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Revue des Études Grecques, 98, 1985 283

SUR LA NOTION D'« IMITATION »

DANS
LES DOCTRINES ESTHÉTIQUES

DE LA GRÈCE CLASSIQUE

de
dont
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concept
commun
(1447
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la

(1) Voir G. M. Λ. Gui hi:, The Greek and lioman Critics, Londres, 1965,
p. 71 : « ΊΙι is theory of imitation, be iL noted, was not challenged in antiquity ».
Philodèine semble être l'exception qui confirme la règle (cf. Grube, ibid.,
pp. 195-196, avec références au livre V du Περί ποιημάτων, pp. 9-11 (Jensen,
col. I, 31 sq. , 17, 19 (col. VI, 25-28), 21 (col. VII, 15-19 et 23-31).
(2; Voir notamment à ce sujet H. Kollhr, Die Mimesis in der Antike.
Nachahmung, Darstellung, Ausdruck, Berne, 1954; G. F. Else, « Imitation in
the fifth Century », Classical Philology, 53 (1958), pp. 73-90; G. Sörbom, Mimesis
and Art. Studies in the Origin and Early Development of an Aesthetic Vocabulary,
Uppsala, 1966 ; E. C. Keuls, Plato and Greek Painting, Leyde, 1978, pp. 10-22.
(3) Sur le caractère traditionnel du rapprochement entre poésie et peinture,
cf. T. 15. L. Wr.HSTF.R, « Plato and Aristotle as Critics of Greek Art », Symbolae
Osloenses, 29 (1951), p. « ; G. Ι,λνατλ, Poelica preplalonica. Teslimonianze
e frammenli, Florence, 1963, pp. 6S-71 ; R. Harriott, Poetry and Criticism
before Plato, Londres, 1969, p. 1 13.
284 Platon

LA NOTION D'IMITATION 73
musique tout entière » — et par conséquent la poésie (4) —
a pour fin l'imitation (5). Ce parti pris a sans doute contribué
à accréditer l'idée selon laquelle les Grecs auraient conçu
la poésie, et l'art en général, comme une reproduction aussi
fidèle que possible du modèle, quel qu'il soit, qui a inspiré
le poète ou l'artiste (6). On fait état, à cet égard, d'un certain
nombre d'indices ou d'arguments qui paraissent convergents.
On note, par exemple, que le grec n'a pas de nom spécifique
pour l'artiste, confondu avec l'artisan, ni pour l'art, qui
n'est pas distingué de la technique. On rappelle les anecdotes
significatives — quel que soit leur degré de véracité — sur
les peintres Zeuxis, Parrhasios ou Apelle, ou sur le sculpteur
Myron, dont les œuvres étaient, disait-on, si parfaitement
imitées qu'elles donnaient l'illusion de la réalité (7). Comme
le fait remarquer une historienne contemporaine de l'Art
grec, ces anecdotes semblent bien illustrer un idéal artistique
de l'époque (ive siècle), que l'on pourrait qualifier d'idéal
de trompe-l'œil (8), ou encore de réalisme photographique (9).
Mais surtout, on relève l'absence de tout mot grec pour
désigner ce que nous appelons imagination créatrice, le
mot φαντασία n'étant employé, pour la première fois, avec

(4; Cf. Gorg., 44<J d 3-4, Banquet, 196 e 5 et 205 c 6-7, Hép. Il, 373 b 6-7
.... oï τε μιμητού ... οι περί μουσικήν, ποιηταί τε και τούτων ύπηρέται),
376 e 5 et 10, Criton, 50 d 8-9, Alcib. I, 107 c-d (γυμναστική-μουσική). Dans
Jes Lois, musique et poésie vont constamment de pair.
(5) Cf. Lois II, 668 a et b, et voir G. Finsler, Platon und die aristotelische
Poetik, Leipzig, 1900, pp. 24-26 ; Grube (ci-dessus n. 1), pp. 63, n. 1 ; 67, n. 1
et 70, n. 5.
(6) Cf. par exemple D. W. Lucas, Aristotle, Poetics, Oxford, 1968, p. 258 sq.
(« ... the Greeks always found it hard to get away from the view of the artist
as craftsman, sometimes an inspired craftsman, whose task was to reproduce
phenomena in words or colours »). Voir cependant E. Panofsky, Idea. Ein
Beilrag zur Begriffsgeschichte der älteren Kunsllheorie, Berlin, 1924, pp. 9 et 25
(traduction française sous le titre Idea. Contribution à Γ histoire du concept
de V ancienne théorie de l'art, Paris, 1983, p. 30 sq., notamment p. 32 : «... en
dépit de son attachement très fort pour la notion de mimesis, la pensée de
l'Antiquité n'est aucunement restée étrangère à la conception qui fait de l'artiste
non pas seulement l'humble copiste de la nature, mais aussi son émule... »).
(7) Cf. J. Overbeck, Die antiken Schriflquellen zur Geschichte der bildenden
Künste bei den Griechen, Leipzig, 1868, n°» 1649, 1835, 550 sq.
(8) Cf. G. M. A. Richter, Λ Handbook of Greek Art, Londres, 1963, p. 265.
Voir également D. R. Grey, «Art in the Republic», Philosophy, 27 (1952),
p. 296.
(9) Voir pourtant les arguments en sens contraire de Sörbom (ci-dessus
n. 2), pp. 45-53.
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cette valeur que vers le début du nie s. ap. J.-C, dans un


