of conic sections. (It is interesting to have a mathematician telling Figure 5
us how he starts thinking about a problem.)
This problem is closely related to the following one o f Abû Sahl
In any case, however, Abû al-Jûd says he thought about it some al-Kûhî in his lost work Finding Points on Lines in the Ratio o f Areas:
more and he realized that it was possible to solve the problem using
only the theorems o f the Elements. Given two points, G and D, [Figure 5] divide a given straight line
segment o f known length, AB, as in Abû al-Jûd’s second lemma. One is
See the discussion in Berggren, J.L. and G. Van Brummelen, “The Role and
required to find a point E on the segment GD so that (AE- ED):(GE- EB)
Development o f Geometric Analysis and Synthesis in Ancient Greece and Medieval
Islam.” in Ancient and Medieval Traditions in the Exact Sciences: Essays in
Memory o f Wilbur Knorr (ed. P. Suppes, J.M. Moravcsik, and H. Mendell). If G and D are the same point then the denominator becomes GE^, which is just
Stanford, Cal.: CSLI Publications, 2000, pp. 1 - 32. the first lemma.

30 31
is equal to a known ratio. Although Abu,~ Sahl applies the problem in
his treatise on the astrolabe^"^ in the case AG = GD, this does not
introduce any simplifications, so he solves the general problem.
Although the lemmas resemble each other, Abu,~ Sahl’s is the
more difficult, for its solution involves the somewhat complicated notion
o f ‘greater by a known quantity than in a known ratio’ from Euclid’s
Data?^ The proof of Abû al-Jûd’s second lemma, though by no means
trivial, just slightly deepens the techniques of his first lemma and, in the
end, also involves nothing beyond the theorems of Book II.
In the third problem, which Abû al-Jûd calls his own, one is
asked to the line through D in Figure 3 so that the ratio o f the segment
DE to the segment ZH is given. The problems are all equivalent to quadratic equations, and Abû
al-Jûd solved them by the application o f areas techniques familiar
Its solution does go a bit deeper, since the proof involves the from the Elements.
application o f areas^^, but it too stays within the Elements.
For the third case, the one Abû al-Jûd solves, he gives not only
One is reminded of another problem Abû al-Jûd solved, one the construction and proof, but the analysis as well.
which is a variant o f this one when, what are here the three sides o f
the triangle, are concurrent. This is one more piece o f evidence o f correspondence between
al- Kûhî and al-Sijzî. Jan Hogendijk and I are publishing all the
6. Treatise on a problem set by Abû Sa‘îd al-Sijzî and Abû Sahl references to Kûhî in Sijzî’s works, particularly the very rich set o f
al-Kûhî. According to Abû al-Jûd, “al-Sijzî posed this problem, which references in Sijzî’s Geometrical Annotations?^ It is somewhat
has three cases. Al- Kûhî solved two of them, but no one solved the sobering for one like myself, who has for almost the past 30 years
third case, so I solved it. And then I found an easier, clearer method been involved in the study and publication o f al- Kûhî’s collected
with a simpler, clearer p ro o f” The basic problem is that a ratio is works, to realize that not only are none o f the 16 or so theorems o f al-
given, as well as (in position) the point, E and three lines: BA, BD, Kûhî mentioned in Geometrical Annotations known to us fi'om
and BG [Figure 6]. existing sources, but neither is this current one.
Required: Constmct a line EADG so that one of the following three 7. An elementary treatise to Ahmad b. Muhammad al-Ghazî, on
ratios is equal to a given ratio (Problem 1) EA:GD; (2) EG:AD; (3) integral-sided right triangles^^, one related to a work by Abû Ja‘far al-
ED:AG. Khâzin on that topic. On p. 127b there is a table o f seven Pythagorean
triples, such as 37,12,35; . . .; 193, 168, 95 etc., and on p. 130b:9 he
shows that the square o f any number can be divided into the sum o f
two rational squares in arbitrarily many ways.

24
See Berggren, J. L. 1994. Abû Sahl Al-Kûhfs Treatise on the Construction of the The full title is Book on the selected problems which were currently being
Astrolabe with Proof: Text, Translation and Commentary, Physis vol. 31, pp. 141 - 252. discussed by him and the geometeers o f Shiraz and Khorâsân. The paper is to appear
See the explanation of this in Chapter 3 of Christian Marinus Taisbak’s, in Kim Plofker, Charles Burnett, Michio Yano, Jan Hogendijk (editors).
AFAQMRNA: Euclid’s Data. Copenhagen: Museum Tusculanum Press, 2003, pp. 57-83. Ketuprakasha. Leiden: Brill, 2003.
Heath explains this concept in his A History of Greek Mathematics (Vol. 1), pp.
28
150-152. Wrongly, in Sezgin 1974, “ungleichseitige Dreiecke.’

32 33
8.This treatise, which Sezgin attributes to Abû al-Jûd, but which (3) Reminds one very vaguely o f Archimedes’ neusis in his
is unattributed in the MS, deals with the following problems: (1) A construction o f the regular heptagon and, less vaguely, o f something
neusis, related to trisecting the angle, solved by the intersection o f a that should be in Euclid’s Division o f Figures (Problem: Given a
hyperbola and a circle (Given [Figure 7] a point P on a semicircle square ABGD [Figure 9] and the line ZE joining the midpoints o f the
AGB whose center is D, and radius DG perpendicular to AB, draw a two sides BZG and AED. To draw a line ATK, with T on ZE and K
straight line PQR such that QR such that QR is equal to a radius.); on ZG, so that the ratio o f triangle TKZ to the square is a given ratio.

Figure 9

The author then discusses the same problem for a rectangle.


9. An anonymous treatment o f the problem: Constmct a trapezoid
ABCD such that each o f three sides - AB, AD, BC - is equal to 10 and
Figure 7 its area is 90.

(2) A neusis related - as the author states on p. 91b:4 - to the The author says that the geometers and the algebraists have both
problem o f finding two mean proportionals between two given tried to solve the problem but failed to do so. This is not surprising
segments. (Problem: To draw [Figure 8] through the comer D o f a since the author shows that the problem depends on an equation o f the
rectangle ABGD a straight line ZDE, so that Z is on the prolongation fourth degree, which he then solves by the intersection o f a circle and
of the side BG, E is on the prolongation o f the side BA, and Z and E hyperbola.
are equidistant from the center, T, of the rectangle; He also gives an example, in which the side o f the square is 10
and the ratio o f the areas is 8:100, so triangle KZT has area 8. He
takes KZ as “thing” and derives the equation = 8 + (1 ^/5) x. He
then says that “by al-jabr w a’l-muqâbala” we obtain the root x = ^ls +
V ( 8 + i 6 a ‘/5aV5

Figure 8

34 35
Les sections coniques en Orient Musulman
Et leurs prolongements en Occident Musulman
(VIIF-XI^S.)

Abdelmalek BOUZARI

I- Aperçu succinct des sections coniques dans la


tradition m athém atique grecque
L l- Les sections coniques avant Apollonius.
Selon la tradition grecque, Ménechme (env.-360) serait le
premier à avoir découvert les sections coniques. Dans ses
commentaires, Eutocius (env. 510) précise qu'il aurait utilisé ces
courbes pour donner deux solutions distinctes du problème de la
duplication du cube^
Dans la première solution, il aurait utilisé l'intersection d'une
parabole et d'une hyperbole équilatère et, dans la seconde,
l'intersection de deux paraboles^.
Après Ménechme, l'étude des coniques s'est poursuivie et a
abouti à la publication des deux ouvrages suivants :
1- Les Lieux Solides d'Aristée l'Ancien (-Ille).
Les seules informations que nous avons du contenu de cette œuvre
nous sont parvenues de la Collection Mathématique de Pappus (IVe)
qui nous informe que cette œuvre a été rédigée en cinq Livres^.

Laboratoire d’Equations aux Dérivées partielles non linéaires et Histoire des


Mathématiques Département de mathématiques Ecole Normale Supérieure Vieux-
Kouba
' - La duplication du cube est la construction d ’un cube dont le volume est le double
d’un cube donné. Sur Ménechme, voir Ch. C. GILLISPIE : Dictionnary o f Scientific
Biography, New York, Scribner's son, 1970-1980, vol. IV, pp. 488-480. Nous
noterons par la suitè cette référence : D.S.B.
^ - Th. HEATH : A history o f Greek Mathematics, New York, Dover, 1981, vol. I,
pp. 251-252.
- PAPPUS : La Collection mathématique, P. Veer Eecke (trad.), Paris, Desclée de
Brouwer et C°, 1933. Réimpression, Paris, Albert Blanchard, 1982, vol. II, p. 477.

37
2- Les Coniques d'Euclide d'Alexandrie (ca. 295 ). Comme il le mentionne lui-même, dans la préface du Livre I et
Selon Pappus, cet ouvrage, rédigé en quatre livres, contient une dans celle du Livre VII, les Coniques sont composées de huit Livres.
compilation et un arrangement de la théorie des coniques antérieurs à Les quatre premiers ont survécu en grec et en arabe alors que les
Euclide. Livres V-VII n'existent qu'en version arabe.
Jusqu'à l'époque d'Archimède (m. -212), la génération des Quant au Livre VIII, dont aucune copie grecque ou arabe ne
sections coniques était obtenue à partir de trois cônes distincts que nous est parvenue à ce jour, les informations que nous avons sur son
l'on coupe par un plan perpendiculaire à leur génératrice. Selon l'angle existence et sur son contenu proviennent d'abord du livre I et VII des
au sommet du cône, on obtenait alors telle ou telle section conique: Coniques d'Apollonius^, de la préface des Banü Müsâ^, du Fihrist
- Si l'angle au sommet est aigu (cône acutangle), on parlait de section
d'Ibn an-Nadîm(m.385/995)’^ et enfin du livre d'Ibn al-Qiftî (m.
de cône à angle aigu.
- Si l'angle au sommet est droit (cône droit), on parlait de section de 1248), Ikhbâr al- %lama' bi akhbâr al-hukamâ' [Livre qui informe les
cône à angle droit. savants sur la vie des sages]^*.
- Si l'angle au sommet est obtus (cône obtusangle), on parlait de Il semble que le contenu de ce Livre a sérieusement préoccupé les
section de cône à angle obtus"^. géomètres arabes pour que l'un d'entre eux ait conçu le projet de sa
reconstitution. Il s'agit du grand mathématicien Ibn al-Haytham qui a
1.2- Les sections coniques chez Apollonius
La dernière synthèse connue de la théorie des coniques dans la
tradition grecque est celle d'Apollonius (ca. -260). Il a publié sept
ouvrages en mathématique^ dont un traité intitulé les Coniques. En
* - Dans la préface du Livre I, Apollonius nous rapporte que le Livre VIII du traité
plus de ce traité sur les sections coniques, quatre ont été traduit en
est relatif "aux problèmes sur les coniques qui prêtent à discussion"; et dans la
arabe^. Par ailleurs et d'après l'étude de quelques fragments des textes préface du Livre VII, il ajoute : "Toutes les propositions ont leur utilité dans de
qui ont été conservés dans l'une ou l'autre des traditions grecque et nombreuses catégories de problèmes et principalement dans les discussions de ces
arabe, le traité des Coniques est le seul écrit, où l'auteur expose une problèmes. Les exemples de cette utilité se présenteront d'ailleurs souvent dans les
théorie globale^. problèmes déterminés sur les sections coniques que j'a i résolus et démontré dans le
huitième Livre, lequel constitue, pour ainsi dire, la suite de ce Livre-ci". PAPPUS :
Telle qu'elle se présente dans cet ouvrage, la théorie des sections La Collection Mathématique, op. cit., p. 503.
coniques est considérablement enrichie et renouvelée par Apollonius. ’ - Les Banü Mùsâ précisent, dans la préface à l'édition des Coniques, que la
11 y a introduit de nouvelles définitions et de nouvelles première version du traité qu'ils ont eu entre les mains comprenait "Sept Livres
caractérisations, et y a établi d'importantes propositions relatives aux parmi les huit Livres qu'a réalisés Apollonius". G. TOOMER : Apollonius, Conics
Book V to VII, op. cit., vol. II, pp. 625.
propriétés de ces sections.
- Ibn an-Nadïm donne, dans son Fihrist, l’information suivante : "Les Banü
Mûsâ ont dit que le traité était en huit livres. Il en existe sept livres et une partie du
huitième (...), et ce qui existe du huitième livre est constitué de quatre propositions".
" - Th. HEATH : A History o f Greek Mathematics, op. cit., vol. I, pp. 121-126. IBN AN-NADÎM : al-Fihrist, op. cit., p. 373.
^ - PAPPUS : La Collection Mathématique, op. cit., vol. VII, pp. 503. '' - Ibn al-Qiftï précise "Quand le Livre fu t ramené de l'Empire Byzantin à al-
IBN AN-NADÎM : al-Fihrist [Le catalogue], Beyrouth, Dâr al-ma'^rifa, non Ma'mün, seulement la première partie de l'Oeuvre <des Coniques> fû t ramené, pas
datée. Pour les autres écrits d'Apollonius traduits en arabe, voir F. SEZGIN : plus, et elle contenait les sept <premiers> Livres. Quand l'Oeuvre fû t traduite, sa
Geschichte des Arabischen Schrifttums, Leyde, Brill, vol. V, 1974, pp. 142-143. préface indiqua un huitième Livre (...). Jusqu'à présent, les personnes concernées
Nous noterons, par la suite, cette référence G.A.S. par ce sujet continuent à chercher ce Livre " IBN AL-QIFTÎ : Ikhbâr al- ‘ûlamà’ bi
L J.P. HOGENDIJK : Arabie traces o f lost works o f Apollonius, Archive fo r
History o f Exact Sciences, 35 (1986), pp. 187-253. akhbâr al-hukamâ', Lippert (édit.), Leipzig, 1903, pp.44-45.

38 39
consacré à cette reconstitution un ouvrage intitulé Maqâla f i itmam kitàb Afin de faciliter la compréhension du traité des Coniques pour
al-makhrütàtt [Livre sur la complétion <du traité> des Coniques]^^. les futurs lecteurs, Ahmad, l’un des trois frères Banû Mûsâ, a étudié
toutes les prémisses nécessaires à la démonstration de chaque
Dans son ouvrage, Apollonius engendre les trois courbes proposition et a signalé les endroits du traité où elles intervenaient*^.
coniques par l'intersection d'un même cône oblique, à base circulaire,
avec un plan de position variable. En conclusion de leur préface, les Banû Musa présentent le plan
- Si le plan sécant rencontre toutes les génératrices d'une seule et de leur édition des Coniques de la manière suivante :
même nappe du cône, sans que pour cela il soit parallèle ou anti­ - Les Lemmes utiles à la compréhension du texte (ou préliminaires);
parallèle à la base, alors la section conique obtenue est appelée ellipse. - La préface d'Apollonius;
- Si le plan sécant est parallèle à l'une des génératrices de la nappe, la - La traduction des Coniques, avec les commentaires des Livres I-VII
section est appelée parabole. par Eutocius.
- Si le plan sécant rencontre les deux nappes du cône, la section, qui
est dans ce cas constituée de deux branches, est appelée hyperbole IL2- Les Travaux sur les sections coniques et leurs applications
La première contribution arabe à la théorie des sections coniques
II- Les sections coniques dans la tradition mathématique arabe fut celle d'a-Hasân ibn Mûsâ, l'un des trois frères, qui a consisté à
étudier les sections du cylindre lorsque ce solide est coupé d'une
I L l- La transmission de la théorie des sections coniques
manière non parallèle à sa base. Il découvrit ainsi les propriétés
La théorie des sections coniques a été transmise à la tradition fondamentales de l'ellipse - c'est à dire les propriétés des diamètres,
mathématique arabe essentiellement à travers l'œuvre des Coniques des axes et des cordes, ainsi que la manière de déterminer l'aire de la
d’Apollonius^^ car les autres écrits grecs parvenus aux arabes et qui ont 17
section de cylindre
un lien avec les coniques sont des textes d'application, comme l'épître sur
l'heptagone régulier, attribuée à Archimède’'^ et les Commentaires L'épître d'Al-Hasan, non encore retrouvée, s'intitule Kitàb ash-shakl
1fi
d'Eutocius sur la trisection de l'angle et sur la détermination de deux al-mudawwar al-mustatîl [traité de la figure arrondie et allongée] .
grandeurs proportionnelles entre deux grandeurs*^.
Puis, partant des traductions des Coniques du début du IXe
C'est sous la direction des frères Banû mûsâ que la traduction, la siècle, les premiers scientifiques vont étudier, enseigner et appliquer
plus connue à ce jour, des Livres des Coniques, a été réalisée. Dans la les éléments de la géométrie des coniques.
préface de l'édition qu'ils ont réalisée à partir de cette traduction, les
Banû Mûsâ détaillent les conditions dans lesquelles ils ont découvert
puis restauré les copies grecques et la manière dont ils ont dirigé la
traduction du texte des Livres I-VII.
- Une copie de cette traduction a été réalisée par Ibn al-Haytham lui-même, en
1024. Voir Ms. Istanbul, Aya Sofya n° 2762.
' - J.P. HOGENDIJK : Ibn al-Haytham's Completion o f the Conics, New York, - IBN AN-NADÏM : al-Fihrist, op. cit., p. 379.
Springer Verlag, 1985. - Dans l'introduction de son livre Kitàb qutû al-ustuwàna wa basituhà (Ms.
- F. SEZGIN : G.A.S., op. cit., vol. V, pp. 136-142.
Istanbul, Aya Sofya n° 4832), Thâbit Ibn Qurra nous fournit une autre confirmation
- J.P. HOGENDIJK ; Greek and Arabic Constructions of Regular Heptagon,
Archive fo r History o f Sciences, vol. 30,3/4 (1984), pp. 197-330. de la publication de cet ouvrage d'al-Hasan. En effet, on peut lire, au folio 4a de
- N. AT-TÜSÎ : TahrTr Kitàb al kurà wa l-ustuwàna [Livre de la Sphère et du cette introduction : "Cela sera suivi par les propos sur l'aire de la section de
cylindre]. In Rasà'il [Epîtres], Hayderabad, Dâr al-ma‘'ârif, 1940, vol.2. 1. cylindre qu’avait calculée Abü Muhammad al-Hasan ibn Müsà".

40 41
La première contribution arabe dans ce domaine est l’importante relativement mieux informés sur les différentes applications des
introduction au traité, ajoutée par les frères Banû Mûsâ et qui restera, sections coniques à la fois dans les domaines théoriques et dans les
depuis le IXe, un élément constitutif de la version arabe des Coniques. domaines appliqués21 et plus particulièrement en Géométrie, en
Astronomie, en Astrologie et en Optique.
Après eux, ce traité va bénéficier d'un certain nombre de
rédaction complètes ou partielles, de commentaires, de résumés et Nous allons donner, à titre d'exemples, quelques interventions
même de gloses marginales. des sections coniques dans les domaines théoriques et appliqués de la
tradition mathématique arabe en renvoyant, pour d'éventuels
Pour les rédactions complètes ou partielles, il y a celle d ’ash- compléments, aux travaux qui ont traité de ces sujets.
Shîrâzî (ca. 556/1160), YJtàb tasaffuh l-makhrûtât [Le livre de l'étude
des Coniques] et celle de Nasîr ad-Dîn at-Tûsï(m. 673/1274), Tahrïr Les coniques dans les écrits théoriques
al-makhrûtât [Rédaction des Coniques]. Dans la tradition scientifique arabe, c'est essentiellement en
Pour les commentaires, les sources bio bibliographiques en mathématique que les courbes coniques ont fait l'objet d'étude théorique,
et ont surtout servi à résoudre des problèmes anciens, comme la
citent deux, celui d ’Ibrâhîm Ibn Sinân (m. 335/946) qui ne nous est
duplication du cube, la trisection de l'angle et l'inscription de polygones
pas parvenu et celui de Muhyî ad-Dîn al-Maghribî (VlIe/XIIIe s.). réguliers, avant d'être sollicitées pour la résolution de nouveaux
Shark Kitàb Abulûnyüs f i l-makhrütât [Commentaire au Livre problèmes et l'élaboration d'une nouvelle théorie, celle qui sera connue
d'Apollonius sur les coniques. sous le nom de Théorie géométrique des équations cubiques.

Pour les résumés, les sources n'en évoquent qu'un seul, celui Pour l'étude de ces courbes on peut citer, à titre d'exemples,
d ’al-Isfahânî (ca. 513/1119), Talkhîs al makhrütdt [Résumé des l'écrit d'Ibrâhîm Ibn Sinân^^ et, surtout, ceux d'as-Sijzî (Xe s.)
Coniques], auquel il faudrait ajouter le Kitàb al makhrûtàt [Livre des consacrés à l'étude des solides engendrés par la rotation d'une
hyperbole, d'une ellipse ou d'une parabole^^.
coniques] d ’al-Khâzin (Xe s.)'^.
En ce qui concerne les problèmes liés à la trisection de l'angle et
Quant aux gloses marginales connues, elles sont au nombre de à la duplication du cube, les écrits qui leur ont été consacrés sont trop
deux 20, celle de Maimonide (m. 605/1208), Hawâshî ôalâ baôd ashkâl nombreux pour être cités ici. Il suffit de rappeler que le plus ancien
Kitàb al-makhrütât [Gloses sur certaines propositions du Traité des d'entre eux, qui est du IXe siècle, est attribué aux frères Banû Mûsâ.
Coniques] et celle d ’un Anonyme, Hawâshî ôalâ Kitàb al-makhrûtât On sait aussi que l'on a continué à s'intéresser à ce sujet jusqu'au Xle
siècle. C'est ce que montrent les contributions sur la trisection de
[Gloses sur le Traité des Coniques].
l'angle de Thâbit Ibn Qurra au IXe et celles sur les quatre grandeurs
Nous n'avons pas trouvé d'informations précises concernant la
place des Coniques ou de certains de ses chapitres dans l'enseignement
des mathématiques de la tradition arabe. Par contre nous sommes

- Lorsque nous parlons de l'intervention des coniques dans les domaines appliqués, il
- Pour une édition critique, une transcription et une traduction française, voir A. s'agit de leur utilisation comme outils dans la recherche de solutions à des problèmes
BOUZARI : Les Coniques dans la tradition mathématiques arabes à travers un pratiques, même si ces solutions ont été élaborées selon des démarches approximatives à
manuscrit attribué à al-Khâzin (JC), Thèse de Magister, Ecole Normale Supérieure, cause de la difficulté de la construction des sections coniques.
1999, Alger, pp. 118-180, pp. 1-85. - A. S. SAID AN ; Rassâ'il Ibn Sinân, op. cit., pp. 35-40.
20
- F. SEZGIN : G.A.S., op. cit., vol. V, pp. 136-142. - F. SEZGIN : G.A.S., op.cit, vol. V, p. 331.

42 43
Haytham^^. Une des dernières contributions dans ce domaine semble
proportionnelles d'as-Sijzî, d'al-Khâzin, d'al-Harawî et d'al-Kuhî au
avoir été celle d'al-Mu'taman qui a tenté, dans son Kitâb al-istikmal,
Xe siècle^'^, ainsi que celle d'al-Mu'taman au Xle siècle^^.
de déterminer l'aire d'une portion d'hyperbole^®.
Quant à l’inscription des polygones réguliers dans un cercle, leur
étude a culminé au Xe siècle avec la publication d'un certain nombre Le dernier domaine, où les sections coniques sont intervenues
naturellement, est celui de la résolution de ce qu'on appelait à l'époque
de contributions concernant l'heptagone et l'ennéagone. Pour la
les problèmes solides dont l'expression algébrique est une équation du
construction de l'heptagone, on peut citer les écrits d'as-Sâghânî, d'al-
troisième degré. Plusieurs tentatives de résolutions d'équations du
Kühî, d'as-Sijzî et d'Ibn al-layth, tous du Xe siècle^^. Pour troisième degré eurent lieu au Xe siècle. Mais, c'est le mathématicien
l'ennéagone, on peut citer les écrits d'al-Bîrûnî et d'un anonyme du Xe ‘'Umar al Khayyâm (m. 526/1131)^^ qui a été le premier à avoir réalisé
siècle qui pourrait être as-Sijzî^^. une étude complète sur le sujet en élaborant une théorie générale pour
la résolution géométrique des équations de degré inférieur ou égal à
Ces recherches semblent avoir été poursuivies dans le but de trois. Son travail sera enrichi, un siècle plus tard, par Sharaf ad-Dîn at-
construire d'autres polygones réguliers comme les polygones à onze et
treize côtés, mais il ne semble pas que ces recherches aient abouti Tflsl(m.610/1213fl
dans ce domaine. C'est en tout cas ce que nous autorise à penser ce
qu’a écrit le mathématicien du X lle siècle as-Samaw'al al Maghribî Les coniques dans les domaines appliqués

(m.571/1175), dans l'introduction de son ouvrage intitulé Kitâb kashf Dans le domaine de la décoration géométrique, un problème a
inspiré une étude d'Ibn al-Haytham qui ne nous est pas parvenue mais
a^wâr al munajjimîn [livre sur le dévoilement des travers des
dont nous trouvons une évocation dans un manuscrit persan du XlIIe
astrologues]^^. siècle. Il s'agit de la construction d'un triangle rectangle dont la
Un quatrième domaine dans lequel les sections coniques ont été somme du côté le plus petit et de la hauteur issue du sommet de l'angle
un objet de recherche, regroupe tous les travaux relatifs à la mesure droit est égale à l'hypoténuse. Ce triangle, qui entre dans la conception
des aires et des volumes de portions de paraboles et de différents types d'une mosaïque, s'obtient à l'aide d'une construction où interviennent
de paraboloïdes. Ces travaux, qui se basent essentiellement sur la une parabole et une hyperbole^^.
méthode d'exhaustion d'Archimède, ont débuté avec la contribution Les coniques interviennent aussi dans la réalisation des cadrans
perdue d'al-Mâhânî (m.275/888) et se sont poursuivis avec les travaux solaires, à propos du tracé de la trajectoire de l'ombre du gnomon pour
de Thâbit Ibn Qurra, d'Ibrâhîm Ibn Sinân, d'al-Kûhî et d'Ibn al-
- A. P. YOUSCHKEVITCH : Les mathématiques arabes (Vllle-XVe siècles),
Paris, Vrin, 1976, pp.123-131.
- J.P. HOGENDIJK \ Le Roi géomètre al-Mu'taman Ibn Hûd et son livre de la

- Pour plus de détails, voir F. SEZGIN : G.A.S., op.cit., vol V. perfection (Kitâb al-istikmâl), op.cit., pp. 62-63.
- J.P. HOGENDIJK ; Le Roi géomètre al-Mu'taman Ibn Hûd et son livre de la - A. DJEBBAR & R. HASHED : L'œuvre algébrique d'al-Khayyâm, Alep,
perfection (Kitâb al-istikmâl), Actes du Premier Colloque Maghrébin sur l'Histoire université d'Alep, 1981, pp. 11-12.
- R. HASHED : Entre arithmétique et algèbre, Paris, les Belles Lettres, 1984,
des Mathématiques Arabes, Alger, Maison du Livre, 1988, pp. 57-59.
pp. 147-193.
- A. ANBOUBA : Construction de l'heptagone régulier par les Arabes au 4^*"^ siècle
- N. BOLATOV : Geometrichskaya garmonizastsia v architekture srednei Azii,
de l'Hégire, Archive fo r History o f Arabie Science, vol. 2, 30 (1978), pp. 264-269; J.P.
Moscou, 1978, p. 331. Cité dans J.P. HOGENDIJK : Les coniques dans la tradition
HOGENDIJK : Greek and Arabie Constructions o f the Regular Heptagon, op.cit.
mathématiques arabes. Actes du Colloque Maghrébin sur l’Histoire des
- J.L. BERGGREN : An Anonymous treatise on the regular Nonagon, Journal
Mathématiques Arabes (Tipaza, 1-3 décembre 1990), Alger, Office des Publications
fo r History o f Arabic Science, vol. 5, 1-2 (1981), pp. 37-41.
Universitaires, 1998, p. 155.
- Cette information nous a été aimablement communiquée par A. DJEBBAR.

45
44
une localité donnée. C'est d'abord le tracé de ces trajectoires, au au XlIIe siècle (qui n'a pas encore était retrouvé). Il est également
moyen des tables, qui a révélé leur nature conique, ce qui a été possible que cet instrument ait connu certains perfectionnements afin
confirmé plus tard par Ibn al-Haytham qui en a fait une étude de rendre son utilisation aisé et optimale^^. Mais on ne sait pas encore
théorique^^.
si le compas parfait a permis de dispenser les praticiens de recourir à
Partant des écrits grecs sur les miroirs ardents, qui leur sont la construction des courbes coniques selon des démarches anciennes,
parvenus, les scientifiques arabes ont développé toüte une tradition comme la méthode du jardinier des frères Banû MUsâ*^^, ou le procédé
d'étude de ces miroirs et ont inauguré de nouvelles études basées sur de construction par point, exposé semble-t-il pour la première fois,
d'autres notions. C'est ce qu'a fait al-Kindî au DCe siècle, al-^'Alâ' Ibn Sahl par Ibrâhîm Ibn Sinan"^’.
au Xe et Ibn al-Haytham en Xle. Différentes formes de miroirs seront
étudiées et conçues (sphériques^^ paraboliques^^ etc.). A ceux là, il faut
II.3-Les prolongements de la théorie de sections coniques en
ajouter les lentilles hyperboliques, basées sur le principe de la réfraction
Occident Musulman.
et étudiées par Ibn Sahl dans son traité sur les instruments ardents^^.
A ce jour, la recherche en histoire des mathématiques ne nous
Il est tout à fait possible que ce soit l'intervention de plus en plus
permet pas de signaler plus de trois écrits sur les coniques.
grande des courbes coniques à la fois dans les recherches théoriques et
dans les problèmes pratiques qui a amené des scientifiques arabes à Le premier est celui attribué à Ibn al-Sarnh*^^. Il s’agit du "grand
tenter de concevoir ou de réaliser un instrument qui devait leur livre en géométrie où sont puisées toutes ses parties relatives à la
permettre de tracer n'importe quel type d'ellipse, de parabole et ligne droite, arquée et courbes" selon les propres termes du
d'hyperbole. Quoi qu'il en soit, on sait que cela a abouti, au Xe siècle,
biobibliographe Sâ'^id al-Andalusf ^
à la publication de deux écrits sur le sujet : celui d'al-K ûhî et celui
C'est peut-être un fragment de ce grand livre, intitulé "Le traité
d'as-Sijzî, qui exposent, chacun à sa manière, le principe, la
sur les cylindres et les cônes", qui nous est parvenu en version
description et l'utilisation du compas parfait. Après eux, d'autres hébraïque'*'^. Dans ce fragment notre auteur présente la génération des
contributions sur le même sujet seront publiées. Ce fut le cas du livre
cylindres et leurs propriétés.
d'Ibn al-Husayn, au X lle siècle^^, et de celui d'al-Hasan al-Murrâkushî

- Pour plus de détails sur les contributions de Thabit Ibn Qurra, d'Ibrâhîm Ibn - Sur la difficulté d'utilisation de l'instrument classique, voir Y. BENRABIA :
Les instruments géométriques dans la tradition mathématiques arabe médiévale
Sinân et d'Ibn al-Haytham à l'étude de ces trajectoires, voir J.P. HOGENDIJK : Le
(IXe-XVIe s.), Magister en Histoire des mathématiques. Ecole Normale Supérieure,
traité d'Ibn al-Haytham sur les lignes horaires, Cahier du Séminaire Ibn al-Haytham,
Alger, 1998.
4(1994),pp. 5-7.
- A. P. YOUSCHKEVrrCH : Les mathématiques arabes (VlIIe-XVe), op. cit., p. 106.
- E. WIEDEMANN : Ibn al Haitams schrift über die sphârischen Hohlspiegel,
- A. S. SAIDAN : Rasà'il Ibn Sinân [Les épîtres d’Ibn Sinân], op. cit., pp. 35-40.
Bibliotheca Mathematica 3, Folge, 10, 1909/10, pp. 293-307. Reproduit en facsimilé
in E. WIEDEMANN : Gesammelte Schriften zur Arabish-Islamischen H.SUTER / Die Mathematiker Astronomen der Araber und ihre Werke, Leipzig,
Wissenschaftsgeschichte, F. Sezgin (édit.), Frankfurt, 1984, vol. 1, pp. 354-368. Tubner, 1902, p .168.
- E. WIEDEMANN : Ibn al Haitams schrift über parabolische Hohlspiegel, sÀcid al-andalusî : Tabaqât al-umam, H.Bu'^alwan (édit), Beyrouth, Dâr
Bibliotheca Mathematica 3, Folge, 10, 1909/10, pp. 201-237. Reproduit en facsimilé
in E. WIEDEMANN : Gesammelte Schriften zur Arabish-Islamischen at-talioa, 1985, p. 170.
Wissenschaftsgeschichte, F.Sezgin (édit.), Frankfurt, 1984, vol. 1, pp. 369-405. T.LEVY : Fragment d ’Ibn al-Samh sur le cylinder et sur ses sections planes.
- R. HASHED : L'optique géométrique, in Histoire des sciences arabes, R. Edition et traduction francaise.In R. Hashed (édit) : les Mathématiques
Hashed (édit.), Paris, Seuil, vol. II, pp. 305-309.
- F. WOEPCKE : Trois traités arabes sur le compas parfais. Notices et extraits
des manuscrits de la Bibliothèques Impériale et autres Bibliothèques, vol. 22 (1874),

46 47
Le second écrit est celui d'al Mu'taman Ibn Hûd (m. 478/1085), circulation commencent a être repérés"^^. En ce qui concerne la
intitulé Kitâb al-istikmâl [Le livre de la complétion]. L ’auteur y tradition des coniques et leurs applications, nous savons désormais
expose de nombreuses propositions relatives aux propriétés des que le Kitâb al-istikmâl contient des informations relative à l'épître
sections coniques et à leur utilisation dans des problèmes de calcul d'ibrahim Ibn Sinân (m.946) sur le calcul de l’aire d'une portion de
d ’aire par la méthode d ’exhaustion. La circulation de cet ouvrage au parabole"^^. Par ailleurs, la rédaction par Ibn Sartâq (XlVe s.) de
Maghreb, en Egypte et en Asie centrale, a probablement contribué à
l'Istikmàl d'al-Mu'taman est un exemple de la circulation des
maintenir vivants certains aspects du traité d'Apollonius"^^.
ouvrages mathématiques arabes d'Ouest en Est^^. Partant du
Le troisième écrit sur les sections coniques et leurs applications, témoignage d'Ibn bâjja sur les travaux d'Ibn Sayyid, nous pouvons
est évoqué par le philosophe Ibn Bâjja (m. 1138) qui, dans deux de ses affirmer que les écrits concernant les deux fameux problèmes, qui
lettres écrites à son ami Ibn al-Imâm, nous donne des informations sont la trisection de l'angle et la duplication du cube, étaient connus
précises sur les travaux de son professeur Ibn Sayyid (XI®. s.)"^^ et sur dans certains milieux scientifiques d'al-Andalûs.
ses propres travaux relatifs aux sections coniques et à leur utilisation
pour la génération de nouvelles courbes planes. Ces nouvelles courbes D'un autre côté, l'étude du fiugment de l’ouvrage perdu d'Ibn al-
planes seront utilisées pour résoudre deux généralisations de Samh, que nous avons déjà évoqué, nous révèle que cette oeuvre semble
problèmes classiques : celui de la détermination de n moyennes entre être, par sa terminologie et par sa méthode, proche de l'ouvrage, non
deux grandeurs données et celui de la multisection d'un angle. encore retrouvé, Kitâb ash-shakl al-mudawwar al-mustatïl [traité de la
figure arrondie et allongée]^ ^ d'al-Hasan Ibn Mûsâ.
Conclusion
Durant ces dernières années une série d'études consacrées aux
mathématiques médiévales de l'Occident musulman a été entreprise.
Une des questions à laquelle devaient répondre ces études est la
circulation des idées entre l'Orient et l'Occident musulman. Grâce,
essentiellement, à la découverte et à l'identification d'un certain
nombre de manuscrits anonymes"^^, des éléments concernant cette

infinitésimales du DC au X f siècle, Fondateurs et commentateurs, vol. I, Londres,


Al-Furqân, Islamic Heritage Foundation, 1995, pp. 928-973.
A. DJEBBAR : La rédaction de l'Istikmàl d'al-Mu'taman (Xle s.) par Ibn Sartâq, - A. DJEBBAR : Occident et Proche-Orient : Contacts scientifiques au temps
un mathématicien des XlIIe-XIVe siècles, Historia Mathematica, 24 (1997), pp. des croisades. Actes du colloque de Louvain-la-Neuve, Brepols, 1997, pp. 343-368.
185-192. - J.P. HOGENDIJK : Le roi géomètre al-Mu'taman Ibn Hûd et son livre de la
A. DJEBBAR ; Mathématiques et mathématiciens dans le Maghreb médiéval
(IX^-XVf). Contribution à l'étude des activités scientifiques de l'Occident musulman. perfection(Kitâb al-Istikmàl),o^.Q,\\.., pp. 53-66.
Thèse de Doctorat, université de Nantes, Vol. II, 1990, pp. 13-17 - A. DJEBBAR : La rédaction de l'Istikmàl d'al-Mu'taman (Xle s.) par Ibn
A.DJEBBAR : Deux mathématiciens peu connus de l'Espagne du Xle siècle : Sartâq, un mathématicien des XlIIe-XIVe siècles, op. cit..
al-Mu'taman et Ibn Sayyid., op. cit.; A. DJEBBAR : La rédaction de l'Istikmàl d'al- A.BOUZARI : Les Coniques dans la tradition mathématiques arabes à travers
Mu'taman (Xle s.) par Ibn Sartâq, un mathématicien des XlIIe-XIVe siècles, op. cit. un manuscrit attribué à al-Khàzin (X ), op. cit., pp. 12-13.

48 49
Les sciences exactes dans les villes
ayyoubides et mamloukes.
Sonja Brentjes,
Frankfurt am Main, Allemagne

Pendant les premiers siècles islamiques la cour et le système de


patronage individuel sont déterminées comme les deux places les plus
importantes des sciences exactes. Ces deux institutions fondaient des
bibliothèques, des observatoires, et des bourses individuelles. Mais il y
avait aussi une troisième locale où on pourrait trouver des savants
étudiants, discutant et écrivant des textes mathématiques, astronomiques
et astrologiques, peut-être aussi géographiques - c’est la maison privée.
Une forme liant tous les trois places était celle de majlis. La madrasa se
développant pendant le 10e et 1le siècles n ’est pas connue d ’avoir inclue
dans cette époque primaire les sciences exactes.
La séparation entre les sciences exactes et les sciences
religieuses et philologiques sous les dynasties abbassides, bouyyides,
seljouqides, samanides, ou ghaznavides - ignorant les petites dynasties
locales - qui n ’étaient qu’une séparation partielle a été prise souvent
comme typique pour toutes les sociétés islamiques pendant toutes les
époques historiques. Il n ’existe aucune étude sérieuse sur des relations
entre les représentants des sciences exactes et des autres disciplines
pendant ces premières siècles islamiques, en dépit du fait que certains
mathématiciens et astronomes du 9e et 10e siècles ont été très
respectés par la cour et par les savants religieux. Abou 1-Wafa, par
exemple, a négocié dans une phase très critique le support matériaux
et spirituel des ‘ulamas de Baghdad pour le souverain bouyide dans
ses aventures militaires contre l’Empire byzantin.
L ’article nouveau sur les ‘ulamas dans l’Encyclopédie de l’Islam
reconnaît que la couche des ‘ulamas n ’existait pas dans une forme
définie du commencement de l’Islam et que plusieurs changements
graves sont déroulées au cours des siècles jusqu’ à l’époque de la
dynastie ottomane. L ’auteur de cet article à l’égard de la région arabe,
Claude Gilliot, différenciait entre trois époques fondamentales: la
première époque terminait au milieu du l i e siècle; elle était

51
caractérisée par l’évolution des ulamas comme une élite religieuse
disciplines, parmi eux les sciences exactes et philosophiques. Ou, pour
qui a inventée et développée ses propres sujets, méthodes et modes de
faire la thèse un peu plus aiguë: les savants des sciences exactes et
représentations d ’elle-même. La deuxième époque terminait au 15e
philosophiques se sont transformés en des ‘ulamas religieux avec une
siècle. Elle était caractérisée par la transformation de l’élite religieuse
préférence professionnelle pour les disciplines mathématiques,
dans une élite sociale et politique. Les ‘ulamas s’alliaient avec les
astronomiques, astrologiques, géographiques, ou philosophiques. Cette
grands propriétaires des terres, les bureaucrates importants, et les
thèse ne se limite pas aux ‘ulamas sounnites orthodoxes aux madrasas,
commerçants riches. Les quatre groupes formaient la couche des
mosquées, diyar al-hadith et diyar al-Qour’an^ mais aussi aux
« a yan » qui déterminaient la fortune des villes et villages soit en professeurs aux khanqahs soufiques orthodoxes. Je sais moins de choses
conflit, soit en collaboration avec les dynasties militaires et étrangères.
sûres à l’égard des soufîs hétérodoxes.
Pendant cette époque, un processus de professionnalisation prit place
sous les dynasties ayyoubides et mamloukes, et, apparemment aussi Au cas, où vous êtes surpris par ma thèse, je vous prie de vous
sous les petites dynasties locales comme les Artouqides. Mais nous ne souvenir que pendant la première époque il y avait déjà plusieurs
savons que très peu des choses sur le statut des ‘ulamas dans les états points de l’entrée des sciences exactes et philosophiques dans le
des dynasties locaux. La fin de cette deuxième époque était monde des ‘ulamas comme élite intellectuelle religieuse - le fiqh et le
caractérisée selon l’avis de Gilliot par des symptômes évidents d ’une kalam sont les deux exemples par excellence, mais il y avait d ’autres.
stagnation intellectuelle. Il dÉfmit cette stagnation par la manque des Dans la deuxième époque que je veux discuter maintenant les
oeuvres originales et met son départ au 15e siècle. La troisième possibilités s’élargissaient. Le point d ’entrée sociale des sciences
époque commençait avec l’introduction d ’un système hiérarchique de exactes et philosophiques dans le monde nouveau des ‘ulamas comme
l’enseignement et de l’avancement professionnelle par le sultan élite sociale et politique était la madrasa suivie par le ja m i‘ et les
ottoman Mehmet Fatih. Un effet de cette innovation a été la création diyar al-hadith wa 1-Qour‘an. Les deux points d ’entrée administrative
d ’une aristocratie intellectuelle fermée dans le 18e siècle qui se dans ce monde étaient le waqf, c’est-à-dire, les donations religieuses,
distanciait des rôles classiques de piété et de médiation entre la et le genre de la littérature biographique, c ’est-à-dire, les oeuvres dites
population et les souverains. A partir des reformes de Mahmud II au tabaqat et les œuvres dites les plus fameux hommes et fameuses
commencement du 19e siècle, cette aristocratie intellectuelle perdait femmes du siècle. Le point d ’entrée idéologique dans ce monde était
son importance et influence à travers l’Empire ottoman. (El, Gilliot, p. la littérature de la classification des sciences.
803-804 et R. C. Repp sur les Ottomans, p. 805). Plusieurs processus sociaux formaient la base que ces points
Malgré cette description très attractive de l’évolution sociale et d ’entrée des sciences exactes philosophiques dans le nouveau monde
culturelle des ‘ulamas dans des régions arabes, Gilliot insiste que ces des ‘ulamas comme élite sociale et politique n ’opéraient pas comme
‘ulamas ont été en premier lieu des savants religieux après avoir écrit portes fermées. Au moins trois processus intellectuels donnaient
que le terme lui-même désigne les savants de presque toutes les l’orientation pour le voie des sciences exactes et philosophiques.
disciplines, c ’est-à-dire, lugha, bayan, hisab etc. (El, Gilliot, p. 801) Par L ’une était l’amalgamation des sciences religieuses, exactes,
conséquence, sa description de l’évolution sociale et culturelle de cette philosophiques, et occultes dans l’œuvre de Fakhr al-Din al-Razi. Al-
couche se limite aux savants religieux. La question que je veux discuter Razi et ses étudiants immédiats aussi que plusieurs étudiants des ses
ici se dérive immédiatement de cette observation: où ont-ils été les élèves comme Athir al-Din al-Abhari, Taj al-Din al-Urmawi, al-
savants des sciences exactes et philosophiques dans cette évolution? Je Khwarizmshahi, Jalal al-Din al-Dawani, al-Taftazani, et al-Sayyid al-
vais ignorer la première période que je n ’avais pas étudiée sérieusement Sharif al-Jurjani ont joués un rôle extrêmement important dans
pour me concentrer sur la deuxième époque dans les pays arabes. l’évolution intellectuelle sous les dynasties ayyoubides et mamloukes
aux Sham et Misr. La seconde était l’évolution des sciences
Ma thèse est assez simple: La couche décrite par Gilliot ne se rationnelles comme affiliations diverses entre les sciences religieuses,
limitait pas aux savants religieux, mais inclue aussi des savants des autres littéraires, exactes, et philosophiques, et parfois aussi occultes. La

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science nouvelle du bahth, c ’est-à-dire, la science de la méthode, est les caractéristiques géographiques des places visitées. Des madrasas
un exemple excellent pour la victoire de la logique greco-arabe parmi ont été utilisées pour une multitude de choses à côté ou même au lieu
les sciences religieuses. L ’enseignement mutuelle des disciplines usul de l’enseignement comme la prière commune et d ’autres activités
al-fîqh ou usul al-din avec la logique par des professeurs très respectés religieuses, la création d ’une station de la poste, l’hébergement des
et l’intégration des deux asl parmi les sciences rationnelles est un chameaux, ou l’emprisonnement des gens criminels et autres.
deuxième exemple qui illumine ce processus. La troisième Madrasas comme mosquées donnaient la base pour la
développement était la séparation de la science du temps { ‘ilm al- professionnalisation de la science du temps. Les experts de cette
miqat) de la cosmographie mathématique (7/m al-hay’at) et son science, les muwaqqitun, étaient toujours affiliés à une madrasa ou
conversion dans une science religieuse mathématico-astronomique mosquée pour régler les temps de prière et pour déterminer la
sous les derniers ayyoubides et les deux dynasties mamloukes. direction de la Mecque. La majorité parmi eux écrivaient des textes
Ces trois processus intellectuels ont été accompagnés par des spécialisés, inventaient des instruments nouveaux, et construisaient
processus sociaux dans un sens plus étroit et par des processus eux-mêmes des instruments. Plusieurs parmi eux enseignaient leur
culturels. La création des postes professionnels pour des ulamas , des science, le savoir faire des instruments, arithmétique, géométrie, et
bourses pour les étudiants, des instituts pour l’enseignement, et des parfois aussi philosophie et cosmographie mathématique en
maisons où vivre par les séldjouqides, les abbasides, les zenguides, association avec la loi et un ou deux asl. Quelques uns parmi eux
les ayyoubides, les mamloukes, et les ottomans stabilisait le système vivaient ou enseignaient en soufi khanqahs, travaillaient dans les
religieux, social, et culturel des 'ulamas. Ces activités incluaient aussi mosquées et les madrasas et donnaient des consultations astrologiques
la création des postes pour enseigner la médecine dans les mosquées, pour le souverain.
les madrasas, et les hôpitaux, et, plus rarement et irrégulièrement D ’après Doris Behrens-Abou Seif une différence profonde entre
jusqu’au temps ottoman, aussi pour la science du temps, l’alchimie, la la dynastie ayyoubide et les deux dynasties mamloukes semble avoir
philologie, et ou les sciences rationnelles en somme parmi eux la existé dans l’intégration des savants aux cours. Presque tous les
philosophie et la logique.Un deuxième processus social accompagnant princes ayyoubides s’entouraient de ‘ulamas religieux, de médecins,
le premier de la création des postes et des moyens financiers était des poètes, et des savants cultivant les sciences anciennes et
révolution de la fitna, c ’est-à-dire, de la concurrence et de la lutte, rationnelles. Presque tous les sultans et umara mamlouks surveillaient
autour de ces postes. Ce processus marquait particulièrement le la distribution des postes aux madrasas, mosquées, khanqhas, et diyar
dernier siècle ayyoubide et les siècles mamloukes. Un troisième al-hadith wa l-QourVan. Mais ils préféraient établir des savants
processus consistait dans la transformation de ces postes dans des fameux à un poste dans un tel institut que de les inviter comme
objets légables, vendables, et partageables. Par ces trois processus, les compagnons ou conseillers à la cour.
‘ulamas acquiéraient des moyens spécifiques à eux-mêmes pour
Les processus culturels qui soutenaient l’intégration des sciences
établir des richesses matérielles et culturelles et de les gouverner eux-
exactes et philosophiques dans le monde des ‘ulamas comme élite
mêmes au moins partiellement. Un quatrième processus était le
sociale et politique comprenaient l’évolution des rituels stables pour
développement d ’une perméabilité des instituts d ’enseignement pour
les funérailles et des préférences des alliances de mariage entre une
le public, c ’est-à-dire, pour des participants aux classes outre que les
fille d ’un professeur et son étudiant à côté des alliances avec d ’autres
étudiants inscrits et munis d ’une bourse et pour les femmes, enfants, et
familles des ‘ulamas, avec l’élite militaire, et avec les commerçants.
la vie de famille dans l’intérieur de la madrasa. Cette perméabilité des
Les rituels des funérailles les plus importants étaient le choix et
personnes était accompagnée par une perméabilité des sujets et des
l’acquisition d ’une place et d ’un monument d ’enterrement par le
objectifs. Des commerçants pourraient venir dans une madrasa et
savant lui-même et le rencontre solennelle des membres de la caste
rapporter sur leurs voyages de commerce aux villes ou pays étrangers.
militaire, des ‘ulamas, et des autres « a 'yan » dans le jami ’ central
Ils rapportaient aussi sur les communautés étrangères des savants et
pour une prière commune et pour la déclamation des poèmes et des

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oraisons composés pour le décédé. Les rituels des funérailles, c’est-à-dire, aussi de toutes les sciences anciennes et rationnelles.
l’organisation de la vie après le mort, la construction de l’architecture C ’est pourquoi nous trouvons dans cette collection les biographies de
du mort et la préparation à ce temps gagnaient une force culturelle 16 fameux philosophes, astronomes et médecins, parmi eux Thabit b.
énorme sous les ayyoubides et les mamloukes. Les dictionnaires Qourra, al-Battani, Abou 1-Wafa’, al-Farabi, M. b. Zakariya al-Razi,
biographiques de tous les genres sont plein des rapports sur cette Ibn Sina, Ibn a. Ousaybi’a et le professeur d ’Ibn Khallikan dans les
force. La caste militaire comme les ‘ulamas et parmi eux les savants sciences anciennes et religieuse Kamal al-Din b. Younous, et aussi un
des sciences exactes et philosophiques employaient beaucoup de nombre des étudiants, moins connus, de ces sciences. En dépit de leur
temps et beaucoup d ’argent pour choisir la place appropriée petit nombre que j ’estime à 3%, la présence des biographies sur des
d ’enterrement, pour établir un mausolée avant mourir, pour transférer savants éminents et moins éminents du passé et du présent d ’Ibn
leurs chats aimés d ’une place antérieure d ’enterrement à une ville Khallikan dans une collection des biographies en compassant toute la
nouvelle, et pour choisir les lecteurs du Qour’an et d ’autres serviteurs richesses des couches dirigeants dans des diverses sociétés islamiques
des tombeaux. Comme résultat, les dictionnaires biographiques des est une indication claire de la perspective prise par l’auteur à
siècles ayyoubides et mamlouks mentionnent souvent les noms des l’héritage politique, religieuse et culturelle de son propre temps et
cimetières, décrivent le type du tombeau établi, et la location du société. Cette présence nous donne aussi une épreuve élémentaire et
tombeau et cimetière en relation à l’autres objets importants d ’une directe pour l’estime ressentie envers les sciences anciennes parmi
ville comme les portes, les mosquées, ou la forteresse. D ’ailleurs, ils certains cercles des savants religieux et fonctionnaires de l’état et des
citent souvent des noms des auteurs des poèmes et des raisons pour la communautés des Caire et Damas sous la dynastie ayyoubide et la
rencontre funèbre à la mosquée, les participants à cette rencontre et première dynastie mamlouke. La même estime était exprimée
le nom de la mosquée. Tous ses activités culturelles décrites dans les quelques années avant Ibn Khallikan par le vizir Ibn al-Qifti qui
dictionnaires sont appliquées non seulement aux membres de la caste écrivait une dictionnaire biographique spécialisée aux sciences
militaire et les savants religieux, mais aussi aux savants qui étudiaient, anciennes. La manière de compilation et organisation de la biographie
enseignaient ou pratiquaient la médecine, la science du temps, de Kamal al-Din b. Younous (55l-639h/l 156-1242) par Ibn Khallikan
l’arithmétique, la logique, les sciences rationnelles en général, ou la montre d ’ailleurs que cette estime a motivée des étudiants nombreux
musique théorique et pratique. de venir à Moussoul pour étudier avec son professeur et qu’elle a
contribuée à créer un type de conduite culturelle qui a rendu Ibn
Laissez-moi maintenant vous présenter trois exemples qui
Younous dans un centre de l’information et de solution des problèmes
illuminent ce que j ’avais dit. Mais je ne peux pas - à cause des
mathématiques et juridiques pour des gens de Baghdad et des savants
contraintes du temps - vous donner une analyse systématique d ’un
de Damas, une conduite suivie aussi par le souverain ayyoubide al-
nombre représentatif d ’exemples.
Malik al-Kamil et le souverain de Sicilie Manfred.

Exemples: Kamal al-Din b.Younous reflète parfaitement l’amalgamation


des savants cultivant les sciences exactes et philosophiques avec les
1. Ibn Khallikan et Kamal al-Din b. Younous
‘ulamas religieux. Sa nisba était al-faqih al-shafî’i. Au
La grande collection des biographies compilées au 7e siècle de la
commencement, il étudiait la loi avec son père à Moussoul qui était un
hijra/13e siècle par Ibn Khallikan (601-681 h/1204-1282), juge des
professeur dans une madrasa. Après, il étudiait à la madrasa
juges et professeur dans plusieurs madrasas aux Caire et Damas
Nizamiyya à Baghdad où il s ’appliquait aussi avec un professeur
comprend 855 biographies. Ces biographies font un tour de force à
éminent à d ’autres sciences comme al-khilaf, al-usul et bahth al-adab.
travers les couches politiques, religieuses, administratives et lettrées.
Il retournait à Moussoul où il enseignait après la mort de son père à la
Ibn Khallikan a décrit la vie et l’œuvre des princes et leurs wuzara\
madrasa de celui-ci. Comme beaucoup d ’autres professeurs de son
des hommes de l’administration, des poètes et musiciens, et des
temps Ibn Younous collectionnait plusieurs postes de l’enseignement
savants des toutes les disciplines connues dans les sociétés islamiques.

56 57
à côté de celui de son père, parmi eux un poste à un masjid qui autre sujet. La logique était simplement hors de la capacité
recevait en honneur d’Ibn Younous le nom al-madrasa al-kamaliyya, intellectuelle d ’Ibn al-Salah qui devenait un fameux savant des
ou la madrasa de son frère ‘Imad al-Din après il mourrait et à une traditions et de la loi. Il exerçait un pouvoir énorme dans la ville de
madrasa nouvellement bâtie à Moussoul. Cette collection des postes Damas où il écrivait une fatwa contre l’étude de la logique et
de l’enseignement et le processus d ’hériter les postes des parents participait apparemment au premier plan dans le projet de chasser
mâles augmentait le pouvoir économique, sociale et culturelle de la Sayf al-Din al-Amidi des sa position importante dans la vie
couche des ‘ulamas. Ce développement a été étroitement lié avec le intellectuelle de la ville. Mais Ibn Younous lui-même éprouvait aussi
caractère profondément personnel du système de l’enseignement dans les pressions et conflits d ’une société religieuse à l’égard des sciences
les sociétés islamiques. La réputation et gloire d ’un professeur plus éloignes des besoins religieux immédiats. D ’après d ’Ibn
dÉpendait essentiellement du nombre et qualité des ses étudiants et du Khallikan, quelques-uns des frères, c ’est-à-dire, des savants ou
nombre et qualité des donations maintenant ses postes divers. Dans le étudiants, soupçonnaient la profondeur de la croyance d ’Ibn Younous
cas de Kamal al-Din, des communautés variées se tournaient vers à cause des ses occupations des sciences rationnelles. Ils craignaient
Mousoul. Fuqaha’ et huffaz venaient chez lui comme aussi des que ces sciences pourraient avoir étouffé la croyance. Mais en
étudiants s’intéressant aux sciences mathématiques ou philosophiques différence au cas d ’al-Amidi, Ibn Khallikan ne rapportait aucune
comme Sharaf al-Din al-Tusi et Athir al-Din al-Abhari. La réputation mesure prise par ces frères. Au contraire, il se moquait d’eux
d ’Ibn Younous se bâtissait apparemment aussi sur le fait qu’il a été le rapportant que le frère d ’Ibn Younous ‘Imad al-Din avait composée un
premier qui expliquait et enseignait les œuvres de Fakhr al-Din al- court couplet omettant à nu la stupidité de ces gens qui voulaient
Razi après son arrivée à Mousoul. D ’après d ’autres sources, la s’emparer de la pensée sur lui, c’est-à-dire, qui voulaient tourner
réputation de Fakhr al-Din al-Razi a été très élevée à la cour l’opinion public favorable à Ibn Younous dans une attitude hostile.
ayyoubide de Damas et parmi les savants qui la fréquentaient. Le Evidemment, la société ayyoubide comme la société des abbassides
format intellectuel d ’Ibn Younous se montrait par ses classes derniers permettait des efforts privés pour contrôler la croyance et le
parallèles sur des livres du concurrent éminent de Fakhr al-Din al- comportement des musulmans, mais elles permettaient aussi de
Razi, Sayf al-Din al-Amidi à l’égard de qui les opinions des 'ulamas tourner tels efforts en ridicule sans qu’aucune mesure juridique ou
et les princes ayyoubides au Caire et à Damas étaient contradictoires politique était prise contre les accusés, (vol. V, p. 311-318, nj 747)
et pleines des émotions virulentes. 2) Abou Abdallah Shams al-Din al-Dhahabi (m 748 h/1348) était
D ’après Ibn Khallikan, Ibn Younous possédait un savoir un de plus important et plus influent savant des traditions et de l’histoire.
profonde dans la logique, la philosophie naturelle, la métaphysique et Un de ses étudiants le plus fameux était le juge et historien Taj al-Din al-
la médecine. Il connaissait les livres d ’Euclide, la cosmographie Subki. Al-Dhahabi se présentait comme un ennemi radical contre toutes
mathématique, la théorie conique, les mutawassitat, l’Almageste, les les sciences anciennes et contribuait de les présenter comme des sources
branches de l’arithmétique, la musique, et la science de l’arpentage. 11 qui corrompaient la croyance de gens qui les étudiaient. Comme
introduisait des méthodes nouvelles dans la science du temps. Encore, découvert déjà par Taj al-Din al-Subki, al-Dhahabi ne voyait aucun
il étudiait avec les juifs et les chrétiens leurs livres religieux. Ses problème en exagérant les faits mauvais et en diminuant les fait positifs
cercles des études ont été toujours visités par une foule des curieux. en ses biographies des savants qu’il n ’aimait pas ou qu’il n ’estimait pas.
Professeurs des autres madrasas Écrivaient des poèmes exaltants sur Néanmoins, dans plusieurs de ces livres bibliographiques se trouvent des
Ibn Younous et son frère et ses qualités comme savants. Mais il y remarques qui montrent que même al-Dhahabi ne pourrait pas supporter
avait aussi des difficultés. Un de ses élèves, Ibn al-Salah, qui était le fait que ces sciences ont été poursuivi dans les sociétés islamiques
aussi un des professeur d ’Ibn Khallikan, voulait apprendre avec Ibn antérieures comme contemporaines. Ils montrent aussi qu’al-Dhahabi ne
Younous les règles de la logique. Il passait une année entière à refusait pas totalement toutes les sciences anciennes.
Moussoul, mais à sa fin, Ibn Younous lui recommandait de choisir un

58 59
Deux Traités de Mïqât Maghrébins
des VlIIème - DCème siècles H.
(XlVe etXVe sièclesJC.)

Emilia Calvo
Université de Bareelone

1. Introduction
Le but de cette communication est de présenter deux traités rédigés
au Maghrib aux 7ème et 9ème siècles de l’Hégire (13ème et 15ème J.C.).
De l’un, appelé Qânün fî ma’rifat (Kitâb fî ‘ilm) al-awqât bi-l-hisâb*
écrit par Abü-l-^^Abbâs Ahmad b. Muhammad b. ‘^Uzmân al-AzdT al-
Marrâkushî connu sous le nom de Ibn al-Bannâ' (mort en 721 H./1321
après Jésus-Christ), on conserve trois manuscrits : un premier à la
Bibliothèque Hasaniyya de Rabat (ms. 10783), un second à la Bibliothèque
Générale de Rabat (ms. 2323) et un troisième à la bibliothèque Nationale
de Tunis (ms 2730). De l’autre traité, intitulé Iqtitâf al-anwâr min
rawdat al-azhâr et écrit par Abû Zayd ‘Abd al-Rahmân ibn Abî Gâlib al-
Jâdan al-Muwaqqit (mort en 839 H. /1435 J.C.), deux copies sont
conservées à la Bibliothèque Hasaniyya de Rabat (ms. 10410 et 9786). Il
s’agit d’une sorte de résumé de Vudrjüza intitulée Rawdat al-azhâr lï ‘^ilm
al-layl wa-l-nahâr, poème du même auteur sur l’astronomie populaire
datant de 1391-92 après J.C.^ Ces deux traités font partie de ce qu’on
appelle le « tawqït bi-l-hisâb » et s’inscrivent dans le cadre de le « ^iîm al-
mîqàt », sont recueillis, ainsi que d’autres textes, dans un ouvrage intitulé
‘^Ilm al-mawâqït écrit par Muhammad al-Jattâbî en 1986^. C ’est cette
édition que j'ai utilisée pour l'analyse des deux textes.

' Qânün fï ma’rifat al-awqât bi-l-hisâb selon Djebbar-Aballag, 2001, p. 127.


Œuvre n° 61
^ Cf. King, 1990, pp. 224-225.
^ C f Jattâbï, 1986.

61
2. '^Ilm al-mîqât ou mesure astronomique du temps'* 2.1 L'institution du muwaqqit
Avant le 13ème siècle le règlement des moments de prière était
Le ^ilm al-mïqàt, science générale de la mesure du temps
une tâche qui revenait aux muezzins. Ils devaient donc posséder des
astronomique, basée sur le mouvement apparent du soleil et des rudiments d'astronomie populaire, connaître par exemple pour chaque
étoiles, traite tout particulièrement de la détermination des temps des mois la dimension des ombres au moment des prière du zuhr et du
cinq prières canoniques. Les limites des intervalles autorisés pour les
*^asr ainsi que les mansions lunaires correspondant au lever du jour et
prières sont définies par la situation apparente du soleil dans le ciel par
rapport à l'horizon local. à la tombée de la nuit.

