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Le vrai du faux, pourquoi les pesticides


sont aujourd'hui au coeur de la tourmente
Écrit par Fougier Eddy 21 Juin 2018 5 commentaires

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Sommaire
Il y a dix ans, y a un siècle, y a une éternité
Le tournant des années 2000
Le rôle essentiel des associations et des lanceurs d’alerte
Les étapes-clefs
Les relais dans les médias et l’édition
La « validation » des institutions officielles

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Les produits phytosanitaires, le glyphosate en tête, sont attaqués de toutes parts.


Et pourtant, il y a à peine une dizaine d’années, les spécialistes se demandaient
pourquoi il n’y avait pas de crise en France à propos des pesticides. Cela a bien
changé depuis. Que s’est-il donc passé entretemps pour que l’on en vienne à une
telle situation ? Explications.

Depuis quelques mois, les pesticides, et tout particulièrement le glyphosate, font


l’objet d’attaques massives dans l’espace public. A l’évidence, les produits
phytosanitaires sont dans l’œil du cyclone, critiqués de toutes parts, tant par les
associations, que par une partie des hommes politiques, des élus, de la presse et des
médias, ainsi que du public. Et malheur à celui qui s’exprime publiquement en leur
faveur, des députés à l’Assemblée nationale ou bien le journaliste Patrick Cohen en
savent quelque chose.

Il y a dix ans, y a un siècle, y a une éternité

Et pourtant, il y a une dizaine d’années, les chercheurs se demandaient pour quelles


raisons les pesticides ne suscitaient pas d’inquiétudes particulières de la part du
public en France. Dans un rapport publié en octobre 2007, Anne Bertrand, Francis
Chateauraynaud et Didier Torny se posaient ainsi la question suivante : « Pourquoi
n’y a-t-il eu aucune "crise des pesticides" en même temps qu’éclataient d’autres
dossiers parmi lesquels la "vache folle" a servi de de référence constante ? ».

Quelques semaines plus tard, la Mission Agrobiosciences organisait une conférence


dans le cadre de la conversation de Midi-Pyrénées, en collaboration avec l’Afsset,
sur le thème : « Pesticides ? Même pas peur ! ». Ses organisateurs s’interrogeaient
eux aussi : « Comment expliquer que nous n’assistions pas à une mobilisation
collective ? Aux lendemains du Grenelle de l’environnement, peut-on penser que
cette relative indifférence à l’égard des pesticides perdurera dans les années à
venir ? »

Enfin, en janvier 2008, lors de cette même conférence, l’universitaire Patrick


Denoux analysait de façon très savante quelles pouvaient être « les possibilités
d’émergence ou non d’une crise qu’ils [les pesticides] pourraient éventuellement
engendrer ».

Cela signifiait donc bien qu’à ce moment-là, il n’y avait pas de crise des pesticides en
France. A l’évidence, les choses ont bien changé depuis. Comment en est-on arrivé
là en l’espace d’une décennie ? Quand et comment les choses ont-elles basculé ?

Le tournant des années 2000

La critique des produits phytosanitaires est ancienne. En 1962, la biologiste


américaine Rachel Carson publiait Printemps silencieux , un ouvrage resté célèbre
dans lequel elle dénonçait l’impact négatif du DDT sur l’environnement et
notamment sur les populations d’oiseaux. Il a été à l’origine de l’interdiction du DDT
aux Etats-Unis au début des années 1970. Il est aussi considéré comme un
événement pionnier dans le monde écologiste.

Les préoccupations en matière de santé en lien avec ces produits le sont tout
autant. Nathalie Jas, chargée de recherche à l’INRA, rappelle ainsi que
l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est inquiétée dès le début des années
1950 de leurs effets toxiques possibles sur la santé humaine en produisant un
rapport sur le sujet en 1953 (rapport du docteur J. M. Barnes), qui se veut
néanmoins rassurant. Elle mentionne aussi que la spécialité du « risque
chimique » en milieu professionnel agricole a été lancée en France en 1955 comme
spécialisation de médecine professionnelle agricole.