passage de la Vie d'Apollonios de Tyane de Philostrate,
où il est expressément opposé à μίμησις (10).
Naturellement, s'il est difficile de croire que les artistes
grecs aient attendu le me s. ap. J.-C. pour découvrir les
vertus de l'imagination, il est à peine moins difficile d'accepter
l'idée que les premiers auteurs qui ont réfléchi sur le
phénomène de la création artistique, c'est-à-dire les
philosophes de l'époque classique, en auraient totalement méconnu
la spécificité. On hésitera donc a priori à suivre les critiques
qui affirment, par exemple, que Platon aurait dénié à l'artiste
toute espèce de créativité (11), ou même que s'il avait connu
la photographie, il y aurait vu la parfaite expression de
Γ« art imitatif » (τέχνη μιμητική), en même temps que la
justification de son jugement sur la futilité de cet art (12).
Ce peut être une raison de réexaminer brièvement les théories
des philosophes classiques sur la mimesis artistique — sans

(10) VI, 19 : φαντασία, &ρη, ... σοφωτέρα μιμήσεως δημιουργός" μίμησις


μέν γαρ δημιουργήσει ô είδεν, φαντασία δέ . και ô μη είδεν. On notera le
contraste avec remploi classique du mol, p. ex. chez Aristote, De an., III,
3, 428 b 12-13, ή ... φαντασία κίνησίς τις δοκεΐ είναι και ούκ άνευ αίσθήσεως
γίγνεσθαι άλλ' αίσθανομένοις και ών αϊσθησίς έστιν (cf. Rhél., I, 11, 1370 a 28-29,
et voir Β. Schweitzer, « Mimesis und Phantasia », Philol., 89-1924, pp. 286 sq.,
297 ; D. A. Rees, « Aristotle's treatment of φαντασία », dans Essays in Ancient
Greek Philosophy, cd. by J. P. Anton and G. L. Kustas, Albany, 1971, p. 491 sq.,
notamment pp. 495, 496 — avec renvoi à W. D. Ross, Aristotle, De Anima,
Oxford, 1961, p. 38 — et 502, « ... Aristotle does not use φαντασία to denote
aesthetic imagination. That application of the term seems to be much later ».
— Cf. Du Sublime, 15, 2, ct Piiilo'stratk, /./. — « Aristotle... has confined
φαντασία to close dépendance on that which has been perceived »). Du texte
de Philostratc, on rapprochera par ailleurs Plotin, Enn. V, 8, 1, 1. 36-40.
Voir d'autre part M. Armisen, « L'imagination chez les Anciens », Annales
de Γ Université de Toulouse-Le Mirait, N.S., 15 (1979), fasc. 3 {Pallas, 26),
pp. 11-51 ; 16 (1980), fasc. 3 {Pallas, 27), pp. 3-37.
(11) Gf. E. IIuher-Arramamowic/., Das Problem der Kunst bei Platon,
Diss. BAIe, Wintert hur, 1954, p. 49 : « Der Gegensatz zur Nachahmung, der
sich uns sofort aufdrängt, die Produktivität, hat keinen Raum im Platonischen
Horizont... So steht nicht ein produktiv entwerfendes, aus sich heraus
schöpfendes Schaffen als das Positive einem blossen Nachahmen als dem Negativen
gegenüber. Es gibt für Platon kein eigentlich schöpferisches Tun des Menschen,
keine schaffende Produktivität des Subjekts... ».
(12) Gf. Lucas (ci-dessus, n. 6^, p. 260. Voir déjà J. Adam, The Republic
of Plato, II, Cambridge, 1963 (1902), p. 393; G. Krüger, Platon, Der Staat,
eingeleitet von G. K., neu übertragen von R. Rufener, Zurich, 1950, p. 49 sq...
Contra, Koller (ci-dessus. n. 2i, p. 65 sq.
286 Platon

LA iNOTION D'IMITATION 75

prétendre, assurément, traiter complètement un sujet aussi


vaste, et qui a suscité tant de discussions — avec l'espoir,
cependant, d'aider à écarter quelques idées reçues et à
dissiper certaines confusions, qui ont tendance à se perpétuer
bien qu'elles aient été dénoncées depuis longtemps. Pour
ce faire, il convient sans doute de renverser l'ordre
chronologique en prenant pour point de départ la conception
d'Aristote plutôt que celle de Platon, pour deux raisons :
d'abord parce que Aristote est le seul à avoir traité le sujet
directement — alors que Platon ne l'aborde
qu'incidemment (13) — ensuite parce qu'une meilleure compréhension
des vues d'Aristote est susceptible d'éclairer sur ce point
la pensée de Platon.

