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MONICA HELLER ET BONNIE MCELHINNY, LANGUAGE, CAPITALISM,

COLONIALISM. TOWARD A CRITICAL HISTORY, TORONTO,


UNIVERSITY OF TORONTO PRESS, 2017, 310 P.

Annette Boudreau

Éditions de la Maison des sciences de l'homme | « Langage et société »

2019/1 N° 166 | pages 203 à 206


ISSN 0181-4095
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ISBN 9782735124732
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Laurence ARRIGHI et Karine GAUVIN (dir.)
Regards croisés sur les français d’ici
Laval, Presses de l’université de Laval,
collection « Les Voies du français », 2018, 268 p.
Compte rendu de Cristina Petraş,
université Alexandru Ioan Cuza Iaşi, Roumanie
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Ce volume découle de la cinquième édition du colloque bisannuel
Les français d’ici, qui a eu lieu en 2014 à Moncton. Si l’expression fran-
çais d’ici désigne les français d’Amérique du Nord, le déictique permet à
Michel Francard, qui clôt le volume (p. 251-268), de renvoyer à d’autres
français – régionaux, européens – dont il interroge les rapports à la norme
exogène. S’ajoute un article sur les Antilles (André Thibault, p. 149-
171). Quels français d’ici figurent ainsi dans le volume ? Les français
acadiens, le français manitobain, les « variétés nord-américaines de
langue française », le « Canada français et sa langue ».
Sans vouloir à tout prix catégoriser les contributions, là où les éditrices
se sont refusées à le faire, notre lecture du volume tente de construire de
possibles axes d’organisation.
Une première approche prend en compte les deux aspects fonda-
mentaux que sont les pratiques et les représentations. Plusieurs articles
décrivent des pratiques : deux sont consacrés à la prononciation (Sandrine
Hallion et Isabelle Monnin sur le h aspiré, p. 11-44 ; Wladyslaw Cichocki
et Yves Perreault sur l’assibilation, p. 45-63) ; un concerne la gram-
maire (Louise Beaulieu et Cichocki sur l’alternance quand/quand que,
p. 65-85) ; un quatrième porte sur voir (Catherine Léger, p. 87-111) ;
les effets du contact avec l’anglais sont aussi traités (Marie-Ève Perrot,
p. 113-130) ; Thibault s’engage dans la reconstitution historique des faits
de langue et des développements externes. D’autres articles traitent des
représentations et idéologies autour de la langue et partant autour de
l’identité. Parmi eux, certains sont dans la contemporanéité : Hélène
Labelle sur les représentations des variétés nord-américaines dans le
dictionnaire Usito (p. 131-147) ; Laurence Arrighi, Karine Gauvin

© Langage & Société n° 166 – 2019/1


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et Isabelle Violette sur les discours identitaires au Congrès mondial aca-


dien au Madawaska en 2014 (p. 223-250). D’autres articles concernent
des moments historiques : Jean-Philippe Croteau, France Martineau et
Yves Frenette sur les représentations à l’époque du Règlement 17 (p. 173-
197) ; Monnin pour le discours sur la langue suite à la Révolution tran-
quille au Manitoba (p. 199-222).
Un deuxième parcours vise les données et les approches méthodo-
logiques et traditions théoriques. Ainsi, chez Perrot, les interrogations
méthodologiques constituent le centre de la démarche. Les études sur
les représentations et idéologies linguistiques s’orientent vers le lieu par
excellence de cristallisation et de mise en circulation de celles-ci, la presse
(Croteau et al. ; Monnin ; Arrighi et al.). Pour les descriptions de faits de
langue, de nombreux corpus sont constitués d’entrevues semi-dirigées
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(Hallion et Monnin ; Beaulieu et Cichocki) ou en vue d’études de recon-
naissance automatique de la parole (Cichocki et Perreault). Dans les
deux études sur la prononciation, les témoins lisent une liste de mots ou
des phrases. La manière dont se font la stratification et l’échantillonnage
relèvent d’une approche variationniste. Pour l’adéquation de la méthode
de la lecture, si Cichocki et Perreault projettent une étude du même
phénomène « en parole spontanée » comme un élargissement en termes
de styles (lecture vs discours spontané, p. 60), ils reconnaissent les limites
des conclusions tirées à partir de données recueillies selon cette méthode.
Beaulieu et Cichocki prennent en compte le facteur appartenance à la
communauté de l’observateur avec des entretiens intragroupe ou extra-
groupe. À la recherche d’une grosse masse de données, Léger utilise des
exemples de différents corpus acadiens. Cette démarche est complétée
de données d’introspection – exemples forgés soumis aux locuteurs.
Perrot exprime le souhait d’un renouveau dans la collecte de données.
Enfin, on remarquera la présence des corpus métalinguistiques (diction-
naires chez Labelle, témoignages métalinguistiques chez Thibault, dic-
tionnaires et travaux métalinguistiques chez Francard).
Troisièmement, nous résumons l’apport de chaque article à la
recherche sur les français d’ici. Mobilisant les facteurs externes pour
rendre compte de la présence/absence du h aspiré dans leur corpus
manitobain, Hallion et Monnin concluent que seuls les facteurs loca-
lité et niveau socioprofessionnel sont pertinents. Cichocki et Perreault
montrent qu’il faut déplacer l’isoglosse de l’assibilation, souvent invo-
quée pour différencier le québécois de l’acadien : la « forme assibilée »
de /t, d/ relèverait d’un changement en cours, à partir du nord-ouest
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du Nouveau-Brunswick. Seul /d/ dans le corpus connaît la réalisation


affriquée, encore très vivante au sud-ouest de la Nouvelle-Ecosse. Si les
travaux antérieurs montrent une variation quand/quand que, au niveau
syntaxique et pour les facteurs réseau social, sexe, âge, les données d’un
corpus de 1975 permettent à Beaulieu et Cichocki d’affirmer que la
forme quand que est un marqueur identitaire au nord-est du Nouveau
Brunswick. Avec voir en français acadien, Léger illustre un processus
de changement linguistique déjà bien étudié en français du Canada, la
grammaticalisation. L’évolution de la perception à l’évidence fait de voir
un marqueur de « manifesteté », proche de donc, mais aussi des particules
de modalisation -ti et -tu. Le projet de Perrot d’une comparaison des
emprunts dans les français acadiens est très ambitieux et d’une grande
portée théorique et méthodologique. Elle établit déjà quelques jalons
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sur la comparabilité des corpus, sur la catégorisation des phénomènes de
contact. Partant de l’idée que les dictionnaires sont partie prenante dans
l’institution de normes, Labelle montre, à travers une approche com-
parative des marques lexicographiques de diatopismes nord-américains
dans Usito et dans le NPR, que Usito illustre surtout le français québécois
mais fait une place aux autres variétés nord-américaines, notamment
acadienne. L’interprétation de deux témoignages métalinguistiques
d’époques différentes conduit Thibault à des hypothèses sur le parler
des colons des Antilles, les langues des esclaves, le parler dans la com-
munication avec les maîtres. Ce travail fournit aussi des données pour
la description linguistique. Le travail de Croteau et al. s’inscrit dans une
entreprise liant le discours sur la langue et l’émergence d’un discours
identitaire autour de la langue, de la religion, du passé. Lors de l’adop-
tion du Règlement 17, les journaux traditionalistes mettent en avant la
langue comme élément identitaire. La presse libérale insiste au contraire
sur le développement économique des Canadiens français comme fac-
teur d’émancipation. Aussi sur le discours de presse, Monnin fait état
de l’émergence, dans la foulée de la Révolution tranquille, d’un nou-
veau discours identitaire au Manitoba : au nom de la modernité, les
auteurs interrogent le lien entre langue française et religion catholique.
Arrighi et al. suivent un débat récurrent sur l’acadianité des habitants du
Madawaska. À partir de la manifestation de deux « discours identitaires
en concurrence » (brayonne vs acadienne), elles montrent que l’organisa-
tion du Congrès Mondial donne lieu à un changement dans le discours
identitaire de cette communauté : celui-ci va évoluer vers une « conver-
sion à l’acadianité » en vue d’une exploitation marchande de l’identité
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acadienne dans la nouvelle économie. Enfin, Francard constate que,


d’une longue tradition de « stigmatisation » de la variation (surtout géo-
graphique), on est passé à une « légitimation » liée à l’évolution métho-
dologique vers l’approche différentielle. Il s’interroge sur les instances
de légitimation des normes endogènes, sur les rapports de pouvoir qui
influencent le succès d’une position ou d’une autre.
Ce volume offre une belle image de l’état de la recherche sur les
français nord-américains, des approches théoriques et méthodologiques
mobilisées, ainsi que des données. Remarquons pour finir le renforce-
ment de tendances déjà bien représentées ailleurs, comme l’exploitation
de corpus de presse, l’utilisation d’instruments informatiques dans le
traitement des données, la mobilisation d’instruments théoriques rela-
tivement nouveaux comme la notion de grammaticalisation, la prise en
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compte de la circulation des discours et de la manifestation des diffé-
rentes instances énonciatives dans la presse. Pour ce qui est du type de
données exploitées, on pourrait regretter l’absence de données écolo-
giques. On saluera néanmoins les questionnements méthodologiques et
la projection de nouvelles méthodes de collecte de données.

