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Les sciences sociales face aux temporalités


Claude Dubar, Jens Thoemmes

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Claude Dubar, Jens Thoemmes. Les sciences sociales face aux temporalités. Claude Dubar et Jens
Thoemmes. Les temporalités dans les sciences sociales, Octarès, pp.7-12, 2013, 9782366300109. hal-
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Les Sciences Sociales face aux temporalités

Claude Dubar et Jens Thoemmes

Un livre pour une nouvelle collection

Cet ouvrage reprend, prolonge et élargit un premier ensemble de textes paru


en 2008 dans la revue électronique Temporalités. Dans un dossier au titre proche
de celui de ce livre, des chercheurs de plusieurs disciplines des sciences sociales
présentaient la manière dont leur discipline traitait de la question du temps et des
temporalités impliquées par chaque point de vue disciplinaire. Comme l'écrit
justem ent dans cet ouvrage Mélanie Roussel, « chaque discipline a ses propres
catégories temporelles », ce qui rend souvent difficile un travail pluridisciplinaire
qui pourtant est de plus en plus souvent supposé par des appellations comme
socio-histoire, anthropologie historique ou histoire économique. Ce projet reste celui de
la confrontation interdisciplinaire, c'est-à-dire du rapprochement dialogique
entre les diverses manières qu'ont des disciplines différentes de traiter les grandes
questions temporelles telles que le caractère collectif des cadres et catégories, la
pluralité des représentations et des usages du temps, la diversité de ses mesures,
les relations entre passé, présent et futur, etc.
Partant du regard philosophique comme matrice de l'ensem ble des sciences
sociales, nous rassemblons des contributions de l'économie, de l'histoire, de la
démographie, de la psychologie sociale, de la sociologie, des linguistes et de la
socio-histoire. Cette nouvelle collection vise à favoriser l'ém ergence d'une
réflexion interdisciplinaire sur les temporalités.
L'éditeur Octarès peut ici se prévaloir d'une antériorité dans ce champ de
recherche. Trois ouvrages en particulier ont permis de poser les jalons pour la
nouvelle collection. Le premier, de W illiam Grossin, a été publié en 1996. Son
intitulé est explicite et fait office de travaux fondateurs que nous souhaitons
reprendre aujourd'hui : Pour une science des temps. Introduction à l'écologie
temporelle. Les deux autres sont des ouvrages collectifs, l'un publié en 2000 sous
la direction de Gilbert de Terssac et Diane-Gabrielle Tremblay, Où va le temps de
travail ? et l'autre publié en 2006 sous la direction de Gilbert de Terssac et Jens
Thoemmes, Les temporalités sociales : repères méthodologiques. Ces trois ouvrages
antérieurs circonscrivent le projet de cette nouvelle collection : mettre en œuvre
une pensée sur les temporalités qui associe toutes les sciences sociales, interroger
la place du travail au cœur des temps sociaux, promouvoir la recherche et le
travail méthodologique sur les temporalités.
De l'usage du terme de femporalifés

Revenons donc au livre qui constitue le point de départ de cette nouvelle


collection. Le terme de temporalités est utilisé dans ce livre dans deux sens
distincts. Soit il désigne des rapports pluriels et divers au temps (au singulier)
chronologique, celui des horloges et des montres. Soit il désigne des temps
distincts spécifiés et disjoints (sinon opposés) comme temporalité objective et
subjective, sociale et historique, du travail et du hors travail, sacrée et profane, etc. Les
temporalités nommées dans ce livre sont très diverses et largement dépendantes
des points de vue que l'on porte sur les processus temporels. De même que le mot
temps est propice à tous les « jeux de langage » (Wittgenstein, 1952), l'expression
temporalités est polyphonique et ne peut être entièrement définie a priori. Si la
première optique en fait la caractéristique, très générale et abstraite, de ce qui se
déroule dans le temps, la seconde en fait une pluralité de processus temporels
hétérogènes. Ainsi écrit Jean-M arc Ramos dans ce livre : « le concept de
temporalités sociales entend rendre compte de la diversité des temps vécus par
les groupes ou selon les situations, que ces temps soient agis ou représentés ».
Nous tenterons de voir en quoi ces deux points de vue peuvent ou non être
considérés comme compatibles.
A plusieurs reprises dans cet ouvrage, deux types de temps ou deux grands
ordres de temporalités sont distingués et souvent opposés. Sous l'appellation de
temps englobant, des auteurs récents comme W illiam Grossin reprennent la vieille
formule aristotélicienne de temps cosmologique comme trace ou mesure du
m ouvement de l'avant vers l'après, correspondant à la formule historienne du
temps chronologique, celui qui peut être daté, mesuré, universalisé. Sous
l'expression temps englobé ou temps vécu, ces auteurs renvoient à ce que Ricœur
(1986) appelle le temps phénoménologique pour l'opposer au temps cosmologique
précédent et réunir des philosophes comme Augustin1, Hegel ou Husserl. Cette
opposition, qui débouche selon Ricœur sur une série d'apories, n'a pas vraiment
trouvé de dépassement - au sens allemand de Aufheben - ni dans la forme a priori
de Kant, ni dans le savoir absolu de Hegel, ni même dans le découplage des trois
modes de temporalisation de Heidegger, distinguant radicalement les
temporalités passées (du domaine des sciences historiques), présentes (celles de
la vie présente ordinaire et du temps vulgaire) et futures (celles du Dasein humain
comme être-en-devant-de-lui et donc être-pour-la-mort). En ce sens, on peut dire
que les sciences sociales sont les héritières de ces débats philosophiques (Dubar,
dans ce livre). Ainsi, même si la question de l'articulation de ces phénomènes avec
le temps chronologique se pose (ne serait-ce que pour la datation), ce sont bien
des temporalités spécifiques qui constituent les matrices d'interprétation des
historiens, sociologues, anthropologues, économistes, psychologues,
démographes ou linguistes... pour ne citer que ceux qui interviennent dans ce
livre.