La définition des temps de prière a été établie au Sème siècle et Mais au 13ème siècle apparaît le muwaqqit, l'astronome
est restée en usage jusqu’à aujourd’hui. Selon ces normes, au professionnel associé à l’institution religieuse, la mosquée, dont la
Maghrib, le cycle journalier et l'intervalle des prières commencent responsabilité fondamentale était de régler les temps des prières. On
avec le coucher du soleil, juste au moment où le disque solaire les mentionne d ’abord en Egypte mais, ensuite, ils se sont institués
disparaît sous l'horizon. L'intervalle prévu pour la prière du ‘^ishâ très vite dans tout le monde Islamique puisqu'à la fin de ce même
commence à la tombée de la nuit et celui du fadjr avec le lever du siècle, la présence d ’un muwaqqit est attestée à la mosquée de
jour. Quant au zuhr, selon des sources d ’al-Andalus et du Maghrib, il Grenade. Un nouveau genre littéraire est ainsi né, spécialement en
Egypte, ayant pour objectif d’aider le muwaqqit à accomplir sa tâche.
commence quand l'ombre de tout objet a augmenté d ’un-quart de sa
Généralement, ces traités ont été rédigés par des astronomes qui
longueur par rapport à son minimum, mesuré à midi. Pour le ‘^asr,
voulaient donner des instructions pour exécuter les devoirs canoniaux
l'intervalle commence quand l'augmentation de l'ombre est égale à la aussi exactement que possible mais selon des directives très simples
longueur de l'objet et finit quand l'augmentation de l'ombre est égale à évitant toute explication technique. Les deux traités que nous
deux fois la longueur de l'objet. Ces définitions des temps des prières analysons ici font partie de ces textes.^
diurnes en fonction de l’augmentation de l'ombre (par opposition à
3. Le contenu des traités
longueur de l'ombre utilisée dans le hadîth) représentent un moyen
pratique de régler les prières à partir des heures saisonnières. Ces deux traités donnent des directives très simples pour
exécuter les calculs nécessaires à l’application du mïqât. En effet, ils
Les temps du zuhr et du *^asr mentionnés ci-dessus correspondent ont été pensés pour résoudre avec des procédés élémentaires les
aux sixième et neuvième heures saisonnières du jour. Le rapport problèmes auquels le muwaqqit et le muadhdhin pouvaient se trouver
existant entre ces deux intervalles en fonction de l’augmentation de confrontés dans leur vie ordinaire. Les deux traités commencent par
l'ombre et des heures saisonnières s ’obtient par la formule une présentation de leurs objectifs:
approximative d'origine indienne :
Ibn al-Bannâ’ déclare qu’avec son traité on peut faire tous les
T = 6n/(Ao+n) calculs du miqat sans utiliser d’instruments d’aucune sorte. Quant à
Al-Jâdarî, il affirme qu’il a simplifié son urdjuza parce que des gens
où n est la longueur de l'objet et Ao représente l'augmentation de
de prestige lui avaient demandé de le faire.
l'ombre sur son minimum à midi au temps T en heures saisonnières après
le lever ou avant le coucher du soleil. Cette formule est connue dans le
Monde Islamique depuis le 8e siècle et apparaît par exemple dans le
dernier chapitre du Kitâb d'Ibn al-Bannâ’ et dans le chapitre 19 d'al-Jâdarî^.
T = arc sin (tan ^tan 0) + arc sin {(sin h-sïn ô sin (p)f cos S cos <l>]
en fonction de l’altitude du soleil au moment concerné: h, de la déclinaison du
Cf. King, 1990 (2) et King, 1993, pp. 245-262. soleil pendant le jour concerné: ô, et de la latitude du lieu concerné:^.
^ La formule exacte en notation moderne est: ^ C f K ing, 1996

62 63
En fait, les deux auteurs coïncident sur beaucoup de points l’usage oriental était de l’ajouter à la fin de février. Il donne aussi une
bien que dans le Kitâb fî ‘^ilm al-awqât bi-l-hisâb d'ibn al-Bannâ’ il y règle mnémotechnique pour se souvenir des mois qui ont 31 jours.
Pour ce faire, il utilise les mots de l'Arabe:
ait seulement dix chapitres (non numérotés) alors que le Iqtitâf al-
anwâr min rawdat al-azhâr d'al-Jâdarî est divisé en 27 chapitres
(également non numérotés). Chaque mois correspond à une lettre, celles sur lesquelles il y a
Les sujets principaux étudiés dans les deux traités sont les des points indiquent les mois de 31 jours, les autres indiquent les
questions de calendrier, spécialement tout ce qui concerne la mois de 30 jours, à l'exception de février (28 jours) et de décembre si
conversion entre calendriers chrétien et musulman, l’astronomie l’année est bissextile.
sphérique (détermination de longitudes, latitudes, ascensions droites et Dans le deuxième chapitre, il énonce le procédé permettant
obliques, altitudes méridiennes, etc.), la mesure des ombres, à partir d ’une part de déterminer par quel jour de la semaine commence le
de la hauteur du soleil ou des étoiles, ainsi que le calcul des temps à mois de janvier dans une année islamique et de l’autre s’il y a ce qu'il
appliquer pour déterminer le moment des cinq prières. appelle izdilâf^. Il dit qu’il y a izdilâf quand dans l'année arabe il n'y a
Al-Jâdarî inclut, en plus, quelques éléments de trigonométrie et aucun jour correspondant au premier jour de l'année solaire. Cela se
des instructions permettant de déterminer l'azimut de la qibla. produit, d'après lui, une fois tous les 33 ans et il précise qu’il y a eu
izdilâf en 690 H.
Les procédés sont toujours basés sur des formules, des calculs.
C ’est pour cela que l’on parle de tawqît bi-l-hisâb. Mais il s ’agit Le troisième chapitre décrit comment calculer le jour du mois de
toujours de calculs et de formules très simples bien que, parfois, la l'armée solaire {shuhûr al- ^ajam) à partir de l'armée arabe. Il multiplie
théorie sous-jacente puisse être très compliquée. C ’est le cas par le nombre d ’armées arabes complètes qui excèdent 660 par 354 1/5
exemple du système de calcul de la qibla présenté par al-Jâdan 1/6^ y ajoute les jours passés de l’armée en cours puis divise par 365
comme faisant référence à une méthode exacte de tradition orientale 1/4. Avec le reste il détermine les jours correspondants à chaque mois
appelée méthode «des zîdjdt » ayant été utilisée par Habash, Abu-1- en commençant par janvier jusqu’à trouver le jour du mois du
calendrier solaire équivalent au jour présent du calendrier arabe.
Wafa, al-Kuhî, Kusyar b. Labban et al-Bïrünî. Cette méthode a aussi
été utilisée en al-Andalus, entre autres, par Ibn M u’adh.
3.1.2 al-Jâdarî
Nous étudierons maintenant quelques exemples des instructions
Dans le premier chapitre de son traité, il décrit d ’abord l'année
que l’on peut trouver dans ces deux textes pour réaliser des calculs
arabe, la définissant comme lunaire (qamariyya) et ayant une durée
relatifs au calendrier, à l’astronomie sphérique, à la mesure des
de 354 jours plus 1/5 et 1/ 6, puis donne les noms des mois et nous dit
ombres, aux intervalles de temps, spécialement, aux moments des
prières, ainsi qu’à la trigonométrie et au calcul de la qibla. que, dans l’année kabïsa (bissextile), dhû-l-hijja a 30 jours.

Dans le deuxième chapitre, il donne quelques règles permettant de


3.1 Calendrier déterminer le madjal^. Une possibilité, par exemple, consiste à multiplier
l’année dans laquelle l’on trouve par le nombre de jours d'une année. On
3.1.1 Ibn al-Bannâ*
obtient ainsi un chiffre auquel on ajoute cinq et puis l’on divise par sept.
Dans le premier chapitre de son traité, il nous donne les noms et
le nombre de jours des 12 mois de l'année solaire {al-sana al-
‘adjamiyya). Il ajoute que l'année a un jour supplémentaire en ’ En arabe izdilâf veut dire « s’avancer, passer en avance ».
décembre, usage déjà établi à al-Andalus au Moyen-Age alors que ^ Cela correspond à 354+11/30.
^ Le madjal est le jour de la semaine par lequel commence une année donnée

64 65
Il n ’y a plus alors qu’à compter à partir du dimanche un nombre de jours 3.2 Astronomie sphérique
équivalent au reste obtenu pour déterminer quel jour de la semaine
3,2.1 Ibn al-Bannâ'
coïncide avec le premier jour de Muharram*^.
Dans le quatrième chapitre Ibn al-Bannâ' décrit l'écliptique : il
Finalement il donne une autre liste de lettres de Xabjad (voir ci-
donne le nom des 12 signes du zodiaque, chacun correspondant à un
dessous) pour déterminer le premier jour du reste des mois de l'année arabe:
signe de 30 degrés. Il décrit les points des solstices et des équinoxes et
donne les valeurs de la déclinaison et de l’ascension droite de chacun
d'entre eux:
(1-3-4.6-7-2-3-5-6-1-2-4)
Le troisième chapitre décrit l'année solaire, appellée ‘^ajamiyya Bélier, La Vierge: Aô:12®; Aa:28®;
ou shamsiyya, selon lui. Il dit qu’elle a 365 !/4 jours et que à al-
Andalus on y ajoute parfois un jour supplémentaire à la fin de Taureau, Lion: Aô :8®; Aa:30®;
décembre, ce mois ayant donc 32 jours. Dans ce cas l'année est
appelée kabîsa (bissextile). Il donne aussi les noms des mois ainsi Gémeaux, Cancer: Aô :4®; Aa :32.
qu’une phrase mnémotechnique pour se souvenir du nombre des jours
de chaque mois, laquelle est légèrement différente de celle donnée par Il dit que pour les deux autres quadrants les valeurs sont
Ibn al-Bannâ': symétriques. Ces valeurs impliquent une obliquité de l'écliptique de 24®.
^ jila J^ J j l i
Il donne ensuite une table d'étoiles fixes avec le nom de 18 d’entre
Les lettres qui ont un point correspondent à un mois de 31 jours elles, ainsi que leur degré de médiation, leur signe zodiacal, leur déclinaison
et les lettres sans point à un mois de 30 jours à l'exception de février et indique s’il s’agit d’étoiles septentrionales ou méridionales.
qui a 28 jours.
Dans le cinquième chapitre, il explique comment calculer le
Puis il explique ce qu’est l'izdilâf. Comme Ibn al-Bannâ, il dit
degré du soleil à partir du jour de l'année. A cet égard, il semble qu’il
qu’il y a izdilâf quand dans l'année arabe il n'y a aucun jour
situe l'équinoxe au 13 mars, vu qu'il ajoute 17 au nombre de jours
correspondant au premier jour de janvier. Cela s ’est produit d'après lui
mesurés à partir du premier avril. Puis il dit que chaque signe
pour les années 790, 824, 857, 891, et 924 H, et tous les 33 ans.
septentrional correspond à 31 jours sauf la Vierge qui en a 30 et que
Les madjal du reste des mois peuvent être connus à partir des chaque signe méridional a 30 jours.
lettres de Vabjad que voici :
Il donne également une autre liste mnémotechnique où une lettre
JJ ^ J j A LJ j û J t
correspond à chacun des mois de l'année:
(1-4-4-7-2-5-7-3-6-8-4-6)
^ jjj
On observe que cette liste coïncide avec celle donnée par Ibn al Bannâ'.
(7_8-6-7-6-6-5-5-4-4-5-6)
Il ajoute que le mois du commencement est janvier et que le
premier signe est le Capricorne. Pour ce qui est du calcul du degré, il
dit qu’on doit prendre le quantième du mois et y ajouter la valeur de la
lettre correspondante ainsi qu’une quantité fixe égale à dix. Si le
La raison d ’ajouter 5 pourrait être que le jour du commencement de l’hégire, le
16 juillet 622, était vendredi c’est à dire le é®""®jour de la semaine.

66 67
résultat obtenu est supérieur à 30 (ou 31 pour les signes méridionaux),
le degré correspondra au signe suivant. Quand le résultat est supérieur à 30, l'excès correspond au signe
suivant. Le procédé inverse permet de calculer le jour correspondant
Le sixième chapitre est consacré à déterminer la déclinaison d ’un au degré à partir du signe.
degré quelconque calculé par interpolation linéale. A cet effet, pour
Dans le septième chapitre la déclinaison du soleil est définie
obtenir la valeur complète, il faut multiplier le degré du signe par la
valeur d'augmentation de déclinaison qui lui est attribuée, puis on doit comme la distance qui le sépare de l'équateur (en fait du nuqtat al-
diviser par 30 et ajouter le résultat à la déclinaison du signe précédent. ftidàî). La valeur complète étant, d'après le texte, de 24° (bien qu’al-
Jâdari ajoute qu’il s’agit seulement d ’une valeur approximative non
Quant à l’ascension droite, elle est mesurée à partir du
constante et qu’à son époque elle est de 23,30°). Puis il indique quelle
commencement du Capricorne. Il la calcule aussi par interpolation à
est l'augmentation de la déclinaison pour chaque signe:
partir du Capricorne en y ajoutant l’ascension droite qui correspond à
chaque signe. Après, il multiplie les degrés du dernier signe par la Bélier 12°
valeur de l'augmentation de l ’ascension droite pour tout le signe et il Taureau 9° et
divise par 30. Enfin il ajoute ce résultat aux degrés déjà obtenus.
Gémeaux 3°
Le septième chapitre détermine l'altitude méridienne par la
formule bien connue Ces valeurs sont légèrement différentes de celles données par Ibn
al-Bannâ'.
hm = (90 - (p) + ô
Il calcule aussi par interpolation linéale la déclinaison du degré
Si le résultat est supérieur à 90 degrés il faut le soustraire de 180 donné d'un signe. Enfin, il explique le procédé inverse.
et la différence obtenue indiquera l'altitude méridienne.
Dans le huitième chapitre, il donne les valeurs des ascensions
droites de chaque signe:
3.2.2 al-Jâdarï
Poissons, Bélier, Vierge et Balance: 28°
Le cinquième chapitre est consacré aux mansions lunaires et aux
signes du zodiaque. Tout d'abord il donne les noms des 12 signes Verseau, Taureau, Lion et Scorpio: 30°
correspondant a autant de fuseaux de 30 degrés. Il considère également Sagittaire, Capricorne, Gémeaux et Cancer: 32°
qu’il y a douze signes (six septentrionaux et six méridionaux). Il décrit
les équinoxes et les solstices et leur équivalence aux mois. Finalement il
Ces valeurs sont identiques à celles données par Ibn al-Bannâ'. Pour
donne les noms des mansions lunaires.
calculer l’ascension droite d'un degré particulier il opère par
Dans le sixième chapitre, il donne l'équivalence entre le jour du interpolation. Il considère aussi le premier degré du Capricorne comme
mois et le degré du signe correspondant. Pour ce faire, au jour du l'origine des ascensions et il présente également le procédé inverse.
mois, il ajoute d ’abord 10 puis le chiffre caractéristique du signe selon
la liste ci-dessous: Il ajoute un fasl dans lequel il explique comment calculer les
ascensions obliques, l’origine étant, d’après lui, le premier degré du
jA J ^ jjj Bélier. La valeur de l'ascension oblique d'un degré pour une latitude
(7_8.6-7-6-6-5-5-4-4-5-6) donnée est la différence entre l’ascension droite de ce degré et la
longueur de la moitié de l’arc du jour correspondant au même degré. Il
en est ainsi parce que la différence entre l'ascension droite et oblique
11 y a une variante dans l’un des ms: jfc j j j J ja J (7-S-6-7-6-6-4-5-5-4-5-6) constitue ce qu’on appelle fadla ou équation du jour, c’est à dire la
différence entre 90 et la moitié de l’arc du jour:

68
69
a-Ojp= AD/2 -90 communes dans les textes astronomiques d ’al-Andalus et apparaissent
également dans certains autres travaux d ’ibn al-Bannâ'*^.
Après avoir mesuré les ascensions droites à partir du
commencement de Capricorne et non du commencement du Bélier il Puis il donne des équivalences entre certaines valeurs d ’altitudes
mesure : et leurs correspondants en doigts. Viennent ensuite quelques calculs
arithmétiques permettant de déterminer les doigts de l'ombre étendue
a ’ = a + 90 (DOE) ou renversée (DOR).
Par conséquent l'ascension oblique sera la différence entre Pour h=27° DOR = 6
l’ascension droite de ce degré et la longueur de la moitié de l’arc du
jour qui correspond au même degré Pour h = 45° DOE=DOR=12

0 (p= a ’-AD/2 Pour h = 63° DOE = 6

Le neuvième chapitre décrit comment calculer la latitude d ’un Pour h <27° DOR = h/4,5
lieu en appliquant la formule: Pour 27° < h < 45° DOE = (h - 27/3) + 6
hm - d = 90 - (p Pour 45 < h < 63 DOE = (63 - h/3) + 6
ce qui signifie que: Il ajoute qu’il est possible de faire la conversion d'une ombre à
(p = 90 - (hm - 5) l'autre en appliquant un facteur de 144 de sorte que:

De cette formule on peut donc déduire, comme il le signale que: 144/DOE = DOR et 144/DOR = DOE
pour 5=0 (p= 90 - hm Pour ce qui est de la conversion en pieds à partir des ombres
mesurées en doigts, il utilise le facteur 5/9. Cette même valeur apparaît
pour hm =90 (p= 5
aussi dans certains traités rédigés à al-Andalus et au Maghrib’^.
pour hm> 90 (p = hm + 5 - 90
De plus, il y a dans ce chapitre un fa sl où l’on décrit comment
Dans ce dernier cas, l’altitude réelle sera 180- hm- Cela se produit déterminer l'altitude à partir de l'ombre, les facteurs de conversion ne
quand la valeur de la déclinaison est supérieure à celle de la latitude du lieu. changeant pas.
Dans un fa sl il explique également comment déterminer la 3.3.2 al-Jâdarï
latitude d ’un lieu à partir des étoiles qui n ’ont pas de lever ni de
Au chapitre 12, l'auteur donne au gnomon les trois valeurs suivantes:
coucher dans ce lieu, à partir de la formule: OD =12 doigts, OE = 8 empans ou OP = 6 2/3 pieds, l’ombre pouvant être
9 ~ (hmax hmin)/2 étendue ou renversée. Il donne aussi des règles pour déterminer l'altitude à
partir de l'ombre par interpolation linéaire:
Dans le dixième chapitre, enfin, il applique la même formule pour
déterminer l'altitude méridienne à partir de la latitude et de la déclinaison. Ainsi, pour l'ombre étendue on a:
Si O =1/2 g alors h = 27
3.3 Ombres Si O < 1 /2 g alors h < 2 7 => h = OD • 4.5 = OE • 6.75 =OP
3.3.1 Ibn al-Bannâ* • 8.1
Le huitième chapitre commence par l’affirmation que la valeur
du gnomon est de 12 doigts ou de 6 2/3 pieds. Ces valeurs étaient très C f Calvo, 1989 p. 30 et Calvo, 1993 p. 104.
C f Calvo, 1989 p. 30 et 48 et Calvo, 1993 p. 104 et 25 du texte arabe.

70 71
Si 1/2 g < O < g alors 27 < h < 45 = > h-27 = (OD -l/2g)- 3 = 3.4 Mïqât
= (O E -l/2g) • 4.5 = (OP -l/2 g )- 5.4 3.4.1 Ibn al-Bannâ'
Si O = g alors h = 45 Dans le neuvième chapitre de son traité, Ibn al-Bannà' décrit
Et pour l'ombre renversée: comment déterminer les arcs diurne et nocturne du soleil ou ceux
d ’une étoile, ainsi que les heures équinoxiales correspondantes.
Si g-0 < 1/2 g alors 45 < h < 63 = > h-45 = (g-OD)- 3
Il donne cette formule:
= (g-O E)-4.5 = (g-OP)-5.4
AD = 180 + 60/(tg 9 • ô; /= 180 +fadla]
Si g-0= l/2 g alors h = 63
Dans le dernier chapitre, il explique comment calculer en heures
Si g-0 > l/2 g alors h > 63 = > h-63 = (l/2 g - OD)- 4.5 =
le temps écoulé depuis le lever du soleil. Il s ’agit de mesurer en doigts
= (l/2g -OE)- 6.75 = (l/2 g -O P) -8.1 ou en pieds la valeur de l'ombre au moment concerné, puis
Au chapitre 13, il explique comment en observant sa réflexion d ’appliquer la formule:
dans un récipient plein d ’eau, on peut mesurer l'altitude du soleil ou T = 6n/(Ao+n)
celle d ’une étoile quand le ciel est nuageux. La distance de
Où n représente la longueur de l'objet et Ao l'augmentation de l'ombre
l'observateur au récipient, mesurée en pieds ou en empans, est
sur son minimum à midi en temps T en heures saisonnières après le lever
équivalente à celle de l'ombre correspondante à l'altitude de l'étoile ou
du soleil au moment donné. du soleil ou avant son coucher. Ensuite, il donne un fasl permettant le
procédé inverse: comment obtenir l'ombre à partir des heures.
Une autre façon de procéder consiste à utiliser une colonne plus
haute que l'observateur et à observer l'étoile ou le soleil à la distance Puis, dans une fa'ida, il explique comment obtenir la ligne
nécessaire pour le voir comme s’il était situé à l'extrémité de la méridienne d ’un endroit donné en utilisant une boussole ou une balâta
colonne. L'ombre est alors égale à la valeur du gnomon multipliée par
(instrument très populaire à cette époque-là). Il mentionne aussi la
la distance entre la colonne et l'observateur et divisée par la différence
mizwala sorte de cadran solaire.
de hauteur entre la colonne et l'observateur. En fait il obtient la valeur
de l’ombre épandue soit;
3.4.2 al-Jâdarï
OE = g cotg h = g • d/c.
Dans le chapitre 16, l'auteur explique comment déterminer les
Dans le chapitre 14, il explique le procédé inverse à celui du
arcs diurne et nocturne du soleil ou d ’une étoile avec des méthodes
chapitre 12, c'est-à-dire comment déterminer l'ombre à partir de
différentes. La première est une formule très semblable à celle donnée
l'altitude.
par Ibn al-Bannâ':
Au chapitre 15, al-Jâdarï explique comment passer d'un genre
AD=180 + [Op (90 - cp) -0; 11 • ô] /60
d'ombre à un autre selon ces formules:
Mais il ajoute qu’il y a une autre possibilité:
OP = 5/90D = 5/60E
OE = 2/3 OP F= 5 • (p / E

F=2f=AD-180

72 73
Enfin, il mentionne également une formule approximative où n représente la longueur de l'objet et Ao l'augmentation de
applicable à la latitude de Fès: l'ombre sur son minimum à midi en temps T heures saisonnières après
le lever ou avant le coucher du soleil.
F = ô + ( ô /2 ) - l
Mais l’auteur dit que les formules précédentes sont les meilleures Puis, il ajoute un fa sl où il explique le procédé inverse, c'est-à-
et qu’il y a encore deux autres possibilités qui sont: dire, comment déterminer l'ombre à partir de l'heure.

AD = 0 (p(À) - 0 (p(À+180) Il donne aussi la valeur de l'augmentation permettant d ’obtenir la


valeur de l'ombre correspondant aux heures de la journée par rapport à
AD = 2 [ ( a ’ (À)-0Ccp(À)] l'ombre méridienne ce qui à l'exception de la 5ème heure correspond
Dans le chapitre 17, il explique comment déterminer le nombre à la première formule, soit:
d'heures équinoxiales dans une journée et le nombre de degrés Pour T = 1 Ao = 5n
correspondant à une heure saisonnière. Les heures équinoxiales ayant
toujours 15 degrés, quand nous connaissons le nombre de degrés Pour T = 2 Ao = 2n
correspondant à un jour, on peut le diviser par 15 et on obtient le nombre Pour T = 3 Ao = n
d'heures. Ensuite, il faut diviser aussi le fadla par 15 et ajouter ou
Pour T = 4 Ao = n/2
soustraire de 12 le résultat obtenu, ce qui nous donne le nombre d'heures.
Pour T = 5 Ao = n/4
Les heures saisonnières sont le résultat de diviser la valeur des
Ce qui pour un gnomon divisé en doigts, donne les résultats:
arcs diurne ou nocturne par 12. Mais on peut aussi diviser le fadla par
12 et ajouter ou soustraire le résultat de 15 pour obtenir la valeur 3-6-12-24-60
recherchée. Ensuite, on soustrait ce résultat de 15 et on obtient la Si le gnomon est divisé en empans les valeurs sont alors:
valeur de l'autre arc.
2-4-8-16-40
Dans le chapitre 18, il explique comment passer d'un genre
d'heure à l'autre. Si on multiplie le nombre d'heures par la valeur d'une Finalement, si le gnomon est divisé en pieds, les valeurs sont:
heure en degrés, on obtient le nombre de degrés correspondant à ces 1-3-6-13-33
heures. Ensuite, on divise ce nombre par la valeur en degrés de l'autre
Dans ce dernier cas il faut ajouter 1/3 à chaque valeur pour
type d'heures pour obtenir le nombre de ces degrés. Pour cela, il on
obtenir l'ombre correspondant aux heures données.
doit appliquer la formule :
Le chapitre 20 est consacré à déterminer les moments des prières
1 5 e /1 2 = n
d ’al-zuhr et al- ^asr, à partir de l'ombre méridienne et de l'altitude du
Où e est le nombre d'heures équinoxiales et n est le nombre de
soleil et aux procédés inverses. Les indications correspondent aux
degrés d'une heure saisonnière.
formules habituelles :
Dans le chapitre 19, il explique comment à partir des ombres et
Oz = Om + Va n
de l'altitude on peut déterminer le temps écoulé depuis le lever du
soleil. 11 utilise la formule approximative d'origine indienne déjà Oa = Om +n
mentionnée: Ensuite, il mentionne certaines formules arithmétiques
T = 6n/(Ao+n) approximatives permettant de déterminer l'altitude du soleil au
moment des prières à partir de l'altitude méridienne du soleil. Mais il y

74 75
a quelques lignes manquantes dans le texte qui de plus n ’est guère Et donc, il donne la formule:
clair parce que l’auteur a mélangé la formule de calcul de l'altitude du T = 1/15 arc sin 1112/sin hm.
soleil au moment d ’al- zuhr avec celle du calcul de l'altitude du soleil
Au chapitre 22, l'auteur explique comment mesurer l’ascension
au moment à ’al- ^asr. droite et la valeur de l’arc du jour et au chapitre 23, comment, en
Il donne également quelques formules pour le procédé inverse. utilisant des tables, déterminer la mansion lunaire correspondant aux
Il explique par exemple comment déterminer l’altitude méridienne à degrés de médiation.
partir de l'altitude au moment d ’al-zuhr : Au chapitre 24 il détermine le degré de l'écliptique en
hm = hz + 1/5 hz conjonction avec la mansion lunaire sur la ligne méridienne ce qui
permet de calculer le temps écoulé depuis le coucher du soleil.
Au chapitre 25, il explique comment l'altitude d'une étoile peut
Et pour déterminer celle à'al- ^asr:
être déterminée à différents moments de la nuit à partir de l'ombre qui
hm = 2 h a - ‘/ 4 (9 0 -2 h a) correspond à cette altitude selon la formule :
Quant au calcul de la valeur de l'ombre pour la fin de la prière 0 (t) = (6n/T) + Om - n
d ’al- ‘'asr il donne l'équivalence suivante: Au chapitre 26 l'auteur explique comment calculer une
O f=O m + 2n différence en ascensions obliques entre le degré du soleil d ’un jour
donné et le degré qui correspond au moment de la mesure.
ainsi qu’une formule arithmétique approximative:
h f= (h J4 )+ 5 ou h f= h a-l/6 h a-l/1 2 h a 3.5 Trigonométrie
Mais il dit qu’il vaut mieux utiliser les ombres. Al-Jadaiï inclut dans le chapitre 11 quelques fonctions
trigonométriques: sinus, cosinus, sinus vers et cordes. Les formules
Dans le chapitre 21, il donne les formules permettant de
mentionnées sont:
déterminer le moment de la tombée de la nuit et celui du lever du jour
ainsi que les degrés corespondants. Il applique la formule
susmentionnée T = 6n/As+n à l'arc diurne du nadir du degré du soleil Cos a = Sin (90-a)
pour une altitude de 18°. Selon les indications qu’il donne on peut Vers a = 60 - Cos a
alors calculer les valeurs des ombres en doigts, en empans ou en pieds
chrd a = 2 sin o/2
et l’on obtient :
T = 6n/{48-OD[h„i (X+ 180)]} Pour calculer le sinus il utilise l'interpolation linéaire. Il donne
T = 6n/{36-OE[hm(X+ 180)]} l’équivalence
T=6n/{32-OP[hm (?i+180)]} Sin a = 60 sin a
De ces formules nous pouvons déduire la valeur susmentionnée Cela implique que pour
correspondant à l'altitude du soleil à la tombée de la nuit. X=90 => 5 = 24
Une autre possibilité est d ’appliquer la formule susmentionnée alors pour
T = 1/15 arc sin [60 sin h / sin hm] X = 90 => sinX = 60 = 2 ,5ô

76 77
Il déduit de cela que pour obtenir le sinus de toute longitude nous latitude de la localité concernée est inférieure à celle de la Mecque et
devons prendre la valeur de la déclinaison correspondante et la que la longitude de la Mecque est supérieure, alors l'azimut est situé
multiplier par 2,5 ou 60/24. Les résultats sont inexacts mais proches au nord-est; mais que si la longitude de la Mecque est inférieure, alors
des valeurs exactes. l'azimut est situé au nord-ouest.
Al-Jâdarî mentionne également que (90-04) = 0% est la distance
3.6 Qibla entre le zénith de la Mecque et l'horizon de la localité concernée. Il dit
finalement que 04- 66 2/3 donne la distance mesurée en milles entre les
Dans le chapitre 27, Al-Jâdarî explique comment calculer la qibla deux localités.
pour une localité donnée en utilisant une méthode exacte, celle que Al-
Bîrûnî avait appelée méthode « des zïdjes ». Elle apparaît à al-Andalus
4. Conclusion
pour la première fois dans le zidj d'Ibn Mu^'âdh al-Djayyânî, un
Comme nous l’avons vu, le but de ces deux brefs traités est de donner
mathématicien et astronome du S®*”®siècle de l’Hégire/ après J.C.). des procédés arithmétiques pour faciliter les calculs les plus fréquents
Les instructions sont données en plusieurs étapes. D ’abord on concernant le mïqàt mais présentent peu d’intérêt pour les valeurs précises.
doit connaître la latitude de la Mecque, (pM, celle de la localité dont on Par exemple les deux auteurs donnent une valeur approximative de
veut connaître la qibla, (pL, et la différence de longitude géographique l'obliquité de l'écliptique: 24°, bien qu'al-Jâdarî ajoute qu'elle n'ait pas de
entre les deux lieux àX. valeur constante et qu’à son époque elle était de 23,30°.
Al-Jâdarï donne les valeurs intermédiaires suivantes: L ’utilité de ces textes est donc principalement pratique. Peut être
sin 01= (cos (pM • sin AA,)/60 étaient-ils très populaires et sans doute d ’autres les ont précédés dans
l’histoire de l’astronomie arabe en Orient, bien sûr, mais aussi à al-
sin (9O-0i) = cos 0i^^
Andalus comme nous l’avons vu dans le cas du calcul de la qibla.
60-sin (pM/cos 0i= sin 02
(90- (Pl)+ 02= (9 0 - 03) 5. Bibliographie
sin (90-03) = cos 03 E. Calvo, Risâlat al-sajïha al-yamfa H y a m f al-^urûd de Ibn
cos 03‘cos 01/60 = sin 0’4 [=sin (90-04) = cos 04] = > (90 - 04) = 0 ’4^^ Bâso Ediciôn traducciôn y estudio por... (Madrid, 1993)
Sin 01• 60/sin 04=sin q (angle mesuré à partir du sud). E. Calvo, "Ibn al-Bannà’" Encyclopaedia o f the History o f Science,
90-q = q ' (angle mesuré à partir de l'est). Technology and Medicine in Non-Western Cultures. Dordrecht, 1997 p. 404.
Il ajoute que quand la latitude de la localité concernée est E. Calvo "La risâlat al-Safïha al-mustaraka ala al-sakkâziyya de
supérieure à celle de la Mecque et que la longitude de la Mecque est Ibn al-Bannâ' de Marrâkus" al-Qantara, 10 (1989) 21-50.
supérieure, alors l'azimut est situé au sud-est. En revanche, quand la
A. Djebbar, M. Aballagh: Hayât wa-mu 'allafat Ibn al-Bannà' al-
Marràkushï. (Rabat, 2001).
’'*01 est appelé al-'^amüd: perpendiculaire
E. Fagnan, Additions aux dictionnaires arabes (Alger, 1923)
cos 0] est appelé al-imâm
02 est appelé al-bud ‘'an da'irat mu‘'addil al-nahâr. la distance à l'équateur. M. Jattabi, Hlm aZ-mawâq'fr (Muhammadiyya, 1986).
04 est appelé a l-bud bayna samt ru'ÿs baladik wa samt ni'ÿs ahl makka: la
différence entre le zénith de la localité de prière et le zénith de la Mecque.

78 79
D. King Astronomy and Islamic Society: Qibla, Gnomonics and Les localités du Maghreb et le Méridien d’eau
Timekeeping. In Encyclopedia o f the History o f Arabic Science ed. R.
Rashed (New York, London, 1996) vol. 1 pp. 128-184. dans le TaJ al-A zyâJ d 'ih n Abï '1-Shukr al-
D. King, Mîkât Encyclopédie de L'Islam t. VII (Leiden, 1990) p. 27à 32 Maghribï
D. King, “A Survey of Medieval Islamic Shadow Schemes for
Simple Time Reckoning” Oriens, 32 (1990) 191-249. M ercè Cornes^
D. King Science in the service o f religion: the Case o f Islam Université de Barcelone
Variorum Reprints I (Aldershot, 1993).
D. King, “On the Role o f the Muezzin and the Muwaqqit in
Medieval Islamic Society” in F.J. Ragep, S. Ragep & S. Livesey eds., L ’objectif de ce texte c’est d ’étudier les tables de coordonnées
Tradition, Transmission, Transformation (Leiden, 1996), pp. 285-346. géographiques qui se trouvent dans les trois manuscrits conservés du
H.P.J. Renaud, "Notes critiques d'histoire des sciences chez les zïdj d ’Ibn Abî '1-Shukr al-Maghribî al-Andalusî appelé Tâdj al-azyâdj.
musulmans. II: Ibn al- Bannâ’ de Marrakesh soufi et mathématicien Il s'agit des manuscrits suivants: Le manuscrit arabe 932 de la
(XII-XIV si. J.C.)" Hesperis, 45 (1938) 13-42. Bibliothèque du Monasterio del Escorial, que nous allons appeler (A) ; le
M. Rius, La alquibla en al-Andalus y al-Magrib al-Aqsà manuscrit conservé au Département de Philologie arabe de l’Université
(Barcelona, 2000) de Barcelone, que nous appellerons (B) ; et le manuscrit 4129 de la
Bibliothèque Chester Beatty de Dublin (4129), par la suite (C).
J. Samsô, Las Ciencias de losAntiguos en al-Andalus (Madrid, 1992)
Il y a deux tables de coordonnées géographiques différentes dans
G. Sarton, Introduction to the History o f Science .3vols.
(Baltimore, 1927-1948) les manuscrits du Tâdj al-azyàdj conservés. La première table
correspond au manuscrit de l’Escorial. Il comprend 146 localités, dont
J. Vemet, Ibn al-Banna’ al-MarrâkushîD.S.B. vol. I. New York,
50 sont maghribï et 96 mashriqï. La deuxième est la table des
1970 p. 437à 438.
manuscrits B et C, qui inclut seulement 16 localités, dont 12 sont
A.J.Wensink, Mikat Encyclopédie de L'Islam t. VII (Leiden,
maghribï et 4 mashriqï.
1990) p. 26 et 27.
Il y a une annotation dans la marge de la table du manuscrit C
dans laquelle on nous informe que la table n ’appartient pas au zidj {wa
laysa huwa min hàdhà al-ta’lïf). Ceci, plus les différences entre les
deux tables, non seulement au regard du numéro de localités (16/146),
mais aussi par rapport à la situation de la table dans les deux groupes
des manuscrits (B et C, à la fin du manuscrit et A, au milieu) et les

' Ce papier s'inscrit dans le programme de recherche sur la Circulation de la penséee


sur l ’astronomie en Méditerranée entre le Xllème et le XIXème siècle (2001-2004),
sponsorisé par la "Direcciôn General de Investigaciôn Cientifica y Técnica" du
"Ministerio de Educaciôn y Ciencia" espagnol et la “Generalitat de Catalunya” de la
Catalogne.

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différentes valeurs, paraît indiquer que la table des manuscrits B et C La nisba, c’est pratiquement la seule chose qui le rattache à al-
est une addition du copiste maghrébin. Andalus et al-Maghrîb. Par contre, on sait très bien qu’il a vécu à
La connaissece du fait que les deux tables, ou une des deux tables, Damas jusqu'à environ l'année 1258, quand on dit qu’il a écrit le Tâdj.
appartiennent à cet auteur, plus l’étude des localités du Maghreb dans Après ça il est parti pour Maragha où il a composé son Adwâr al-
les deux tables, et spécialement l’étude de l’utilisation du méridien
Anwâr madâ al-Duhür wa-l-Akwâr (1275) où il finit ses jours pendant
d ’eau pour les localités occidentales, peut nous indiquer si l’auteur
conserve quelque caractéristique maghrébine ou si les deux zîdjes sont le mois de ra b f al-awwal 682h /1283.
orientaux et les tables de coordonnées géographiques sont maghrébines. Le Tâdj, qui s’intitule Tâdj al-Azyâdj wa Ghunyat al-Muhtâdj
Parce que la seule caractéristique que le Tâdj partage avec les zîdjes
(aT mussah bi-Adwâr al-Anwâr ma^a al-rasad wa-l-al-f tibâr dans le
occidentaux c’est précisément l’emploi du méridien d ’eau.
ms. A)"^, représente une interruption de la tradition maghrébine des
De façon que, si certaines tables employant le méridien d’eau, tables astronomiques, établie par Ibn Ishâq al-Tünisî, Ibn al-Bannâ'
appartiennent à l’auteur du Tâdj, c’est possible qu’ Ibn Abï ‘1-Shukr ait été al-Marrâkushî, Ibn al-Raqqâm, etc.^, qui était basée sur la tradition
l’introducteur du méridien d’eau andalusî dans les tables de coordonnées d ’al-Andalus. Les seuls matériels d ’al-Andalus que nous trouvons
géographiques persanes , où ce méridien est bien documenté.
dans le Tâdj sont les tables de coordonnées géographiques. Mais,
Le nom de l’auteur du Tàdj^ selon les différents sources, semble être comme nous avons déjà vu, ce n'est pas sûr que ces tables
Abü *^Abd Allah Muhyî al-Milla wa-l-Dïn Yahyâ Ibn Muhammad Ibn Abî appartiennent au Tâdj, en particulier la table des manuscrits B et C.
'1-Shukr al-Maghribî al-Andalusî al-Qurtubî^, bien que dans les manuscrits L ’écho du Tâdj peut être retrouvé au Maghreb et aussi dans
du Tâdj et d’autres œuvres il n'apparaît pas toujours de la même manière. l’Europe latine et hébraïque, spécialement à Barcelone. La principale
caractéristique qui différencie le Tadj des zîdjes d ’al-Andalus c ’est
l’abandon des modèles de trépidation des équinoxes et le fait de
^ M. Cornes “The ‘Meridian of Water’ in the Tables of Geographical Coordinates of proposer un paramètre nouveau pour la précision, qui se trouve dans la
al-Andalus and North Africa” in Journal fo r the History o f Arabic Science, 10
(Aleppo, 1994), 41-51 (Réimprimé à The Formation o f al-Andalus. 2. Language, table du Tadj intitulée jadwal harakat al-falak al-mukawkab f i 'l-falak
Religion, Culture and Sciences. Ed. M. Fierro J, Samso. Variorum [Aldershot, al-aqsâ al-ghayr mukawkab.
1998], 381-391) and “Islamic Geographical Coordinates: al-Andalus Contribution to
the Correct Measurement o f the Size of the Mediterranean”. Science in Islamic On a toujours dit que le zâdj d ’Ibn Abî ‘1-Shukr qui s’intitule
Civilisation (Istanbul, 2000), 123-138.
Adwâr al-anwar (il y a un seul manuscrit, désormais ms. D^) avait été
^ Pour plus d’information sur cet auteur, voir E.S. Kennedy 'A Survey of Islamic
Astronomical Tables”. Transactions o f the American Philosophical Society. New Series écrit à Maragha environ vers 1275, de même que le Tâj al-azyâj
46.2 (1956) (Réimpression: ibid, sans date [c. 1990], 123-177; G. Saliba, “An aurait été écrit à Damas pendant l’année 1258. Cela veut dire que le
Observational Notebook of a Thirteenth-Century Astronomer, Isis, lA (1983), 388-401
(Rep. in G. Saliba, A History o f Arabic Astronomy. Planetary Theories during the Tâdj aurait été réalisé approximativement 20 années avant T Adwâr.
Golden Age o f Islam. (New York-London, 1994), 163-176; C. Dorce, “L’Astronomia Mais il y a certains faits qui font penser que le Tâdj ou quelques unes
pre-Copemicana de Marâga en el Magrib; tècniques de càlcul en el Taj al-azyaj de
Muhyî al-Dîn al-Magribï (sic) (m. 1283). Thèse doctorale lue à l’Université de Barcelone
de ces tables, ou les copies employées dans le Maghreb, peuvent avoir
(2001). Voir aussi S. Tekeli, Dictionary o f Scientific Biography (DSB), XVI v. (New été écrites ou modifiées après la composition de l ' Adwâr. La question
York, 1970-80). IX, 555-7; M. Comes, Diccionario de Autores y Obras Andalusies
(DAOA), Vol. I, (Granada, 2002), 381-385 et Biographical Encyclopaedia o f
Astronomers (BEA) (Kluwer Academic Publishers, sous presse).

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est : est-ce que ces tables ont été composées par Abï ‘1-Shukr lui-
même à Maragha ou ont-elles été préparées ou bien introduites par les de 33; 20‘’ avait été déterminée par l’observation. Cette valeur ne se trouve
copistes du Maghreb d ’après VAdwarl dans aucune autre source, excepté dans son autre zïdj {Adwâr al-Anwâr)
MAG; dans les tables géographiques d’al-WâbaknawT (1330) MUN (un
Or il y a une référence à l’emploi des observations astronomiques
astronome persan qui parle de l’Observatoire de Marâgha (fermé c. 1316)
faites par Ibn Abî ‘1-Shukr et introduites dans VAdwâr al-Anwâr, non
comme une chose du passé), et dans les tables d’al-Kâshî^ (1420) KAS
seulement dans le titre du Tàdj, qui peut être une introduction postérieure,
(qui montrent aussi l’influence d’Ibn Abï ‘1-Shukr), malgré que dans
mais aussi dans le prologue, en particulier dans le manuscrit A^.
d’autres sources précédentes tel que al-Bminï (1040) BIR et al-Zayyât
Mais ceci n ’est pas tout, dans le Tadj il y a une table qui présente
(1058) ZAY, on trouve la valeur correcte (33;30°)^. Cette valeur (33;20°)
une valeur de la précision des équinoxes très correcte et qui a été
dite “observée” apparaît dans le titre de quelques tables et aussi dans les
employée dans le Maghreb depuis l’introduction du Tâdj. Mais, comme
trois tables géographiques : les deux tables du Tâj et la table de VAdwâr.
on peut déduire de Saliba^, Ibn Abî-l-Shukr n ’emploie pas cette valeur de
La date de composition, qui se trouve à la fin des canons du
la précession (1774 années arabes, 1772 années persanes) dans VAdwâr
manuscrit A, bien qu’elle n ’apparaît pas dans les manuscrits B et C, est
al-Anwâr, au contraire, il emploie l’ancienne valeur (1766 années 657 (1258-9) et le lieu de composition Damas : katabahu Yahyâ Ibn
arabes), employée par la majorité des astronomes arabes.
Muhammad Ibn Abî al-Shukr al-Maghribï al-Andalusî bi-madinat
Alors, est-ce que cette table a été aussi introduite au Maroc par Dimashq al-Mahrüsat sanat saVa wa-khamsîna wa-sittumi ’at li-l-Hijra.
des astronomes maghrébins et n ’appartient pas au Tâdj, ou elle a été
composée au Maroc,? Donc, tout fait penser, que le Tâj aurait été écrit une deuxième
fois ou copié une fois encore à Marâgha, d ’après les observations
11 y a beaucoup plus d ’indications que le Tâdj, tel que nous le
conduites par Ibn Abï '1-Shukr à l’Observatoire de cette ville. Une
connaissons aujourd’hui, n ’avait pas été écrit à Damas. Ces indications
autre possibilité est que les copies faites au Maghreb aient été
nous montrent que la version conservée du Tâdj a été compilée après les corrigées avec les nouvelles tables et paramètres provenant des
observations faites à Marâgha par Ibn Abï ‘1-Shukr, parce qu’elle inclut observations de Marâgha et conservées dans VAdwâr, même si
beaucoup de valeurs obtenues d ’après ces observations^. Aussi il y a
valeurs, telles que l’obliquité de l’écliptique (23;30°), qui sont employées aujourd’hui on ne conserve aucune copie maghrébine de ce zïdj.
uniquement par les astronomes de Marâgha comme al-tüsT, al-Kâshl, etc. Il faut remarquer que les trois manuscrits du Tâdj furent non
Concrètement, dans la table intitulée jadwal matâli al-burûj, qui se seulement copiés mais aussi employés au Nord de l'Afrique.
trouve dans les manuscrits A et C, on affirme que la latitude pour Damas

* “Survey” de Kennedy, n. 35. Voir aussi E.S. and M.H. Kennedy's Geographical
^ Voir M. Cornes, The “Meridian o f Water” in Ibn A bî ‘l-Shukr’s “Taj al-azyaj”. Coordinates o f Localities from Islamic Sources. Frankfurt am Main, 1987 (MUN).
Prochaine publication dans le Journalfo r the History ofArabic Science. Les codes des sources sont tirés du Geographical Coordinates d’E.S. et M.H.
^ Cf. G. Saliba, “An Observational Notebook of a Thirteenth-Century Astronomer” Kennedy. Le corpus des données est en train d ’être complété par M. Cornes. 11
Isis, 74 (1983), 390 (réimprimé dans A History o f Arabic Astronomy. Planetary comprend la nouvelle table du Taj (MSS. B et C), aussi bien que de nouvelles
Theories during the Golden Age o f Islam. (New York-London, 1994),) et C. Dorce, sources (Andalusï, MaghribT et Européenne), en Latin, Castillan, Catalan, Arabe ou
“L’Astronomia pre-Copemicana de Marâga...”, p. 250. Hébreu, d'autant plus qu'elles proviennent de sources islamiques. Voir aussi Cornes,
M., “Islamic Geographical Coordinates; al-Andalus Contribution.
’ Voir M. Comes, prochaine publication dans le Journalfor the History o f Arabic Science.
^ Kennedy’s Geographical Coordinates (BIR et ZAY).
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Le manuscrit A (Bibliothèque du Monasterio del Escorial, Arabe copiste —il s’agit d’un muwaqqit quant à ces villes—, la plupart des
932) fut copié à Tunis, au mois de Muharram 797/Novembre 1394, lieux mentionnés, explicitement ou implicitement, dans les trois
par Muzaffar Ibn ‘^Abd Allah, avec la collaboration d ’^^Abd al-^^Azîz b. manuscrits, c’est-à-dire Damas, Fès, Tlemcen et Marrakech,
coïncident. Cela nous indique, premièrement le lieu d ’origine (Damas)
Mas^^ûd b. ‘^Abd al-^^Azïz al-Tilimsânî al-Mâlikï, qui avait été
et deuxièmement le lieu d ’emploi (al-Maghrib).
muwaqqit à Damas, Jérusalem, Tunis et Fès. Les tables du ms. A
contiennent des notes relatives à Tunis, la ville dans laquelle le On doit considérer aussi les dates mentionnées dans les
manuscrit fut copié. Cette ville, avec la ville de Fès, apparaît aussi manuscrits : Les dates relatives à Damas sont pour tous les manuscrits
mentionnée à la fin des canons. Il ne faut pas oublier qu’un des les années 630/1232-3; 655/1257-8. 657/1258-9 ; la première date
copistes, appelé al-Tilimsânî (de Tlemcen), avait été muwaqqit dans relative à Tlemcen 657/1258-9, fait référence aussi aux trois
les villes de Damas, Jérusalem, Tunis et Fès. On y trouve aussi, près manuscrits. A partir de ce moment- là, les manuscrits B et C semblent
de la table de mouvements moyens du soleil, une mention à la ville du avoir suivi des chemins différents de celui du manuscrit A, parce que
Caire pour Tannée 720/1320. la deuxième date relative à Tlemcen, 948/1541-2, coïncide seulement
dans les manuscrits B et C. Après ce moment-là, les manuscrits B et C
Le manuscrit B (Département d ’Arabe de l’Université de divergent aussi.
Barcelone) fut copié par ‘^Abd Allah al-Sanhajî al-Dâdisî, muwaqqit à
Alors, le manuscrit A semble avoir été à la base d ’un des
Marrakech, mais nous n ’avons pas la date^^. Les positions radix des manuscrits B ou C, ou d ’un manuscrit perdu qui aurait été la source de
tables des mouvements moyens de ce manuscrit sont pour les villes de ces deux-là. Cette source aurait été trouvée à Tlemcen entre le début
Damas, Tlemcen et Fès.
du H®"'® siècle et la moitié du 16^”^®siècle.
Le manuscrit C (Chester Beatty Library, Dublin, 4129 fut copié Il faut aussi indiquer que les trois manuscrits emploient l’écriture
par Muhammad b. ‘^Abd al-Qâdir al-Fâsî à Fès, à la fin du mois de maghribî . Cependant, la notation abjadï dans les tables est mashriqî
shawâl 1155/1742-311. Dans la marge de la table de mouvements (Sîn = 60, sâd = 90, etc.), à l'exception de la table de coordonnées
moyens pour la lune de ce manuscrit il y a des notes marginales qui
géographiques des manuscrits B et C, où la notation est aussi maghribî
nous informent de la différence qu’on doit ajouter si on veut les
calculer pour les villes de Tlemcen et Marrakech. Comme dans le {sâd = 60, dâd = 90, etc.). Il y a une note dans la marge du ms. A où
manuscrit B, les positions radix pour les mouvements moyens sont on peut lire que la notation abjadï employée est mashriqî. A ce qu’il
pour Damas, Tlemcen et Fès. semble, le lecteur a voulu signaler cette caractéristique, en raison de la
La référence à Tlemcen et à Tannée 948 (1541-2) qui se trouve différence avec la notation employée dans al-Maghrib, et la
dans les manuscrits B et C semble indiquer que les deux manuscrits conséquente possibilité d ’erreur.
proviennent de la même source. Si le manuscrit C a été copié à Fès le Comme on a déjà dit, la première page du manuscrit B, où devait
1155/1742, alors la référence à Tannée 948 qui se trouve dans les apparaître le nom de l’auteur et le titre du livre, est perdue. Cela
deux manuscrits peut indiquer que C dépend de B ou que les deux explique pourquoi le manuscrit est resté sans auteur pendant très
manuscrits dépendent d ’une autre copie qui n'a pas été retrouvée. longtemps. Les manuscrits A et B (C n o n ) incluent à partir de la
Il est clair qu'à l’exception de Jérusalem, du Caire et de Tunis qui deuxième page un index avec les titres des 100 chapitres, qui
figurent seulement dans le manuscrit A et qui témoignent de la vie du coïncident à la lettre avec l’exception du premier chapitre lequel était
dans le manuscrit B probablement a la fin de la première page perdue
10 mentionnée précédemment. Les autres chapitres coïncident mot à mot.
Voir M. Cornes, “A new manuscript... "
Les canons coïncident aussi presque exactement, si l'on excepte le
Jusqu’au moment il n ’a pas été étudie.

86 87
chapitre astrologique à la fin du manuscrit A qui probablement La table de coordonnées géographiques des manuscrits B et C est
n ’appartient pas au Tàdj. complètement différente. Elle contient seulement 16 localités et se
trouve à la fin des manuscrits. C ’est probablement une table introduite
Mais les tables montrent quelques différences par rapport à son par le copiste et la note sur la marge du manuscrit C {wa laysa huwa
nombre et aussi au contenu et à l’ordre suivi dans la présentation.
min hâdhâ al-ta jïf) ainsi le témoigne.
Quant au nombre de tables, il faut dire que certaines se trouvent
dans les manuscrits B et C, et pas dans le manuscrit A. Ces tables Cependant, ces tables ont quelques caractéristiques en commun.
sont : les tables d ’éclipses lunaires et solaires ; les tables de parallaxe La plus importante a une origine Andalusî et c’est l’emploi "Méridien
pour les sept climats ; les tables de mouvement de la lune et du soleil d ’E a u " p o u r les localités occidentales.
pour 1 jour et 1 heure ; une table du MinhâJ d ’Ibn al-Bannâ’, qui nous Voilà les localités d ’al-Andalus et al-Maghrib dans les deux
signale dans son titre qu’elle ne coïncide pas avec le zïj d ’al-^^Attâr^^. tables : Al-Andalus : A (11/146); B/C (3/16) / Al-Maghrib: A (2/146);
Le cas contraire est le cas de la table pour le fathh al-nathrî, qui se B/C (6/16).Coïncident : Sibta; Fâs; Gamâta et Mâlaqa.
trouve dans A mais pas dans B et C. Si l’on compare ces tables avec la table de VAdwar on trouve la
Les tables des apogées des planètes ajoutent un problème à la représentation de ces villes dans les quatre manuscrits :
question. Entre les tables de mouvements moyennes qui se trouvent dans A) Saraqusta, Mursiyya, al-Mariyya, Tulaytula, Qurtuba,
le manuscrit B, il y a une table pour les apogées qui ne se trouve pas dans
Gamâta, Mâlaqa, Shantarîn, Balansiyya, Sibta, Tanja, Fâs.
les manuscrits A et C. Les apogées de cette table ne coïncident pas avec
les apogées qui figurent dans les tables de mouvements moyennes B et C) Sibta, Fâs, Marrâkush, Miknâsa, Tâza, Sijilmâsa,
lesquels coïncident avec les apogées de la table de précision des
équinoxes. D ’autre part, dans le manuscrit C, il y a une autre table pour Tilimsân, Gamâta, Mâlaqa.
les apogées différente de la table dont nous venons de parler et qui D) Al-JazTra, al-Mariyya, Batliyûs; Mârida, Saraqusta, Mursiyya,
appartient au manuscrit B. La table des apogées du manuscrit C, datée
entre 990/1582-3 et 1170/1756-5, est attribuée par le copiste à Ibn al- Qurtüba, Dâniya, Gamâta, Jayyân, Mayyurqa, Tulaytula, Ishbiliyya,
Shâtir, qui l’aurait inclue dans son zïj al-djadïd (m. 1375A.D.), connu Shantarîn, Mâlaqa Turtûsha, Balansiyya, Sibta, Fâs, Marrâkush, Salâ,
dans le Maghreb depuis 1400 environ. Sijilmâsa, Tanja.
En marge des tables des apogées, les différences en contenu se Si on compare les tables A, B/C et D avec les tables étudiées par
trouvent principalement dans la table de coordonnées géographiques. Kennedy et Cornes*"^ on peut voir que :
La table du manuscrit A, avec 146 localités, se trouve immédiatement
après les tables chronologiques, mais avant les tables de mouvements
moyennes. La table a l’apparence des tables persanes qui proviennent
de Maragha, tel que TUS; ULG, SH A.
Voir M. Cornes ’’The ‘Meridian of Water’ in the Tables of Geographical
Coordinates of al-Andalus and North Africa” in Journal fo r the History o f Arabic
Science, 10 (Aleppo, 1994), 41-51 (Réimprimé dans The Formation o f al-Andalus.
2. Language, Religion, Culture and Sciences. Ed. M. Fierro et J, Samso. Variorum
Probablement Ahmad b. “^Abd Allah al-‘^Attâr al-Malïlî (d. 741/1340), [Aldershot, 1998], 381-391) et "Islamic Geographical Coordinates: al-Andalus'
grammairien et astronome maghrébin, contemporain d ’Ibn Al-Bannâ’. Celui-ci Contribution ....”
semble être la seule référence connue à un zïj écrit par cet auteur. Voir D. Lamrabet Voir E.S. et M.H. Kennedy, Geographical Coordinates... et la nouvelle version de
Introduction à l ’Histoire des mathématiques maghrébines. Rabat, 1994, n. 390. la base de données que M. Comes est en train de compléter.

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Table A (146 entrées) : orientales et avec MAR (al-Marrâkushî) et QBL (Za>m al-Din al-
• Les localités orientales coïncident avec D {Adwâr al-anwàr) et Dimyâtî), pour les localités occidentales (11 sur 17 coïncident).
avec quelques tables persanes, comme MUN (al-Wâbaknawî); KAS Alors il faut penser à la possibilité que ces tables aient une
(al-Kâshî); ZAH (anonymes); FRX (astrolabe); ULE (annexée à une origine différente. Comme nous avons déjà vu, il y a plusieurs
copie du zîdj d ’Ulugh Beg); ASL (astrolabe); BAK (Bakawî); SML caractéristiques qui signalent la possibilité que les tables de
(anonymes), etc. coordonnées géographiques, quand même la table des manuscrits B et
• Les localités occidentales coïncident dans 50 % des cases avec C, n ’appartiennent pas au Tâdj :
D et seulement dans 33 % des cases avec B/C. Dans le cas où B/C 1) La note marginale dans le manuscrit C, selon laquelle la table
coïncide avec A, elles coïncident aussi avec D. C ’est à dire qu’il y a
n ’appartient pas au zîdj.
des cases ou A;B;C;D coïncident. Les localités occidentales ont à voir
avec MAR (al-Marrâkushl) et QBL (Zayn al-Dîn al-Dimyâtl), mais 2) Le fait que les différences du contenu des tables portent
pas avec la même intensité que dans D. principalement sur la table de coordonnées géographiques.
3) Le pourcentage de localités du Maghreb dans la table des
manuscrits B et C est approximativement de 70 %, alors qu'il est de
Table B/C (16 entrées) :
30 % dans la table du manuscrit A.
• De façon générale, les valeurs des localités orientales
4) Le fait que la table de coordonnées géographiques des
s ’accordent avec les valeurs des mêmes localités dans les tables des
manuscrits B et (3 soit la seule table à employer le système de notation
manuscrits A et D et avec ces deux groupes de tables persanes.
de Vabjad maghribî, pendant que le reste des tables de ces manuscrits
• Les valeurs des localités occidentales, en général, s ’accordent et la table de coordonnées géographiques du manuscrit A emploient le
avec les valeurs des tables d ’al-Andalus et al-Maghrib, tel que KAM
système mashriqî
(Ibn al-Kammâd); BAN (Ibn al-Bannâ’); et spécialement RQM (Ibn
al-Raqqâm), QUS (al-Qusantînî) et MAR (al-Marrâkushï). Il y a, 5) Finalement, il faut signaler qu’on trouve de nouvelles
cependant, quelques localités dans al-Maghrib qui ont des valeurs coordonnées pour certaines localités maghrébines dans la table des
originales, ou tout au moins, des valeurs qui ne se trouvent pas dans manuscrits B et C.
les tables connues. Alors, le plus probable est que la table du manuscrit A soit la
C ’est le cas de Miknâsa, Sijilmâsa et Tilimsân, et très table originale du Tâdj, et que pour des raisons méconnues, la table se
particulièrement de Miknâsa, la seule localité pour laquelle les soit perdue ou que l’abondance des localités orientales ait pu rendre la
minutes de latitude n ’ont pas été arrondies (33;32°). Nous connaissons table presque inutile au nord de l'Afrique, les manuscrits B et C
quelques références dans des ouvrages maghrébins d'un astronome de incluent une nouvelle table, probablement basée sur la précédente,
Meknès qui en 602/1205-6 était en train de faire des observations plus appropriée aux besoins d ’al-Maghrib. L ’emploi de la précédente
astronomiques dans cette ville, axés particulièrement sur l’obliquité pour quelques localités peut expliquer l’inclusion de cette nouvelle
de l’écliptique. longitude incorrecte pour Damas.

Table D (211 loc.; MAG: Adwâr al-anwâr)

Comme dans le cas de la table A, cette table a un certain rapport


avec le groupe des tables persanes, en ce qui concerne les localités

90 91
al-Tilimsânî (m. 867/1462-63)'^. Le troisième (c3) a pour titre Natâ'ij al-
La diffusion du Taj al-Azyâj d’Ibn Abî ‘1-Shukr dans le Nord de
ajkâr fi shark rawdat al-azhâr. On en connaît trois copies : deux
l'Afrique est importante. On le trouve cité dans beaucoup de sources
maghrébines'^, parmi lesquelles on peut mentionner les suivantes: anonymes de 1183/1770 ; dans lesquelles on trouve comme annus
praesens 920/1515^", et la troisième sans date, mais qui était
* Le Kitâb al-Adwàr f i Tasyïr al-Anwâr^^dQ l’astrologue probablement écrite à la fin du X V f siècle. Le nom de l’auteur de cette
marocaine Abü ‘^Abd Allah al-Baqqâr (821/1418). Le fait que cet titre copie est Abü Zayd *^Abd al-Rahmân al-Jânâtî al-Nafawî^'. Le quatrième
coïncide avec le titre du zîdj composé a Marâgha pour Ibn Abî ‘1- commentaire correspond au Kanz al-asrâr wa-natâ'ij al-afkâr j î shark
Shukr, l ’A dwar al-Anwàr, est aussi suggestive. Cette similarité, avec rawdat al-azhâr (c4) d’Abü 'l-‘'Abbâs al-Mâwâsî al-Fâsî (m.911/1505)^^.
les références a VAdwâr al-Anwâr qu’on trouve dans les manuscrits De plus, on trouve la table de précession des équinoxes, basée
maghrébins du Tâj, fait penser que VAdwâr al-Anwâr, dont il n'y a sur la table d ’Ibn Abî '1-Shukr, dont on a déjà parlé, dans un manuscrit
qu'un seul manuscrit conservé à présent à Mashhad, Iran, pouvait déjà maghrébin de 785/1383-4^^.
être connu dans le Maghreb du siècle.
Il faut noter que la copie du Tâj al-azyâj conservée à la
* Quatre commentaires dans la Rawdat al-azhâr f ï ^ilm waqt al- Bibliothèque du Monasterio del Escorial (Madrid) était faite à Tunis
layl wa-l-nahâr (794 / 1391-92), l ’urjûza sur la mesure du temps en 1394, sous la supervision de l’auteur de ce manuscrit qui était
composé à Fès par Abü Zayd ^Abd al-Rahmân al-Lakhmî al-Jâdirï imâm et muwaqqit dans les villes de Fès, Tunis, Jérusalem et Damas.
(1375-1416)'^. Il est aussi intéressant de signaler que ces textes étaient Cette table se trouve aussi dans les Tables de Barcelone du roi
écrits à Fès et à Tlemcen, où on emploie les manuscrits conservés du Pierre le Cérémonieux, composées par l’astronome ju if Jacob
Tâj al-azyâj. Deux de ces commentaires sont intitulés Qatf al-anwâr min
Rawdat al-azhâr. Le premier (cl) est anonyme (1257/1842), de même
que le deuxième (c2), d ’Abü Zayd ‘^Abd al-Rahmân b. ‘^Umar b. Ahmad Ms. Caire K 7584. Voir D.A. King, A Survey o f the Scientific Manuscripts in the
Egyptian National Library, Winona Lake, Indiana, 1986, 142 (n. F43) et Fihris al-
al-Süsî al-Jazîlî al-Bu^aqïlî, appelé aussi Ibn al-Muflî (m. 1020/1611)'^, makhtûtât al-^ilmiyya bi-Ddr al-Kutub al-Misriya I, Caire, 1981, 352. Il y a des
est probablement basé sur le commentaire de M. b. Ahmad b. al-habbâk autres copies à Rabat et London, mais je n’ai pas pu les consulter. Voir aussi D.
Lamrabet, Introduction à l'Histoire des Mathématiques Maghrébines, n. 445.
Mss. Caire K 4311 et London British Library Or 411 (King, D., Survey, 139, F 26).
Pour ce papier j ’ai employé le ms K 4311.

Ms. Maktaba Hamzawîya (Ayt Ayache) 80, 228-334.


Samsô, J., “An Outline of the History of Maghribî Zîjes”; et Cornes, M., “Some
J ’ai pu voir un microfilm de la Bibliothèque Hasaniya de Rabat (ms. 2151) après
New Maghribî Sources dealing with Trepidation” in Science and Technology in the la présentation du papier au Congrès. Comme le ms. n’est pas court (234 pp.), je l’ai
Islamic World. De Diversis Artibus. Brepols (Tumhout, 2002) employé uniquement pour vérifier certaines données. Références complètes sur la
trépidation, et quelques paragraphes se trouvent reproduits pratiquement avec les
Ms. Escorial 418. Voir aussi J. Vemet, "Tradicion e innovaciôn en la ciencia
mêmes paroles dans le ms. K4311 (ff 4r-5v), voir pages 35-36. Les pages 37 à 40
medieval", Estudios sobre Historia de la Ciencia Medieval (Barcelona-Bellaterra,
sont consacrées au problème de l’obliquité de l’écliptique. Pour une information
1979), 188-189.
plus exhaustive sur ce mathématicien, voir D. Lamrabet, Introduction à l'Histoire
Ms. 80 in the Maktabat al-zawiya al-Hamzawiya (Ayt Ayache), 203-220. Voir aussi des Mathématiques Maghrébines, n. 463.
D. Lamrabet, Introduction à l'Histoire des Mathématiques Maghrébines, n. 432. 23
Risalat al-sayb f i ^amal al-jayb by “^Abd al-'Azîz b. Mas*^ûd (ms. Escorial Arabie. 918)
D. Lamrabet, Introduction à l'Histoire des Mathématiques Maghrébines, n. 511.
93
92
Corsuno^'^. Jacob Corsuno est aussi présent dans d'autres textes sous table du Tadj - mais elle est tout probablement une addition
l’influence d ’Ibn Abï ‘1-Shukr’s, tel que le N atâ’ij al-ajkâr, un des maghrébine. La table du ms. A, d ’autre part, semble être la table
commentaires à la Rawdat al-azhâr, où l’auteur anonyme mentionne originale du Tadj, en particulier pour les coïncidences avec la table du
manuscrit D, qui correspond au zïdj d ’al-Marrâkushl composé à
les observations astronomiques faites à Barcelone par Abü Kursûm al-
Maragha, dont on ne connaît à présent qu'une copie conservée à
Yahüdî, notre Jacob Corsuno^^.
Mashhad, Iran. Les manuscrits A et D ont certains rapports avec les
Il y a une table pareille dans la recension du zïdj d ’Ibn Ishâq’s^^, tables d ’al -DimyâtT (QBL) et al-Marrâkushl (MAR), deux auteurs que
qui a pour titre Jadwal harakat Qalb al-Asad wa-sâ’ir al-kawâkib al- l'on associe à l’Egypte.

thâbita wa-l-nuqat wa-hiyya harakat al-iqbàl bi-wajh muqarrab wa-sinü- Tout cela peut être expliqué parce-que les manuscrits A, B et C
coïncident à citer Damas (657/1257-8), la place et la date de la
hu Jdrisiyya, malgré que les paramètres soient différents.
composition du Tâdj, et qu'ils suivent ensuite des parcours différents :
L ’acceptation d ’Ibn Abï '1-Shukr au Maghreb n'est pas étonnante, manuscrit A au Caire (720 /1320-1), et cela le met en rapport avec
puisqu' il était un astronome de premier niveau, capable de déterminer l’Egypte, et manuscrits B et C à Tlemcen (948/1541-2), ce qui
des positions planétaires avec une marge d'erreur de moins d ’un degré explique pourquoi ils ont été conservés au Maroc, où la nouvelle table
comme le démontrent les calculs modernes. consacrée à des localités surtout maghrébines aurait pu être ajoutée,
peut être parce que la table orientale n ’était pas utile ou parce qu' elle
Nous avons déjà vu qu' Ibn Abï ‘1-Shukr a eu une importante avait été perdue.
influence dans l’astronomie du Nord de l'Afiique et de l’Europe, où nous
Il faut signaler finalement que dans la plupart des occasions où il
trouvons reproduite, par exemple, sa table de précision des équinoxes.
y a une différence entre les manuscrits, c’est le ms. A qui est différent
Quant aux tables des coordonnées géographiques, il est évident de B et C. Cela veut dire que les différences ont eu lieu à partir des
que la table qui se trouve dans les manuscrits B et C n ’appartient pas copies faites en Egypte ou au Maghreb.
au corpus du Tâdj - malgré qu’il y a une certaine dépendance de la

Malgré que cette table ne se trouve pas dans tous les manuscrits, elle apparait au
moins dans trois manuscrits : Le ms. catalan 21 de la Bibliothèque Mata (Ripoll) et les
mss. Hébreux : 132 du Wien Nationalbibliothek; 10263 de la Bibliothèque Nationale
de Paris, et 356 de la Bibliothèque du Vatican. Voir Millâs, Las Tablas Astronômicas
del Rey Don Pedro el Ceremonioso, Madrid-Barcelona, 1962,
25
Ms. K4211, f.5. Il y a un manuscrit d ’une copie de l’Almageste, écrit par un élève
de Jacob Corsuno à Saragosse (M**™ siècle), voir Kunitzsch, ZGAIW, 13 ??).
26
Le zidj d ’Ibn Ishâq a été étudie par A. Mestres dans sa thèse doctorale présentée à
l’Université de Barcelone, sous le titre Materials andalusins en el Zïj dTbn Ishâq al-
Tünisï (2000) (avec une introduction et commentaire en angles). Voir aussi du même
auteur “Maghribî Astronomy in the 13*’’ Century: a description of Manuscript
Hyderabad Andra Pradesh State Library 298”, dans From Baghdad to Barcelona.
Studies in the Islamic Exact Sciences in Honour o f Prof. Juan Vernet. 2 vols.
(Barcelone, 1996), I, 383-443.