Stéphane BEAUD
La France des Belhoumi. Portraits de famille (1977-2017)
Paris, La Découverte, 2018
Compte rendu de Françoise Gadet, université Paris-Nanterre

Avec ce nouvel ouvrage, le sociologue Stéphane Beaud (SB) est bien dans
la continuité (mais, comme toujours chez lui, de façon renouvelée) d’une
bonne partie de son œuvre antérieure, comme son ouvrage de 2005 :
au carrefour des trajectoires de jeunes peu diplômés, en particulier des
enfants de la classe ouvrière, de l’étude des processus de relégation sco-
laire, ou de l’intégration des descendants d’immigrés…
Il s’agit ici d’une enquête au long cours (2012-2017), démarrée par
les hasards d’une rencontre lors d’une conférence que SB faisait à une
mission locale en banlieue parisienne. L’enquête se fixe sur une famille
de huit enfants, les Belhoumi (pseudo), dont les parents sont arrivés
l’un après l’autre d’Algérie dans les années 1970 : sur les huit enfants,
COMPTES RENDUS / 191

les trois premiers nés en Algérie et les autres en France – aujourd’hui


adultes, tous ont trouvé une place qui leur convient plus ou moins dans
le marché du travail et ont intégré les couches moyennes, selon une
mobilité ascendante « dans le temps long de l’intégration des “secondes
générations” » (p. 318).
Il ne s’agit pas d’une enquête ethnographique au sens propre, ne
serait-ce que parce qu’il n’y a pas de lieu matériel où implanter une immer-
sion, la famille étant dispersée en divers lieux – toutefois, tous en France.
Et pourtant, on n’en est pas très loin : les cinq ans qu’ont duré l’enquête
ont été jalonnés de moyens d’approche qui vont s’avérer complémen-
taires : des entretiens réitérés avec les huit membres de la fratrie (et avec
les parents), à quoi s’ajoutent des rencontres ponctuelles plus ou moins
informelles avec ceux qui sont en région parisienne et une communica-
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tion assidue (dans les deux sens), par courriel, téléphone ou textos avec les
enquêtés les plus motivés. Le résultat de cette «histoire rapportée» (p. 19)
– «rapportée» parce que presque tous les faits dont il est fait état reposent
sur des récits ou des commentaires personnels – construit un tableau des
trajectoires de ces «intégrations» (terme pris avec prudence, et largement
mis en perspective). Dans cette enquête, SB a été constamment secondé
par une précieuse «alliée d’enquête», en la personne de la fille ainée, qui a
joué un rôle déterminant pour embarquer l’ensemble de la famille (SB va
jusqu’à dire que c’est elle qui a «voulu» l’enquête).
La première partie (p. 47-131) analyse les trajectoires des cinq filles
(par ordre de naissance, le groupe des deux ainées puis celui des trois
cadettes), la deuxième partie (p. 133-209) celles des trois garçons (situés
au milieu), et la troisième partie (p. 211-309) explore les rapports à la
politique, à la culture et à la religion de chacun des membres de la fra-
trie, le temps long de l’enquête ayant été inopinément traversé par les
attentats de 2015 et 2016 et leurs conséquences. Enfin, un épilogue
et une conclusion substantielle (p. 317-332) concluent sur l’objectif
annoncé initialement, ébauchant ainsi une sorte de « contre-histoire des
descendants d’immigrés algériens en France » (p. 11). Ils soulèvent en
particulier la question de possibles généralisations, au-delà de l’étude de
cas de cette famille très particulière (occasion, d’ailleurs, de se demander
ce qui la fait particulière…). Au fil des pages, quelques détails nous font
entendre que SB a fait relire des chapitres ou passages à certains des
enquêtés (surtout les deux ainées), et a accepté de bon gré les modula-
tions dès lors apportées – qui ont même parfois été l’occasion de nou-
veaux entretiens ou de demandes de précisions.
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Cet ouvrage est de bout en bout un vrai bonheur de lecture,


les 350 pages s’avalent comme un roman tout en apportant un tableau
subtil au dossier des modalités d’intégration, soulignant la forte diffé-
renciation des destins sociaux, en fonction de nombreux facteurs, diffi-
cilement généralisables : des idiosyncrasies individuelles de chacun, bien
sûr, mais aussi de la place dans la fratrie (les deux filles ainées comme
« locomotives », ressources, autorités morales et constamment soutiens
des petits), du sexe (toutes les filles de la fratrie sont mieux dotées scolai-
rement que les garçons – que leur mode de socialisation plus permissif
prédispose aux difficultés scolaires), de quelques heureuses rencontres
qui ont constitué des étais décisifs (« la figure salvatrice des institutrices »,
pour l’une des ainées, l’encadrement des animateurs de la petite ville
communiste pour l’autre)…
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Ainsi, le tableau du « groupe social clivé » (p. 321) que sont bien
évidemment les deuxièmes générations (comme les autres) n’appa-
raît nullement univoque ou édulcoré, et l’arrière-fond tient compte
des transformations progressives du paysage social et économique qui
a, en une quarantaine d’années, largement changé la donne pour les
classes populaires depuis l’enfance des deux ainées (fin des années 1970
– début des années 1980). Et quelques questionnements se font jour
quant à l’avenir, du fait de « la grande panne de ces trois mécanismes
intégrateurs par excellence que sont l’école, le travail salarié et la mixité
sociale résidentielle » (p. 326). Sans négliger les « contradictions struc-
turelles de l’’intégration’ des enfants d’immigrés maghrébins » (p. 14),
ce portrait d’une famille illustre comment se construisent de nouveaux
« enfants de France » (p. 9) – faisant ainsi aussi penser à l’ouvrage de
Cherfi, à la différence près que ce dernier est une autobiographie sans
réflexion sociologique.

Références citées

Beaud S. & Amrani Y. (2005), Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un


sociologue, Paris, La Découverte.
Cherfi M. (2016), Ma part de Gaulois, Arles, Actes Sud.
COMPTES RENDUS / 193

Patrick BRUNETEAUX
Les mondes rêvés de Georges.
Fabrications identitaires et alternatives à la domination
Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016
Compte rendu de Marie-Anne Paveau, université Paris-13

Dans l’article d’ouverture au collectif qu’ils dirigeaient en 2010,


L’arrière-cour de la mondialisation. Ethnographie des paupérisés (Paris,
Éditions du Croquant), les sociologues Patrick Bruneteaux et Daniel
Terrolle proposaient une véritable sémantique lexicale de la pauvreté.
Ils expliquaient notamment que « le champ de lutte autour de la science
légitime de la “pauvreté” exerce un puissant effet de dispersion dans
le découpage de l’objet » (p. 32) et que les chercheurs et chercheuses
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effectuent une « intrusion sémantique et conceptuelle » dans ce champ
d’analyse en multipliant les catégories : celles de la pauvreté (assistanat,
dépendance), des pauvres déterritorialisés (sdf, sans-domicile, mal-lo-
gés, sans-abris, précaires, jeunes en errance, sans-logis), des « déviants »
(alcooliques, toxicomanes, personnes addictives), des ayants droit (allo-
cataires, rmistes, bénéficiaires), etc. Cette fragmentation du réel de la
pauvreté leur semblait signer la « destitution sémantique » de ceux
et celles qu’ils choisissent d’appeler sous-prolétaires ou surnuméraires
de la mondialisation.
Dans Les mondes rêvés de Georges, Bruneteaux scrute grandeur nature
cette destitution sémantique à partir d’une « étude de cas dans un
temps long », celle de Georges, dont il accompagne les cheminements
et les bifurcations pendant quinze ans. Il s’agit d’une « ethnobiographie
couplant récit de vie et suivi ethnographique » d’un homme d’origine
populaire, alcoolique, « devenu ce que le langage courant appelle un
“sans domicile fixe” » (p. 25). Ce que l’enquêteur observe pendant ce
long compagnonnage, c’est le contraire d’une destitution : en effet,
Georges ne cesse de « se déprendre du destin social » (p. 14) et de contes-
ter les termes que l’état social et la recherche sociologique, pratiquant
une « segmentation culturaliste » (p. 17) lui attribuent : errance, vagabon-
dage, marginalité. Cette déprise, il la réalise en produisant des discours,
que l’auteur nomme onirisme social et qu’il définit comme « l’effet de
la tension sociale entre un ordre ordinaire induisant des souffrances et
la disposition conséquente à la subjectivation ou, dans le langage com-
mun, à des “prises de conscience” » (p. 11). Il précise : « Ces prises de
conscience ne sont pas seulement les mises en dérision des puissants ni
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les résistances syndicales ou politiques, mais la mobilisation du “discours”


