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VOYAGE
PITTORESQUE

DANS LES DEUX AMÉRIQUES


PAniS. — ImpHineiie PAKCKOUCKE, n,c des Poilovins , 14,
VOYAGE PITTORESQUE

DEUX AMÉRIQUES
RÉSUMÉ GÉINÉRAL DE TOUS LES VOYAGES
DK COLOMB, I.AS-CASAS, OVIKUO GOMARX, GARCILAZO DE LA V£GA ACOSTA DUTERTRE, LABAT, STKUMAX, LA (.0NDAM1>-E,
, , ,

ULLOA HUMUOLDT, HAMILTON, COCHRANE MAVVE


, , AUGUSTE DE SAINT-UILAIRK MAA.. DK KEUWIKD SPIX
, , ,

ETM.VRTIUS, RENGGER ET LONGCHAMP, AZARA, FRESIER MOLINA MIERS, POEITIC ANTONIO DEL RIO,
, , ,

BELTRAMI, PIKE, LONG, ADAIR, CHASTEM.UX BARTRAM COLLOT, LEWIS ET CLARKE, BRADBURY,
, ,

ELLIS, MACKENZIE, FRANKLIN, TARRY, BACK , THIPPS ETC., ETC. ,

PAR LES RÉDACTEURS DU VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE

m. ALCIDE D'ORBIGNY StTUBALrSTE-VOÏAOElIR ,

AUTEUR DU VOIAGE DAKS I.'amÉRIQUE MERIDIONALE, PUBLIÉ PAR ORDRE DU GOU V ERK E.M EN T

ACCOMPAGNÉ DE CARTES
Et (le iiomlireuscs Gravures en taille-douce sur acier

d'après MjK» dessins de m. de ^.«lIWSOm


DESSr >ATEt:R DU VOYAGB DE l'aSTBOI.A HE

ET M, JULES EOILLY

PARTS
FURNE ET G-, LIRRAIRES-ÉDITEURS
RIE SAI>T-ANDRÉ-DES-ARTS, 55

i841
INTRODUCTION.

IjCS Croisades ayant ouvert avix voyageurs le inconnue, et qui dénotaient le voisinage d'une terre.
chemin de l'Asie occidentale, le juif Benjamin de L'imagination active de Colon résume tous ces faits
Tudèle parcourut (i i6o) , pendant plusieurs an- (i474)' Il ne cherche plus qu'un gouvernement
nées, les bords de la mer Caspienne, la ïartarie qui veuille faire les frais de sa découverte. En vaia
chinoise , et visita une partie de l'Inde. A son re- il s'adresse successivement au sénat de Gênes, au

tour, il fît connaître les richesses de ces pays. roi de Portugal; en vain il envoie son frère en An-
D'une part, le zèle religieux, de l'autre, le com- gleterre, et va lui-même en Espagne (1484); la cour
merce, stimule' par le voyage de Marco Polo (1269), l'y reçoit avec intérêt; mais l'ignorance du siècle
négociant qui , le premier pénétra dans ces con-
,
combat sou projet , et peut-on croire qu'il lui faut
trées éloignées, donnèrent une telle réputation aux descendre aux supplications, pour doter Ferdinand
produits de l'Orient, que tovites les idées se portè- et Isabelle d'un monde nouveau? Il ne reçoit par-
rent de ce côté. L'invention de l'aiguille aimantée tout que refus et sent son courage défaillir; Isabelle
(i52'i) vint augmenter les moyens de découverte craint pourtant que cette gloire ne lui échappe ;
et imprimer un nouvel essor à la navigation ré-
, elle offre ses diamans pour subvenir aux frais de
duite, jusqu'alors, à suivre la côte. l'expédition dont elle retient tous les avantages
Les Espagnols retrouvent les îles Fortunées ;
pour le royaume de Castille. Un traité est signé
et lesPortugais , alors les premiers navigateurs (1492}; Colon y est nommé vice-roi des terres
découvrent, successivement , diverses parties de qu'il va découvrir, et reconnu propriétaire du
la côte d'Afrique (1412); ils poussent même jus- dixième de leurs produits. Les préparatifs se font
qu'au Cap-Vert (i433), où la crainte de devenir en hâte. Trois navires, la Santa Maria, la Pinta
aussi noirs que les habitans les retient quelque et la Nina , sont armés au port de Palos de Mor-
temps; enfin, guidés par les Génois et les Véni- guer. L'intrépide Colon s'embarque , le 3 août,
tiens (1449)1 l^s plus habiles marins de ce siècle, ayant pour compagnons les frères Pinzon. Les
ils abordent aux Açores et dans la Guinée (i484)« vœux d'un peuple immense le suivent dans cette
Barthélémy Dias (i486) voit la partie méridionale entreprise hasardeuse. Ce grand homme part de
de l'Afrique , l'appelle le Caho Tormentoso nom
,
Gomera, l'une des Canaries, le 6 septembre; et,
que son roi change en celui de cap de Bonne-Es- bientôt, il a à lutter contre l'insubordination de
pérance ; dès ce moment, on est certain de pou- son équipage; la rébellion augmente de moment
voir arriver, par mer, aux Indes orientales , et en moment; Colon est sur le point d'être forcé de
toutes les idées se portent vers ce point. l'evenir; il demande trois jours, persuadé que la
Christophe Colon (Colomb), Génois d'origine, terre désirée n'est pas loin ; en effet, la Nina ren-
reçoit une éducation brillante; mais, pressé par la contre une branche d'arbre couverte de feuilles
pauvreté de sa famille , il se décide à se faire ma- et de fruits; plus de doutes.... Les vœux sont
rin; il visite la Méditerranée, le pôle arctique, et exaucés; et, le 11 octobre , vers dix heures du
surtout les côtes d'Afrique , pour arriver dans soir, les cris de: Terre terre se font entendre à
! !