94 95
Les Mathématiques
dans le Maghreb Imperial (XIP-XIIF S.)

Ahmed DJEBBAR
Université des sciences et des technologies de Lille

Introduction
L'histoire des activités scientifiques arabes au Maghreb est
relativement peu connue. Pourtant ce que nous en savons aujourd'hui,
grâce aux recherches menées depuis la fin du XIX^ siècle, nous
permet de dire que, dès le IX^ siècle, certaines cités du Maghreb ont
été des foyers scientifiques importants où sont nées et se sont
développées de véritables traditions d'enseignement, de publication et
de recherche. Ce fut le cas de Kairouan et Tunis dans le Maghreb
oriental, de Constantine, Béjaia et Tlemcen dans le Maghreb central et
enfin de Sebta, Fès et Marrakech dans le Maghreb extrême. Suivant
les époques, chacune de ces villes a été un pôle plus dynamique que
les autres et chacune d'elles mériterait qu'on écrive son histoire
scientifique pour avoir une vision plus juste du rôle du Maghreb et des
Maghrébins dans l'histoire culturelle et scientifique de la civilisation
arabo-islamique.
Malheureusement, la rareté des documents et la faiblesse des
recherches entreprises aujourd'hui dans ce domaine ne nous
permettent pas encore de disposer d'informations suffisantes et assez
fiables pour pouvoir esquisser une histoire scientifique de toutes ces
villes. En attendant de pouvoir le faire, nous avons choisi d'évoquer
cette fois-ci l’une d'entre elles, Marrakech, et une seule période, celle
qui correspond à la phase impériale du Maghreb (1073-1269).
Nous avons fait ce choix pour au moins deux raisons
essentielles: en premier lieu, parce que nous disposons désormais
d'informations sur un certain nombre de savants importants originaires
de cette ville ou qui y ont vécu et enseigné, ainsi que sur le contenu de
leurs activités. En second lieu, parce que Marrakech a été, au cours de
cette période, la capitale politique de tout l'Occident musulman et le
foyer culturel et scientifique le plus important du Maghreb.

97
En nous basant sur les résultats de la recherche de ces dernières de la phase de conquête. La conséquence sur le plan politique a été le
années, concernant les sciences au Maghreb, nous allons d ’abord développement de tendances autonomistes au Maghreb.
esquisser à grands traits l'histoire politique économique et culturelle
C'est dans ce contexte qu’est intervenue l'idéologie almohade
du Maghreb des X ir - X I ir siècles. Puis, dans une seconde partie,
prêchée dès 1116 par Ibn Tumart (m. 1130). La doctrine de ce dernier,
nous parlerons de Marrakech et de ses activités scientifiques à travers
opposée au malékisme des Almoravides, est une synthèse de divers
la vie et les travaux de quelques hommes de science qui sont
courants en vogue à cette époque en pays d'Islam (ashôarite,
originaires de cette ville ou qui y ont vécu un certain temps^
muôtazilites, chiites). Après la mort d'Ibn Tumart, les forces
almohades, sous la direction de son lieutenant ‘^Abd al-Mu'min,
Le Maghreb impérial lancent, en 1146, une offensive victorieuse contre le pouvoir
Les Almoravides sont les fondateurs du premier empire almoravide. Après le contrôle du Maghreb Extrême, elles conquièrent
maghrébin. C ’étaient, à l’origine, de grands chameliers qui avaient été tout le Maghreb central puis l'Ifriqya. Quelques années plus tard, c'est-
islamisés au IX^ siècle et qui s'étaient organisés en confédérations sur à-dire après la consolidation de l’unification politique du Maghreb, les
la base du contrôle des mines de sel et, surtout, du grand axe Almohades décident d'intervenir en Andalus. C ’est le calife Abù
commercial reliant l'Afrique noire au Maghreb extrême et drainant une Ya^^qûb Yûsuf (1163-1184) qui a dirigé les opérations qui ont abouti,
partie de l’or de la zone subsaharienne. La première étape importante
en 1170, au contrôle de cette région. Mais, à partir de 1177, le roi de
de la constitution de l'empire par les Almoravides a été le contrôle
Castille Alphonse VIII, aidé par les Aragonais, lance une grande
total du commerce saharien. Mais la conquête proprement dite n ’a
offensive contre les musulmans: Cordoue et Jaen sont attaquées, les
débuté que vers le milieu du X f siècle avec l’occupation de Sijilmasa,
armées espagnoles pénètrent en profondeur en Andalus et, en 1184, ils
en 1053, puis Awdaghost la plaque tournante du commerce saharien.
écrasent l'armée almohade à la bataille de Santarem au cours de
Marrakech n ’est fondée qu’en 1062. Entre 1070 et 1080, les armées
laquelle Abû Ya^'qûb Y ûsuf est tué.
almoravides, dirigées par Y ûsuf Ibn Tashfïn (1073-1106), conquièrent
le nord du Maghreb extrême et une partie du Maghreb central jusqu'à A peu près au même moment, on assiste à une réaction des
Alger. Quelques années plus tard c’est au tour d ’al-Andalus de se musulmans d'Orient qui repoussent les armées chrétiennes: en 1187,
soumettre au nouveau pouvoir. Une première expédition dirigée par Salâh ad-Dîn détruit, à Hattin, l’armée de Gui de Lusignan, roi de
Ibn TashfTn s ’est achevée par la bataille victorieuse de Zallâqa (1086). Jérusalem. Les Européens lancent alors la troisième croisade dirigée
A partir de cette date, la guerre contre les chrétiens est devenue la par Philippe Auguste, Richard Coeur de Lion et Frédéric Barberousse.
préoccupation essentielle des Almoravides, Mais, très vite, ces Mais, cette expédition échoue et les chrétiens sont contraints de traiter
derniers se sont trouvés contraints à faire une guerre défensive de plus avec Salâh ad-Dîn (1192). En 1197, une nouvelle croisade dirigée par
en plus coûteuse. Cela a entraîné de nouvelles charges fiscales et Henri VI, empereur d'Allemagne échoue également.
provoqué le mécontentement des populations encouragé par les
Ces grandes expéditions contre l'Orient musulman semblent avoir
docteurs malékites qui avaient été les idéologues du pouvoir au cours
laissé un répit aux Almohades et les dernières victoires musulmanes
semblent avoir provoqué un affaiblissement momentané du front
’ - Sur l’histoire économique, politique et idéologique du Maghreb impérial, nous chrétien. Cet affaiblissement, ajouté aux contradictions qui minaient les
nous sommes basés sur les ouvrages suivants : A. Laroui : L'histoire du Maghreb, un différents royaumes d'Espagne permet au nouveau calife almohade,
essai de synthèse. Paris, Maspéro. 1970, pp. 147-267 ; Ch.-A. Julien : Histoire de Ya'qûb al-Mansûr (1184-1199), de rétablir la situation par la grande
l ’A frique du Nord, Paris, Payot, 1969, pp. 76-131 ; H. R. Idris: La Berbérie
orientale sous les Zirides (Xe-XIIe siècle), Paris, Adrien-Maisonneuve, 1962 ; M. victoire d'Alarcos, en 1196. Mais, cette victoire provoque la mobilisation
Kably : Société, pouvoir et religion au Maroc à la fin du Moyen-âge, Paris, générale de l'Europe chrétienne qui envoie des volontaires combattre aux
Maisonneuve & Larose, 1986.

98 99
côtés des Castillans, avec les encouragements du pape qui fait prêcher la Andalous et les Almoravides: finances publiques et privées
croisade contre les Almohades. Cela aboutit à la défaite d'al-^Uqâb (Las relativement importantes, réseau routier bien entretenu, armature
Navas de Tolosa) (1212), qui marque le début de l'effritement de la administrative bien rôdée, arsenaux et ports très actifs.
puissance almohade.
La vie culturelle et scientifique dans le Maghreb impérial
Cette défaite signifie, en fait, le changement de rapport de force
en Méditerranée entre les musulmans et les Chrétiens d'Europe, en A partir de la période almoravide, les sources relatives à l'histoire
faveur de ces derniers. En effet, à partir de cette date, toute la culturelle du Maghreb et d'al-Andalus deviennent plus nombreuses.
Méditerranée passe aux mains des Européens. Bien plus, on assiste à Elles concernent d'abord les activités religieuses (corpus juridiques,
un début de pénétration de ces derniers au Maghreb même. C'est ainsi biographies de savants, nawâzil) , puis les différentes activités
que les Castillans réussissent à intervenir dans les affaires intérieures profanes, comme la poésie, la grammaire, l'histoire, les sciences
de l'empire et accélèrent ainsi sa désagrégation. Le roi Ferdinand III exactes et la philosophie. Ces sources révèlent un plus grand échange,
soutient un prétendant au trône al-Ma'mun (1227-1232) contre son dans ces différents domaines, entre l'Andalus et les villes du Maghreb
rival et lui envoie même une armée de 12.000 cavaliers pour l’aider à extrême, comme Fès, Ceuta et, plus tard. Marrakech. Cet échange a
prendre Marrakech. En compensation, al-Ma'mun autorise la concerné à la fois les idées et les hommes et a été facilité par
construction d'une église à Marrakech, garantit aux chrétiens la l'intégration politique d’al-Andalus au Maghreb. Grâce au relais
pratique de leur culte et s’engage à ne pas s ’opposer à d'éventuelles almohade, le processus a bénéficié de la durée et a eu des effets
conversions des musulmans au Christianisme. positifs sur le développement de la tradition scientifique arabe dans le
La première moitié du XIII® siècle est caractérisée, au niveau Maghreb extrême.
international, par de nouvelles offensives de l'Europe chrétienne Pour la période almoravide, les témoignages concernant les
contre les pays d'Islam: après 1212, quatre grandes expéditions sont activités scientifiques et en particulier mathématiques sont trop rares
organisées. Trois sont dirigées contre les territoires musulmans pour nous permettre de nous prononcer sur le dynamisme de cette
d'Orient (il s'agit de la 4® de la 5® et de la 6® croisade, dans la tradition dans le cadre du premier empire maghrébin. En effet, les
numérotation traditionnelle) et la dernière contre les Almohades en sources accessibles ne nous ont révélé que quelques noms de
Andalus. De leur côté, et selon les circonstances, les villes mathématiciens ou astronomes dont on ignore souvent les lieux de
marchandes européennes choisissent tantôt la négociation tantôt formation et la production scientifique. Le plus ancien des hommes de
l'affrontement pour aboutir au contrôle du commerce musulman: en science dont les noms nous sont parvenus est Ibn Wuhayb. Il a
Orient, ils financent partiellement les expéditions militaires, exigeant, travaillé à Marrakech sous le règne de l’almoravide ^Alï Ibn TashfTn.
en contrepartie, leur part du butin de guerre ou le contrôle des ports
conquis par les Croisés. Au Maghreb, ils négocient avec l'état ‘^Abd al-Wâhid Al-Murrâkushî qui l’évoque dit à son sujet : « Il n ’y
almohade pour obtenir le plus de privilèges commerciaux possibles. avait aucun parmi eux [les juristes] qui savait ce qu'il disait sauf un
Mais, ces différentes opérations vont révéler la faiblesse des états homme d'al-Andalus nommé Mâlik Ibn Wuhayb, qui avait contribué à
musulmans dont la tendance est à l'effritement et vont encourager les toutes les sciences, mais qui n'en faisait paraître que ce qui était au
Castillans les Génois, plus tard les Francs et les Portugais, à lancer goût de ce temps. Et il possédait une variété de sciences (...). Ce Mâlik
des expéditions contre les côtes du Maghreb. Ces expéditions ont
commencé avant le milieu du XIII® siècle.
Les nawâzil sont de volumineux recueils de jugements prononcés par tel ou tel
Sur le plan économique, les historiens modernes sont d'accord magistrat à propos d'une affaire plaidée devant lui. En l'absenee de chroniques de la
pour dire que la puissance des Almohades provient essentiellement de vie quotidienne, les nawâzil se sont avérés des sources précieuses pour la
l'héritage légué par leurs prédécesseurs, c ’est à dire les Zirides, les connaissance de certains aspects de la vie des paysans et des citadins du Maghreb et
d'al-Andalus.

100 101
Ibn Wuhayb avait la maîtrise de nombreuses parties de la philosophie. du calcul, de la science du temps et de la répartition des héritages, c'est
J'ai vu, <écrit> de sa main, le Livre du fruit de Ptolémée sur les à dire des activités essentielles pour une capitale régionale comme
jugements et le livre de l'Almageste sur l'astronomie avec des gloses l'était déjà Marrakech à cette époque.
marginales notées de sa main, du temps où il l'avait étudié auprès d'un
La situation était toute différente pour l'Andalus où la seconde
homme de Cordoue nommé Hamad adh-DhahabV'^. moitié du X f siècle et le début du X lf correspondent à une période
Il y a, bien sûr, le célèbre Abû Bakr Ibn Bâjja (m. 1138) qui, comme féconde en science et en philosophie. C'est ce que montre Sâ'^id al-
on le sait, est originaire de Saragosse. Il avait une excellente formation Andalusî (m. 1070), dans son Kitàb tabaqât al-umam [Livre des
mathématique et il a été l’étudiant d ’un éminent géomètre du X f siècle, catégories des nations], à l'aide d'informations précises et détaillées et
Ibn Sayyid de Valence. Même s ’il a effectué des séjours au Maghreb, il c'est ce que confirment les résultats des recherches de ces vingt
ne semble pas qu’il y ait enseigné ou qu’il ait eu une activité scientifique dernières années, tant sur l'histoire de l'astronomie, des
prolongée"^. Il y a aussi Ibn Farhûn (m. 1204) dont le livre Lubb al-lubâb mathématiques et de la médecine, que sur celle de la philosophie^.
f i bayân masâ'il al-hisàb [le meilleur de la moelle pour expliquer les Comme on le verra plus loin, cette fécondité des foyers scientifiques
problèmes du calcul] ne nous est pas parvenu. Il y a enfin Ibn Marrâna et d’al-Andalus a profité au Maghreb impérial dans sa phase almohade.
D ’abord parce que les conditions politiques et économiques ont favorisé
son élève Ibn al-‘'Arabî al-Hâsib qui ont exercé à Ceuta, une ville du Nord
une dynamique culturelle et scientifique. Les historiens considèrent en
du Maghreb Extrême qui a été, en matière de science, beaucoup plus effet que la situation, jusqu’au quatrième calife almohade, était
tournée vers les foyers d’al-Andalus^. caractérisée par des finances publiques et privées relativement
Nous n ’avons pas non plus d ’informations au sujet d ’éventuelles importantes, un réseau routier bien entretenu, une armature administrative
initiatives prises par le pouvoir almoravide pour initier ou encourager bien rodée, des arsenaux et des ports très actifs.
des activités scientifiques locales. Cela dit, il est raisonnable de penser Les documents existants permettent d ’affirmer que l’activité
que l’unification politique de cette vaste région de l’empire musulman intellectuelle au sens large a vu s’affirmer des comportements
a favorisé et même stimulé la circulation des hommes de science en nouveaux qui ont eu des incidences heureuses, à la fois sur la
particulier entre les métropoles d ’al-Andalus et des villes comme production littéraire et philosophique, mais également sur la
Bejaia, Tunis et, surtout. Marrakech. production scientifique. On peut même dire qu'il y eut une sorte de
Cela dit, et en attendant que de nouvelles sources historiques politique culturelle, semblable à celle de l'omeyyade al-Hakam II
soient exhumées, il n ’est pas hasardeux de conjecturer qu’il devait (961-976), au X® siècle à Cordoue^.
exister un minimum d ’enseignement scientifique ne serait-ce que pour
Les détails de cette politique culturelle ne sont pas connus mais
accompagner certaines activités et pour répondre aux demandes de
les sources qui nous sont parvenues ne laissent aucun doute quant aux
différents secteurs. Cela devait être le cas, par exemple, de la science
impulsions qui furent données par les quatre premiers califes

^ - al-Murrâkushî : al-Mu j‘ib f talkhïs akhbàr al-Maghrib [Le livre étonnant qui abrège SâTd al-Andalusï; Kitàb tabaqât al-umam, op. cit., pp. 169-207.
les informations sur le Maghreb], M. S. El Aryan (édit), Le Caire, non datée, p. 252. Pour le détail des initiatives califales dans le domaine de la science et de la culture,
voir M. R. Mouline: ^Asr al-Mansür al-Muwahhidï [L'époque d'al-Mansûr
- A. Djebbar : Abû Bakr Ibn Bâjja et les Mathématiques de son temps, in : Feschrift à la
l'almohade], Rabat, Matba'^at ash-Shamâl al-ifrïqî, 1946 ; '^A. ‘^A. '^Alam ; ad-Dawla
mémoire de Jamal Eddin Alaoui : Etudes Philosophiques et Sociologiques dédiées à
Jamal ed-Dine Alaoui, Publications de l'Université de Fès, Département de Philosophie, al-muwahhidiyya j ï ^ahd Abd al-Mu'min ibn AIT, [L'État almohade à l'époque de
Sociologie et Psychologie, n° spécial 14, Fès, Infoprint, 1998, pp. 5-26. '^Abd al-Mu'min ibn ''Alï], Le Caire, Dâr al-Ma'^ârif, 1971, pp. 271-417 ; M. Al-
L '"A. Gannün : An-Nubügh al-maghribïji l-adab al- %rabïop. cit., p. 79. Manouni : al- JJlüm wa l-âdâb wa l-funûn “"alâ ‘^ahd al-Muwahhidïn, Rabat, 1977.

102 103
almohades, ‘^Abd al-Mu'min (1130-1163), Abu Ya^'qûb Y ûsuf (1163- quartier appelé la nouvelle Qasba, comprenant des habitations, des
commerces, une mosquée et un palais.
1184), Abû Y ûsuf Ya‘^qûb(l 184-1199) et Muhammad an-Nâsir (1199-
1213). Leurs initiatives dans ce domaine ont largement aidé à En plus des édifices religieux ou d'habitation, les trois premiers
l'éclosion d'une véritable tradition scientifique dans au moins trois califes ont fait aménager des jardins dans la ville et autour d'elle et ils
villes du Maghreb extrême : Fès, Ceuta et surtout Marrakech. ont dépensé beaucoup d'argent pour alimenter Marrakech en eau. C'est
ainsi que ‘'Abd al-Mu'min a fait construire, à l'extérieur de la cité,
Les textes mathématiques de cette période, qui nous sont
l'immense jardin al-Masarra qui était irrigué avec l'eau de la région
parvenus, illustrent bien ce fait, à la fois par leur contenu et par
d'Aghmat. C'est également lui qui a aménagé le jardin as-Sâliha, dans
l'origine de leurs auteurs. Mais, ces mêmes textes confirment
également le lien très fort de cette tradition maghrébine avec celle d'al- le quartier d'Agdal. Son fils Y ûsuf a développé les cultures
Andalus. En dehors des mathématiques, les témoignages sont plus maraîchères tout autour de la ville et son petit-fils Ya^'qûb al-Mansûr a
nombreux et attestent d'un renouveau des études médicales,
fait aménager un grand lae dans le quartier d’al-Jadîda. Voici
grammaticales, linguistiques, avec une participation, plus grande que
par le passé, de savants originaires du Maghreb extrême et en d'ailleurs ce que nous dit Ibn Sa‘"ïd au sujet de certaines de ces
particulier des trois villes déjà évoquées. réalisations hydrauliques: "Chaque habitation dispose de Veau, de
jardins merveilleux et de panoramas élevés surplombant les plaines
Marrakech aux XII® -XIII® siècles de Marrakech (...). Quant au canal qu'a fa it aménager al-Mansür, il
traverse ses palais puis il passe par les terrasses et les prairies (...),
Marrakech est une de ces villes d'Islam qui ont surgi de terre par
puis il arrive à la mosquée, il passe à travers les marchés sur une
la volonté d'un pouvoir politique nouveau et de son chef En effet,
distance d'un mille jusqu'à ce qu'il sorte par la porte as-Sàliha. Il y a
c'est Yûsuf Ibn TashfTn, le fondateur de la dynastie almoravide qui a
aussi un immense bassin doté d'une muraille et d'une porte et dans
choisi, vers 1062, l'emplacement de la future capitale de son empire.
lequel se déverse le second canal qui entre à Marrakech. <L'eau> y
L'endroit qui n'était, à l'origine, qu'une vaste plaine recouverte de
est distribuée aux palais des gens selon des quantités connues, puis
broussailles, a été rapidement peuplée puisque Marrakech aurait
l'eau restante se déverse dans un canal qui traverse la ville selon une
compté environ cent mille habitants au cours du règne de ‘'A lî ibn autre direction et au milieu des marchés puis au delà" .
Yûsuf (1106-1142). Ce dernier a d'ailleurs fait construire, vers 1126,
D'autres palais ont été construits pour les califes, pour des
une puissante muraille pour protéger sa capitale d'éventuelles membres de la famille almohade, pour des officiers ou pour des
attaques. La ville est devenue, très vite, le carrefour des grands axes particuliers qui avaient un statut élevé à Marrakech. On peut ainsi
commerciaux du Maghreb et a remplacé Sijilmassa pour le commerce
citer, à titre d'exemples, le Dâr al-Balwâr et le Dâr ar-Rayhân dont les
de l'or. Son statut politique lui a également permis de détenir le
monopole de la frappe de la monnaie. historiens ne précisent pas les propriétaires, le palais du prince Abû

Sous l'impulsion des premiers califes almohades, elle a bénéficié ar-Rabî'" et la maison du grand médecin Abû Bakr Ibn Zuhr. Voici
de nombreuses constructions. C'est ainsi que ‘'Abd al-Mu'min a fait d'ailleurs ce qu'écrit al-Maqqarî (m. 1631), dans son livre Nafh at-tïb
bâtir un certain nombre de mosquées après avoir détruit celles des min ghusn al-Andalus ar-ratîb [L’exhalaison du parfum de la branche
Almoravides qui étaient, selon lui, mal orientées. La plus importante tendre d ’al-Andalus], concernant cette maison qui a été complètement
de ces nouvelles mosquées était la Kutubiyya, édifiée vers 1150 et
dont il reste aujourd'hui encore d'importants vestiges. De son côté, le
^ - Cité par M. Al Manouni ; Hadàrat al-Muwahhidîn [La civilisation des
troisième calife Ya^qûb al-Mansûr a fait construire un immense
Almohades], Casablanca, Dâr Tubqâl li n-nashr, 1989, pp. 167-169.

104 105
financée par le calife al-Mansur: '7/ envoya les architectes à Séville et l'édification et du savoir-faire, hormis ce qui a été édifié à Marrakech
il leur ordonna de s'informer sur la maison d'Ibn Zuhr et sur son sous la dynastie des Mu'minides et dans certains endroits à Tunis" .
quartier, puis de construire quelque chose d'identique à Marrakech. Dans le domaine de la santé, et dès le milieu du XII® siècle.
Ils firent, dans les plus brefs délais, ce qu'il leur avait ordonné. Puis, Marrakech a attiré puis formé de nombreux médecins. Certains sont
il dota la maison des mêmes tapis que les siens et y installa des très célèbres, comme Abû Bakr Ibn Zuhr (m. 1161), Ibn Tufayl (m.
instruments identiques aux siens. Puis, il ordonna de déplacer vers 1185) et Ibn Rushd (m. 1198). D'autres le sont moins pour la simple
cette maison la famille d'Ibn Zuhr, ses enfants, ses serviteurs et ses raison qu'ils ne devaient pas fréquenter, ou pas souvent, la cour du
objets nécessaires''^.
calife. C'est le cas d'Ibn Mun^'im (m. 1228) ou d'Abû Ishâq ad-Dânî.
Ces quelques informations sur les constructions de Marrakech et Le premier soignait dans un cabinet privé et le second était directeur
sur ses différentes activités sont loin de décrire le degré d'urbanisation de l'hôpital de Marrakech dans lequel devaient également travailler un
qu'a connu cette ville aux X lf-X IIf siècles ainsi que le savoir-faire et certain nombre de médecins très qualifiés. L'hôpital en question nous
le niveau culturel atteint par certaines couches de sa population. Mais
est décrit avec précision par ‘^Abd al-Wâhid al-Murrâkushî (m. 1250)
il nous permet au moins de croire à certains témoignages qui nous
sont parvenus et qui, sans ces informations, pourraient paraître qui nous dit, dans son livre al-M ufib f i talkhîs akhbâr al-Maghrib [Le
quelque peu exagérés. <livre> étonnant sur le résumé des évènements du Maghreb]: "Yafiûb
Le premier d ’entre eux nous est fourni par Ibn Fadl allâh al- al-Mansûr construisit dans la ville de Marrakech un hôpital dont je ne
‘^Umarî, dans son livre Masâlik al-absàr f l mamâlik al-amsar [Les pense pas qu'il y en ait au monde un de semblable (...). Il ordonna aux
architectes de le réaliser de la meilleure manière (...). Il ordonna
itinéraires des regards sur les royaumes des pays], qui nous dit en
aussi qu'on y plante tous les arbres odorants et tous les arbres
parlant de Marrakech: "Plus d'une personne m'a décrit l'étendue et le
fruitiers, et il y fit couler beaucoup d'eau qui circulait dans toutes les
gigantisme de son urbanisation et ce qu'elle renferme comme les
pièces et dans quatre bassins <se trouvant> dans son centre dont un
palais des Mu'minides, de leurs enfants et de leurs militaires, à tel
en marbre blanc (...). Il lui consacra trente dinars par jour pour la
point que si un homme se met à l'entrée d'une maison et qu'il appelle,
nourriture et ce qu s'y rattache, mis à part ce qu'il avait réservé
à haute voix, son compagnon qui se trouve dans l'autre entrée, <ce
comme médicaments et ce qu'il y avait installé comme pharmaciens
dernier> risque de ne pas l'entendre à cause de son éloignement"^^.
pour la préparation des potions, des pommades et des collyres"^^.
Le second témoignage est plus important car son auteur est Ibn
Nous n'avons malheureusement pas de témoignages aussi précis
Sa‘"ïd un andalou qui a eu l'occasion de visiter Marrakech: "Depuis sur les institutions d'enseignement et sur les bibliothèques, mais les
que je suis sorti d'al-Andalus, j'a i circulé sur la terre du Maghreb informations disponibles confirment l'existence d'une grande activité
extrême, j'a i vu ses puissantes villes, comme Marrakech, Fès, Salé et intellectuelle, à cette époque, dans la capitale almohade. En ce qui
Sebta, j'a i parcouru l'Ifriqya et la partie du Maghreb central qui concerne l'enseignement supérieur, al-'^Umarî nous apprend, dans son
l'avoisine et j'a i vu Béjaia et Tunis. Puis, je suis entré en Egypte et j'ai
livre déjà cité, qu'une première madrasa (collège supérieur) avait été
vu Alexandrie, le Caire et Fustât; puis, je suis entré en Syrie et j'a i vu
construite dans un endroit appelé ar-Rahba al-kubrà, située près de la
Damas, Alep et ce qui est entre les deux. <Mais> je n'ai pas vu ce qui
ressemble <à l'Andalus> dans la beauté des constructions, de porte ar-Riyâd^^. D'après un autre témoignage, rapporté par al-Hasan

^ - al-Maqqarî : Nafh at-tib min ghusn al-Andalus ar-ratïb [L’exhalaison du parfum " - al-Maqqarî ; Nqfh at-tïb, op. cit.. Vol. 1, p. 209.
de la branche tendre d ’al-Andalus], Beyrouth, Dâr Sâdir, 1968, Vol. 2, p. 249. - al-Murrâkushî : al-Mu Jib j ï talkhîs akhbàr al-Maghrib op. cit., pp. 364-365.
10
- Cité par M. Al Manouni : Hadârat al-Muwahhidin, op. cit, p. 167. - Op. cit., p. 17.

106 107
al-Wazzan (m. 1548) dans son livre Description de l'Afrique, cette nous est parvenu quelques noms célèbres comme ceux des
madrasa, qui était réservée aux enfants du calife et à ceux de sa calligraphes Ibn ‘'Atiyya al-Qadâ^^ î (1154-1208) et Yahyâ Ibn Sâf
famille, contenait "une salle carrée d'une extrême beauté, entourée (1187-1244), ou des relieurs comme Ibn Wâsil (m. 1239) et Ibn as-
d'un couloir doté de fenêtre superbes ayant du verre coloré et, tout Saqr(m. 1193)'^
autour de la salle, de nombreuses armoires fabriquées en bois, et
ornées de sculptures dorées dont chaque partie était recouverte d'une
pellicule d'or et de bleu azur de qualité supérieure". Les mathématiques et l'astronomie a marrakech aux X ir-
X lir siècles
Une seconde madrasa était située au nord de la mosquée al-Mansûr.
Les conditions générales créées par l’avènement du pouvoir
Elle possédait une bibliothèque publique et elle était ouverte à tous ceux
almohade et les initiatives prises par ses dirigeants ont permis d ’attirer
qui avaient un niveau de formation suffisant. De plus, elle pouvait loger
vers leur capitale, à partir des foyers d ’al-Andalus, des scientifiques
des étudiants dans une trentaine de chambres. En parlant de cet
éminents, comme Abû JaYar al-Qadâ^î en astronomie, Ya^'îsh al-
établissement, al-Wazzân nous dit: "Cette construction est ornée de
mosaïques superbes et, là où il n'y a pas de mosaïques, les murs sont Ahwas en mécanique et Ibn Mun^im en mathématique. D ’autres vont
couverts, de l'intérieur, de faïences en argile cuite brillante"^^. être encouragés par ces initiatives et vont s’installer dans d ’autres
villes du Maghreb, comme Ceuta et Béjaïa.
Une troisième madrasa, celle de la mosquée al-Murtadâ, a été
Tout en confirmant ce phénomène, les documents scientifiques
construite dans la ville ancienne, peut-être à l'emplacement actuel de
qui nous sont parvenus précise son contenu et sa nature. On y décèle
la madrasa Ibn Y ûsuf Cet établissement avait aussi une bibliothèque
le renforcement de certaines disciplines, comme la médecine, la
publique. La quatrième et dernière madrasa signalée par les historiens grammaire, la linguistique et la réactivation de domaines qui avaient
est celle de la Qubba al-Mansûriyya dans laquelle a enseigné le souffert, plus que d ’autres, des ruptures de traditions causées par les
mathématicien et médecin Ibn Mun'^im dont les travaux seront évènements les multiples affrontements en Andalus. C ’est en
évoqués plus loin. particulier le cas des mathématiques et de l’astronomie. Les textes
scientifiques qui ont été exhumés ces dernières décennies révèlent
Si l'on ajoute aux étudiants de ces collèges supérieurs ceux qui
aussi une participation, plus importante que par le passé, d ’hommes de
suivaient des cours dans les mosquées ou dans les maisons de certains
science originaires du Maghreb Extrême ainsi qu’une réception plus
professeurs, on ne sera pas étonné du nombre élevé de librairies qui
grande de la production scientifique d ’al-Andalus.
existaient à Marrakech à cette époque et qui atteignait 200, si l'on en
croit l'information donnée par ‘'Abd al-Wâhid al-MurrâkushT qui Les résultats de cette politique ne nous sont pas tous connus
aujourd’hui, à cause de la rareté des documents de l'époque
précise qu’elles étaient toutes situées autour de la mosquée
concernant les activités scientifiques et, surtout, à cause de la faiblesse
Kutubiyya^^. Cela suppose d'ailleurs d'autres corporations en amont,
des recherches dans ce domaine. Mais les quelques informations que
c'est-à-dire toutes celles qui étaient liées à la production des livres,
nous avons pu rassembler et qui concernent quelques hommes de
comme celles des copistes, des calligraphes, des enlumineurs, des
science ayant étudié, enseigné ou produit, à Marrakech, à un moment
relieurs et des papetiers. A défaut d'informations précises à ce sujet, il
ou à un autre de leur vie, nous autorisent à dire qu'une réelle tradition
scientifique a pu naître et se développer dans cette ville, à partir du
- Pour plus d ’informations sur la capitale almohade, voir Al-Wazzân : Wasf X lf siècle. De plus, nous pouvons affirmer, en nous basant sur
Ifrîqyà [Description de l’Afrique], Beyrouth, Dâr al-Gharb al-islâmT, M. Hajjî & M.
Al-Akhdar (trad.), 1983, Vol. 1, pp. 126-137.
16
- al-Murrâkushî : al-Mu^jib f i talkhïs akhbâr al-Maghrib, op. cit., p. 155. - Al Manouni : Hadarat al-Muwahhidïn, op. cit., pp. 181-182.

108 109
certaines de nos études antérieures, que cette tradition a eu des calife almohade de l’époque, il avait accom^çagné, en 1150, des
prolongements significatifs dans les autres villes du Maghreb, après la hommes de religion pour un séjour à Marrakeclr^.
période almohade. C ’est ce que nous allons tenter de montrer à travers
En mathématique, al-Hassâr a publié au moins deux ouvrages. Le
l’exemple des mathématiciens et des astronomes de cette époque dont
certaines des contributions scientifiques nous sont parvenues. plus connu est le Kitàb al-bayàn wa t-tadhkàr [Le livre de la
démonstration et du rappel]. C ’est un manuel sur la science du calcul qui
Abu Bakr al-Hassâr (X ir s.) traite du système décimal positionnel, des opérations arithmétiques
classiques sur les entiers et les fractions (multiplication, addition,
Il s’agit d ’Abû Bakr Muhammad ibn ‘'Abdallah ibn ‘'Ayyâsh al- soustraction, division, calcul de la racine carrée exacte ou approchée d ’un
nombre, sommation de différentes suites finies d’entiers). On y trouve
Hassâr. Nous n ’avons, jusqu’à ce jour, aucune information
aussi deux opérations qui avaient disparu des manuels arabes d’Orient et
significative et sûre concernant sa vie, sa formation et ses activités qui sont la duplication et la division par deux. C ’est le plus ancien écrit
scientifiques. Selon le mathématicien du XV® siècle Ibn Ghâzî, il a arabe, accessible aujourd’hui, qui témoigne du contenu de la tradition du
porté, à un moment de sa vie, le titre de Shaykh al-jamâ ‘h [le Chef de calcul de l’Occident musulman.
la Communauté], ce qui correspond au grade le plus élevé de la Le second livre d ’al-Hassâr est intitulé al-Kitàb al-kàmil f i
magistrature’^. Selon ce témoignage, il aurait donc été un important
juriste. Dans une copie de l’un de ses écrits, il est présenté comme un
sinà^'at al-^adad [Le livre complet sur l’art du nombre]. Le premier
récitateur du Coran (muqri') et un spécialiste en calcul des héritages volume, qui nous est parvenu, est constitué de douze chapitres qui
(faradi) . Mais, ce témoignage n'est pas décisif car, comme l'a déjà traitent des opérations relatives aux nombres entiers^’. Son contenu
correspond, globalement, à la matière de la première partie du Kitàb
remarqué Renaud, plusieurs savants ou intellectuels andalous ont
porté le nom d'al-Hassàr et l'expérience montre que, dans ce cas, la al-bayàn mais exposée d ’une manière développée. Ainsi, les deux
confusion est fréquente entre les spécialités des uns et des autres’^. premiers chapitres, qui concernent le système décimal et ses
caractéristiques sont complétées, dans le Kàmil, par la définition du
Nous ne savons pas dans quelle ville il a exercé ses différentes
activités. Cela dit, et compte tenu, à la fois, du statut social et nombre, sa génération à partir de l'unité et sa subdivision en plusieurs
scientifique de cet auteur et de l’importance de Marrakech à cette espèces (pairs, impairs, pairement-impairs, etc.)^^. Il en est de même
époque, il est vraisemblable qu’il ai vécu, au moins un certain temps du chapitre qui traite de l'extraction de la racine carrée d'un carré
dans cette ville. Une information succincte, rapportée par Ibn al- parfait. Dans le douzième chapitre du Kàmil, la même étude est
Qattân, pourrait concerner notre mathématicien. Il laisse entendre à étendue à l'extraction de la racine cubique d'un cube parfait. À cette
son propos qu’il vivait à Séville et il ajoute que, sur la demande du occasion, al-Hassâr expose, d'une manière détaillée, les critères
arithmétiques permettant de reconnaître les cubes parfaits (comme il

- Ibn Ghâzî : Bughyat at-tullâb J ï shark Munyat al-hussàb [Le désir des étudiants - Ibn al-Qattân ; Nazm al-jumân f i a “yan az-zamàn [Le collier de perle sur les
sur le commentaire du Souhait des calculateurs], Ms. Londres, B. L., Add. 9625, ff. dignitaires de l’époque]. Information aimablement communiquée, oralement, par
98a-99a. Driss Lamrabet.
- al-Hassâr : Kitàb al-bayàn wa t-tadhkâr, Ms. Marrakech, Bibl. Ibn Yusuf 397, f la. - M. Aballagh & A. Djebbar : Découverte d'un écrit mathématique d'al-Hassâr
- H. P.-J. Renaud : Sur un passage d’Ibn Khaldûn relatif à l’histoire des (X lf s.) : le Livre I du Kàmil, Historia Mathematica n° 14 (1987), pp. 147-158.
mathématiques, Hespéris 31, 1944, p. 36. - Ms. Marrakech, Bibl. Ibn Yusuf 313, ff. la-3a.

110 111
l'avait fait pour la recherche des carrés parfaits), et il donne une résultats, comme la réduction au même dénominateur qui permet de
justification de l'algorithme utilisé. ramener tous les t)q)es de fractions à une seule ' .
Mais il y a aussi, dans le même volume, des chapitres nouveaux Au XIV® siècle, on trouve des références au Bayân dans deux
qui ne sont pas évoqués dans le petit traité. C'est le cas du septième
ouvrages d’Ibn Qunflidh (m. 1407), le Hatt an-niqâb et le Takhlîs^^.
sur la décomposition d'un nombre en facteurs premiers, du huitième
sur les diviseurs communs à plusieurs nombres et du onzième sur C’est également ce que font deux autres auteurs non maghrébins : al-
leurs multiples communs. On constate également que les chapitres Qatrawânî (XV® s.), dans son livre Rushfat ar-rudâb, publié à Tunis à peu
traditionnels sur la duplication et sur la division par deux qui près à la même époque^^ et Ibn Zakariyâ al-Andalusï (XIV® s.) dans son
existaient dans le Bayân, comme d ’ailleurs dans un certain nombre de commentaire au Talkhïs d’Ibn al-Bannâ (m. 1321)^^. Au XV® siècle, Ibn
manuels d ’Orient, ont disparu du Kàmil, en tant que chapitres, et ont Ghâzï (m. 1513) a fait référence à la fois au Bayân et au KâmiF.
été absorbés, respectivement, par les chapitres de la multiplication et
de la division. Le succès des deux livres d ’al-Hassâr ne s’est pas limité aux
frontières du Maghreb puisqu’ils sont évoqués par des auteurs d’Orient.
Quant au deuxième volume du Kâmil, que nous n'avons pas encore
Au XIV® siècle, l'encyclopédiste et mathématicien Ibn al-Akfanî signale,
retrouvé, nous disposons de quelques éléments qui nous informent
partiellement sur son contenu. En ce qui concerne ses huit premiers dans son Irshâd al-Qâsid, l'originalité de certains de leurs algorithmes
chapitres, une comparaison des titres connus et de leur numérotation, arithmétiques^^ Au XVI® siècle, le Kitâb al-bayân était encore étudié à
avec le contenu des chapitres de la deuxième partie du Bayân et avec leur Damas comme l’atteste une ijàza (diplôme de fin d’étude) délivrée par un
agencement, nous permettent de conjecturer que cinq d ’entre eux professeur, Yahyâ al-Halabî à l’un de ses élèves^^.
concernent l'étude des fractions ; écriture symbolique, multiplication,
conversion, addition et soustraction. Cinq autres sont reproduits dans la Comme le Kitâb al-kimâl est peu connu, nous donnons, ci-
table des matières, malheureusement tronquée, qui a été conservée. 11 dessous, le contenu de sa table des matières comme elle se trouve dans
traitent respectivement de la division des fractions, de leur restauration et la seule copie (tronquée) qui nous est parvenue :
de leur réduction, de la sommation des suites d ’entiers (pairs, impairs,
carrés et cubes), de l’approximation des racines carrées et cubiques d’un
nombre et, enfin, des nombres amiables. Le contenu des trois chapitres
restants nous reste encore inconnu.
L'analyse des textes mathématiques produits au Maghreb, entre
la fin du x if siècle et le début du x v f , révèle une présence constante
des deux ouvrages d'al-Hassâr dans l'enseignement du calcul, de
l'arithmétique et de l'algèbre. Mais c’est le Bayân qui est le plus
évoqué. Le plus ancien auteur connu qui s ’est référé au Kâmil est Ibn
“ - Ms. Rabat B.G. 917Q, pp. 23-51 ; 342-409.
Munfim. Il s'est inspiré des démarches d'al-Hassâr, en réexposant - Ms. Rabat, B.G. 1678 D, p. 4 ; Ms. Rabat, B.G. 939 Q, p. 284.
souvent les même techniques de calcul mais en les accompagnant de - Ms. Rabat, B.G. 416 Q, pp. 143-144.
preuves et en les généralisant parfois. C ’est en particulier ce qu’il fait - Ms. Tunis, B.N. 561, ff 9a, 40b, 55b.
- Ms. Londres B.L. 9625, ff 3b, 27a, 29a, 98b, 99a
dans la seconde partie de son livre qui est consacrée aux fractions et
- Ms. Escorial 949, f 65b.
dans laquelle il utilise l’analyse et la synthèse pour justifier certains - Ms. Damas Zâhiriyya '^âmm 9760/1, f 94b.

112 113
Table des matières du Kitâb al-kâmil Ibn al-Yâsamïn (m. 1204)

Abû Muhammad ''Abdallah Ibn al-Yâsamïn est un homme de


Volume 1 Volume 2 science et un lettré maghrébin de la seconde moitié du XlE siècle. A
Définition des nombres, leur en croire les témoignages des biographes qui fo n t évoqué, il était plus
ordonnancement, leur célèbre, à son époque, pour ses qualités d'écrivain et de poète, pour
génération à partir de l'unité, son anticonformisme et pour la liberté de ses moeurs que pour sa
leurs subdivisions. production scientifique. Mais, après sa mort, ce sont ses écrits
mathématiques qui l'ont fait connaître, non seulement au Maghreb
Les noms des nombres, leurs mais également en Orient et plus particulièrement en Egypte.
positions', leurs ordres.
Nous ignorons encore le lieu et la date de naissance de ce
Représentations figurées des
mathématicien mais nous savons qu'il était d'une famille berbère, les
nombres. Leurs <différentes>
Banü 1-Hajjâj qui vivaient dans la QaEa Fandalâwa, en Andalus. Ibn
significations selon
Sa'Td précise même, dans son livre al-Ghusûn al-yânfa [Les tendres
les positions des <nombres>
La division des fractions, branches], que son nom "se rapporte à sa mère qui était noire et qu'il
dans ce pays.
les unes par les autres. était noir lui aussi"^^.
Le produit des nombres.
La restauration et la
Quant à sa formation scientifique et à ses activités avant son
L'addition des nombres. réduction utilisées dans l'art
installation à Marrakech, il semble qu'il ait fait ses études à Séville qui
La soustraction des nombres. du calcul.
était alors la capitale scientifique d'al-Andalus, et que l'un de ses
La décomposition des Extraction de la racine professeurs en mathématique était Abû "Abdallah ibn Qâsim ash-
nombres composés en carrée des fractions, de la
Shalûbln. Il bénéficia aussi d'une solide formation en droit et en
<produits> des nombres racine carrée des entiers et
premiers qui les composent. du côté du cube dans les littérature et il devint un des meilleurs spécialistes dans cette dernière
cas rationnels et non discipline ainsi que dans les activités de chancellerie. Nous savons
La commensurabilité des aussi qu'en 1191, il était encore à Séville et qu'il y enseignait alors
rationnels.
nombres, les uns par rapport l'algèbre, à partir d'un de ses écrits qu'il commentait. C'est donc
aux autres. Sommation des suites de
probablement après cette date qu'il a décidé de s'installer à Marrakech.
nombres entiers naturels,
Les rapports des nombres, les
des impairs, des pairs, de Ses activités scientifiques dans la capitale almohade ne nous sont
uns aux autres.
leurs carrés et de leurs pas connues, les biographes qui évoquent sa vie se contentant de dire
La division des nombres, les cubes. qu'Ibn al-Yâsamïn était au service du calife Ya"qûb al-Mansûr puis de
uns par les autres.
Sommation des suites de son fils Muhammad an-Nâsir^*. Ibn Sa"Td confirme ce fait en citant
Détermination d'un nombre nombres ayant un rapport
divisible par des nombres géométrique.
donnés. Détermination des nombres - Ibn Sa'^îd : al-Ghusûn al-yàni‘'a Jï mahàsin sh u ‘"arâ' al-mi'a as-sâbi‘'a [Les
Extraction des racines carrées parfaits, abondants, tendres branches sur les vertus des poètes du septième siècle], 1. Al-Abyârî (édit.),
des nombres déficients, amiables, et Le Caire, Dâr al-ma‘^ârif, 1945, p. 42
carrés parfaits et des côtés des duplication des cases de - Ibn al-Abbâr ; at-Takmila li kitâb as-sila [Le complément au livre as-sila], ‘^I.
cubes parfaits. l'échiquier. Al-"Attâr al-Husaynî (édit.), Le Caire, Matba'at as-sa‘'âda, 1956, p. 43.

114 115
des vers dans lesquels notre savant a loué ces deux califes. 11 nous urjüzat Ibn al-Yâsamîn [La parure des débutants sur le poème d ’Ibn
rapporte aussi quelques anecdotes qui dépeignent Ibn al-Yâsamîn
al-Yâsamîn]^"^. Parmi les commentaires réalisés en dehors du
comme un homme dont les moeurs étaient très libres et éclairent ainsi
Maghreb, on peut citer, à titre d'exemple, les quatre commentaires de
la raison ou le prétexte de son assassinat qui eut lieu en 1204^^.
Sibt al-Mâradînî (m. 1506), celui d'Ibn al-Hâ'im (m. 1412), celui d'al-
Les seuls écrits connus de cet auteur, en dehors de quelques vers
‘^Irâqî (m. 1423) et celui d'al-Hifnî (m. 1707).
qui lui sont attribués, concernent les mathématiques. Il s'agit de deux
poèmes et d'un ouvrage en prose. Le premier poème de 54 vers est Le dernier écrit d'Ibn al-Yâsamîn est un ouvrage de 250 pages
connu sous le titre al-Urjûza Jï l-judhür [Poème sur les racines]. Il
intitulé Talqîh al-afkâr j î l-^amal bi rushüm al-ghubâr [La
traite des racines de la forme Vn, n ± Vm, Vn ± Vm, en exposant les
fécondation des esprits sur l’utilisation des signes de poussière]. Il est
opérations arithmétiques que l'on applique à ces nombres, c'est à dire
entièrement consacré à la science du calcul, avec un complément qui
le produit, l'addition, la division, la division par deux, la soustraction
traite des problèmes de géométrie plane. On y trouve par exemple un
et l'extraction de la racine carrée. Ce poème a circulé au Maghreb
exposé détaillé des algorithmes des quatre opérations arithmétiques
jusqu'au XV® siècle au moins puisque le mathématicien al-Qalasadî classiques appliquées aux entiers, aux fractions et aux nombres
(m. 1486) lui a consacré un commentaire intitulé Ghunyat aHàlibïn irrationnels. On y trouve aussi les procédés d'extraction des racines
"^alâ judhür Ibn al-Yâsamîn [La richesse des étudiants sur les racines carrée et cubique d'un nombre, ainsi que les outils de l'algèbre et
certaines de leurs applications^^.
d ’Ibn al-Yâsamîn]. Le second poème contient 53 vers et son titre est
Ce livre est important pour la connaissance de ce qui était
aî-Yâsaminiya f ï l-jabr. Il contient un exposé élémentaire des
enseigné au XII® siècle en calcul et en géométrie, à la fois en Andalus
opérations classiques de l'algèbre et des méthodes de résolution des et au Maghreb. Il nous permet également de suivre l'influence de la
six équations canoniques du 1® et du 2® degré. Comme le signalent les tradition mathématique de Marrakech sur l'enseignement des
biographes maghrébins, ce poème a été utilisé par de nombreux
mathématiciens postérieurs comme Ibn al-Bannâ et ses élèves. Le
professeurs dans leur enseignement de l'algèbre. Cela est d'ailleurs
confirmé par l'existence d'une quinzaine de commentaires dont il a fait contenu du livre confirme aussi la présence au Maghreb, dès le XII®
l'objet et qui ont été publiés à différentes époques, à l'intérieur et à siècle, d’un symbolisme arithmétique et algébrique utilisé pour le
l'extérieur du Maghreb. calcul et pour la résolution de certains problèmes. De plus, compte
tenu de la rareté des ouvrages mathématiques andalous et maghrébins
Parmi les commentaires maghrébins, on peut citer celui d'al- antérieurs au XII® siècle, le Talqîh al-afkâr est un document précieux
^Uqbânî (m.l408) qui n'a pas encore été retrouvé, celui d'Ibn
pour la connaissance de la terminologie mathématique utilisée dans
Qunflidh, intitulé Mabâdi' as-sâlikîn f ï shark rajz Ibn al-Yâsamîn [Les les foyers scientifiques de l'Occident musulman de cette époque et
principes des passants sur le commentaire du poème d ’Ibn al- pour l'étude de son évolution éventuelle et de sa circulation après le
Yâsamîn]^^ et celui d'al-Qalasâdî intitulé Tuhfat an-nâshi'în ^alâ
- T. Zemouli ; Diràsa ‘'an al-Qalasâdï wa tahqïq kitàbihi Tuhfat an-nâshi'în "alâ
urjüzat Ibn al-Yâsamin [Etude sur al-Qalasâdî et édition critique de son livre Tuhfat
- Ibn Sa'îd : al-Ghusün al-yâni “a, op. cit., p. 43.
an-nâshi'ïn "alâ urjüzat Ibn al-Yâsamîn], Mémoire de D.E.A., Alger, Université
- Y. Guergour : Lamha ‘'an Ibn Qunfudh wa tahqïq sharhihï H urjüzat Ibn al-
d’Alger, 1986.
Yâsamîn al-jabriyya [Aperçu sur Ibn Qunfudh et édition critique de son - T. Zemouli : al-A‘'mâl ar-riyyâdiyya H Ibn al-Yâsamîn [L'oeuvre mathématique
commentaire sur le poème algébrique dîbn al-Yâsamîn], Mémoire de D.E.A., Alger, d'Ibn al-Yâsamîn], Magister d'Histoire des Mathématiques, Alger, Ecole Normale
Université d'Alger, 1986. Supérieure, 1993.

116 117
X ir siècle. Il faut enfin signaler que ce livre ne semble pas avoir Voici en effet ce que nous dit Ibn ‘^Abd al-Malik sur les aptitudes
bénéficié du même succès que le poème algébrique mais son d'Ibn Mun'^im en médecine : "Et, avec cela, il était bon en médecine et
utilisation après le X llf siècle est confirmée par une référence d'Ibn avait un bon jugement à propos des soins. Nombreux sont ceux qui
Ghâzî al-MiknâsT dans son livre Bughyat at-tullâb f i shark Munyat al- ont profité de cela (...). On a conservé de lui des recettes médicales à
hussàb [Le vœux des étudiants sur le commentaire du souhait des l'aide desquelles Dieu a guéri de nombreuses personnes de maladies
difficiles à soigner"^^.
calculateurs] et par les copies qui nous sont parvenues^^,
On ne connaît pas la date de l'installation d'Ibn Mun^'im à
Ibn Mun^'im Marrakech, mais il semble qu'il ait été invité par le calife de cette
époque, peut-être à la fin du règne d'al-Mansûr ou au début de celui de
Abû Ja'^far Ahmad ibn Ibrâhîm ibn ‘'A lî Ibn Muno^im al-^'Abdarî
Muhammad an-Nàsir. Ce qui est sûr, c'est qu'il a été installé
est né à Dénia, en Andalus. L'unique témoignage que nous possédons
sur ce savant se trouve dans l'ouvrage biobibliographique adh-Dhayl officiellement dans la Qubba al-Mansüriyya, près de la grande
wa t-takmila U kitâbay al-Mawsül wa s-Sila [L’appendice et le mosquée d'al-Mansûr et que c'est là qu'il s'est mis à enseigner jusqu'à
complément aux deux livres al-Mawsül wa s-Sila] d'Ibn ^Abd al- sa mort qui survint en 1228.
Malik (m. 1303). Selon cet auteur, Ibn Mun‘"im a d'abord étudié sous On sait aussi qu'il eut un certain nombre d'élèves parmi lesquels
la direction de son père, puis il s'est spécialisé en théorie des nombres Ibn as-Saddâd an-Najjàr, de la ville d'Aghmat et al-Qàdî ash-Shârif
et en géométrie, deux domaines dans lesquels il avait "des écrits (m. 1284) qui était originaire de Marrakech. Ce dernier a d'ailleurs
éminents, des abrégés excellents et des découvertes originales qui été, à son tour, un professeur de mathématiques et il a publié un
éclairent sur sa prééminence et sur sa supériorité dans les deux
ouvrage, intitulé al-Qanûn f i l-hisâb [Le canon en calcul], qui a été
sciences". A propos de l'intérêt que portait Ibn Mun'^im à la géométrie,
utilisé au Maghreb au moins jusqu'au XV® siècle. Malheureusement,
Ibn ‘^Abd al-Malik ajoute : "Comme exemple de sa passion pour cet
aucune copie de cet ouvrage n'a encore été retrouvée, ce qui nous
art, on raconte qu'il ne dormait pas la nuit avant d'avoir remémoré
prive d ’informations précieuses sur l’enseignement mathématique et,
dans son esprit le livre des Eléments d'Euclide, en commençant par la
peut-être, sur d ’autres contributions originales d ’ash-Sharîf et de son
dernière proposition et en remontant à celle qui la précédé et ainsi de
suite jusqu'à la première proposition, car il avait compris toute pro­ éminent professeur.
position reposant sur la compréhension de celles qui la précèdent. Parmi les nombreux écrits attribués à Ibn MunGm, seuls trois
Cela était notoirement reconnu chez lui"^"^.
d ’entre eux nous sont connus par leurs titres : Maqâla Jî istinbàt a'^dâd
Mais, il semble qu'à l'âge de trente ans, Ibn MunGm s'est al-wafq [Epître sur la détermination des nombres harmonieux], qui
également pris de passion pour la médecine puisqu'il se mit à l'étudier. concerne la construction de carrés magiques, Kitâb j ï tajrïd kutub al-
Il y réussit tellement bien qu'il se mit à l'exercer à Marrakech,
handasa ^alâ ikhtilâfi maqàsidihâ [Livre sur le dépouillement des
parallèlement à ses enseignements et à sa recherche en mathématique.
livres de géométrie selon leurs différents buts] et Kitâb fiqh al-hisâb
- Ibn Ghâzi : Bughyat at-tullâb f î shark Munyat al-hussâb [Le désir des étudiants [Livre sur la science du calcul].
sur le commentaire du souhait des calculateurs], Alep, Institut du Patrimoine De ces trois livres, seul le dernier a été retrouvé. Il traite de
Scientifique Arabe, 1983, p. 92.
calcul, de théorie des nombres et d'analyse combinatoire. Son analyse
- Ibn “^Abd al-Malik : adh-Dhayl wa t-takmila li kitâbay al-mawsül wa s-sila
révèle à la fois la richesse et le haut niveau des mathématiques qui
[L’appendice et le complément aux deux livres al-Mawsûl wa s-Sila], M. Benchrifa
(édit.), Beyrout, Dâr ath-Thaqâfa, 1973, Vol.l, p. 59. 38
- Op. cit.

118 119
étaient enseignées à Marrakech, à l'époque almohade, comme elle son livre Tuhfat at-tullâb wa umniyyat al-hussàbfî shark mà ashkala min
confirme que l'activité mathématique au Maghreb, au X lf siècle ne se
R a f aî-hijâb [La parure des étudiants et le souhait des calculateur sur
réduisait pas à l'enseignement mais qu'il y avait encore une certaine
recherche qui s'y menait. Cette recherche a d ’ailleurs abouti à des l’explication de ce qui est problématique dans le R a f al-hijàb]. Ce
résultats tout à fait nouveaux, comme l'établissement des premiers mathématicien fait d'ailleurs allusion à un autre ouvrage d'Ibn Mun^'im,
théorèmes de combinatoires, l'étude des nombres premiers et leur aujourd'hui perdu, dans lequel ce dernier aurait pris une position originale
utilisation pour le calcul des premiers couples de nombres amiables dans un débat concernant la notion de base dans les systèmes de numéra­
(qui seront recalculés en Europe au X V If siècle par Fermat (m. tion. Contrairement à la majorité des mathématiciens qui considéraient
1665)). On constate également, à la lecture de ce livre, le lien étroit que la base du système décimal est la seule valable, Ibn Mun^'im aurait
entre la tradition mathématique d'al-Andalus et celle du Maghreb^^. affirmé, dans ce livre perdu, que l'on pouvait concevoir, par convention,
d'autres bases aussi valables que la base dix.
Comme on le voit, le Fiqh al-hisâb n'est pas une simple reprise
de résultats et de techniques mathématiques antérieures issus de la Les résultats établis par Ibn Mun®im
tradition andalouse ou transmise par elle. On y trouve en effet des (1) Les combinaisons dans le triangle arithmétique :
préoccupations et des résultats nouveaux dont l'origine est à chercher
peut-être dans des activités de la capitale almohade. Pour reprendre rP -rP '^+ +cP~^
l'exemple de l'analyse combinatoire, qui constitue la contribution la
plus importante d'Ibn Mun^'im, il semble que c'est la red}mamisation (2) Nombre de permutations d ’un mot de n lettres distinctes :
des activités linguistiques et grammaticales arabes à Marrakech qui a
= 1.2.3....n
remis à l'ordre du jour des problèmes de dénombrement qui sont à la
base des recherches originales de ce mathématicien. (3) Nombre de permutations d ’un mot de n lettres dont p lettres
sont répétées respectivement ki, k 2, ..., kp fois :
Le contenu du Fiqh al~hisâb a été probablement enseigné à
Marrakech par les élèves d'Ibn Mun^im et en particulier par al-Qâdî ash-
=
Shaiîf En tout cas, ce livre était connu au XlIf-XfV® siècles, au \ ■Pkp
Maghreb extrême, puisqu'il est cité par Ibn al-Bannâ, dans son Tanbîh al- (4) Nombre de prononciations d ’un mot, compte tenu des
albàb^^ et, plus tard, par Ibn Zakariyyâ al-Andalusî (XIV® s.) dans son voyelles :
commentaire au Talkhî/^ puis par Ibn Haydûr at-TâdlT (m. 1403), dans
^n ~ ~^^n-3

39
ou bien
- A. Djebbar : L'analyse combinatoire au Maghreb : l'exemple d'Ibn Mun^im
(X lf-X IIf siècles), Paris, Université Paris-Sud, Prépublication, 1983, n° 83 T 03; ______^n - ^^n-\ - 2 _________________________________
Publications Mathématiques d'Orsay, 1985, n° 85-01; A. Djebbar: Islamic
Combinatorics, in History o f Combinatorics, Robin, J. Wilson (édit.), London, Open Al-Hasan al-Murrâkushï (m. après 1280)
University Press. A paraître.
- Ibn al-Bannâ : Tanbîh al-albàb ‘^alâ masà’il al-hisâb [L’avertissement aux gens Abû ^Alï al-Hasan ibn ""Alï ibn ‘'Umar al-Murrâkushî fait partie
intelligents à propos des problèmes du calcul]. Ms. Alger, B. N. 613/6®, ff. 69a-77a. de ces hommes de science de la civilisation arabo-islamique qui nous
"" - Ibn Zakariyyâ al-Andalusï : Hatt an-niqâb ba ‘'da r a p al-hijâb "an wujûh a "mal ont laissé une oeuvre scientifique importante dont le contenu
al-hisâb [L’abaissement de la voilette après le soulèvement du voile sur les formes témoigne incontestablement de leur prééminence et de leur haut
des opérations du calcul]. Ms. Tunis, B.N. n° 561, f. 43b. niveau dans leurs domaines de spécialisation. Pourtant, jusqu'à ce

120 121
jour, nous n'avons trouvé aucun document ancien contenant des Ce sont là les seules informations dont nous disposons sur la vie
informations sur la vie et les activités de ce savant. C'est donc à partir et les activités de ce grand astronome du XIII® siècle. Mais nous
de ses propres écrits (dont aucun n'a encore été publié) et à partir de sommes relativement mieux informés sur sa production scientifique.
quelques éléments, glanés, ici ou là, dans les textes d'autres En effet, selon des informations données par al-Murrâkushî lui-même,
scientifiques arabes, que nous avons tenté de reconstituer son dans l’ouvrage que nous venons d ’évoquer, on sait qu'avant sa
itinéraire, la nature de sa production et sa place dans la tradition publication, il en avait écrit trois autres.
scientifique arabe.
Le premier est intitulé Kitàb f i mâ yu^malu bi l-birkâr at-tàmm
Ce grand astronome est probablement né à Marrakech ou dans
les environs, à une date que nous ignorons mais qui pourrait se situer [Livre sur ce que l’on construit avec le compas parfait], dans lequel il
dans la première moitié du X llf siècle. Compte tenu de ses références devait expliquer la manière de tracer les sections coniques à l'aide de
à des astronomes andalous, on peut raisonnablement supposer qu'il a cet instrument"*^. Cet ouvrage n'a pas été retrouvé mais, d'ores et déjà,
acquis sa formation scientifique de base à Marrakech et qu'il l'a on peut dire que son contenu s’inscrit dans une tradition arabe déjà
complétée en Andalus puis en Egypte. On sait en effet qu'à partir ancienne puisque d'autres mathématiciens arabes avant lui, comme al-
d'une certaine date qui ne nous est pas connue, mais qui est sûrement Kühî (XI® s.) et Ibn al-Husayn (m. 1230) avait déjà publié des
postérieure à sa période de formation à Marrakech, il a quitté sa ouvrages sur le principe géométrique du compas parfait et sur son
région natale et il a entrepris la visite de nombreuses villes du utilisation"*"*.
Maghreb comme Fès, Sebta, Rabat et Meknès dans le Maghreb
Le second livre est lié au premier puisqu'il traiterait des sections
extrême, Tlemcen, Alger, Béjaia et Constantine dans le Maghreb
coniques mais nous n'avons pas d'autres indications sur son contenu.
central, Tunis, Kairouan, Mahdiyya, Sfax et Tripoli dans le Maghreb
Le troisième ouvrage est intitulé Talkhïs al-^amal f i ru'yat al-hilâl
oriental. Il est allé également en Andalus où il a visité Séville puis en
Egypte où, après un séjour à Alexandrie, il s'est installé au Caire [Abrégé des opération à propos de la visibilité du croissant de lune].
pendant une période que nous ne pouvons pas encore déterminer. Comme son titre l'indique il concerne les procédés permettant de
Dans chacune des villes que nous venons de mentionner, et dans déterminer le moment de l'apparition du croissant de lune pour
vingt-six autres, en majorité maghrébines, al-Murrâkushî a mesuré la l'élaboration du calendrier musulman et en particulier pour la fixation
du début et de la fin du mois du Ramadhan. Ces deux derniers
latitude du lieu. Plus tard, il a rassemblé toutes ces mesures dans deux
ouvrages n'ont pas encore été retrouvés.
tables qu'il a insérées dans son livre J à m f al-mabàdV wa l-ghâyàtjï
Parmi les écrits d'al-Murràkushî qui nous sont parvenus, le plus
'"ilm al-mïqât [La somme des principes et des buts sur la science du
temps]"^^. On ne sait pas à quel moment il a commencé la rédaction de important est incontestablement le Jâm f al-mabâdi' wa l-ghâyàt. C'est
cet ouvrage mais il semble que sa réalisation ait demandé beaucoup de un volumineux traité de 755 pages qui contient l'essentiel de l'astronomie
temps puisqu'on sait que vers 1275 il a dressé de nouvelles tables sphérique de son époque et la description d'un grand nombre
destinées à ce même livre qui n ’a été publié que vers 1280. d'instruments astronomiques. Par son contenu, ce livre n'a pas
d'équivalent dans la tradition astronomique arabe, mais il est
l'aboutissement de cette tradition dans la mesure où il est une synthèse de
nombreux ouvrages produits en Orient, en Andalus et au Maghreb. On y
- Al-Murrâkushi : Jàmi al-mabâdi' wa l-ghâyàt j ï Vm al-mïqât [Somme des
principes et des buts dans la science de la mesure du temps], Fac-similé, F. Sezgin
(édit.), vol. I-II, Frankfurt, Institut für Geschichte der Arabisch-Islamischen - Al-Murrakushï : Jàmi ‘'al-mabâdi’ wa l-ghayât ..., op. cit.. Vol. I, pp. 222.
Wissenschaften, 1984; J.-J. Sédillot & L.-A. Sédillot : Traité des instruments - F. Woepcke : Trois traités arabes sur le compas parfait. Notices et extraits des
astronomiques des Arabes. Composé au treizième siècle par Aboul Hassan Ali, de manuscrits de la Bibliothèque Impériale et autres bibliothèques. Vol. 22 (1874), pp.
Maroc, Paris, Imprimerie Royale, 1844. 1-175.