Temps social et irruption du travail industriel

Les sciences sociales dessinent généralement une perspective temporelle


selon laquelle le temps est une construction sociale. La sociologie durkheimienne
fut sans doute la première à faire du temps un fait social majeur, à la fois collectif
et pluriel, pour reprendre les termes de Michel Lallement dans ce livre. Il définit

1 Toutes les références bibliographiques sont rassemblées en fin d’ouvrage.


ainsi une antinomie que le durkheimisme ne parvint pas à vraiment concilier,
d'où la fragilité d'une sociologie du temps, au point que certains doutent de son
existence. Les études pionnières d'H ubert et Mauss sur le sacré (la m agie et la
religion) ont permis aux premiers sociologues et ethnologues de montrer
comment les divers calendriers constituent des repères collectifs ancrés dans les
mythologies et organisateurs des rituels communautaires. Plus ou moins articulés
aux temps naturels, cycliques, ces calendriers rythment les divers milieux de vie
et leurs coupures avec le sacré. Mais comment rendre compte d'une telle diversité
de calendriers, d'une telle pluralité de conceptions et usages du temps si celui-ci
doit aussi constituer des cadres collectifs ancrés dans le temps naturel et
universel ? Cette antinomie entre cadre commun et milieux pluriels continue à
diviser les théorisations du temps social entre des approches centrées sur la
production de repères commun (cf. Élias) et des perspectives insistant sur la
structuration de milieux spécifiques (cf. Sorokin et Merton et la notion de
« systèmes locaux temporels »). L'un des problèmes actuels de l'anthropologie
historique est bien, comme le signale Laurent Fournier dans cet ouvrage, de
« raccorder le temps cosmique et le temps social... le temps concret des saints
patrons et le temps abstrait des simples horloges ».
Toutes les sciences sociales s'accordent désormais pour considérer qu'une
rupture de grande ampleur est intervenue avec l'avènem ent et l'organisation du
travail industriel. Le temps des horloges a remplacé le temps des clochers (Le
Goff) et le temps de travail industriel est devenu la mesure de toute valeur
d'échange sur un marché. Comme l'écrit Jean-M arc Ramos dans ce livre, on a dû
reconnaître « le rôle formateur du temps de travail sur la personnalité ». Les
temporalités sociales se sont ainsi scindées entre le temps de travail rémunéré et
valorisé, d'abord presqu'exclusivem ent masculin, et le temps hors travail, lui-
même divisé entre temps domestique féminin, constituant du travail non payé, et
temps de loisir réservé aux rentiers. Cette révolution de l'usine qui mesure le
temps de travail et en fait la base du salaire fait de cette temporalité particulière
un enjeu des luttes sociales à tel point que la réduction du temps de travail et la
revendication d'un temps libre constituent, depuis près de deux siècles, un
objectif majeur du m ouvement social. Trois autres regards sur les temporalités
apparaissent avec l'industrialisation. L'idée de multiplicité et de différenciation
des temporalités selon les classes et les individus apparaît dans les travaux de
Max W eber sur l'industrie textile au début du XX- siècle, l'affirm ation du caractère
déstructurant du travail industriel sur les temporalités des salariés, mais aussi
l'im portance des temps de l'activité professionnelle pour la construction
identitaire (Thoemmes). L'évolution du travail et de ses formes d'organisation a
sans doute été décisive dans la m anière d'appréhender les temporalités
aujourd'hui.