l'Inde par l'E., convaincu, du reste, que cette bord de la Pinta. L'allégresse la plus vive succède
partie du monde est bien plus étendue qu'on ne à la crainte; l'Amériqvie est découverte (1492).
le pense. Il ne la suppose pas très-éloignée, à l'O., Le lendemain, la plus belle végétation se déploie
des Canaries, d'autant plus que les courans ap- aux yeux des Espagnols, les chaloupes armées»
portaient souvent des productions d'ime nature abordent au rivage , et Colon , le premier, met le
Am. a

330
II
IINTKODUGTION.

pied sur le nouveau monde , dont il prend posses- et qui forment une ligne de défense de cinquante
milles de développement, au S. du lac Erié. Ces
sion au nom de l'Espagne , au son bruyant de l'ar-
na- forts , d'après les calculs approximatifs de M. Cul-
tillerie, qui étonne et effraie la fouie des
turels attirés par cette apparition subite. Cette
ter, remonteraient à douze siècles; ils consistent en
île , l'une des Lucayes , la Guanahani des
indi- bàlimens, divisés en plusieurs salles, comme ceux
gènes , est appelée par lui San Salvador. Si les qu'on a découverts dans la Louisiane ; on y trouve
habitans sont surpris des objets nouveaux qui les des idoles et des inscriptions. En considérant que
frappent, les Espagnols ne le sont pas moins de tout les plus gi'ands tombeaux sont dans les parties

ce qui les entoure. Colon quitte bientôt ces lieux ;


méridionales, ne serait-on pas porté à croire , puis-
traversant les autres Lucayes , il arrive à l'île de que la civilisation des habitans actuels ne permet

Cuba, où il est reçu comme un dieu. Quelques mots pas de supposer qu'ils descendent de ces anciennes
mal compris luifont croire qu'il estprès du royaume nations, que ceux-ci ont émigré vers le sud, et
de Cathay, décrit par Marco Polo. Le 6 décembre, sont pevxt-étre ces Mexicains qui peuplèrent le
il se rend à l'île d'Haiti (Saint-Domingue), par- pays d'Anahuac, tandis qu'ils auraient été rem-
court une partie de la côte recueille de l'or, ,et
,
placés , aux Etals-Unis , par des hordes errantes
croit encore être dans l'Inde, par l'analogie de des parties plus boréales?
Cipango avec Cibao. De cette erreur est venu le Le pays d'Anahuac, ou Mexique, était habité ,
nom d'Indes occidentales, conservé pendant si primitivement, par plusieurs nations, parmi les-
long-temps à l'Amérique. Confiant en l'amitié quelles se trouvaient les Olmèques, qui poussèrent
d'un cacique, il fonde le port de Nalividatl, y laisse leurs migrations vers le sud, jusqu'au lac de Ni-
trente-huit hommes (i493), et repart pour l'Eu- caragua, et qui ont, peut-être, construit les monu-
rope , où il est reçu comme il le mérile , et porté mens de Palenqué , qu'on explore maintenant. S'il
en triomphe par le peuple. Dès-lors>ce continent en est ainsi , ces monumens seraient bien anté-
^out entier retentit du bruit de cette glorieuse dé- rieurs à l'arrivée des Toltèques; l'époque de leur
couverte, qui devait amener, un jour, de si grands édification serait plus ancienne que celle de tous
changemens dans le commerce de l'univers. ceux du Mexique , et l'on pourrait en tirer la con-
Avant de pousser plus loin l'histoire des pro- séquence que les ïoltèques n'ont pas apporté une
grès faits en Amérique , je crois devoir exposer civilisation supérieure à celle des Olmèques. C'est

rapidement son état à cette époque. L'Asie, pas une question importante, car elle prouverait que
plus qvie les autres parties du monde, ne paraît la civilisation, foi'mée dans le pays d'Anahuac, ne

avoir été le berceau de ses habitans; je ne cher- serait pas entièrement venue du nord. Les pre-

cherai pas, dans l'analogie que l'on a trouvée entre miers peuples qui descendent des parties septen-
les langues asiatiques et quelques - unes de celles trionales sont les Toltèques; dans leur mythologie
de l'Amérique , une preuve que les Américains ils admettent trois âges, qui, ensemble, durèrent

sont venus de cette contrée.... L'Améi'ique e'tant i8,oii8 ans, selon M. de Humboldt, et 1417 selon

la partie de la terre où l'on parle le plus de ces d'autres: l'âge de la terre , l'âge du feu et l'âge du
langues distinctes, dont la filiation est impossible à vent. Un quatrième, celui de l'eau, fit périr la
«uivre, il devait nécessairement, dans le nombre, race humaine par un déluge. Les hommes furent
s'en ti'ouver plusieurs dont quelques mots eussent changés en poissons leur Noé, Coxcox et sa femme,
;

plus ou moins d'analogie avec les langues de l'Asie, se sauvèrent dans un tronc d'arbre flottant , re-
comme avec certaines autres. En suppOvSant même peuplèrent la terre, et donnèrent naissance aux.
qu'il y ait eu quelques migrations venues par le Toltèques, qui, vers 544 ^^ notre ère, vinrent
pôle N., cela ne, détruirait, en rien, le fait positif du nord dans le pays d'Anahuac, où ils subju-
que l'Amérique était peuplée îong-temps avant; guèrent les habitans, les civilisèrent , fondèrent
d'ailleurs , les monumens trouves dans le nord de les pyramides, donnèrent à l'année solaire une
l'Amérique septentrionale , les traits prononcés division plus parfaite que celle des Romains, et
des habitans actuels, si rapprochés, par la longueur imaginèrent les peintures hiéroglyphiques. En
de leur nez, des sculptures des Mexicains, ne dé- io5i , ils poussèrent leurs migrations vers le sud.
montreraient-ils pas que ceux-ci sont, tout sim- C'est probablement avant les Toltèques qu'ap-
plement, venus du nord-ouest de l'Amérique ? parut , sur les rives du golfe du Mexique , le
On trouve , au sein des forêts des Etats-Unis Quatzalcohualt homme blanc à longue barbe. Ce
,