122 123
trouve en effet des références précises à des savants orientaux comme Quant aux autres écrits d'al-Murrâkushî dont il nous est parvenu
Abû 1-Wafa' (m. 997) et al-Bîrûnî (m. 1050), andalous comme az-Zarqâlî des copies ou des fragments, ils seraient au nombre de six. Mais,
comme ces écrits n'ont pas encore été analysés, nous ne pouvons dire,
(XI® s.) et Jâbir Ibn Aflah (XII® s.), maghrébins comme Ibn al-Kammâd.
à l'heure qu'il est, s'ils renferment des choses nouvelles ou s'ils ne font
La première partie de l'ouvrage traite des aspects mathématiques que reprendre des sujets ou même des chapitres se trouvant déjà dans
de l'astronomie et des aspects théoriques des cadrans solaires. Dans la le Jâmf . Trois de ces écrits concernent l'utilisation d'instruments
seconde partie, l'auteur décrit les instruments classiques comme astronomiques: le premier a pour titre al-Mukhtasar j ï kayfiyyat ai­
l'astrolabe et ses différentes variantes, mais également des instruments
mantai bi l-wajh al-jaybï min wajhay rub^ ad-dustûr [L’abrégé sur la
rares et peu connus comme l'astrolabe az-zawraqî, conçu par az-Sijzî
manière de procéder avec la face sinusal du cadran dustûr]. Le second
(XI® s.) ou encore le bâton d'at-Tüsî, inventé par Sharaf ad-Dîn at-Tûsï
(m. 1213). Ce dernier instrument est en fait un bâton représentant le est une Risâla j ï l-^amal bi s-sajïha az-zarqâliyya [Epître sur
méridien pour une latitude donnée et sur lequel il y a une série l’utilisation de l’astrolabe d ’az-Zarqâlî] et le troisième est une Risâla
d'encoches correspondants aux cercles et aux centres de ces cercles j ï kayjîyyat al-"^amal bi l-kura [Epître sur la manière de procéder avec
tracés sur un astrolabe planisphérique. Des fils attachés au bâton
le globe céleste]. Deux autres épîtres attribuées à ce savant traitent de
servent à exécuter les mêmes opérations que l'on fait habituellement
avec un astrolabe"^^. problèmes de mesure: la première est intitulée Risâla j ï ma^rifat mâ
yarâ al-insân al-qâïm "alâ basît al-ard... [Epître sur la connaissance
Malgré son importance, ce livre n'a fait l'objet d'aucun
commentaire de la part des astronomes maghrébins postérieurs au de ce que peut voir une personne debout sur la surface de la Terre
XIII® siècle. Nous savons seulement qu'à une date encore inconnue, et la seconde est une Risâla j ï kayjîyyat al-wusül ilâ maqâdïr
Abü ‘^Alî at-Tawzarî en a extrait quelques passages, et qu'au XVIII® -zilâl al-ashkhâs [Epître sur la manière de déterminer les grandeurs
siècle, un autre scientifique maghrébin, Ibn Hamadûsh al-Jazâ'irî (m. des ombres des objets]"^^. Le sixième et dernier écrit d'al-Murrâkûshî
1780), a publié un texte intitulé Risâla j ï l-Kura, qui n'est qu'une concerne l'astrologie mais seul un fragment nous en est parvenu.
reprise, mot pour mot, du chapitre VII du livre d'al-Murrâkushl. Par En conclusion, nous signalons une autre activité de ce brillant
contre, en Orient, cet ouvrage a été très vite connu des spécialistes de astronome, celle de facteur d'instruments, sans toutefois pouvoir
l'astronomie puisqu'à la fin du XIII® siècle, o^Umar al-Ashraf, qui fut affirmer qu'il l'a exercée d'une manière continue. En effet, le seul
roi du Yémen entre 1295 et 1296 mais qui était aussi astronome, l'a témoignage que nous possédons de cette activité est un astrolabe qu'il
semble-t-il utilisé dans son traité sur l'astrolabe qu'il a écrit aux a lui-même réalisé et qui est conservé au Muséum d'Histoire des
environs de 1295, c'est à dire quinze ans à peine après la publication Sciences d'Oxford. Cet instrument, qui porte sur une de ses deux faces
une grille trigonométrique et des tables de longitude solaire, devait
du J â m f al-mabâdV wa l-ghàyât. Au XIV® siècle, l'astronome
servir à des calculs. Il est donc possible qu'al-Murrâkushî l'ait réalisé
damascène al-Khalîlî l’a également utilisé puisque, dans son
pour son propre usage.
introduction à ses tables sur la Qibla, il dit qu'il ne connaît pas de
meilleure méthode pour trouver la Qibla que celle du Jàmf.

- S. Assali : al-Adawàt ar-riyyâdiyya j ï l-a ‘mal al-falakiyya H l-Hasan al-


Murrâkushî [Les outils mathématiques dans les travaux astronomiques d ’al-Hasan - Ms. Tunis, B.N. n° 10006/f, ff. la-4b.
al-MurrâkushT], Magister d ’histoire des mathématiques, Alger, E. N. S., 2000. ^’ -O p. 5b-15b.

124 125
Ibn al-Bannâ (1256-1321) En ce qui concerne les autres domaines mathématiques, il faut
signaler l’introduction par Ibn al-Bannâ d ’une démarche nouvelle en
Pendant longtemps ce mathématicien de Marrakech n ’a été connu
algèbre à propos de la justification de l'existence des solutions des
qu’à travers son fameux manuel Talkhïs a'^màl al-hisâb [L’abrégé des
équations canoniques d'al-Khwârizmï. Il aurait également, si on en
opérations du calcul] dont le succès, du vivant même de son auteur puis
après sa mort, a éclipsé quelque peu d ’autres ouvrages de valeur. En effet croit le témoignage d'Ibn Haydùr, poursuivi une réflexion sur les bases
l'importance de cet homme de science tient à plusieurs raisons. En non décimales qui avait été initiée par Ibn Mun^'im dans un écrit qui
49
premier lieu, nous nous trouvons en présence du dernier mathématicien ne nous est pas parvenu .
maghrébin qui ait eu une activité de recherche dans la mesure où il s'est
attaqué à des problèmes nouveaux pour l'époque en apportant des
solutions originales ou en avançant des idées nouvelles. Sa première Contribution d’Ibn al-Bannâ en combinatoire
contribution s'inscrit dans le prolongement des recherches d'Ibn Mun^im
en analyse combinatoire. On en trouve des éléments dans son petit (1) Formule arithmétique des combinaisons de n objets p à p :
opuscule intitulé Tanbih al-albâb ^alâ masâ’il al-hisâb [Avertissement
aux êtres chers sur les problèmes de calcul]. Ibn al-Bannâ y évoque, p{p-\y.2A
explicitement, une des contributions d'Ibn Mun'^im dans ce domaine et (2) Détermination de la configuration la plus courte contenant
qui est la construction du triangle arithmétique pour dénombrer tous les toutes les permutations de n lettres données :
mots qu'il est possible de prononcer en utilisant les 28 lettres de l'alphabet
arabe. Mais, il ne s'arrête pas là puisqu'il apporte deux contributions C ’est la configuration ayant n(n-l) + 1 lettres disposées ainsi :
originales dans ce domaine : il établit, pour la première fois à notre (aia 2 ... an)(aia2 ... a„)... (aia 2 ... an) ai__________________
connaissance, une méthode arithmétique qui permet de déterminer les
combinaisons des lettres de l'alphabet, sans utilisation du fameux triangle, En second lieu, Ibn al-Bannâ apparaît comme le point de départ
et il résout des problèmes extérieurs aux mathématiques en utilisant des de toute une tradition qui s'est étendue aux différentes régions du
techniques ou des démarches de type combinatoire, comme le Maghreb et qui a même atteint l'Egypte et ce qui restait d ’al-Andalus.
dénombrement de toutes les lectures possibles d'une phrase donnée, Cette tradition est celle des commentaires^^. Mais, il faut tout de suite
compte tenu des règles de la grammaire arabe, ou le dénombrement des préciser que, au vu des documents qui nous sont parvenus, ces
prières que doit faire un musulman de rite malékite pour compenser des commentaires concernent essentiellement deux écrits maghrébins : la
prières oubliées. Urjüza d'Ibn al-Yâsamîn et le Talkhïs d'Ibn al-Bannâ. Ce dernier a
Mais, dans ce domaine de la combinatoire, les développements
les plus intéressants d ’Ibn al-Bannâ se trouvent dans son ouvrage Raf^^
al-hijâb ^an wujüh a ‘mal al-hisâb [Le soulèvement du voile sur les
formes des opérations du calcul] où il reprend les résultats du Tanbih
- A. DJebbar : Enseignement et recherche mathématiques au Maghreb des X I I f -
al-albâb et où il établit de nouveaux résultats combinatoires en tentant XIV^ siècles, Paris, Université Paris Sud, Publications Mathématiques d ’Orsay,
de les rattacher au domaine de la théorie des nombres'^^. 1980, n° 81-02.
- A titre d'exemple, on peut citer le commentaire de l'Egyptien Ibn al-Majdï (m.
1447)^ intitulé HawT 1-lubâb fï sharh talkhïs a'^mâl al-hisâb [Le recueil de la moelle
48
- M. Aballagh : Le Ra^al-hijab d ’Ibn al-Banna, Thèse de Doctorat, Université sur l’explication de l’Abrégé des opérations du calcul] et celui de l'Andalou Ibn
de Paris I, Panthéon-Sorbonne, 1988. Zakariyyâ al-AndalusT ( m. 1407 ).

126 127
d ’ailleurs bénéficié d ’une quinzaine de commentaires différents logique, à l’astrologie et à d ’autres domaines du savoir de l’époque^^.
d ’auteurs andalous, maghrébins et égyptiens^*. Cet élément a dû jouer au niveau du statut social de notre
mathématicien qui a d'ailleurs été honoré par les plus hautes autorités
Nous n'avons trouvé aucune mention d'un éventuel commentaire
du Maghreb extrême, ce qui l'a amené à quitter Marrakech pour
des grands ouvrages de calcul d'al-Hassâr et d'Ibn al-Yâsamîn et il ne
s'installer un certain temps à Fès, sur invitation du roi mérinide de
nous est parvenu qu'un seul commentaire du Raf" al-hijàb^^. l'époque. La position éminente dont il a bénéficié dans cette ville n'a
L'explication de ce phénomène n'est pas simple: on peut en chercher les pu que renforcer son autorité sur le milieu mathématique de son
raisons soit dans l'abaissement du niveau général de l'enseignement soit temps, autorité qu'il avait déjà acquise par ses travaux scientifiques.
dans l'arrêt de l'activité de recherche, soit dans le désintérêt pour les Mais cela a également provoqué des inimitiés qui ont peut-être
aspects théoriques des disciplines scientifiques. Ces causes sont en fait été à l’origine d ’une polémique dont on ne connaît pas l’initiateur
liées les unes aux autres et elles renvoient toutes aux facteurs extérieurs à mais qui a été suffisamment relayée dans le milieu des mathématiciens
l'activité scientifique elle-même dont Ibn Khaldun avait déjà, à son pour avoir résisté au temps. Il s ’agit de l’accusation de plagiat qui lui a
époque, perçu les effets sur la société maghrébine dans son ensemble et,
été faite à propos du contenu de son ouvrage intitulé Kitâb al-usül wa
partant de là, sur le dynamisme de l'activité scientifique et culturelle.
l-muqaddimât f î l-jabr wa l-muqâbala [Livre des fondements et des
En tout état de cause, on constate que les ouvrages maghrébins
prémisses en algèbre]^"^. Selon certains de ses détracteurs, Ibn al-
difficiles ou réputés tels sont, à partir de cette époque, délaissés par les
commentateurs ou ne sont utilisés que pour mieux éclairer Bannâ aurait repris, textuellement, le contenu du traité d ’algèbre d ’al-
l'explicitation de tel ou tel passage du Talkhïs d'Ibn al-Bannâ. On Qurashî (m. 1128), un mathématicien de Béjaia, originaire de Séville.
constate aussi qu'il y a désormais une sorte de repli sur la production Le livre de ce dernier n ’a pas encore été retrouvé et il n ’est pas
scientifique de l'Occident musulman, même au niveau des références possible de se prononcer à partir des seules affirmations rapportées par
aux ouvrages. On continue bien sûr à évoquer Euclide ( I lf s. av. J.C.), les sources qui nous sont parvenues. Cela dit, le phénomène de
Nicomaque ( I f s.) et al-Khwârizmî (m. 850), mais ce sont surtout des l’emprunt est attesté à différentes époques, en mathématique et
ailleurs et il ne semble pas qu’une condamnation ait été prononcée
auteurs andalous ou maghrébins qui sont cités dans les commentaires
contre ses auteurs. Il est d ’ailleurs intéressant de remarquer qu’un
des XIV^-XV® siècles.
autre empmnt d ’Ibn al-Bannâ n ’a pas provoqué une indignation aussi
Le troisième élément, qui permet de caractériser Ibn al-Bannâ, forte même s’il a également été dénoncé^^. Il concerne le Talqïh al-
c'est la richesse de sa production et sa diversité. Dans l'inventaire que
fait Ibn Haydûr de ses écrits, il a recensé 36 titres touchant aux
mathématiques et à l'astronomie sur un total d ’environ 105. Ses autres
- A. Djebbar & M. Aballagh ; Hayât wa m u’allafat Ibn al-Bannâ al-Murrâkushï,
écrits ont trait à certaines disciplines religieuses, à la linguistique, à la
op. cit.
- Op. cit., pp. 40-42. Pour le contenu du livre d ’algèbre d’Ibn al-Bannâ, voir notre
édition critique accompagnée d’une traduction française et d ’une transcription
mathématique moderne dans A. Djebbar : Mathématiques et Mathématiciens du
- A. Djebbar & M. Aballagh : Hayât wa m u’allafat Ibn al-Bannâ al-Murràkushi [La Maghreb médiéval (IX^-XVf siècles) : Contribution à l'étude des activités
vie et l'œuvre d'Ibn al-Bannâ al-Murrâkushï] : Rabat, Université Mohamed V, scientifiques de l'Occident musulman. Thèse de Doctorat, Université de Nantes-
Publications de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines (en arabe), 2001, pp. 89-104. Université de Paris-Sud, 1990, Vol. 2.
- Celui d ’Ibn Haydür, intitulé Tuhfat at-tullâb wa umniyyat al-hussâb f i shark ma - On lit en effet dans l’ouvrage d’un auteur du XIV® siècle, ash-Shâtibï, qu’al-

ashkala min R a f‘' al-hijâb [La parure des étudiants et le souhait des calculateurs sur Qallûsï « lui aurait raconté que le Talkhïs d ’Ibn al-Bannâ est également tiré d ’un
l’explication des difficultés du Lever du voile], Ms. Vatican n° 1403. livre de mathématique d ’une <autre> personne ». Voir Ash-Shâtibl : al-Ijadât wa l-

128 129
afkâr [la fécondation des esprits] d ’Ibn al-Yâsamîn. On constate en peut citer les livres d ’az-Zahrâwi et d ’Ibn as-Samh, tous deux du XI®
effet que des chapitres entiers de ce livre se retrouve dans le fameux siècle, qui n ’ont pas été produits à Séville mais qui ont probablement
Talkhïs a'ynâl al-hisâb [L’abrégé des opérations du calcul]. Il s ’agit transité par cette ville avant d’arriver à Marrakech^^. Il y a aussi les
des chapitres de l’addition, de la multiplication et de la division. Les traités d ’Ibn Tâhir et d ’Ibn Bundüd qui semblent appartenir à la
seules différences que l’on décèle entre les deux contenus sont dans la dernière école mathématique d’al-Andalus, précisément celle qui s’est
modification d ’un ou deux mots par paragraphe, le résumé de certains constitué à Séville après la reconquête de Saragosse et de Cordoue par
passages et l’ajout, dans le second chapitre, de deux procédés de les Castillans^^.
multiplication appelés « procédé par excédent » et « procédé par
La seconde question concerne le rayonnement scientifique de
quadrature
Marrakech. S’est-il poursuivi après la chute de la dynastie almohade
et l’avènement de la dynastie mérinide ou bien s’est-il affaibli au
C o n c l u sio n profit d ’autres foyers intellectuels du Maghreb, comme Fès, et Béjaia?
Les recherches ne sont pas assez avancées pour répondre avec
Au terme de cette présentation rapide des aspects essentiels
précision à cette question mais, au vu de la production scientifique
connus des activités mathématiques dans le Maghreb impérial, deux
postérieure au XIII® siècle, il semble que, sur le plan régional, le XIV®
questions viennent à l ’esprit. La première concerne les relations qui se
siècle a été une phase de transition où la capitale de l’empire a
sont tissées entre Marrakech et Séville, la nouvelle capitale
continué à jouer un rôle central tout en favorisant la diffusion, vers les
intellectuelle d ’al-Andalus. Dans cet article, nous avons évoqué
autres régions du Maghreb, des écrits mathématiques produits à
quelques exemples de relations privilégiées observées au XII® siècle, à
Marrakech au cours des deux siècles précédents. Cette diffusion a
travers la vie et les activités mathématiques d ’al-Hassâr, d ’Ibn al- permis une sorte de décentralisation avec la redynamisation de foyers
Yâsamîn et d ’al-Qurashî. Mais d ’autres éléments glanés ici ou là scientifiques anciens et l’émergence de nouveaux centres. Ce fut le
laissent à penser que les liens entre cette métropole de la péninsule cas, en plus des villes déjà évoquées, de Tlemcen dans le Maghreb
ibérique et les autres foyers scientifiques du Maghreb sont plus Central et de Tunis en Ifriqya^^.
importants que ce qui nous a été révélé par les sources connues. Parmi Mais, au vu des recherches, même partielles, qui ont concerné la
les informations qui confortent cette hypothèse, il y a les titres tradition mathématique arabe d ’Orient des XIV®-XV® siècles, il
d ’ouvrages mathématiques, avec les noms de leurs auteurs, que l’on
trouve dans des écrits maghrébins tardifs et plus particulièrement dans
- A. Djebbar ; La circulation des mathématiques entre l ’Orient et l ’Occident
des commentaires du Talkhïs d ’Ibn al-Bannâ. A titre d ’exemples, on musulmans : interrogations anciennes et éléments nouveaux. Actes du Colloque
International "From China to Paris : 2000 Years Transmission o f Mathematical
Ideas" (Bellagio, Italie, 8-12 mai 2000), Y. Dold-Samplonius, J. W. Dauben, M.
inshàdàt [Les <informations> utiles et les déclamations], M. Abu 1-Ajfan (édit.), Folkerts et B. van Dalen, Stuttgart, Steiner Verlag, 2002, pp. 213-236.
Beyrouth, Mu’assasat ar-Risâla, 1983, pp. 164-165. - Sur l’école mathématique de Séville au X lf siècle, voir M. Forcada ; Las
Ciencias de los antiguos en Al-Andalus durante el periodo almohade ; une
- Pour les parties identiques dans les deux ouvrages, cf. Ibn al-Bannâ : Talkhïs
approximaccion biografica, Estudios Onomasticos-Biograficos de Al-Andalus, X
a ‘mal al-hisâb [L’abrégé des opérations du calcul], M. Souissi (édition et traduction (2000), p. 406.
française), Tunis, Publications de l’Université de Tunis, 1969, partie arabe, pp. 41- - A. Djebbar ; Quelques éléments nouveaux sur l'activité mathématique arabe
42, 47-53 ; Ibn al-Yâsamîn .• Talqïh al-afkâr f i l- “amal bi rushüm al-ghubâr [La dans le Maghreb oriental (DC-XVT s.). Actes du T Colloque Maghrébin sur
fécondation des esprits sur les opérations à l’aide des chiffres de poussière], in T. l'Histoire des Mathématiques Arabes (Tunis, 1-3 Décembre 1988), Tunis, Université
de Tunis, I.S.E.F.C, G.E.H.M.A, A.T.S.M., 1990, pp. 53-73; A. Djebbar: Les
Zemouli : al-a‘mâl ar-riyyàdiyya H Ibn al-Yâsamîn [L’œuvre mathématique d ’Ibn
activités mathématiques dans les villes du Maghreb Central (DC-XVT s.), Actes du
al-Yâsamïn], Thèse de Magister, Alger, E. N. S., 1993, pp. 114-116 (chapitre du 3® Colloque Maghrébin sur l'Histoire des Mathématiques Arabes (Tipaza, 2-4
produit), 119 (Chapitre de la division), 131-132, 136 (chapitre de l’addition). Décembre 1990), Alger, Office des Presses Universitaires, 1998, pp. 73-115.

130 131
apparaît de plus en plus que Marrakech, en tant que capitale politique
et culturelle de l’Occident musulman au cours de la période almohade, Des Fragments 6619 de Berlin
a joué un second rôle, aussi important, celui de la diffusion de la aux relations de Pythagore
production mathématique du Maghreb et d ’al-Andalus vers les autres
régions de l’empire musulman, à commencer par l’Egypte. Des
témoignages précis signalent en effet la présence au Caire et ailleurs Michel Guillemot^
d ’ouvrages d ’Ibn as-Samh, d ’al-Mu’taman, d ’al-Hassâr, d ’Ibn al- Université Paul-Sabatier Toulouse
Yâsamin et, surtout, les écrits les plus importants d ’Ibn al-Bannâ,
c'est-à-dire le Talkhîs, le Raf^ al-hijâb et le Kitàb al-usül wa /- A priori, parler des Fragments mathématiques égyptiens 6619 de
muqaddimât j î l-jabr wa l-muqàbala. A travers ces ouvrages, et Berlin et des relations de Pythagore dans l’Égypte ancienne, peut
probablement à travers d ’autres que les recherches futures pourront paraître incongru. En effet, d ’une part, depuis que Hans Schack-
exhumer, des contributions originales ont ainsi circulé et ont été Schackenburg a publié, respectivement en 1900^ et en 1902^, ses
enseignées ou utilisées hors du Maghreb et d ’al-Andalus. Il s ’agit, en études"^ sur les Fragments 6619 de Berlin, que nous nommons
respectivement, suivant cet auteur, le Grand et le Petit fragment, tous
particulier, des symbolismes arithmétique et algébrique, de quelques
les historiens des mathématiques qui se sont intéressés à ces
algorithmes de calcul et de certains résultats combinatoires.
documents en ont retenu la leçon. Pourtant, les textes sont trop
incomplets pour que la reconstruction qui en est proposée soit assurée.
D ’autre part, la connaissance des « relations de Pythagore »
ou « triplets pythagoriciens » dans l’Égypte ancienne suscite toujours
beaucoup d ’interrogations. Nous en voulons pour preuve l’appendice
que lui consacre Richard Gillings dans son ouvrage Mathematics in
the time o f the pharaons^ : en dehors des anecdotes peu fondées sur
les arpenteurs égyptiens, les historiens sont assez dubitatifs.
Pourtant, en nous situant au plus près des textes, en essayant de
combler les manques des fragments, en observant les techniques
opératoires mises en jeu et en particulier les extractions de racines
carrées, tout ceci en regard d ’autres textes égyptiens, nous pensons
qu’il est utile d ’entreprendre cette étude. Nous nous interrogerons
aussi sur le pourquoi et le comment des problèmes proposés. R.
Gillings en quelque sorte nous y engage lorsqu’il écrit : « the papyrus
is mutilated, so that the restorations, although quite reasonable and

’ Ces études ont été effectuées avec l’aide de Daniel Austin, historien et
égyptologue. Nous préparons l’édition de la traduction en français du Papyrus
Rhind, le plus important document mathématique qui nous soit parvçnu de l’.Égypte
ancienne. Ceci est un témoignage partiel de notre travail commun.
^ Schack-Schackenburg, Der Berliner Papyrus 6619.
^ Schack-Schackenburg, Das Kleinere Fragment des Berliner Papyrus 6619.
'' Ces études ne concernent que des parties de ces fragments.
^ Gillings, Mathematics in the time o f the pharaohs, p. 242.

132 133
plausible, perhaps still remain open to somme slight nous sont parvenus de l’Égypte ancienne ont été produits^. Le Grand
reinterpretation^ ». fragment comporte huit lignes plus ou moins complètes : leur fin
Avant d ’examiner plus en détail les divers écrits, disons tout de manque et les première et dernière sont très lacunaires. Ceci peut
expliquer certaines restitutions plus ou moins heureuses. Voici la
suite que si nous pouvons être d ’accord avec une partie de
traduction que nous proposons^ :
l’interprétation relative au Grand fragment, nous sommes plus
réservés sur celle du Petit fragment. Qu’en est-il ? Après s ’être
intéressé au Grand fragment, Schack-Schackenburg plaide, pour le <Autre "l/2> l/4 < -> S ’ il t’est dit : <1/2 l/4> pour <!"■ > la
Petit fragment, en faveur de la résolution d ’un problème du même quantité <•••>
type que celui « proposé » précédemment. Sous une forme algébrique,
ces exercices pourraient, d ’après lui, correspondre à la résolution des la première quantité (de) l’autre quantité. Veuilles faire en sorte
systèmes suivants : que je connaisse la quantité <•••>
Faire une bande : un comme toujours et faire 1/2 1/4 de un< - >
Grandfragment ; t ^ + / = 100 et ^ = ( 2 + 4 )^
1/2 1/4 de la première quantité, pour l’autre il apparaît 1/2 1/4.
Tu feras cela<--->
Petit fragment x^+y'^ = 400 et 2x = ( l + j ) y
La première quantité est : un ; l ’autre : 1/2 1/4. Tu feras chacune
Or, nous pouvons observer que les solutions sont <au carrê>
respectivement : Il apparaîtra 1 1/2 1/4 \ 1/16. Tu feras sa racine carrée. Il
Grandfragment x=6 et y=8 apparaîtra : 1 <l/4>. Tu feras</a racine carrée de 100>

Petit fragment x= l2 et y =16 Il apparaîtra <10>. Faire ce 1 1/4 pour trouver 10. Il apparaîtra
la grande, 8 : c’e<st la première quantité>
c ’est-à-dire des nombres proportionnels à 3 et 4 que nous
pouvons rapprocher du triplet pythagoricien classique (3, 4, 5) via la <Tu feras le 1/2 1/4 de> ce 8. Il apparaî<tra 6 la petite. Tu as
considération des carrés et le rapport entre les côtés qui peut s ’écrire bien trouvé>
dans les deux cas Une première constatation s’impose : l’énoncé est incomplet.
4x = 3y L ’auteur se réfère à un autre exemple qui ne nous est pas parvenu.
Ahmes, à qui nous devons le Papyrus Rhind, le plus important
d ’où nos interrogations. témoignage mathématique qui nous soit parvenu de F Égypte
ancienne, agit parfois de même lorsqu’il doit considérer des exemples
1 Le Grandfragm ent 6619 de Berlin « semblables ». Nous pouvons penser ici au Petit fragment mais cette
hypothèse est fragile. En effet, il manque la donnée 100 et nous
D ’après Adolf Erman et Fritz Krebs, les premiers historiens qui
se sont intéressés aux Fragments 6619 de Berlin, ceux-ci dateraient du ^ Bien que le Papyrus mathématique Rhind ait été écrit vers 1550, il a été recopié à
Moyen Empire^: c ’est la période, à savoir, vers 1800 avant Jésus- partir d’un texte de cette époque.
Christ, où la plupart des documents mathématiques ou médicaux qui V ous renvoyons en annexe les commentaires relatifs à nos traductions et restitutions.
Les parties lacunaires sont entre crochets obliques, nous y avons indiqué , en italiques,
les restitutions qui nous paraissent sûres. Nous avons transcrit en gras ce que le scribe
a écrit en rouge. En outre, rappelons que les Egyptiens utilisaient comme seules
^ Gillings, Mathematics in the time o f the pharaohs, p. 161. fractions 2/3 et les quantièmes c’est-à-dire les inverses de l’unité qu’ils notaient
Erman, Krebs, Aus den Papyrus des Kdniglichen Museen, p.81. additivement : une écriture du genre 1/2 1/4 signifie (1/2 + 1/4).

134 135
devons la restituer : or 100 est, semble-t-il, étranger au Petit fragment. et le scribe a peut être « considéré » des quantités « auxiliaires »
Nous sommes donc conduits à considérer l’existence d ’un autre jco et>^o telles que
exemple distinct de ceux des Fragments 6619 de Berlin.
yo=l et ^0 = ^
Par ailleurs, il paraît acquis qu’il s ’agit de déterminer deux
quantités qui sont dans le « rapport » de 1 à 1/2 1/4. L ’expression de
d ’où
ce « rapport » prend des formes diverses, ce qui donne lieu tant dans
l’énoncé que dans la résolution à certaines « répétitions » qui v2
aujourd’hui peuvent nous paraître inutiles. Une des quantités trouvées, (vo)""+
« la grande » étant égale à 8 nous sommes fondés à restituer dans la
Par ailleurs, le nombre 10 survient pour déterminer la « grande »
dernière ligne le calcul de l’autre quantité en prenant le 1/2 1/4 de « la
quantité :
grande », d ’où le résultat, 6.
À partir des quantités « auxiliaires » qui sont dans le « rapport » donné y = 10 : ( i + ^ )

yQ=\ et ^0 = 1 + J soit

nous avons >^= 10 : jo


Prenant acte de cette dernière proportionnalité, nous sommes
(yof + (-^o)^ ~ 2 et conduits à considérer une relation faisant intervenir la somme des
carrés des quantités demandées et nous avons alors
ce qui nous permet, d ’une part, de «rectifier » l’erreur signalée / + ;c^ = ( 10)^ = 100
par le scribe et d ’autre part de justifier notre restitution de 1/4 dans
l’expression de la racine carrée. Nous devons noter, qu’à la ligne d ’où, finalement, à la suite de Schack-Schackenburg, la
suivante, le scribe écrit 1 1/4 qui n ’était pas apparu auparavant ce qui restitution du nombre 100 dans l’énoncé ou un énoncé semblable et
renforce cette restitution. dans la résolution.

Enfin, à la septième ligne, surgit le nombre 10 qui est sans aucun Mais là s’arrête notre accord avec cet historien et tous ceux qui le
doute le résultat de l’opération que le scribe nous invite à effectuer à suivent. En effet, en l’absence de l’énoncé complet ainsi que celui de
la ligne précédente. C ’est ici que l’interprétation de Schack- l’autre exemple, nous ne pouvons voir ici avec certitude le partage
Schackenburg prend sa source, alors que Erman et Krebs avaient d ’un carré de surface 100 en deux carrés dont le rapport des côtés est
avoué leur incapacité à saisir la nature du problème proposé’®. de 1 à (1/2 + 1/4) : ceci est seulement une des possibilités et nous
devons en particulier nous interroger sur le pourquoi et le comment
A cet instant, où en sommes nous de la compréhension du d ’un tel problème. Le Petit fragment est encore plus lacunaire et par
problème. Sous forme algébrique nous avons à déterminer deux
suite les interrogations sont encore plus nombreuses.
quantités xQty telles que

^ = (2 + ÿ j ' 2 Le Petit fragm ent 6619 de Berlin


Le Petit fragment de Berlin a peu retenu l’attention des
traducteurs. Erman et Krebs le passent sous silence et R. Gillings se
contente d ’écrire « In the second problem, the amount o f restoration is
Erman, Krebs,, Ans den Papyrus des Kôniglichen Museen, p.81, considerable, but as the problem is closely allied to the preceding one

136 137
o f the difficulties are listened’* ». Quant à Schack-Schackenburg, en Nous pouvons alors écrire successivement en posant :
dépit de son interprétation, qui, rappelons-le ,est retenue par les
historiens, il se contente de donner seulement quelques éléments de la yo = 2 et xo = 1
traduction. Q u’en est-il exactement ? Voici une traduction possible de
ce qui figure sur le papyrus.
Oo)^ + (jco)^ = 2^ + (1 + = 6+7

< ••>Tu feras sa racine carrée de 6 1/4 <il apparaîtra 2 1/2- ->
< ••> (dire) ce 2 1/2. Le reste fait < ••> v/4ÔÔ = 20
< ••>!. Tu feras < ••> fois< ••>
20 :(2 + | ) = 8
< - ^ce document. Il lui est dit, <sa> racine carrée< ••>
< ••>3 pour ce faire dont il est dit< ••> 8 x (l + ^ = \ 2 =x
< • >du reste de 12. Il est dit que tu as bien trouvé.< ••>
que nous pouvons compléter par
8 x 2 = 16=y
Sur quoi Schack-Schackenburg fonde-t-il son interprétation? En de telle sorte que le système ci-dessus est bien vérifié.
fait sur des hypothèses assez fragiles. En effet nous voyons que le Cette hypothèse est donc bien séduisante mais un examen plus
scribe calcule la racine carrée de 6 1/4. Or attentif du Petit fragment montre qu’elle laisse plusieurs points de côté,
en particulier nous y trouvons la mise à l’écart du « reste » invoqué par
le scribe et l’oubli du nombre 3 inscrit à l’avant dernière ligne : sans
doute un peu trop préoccupée par la beauté de la reconstruction, S.
et le scribe utilise effectivement ce résultat à la ligne suivante : Couchoud en oublie de traduire cette ligne. Seul M. Clagett se risque à
nous sommes donc fondés à mettre dans la lacune de la première cet exercice et il omet le chiffre 3 qui pourtant a été écrit par Schack-
ligne, l’expression habituelle « il apparaîtra » suivie de ce résultat. Un Schackenburg et par S. Couchoud dans leur transcription hiéroglyphique
deuxième indice est la valeur de la quantité trouvée, à savoir 12. Sur du Petit fragment et que l’on voie distinctement dans la reproduction du
ces bases, Schack-Schackenburg échafaude une similitude avec le papyrus. Pour de plus amples éclaircissements nous sommes amenés à
problème traité dans le Grand fragment étant entendu que le scribe approfondir nos études et en particulier nous opérons un détour par
extrait une seconde racine carrée sur laquelle malheureusement nous d ’autres textes mathématiques de l’Egypte ancienne.
ne disposons pas de renseignement. Il lui suffit de considérer que cette
fois la somme des carrés est égale à 400 et que le rapport des quantités
est de 2 à 1 1/2 de telle sorte que nous avons alors à résoudre le 3 La proportionnalité dans la mathématique égyptienne
système suivant : D ’une certaine manière, la proportionnalité est au cœur de la
mathématique égyptienne. Nous la trouvons dans les dispositions
x ^ + / = 400 et 2x = { \ + \ ) y pratiques de la multiplication et de la division. Dans le domaine
géométrique, elle figure lors des exemples liés à la pente des pyramides
Gillings, Mathematics in the time o f the pharaohs, p. 162. et aussi dans des problèmes d’une nature assez semblable à celle des

138 139
Fragments de Berlin : nous considérons ici, ceux du Papyrus de Quant aux procédures suivies dans les autres textes, elles sont
M o s c o u ^ M 6, M7et M l7 ainsi qu’un Fragment de Kahun^\ K LV4, cette fois plus explicites que celles que nous pouvons lire dans ce qui
tous datés du Moyen Empire. En voici la part significative des énoncés : nous est parvenu des Fragments de Berlin et elles se rapprochent de
nos raisonnements algébriques d ’aujourd’hui. En effet, dans tous les
M 6 : s’il t ’est dit un rect<angle d ’une aire de 12> et de 1/2 1/4 cas, les problèmes proposés peuvent être traduits algébriquement sous
de la « longueur » pour la « largeur », la forme d ’une résolution d ’un système du type général suivant :
M7 : s’il t’est dit un triangle d’aire 20 et d’un « rapport » de 2 1/2, xy = A et x = ky
M17 : s ’il t ’est dit un triangle d ’aire 20, de ce que tu mets à la et les scribes adoptent deux sortes d ’algorithmes qui conduisent
« longueur » tu dois mettre 1/3 1/15 à la « largeur »,
aux solutions :
K LV4 : Tu feras 1/2 1/4 jusqu’à trouver 1.
-M7 : X = ^fÂïc et y = T•
Il est clair que nous avons ainsi deux types de « rapport » de
proportionnalité. Le premier est celui des problèmes M7 et M l7 : les
« rapports » découlent des expressions « classiques » de 2 à partir de -M 6,M 17etK L V 4;:> ; = ^ y ï ^ et x = ky
5, plus particulièrement ce qui correspond à
selon que l’on calcule l’inconnue x en premier ou en second.
2 1^1 J- .
5 = 3+T? '■3 15'’ S'* 2 2 Voici ce que nous pouvons lire dans M 6

Les « rapports » sont donc inverses l’un de l’autre e t , par suite,


compte tenu de l’identité des premières données, ils conduisent aux Tu feras ton « calcul », 1/2 1/4 calcul de l’« inverse » d e k : =l 3
même résultats. En fait, si nous opposons le caractère particulier de pour trouver l’unité, il apparaîtra
ces « rapports » et la simplicité des solutions nous pouvons penser 1 1/3
que les énoncés de ces exemples ont été fabriqués à partir de leur Fais ce <12> qui est la surface, 1 calcul d t A xk'^ \ A = \6
solution. Toutefois cette considération des inverses peut avoir une \l2<fois>. Il apparaîtra 16
incidence pour compléter l’énoncé lié à l’autre exemple invoqué dans
le Grand fragment. Il suffit en effet de prendre la somme des carrés Tu feras ton « c a lc u l» de la calcul de y : = '\ZJ>TiF= 4
égale aussi à 100 qui figure ainsi dans cet énoncé et de considérer le racine carrée. Il apparaîtra 4
rapport inverse c ’est-à-dire ici 1 1/3. pour la longueur

Le deuxième type est celui de M 6 et K LV4 exemples qui font 1/2 1/4 <de 4>: 3, pour la calcu ld ex :x = /^ = 3
tous les deux références comme pour le Grand fragment de Berlin au largeur
« rapport » 1/2 1/4. Nous pouvons lui associer celui du Petit fragment
qui serait celui de 2 à 1 1/2. Ici aussi, en M 6 et K LV4 les solutions Aujourd’hui comme hier ces « démarches algébriques » semblent
sont simples, 3 et 4, elles sont pythagoriciennes et correspondant sans couler de source. Nous en voulons pour preuve l’incitation du scribe
doute à des cas connus : les problèmes ont sans doute été construits à qui invite l’élève à « faire son calcul » soit, plus littéralement, à « faire
partir de ces données. Il en est peut être de même pour les Fragments. sa manière de faire », c’est-à-dire à suivre une procédure qui lui
semble automatique bien qu’il puisse suivre deux pistes distinctes.
Cette voie « algébrique » est plus difficile à mettre en œuvre
Struve, Mathematischer Papyrus des Staatlichen Museums der Schônenkünste in dans les problèmes supposés des Fragments de Berlin. En effet, le
Moskau
Griffith, The Petrie Papyri, Hieratic Papyri from Kahun and Gurob.

140 141
système à résoudre est plus complexe puisque de manière générale il datant du deuxième siècle avant notre ère, écrits cette fois en
correspond à la forme suivante démotique pour que les scribes égyptiens considèrent des
approximations de racines carrées''*. En tout, nous avons donc quatre
et ax = by
extractions de racines carrées qui montrent que cette opération était
Ce n ’est donc pas un hasard si dans le Grand fragment le scribe connue des savants égyptiens, le terme technique étant «kenebet»
nous invite à « faire une bande de un » ou si, dans le Petit fragment, littéralement le « coin » ou l’« angle », l’idée étant probablement que
on semblerait implicitement considérer les quantités « auxiliaires » le nombre d ’origine, disons 16, représentait Taire d ’un carré, tandis
XQ= b et yo = a que la longueur de chacun des côtés contenant un quelconque de ses
coins était la racine carrée'^. Le terme « kenebet » que nous traduisons
En d ’autres termes, à la « démarche algébrique » a pu être par « racine carrée » est représenté hiéroglyphiquement par le coin
préférée une procédure arithmétique de fausse position liée en fait à la d ’un mur sous la forme de deux côtés consécutifs d ’un carré'^.
proportionnalité via la considération de la donnée du « rapport ». Nous Quoiqu’il en soit nous trouvons ainsi plusieurs fois des expressions du
aurons l’occasion de revenir sur cette technique. Auparavant tournons genre « ir-kher-ek henebet-ef kheper-kher » que nous traduisons par
nous maintenant vers l’examen des extractions de racines carrées. « tu feras sa racine carrée, il apparaîtra » suivie du résultat, les scribes
restant silencieux sur le mode d ’obtention du résultat qu‘ils énoncent.
4 Les extractions de racines carrées
Bien sur, dans le cas de nombres carrés élémentaires comme 16 ou
Tous les problèmes que nous venons de considérer comportent 100 le résultat est assez immédiat. Il n ’en est plus de même pour les
des extractions de racines carrées : nombres « fractionnaires » des Fragments de Berlin. Certes nous avons

Grandfragment de Berlin : ^^ 4 y/lOO = 10


H .
que nous pouvons légitimement rapprocher de l’identité
Petit fragment de Berlin : remarquable

M 6 ,K L V 4 :V Ï6 = 4, {a + bŸ = a^ + 2ab + b^
ce qui pousse Maurice Caveing à écrire « les relations
M 7 ,M 17:V ÏÔ Ô = 10.
fondamentales du second degré ne sont pas étudiées. Cela n ’empêche
Toutes ces extractions sont exactes et nous voyons poindre dans pas que TÉgyptien, nous l’avons vu au problème n° 1 du Papyrus de
les deux derniers problèmes la racine carrée du nombre 100 qui doit B erlin(cf supra p. 356) ne sache fort bien extraire la racine carrée
sans doute être restituée dans le Grand fragment à la fois dans d ’une expression de la forme a^ + 2ab + b^, preuve qu’il a remarqué
l’énoncé et dans la solution. Nous voyons donc que 100 est un nombre cette forme*^ ». Mais il est difficile de le suivre dans cette voie car
« classique » dans ce type de problème et qu’il a très bien pu figurer l’art égyptien du calcul consiste à réduire les expressions
dans l’autre exemple invoqué au début du Grand fragment.
Il n ’en demeure pas moins que seules les extractions de racine Parker, Demotic mathematical papyri.
Peet, The Rhind Mayhematical Papyrus, p., 20.
carrée figurant dans les Fragments de Berlin ne sont pas immédiates
S. Couchoud note que« les signes pour kenebet semblent ne pas avoir été écrits
et il nous paraît utile de nous y arrêter un moment. En fait, les par la même main dans le grand et le petit fragment. Ce fait est curieux : en effet,
exemples précités sont les seules extractions de racine carrée que nous tous les autres signes indiquent le travail d ’un seul et même scribe » {Mathématiques
pouvons trouver dans les documents hiératiques qui nous sont égyptiennes, p. 143). Mais ceci semble peu fondé.
parvenus. Il faudra attendre des textes plus récents, les plus anciens Caveing, Essai sur le savoir mathématique dans la Mésopotamie et l ’E gypte
ancienne, p. 392.

142 143
fractionnaires et par suite la forme algébrique précitée n ’est plus
(6 + i):4 =
clairement apparente. Nous en voulons pour preuve l’extraction du
Petit fragment où nous avons
Ces procédés de doublements ou dédoublements successifs sont
assez classiques dans la fabrication de divers problèmes. Ainsi, nous
(2 + 1 )^ = 6 + 7
le trouvons dans les exemples R7 à R20 du Papyrus Rhind où le scribe
considère des multiplications par 1 1/2 1/4 ou 1 2/3 1/3 des nombres
Le carré n ’est pas exprimé sous la forme d ’une somme de trois
termes. Ailleurs, l’élévation au carré pourrait donner lieu à des 1/4 1/48 soit, pour nous, 2/7, 1/7, 1/14,1/28,1/2 1/24,1/16 1/96
expressions comportant quatre termes comme et 1/32 1/224
1/2 et 1/4,
( i + | ) 2= i + i + i + ^
1/3, 1/6, 1/12 et 1/24
Puisque le double de 1/5 s ’écrit pour un Égyptien, sous la forme Multiplications qui sont en fait des prétextes à ce que le scribe
1/3 1/15. Autrement dit, de manière générale, l’extraction de la racine appelle des « complétions », c ’est-à-dire ici, des additions de
carrée du carré d ’un nombre rationnel a priori inconnu est difficile à fractions. Si nous revenons aux Fragments de Berlin, nous pouvons
mener et la rapidité avec laquelle les scribes annoncent les résultats considérer que, via des doublements ou des dédoublements, ils sont
montre simplement que ceux-ci sont déjà connus. Nous devons les témoins de la connaissance de certains « triplets pythagoriciens ».
chercher comment cela a pu être le cas.
Poursuivant dans cette voie, nous comprenons mieux le pourquoi
des problèmes proposés. En particulier, dans le Grand fragment, il ne
5 Vers les « relations » de Pythagore
s’agit peut-être plus de décomposer abstraitement un carré en deux
Les Fragments de Berlin laissent en suspens les extractions de carrés, soit arithmétiques soit géométriques mais de s’appuyer sur la
racines carrées, plus particulièrement connaissance de certains triangles rectangles particuliers avec la
« relation » de Pythagore qui leur est associée. Dès lors, nous pouvons
et reprendre la proportionnalité que nous avions peut être abandonnée au
profit d ’une lecture plus algébrique conformément aux autres écrits :
Le rapprochement des résultats des deux racines montre que l’un celle-ci est en soi plus conforme à une certaine pratique élémentaire.
est le double de l’autre. Le double de la dernière étant égal à 5 et le Quant au Petit fragment, nous pouvons envisager une
« rapport » explicite dans le Grand fragment étant celui de 1 à 1/2 1/4 problématique différente où cette fois le reste et le nombre 3 auraient
c ’est-à-dire celui de 4 à 3, nous sommes conduits à envisager le un rôle à jouer. Comme 3, 4 et 5 sont des nombres entiers consécutifs,
triangle rectangle « classique » dont les côtés sont respectivement nous pouvons penser à déterminer les côtés d ’un triangle rectangle
égaux à 3, 4 et 5 et la relation de Pythagore. dont la différence entre la diagonale et le plus grand côté ainsi que le
32+42 = 52 ou 3 /F + 7 = V 2 5 = 5 rapport des côtés sont connus, soit un système de la forme suivante

d ’où, par dédoublements successifs. les extractions D -L =a et bL = cl


« immédiates » de racines carrées Ici, nous pouvons avoir

0= 3 , 6=1+^ , c= 2 d ’où 1=12 , 1 = 9 , £>=15

144 145
Compte tenu du caractère très lacunaire et très particulier de ce * This bracketed addition in bold type is very speculative ; but,
texte il nous est difficile de reconstituer l’écrit original avec certitude. in view o f the succeeding text that can be read, something like it was
Mais la nouvelle interprétation que nous donnons ne devrait pas probably given.
décourager les chercheurs. Cela devrait même les inciter à la critiquer 19
Traduction et commentaire
en espérant pouvoir un jour aboutir à une lecture qui conduirait à lever
tous les obstacles. La voie est ouverte ! (Autre^”)< ->[7/2] l/4 < -> S ’ il t’est dit^^ : [1/2 7/4]pour[7] : (la
quantité) [de I ’autre-'] _______________________________________
ANNEXE 1 L ’énoncé du problème est incomplet et les spéculations des
divers traducteurs vont bon train. Avec Schack- Schackenburg, nous
LE GRAND FRAGMENT 6619 DE BERLIN, QUELQUES avons restitué « autre ». Dans le Papyrus Rhind, le scribe emploie une
TRADUCTIONS attitude semblable pour traiter d ’un exemple analogue à un qu’il a
Nous indiquons tout d ’abord la transcription « phonétique » du précédemment considéré. On peut penser ici, à celui du petit fragment
texte égyptien puis diverses traductions suivies d ’un commentaire. ou à un autre du même type. Il est tentant d ’introduire la donnée
manquante 100 dans les lacunes : en tenant compte du peu de place et
Ligne l'^ : (ky) < ->[7/2] l/4< -> m i djed en-ek [1/2 1/4] er des graphies soit partiellement restantes soit à restituer, cela semble
[7](aha) [en ky -] difficile. Dès lors, nous devons considérer que l’autre exemple
Erman, Krebs : Wenn man dir sagt : « E ine.. .von dem Haufen , comportait aussi la même donnée 100 ce qui amène à rejeter le petit
fragment comme autre exemple.
Schack- Schackenburg : Ein femeres [Beispiel der Verteilung
einer gegebenen Flâche auf mehrere Quadrate]. Wenn dir gesagt Ligne 2 : aha 1 en ky ahahoua di-ek rekh-i aha [oua neb]
wird ; [100 Quadratellen( ?)] auf [2] unbekannte Grôssen (zu Erman, Krebs : ein Haufen fiir den anderen Haufen. Lass mich
verteilen) [und 3/4 der Seite der] einen Grosse fur die andere [zu wissen den H aufen... »
nehmen],
Schack- Schackenburg : bitte, gjeb mir [jede der]umbekaimten Grôssen.
Reineke : Eine andere [Art der Verteilung einer Flâche auf
ViereckeJ.Wenn zu dir gesagt wird : [100 Quadratellen] ab zwei Reineke : des einen Haufens fur den anderen Haufen ; oh, du
Haufen zu machen,l/2 1/4, sollst mich wissen lassen [jeden der] Haufen.

Gillings : If it is said to thee...the area o f a square o f 100[square Gillings : Let me know the sides o f the two unknown squares.
cubits] is equal to that of two smaller squares. Couchoud : .. .la première quantité et (sic !) est la quantité de l’autre.
The side o f one is 1/2 1/4 the side the other. Veuilles faire en sorte que je connaisse la quantité (réelle de chacun).

Couchoud : .. .si on te d it.. .une quantité... Clagett : the first quantity to that o f the other quantity, please
make known to me the unknown[surface-]quantities.
Clagett : Another example of dividing a given rectangular
(i.e., square) area of 100 (square cubits) into two smaller
squares-l If someone says to you : [« 100 square cubits is divided] Rappelons que cette traduction a été effectuée avec l’aide de Daniel Austin : nous
into[2]unknown [square surface-] quantities [and 1 : 1/2 1/4 is the préparons ensemble l’édition de la traduction en français du Papyrus Rhind, le plus
important document mathématique qui nous soit parvenu de l’Égypte ancienne.
ratio of the side of]
Le terme « ky », c ’est-à-dire «au tre» signifie que dans une autre partie du
Fragment, il a été donné un autre exemple du même type.
Le grand fragment 6619 comporte huit lignes plus ou moins complètes : leur fin L ’expression «m i djed en-ek» se retrouve dans le Papyrus Rhind dans les
manque et les première et dernière sont très lacunaires exemples d’où notre restitution.

146 147
T ra d u ctio n et co m m e n ta ir e
toutes lettres et ce par deux fois : le « rapport » de l’énoncé est « traduit »
la première quantité (de) l’autre quantité. Veuilles faire en sorte que je ainsi en termes de bande. Notons aussi une certaine pratique de cette
connaisse la quantité [de chacune] dernière puisque le scribe insiste en écrivant « comme toujours » ceci
pouvant signifier une « éternité temporelle » soit ici, un mode de
.La fin de la première ligne et le début de la seconde sont
résolution qui remonte à des temps anciens ou qui est bien connu.
difficiles à comprendre : le scribe semble se répéter et certains
traducteurs passent sous silence cette attitude. Il se peut qu’elle soit Ligne 4 : 1 / 2 1/4 en aha oua en ky kheper-kher 1/2 1/4 ir-kher-
voulue ; l’énoncé distinguant ou mettant l’accent tout d ’abord sur le ek set< ">
« rapport » de 1/2 1/4 à 1 entre les deux quantités, puis ensuite que la
Erman, Krebs : 3/4 von einem Haufen fur die anderen, das giebt
deuxième quantité est les 1/2 1/4 de l’autre comme il l’écrira peu
1 1/2. Mâche
après. Nous en percevons peut être mieux la signification en associant
à ces deux expressions les traductions algébriques suivantes : Schack-Schackenburg : [Nimm]3/4 (der Seitenlânge) der einen
Grosse fur die andere, das giebt (also) 3/4.
+ et x = ( j + j)y Reineke :l/2 1/4 von dem einen Haufen fur der anderen. Es ergibt
1/2 1/4. Du sollst es machen [1/2 1/4 Mal immer, das ergibt 1/2 1/16]
Ligne 3 : irt hayt em oua er neheh hena irt 1/2 1/4 en oua<" >
Gillings : Then the side o f the other is 1/2 1/4.
Erman, K rebs: Mâche eine...von 1 bis in Ewigkeit und
nimmm3/4^^ von 1.... Couchoud : le 1/2 + 1/4 de la quantité de l’autre donnel/2 + 1/4.
Tu feras ceci...
Schack-Schackenburg : Mâche ein Rechteck von immer 1, d. h.
nimm ein Quadrat mit der Seite = 1. Und nimm 3/4 von 1, [das giebt 3/4]. Clagett : the 1/2 1/4 o f the [side length] o f one surface quantity(i.
e., square) for the [side o f the] other. The result is 1/2 1/4.
Reineke : Man môge machen ein Rechteck als 1 immer, und man
môge machen 1/2 1/4 von 1 [das ergibt 1/2 1/4. Du sollst machen] Traduction et commentaire

Gillings ; Always take a square o f side 1. 1/2 1/4 de la première quantité, pour l’autre il apparaît 1/2 1/4. Tu
feras cela<-->
Couchoud ; pour obtenir un quadrilatère de 1 partout il faut
prendre 1/2 + 1/4 de 1... Il s’agit de faire 1/2 1/4 de la première quantité c’est-à-dire de
un : on obtient 1/2 1/4.11 se peut que le scribe ait complété la ligne en
Clagett : The calculation of [one o f the] rectangles is with 1
insistant à nouveau sur le caractère habituel de la procédure : tu feras
always and the calculation of the other is with 1/2 1/4 o f 1 ; [the result
o f 1/2 1/4 o f 1 is 1/2 1/4. Take] cela [comme toujours]
Ligne 5 : iou aha oua em oua ky em 1/2 1/4 ir-kher-ek oua
Traduction et commentaire
nQh[sechem]
Faire une bande : un comme toujours et faire 1/2 1/4 de un<---> |
Erman, Krebs : Ein Haufen ist 1, der andere ist 1 1/4. Mâche
Comme dans l’exemple du Fragment IV, 4 de Kahun, le scribe einen jeden....
parle de « hayt » que nous avons traduit par « bande ». Il s’agit peut-être Schack-Schackenburg : Wenn so die eine Grosse zu 1, die andere
ici d ’un concept plus mathématique renforcé par l’écriture du chiffre 1 en zu 3/4 (Ellen Seitenlânge) angenommen ist, so vereinige [diese]beiden
Grôssen [zu einer Grosse]
Les auteurs écrivent les fractions avec une barre horizontale et en note de bas de
page ils indiquent l’écriture du scribe à l’aide des quantièmes.

148
149
Reineke :Es ist der eine Haufen 1 und der andere 1/2 1/4, du Couchoud : 11 advient 1 + 1/4 + 1/16. Tu extrairas ensuite sa racine
sollst machen eine jede [von ihnen zu einem Haufen] carrée qui donne 1 1/4. Tu extrairas ensuite(la racine carrée de 100).
Gillings : « non traduit » Clagett: the result is 1 1/2 1/4 (delete) 1/16 (i.e., 25/16). You
Couchoud : La quantité de Tun est 1 celle de l’autre est 1/2 1/4. will take its square root. The result is 1 1/4. You will then take [the
Tu feras la somme (des carrés) square root o f 100]

Clagett : [Hence] if the quantity of the [side of the larger] square is 1, Traduction et commentaire
and that of the other is 1/2 1/4, [and) you will take the sum[of their squares] Il apparaîtra 1 1/2 1/4 \ 1/16. Tu feras sa racine carrée. Il apparaîtra :
Traduction et commentaire 1 (1/4). Tu feras [la racine carrée de 100]___________________ _

La première quantité est : un ; l’autre : 1/2 1/4. Tu feras chacune [au carré\ Tous les historiens sont pour une fois d ’accord. Le scribe
commence par donner un résultat faux : cette erreur a été repérée
Le scribe reprend les données sous la forme de la « bande » avec puisqu’un trait oblique, en rouge, figure après 1/4 qui est en trop.
une quantité égale à un puis il demande d ’effectuer une opération. C ’est peut être l’œuvre d ’un correcteur. Le scribe nous invite ensuite à
Compte tenu de la ligne suivante, il s’agit de calculer la somme des prendre la racine carrée du résultat :
carrés des deux quantités. Prenant ses désirs pour des réalités, S.
Couchoud introduit le mot « somme » qui ne figure pas dans le texte
égyptien ; M. Clagett la suit dans cette voie et auparavant il a ajouté,
cette fois à la suite de Schack-Schackenburg, entre les lignes 4 et 5 des La lacune de fin de ligne est comblée à partir des nombres
considérations sur l’élévation au carré de 1/2 1/4 que nous n ’avons intervenant dans les lignes suivantes et des présupposés liés tant à
pas retranscrites pour ces deux historiens : il en est de même pour R. l’énoncé qu’à la résolution proposée.
Gillings. Pour e terme correspondant à la mise au carré, nous pouvons
invoquer l’exemple M l 1 du Papyrus de Moscou. Ligne 7 : kheper-kher (10) irt 1 1/4 pen er gemet 10 kheper-kher
aou 8 \[ou aha 1]
Ligne 6 : kheper-kher 1 1/2 1/4 \ 1/16 ir-kher-ek kenebet-ef
kheper-kher em 1(1/4) ir-kher-ek [kenebet en 100] Erman, Krebs : das giebt 1 1/4. Mâche diese 1 1/4 um 10 zu
finden, das giebt 8 ...
Erman, Krebs : das giebt 1 3/4 22 ( ?). Mâche seine « Ecke »,
das giebt 1 1/4. M âche... Schack-Schackenburg : das giebt [10]. Teile 10 durch diese 5/4,
das giebt den Quotienten ( ?) 8,
Schack-Schackenburg : das giebt (einen Flâcheninhalt von)25/16
(quadratellen). Nimm die Quadratwurzel daraus, Nimm die Reineke : das ergibt[10]. Man môge machen diese 1 1/4, um zu
Quadratwurzel daraus, das giebt 5/4. Nimm die [Quadratwurzel der finden 10, er ergibt die Grosse 8.
gegeben 100 Quadratellen] Gillings : It is 10. Divide this 10 by this 1 1/4. It gives 8, the side
Reineke : Es ergibt 1 1/2 1/16.. Du sollst machen seine o f one square.
Quadratwurtzel, es ergibt 1 1/4. Du sollst machen [die Quadratwurzel Couchoud : II advient 10. Divise le 1 1/4 par le 10 ainsi trouvé.
der 100 gegebenen Quadratellen] Il en résulte la proportion 8.
Gillings : Then together these two squares have an area o f 1 1/2 Clagett : The result is [10]. Reckon with this 1 1/4 to find 10 (i.
1/16. Take the square root o f 1 1/2 1/6. It is 1 1/4. Take the square e., find the multiplier o f 1 1/4 that yields 10). The result is the
root o f this 100 cubits. quantity 8 [for the side o f the larger square].

150 151
T rad u ction et c o m m e n ta ir e ANNEXE 2

Il apparaîtra (10). Faire ce 1 1/4 pour trouver 10. Il apparaîtra la


grande, 8 : c ’es[r /a première quantité]____________________________ LE PETIT FRAGMENT 6619 DE BERLIN, QUELQUES
TRADUCTIONS
Comme 10 ne figure pas dans les calculs précédents nous
Le Petit fragment de Berlin a peu retenu l’attention des
sommes amenés à combler la première lacune par 10. La division de
traducteurs. Erman et Krebs le passent sous silence et R. Gillings se
10 par 1 1/4 donne 8 qui semble être la quantité cherchée. Schack-
contente d ’écrire « In the second problem, the amount o f restoration is
Schackenburg et S. Couchoud parlent à son sujet de quotient ou de
considerable, but as the problem is closely allied to the preceding one
proportion ce qui, a priori, ne veut rien dire dans ce contexte.
o f the difficulties are listened^"^ ». Quant à Schack-Schackenburg, en
Toutefois, invoquant le dictionnaire de Dimitri Meeks, en note de bas
dépit de son interprétation, il se contente de donner seulement
de p a |e , cette égyptologue ajoute aussi les idées de grandeur ou de
quelques éléments de la traduction.
taille^^. Nous l’avons rendu par un terme moins abstrait, à savoir, « la
grande » étant entendu que le signe est partiellement écrit. Ligne 1 : < ••> ir-kher-ek keneb(et) en 6 1/4 <kheper-kher 2 1/2 •>
Ligne 8 (ir-kher-ek 1/2 1/4 en) 8 pen kheper \sh[er 6 nedjes -J Schack- Schackenburg : Nimm die Quadratwurzel von 6 1/4
Schack-Schackenburg : [Nimm 3/4 von] diesen 8, das gibt [6, Couchoud^^ : Tu dois extraire la racine carrée de 6 1/4
das ist die Seite des anderen Quadrats]
Clagett^^ : You should extract the square root of 6 1/4.. .[i.e., 1 1/2]
Reineke .pas traduit,
Traduction
Gillings; Take 1/2 1/4 of these 8. It gives 6, the side of the otiier square,
< ">Tu feras la racine carrée de 6 1/4 <il apparaîtra 2 1/2 ••>
Couchoud : [tu feras le 1/2 + 1/4 de] ce 8, il advient la quantité
[de 6 pour l’autre quadrilatère]. Ligne 2 : < ->2 l/2pen ir djat < ••>

Clagett : [You will take 1/2 1/4 of] this 8. The result is [the Schack- Schackenburg :
quantity 6 for the side o f the smaller square] Couchoud : 2 1/2 est ce qui reste,
Traduction et commentaire Clagett : [take] this 2 1/2, which rem ains...[You take]
(Tu feras le 1/2 1/4 de) ce 8. Il apparaîtr[a 6 la petite. Tu as bien trouvé]
La dernière ligne est très incomplète et les traductions proposées Traduction
reflètent les idées de leurs auteurs. La restauration du 6 est en
< ••>( dire) ce 2 1/2. Le reste fait< ••>
particulier délicate : mais nous savons que les scribes employaient
plusieurs notations pour ce chiffre. Nous pouvons toutefois penser que Ligne 3 : < ->ir-kher-ek < ••> sep< ••>
la résolution s’achève par le calcul de l’autre quantité qui est le ( 1/2 +
Schack- Schackenburg :
1/4) de l’autre c ’est-à-dire 6. Nous avons suivi l’expression terminale
du Petit fragment. Couchoud : Tu dois faire.. .fois...

Gillings, Mathematics in the time o f the pharaohs, p. 162.


'Youchoud, Mathématiques égyptiennes, p. 133 : «grandeur, proportion, taille» Couchoud, Mathématiques égyptiennes, pp., 142-143.
(D. Meeks, Année lexicographique, I, p.56). Clagett, Ancient Egyptian Science, pp., 251-252.

152 153
Clagett : [.. .the square root of 400, i.e., 20]. Reckon [with 2 1/2 CLAGETT Marshall, Ancient Egyptian Science, A Source Book,
to obtain 2 0 ]...[The result is 8]times. [Multiply 8] Volume Three, Ancient Egyptian Mathematics, Philadelphia, American
Philosophical Society, 1999.
Traduction
< '•>1. Tu feras [ce reste 1,12] fois< ••> COUCHOUD Sylvia, Mathématiques égyptiennes. Recherches sur les
connaissances mathématiques de l’Égypte pharaonique, Paris, Éditions Le
Ligne 4 : < •>senen< •>djed en ef kenebet < •■> Léopard d’or, 1993.
Schack- Schackenburg :
ERMAN Adolf, KREBS Fritz, Aus den Papyrus der Kôniglichen
Couchoud : .. .dire à lui, la racine, Museen, Berlin, Spemann, 1899.
Clagett :.. .[by 2 and 1 1/2.] You should [now]say to him, the square ioot[s]
GILLLNGS Richard, Mathematics in the time o f the pharaohs,
Traduction Cambridge, The Massachusetts Institute of Technology, 1972 ; réimp. New
< •■> ce document. II lui est dit, <sa> racine carrée< ••> York, Dover, 1982.