du “sujet” : l’imaginaire, l’espoir, le rêve deviennent des dispositions, des
schèmes particulièrement “producteurs” ouvrant sur des pratiques sym-
boliques (identités plus ou moins fictives) ou des actions (changements
de modes de vie) » (p. 11). L’onirisme social « favorise alors un certain
nombre de créations imaginaires à propos de soi (récits de faits enjolivés
ou grandioses) qui participent d’identités imaginées ou sont au principe
de passages à l’acte vers d’autres formes d’existence » (p. 11). On com-
prend donc que cette biographie sociologique de Georges intéresse les
spécialistes des dimensions sociales du langage.
Les cinq chapitres explorent les voies et les formes de cet onirisme social,
qu’il faut prendre au sérieux dit l’auteur, car il possède une double fonction
de «discours apaisant et d’orientation des conduites vers un ailleurs» (p. 12).
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Le premier chapitre, «Voyage de l’ouvrier d’usine vers le prolétariat
“libre” : des attentes portées par la migration familiale aux effets individués
de Mai 68», tourne autour de la notion de bifurcation, qui a pour objectif
d’éviter le misérabilisme de la rupture ou de la chute en insistant sur l’acces-
sion à des altérités. «Au début c’est la honte, explique Georges en parlant
de la vie à la rue. Te trouver dans une situation comme ça. Tu paniques, tu
te caches. Et puis tu ne peux pas te cacher tout le temps. Il faut bien que tu
sortes. Petit à petit c’est une réadaptation à cette situation» (p. 93). Le cha-
pitre 2 est consacré à l’alcoolisme, que Bruneteaux considère comme «révé-
lateur de sens biographiques de Georges». L’itinéraire alcoolique de Georges
est remarquable puisqu’il finit par faire un DU d’alcoologie et rédige un
mémoire sur le sujet. Il acquiert donc une compétence professionnelle et
discursive à partir d’une expérience de souffrance et de misère, compétence
«de type charismatique», estime l’auteur. Le handicap, transformé par le
discours scientifique universitaire, devient une ressource, le «sdf buveur»
devient un «expert en alcoologie» : «Cette forme d’autosacrement édifie son
parcours biographique onirique, revanche sociale qui procède d’une logique
de rachat et d’héroïsation supposant une montée en puissance, une initia-
tion solide» (p. 151). Le chapitre 3, «Vivre et survivre entre contraintes et
altérités : les circulations de Georges dans les mondes populaires», a pour
but de défaire l’essentialisme de la condition ouvrière et l’homogénéité des
«mondes décadents des surnuméraires» (p. 163). L’enquêteur recense et
décrit minutieusement les voyages de Georges dans ses différents mondes :
mondes économiques (salariat, intérim, carrière d’assisté dans le champ de
l’urgence sociale, carrière dans le monde du prolétariat rebelle), traversée
des mondes par la sexualité, circulations dans les domiciles (domiciles de la
COMPTES RENDUS / 195

Bohème, de la protection, de l’autre). Le chapitre 4, «L’onirisme social dans


les classes populaires : entre fictions nourricières et biographie d’altérité»,
porte spécifiquement sur le statut et les fonctions des discours de Georges,
récits héroïques, épopées personnelles, histoires rocambolesques. C’est un
chapitre fort et novateur, qui détaille les formes discursives de l’onirisme
social et propose aux linguistes des éléments contributifs à une approche
discursive ou sociolinguistique du prolétariat ou de la vie dans les marges.
Pour l’auteur, les discours de Georges ne sont pas seulement des enjolive-
ments d’une vie de misère, ils lui permettent de mobiliser «plus fondamen-
talement un discours de légitimation de sa vie de prolétaire errant, hors de
l’usine» (p. 242). Il explique : «À l’opposé du dualisme domination/liberté,
le concept d’onirisme social aide à penser les marges de manœuvre dans
les marges de la domination» (p. 242). Ce phénomène est selon lui encore
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rarement traité par les chercheruses et chercheurs en sciences sociales plus
habitués à l’élaboration de classifications du réel ou à son traitement statis-
tique. Mais il est fondamental pour comprendre un itinéraire comme celui
de Georges, entre individuel et collectif : «[…] penser le rêve social suppose
de le situer autant dans l’espace des pratiques symboliques collectives que
de l’ancrer dans les cheminements confus et bricolés des habitus individuels
ouverts sur le fantasme, l’imaginaire, l’invention au confluent d’un social qui
produit des souffrances sociales et d’un monde psychique qui recherche ce
qui fait du bien» (p. 244). L’étude des deux formes principales d’onirisme
de Georges est particulièrement intéressante : d’une part l’épopée person-
nelle, constituée des deux discours de la «reconversion du malheur en bon-
heur et [de] la fabrication de rôles sociaux légitimes» (p. 269); d’autre part
l’héroïsme par procuration, qui vise à s’héroïser par la rencontre avec des
figures sociales perçues comme flamboyantes. Le dernier chapitre, «Déprises
et prises sur la vie», invite la sociologie des pauvres à repenser le destin des
sous-prolétaires en pensant «la quête existentielle des fractions dominées, à
propos desquelles on pense à tort qu’elles sont privées de la faculté d’imagi-
ner un autre monde» (p. 300), et non plus seulement en portant le regard
sur leurs conditions de vie. L’enquête doit se poser «au carrefour de la souf-
france et de la transcendance» (p. 303) pour pouvoir rendre compte de ce
«vaste espace des possibles» ouverts aux dominés (p. 307).
Cet ouvrage propose une véritable saisie de l’expérience de vie de
Georges, loin des fragmentations lexicales qui la présenterait comme
un feuilleté de manques (sans-domicile, sans travail, sans famille…).
Georges n’est pas un « sans » : c’est un sous-prolétaire avec des chemine-
ments, des bifurcations, des imaginaires ; en un mot, une vie.
196 / COMPTES RENDUS

James COSTA
Revitalising Language in Provence: A Critical Approach
Wiley-Blackwell, Publications of the Philological Society, 2016, 186 p.
Compte rendu de Médéric Gasquet-Cyrus, université d’Aix-Marseille

Cet ouvrage, qui s’ouvre sur une préface de Lenore A. Grenoble (uni-
versité de Chicago) et qui s’appuie sur une thèse présentée en 2010 sous
la direction de Marinette Matthey, offre à la fois une analyse théorique
et critique des mouvements de revitalisation linguistique (RL) et l’étude
de cas détaillée de la Provence, à partir d’une approche ethnographique
de longue durée incluant une large dimension historique. Il est découpé
en 10 chapitres regroupés en 3 parties : « Revitalising » (chapitres 2 à 4),
« Conflict in the occitan south of France » (chapitres 5 à 8), « Legitimacy »
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(chapitres 9 et 10), encadrés d’une introduction et d’une conclusion,
avec un index et une bibliographie de plus de 400 références.
Le chapitre introductif (« Researching language revitalisation from
a sociolinguistic perspective ») pose le cadre théorique en avançant que
les mouvements de type « language revival » constituent avant tout des
luttes pour le pouvoir entre des groupes qui ne préexistent pas mais
qui sont au contraire façonnés tout au long du processus. En suivant
Bourdieu, l’auteur pose l’idée centrale selon laquelle ces mouvements
concernent essentiellement une « lutte pour les classifications ». C’est ce
processus qui sera finement décrit tout au long du livre, à partir de dif-
férents exemples dans le monde et dans l’histoire, et surtout à travers le
cas de la Provence.
Le chapitre 2 (« Language revitalisation: A genealogy ») retrace
l’émergence de cette thématique en vogue depuis les années 1990, avec
un retour aux sources chez les philologues et dialectologues en Europe
puis chez les anthropologues nord-américains autour des langues
amérindiennes ; sont aussi évoqués Fishman et la notion de Reversing
Language Shift et l’émergence, depuis les années 1980, essentiellement
dans le champ de la linguistique, de travaux sur la diversité linguistique,
la documentation et le supposé impact sociétal de la linguistique.
Le chapitre 3 (« Defining language revitalisation ») passe en revue les
définitions de la RL et en montre le manque de solidité théorique glo-
bal, la langue y étant souvent vue comme un code clos dont on pourrait
évaluer quantitativement l’usage et donc la perte d’usage. Ces définitions
sont souvent alimentées par des valeurs morales et, après une « prise de
conscience », par une certaine « sympathie » que le linguiste éprouve pour
COMPTES RENDUS / 197

une cause qu’il s’agirait de défendre pour le bien-être de l’humanité.