beaucoup de ruines dont l'âge est ignoré, mais prophète , qui se bouchait les oreilles lorsqu'on
qui peuvent avoir quelques rapports avec les lui parlait de guerre , fonda une religion, ordonna
temps historiques. Ces restes d'une demi-civilisa- des offrandes de fleurs et de fruits, et disparu/
tlou éteinte consistent en tombeaux , dont quel- ensuite. C'est ce qui fit regarder les premiers
ques-uns ont cent pieds de haut et huit cents de Espagnols comme le Quatzalcohualt que l'on at-
fliamètre, comme ceux des environs de Saint- tendait toujours. Il est vraiment singulier de trou-
Ijouïs (^American Boston) et des i-ives de l'Ohio ;
ver une apparition semblable dans les temps hé-
en murailles dç forts , en briques ou en terre roïques des Péruviens et des Muyscas.
i994.VoH3;ç;;tJ^,ç ^^t^ V:^. ,^ C9.mfla,ç, ç^^\ du Pç.çp'vt, | L^e^^ Chiçli^n^èc^uç,s ,, yç^^us ^^u ^i^ç l^ei^, que les
INTRODUCTION. t«

Toltèques, arrivent au Mexique en 1170, tandis I


longue barbe; ce vieillard, connu sous les trois
que les Aztèques , sortis du pays d'Aztlan , en noms de Bochica de Nemquetoba et de Zuha ci-
, ,

1091 , n'y paraissent qu'en 1 179. Ceux-ci peuplent vilisa les hommes, comme Manco Capac; il avait
une partie des rives de Mexico , où l'oracle , qui amené avec lui une femme portant aussi trois
les forçait toujours à voyager, pour en cliercher noms ceux de Chia de Yubecayguara et de Huy-
, ,

l'accomplissement, fait enfin cesser leurs migra- ihaca. Cette femme était belle , mais d'une mé-
tions; ils voient, en i325, un aigle assis sur la chanceté excessive; elle contraria son époux dans
cime d'un cactus dont les racines percent à tra- tout ce qu'il entreprit pour le bonheur des hommes
vers les fentes d'un rocher ; dès-lors , pkxs d'indé- et fit enfler la rivière de Funzha, dont les eaux inon-

cisions; ils se fixent autour de ce lieu , y bâtissent dèrent toute la vallée de Bogota. Ce déluge fit périr
leTeocalli ou maison de Dieu, et y fondent Mexico, la plupart des habitans et quelques-uns seulement
où ils eurent bien des différends à soutenir avec se sauvèrent sur la cime des montagnes voisines.
leurs voisins. Jusqu'à l'arrivée des Espagnols Le vieillard irrité chassa la belle Huythaca loin de
(i5o3), ils comptèrent neuf rois. D'un côté, leur la terre, et c'est elle qui fut transformée en la lune
domination s'étendait jusqu'au Yucatan , tandis qui éclaire notre planète durant la nuit. Bochica,
qu'il y avait , même à trente lieues seulement de la ayant pitié des hommes , brisa , d'une main
capitale, des parties non soumises. Il est donc puissante , les rochers qui retenaient les eaux
])ien prouvé que, quelque riche que fut ce royaume, dans la vallée du côté de Canaos et de Tequem-
il n'était pas à comparer à celui du Pérou, pour dana, réunit les peuples dans Bogota, bâtit des
son extension. Cependant, les Mexicains avaient villes,y introduisit le culte du Soleil, nomma
des villes plus opulentes que celles des Incas; deux chefs entre lesquels il partagea les pouvoirs
Mexico était orné d'édifices remarquables ; palais , sous le nom
ecclésiastique et séculier, et se retira
pour les rois, temples magnifiques, parmi lesqviels d'Idacanzas, dans la sainte vallée d'Iraca , où il
les fameux Teocallis dédiés aux divinités, et qui vécut deux mille ans. Avant d'abandonner tout-à-
ont tant de ressemblances avec celui de Jupi- nomma zaque^ ou souverain, un
fait la terre, il
ter Bélus. Le temple de Cholula avait, sur sa des chefs de tribus, révéré par sa sagesse; celui-ci
plate-forme, 4^00 mètres carrés; les jetées éta- régna deux cent cinquante ans, et soumit tout le
l>lies sur le lac annonçaient aussi une civilisation pays qui s'étend depuis San Juan de los Llanos
croissante; les lois étaient sévères, la police bien jusqu'aux montagnes d'Opon après quoi Bochica ;

faite, l'industrie en progrès, comme le prouve disparut mystérieusement d'Iraca , la ville la


l'écriture hiéroglyphique exécutée par des pein- plus populeuse de l'Etat, et fut regardé comme le
tures grossières; la sculpture était aussi connue; symbole du soleil.
et l'état florissant de la culture attestait l'abon- A Condinamarca, le gouvernement était diffé-
dance. rent de celui des Incas les pouvoirs ecclésiasti-
:

Pourquoi faut -il qu'avec un caractère doux que et séculier y étaient distincts, tandis que,
dans leur vie privée, ces peuples fussent si féroces chez les Péruviens, ils étaient réunis. Les grands-
dans leurs cérémonies religieuses? Pourquoi, chez prêtres d'Iraca étaient nommés par les quatre
eus, la divinité était-elle environnée de terreurs? chefs des tribus établis par Bochica. La ville d'Iraca
Des jeûnes, des mortifications étaient ordonnés par était, pour les Muyscas , ce qu'était Cholula pour
les prêtres, et jamais on n'approchait des autels les Mexicains, de Titicaca pour les Incas
et l'ile :

sans les arroser de son sang. Les offrandes humai- c'était la ville sainte , où
l'on faisait annuellement
nes étaient regardées comme les plus agréables; les des pèlerinages, traversant, en sûreté, le territoire
prisonniers étaient voués à une mort cruelle ; leur ennemi, même en temps de guerre. Ce qu'il y a
tête et leur cœur consacrés à un dieu sanguinaire, de fort singulier, c'est que là , comme au Mexique
tandis que le reste se dévorait dans un festin avec et au Pérou, les Espagnols furent appelés Zuha,
des amis. A la mort d'un roi, une partie de ses do- vm des noms de Bochica, et qu'ils furent aussi,
mestiques étaient immolés, afin de l'accompagner. Tiomxa.és Jils du Soleil. Les Muyscas étaient agri-
Détournonsles yeux de ce spectacle d'horreur culteurs, et connaissaient le tissage du coton j
et passons à l'Amérique méridionale, où nous tous portaient des vêtemens ; et le calendrier que
trouverons des tableaux plus doux de la vie hu- Bochica leur avait laissé donnait l'année divisée
maine. Cette partie du Nouveau-Monde n'avait eu par lunes. Il est pénible de retrouver, même parmi
aucune communication avec les Mexicains, pas plus ce peuple agriculteur, la coutume barbare d'im-
que les deux autres centres de civilisation, celui de moler des victimes humaines. Tous les cycles de
Condinamarca et celui du Pérou, n'en avaient eu cent quatre-vingt-cinq lunes, un jeune homme
entre eux. Je parlerai d'abord du premier. de quinze ans , élevé dans les temples, était sacri-
Dans les temps les plus reculés avant que la
, fié par des prêtres masqués représentant Bochica
lune accompagnât la terre, les habitans du pla- dans une de ces places circulaires , au centre des-
teau de Bogota vivaient comme des barbares quelles s'élève une colonne.
nus, sans agriculture, sans lois, sans culte. Tout- Avant de parler des temps historiques de l'em-
à-çoup j à l'E. de chez eux , paraît un vieillard à pire des Incas , je crois devoir dire un mot des mo-
IT li^TRODUCTîON.
numens qui dont aucune tra-
lui sont antérieurs et avait déplu, garderies troupeaux du Soleil. Ce
dition historique ne mention. Ces monumens
fait jeune homme se livrait depuis trois ans à cette oc-
du cupation , lorsqu'endormi au pied d'un rocher, il
sont ceux de Tiaguanaco situés sur les rives
,

au sommet des Andes au mi- rêve qu'un homme étrange, de figure barbue, se
lac de ïiticaca , ,

présente à lui , disant se nommer Viracocha,


lieu de la nation Aymara. J'ai examiné des
édifices
être son parent, et fils du Soleil; lui annonce
immenses qui annoncent une civilisation plus avan-
cée peut-être que celle des Incas, et que le genre de
qu'une armée vient attaquer son père, lui ordonne
leur architecture ne permet pas de confondre avec de l'en prévenir, et l'assure qu'il peut compter
d'autres il est impossible de n'y pas rolr un
centre sur son appui le jeune homme court avertir son
;
;

de civilisation au moins aussi ancien que celui de père, qui le traite d'imposteur. Peu de jours après,
Palenqué, sans peut-être même lui céder pour la on apprend une révolte des troupes marchant
grandeur des monumens. Ceux-ci sont surtout re- contre le Cuzco l'Inca abandonne la ville du So-
;

marquables par les énormes dimensions des blocs leil; mais le prince vient à son secours et met en

de pierres taillées qui les composent et qui doi- déroute les assaillans, prétendant avoir élé aidé
vent avoir élé apportés de loin, puisque la roche par des hommes barbus. Il monte sur le trône,
ne se rencontre qu'à de grandes distances, fait sous le nom de Viracocha, et fait sculpter une
dont on ne trouve d'exemple que dans l'antique statue d'homme barbu , pour perpétuer la mé-
Egypte. Effectivement, au milieu d'une vaste plaine, moire de son rêve ; lors de la conquête , cette sta-
un /u/7iu/uj, élevé de près de cent pieds, est soutenu tue existait encore. De là vient le nom de Yiraco-
par des suites de pilastres. Il est entouré de plu- cha , qu'on donne encore aujourd'hui aux Espa-
sieurs temples de 3 à 5oo pieds sur chaque face, gnols, et auquel, sans doute, ils doivent la con-

bien exposés à l'orient , formés de pilastres colos- quête du Pérou. C'est un rapprochement bien
saux, de portiques monolithes, couverts de reliefs singulier que cette apparition d'hommes barbus
plats, représentant des allégories et d'une exécu- parmi les peuples américains, presque tous im-
tion très-régulière , quoique d'un dessin grossier. berbes; car on ne peut douter de l'analogie qui
On y voit aussi des statues colossales couvertes de existe entre le Quetzalcohualt des Mexicains , le
sculptures allégoriques , représentant toujours Bochica des Muyscas et le Viracocha des Incas.
le Soleil et le condor, son messager. Huaina Capac, douzième Inca , fait roi de Quito
Je passe maintenant aux temps historiques des son fils Atahualpa; peu après , il apprend que des
peuples péruviens. J'ai parlé des restes d'une an- étrangers ont été vus sur la côte du nord, en i5i5.
cienne civilisation, sur les bords du lac de Titicaca ;
Il tombe malade et, avant de mourir, rappelle
;

il est singulier de voir les Péruviens, dans leurs aux siens l'ancienne apparition de Viracocha,
annales, faire descendre leur premier roi, le fils leur dit que les étrangers aperçus sont, sans
du Soleil , Manco Capac, et sa femme , Marna doute, des fils du Soleil, qu'ils sont supérieurs
Oello Huaco , des bords de ce même lac; ne se- aux Péruviens, qu'ils doivent envahir l'Etat; et
raient-ils pas les derniers dépositaires de cette finit par ordonner qu'on leur obéisse en tout. Son
même civilisation, à laquelle appartiennent ces fils, Huascar, lui succède en i523; il demande

monumens , civilisation qu'ils auraient transportée vasselage à son frère Atahualpa ; mais celui-ci ras-
au Cuzco où la barbarie régnait encore ?
, semble des troupes surprend le Cuzco , fait Huas-
,