Ligne 5 : < ">t a er pa iret d[jed < ••> GRIFFITH Francis Llewellyn, The Petrie Papyri, Hieratic Papyri from
Kahun and Gurob (principally of the Middle Kingdom), Londres, 1898.
Schack- Schackenburg :
Couchoud : PARKER Richard, Demotic Mathematical Papyri, Providence, Brown
University Press, 1972.
Clagett: ...[o f the component square]s according to this
calculation (irt) [are 16]
PEET Eric, The Rhind Mathematical Papyrus British Museum 10057
Traduction and 10058, introduction, transcription, translation and commentary, Londres,
The University Press of Liverpool, 1923, réimp. Leiden, 1977.
< ••>3 pour ce faire dont (il est) dit< ••>
Ligne 6 : < -en djat> en 12 djed sou gem-<ek nefer ••> REINEKE Walter-Friedrich, Die Mathematischen Texte der alten
Àgypter, Thèse, Berlin, 1964.
Schack- Schackenburg : und 12, die gesuchten Grôssen,
Couchoud : ...c ’est le 12 qui parle ainsi, tu trouves [juste]( ?), SHACK-SHACKENBURG Hans, Der Berliner Papyms 6619,
Zeitschriftf i r âgytische Sprache 38 (1900) 135-140.
Clagett : ...[and] 12. You say it is found...[i.e., correctly ?]
Traduction SHACK-SHACKENBURG Hans, Das kleinere Fragment der
Berliner Papyms 6619, Zeitschriftf i r agytische Sprache. 40 (1902) 65-66.
< --du reste> de 12. Il est dit que <tu as bien> trouvé.
STRUVE, Mathematischer Papyrus des Staatlichen Museums der
BIBLIOGRAPHIE
SchonenJdinste in Moskau, herausgegeben und kommentiert unter
CAVEING Maurice, La constitution du type mathématique de Benutzung einer hieroglyphischen Transkription von B. A. Turaeff, Quellen
l’idéalité dans la pensée grecque, Essai sur le savoir mathématique dans la und Studien zur Geschichte der Mathematik, 1930, réed. , Wiirzburg, Jal-
Mésopotamie et l'Égypte anciennes, Lille, Presses Universitaires de Lille, reprint, 1973.
1994.

154 155
Quelques procédés d’approximation
dans les écrits mathématiques maghrébins
des Xir-IV" siècles

Anissa Harbili
Ecole Normale Supérieure, Kouba-Alger

INTRODUCTION
Les procédés d'approximation, qui sont utilisés dans le calcul de
la racine carrée et de la racine cubique d'un nombre irrationnel, se
trouvent exposés dans les écrits mathématiques maghrébins connus de
la période allant du X lle au XIVe siècles comme le livre d'al-Hassâr
(X lf siècle) intitulé Kitàb al-bayàn wa t-tadhkàr [Le livre de la
démonstration et de la remémoration], le livre d'Ibn al-
Yâsamîn(m.l204) intitulé Talqïh al-qfkàr Ji V'^amal bi rushüm al-
ghubàr [La greffe des esprits pour l'utilisation des chiffres de
poussière], le livre d'Ibn M un‘^im(m.l228) intitulé Fiqh al-hisab [La
science du calcul] et les deux ouvrages d'Ibn al-Bannâ (m .l321)
intitulés Talkhïs a'^mâl al-hisâb [L'abrégé des opérations du calcul] et
R a f al-hijâb ^an wujüh a^'màl al-hisâb [Le soulèvement du voile sur
les formes des procédés du calcul] ainsi que les commentaires du
Talkhïs. Les algorithmes élaborés dans ces écrits de même que les
preuves développées et attribuées aux procédés d'approximation
représentent, dans l’état actuel de nos connaissances, le contenu de la
tradition de l’Occident Musulman sur le calcul de la racine carrée et
de la racine cubique d'un nombre entier ou fractionnaire.
Les renseignements que nous procurent certaines études récentes
sur les activités mathématiques au Maghreb [Djebbar
1980b; 1990; 1998] et l'analyse des textes non édités que nous avons
effectuée nous ont permis d ’établir une liste^ des ouvrages, rédigés

- Nous continuons d'enrichir cette liste au fur et à mesure de notre investigation.

157
pendant ces trois siècles, dans lesquels ont été traité des problèmes nombres, ne sont pas les mêmes dans les ouvrages que nous avons
d ’approximation. Dans cette liste nous avons sélectionné deux types séléctionnés. Aussi dans certains comme le Talkhîs d ’Ibn al-Bannâ
d'ouvrages suivant leurs contenus, il s'agit : ainsi que ses commentaires, rédigés à partir du XIV® siècle, les
1- Des ouvrages sur la science du calcul qui renferment deux problèmes d'approximation ont été abordés dans le chapitre consacré à
études : La première porte sur le calcul dans le système décimal l'étude des nombres radicaux [Souissi 1969, 64]. En effet, concernant
positionnel, c'est à dire les algorithmes des quatre opérations (pour les le calcul de la racine carrée d'un nombre entier, la première partie de
entiers, les fractions ainsi que les irrationnels quadratiques et ce chapitre contient l'algorithme d'extraction de cette racine lorsque le
biquadratiques), de même que sur les suites arithmétiques, les suites nombre est un carré parfait et des formules d'approximation qui
géométriques et les opérations spécifiques aux fractions comme la déterminent la valeur de la racine carrée de ce nombre quand celui-ci
réduction et la conversion. La deuxième étude est algébrique et est n'est pas un carré parfait. Dans les commentaires du Talkhîs , ces
consacrée à la règle de trois, les méthodes de fausse position et les formules ont été accompagnées d'un certain nombre d'exemples
algorithmes de résolution des six équations canoniques. Parmi les choisis dans le but de tester l'efficacité des procédés utilisés et
écrits qui sont classés dans cette catégorie, il y a : Talqïh al-afkàr f i d'évaluer leur précision. Dans d ’autres écrits comme le R a f al-hijâb
r^amal bi rushûm al-ghubàr [La greffe des esprits pour l'utilisation ^an wujüh a^mâl al-hisàb [Le soulèvement du voile sur les formes des
des chiffres de poussière] d'Ibn al-Yâsamîn(m.l204), les deux procédés du calcul], les problèmes d'approximation n ’ont pas été
ouvrages d'Ibn al-Bannâ(m.l321) intitulés Talkhîs a^mâl al-hisàb systématiquement étudiés dans ce chapitre. Effectivement concernant
le calcul de la racine cubique d'un nombre irrationnel, Ibn al-Bannâ a
[L'abrégé des opérations du calcul] et R a f al-hijàb ^an wujüh a^mâl
énoncé une formule d'approximation de cette racine dans le R a f al-
al-hisàb [Le soulèvement du voile sur les formes des procédés du
hijàb et l'a brièvement commentée dans le premier chapitre de ce livre
calcul] et les commentaires du Talkhîs. consacré aux nombres entiers. Le calcul de la racine carrée d'un
2- Des ouvrages de Calcul dans lesquels nous trouvons une nombre, par contre, a été entammé dans le chapitre sur les nombres
présentation du système décimal positionnel, des algorithmes des radicaux et a été développé de la même manière que dans le Talkhîs
différentes opérations arithmétiques (sur les entiers, les fractions ainsi [Aballagh 1988, 296, 405-410].
que les irrationnels quadratiques et biquadratiques) définies dans ce
Nous nous proposons, dans cette étude, de faire une présentation
système et une étude systématique des propriétés des nombres.
de toutes les formules d'approximation que nous avons repérées dans
L'Algèbre par contre est complètement absente dans ce type
les écrits maghrébins accessibles et plus particulièrement dans le Fiqh
d ’ouvrages c’est ce qui nous a permis de les distinguer. Dans cette
al-hisab d'Ibn Mun'^im et le R a f al-hijàb d ’Ibn al-Bannâ. Notre
catégorie, nous citons Kitàb al-bayàn wa t-tadhkàr [Le livre de la
préoccupation tout au long de cette présentation sera de révéler la
démonstration et de la remémoration] d' Al-Hassâr (Xlle siècle). nature des objets et des outils de Calcul ou d'Algèbre, qui ont pu être
Quand au Fiqh al-hisab [La science du calcul] d'Ibn Mun‘^im(m.l228) utilisés dans l'enseignement de ces procédés au Maghreb. Nous ferons
que l’auteur lui même a séléctionné comme un livre de calcul en suivre cet exposé d'une édition et d'une analyse mathématique d'une
l’intitulant "La science du calcul", il traite également de l'Analyse section de l'ouvrage d'Ibn Mun^'im intitulé Fiqh al-hisab [La science
combinatoire et de la Théorie des nombres comme le confirme du calcul] sur les procédés d'approximation de la racine carrée et de la
plusieures analyses de son contenu[Djebbar 1980a; 1990]. racine cubique d'un nombre irrationnel.
Les chapitres, qui renferment et traitent les procédés
d'approximation de la racine carrée et de la racine cubique des

158 159
Mais avant d'analyser le calcul des valeurs approchées des leurs présentation c’est à dire la position qu’ils doivent occuper par
nombres irrationnels dans les écrits maghrébins nous allons présenter rapport aux positions qui déterminent le nombre dont on veut extraire
quelques formules de ce calcul connues et utilisées en Orient. la racine. La représentation d'al-Kâshï(m.l429) semble être la plus
complète et la plus achevée car elle conserve les résultats de toutes les
QUELQUES PROCEDES D'APPROXIMATION EN ORIENT^ opérations partielles effectuées dans un seul tableau et expose
clairement les différentes étapes de l’opération. Cette présentation a,
Dans les ouvrages de calcul d'Orient, que nous avons consultés, vraisemblablement, facilité à l’auteur d'établir une généralisation de
les formules d'approximation de la racine carrée (respectivement de la l’algorithme et lui a permis de calculer la racine cinquième d ’un
racine cubique) ont été énoncées après l’algorithme de l'extraction de
nombre entier ^ [Damardâsh (ad-) & al-Hafnî, 66-71].
la racine carrée d'un nombre carré parfait (respectivement de la racine
cubique d'un nombre cube parfait). Ces deux algorithmes sont basés
sur l'écriture des nombres dans le système décimal positionnel et sur Procédés d'approximation de la racine carrée d'un nombre
les identités remarquables suivantes:
Les formules d'approximation sont basées sur la relation qu'il y a
( a - ^ b f = a ^ + b ^ + 2 .a b et (a+bf = + 3 a ^ b + 3ab^ +b^ entre deux nombres carrés consécutifs. En effet. Pour tout nombre non
carré a, il existe un nombre entier n tel que ;
Ainsi, concernant la racine carrée, on se servait du
développement décimal d'un nombre a qui est « ^ < a < (/I+ 1)^ et fl s'écrit a = n^+r

a = (j:„ + JC, +... + 2 a, 10' c'est à dire avec X; =Ui .10' Formule 1
/=0 .2
/— f ~2 a —n~ r
et de l’expression Vfl =yn +r ~n+ ------- == n+-
/! +
2n 2n
(j^o ... + )^ = («0 + fl, .10 +... + a„ .10" ^ Cette formule a été donnée par Al-Khwarizmi (m.850) dans son
traité sur le calcul indien [Allard 1992, 52-53, 183-184, 188], dont la
version arabe est perdue'^, puis par ses successeurs comme al-
= a„^ +(2.a„a, +a,^ )l0 + +20^0^ +«2^)10^ + ... + (2a„a„ +2a^a„ + ... + 2a„_^a„ +a„^) 10"

^ - Dans son ouvrage intitulé miftâh al-hisàb, al-Kâshi a utilisé le schéma dit de
Mais contrairement à l'algorithme de la racine carrée, qui est le
Ruffini-Homer.
même dans les ouvrages que nous avons consultés, l'algorithme de la - Les versions latines qui datent du Xlle siècle et qui sont issues du calcul indien
racine cubique exacte présente quelques différences au niveau de la d'al-Khwârizmî sont: Le Dixit Algorizmi qui est un texte contenu dans le manuscrit
formulation des calculs partiels effectués d'un mathématicien à un (Ms Cambridge, University Library, Li.6.5). Ce texte qui est considéré comme un
autre: nous faisons allusion aux produits et aux sommes partiels et à témoin précieux du calcul indien d'al-Khwârizmî ne contient malheureusement pas
le chapitre sur la racine carrée et ceci est due à l'état lacuneux du manuscrit.
M.Folkerts et R.Lorch signalent une autre version latine du traité al-Khwârizmï qui
^ - Les formules que nous allons présenté sont pour la plupart retrouvées dans les
est plus complète, il s'agit de celle contenue dans le manuscrit HC 397/726 of the
écrits mathématiques suivants: al-Fusûl j ï l-hisàb al-hindï [Les chapitres sur le
Hispanic Society of America, New York[Actes du S'®"™' colloque maghrébin 1994,
calcul indien] d'al-Uqlîdisî (Xe siècle), at-Takmila Jî l-hisâb al-hindï [Le 109]. La troisième version est le Liber Ysagogarum Alchorismi, la quatrième est le
complément dans le calcul indien] d'al- Baghdâdï(m.l037) et Miftâh al-hisâb\Lsi Liber Alchorismi et la dernière est le Liber Pulueris. Ces trois dernières oeuvres qui
s'appuyent sur la première contienent par contre le chapitre sur la racine carrée d'un
clef du calcul] d'al-Kâshl (m. 1429). Dans son ouvrage intitulé The Arithmetic o f Al-
nombre ainsi que le procédé d'approximation par les zéros que nous exposerons par
Uqlïdisï, A.S.Saidan a fait un exposé commenté de ces formules. [Saidan 1978]. la suite dans la formule 5. Pour plus de renseignement sur les auteurs de ces trois

160 161
Baghdadi (m .l037) [Saidan 1985a, 86], al-Uqlîdisï (Xe siècle) [Saidan relation qui les relie c'est à dire : (n +l f -n^ =2n +l pourait être
1985b, 218] et autres.^ considérée comme un élément qui justifierait la présence de certaines
quantités dans cette nouvelle formule tel que celle du dénominateur
Formule 2
ainsi que le rapport entre le reste et cette quantité. Nous pouvons
a-n également déduire, en nous référant à cette remarque, que cette
V« = +r ~ n+-^ = n+ deuxième formule est très différente de la première puisque l'erreur
2/1 + 1
commise et par défaut et ce par le fait que:
C'est la formule qu'al-Baghdâdî (m .l037) a proposé après avoir
commenté la première. Effectivement, dans le but de comparer les
deux formules citées, il s'est basé sur deux exemples et a déclaré
l'inefficacité de la première ^[Saidan 1985a, 86-87]. Nous retrouvons (n+lf =n^ +(2/1 + 1) , d'après la remarque d'al-Baghdâdî, avec:
également cette formule chez al-Uqlîdisî qui l'a proposé pour le cas (2/1+l) qui représente l'excès du plus grand carré par rapport au
particulier " =^ [Saidan 1985b, 218] et chez d'autres plus petit et également le dénominateur de la formule vérifiant :

mathématiciens comme an-Nasawî(m. vers 1030), Ibn Labbân(X-XIe


siècle)[Youschkevich 1976, 22, 78; Saidan 1978, 447; Djebbar 1987,
En nous appuyant sur cette remarque et sur l'idée de négliger une
137], al-Karajî (m.vers 1029)[Chalhoub 1986, 120], as-Samaw'al grandeur pour avoir un résultat approché, nous donnons
(m .ll72)[R ashed 1984,140] et al-Kâshî(m.l429)[Damardâsh (ad-) & l'interprétation mathématique suivante:
al-Hafnî, 64-65].
On pose = «+« d'où a ={n +uY =n^+2nu +u^
Quant à la justification du procédé. Nous n'avons pas trouvé
d'éléments qui permettent de construire une preuve car la notion de avec l'optimisation ~ u on aboutit à la relation a -n ^ =2nu +u
négliger des quantités très petites dans un calcul n'a pas été abordée a -n.2
qui donne une valeur approchée de u qui est , d'où la formule 2 .
dans les ouvrages que nous avons consultés. Cependant la remarque 2/1 + 1
d'al-Baghdâdî [Saidan 1985a, 90] concernant les nombres carrés qui
Formule 3
encadrent le nombre dont on veut calculer la racine carrée et la
r n. 2(a-n^] (a-n^)
Va=V/i‘^ + r » / i + ----^-7----= n + ^---------- V
2/1 + (2/1 + 1)
dernières œuvres ainsi que sur la comparaison de leur contenu voir: [Youschkevitch 2/1 +
1976, 15-16] et [Allait 1992, I-XXXV]. Sur les premières publications de ces
oeuvres voir [Toomer 1981, 364].
^ - L'utilisation de cette formule est déjà attestée dans des travaux plus anciens, Elle a été donnée par al-Uqlïdisî[Saidan 1985b, 218] qui, à notre
chez les babylonniens par exemple [Neugebauer 1969, 35, 47, 50, 52; Saidan 1978, sens, l'a proposé comme une valeur intermédiaire après avoir
452] ainsi que chez les grecs avec les travaux de Héron [Heath 1981, 323-325; Van remarqué que la formule 1 donne une approximation par excès et que
Der Wearden 1983, 183-184]. Quant à la justification de ce procédé, nous n'avons
la formule 2 la donne par défaut.
pas trouvé de témoignages précis en Orient sur les éléments qui permettent d'avoir
un résultat approché. Cependant, nous avons pu repérer en Occident Musulman, le Cependant aucune indication n'a été donnée sur une éventuelle
raisonnement qui a été utilisé dans ce but. Nous exposerons dans la deuxième partie
généralisation de ce procédé pour des nombres supérieurs ou
consacrée à l'étude des approximations en Occident Musulman les preuves qui ont
été proposées pour justifier ce calcul approximatif inférieurs à ceux utilisés dans les exemples traités par l'auteur. Les
^ - Les deux exemples étudiés sont V2 , V J . tests que nous avons effectués ainsi que la relation pouvant lier les

162 163
deux quantités , (4^ ) obtenues à partir de l'égalité suivante
Formule 5
nous laissent supposer qu'il s'agit a - n‘
+ r « /I + = /f + •= /i +
d'un procédé qui ne s'applique que sur des nombres très petits. 3/i(/i + l)+ l 3/1^+3/1 + 1 (/f + l)^ —/i^

Comme pour les formules prédentes, nous n'avons trouvé aucune Cette formule a été donnée par al-Baghdâdî [Saidan 1985a, 89], as-
justification du procédé dans les écrits que nous avons consultés. En
Samaw'al [Rashed 1984, 140], Nasîr ad-dîn at-Tüsî (m. 1274)[Djebbar
revanche, si on utilise les mêmes idées proposées pour justifier la
formule 2 nous pouvons donner à cette nouvelle formule l'explication 1987, 138] et al-Kâshî [Damardâsh (ad-) & al-Hafhî, 68]. La valeur
mathématique suivante : déterminée par cette formule a été appelée "approximation
conventionnelle" par al-Kâshï [Damardâsh (ad-) & al-Hafiiï, 68].
On pose +/•=«+« d'où a=(/i + w)^ = « ^ + 2«« + «^
Comme pour les formules d'approximation de la racine carrée
avec l'optimisation f on aboutit à la relation d'un nombre, il n y a aucun élément qui pourrait nous aider à justifier
a-n
.2 ce calcul approximatif outre l'explication d'al-Baghdâdî [Saidan
a -n ^ =2nu+^ qui donne une valeur approchée de u qui est
2/1 1985a, 90]. Ce dernier a, dans ce cas aussi, donné la même
interprétation sur la quantité (3/1^ +3/i + l), il s'agit de la relation qui lie
Formule 4 les deux nombres cubes encadrant le nombre dont on calcule la racine
c'est à dire (/i + l)^ =3/i^ +3/i + l.
10" 60" b \c '" Pour justifier ce procédé nous nous réferons donc à cette
La majorité des mathématiciens arabes de l'Orient dont les écrits remarque et à l'idée de négliger les quantités qui sont très petites.
nous sont parvenus ont consacré une section de leur ouvrage à l'étude Ainsi, si on pose ^ = /i+v, avec 0 < v < l, on retrouve la formule 6
de ce procédé dans les deux bases décimale et sexagésimale. Plusieurs en nous basant sur l'optimisation (1)
exemples ont été proposés et traités dans le but de prouver son
efficacité. Le cas, connu sous le nom de "procédé d'approximation par En effet, a = (/i + v)^ +3/i^v + 3/iv^ +v^

les zéros", que nous traduisons par la formule Va = , est celui En utilisant ( 1), on obtient a-/i^=(3/i^+3/i + l)v d'où
10"
a-zt^
qui a été le plus développé.
3/f ^ + 3/1 +1

Procédés d'approximation de la racine cubique d'un nombre


Comme pour la racine carrée, toutes les formules que nous allons Formule 6
présenter reposent sur la relation qu'il y a entre deux nombres cubes
3r 3/ 3 . .
consécutifs. Pour tout nombre non cube a il existe un nombre entier va = V/i + r =/i+— -----
3/1^ +1
n tel que <a<{n +l f et a s'écrit fl = /i^ + r.

164
165
C'est la formule qui a été donnée par an-Nasawî [Djebbar 1987, JC2 étant la deuxième valeur approximative du nombre irrationnel
137] et Ibn Labbân [Saidan 1978, 459] mais qui, apparemment, n'a pas , en appliquant le même principe on obtient:
été reprise par les mathématiciens postérieurs^.
X2 - a
Notre justification de ce procédé est la suivante: X2 + si (x2^ - a ) <0
2n
Va =4n‘ + r =JC3 =
a={n +v f =n^ +3/i^v+3/iv^ +v^ , on choisit de considérer «0
et pour aboutir à la formule. x j- si (jC2^ - a j >0
2n
Formule 7
JC3 est la troisième valeur approximative du nombre irrationnel ^^â.
avec b =10 ou b = 60 ou bien quelconque. 2-Pour la racine cubique, il applique la formule suivante:
bi"
Si jcj est la première valeur approximative du nombre irrationnel
Comme pour la formule 4, ce procédé a été largement étudié et a
été considéré comme étant le meilleur moyen à adopter dans les deux Va calculée en appliquant la formule 5 on a:
bases décimale et sexagésimale pour améliorer la valeur du nombre a-xi 3
irrationnel ^ â . Plusieurs exemples ont été proposés et traités pour X2 =Xi + est une deuxième valeur approximative du
2n^+n
prouver son efficacité. Le cas b = 10 a été le plus étudié, et a été connu
nombre irrationnel Vâ[Rashed 1984,118-119].
sous le nom de "procédé d'approximation par les zéros".
Nous remarquons à travers cette formule qu'as-Samaw'al tiens
Enfin pour cette partie, il est important de signaler que nous n'avons
compte de la nature des erreurs commises lors de chaque étape de son
trouvé aucune trace du principe de l'approximation successive, dans les
calcul. Aussi concernant la racine carrée il a évoqué deux formules car
écrits que nous avons consultés, à l'exception du traité d'arithmétique
comme nous l'avons nous même noté l'erreur commise dans le calcul
d'as-Samaw'al dans lequel a été évoquée la formule suivante;
de jcj est soit par excès soit par défaut. Cependant, une seule formule
est proposée pour la racine cubique car comme nous pouvons le
Formule 8
constater l'erreur commise avec l'approximation conventionnelle est
1-Pour la racine carrée, as-Samaw'al adopte le raisonnement suivant: toujours par défaut.
Soit xi la première valeur approximative du nombre irrationnel L'auteur ne donne aucune justification des procédés ni aucune
V« , calculée en appliquant soit la formule 1 soit la formule 2 alors: explication sur les quantités qui apparaissent dans les dénominateurs
de ces formules mais il propose d'étendre l'itération indéfiniment afin
xt 2 -a\„| d'obtenir une meilleure précision de la valeur des deux nombres
Xi + -, si irrationnels. V a, Va.
2/1
^fâ = +r =JC2 =
xi -a\
QUELQUES PROCEDES D’APPROXIMATION AU MAGHREB
x \- , si (x i^ -a )> 0
2n DES Xlle XlVe SIECLES
Dans le traité d'Ibn Mun^'im intitulé Fiqh al-hisâb, l'auteur a
’ - En effet, nous n'avons pas retrouvé cette formule chez al-Karajî ni chez al- élaboré un autre type de procédé d'approximation très différent de
Kâshî ni dans les autres écrits que nous avons consultés.

166 167
celui que nous avons trouvé en Orient. Cet ouvrage d'Ibn M un‘"im est Formule 9
le plus ancien écrit que nous possédons actuellement qui renferme des
Premier cas :
formules d'approximation justifiées et utilise de nouveaux outils de
Calcul et d’Algèbre. Les écrits maghrébins rédigés à partir du XlIIe
Si (a-«^)<((n+l)^-a) alors +r^ n + ~
siècle, comme ceux d'Ibn al-Bannâ, dans lesquels a été repris ce
raisonnement liant le Calcul à l'Algèbre, nous ont permis de faire une Deuxième cas :
analyse de ces nouveaux procédés et de tirer certaines conclusions.
Avant d'exposer les formules utilisées dans les écrits maghrébins, Si (fl-«^)>((/i+l)^ -a ) alors Va =V«^ + r « (w + l)- ~
nous rappelons que l’algorithme d'extraction de la racine carrée
(respectivement de la racine cubique) d'un nombre est généralement Ce sont les formules que l'on a trouvé chez Ibn al-Yâsamïn (m.
présenté avant l’étude des procédés d'approximation de la racine carrée 1204)[Zemouli 1993, 247] et Ibn Munrim (m. 1226)[Ibn Munrim,
(respectivement de la racine cubique). Certains mathématiciens n'ont pas
411). Quant à Ibn al-Bannâ(m.l321)[Souissi 1969, 64] et les
respecté cet ordre comme al-Yâsamïn(m.l204), qui a exposé l'algorithme
commentateurs du Talkhîs comme al-'^Uqbânî (m.l408)[Harbili 1997,
de la racine cubique mais n'a pas abordé le calcul approché du nombre
irrationnel ^ dans son ouvrage intitulé Talqîh al-qfkâr f i V^amal bi 327], Ibn Haydur (m.l416)[Ibn Haydûr, 28], Ibn Zakariyyâ

rushüm al-ghubâr [Zemouli 1993, 264-266], et Ibn al-Bannâ(m.l321) (m .l4013)[Ibn Zakariyyâ, 108a-109b] et Ibn Qunfudh
qui a proposé des formules d'approximation de la racine cubique d'un (m .l413)[Guergourl990, 82-83], ils n'ont gardé de cette formule que
la relation donnée dans le premier cas en traduisant la condition
nombre irrationnel a tout en évitant de calculer [^ J= /i dans son R a f
al-hijàb ""an wujüh a'^màl al-hisâb [Aballagh 1988,296]. (a-«^)<((/i+l)^ -a) par (a-«^)</ioubien r<n.

Justification du procédé
Procédés d'approximation de la racine carrée d'un nombre
Ibn Mun'^im n'a pas donné des arguments sur ce calcul qui lui a
Pour tout nombre non carré a il existe un nombre entier n tel
permis d’avoir le résultat approché mais il a précisé et vérifié l'erreur
que n^<a<(n +\ f
avec laquelle est calculé le nombre irrationnel Va C'est cette
Le calcul de n se fait en appliquant l'algorithme de l'extraction de vérification donnée par Ibn Mun^'im en guise de preuve qui a été
la racine carrée d'un nombre carré qui est le même que celui qui est reprise par la suite dans certains commentaires du Talkhîs comme
connu et utilisé en Orient.
celui d'al-'^Uqbânî [Harbili 1997, 328-329].
En posant a = + r , voici les formules utilisées dans les écrits
qui nous sont parvenus^. Les arguments d'Ibn al-Bannâ [Aballagh 1984, 408] au sujet de
cette formule sont basée sur l'optimisation = 0 , avec 0 < u < I .

Si on pose 4â=n +u on aura a-n^=2nu +u^ avec = 0 il


soustrait le carré de u du second membre de l'égalité et aboutit à:
* - Certaines de ces formules ont été déjà présentées et étudiées, pour la
première fois par M. Lamrabet dans son Mémoire de Maîtrise et reprises dans
son Introduction à l'histoire des mathématiques au Maghreb [Lamrabat 1981 ;
1994], - Sur cette preuve, voir notre analyse de la section du Fiqh al-hisab.

168 169
a -n interpretation à la dernière étape du raisonnement de l'auteur du R a f
a - n ^ ~ 2nu qui entraîne « = d'où ^r - n + . —
2n al-hijâb qui consistait à ajouter ou bien à soustraire la quantité
La deuxième relation par contre n'a pas été démontrée par Ibn « ^ « 0 [lbn Haydûr, 110a-110b]. Quant à Ibn Zakariyyâ, il a repris
Mun^'im. Quant à Ibn al-Banna, il a prouvé qu'elle est équivalente à la intégralement les preuves d'Ibn al-Bannâ telle qu'elles ont été
formule 10[Aballagh 1988, 410]. exposées dans le R a f al-hijâb [Ibn Zakariyyâ, 29-30]

Formule 10 Formule 11
2 r +1
^fâ =-Jn + r « /f + SI r > n t
2n + 2
2xi
Cette formule a été donnée par Ibn al-Bannâ dans le Talkhïs OÙ xi représente la première valeur approchée du nombre
[Souissi 1969, 64] puis elle a été reprise par la majorité des
irrationnel ^fâ .
mathématiciens à partir du XlVe siècle. Certains d'entre-eux, comme
al-^'Uqbânî [Harbili 1997, 328-334], Ibn Haydür [Ibn Haydûr, 31] et Cette formule, qui est l'itération des deux dernières formules,
illustre le principe des approximations successives qui a été énoncé et
Ibn Zakariyyâ [Ibn Zakariyyâ, 111a], ont démontré à la suite d'Ibn al-
utilisé par al-Hassâr au Xlle siècle pour un nombre d'itération égale à
Bannâ qu'elle est équivalente à la formule 9 deuxième cas.
2 [Djebbar 1987]. Nous l'avons également retrouvée chez Ibn
Justification d'Ibn al-Bannâ [Aballagh 1988, 408-410] Mun'^im [Ibn MunHm, 411-412] qui explique que c'est la formule 9
10
qui donne la valeur du nombre fractionnaire xi
En posant («+l)=Vâ+K on aura [n +\ f - a-u^ +2^^âu
Au XlIIe siècle Ibn al- al-Banna a évoqué ce principe dans le but
En posant = 0 on ajoue au deuxième membre de l'égalité d'améliorer la valeur du nombre irrationnel Vâ [Souissi 1969, 64].'^
et on trouve (« + 1)^ - a = 2w^ + 2 4 â u = 2w(Vâ+ «) = 2u[n + 1) Les commentateurs du XIVe siècle l'ont suivi dans ce raisonnement et
ont introduit la formule dans leurs écrits, accompagnée d'un certain
r +1
Par conséquent Vâ=(« + l) - « = /i + nombre d'exemples. Certains d'entre eux, comme al-*^Uqbânî, ont
2/1 + 2
répété le procédé jusqu'à n=3 et ont déclaré qu'il est possible de
Notons qu'Ibn al-Bannâ a rassemblé la formule 10, premier cas, poursuivre l'itération indéfiniment [Harbili 1997, 334-336].
et la formule 11 dans un seul énoncé et les a fait accompagner des
conditions r ^ n et r > n . Cette nouvelle présentation a été introduite
dans la majorité des ouvrages mathématiques rédigés à partir du XIVe Formule 12
siècle mais la preuve du procédé n'a pas été abordée de la même
manière dans ces écrits. Ainsi Ibn Qunfiidh a multiplié les exemples i a.b* pour b assez grand.
d'application mais n ’a présenté aucune justification à la formule et al-
‘'Uqbânî a prouvé certaines relations qui assurent l'équivalence de
certaines formules entre-elles. Ibn Haydür, par contre a proposé une '° * Voir l'analyse mathématique de la section du Fiqh al-hisâb.
preuve géométrique qui ne lui permettait pas de donner une ” - Ibn al-Bannâ a d ’ailleurs utilisé l'expression arabe "tadqîq at-taqrïb" que nous
traduisons par "raffinement de l'approximation".

170 171
Procédés d’approximation de la racine cubique d’un nombre
Cette formule qui a été proposée dans le Fiqh al-hisàb d'Ibn Pour tout nombre non cube a, il existe un nombre entier n tel que
Munôim [Ibn Munôim, 412] et dans le Talkhïs d'Ibn al- al-Bannâ <a<(n+lf et fl s'écrit a = + r. Les identités qui ont été utilisées
[Souisi 1969, 64] a fait l'objet de quelques commentaires de la part de en Orient pour extraire la racine cubique d'un nombre cube parfait
certains mathématiciens du XlVe siècle comme al-‘^Uqbânî sur le sont les mêmes que celles que l'on retrouve dans l'algorithme élaboré
choix de b. Ce dernier a critiqué Ibn al-Banna et tous ceux qui ont dans l'ouvrage d'Ibn al-Yâsamîn pour le même calcul [Zemouli 1993,
déclaré que ce procédé devient plus précis lorsqu'on choisit b assez 264-266].
grand*^[Harbili 1997, 338-342]. Effectivement quelques tests ont
montré que pour certaines valeurs on ne peut qu'approuver cette Pour déterminer une valeur de la racine cubique d'un nombre qui
critique, l'exemple suivant en est la preuve: n'est pas un cube parfait, Ibn Mun'^im se base sur le principe de la
comparaison du nombre a avec les nombres cubes, qui l'encadrent, et
propose les deux formules d'approximation suivantes [Ibn Munrim,
a Vfl (utilisant la b ra 412-417]'^
calculatrice)
2 1,414213562 2 1,083333333 Formule 13
3 1,416666667 Premier cas
4 1,333333333 Si ü-n^<(n-¥lŸ-a alors
5 1,414285714
99 1,414069264 ^ = + r «« +

900 1,395752022
Deuxième cas
56789 1,414213562
Si a-«^ > («+ l)^-fl alors:
Nous remarquons que pour b=3 nous obtenons une meilleure
approximation du nombre irrationnel que si on choisit b=900.
Cependant, nous avons pu constater après plusieurs tests qu'à partir du r 3{n + i y 3(« + l)^ ' (;i + l ) ^ - f l
^ = + r =(/i + l ) - K
nombre 56789 on aboutit presque à la même valeur du nombre 4 l 3(« + l ) - l 3(« + l ) - l 3(ii + l ) - l
qui est 1,414213562.

- al-‘^Uqbânï prouve à travers un exemple que le choix de b assez grand ne


garantie pas toujours une minimisation de l'erreur commise par ce procédé. En effet,
- Ces formules seront reprises par Ibn Zakariyyâ dans son commentaire au
l'auteur se propose de calculer V6 en choisissant d'abord b=9 et calcule l'erreur
Talkhïs et par ^l-Qatrawânï(XIVe siècles) dans son ouvrage intitulé Rash far-nidàb
commise =-rÜ 7 puis b=4 et calcule l'erreur e j = - ^ - H constate alors en min thughûr a ‘m al al-hisàb.
comparant les deux erreurs que ei > e i-
173
172
Justification'"^
a Va par Va parF5 Va parF13 Va parF14
Pour justifier ces formules, l'auteur emprunte une démarche calculatrice
algébrique après avoir utilisé l'optimisation lorsque le nombre
2 1,259921 1,142857 1,25 1,145497
positif U est supposé plus petit que 1. En effet, d'une part:
3 1,442249 1,285714 1,425390 1,263762
en posant ^ = n+u , 0<i/<l, on aura a=n^+3n^u+3nu^+u^
6 1,817120 1,714285 1,819803 1,816496
avec onobtient a-n^ ~3n^u +(3n+l)u^
7 1,912931 1,857142 1,913552 1,912870
3n^ a-n 11 2,223980 2,157894 2,221404 2,222474
D'où la résolution de l'équation u^ + M=- dont la
3/1+1 3//+1
18 2,620741 2,526315 2,625 2,618033
2 N
^ 3n^ £ z ^ _ i / 3/1 19 2,668401 2,578947 2,671785 2,666666
solution est «=.
3#i+l 3II+1 3/1+1
21 2,758924 2,684210 2,760828 2,758305
D'autre part: 26 2,962496 2,947368 2,962547 2,962494
en posant ^ = (/i+ l)-v , 0< v < l , on aura 0,1 0,464158 0,459016 0,466835 0,464087
a = {n + l f - 3 ( n + i f v+ 3(/i+ l)v^ - 0,5 0,793700 0,792899 0,7937007 0,7937003

avecv^=v^ onobtient (/i+ lf-a « 3(/i+l)^v+(3(/i+l)-l)v^ 0,8 0,928317 0,926199 0,928295 0,928326
34 3,239611 3,189189 3,238238 3,240051
(/i + l)^ - f ll 3{n + l f
D'où la résolution de l'équation v^ +
3(« + l) - l j"3(« + l) - l 35 3,271066 3,216216 3,269413 3,271690
dont la solution est
Nous constatons également que l'erreur commise par la formule 13
r est par défaut dans le premier cas et est par excès dans le deuxième.
V=
= 1/
3(« + l) ' 1 1/ f 3(/i + l)' (n +l f - a
72
3(/i + l ) - l Comme nous l'avons déjà signalé, Ibn al-Bannâ a évité d'évoquer
1
le calcul de la racine cubique d'un nombre dans le Talkhîs pour des
Les tests que nous avons effectués montrent que cette formule est
plus précise que la formule 5. Voici quelques exemples qui le raisons qu'il a exposé dans le R a f a/-/nÿd6 '^[Aballagh 1988, 296]
justifient: mais il a proposé dans ce dernier ouvrage la formule suivante:

- La citation intégrale d'Ibn al-Bannà est:


JT jlj jâ.1 u s JJ / IJA J j IÎ J jjla j:ki j"
jj-^U (_L<9i jJ'^,11 jV ^A.^jii U jS j La ^ JJ*-) jjaJL)
"La détermination du côté du cube est longue, et de peu d'utilité. C’est pour cette
- Pour justifier ce procédé, Ibn Mun'im se base sur un exemple précis. Pour plus
de détails, voir l'analyse de son texte. raison/ que nous avons abandonné (dans le Talkhîs) la détermination du côté du
cube. Et si la racine carrée s'obtenait par l'algèbre, selon un procédé autre que celui

174
175
Formule 14
Et en utilisant «0 on aboutit à l'équation
a -n ^ ( n '^
}fâ —+ OU bien ,2 ^ ~ = (/I + 1) V(cinquième équation dans la classification
2 l 3n l l j 3(w +1)

#1+ 1Y (#i+l)^-a
d'al-khwârizmî) dont la solution est v=
2 Ht, 2 J 3(n + l) ~ ir ) 3(#i+i)

Cette formulation montre que, comme Ibn Mun'^im, Ibn al-Bannâ D'après les tests que nous avons exposés dans le tableau ci-dessus,
se base sur la comparaison du nombre a avec les nombres cubes qui nous remarquons que la deuxième relation de la formule 14 donne une
l'encadrent. valeur encore plus précise de la racine cubique des nombres.

Justification CONCLUSION
Il est intéressant de noter que malgré son passage furtif, Ibn al- Pour conclure, il est intéressant de signaler, après cet exposé,
Bannâ n'a pas omis de mentionner les étapes les plus importantes du que l'étude des procédés d'approximation de la racine carrée et de la
racine cubique d'un nombre au Maghreb des XlIe-XIVe siècles est peu
raisonnement qui l'a fait aboutir à ces formules. Il s'agit de
différente de celle de l'Orient. Aussi, au vu des textes qui nous sont
l'optimisation « 0 lorsque u est considéré comme un nombre positif
parvenus, nous contatons que la formule attribuée à al-Khwârizmî est
plus petit que 1 et du moyen algébrique qui consiste à résoudre les
commune aux deux traditions et que les mêmes identités ont été
équations quadratiques 4 et 5 dans la classification d'al-khwârizmî. utilisées pour le calcul approximatif de la valeur des nombres
En effet, en posant ^ = n+u , 0 < « < 1, on aura irrationnels Va , ^ .

a=n^ +3n^u+3nu^ +u^ Cependant, l'étude de ces procédés d'approximation s'est élargie
en Orient aux racines avec al-Kâshï qui a énoncé la formule
a-n'
Et en utilisant «0 on aboutit à l'équation u^+nu= a-nP
3n suivante Vâ«n+- lorsque cette racine n'est pas exacte
(quatrième équation dans la classification d'al-khwarizmï) dont la (n + l)P -nP
[Damardâsh (ad-) & al-Hafhï, 66-71]. Il a même été prouvé que cette
solution est j ” . .+ f— dernière formule a été déjà utilisée pour p = 5, au moins, au Xlle siècle
dans le traité d'arithmétique as-Samaw'al.[Rashed 1976, 140]. Mais au
D'autre part, en posant ^ = {n+l)-v, 0< v < l , on aura Maghreb, une réduction du contenu du chapitre sur les approximations
est observée à partir du XlVe siècle avec la suppression de l'étude de la
a ={n-^if -3(« + l)^v+3(/i+l)v^ -v^ racine cubique d'un nombre dans les écrits qui nous sont parvenus à
l'exception de celui d'Ibn Zakariyyâ et d'Al-Qatrawânï(XIVe siècles). 11
est probable que l'ouvrage d'Ibn al-Bannâ intitulé Talkhïs a'^mâl al-hisâb
devenu à partir de ce siècle un des plus importants manuels
d'enseignement des mathématiques dans la région, aurait eu un impact
qui lui a été consacré (dans le Talkhïs), nous n'aurions pas évoqué son
approximation; en effet, la racine carrée est un fondement pour l'algèbre; sache-le".

176 177
considérable dans la rédaction d'un grand nombre d'ouvrages’^. Ce serait Preuve
sans doute sous son influence que le contenu de ces écrits s'était restreint
[Posons Vîô = 3+ -^]
au calcul de la racine carrée des nombres seulement.
Pour finir, nous revenons sur cette idée d'optimisation de certaines
3 + Z = ? Î ± F ^ avec q ne divisant pas {3q + p ) et =10.
quantités plus petites que l'unité pour dire qu'elle aurait été utilisée en <i fl q
Orient de la manière suivante = u puis généralisée à une
Par conséquent q^ divise (3^ + p ) ^ .
puissance n quelconque a aboutit à l'approximation conventionnelle.
Mais au Maghreb elle a été illustrée par et a conduit à travers la D ’où ^ divise (3^ + />), ce qui est absurde.
résolution des équations quadratiques à des formules différentes. Ce Le nombre 10 n'admet, donc, pas de racine [carrée exacte].
dernier type de raisonnement, qui est attesté au Maghreb et qu'on n'a pas
retrouvé dans les écrits d'Orient peut être considéré comme un élément
[Remarque 2]
nouveau qui pourrait nous aider à identifier les ouvrages maghrébins ou
ceux qui ont été écrits au Maghreb. C'est également un élément qui De la même manière, nous pouvons prouver que [le nombre 10
pourrait nous renseigner sur la circulation des idées ou des livres n'admet pas de racine] cubique [exacte].
andalous et maghrébins vers l'Orient. En effet, si nous supposons que 10 admet une racine cubique on aura:

Vïô = 2+— [u et V des entiers premiers entre eux] et


Analyse mathématique d’une section
U 2v +u X . (2v + ttP
du fîqh al-hisâb d’Ibn Mun^im 2+—= ------ avec Vne divisant pas (2v+u) et aussi ------ ^— = 10
V V

(Ms. Rabat B.G, n°416Q) diviserait (2v + u f . Par conséquent v diviserait aussi (2v+m)
(ff.410-417) ce qui est absurde.

[Remarque 1] Calcul de la racine [carrée d’un nombre non carré]


Sache qu’il y a plusieurs nombres rationnels qui n'admettent pas [Règle 1]
de racine [carrée exacte]. Le nombre 10 [par exemple] n'admet pas de
racine [carrée exacte]. [Pour] tout nombre A, A étant non carré, on a : «^ < < (n + 1)^ et :
En effet, supposons que le nombre 10 admet une racine. Cette
dernière vérifiera 3 < Vïô < 4 . Or, il n'existe pas de nombres entiers (■>
entre les nombres 3 et 4 [par conséquent >/ïô n ’est donc pas un
I— A ~
nombre entier]. 4Â = n-y —-— (2)
2n
10 pourrait admettre une racine qui s'écrit Vîô = 3+— [avec p t t q Preuve
R
premiers entre eux]. Mais ce cas n'est [également] pas possible [car] : Soient AC le nombre dont on veut calculer la racine et AB le
carré le plus proche de AC.

- La majorité de ces ouvrages ont été conçus dans le but de commenter le - Le titre de cette première partie a été donné comme suit : ‘Problèmes relatifs au
contenu du Talkhïs. calcul de la racine’.

178 179
Posons ; Problèm e
BC
AB = KR^ = RI et RI^ = A T VÏ4 ?
2.KR
Je dis alors que K l est une racine carrée approchée de AC. RI^ On a 14 = 16-2 d'où 2.4
est l’erreur commise par ce calcul.

B K R [Règle 21
I
r — •>!A 18
=— .

[En effet,] [Rem arque 4]


c
KR.(2.RI) = BC et RI^ = AT et KR^=AB Si A est un nombre fractionnaire [qui s'écrit ^ = ^ 1 choisit
D’où KI^=[(KR + RI)^ = KR^ + 2KRRI + RI^] = TC=A C + RI^ tel que aj>^ soit un nombre entier.
C'est ce que nous voulions démontrer. On poura choisir [dans certains cas] =D^.

[R em arque 3]
Problèm e
Pour obtenir une meilleure approximation il suffit de choisir le
carré [AB] un nombre fractionnaire qui soit très proche du nombre
[dont on veut calculer la racine].
Nous avons 3 + l+ l(l)= ^ 1 5 ± p l = ^

Exemple Calculons en appliquant la règle 1 ^63.(2.s) = VÏÔÔ8


=?
Nous aurons alors
[En appliquant la formule (2) de la règle 1 on trouve] le carré le
plus proche de 20 est égal à (20+ |) = (4 + i)^ . Car 63(i(l))= 1008(1 (i-(l(i)))) d'où ^ = -^/lO O sllild lli

(4 + 1 )- = , + i _ i(i) = 4 + i+ i(i) [Calcul] de la racine cubique [des nom bres non cubes]
19
' 2/ 2(4 + i j 2 4 ^ / 9 4\9/

[R em arque 5]
Les nombres cubes consécutifs sont 1, 8, 27, 64...^^, 11 n'existe
(‘*+9 + 4 (9))^ = ^*+ 2 ^ ( 9 (9))) proche [ du nombre 20] pas de nombres cubes entre deux cubes consécutifs car les racines des
que (20+ i ) . nombres cubes consécutifs s'excèdent de un.

On pourrait envisager un autre nombre carré plus proche [tel que


4 + |+ l( j-) par exemple] et appliquer la même formule afin d ’obtenir ^ - L’auteur a noté qu’il faudrait choisir très grand.
19
une valeur plus précise. - L’auteur a intitulé cette deuxième étude comme suit [Calcul] de la racine cubique [des
nombres non cubes] par des méthodes d'approximations

180 181
35 n'est pas un nombre cube Posons IS^ alors BH = (3KI + l)is^+3KI^.IS
En effet, si le nombre 35 admettait une racine cubique nous
[D'où l'équation] IS^ = 3^ d)
aurons alors:
Dans le cas de l'exemple traité nous aurons:
3 <yS^<4, or il n y a pas d'entiers entre 3 et 4.
tç2 , 4S rç _ BH ^ 6
/A +17^*5»- I 3- - Ï 3
Si on suppose que ^35 =3+-^ la preuve exposée précédemment
O1
prouve l'impossibilité de ce cas. En posant obtient IS^ + I S .S R = - ^ ^ et
Problème IS ^ + IS.SR = ^IS.IR

^ = ? En posant F le milieu du segment SR auquel est rajouté le


segment IS, nous aurons [d'après (E,II,6)]
[Règle 3]''
(Sif + /S)/S + ( ^ f = (if- + /s)^ et (5J? + / s )/5 [= 3^ | = ^
[Pour tout nombre non cube A nous avons <^<(« + l)^

Si A-n^ -A alors D'OÙ ( f = [ ^ . (^ )^ ] = = 3 .il.^ ( x )

En appliquant les règles d'approximation de la racine


carrée on obtient une valeur approximative de la quantité
T i7 - I BH . IsR ^ (s r ) ^ I BH . i l 3Kl^ ^ 1 I 3KI^ \
Preuve 3ÏÔ+Ï VT/ “ V T " / " 2 t en"/

Soient 70= AH = AB + BH = 64 + 6 avec AB = KI^ = 4^ et


posons KS = ^ A H
D 'où A 5 = C 5 ÏT = 4 + i + i ( i ) + | ( x ( i |

B H K R
[Remarque 6]
[Deux erreurs sont commises à travers ce procédé] la première au
niveau de l’étape où nous avons utilisé IS^ = I S ^. La deuxième lors
K S^ = K I^ + IS ^ + 3 K I^ .IS + 3 K I.IS ^ . Formule déjà prouvée.
du calcul de la racine [carrée du nombre j 1=
On 3 K r =48 , 3K I = U par conséquent
KS^ = A H = KI^ + 4 S I S + n i S ^ + IS^
pas un carré parfait.
Problème
A H - K I^ = B H = IS ^ + 4 8 /5 + 12/5^ = 6
^42=?

Les nombres cubes consécutifs sont; n^,(n + l)^,(n + 2)^.... Pour « = lnous
retrouvons la suite des cubes énoncés dans le texte.
^ - L'auteur a fait référence à l'exemple VÏÔ déjà traité.
Nous exposons la preuve ainsi que la fonnulation de la règle 3 en nous référant
sur l’exemple que Fauteur a traité c'est-à-dire le calcul de ^JÏÔ .

182 183
[Règle 4 WI.HF = 4(lR.8)=32IR et IR.LK=IR^
Si A -n ^ -A alors D'où IR^ +48IR = 12IR^ + 2 2 ....... (1)

3{n + l f " 3(» + l)^ V {n + l Y - A En


posant IR^^IR^, [['équation (1)] se ramène à
^ = (» + i)- K
3(« + l)-l 3(/i + l)-l 3(/i + l)-l niR^+22=4SIR .....(2)
(2) se ramène elle aussi après division par le nombre 11 à
[Preuve] IR^+2=(4+^)rR ....(3).^^
24
Soient [=(n + i)]=4 et WR = ^ [ = ^ \
On pose R T = 4 + ^ et on vérifie que IR.RT=IR^ +IT JR
Nous avons alors:
Par conséquent IR JT = 2
W I ^ + R I ^ - I W I . R I = WR^ \ - { ^ I - R l f =((a + l)-^)^J
Soit D le milieu de RT qui vérifie/îZ)=2-i--^ et
Posons: WI^ =^LF et RI^ =LK d'où KF = WI^ + R I ^ .
RD^ =4-l-^-t-^(-E)
^11 Vil/
Posons également: ffF = IR.(2I w ) d'où KH^WR^.
[D'après (E, II, 5) nous avons] -R IJT = ID ^ ■‘"n (n)
R I ^ T K L H F

On a également iîZ )-/D = /î/= ^ + |+ i(l(^ )).


WR.KH = WR^ =42[ = a ] et WI.KF = WI(LF + LK)=W1.LF+ WI.LK D'où: W R = W I - R I = 4 - R I ^ 3 + - l ^ + ^ + \ \ ^ { ^ } .^ ^
WI.KF = 64 + //? ^J W = 64 + 4IR .
RI.HF = RI^{2IW)^%IR^ et WLKF4-RI.HF = M + \2IR^ . [Remarque 7]
En appliquant ce procédé d'approximation nous aurons commis
Par conséquent: 6 4 + 12ZR^ = 42 + WI.HF + IR.KF .
deux erreurs: la première au niveau de l’utilisation de IR^ ^IR^ et la
seconde lors de la résolution de l'équation du second degré.
- La preuve ainsi que la formulation de la règle 4 ont été inspirées de l’exemple
traité c'est-à-dire le calcul de . [Règle 5]
- L'auteur va se proposer de calculer par étapes A = {^n-\-if après avoir posé
= [n + \ ) - q = . Pour cela, il commence par:
«
J - kb
((« + =(n + \ f -¥q^ + l))
^ - Dans cette deuxième étape, il calcule [n + l)((/i + i f +^^)=(n + l)^ +(/i + \)q^
^ - Dans cette troisième étape l'auteur calcule (« + l)^ +3(/i + l),^^.
^ - Comme il est indiqué plus haut, l'auteur n'utilise pas directement la formule du
28
binôme { a - b f =a^ -3a^b +3ab^ -b^ mais il applique la relation - A cette étape, l'auteur remarque que IR vérifie IR^ < (4 + -^)-
[ a - b f =^{a-bf{a-b) c'est à dire - Pour résoudre l'équation du second degré (3), l’auteur se réfère au livre II
d'Euclide mais il ne le mentionne pas. C'est en effet, (E,II,5) qu’il a utilisée tout
a\a^ + b^]+ 2ab^ = ( a - b f +2a^ b+ b((i^ + b ^ ) . au long de son exposé.

184 185
On choisit {kb) assez grand pour avoir une meilleure précision de 3. Allard André, Muhammad b.musa al-khwàrizmï. Le calcul
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188
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la question des influences arabes sur l'œuvre
mathématique de Raymond Lulle

Ëlena Ausejo et Mariano Hormigôn


Université de Saragosse Espagne.

Un grand nombre d'auteurs se sont senti fascinés par la


personnalité singulière de Raymond Lulle, sa vie et son œuvre. La
question de ses influences arabes, majoritairement rejetée par
rhistoriographie occidentale malgré les efforts bien intentionnés de
pas mal d'arabistes, se pose de temps en temps. Pour ce qui concerne
l'histoire des sciences, on y retrouve Lulle grâce à un concept de
science scolastique qui permet de revaloriser les connaissances
mineures de beaucoup d'auteurs latins malgré la supériorité de
l'expression scientifique arabe médiévale -u n critère que cette même
historiographie n'applique plus pour les périodes postérieures à la
Renaissance-. Dans ce cadre, ce travail propose une révision de
l'œuvre scientifique de Lulle, en commençant par les mathématiques.

Les clés biographiques

Raymond Lulle (Majorque 1232/3 - Tunis/Majorque 1315/6) est


un personnage étonnant au XIII^-XIV^ siècle non seulement à cause
de sa longévité, mais aussi comme l'auteur reconnu de quelque 265
œuvres. L'approche de sa biographie étonne davantage encore^
Lulle est né dans une Majorque qui vient d'être reconquise par
Jacques I le Conquérant en 1229. Le processus d'avancement chrétien
en ce moment détermine que cette reconquête de Majorque, à
différence de celle de Saragosse un siècle avant (1118), soit une vraie
conquête et une occupation militaire qui n'entraîne aucune possibilité

' La source principale que l'historiographie lulliste accepte pour la biographie de


Lulle est Vita Beati Raimundi Lulli (Vita coetanea), que Lulle a dicté à son disciple
Thomas le Myésier à Paris en 1311 et qui est considérée presque comme une
autobiographie. Nous avons choisi de suivre [Bad ÎA & BONNER, 1993] parce qu'il
offre un approche "rajeuni" ainsi que des repères bibliographiques critiques et
suffisants.

201
d'intégration de la population musulmane: ceux qui ne partent pas en Quelque 25 versions de son Art publiées entre 1274 et 1308"^
exil ne peuvent y rester que sous régime d'esclavage. témoignent son persévérant effort intellectuel dans cette mission.
En 1257 on retrouve Lulle déjà sénéchal à la cour de l’Enfant Quant à sa troisième mission, les monastères, il ne conçoit pas la
Jacques -futur Jacques II de M ajorque- et marié à Blanca Picany, la fondation de studium generale, mais de monasteria linguae arabicae
mère de ses deux enfants -u n garçon et une fille-. Mais la vie de ce comme les studia linguarum des Franciscains. Il n'en a réussi qu'une
jeune homme de bonne famille, bien installé à la cour du royaume de seule fois, lorsqu'on 1276 Jacques II de Majorque fonde le monastère
Majorque, changera en 1263 lors d'une série d'apparitions du Christ lulliste de Miramar (Majorque), où 13 franciscains étudient l'Arabe et
quand il est en train d'écrire un poème sur une femme qu'il aimait. l'Art. Cependant, on le verra voyager comme un activiste politique
Même si on ne connaît pas le nom de la femme en question, tout au long de la Méditerranée jusqu'à Chipre, Arménie et Jérusalem
l'historiographie lulliste accepte sans difficulté qu'il ne s'agissait pas (1301-1302), on le retrouvera chez les Papes (1287 Honorius IV, 1292
de Blanca Picany, ce qui était en principe tout à fait courant dans le Nicolas IV, 1294-95 Célestin V et Boniface VIII, 1305 Clément V) et
contexte de sa formation courtoise et sa vie courtisane^. chez les rois d'Aragon (1275, 1305), de Sicile (1313-14), de France
Ces faits déclenchent sa "conversion" en tant que conviction d'un (1287-89, 1309-11), au Concile de Vienne (1311-12). Il essayera aussi
triple devoir missionnaire: essayer de convertir les infidèles et, pour l'apostolat direct à Tunis (1293, 1314-15) et à Bougie (1306) mais,
ceci, écrire le meilleur livre du monde contre les erreurs des infidèles surtout, il réussira à faire triompher son magistère à l'Université de
et essayer de convaincre le Pape, les rois et les princes de la nécessité Paris (1309-11)^
de fonder des monastères pour la formation de missionnaires. La vie de Lulle après cette conversion de 1263 commence par le
pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle et un essai de tout
La préoccupation spirituelle de Lulle par rapport aux "infidèles"
abandonner dans sa vie mondaine -fam ille y comprise- selon
s'explique dans le cadre d'une Majorque point névralgique des
échanges Maghreb-Europe qui est peuplée à un tiers par de l'exemple de Saint François. Ce sera grâce à l'intervention du
dominicain Saint Raymond de Penafort qu'il décidera de rester étudier
musulmans qui sont déjà, plus de trente ans après la conquête
à Majorque au lieu de partir à Paris. En 1265 il achètera un esclave
chrétienne, en cours d'émancipation par voie artisanale.
arabe pour apprendre sa langue et commencera une période de
Sa deuxième mission, écrire le meilleur livre du monde contre formation qui durera neuf ans, jusqu'à la mort de l'esclave arabe en
les erreurs des infidèles, montre comme Lulle se place par rapport à la 1274^. Pendant cette période, il compose La logique d'Algazel (1271-
grande controverse entre foi et raison qui se déroule pendant tout le 74) en arabe, q u ’il traduit après en prose latine et en vers catalan^.
Bas Moyen Âge et la Renaissance jusqu'au XVII^ siècle: la raison C'est juste après la mort de l'esclave que le bon dieu a illuminé l'esprit
peut démontrer les vérités de la foi, autrement tout le système serait de Lulle pour lui donner la manière d'écrire le livre contre les
faux, ce qui permet de le classer "antiavérroïste" et, finalement,
contraire aux thèses de séparation entre foi et raison qui permettront
à la raison, car elle permet d'aller plus loin et plus facilement. En tout cas, il est clair
de signer la paix entre science et religion dans l'Europe moderne^. que le système de Lulle ne s'adresse pas aux athées ni aux agnostiques, mais aux
grandes religions monothéistes, qui présupposent l'existence d'un seul Dieu.
La dernière serait YArs generalis ultima ou Ars Magmt generalis ultima, Pise, mars 1308.
^ En tout cas, il ne faut pas oublier que tout un secteur de l'historiographie littéraire ^ Après un premier échec (1287-89) et une deuxième visite (1297-99) un peu plus
et féministe considère qu'au Moyen Âge l'amour courtois entraînait éventuellement encourageante au moins du point de vue du recrutement de disciples -lorsque les
des relations sexuelles au moins jusqu'au X lf siècle [KELLY, 1984], Vita coetanea courants antiavérroïstes commençaient à y prendre force-.
utilise pour décrire l'épisode de termes comme vanités, mais aussi lascivité. ^ L'esclave arabe, puni par Lulle à cause d'un blasphème, aurait essayé d'assassiner
^ La dernière serait YArs generalis ultima ou Ars Magna generalis ultima, Pise, Mars 1308. celui-ci. Une fois en prison, il se serait suicidé.
^ Car la foi est toujours nécessaire, au moins pour croire en Dieu: la foi joue le rôle ’ La publication des versions latine (Compendium logicae Algazelis) et catalane (La
d'intermédiaire entre la raison en Dieu, et une foi que l'on croit en Dieu -par la foi-, Lôgica del Gatzel posada en rims) se situent à Montpellier entre 1275 et 1287. Il
on peut comprendre les dogmes religieux par la raison; à la fin, la foi est supérieure aurait composé au moins six œuvres en arabe, dont aucune ne s'est conservée.

202 203
infidèles. L'épisode, connu comme Villumination de Randa -d'après le terres, on a promis la conservation des mosquées, on a toléré le culte
nom de la montagne où il se trouvait, vingt kilomètres à l'est de Palma et l'on a permis aux musulmans de se gérer selon leurs propres lois et
de Majorque-, marque le début de l'étape quaternaire de son Art -celle par leurs propres juges. Cependant, le nouveau pouvoir politique et
que l'on considère plus algébrique-
O
avec la publication de la première militaire, la nouvelle organisation sociale et la nouvelle idéologie
version de son Art, VArt Majeur . dominante, qui avait un intérêt direct et évident à garder les paysans et
les artisans de la population conquise, n'avaient nul désir de compter
Toute cette partie de la vie de Lulle qui précède ses premières œuvres
sur ses politiciens et n'y trouvait, dans le cadre de son retard culturel,
est importante pour essayer de régler la question de la formation
le moyen de tirer aucun avantage de ses intellectuels. Ceux-ci ont dû
scientifique du Bienheureux, car un illuminé ne donne pas ses sources -ou
partir en exil.
bien il ne reconnaît que Dieu comme seule source-. On peut compter sur
une formation littéraire chevaleresque avant sa conversion et sur une Comme on l'a dit ci-dessus, un siècle plus tard les circonstances
formation scolastique en termes de Trivium et Quadrivium à l'École de de la conquête de Majorque sont encore moins favorables du point de
Grammaire de Majorque et à celle de Montpellier (annexe à l'Université) vue de la population musulmane, qui est forcée à l'exil ou réduite à
après sa conversion. Ses lectures seraient alors Boèce, le livre des sept arts l'esclavage. Les problèmes de repopulation ne sont plus tellement
libéraux de Martianus Capella, Hygin, Ptolémée (le premier livre de pressants et Majorque constitue une enclave stratégique et
l'Almageste), Columela, Saint Isidore, etc. En tout cas, il est clair que cette commerciale dans la Méditerranée que l'on veut tout simplement
formation reste encore loin du niveau supérieur des Eléments d'Euclide ou enlever aux musulmans. Dans ce contexte, on peut difficilement
des Coniques d'Apollonius^. Quant à l'esclave arabe, il ne peut représenter penser à l'esclave de Lulle comme un intellectuel à la hauteur qui y
que la culture des milieux populaires musulmans et juifs et ceci à cause des serait resté.
caractéristiques de la conquête chrétienne. Voyons pourquoi.
Ceci est compatible avec les origines arabes que Cruz Hernandez
Lorsque Alphonse II (1162-96) arrive jusqu'au sud de Teruel, le [1977, pp. 65-79] attribue à la logique de Lulle quand il signale comme
Royaume d'Aragon a augmenté son territoire en 50.000 Km"^ dans un source lulliste pour la connaissance de la Logique de al-Gazzali les
délai d'un siècle. Malgré la domination militaire cette croissance manuels et abrégés à finalité scolaire plus ou moins anonymes qui
géographique pose des problèmes dès le début, comme le montre la circulaient à l'époque à al-Andalus et, plus particulièrement, parmi les
préoccupation d'Alphonse I (1104-34) au sujet de la repopulation -il ulémas des communautés musulmanes à Majorque. D'après Cruz
arrive jusqu'à interdire aux musulmans de quitter le territoire sans Hernandez, qui va jusqu'à inscrire Lulle dans le courant de l'astrologie
l'autorisation royale-. En plus, le contrôle de la Vallée de l'Ebre pose judiciaire, les arbres logiques et les figures géométriques se trouvent
de problèmes de technique agricole à la maigre population aussi chez les manuels de logique musulmans. Pour lui, les sources
conquérante, de culture agricole montagnarde: seuls les musulmans lullistes sont "populaires", circuleraient par le quartier maure, et c'est
peuvent garantir la culture des terres irrigables, et par conséquent on a peut-être son esclave arabe qui les lui pourvoirait’®.
procuré éviter leur émigration, les propriétés agricoles étant en
Cependant, les lacunes éducatives que nous apprécions chez Lulle
principe respectées. Cette réalité économique a déterminé la base de la ne semblent avoir jamais inquiété l'Illuminé, qui a même essayé -osé
cohabitation religieuse et juridique. Quoique les musulmans aient dû
pourrait-on dire- de reformuler Aristote vers la fin de ses jours". Et une
abandonner leurs habitations à l'intérieur des villes et déménager
extra-muros, ils pouvaient garder leurs effets, leurs outils et leurs

^ Il s'agit de VArt abreujada de trobar veritat (Ars compendiosa invenendi veritatem Millâs Vallicrosa [1953, pp. 31-33] en est d'accord pour ce qui concerne la
seu Ars magna et maior), Majorque, 1273-75. L'étape ternaire, non algébrique, géométrie et aussi sur la question du Séfer Yesirâ comme source Juive, en particulier
commence en 1290 avec son Ars inventive veritatis. dans les aspects de la combinatoire lulliste -o n y reviendra plus tard-.
^ La formation intellectuelle de Lulle a été spécialement bien étudiée par Sebastian ” En 1310 il publie à Paris Metaphysica nova et compendiosa et Liber novus
Garcias Palou [1989]. physicorum compendiosus.