Afin de retourner vers un passé idéalisé (construit comme un mythe
dans lequel un groupe homogène aurait parlé « la langue »), on établit un
diagnostic et on cherche un remède pour restaurer l’usage de la langue,
la revitaliser. Costa montre bien que le discours sur la revitalisation fonc-
tionne comme un régime de vérité à la Foucault, soit un ensemble de dis-
cours tenus pour vrais dans certaines conditions sociales et historiques,
sans que leur véracité soit remise en question puisqu’ils légitiment des
actions considérées comme bonnes en elles-mêmes : sauver les langues
du monde et la diversité linguistique ; le chapitre se conclut sur une
approche critique de ces discours.
Le chapitre 4 (« Revitalisation as recategorisation ») présente les
idées-forces du livre à partir notamment des travaux de l’anthropologue
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Anthony F. C. Wallace (1923-2015) et des arguments de Bourdieu selon
qui les divisions du monde social sont imposées et légitimées par des
discours et des catégorisations. Costa pose ainsi que la RL (i) en tant que
mouvement social, concerne essentiellement la possibilité de constituer
des groupes ; (ii) est la conséquence d’un contact social ; (iii) est fonda-
mentalement une lutte pour les classifications, avec la recherche d’un
certain pouvoir pour imposer de nouvelles catégories ; (iv) ne concerne
pas prioritairement les langues mais se présente plutôt comme un pro-
jet sociétal autour duquel un groupe essaie de se constituer, en prenant
la langue comme terrain privilégié.
La deuxième partie est consacrée à l’analyse détaillée du conflit
autour de l’occitan dans le sud de la France.
Le chapitre 5 (« Does context stink? »), l’un des plus stimulants, pro-
pose de circonscrire l’objet d’étude en interrogeant la notion de contexte.
Loin des habitudes consistant à faire du contexte un arrière-plan disso-
ciable de l’objet, Costa explique que le contexte n’est pertinent que s’il
permet d’alimenter l’analyse ; en l’occurrence, il convient dans le cas de
l’occitan de s’intéresser aux discours, aux récits et aux mythes fonda-
teurs qui justifient l’action des groupes revendiquant des actions de RL.
La portée générale de ce chapitre mériterait qu’il soit lu par un maxi-
mum d’étudiants et de chercheurs, pour éviter de tomber dans l’écueil
du contexte « décor ».
Le chapitre 6 («What the Occitan language movement is up against:
the French nationalist and linguistic project ») fournit les éléments sur
lesquels les récits de RL sont façonnés en Provence : la construction au
fil des siècles en France d’un rapport Nord/Sud, la perception des gens
198 / COMPTES RENDUS

du Sud comme « différents », la fabrication des langues de France, ou


plutôt de la seule langue considérée comme telle, le « français » (les autres
étant classées comme « non langues », ou patois), etc.
Le chapitre 7 (« Reviving Occitan ») décrit la construction du mythe
fondateur de l’occitan au xixe siècle à travers ses racines historiques,
l’émergence, bien des siècles auparavant, de discours autour du proven-
çal/de l’occitan, la fondation du Félibrige, et surtout l’importance de la
géographie avec la tentative d’inscrire la langue dans un territoire qu’il
s’agit de représenter en discours ou sous forme cartographiée.
Le chapitre 8 (« Internal struggles ») montre que les tensions entre
groupes se retrouvent également au sein des mouvements de RL, comme
c’est le cas autour de l’occitan en Provenc. Des débats orthographiques
ayant mobilisé le Félibrige d’un côté et l’Institut d’études occitanes de
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l’autre, aux récentes décisions politiques symboliques régionales, en
passant par un débat sur le statut du provençal (langue ou dialecte de
l’occitan ?) et l’inscription de la RL dans la mouvance plus large des dis-
cours sur les langues en danger, la question de la RL en Provence est
l’objet de luttes entre groupes variables au fil du temps et des objectifs.
La dernière partie, (« Legitimacy »), repose sur deux chapitres consa-
crés aux locuteurs, moins convaincants au niveau des analyses des entre-
tiens. Le chapitre 9 (« Legitimate language and traditional speakers »),
évalue le rôle ambigu des locuteurs, perçus comme « authentiques » ou
« illégitimes » selon les cas, ce qui vaut aussi pour les enfants concernés
par le chapitre 10 (« Children as ambiguous participants in language
revitalisation ») : s’ils sont censés représenter le futur de la langue, ils ne
sont pas toujours déclarés légitimes lorsqu’ils utilisent des formes de la
langue considérées comme non authentiques, ce qui les rapproche des
« new speakers » abordés dans le chapitre précédent.
La courte conclusion («Wrestling with classifications in a world of
signs ») résume le propos général du livre et montre que les questions
de langues se prêteront encore longtemps à des luttes entre groupes cher-
chant à imposer leur légitimité.
Alors que ce livre pourrait sembler a priori destiné aux chercheurs d’un
champ (la RL) ou d’un terrain (la Provence), on a tout intérêt à le lire
comme un ouvrage de portée générale. Il propose en effet un solide cadre
théorique et critique utile pour tout travail d’analyse des «questions lin-
guistiques» dès lors qu’on veut bien les envisager au-delà d’une (socio)lin-
guistique simpliste qui croit qu’il existe des «langues», des «groupes» des
«sociétés»; enrichi par un éclairage anthropologique, cet excellent texte
COMPTES RENDUS / 199

nous invite à analyser avec finesse et rigueur ces débats qui, tout en se
jouant sur le terrain linguistique, dépassent la langue et les langues.

Valéry DEBOV
Rimes de rap français. Abréviations, sigles et acronymes
Paris, L’Harmattan, 2018, 672 p.
Compte rendu de Françoise Gadet, université Paris-Nanterre

Valéry Debov, à qui l’on doit déjà plusieurs ouvrages prenant pour don-
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nées des chansons de rap français, revient ici avec un nouveau diction-
naire. Il faut dire qu’il a su constituer un très gros corpus, exceptionnel,
à base de chansons de rap : on sait en effet par ses ouvrages précédents
(mais ce n’est pas reprécisé dans celui-ci), que ce linguiste lexicologue
russe, enseignant de langues romanes, a répertorié, en tenant compte à la
fois des versions orales et écrites des chansons, des textes de rap français
dont il pouvait disposer depuis l’année 1980 (soit les débuts de l’émer-
gence du genre en France). La liste donnée en fin d’ouvrage fait état de
pas moins de 480 « auteurs et groupes de rap français analysés » (p. 669)
– soit à la fois des chanteurs créatifs et d’autres au rap plus commercial.
On laissera au préfacier Christophe Rubin, spécialiste de chansons,
de poésie et de rythme, le soin de faire savoir à quel point ces textes
s’avèrent selon lui susceptibles « d’entremêler les accentuations et les sys-
tèmes de rimes tout en faisant interférer plusieurs niveaux de significa-
tion imagée » (p. 10).
Après celui qui répertoriait les mots en verlan, l’objectif de ce dic-
tionnaire est de faire la liste des abréviations, sigles et acronymes présents
dans le corpus. Les procédés illustrés sont les apocopes, les aphérèses, la
siglaison et les acronymes, derrière lesquels se profilent aussi d’autres
procédés créatifs, comme le verlan, bien représenté dans les chansons de
rap, ou les suffixations exubérantes.
Chaque entrée vedette, donnée en gras, est suivie de sa prononcia-
tion (attestée par la ou les version(s) orale(s)), de la catégorisation gram-
maticale, de l’indication des mots ayant servi de base aux troncations
ou des complexes initiaux des sigles et acronymes (par exemple, négo
ou négoc’, de négociation ; tin-m, de matin). Suivent alors des exemples,
200 / COMPTES RENDUS

classés en fonction des séries d’unités lexicales faisant rime (ou écho)
avec le mot (par exemple, 4 rubriques différentes pour GHB, « acide
gamma hydrobutyrique, produit stupéfiant inodore ») – les exemples
sont évidemment référencés. L’entrée s’achève sur la liste des auteurs
ou groupes chez qui le mot a été trouvé ; enfin viennent les synonymes
éventuels. Dans sa brève introduction de trois pages, Debov considère
que cette façon de procéder permet d’illustrer « le potentiel rimique du
mot-vedette exploré » (p. 21).
Les faits ici répertoriés intéresseront peut-être moins les sociolinguistes
que les lexicographes ou les poéticiens. Mais ils contribuent certainement
à rendre plus compréhensible le sens de certains textes de rap, tout en en
suggérant leur possible puissance créative. Par l’ampleur et l’originalité du
corpus, ce dictionnaire constitue une curiosité à consulter surtout pour la
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richesse des exemples extraits de ce corpus considérable, qui illustrent en
même temps bien d’autres faits de langue dignes d’attention.