Si Aristote a fait du concept de mimèsis la pierre angulaire


de son exposé sur la poétique, il est peu d'interprètes qui
soutiendraient aujourd'hui, comme le faisait I. Bywater
au début de ce siècle, que le poète n'était pour lui, selon une
conception courante dans l'Antiquité, qu'un imitateur au
sens strict, et son œuvre une pure et simple copie, plutôt
qu'une création originale, en tout cas une reproduction
aussi fidèle que possible d'un modèle, préexistant soit dans
la tradition, soit dans la réalité (14). L'opinion qui prévaut
en effet est bien plutôt qu 'Aristote aurait complètement
transformé le concept de mimèsis hérité de ses prédécesseurs,
et notamment de Platon (15), conformément, ajoute-t-on

(13) Cf. A. Rostagisi, « Aristotele ο l'aristolelismo nelle storia ilt-ll ·<Ι rtica
antica », Studi Iialiani di Filologia Classica, N.S., 2 (1922), p. 1 si j .. repris
dans Scritti Minori, 1, Turin, 1955, p. 76 sq. ; p. 79 : « Egli [Arisloleli.^ inl'atti
studiava la poesia in se stessa... mentre Platone se ne occupava — diciamo
cosi — per incidenza, in opère politiche, per le applicazioni ehe potesse avère
nell'educazione dei cittadini ». De même A. W. Gomme, The Greek Altitude
to Poetry and History, Berkeley, 1954, pp. 50-51.
(14) Cf. Aristotle on the Art of Poetry, ed., transi, and comm., Oxford, 1909,
p. 112 : «The ordinary conception in antiquity of the poet was that ho was,
just like the painter (v. Poet. 15, 1454 b 9, and 25, 1460 b 8), an imitator,
and that his work was not so much a creation as a copy, more or less faithful,
of something already existing in legend or life », cf. ibid., pp. 100 et 193 (ad
1447 a 16 et 1451 b 8).
(15) Voir le résumé des interprétations modernes de la mimèsis
aristotélicienne chez Sorbom (ci-dessus, n. 2), p. 176 sq. : contre la thèse de Finsler,
acceptée par Bywater (cf. également Rostagni, Scrilli Minori, I, p. 80 sq.),
selon laquelle Aristote aurait intégralement emprunté à Platon sa notion de la
mimèsis, la plupart des commentateurs plus récents ont suivi A. Gudeman
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généralement, au dessein d'ensemble de la Poétique, qui


s'inscrirait dans une perspective résolument
anti-platonicienne (16).
De fait, les arguments ne manquent pas en faveur d'une
telle interprétation. On en résumera brièvement les
principaux (17). Tout d'abord, il y a l'indication qui revient
à plusieurs reprises dans le texte pourtant bien succinct
de la Poétique, selon laquelle la tâche du poète, comme celle
du peintre (18), n'est pas de représenter les hommes tels
qu'ils sont, mais « meilleurs » (ou « pires ») qu'ils ne sont (19).
Sans préjuger ici la portée exacte de cette affirmation (20),
relevons-en seulement l'implication : si la mimèsis poétique
est censée, selon Aristote, peindre les hommes « meilleurs »
ou « pires » qu'ils ne sont, c'est évidemment qu'elle ne se
confond pas, dans son esprit, avec la copie plus ou moins
fidèle d'un modèle préexistant, contrairement à ce que
pensait Bywater. En second lieu, l'extension de la notion
de mimesis à des arts autres que la peinture et la poésie
(musique, danse) semble interdire de donner au mot, dans
un tel contexte, l'acception stricte d'« imitation » : on voit