Manco Capac et Mama Oello, sa sœur et sa femme, car prisonnier, appelle les Incas de toutes les par-
vécurent au ces demi-dieux se disent
xi« siècle ; ties du royaume et les fait tous égorger. Tel était
fils du Soleil;prétendent qu'ils viennent don-
ils l'état politique du Pérou lors de la conquête.
ner une nouvelle vie au monde, en l'instruisant ;
Le premier Inca législateur, envoyé du ciel, avait
les sauvages les croient : l'Inca enseigne la culture donné ordre à ses descendans, fils du Soleil comme
aux hommes Mama Oello apprend aux femmes à
; lui et qui exerçaient une autorité illimitée, puis-
Manco Capacétablitdeslois, un gou-
filer et à tisser; qu'ils commandaient comme des dieux , d'épouser
vernement sage et paternel, et le royaume du Pé- leur sœur légitime , afin de ne pas altérer leur sang
rou existe. Borné d'abord à une vingtaine de lieues et de mériter toujours le même respect. Leur reli-
autour du Curco, il s'accroît successivement pen- gion était fondée sur la nature. Le soleil, source
dant le règne de douze rois, que le zèle religieux de la lumière et fécondateur de la terre, la lune et
pousse à faire des conquêtes, jusqu'à étendre leur les étoiles recevaient leurs hommages. Leurs céré-
domination , sous le onzième roi , ïnpac Inca monies étaient pacifiques. Pas de sacrifices san-
Yupanqui, depuis l'équateur jusqu'au 36» S., sur glans, comme chez les Mexicains et chez les Muys-
tout le versant occidental des Andes, sur leurs cas. On oftrait au soleil des fruits que sa chaleur
plateaux et sur leur versant oriental seulement avait produits à peine immolalt-on de paisibles
;

sans descendre dans les plaines, c'est-à-dire de- Hamas mais jamais le sang humain ne souilla leurs
;

puis Quito jusqu'au Rio Maule, au Chili. Dès le autels. L'Inca jouissait d'un pouvoir tout patriar-
XIV* siècle, une prédiction préparait une con- chal; Il était roi et prêtre en même temps. S'il
quête facile aux Espagnols. Le septième Inca, Ya-
combattait pour augmenter le nombre des adora-
huar-huacac envoie son héritier légitime, qui lui teurs du soleil , il le faisait avec clémence et quand
INTRODUCTION.
lapersuasion restait sans pouvoir, bien convaincu que la culture peut seule amener les hommes à se
que le soleil l'avait chargé de civiliser les peuples réunir en société, tandis que l'homme chasseur
barbares. Partout les terres étaient divisées en s'éloignera de ses frères et gagnera les déserts
trois parties une pour le soleil dont le produit
: pour trouver, loin de toute concurrence , une
profilait à ceux qui construisaient les temples; chasse plus abondante.
la seconde pour l'Inca, comme provision de guer- Le sol de l'Amérique est couvert d'un grand
re, et enfin la troisième, qui
plus consi- était. la nombre de nations distinctes composées de peu-
,

dérable ,
pour tous les habitans. Aucune propriété ples guerriers, parmi lesquels
se trouvent des an-
n'était exclusive ; les terres étaient partagées thropophages qui, par vengeance, mangent la chair
tous les ans, selon les besoins des familles; on de leurs ennemis. Ce sont presque toujours des
travaillait en commun et en chantant; c'est, sans chasseurs nomades, voyageurs par nécessité, plus
aucun doute , qui a été la plus unie.
la société féroces que les agriculteurs, qui sont sédentaires
L'agriculture des Péruviens était au moins égale à et vivent en société. Leurs systèmes religieux sont
celle du Mexique partout ils avaient construit
;
aussi multipliés que leurs coutumes et leurs lan-
des aqueducs, des canaux d'arrosement, qui ferti- gages. Tous paraissent croire à une autre vie, et
lisaient les plaines arides de la côte et l'Inca don- ; presque tous ont pour base de leurs sentimens i-e-
nait l'exemple, en cultivant lui-même, tandis que ligieux la crainte d'un Dieu malfaisant plutôt que
sa femme filait , tissait et instruisait les personnes la confiance en un Dieu de bonté. Quelques-uns,
de son sexe. Ils avaient des temples magnifiques quoique nomades^ ont une cosmogonie, un poly-
d'une architecture particulière, semi-cyclopéenne, théisme complet. Il serait difficile de caractériser
indépendamment de maisons , pour les vierges du la race américaine d'une manière absolue car ;