Charles GOODWIN
Co-Operative Action
Cambridge, Cambridge University Press, 2017
Compte-rendu de Luca Greco, université de Lorraine, CREM EA 3476

Charles (Chuck) Goodwin est l’une des références majeures dans le


domaine de l’analyse conversationnelle, de l’anthropologie linguistique
et de la multimodalité. Professeur de Communication Studies à l’univer-
sité de California à Los Angeles (UCLA), il a contribué avec son esprit
original et aigu à renouveler plusieurs domaines de recherche au sein
des sciences sociales : la vision, la dimension matérielle et spatiale du
contexte, la cognition située et socialement distribuée, la participation,
la dimension épistémique dans la conversation, et les travaux sur l’apha-
sie, qui ont redonné de l’agentivité sociale et linguistique à des acteurs
possédant un vocabulaire très limité.
On peut considérer l’ouvrage Co-Operative Action comme le travail
de toute une vie consacrée à l’étude des interactions et des relations entre
action, langage et culture. Ce travail commence à la fin des années 1970
avec son directeur de thèse Klaus Krippendorff, puis il se nourrit de
COMPTES RENDUS / 201

collaborations et d’échanges avec Gregory Bateson, Erving Goffman,


William Labov, Gail Jefferson, Harvey Sacks et Marjorie Harness
Goodwin et se termine en 2018 à la suite de son décès, peu de temps
après la publication de cet ouvrage, véritable testament intellectuel.
Il s’agit d’un ouvrage original, absolument surprenant et résolument
anthropologique. Son ambition est d’identifier ce qui caractérise la
socialité humaine, ce qui nous rend si uniques mais aussi irréductible-
ment liés aux autres espèces vivantes.
Dans cet ouvrage, Goodwin défend l’idée que l’un des traits qui
caractérise l’espèce humaine est l’utilisation de ressources anciennes pour
construire de nouvelles actions, de nouveaux objets, matériels ou symbo-
liques. À partir de cette idée, qui prend appui sur les travaux de bio-sé-
mioticiens (Uexküll, Favareau), d’anthropologues (M. H. Goodwin,
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Ingold, Kohn), et de phénoménologues (Schutz, Heiddeger, Husserl,
Merleau-Ponty), son ouvrage s’ouvre avec un parallèle fulgurant. Ce que
les acteurs sociaux font dans l’interaction, comme mobiliser et transfor-
mer des ressources linguistiques déjà utilisées par d’autres dans un passé
plus ou moins proche, est comparable à la façon dont, dans l’histoire
matérielle, une hache est créée à partir de l’assemblage entre des objets
déjà existants, comme la pierre, le manche en bois et des lanières en cuir.
Ce procédé est appelé « co-operation », à distinguer, bien qu’il y soit évi-
demment lié dans certains cas, de la cooperation. En effet, la co-opération
ne concerne pas uniquement des pratiques coopératives. Elle peut inter-
venir également dans des situations dans lesquelles un conflit émerge
entre les participants et participantes dans l’interaction. La co-opération
rend compte d’un mécanisme de répétition, d’accumulation progressive,
voire d’incorporation, et en même temps de transformation, des formes
linguistiques utilisées par les participantes et participants. En s’inspirant
entre autre d’une vision dialogique (Dubois) et émergentielle (Hopper)
de la syntaxe, il fait aussi référence par ce même procédé à la façon dont
les participantes et participants construisent des actions avec des acteurs
sociaux les ayant précédés en action dans le temps. Cela s’opère sur une
multiplicité de niveaux spatio-temporels : la structure incrémentale de
l’énoncé, la façon dont le tour se construit dans le temps de l’interaction,
les possibilités offertes par la structure d’une langue, ce qui rend ces pro-
cédés d’appropriation et de transformation possibles mais aussi différen-
ciés selon les langues et leurs structures, et la maîtrise linguistique dont
fait preuve un individu au cours de sa vie.
202 / COMPTES RENDUS

Les données sur lesquelles s’appuie Goodwin proviennent d’une vie


entière consacrée à l’analyse des pratiques langagières dans une grande
diversité de contextes : des conversations en famille, dans des espaces
de travail parfois très complexes (à l’aéroport, sur un site de fouilles
archéologiques, entre océanographes sur un bateau, dans des labora-
toires scientifiques, en plein air ou encore au tribunal). L’ouvrage est
d’ailleurs, d’une façon intéressante, à l’image du concept qu’il présente.
En effet, Goodwin y reprend ses données et analyses depuis le début de
sa carrière, à la lumière du concept de co-opération. C’est ainsi que nous
assistons à une réutilisation-transformation de tout son travail, un regard
à la fois rétrospectif et prospectif sur la conception qu’il porte à l’étude
des pratiques sociales.
Au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture de cet ouvrage,
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nourri de transcriptions au format sans cesse ajusté aux besoins de l’ana-
lyse, dans un processus créatif qui mobilise captures d’écran, dessins,
flèches, nuages – ce qui les rend comparables à des story-boards pour
le cinéma ou à des BD – le concept de co-opération se complexifie en
exemples et en références théoriques. On comprend bien que la volonté
de Goodwin n’est ici pas uniquement de rendre compte, avec ce concept,
des pratiques de réutilisation et de transformation des ressources lin-
guistiques lors d’un échange en face à face. Le caractère co-opératif de
l’action investit aussi la matérialité de l’espace et des objets que nous
mobilisons dans l’interaction. Ainsi, dans sa vision, l’espace que nous
occupons et les objets que nous manipulons au cours des échanges quo-
tidiens sont porteurs d’une histoire qui nous dépasse, ils configurent et
projettent nos actions tout en étant, (ré)utilisés et transformés par nous.
Cette volonté d’étendre la portée heuristique du concept de co-opération
à toute forme de réutilisation et de transformation culturelle, que ce soit
à un niveau symbolique mais aussi matériel, se décline à la fois avec une
conception relationnelle des objets et de l’espace et avec une perspective
historique des pratiques sociales. En considérant les objets et les espaces
comme des entités non séparables des sujets qui les manipulent et qui
les occupent, il est amené à repenser les unités d’analyse de l’inter-
action – certainement pas le tour ou la séquence isolés de leur contexte
matériel et culturel, mais ce qu’il appelle tantôt le système d’activité
situé, d’inspiration goffmanienne, tantôt le Umwelt, terme emprunté
à la biosémiotique (Uexküll). C’est cette complexité dans l’articula-
tion entre ressources sémiotiques si différentes et parfois à des niveaux
spatio-temporels multiples, en face-à-face mais aussi à distance, ou en
COMPTES RENDUS / 203

faisant référence à des acteurs et à des ressources situés dans un passé


plus ou moins proche, que Goodwin dépasse définitivement la centralité
du caractère face-à-face de l’interaction, son caractère hic et nunc mais
aussi la dimension anthropocentrique des échanges interactionnels. Du
fait qu’il s’inspire d’anthropologues, de sémioticiens et de philosophes,
nous avons l’impression en lisant cet ouvrage que les interactions entre
humains constituent une partie assez mince du circuit interactionnel
qui investit le monde dans lequel nous vivons et qui est peuplé par une
multitude d’espèces vivantes, végétales, animales, et de ressources aussi
bien matérielles que spatiales. C’est en ce sens que Goodwin déplace
avec cet ouvrage le focus des recherches sur l’interaction de l’ordre inter-
actionnel (qui a caractérisé une large partie de la littérature depuis les
années 1960) vers ce que l’on pourrait appeler l’ordre du vivant. De ce
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fait, il nous invite à repenser aussi bien l’objet des recherches sur l’inter-
action que leur méthodologie, en investissant non seulement les corps
des acteurs en interaction mais aussi l’historicité des pratiques, les objets,
les textes et l’espace que nous manipulons, et les autres espèces vivantes
avec lesquelles nous interagissons.
C’est en ce sens que Chuck Goodwin nous laisse, avec cet ouvrage,
un livre absolument novateur, qui fera sûrement bouger les contours des
études sur l’interaction mais aussi, de façon plus large, la nature de nos
objets, en nous invitant à une pensée plus créative et plus originale.