[Arisloleles ΠΕΡΙ ΠΟΙΗΤΙΚΗΣ Berlin-Leipzig, 1934, pp. 21 sq., 80) et


S. H. Butcher (Aristotle's Theory of Poetry and Fine Art, New York, 1951
— lre cd. en 1894 — pp. 150, 153 sq.), en insistant sur le contraste entre les
conceptions des deux philosophes (cf. K. Gilbert- H. Kuhn, A History of
Aesthetics, Londres, 1956, p. 65 ; G. F. Else, Aristotle's Poetics: The Argument,
Cambridge Mass., 1963, pp. 12-13, 322 ; J. Jones, On Aristotle and Greek
Tragedy, Londres, 1962, p. 41 ; également I. During, dans l'article « Aristoteles »
de la Realencyclopüdie, Suppl. XI, 196.8, col. 229 ; Keuls — ci-dessus n. 2 —
p. 1...).
(16) Cf. par ex. During, ibid. ; J. F. O'Leary, Aristotle's «Poetics» read
as a reply to Platonic indictment of poetry, Diss. Syracuse, 1971, resume dans
DA, XXXII, 1972, 4662 A ; B. A. Kyrkos, Die Dichtung als Wissensproblem
bei Aristoteles, Athènes, 1972. J. Α. Elias, Plato's Defence of Poetry, Londres,
1984, p. 11 : «Aristotle's Poetics... may- well be considered the first defence,
of poetry offered in response to Plato's challenge... ».
(17) Cf. Gomme (ci-dessus, η. 13), p. 54 sq.
(18) Cf. déjà Xénophon, Mém. 3, 10, 2.
(19) Voir eh. 2, 1448 a 4-6 et 16-18 ; 13, 53 a 16 ; 15, 54 b 8-14 ; 25,60 b 9-11,
avec le commentaire de Butcher (ci-dessus, n. 15), p. 122 : « ... a crucial instance
of the inadequacy of the literal English equivalent ' imitation ' to express
the Aristotelian idea... We see at once that there is no question here of bare
imitation, of a literal transcript of the world of reality » ; 60 b 32-35.
(20) Voir à ce sujet V. Goldschmidt, Temps physique et temps tragique chez
Aristote, Paris, 1982, pp. 289-290.
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LA NOTION D'IMITATION 77

mal, en effet, en quel sens on pourrait soutenir que des airs


de flûte ou de cithare nous offrent une copie de la réalité (21).
Mais surtout, la fameuse comparaison du poète avec
l'historien, dans les chapitres 9 et 23 du traité, s'inscrit
en faux contre l'interprétation de Bywater. Aristote indique
en effet qu'à l'exception notable d'Homère, les poètes épiques
ont commis l'erreur de traiter leurs poèmes comme des
sujets historiques, en narrant tous les événements qui,
au cours d'une période donnée, se sont succédé sans qu'il
y ait entre eux plus qu'un rapport fortuit (1459 a 21-30,
a 37-b 7). C'est dire que ce qui distingue spécifiquement
le vrai poète, aux yeux d'Aristote, c'est la manière de
composer, plus précisément l'aptitude à choisir dans ses
matériaux ce qui est significatif, ou, comme il le dit
expressément, ce qui a valeur universelle, en tant que partie
intégrante d'un ensemble structuré et d'une unité organique
à laquelle il donne le nom de μΰθος. Si la poésie est «plus
philosophique » que l'histoire, selon la fameuse formule
du chapitre 9, c'est précisément parce qu'elle ne se contente
pas, comme le fait l'histoire, de décrire la réalité (τα γενόμενα
λέγειν, 1451 b 4-5) — autrement dit parce qu'elle est l'opposé
d'une mimèsis entendue comme reproduction aussi fidèle
que possible de l'objet « imité ».
Ainsi, tout en définissant, à l'instar de ses prédécesseurs,
la poésie comme « art mimétique », Aristote donne
apparemment à ce concept de mimèsis une acception paradoxale,
puisqu'il conçoit le travail du poète comme la refonte ou la
transformation radicale des matériaux bruts fournis par la
tradition mythique ou par la réalité présente (22). Et ce
paradoxe semble souligné d'emblée (1447 a 13-16) (23)
— avant de l'être à plusieurs reprises dans la suite du
traité (24) — par l'espèce d 'oxymoron intraduisible qui
associe immédiatement les mots ποίησις et μίμησις, comme

(21) Cf. sur ce point Koller (ci-dessus n. 2), pp. 22 sq., 45 (« Die
ursprüngliche Verbindung [de la notion de mimèsis] mit Tanz... verbietet von vornherein
jeden Realismus ; er zwingt zu einer Stilisierung auf das Einfachste, zu blossen
Andeutungen ») ; Sörbom, ibid., pp. 126 sq., 181 sq.
(22) Cf. Goldschmidt, ι 6 id., p. 402 : « En réalité, ... l'art n'imite pas les
choses : il les interprète, et nous en découvre les causes » ; et déjà Butcher,
ibid., p. 154 : « ' Imitation ' so understood is a creative act ».
(23). Cf. Else, Aristotle's Poetics..., p. 13.
(24) Cf. 1447 b 14-15, 1451 b 28, 1453 b 12-13, 1460 a 7-8, b 8 et 32.
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78 DANIEL BABUT