Soleil. De Cuzco à Quito ils établirent une , elle ne présente aucun caractère général, sauf ce-
grande route de quinze pieds de largeur sur plus lui d'avoir les cheveux noirs, plats et longs. L'in-
de cinq cents lieues de longueur, et y placèrent clinaison des yeux n'est pas commune à toute la
de distance en distance, des tambos ou maisons race ; ontrouve chez les Botocudos et chez les
la
de refuge. Ils firent des ponts suspendus, genre Guaranis mais les Patagons et les Araucanos ont
;

de construction qui n'est arrivé en Europe que les yeux horizontaux. La longueur ou la largeur
dans le xix* siècle. Ils avaient des artisans hérédi- du nez ne peut être un caractère ; les Américains
taires qui savaient sculpter et qui étaient bons or- du Nord , les Mexicains et les Péruviens l'ont pro-
fèvres. Ils connaissaient l'année solaire mais, pour ; noncé, tandis que les Guaranis et les Patagons l'ont
toute écriture ils n'avaient que des nœuds ou qui-
, court et très-épaté. Si nous cherchons des carac-
pos, à ce que nous assurent les premiers histo- tères dans l'expression de la figure, nous verrons
riens, quoiqu'il soit impossible de douter, d'après les Chiquitos, toujours le sourire sur les lèvres,
les reliefs de ïiaguanaco , que la civilisation anté- l'air ouvert et g?i, tandis que le plus grand nombre

rieure n'eût des sculptures allégoriques. Chez eux des autres peuples ont l'air triste et taciturne. Le
l'art militaire était dans l'enfance; les lois étaient défaut de barbe est loin d'être général; tous ont
fort sévères et le coupable était toujours puni de des moustaches et du poil au menton , et si les
mort. Guaranis sont presque imberbes , ils ont, parmi
Les Mexicains envahissaient tout pour établir eux, les Guarayos , pourvus d'une barbe patriar-
les sacrifices humains, que les Incas prohibaient, chale qui leur descend sur la poitrine; presque
propageant une religion pleine de douceur, imi- tous s'épilent. La taille ne peut être regardée, non
tés en cela par les Muyscas , modérés dans plus, comme un caractère les Patagons son t grands
;

leurs sacrifices. Le Mexique devait sa force à et forts tandis que les Péruviens et les Guara-
,

l'union intime de ses prêtres avec sa noblesse. Le nis sont petits et trapus souvent même la taille est
:

grand-prêtre était toujours du sang royal, et au- différente, dans une même nation. La couleur est
cune guerre ne pouvait se faire sans son consente- très-variée; les Américains du Nord sont cuivrés
ment. Les Péruviens réunissaient les deux pou- et rougeàtres les Péruviens , les Patagons et au-
;

voirs, religieux et séculier, svir une même tête. Ces tres nations du Sud bistrés , et les peuples des
deux puissances avaient donc de bien plus vastes sombres forêts seulement jaunâtres ou presque
moyens de prospérité que les Muyscas, dont le blancs. Ce n'est donc que d'après le langage qu'on
grand-prêtre était nommé par les chefs. Les Mexi- peut établir les grandes divisions des races améri-
cains et les Péruviens paraissent avoir atteint le caines.
même degré de civilisation ceux-là étaient plus ; Si nous voulons étudier ces nations sous le
belliqueux , ceux-ci plus humains mais cette ; rapport de l'espace de terrain qu'elles occupaient
civilisation ne peut être comparée à celle de l'Eu- avant la conquête , nous verrons que la plus
rope à cette époque. II est à remarquer que ces répandue de toutes, quoiqu'elle ne fût pas la plus
trois centres de civilisation étaient placés sur les civilisée, était celle des Guaranis. On trouve le
plateaux élevés et tempérés , tandis que les peu- langage de ce peuple agriculteur depuis l'Oré-
ples qui les entourent, au sein des forêts, restèrent noque jusqu'à la Plata, et depuis le pied oriental
tous sauvages j ce qui vient appuyer l'observation des Andes jusqu'à la mer, sur tout le nord-est de
fl INTRODUCTION.
l'Amérique méridionale, tandis que les montagnes pagnon de Colon dans son premier voyage, passe,
,

de l'ouest étaient, dans les régions équatonales ,


le premier, touche près du Maranon, à
la ligne, et

habitées par les nations Quichua et Aymara et, au ;


l'embouchure de l'Amazone,
sud par les Araucanos celles du nord étant le
;
L'Amérique s'agrandissait ainsi tovis les jours,
,

séjour des Muyscas, et les plaines australes celui du conti-


sans qu'on pût juger encore de l'étendue
nent. Quelques mois après le voyage de Pinzon,
des Puelches et des Patagons. Indépendamment de
ces grandes nations, il y en avait ime multitude de Pedro Alvai'ez Cabrai doit avi hasard la découverte
petites, semées au milieu des forèls de l'Amazone,
du Brésil; en se rendant dans l'Inde, il est poussé
de rOrcnoque de la Plata et de leurs affluens
,
par les vents et touche à Porto Seguro et à Santa
ainsi que sur montagnes brésiliennes. Dans ses
les Cruz, dont il prend possession au nom du Portu-
parties septentrionales l'Amérique du Nord était
,
gal. Cependant le malheureux Colon, calomnié,

aussi couverte d'un grand nombre de peuples se voit jugé et chargé de fers par Bovadilla, et il
chasseurs qui pouvaient rivaliser avec ceux de est ainsi Espagne , quoiqu'ayant doté
traîné en
l'ancien Caucase et de l' Asie-Mineure. La langue cette couronne d'un monde entier, Ferdinand lui
aztèque était la seule qui occupât une partie du pardonne néanmoins mais sans lui rendre aucun
,

golfe du Mexiqixe. Telle était l'Amérique, lorsque des droits acquis par son traité, et le laisse en vain
(^olon y aborda. Suivons maintenant l'ordre des désirer de se rendre encore utile.
découvertes qui ont amené à peupler ce pays d'Eu- (i5oi) Rodrigo de Bastidas et Jean de Costa sui-
ropéens, et à le faire connaître autant qu'il l'est vent la côte du Paria jusqu'à Santa Marta et Nom-
aujourd'hui. bre de Dios, en visitant une partie de la côte de la
Une bulle du pape Alexandre YI donnait à Colombie. Ojeda, premier associé d'Amerigo Ves-
l'Espagne tous les pays à découvrir , situés à l'O. pucci, suit la même route mais il obtient des ren-
;