Monica HELLER et Bonnie MCELHINNY


Language, Capitalism, Colonialism. Toward a critical History
Toronto, University of Toronto Press, 2017, 310 p.
Compte rendu de Annette Boudreau, université de Moncton

La préface de l’ouvrage de Monica Heller et Bonnie McElhinny, intitulée


« Hope », s’ouvre par une carte de vœux avec un message d’espoir, fragile
et nécessaire et qui exige un effort concerté. C’est par le prisme des idées
sur le langage et des imbrications de celui-ci dans la fabrication et le déve-
loppement des inégalités sociales qu’elles vont entreprendre leur projet.
L’ouvrage propose un récit du parcours des idées linguistiques à tra-
vers le temps qui mobilise aussi bien les travaux sur la grammaire de
204 / COMPTES RENDUS

Pãnini, que ceux de Boas, Saïd, Bourdieu, Bauman et Briggs, Gumperz


et Lafont, pour n’en nommer que quelques-uns. Il constituera une réfé-
rence pour qui veut comprendre les mécanismes du colonialisme et de
l’impérialisme, leurs effets sur la façon de catégoriser les individus et leurs
liens avec les idéologies linguistiques dans divers contextes politiques et
économiques. Pour illustrer ces phénomènes, l’approche multidiscipli-
naire mène les auteures (désormais MH et BM) à proposer une histoire
des sciences du langage qui tient compte des intérêts et des motivations
de scientifiques de diverses époques.
Des éléments sociobiographiques accompagnent la présentation de
chercheurs qui ont marqué les études en anthropologie et en sociolin-
guistique, ce qui rend compte de leur positionnement et met en lumière
les ressorts de telle pratique ou approche scientifique. Selon ce prin-
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cipe, MH et BM commencent l’ouvrage en explicitant les liens entre
leurs intérêts et leur histoire respective. Elles enseignent à l’université
de Toronto. BM, américaine d’origine, issue d’une famille ouvrière de
six enfants (des filles), a été conscientisée aux questions liant le genre,
les classes sociales et la race ; elle a écrit une thèse sur les pidgins et les
créoles et le rôle joué par les idéologies linguistiques dans leur construc-
tion et les représentations qui en découlent. MH est née au Canada d’un
père chirurgien et d’une mère sociologue. Ses grands-parents paternels
sont arrivés au Canada avant la Première Guerre mondiale, faisant partie
des Juifs qui ont échappé aux pogroms d’Europe de l’Est ; sa mère a fui
l’Allemagne nazie en 1940. MH a été sensible aux conflits linguistiques
des années 1970 au Québec et a vite compris le lien entre les pratiques
linguistiques et les phénomènes d’inclusion/exclusion. Elle a écrit une
thèse sur le rôle de l’État dans les changements ethnolinguistiques au
Canada, avec comme fil conducteur les inégalités sociales. MH et BM,
inspirées par les travaux de Saïd (1978) sur l’orientalisme et le colonia-
lisme, se positionnent d’emblée dans les marges, avec ceux qui se sentent
« out of place », selon la formule de ce dernier.
S’appuyant sur des voix différentes d’Orient et d’Occident et s’éten-
dant sur cinq siècles, du xve siècle à aujourd’hui, l’ouvrage est divisé en
trois sections non linéaires organisées selon le principe « walking backward
into the future » (p. 14). Deux aspects sont privilégiés : 1) la langue
comme ressource et 2) son rôle dans les processus de légitimation/délégi-
mation analysé à partir des mots clés idéologies, hégémonies et généalogies.
Ces thèmes ont alimenté les débats linguistiques à différents moments
de l’histoire, les idéologies pouvant inclure les idées sur le genre, la nation,
COMPTES RENDUS / 205

la classe, la race, les hégémonies permettant de saisir comment les locu-


teurs intériorisent les processus qui mènent à leur propre domination, et
les généalogies dans l’optique de Bauman et Briggs (2003), qui délestent
la notion d’universel, montrant au contraire comment et pourquoi cer-
taines idées sur la langue sont construites, deviennent dominantes, sont
contestées, puis revitalisées.
La première partie, sur l’impérialisme linguistique, comprend deux
chapitres, le premier sur le rôle des religions dans la colonisation des
indigènes et sur l’expansion de certaines langues (p. 39) au détriment
de celles de ces derniers, considérées comme barbares et non utiles. MH
et BM montrent comment l’articulation traduction/conversion a servi les
missionnaires au Canada, la traduction laissant entendre qu’une langue
peut être traduite sans en perdre le sens, avec, comme sous-entendus,
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l’idée que la perte d’une langue serait anodine et que les différences entre
les humains seraient minimes, si bien qu’il paraît naturel de convertir les
indigènes (p. 29), et ce jusqu’au début du xxe siècle. Le second chapitre
analyse le rôle joué par la philologie comparative au xviiie siècle sur la
délimitation des frontières géolinguistiques, discipline qui a pavé la voie
à la construction de nationalismes à langue unique et homogène (les
vraies langues) d’où étaient exclus les mélanges, non écrits (les pidgins
et les créoles), l’écriture et l’alphabet étant les critères définitoires des
langues « civilisées » (p. 69-74).
La seconde partie, sur la construction des États-Nations en Europe
au xixe siècle, explicite les liens entre langue et nation, celles-ci consi-
dérées alors comme organiques et unitaires, et les phénomènes d’exclu-
sion liés aux pratiques linguistiques. L’exemple de la France permet aux
auteures d’examiner ces effets, à la fois par la mise en examen du rôle
des Lumières (la raison et l’universel) au xviiie qui se substituait au reli-
gieux, et celui du savoir romantique en littérature avec en son centre
une nature présentée comme naturellement bonne, les deux marqués par
l’équation « une langue (innée), une culture, une histoire, un territoire »
(p. 95-102). La fin du xixe siècle correspond aussi à l’émergence de la
dialectologie ou de la géographie linguistique avec les frontières délimi-
tant les usages. Les auteurs montrent avec brio comment le développe-
ment du fascisme n’est pas éloigné des théories nationalistes reliant une
langue à une culture particulière et comment celles-ci ont servi à accen-
tuer la racialisation des rapports (p. 150-153). Un bel exemple en est la
façon dont les propagandistes du nazisme ont usé de ces concepts pour
construire l’idée d’une race supérieure, avec les résultats que l’on sait.
206 / COMPTES RENDUS

La dernière section, sur la langue dans le marché néolibéral


d’aujourd’hui depuis les années 1950, propose un portrait de la socio-
linguistique telle que développée et pratiquée depuis les années d’après
guerre, surtout aux États-Unis. Le récit des démêlés de Jakobson avec le
FBI pendant le maccarthysme (p. 167-171), où certains linguistes pro-
venant des pays de l’Est ont été sous surveillance, est passionnant. Suit
une discussion sur le développement de la sociolinguistique américaine
dans les années 1960 et 1970 à partir des figures de Gumperz, Labov et
Hymes, linguistes qui ont voulu réduire les inégalités sociales, mais sans
tenir compte des conditions de production de ces différences.
En plus de présenter les écoles et certaines des théories majeures qui
ont marqué la linguistique en fonction de leur rôle à différents moments
de l’histoire, les auteures analysent comment ces dernières, loin d’être
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abstraites, sont ancrées dans l’histoire individuelle et collective, inter-
viennent dans les modes d’appartenance, façonnent les constructions
identitaires et construisent les rapports d’altérité et/ou d’étrangeté. Le
local et l’international sont intimement liés et les politiques écono-
miques et sociales élaborées par les puissances mondiales ne sont pas sans
effets sur les pratiques langagières, comme le montre le dernier chapitre
sur le néolibéralisme.
La période semble propice aux études intersectionnelles qui per-
mettent d’appréhender la complexité des phénomènes linguistiques et
de développer des stratégies pour réduire les inégalités, d’où le retour
en conclusion sur l’espoir (HOPE) d’imaginer des mondes autres, grâce
aux et malgré les nouvelles technologies.
Texte foisonnant, l’ouvrage propose un portrait inédit de l’histoire
des sciences du langage par le regard critique qu’elle porte sur elle et par
la pertinence des questions soulevées.
COMPTES RENDUS / 207

Orest WEBER
Migration et communication médicale.
Les difficultés de compréhension dans les consultations
centrées sur les douleurs chroniques
Préface de Celia Roberts, Limoges, Éditions Lambert-Lucas, 2017, 312 p.
Compte rendu de Nathalie Garric (université de Nantes & CoDiRe) et
de Frédéric Pugnière-Saavedra (université de Bretagne-Sud & PREFics)