Dans les années 1990, les campagnes des ONG ou des syndicats agricoles
alternatifs qui critiquent les produits phytosanitaires tendaient alors à mettre
l’accent sur trois aspects spécifiques : (1) la surmortalité supposée des abeilles,
notamment liée aux insecticides de la famille des néonicotinoïdes, avec
d’importantes campagnes internationales menées contre des insecticides comme le
Gaucho et le Régent TS, (2) l’impact environnemental des pesticides sur l’eau, les
sols et l’air, ceux-ci étant alors souvent associés aux nitrates, (3) et plus
globalement, la critique du système de production agricole intensif, qualifié de
« productiviste », dont l’utilisation massive d’intrants chimiques de synthèse est
l’une des principales caractéristiques.

Un tournant se produit néanmoins à partir du début des années 2000. Des


associations et des lanceurs d’alerte, y compris des agriculteurs, tendent plutôt
désormais à montrer du doigt l’impact des pesticides sur la santé humaine, en
premier lieu des utilisateurs (les agriculteurs) et de leurs proches, puis,
progressivement, de l’ensemble des consommateurs dans un contexte plus global
de critique tous azimuts des « pollutions chimiques » quelles qu’elles soient.

En conséquence, dans l’édition 2017 du baromètre sur « La perception des risques


et de la sécurité par les Français » réalisé chaque année par l’Institut de
radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), le dernier en date à ce jour, les
pesticides étaient perçus par 71,5 % des personnes interrogées comme un risque
élevé, par 20,4 % comme un risque moyennement élevé et seulement par 7,9 %
comme un risque faible. Aux yeux des Français sondés, ils représentaient même le
troisième risque le plus élevé après le terrorisme et le tabagisme des jeunes. En
outre, on voit bien que, depuis quelques années, les inquiétudes vis-à-vis des
pesticides sont plutôt croissantes (voir graphique 1).

Graphique 1 : positionnement des personnes interrogées sur les risques que


représentent les pesticides pour les Français en général, en pourcentages, 1997-
2016

Source : IRSN, Baromètre IRSN 2017. Les pesticides étaient associés aux
nitrates jusqu’en 2001 et sont pris en compte seuls depuis 2004.

Le rôle essentiel des associations et des lanceurs d’alerte

Un processus assez typique de l’influence de mouvements protestataires sur


l’opinion publique s’est, en effet, mis en place à propos des pesticides à partir du
début des années 2000. C’est une fusée à quatre étages.

Le processus d’influence des mouvements protestataires sur l’opinion : la fusée à


4 étages

Le socle de la fusée est le « terrain » qui existe préalablement sur un sujet donné au
sein de l’opinion publique. Or, à cette époque-là, le terrain apparaissait plutôt
propice à la critique des pesticides compte tenu de l’existence de deux tendances
importantes. La première était l’inquiétude sous-jacente au sein du grand public qui
tendait de plus en plus à craindre un empoisonnement lent et insidieux, suite à
différentes crises qui l’ont durablement marqué (sang contaminé, amiante, vache
folle) ou à des controverses (OGM). La seconde tendance était sa défiance
croissante vis-à-vis des grands groupes privés (dont le symbole par excellence était
Monsanto), des processus de nature industrielle et de l’implication de la science et
de la technique dans la production agricole et alimentaire.

Le monde associatif et les lanceurs d’alerte ont alors travaillé ce « terrain », c’est le
second étage de la fusée, en redoublant d’efforts et d’inventivité pour alerter le
grand public. C’est tout particulièrement le cas de l’association Générations futures
qui, à partir du début des années 2000, multiplie les campagnes d’information et de
sensibilisation, publie enquêtes, rapports ou même bande dessinée (outre les
ouvrages publiés par François Veillerette, son co-fondateur, son porte-parole et sa
principale figure médiatique), édite un DVD, intente des actions en justice,
développe des actions de lobbying, lance des pétitions, diffuse des cartes
interactives, crée des prix et bien évidemment intervient dans les médias et
collabore à des émissions et à des documentaires.

Durant la décennie 2000, les associations et les lanceurs d’alerte réussissent alors
le tour de force de transformer progressivement la façon dont les pesticides étaient
communément perçus. Ce n’est plus seulement un sujet qui concerne l’agriculture
(et les agriculteurs), l’environnement ou les abeilles. C’est aussi un enjeu qui
concerne tout le monde parce qu’il a un impact sur la santé de l’ensemble des
consommateurs, via leur alimentation et les résidus de pesticides présents dans les
aliments. Ils sont donc parvenus à faire entrer cette question dans les sphères de
préoccupation quotidiennes des consommateurs, alors que jusqu’alors, c’était un
sujet technique assez éloigné de leur quotidien et de leurs préoccupations.