204 205
dizaine d'années auparavant, il avait essayé aussi de réécrire le Triviurn^ parce que Lulle est toujours cité comme l'un des pères fondateurs de la
et le Quadrivium^^. C ’est ici que l’on trouve le gros de sa production matière, au moins comme antécesseur*^, de l'autre parce que la
scientifique -mathématique surtout-, dont on va s’occuper ci-dessous, question lui mettrait directement en rapport avec les sources arabes de
sans oublier, bien sûr, l’analyse de son Art du point de vue combinatoire. la combinatoire [D je b b a r , 1987, p. 233]. Et bien, la thèse semble
avoir été suscitée par Leibniz, qui dans son Dissertatio de Arte
L’œuvre mathématique de Raymond Lulle combinatoria -présentée à l'Université de Leipzig en 1666- a attribué
à Lulle la première tentative d'établir une logique inventive, tout en
Pour ce qui concerne l ’astronomie de Lulle, l’histoire des signalant ses erreurs de mathématiques.
sciences [E g e a , 2000; M il l â s V a l l ic r o s a , 1962; V e r n e t , 1951] a
Techniquement, la question se pose de la manière suivante. Lulle
déjà étudié et réglé la question: ses connaissances restent loin du
propose un système de combinaison de dignités et attributs qui, pris de
niveau des milieux cultivés de l’époque.
deux en deux ou de trois en trois peut produire une représentation
Quant à la géométrie, nous comptons sur l’étude et l'édition critique triangulaire (Figure 1) ou circulaire (Figures 2 et 3) qui facilite le
de la Nova Geometria que Millâs Vallicrosa a publié comme première calcul de combinaisons de 9 éléments (16 dans les versions primitives)
monographie de la série entreprise par sa nouvelle (1949-50) Association de 2 en 2 ou de 3 en 3.
pour l’Histoire de la Science Espagnole^"^. Et bien, malgré sa filiation
idéologique religieuse -catholique, à une époque où la philosophie néo­
scolastique constituait la superstmcture de l’Espagne fasciste- et
nationaliste -catalaniste-, Millâs a choisi l’honnêteté intellectuelle pour
conclure que la géométrie de Lulle, qu’il présente lui-même comme une
tentative de composer une géométrie différente de l'ancienne -
l’euclidienne-, plus facile et populaire [M il l â s V a l l ic r o s a , 1953, p.
55], basé sur les trois figures "élémentaires" -cercle, carreau, triangle-
montre un style enfantin, loin des horizons et des grandes questions
scientifiques, de leur terminologie et de leurs méthodes. Pour Millâs, la
géométrie de Lulle, dont l’origine se trouve chez les milieux populaires
musulmans et juifs, se place dans le cadre d ’une science "populaire" qui
s'occupe des représentations exemplaires, simples et attirantes même si
elles sont dépourvues de contenu et d’efficacité scientifique [M ill â s
V a l l ic r o s a , 1953, pp. 41-42]*^

Finalement, il nous reste la question de l’analyse de l’Art de


Lulle du point de vue combinatoire. Le sujet est intéressant, d’une part.
Figure L- Troisième figure de V Ars Magna generalis ultima
Rhetorica nova (Bufarento, 1301), Logica nova (Gênes, 1303).
Tractatus novus de astronomia (Paris, 1297), Liber de quadratura et triangulaîura
circuli. Libre de nova geometria (Paris, 1299).
[M il l â s V a l l ic r o s a , 1953, p. 9]. La républicaine Association Nationale
d’Historiens de la Science Espagnole, crée en 1934, n ’avait pas survécu la guerre
civile de 1936-39.
Il insiste à plusieurs reprises sur cette thèse [MiLLÂS VALLICROSA, 1953, pp. 38- Voir, par exemple, Pring-Mill [1981]. Badia et Bonner [1993, pp. 99-101] le citent
40, 44-45,51,66-67,71-82], même comme précurseur de l'informatique moderne [p. 100].

206 207
logique combinatoire de la langue arabe [D je b b a r , 1987, p. 233],
mais du point de vue mathématique on ne peut pas aller plus loin.
D'une part, parce qu'il n'y a aucune trace de calcul ou raisonnement
mathématiques dans les procédures mécaniques de Lulle. De l'autre,
parce qu'une fois que Lulle combine plus de trois éléments sa logique
combinatoire -m êm e mécanique- disparaît. Les erreurs de calcul que
Leibniz a signalées ne sont pas seulement des erreurs de calcul, ce
sont des erreurs mathématiques ou, plutôt, d'absence de
mathématiques: son raisonnement et ses méthodes ne sont jamais ni
mathématiques, ni combinatoires ni algébriques dans un sens
moyennement positif.
À notre avis c'est Paold Rossi qui, dans son livre Clavis
Universalis [Rossi, 1989], pose la question dans ses justes
proportions. Le terme clavis universalis, utilisé entre le XVI® et le
XVII® siècle, indique la méthode ou science générale qui permet à
l'homme de connaître, au-delà des apparences phénoménologiques, la
structure qui constitue l’essence de la réalité. Ce terme permet de
Figure 2.- Figure A de /'Ars Magna generalis ultima
regrouper toute une série d ’efforts intellectuels en logique et en
rhétorique qui se déroule entre le XIV® et le XVII® siècle pour étudier
les problèmes du langage, de la mémoire, des classifications, des
signes, des symboles, des images, des représentations. C’est dans ce
contexte qu’il faut encadrer VArt de Lulle, qui ne serait plus
l ’antécesseur de Leibniz car, d ’après Rossi [1989, p. 7], la logique
combinatoire aurait été détruite et transfigurée précisément par le
grand discours de Leibniz.
D'ailleurs, ce n ’est pas tellement étonnant si, au lieu d'essayer
d'attribuer à Lulle un esprit scientifique et des connaissances
techniques, on accepte tout simplement de lire ce qu'il a écrit avec la
sincérité du père qui conseille son fils bien-aimé, dans sa Doctrina
puéril (Montpellier, 1282-87), le livre qu'il a composé pour l'éducation
de son fils*^:
"Beaucoup d'hommes ont, mon fils, science acquise par l'étude;
mais la science que donne le Saint Esprit, celle-là est science infuse.

Figure 3.- Quatrième figure de /A rs Magna generalis ultima


Cette utilisation de cercles tournants soutient la thèse des
influences arabes, car on trouve ceux-ci dans les essais d'établir une Nous citerons d'après l'édition fac-similé comprise dans Obres de Ramôn Llull,
Mallorca, Miquel Font Editor, 1986, vol. 1.

208 209
qui est beaucoup plus grande et plus noble que celle que Von apprend Le lullisme
à l'école du maître" [p. 61]^^.
L’effort de Lulle pour assurer la conservation et transmission de
[...] ses œuvres a été récompensé: le lullisme a gagné sa place dans le
"Mon fils bien-aimé, je ne te conseille pas d'apprendre cet art cadre de la philosophie scolastique malgré les condamnations de
[l'astronomie], parce qu'il est très nuisible, et par lui on peut se l’Inquisition (1376) et de l’Université de Paris (1390). La sentence
tromper; et c'est dangereux, parce que les hommes qui en savent d ’absolution chrétienne est arrivée en 1416^*. Et voici comme
davantage peuvent l'utiliser mal, et par le pouvoir des courses célestes l’impossibilité de séparer le domaine des sciences de celui de la
méconnaissent et méprisent le pouvoir et la bonté de Dieu: je ne te religion au Moyen Âge a déterminé l’entrée des maigres
conseille pas, mon fills, djapprendre la géométrie ni l'arithmétique, car connaissances scientifiques de Lulle dans l’histoire des sciences^^.
ce sont des arts qui requièrent toute la pensée humaine, du fiait qu'il
Le deuxième courant d ’expansion du lullisme -e t la deuxième
n'y a pas lieu pour aimer et contempler Dieu " [p. 134]
voie d ’entrée de Lulle dans l’histoire des sciences- s’est développé à
[..J la Renaissance dans le milieu des alchimistes, avec 77 œuvres
"L'artisan peut vivre dans n'importe quelle terre; c'est pourquoi faussement attribuées au Bienheureux par les alchimistes lullistes
les sarrasins fiont attention à ce que tout homme, si riche qu'il soit, entre le X IV ' et le X V ' siècle^l
n'oublie pas d'apprendre à son fils un métier; pour qu'il puisse vivre À cette époque, la Renaissance, le lullisme se complique. Une
de son métier si la richesse manque" [p. 147]^^. grande personnalité parmi celles qui ont été plus ou moins influencées
C'est quand-même intéressant de constater que Lulle, comme al- par la pensée de Lulle est Nicolas de Cusa, qui s’encadre dans le
Gazzali, se méfie des sciences rationnelles, qui peuvent éventuellement courant lulliste italien, où des auteurs comme Pico della Mirandola
conduire à l'athéisme [D je b b a r , 2001, pp. 66-68]. essayent même d ’harmoniser l’Art de Lulle avec l’averroïsme régnant
à Padoue où la Cabale Juive [Zambelli, 1965]^"^. Giordano Bruno
Mais malgré tout, la présence de Lulle dans l'historiographie - représente la culmination de cette tendance [Yates, 1970].
celle des sciences aussi- est arrivée jusqu'à nos Jours, et ceci à cause
d'un courant, le lullisme, à visages religieux, philosophiques, Il semble que l’influence de Lulle sur Cusa s’est produite par
idéologiques, linguistiques, et scientifiques aussi. l’intermédiaire de son maître Heimeric van den Velde, un albertiste^^
qui aurait aristotélisé l’œuvre de Lulle -e t l’aurait ainsi sauvé des
critiques chrétiennes-. Mais il n ’y a aucun trait d ’influence lulliste
dans les œuvres scientifiques de Nicolas de Cusa [C o l o m e r , 1975,
pp. 135-136, 148-149]. Plus encore, sa doctrine de docta ignorantia -

"Molt hom ha, fill, sciencia per aprendre; mas la sciencia quel Sant Esperit dona, L’analyse des enjeux théologiques n’est pas déterminante ici pour
aquella es infusa sciencia, la quai es molt major e pus noble que aquella que hom l’historiographie scientifique.
apren en lescola del maestre". D ’ailleurs, Lulle est l’un des rares auteurs espagnols qui ont trouvé sa place dans
"Amable fill, not conseil que aprenes esta art, car de gran maltret es, e leu se pot errar; le Dictionary o f Scientific Biography édité par Gillispie [P r in G -M il l , 1981].
e perillosa es, per so car los homens quen saben mayorment nusen mal, e per lo poder Les œuvres apocryphes continuent à paraître entre le X V f et le X V Ilf siècle.
dels corses celestials menysconexen e menyspreen lo poder e la bonea de Deu: ne not Paracelse n’échappera pas aux influences du lulliste alchimiste.
conseil, fill, que aprenes geometria ne arismetica, car arts son qui requeren tota la Voici une hypothèse: les efforts conciliateurs de ces auteurs de la Renaissance,
humana pensa, per la quai no pot hom ten be amar ne contemplar Deu". placés entre le Moyen Âge et la modernité, aurait pour but de trouver une sortie
" En qualque terra on sia pot viure maestral; e per assô los sarrains han molt bona “intelligente” pour l’Église.
manera en assô que tôt hom per richom que sia, per tôt assô nos lexa de mostrar a son fill Variété du thomisme qui combine l’aristotélisme avec des traits néoplatoniciens et
alcun mester; per so que si li fallia la riquea, que pogués viure per son mester". augustiniens d ’après Albert le Grand.

210 211
par rapport à l’existence de Dieu et par rapport aux connaissances du XX®, qu’il faut encadrer la renaissance lulliste. En Espagne en
empiriques- est d ’une humilité intellectuelle aussi moderne particulier, conservateurs et libéraux seront pour une fois d ’accord
qu’éloignée de l’arrogance lulliste. dans la polémique de la science espagnole sur le caractère national
Cette influence, scientifique ou non, de Lulle sur Nicolas de du lullisme: Lulle sera revendiqué comme représentant authentique du
Cusa, Giordano Bruno et Leibniz, un trio de personnalités Volkesgeist hégélien^^. Et plus en particulier encore, en Catalogne, un
remarquables dans l’histoire des sciences, a constitué tout un mouvement essentiellement ecclésiastique (catholique) proclamera
argument - le troisièm e- pour faire entrer Lulle dans cette discipline et Lulle comme père de la langue catalane dans le cadre d ’un
ceci malgré les critiques de grands auteurs de la Révolution nationalisme politiquement conservateur. Le national-catholicisme
Scientifique comme Descartes, Bacon et Gassendi. fasciste triomphant après la guerre civile espagnole (1936-39)
continuera l’exaltation de la figure de Lulle en passant sous silence
Dans De augmentis Bacon parle de l’Art de Lulle comme d ’une son œuvre en langue catalane^\ Mais c’est précisément son rôle
méthode trompeuse parsemée d ’une certaine science qui permet à symbolique comme premier grand écrivain catalan l'objet principal
l’ignorant de démontrer une érudition inexistante^^. Dans le Discours des études littéraires et linguistiques dans le cadre du catalaniste
de la Méthode Descartes écrit que l'Art de Lulle sert à parler sans démocratique en Espagne après la mort du dictateur Franco en 1975.
esprit des choses que l'on ignore au lieu de les apprendre^\ Gassendi
appelle l’Art de Lulle science cabalistique, impropre d'hommes Conclusion
raisonnables et pleine de figures, tableaux, etc. complètement inutiles
[C r u z H e r n â n d e z , 1977, p. 333].
La réflexion sur les usages idéologiques de l’histoire, celle des
sciences aussi, s ’impose comme conclusion de ce travail. On vient de
L ’élan intellectuel du Siècle des Lumières a effacé la pensée de présenter un auteur, Raymond Lulle, consacré à la cause chrétienne
Lulle malgré les efforts de Ivo Salzinger, le responsable de la grande que l’historiographie -to u t comme celle des sciences- a voulu
édition mayençaise (1714-42)^^ des œuvres complètes de Lulle. présenter comme un philosophe intégrateur malgré les évidences de sa
Salzinger, aussi catholique que lulliste -surtout du côté alchimique et production écrite.
« algébrique »-, a trouvé le mécénat du prince électeur palatin Johan
Wilhem, amateur de l’alchimie et catholique dévot à Sœur Maria Lulle n ’a jamais été l’avocat de la cohabitation entre les trois
Jésus de Âgreda et au Bienheureux Lulle. Depuis lors, la cultures (chrétienne, musulmane, juive) à la Péninsule Ibérique au Moyen
revendication de la valeur intellectuelle de la pensée de Lulle de la
part des catholiques allemands subsiste encore jusqu'à nos jours.
Mais la restauration lulliste appartient au XIX® siècle, quand les Dans cette polémique, d'un côté, les conservateurs postulaient que l'Espagne avait
grandes puissances impérialistes prennent en charge le reformatage été pendant l'absolutisme une puissance mondiale qui avait promu un grand nombre
historiographique qui justifie le status quo politique, économique et d'initiatives intellectuelles, aussi scientifiques: longues listes d'auteurs et titres
venaient démontrer que seulement les ennemis de l'Espagne avaient voulu assombrir
sociale et fourni la superstructure idéologique du système. C ’est dans ces mérites; de l'autre côté, les libéraux constataient les succès de l'Espagne en
l’ambiance du néo-kantisme, du néo-hégélianisme et de la néo­ philosophie et théologie, littérature et beaux arts, mais pas en science, car celle-ci
scolastique, pendant le dernier quart du XIX® siècle et le premier quart était tombée sous le soupçon de l'Inquisition: longues listes d'auteurs étrangers
venaient soutenir leur évidence.
Au moins jusqu’à ce que Rey Pastor questionne ses qualités mathématiques en
S p e d d in g J„ E l l is , R.L. & H e a t h , D.D. (Eds.) (1887-92) The Works o f Francis 1935, dans la préface à l’édition du Tratado del Cuerpo Cùbico, conforme a los
Bacon. Londres, vol. 1, p. 669. principios y opiniones del "Arte” de Raimundo Lulio de Juan de Herrera (Madrid,
A d a m , C. & T a n n e r y , P. (Eds.) (1897-1909) Œuvres de Descartes. Paris, vol. 10, Plutarco), une œuvre lulliste de l’architecte du monastère de l ‘Escurial.
pp. 164-165. C’est alors que Millâs Vallicrosa édite la géométrie de Lulle [MiLLÂS
Après la mort de Salzinger en 1728, c’est Franz Philipp Wolf qui poursuit les V a l l ic r o s a , 1953]. Comme on l’a dit ci-dessus, le résultat de son analyse n ’a pas
travaux d’édition. satisfait les expectatives des hagiographes de Lulle.

212 213
32
Age . En fait, toutes les trois cultures ont été religieusement exclusives, Djebbar, Ahmed (1987) "L'analyse combinatoire au Maghreb
la religion étant le principal facteur de cohésion politique à l’époque, ce entre le X lf et le XIV^ siècle". Cahiers d'Histoire et Philosophie des
qui entraînait une dimension de contrôle et domination politique Sciences, 20 (Nouvelle Série), 232-239.
territoriale. Les influences culturelles de tout genre se sont produites, Djebbar, Ahmed (2001) Une histoire de la science arabe, Paris,
évidemment, sur Lulle aussi, mais on ne peut pas aller plus loin dans la Éditions du Seuil.
caractérisation d’un paradis de tolérance qui n ’a jamais existé^^.
Egea, Marc (2000) “La cosmologia de Ramôn Llull”. LLULL,
Le délire philosophique et surtout scientifique de Lulle, un Revista de la Sociedad Espahola de Historia de las Ciencias y de las
homme qui reconnaît ses limitations mais malgré tout décide de Técnicas, 23(47), 295-313.
reformuler les disciplines qu’il ignore, frise l’imposture. Garcias Palou, Sebastian (1981) Ramôn Llull y el Islam. Palma
Dans ce contexte, soutenir la farce du lullisme ne peut que servir de Mallorca.
les intérêts des intégristes chrétiens, ceux qui de nos jours veulent Garcias Palou, Sebastian (1989) La formaciôn cientifica de
introduire la religion dans la charte constitutionnelle européenne^'* et Ramôn Llull Inca (Mallorca).
oublier que c’est le laïcisme dans l’organisation politique et sociale
Kelly, Joan (1984) "Did Women have a Renaissance?". In: Joan
des états européens qui a permis d ’envisager une coexistence libre et
Kelly (Ed.) Women, History and Theory: The Essays o f Joan Kelly.
pacifique entre les citoyens de différentes cultures et religions^^.
Chicaco, University o f Chicago Press, 19-50.
MillâS ValliCROSA, José M^ (1953) El libro de la "Nova
Références bibliographiques Geometria" de Ramôn Llull Edicion critica con introducciôn y notas.
Barcelona, Asociaciôn para la Historia de la Ciencia Espanola.
Bad!A, Lola & Bonner, Anthony (1993) Ramôn Llull: Vida,
pensamiento y obra literaria. Barcelona, Sirmio, Quadems Crema. MillâS Vallicrosa, José M“ (1962) “El ‘Tractatus novus de
astronomia’ de Ramôn \AvXV\ Estudios lulianos, 6(3), 257-273.
Colomer, Eusebi (1975) De la Edad Media al Remcimiento: Ramôn
Llull, Nicolàs de Cusa, Juan Rico della Mirandola. Barcelona, Herder. Pring-Mill, R.D.F. (1981) "Llull, Ramôn". In: Ch.C. Gillispie
(Ed.) Dictionary o f Scientific Biography. New York, Charles
Cruz HernâNDEZ, Miguel (1977) El pensamiento de Ramôn
Scribner's Sons, vol. 7, pp. 547-551.
Llull Valencia, Fundaciôn Juan March / Editorial Castalia.
Rossi, Paolo (1989) Clavis Universalis. El arte de la memoria y
la lôgica combinatoria de Lulio a Leibniz. México, Fondo de Cultura
Econômica.
Juste à titre d’exemple; en 1299 il obtient de Jacques II d’Aragon la permission
pour prêcher dans les synagogues des juifs les samedis et les dimanches, dans les
Urvoy, D. (1980) Penser l ’Islam. Présupposés islamiques de
mosquées des musulmans les vendredis et les samedis; dans le Concile de Vienne l ’A rt de Raymond Lulle. Paris, Vrin.
(1311-12), parmi les trois mesures qu’il propose pour la restauration de la foi Vernet, Juan (1951) “Los conocimientos astronômicos de
orthodoxe figure la guerre contre les sarrasins pour la récupération de la Terre
Sainte.
Ramôn Llull”. Boletin de la Academia de Buenas Letras de
Comme le voudrait, par exemple, Francisco de Paula Canalejas dans Las Barcelona, 24, 185-199.
doctrinas del Doctor lluminado (Madrid, 1870), une position qui est suivie par les Yates, Frances A. (1990) Lulio y Bruno. Ensayos reunidos.
protagonistes de la polémique de la science espagnole.
México, Fondo de Cultura Econômica.
Par exemple le Président de la Catalogne, Jordi Pujol [El Periôdico de Aragon, 3
Septembre 2002, p. 20]. Zambelli, Paola (1965) “Il De auditu kabbalistico e la
On peut voir un résumé de cette polémique, y compris les positions du Pape et du tradizione lulliana nel Rinascimento”. dell’Accademia Toscana di
Président de la Convention constitutionnelle européenne, Valery Giscard d'Estaing, Scienze e Lettere « La Colombaria », 30, 115-247.
dans le journal espagnol El Pais [17 Novembre 2002, p. 12].

214 215
L’Algèbre de Jacopo de Florence : un défi à
l’historiographie de l’algèbre
presque-moderne

Hoyrup Jens
Université Roskilde, Denmark

Une histoire bien enracinée mais erronée


Depuis longtemps, l'histoire de l'arrivée de l'algèbre en Europe
chrétienne se présume bien connue: ^u douzième siècle, l'algèbre d'al-
Khwârizmî était traduite de l'arabe en latin, d'abord par Robert de
Chester, plus tard par Gérard de Crémone. Au début du treizième,
Leonard de Pise l’inclut dans son Liber abbaci (et, ce dont on parle
moins, dans sa Pratica geornetrie). Le Liber abbaci, à son tour, allait
inspirer l'algèbre des « écoles d'abaque» italiennes et, à travers celle-
ci, les ouvrages imprimés de Luca Pacioli et Cardan^.
Racontée ainsi, l'histoire devient simple et presque linéaire, et de
surcroît très commode: pour connaître l’origine de l'algèbre moderne
il suffit de prendre en considération la première partie du traité d'al-
Khwârizmî; tout ce que les autres auteurs arabes ont fait et écrit sur le
sujet peut être intéressant pour ceux qui travaillent sur l'histoire des
mathématiques arabes - mais pour les autres cela reste un cul de sac,
un réseau de routes menant nulle part et donc sans effets sur la «
grande histoire» .
Malheureusement, cette histoire est fausse, comme le démontrera
une analyse approfondie de la première algèbre européenne connue en
langue vulgaire (à savoir italien toscan). Les acteurs susmentionnés
resteront sur la scène, mais la trame sera changée; en plus, l'analyse
révélera la présence d'un protagoniste jusqu'ici inconnu œuvrant
derrière les coulisses.

' L'algèbre d'Abü Kâmil a bien été traduite en latin elle aussi, mais au quatorzième
siècle, comme le démontre Jacques Sesiano (1993: 3158f), et apparemment sans
avoir trouvé un nombre appréciable de lecteurs. Elle est donc absente de l 'histoire
pour de bonnes raisons

217
Cette algèbre fait part d’un Tractatus algorismi écrit par un L'algèbre de Jacopo, et les autres
certain Jacopo de Florence en Montpellier en 1307, et se trouve dans
une copie de ce traité contenu dans le manuscrit Vat. Lat. 4826 (ci- Quatre différences entre l'algèbre de Jacopo et les prédécesseurs
après V), faite par une seule main assez scrupuleuse aux environs de latins sautent aux yeux des qu'on commence a lire dans le manuscrit.
1450^. Deux autres manuscrits du même traité - Riccardiana Ms. n. D'abord, l'algèbre de Jacopo contient des règles formulées en
2236 (Florence; ci-après F)^ et Trivulziana n. 90 (Milan; ci-après M;
termes d'avoirs (censi, arabe amwâl), racines carrées de ceux-ci et de
écrit aux environs de 1 4 10/ omettent le chapitre sur l'algèbre; au fait
ils suppriment toutes les matières qui n'entrent pas dans le cursus nombres, suivi par des exemples qui mettent les règles en œuvre; mais
ordinaire de l'école d'abaque tel que celui-ci nous est parvenu a ces exemples ne traitent jamais de censi etc. comme le font les premières
travers un manuscrit florentin du quinzième siècle publié par Gino illustrations chez al-Khwârizmï. Une inspection plus précise révèle que
Arrighi [1967]. L'hypothèse inverse, c ’est-à-dire que V serait une pas un seul des problèmes de Jacopo se retrouve dans les traités latins.
version élargie d'un noyau originel représenté par F et M est en Ensuite, Jacopo ne donne pas de démonstrations géométriques des
désaccord avec ce que révéle une analyse comparée des textes^. Par
règles comme le font al-Khwârizmî aussi bien que Leonard, en dépit d'un
exemple, V aussi bien que F contiennent des références à des figures,
qui pourtant dans un cas se trouve seulement en V, et qui dans un effort marqué de sa part de produire des explications pédagogiques.
autre correspond au texte dans V mais est une fantaisie pure en F. En Encore, toutes les règles de Jacopo se rapportent aux cas non-
outre, le texte de F contient des incohérences qui ne s'expliquent que normalisées, tandis que celles des algèbres latines sont normalisées,
comme les résultats d'une réécriture parfois mal réussie. avec la règle pour le premier degré (ou le problème normalisé serait
F pourrait être encore une réécriture d'un traité primitif bref, et V déjà sa propre solution) comme seule exception^.
une version élargie par une algèbre (et d'autres matières). Même cela, Finalement, l’ordre des cas chez Jacopo diffère de celui des
pourtant, se révèle une hypothèse intenable: toute une série de traités latins. Dans les traités d'al-Khwârizmî et d'Abû Kàmil
particularités textuelles et de méthodes caractérisent V en son
(originaux aussi bien que traductions), l'ordre est le suivant:
ensemble, se trouvant aussi bien dans la partie répétée par F que dans
les parties qui auraient été ajoutées. Ces particularités ont été a peu (1)C = Br (4)C+ar = n
près éliminées dans F durant la réécriture, mais pas sans laisser des (2) C = n (5) C+n = Br
traces. F doit donc être dérivé d'une version du traité qui contenait
déjà tous les chapitres de V. Puisque cette version existait déjà bien (3) ar = n (6) Br+ n = C
avant 1328 (voir plus loin), il n'y a aucune raison de la croire
différente de la version originale écrite en 1307, ni de croire son
algèbre ajouté par une seconds main.
^ Ceci ne veut pas dire que l'algebre d'al-Khwârizmî n'enseigne pas comment
Si l'histoire consacrée était vraie, l’algèbre de Jacopo devrait
traiter les cas non—normalisés; mais cet enseignement se fait hors des régies.
donc être similaire a celles d'al-Khwârizmî et de Léonard. Mais elle ne Comme nous le verrons, le manuscrit arabe de l'algèbre d'al-Khwârizmî publiée par
l’est pas. L'histoire devrait donc être à refaire. Musharrafa & Ahmad [ 1939] définit les cas en version non-normalisée, bien que les
règles présupposent des équations normalisées. Pourtant, la précision grammaticale
" Datation de Warren Van Eginond [1980: 224], basée sur les empreintes dans la pâte. de la traduction de Gérard de Crémone à d'autres égards nous garantit que cette
^Ed. [Simi 1995]. caractéristique du texte arabe d ’al-Khwârizmien est une innovation. Au fait, une
Décrit dans (Van Egmond 1980: 1668 f)- comparaison de la version arabe avec les traductions de Gérard et de Robert de
^ Voir (Hoyrup 2001), ou tous les arguments esquissés dans le paragraphe présent et Chester démontre que le texte arabe publié a été soumis à au moins trois révisions
celui qui suit sont expliqués en plein détail. successives - voir [Hoyrup 1998].

218 219
(C = census, r = radix, n = numerus). Avec la même numération, équation normalisée; ses cas (5) et (6) sont présentés à travers des
l'ordre du Liber abbaci est 1-2-3-4-6-5, tandis que celui de Jacopo est exemples paradigmatiques normalisés, et les règles présupposent cette
3-2-1-4-5-6. normalisation. Dans le Talkhîs et le Kashf, les cas simples (1-3) sont
Une comparaison avec une sélection d'autres traités d'algèbre traites de même; pour les cas composes (4-6), aucune définition explicite
arabes sera informative. Faisons-la point par point. n’est donnée, mais les règles présupposent encore la normalisation. Ibn
Badr définit tous les cas en forme non-normalisée, et donne des règles
Les exemples formulés en termes d'avoirs et de racines se trouvent correspondantes pour les cas simples; pour les cas composés, ses règles
non seulement chez al-Khwârizmî mais aussi chez Abû Kâmil, dans le présupposent la normalisation^. Seulement Bahâ’ al-Dîn présuppose la
KâfT d'al-Karajî [éd...., trad. Hochheim 1878], dans le Kashf d'al- situation non-normalisée partout.
Qalasâdî [éd., trad. Souissi 1988] et chez ibn Badr [éd., trad. Sànchez En ce qui concerne l'ordre des cas, celui d'al-Khwârizmî et d'Abû
Pérez 1916]. La breve section sur l’algèbre dans le Talkhîs d'ibn al-Bannâ Kâmil était présenté plus haut. Il peut être regardé comme l'ordre
[éd., trad. Souissi 1969] ne contient pas d'exemples; al-Khayyâmî [éd., «classique», et se retrouve chez Thâbit (seulement 4-5-6); chez ibn Turk
trad. Rashed & Djebbar 1981] formule le cas (4) à travers d'exemple
(seulement 1-4-5-6); dans le Talkhîs et le Kashf dans le 'Urjuza fT l jabr
paradigmatique d’al-Khwârizmî, mais reste abstrait pour les autres. Entre
wa'l-muqàbalah d'ibn al-Yâsamïn (voir [Souissi 1983: 220-2231]).
les traités que j'ai sous main, celui de Bahâ' al-Dïn al-‘'Àmulî (ou al-
‘'Àmili) [éd., trad. Nesselmann 1843] est le seul à ne pas contenir des Pourtant, chez al-Karajî - dans le Kâfî aussi bien que dans le
exemples basés sur l'avoir et les racines. ^ Fakhrï- on trouve la séquence 3-1-2-4-5-6; elle se trouve aussi chez
Les démonstrations géométriques des règles pour les cas (4)-(6) al-Samaw'al et al-Kâshî [Djebbar 1981: 60f] et chez Bahâ’ al-Dîn. Ibn
se trouvent chez al-Khwârizmî et ibn Turk, chez Abû Kâmil (qui en al-Banna', dans la solution des équations, suit l'ordre 1-2-3-4-6-5
(celui du Liber abbaci).
ajoute de nouvelles), dans le Fakhrï d'al-Karajî, et chez al-Khâyyamî.
Elles sont absentes du KâfT et des traités d'ibn al-Bannâ, d'al-Qalasâdi, Le commentaire d'al-Mâridînî à VUrjüza d'ibn al-Yâsamîn (c.
1500) parle de l'ordre de Jacopo comme celui qu'on suit « en Orient»
d'ibn Badr et de Bahâ’ al-Dîn.
[Souissi 1983: 220]; en effet, c’est l'ordre suivi par al-Missîsî, al-
Le texte primitif d'al-Khwârizmî définit les cas en forme normalisée Bîrünî, al-Khayyâmï et Saraf al-Dîn al-Tüsî [Djebbar 1981: 60]. Mais
et donnent ses règles correspondantes. La même situation se retrouve elle se trouve aussi au Maghreb, à savoir chez al-Qurashi (né en
chez Abu Kamil et dans les traités d'ibn Turk, de Thâbit et d'al- Andalousie au treizième siècle, actif en Bugie) [Djebbar 1988: 107].
Khayyàmî. Le Kâfî nous confronte avec une situation mixte: les trois cas
Le traité de Jacopo est donc non seulement très loin des
simples sont non-normalisés (définitions aussi bien que règles); le cas (4) prédécesseurs latins; il se distingue aussi assez nettement du grand
est défini en forme non-normalisée, mais la règle présuppose une

^ Les traités d'ibn Turk [éd., trad. Sayili 1962] et de Thâbit ibn Qurrah [éd., trad.
Luckey 1941 ] ne sont pas des présentations de l'algèbre au sens propre du mot mais
des examens critiques de ses fondements; on peut observer, pourtant, que le premier
se réfère à des exemples spécifiques du type avoir-racine-nombre, tandis que le
* Le texte arabe publié d'al-Khwârizmi est similaire en ce regard aux textes d'ibn al-
second est totalement abstrait.
Bannâ', d’al-Qalasâdï et d ’ ibn Badr.

220 221
courant maghrébin.^ A certains égards, le parent plus proche semble 72. aK = pC-^Ôï 19. aCC= y^K+æ
être l'ouvrage de Baba' al-Dîn, écrit environ trois siècles plus tard. 13.aCC = n 20. aCC+pC = n
Ceci pose un problème sérieux pour Thistoriographie des
mathématiques arabes: Où sont les sources qui relient le traité de
(CC représente censo de censi, c’est-à-dire avoir d'avoirs, la
Baba' al-Dîn à celui de Jacopo? De quel type d'institution dépendent-
quatrième puissance de la racine; K signifie cubo, la troisième
elles, à quel type de transmission devons nous penser? Mais puisque puissance).
Jacopo inaugure une tradition qui sera peut-être plus importante pour
la nouvelle algèbre du seizième siècle que l'héritage latine, il pose Les cas 7-20 sont tous réductibles. Pour ces cas, seulement une
aussi un problème en ce qui concerne l'origine de l'algèbre règle est donnée (toujours correcte), pour les six cas fondamentaux
européenne moderne: où Jacopo a-t-il trouvé son inspiration? aussi des exemples. Regardons-en quelques-uns:^*

Eléments d'un portrait Cas (1), exemple a:


Evidemment nous devons chercher une tradition algébrique Fais-moi de dix deux parties, de telle manière que, quand la
dépourvue de démonstrations géométriques et dépourvue d'exemples majeure est divisée par la mineure, 100 résulte. Fais ainsi: mets que la
basées sur l'avoir, la racine et les nombres, et définissant les cas et majeure soit une chose. Maintenant la mineure sera le restant jusqu'à
donnant les règles en forme non-normalisée. Pour en savoir plus, nous 10, ce qui sera 10 moins une chose. [...]. Maintenant on doit diviser la
pouvons décrire le contenu de l'algèbre de Jacopo en quelque détail. majeure par la mineure. C ’est-à-dire une chose par 10 moins une
L'algèbre propre décrit non pas 6 mais bien 20 cas:^^ chose, de quoi 100 doit résulter. En conséquence tu dois multiplier
100 par 10 moins une chose. Cela fait 1000 moins 100 choses, qui
\. av = n 4. aC+y5r = n s'égalent à une chose. Maintenant restaures chaque membre, c ’est-à-
2. ûfC = n 5 .p r= a C + n dire d'ajouter les 100 choses qui sont moins à chaque membre. [... 1.

3. aC = pr 6. aC = y^r+n Cas (1), exemple b:


Il y a trois partenaires qui ont gagné 30 livres. Le premier
partenaire a mis 10 livres. Le second a mis 20 livres. Le troisième a
I. aK = n 14. aCC=Pv
mis tant que 15 livres le reviennent de ces gains. Je veux savoir
8. aK = Pv 15. aCC=pC combien le troisième a mis, et combien revient à chacun des deux
9. aK = pC 16. aC C = pK autres partenaires. Fais ainsi: si nous voulons savoir ce que le
troisième a mis, mets que le troisième ait mis une chose. [...] et tu
10. aK+pC = ô r 17. aCC+pK=dC auras qu'il y a trois partenaires, dont le premier met dans la compagnie
II. p C = aK+dr 18. PK=aCC+aC 10 livres; le second mets 2 0 livres; le troisième met une chose. Donc
le capital de la compagnie est 30 livres et une chose. Et ils ont gagné
30 livres. Maintenant, si nous voulons savoir combien de ces gains
^ On peut ajouter qu'une règle mnémotechnique très commode et partagée par ibn revient au troisième partenaire [...], tu dois multiplier une chose par ce
al-Bannâ', al-Qalasâdî et ibn Badr (à savoir que dans le quatrième cas c'est le nombre qu'ils ont gagné, et diviser par tout le capital de la compagnie. En
qui est isolé, dans le cinquième c'est la racine, et dans le sixième c'est l'avoir) est conséquence nous devons multiplier 30 par une chose; cela fait 30
absente du traité de Jacopo et, si je me souviens bien, de tous les traités d'abaque que choses, que tu dois diviser par le capital de la compagnie, c'est-à-dire
j'ai examinés.
‘° Le texte parle de 15 cas supplémentaires. Le cas oublié doit être ou BC = aCC+n,
ou aCC = BC+n. Je traduis de l'édition dans [Hoyrup 2000].

222 223
par 30 et une chose, et ce qui résulte revient au troisième partenaire. voyage une chose et 12. Combien sera-t-il à cette même raison dans le
En conséquence multiplies 15 par 30 et une chose. Cela fait 450 et 15 deuxième voyage? Il te convient multiplier une chose et 12 par une
choses. 450 nombres et 15 choses égalent donc 30 choses. [...] . chose et 12, ce qui fait un avoir et 24 chose et 144 nombres, qui selon
Restaure chaque membre, c'est-à-dire que tu dois enlever de chaque la règle doit être divisés par une chose, et 54 doit en résulter. En
membre 15 choses. Et tu auras que 15 choses égalent 450 nombres. Et conséquence, multiplies 54 par une chose, qui également un avoir et
en conséquence tu dois diviser les nombres par les choses, c ’est-à-dire 24 choses et 144 nombres. Restaures chaque membre, c’est-à -dire
450 par 15, dont résulte 30. Et à tant s'élève la chose. Et nous avons d ’enlever 24 choses de chaque membre, et tu auras que 30 choses sont
mis que le troisième partenaire eût mis une chose, donc il résulte qu'il égales à un avoir et. 144 nombres Divises par un avoir, le même
a mis 30 livres. [...] Et si tu veux savoir combien revient au premier et résulte. Bissectes les choses, il reste 15. Multiplies par soi-même, cela
au second, on enlève de 30 livres les 15 qui reviennent au troisième. fait 225. Retranches-en les nombres, qui sont 144, il resteSl. Trouve
15 livres restent. Et tu diras qu'il y a deux partenaires qui ont gagné 15 sa racine, qui est 9. Retranche-le du bissecté des choses, c’est-à-dire
livres. Et le premier a mis 10 livres. Et le second a mis 20 livres. de 15.11 reste 6, et tant vaut la chose . Et nous disions qu’il partit avec
Combien revient a chacun? Fais ainsi et dis, 20 livres et 10 livres sont une chose. Tu vois donc clairement qu’il partit avec 6 . Et si tu veux le
30 livres, et cela est le capital de la compagnie. [...]. prouver, fais ainsi [...].

Cas (2): On pourrait dire' a u s s i q u 'i l partit avec la racine du restant et


plus le bissecté des choses, c'est-à-dire avec la racine de 81, qui est 9.
Trouves-moi deux nombres qui sont en proportion comme 2 à Mets-le au-dessus de 15, cela fait 24. Et ainsi cela va bien dans un cas
3. Et si chacun est multiplié par soi-même, et une multiplication comme dans l'autre. Et voici la preuve [...] Ainsi tu vois qu’une
soustraite de l’autre, 20 resteront. Je veux savoir, quels sont ces manière aussi bien que l'autre va bien. Et en conséquence la règle
nombres. Fais ainsi, et mets qu'un nombre soit 2 choses et l'autre soit 3 faite ainsi est très méritoire, qui nous donne deux réponses qui vont
choses. [...] bien tous les deux. Mais souviens -to i -que non tous les calculs qui se
Cas (4), exemple b: réduisent a cette règle peuvent avoir deux réponses, mais seulement
certains d ’eux. Et pour certains il te convient de prendre une réponse,
Il y a deux hommes qui ont des deniers. Le premier dit au et pour certains l’autre. [...]. chaque fois que tu rencontres une telle
second, si tu me donnes 14 de tes deniers, j'aurai 4 fois plus que toi. équation (raoguaglamento), trouves d ’abord une réponse. Et si elle ne
Le second dit au premier, si tu me donnes la racine de tes deniers, te résulte pas vrai, on peut prendre l’autre sans aucun doute. Et tu
j'aurai 30 deniers. [...]. auras la vraie réponse. [...].
Cas (5), exemple b:
Cas (5), exemple c :
Quelqu'un fait deux voyages, et au premier voyage il à gagne 12.
Fais-moi de 10 deux parties, ainsi que quand l’une est multipliée
Et au second voyage il gagne a la même raison que dans le premier. Et
par l’autre et la différence y est ajoutée, cela fait 22. je demande,
quand il a achevé ses voyages il trouve, sommant le capital et les
combien sera chaque partie. Fais ainsi, mets qu’une partie soit une
gains, d'avoir 54. Je veux savoir avec combien il partit. Mets qu'il
partit avec une chose, et dans le premier voyage il gagna 12. Quand le chose. [...]*^
premier voyage était achevé il se trouvait donc avec une chose et 12.
Tu vois donc clairement que de chaque chose il fait dans le premier Le cas «avoirs et nombres égalent racines» est celui qui peut posséder deux
solutions positives, ce qui en fait est explique dans la règle
Puisque le texte ne dit pas que la chose représent la pantie mineure mais le
Ici et ailleurs, Jacopo dit « in propositione». Ceci est une des indications présuppose dans le calcul de la différence (10 mains 2 choses), la solution par
que son latin est celui d'un laïc, pas d'un maître de l 'école latine ou de l 'université. addition (la chose égale (6) se révèles fausse, ce qui illustre l'explication donné dans
l'exemple précèdent.

224 225
Ces extraits du texte se prêtent à tout un série d'observations. Comme le signais Saliba [1972], le sens originel du terme est
Tout d'abord, l'emploi du mot «restauration» est inusité, pour probablement celui du Fakhrî et de Canacci. Jacopo, comme plus tard
dire le moins. Elle désigne non seulement le jabr de la tradition la source de Canacci, a donc dû être inspiré par un milieu où cet usage
classique mais aussi le retranchement d'un terme additif des deux restait courant.
membres d ’une équation. Apparemment le terme aUmuqâbalah,
Deux autres observations liées entre elles peuvent être faites sur
normalement expliqué comme retranchement des éléments additifs l'exemple (la). D'abord il saute aux yeux que la règle de trois (dite
superflues (l'opposition des traités latins) est absent du texte. Mais les aussi "des marchands") est appliquée comme un outil de base; ensuite
apparences ont de bonnes chances de tromper - au fait, dans les nous voyons que la structure de la compagnie commerciale est utilisée
Ragionamenti d'algèbre de Raffaello Canacci [éd. Procissi 1954: 302] comme modèle quasi-abstrait pour tout partage proportionnel. Ceci est
nous lisons, dans un passage qui' émanerait dune traduction faite par une particularité distinctive du traité d'algorisme de Jacopo (version
Guglielmo de Lunis que elmelchel (voisin de geber dans le texte et V) qui retourne dans toutes ses parties. Des exemples isolés de la
donc sans doute al-muqâbalah) signifie «exempio hovvero même pratique se trouvent dans quelques autres traités, mais aucun
aghuaglamento», «exemple ou équation ».*^ d'eux ne l'utilise en mode systématique. L'une caractéristique aussi
bien que l'autre indique que Jacopo a tiré son inspiration d'un milieu
Cette interprétation d'al-muqâbalah est moins aberrante qu'on
fortement orienté vers l'éducation des commerçants - indication qui
pourrait le croire. Dans le Fakhrî, al-Karajî la donne aussi [Woepcke évidemment n'est pas contredite par le choix d'exemples pris de la vie
1853: 64], et nombre d ’auteurs arabes utilisent le verbe qabila aussi présumée «vraie»: les compagnies commerciales, les voyages
bien pour la confrontation de deux expressions comme membres marchands, les prêts a intérêt composé (exemple 4 a / l'échangé des
d ’une équation que pour l'élimination d ’une contribution additive monnaies (exemple 6a). Seule l'anecdote de (4b) sur les dons
(ainsi Abû Kârmil, Ibn Badr et Abû Bakr auteur du Liber réciproques est trop répandue dans le temps et dans l'espace pour être
mensurationum^^. très informative, même s'elle suggère elle aussi que l'inspiration de
Jacopo aura traité l'algèbre comme partie intégrée des mathématiques
« de la vie sociale», les mathématiques mu^âmalât.

Cette intégration de l'algèbre avec les mathématiques mu^'âmalât


Dans le même passage nous lisons que elchel (un dérivé de qâla, “annuler”, distingue Jacopo de la tradition « classique». Dans la partie algébrique
“rescinder”, etc., je présume) veut dire « opposition », donc élimination de
du traite d'al Khwârizmî, un seul problème peut être défini de type
contribution identiques des deux membres, elchelis (de qalasa, « réduire » etc.) est
la formation d ’une des élchelis (de qalasa, « réduire « etc) est la formation d ’une des
m u‘'âmalât - un montant d ’argent divisé d'abord entre un certain
équations auxquelles les règles s ’appliquent, qui effectivement se fait par nombre n d'hommes, après entre n+1 hommes [éd Hughes 1986: ???].
élimination des contributions additifs et subtractifs superflues- et, le cas échéant Ce type se retrouve dans le Liber abbaci en plusieurs variantes [ed.
normalisation. Trois autres termes (elfatiar, difarelburan et eltiemen) sont moins Boncompagni 1857:413-415]. A part ceux-là, un problème [ ibidem p.
facilement identifiés.
4 /5] traite de l'achat de choses non identifiées, et un [ibidem p. 425]
En ce qui conseme Abû Kâmil, les passages énumérés sous la mot vedette
de transactions commerciales produisant des gains. Evidemment, dans
opponers dans le glossaire de [ Sesiano 1993 : 441] le démontrent clairement. Pour
les chapitres précédents il y a un nombre immense de problèmes
Abû Bakr, il faut voir l’emploi du même mot dans la traduction latine [éd.Busard
1968]. L’usage d ’ibn Badr est discuté dans [Sanchez Pérez 1916 : 24.1]
Bahâ al-Dîn explique que muqâbalah [trad.Woepcke 1843 ; 41] désigne la
Je connais trois exemple italiens, dont au moins deux dépendent de Jacopo
cancellation de contributions identiques des deux membres de l’équation ; pourtant, [Hoyrup 2001 : ???] . un quatrième exemple se trouve dans l’Algorisme de Pamiers,
dans cette fonction isqât, « déduction », dérivé du verbe saqata. un traité provençal du quinzième siècle [éd. Sesiano 1984 : 47].

226 227
mu^amalât, quelques-uns résolus par moyen de la régula recta et donc
utilisant le res, « la chose», mais ceux là ne comptent pas comme abbaciJ^ Mais dans le Liber mahamaleth, composition latine produite en
algèbre dans le livre. Castille durant la seconde moitié du douzième siècle, on trouve au moins
deux exemples’^; de même, le traité d'ibn Badr, dans une section sur les
Ibn Badr est plus similaire à Jacopo. Après les six problèmes
dots, traite deux cas qui parlent de la racine carré d'une dot.
illustrant les six cas fondamentaux, il groupe ses exemples: il y a des
dizaines de problèmes sur le «dix divisé» et sur les avoirs et leurs Dans les traités indiens, par exemple le Ganita-sâra-sangraha de
racines; mais il y en a aussi sur la rémunération d'un capital (3 Mahâvîra [éd., trad.Rangâcarya 1912], les racines carrées des
problèmes), sur les dots (4), sur le mélange des grains (4), sur la
grandeurs concrètes - les abeilles d'un essaim, les flèches tirés par
distribution d'un butin entre soldats (3), sur les voyages de courriers
Arjuna, les éléphants d'une horde, etc. - sont abondants.
(3), sur les dons réciproques et la «bourse trouvé» (4).

Chez Bahâ al-Dîn, le chapitre sur l'algèbre contient six Cinq des exemples de Jacopo sont déguises en problèmes
mu ''àmalàt Les cinq autres sort des problèmes numériques pures. Trois
exemples, un pour chaque cas fondamental. De ceux-ci, quatre sont de
d'entre ceux-là sont du type «dix divisé», bien représenté chez al-
type mu^àmalât, et deux traitent de nombres abstraits. Un chapitre
Khwârizmî et dans le Liber abbaci (et ailleurs). Mais les exemples de
ultérieur contient neuf problèmes qui sont résolubles par plusieurs
méthodes; six d'entre eux appartiennent a des types «de recréation» Jacopo sont élémentaires en comparaison avec ceux des autres traités; on
peut soupçonner qu'ils remontent a un fond originel exploité et
connus depuis l 'Anthologie grecque; ils sont donc de t}^e mu ^âmalàt
amplement augmenté par al-Khwârizmî et les autres membres de la
au même titre que l'exemple (4b) de Jacopo.
tradition «haute ». Les questions sur deux nombres en proportion donnée
L'exemple (4b) de Jacopo est intéressant a un autre égard: la (la et encore 2a), en échange, semblent être hors de toute tradition. Rien
présence de la racine carré d'argent vrai.
de similaire ne se trouve chez al-Khwârizmî ou chez Léonard, ni chez ibn
Evidemment, les problèmes d'avoir et de racine traitent Badr ou Bahâ' al - Dîn On serait tenté d'y voir une innovation, due sinon
formellement d'argent, ce qui s'accorde très bien avec le fait que les
a Jacopo au moins a un précurseur assez proche.
«nombres» des problèmes sont des dirhams dans les textes arabes. Il
est vrai qu'al-Khwârizmî aussi bien qu'Abû Kâmil après avoir trouveé
la racine trouvent encore le mal (Abû Kâmil indique même comment Le voisin le plus proche dans le Liber abbaci semble être un problème
le trouver directement); pour eux, le mal reste donc une inconnue numérique du type ” 10 divisé» [éd. Boncompagni 1857: 45 Iff], ou la partie mineure
plus deux de ses racines doit égaler la partie majeure moins 2 de ses racines
indépendante. Mais leur introduction du mal comme le produit de la (solution 10 = 1+9). Un problème sur deux « quantités » indéterminés et leurs
racine avec soi-même montre que la racine (identifiée avec la shay, la racines carrées [ibidem p. 446] pourrait aussi être une traduction d'un problèmes
chose) était bien devenue l'inconnue de base. Le fait que le cas (2) est concret. Le groups qui parle d'un avers et ses racines (ibidem pp. 433, 442, 443 (2
problèmes), 444 (3), 445 (4), 446] devrait toutefois être l’issue d’une traduction
présenté par eux en forme normalisée le fait voir aussi: si le mal était inhabituelle de mal (la traduction normale de Leonard, comme de Gérard et du
l’inconnue propre, l'équation normalisée aurait été sa propre solution, traducteur du Liber augmentis et diminutionis, est census).
et elle aurait dû être remplacée par la forme non-normalisée, comme L'apparition d'un terme italien dans le texte latin du Liber abbaci (et de causa dans
dans le cas (3). le Flos [éd. Boncompagni 1862: 236], évidemment une traduction latine de la cosa
italienne) représentes un autre défi a l 'histoire conventionnelle du début de l 'algèbre
Une racine carrée d'argent vrai ne se trouve pas dans l 'Algèbre d'al- européen. Qui a parlé d'algèbre en italien avant Léonard, sans laisser aucune trace
Khwârizmî, ni, si je me souviens bien, chez Abû Kâmil ou dans le Liber hors des écrits de celui-ci? Pour le moment je n'ai aucune réponse.
Les racines carrées d'un capital et d'un profit, fol. 160'', et d'un salaire, fol. 172'';
voir (Sesiano 1988: 80, 83).

228
229
Ces observations ne nous donnent aucune réponse précise sur la Montpellier, écrit un Libro de ragioni [éd. Arrighi 1987] qui lui aussi
tradition-source de Jacopo. On peut dire, pourtant, qu'elles semblent contenait un chapitre sur l'algèbre.^’
exclure non seulement les écrits latins mais aussi que la «haute»
De première vue, ce ehapitre ressemble beaucoup a celui de
tradition arabe descendant d'al Khwârizmï et d'Abû Kamil ait joué un Jacopo, les différences plus importantes étant l'absence chez Paolo
rôle central. Tout suggère que son inspiration vient d'un milieu Gherardi de règles pour les problèmes du quatrième degré, la présence
similaire a l'école d'abaque. C ’est-à-dire un enseignement pour les de règles pour plusieurs cas irréductibles du troisième degré (calqués
marchands et leurs employés, pour les collecteurs d'impôts et les sur des cas similaires du second degré, et bien entendu fausses), et la
autres administrateurs publics, etc.; que ce qu'on y enseignait était lié présence d'exemples pour toutes les règles du troisième degré. Sans
aux traditions «sous- scientifiques » portés par les mathématiciens exception, ces exemples sont du type «trouver deux ou trois nombres
praticiens depuis l’antiquité classique et embrassant l'univers indien en proportions données - un type qui au fait permet de construire
aussi bien que le monde méditerranéen; et que son algèbre était proche des exemples sur mesure sans grands efforts intellectuels. Dans tous
au type pre-al-Khwârizmien.^^ les cas irréductibles, les solutions trouvées contiennent des racines
carrées, ce qui a pratiquement empêche le contrôle.
Où?
L’analyse de trois autres traités révèlent la relation précise entre
A ces caractéristiques de la source de Jacopo il faut ajouter l'algèbre de Jacopo et celui de Paolo Gherardi. Deux se trouvent dans
encore quelque chose. Son traité ne contient pas un seul arabisme. Il un même codex publié par Gino Arrighi [1973], écrite par plusieurs
est donc exclu qu'il ait traduit directement de l 'arabe; loin de cela, il a mains différentes aux environs de 1330, probablement à Lucca; un
du prendre ses matériaux d'un lieu ou l'on parlait une langue assez chapitre (L) porte le titre « Le reghole dell'aligibra amichabile», un
proche à la sienne. autre partiellement identique est intitulé « Le reghole della chosa con
asempri» (C). Le troisième (A) fait partie d'un Trattato dell'alcibra
Puisque Jacopo écrit en Montpellier, la Provence semble être la
amuchabile d'environ 1365, publie par Annalisa Simi [1994].
conjecture plus naturelle, avec l'Italie comme deuxième possibilité. En
ce qui concerne l'algèbre, pourtant, de bonnes raisons nous forcent à Les relations entre les cinq traitements de l'algèbre ressortiront du
abandonner ces hypothèses commodes. schéma suivant (V représente Jacopo, G Paolo Gherardi):
Ces raisons ont à voir avec ce qui se passe durant les décennies
après 1307. En 1328, un certain Paolo Gherardi, également à L C A
Cas V G

ar = n 1. R, Ei2,n l.R,Ei*,n I.R,Ei,n IR,El*,P 1.R,Ei2,n

20
aC= n 2.R,Ei,p 2.R,E2,n 2.R,E2,n 2.R,E2*,n 2. R,Ei,p
A en juger par certaines fomiulations précises, ibn al-Bannâ’ et al-Qalasâdî
appartiennent à la tradition «haute». Il semble qu'une caractéristique de l'algèbre du aC = Pr 3.R,E,,p 3.R,Ei*,n 3.R,Ei*,p 3. R, E2, P 3.R,Ei,p
courant «bas» (et de l’al-Jabr pré-al-Khwârizinien) soit l'absence de démonstrations
géométriques; toutefois, il ne s'agit pas là d'une caractéristique exclusive: dans des
aC+Pr=n 4.R,Ei2,n 4.R,Ei*n 4.R,Ei*,n 4.R,Ei**,n 4.R,Ei2,n
abrégés comme ceux d'ibn al-Bannâ’ et d'al-Qalasâdl ils disparaissent aussi.
Evidemment, toute distinction entre un (seul) courant « haut » et un (seul) courant
«bas» est une approximation - durant les siècles, toues sortes d'emprunts seront
survenus, particulièrement dans la phase dite « d'islamisation » par A. I. Sabra Publié et traduit séparément par Warren Van Egmond [1978],
[1987]. Mais l'énigme de l'origine de l'algèbre de Jacopo suggère que Avec la variante «trouver deux nombres, dont l'un soit telle part de l'autre comme
l'approximation n'est pas trop grossière. m de n ».

230 231
Si une règle est présente pour un certain cas, cela est marqué par R
Pr= aC + n 5.R ,E )23,n 5 .R,E 2*,n 5.R,E2**, p 5.R,E2***,n 5 .R ,E i2 3 ,n si la règle est bonne, et par X si elle est fausse. La présence d'un exemple
est indiquée E (E 12 si deux exemples sont présents; Ei et E 12 dans une
a c = Pr+n 6 .R,Ei,n 6 .R ,E 2 ,n 6 .Oublié 6 .R ,E 3 ,n 6 .R,E,i,n même ligne indiquent des exemples différents, Ei et Ei* que les exemples
différent seulement par leurs paramètres numériques; CC représente
censo de censi, K signifie cubo, C censo, r la chose. Les lettres « p » et
aK = n 7.R,p 7.R ,Ei,p 7.R,n 7.R,p 7.R ,Ei,p
« n » indiquent, respectivement, que la normalisation est exprimée
a K = Pr 8 .R ,p 9.R,Ei,p 8 .R,n 8 .R,p
comme «partire per» et comme «partire in». Puisque ce dernier trait ne
8 .R ,Ei,p
comporte aucune conséquence mathématique, ni ne possède aucune autre
a K ^ PC 9. R, p 10.R,Ei,p 9.R,p 9.R,p 9.R ,E ,,p importance, il est un indicateur de descendance très efficace.
a K + ^C =dr 10.R,n 15.R,Ei,n 10.R,p 14.R,n 15.R,n Je ne répéterai pas l'analyse détaillée du schéma, qui se trouvera en
[Hoyrup 2001]; le résultat de l'analyse peut s'exprimer dans le stemma
P C = aK +ar ll.R ,n II.R,n 15.R,n lG .R ,n ci-contre. Là, V’ est l'archétype commun de tous les traites, peut-être
identique a l'autographe de Jacopo, peut-être une copie; puisqu'aucun des
aK+dr= B C 14.R,E,,n cas pC = aCC+n et aCC = pC+n n'est présent dans A, on doit présumer
que le cas oublie en V (voir note 10) était déjà absent de V’. A" sera le
aK =pC + ôr 12.R,n II.R ,Ei,n 12.R,n 16.R,p 10 .R ,El,n précurseur commun de A, G, L et C, contenant seulement les cas
réductibles (les seuls à paraître dans L et C, donc aussi dans leurs
aK = V n 8 .R,Ei,p ll.R ,E i,p
précurseur commun immédiat C*). A’ est un précurseur commun de A et
aK =Pn+ n 1 2 .x ,E l,n 12.X,Ei,n G, très fidèle à Jacopo dans les parties prises de lui (puisque cela vaut
pour A - voir les exemples et la distribution des « n » et « p » ) mais
1 3 . x , E ,,n déjà contenant des règles fausses et des exemples pour les cas
aK= f>C+n 13.X,Ei,n irréductibles du troisième degré (à peu prés identiques dans A et G).

Jacopo (1 3 0 7 )
aK =ôr+pC +n 14.X E i,n 1
V

aCC=n 13.R,n 13.R.P ll.R ,p 1 7 .R .n


ntCC=Rr 14.R.D 12.R.D 18. R.P
aCC=BC 15.R,p 13.R,p 19. R,p

a C C = ^K 16.R,p 10.R.P 20. R,p


aCC+p,K=ôC 17.R,n 21 . R , n

Pk=aC C + ÔC 18.R,n 22. R,n

aC C =pK +aC 19.R,n 23.R,n


aC C + pc= n 20.R,n 24.R ,n
V (1 4 S 0 )

232 233
Aucune autre algèbre italienne n'est connue qui soit à dater avant S1+S 4 = 90 , S2 + S3- 6 O
1340 (mis a part le fantôme où Leonard a trouvé le terme avéré), ce
(3)
qui devrait exclure l'existence d'une tradition en Italie où Jacopo aurait (4) S1+S3 = 20 , S2+S4 =30
pu trouver ses matériaux. En plus, tout ce dans le traité de Paolo
Gherardi qui dépasse Jacopo vient d'une source (A’) qui, au moins Toutes les solutions données sont valables, y compris celle du
quant a la langue mais probablement aussi selon la géographie était numéro(3), un problème irréductible du troisième degré. Les solutions
italienne et non pas provençale). Même a Montpellier on peut donc présupposent des connaissances de l'algèbre des polynômes et de la
exclure l'existence d'une tradition vive qui aurait pu fournir Jacopo en théorie des proportions continues,^'^ mais aussi la solution «sans règle
savoir algébrique. [d'al jabr]» du problème que la somme et le produit de deux nombres
(ou l’aire et la somme des deux côtés d'un rectangle) sont donnés,
Abandonnées les hypothèses de l'Italie et de la Provence, ou dans le c'est-à-dire la solution trouvée par exemple dans le Liber
monde latin Jacopo aura-t-il pu trouver son algèbre? La seule réponse mensurationum d'Abü Bakr. Tout biens considéré il semble que ces
possible - malheureusement supporté sur aucune évidence directe si
connaissances ont pu se trouver ensemble seulement quelque part dans
mince qu’elle soit - semble être la région catalane. Un appui indirect
le monde arabe d'où la « Catalogne » a dû apprendre son algèbre. Pour
vient toutefois du fait que la Catalogne du treizième siècle avait des
en savoir plus il faut trouver une ambiance ou circulaient des énigmes
rapports commerciales très intenses avec le monde arabe, en particulier
mathématiques basses sur la présupposition que la croissance non
avec l’Egypte. L'hypothèse est favorisée en outre par l'existence d ’une
spécifiée d'un salaire, sera en série géométrique.
tradition similaire a celle des écoles d'abaque dans l’aire provençal
catalan dans le quinzième siècle, jusqu’ici explique comme un emprunt (En absence de) conclusions
de l'Italie mais caractérise aussi par l'emploi du titre «algorisme».^^
L'analyse précédente permet quelques conclusions négatives.
Amplifiant l 'énigme D'abord elle démontre sans un ombre de doute que le début de « l'algèbre
d'abaque» doit peu ou rien aux prédécesseurs latins. Ensuite elle indique
Reste alors a se demander si la «Catalogne» hypothétique avait
que l 'inspiration pour ce début ne vient pas des traditions algébriques du
atteint un tel niveau mathématique qu'elle a pu produire par ses
monde arabe jusqu'ici examinés à fond par les historiens.
propres forces certaines choses étonnantes qui se trouvent dans
l'algèbre de Jacopo, plus précisément dans un chapitre suivant qui de Mais les conclusions sûres s'arrêtent là, et à ce point commencent les
notre point de vue traite encore de problèmes de type algébrique (et demandes: quelles étaient les institutions dans le monde arabe de l'époque
qui est encore absent de F et M). qui traitaient l'algèbre comme partie intégrée des mathématiques
Ces problèmes, quatre en tous, roulent sur le salaire du gérant d'un mu'âmalât? Quelles étaient les traditions algébriques invisibles dans les
fondaco, une factorerie (de l'arabe funduq). Le texte présuppose mais ne sources qui nous sont familiers, donc les traditions considérées «basses»
l'explique pas que le salaire annuel monte en série géométrique. Si s„ dans la topographie morale des savants, et quel était le savoir porté par eux
désigne le salaire a l’an n, les donnés sont les suivants: mais pas intégré dans le savoir «haut»? Quelles étaient les relations entre
«haut» et «bas»? Et cetera, et cetera. Et, de l'autre côté du clivage religieux:
Serait-ce vraiment impossible de trouver des traces des précurseurs de
( 1) S1+S3 = 20, S2=8
Jacopo et des « pratiques d'algorisme» catalanes-provençales?
(2 ) s. = 1 5 , S 4 = 6 0
-les demandes du fou exaspèrent la sagesse de dix savants -

24
Voir [Cassinet 1993] (pour le mot «algorisme» dans le titre, p. 253), et [Sesiano Voir le texte et l'analyse dans [Hoyrup 2000; 45-51].
1984] («algorisme» 1). 31).

234 235
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238 239
Les mathématiques et les héritages au Maghreb des
12^-14^ siècles : essai de synthèse

Ezzaim LAABID
GREDIM , ENS M arrakech, M aroc

1. Introduction
Les problèmes de répartition fournissent depuis l'Antiquité
l'occasion à des réflexions et à des activités mathématiques. En
Mésopotamie, par exemple, les Babyloniens manipulaient, à travers la
résolution des problèmes d'héritage, des algorithmes et des formules
algébriques qui, d'un point de vue moderne, s'interprètent comme étant
la résolution des équations et des systèmes d'équations linéaires ^ Dans
la civilisation arabo-islamique les partages successoraux ont suscité un
intérêt particulier dans les milieux d ’enseignement. Dès le début de
l’ère islamique, ce domaine a, en effet, connu un essor considérable.
Des efforts remarquables ont été alors déployés sur le plan juridique et
sur le plan calculatoire.
Au niveau juridique, il a fallu donner des explicitations des
règles des héritages préconisées par le Coran et par la Sunna. Ces
règles ne permettaient pas d'apporter des solutions fiables,
directement, à certaines situations qui se présentaient dans les cités de
l'Islam. Des interprétations et des décisions juridiques furent alors
nécessaires. Parallèlement à l'expansion de l'Islam, il y a eu des
divergences entre les différentes écoles juridiques, au niveau de
l'interprétation, sur certaines questions de détails.
Du côté calculatoire, il est raisonnable de supposer que les
problèmes d ’héritage survenus durant les premières années de
l’Islam^, ont été résolus à l’aide des connaissances calculatoires
rudimentaires qui existaient à cette époque dans le contexte de la

[Neugebauer 1990, p.67]


^ La tradition nous rapporte que plusieurs problèmes ont été posés et résolus à l’époques
des califes ‘^Umar ibn al-Khattâb (634-644) et ‘^Alî ibn Abî Tâlib(656-661).