Cet ouvrage résulte d’une recherche doctorale de huit ans sur les dif-
ficultés de communication entre professionnels de la santé et usagers
migrants dans des consultations cliniques spécialisées du réseau hospi-
talier de la Suisse romande. Son objectif général consiste à mieux com-
prendre, identifier et théoriser les implications de la diversité sociolin-
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guistique des patients sur les interactions médicales et la qualité des soins.
C’est aux douleurs musculo-squelettiques chroniques, problème de
santé majeur inscrit dans un paradigme thérapeutique multidimension-
nel et pluridisciplinaire, que se consacre ce livre. Douleur et chronicité
sont ici associées à une complexité communicationnelle et relationnelle
forte et trouvent une population migrante nombreuse. Ces deux facteurs
sont hypothétiquement mis en relation de causalité : « Les difficultés
de communication médecin-patient liées à la diversité des patients au
plan sociolinguistique défavoriseraient certaines catégories de migrants
de l’accès aux soins et de la qualité des soins. » (p. 34)
L’auteur aborde un problème sociétal d’une vive actualité à plu-
sieurs points de vue et s’inscrit dans une évolution de la recherche en
santé glissant d’un modèle paternaliste de la relation de soins vers un
modèle plus humaniste qui privilégie l’approche centrée sur le patient et
définit de nouveaux critères d’évaluation de la qualité des soins. Il rap-
pelle que ce type de consultations multiculturelles et plurilingues a vu
l’émergence de formations spécialisées (Communication skills Trainings,
Cross-cultural competence) et le recours à l’interprétariat qui est souvent
appliqué de manière uniforme sans tenir compte des spécificités lan-
gagières et des besoins du patient migrant ainsi que de la spécialisation
de certaines consultations.
Pour répondre à deux questionnements principaux (desquels
découlent des questionnements secondaires) : l’un autour des difficul-
tés de communication entre patients migrants allophones et spécia-
listes, l’autre autour des pratiques facilitant la communication (p. 36),
la recherche est inscrite en sociolinguistique de terrain qui privilégie
208 / COMPTES RENDUS

la connexion avec le terrain en prenant en compte les connaissances


ethnographiques, « l’écologie communicationnelle » (Gumperz 1982,
1999), les données naturelles de consultation et d’autres données qui
donnent accès au cadre organisationnel (Cicourel 1993) et adopte une
posture réflexive marquée mise au service de l’évaluation scientifique
des ressources et des démarches (Robillard 2007 ; Blanchet 2012) et
preuve d’une éthique scientifique remarquable. Par ailleurs, sont sys-
tématiquement explicités les difficultés d’une recherche à visée appli-
cative, préventive ou réparatrice, menée dans l’interdisciplinarité, mais
aussi, les choix incontournables – avec leurs implications théoriques –
pour le chercheur quand son objet est sociétal et convoque des angles
d’analyse hétérogènes.
L’auteur adopte une méthodologie a posteriori qui détermine
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l’organisation de l’ouvrage : un corpus A, sa revue de littérature et son
analyse génèrent un second corpus B, et la problématique définitivement
adoptée. Une nouvelle analyse débute alors avec son cadre théorique,
une « boite à outils conceptuelle ou théorique ad hoc » (p. 140). À partir
de l’étude de Bremer et al. (1996) sur les négociations de la compré-
hension dans les entretiens entre locuteurs natifs et non natifs, l’auteur
adapte à son contexte les critères typologiques. Il mobilise également le
cadre global des interactions verbales et de l’analyse de discours (orga-
nisation séquentielle des évènements du discours, fonction métadiscur-
sive du discours, principes de cohérence et de pertinence, inférences,
implicites…). Il creuse les notions de malentendu et d’incompréhension
dans une perspective représentationnelle (représentations culturelles et
sociales au sens large) et interactionnelle (basée sur la transaction ou la
négociation de sens dans la séquence).
Le corpus A – 16 entretiens exploratoires menés sur deux ans avec
les acteurs du terrain, cliniciens (une unité d’antalgie et une de rééduca-
tion) et patients – reçoit une analyse dite libre, systématique et verticale.
L’objectif est de décrire l’écologie communicationnelle de la consultation
clinique spécialisée pour en identifier les principaux enjeux communi-
cationnels et les stratégies mises en place. Une compréhension mutuelle
satisfaisante semble atteinte : l’écoute, la confiance et l’engagement ins-
taurent une approche partenariale des douleurs chroniques.
Partant de ces constats, l’auteur se centre dans l’analyse B sur les dif-
ficultés de compréhension persistant malgré les stratégies supra et sans
interprète, pour déterminer si elles sont en lien avec des agendas de pré-
consultations contrariés et des divergences de vues postconsultation. Le
COMPTES RENDUS / 209

corpus B est fortement hétérogène et en partie construit dans le mou-


vement de l’analyse. Il comprend consultations médicales filmées, ques-
tionnaires sociobiographiques et sociolinguistiques, entretiens semi-
-directifs de feedback et entretiens d’autoconfrontation, l’ensemble avec
des patients migrants allophones (p. 15), répartis en trois niveaux de
langue, ou francophones natifs (p. 4), et des cliniciens. Ce corpus reçoit
une étude qualitative, analyse de contenu d’extraits témoignant de diffi-
cultés de compréhension (malentendus et incompréhensions), et quan-
titative modeste, à l’aide du logiciel Atlas-ti pour établir des corrélations
potentielles entre difficultés et variables du contexte sociolinguistique.
L’auteur se propose de repérer les incompréhensions et malentendus
résolus et non résolus dans les différents types de séquences thématiques
de la consultation et de les catégoriser par des causes associées à des
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déclencheurs structurés en niveaux distincts tout en les corrélant aux
populations d’usagers expérimentés. La résolution, occurrente tant en
contexte exolingue qu’endolingue, reste la plus fréquente, témoignant de
l’efficacité des stratégies qui sont cependant gérées asymétriquement par
le médecin. Les cas non résolus, souvent corrélés aux patients allophones
les plus faibles en français, avec des implications sur le suivi clinique,
trouvent le niveau sémantique comme principal déclencheur. Certains
sont complexes et plurifactoriels. Ils mettent alors en jeu la connaissance
des pratiques et savoirs médicaux, la variation polyphonique de l’inter-
action et l’atypie du cadre participatif, une disjonction des objectifs
communicationnels des acteurs qui, par un travail de préservation des
faces, nuit à la négociation du sens et à la qualité relationnelle.
Dans son dernier chapitre (conclusion et perspectives), l’auteur fait
le point sur les résultats de ses enquêtes et situe également son propos
dans les implications pratiques tant pour l’enseignement de la commu-
nication en médecine que pour les institutions ou politiques de santé ;
il ouvre enfin son travail sur les perspectives inter- et pluridisciplinaires.
L’ouvrage débute avec les propos suivants : «Voici huit ans que je
vis avec la recherche doctorale exposée dans ces pages. Si la motivation
ne m’a qu’occasionnellement fait défaut dans cette entreprise, je le dois
pour une large part au sujet traité : les difficultés de communication
de patients migrants au sein du monde médical. » Après lecture, nous
pouvons dire que l’ouvrage a atteint ses objectifs en présentant son
questionnement, sa méthodologie, son cadre théorique et ses résultats
d’une manière claire et toujours justifiée scientifiquement. Les don-
nées qualitatives des entretiens sont si riches qu’elles ne transparaissent
210 / COMPTES RENDUS

malheureusement que partiellement dans ce compte rendu, ce qui obli-


gera le lecteur à aller parcourir cet ouvrage, passionnant et très stimulant.