Dynamiques économiques et historiques du capitalisme

Cette révolution du travail est en fait inséparable d'un processus plus vaste
qui fait du temps une m archandise à prix quantifiable avec l'invention du prêt à
intérêt. La dynamique du capitalisme (Braudel) et le commerce sur longue
distance transforment, dès le Moyen âge, les marchands en entrepreneurs de temps
(Le Goff) capables, grâce aux intérêts de leurs prêts, de réaliser l'accum ulation
prim itive et les investissements massifs nécessaires à l'avènem ent de l'ère
industrielle. Grâce à ce que Max W eber appelait « la maîtrise de l'avenir par la
prévision », ce capitalisme va conquérir le monde. Il est donc essentiel de
comprendre, comme le rappelle Antoine Parent dans ce livre, que « l'actualisation
du futur est au coeur du raisonnement économique » qui repose sur l'anticipation
d'actions rationnelles. C 'est écrit-il, « en coupant les liens avec le passé et en
appliquant le modèle standard de l'économ ie néo-classique » que le raisonnement
économique orthodoxe introduit le temps comme objet de « prévisions bien
informées » dans un avenir qui ne dépend plus du passé mais seulement du
« postulat de convergence vers un équilibre stationnaire... avec ajustement
automatique des prix et des quantités ». Mais ce modèle cognitif purement interne,
fondé sur un temps purem ent abstrait (anhistorique), se heurte à de multiples
chocs externes (guerres, mauvaises récoltes etc) provoquant des cycles
économiques faits de crises et d'adaptations douloureuses. De ce fait, l'économ ie
doit se faire cliométrie (New Economie History) pour réinsuffler de la « temporalité
historique » dans une « temporalité purement abstraite, mathématique, formelle »
(Parent) qui ne peut être celle (ou la seule) des sciences sociales.
Aucune science sociale n'échappe à la temporalité historique (appelée aussi
historicité) même si, on vient de le voir avec l'économ ie standard, cette
temporalité n'est pas la seule à intervenir dans les faits humains. Le temps
historique est « le lieu d'intelligibilité des phénomènes humains » (Bloch) parce
qu'il relie le souci de restituer le passé en le cartographiant (Hatzfeld) avec la
« nécessité contem poraine de l'interroger à partir d'une situation présente »
(Loué). De ce fait, on doit reconnaître que la Révolution française, en faisant entrer
l'H istoire dans le régime du futurisme, a permis de rompre avec toutes les formes
antérieures d'histoires mythiques (régime héroïque) ou religieuses (régime
eschatologique) pour permettre « un discours moderne sur le passé » (Loué).
L'école des Annales a poussé le plus loin cette revendication d'indépendance à
l'égard du politique, qui n'était pas acquise dans l'H istoire du XIX- siècle. Surtout,
en permettant la distinction entre des échelles de temps très différentes, l'équipe
des Annales a permis de différencier des niveaux d'analyses communs à toutes les
sciences sociales et nécessitant des méthodes d'investigation différentes. Le temps
long, celui de l'épaisseur temporelle, géographique ou économique, structurel,
n 'est pas le temps moyen des institutions et des biographies ni le temps court de
l'événem ent, de l'action et du vécu. Ces temporalités renvoient aux niveaux
macro, méso ou micro de l'analyse sociologique qui mettent en jeu « des
dynamiques plurielles ayant des rythmes différents » (Nicolas Hatzfeld). Ainsi,
dans l'entreprise, les temporalités technologiques, marchandes, gestionnaires ne
sont pas les mêmes et doivent être articulées pour parvenir à la performance.