D’ailleurs dans leur ouvrage Pesticides. Révélations sur un scandale français


(Fayard, 2007), Fabrice Nicolino et François Veillerette expliquent que « C’est un
sujet qui peut nous paraître lointain, et pourtant il nous concerne tous. Car les
pesticides sont partout, jusque dans la rosée du matin. […] Des centaines
d’études, à l’échelle internationale, montrent que ces produits de la chimie de
synthèse agissent, même à des doses infinitésimales, sur notre équilibre le plus
intime ».

Au final, on voit bien que, progressivement, les associations et les lanceurs d’alerte
ont réussi à imposer leur manière de poser les problèmes : les pesticides ne
représentent plus seulement un danger pour les abeilles, mais aussi et surtout un
risque de cancer pour l’ensemble de la population. Et une fois qu’ils l’ont fait, il a été
plus facile pour eux d’imposer leurs façon de les résoudre : suppression des
pesticides les plus dangereux et réduction de l’usage de ces produits en général,
voire suppression de l’ensemble des pesticides.

Les étapes-clefs

Tout a commencé en 2001-2002 avec le Mouvement pour le droit et le respect des


générations futures (MDRGF), qui deviendra ensuite Générations futures, et
François Veillerette. En août 2001, le MDRGF publie le premier rapport qui tendrait
à prouver que la moitié des fruits, légumes et céréales consommés en France
contiennent des résidus de pesticides. Sur son site internet, le mouvement affirme
avoir été à l’origine à cette époque-là des « premières révélations médiatiques du
niveau de pollution des aliments par des résidus de pesticides ».

L’année suivante, François Veillerette fait paraître un ouvrage intitulé Pesticides,


le piège se referme (Terre Vivante Editions) qui se présente comme une synthèse
des études publiées dans les revues scientifiques anglo-saxonnes sur l’impact pour
la santé de l’exposition aux pesticides. Son message principal est le suivant : « Les
pesticides sont partout. On sait qu'ils sont présents dans les aliments, dans l'eau,
dans l'air, dans les sols. On sait moins qu'ils sont aussi présents dans notre sang,
dans nos réserves adipeuses, dans le lait maternel. Pire, il est maintenant prouvé
que le fœtus est déjà contaminé par les pesticides que la mère absorbe chaque jour.
Les effets à long terme de cette pollution insidieuse commencent seulement à se
manifester : baisse de la fertilité masculine, malformations à la naissance,
augmentation de certains cancers, perturbation de l'équilibre hormonal et du
développement du système nerveux, modifications du comportement, diminution
des défenses immunitaires ».

Il parle à ce propos de contamination générale de la population par la nourriture et


l’usage domestique de pesticides utilisés pour le jardinage et les insecticides
domestiques en donnant des exemples particulièrement frappants, comme la
présence de résidus de produits phytosanitaires dans le sang des cordons
ombilicaux, le lait maternel ou chez le fœtus in vitro. Les messages sont simples (et
efficaces) : tout le monde est concerné (pesticides = contamination générale), et pas
seulement les utilisateurs, et tout le monde est en danger (pesticides = risque de
cancer). On peut remarquer que c’est en grande partie l’argumentation que l’on
retrouvera quatorze ans plus tard dans l’émission de Cash Investigation à laquelle
contribuera et participera d’ailleurs François Veillerette lui-même.

En 2004, sont publiés deux ouvrages qui reprennent en grande partie cette
argumentation. Le médecin Geneviève Barbier et l’auteur Armand Farrachi font
paraître La Société cancérigène. Lutte-t-on vraiment contre le cancer ? (La
Martinière). Dans ce livre qui « dénonce, chiffres à l’appui, les silences des discours
officiels et les intérêts de bien des lobbies », les auteurs affirment qu’il ne faut pas
s’attaquer aux effets des cancers, mais plutôt à leurs causes sociales,
professionnelles et environnementales en expliquant que leurs principales sources
résident dans la pollution environnementale, l’usage de produits toxiques dans
l’alimentation et l’exposition des substances nocives dans son travail. Ils ont donc en
grande partie les pesticides en ligne de mire. Il est de même pour le cancérologue
Dominique Belpomme, qui publie cette même année Ces Maladies créées par
l’homme. Comment la dégradation de l’environnement met en péril notre santé
(Albin Michel, 2004). Pour lui, le doublement du nombre de décès provoqués par le
cancer depuis la Seconde Guerre mondiale est lié d’abord à la dégradation de notre
environnement. Il publiera les années suivantes d’autres ouvrages défendant la
même thèse : Guérir du cancer ou s’en protéger (Fayard, 2005) et Avant qu’il ne
soit trop tard (Fayard, 2007).