Références citées

Blanchet P. (2012), La sociolinguistique de terrain. Méthode et théories. Une


approche ethno-sociolinguistique, Rennes, PUR.
Bremer K., (1996), « Cause of understanding problems » dans Bremer K.,
Roberts C., Vasseur M.-T., Sominot M. & Broeder P. (dir.), Achie-
ving understanding: Discourse in Intercultural Encounters, London/New
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York, Longman, p. 37-64.
Cicourel A. (1993), « Hearing is not believing: Language and the structure
of belief in medical communication », dans Todd A. D. & Fischer S.
(dir.), The Social Organization of Doctor-Patient communication,
Norwood, Ablex, p. 221-239.
Gumperz J. (1982), Discourse Strategies, Cambridge, Harvard University
Press.
Gumperz J. (1999), « On interactional sociolinguistic method», dans Saran-
gi S. et Roberts C. (dir.), Talk, Work and Institutional Order, Berlin,
Mouton, p. 453-471.
Robillard D. (2007), « La linguistique autrement : altérité, expérienciation,
réflexivité, constructivisme, multiversalité : en attendant que le Tita-
nic ne coule pas », dans Blanchet Ph., Calvet L.-J., Robillard (de) D.,
Un siècle après le Cours de Saussure : la linguistique en question, Paris,
L’Harmattan.
COMPTES RENDUS / 211

Anne-Christel ZEITER
Dans la langue de l’autre.
Se construire en couple mixte plurilingue
Lyon, ENS éditions, 2018, 302 p.
Compte rendu de Anna Ghimenton, université Lumière Lyon 2,
Laboratoire dynamique du langage, UMR 5596

À travers une perspective sociolinguistique et constructiviste, Anne-


Christel Zeiter (désormais ACZ) s’interroge sur le rôle du couple
mixte dans l’appropriation des langues à travers l’analyse minutieuse
d’un corpus constitué d’interviews et de récits écrits. Le processus de
socialisation langagière est au cœur de cette recherche, dans le sens où
l’alloglotte, acteur social, configure et reconfigure son répertoire langa-
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gier selon ses besoins communicatifs et ses expériences socialisatrices.
Le langage joue ainsi un rôle fondamental car le novice (ou locuteur
moins expert) se socialise par celui-ci et s’approprie en même temps
des pratiques socialement adaptées (Ochs & Schieffelin 1984), voire
valorisées par le nouveau groupe social dans lequel il/elle évolue suite à
la rencontre avec son/sa partenaire.
L’ouvrage est constitué de quatre parties principales au sein desquelles
ACZ problématise minutieusement les paroles des locuteurs. Il s’agit
essentiellement d’une démarche abductive où la réflexion théorique et
les données empiriques s’éclairent mutuellement.
Dans l’introduction, ACZ explicite ses questionnements ainsi que
son positionnement de chercheuse vis-à-vis des participantes et partici-
pants. Le couple, traité ici comme contexte et ressource de socialisation,
est le lieu d’observation de la chercheuse. C’est ici que repose une des
originalités de l’approche adoptée. ACZ part d’une idée reçue (il est plus
facile d’apprendre une langue en couple), et la transforme en un véritable
questionnement scientifique. L’hypothèse émise concerne la centralité
de l’agir social de l’alloglotte en couple mixte qui favorise l’appropriation
de la langue et la légitimation du locuteur par la pratique.
Dans la première partie, intitulée « Huit couples et beaucoup de
choses à dire », l’auteure aborde les trajectoires d’appropriation des lan-
gues des sujets qui participent à l’étude, à travers une analyse thématique
des discours produits. Dans les discours produits dans les (auto)biogra-
phies langagières réflexives (ABLR), chaque individu retrace son propre
parcours d’appropriation et de socialisation. Ce type de recueil ouvre
une fenêtre sur la subjectivité de l’individu. En effet, le choix effectué
212 / COMPTES RENDUS

dans la production de discours sur certains moments, perçus comme


particulièrement saillants, permet de repérer la vision propre à chaque
individu quant à sa trajectoire acquisitionnelle. Il en ressort que l’appro-
priation langagière est d’abord motivée par un choix de vie de couple,
entre un locuteur natif et un alloglotte. Le couple est ainsi un lieu de ren-
contre mais aussi la raison pour le début d’une trajectoire d’appropria-
tion langagière. Puisque cette trajectoire sous-entend un mouvement
migratoire, l’alloglotte éprouve aussi la nécessité de donner du sens à son
nouveau contexte social. ACZ illustre ce processus de reconfiguration à
travers l’exploration du positionnement social ou identitaire énoncé par
les alloglottes. Elle retrace donc les parcours, les trajectoires et examine
avec finesse les processus d’auto- et d’hétérocatégorisation. C’est ici que
la démarche des ABLR présente un atout pour un travail sur les représen-
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tations sociales et linguistiques. Le locuteur alloglotte fait l’objet d’une
catégorisation puis, en tant qu’acteur social à part entière, se catégorise à
son tour lui-même, son expérience, et le monde externe. La production
de discours sur l’appropriation langagière oblige l’alloglotte à revoir, de
manière réflexive, son parcours et à lui donner du sens. Il s’agit ainsi d’un
angle d’observation nécessaire pour l’étude menée par ACZ.
Les deuxième et troisième parties du volume portent sur l’ABLR et
les situations exolingues. À travers l’analyse des récits et entretiens, ACZ
se penche sur la pluralité des significations attribuées au terme mixité,
intimement lié à l’altérité et à l’identité. ACZ s’interroge sur les liens
entre la construction de sens que l’alloglotte donne à ses expériences
socialisatrices et les processus d’appropriation. La langue, instrument de
socialisation, permet à l’alloglotte d’élargir les domaines dans lesquels il/
elle évolue, en allant au-delà du territoire du couple. L’autre facette de
la mixité est la légitimité : comment se construit-elle ? ACZ aborde la
question dans une perspective sociodiscursive, se centrant sur les refor-
mulations en situation exolingue qui génèrent des sentiments mélan-
gés résonnant dans la vie du couple ainsi que dans celle de l’individu.
Les reformulations, telles qu’elles sont mises en mots par les sujets,
témoignent de la complexité et des tensions auxquelles le couple mixte
est confronté. Ainsi, ces traces du niveau inégal de compétences lan-
gagières forgent des idéologies quant à une norme de référence pour
devenir un locuteur légitime à part entière. C’est ici que le couple
devient un ressort pour l’alloglotte. En effet, ACZ souligne la façon dont
le couple permet à l’alloglotte d’avoir accès à des pratiques sociales aux-
quelles un autre migrant ne pourrait pas avoir accès, mettant en évidence
COMPTES RENDUS / 213

le pouvoir du couple, en termes de moyen de légitimation linguistique


et sociale du locuteur alloglotte.
Dans la quatrième partie, « S’approprier la langue des autres »,
la chercheuse se penche sur le sens du terme s’approprier dénotant un
travail qui va au-delà d’un simple apprentissage linguistique. Comme
le montrent les discours produits par les interviewées et interviewés,
l’appropriation langagière est située dans des espaces sociaux qui forgent
des identités, intrinsèquement variables du moment où le locuteur ou la
locutrice, mobile, se déplace dans différents lieux. ACZ défend ici l’idée
selon laquelle l’appropriation langagière est constitutive des processus
cognitifs. Puisque les sujets sont confrontés dans leur entourage à des
relations de pouvoir dont les répercussions se ressentent au niveau des
pratiques sociales, ACZ montre qu’il est indispensable de concevoir, au
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sein de toute recherche centrée sur l’appropriation langagière, la sub-
jectivité comme dynamique, voire protéiforme, en interaction avec le
contexte social. En effet, l’individu travaille sans cesse ses représentations
et ses identités. C’est pour cette raison que l’auteure s’interroge sur le
processus par lequel l’alloglotte parvient à se légitimer soi-même et à être
légitimé par autrui.
Plusieurs perspectives de recherche sont énoncées par l’auteure,
le travail sur les pratiques effectives en est une importante. À l’instar
d’approches ethnographiques (Marcus 1995) où le sujet est suivi dans
ses mouvements dans différents espaces sociaux, il serait ainsi effective-
ment possible d’aboutir à une analyse plus fine de l’agentivité des sujets
et donc d’apprécier pleinement le dynamisme inhérent à l’agir social. En
outre, ACZ argumente que le couple translingue est similaire au couple
monolingue dans le sens où les dynamiques socialisatrices sont les mêmes.
Il est important de convoquer ici les travaux de Baetens Beardsmore
(1982) qui prônait déjà une vision décloisonnée du bilinguisme en le
concevant sur un continuum avec le monolinguisme, et non comme
deux phénomènes distincts.
En somme, cette recherche ouvre la voie à une interdisciplinarité
fédérant les questions psycholinguistiques, sociolinguistiques et didac-
tiques centrées sur l’appropriation langagière, et par là-même allant
au-delà du périmètre d’une acquisition linguistique au sens strict. Il sera
(enfin) possible de voir naître une recherche décloisonnée tant sur les
objets que sur les approches.
214 / COMPTES RENDUS

Références citées

Baetens Beardsmore H. (1982), Bilingualism: Basic Principles, Clevedon,


Tieto Ltd.
Marcus G. E. (1995), « Ethnography in/of the world system: The emer-
gence of multi-sited ethnography », Annual Review of Anthropolo-
gy 24(1), p. 95-117.
Ochs E. & Schieffelin B. B. (1984), « Language acquisition and sociali-
zation: Three developmental stories and their implications », dans
Schweder R. & Le Vine A. (dir.), Culture Theory: Essays on Mind, Self
and Emotion, Cambridge, Cambridge University Presse, p. 276-320.
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