Le prisme méthodologique : analyse longitudinale, attitudes et


biographies

Il n'est pas facile de faire des temporalités des objets d'enquête susceptibles
d'analyses empiriques de la part des sciences sociales. La démographie, en
inventant l'analyse longitudinale, est allée le plus loin dans cette direction
(Samuel). La réinterrogation périodique d'individus d'un même échantillon est
sans doute la technique la mieux à même de saisir les changements de toute sorte
intervenue avec le temps (chronologique). Reste à interpréter ces changements :
la notion d'événements est ici d'un grand secours pour modéliser des relations
statistiques conditionnelles entre les types d'événem ents (famille, travail, habitat
etc.) à chaque interrogation périodique. La distinction entre les trois types d'effets
(d'âge, de génération, de période) permet une distinction puis une articulation
entre trois types de temporalités : celle, courte, de période ou contexte de
l'événem ent ; celle, moyenne, d'âge ou de position dans le cycle de vie ; celle,
longue, de génération ou cohorte qui renvoie à un principe explicatif fondé sur une
périodisation historique. Ainsi des processus sociaux comme les mariages et
divorces, les chômages et les carrières, les mobilités géographiques ou
professionnelles etc. deviennent-ils objets de mesures et de comparaisons
(Samuel). Ils permettent d'articuler la temporalité chronologique (période) avec
la temporalité biographique (âge) et la temporalité macro-historique (génération).
Grâce à l'approche longitudinale, le temps dans toutes ses dimensions ou les
types de temporalités dans toutes leurs spécificités (selon la terminologie choisie)
peuvent être saisis et traités empiriquement.
Dans un autre domaine, les chercheurs se sont appuyés sur une certaine
cumulativité pour valider et étendre une technique d'enquête temporelle. Il s'agit
d'un questionnaire standard sur les rapports des individus au passé, au présent
et à l'avenir que l'on peut appeler leurs « perspectives temporelles » (Ramos). Mis
au point par Zimbardo et débouchant sur une typologie d'attitudes à cinq
positions (depuis la peur de l'avenir et le repli sur le passé jusqu'à la confiance
inconditionnelle en l'avenir en passant par l'opportunism e et la fixation sur le
présent), cette sorte d'échelle temporelle d'attitudes a pu être testée sur des
populations très différentes et validée par des comparaisons internationales. Plus
généralement, ce genre d'enquêtes - qui pourraient devenir longitudinales -
repose sur le postulat puissant d'une surdétermination des croyances, pratiques
et représentations par la vision de l'avenir. Cette vision oppose tendanciellement
la prévoyance « traditionnelle » générant des comportements d'épargne à la
prévision « moderne » permettant des conduites d'investissem ent (Bourdieu,
1963).
Le domaine du recueil, de l'analyse et de l'interprétation des récits de vie est
également en pleine expansion. Il s'agit ici de comprendre comment se
construisent les identités des individus et des groupes en tant que produits de
leur histoire de vie « vécue » et de sa mise en mots sous forme de récit « raconté ».
La question centrale est celle du lien entre une histoire passée et un discours
présent où l'identité est revendiquée. Cette relation du récit au discours met en
cause la m anière dont le passé est transformé en présent (Varro). Mais aussi de la
manière dont se forge une « identité narrative » (Ricœur, 1986) qui constitue une
évaluation éthique de son existence. Ainsi le passé peut-il être réécrit, réévalué, à
la lumière de cette « visée éthique » structurant un récit biographique « entre
histoire et fiction ». La question la plus difficile de cette approche est l'analyse du
langage. Comment objectiver les éléments d'un récit pour en saisir la logique
argumentaire toujours dialogique ? En quoi l'analyse des temps des verbes aide-
t-il à séparer récit et discours (Varro) ? En quoi les ressources de l'analyse
structurale du récit permettent-elles de dégager un schème, un tableau, une
structure symbolisant l'identité revendiquée ? (Demazière et Dubar, 2004). Le
temps linguistique, avec ses divers niveaux (lexicaux, syntaxiques, sémantiques),
devient ici le vecteur d'expression et d'articulation des temporalités sociales.

L'individualisation en question

Plusieurs des chapitres de ce livre abordent à leur façon la question de la


fragmentation, de l'éclatem ent des temps sociaux, jusqu'à leur individualisation.
Comment rendre compte de la dynamique recente des temporalités sociales?
Aussi bien en termes de régimes d'historicité (Hartog, 2003) que de trajectoires
sociales (Dubar, 2010), doit-on parler d'un envahissement du post-modernisme au
rythme de la globalisation économique et de la mondialisation des marchés ?
Toutes les régulations sociales seraient-elles fragilisées et toutes les identités
seraient-elles entrées en crise, écartelées entre les injonctions à « être soi » et les
nécessités de conserver un ancrage social ? Ainsi la notion d'identité personnelle,
la nécessite de la construire, la reconstruire et l'évaluer tout au long de la vie,
l'exigence de la singularité, de l'excellence personnelle, de la compétence au
service de la compétitivité, toutes ces formules vont dans le sens d'une
individualisation largement subie et impliquant responsabilisation, voire
culpabilité. A l'inverse, les aspirations à « faire société », à s'associer pour se
défendre, à m aintenir ses racines, à coopérer avec d'autres, à « réinventer
l'avenir » (Bensa) restent présentes mais associées à de nouvelles temporalités
plus flexibles, plus personnalisées. L'individualisation peut être perçue comme
un risque d'une société à deux vitesses, c'est-à-dire avec deux types opposés
d'usage du temps. Premièrement, l'individualisation peut être considérée comme
une exclusion relative du temps social, enfermé dans un temps purement
singulier, en rupture avec le temps partagé des proches. Cette individualisation
négative anticipée par Durkheim dans la notion d'anomie est aussi achronie.
Deuxièmement, l'individualisation dans sa version positive apparaît comme un
processus de réflexivité et l'ém ancipation d'un sujet ancré dans une multitude de
collectifs. Cette émancipation permet de jouer avec des temps divers et de
combiner et concilier des temporalités. La vision positive permet de rendre
cohérent et reconnu une temporalité à soi. Ces questions du post-m odernisme et
de l'individualisation des temporalités interrogent ainsi toutes les sciences
sociales sans qu'une réponse d'ensem ble ne se dégage. L'avenir est donc la
question temporelle par excellence.