pour suggérer que le second ne doit pas être pris dans son
acception habituelle (et, ajoute-t-on généralement,
platonicienne (25) ), dans la mesure où toute véritable « imitation »
artistique participe en quelque façon, selon Aristote, d'un
travail de « création » (26). Il apparaît donc que la fonction
propre du poète, celle qui légitime seule l'appellation de
ποιητής au sens étymologique que fait ressortir le texte de
la Poétique (27), c'est de construire une structure (σύστα-
σις) (28), un agencement des matériaux de l'art (σύνθεσις
των πραγμάτων, 1450 a 5), tel que puisse s'en dégager ce qui
a valeur générale ou universelle (τα καθόλου, par opposition
au simple détail oiseux ou au donné brut, τα καθ' εκαστον,
1451 b 7-11).
Cependant, il convient d'ajouter à ce qui vient d'être dit
un correctif essentiel. S'il est vrai que la mimèsis artistique,
telle que la conçoit Aristote, ne ressemble en aucune façon
à la reproduction pure et simple d'un modèle préexistant,
directement ou indirectement issu de la réalité, il n'est pas
moins vrai que la démarche de l'artiste n'est pas non plus
indépendante de cette réalité, comme le serait une pure
création de l'imagination (29). On sait que pour Aristote,
comme pour tous les philosophes grecs, il n'existe pas de
création ex nihilo (30), et cet axiome est aussi applicable
au domaine de la littérature et de l'art qu'à l'univers physique.
Aussi est-il pratiquement exclu que l'artiste crée en quelque
sorte par ses propres ressources un objet totalement
indépendant du réel (31) — et c'est bien pourquoi la langue classique

(25) Voir cependant Phèdre, 248 e 2 ποιητικός ή περί μίμησίν τις άλλος),
Soph., 265 b 1 (ή γάρ που μίμησίς ποίησίς τίς έστιν). Pour ποίησις au sens
de « création », cf. Banquet, 205 b 7 sq., Soph., 219 b.
(26) Cf. Webster (ci-dessus, n. 3), p. 22, avec n. 1 ; J. C. Fraisse, « Imitation,
ressemblance et métaphore dans la Poétique d'Aristote », Les Études
philosophiques, 1981, 1, p. 9 sq.
(27) 1451 b 27-28 (cf. 1447 b 18-22).
(28) Cf. 1450 a 15, b 23, 1452 a 19, 1453 b 2, 1454 a 34. Voir G. Brancato,
La σνστασις nella * Poetica » di Aristotele, Naples, s.d. (1963), surtout ch. 2
et 3.
(29) Voir les textes cités à la n. 10.
(30) Cf. Phys., I, 4, 187 a 26-29 (c'est une « opinion commune des
physiciens » que rien ne naît de rien).
(31) Cf. Huber-Abrahamowicz (ci-dessus, n. 11), p. 49 : « Die Wahrheit
ist da, sie muss nur aufgedeckt werden ; das Subjekt verhalt sich gerade in
seiner höchsten Möglichkeit zu ihr als zu einem reinen Gegenüber, es selbst
290 Platon

LA NOTION D'IMITATION 79

n'a pas de mot correspondant à ce que nous appelons


imagination et imaginaire.
L'association paradoxale qu'Aristote fait dès le début
de son traité entre les mots ποίησις et μίμησις se révèle donc
à présent doublement significative : elle n'implique pas
seulement, en effet, que toute μίμησις authentique est, d'une
certaine façon, ποίησις, dans la mesure où elle ne se contente
pas de reproduire un modèle préexistant, mais aussi et
réciproquement que toute ποίησις est obligatoirement μίμησις,
puisqu'elle prend nécessairement appui sur le réel. On peut
penser qu'Aristote a voulu exprimer cette double relation
des deux concepts par un autre oxymoron, tout aussi
intraduisible que celui qui associe ποίησις et μίμησης, quand il
caractérise l'activité du poète, au chapitre 9, par la formule
γενόμενα ποιειν (1451 b 30), vraisemblablement entendue
comme une antithèse paradoxale de γενόμενα λέγειν (1451 a
37 et b 4) : si l'historien ou le chroniqueur se contente de
rapporter les choses telles qu'elles sont, il appartient au
poète, en revanche, de recréer en quelque façon l'événement
(γενόμενα ποιεΐν), en en dégageant, par la structure du μΰθος,
la signification universelle. Car le poète et l'artiste ne créent
pas un monde sorti de leur imagination, ils doivent seulement
découvrir (εύρίσκειν, cf. 1453 b 25) les relations cachées
et significatives qui existent entre les objets représentés (32).
On voit donc que le parti pris aristotélicien de définir
d'emblée la poésie comme «art mimétique» n'a, en définitive,
rien d'un paradoxe, mais répond au contraire à un trait
caractéristique de la pensée esthétique des Grecs, selon
lequel l'œuvre d'art est aussi différente d'une pure création
de l'esprit que d'une plate reproduction de la réalité (33).

ist keine Quelle der Wahrheit ». Mais cet auteur a certainement tort de voir
là une attitude spécifiquement platonicienne : de telles formules s'appliqueraient
tout aussi bien à Aristote, en tout cas.
(32) 1453 b 25 se comprend à la lumière de 14F>1 b 23-26 et 29-32, comme
l'a montré Ei.sk, Aristotle's Poetics..., p. 416.
(33; Comparer par exemple ce qu'écrit W. Sciiai>i:\v.\i.i>t, Von Homers
Welt und Werk*, Stuttgart, 1965, p. 195, pour caractériser le travail poétique
de l'auteur de Γ Iliade : « Homer erfindet weder unbewusst — naiv, in.- '.. \ erbaut
er roh-mechanisch. Seine grosse Kraft ist das gebundene Erfinden, das als
gebundenes zugleich erstaunlich frei ist » (souligné par moi). On peut par ailleurs
faire le rapprochement (qu'a bien voulu me suggérer l'auteur) avec les remarques
de F. Chamoux, UAurige de Delphes, Paris, 1952, sur le mélange de réalisme et
REG, 98, 1985 291