L’Association pour la recherche thérapeutique anti-cancéreuse (Artac), présidée par


le même professeur Belpomme, organise également en mai 2004 à l’Unesco un
colloque intitulé « cancer, environnement et société ». Celui-ci réunit scientifiques,
associations de protection de l’environnement et associations de malades et est à
l’origine de l’ Appel de Paris , une déclaration internationale sur les dangers
sanitaires de la pollution chimique , signé par un millier de personnalités
scientifiques. Cet appel est basé sur trois considérations : (1) « le développement
de nombreuses maladies actuelles est consécutif à la dégradation de
l’environnement », (2) « la pollution chimique constitue une menace grave pour
l’enfant et pour la survie de l’homme », (3) « notre santé, celle de nos enfants et
celles des générations futures étant en péril, c’est l’espèce humaine qui est elle-
même en danger ». Il prône notamment une réduction de l’utilisation des
pesticides.

Ces initiatives n’ont pas encore un grand écho auprès de l’opinion publique, mais
elles conduisent néanmoins l’UIPP à lancer en 2005 une campagne intitulée
« Pesticides : on peut se poser des questions, on peut y répondre aussi » (cette
campagne a d’ailleurs été attaquée en justice par des associations de protection de
l’environnement qui la jugeaient « mensongère » et a fait l’objet de pas moins de six
procès).

Elles vont également donner la tonalité générale des « attaques » perpétrées contre
les pesticides dans les années qui suivent en privilégiant (1) des messages simples et
parlants – à l’instar des tests de mèches de cheveux effectués par GF en 2013 sur
des enfants dans des écoles se situant à proximité de champs, expérience
reproduite dans Cash Investigation de février 2016 –, (2) des messages de nature
anxiogène à connotation émotionnelle – résidus de produits phytosanitaires
présents dans le sang des cordons ombilicaux, le lait maternel ou chez le fœtus –,
qui ont un fort impact sur le public, comme l’ont prouvé de nombreuses recherches,
et (3) une logique de proximité par rapport aux intérêts et aux préoccupations des
consommateurs (innocuité des produits alimentaires).

On peut mentionner d’autres jalons importants dans cette entreprise critique des
associations et des lanceurs d’alerte. En mai 2006, Générations Futures lance une
campagne de sensibilisation sur « la présence des pesticides dans les aliments »,
avec notamment le lancement d’un site internet ( http://www.pesticides-non-
merci.com ), la diffusion de différents documents « sur la contamination des
aliments par les pesticides pour populariser ce problème », le lancement d’une
pétition pour le « zéro résidus de pesticides dans notre alimentation » ou encore
l’interpellation des candidats à l’élection présidentielle.

En 2007, le journaliste Fabrice Nicolino et François Veillerette publient ensemble


Pesticides. Révélations sur un scandale français (Fayard). Dans cet ouvrage
qualifié de « livre noir des pesticides » par Environnement Magazine le 1er juin
2007, les auteurs dénoncent « un scandale français » : « Depuis 1945, l’industrie
des pesticides a pris le pouvoir en France, sans que personne ne s’en doute. Cet
ouvrage donne des noms, livre des dates, fouille les archives. Oui, on a truqué des
congrès prétendument scientifiques. Oui, les industriels ont infiltré, et continuent
de le faire, les commissions officielles chargées du contrôle des pesticides. Oui,
l’"agriculture raisonnée", que les pouvoirs publics français présentent comme la
solution de l’avenir, est une farce, une incroyable manipulation ». L’article publié
dans L’Express le 1er mars 2007 montre bien que l’opération des auteurs a
pleinement réussi : « C'est l'histoire terrible et authentique d’un empoisonnement
collectif. L'histoire d'une pomme qui subit 36 traitements chimiques avant d'être
croquée. De milliards d'abeilles occises par des poisons légaux. De rivières
françaises polluées à 96 %. C'est l’histoire de l’agriculture française, dopée aux
traitements phytosanitaires depuis l’après-guerre et ses grandes pénuries.
L'enquête, implacable, de Fabrice Nicolino et de François Veillerette se lit comme un
thriller. Sauf qu'il n'est pas question ici de fiction, mais des liens sacrés qui unissent,
depuis 1945, l’agriculture, la chimie et le monde politique. Pour le meilleur :
l’abondance alimentaire. Et pour le pire : une nature saccagée et l'augmentation
exponentielle, dramatique et "inexplicable" des cancers, malformations sexuelles,
stérilités et autres maladies dégénérescentes. A vous empêcher de dormir. De
manger. De respirer. »