Cet ouvrage espère marquer un pas de plus dans la construction d'une


communauté de recherche autour des questions temporelles dans les sciences
sociales. Nous sommes encore loin d'une convergence interdisciplinaire sur les
questions clés abordées dans ce livre, ne serait-ce que celle, redoutable, de la
terminologie. Quel est l'enjeu ? S'agit-il de trouver un ensemble de concepts
partagés par toutes les disciplines et reliés par une sorte de middle range theory ?
Peut-être est-ce trop ambitieux même si un premier (petit) pas en ce sens a été
accompli par deux des fondateurs de la revue, W illiam Grossin (1976), le
sociologue du temps de travail, et Jean Chesneaux (1976), l'historien et
anthropologue de la Chine. S'agit-il de permettre des travaux pluridisciplinaires
sur des sujets brûlants comme les perspectives temporelles en matière d'écologie
ou les expériences de construction locale de « temporalités démocratiques » ? Il
s'agit en tout cas sûrement de chantiers prometteurs ouverts : l'histoire des
temporalités locales, les temps de travail, les bureaux du temps, etc. Faire
dialoguer des chercheurs de disciplines différentes dans le plus grand respect
mutuel et la volonté commune d'avancer, c'est ce que fait depuis dix ans la revue
Temporalités et ce que cette nouvelle collection chez Octarès doit dynamiser.
érudit www.erudit.org

Compte rendu

Ouvrage recensé :

Les temporalités dans les sciences sociales, sous la direction de Claude Dubar et Jens Thoemmes,
Toulouse : Octarès Éditions, Collection Temporalités : Travail et Société, 2013, 161 p., ISBN : 978­
2-366300-010-9.

par Diane-Gabrielle Tremblay


Relations industrielles / Industrial Relations, vol. 68, n° 4, 2013, p. 722-725.

Pour citer ce compte rendu, utiliser l'adresse suivante :

URI: http://id.erudit.org/iderudit/1023018ar

DOI: 10.7202/1023018ar

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m ent intense, voire « passionnel » d'après Perreault, M. 198 8 . « La passion et le corps com m e

l'au teur, d 'une partie des salariés dans leur objets de la sociologie : la danse com m e carri­
ère ». Sociologie et sociétés, 20 (2 ), 1 77-186.
activité de travail. Son analyse m ontre bien
co m m ent les salariés de courtag e en ligne Stroobants, M. 2 00 5 . « La passion laborieuse ».

se saisissent ab o nd am m ent du registre Les ressorts de la mobilisation au travail. J.-P.


Durand e t D. Linhart, dir. Toulouse : O ctarès,
des sentim ents pour exp rim er leur rapport
17-24.
au travail. Toutefois, si son analyse y va
W eber, M. 2 0 0 3 . Le savant e t le politique. Paris :
de certains parallèles avec d'autres caté­
La Découverte.
gories de travailleurs (les d anseurs, les
politiques, les ing énieurs, etc.) pour éclai­ Laurie Kirouac
U niversité Paris I Pan th éon -So rb on n e
rer le phénom ène d'un rapport passionnel
au trava il, peu d'élém ents contextuels
ou m acro so ciau x so n t, dans l'en sem ble, Les tem poralités dans les sciences
m obilisés pour passer de la description du sociales
phénom ène à une com p réhension plus sou s la d ire c tio n d e C la u d e D u b a r e t Jens

large de ses principaux ressorts et de sa T h o e m m e s, T o u lo u se : O c ta rè s É d itio n s,