80 DANIEL BABUT

II serait donc effectivement absurde de soutenir que les


Grecs ont ignoré la notion d'imagination en arguant du fait
qu'ils n'avaient pas de mot pour la désigner — tout aussi
absurde que de croire que les contemporains de Sophocle
et de Périclès devaient ignorer ce qu'est la volonté puisque
le mot n'existait pas dans leur langue (34). Ce qu'Aristote
nous donne en réalité à entendre, c'est que l'imagination
propre à l'artiste a pour ainsi dire une dimension objective (35).
Cependant, s'il est vrai que, pour Aristote, la poésie,
en tant que mimesis, ne saurait se détacher de la réalité,
il n'en reste pas moins que la Poétique, au total, met avant
tout l'accent sur le caractère personnel du travail de
composition poétique et sur la part déterminante qui y revient
à l'initiative personnelle du poète (36). On rappellera,
corrélativement, que, contrairement à ce qui est souvent dit, l'auteur
de la Poétique n'a pas ignoré le phénomène de l'inspiration
poétique, sur lequel Platon avait insisté, notamment dans
VIon et dans le Phèdre (37), même s'il n'y fait allusion que

de stylisation qui caractérise le style de cette œuvre (pp. 74-75, 83, 85 : « Lors
même que le modèle est reproduit avec une scrupuleuse exactitude, on sent
qu'il a été médité et construit »).
(34) Cf. J.-P. Vernant, « Ébauches de la volonté dans la tragédie grecque; ».
dans J.-P. Vernant-P. Vidal- Naquet, Mythe et tragédie en Grèce ancienne,
Paris, 1973, p. 41 sq.
(35) Comparer la distinction que fait R. Schaerer, La question platonicienne,
Neuchâtel, 1938, p. 159, entre «l'imagination imitatrice» des Anciens et
« l'imagination créatrice » des Modernes. Cet auteur cite d'autre part dans la même
page deux passages du Temps retrouvé de M. Proust (t. III, pp. 881 et 890
dans l'édition de La Pléiade) dont il aurait pu signaler l'étonnante concordance
avec le langage d'Aristote dans la Poétique, et qui offrent peut-être le meilleur
commentaire de la notion aristotélicienne de mimèsis : «...j'étais... arrivé
à la conclusion que nous ne sommes pas libres devant l'œuvre d'art, que nous
ne la faisons pas à noire gré, mais que, préexistant à nous, nous devons, à la fois
parce qu'elle est nécessaire [cf. κατά το εικός ή το άναγκαΐον, 1451 a 38 et
b 9] et cachée, comme nous ferions pour une loi de la nature, la découvrir
[cf. εύρίσκειν, 1153 b 25]... Le seul livre vrai, un grand écrivain n'a pas, dans le
sens courant, à l'inventer..., mais à le traduire [τα γενόμενα ποιεΐν!]. Le devoir
et la tâche d'un écrivain sont ceux d'un traducteur » [cf. ποιητής κατά την
μίμησίν έστι, 1451 b 28-29J.
(36) Voir les réflexions de Goldschmidt (ci-dessus, n. 20), pp. 301-302,
sur la transformation de la notion d'imagination dans la Poétique, par rapport
au De anima (cf. ci-dessus, n. 10) : «L'imagination... prend... le sens déjà
moderne de spontanéité de la création artistique... On est bien loin, ici, du
Ut piclura poesis ».
(37) Voir sur ce sujet inlassablement débattu la mise au point d'E. N. Tiger-
stedt, Plato's Idea of Poetical Inspiration (Comment. Human. Lit., Soc. Scient.
Fennica ; vol. 44, 2, 1969), Helsinki, 1970.
292 Platon

LA NOTION D'IMITATION 81

d'une manière incidente (38) — pour la simple raison que


tel n'était pas son sujet (39). Aristote savait assurément
mieux que personne que la vraie poésie n'est pas à la
portée de n'importe quel « imitateur » (40). En témoigne
notamment l'admiration qu'il ne cesse de manifester à l'égard
d'Homère (41), poète qu'il met au-dessus de tous les
autres (42) et n'hésite pas à qualifier de « divin »
(θεσπέσιος) (43), en usant d'un adjectif dont on ne trouve pas un
seul autre exemple dans tout le corpus qui nous est parvenu.