L’année suivante, l’Alliance santé environnement (ONG basée à Bruxelles qui


coordonne un réseau de 65 associations européennes, dont GF) et Générations
futures enfoncent le clou en lançant une campagne intitulée « Pesticides et
cancers ».

Une autre étape importante se produit en 2010-2011. En janvier 2010, une


vingtaine d’agriculteurs victimes de pesticides, encouragés par Générations
Futures, se réunissent à Ruffec en Charente. C'est, en effet, à Ruffec que se trouve
l’exploitation de Paul François, cet agriculteur probablement intoxiqué en 2004 par
le Lasso et qui est devenu le symbole des victimes des produits phytosanitaires
pour avoir porté plainte contre Monsanto et médiatisé son histoire. Ces
agriculteurs et d’autres acteurs présents (des avocats spécialisés ou des
toxicologues) lancent alors l’ Appel de Ruffec adressé aux pouvoirs publics pour
retirer du marché les pesticides les plus dangereux pour la santé et
l’environnement. Ce rassemblement donnera naissance en mars 2011 également à
Ruffec à l’association Phyto-Victimes, dont Paul François assure la présidence.
Cette association a été créée suite au décès de l’un des agriculteurs qui était
présent l’année précédente, Yannick Chenet.

Les relais dans les médias et l’édition

Sentant bien que le public est de plus en plus sensibilisé à cette question, les médias
généralistes commencent à mettre le sujet des pesticides à leur agenda dans la
seconde moitié des années 2000. C’est le troisième étage de la fusée.

Ce fut tout d’abord le cas de journalistes et/ou de médias militants. On peut penser,
par exemple, à Marie-Monique Robin, auteure de Notre poison quotidien. Les
responsabilité de l’industrie chimique dans l’épidémie des maladies chroniques ,
film diffusé sur Arte et livre publié en 2011 (La Découverte/Arte éditions), dans
lesquels elle s’intéresse « aux seules substances chimiques qui entrent en contact
avec la chaîne alimentaire, du champ du paysan (pesticides) à l’assiette du
consommateur (additifs et plastiques alimentaires) », soit « les molécules de
synthèse auxquelles nous sommes exposés, dans notre environnement ou notre
alimentation ». Le chapitre I s’intitule d’ailleurs « les pesticides sont des poisons ».

Mais c’est aussi le cas de médias plus généralistes, notamment la presse santé, qui
reprennent les thématiques et même le vocabulaire véhiculés par les groupes
contestataires, comme, par exemple, le terme « pesticides » ou l’expression
« pesticide tueur d’abeille ». Le cas le plus emblématique a été bien évidemment
l’émission de Cash Investigation de février 2016. D’ailleurs, un nombre record de
recherches du terme « pesticides » sur le moteur de recherche Google a été observé
ce même mois.

Il en a été de même dans l’édition avec une multiplication, dans la période récente,
des ouvrages à charge contre les pesticides, avec, par exemple, en 2018, la parution
d’un ouvrage co-écrit par Jérôme Douzelet et Gilles-Eric Séralini sur Le goût des
pesticides dans le vin (Actes Sud).

La « validation » des institutions officielles

Enfin, le dernier étage de la fusée est peut-être le plus important. Il est incarné par
différentes institutions qui, de façon plus ou moins contrainte ou plus ou moins
suiviste et opportuniste, contribuent à « valider » une partie de ces critiques. Les
consommateurs sont, en effet, inquiets par les messages qu’ils entendent de la part
des organisations de la société civile et qui sont répercutés dans les médias et
l’édition. Mais, à partir du moment où une partie du contenu de ces messages est
plus ou moins repris à leur compte par ces instances officielles, cela ne peut que
renforcer ces inquiétudes.