C o lle c tio n T e m p o ra lité s : T ravail e t So cié té ,
sig n i ficatio n à l'échelle de la société. En
2013, 161 p., ISBN : 9 7 8 -2-366300-010-9.
d 'autres term es, avec l'extension de cette
« passion laborieuse » (Strooban ts, 2 0 0 5 ), C et ouvrage m arque le lancem ent d'une
à quoi avons-nous p récisém ent a ffa ire ? À nouvelle collection dirigée par Claude D ubar
un ph éno m ène nouveau ou d 'ép o q u e? et Jens Thoem m es. Selon les directeurs de la
À un brouillage des ancienn es fro ntières publication, il « reprend, prolonge et élar­
entre capital et tra v a il? O u , encore, à une git » un ensem ble de textes parus en 2008
individualisation du rapport au travail où, dans la revue électronique Temporalités,
co ntrairem ent à hier, face au x aspirations revue centrale sur ce thèm e des tem po­
personnelles du salarié (d évelopp em ent et ralités sociales. Le projet du livre est celui
ép ano uissem ent p ersonnel, e tc.), le collec­ de confrontations interdisciplinaires, et
tif de travail et les dim ensions m atérielles l'ouvrage traite effectivem ent des grandes
du travail (salaire, protections sociales) ne questions tem porelles, dont le caractère
fe ra ie n t plus le poids? C 'e st là une inter­ collectif des cadres tem porels, la pluralité
ro gation fo rte qui ém erg e de l'o u vrag e des représentations et des usages du tem ps,
de Fran ço is S a rfa ti, m ais qui est laissée la diversité des mesures du tem ps, les rela­
m alheureu sem ent en suspens. tions entre divers m om ents du tem ps, soit le
passé, le présent et l'avenir.
B ib lio g rap h ie Éditée chez O ctarès, la publication
Castel, R. 2 0 0 9 . La m ontée des incertitudes. Paris : s'inscrit dans une suite d'ouvrages qui ont
Seuil. traité des tem ps sociaux et des tem porali­
Castel, R. e t C. Haroche. 2 0 0 1 . Propriété privée, tés sociales. Il s'agit notam m ent de deux
propriété sociale, propriété de soi. Paris : Fayard. ouvrages sous la direction de G ilb ert de
Friedm ann, G . 1 96 3 . Où va le travail humain? Terssac et de ses collègues, et un autre de
Paris : Gallim ard. W illiam G rossin, lequel a ouvert le cham p
de la réflexion sur les tem poralités sociales,
Freidson, E .1 9 8 6 . « Les professions artistiques
com m e défi à l'analyse sociologique ». Revue ou la « science des tem ps », ou « l'écologie
française de sociologie, 27 (3), 4 3 1 -4 4 3 . tem porelle » pour reprendre des élém ents
G arfin ke l, H. 1 9 6 7 . Studies in Ethnomethodology. du titre de son ouvrage fondateur.
N e w Jersey : Prentice-Hall. La thém atique des tem poralités sociales
Hochschild, A .R . 198 3 . TheM anagedH eart. Berke­ est un des axes im portants des recherches
ley : University o f C alifornia Press. en sociologie du travail au cours des derniè-
res décennies. On s'est ainsi intéressé aux part, le tem ps hors travail, où l'on retrouve
transform ations des tem poralités du travail bien sûr le tem ps dom estique qui renvoie
et du « hors travail », aux prescriptions et à l'espace fém inin du travail non rém u­
aux règles associées au travail, aux malaises néré, mais aussi le tem ps de loisir, réservé
organisationnels engendrés par l'im position à quelques-uns, lequel a moins fa it l'objet
de tem poralités souvent difficiles pour les d'analyse.
salariés, en lien avec la flexibilité du temps
Les directeurs de la publication espèrent
de travail ou encore l'urgence des temps
que cet ouvrage m arquera un tem ps impor­
imposés.
tant dans la construction d'une com m unauté
Les directeurs de la publication rappel­ de chercheurs autour des tem poralités et
lent ici les sens divers du term e tem poralités. des tem ps sociaux. Il est vrai que c'est un
Soit le term e renvoie aux rapports pluriels ouvrage im portant, qui intéressera certes
et divers au tem ps chronologique, soit l'ensem ble des sociologues du travail, mais
il désigne des tem ps divers, spécifiés et aussi toutes les autres disciplines traitant
disjoints, voire m êm e opposés et l'on peut
du tem ps. Il intéressera aussi des réseaux
alors faire référence aux tem poralités objec­
plus précis com m e le com ité sur les temps
tive et subjective, sociale et historique, au
sociaux de l'Association internationale des