(38) Voir ch. 17, 1455 a 31-35, où l'on retrouve en partie le vocabulaire
platonicien (cf. μανικού, 1455 a 34, à rapprocher de Phèdre, 245 a, Ion, 534 b,
Apol., 22 b); 1448 b 22 (οί πεφυκότες προς αυτά μάλιστα...), 1459 a 7
(ευφυΐας σημεΐον), et d'autre part Rhél. Ill, 7, 1408 b 9 (ε'νθεον ή ποίησις),
et dans la collection des Problèmes (qui contient au moins des matériaux
aristotéliciens), 30, 1, 954 a 38 (Butcher, Aristotle's Theory of Poetry..., p. 397).
Voir également Jones (ci-dessus, n. 15), p. 27, n. 5.
(39) Voir l'énoncé du sujet en 1447 a 7-13, avec le commentaire de
Goldschmidt, p. 193. Finsler (ci-dessus, n. 5) méconnaît cette orientation
délibérée du traité (p. 172 sq.), et conclut de façon erronée que la plus grande
divergence entre les deux philosophes porte sur l'importance qu'ils
reconnaîtraient respectivement à l'inspiration ou au don poétique (pp. 190-191).
(40) Voir en particulier 1451 b 35-36, avec la distinction entre les « mauvais »
et les « bons » poètes, l'ondée, en l'occurrence, sur les capacités naturelles des
uns et des autres, puisque même les seconds sont capables, le cas échéant,
de produire des tragédies « épisodiques », c'est-à-dire de la plus mauvaise espèce,
par complaisance à l'égard des acteurs.
(41) Cf. 1448 b 34 sq., 1451 a 23-25 (Ό δ' "Ομηρος ώσπερ και τα άλλα
διαφέρει και τοΰτ' έΌικε καλώς ίδεϊν ήτοι δια τέχνην ή δια φύσιν), 1451 b 14,
1456 b 13 sq., 1459 a 30-b 7, b 13-17 (πάντας ύπερβέβληκεν), 1460 a 5-11,
18-26, a 35-b 1 (... και τα εν 'Οδύσσεια άλογα τα περί την εκθεσιν ώς ούκ
αν ην ανεκτά δήλον αν γένοιτο, ει αυτά φαϋλος ποιητής ποιήσειεν ' νϋν δέ τοις
άλλοις άγαθοϊς ό ποιητής αφανίζει ήδύνων το άτοπον), 1462 b 10-11. Voir
également Plutarque, Vie d'Alexandre, 8, 2, qui mentionne une « recension »
aristotélicienne de VIliade, et cf. D. J. McGuire, Aristotle's attitude towards
Homer, Diss. Chicago, 1977, résumé dans DA, XXXVII, 1977, 7332 A (surtout
ch. 3 et conclusion). Aussi ne peut-on suivre les 'critiques qui lui dénient toute
sensibilité littéraire (tel Grube, The Greek and Roman Critics, p. 91 : « it seems
obvious that he had very little feeling for poetry as such », cf. p. 102 ; de même
T. Gould, « Plato's Hostility to Art », Arion, 3 — 1970 —, pp. 77 : « compared
to Plato, he was insensitive to literature » ; 81 : « ... Aristotle, to whom poetry
meant relatively little... »).
(42) Cf. 1459 a 30-37 (Διδ ... καΐ ταύτη θεσπέσιος αν φανείη "Ομηρος
παρά τους άλλους ... Οι δ' άλλοι . . .), b 12-13 (οΐς άπασιν "Ομηρος κέχρηται
και πρώτος και ίκανώς ·..), 1460 a 5-8 ("Ομηρος δέ άλλα δέ πολλά άξιος
έπαινεϊσθαι και δή Οτι μόνος τών ποιητών ούκ άγνοεϊ δ δει ποιεϊν αυτόν ... Ο
μέν ούν άλλοι ... ό δέ . . . ).
(43) Cf. Goldschmidt, ibid., p. 408, avec n. 33.
REG, 98, 1985 293

82 DANIEL BABUT

Aussi peut-on souscrire, pour conclure ce rapide examen


de la doctrine aristotélicienne de la mimèsis artistique,
au jugement de Sir David Ross (44), selon lequel un des
grands mérites de la Poétique a été de s'élever pour la première
fois explicitement contre la tendance invétérée à considérer
l'art comme une simple réduplication photographique de
la réalité.

C'est Platon qui a le premier expressément et étroitement


associé la poésie à la notion de mimèsis : le poète est
nécessairement pour lui un «imitateur » (45), et toute poésie, ou du
moins toute la poésie qu'ont connue jusque là les Grecs,
d'Homère aux tragiques, est par nature « imitative » (46).
Le mot μίμησι,ς domine ainsi, du début jusqu'à la fin, toute
la discussion consacrée à la poésie dans le livre X de la
République. Mais si Platon ne fait sur ce point qu'ouvrir
la voie à Aristote, il n'en va pas de même, apparemment,
pour les conséquences qui découlent ici de cette position
initiale. Car tout semble indiquer que pour Platon la mimèsis
artistique est conçue comme une simple copie de l'objet
à imiter, et, qui plus est, comme la copie d'un objet qui n'est
lui-même que la copie de l'objet véritable, puisque les objets
du monde sensible ne sont que le reflet ou l'image des réalités
intelligibles. L'imitation artistique ne serait donc que la
copie d'une copie, si bien que, conclut Platon, elle est éloignée
de deux degrés de la réalité (597 e). D'où la fameuse
condamnation de la poésie, qui n'a cessé de faire scandale

(44) Aristotle, Londres, 1968 (1923), p. 290.