241
péninsule arabique. Ce sont ces connaissances qui permettaient d ’une
En outre, le "'ilm al-fara ’id est l’un des rares domaines pratiques
part, aux commerçants, du moins à certains initiés parmi eux, de faire
qui ont bénéficié de composition d ’ouvrages autonomes; pour les
le partage des bénéfices découlant des transactions commerciales qui
autres domaines ils font surtout partie d ’ouvrages plus larges. Huit
étaient en vogue à l’époque, et d’autre part, c ’est grâce à ces mêmes
thèmes juridiques sont généralement abordés dans ce genre
connaissances que les premiers musulmans ont pu comprendre les
d ’ouvrages et plus particulièrement les manuels destinés à
notions mathématiques signalées dans le Coran comme les fractions
l’enseignement de cette discipline. Il s’agit de : les lois successorales
ou le partage du butin par exemplelCependant, d'autres techniques
mathématiques furent nécessaires pour régler des situations qui n'ont de base {al-farâ ’id), les décés successifs {al-munàsakhaf, liquidation
cessé de se compliquer avec le développement de la société des successions (qismat at-tarikât), le désistement {as-sulhf, la
musulmane. Ces techniques étaient probablement acquises et reconnaissance et la contestation (al-iqrâr wa l-inkàr), les testaments
développées localement grâce aux contacts qu'avaient les premiers
musulmans avec les civilisations voisines, notamment babylonienne. (al-wasâyâ), l’hermaphrodite {al-khuntâ ) et l’héritage par allégeance
A la faveur de ces deux processus une discipline est née et s'est {irth bi-l walâ .
développée. Elle est connue dans la tradition scientifique arabe, sous
2. Les problèmes et leur classification
le nom de ^ilm al-farâ'id (litt. science des prescriptions et
conventionnellement science des héritages). Une démarche généralement utilisée en histoire des
mathématiques pour la catégorisation des problèmes mathématiques
Le ^ilm al-farâ’id englobe dans cette perspective, en plus des consiste à les regrouper par le thème auquel ils se rapportent. On parle
règles juridiques relatives aux héritages, d ’autres chapitres de la dans cette perspective des problèmes commerciaux, des problèmes de
juridiction musulmane qui sont liés à ces dernières et les techniques dette, des problèmes de poursuite, des problèmes des biens, des
mathématiques qui permettent la résolution des problèmes problèmes des hommes, des problèmes des oiseaux...etc^. Cette
mathématiques qui en découlent. Cette extension du champ de cette classification a l’avantage d ’être repérable uniquement par la lecture
discipline daterait de l’époque où les recoupements de ces chapitres de l’énoncé du problème.
ont conduit à la constitution de cette nouvelle discipline. Du moins D ’une façon similaire, les problèmes construits autour des
c ’est ce qui découle du passage suivant d ’Ibn Khaldün : « elle fait partages successoraux peuvent être catégorisés en fonction des thèmes
appel à une grande partie de l'arithmétique, des nombres entiers, des juridiques auxquels ils se rapportent. Ainsi, chacun des thèmes
fractions, des racines, du connu, de l'inconnu. < En outre> elle est
ordonnée suivant l'ordre des chapitres des prescriptions et des
problèmes juridiques. Cette science est alors constituée d'une partie de ^ Notons que le mot « al-munâsakha » vient du verbe "nasakha" qui signifie :
la jurisprudence: les lois successorales, les parts légales, la réduction abroger, invalider [cf Dictionnaire Larousse, 1987, Arabe-Français]. Ce sens est en
partie touché dans ce domaine puisque dans les problèmes portant ce nom on est
des parts prescrites (fawl), la reconnaissance ou non des héritiers, les
amené à faire des réajustements dans les calculs des parts des héritiers suite aux
testaments, l'affranchissement testamentaire (tadbïr) etc, et d'une décés successifs qui surviennent dans le problème.
partie de l'arithmétique, qui permet de déterminer en nombres entiers ^ En fait, le sens littéral du mot sulh peut être rendu par « reconciliation, compromis,
les quotes-parts en accord avec les prescriptions de la loi >/. arrangement », mais nous avons traduit ce terme par « désistement » car il intervient
dans des situations successorales où certains héritiers se désistent, en partie ou en
totalité, de leurs parts légales en faveur d’autres héritiers.
^ Ce genre d’héritage intervient dans les situations d’affranchissement d ’esclave. Il
consiste à ce que l’héritage d’un esclave affranchi, n ’ayant pas d’héritiers par
^ Comme c ’est le cas justement dans les versets IV.l 1, IV.12 et IV.176 relatifs aux parenté, doit revenir à son libérateur et aux héritiers de ce dernier selon certaine
partages successoraux. hiérachisation.
Ibn Khaldun [n.d], p.536. * c f par exemple [Smith 1953, pp.532 et ss]

242 243
évoqués ci-dessus donne lieu à une catégorie de problèmes. Cette
Les problèmes Mudabbar : ce sont des problèmes où une partie de
dernière sera désignée par le terme par lequel est connu le thème
l’héritage est un esclave mudabbar^^. Il s’agit pour ces problèmes
juridique correspondant dans la tradition. Quoique chaque catégorie
d’étudier la possibilité d ’affranchir l’esclave muddabar dans différents
est, en fait, subdivisée en plusieurs sous-catégories, nous nous cas ; et notamment dans les situations suivantes : une partie de l’héritage
contentons dans cet essai de donner une brève description des est une dette envers l’un des héritiers qui est démuni, il y a des
« grandes catégories » en illustrant chacune d ’elles par un exemple^. testaments ordinaires avec le mudabbar, ou le testateur est endetté
15

Les problèmes Farâ*id: ce sont les problèmes où interviennent Les problèmes Sulh : ce sont des problèmes où certains
uniquement des héritiers liés au défunt par des liens de parenté ordinaires^ héritiers se désistent totalement ou partiellement de leur part en
L'es problèmes Munâsakha : ce sont des problèmes où faveur des autres héritiers. Ce désistement est exprimé par l’une des
formes suivantes : les héritiers s’entendent à ce que la part de l’un
plusieurs héritiers potentiels d ’une personne décédée meurent avant le
d ’eux soit augmentée (ou soit diminuée) ou l’un des héritiers se
partage de son héritage
désiste de sa part, ou d’une partie de sa part, en faveur des autres
Les problèmes Tarika : ce sont des problèmes où l’héritage à héritiers qu’ils doivent se partager selon leurs quote-parts, selon leur
partager est supposé connu et formé de différents t}q5es de biens : nombre ou selon d’autres proportions’^.
biens numéraires (^ayn), biens mobiliers non numéraires {^urûd), biens
Les problèmes Iqrâr : ce sont des problèmes où l’un des héritiers
immobiliers {usUlf^.
affirme l’existence d ’autres héritiers que ses cohéritiers nient’ Dans ce
Les problèmes Dayn : ce sont des problèmes où une partie de genre de situations, la question se ramène donc, juridiquement, au partage
l’héritage laissé par le défunt est une dette et/ou doit servir à payer une d’un héritage où intervient un héritier supposé « douteux » et dans lequel
dette. D ’une façon plus explicite, il s ’agit de problèmes où l’un des
héritiers, qui est supposé dans le dénuement, est endetté envers la
personne décédée ou envers celle-ci et un étranger (une personne
héritage valant 20 dinars et une dette qui vaut 10 dinars, comme une dot impayée
extérieure à la situation d ’héritage)’^ ( Notons que la part de l ’héritier
envers son mari qui est dans le dénuement. [al-Hüfï, dayn 1]
endetté doit servir à payer sa dette).
C ’est un esclave dont l’affranchissement a lieu selon la formule : son maître lui a
dit: « tu es libre après ma mort ». Cet acte d ’affranchissement, appelé at-tadbîr (d’où
le nom mudabbar), est caractérisé par le fait que le testateur ne peut revenir sur cette
^ La majorité des exemples présentés sont extraits du Mukhtasar d’al-Hûfî. Le
promesse d’affranchissement alors qu’il peut le faire pour un affranchissement par
numéro qui accompagne chaque exemple renvoie au numéro d’ordre d’apparition du
testament ordinaire. [al-‘^Uqbânî, Ms.Paris, n° 5312,f50]
problème dans le chapitre correspondant de cet ouvrage.
Un exemple de telle situation est : un homme décédé laisse son épouse, sa grand- Un exemple de problèmes Mudabbar : une femme décédée laisse son mari, son
père, sa mère et un esclave mudabbar, dont la valeur est E=100, un bien numéraire
mère, sa fille et ses cinq sœurs consanguines.[Al-Hùfi, farâ’id 75]
Si=50 et une dette envers le mari, qui est dans le dénuement, d=100.[Al-Hüfr,
" Un exemple simple de problèmes liés à cet aspect est : un homme décédé laisse
deux fils et deux filles . Avant le partage, l’un des fils est décédé en laissant son fils Mudabbar 6]
et sa fille .[Al-Hûfï, munâsakha 8] Un exemple de problèmes Sulh : un homme décédé laisse son épouse, son frère
Un problème découlant de ce type de situations est : une femme décédée laisse consanguin, sa sœur consanguine. Le frère se désiste de la moitié de sa part à
son mari, son fils, sa fille et une succession constituée de biens numéraires et de condition que cette moitié soit partagée entre la sœur et l’épouse selon les
biens immobiliers. Après le partage des biens numéraires entre tous les héritiers, le proportions 2/3 et 1/3 de leur part respectives. [al-Hüfï, sulh 12]
fils et la fille ont acheté la part du mari dans les biens immobliers.[al-Hûfï,tonÂ:a 3] L ’appelation « problèmes Iqrâr » vient du fait que les termes techniques utilisés
dans la tradition des héritages pour désigner les différentes attitudes que peuvent
Un exemple de problèmes Dayn : une femme décédée laisse son mari,sa mère, sa avoir les héritiers légaux à l’égard d’un héritier « douteux » sont la reconnaissance
sœur germaine, sa sœur consanguine, sa sœur utérine. Elle a en outre laissé un [al-iqrâr], la ratification [at-tasdïq] et la contestation [al-inkâr].

244 245
chaque héritier légal est libre d’accepter ou de refuser le partage de sa Remarques
quote-part avec cet héritier « douteux »
1. Notons que d ’une façon générale cette classification est
Les problèmes Wasâyâ : Ce sont des problèmes où interviennent respectée dans les ouvrages destinés à l’enseignement des héritages.
des légataires. Ces problèmes sont divisés en deux grandes classes en Elle y correspond généralement à l’enchaînement et à l’agencement
fonction de la forme mathématique que prend le testament. La première des chapitres. Ces derniers rassemblent, en effet, les problèmes en
classe contient les problèmes dont les testaments sont représentés par des fonction de l’unicité du thème auquel ceux-ci se rapportent^"^.
fractions (donc des grandeurs arithmétiques fixées d ’avance)’^ et la Toutefois, l’ordre de présentation et d ’agencement de ces thèmes peut
seconde classe est constituée de problèmes dont les testaments sont varier d ’un ouvrage à l’autre. Si al-Hüfî (m .ll9 2 ) et ses
exprimés à l’aide de relations algébriques^^. commentateurs respecte l’ordre présenté ici, ar-Rasmükî en revanche
Les problèm es Khuntâ : ce sont des problèmes relatifs aux propose que les problèmes munàsakha doivent être traités en dernier
situations successorales où l’un des héritiers est une personne dans la mesure où on peut, a priori, avoir dans un problème
hermaphrodite^’ (c’est-à-dire une personne dont les signes corporels munàsakha des testaments par exemple [ar-Rasmükî,pp.l79-180].
ne permettent de trancher s’il s’agit d ’un homme ou d ’une femme)^^ .
2. On rencontre quelquefois des problèmes qui ne sont liés à aucun
Les problèmes Walâ' : ce sont les problèmes relatifs à l’héritage par des thèmes précédents. L'enjeu consiste dans ces problèmes à imaginer des
O“î
allégeance . situations dont la solution est ce qui est décrit dans l'énoncé^^. Il semble
que ces problèmes visent l'apprentissage et la maîtrise des règles régissant
les liens du mariage et de parenté selon l'Islam^^. La présence de ce genre
de problèmes dans la tradition arabe des héritages pourrait aussi

’ Un exemple de problèmes Iqrâr: un homme décédé laisse son épouse, sa mère, ses Signalons néanmoins que l’on peut trouver dans certains manuels des problèmes
qui se rapportent à plusieurs thèmes à la fois (une sorte de problèmes mixtes). C ’est
deux frères utérins, sa sœur consanguine et sa sœur germaine. La sœur germaine
reconnaît un frère germain. La sœur consanguine conteste cette reconnaissance mais le cas par exemple d’ibn Ma*^yfin qui combine dans certains problèmes les thèmes;
les autres héritiers la ratifient. [al-Hûfi, iqrâr 18]; al-munâsakhâ, al-iqrâr et as-sulh.
Un exemple simple de cette classe est : une femme décédée laisse son mari, son lïère ; Voici deux exemples de tels problèmes : 1. Une femme a dit: j'accouche d'un
et a en outre légué le tiers de son héritage à son fils d’oncle [al-Hûfï, wasâyâ 1] enfant, si c'est un garçon il aura droit à mon héritage, mais si c'est une fille elle n'en
aura pas. 2. Une femme a surpris des gens en train de partager un héritage et a dit: ne
Un exemple simple de la seconde classe est : un homme décédé laisse quatre fils
partagez pas ce bien car je suis enceinte; si je donne naissance à une fille, ce bien
et lègue à un homme une portion qui est égale à la part de l’un des fils moins un tiers
doit être partagé entre moi et elle en deux moitiés, mais si je donne naissance à un
de ce qui reste du tiers [al-Hûfi, wasâyâ 41].
garçon, tout ce bien est à lui. [Ibn Ma^'yûn]
' Notons que les écoles d ’interprétation juridiques divergent à propos de l’héritage
Ibn Ma^yûn met en garde le lecteur à propos des problèmes non conformes à la
que doit recevoir une personne hermaphrodite. Pour certaines, elle doit recevoir ; la
moyenne arithmétique des parts qu’il recevrait s’il est considéré comme un masculin sharïa. Il nous dit à ce sujet: « chaque fois qu'on te pose un problème semblable, tu
et comme féminin ; pour d’autres, il doit recevoir : la part inférieure des deux ; y procèdes par analogie <à ce qui a été fait précédemment>; mais il faut faire
d ’autres préconisent qu’elle ne doit rien recevoir de l’héritage. attention d'avoir des problèmes qui n'ont pas de solution comme: un homme qui est
Une exemple de problèmes Khuntâ est : un homme décédé laisse son épouse, ses à la fois, l'oncle paternel d'un homme et de son père. Ce problème ne peut avoir de
deux fils, sa fille et un enfant hermaphrodite.[al-Hûfî, khuntâ 7] solution que selon la loi des Païens ou selon l'un des points de vue de l'école
<d'interprétation juridique> de Basra. Selon cette dernière, il peut s'agir d'une
Un exemple de problèmes Walâ' est :deux filles achètent leur père, puis l’une
servante qui a eu un enfant après avoir cohabité avec un homme et son fils et que les
d ’elle et le père achètent le fils de ce dernier. Puis meurent successivement l’autre
deux hommes revendiquent la paternité de l'enfant En dehors de ces deux points de
fille, le père et le fils. [al-Hûfï,wa/ü ’ 27] vue, ce problème ne peut avoir de solution ».

246 247
s’inscrire dans le processus de récupération par les auteurs musulmans des concrètes^^. Il s’agit, en particulier, des problèmes célèbres dans la
problèmes de mêmes types ou voisins que l’on rencontre dans d ’autres tradition des héritages et qui sont généralement connus par des noms
civilisations. L’historien des mathématiques D.E Smith cite un problème spéciaux qui rappellent un aspect de leur histoire. C ’est le cas des
de testaments^^ dont la formulation est semblable avec celle du deuxième situations du ""Awl ou celles connues par al-Akdariyya, al-himàriyya
exemple évoqué ci-dessus. De plus, l’auteur qualifie ce problème comme qui ont occasionné des débats entre les premiers jurisconsultes
étant l’un des problèmes types qui circulaient dans plusieurs civilisations musulmans et auxquels ces derniers ont donné, dans certains cas,
depuis, au moins, le début de l'ère chrétienne. plusieurs solutions^ ^
3. Certes, la classification selon le thème juridique est la façon la Ensuite, comme étant un domaine d'enseignement, on y aborde
plus naturelle de classer les problèmes d ’héritage. Toutefois, au moins des problèmes moins réels mais qui peuvent contribuer à exercer
un autre critère peut convenir à la classification de ces problèmes. Il l’esprit et à l’habituer à résoudre des problèmes concrets. C ’est le cas
s ’agit notamment de leur degré de proximité avec la réalité ou avec par exemple des problèmes construits dans le but de clarifier les liens
des situations concrètes^^. On parle généralement dans cette
parentaux (comme les problèmes d ’Ibn Ma‘^yün mentionnés ci-dessus)
perspective de problèmes réels, de problèmes pseudo-réels, de
problèmes récréatifs, de problèmes spéculatifs et de problèmes ou encore des problèmes visant à mettre en garde contre des erreurs
artificiels. Selon cette vision les problèmes réels sont ceux qui juridiques^^. Les problèmes réels ne peuvent généralement pas servir
s'appliquent à des situations concrètes de façon directement utilisable de support à un enseignement car ils sont soit trop simples soit trop
et les problèmes artificiels sont ceux qui prennent pour prétexte des compliqués. Les auteurs des manuels sont ainsi amenés à construire
situations concrètes, tout en n'étant ni plausibles ni utilisables des problèmes qui ressemblent formellement aux problèmes concrets
directement. Les autres catégories étant des cas intermédiaires entre mais n ’ont pas de liens directs avec des situations pratiques dans un
ces deux positions extrêmes^^. Ce genre de classifications peut but essentiellement pédagogique^^.
s ’appliquer aux problèmes d’héritage dans la mesure où il s ’agit d ’un Enfin, en tant que domaine d ’application des mathématiques, les
domaine qui peut être considéré sous trois angles: domaine pratique, mathématiciens y abordent des problèmes qui leur permettent de faire
domaine d ’enseignement et domaine d ’application des fonctionner les outils et les concepts mathématiques. Le Mukhtasar Jï
mathématiques. Tout d'abord, en tant que domaine pratique, il est
naturel qu'on y rencontre des problèmes réels. En effet, des
témoignages historiques nous rapportent que certains problèmes Comme le problème : « un homme décédé laisse deux filles, une épouse et un
d ’héritage étaient effectivement posés pour répondre à des situations frère » qui est à l’origine de la révélation des versets IV. 11 et IV. 12, deux des trois
versets du Coran qui constituent la base du système successoral musulman, suite au
décès d’un certain Sa'^d ibn ar-Rabt^ dans la bataille d ’Uhud. [Ibn Katîr,
vol.2,pp.212-214 ; Zarrouqi,1999,p.27].
^’voir [LAABID 1990,pp.29-32].
27
Smith[1953, T2, p. 544] nous dit: « There is a well-known problem wich relates Le problème suivant est présenté dans l’un des ouvrages consacrés aux héritages
that a man about to die made a will bequeathing 1/3 of his estate to his widow in comme étant un problème sur lequel 400 juges s'étaient trompés. Ce problème est :
case an expected child was a son, the son to have 2/3.; and 2/3 to the widow if the « un fils et une fille avaient affranchi leur père. Le père à son tour avait affranchi,
child was a daughter, the dauhgter to have 1/3. The issue was twins, one a boy and avant sa mort, un esclave. L'esclave décède en laissant le fils et la fille de son
the other a girl, and the question arose as to the division of the estate ». libérateur » cité par l'auteur pour éclairer un aspect de la hiérarchisation des héritiers
Bien entendu, on peut penser à d’autres critères de classification comme par par allégeance. L'erreur des 400 juges réside dans le fait qu'ils avaient partagé
exemple : la nature du contenu mathématique mis en œuvre dans la résolution, la l'héritage de l'esclave entre le fils et la fille alors qu'il devait revenir exclusivement
résolution par des procédés semblables. Mais, ces aspects ne seront pas abordés dans au fils. [Ar-Rasmükî, s.d, pp.79-81]
cette communication. Ce genre de problèmes peut avoir d’autres rôles : l’entraînement des apprentis,
Pour reprendre la catégorisation mentionnée par Martzloff [1988, p.48] à propos l’amusement, la recréation et l’affermissement de l’identité et de la solidarité
des problèmes étudiés dans les mathématiques chinoises. professionnelle [Hoyrup, 1990,p.9]

248 249
hisàb al-jabr wa l-muqâbala d ’al-Khawârizmî(m.852) et le Kitàb al- il contient <la propriété de> la division d'un nombre en moyenne et
extrême raison. Celle-ci consiste en la division d'un nombre en deux
Istiqsâ’ d ’al-Hubûbî(Xe-XIe s.) fournissent deux exemples qui
parties de sorte que le produit de l'une par elle-même est égal au
témoignent de cette tendance. En effet, l’un des objectifs visés par produit de l'autre par le nombre tout entier
l’ouvrage d ’al-Khwârizmî est la construction de problèmes des
3. Les procédés de résolution : principes et schéma de base
testaments pour faire fonctionner les concepts algébriques^"^. Al-
Khwârizmî nous dit, en effet, dans la présentation de l’objet de son La consultation des ouvrages consacrés aux héritages laisse penser que
chaque catégorie de problème (au sens juridique) admet une technique de
livre : « <c’est un abrégé> englobant les plus fines et les plus nobles résolution appropriée. Toutefois, plusieurs procédés utilisés pour des
opérations du clacul dont les hommes ont besoin pour la répartition de catégories différentes d’un point de vue juridique présentent beaucoup de
leurs héritages et de leurs donations, pour leurs partages et pour leurs similitudes. Ils mettent en œuvre les mêmes algorithmes, le même
jugements, pour leurs transactions commerciales Al-Hubübî, de vocabulaire et les mêmes concepts mathématiques. La différence essentielle
son côté, nous présente son ouvrage en ces termes : « j ’ai expliqué entre de tels procédés provient du fait que les entités sur lesquelles on opère
diffèrent d’une catégorie à l’autre. Nous nous contenterons dans cet essai de
dans ce livre les méthodes du calcul dans les problèmes des
présenter les principes de base qui sous-tendent les procédés de résolution
testaments. J ’y ai inclus la méthode d ’algèbre, des méthodes
utilisés pour la plupart des problèmes d’héritage'*” et le schéma de base qui
géométriques, la méthode des deux erreurs et la méthode du dinar et résume les principales étapes suivies lors de la résolution.
du dirham. J ’ai tout inclus dans ce livre. De ces méthodes là, celles
3.1 Principes sous-tendant les procédés de résolution
mentionnées par les anciens ; j ’ai alors expliqué leurs buts et j ’en ai
facilité les difficultés d ’expression et d ’autres méthodes que j ’ai Deux principes caractérisent la résolution d ’un problème
déduites en me basant sur les principes des anciens et en suivant leurs d ’héritage. Le premier consiste à raisonner en termes de nombres
doctrines L ’analyse de cet ouvrage a montré que l’auteur vise à entiers lors de cette résolution. Le second consiste à déduire les
montrer, en particulier, que l’on peut construire des problèmes des solutions d’un tel problème à partir du nombre le plus petit possible.
testaments dont la mise en équation aboutit à des équations du second Le respect de ces deux principes fait même partie intégrante de l’objet
degré. Al-Hubûbï justifie en effet son choix pour un problème dont la du « hisâb al-farâ Hd » pour certains auteurs comme nous le montrent
mise en équation aboutit à : x 2- 10x= 100^^, par le fait que ce dernier les témoignages rapportés ci-dessous.
contient la division d ’un nombre en « moyenne et extrême raison
C ’est le cas, par exemple, d ’at-Tarâbulsî (Xe siècle) qui met en
Il nous dit à ce propos : «j'ai choisi ce dernier problème irrationnel car
garde le lecteur de son al-Kâfi J ï al-farâ’id de l’importance de ces
L’auteur vise vraisemblablement à montrer l’efficacité des nouvelles techniques, deux principes en ces termes: « saches que l’objet du calcul des
nouvellement fondée, et de les faire diffuser [Rebstock,1992,p.47] fa r a ’id est, d ’une part, la détermination des quote-parts comme des
[Al-Khwârizmï,1969,p.l6 ]; aussi [Djebbar,1986,p.260] pour la traduction.
nombres ne contenant pas de fraction et d ’autre part la considération
[Laabid 1990=1998,p.209]
du plus petit possible qui permet de calculer ces quote-parts. Saches
Il s’agit du problème suivant : « un homme a légué, à un autre, une portion qui est
égale au tiers de la succession et, à un deuxième, une portion qui est égale à dix aussi que celui qui a déduit les quote-parts d ’un nombre alors qu’on
dirhams. Comme un legs ne doit pas dépasser le tiers de la succession, les deux
légataires doivent partager proportionnellement à leurs parts le tiers de la succession.
Sachant que le premier légataire a reçu dix dirhams, quelle est la totalité de la
succession? » [Laabid, 1990,p.231]
[Laabid,1990,p.232]
C ’est-à-dire diviser un nombre donné a, en x et a-x de sorte que : x^=a(a-x), elle
Toutefois, nous devons préciser que dans la résolution de certains problèmes,
est formulée dans la proposition 30 du livre VI des Eléments d'Euclide ainsi :
« diviser un segment en moyenne et extrême raison » c f Euclide les éléments notamment les problèmes Wasâyà où les testaments sont exprimés par des relations
[ Vitrac, B, 1994] algébriques, les auteurs ne respectent pas en général ces principes.

250 251
peut les déduire d ’un nombre plus petit a commis une erreur dans le possibles. Al-®Uqbânî précise à propos du deuxième point que : « les
partage » [At-Tarâbulsî, Ms, privé, f.24 ]. spécialistes se sont astreints à chercher le nombre qu’ils appellent
farîda [le dénominateur du problème], qui est celui contenant les
D ’autres, spécialistes des héritages considèrent, à l’instar d ’at-
sihâm [les quote-parts] des héritiers en nombres entiers, comme étant
Tarâbulsî, que le non respect du deuxième principe est une erreur à ne le plus petit nombre entier qui permet cela <et ce > dans le but
pas commettre selon cet art du calcul. Il s’agit notamment d’al-Hubübî et d ’alléger et de diminuer les calculs » [al-®Uqbânï, f.25 v].
du commentateur d ’ ar-Rahbiyya. Al-Hubûbî nous dit à ce propos: « si
En pratique, ces deux principes ne sont pas spécifiques à «
on peut résoudre un problème <d’héritage>, en nombres entiers, à partir
al-farâHd, mais ils sont respectés dans d ’autres problèmes du partage.
d ’un nombre plus petit celui qui l’aurait résolu d ’un nombre plus grand
C ’est le cas en particulier des problèmes où intervient la technique du
commet une erreur» [Al-Hubûbî, ff.27b-28a]. Le second exprime la
partage proportionnel'^^ Les auteurs donnent, en effet, l’algorithme
même remarque en ces termes : « si on peut résoudre un problème en pour le cas où les parties du partage proportionnel sont des nombres
nombres entiers à partir d ’un nombre plus petit, le fait de le résoudre en entiers premiers entre eux et signale que l’on doit s’y ramener dans le
nombres entiers mais à partir d ’un nombre plus grand est considéré cas où ces parties contiennent les fractions ou bien dans le cas où elles
comme une erreur dans l’art du calcul » [shark ar-Rahbiyya, p.60]. sont des entiers qui ont un diviseur commun. Des techniques sont
développés pour ramener ces derniers cas à l’algorithme standard.
L’attachement des auteurs à ne raisonner qu’en termes de nombres
[cfLaabid,1999,p.318]
entiers tient selon toute vraisemblance au fait que le travail avec des
entiers est plus facile que celui avec des nombres fractionnaires. Certes,
d ’un point de vue purement calculatoire, on peut raisonner sur des fractions 3.2 Schéma de base de la résolution
ou sur des nombres fractionnaires sans que cela affecte la véracité des La résolution d ’un problème d ’héritage consiste généralement à
solutions trouvées. Cela n ’a pas échapé aux mathématiciens ayant travaillé trouver des nombres entiers D et p i,.. .,p„ tels que :
sur le sujet. Ainsi, le mathématicien du 14® siècle al-®Uqbânî (m.l408)
(1) D = pi+....+pn
nous dit à ce propos : « si on considère un nombre quelconque, qu’il soit
entier ou avec fraction, et si on en prend les parties représentant les (2) D, p i,.. .,pn sont premiers entre eux dans leur ensemble.
portions prescrites dans le problème, et on donne de ce nombre à chaque D est le dénominateur du problème et pi,...,p„ sont les parts des
héritier une portion qui est égale à la partie qu’il doit recevoir de l’héritage, ayants droits cités dans le problème.
puis on partage cet héritage selon les quote-parts qu’on avait données aux
héritiers, cela nous conduira à notre but; et <ainsi> ni le fait que le nombre
partagé entre les héritiers soit une fraction ni celui que les quote-parts des
héritiers soient des fractions ou des nombres fractionnaires ne diminuent la
Rappelons que cette technique peut être exprimée ainsi : étant donné des nombres
justesse de notre solution. Toutefois, le travail avec des nombres entiers est rationnels ai,.. ,,a„ cette technique consiste à déterminer des nombres b |,.. .,b„ tels que B
plus facile » [al-®Uqbânî ,f 22r]
= b i+ ...+ b n et—- = — = — où A =ai+...+an. Chaque bi se déduit en
La facilité qu’apporte le calcul sur des entiers par rapport à celui B A B A
D
des fractions et le besoin d ’utiliser le strict minimum nécessaire multipliant le ai correspondant par le rapport — . Les nombres ai,...,an sont appelés
semblent alors être à l’origine de l’attachement des spécialistes des A
D
héritages à un raisonnement sur les nombres entiers et aussi à l’origine ajza al-muhâssà [les parties du partage proportionnel], le rapport — est appelé Juzi’
A
du souci de résoudre les problèmes à partir des nombres les plus petits
sahm al-muhâssa, le nombre B est désigné par al~maqsüm [le dividende].

253
252
Nous illustrons ceci par la présentation de la solution que donne Choisir un nombre entier (c f la remarque 1 ci-dessous) ^ faire le
al-^^Uqbânî (m .l408) au problème y â r a s u i v a n t : «une femme partage suivant les conditions du problème (ce qui revient à l’application
des règles Juridiques adéquates) ^ deux cas sont possibles :
décédée laisse son mari < - > et ses six fils < ! - - > >/^. Notre auteur
4 4 • Toutes les parts calculées sont des nombres entiers :
résout ce problème ainsi : « comme le mari doit recevoir un quart, on
cherche le plus petit nombre contenant le quart, c’est quatre, et on ne O si ces nombres sont premiers entre eux dans leur ensemble ^
alors ces nombres constituent la solution du problème
cherche pas en premier lieu les multiples de quatre même s’ils
contiennent tous un quart. Pour partager ce quatre entre les héritiers, O si ces nombres ont des diviseurs communs ^ on divise ces
on en prélève la quote-part du mari qui est son quart, soit un, et il en nombres par leur pgcd -^les nouveaux nombres constituent
reste trois pour les fils. La quote-part du mari est laissée de côté parce alors la solution du problème.
qu’elle ne contient pas de fraction, quant à celle des fils, elle ne peut
• Certaines parts ne sont pas des entiers
être calculée qu’avec fraction. On laisse alors tomber quatre à cause
de la fraction rencontrée et on cherche parmi ses multiples le premier O on cherche un nombre plus grand (généralement un multiple
nombre dont le reste après le prélèvement de son quart est divisible du premier)
par six. On trouve alors par la procédure <sinâ‘^a> que nous O on refait le même travail avec ce nouveau nombre et on
mentionnons <ultérieurement> <que ce multiple est égal à> huit. La continue jusqu’à l’obtention des nombres premiers entre eux
farîda [le dénominateur du problème] est alors égale, pour cet dans leur ensemble.
exemple, à h u it. On en donne au mari le quart, soit deux, et il en reste
six ; chaque fils en reçoit un. C ’est la démarche des spécialistes des Remarques
héritages ». [al-‘^Uqbânî,op.cit.f.25v] 1. Le choix du nombre du départ est indiqué par les spécificités de
la catégorie des problèmes étudiés (généralement ce nombre est le
Au sujet des deux principes ci-dessus, al-^^Uqbânî précise: « si
dénominateur des (ou de certaines) fractions intervenant dans le
l’un des spécialistes prend dans cet exemple comme dénominateur du problème).
problème un multiple de huit, comme par exemple, seize, vingt-
quatre ou tout autre multiple, puis il prend pour la quote-part du mari 2. La complexité du partage varie d ’une catégorie à l’autre et
son quart et pour celle de chaque fils son huitième, il arrive à son but. dépend des règles juridiques mises en œuvre. Si pour certaines
Car le but est le partage de l’héritage selon des rapports <représentés catégories (par exemple les problèmes Farà’id) ce partage se ramène à
par > les quote-parts, et ainsi, n ’importe quel nombre ou n ’importe une simple division entre deux entiers, pour d ’autres au contraire (par
quelle fraction, permettant de calculer ces rapports conduit au but. exemple pour les problèmes Iqrâr) cela nécessite beaucoup de calculs
Mais, les spécialistes des héritages considèrent celui qui procède de la
intermédiaires avant de pouvoir appliquer la règle juridique.
sorte comme étant en erreur d ’un point de vue de l’art < sinâ^a> du
3. Ce schéma ne constitue en fait qu’un prototype des procédés
calcul des farà ’id ». [al-^^UqbânLop.cit, f 25 v]
de résolution. Ces derniers prennent des formes variées en fonction de
D ’une façon générale, la résolution d ’un problème d ’héritage la catégorie des problèmes étudiés. D ’une façon générale, chaque
peut être schématisée de la manière suivante : procédé s’obtient par une sorte d ’itération de ce schéma ou de
certaines de ses parties.
4. Notons que l’explicitation de ce schéma met en œuvre, en
fonction de la catégorie étudiée, les concepts et outils mathématiques
[Al-'^Uqbânï, op.cit.f.25v]

254 255
suivants : le pcgd de deux nombres, le ppcm de deux ou de plusieurs doctrine <malékite>, et d ’autre part, introduire les outils
nombres, les critères de divisibilité de deux nombres (pour l’étude des mathématiques dans la résolution des problèmes émanant de certains
rapports de commensurabilité existant entre deux ou plusieurs nombres), domaines sociaux, comme les problèmes d ’héritage, et ce en
l’algorithme du partage proportionnel et la proprité des nombres construisant des problèmes qui ne peuvent être résolus que par
proportionnels et d’une façon plus ou moins implicite les fractions. l’algèbre"^^. Le second Abû 1-Qâsim al-Qurashî(m.580/1183), qui est
un savant originaire de Séville ayant vécu au Maghreb, a composé un
4. En guise de conclusion : liens entre les mathématiques et
important ouvrage sur les héritages dans lequel il met au point une
les partages successoraux
méthode originale"^^. Cette méthode, connue par la méthode des
Deux tendences caractérisent la relation entre les mathématiques fractions, fut popularisée par le mathématicien maghrébin du 14e
et les partages successoraux dans la tradition mathématique arabe. La siècle al-®Uqbâm(m. 1408).
première est relative aux tentatives d ’innovation qu’a connu
l’enseignement des héritages. La seconde concerne le développement 2. L ’exemple et la seconde citation d ’al-Hubübï évoqués
de l’aspect mathématique en habillant des thèmes mathématiques précédemment illustrent bien la seconde tendance. L ’auteur vise, en
classiques sous forme de problèmes liés aux héritages et les effet, par ce genre de problèmes à montrer que les problèmes de
réticences de certains milieux d’enseignement à l’égard d ’une testaments peuvent illustrer la plupart des questions qui préoccupaient
utilisation jugée excessive des mathématiques dans ce domaine. les mathématiciens de l’époque. La division d ’un nombre en
« moyenne et extrême raison » signalée précédemment"^^ correspond,
1. L ’enseignement de ^ilm al-farà’id a connu des tentatives
en fait, à la section d ’or'*^. Ce genre de problèmes constituait
d ’innovations au moins à partir du 12® siècle. L ’une de ces probablement l’une des raisons qui ont amené certains auteurs à
innovations est l’introduction du tableau dans la résolution des s’opposer à l’ouverture des domaines pratico-religieux sur les
problèmes par Ibn ad-Dahhân al-Baghdâdî(m.590/1195)"^^ L ’intérêt mathématiques. Les témoignages suivants vont dans cette perspective.
de cette innovation provient du fait que l’utilisation du tableau permet
Le commentateur du Ve/XIe siècle, Shams ad-din as-
le contrôle de l ’évolution des calculs^"^ et elle apporte aussi une facilité
Sarakhsî(m.483/1090)^® signale l’existence d’une certaine résistance à
considérable dans la description des algorithmes de résolution de
certains types de problèmes. l’utilisation des techniques algébriques dans la résolution de certains
problèmes des testaments en lui préférant une autre méthode pré-
Une autre innovation est cette tendance à développer l’aspect
algébrique^*. As-Sarakhsï affirme à ce propos: « p eu de
mathématique dans la tradition d ’enseignement des héritages qui s’est
mathématiciens utilisent cette méthode. Mais les juristes s’en servent
manifesté chez certains auteurs. L ’un d ’eux, al-Qarâfi Shihâb ad-dine
et la préfèrent parce qu’elle est proche de leur méthode ’’j uridique”. La
Ahmad ibn Idris 626/1228), a introduit dans son ar-Rà’idJîal-farâ’id personne qui suit ”la méthode de la foi” ne s’intéresse pas aux
[Le <livre> qui permet l’exercice dans les héritages], qui fait partie de explications données à ces problèmes dans les ouvrages d’algèbre et
l’encyclopédie juridique "adh-dhakhïra'[\Q trésor], des techniques des mathématiques. (...) Ils disent: ’’nous ne nous retrouvons pas dans
mathématiques connues à son époque"^^. Le but de l’auteur est double. ces méthodes, nous ne savons pas si elles sont conformes aux
D ’une part, il veut élever le niveau mathématique des ouvrages de la
Zarrouqi,1999, p.63
Lamarabet, 1994,p.61-62,n°337, Zarrouqi, 1999,pp.75-82.
48
Ibn Khalikân, vol.5, p.l2,n°683 [in Zarrouqi,1999,p.52,note 135] [Cf. note 38 ci-dessus].
Pour les avantages que peut apporter l’utilisation du tableau dans ce domaine on Selon la terminologie de C.Boyer [1985,pp.55 et ss]
pourra consulter [Laabid,1990,pp.l42-143]. [As-SarakhsT ,vol..30, p.l 14]
51
Al-QarâfT, 1983,vol.l, p.39 et vol. 13, pp.7-228. [Laabid,2000=2003,pp.l 11-134]

256 257
instructions de Dieu. Cela ne servira à rien de s'y intéresser, la Bibligraphie
connaissance des méthodes des juristes nous suffit ».
Pour Ibn Taymiyya (m.768/1366) l'utilisation de l'algèbre dans Berggren, J.L, 1986 : Episodes in Mathematics o f Medieval Islam,
les questions relatives à la gestion de la cité islamique tels que la Springer-Verlag New York Inc.
détermination de la Qibla, les horaires des prières...etc est une
Boyer, C, 1985: A history o f mathematics, éd. Princeton,
exagération inutile. Il dit en effet: « tout cela peut être déterminé par la
univ.press. New Jersey 1985, 1®”^®éd. 1968.
méthode <bien> connue que possédaient les Compagnons et leurs
successeurs dans le bien, et on a pas besoin d'autre chose de plus, Djebbar, A, 1990 : Le traitement des fractions dans la tradition
même si de nombreuses personnes ont inventé d'autres méthodes et mathématique médiévale du Maghreb, prépublication, université de
que nombreux sont ceux qui croient qu'il n'est pas possible de Paris sud à Orsay.
connaître la législation autrement que par celles-ci. Et ceci <provient> Djebbar, A, 1998, les activités mathématiques dans les villes du
de leur ignorance »^^. Maghreb central (XI e -XIX e s), actes du 3® colloque maghrébin sur
l'histoire des mathématiques arabes, Tipaza, 1-3 décembre
La position de l'historien maghrébin du 14® siècle Ibn Khaldün à
1990,pp.73-115.
propos de cette question semble conciliante par rapport aux positions
Euclide, 1994: Les Eléments, trad. Vitrac B, puf, bibliothèque
précédentes qui semblent plus radicales. Ibn Khaldün pense, en effet, d ’histoire des sciences, Paris.
que même si "l'exagération" mathématique dans le domaine des
Hoyrup,J, 1990 : Algèbre d'al-jabr" et "algèbre d'arpentage" au
héritages peut paraître inutile car elle aborde des problèmes qui ne
neuvième siècle islamique et la question de l'influence babylonnienne,
sont pas nécessairement réalistes, elle a un rôle pédagogique important
Préprint. Roskilde univ. Denmark, Institute o f communication
puisqu'elle contribue à exercer l'esprit et à l'habituer à régler les
Research educational and theory o f science.
problèmes courants. Ibn Khaldün dit à propos de la science des
héritages: « elle a retenu la plus grande attention des docteurs dans les Hüfï (al-): Kitâb farâ'id al-HüJÏ, Ms.Rabat, B.G 1795
cités musulmanes. Certains auteurs sont même portés à en exagérer Hubübî (al-): Kitâb al-istiqsà [le livre d ’investigation]
l'aspect mathématique et à poser des problèmes que ne peuvent Ms,Oxford.Bodl.seld.sup22/l®'^
résoudre que certaines branches de l'arithmétique, l'algèbre ou
l'extraction des racines. Leurs ouvrages abondent en excès de ce Ibn Katîr,1970 : Tafsïr al-Qurân al-^^adhïm, dâr al-flkr li tibâ®a wa
genre. Mais ce sont là singularités, sans utilité pratique, en raison de la nashr, Beyrout,.
rareté des cas choisis. Ils contribuent cependant à entraîner l'esprit et à
Ibn Khaldün, A, [n.d] : Al-muqaddima, éd. Beyrouth dar al-jil, non
l'habituer à régler les problèmes habituels »^^
datée. Traduction française: Monteil, V: Discours sur l'histoire
universelle, 1978
Ibn Khalikân,1948 : Wajayât al-a^yàn [nécrologie des <gens>
illustres]. Le caire, matba®at as-sa®âda.

Ibn Ma®yün, Kitâb ibn Ma^'yün , Ms.privé.

Ibn Taymiyya,s.d : Fatâwï ibn Taymiyya, Dâr al-ma®ârif, Rabat, Vol.9

52 Tràbulsî (at-), kitâb al-kâfifi Ifa r â ’id, Ms. privé


[Ibn Taymiyya,vol.9,p.215.]
Ibn Khaldun , s.d, pp.500-501]

258 259
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des héritages à travers l’ouvrage de Abü ‘^Uthmân al-^^Uqbânï at-
‘Commerce et Mathématiques’ du moyen âge à la renaissance autours
de Méditerranée occidentale, du 20 au 22 Mai 1999, à Baumont de Tilamsânî(m.811/1408)], Magistère en histoire des mathématiques,
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trad.française de Souffrin, P. Actes Sud, Paris.

260
261
Al-Farghânï’s Treatise on the Astrolabe

Richard Lorch,
Munich Germany

The astrolabe

The most direct representation o f the daily motion of the heavens as


seen from the Earth has the form o f a sphere, inscribed with the various
celestial circles and a selection o f stars, and rotatable about the two points
representing the poles and set in a circle representing the horizon.
Altitudes can be measured with an extra quadrant. Altitudes are the most
easily measured o f the celestial angles (or arcs) and they are the usual
means o f setting the sphere in the horizon at any particular time. Such an
instrument, sometimes called in Arabic dhat al-kursT or simply kura was
described in Arabic by Qusta ibn Lûqâ (9c.) and others. The astrolabe
may be considered as a two-dimensional version of the kura. Here a flat
representation o f some stars and some celestial circles is rotated against a
flat representation o f the horizon and the almucantars (circles parallel to
the horizon). The addition of hour lines makes the instrument usable for
finding the time. For convenience they are placed beneath the horizon
and so drawn as to be able to measure the angle through which the point
o f the ecliptic currently occupied by the Sun rotates. Other lines, such as
azimuths, may also be added.
The flattening o f the sphere onto a plane may be achieved by
various projections, all subject to distortion. Easily the most popular
projection was the stereographic: a point on the sphere is represented
on the plane tangent to the north pole by the intersection with the line
joining the south pole to the point. The great advantage o f this
projection - at least to the constructor - is that circles on the sphere
become circles on the plane.

Greek writings on the astrolabe and on stereographic projection.


No ancient Greek text on the construction o f the astrolabe is
known, but a description of the instrument and an account o f its use is

263
extant, that by Philoponus ( 6c. AD)' In the same tradition as Teheran, Majlis 6411, ff 2V-48, s .8 H.
Philoponus are Severus Sebokht, writing in Syriac, in the seventh Berlin, Staatbibl, Mq 99, ff l-40.(Ahlwardt 5792), 783H.
century^ and Y a’qûbî, writing in Arabic, in the ninth^ The latter was
Teheran, Sipahsalar 702, 35ff, s .12 H.
following a text by either Claudius Ptolemy (2c. AD) or Theon of
Meshhed, Reza Shrine Lib. 392 (5593), ff 128-156, s .6 H.
Alexandria (4c.AD) .The Planisphaerium by Clauduis Ptolemy is the
only Greek work on stereographic projection that has come down to London, BL, Or .5479/2, ff 37v-85r, s.l3H .
us''. The work begins with the projection o f circle parallel to the Kastamonu 709/4, pp 81-170, s. 10 H.
equator, which project into circles whose centre is the plate, and
Paris, B n F ,ar.2 5 4 6 ,ff 52-91.
meridian circles, which project into straight lines through this centre.
The author then turns his attention to the ecliptic and horizon circles. Tunis, BN, 12983, 13ff, s.l2 H.(extract)
Most o f the rest o f the book - after a practical proposition deriving the The seven chapters
size o f the equator from the plate - is on finding the positions o f the
The book is divided into seven chapters:
fixed stars on the reste from their ecliptical coordinates. It is not clear
whether Ptolemy had an astrolabe in mind or simply the representation 1. mathematical preliminaries
o f the sky on a plane. His mention of the “instrument o f the hours”
2 . how the celestial circles are formed on the plane
(âlât al-sâ^^ât) is problematic^.
3. calculation o f the positions o f the centres o f the celestial
circles and their semicircles; calculation o f the mediatio and
A1 - Farghâni’s al-Kâmil
declination o f the fixed stars
In the introdution to his al-Kâmil al-Farghànî says that no-one 4 . tables
had put down the principles o f construction and use of the astrolabe in 5. drawing the circles and placing the stars on the northern as­
a book, though critically minded scholars had set up guidelines for trolabe
making the instrument. For this reason al-Farhgânî wrote al-Kâmil,
6. ditto for the southern astrolabe
giving the theoretical dasis as well as the practical details o f the
instrument. There are ten known manuscripts o f the work: 7. any other type o f astrolabe is not possible
Berlin, Staatbibl, Landberg 58, 60ff (Ahlwardt 5791), 778H. Chapter 1 begins with a lemma that is tantamount to Apollonius'
Berlin, Staatbibl, Landberg 56, ff l-77r (Ahlwardt 5790), theorem (Conics 15) about subcontrary sections o f a cone. There fol­
ca.900H. lows the fundamental theorem o f stereographic projection: that circles
on the sphere are projected into circles on the plane. The short chapter
is completed by a proof that the line through the pole o f projection and
' See Philopon [1981], 33-37. H. Hase's edition (Bonn, 1839) is reprinted and through the centre o f a circle on the sphere does not meet the plane at
translated into French with a long introduction
the centre o f the image o f the circle.
Sebokht's treatise is edited in Nau [1899], A new edition has been prepared by
Edgar Reich In Chapter 2 the projection o f the equator-parallels, meridian cir­
^ See Klamroth (1888) . For a comparaison of Ya’qübï with Serverus Sebokht cles, the zodiac (and its divisions), the horizon and almucantars, the
andphiloponus, see Neugebaurer (1949). azimuths and other circles are mathematically described. Inter alia it
In Arabic translation and a Latin translation derived from it. For a fac-simile of one
is proved that the centres o f the azimuths all lie on the perpendicular
of the three known Arabic manuscripts, with English translation and commentary,
see C.Anagnostakis (1984). The Latin translation, by Hermann of Carinthia, is bisector o f the line joining the projections o f the zenith and o f its
edited in Ptolemy (1907), 227-259. opposite point.
^ Anagnostakis, pp.89, 257, Ptolemy [1907] p.249.

264 265
The first proposition of Chapter 3 is fundamental for mapping all The star table is dated 225 Yazdijird (856-7 AD) and is adapted
the circles: when a point T o f known angular distance from the north from the table in the Zîj al-Mumtahan by adding 15' to the longitudes^.
pole is projected into point Z, it is shown how to calculate the distance
o f Z from the north pole (Z), the centre o f the plate). Subsequently, the In chapters 5 and 6 the inscription o f the astrolabe is described.
zodiac, the almucantars and the azimuths are all treated with this A rule is made o f length the diameter o f the course o f Capricorn (the
proposition as basis. We may note in passing that the centre o f an greatest circle on the astrolabe) and divided into the same number o f
parts (60). Distances are taken from it by means o f a pair of
azimuth is found by finding its diameter (from two applications o f
compasses. In this section some practical details are given - e.g. o f the
Proposition 1) and finding the point on the line common to all
concentric circles that separate the names and the divisions o f the
azimuthcentres that is half this distance jfrom the projection o f the
zodiac or such specifications as the thickness o f the rete being equal to
zenith. The stars are to be put on the astrolabe by means o f their
two o f the almucantar plates.
distances from the equator and their mediationes (tawassut). These are
The last chapter contains a tirade against other forms o f the
calculated in the same way as in the Almagest VIII5^.
astrolabe. The first "erroneous" form he attacks thus:
south pole
People have imagined that the making o f the astrolabe might be
B possible in another way, namely, they made the surface of the sphere of
the heavens as if it were split open [infataqa] at one of its poles, so that it
became a circle spread out about the other pole and the split-open pole of
the poles in the astrolabe took the form o f a line containing [sc. the
circumference of] a circle. How is this opinion of those who think about
it and use it not to be considered absurd? ... This is one o f the most
abominable [ideas] that can be maintained on this topic.

This is the melon-shaped astrolabe' . Habash al-Hasib (mid-9c.)


and al-Bîrûnî (d. 1037) described this type o f astrolabe in detail. It is
In Chapter 4 are the following tables: perfectly possible to construct it. Its principal disadvantage is that
circles on the sphere do not become circles on the plane; thus a great
1. distances from the centre of the plate - DZ from D T (see deal o f calculation and joining up o f points is required.
above); 1(1)180° [i.e. every degree from 1 to 180]
Al-Farghânî similarly dismissed the astrolabe based on the ortho­
2. right ascensions for X = 1(1)90°
graphic projection (later called by al-Bîrünï "cylindrical"'^):
3. fixed stars (longitude, latitude, distance from equator, media-
tio, distance from centre); 25 stars Again, if someone imagines that it might be possible to draw all
that is on the sphere o f the heavens on the plane o f the astrolabe
4. almucantars for (p = 0° 15(1)50° (distance o f the centre from
tangent to the sphere on the assumption that the sphere is spread out
the centre o f the plate; semidiameter)
on the plane tangent to it at one o f the poles, the other pole falls upon
5. azimuths for latitudes 15(1)50° (semidiameters)
^ Kunitzsch [1970], pp. 283-287.
* On this instrument see Kennedy- Kunitzsch-Lorch [1999].
^ Bîrûnî [1878], pp. 357, and [1879], p. 357-358.
^Ptolemy [1898-1903], pp. 193-198

266 267
P. Kunitzsch, "Die arabische Herkunft von zwei
the "tangent" pole and each o f the degrees o f the sphere becomes [so Stemverzeichnissen in cod. Vat. gr. 1056", Zeitschrift der Deutschen
to say] a perpendicular starting out at its place on the sphere to its Morgenlandischen Gesellschaft 120 (1970) 284. Repr. in The Arabs
foot-point on the plane. To work in this way is also impossible and the Stars, Northampton 1989.
because the zodiac in this configuration takes on the astrolabe the
form o f two sections approximately similar to the sections o f the R. Lorch, "Ibn al-Salah's Treatise on Projection: a Preliminary
oven-like form. Survey", in Sic itur ad astra. Studien zur Geschichte der Mathematik
and Naturwissenschaften. Festschrift fiir den Arabisten Paul Ku
Al-Bîrûnî complained about al-Farghânîs vituperation, both for its nitzsch zum 70. Geburtstag, Wiesbaden 2000, ed. M. Folkerts and R.
content and for its violence of language’®. In his turn, al-Farghânî was Lorch, pp. 401-408.
also subject to intemperate criticism, by Ibn al-Salah in the twelfth F. Nau, "Le traite sur l'astrolabe plane de Severe Sabokht, écrit
century: some o f his lemmas are unnecessary, some are needlessly par­ au VIP siecle d'apres les sources grecques". Journal asiatique (9) 13
ticular, some necessary lemmas are omitted; he had not read Apollonius (1899) 56-101 and 238-303; reprinted in the same year in Paris.
(he quotes Muhammad ibn Mûsâ al-Munajjim for a result that comes O. Neugebauer, "The Early History o f the Astrolabe", Isis 40
straight out o f Apollonius); he does not treat the special case o f the (1949) 240-256.
almucantar for the altitude equal to the local latitude in the southern Jean Philopon, Traitô de l'Astrolabe, ed. A. P. Segonds,
astrolabe; and so on” . This criticism does not seem justified. Astrolabica 2, Paris 1981
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C. Anagnostakis, "The Arabic Version o f Ptolemy's exstant omnia, ed. J. L. Heiberg, Leipzig: vol. 1 (in 2 parts), Syntaxis
Planisphaerium", Ph.D. thesis, Yale University 1984. Published by mathematical vol. 1898-1303 2: Opera astronomica minora, 1907.
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W. H. Worrell, "Qustâ ibn Lûqâ on the Use o f the Celestial
Apollonius [1891-93]. Apollonii Pergaei quae Graece exstant
Globe", Isis 25 (1944) 285-293.
cum commentariis antiquis, ed. J. L. Heiberg, 3 vol., Leipzig 1891-93.
Al-Bîrûnî 1878. Chronologie orientalischer Volker von alberunf, ed.
South pole
C. E. Sachau, Leipzig 1878. Repr. 1923.
B
Al-Bîrûnî 1879. Chronology o f Ancient Nations ... o f Albiruni, tr.
C. E. Sachau, London 1979. Repr, Frankfurt 1969
E. S. Kennedy, P. Kunitzsch and R. P. Lorch, The Melon-Shaped
Astrolabe in Arabic Astronomy, Stuttgart 1999.
M. K. Klamroth, "Ueber die Auszûge aus griechischen Schriftstellen
bei al-Ja'qûbîi. IV. Mathematiker and Astronomen", Zeitschrift der
Deutschen Morgenlandischen Gesellschaft 42 (1888) 1-44.

'°Kennedy-Kunitzsch-Lorch, pp. 184-187


"L o rch [2000], p. 402.

269
268
La saphea (safïha) d’al-Zarqâlï dans le Kitâb Djami^" al-
mabâdi’ wa-l-ghâyât S ^ïlm al-mîqât d’Abû-l-Hasan
al-Marrâkushï

Roser Puig
Université de Barcelone

Introduction
L ’astrolabe planisphérique est le plus représentatif et le plus
ancien des instruments astronomiques médiévaux d ’observation et de
calcul, c’est aussi le plus répandu et le dernier à disparaître puisqu’on
en fabriquait encore aux XVII^ et XVIII® siècles. Par ailleurs, depuis
son apparition, des variations ont été conçues par les astronomes et les
artisans. Ces nouveaux instruments nous sont parvenus à travers
d ’ouvrages consacrés à leur description individualisée et à leur
utilisation, et aussi à travers des recueils en compilant la description
de plusieurs d ’eux. Parmi ces recueils, on y trouve le Kitâb djàm f al-
mabâdi ’ wa-l-ghâyât Jï al-mïqât {Somme des principes et des
buts de la science de la détermination du temps) d ’Abû-l-Hasan al-
Marrâkushî qui développa son activité scientifique au Caire mamelouk
vers l’année 1280.
Le Djâmi^^ al-mabâdi’ est une source de grande valeur pour
établir l’histoire de l’outillage astronomique islamique au XIII® siècle.
Dans la première partie de l’oeuvre, al-Marrâkushï présenté une
discussion théorique détaillée sur des questions d ’astronomie
sphérique, chronologie, trigonometric, mouvement du soleil et des
étoiles, ainsi qu’une description illustrée des différentes sortes de
quadrants. La deuxième partie comprend la description de nombreux
instruments avec un choix de traités sur l’utilisation de quelques uns^ *

* Cette communication est une première approximation au sujet et elle a été rédigée
dans le programme de recherche intitulé « La circulation des idées astronomiques à
travers de la Méditerranée du 12^"’®au 19^"’®siècles ».

271
Parmi les instruments mentionnés, al-Marrâkushi décrit la
trouve une réglette pivotant autour du centre et représentant les
construction des deux sapheas de l’astronome andalusi al-Zarqâlî coordonnées horizontales. À son aide, les problèmes de changement
(m.llOO): la zarqâliyya (PUIG 1987a) et sa version simplifiée, la de coordonnées deviennent assez faciles à résoudre. Les sapheas n ’ont
shakkâziyya (PUIG 1985 et 1986). Il ajoute aussi un traité, rédigé de pas d ’araignée"* et les noms des étoiles fixes sélectionnées sont gravés
sa main, en 130 chapitres sur l’utilisation de la zarqâliyya. Étant sur la face.
donné que ce traité reste encore sans commentaire, le but de l ’article Quant au dos, le dos de la shakkâziyya comprend les éléments
est de faire une première évaluation de ce qu’al-Marrâkushî dit sur la habituels de l’astrolabe: une graduation pour mesurer les hauteurs, un
saphea, plus de deux cents ans après son invention.^ calendrier zodiacal et le carré des ombres. Le dos de la zarqâliyya, outre
ces éléments, montre une projection orthogonale méridienne^ des sphères
La saphea d’al-Zarqâlï : Traits caractéristiques, Diffusion céleste et terrestre que l’on utilise pour résoudre quelques problèmes avec
plus de précision que à la face (PUIG 1987b), un quadrant de sinus pour
La saphea (de l’arabe al-sajïha, la tablette) apparaît à Tolède, al- la trigonométrie (PUIG 1991a), un petit cercle pour calculer la distance
Andalus, au XI® siècle^, comme une amélioration de l’astrolabe Terre-Lune et la parallaxe lunaire (PUIG 1989), une graduation pour
standard qui avait besoin de changer de tympan chaque fois que l’on mesurer les ombres et, finalement, une réglette spéciale, nommée al-
changeait de latitude. Dans la face de la saphea, la projection mu^tarida, perpendiculaire à l’alidade à pinnules.
stéréographique équatoriale de l’astrolabe a été modifiée par
l’adoption pour plan de projection du plan du colure des solstices et La saphea connut un succès certain au Moyen Âge. Des
pour pôle de projection à la fois le point de l’équinoxe d ’automne et exemplaires réels nous sont parvenus, malgré que très peux par rapport
celui de l’équinoxe de printemps pour chaque démi-sphère céleste. aux centaines d ’astrolabes.^ La diffusion en Occident chrétien s ’est
L ’instrument devient universel car il est utilisable sous toutes les
latitudes, à la différence de l’astrolabe qu’on ne peut mettre en oeuvre ^ Il existe un instrument universel andalusi pourvu d’une araignée. Il s’agit de la
que sous les seules latitudes faisant l’objet d ’un tympan. La saphea làmina universal {tablette universelle) de ®Alî b. Khalaf, contemporain d’al-Zarqâlî.
D ’après la source mentionné dans la note précédente, ®Alî b. Khalaf aurait construit
zarqâliyya montre un double réseau de coordonnées équatoriales et
son instrument vers le 1071-72 JC et il l’aurait dédié au monarque al-Mâ’mûn. Nous
écliptiques, tandis que la saphea shakkâziyya montre un réseau de n’avons qu’un traité sur son utilisation en espagnol médiéval dans les Libros del
coordonnées équatoriales et un réseau simplifié de coordonnées Saber de Astronomia du roi Alphonse le Sage (X llf siècle), traduit d’un original
arabe perdu, ainsi qu’un traité sur sa construction rédigé par le collaborateur du roi
écliptiques: l’écliptique elle-même et les arcs de cercle qui passent par
Rabiçag (Ishâq ibn Sîd). Ce dernier traité a été commenté par Samsô (SAMSO
les débuts des signes zodiacaux. Dans la face des deux sapheas on y
1987). E. Calvo et moi-même sommes en train d’étudier ensemble le traité sur
l’utilisation de la làmina universal d ’après le texte alphonsine. Sur une tablette
universelle andalusine postérieure c f CALVO 1993 et CALVO 1996 et sur
' La première partie de l’oeuvre fut traduite par JJ. Sédillot (SÉDILLOT-père 1834- l’évolution de la làmina universal et le développement postérieur d’instruments
35) en deux volumes et un résumé de la deuxième partie fut publié par L.A. Sédillot universels pourvus d ’araignée cf. CALVO 1990.
(SÉDILLOT-fils 1844). ^ Sur les origines de cette projection c f PUIG 1996.
^ J ’ai utilisé l’édition facsimilée du manuscrit 3343 Topkapi Saray (Bibliothèque
^ Je connais l’existence de sept sapheas arabes dont quatre sont du type zarqâliyya et
Ahmet III) d’Istanbul publiée par Fuat Sezgin en deux volumes. La deuxième partie
comprend 188 fols, numérotés jusqu’à 376 pages. Le copiste est Muhammad b. trois du type shakkâziyya. Des zarqâliyya-s deux sont jumelles et ont été construites

Ahmad al-Ansarï al-Khashshâb et la date de la copie safar du 747 H / 1367 JC. en 1216 JC et 1218 JC, respectivement, à Seville par Muhammad b. Fatûh al-
Kliamâ’irî, elles sont connues comme saphea de Valdagno et saphea de Paris
^ D ’après une source anonyme du XIV® siècle (KING 1979), Abü Ishâq Ibrâhîm al-
(Bibliothèque Royale); la troisième, conservée à Barcelone, fut construite à Bougie
AndalusT al-Zarqâlî aurait inventée la zarqâla (saphea zarqâliyya) et rédigé un traité le 1252 JC par Muhammad b. Muhammad b. Hudhayl de Murcia (MILLÂS 1944);
en cent chapitres vers le 1048-9 JC. la quatrième est plus tardive et orientale et elle n ’a pas le dos de cette version de

272 273
produite à travers d ’une traduction castillane sur l’utilisation de la faut remarquer que le dessin de la saphea dans la page 94 ne suit pas la
zarqâliyya que l’on trouve dans les Libros del Saber de Astronomia, description du texte d’al-Marrâkushî en ce qui concerne la disposition des
rédigés par le roi Alphonse le Sage (RICO Y SINOBAS 1864) et à signes zodiacaux au long de la ligne représentant l’écliptique. Cette
travers de la traduction en hébreu puis au latin de Profeit Tibbon disposition diffère aussi de celle des sapheas d’al-Zarqâlî.
(Profacius) (XIII® siècle), ju if de Montpellier, du traité sur la Le traité sur i’utilisation de la saphea dans le Djâmi^^al-mâbâdH
shakkâziyya (MILLÂS 1933). Au Maghreb^, Ibn al-Bannâÿ (1256-
Le volume II, pp. 293-336, bâb 12, contient le traité sur
1321) écrivit un traité sur la shakkâziyya (CALVO 1989), un opuscule
l’utilisation d ’une saphea du type zarqâliyya. D.A. King avait déjà
sur la zarqâliyya (PUIG 1987c) et une risâla sur l’utilisation de la attiré l’attention sur l’insertion de ce texte dans l’oeuvre d ’al-
shabïha du dos de la zarqâliyya (PUIG 1994). En Syrie* la saphea sera Marrâkushî et aussi sur l’existence d ’un traité en 130 chapitres comme
réduite aux quadrants astronomiques d ’al-Mârdînî (KING 1974) et des manuscrit indépendant: Leipzig, MS 800 Karl Marx
Ibn Tlbugâ, père et fils (SAMSÔ-CATALÀ 1971-75). Le XV® siècle, Universitàtsbibliothek, fols. Ir - 49v (KING 1979)'°. Ce qui d ’abord
est le plus attirant est le nombre de chapitres, 130, puisqu’on connaît
elle est arrivée à Samarcande, d ’après la mention d ’une zarqâla dans
des traités avec 100 chapitres concernant la zarqâliyya et des traités
une lettre envoyée par l’astronome et mathématicien Jamshid al-Kashî
avec 60 chapitres, et aussi résumés en 23 chapitres, concernant la
(m. 1429) à son père (BAGHERI 1997). Finalement, du XVII® siècle,
subsiste une saphea construite à Delhi par Diyâ’ al-Dïn Muhammad,
shakkâziyya.
prolifique constructeur d ’instruments à l’Inde mongol (SARMA 1996). Le texte commence avec une brève introduction louant
l’instrument par raison de son universalité et de la simplicité de lignes.
La saphea d’après leD jâm i^ al-mâbâdV
Al-Marrâkushî remarque la difficulté d ’utilisation et explique
Dans le vol. Il, b ^b 4, pp. 87-99, al-Marrâkushï décrit d ’abord le l’existence d ’un autre livre, écrit par lui-même, avec la démonstration
système de projection des deux sapheas et après ça il décrit la saphea des chapitres." Dans l’introduction al-Marrâkushï expose le propos
zarqâliyya. Le résultat est, avec très peu de variations, un instrument tel d ’abréger l’auteur du traité original - qui n ’est pas spécifiquement
qu’il est connu d ’après la description d ’al-Zarqâlï pour la face, le dos et
les alidades. Le dernier paragraphe du chapitre est consacré a la
description de la saphea shakkâziyya^ dans les termes qu’elle est connue,
à l’exception que al-Mairâkushî y ajoute un quadrant de sinus au dos. Il Je remercie le professeur King les photocopies du microfilm. Une lecture «en
diagonale» du manuscrit montre qu’il s’agit du même texte que l’on trouve dans
l’édition facsimilée que j ’ai utilisé. Il y a quelques lapsus du copiste concernant la
disposition des chapitres, par exemple, le chapitre 66 apparaît numéroté 77, mais
saphea (TURNER 1985). Des shakkàziyya-s, sans date et sans nom du constructeur,
l’erreur est très évident puisqu’il est placé entre le 65 et le 67, ou encore, le bloc de
deux font partie du dos d ’un astrolabe: instrument IC-139 du Museum o f the History chapitres 90-94 est placé entre les chapitres 106 et 107, etc. Les chapitres 7 et 96 ont
o f the Science à Oxford et instrument 1112 de VIstituto e Museo di Storia della des très brèves annotations (quelques mots) marginales en hebreu. Au long du
Scienza à Florence; la troisième est un instrument indépendant, avec des médaillons
manuscrit le copiste introduit un qâla qui n’apparaît pas dans l’édition facsimilée, ça
et des versets coraniques au dos, conservée dans le Musée d ’A rt Islamique au Caire.
^ À propos de la connaissance de la saphea au Maghreb c f PUIG 1991b. lui donne l’air d’être une copie d’une autre copie intermédiaire.
" Étant donné que F. Sezgin fait mention dans son prologue à l’édition facsimilée
A propos des manuscrits conservés sur les sapheas dans la Bibliothèque Nationale
al-Asad à Damas cf. PUIG 2000 et sur la diffusion de la saphea vers l’Orient d ’un autre manuscrit, la Risâla fi-l-ôamal bi-l-safiha al-zarqàliyya, existant à
islamique c f PUIG 1998. Istanbul (Hamidiye Library, MS 874, ff 59-64, 1104 H), il est facile de tomber dans
^ Comme j ’avais déjà noté (PUIG 1991b), al-Marrâkushï fiit le premier à parler de la tentation d’établir une liaison entre ce manuscrit et le deuxième livre qu’al-
l’existence des deux versions de saphea. Marrâkushï annonce sur la saphea. Une révision rapide du texte montre qu’il n’y a
pas de démonstrations dans ce second texte.