travail et hors travail, au tem ps sacré et
sociologues de langue française, où les
profane, com m e le rappellent notam m ent
tem poralités sociales sont étudiées depuis
les auteurs de l'introduction.
quelques décennies avec grand intérêt. Mais
Certains auteurs, dont G rossin, traiteront rappelons que l'objectif de la collection et
aussi du temps cosm ique ou temps englo­ de cet ouvrage est bien de faire dialoguer
bant dans l'ouvrage, ou encore au temps ensem ble différentes disciplines, dans le but
englobé ou temps vécu, renvoyant ici à ce que d'avancer dans la com préhension com m une
Ricoeur appelle le temps phénom énologi­ de ces tem ps et tem poralités.
que pour l'opposer au tem ps cosm ologique.
Pour ava n ce r ainsi dans l'in te rd isc i­
Bref, les divers modes de temporalisation
plinarité, l'ouvrage a réuni des auteurs de
sont ici mis en évidence. Dans l'introduction,
disciplines diverses, lesquels jettent un regard
les auteurs rappellent ensuite l'irruption du
disciplinaire, mais parfois aussi inter ou pluri­
travail industriel et l'im pact qu'a eu cette
disciplinaire sur la question du temps. Il est
irruption sur la vision des temps.
bien sûr difficile de résumer l'ouvrage précisé­
Le chapitre de Michel Lallem ent conduit
m ent en raison de ces regards multiples, non
à so u lig n e r la fra g ilité d 'u n e sociologie
seulement fondés sur des disciplines diffé­
des tem ps, faisa n t référence à des auteurs
rentes, mais aussi sur des objets différents,
com m e D u rkheim , H u bert et M auss pour
à moins de reprendre l'ensemble du propos
tenter de situer les travaux sociologiques
pour le rendre intelligible.
sur le tem ps. Le tem ps industriel s'im pose
et com m e l'indique Le G o ff, le tem ps des Rappelons donc les disciplines et sujets
horloges vient se substituer au tem ps des abordés dans l'ouvrage pour bien en
clochers. Jean-M arc Ram os rappellera pour m ontrer la diversité ainsi que l'étendue
sa part que le tem ps de travail a joué un rôle du regard porté sur les tem ps. A près l'in­
déterm inant et fo rm ateu r sur la personna­ troduction traitan t plus généralem ent des
lité. Les tem poralités sociales se sont alors sciences sociales et présentant les prin­
fo rtem en t fondées sur le tem ps ou le travail cipaux apports des textes, C laude Dubar
industriel et c'est alors que se sont distin­ offre un texte fo rt intéressant et stim u­
guées deux grandes tem poralités : d'une lant sur les tem poralités et la tem poralité,
part, celle du tem ps de travail rém unéré, inscrivant son analyse dans le cham p de la
valorisé et fo rtem en t m asculin et, d'autre philosophie et des sciences sociales. Il fait
un retour sur la philosophie occidentale tem poralités ainsi que l'héritage sociologi­
pour décrire son regard sur le tem ps, et que de G ro ssin , et il conclut que « le temps
passe ensuite de la philosophie aux sciences a acquis aujourd 'hui de véritables lettres de
sociales, pour traiter alors des tem poralités, noblesse sociologique ».
au pluriel. La revue des travaux est très
Pour sa part, Jens Th o em m es jette un
com plète, fo rt enrichissante et intéressante.
regard sur l'é vo lu tio n de la vision des
J'ai particulièrem ent aim é la présentation
tem poralités dans la sociologie du travail.
des travaux de Jean C h esn eau x, que j'avais
Partant de W eber et de d'autres travaux
pratiquem ent oublié. Or, le livre Habiter le
fo nd ateu rs, il m ontre com m ent le temps
tem ps de C hesneaux (199 6) vau t certes le
renvoie effectivem ent à des tem poralités
détour et le rappel de C laude D ub ar est une
sociales diversifiées. Il rappelle les travaux de
excellente invitation à le revoir. Chesneaux
la sociologie du travail fran çaise, et sa criti­
a traité de la dualité entre le tem ps para­
que du tem ps industriel unifiant, premier
m ètre du travail et le tem ps com pagnon
lieu de la mise en évidence de la diver­
qui renvoie davantage au « tem ps person­
sité des temporalités sociales. Le caractère
nel, libre, autonom e et dém ocratique » ,
déstructurant du tem ps de travail industriel
lequel est devenu « de plus en plus étroit et
est alors rappelé ainsi que certaines analy­
servile ». Dubar rappelle que l'on assiste de