Ces validateurs sont en premier lieu la justice et la MSA. Des tribunaux ont ainsi
reconnu le caractère professionnel de maladies de certains agriculteurs, comme ce
fut le cas pour Paul François en 2008. Ils ont pu également juger des affaires
opposant des agriculteurs victimes aux entreprises agrochimiques, à l’instar du
même Paul François qui a attaqué Monsanto en justice. Or, en 2012, le TGI de Lyon
a condamné l’entreprise en première instance.

Il en est de même pour la MSA. Suite au décret du 4 mai 2012, la maladie de


Parkinson provoquée par les pesticides a été la première maladie professionnelle à
être inscrite auprès de la MSA. En 2015, elle a aussi reconnu le caractère
professionnel du lymphome de l’agriculteur de la Manche Paul Lefèvre, décédé en
2009. Enfin, le 15 novembre 2017, trois représentants de la caisse centrale de la
MSA auditionnés par les députés de la Mission d’information commune sur
l’utilisation des produits phytopharmaceutiques ont déclaré que « deux pour cent
des maladies professionnelles déclarées au titre du régime agricole sont liées aux
produits phytosanitaires ».

Les seconds types de validateurs sont les politiques, en particulier ceux qui
appartiennent à des partis de gouvernement, et les gouvernements. On peut voir à
ce propos que les premiers ont évolué dans leur vocabulaire et dans leurs
propositions depuis une quinzaine d'années. Ils parlent de plus en plus de pesticides
et moins de produits phytosanitaires. Ensuite, alors qu’ils revendiquaient plutôt un
usage raisonnée jusqu’au début des années 2000, certains vont commencer à
militer en faveur d’une réduction des usages dans la seconde moitié de cette
décennie. Ce fut notamment le cas de Ségolène Royal qui, dans son programme
présidentiel de 2007, ne parlait pas de produits phytosanitaires, mais de pesticides,
et pas d’usage raisonnée, mais proposait plutôt de « mettre en œuvre un
programme national de réduction de l’utilisation des pesticides ».

Les gouvernements ont eux aussi conforté et validé à leur manière certaines des
critiques exprimées par les associations. Nicolas Sarkozy, alors président de la
République, dans une Lettre de mission adressée en juillet 2007 à Michel Barnier,
alors ministre de l’Agriculture et de la Pêche, affirmait ainsi : « Avec le ministre
d’Etat, ministre de l’Ecologie, du développement et de l’aménagement durables,
vous engagerez donc les concertations et les actions nécessaires pour, notamment,
continuer à mieux utiliser la ressource en eau et réduire significativement
l’utilisation d’engrais et de pesticides ». Dans son discours prononcé lors de la
restitution des conclusions du Grenelle de l’environnement sur les engagements de
la France pour le développement durable le 25 octobre 2007, celui-ci indiquait
également : « Il est grand temps de prendre au sérieux l’usage croissant de
produits pesticides, dont nos agriculteurs sont les premières victimes. Je demande
à Michel Barnier de me proposer avant un an un plan pour réduire de 50 % l’usage
des pesticides, dont la dangerosité est connue, si possible dans les dix ans qui
viennent ». Cela débouchera, en septembre 2008, sur l’annonce par le
gouvernement d’un plan visant à réduire « si possible » de moitié l’usage des
pesticides en France d’ici 2018 (plan Ecophyto 2018). On peut penser également
aux municipalités qui ont banni l'usage des phytos pour l'entretien des espaces
verts.

Enfin, la troisième forme de validation est celle du marché, en l’occurrence des


entreprises de l’agroalimentaire ou des enseignes de la distribution qui misent
désormais de plus en plus sur le « sans résidus de pesticides » ou sur le bio pour
séduire les consommateurs.

Au final, les messages anxiogènes des associations relayés par les médias avec une
forme de « validation » par des institutions officielles ont bien évidemment renforcé
les inquiétudes exprimées par une grande partie de l’opinion publique à propos des
pesticides. La faute en incombe aussi en partie au monde agricole qui n’a sans doute
pas su réagir à temps et de façon efficace, alors qu’on pouvait largement anticiper
ce qui est en train de se produire comme en témoigne, par exemple, la campagne
menée par l’UIPP dès 2005…