274 275
7) Par contre, il ajoute une douzaine de chapitres
nommé*^, de compléter le texte et d ’y ajouter des nouvelles concernant le calcul des coordonnées horizontales des étoiles et
neuf chapitres concernant le mouvement du jour qui n ’apportent
possibilités d ’utilisation. Si l’on compare le texte en 130 chapitres
d ’al-Marrâkushï et celui d ’al-Zarqâlï en 100 chapitres sur l’utilisation rien de nouveau. 11 ne s’agit que d ’un exercice de permutation des
inconnues considérées. 11 faut noter l’insertion parmi les chapitres
de la zarqâliyya l’on remarque que:
concernant les étoiles d ’un chapitre théorique qui n ’a pas
1) D ’abord, quand les problèmes proposés sont à résoudre d’équivalent dans le traité sur la zarqâliyya, mais dans le traité sur
avec le dos de la saphea, c ’est à dire, avec les éléments que l’on l’utilisation de la shakkâziyya.
trouve aussi dans l’astrolabe: graduation du limbe pour mesurer
les hauteurs, calendrier zodiacal et graduation des ombres, al- 8) Les chapitres basiques qui définissent la projection
Marrâkushî, en èffet, résume en envoyant au chapitre sur orthogonale du dos ont été considérés. Al-Marrâkushï a bien
l’utilisation de l ’astrolabe qui est déjà passé. compris l’utilisation de la projection du dos et il ajoute deux
problèmes à résoudre à ceux proposés par al-Zarqâlî. Il faut dire
2) Pour les fonctions trigonométriques: sinus, cosinus, etc.
que sa résolution est bien faisable dans la face et il n ’y a aucune
Ainsi que pour les mesurages géoponiques (misahât), al-
nécessité d ’utiliser le dos.
Marrâkushî renvoie au chapitre sur l’utilisation du dastür.
9) Finalement, al-Marrâkushî ajoute une nouvelle solution
3) S’il s’agit d’exposés à niveau théorique qu’il a déjà au problème de la détermination du degré zodiacal du soleil. Al-
traité dans la première partie de son ouvrage, il renvoie au fann 1. Zarqâlî en propose deux, l’une pour la projection de la face et
l’autre pour la projection du dos. Al-Marrâkushï y ajoute une
4) En général, dans plus d ’une cinquantaine de chapitres, al-
troisième: il utilise comme l’écliptique le méridien des coordonnés
Marrâkushî suit très littéralement le traité de zarqâliyya avec une équatoriales de la face qui est à 23;30° du cercle méridien. Alors,
rédaction plus ou moins personnel et supprimant systématiquement le cercle méridien dévient l’équateur et le centre de la tablette
tous les exemples - si utiles- qu’apporte le traité d’al-Zarqâlî. devient la projection des pôles nord et sud. Nous avons une
5) Parfois il arrive qu’il ajoute des commentaires. S’il a projection différente: une double projection stéreographique
bien compris un chapitre et le reste devient clair, il dit polaire des sphères céleste et terrestre.
textuellement: “ce qui reste est évident”. S ’il a bien compris un En somme, malgré qu’il n ’y a rien de nouveau dans le traité d ’al-
chapitre particulièrement curieux (il lui est arrivé deux fois), al- Marrâkushî par rapport aux sapheas décrites par al-Zarqâlî
Marrâkushî ajoute une justification ( Hlla). (morphologie et usage) — à l’exception d ’un changement ponctuel du
6) Il y a un petit nombre de chapitres du traité de point de vue de la projection sur l’importance duquel on doit encore
réfléchir— l’oeuvre d ’al-Marrâkushî montre un effort de
zarqâliyya omis dans al-Marrâkushî. Il s’agit de quelques
compréhension et de mise en clair que, sans doute, a joué son rôle
chapitres théoriques d ’astrologie, un chapitre très concret sur la dans la préservation et la circulation de la saphea andalusine dans le
direction du croissant de la Lune lors de l’apparition du hilâl et un Maghreb et l’Orient islamique.
petit bloc de chapitres concernant le calcul des coordonnées
écliptiques pour les étoiles.

AI-ZarqâlT n ’est nommé que dans le dernier chapitre, à propos des tables “de
l’école d ’al-Zarqâir’, c’est à dire sans établir aucun rapport entre al-Zarqâlï et le
traité même.
277
276
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Honour o f Prof. Juan Vernet, Barcelona, vol. II, pp. 719-735. (1940), E. T. Bell, un auteur dont Tinfluence a été significative au
XX® siècle, écrit^ sur l'algèbre arabe:
SÉDILLOT-père: J.J. Sédillot, Traité des instruments
astronomiques des Arabes composé au trezième siècle par Abou l ... certains ont présenté les résultats de leurs recherches avec le
Khassan ^Ali de Maroc intitulé Ja m f al-mabadi ’ wa-l-gayat, 2 vols. symbolisme familier de l'algèbre tel qu'on l'enseigne aujourd'hui aux
Paris 1834-35, reimpr. à Frankfurt: IGAIW 1984. débutants. Sous certains aspects, ces versions qui adulent les
extravagances verbales originelles font penser à des mendiants
SÉDILLOT-flls: L.A. Sédillot, “Mémoire sur les instruments
couverts de soieries.
astronomiques des Arabes”, Mémoires de VAcadémie Royale des
Inscriptions et Belles Lettres de l ’Institut de France, 1(1894), pp. 1- Voici une affirmation extraordinairement dure: on n'imagine pas
129, reimpr. à Frankfurt: IGAIW 1989. des opinions pareilles dirigées contre des mathématiciens européens
malgré que ses travaux soient écrits réthoriquement, sans aucun
TURNER 1985: A.J. Turner, The Time Museum, vol. I, symbolisme. Mais l'agressivité de Bell parait n'avoir pas besoin
Rockford, p. 169. d'excuses internes aux mathématiques pour se manifester. Dans le
même chapitre, cette fois sur l'algèbre indienne, il écrit:
Toutes les instructions verbales compliquées pour avancer à pas
successifs jusqu 'à la solution, s'expliquent comme une garantie contre
la stupidité, parce que même dans ses meilleurs aspects l'algèbre
indienne était encore, malgré l'usage libéral des abréviations,
fondamentalement rhétorique par ne pas être totalement symbolisées
les instructions pour opérer.

' J'ai traduit en français, avec certaines difficultés quelques fois, sur des livres que
préalablement ont été traduits en espagnol. Je n'ai pas fait, par ailleurs, des
traductions littérales. J'ai essayé simplement de transmettre les idées par lesquelles
j'étais intéressé. Donc, le risque de n'avoir pas respecté à 100% le sens des textes est
fort mais, bien sûr, j'a i été respectueux avec les fragments traduits..

280 281
Le mot “stupidité ”, était-il nécessaire? Il est vrai que Bell parait on comprendra qu'il est vraiment enraciné dans la culture occidentale.
habituellement irascible, mais en lisant son livre on arrive à penser Kline"^, par exemple, affirme:
que son agressivité est très motivée,,, en particulier, par son approche
eurocentrique. Il n'est pas le seul à la suivre. Occasionnellement elle Avec le déclin de la civilisation grecque la plante [des
apparaît même chez des auteurs plus “tranquilles”, presque sans le mathématiques] resta latente pendant mille années ... jusqu'à ce
vouloir. Par exemple, G. Gamow^, après avoir rendu hommage au qu 'elle fu t transportée en Europe proprement et une fois de plus
travail des arabes, écrit: implantée dans un sol fertile.

Mais “quand le maure eut fini sa tâche, le maure dut s'en aller” et On trouve là le mythe de la civilisation arabe comme
au XII siècle l'empire arabe succomba rapidement face à l'invasion de “civilisation transportrice” (et souvent on la présente comme
Gengis Khan et aux Croisades chrétiennes à répétition en Terre Sainte. seulement transportrice) et, très important, une déclaration
idéologique: il reste très clair quels sont (ont été au cours de
J'ignore d'où Gamow a pu prendre la phrase mise entre l'Histoire) les terrains fertiles. Cette croyance parcourt
guillemets, qui parait une expression toute faite. Sans doute elle est transversalement beaucoup d'œuvres d'Histoire (en science, en
méprisante et, par son introduction dans le texte, la citation de Gamow philosophie ou de l'art)
parait expliquer l'effondrement de l'empire arabe comme résultat de
l'exécution d'un certain destin maudit auquel aurait été condamnée
Heureusement pour nous, la science grecque trouva refuge
une culture que les historiens occidentaux ont habituellement dans le récent empire arabe qui, pendant le V if siècle, plongea sur
contemplée comme une sorte de charnière obligée -e t toutes les terres du sud de la Méditerranée et passa en Espagne...
malheureusement inévitable- pour pouvoir assembler les périodes C 'est encore Gamow (op. c.) est c'est moi qui le souligne.
grecque et renaissance. L'Histoire à la carte. Histoire finaliste pour la plus grande gloire de
l'Europe qui parait avoir été choisie par les dieux. Bell (op. c.) insiste
II
sur l'idée selon laquelle le monde arabe aurait travaillé pour
Le mythe de la transmission du savoir grec à l'Occident: voilà l'Occident. L'Histoire comme développement d 'un programme:
le recours inventé par les occidentaux pour éviter une dépendance
débitrice de sa science par rapport aux travaux de mathématiciens ... une autre culture, musulmane, celle là conservait les
arabes, l'Histoire restant alors expliquée d'une façon vraiment classiques grecques et développait l'algèbre et l'arithmétique de
capricieuse. Ce n'est pas le moment de s'occuper ici de cette question, l'Inde, en préparant la Renaissance européenne.
déjà connue et très bien réfutée, par exemple, par Ahmed Djebbar^, Les simples titres des chapitres de ces manuels résument fort
mais plutôt de commenter sa vivacité actuelle. Il est vrai que des bien les intentions idéologiques, conscientes ou non, des auteurs et des
Colloques comme celui de Marrakech témoignent d'autres attitudes, sociétés auxquelles ils appartiennent. Par exemple, chez Bell, “Le
mais il est difficile de contrecarrer un mythe qui a été employé, et détour par l'Inde, l'Arabie et l'Espagne”. Le “détour”? L'Histoire,
continue à l'être maintenant, dans des oeuvres de divulgation très bien sûr, aurait du être une ligne droite, mais malheureusement elle a
connues. Si on analyse comment il a été présenté par certaines auteurs. fait quelques détours.
On peut penser que ce point de vue est déjà dépassé, et des
manuels plus démocratiques -B oyer (1968), Collette (1973), Taton
(1966)- ont certainement paru après Bell, mais les travaux des
spécialistes ne produisent pas de changements rapides. Il faut
^ George Gamow: Biografia de la Fîsica. Alianza Editorial. Madrid. 1980 (je ne
dispose pas de la date de la première édition anglaise).
^ Ahmed Djebbar: Une histoire de la science arabe. (Entretiens avec Jean ^ Morris Kline: Mathematics in Western Culture. Oxford University Press. New
Rosmorduc. Seuil. Paris, 2001. York. 1953.

282 283
considérer, d'abord, que les mythes qui entretiennent la pensée
collective sont difficiles à changer. Par exemple, dans un manuel
racines des algébristes arabes ont été possibles parce que leurs auteurs
espagnol de mathématiques scolaires, de cet année 2002 - 2003, pour
renseignement secondaire, une brève note historique dédiée à la n'étaient pas grecs. En ce cas, son plus grand soin avec les exigences de
figure de Cardano considère son travail comme le plus important en la rigueur les auraient empêchés de développer des calculs avec des
algèbre après les grecs. Ici, même le “détour” a disparu. Et d'ailleurs, quantités dont ils méconnaissaient la nature. On ne comprend pas
on peut se demander si la pensée de beaucoup des spécialistes a pourquoi on suppose que les mathématiciens arabes médiévaux {les plus
véritablement évolué. grecs après les Grecs, comme a souligné Djebbar^) ne seraient pas
respectueux de la rigueur. Mais, en tous cas, c'est encore la conception
Les best-sellers eux-mêmes s'emploient à maintenir vivants des mathématiques de l'auteur qui le porte, dans un article qui prétendait
les mythes idéologiques culturels. Dans Avicenne ou la route remarquer les apports arabes, à un commentaire qui les sous-estime.
d'Ispahan\ Gilbert Sinoué imagine Avicenne en écrivant à son ami
al-Biruni: Les mathématiques du XX® siècle ont été
- Logicistes
... mais une idée m'obsède: Qu 'en sera-t-il de tout cet héritage
[il parle des connaissances en médecine de son époque] si personne ne - Formalistes
décide de l'ordonner, de le clarifier? Tu seras d'accord avec moi si je - Plus préoccupées par les concepts que par les algorithmes.
dis que, dans ce secteur il n'y a rien à espérer de l'Occident Son - Bornées sur la cohérence interne logique de ses constructions
univers est en plein naufrage; il s'enfonce dans une triste décadence. théoriques.
Et cependant, quelqu'un devra s'en charger un jour ou l'autre pour
passer le flambeau ... Et, par voix de conséquence:
- Élitistes
On peut imaginer qu'Avicenne fut préoccupé par la pérennité de
ses connaissances dans l'ensemble de l'humanité, mais pourquoi sa - Eloignées volontairement des autres sciences.
particulière préoccupation pour l'Occident? Ces caractéristiques, à mon avis, débouchent inévitablement sur un
certain mépris des processus historiques de création en mathématiques et,
III avec lui, au mépris culturel dont je parlais antérieurement.
Ce n'est pas le moment ici de continuer un chemin presque
purement descriptif auquel je dédiais ma communication au Congrès IV
sur Histoire Sociale de la Science (Saragosse, IX - 2001). Cette
Quand on travaille dans l'enseignement secondaire, on devrait
optique eurocentriste plonge ses racines dans des courants être préoccupé de trouver des réponses à la question: Comment
idéologiques, politiques et culturels, mais il faut souligner sa
apprend-on? On pourrait penser que cette question est éloignée des
cohérence avec le programme interne du développement des
intérêts des mathématiciens et des historiens en mathématiques, mais
mathématiques elles-mêmes pendant le XX® siècle. Remarquons que si on la traduit à un niveau différent, elle peut être formulée ainsi:
le mépris contenu dans les deux premières citations de Bell est justifié
Comment crée-t-on la connaissance mathématique? Et maintenant,
par l'auteur pour des raisons internes aux mathématiques: l'absence de
oui, elle implique les historiens, sauf si on accepte la vision générale
symbolisme lui porte à sous-estimer les travaux qu'il commente.
d'une histoire linéaire dont les étapes sont couvertes de manières
Voyons un autre exemple: un auteur espagnol connu considérait,
dans un récent article, que les importants apports au calcul avec des ^ Op. c.
^ Je suis M Hormigôn: Paradigmas y matemâticas: un modelo teôrico para la
Première édition en espagnol, en 1995. investigaciôn en historia de las matemâticas. Universidad de Zaragoza, 1995. Il
faudrait penser aux possibles modifications qu'y a pu introduire la “mathématique
appliquée”.
284
285
occasionnellement très capricieuses.C'est pour ça, peut-être, parce ce dernier. Et alors, 7 + 8 = 1 5 -^ 8 + ( 8 - 1 ) Voilà justement la règle
que je travaille dans l'enseignement secondaire, que je discute donnée par le scribe.
quelquefois avec les manuels d'histoire. Voici deux exemples.
Comme professeur de Secondaire, je sais que des élèves de 15 -
Premièrement un petit fragment de {'Histoire Générale des 16 ans, arrivent à ce résultat sans avoir besoin de formules préalables.
Sciences, dirigée par René Taton. Dans le chapitre dédié à la Plus encore, ils le modifient pour généraliser aux cas
Mésopotamie, il traite le problème de la planchette d'argile nommée
AO 6484. Il s'agit là de faire l'addition de cette série:
1 + 3 + 3^ + ...........3" et même 1 + x + x^ + ............ x"
I +2 + 2^+ 2^ + ...........+ 2'
Et l'auteur affirme: On pourrait être tenté d'imaginer que le résultat ci-dessus aurait pu
être motivé par la représentation des premiers pas du processus inductif
On donne la réponse sans commentaire: on prend le dernier avec le particulier système cunéiforme de graphismes numériques.
terme diminué en une unité et on ajoute le nombre obtenu au dernier
terme.En fait, le calcul réalisé par le scribe correspond à la formule I + II = III
moderne:
IIII
I + II + IIII = III
---------- ^— étant q = 2, a = 1 et n = 10.
q -\
Mais ces explications avec cet aspect (cette patine) matérialiste
C'est à dire: 5,0 = 2 ' " - / = 2 ’ + (2 *’- / ; paraissent peu habituelles chez les historiens des mathématiques.
D'accord, mais il y a quelque chose dans ce paragraphe qui ne
me convainc pas. Le calcul recommandé par le scribe ne semble pas V
répondre à l'application directe de la formule. Je ne nie pas aux
mathématiciens de la Mésopotamie des capacités et des connaissances Comme deuxième exemple je discuterai le commentaire de
pour trouver l'égalité entre 2 ^^ -1 et 2^ + (2^ - 1), mais si on est arrivé Collette^ sur la multiplication égyptienne:
à 2 '^ - 1, pourquoi n'avoir pas décrit le calcul nécessaire comme, par 38x23
exemple, multiplie le dernier nombre par 2 et on soustrait 7”. 19x46 ...................................... 46
Pourquoi ne pas penser plutôt que le scribe employa un simple 9x92 92
procédé inductif pour arriver à sa réponse? 4x184
2x368
1 = 1 1 X 736 ..................................... 736
1+2 = 3
1+2+4 = 7 874
1+2+4+8 = 15 À l'occasion d'un atelier de maths, un collègue a donné
Faut-il être très perspicace pour détecter le zigzag qui met en l'explication suivante:
rapport l'addition totale d'un rang avec celle du suivant? L'addition
d'un rang plus le dernier nombre du suivant donne le résultat total de
* Jean-Paul Collette : Histoire des mathématiques. Éditions du Renouveau
Pedagogique. Montreal, 1973.

286 287
Imaginez que je suis le scribe et que je doive payer les La question que je propose n'est pas qu'est-ce que s'est
travailleurs pour un ouvrage. Je dois payer à chacun 38 kgs d'orge, et réellement passé, mais l'attitude de l'historien (ou de l'écrivain de
ils sont 23 travailleurs. Si je sais seulement opérer avec le 2, je manuels de divulgation historique) en suggérant des explications
raisonnerai comme suit: déductives aux apports que le temps a permis d'arriver jusqu'à nous,
comme si l'Histoire -c e passé réinventé- fût aussi obligée, au moins,
S'ils étaient 19, j e donnerai à chacun 46 kgs et ici j e n 'a i pas à de locales ordonnances logique-déductives.
distribué 46
if VI
9 92
92 Certains professeurs universitaires encore prétendent que les
fi
4 184 processus de création en mathématiques sont des processus logique-
déductifs, confondant ainsi la création et l'étape finale de présentation
2 fi
368 de résultats avec toutes ses exigences corporatives. Je suis resté à
1 fi
736 nouveau étonné quand un ami que j'avais interrogé sur l'origine de la
wait un seul travailleur q formule ü -v - x^x^+ y^+i^ pour le produit de deux vecteurs, m 'a
donné 736 + 92 + 46 kgs. répondu que cette origine sont les axiomes permettant de définir le
produit. Il est allé plus loin encore: ces axiomes sont aussi les assises
Et il finit en remarquant que si on travaille avec un système de du Théorème de Pythagore. Certes, nous n'avions pas défini au
numération comme l'égyptienne, pas positionnel, et qui arrive à écrire préalable ce que ça veut dire, “assises”. Du point de vu de la théorie,
les nombres par accumulation de symboles, la duplication et d'accord, mais historiquement il faut penser à un très vieux résultat: la
l'obtention de la moitié sont des opérations très empiriques: on en formule pour le cosinus de la soustraction de deux angles. Le
ajoute ou on en enlève en voyant parfaitement, avec les yeux, qu'est- structuralisme dogmatique choisit les idées face à la vie, la théorie
ce-qu'on fait. face à l'Histoire. Mais pas seulement en mathématiques. Écoutons un
Ce que je trouve surprenant dans ce raisonnement c'est à nouveau marxiste structuraliste {Althusser: Lire le Capital):
son matérialisme, donc son “bon sens”. Collette, par contre, dit: Nous ne nous occupons pas des hommes concrets, mais
“Z/fl multiplication de deux entiers se faisait généralement par des seulement des hommes qui accomplissent certaines fonctions
opérations successives de dédoublement, qui dépendent du fait que tout déterminées dans la structure (sociale).- porteurs de la force du
nombre peut s'exprimer comme une addition de puissances de 2”. travail, représentants du capital Les hommes n 'apparaissentpas dans
la théorie que sous la forme de soutenants des relations impliquées
Certes, mais est-ce que les Egyptiens connaissaient dans la structure et les formes de son individualité comme des effets
préalablement le résultat que cite Collette? Ou, par contre, ils sont y déterminés de la structure ... Les individus sont seulement les effets de
arrivé après avoir développé son algorithme de la multiplication ou la structure^.
pendant-ils le développaient? Bien sûr, il ne s'agit pas de s'opposer à
l'établissement de connexions entre résultats théoriques, même s'ils En cohérence avec certaines lignes de la pensée philosophique du
sont faits en sautant par-dessus le temps et l'espace. Mais le problème siècle, les mathématiques du XX^ choisirent la Théorie et pas la Vie, et
de comment les choses ont pu surgir reste ouvert. Collette emploie le les historiens des mathématiques ont contemplé l'Histoire avec les yeux
verbe “dépendre”, mais la dépendance qu'il suggère est sûrement de son présent. Alors, pourquoi être surpris si les mathématiques arabes
théorique et non pas historique.
^ Ça serait drôle de pouvoir écouter une réponse de Marx à cette citation. Elle me
parait très éloignée, par exemple, de la troisième thèse sur Feuerbach.

288 289
furent presque réduites au néant dans beaucoup d'œuvres de divulgation? bataille est déjà finie. Et que dans cette bataille toutes les méthodes
Al-Juwarizmi, le 0 et l'astronomie; c'est tout (j'ai dit le néant parce que sont nécessaires et valables.
le 0 n'est pas arabe et l'astronomie, on l'a suppose partout). Et aussi dans
des oeuvres plus “sérieuses” elles furent presque ou totalement cachées. Ces “petits résultats” - du point de vue du développement général
Mais, du point de vue d'un ordre logique (et théoriquement triomphant), des mathématiques - témoignent de l'ingénu, ce sont des pas absolument
de l'Histoire, qu'est-ce qu'on avait besoin de remarquer? La réponse est nécessaires et attestent de l'existence d'un programme d'investigation en
claire: ce qui était nécessaire pour que la structure logique puisse se mathématiques. Mais il n'a eu aucun problème à cacher les apports
développer: le 0 et al-Juwarizmi. arabes ou à les mépriser par l'histoire écrite dans une certaine période du
XX® siècle, parce que les chaînons qu'ils ont dû obligatoirement (et ce
C'est vrai qu'il manquait de la documentation. Mais si on arrive mot est fondamental) placer n'avaient aucun intérêt du point de vue
à penser avec Dieudonné sur la Trigonométrie, “un de ses vols du structuraliste. On a oublié - et peut être, pire: on a voulu cacher - que les
passé”, qu'on espère “qu'on oublie vite son existence et même son mathématiques sont une construction collective qui croît par un processus
nom” (et on pense comme-ça parce qu'elle est restée intégrée dans de preuves et réfutations, et dont le chemin n'est pas rectiligne. Il fait des
une construction théorique axiomatique plus générale), quel intérêt détours et, même quelquefois a besoin de retourner en certains aspects
peut avoir l'œuvre d'Abul Wafa ou de al-Tusi? pour pouvoir avancer dans d'autres.

VII VIII

Quand on a la possibilité d'observer tous les jours le beau Est-il raisonnable de se borner à une critique idéologique du
spectacle de la production de connaissance mathématique’®, ont est passé? On peut répondre à cette question de plusieurs manières.
particulièrement capable de valoriser au juste terme des résultats Premièrement, l'histoire de l'évolution des idées est toujours
comme ceux-ci (simplement quelques exemples): passionnante. Deuxièmement, malgré les actuels travaux en cours,
- Al-Tusi: Il obtient le maximum de x^ - ax^ à l'intervalle [0, a]. soutenus peut-être par une autre conception de l'Histoire, le passé
reste latent et, en particulier, imprègne encore la pensée des gens et de
- Ibn Qurra: Calcul de 4 xd x, en divisant l'intervalle [0, a] en beaucoup de professeurs à l'université et dans l'enseignement
secondaire. Et ici il faut établir une relation avec des questions
des parties inégales.
sociologiques d'actualité.
-Al-Karaji: V 5 4 - V 2 = V Ï 6 Beaucoup d'immigrants arrivent maintenant chez nous. Ça fait
- Abu Kamil: Il obtient les 2676 nombres entiers qui sont des déjà pas mal de temps que je pense que plutôt que des discours
moraux, il est plus efficace pour combattre de stupides attitudes
solutions d x + y + z =100
xénophobes, de montrer à nos élèves comment les gens que nous
3x + 1/20 y + 1/3 Z = 100 recevons appartiennent à des cultures qui ont fait d'importants apports
aux matières qu'ils sont en train d'étudier. Le mépris est basé très
souvent sur l'ignorance, et contre celle ci il est possible de lutter à
Et ma valorisation tient compte des efforts de mes élèves pour partir des écoles et des lycées.
résoudre des questions semblables, l'expérience m'ayant montré
qu'on crée la connaissance par des chemins qui ne sont pas les
officiellement établis pour l'ordonner et présenter après, quand la

Et cela peut arriver si on le cherche avec foi.

290 291
La science des machines de guerre dans l’occident
islamique entre le et le 16^™
^siècle : étude
bibliographique

RAZOUKI Abdelaziz
ENS de Marrakech

1. A propos du nom « science des machines de guerre »


Il parrait que l’appellation « science des machines de guerre » n’a pas
été utilisée dans les premières bio-bibliographies arabes. Ib an-Nadïm’
( 10“”®siècle) ne cite pas explicitement de science portant ce nom et se
contente de rapporter les titres « d ’ouvrages qui traite de la cavalerie (al-
furüssia), du port d ’armes et des machines de guerre ». Quatre siècles plus
tard, Ibn Khaldün utilise le mot « science de la guerre » (41m al-harb) en
lui donnant un sens plus proche de celui de reflexion sur les attitudes que le
guerrier devrait avoir face à l’ennemi pour gagner une bataille. Ainsi dit-
il : « regarde le conseil que ‘^Ali donnait à ses compagnons et comment il
les incitait (yuharriduhum) le jour de la bataille de Sijjîn, tu y trouvera
beaucoup de science de la guerre »^.
On la trouve par contre dans l’œuvre de Hâji Khalïfa qui la
répertorie dans sa taxonomie et la définit comme étant « une science
qui permet de connaître comment concevoir (kayjyyat ittikhàdh) des
machines de guerre comme la catapulte (al-munjanïq) et autres
machines >/. Il la considère comme une branche de la géométrie {al-
handassa) et la subdivise en deux sciences : la première s’occupant de
la conception théorique et de la fabrication des machines alors que la
deuxième traite de leur utilisation.

’ Ibn an-Nadîm p.433


^ Ibn Khaldun p.225
^ Hâji Khalïfa, p. 145

293
Plus loin dans kashf az-zunûn, Hâji Khalîfa définit une science rend difficile la reconnaissance du contenu d ’un livre à partir d’une
parente qui traite aussi de la guerre, mais particulièrement de ses aspects simple lecture de son titre lorsqu’il contient ce mot(jihâd ).
tactiques et logistiques. Il s’agit de « la science du jihâd » {^ilm al-jihàd) Catégorie 3. (17%) Ce sont des titres où on a cité les « machines
qui « permet de connaître comment faire la guerre, comment organiser de guerre » (âlât al-harb), comme le Kitàb âlât l-harb (un livre sur les
les guerriers (tartïb al-junüd) et comment utiliser les armes >>*. Cette
machines de guerre) de Hâroun, ou des machines particulières comme
science n ’a pas seulement cette nature technique, elle en a une autre, qui
est religieuse, puisqu’elle est aussi « un des chapitres de la jurisprudence la catapulte (al-munâjanîq) ou les canons (al-madâfiô) comme al-Ariîq
islamique (al-fiqh) »^. Ainsi, des livres écrits dans la science du jihâd, j î l-munâjanîq (un livre élégant sur la catapulte) de Ibn Aranbughâ
comme le « Fadâ’il al-jihâd » de Ibn ^assâkir (m .l203)^, sont des essais az-zaradkâsh (m .l462) ou encore le TaHîm al-madâfi‘' (Enseignement
où l’auteur puise dans le corpus religieux (le texte du coran et la tradition de l ’utilisation des canons).
du prophète) pour tirer des recommandations à combattre les non Catégorie 4. (13%) Des titres où figurent les noms d ’autres
musulmans pour conquérir ou se défendre. armes comme le sabre (as-sayf), l’arc (al-qaws) ou les bombes (al-
qanâbir), comme Assuyüf l-latî kânat ând l- "arab (les armes que les
2. Catégorisation des titres de la bibliographie réunie arabes utilisaient)^.
Cette catégorisation est le fruit d’une analyse dont le but est de Catégorie 5. (20%) Des titres où sont évoquées les techniques de
repérer dans le titre de chaque ouvrage des mots dès qui renseignent sur
guerre comme le tir (ar-ramy) à l’arc ou au canon, comme le Minhâj
un contenu devant être en rapport avec la science des machines de guerre.
ar-rumàt (Méthode des Tireurs) de Wahîd Bâsha (m .l828) ou les An-
Elle révèle que ces titres peuvent être distribués sur huit
catégories non exclusives ; car certains d ’entre eux appartiennet à plus nafahât l-maskia JT sinâ ‘at l-furûssia (Senteurs de musc dans le métier
d ’une catégorie. de cavalerie) de Ahmed al-Hamawî.
Catégorie 1. (11% des 91 ouvrages répértoriés.) Des titres qui Catégorie 6 . (9%) Des titres contenant des mots relevant des
contiennet le mot « guerre » (harb) ou « guerriers » (al-*'askar) ou stratégies militaires comme « ruses » (al-Hial), comme le livre portant
cavaliers, comme le Àdàb al-hurüb wa sürat l-^askar (Régies de ce nom que al-Harthamî ash-Sha"arânï a écrit pour le calife Al-
comportement dans les guerres et organisation des guerriers) de ‘^abd m a’mün (813-833).
al-Jabbâr ibn ^ady.
Catégorie 7^ (9%) Des titres qui contiennent le mot chevaux (al-
Catégorie 2. (26%) Des titres où figurent les mots jihâd ou Khayl) comme le Kitàb f i ta ’dïb l-khayl wa siàssatih (un livre sur
« faiseurs du jihâd » (mujâhidîn) comme le Kitàb alfihâd (un livre l ’élevage et l ’entrainement des chevaux).
sur le jihâd) de Ahmed 1-Khattâbî as-Sabtî (m.998). Il faudrait noter Catégorie 8. Quelqus livres dont le titre ne permet pas de
ici que la double appartenance du concept «jihâd » à deux registres, soupçonner la relation qu’il a avec notre sujet. C ’est par exemple le cas
profane (lorsqu’il est synonyme du concept « guerre ») et religieux. du Tahrïr l-ahkàm f i tadbïr ahl l-islàm (Rédactions des verdicts dans la
gestion des musulmans) de ibn Jamâ^'a al-Kinânî (m.l332) qui est, selon
^ Hâji KhalTfa, p. 622
^ Hâji Khalîfa, p. 622
^ cité dans Kashf a-z--zunûn, p. 1275 ^ Ibn an-Nadim

294 295
Haji Khalifa, un livre de jurisprudence dont certains chapitres concernent (...) un guerrier, qui a beaucoup conquéri (...) mort en 901 Ibn al-
la manière de faire la guerre et d ’utilser les armes. Khatîb rapporte le nom de “Muhammed ibn '^ali ibn "^abd al-Lâh ibn
Muhammed ibn l-Hàj (...) de ceux qui sont versés dans les “hyal al-
3. Des conclusions et des questionnements handassia », spécialiste dans la construction des machines de guerre
La recherche dans différentes bio-bibliographies arabes et son utilisation (...) mort à Fès en 1301 »
anciennes ou rescentes^, que nous avons consultés, nous autorise à ^ .D ’après al-Khattâbî (1983, 1985, 1986), la bibliothèque al-'
faire des remarques, tirer quelques coclusions et poser des questions :
Hassania contient seulement 10 manuscrits dans le domaine des arts
7. Les arabes semblent avoir commencé, dans ce domaine, par de guerre. Cet auteur répertorie dans ses catalogues les titres de 128
traduire des livres écrits par leur prédécesseurs. Ibn an-Nadïm ouvrages en mathématiques, 297 en astronomie ou encore 438
manuscrits en chimie que contient la dite bibliothèque. Il parrait, si
rapporte les titres de livres indiens comme le Tadbîr l-harb wa mâ
l’on se réfère à cette source, comme si les arabes ont relativement peu
yajib an yakûn li-l-malik min ar-rijâl de Shânâq al-Hindî^ et des produit dans le domaine des arts de la guerre.
livres persans comme le Ithnïn ar-ramy de Burhâm Hûr'^. Il cite Ces remarques nous poussent à soulever les questionnements
égalament le Adab l-hurüb wa fath l-hussün wa l-madâ ’in wa tarbîs l- correspondant suivants :
kamîn wa tawjîh l-Jawâssïs wa at-talâ wa wad'^ al-massâlih qu’il a 1. Les arabes n ’ont-ils rien traduit de ce que les grecs et les
lui même traduit. On trouve aussi dans al-Fahrist les titres de livres et romans auraient eu écrit dans ce domaine ? ou bien en ont-ils bien
pas les noms de leurs auteurs comme le Ad-dabbâbât wa l-munjanïqât traduit certains qui pourraient être de ces livres répertoriés par ibn an-
wa l-hial wa l-makà ’i d . Nadîm sans citation des noms des auteurs ou de leur origine ?

2. Les premiers livres écrits par les arabes datent de l’époque des 2. Les premiers auteurs arabes à produire dans ce domaine ont -
ils introduit de réelles nouveautés par rapport au legs des anciens ou se
califes abbassides al-Mansour, pour qui ^abd 1-Jabbâr ibn ^ady avait
sont-ils contentés d ’arabiser les concepts de la discipline et vulgariser
écrit le Âdâb l-hurüb wa sûrat l-^askar , et al-M a’mûn, pour qui al- le savoir hérité ?
Harthamï ash-Sha^'arânï avait écrit al-Hial . Les frères Banü Mûssâ, 3. A quoi la rareté relative ap p aren te des productions arabes
qui ont fréquenté Dâr al-Hikma, ont «un livre très utile dans cette dans le domaine des arts de guerre est-elle due ? est-ce parce que les
science (des machines de guerre) . spécialistes du domaine étaient essentiellement des artisans ou des
stratèges peu enclin à écrire des livres ? ou bien est ce à cause du fait
3. Certains bio-bibliographes citent les noms d ’auteurs qui ont
que les informations dans'ce domaines sont stratégiques pour la survie
pratiqué le Jihâd ou d ’autres qui concevaient des machines de guerre
de l’état et, comme le dit Hajî Khalîfa, « les savant ont caché cette
sans rien écrire sur la guerre ou ses machines. Ibn 1-Faradî citent par science et n ’ont pas voulu la divulguer aux autres ? Ou bien, au
exemple « n f m al-Khalq ibn abï l-Khatïb qui (...) était un mystique contraire, cette apparence est trompeuse et qu’il y a d ’autres livres
dans ce domaine que les bio-bibliographes (ceux dont nous avons pu
consulté les ouvrages) n ’ont pas répertoriés ?
voir la bibliographie
Ibn an-Nadïm p.433 Ibn al-Faradî, p.869
10
Ibn an-Nadïm p.433 'Mbn al-K hatîb.p.l39
Hajï Khalifa p. 170 Hâjï Khalifa, p.379

296 297
4. Présentation d’un manuscrit Sources bibliographiques
Nous présentons ici le Al-'^izz wa l-manàfi'' li-Umujàhidîn f i sabÏÏi-l- Ibn an-N adîm , (m. 978), al-Fahrist, Bayrout : Librairie Khayât
lâh bi-l-madàfî^ (Gloire et utilités pour ceux qui font la guerre au non
Ibn 1-Faradï, (m. 1013), Tàrïkh "iilmâ’ l-andalus; le C aire: Dâr
d ’Allah au moyen des canons) écni par ibn Ghânim al-Andalussî en 1638.
1-kitâb 1-masrî
Notre choix a porté sur ce livre pour les raisons suivantes :
• Il est répertorié dans quatre de nos ressources et semble avoir Ibn 1-Khatïb Lissân ad-dîn, (m. 1361); al-Ihâta f i akhbàr Gharnâta,
voyagé de l’ouest vers l’est islamique ; ce qui suppose qu’il a eu à une
Le Caire : Librairie al-Hânijî
certaine époque une notorité particulière.
• Il est le plus ancien des ouvrages faits sur les arts de guerre que Ibn Khaldün (m. 1406), Muqaddimat Ibn Khaldün , Dâr 1-Bayân
contient la bibliothèque al-Hassania.
• Il contient des chapitres sur le mouvement des projectiles, fort Khalifa Hajî, (m. 1656) Kashf az-zunün; Bayrout : librairie al-
intéressant pour l’historien de la mécanique, illustrés par des schémas. Muthannâ
Son auteur, qui est un natif de Grenade, avait travaillé dans les
Bâcha Ismâ^îl, (...) ; ïdàh l-maknün fi-dh-dhayl ''alà kashf az-
bateaux qui voyageait vers les amériques avant de venir s’installer à
Tunis pour y écrire son livre en 1631. Ce livre a été traduit de -zunün; Bayrout : Librairie al-Muthannâ
l’espagnol en arabe en 1638.
Ismâ^îl Bâchâ (....), Hadiat al- ‘'ârifin, Bayrüt : Manchürât Maktabat
La copie qui se trouve à la bibliothèque al-Hassania à Babat 1-Muthannâ
porte le numéro 1043. Elle est en 88 feuilles de dimension 21 cm x 33
cm, conenant chacune 25 l i g n e s . Celle de la bibliothèque générale al-Khattâbî M.E. (1985) Fahàris al-khizâna al-hassania, tome 4 :
de Rabat, que nous avons pu consulter, est en 80 feuilles contenant al-fahris al-wasfi li-makh’tütât l-mantiq wa âdàb l-bahth wa l-
chacune 25 lignes. Elle fait partie d ’un ensemble contenant trois autres
manuscrits. Elle ne contient que trente-six chapitres sur les cinquante mussiqâ wa nudhum ad-dawla wa l-funün l-harbia wa jawâmi /-
chapitres cités dans sa table de matière. ^ulüm, Casablanca : Imprimerie an-Najâh al-jadîda
Ce livre traite les sujets suivants : Shâsh Ramadân (1997), Mukhtârât min al-makhtutât l- ""arabia an-
• Une présentation des machines de guerre et des machines qui
nâdira f i maktabat turkiâ, Istambül
fonctionnent avec la poudre
• Une typologie des canons (2000), al-Faqïh al-Manünî .. abhâth mukhtâra. Imprimerie Dâr
• Description des canons et de leurs accéssoires 1-manâhil
• Utilisation et entretien des canons
• Comment atteindre les cibles
• Comment éviter les tirs des ennemis
• Préparation de la poudre
• Typologie des obus

Ismâô îl Bâcha, al-Bâbânî, M.E. Elkhattabi et Ramadan shâsh


el-Khattabï

298 299
The Heidelberg Muqarnas Project

Yvonne Dold-Samplonius
Heidelberg, Germany

At the Center for Scientific Computing (IWR) o f the University o f


Heidelberg we are working on the project “Mathematical Concepts
and Computer Graphics for the Reconstruction o f Stalactite Vaults
- Muqarnas - in Islamic Architecture”. The three-year project
started in October 2003 and is sponsored by the German Ministry
for Education and Research. In this paper I introduce the project
and touch upon the problems we want to solve.

Introduction
To introduce our muqarnas project I start with the explanation o f
muqarnas. Muqarnas, the Arabic word for stalactite vault, is an
architectural ornament developed around the middle o f the tenth
century in north-eastern Iran and almost simultaneously, but
apparently independently, in central North Africa. From the eleventh
century on muqarnas spread all over the Islamic world (Figure 1)
becoming, like the arabesque and the inscription bands, a
characteristic feature o f its architecture.

Figure 1: Map Showing the Spreading of Muqarnas


[Video; Magic of Muqarnas]

301
A muqarnas is a three-dimensional architectural decoration such a muqarnas surface. He is able to do so, because, although a
composed of niche-like elements arranged in tiers ^ The first definition muqarnas is a complex architectural structure, it is based on relatively
o f muqarnas is given by the Timurid astronomer and mathematician simple geometrical elements, as we shall explain below.
Ghiyâth al-Dîn al-Kâshî (d.l429), who ranks among the greatest These calculations were useful for appraising a building or for
mathematicians and astronomers in the Islamic world. Al- Kâshî’s calculating building material and wages for the artisans and the master
treatise On Measuring the Muqarnas has been the starting point for architect, as in seventeenth century Safavid Iran^. Especially in the
our research. This treatise is found in the Key o f Arithmetic, one o f his case o f muqarnas, the complexity o f the method makes it a open
major works, a veritable encyclopedia o f mathematical knowledge. It question whether it was developed for practical purposes or rather as a
is divided in five books o f which Book IV, On Measurements, is by mathematical challenge.
far the most extensive. In the last chapter al-Kâshî approximates the Elements of a M uqarnas
surface area o f a muqarnas and gives the following definition^. The elements o f a muqarnas consist o f cells and intermediate
The muqarnas is a ceiling like a staircase with facets and a flat elements, connecting the roofs o f two adjacent cells. For a better
ro o f Every facet intersects the adjacent one at either a right angle, or understanding I define the following (Figure 2):
half a right angle, or their sum, or another combination o f these two. • An element is a cell or an intermediate element.
The two facets can be thought o f as standing on a plane parallel to the • A cell consists o f two facets (f) plus their roof (r).
horizon. Above them is built either a flat surface, not parallel to the • A facet (f) o f a cell is its vertical side.
horizon, or two surfaces, either flat or curved, that constitute their • A roof (r) o f a cell is a surface, not parallel to the horizon, or
ro o f Both facets together with their roof are called one cell. Adjacent two joined surfaces, either flat or curved.
cells, which have their bases on one and the same surface parallel to • An intermediate element is a surface, or two joint surfaces, or
the horizon, are called one tier.
two joint surfaces, connecting the roofs o f two adjacent cells.
This last chapter. Measuring Structures and Buildings, is really
written for practical purposes: “The specialists merely spoke about this
measuring for the arch and the vault and besides that it was not thought
necessary. But I present it among the necessities together with the rest,
because it is more often required in measuring buildings than in the rest.”
It is often thought that al-Kâshî explains how to construct a muqarnas.
This is not the case. al-Kâshî uses geometry as a tool for his calculations.
Besides the surface area and volume of arches, vaults, and qubbas
(domes), al-Kâshî gives methods to establish the approximate values for

For a short introduction see: Dold-Samplonius, Yvonne. 2003. “Calculating Figure 2: On the left, Cell Standing on a Square
Surface Areas and Volumes in Islamic Architecture.” The Enterprise o f Science in On the right, Intermediate Element Standing on a Biped
Islam, New Perspectives. Eds. Jan P. Hogendijk, Abdelhamid I. Sabra. Dibner [Graphics: Silvia Harmsen]
Institute Studies in the History of Science and Technology, pp. 235-265. The MIT
Press, Cambridge, Mass., London, England.
^ Dold-Samplonius, Yvonne. 1992/93. “Practical Arabic Mathematics: Measuring
the Muqarnas by al-Kâshî.” CentaurusZS, pp. 193-242. L.c. 226/227. ^ Necipog,4u, Giilm. 1995. The Topkapi Scroll - Geometry and Ornament in Islamic Architecture,
Topkapi Palace Library MS. H. 1956. The Getty Center, Santa Monica, pp. 44,159.

302 303
• The curve (c) on the sides of the elements is the place where
the elements are put together.
• The module (m) is defined as the measure o f the base o f the
largest facet, that being the side o f the square. It is the measure-unit
o f the muqarnas.
• A tier is a row of cells, with their bases on the same plane
surface parallel to the horizon (Figure 3).

As al-Kâshî explains, the elements stand on simple geometrical


figures. This means that the plane projection o f an element, or the
view from underneath, consists of simple geometrical forms: squares,
rhombuses, half-rhombuses, almonds (deltoid), small bipeds, jugs,
large bipeds, and barley-kernels (only on the upper tier).

Figure 4: Plane Projections o f the Cells, as given by al-Kashi in his


Key o f Arithmetic [Ms. Malek Library 3180/1 Tehran]

Al-Kâshî shows in his treatise the plane projection (Figure 4) of


common elements consisting o f simple geometrical forms. These are
from left to right: a rhombus and a square, with underneath a barley-
kernel, a biped, and its complement to a rhombus, an almond. Other
elements like half-squares (cut along the diagonal), half-rhombuses
(isosceles triangles with the shorter diagonal o f the rhombus as their
base), rectangles, and the jug with its complement the large biped are
Figure 3: Part o f One Tier Consisting o f Five Cells and
only described by al-Kâshî and not drawn. This page is a reproduction
Three Intermediate Elements
o f the oldest extant copy of Kâshî’s manuscript Key o f Arithmetic. It was
[Graphics: Silvia Harmsen]
copied in the year 1427, the same year in which al- Kâshî finished his
manuscript, by al- Kâshî’s companion Mo’m al-Dîn al- Kâshî, who went
In this paper we talk about the design, the plane projection, and with al- Kâshî from Kashan to Samarqand around 1420.
the ground plan o f a muqarnas. All muqarnas have been designed by
a ground plan but most ground plans are now lost. All existing With the exception o f the intricate Shîrâzî^ muqarnas, the two-
muqarnas have a plane projection which is, however, only partial, dimensional projection o f a muqarnas vault consists o f a small amount
when the muqarnas has partly collapsed. o f simple geometrical elements.

In Timur’s time, when building activity exploded, local constructors could manage
the simpler buildings. But for the special and more artistic monuments architects

304 305
Fitting the Elements
In order to fît together, the muqarnas elements have to be
constructed according to the same unit o f measure (module) and the
curves, on the sides o f the elements, have to be the same. The only
known description o f this curve, is the one by al-Kâshî who explains it
as the “Method of the Masons”, thus indicating that it is taken from
the praxis. Al- Kâshî’s construction (Figure 5) is carefully executed ;-JV' '(* t-j’ 7T
by means o f circles, an angle o f 30° and exact ratios.^ In this way he
is able to compute the so-called factor, a value he uses in his
calculation o f the muqarnas surface area. How much freedom - •I
■n
constructors and artisans had in carrying out this curve, we do not :! ■‘ i
know. When we look at the design o f the elements found at Takht-i
Sulaiman, we see that the curve at the sides o f the cells is
N.
approximately the same curve, as the one described by al- Kâshî.
Also in nowadays Fez, Morocco, the artisans still use more or less the
same curve, with the same proportions, drawing it freely on the
wooden beams for their muqarnas construction.^
Figure 5: Curve Described by al- Kâshî in his Key o f Arithmetic
Not all muqarnas are curved. Some muqarnas are composed of [Ms. Malek Library 3180/1 Tehran]
cells with flat roofs, as we have seen in al- Kâshî’s definition. Then
Muqarnas Design
we have to fit the facets, or walls, o f the cells and construct the flat
roofs o f the cells above. In this case the nonnal height o f the facets The earliest known example o f a muqarnas design, or ground-
equals the module. plan, is an II Khanid 50 cm. stucco plate from ca. 1270 showing the
projection o f a quarter muqarnas vault found at the Takht-i Sulaiman,
Iran^, There are no known Islamic architectural working drawings
from the pre-Mongol era despite occasional textual references to
and artisans were imported from the conquered lands, first Khwârizm, then Tabriz plans. After the Mongol conquest o f Iran and Central Asia an
abundance o f locally produced, inexpensive paper appears to have
and Shiraz, and finally India and Syria. It is known that Timur brought in architects
particularly encouraged architectural drawings on this medium. Rag
from Shiraz in 1388 and 1393, and that many migrated o f their own free will. The
paper had been introduced to Samarqand by Chinese prisoners of war
names o f several ShlrazI architects have been transmitted, the most famous being
in 751, and because it was much cheaper than papyrus and parchment,
Qawam al-DIn b. Zayn al-DIn al-ShlrazI, the only active builder whose surviving its use had spread throughout the Islamic world after the tenth century.
structures display a distinctive architectural style. This might well be the reason It was not, however, until the Mongols arrived in the 1220s that an
why the type of muqarnas constructed with many variations, “innumerable
extensive paper industry developed in Tabriz and other Iranian towns
possibilities” as al-KashI explains, was called ShlrazI.
under Chinese influence. Its extensive use had become essential by
^ Dold-Samplonius, Yvonne. “Practical Arabic Mathematics pp. 221/222.
^ Dold-Samplonius, Yvonne. 1996. “How al-KashI Measures the Muqarnas: A
the increasing elaboration of geometric design. Fourteenth century
Second Look.” Mathematische Problème im Mittelalter: Der lateinische und
arabische Sprachbereich. Ed. M. Folkerts. Wolfenbütteler Mittelalter-Studien Vol. ’ Harb, Ulrich. 1978. Ilkhandische Stalakîitengewôlbe, Beitràge zu Entwurf und
10, pp. 56-90. Bautechnik. Archaologische Mitteilungen aus Iran. Vol. IV. Dietrich Reiner, Berlin.

306 307
sources frequently mention architectural drawings produced either on Wilber'^ relates how he watched at Isfahan an elderly workman
clay tablets or on paper. Necipog/lu^ describes a late fifteenth or who had been charged with repairing a badly damaged stalactite half­
early sixteenth century scroll now preserved at the Topkapi Museum, dome o f the Safavid period. On the floor below the damaged
Istanbul. This scroll, a pattern book from the workshop o f a master elements he had prepared a bed o f white plaster and on this surface
builder, was probably compiled somewhere in western or central Iran, was engaged in incising a half plan o f the original stalactite system.
probably in Tabriz. What we find in the Topkapi scroll are patterns
In figure 6 we see on the right a small section o f an II Khanid
for ornaments and patterns to be used as a ground plan for muqarnas.
(1256-1336) muqarnas vault: the entrance portal o f the shrine o f the
The scroll is a highlevel design book for architects, builders and
Holy Bayazid at Bastam (Iran)'V The corresponding two-dimensional
artisans. The Topkapi scroll is the best-preserved example o f its kind,
projection, or ground plan, o f this vault segment is shown on the left.
with far-reaching implications for the theory and praxis o f geometric
Like all ground plans, it consists o f a small variety o f simple
design in Islamic architecture and ornament.
geometrical elements. The stmcture is mirrored along the centerline.
Up until Necipogj^lu’s discovery o f the Topkapi scroll the
When we look at the right side, we see on the lower tier three
earliest known examples o f such architectural drawings were a
jugs connected by two small bipeds. These intermediate elements are
collection o f fragmentary post-Timurid design scrolls o f sixteenth
also found between the jugs and their neighbors at both sides. This
century Samarqand paper, retained at the Uzbek Academy o f Sciences
tier corresponds with the white row on the left side. Similarly, the
in Tashkent. These scrolls almost certainly reflect the sophisticated
upper tier on the right side, consisting o f four almonds, correlates with
Timurid drafting methods o f the fifteenth century. The Timurid
the gray row on the left. A more extensive explanation can be found
scrolls show a decisive switch to the far more complex radial 12
in a former paper.
muqarnas with an increasing variety o f polygons and star polygons.
A continuous tradition from the thirteenth century Takht-i
Sulaiman plate to the muqarnas designs, still in use in the nowadays
Islamic world, is evident: A few years ago we visited a workshop at
Fez, Morocco, where the artisans used a construction-plan for a
muqarnas on a 1-1 base. The pieces cut out for constructing the
muqarnas could actually be put on the draft such that the cross section
o f the element, i.e. the cross section o f the wooden beam, matched
exactly the figure on the draft. Such a plan, used to construct a
muqarnas in nowadays Fez, is shown in a former paper.^ As in the II
Khanid period, 700 years earlier, the plane projection o f the elements
in the Moroccan plan consists o f simple geometrical figures: squares, Figure 6 : Part o f a Muqarnas in the Shrine at Bastam (Iran)
half-squares, rhombuses, half-rhombuses, rectangles, almonds, bipeds. [After Harb and Pope]
The standard patterns compiled in modem Moroccan sketchbooks
indicate that the master who drew them repeated inherited formulas
rather than inventing new ones.*
Wilber, Donald N. 1955. The Architecture o f Islamic Iran, The II Khanid
Period. Greenwood Press, New York, p. 73.
* Necipog^lu, Giilru. 1995. The Topkapi Scroll - Geometry and Ornament in Islamic ” Pope, Arthur Upham. 1939. A Survey o f Persian Art, from Prehistoric Times to
Architecture, Topkapi Palace Library MS. H 1956. The Getty Center, Santa Monica. the Present. Vol. II. Oxford University Press, London and New York. p. 1102.
^ Dold-Samplonius, Yvonne, “How al-Ka shî, Measures the Muqarnas: A Second Dold-Samplonius, Yvonne, “How al-Kâshî, Measures the Muqarnas: A Second
Look.” p. 71. Look.” pp. 67-71.

308 309
When we study the correlation between the two-dimensional Based upon the above evidence we think that the artists and
muqarnas design, or ground plan, and the three-dimensional muqarnas artisans, while using a standard design from a pattern book, have
stmcture the question arises, is this correlation unique? To answer this probably some, however small, freedom during the construction process.
question we have to take into account the following two points: This freedom is necessary when difficulties arise due to irregularities in
If the height o f the muqarnas elements remains the same the building. The artisans repeated endless variations based on old
throughout the whole structure, the structure will be a steep muqarnas, geometric methods, slightly modifying them by trial and error. For these
like the Seljuk ones in Anatolia. Hence, when the muqarnas structure artists muqarnas was, and in a way still is, part of their daily life and
has to be inserted into an existing vault, we have to adapt the height o f culture. For us, outsiders, muqarnas is beautiful geometric art to be
the facets o f the elements. In other words, when we want to construct studied and admired. We can understand its composition and discover
a muqarnas into a not very pointed vault, the height of the facets o f intriguing details but muqarnas forms no part of our inner self
the elements has to decrease on the higher tiers in such a way that they Reconstruction o f Muqarnas
will fit into the vault. When the height o f the facets approaches zero,
An example o f a computer representation is given in figure 7,
the remaining part o f the vault, i.e. the part above the last tier, can then
be finished in several ways. In some vaults the original brickwork is where we see a computer generated muqarnas vault. The ground plan
used for our computer representation is the plane projection o f a still
left visible, in some vaults the ceiling is plastered and ornamented by
existing vault, as seen in figure 8. The original vault, bearing the date
painting, or by applying barley-kernels (Figure 4, second row left) or
1309, is a vault above a niche in the sublevel o f the north iwan^ in the
by using a combination of these two.
Friday Mosque at Natanz, Iran. Natanz, a small mountain village on
In the Topkapi Scroll we have seen still other possibilities: the eastern road between Isfahan, Kashan, and Qumm, is the site o f a
elements based on a semi-regular hexagon (almost a double almond) famous complex o f stmctures from the 11 Khanid period. By
on the uppermost tier as in the designs 88/92b/108/109/l 10^^. The comparing our computer representation with the existing vault we can
two sides o f the hexagon pointing towards the center o f the vault equal control whether our system functions.
the module, whereas the other four sides equal the shorter side o f the
biped. The hexagon can be mirrored along the diagonal pointing
towards the center o f the vault. These elements have not been
described by al- K â sh î. In these cases also the highest and central part
o f the vault still has to be decorated.
Secondly: Some designs are sketchy and not much worked out
into detail. In the Topkapi Scroll we find several rough designs, for
instance the designs 96 and 104’"^, where the artist has worked out a
small part into detail, probably to avoid confusion. The Timurid
Topkapi scroll ranks among the oldest extant designs but also in
modem Moroccan designs, as seen in the ground-plans from Fez, the
artist tends to help the artisans by writing signs and letters for the Figure 7; Computer Representation of a Vault in the Friday Mosque, Natanz, Iran
required elements into the design. [Graphics: Silvia Harmsen]

A roofed or vaulted rectangular room open to a courtyard. The principal fonn of the iwan
Necipog/lu, Gülru, The Topkapi Scroll, pp. 344/345. developed in the house and palace architecture of the near-Eastem Orient during the late antic
Necipogrlu, Gülru, The Topkapi Scroll, pp. 334, 336, 338, 342. era. The iwan has many ilinctions and is especially important in Persian architecture.

310 311
suggestions for reconstruction by calculating which element
combinations would fit in the collapsed part o f the muqarnas.
In short, we are dealing with the following two key questions:
• 1. Given the ground plan o f a construction, which is a
tiling o f a two-dimensional finite domain, how is it possible to define the
three-dimensional structure o f the original vault. The solution to this
construction problem is the basis to form computer graphic models o f
Figure 8: Ground Plan of the Existing Vault at Natanz, ancient domes, which no longer exist or were never built.
Forming the Basis for the Reconstruction in Figure 7
[Harb 1978] • 2. From the structure o f partially destroyed ground plans or
partially collapsed domes, how can we construct a complete, closed,
O f course, a real man made muqarnas, with all its irregularities,
and historically correct muqarnas within the bounds o f the muqarnas
can never be the same as a virtual model. In the interest o f creating a
theory. The reconstruction problem is much harder to solve and the
display o f sheer virtuosity, the geometry o f a muqarnas was
solution will depend not only on a complete formulation o f all
frequently needlessly complicated by slightly rotating successive
muqarnas construction rules in a proper mathematical framework but
tiers. It is also clear that adaptations might be necessary, when a
also on the comparison o f a possible reconstruction with similar
muqarnas is fitted into an already constructed vault. However, the
muqarnas from the same historical period.
comparison is encouraging. We see that our reconstruction can, in a
sterile way, keep up with its model. Our team, Silvia Harmsen, Susanne Kromker, Michael Winckler
and myself, is developing a video Magic o f Muqarnas^'', which gives
While questions about stmctural integrity and esthetical merit belong
an overview o f different muqarnas styles. This video explains the
to the area of architecture or archaeology, the distinctive properties o f a
construction and reconstruction o f muqarnas and also shows our
muqarnas design or ground plan are the basis of research to analyze
realizations o f computer generated muqarnas
mathematically the geometry o f muqarnas. Mathematics can help us to
decide for every geometric form in the ground plan what the corresponding Dr. Yvonne Dold-Samplonius
muqarnas element is, in which tier this element appears, as well as its
Ruprecht-Karls-Universitat Heidelberg
orientation. As a lot o f element combinations appear more than once, we
are making a database o f known muqarnas, sorted by time and by region. Institute o f Mathematics
An algorithm for rebuilding a muqarnas should first calculate which Im Neuenheimer Feld 288
interpretations fit mathematically.
D-69120 Heidelberg
Secondly, these possible interpretations have to be filtered by
comparing them with muqarnas o f the same time and region. The E-mail: dold@math.uni-heidelberg.de
results of the mathematical analysis together with these two style Web: www.iwr.uni-heidelberg.de/~Yvonne.Dold-
properties will then provide the information for building a computer
graphics representation o f the muqarnas. By having such a tool for Samplonius/07.02.2004
computer reconstruction, we will be able to make suggestions for
reconstructing muqarnas o f which only the design is known. If we are
dealing with a muqarnas, which has partly collapsed, we can make
’’ Dold-Samplonius, Yvonne, Harmsen, Silvia L., Winckler, Michael J., Kromker,
Susanne. 2002. Magic o f Muqarnas, Video about Muqarnas in the Islamic World.
Wilber [1955], p. 73. University of Heidelberg. IWR-Preprint 2002-39.

312 313
Résumés des communications présentées au
colloque dont les textes ne sont pas disponibles.

Abdellatif El Houta (Délégation MEN, El Jadida, Maroc) :


Astronomie populaire et mesure du temps au M aghreb au moyen âge
A côté des formules exactes faisant appel aux zîjs pour calculer
l’heure, les astronomes maghrébins du moyen âge ont mis au point
d’autres procédés approximatifs, plus simples et plus rapides pour
parvenir au même objectif Ces procédés reposent sur la mesure de
l’ombre pendant le jour et sur l’observation des manâzils pendant la nuit.

Le présent travail vise principalement à rendre compte de certains


de ces procédés que nous avons trouvés dans trois des plus appréciées
œuvres de l’Astronomie populaire au Maghreb, à savoir celles d ’Abû
Muqra‘^a(m.l319), d ’al- Jâdin (ml329) et d ’Airghtî(m.l630)

M enso Folkerts (Université de Munich, Allemagne): The use


of the H indu-A rabic num erals on the medieval abacus.
The Hindu-Arabic numerals first appeared in the West at the end
o f the 10th century.They occur in treatises and in pictorial
representations o f the abacus in the Gerbert tradition. Gerbert used
counters on which the numerical value was marked by the Hindu
Arabic numerals. In treatises written either in Gerbert's lifetime or
some decades later (by Bemelinus and Pseudo-Boethius) these
symbols are drawn. Further there are some isolated illustrations o f the
abacus in 11th century manuscripts. In these texts the symbols for the
numerals received special names. The origin o f these names is
unknown, but some of them can be derived from the Arabic.

315
Paul Kunitzsch (Université de Munich, Allemagne): A new P. Pinel et R. Nadal (Université Paul-Sabatier, Toulouse,
manuscript of al-Hassar's Kitâb al-bayân and related remarks on France) : L’interprétation astronomique des Sphériques de
the transmission of the Hindu-Arabic numerals. Ménélaos par Abû Nasr et at-Tüsï

In the first part o f the contribution (in English) a hitherto unknown Les Sphériques ont été écrites par Ménélaos sous la forme d'un traité
manuscript o f al-Hassar’s Kitâb al-bayân is briefly described. The purement géométrique. Cependant, la matière qui y est développée est
étroitement liée aux calculs nécessités par les problèmes astronomiques ;
manuscript is dated 1194 A.D., written in Baghdad. It is the oldest o f the
mais ce lien demeure implicite dans le texte. C'est le mérite des
known manuscripts of the work and contributes, indirectly, to the dating
mathématiciens et astronomes arabo-musulmans, en premier lieu d'Abu
o f al-Hassâr's activity. In the second part (in Arabic) it is shown that this
Nasr ibn Iraq, mais aussi d'at-Tusi, d'avoir compris l'importance pour
manuscript does not contribute to the history o f the Western Arabic l'astronomie de certains théorèmes et de les avoir interprétés explicitement
forms o f the numerals - all the numerals in it are written in the Eastern en ce sens. Nous présenterons cette interprétation en ordonnant les
Arabic form. Special attention is drawn to the fact that until now no théorèmes concernés selon trois groupes : la "vieille sphérique" remontant
specimen of Western Arabic numerals in documents earlier than around à Autolycos, Euclide et Théodose, la trigonométrie sphérique et la
1400 A.D. has been found. It is an important trigonométrie sphérique différentielle.
task for historians of Arabic mathematics to search for earlier documents,
es