ses du tem ps de loisir et de la construction
plus en plus à une tentative d'hégém onie du
identitaire associée au tem ps de l'activité
« tem ps m onde des m archés financiers » à
professionnelle.
la fois contre « le tem ps long des équilibres
écologiques » et contre le « tem ps devenir L'ouvrage passe ensuite à la vision des
de la citoyenneté dém ocratique », s'inspi­ dém ographes (Olivia Sam uel) et à celle de
rant ici toujours de C hesneaux. C es pages la psychologie sociale (Jean-M arc Ramos).
sur C hesneaux invitent à une réflexion fort Dans ce dernier cas, Ram os rappelle les
intéressante sur l'évolution des tem p ora­ nom breux travaux réalisés dans les années
lités et je laisserai au lecteur le plaisir de 80 visant à com prendre la form ation des
les découvrir, tant chez Dubar que chez attitudes tem porelles et le rôle du tem ps
C hesneaux. de tra v a il su r la p e rs o n n a lité , n o ta m ­
Suivent ensuite deux chapitres sur la m ent. L'au teu r rap p elle q u 'a u jo u rd 'h u i,
vision historique, ou « le tem ps des histo­ la m éthode expérim entale est une condi­
riens » de Thom as Loué et une « esquisse tion pratiquem ent obligée pour pouvoir
de l'historien en cartographe du passé » publier dans la discipline, ce qui restreint
de Nicolas H atzfled. C e sont là aussi deux sans doute le regard des auteurs dans le
chapitres intéressants contribuant au regard dom aine. Les questions identitaires et le
interdisciplinaire de l'ouvrage et nous infor­ vécu du tem p s so n t bien sû r fo rte m e n t
m ant sur la vision historique. étudiés en sociologie, mais ils pourraient
faire égalem ent l'objet d'une analyse plus
Les ch ap itre s su ivan ts p o rte n t sur la
fouillée en psycho lo g ie so ciale . L'au teur
sociologie. M ichel Lallem ent introd uit la
rap p elle que sa discipline a souvent recours
so cio lo g ie et les te m p o ra lité s, e xp o san t
à des questionnaires, parfois réducteurs,
une analyse de D urkheim , traitant d'une
mais qui présentent l'intérêt de com parai­
« antinom ie durkheim ienne et son dépas­
sons sur de grands échantillons.
sem ent ». Il traite des différentes cultures et
de leur regard sur le tem ps, des dispositifs, Dans le chapitre suivant, A n to ine Parent
règles et conventions relatives au tem ps s'interro g e: « La science économ ique est­
et présente les jalons des travaux sociolo­ elle intem porelle? ». Il rappelle les travaux
giques effectués sur ces thèm es. Il évoque sur la fo rm a lis a tio n des a n ticip a tio n s,
aussi la production et la négociation des la m o d élisa tio n d y n a m iq u e , l'éq u ilib re
stationnaire et souligne que l'observation ceux et celles qui fo n t reposer leurs recher­
de séries chronologiques a toujours repré­ ches sur des entretiens.
senté une partie im portante de l'analyse Les tem poralités sociales sont donc bien
éco no m ique. un objet d 'intérêt pour diverses discipli­
O n passe ensuite à une analyse de l'an­ nes et ces regards portés par les auteurs
thro p olo gie, aux conceptions culturelles et de diverses d iscip lin es nous in te rp e lle n t
usages sociaux du tem ps (Laurent Sébastien souvent sur le sens à donner au tem ps et
Fournier); on traite alors notam m ent de la aux tem poralités. C 'e st donc un premier
question du sacré, des rites, des fêtes et des ouvrage fo rt intéressant dans une collection
calendriers. Puis vient un chapitre sur une dont l'objectif est am bitieux, soit celui de
vision de la socio-histoire. L'auteur, après m ener des confrontations interdisciplinaires
avoir défini la socio-histoire, analyse ensuite sur le thèm e des tem ps et des tem porali­
les diverses facettes du tem ps en histoire et tés sociales. A vec cet ouvrage, le pari est
en sociologie, telles que vues par M élanie réussi et l'on attend d'autres ouvrages pour
Roussel. poursuivre cette recherche et ces analyses
Enfin, l'ouvrage se conclut par un article interdisciplinaires de l'objet « tem ps » et
de G abrielle Varro sur les tem poralités et le « tem poralités sociales » .
langage dans l'analyse d'entretiens biogra­ D iane-Gabrielle Tremblay
phiques. C e chapitre peut intéresser tous Téluq-U n iversité du Q uéb ec

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