En savoir plus : https://www.mesopinions.com/petition/medias/demission-


patrick-cohen/44290 (pétition lancée contre le journaliste Patrick Cohen qui a
défendu dernièrement l’innocuité du glyphosate sur le plateau de l’émission C à
vous face à l’écologiste Yannick Jadot) ; https://trombi-
glyphosate.agirpourlenvironnement.org (site internet créé par l’association Agir
pour l’environnement permettant de savoir comment son député a voté à propos du
glyphosate et qui donne la possibilité aux internautes d’interpeller les différents
députés) ; https://www.gspr-ehess.com/documents/rapports/RAP-2007-
Pesticides.pdf (rapport rédigé par Anne Bertrand, Francis Chateauraynaud et
Didier Torny, Processus d’alerte et dispositifs d’expertise dans les dossiers
sanitaire et environnementaux. Expérimentation d’un observatoire informatisé de
veille sociologique à partir du cas des pesticides , octobre 2007, Agence française
de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail-Afsset et EHESS) ;
http://www.agrobiosciences.org/archives-114/sciences-et-
societe/publications/article/pesticides-meme-pas-peur#.WtWra4huaUk
(information sur la conférence « Pesticides ? Même pas peur ! » organisée par la
Mission Agrobiosciences) ; http://www.agrobiosciences.org/archives-
114/sciences-et-societe/publications/article/reflexions-adventices-sur-les-
conditions-culturelles-d-emergence-d-une-crise-a-propos-des-pesticides
(conférence de Patrick Denoux, « "Réflexions adventices" sur les conditions
culturelles d’émergence d’une crise à propos des pesticides », 2008) ;
https://www.researchgate.net/profile/Nathalie_Jas/publication/273447553_Pesticides_et_sante_des_travailleurs_agricoles_en_France_dans_les_annees_1950-
1960/links/59a6898e4585156873cf9993/Pesticides-et-sante-des-travailleurs-
agricoles-en-France-dans-les-annees-1950-1960.pdf (Nathalie Jas, « Pesticides et
santé des travailleurs agricoles en France dans les années 1950-1960 », dans
Sciences, agriculture, alimentation et société en France au XXe siècle ,
L'Harmattan & Quae, 2008) ;
http://www.irsn.fr/FR/IRSN/Publications/barometre/Documents/IRSN_Barometre_2017.pdf
(baromètre 2017 sur « La perception des risques et de la sécurité par les Français »
réalisé par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire-IRSN) ;
https://www.generations-futures.fr/qui-sommes-nous/un-peu-d-histoire (source
d’information sur les campagnes menées par Générations Futures) ;
http://www.artac.info/fr/appel-de-paris/texte-en-six-
langues/francais_000075.html (Appel de Paris, une déclaration internationale sur
les dangers sanitaires de la pollution chimique) ; https://www.env-
health.org/IMG/pdf/Campagne_pour_reduire_les_cancers_dus_a_l_exposition_aux_pesticides.pdf
(informations sur la campagne « Pesticides et cancers » de 2008) ;
https://www.francetvinfo.fr/sante/environnement-et-sante/les-pesticides-
seraient-responsables-de-2-des-maladies-professionnelles-declarees-chez-les-
agriculteurs_2470964.html (source d’information sur l’audition de représentants
de la caisse centrale de la MSA par les députés de la Mission d’information
commune sur l’utilisation des produits phytopharmaceutiques) ;
https://www.lemonde.fr/societe/article/2007/02/11/les-cent-propositions-du-
pacte-presidentiel-de-mme-royal_866123_3224.html (source d’information sur le
programme présidentiel de Ségolène Royal de 2007) ;
www.lafranceagricole.fr/r/Publie/FA/p1/Infographies/Web/2007-07-
12/04990_1.pdf ( Lettre de mission de Nicolas Sarkozy adressée en juillet 2007
à Michel Barnier) ; http://discours.vie-publique.fr/notices/077003284.html
(discours de Nicolas Sarkozy le 25 octobre 2007). Voir aussi la thèse de Coline
Salaris, « Mobilisations en souffrance : analyse comparative de la construction de
deux problèmes de santé publique : (familles victimes du Distilbène et agriculteurs
victimes des pesticides) », http://www.sudoc.abes.fr/xslt/DB=2.1//SRCH?
IKT=12&TRM=191571563 .

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Auteur : Fougier Eddy

J'interviens régulièrement dans Wikiagri.fr dans la rubrique "Réflexions". Je


suis un "chasseur" de tendances émergentes, d'initiatives originales et
d'innov...

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