(45) Voir en particulier Phèdre, 248 e 2 (ποιητικός ή των περί μίμησίν
τις άλλος), Rép. II, 373 b 5-7 (οι ... μιμητού ... ποιηταί τε και τούτων
ύπηρέται).
(46) Contre l'idée selon laquelle l'auteur de la République aurait fait la
distinction entre une espèce de poésie « imitative » qu'il aurait catégoriquement
condamnée, et une autre espèce, qu'il n'entendait pas exclure (ainsi, entre autres,
J. Täte, « ' Imitation ' in Plato's Republic » et « Plato and ' Imitation ' »,
Class. Quart., 22 - 1928 — p. 16 sq., 26 — 1932 — p. 161 sq. ; G. M. A. Grube,
Plato's Thought, Londres, 1970 [1935], p. 188 sq. ; A. Alexandrakis, « A
differing view. Plato's Books 3 and 10 of the Republic», Diotima, 8 — 1980 —
p. 169 sq.), voir, outre les textes cités à la note précédente, Rép. X, 600 e 4-5
(Ούκοϋν τιθώμεν άπα 'Ομήρου άρξαμένους πάντας τους ποιητικούς μιμητας . . .
είναι), et cf. Lucas (ci-dessus, n. 6), p. 260, n. 1 ; G. Mueller, « Platons
Dichterkritik und seine Dialogkunst», Philos. Jahrb., 82 (1975), p. 285 sq.;
P. H. Hwang, « Poetry in Plato's Republic », Apeiron, 15 (1981), p. 29 sq.
294 Platon

LA NOTION D'IMITATION 83

depuis l'Antiquité (47), et qui a suscité jusqu'à nos jours


< Γ innombrables tentatives pour supprimer ou du moins
atténuer ce scandale, sans que l'on puisse être assuré que
l'objectif a vraiment été atteint.
Platon semble en effet rendre la tâche impossible à ses
défenseurs quand, faisant de l'art du peintre le paradigme
de celui du poète, il n'hésite pas à affirmer que cet art n'a
rien de difficile, qu'il est même à la portée de n'importe qui,
puisqu'il suffirait, pour le pratiquer, de reproduire
servilement l'apparence des choses comme on le ferait en se servant
d'un miroir (596 d-e). Les commentateurs ont été depuis
toujours déconcertés par cette manière incroyablement
« fruste et brutale », selon l'expression de l'un d'eux (48),
de déprécier le travail artistique.
Mais justement, ils auraient dû se dire qu'il n'était pas
plausible d'imputer à un auteur comme Platon tant de naïveté
ou tant de mauvaise foi. Il suffisait d'ailleurs de se reporter
à d'autres passages de l'œuvre pour constater, comme on l'a
fait plus d'une fois, qu'il était capable, à l'occasion, d'apprécier
les œuvres d'art (49). Bien plus, dans un autre livre de la
République (VI, 484 c), Socrate va jusqu'à comparer les
philosophes aux peintres, qui, dit-il, ont le regard
constamment fixé sur ce qu'il y a de plus vrai (το άληθέστατον) (50),
s'y reportant sans cesse et en prenant la vue la plus exacte
possible (51). Il serait difficile de trouver une réfutation plus
directe et plus péremptoire de la thèse des interprètes qui
continuent à soutenir aujourd'hui (52) que le type parfait
de la mimèsis artistique, aux yeux de Platon, serait la photo-

(47) Voir mon étude « Paradoxes et énigmes dans l'argumentation de Platon


au livre X de la République », dans Histoire et structure, Hommages à Victor
Goldschmidt, Paris, 1985, p. 133, avec les notes 52 sq.
(48) A. Bloom, The Republic of Plato, translated with notes and an
interpretive Essay, New York-Londres, 1968, p. 428.
(49) Voir par exemple Β. Schweitzer, Piaion und die bildende Kunst,
Tübingen, 1953, p. 47 sq., et « Paradoxes et énigmes... » (ci-dessus, n. 47),
notes 72 et 76.
(50) Sur l'interprétation de ce passage, voir Keuls (ci-dessus, n. 2), pp. 50-51.
(51) Voir aussi Rép. V, 472 d (et Webster — ci-dessus, n. 3 — p. 11 :
« Once in the Republic he breaks away from the view that the picture is a copy
of a copy of the truth... Here he certainly admits that the painter is doing
something quite different from merely copying the phenomenal world... »),
Vï, 500 e, et Gor g., 503 e-504 a (Webster, ibid., p. 15).