des Açores, tandis que les Portugais se trouvaient seignemens qui lui révèlent la richesse du pays.
maîtres de tout ce qui était à l'E. de la même ligne. Dans cet intervalle , Colon a la douleur de voir
Colon, dans un second voyage (i5g3), où il est Ovando envoyé gouverneur à sa place. Enfin il
accompagné de beaucoup de nobles castillans, dé- obtient (iSo-i) quatre petites barques pour aller
couvre Marie-Galante, la Guadeloupe, Antigua et faire de nouvelles découvertes un coup de vent
;

Porto-Rico, aux Antilles; trouve son fort de Nati- le force àrelâcher à Saint-Domingue, et Ovando
vidad détruit, le fait reconstruire et montre, povir ne veut pas même le recevoir dans le port où, le
la première fois, des chevaux aux Américains sur- premier, il avait abordé. Il part donc , et recon-
pris. Une bataille leur est livrée (i495) ils la per- : naît Guanaja, près d'Honduras, où il apprend des
dent ; et, des ce moment, leur esclavage commence habitans que l'or vient de l'ouest; il suit encore
en même temps que d'injustes récriminations con- la côte de l'isthme de Panama, reconnaît le cap
tre Colon, qui se voit forcé de revenir en Europe. Gracias à Dios, s'avance jusqu'à Portobello et Va-
L'habile Gabolo (Sébastien Cabot) découvre la ragua et poursuit, en vain, le passage qu'il cherche
côte du Labrador et Terre-Neuve ( i497), visitée, vers l'Inde (i5o5). A son retour, il perd ses navii'es
en i5o4, par les Normands, qui s'y établissent qua- à la Jamaïque il envoie sur des pirogues deman-
;

tre années après ce n'est qu'en i52o qu'ils recon-


; der du secours à Ovando, qvii, pendant huit mois,
naissent le Cap-Breton. lui en refuse et le laisse seul se défendre contre
Malgré les entraves qvi'on veut mettre à son dé- des matelots mvitinés (i5o4); enfin, il est trans-
part, Colon s'apprête à faire vm troisième voyage. porté à Saint-Domingue et de là en Espagne , où
Ti'ingrat Ferdinand avait déjà commencé à l'abreu- l'assaillent encore des incriminations calomnieuses.
ver des amertumes qu'il lui réservait pour prix En vain il réclame du monarque espagnol l'ac-
de SCS actions glorieuses. Cet homme intrépide complissement de ses promesses; il n'obtient rien,
visitecependant encore la Trinité (1498), le conti- et meurt à Valladolid, le 20 mai i5oG, payé par la
nent de la côte ferme ; il touche à la Bouche du plus noire ingratitude de tout ce qu'il a fait pour ses
Dragon , à Paria, à Cumana; et, en revenant, à contemporains. Les siècles suivans rendirent seuls
Saint-Domingue, où il trouve sa colonie soulevée, justice à ce grand homme. L'esclavage des Amé-
il découvre Cubagua et Margarita. Cependant ricains devenait plus cruel de jour en jour et avait
Alonzo d'Ojeda (149g), profilant de la dernière déjà fait disparaître tme grande partie de la popu-
relation du voyage de Colon, arrive à Paria, suit la
lation indigène. L'espoir de faire des découvertes
côte jusqu'au cap Yela, et mouille à Venezuela. Il
ne laissait pourtant pas en repos ces hommes tur-
était accompagné, dans cette expédition
, d'Ame- bulens, ces aventuriers qui habitaient alors les An-
rigo Yespucci (Améric Vespuce), noble florentin
tilles avissi vit-on Ponce de Léon (i5o8) s'établir
;
qui, en publiant son voyage, enleva à Colon la gloire
à Porto-Rico ; Jean de Solis et Yanez Pinzon dé-
de la découverte, et finit même par donner son nom couvrir le Yucatan, la première partie du Mexique
au nouveau continent, dit Amérique, par une in- actuel; parcourir ensuite la côtedu Brésil; recon-
justice qu'ont perpétuée les géographes et l'habi-
naître l'embouchure de pous-
la Plata (iSog), et
tude. Alonzo de Nina et Guerra voient (i5oo) aussi
ser leurs découvertes jusqu'au 4o° ds lat. S. Des
le Paria. L'année suivante, Yicenlc Pinzon,
com- colonies commencent à s'établir 5ur la côte ferme j
IJNTRODUCTION» <¥»

Diego Colon, gouverneur, donne à Ojeda les terres guées du joug de Montezuma, triomphe à Tlascala,
comprises entre le cap Vêla et le golfe de Darien gagne la ville sainte de Cholula, met tout à feu et
et de Nicuesa, de ce golfe au cap Gracias; ils veu- à sang et arrive près de Mexico, dont les tours do-
lent soumettre les habitans par la force, sont bat- rées, les temj)les pompeux, la splendeur presque
tus et réduits à luie petite colonie sur le golfe de européenne, mettent le comble à sa surprise, qui
Darien, sous les ordi'es de Balboa; Velazquez fonde ne fait qu'augmenter encore, à la vue du brillant
Cuba (i5[o); Ponce de Léon découvre la Floride cortège du monarque , venu lui-même à sa ren-
(i5i2); Balboa apprend d'un cacique qu'une opu- contre. Les Espagnols sont accueillis par la foule
lente région existe à peu de distance; il part avec sous le nom de teules (dieux). Cependant Cortez
des volontaires et des chiens (i5i3); et, après un ne larde pas à se repentir de son imprudence, en se
voyage pénible, apei'çoit une mer sans limites, se trouvant au sein d'une ville ennemie, où il serait si
jette àgenoux, entre seul dans l'eau l'épée à la facile de le vaincre il conçoit et exécute le hardi
:

main, le bouclier au bras, et prend ainsi posses- projet de s'emparer de Montezuma et de le garder
sion de l'Océan , au nom du roi d'Espagne dé- ; comme otage dès-lors il gouverne en despolo
:

couverte qui fut, pour les conquérans, la source (i52o), il force l'infortuné monarque à ex.iger de
d'inépuisables richesses. L'existence du Pérou ses sujets un tribut annuel et leur soumission au
est alors révélée à Balboa (i5i4) mais par suite
; roi d'Espagne. Velazquez envoie Narvaes chasser
d'une injustice , dont les hommes supérieurs sont le conquérant. Ce dernier s'annonce avix Mexicains
trop souvent les victimes , Pedrerias d'Avila est comme venant combattre leur oppresseur Cortez :

choisi pour commander à sa place; plus tard, court à sa rencontre , et a la joie de voir les troupes
quoique son beau-père, il le fait condamner à mort de sonrival se réunir aux siennes. Ilrevient enhàte à
(i5i5), et éloigne ainsi, par sa pusillanimité, le Mexico. La guerre commence avec acharnement :

moment de la conquête. Jean de Solis découvre les habitans ont à défendre leur liberté et leurs
llio de Janeiro (i5i6) et le Parana Guaçu , au- dieux l'infortuné Montezuma se laisse mourir de
:

quel Sébastien Gaboto donne le nom de Rio de faim, et ses sujets sentent redoubler leur courage.
la Plata. Déjà le vertueux Las-Casas (i5i7) dé- Cortès est forcé d'abandonner la ville. Une ba-
fendait avec force la liberté des indigènes contre taille générale s'engage au-dehoi'S de la prise
:

la barbarie des colons; d'abord triomphant dans d'un étendard sacré dépend la victoire; le chef au-
cette noble cause, il se voit, bientôt après, obligé ^dacieux. se dévoue, saisit l'étendard tous les Mexi-
;

de renoncer à ses généreux desseins, lorsqu'il veut cains prennent la fuite, et il. va enfin à la Vera
fonder, près de Cumana, une colonie de religieux Cruz jouir en paix de son triomphe.
et d'artisans. Alors l'esprit de découverte était dans toute sa
Pedrerias et Nufies de Coi'doba visitent le Yuca- force. Magellan {Magallanes ou Magalhaeiis)
tan (i5i7), où ils voient les premiers Américains cherche un passage qui conduise à la mer incon-
vêtus, et des maisons en pierre, qui leur rappellent nue que Balboa avait signalée le premier, passe à
leur patrie. Peu de temps après, Grijalva parcourt Rio de Janeiro (i52o), et va hiverner au port Saint-
les côtes du Mexique, qu'il nomme ISueva Es- Julien , où il trouve ces gigantesques Patagons
pana^ à cause de ses villes, de ses édifices et de l'as- dont la taille, depuis, s'est successivement ré-
pect tout européen du pays; il est reçu comme duite à celle d'hommes ordinaires il découvre le
;

un dieu à Oajaca, où il recueille beaucoup d'or. détroit qui porte son nom , appelle Terre du Feu
Par une fatalité commune à plusieurs de ses de- la côte méridionale , et ne débouche que l'année

vanciers, dans cette glorieuse carrière, Hernand suivante dans cette mer nouvelle, qu'il nomme
Cortez lui est préféré pour entreprendre la con-
,
Océan-Pacifique. Tel fut le pi'cmier voyage autour
quête du Mexique (iSig). Après avoir triomphé du monde , qui donna une idée exacte de la dis-
des obstacles que lui suscite Velazquez gouver-
,
tance de l'Amérique à l'Inde par l'Est, et fixa les
neur de Cuba , cet intrépide Espagnol s'avance doutes des géographes sur la forme du globe ter-
jusqu'à San Juan d'UUoa, où Montezuma, souve- restre.
raindu pajs, lui envoie plusieurs députations et Cortez, ayant reçu des renforts, se décide à
des présens pour l'engager à partir mais les; marcher contre Mexico (iSai) il fait transporter
;

malheureux Mexicains ignoraient que leur gé- par morceaux des brigantins construits par son
nérosité même ne feraitqu'enflammer la cupidité de ordre et devient possesseur du lac, au moyen de
,

ces aventuriers, qui, malgré les dissensions qui ré- Un assaut est livré les Espagnols,
sa petite flottille. ;

gnent entre eux, osent affronter la plus puissante d'abord vainqueurs, sont bientôt obligés de se re-
nation de l'Amérique, et vont jusqu'à brûler leurs tirer avec perte; mais la ville, en proie aux. hor-
vaisseaux voulant s'interdii'c tout moyen de re-
, reurs de la famine, est enfin contrainte à se ren-
traite. Ce trait seul peint ces temps d'héroïsme. dre Cortez est maître du Mexique (i522); et.
Cortez ti'ouve d'autant moins de résistance , que les pauvres habitans sont assujettis au travail des
les Mexicains attendent toujours Quetzalcohualt, mines. Quanta levu^s magnifiques monumens, ils
l'homme barbu, déjà venu par ce chemin. Il sont, ainsi que presque totites les traces de leur
fonde Vera Cruz, s'allie à quelques tribus fati- histoire ancienne , anéantis par le fanatisme de
vnr liNTRODUCTION;
Juan de Zumaraga, premier évèque. Cortez meurt rou complète anarchie F. Pizarro en
à la plus ;

en Espagne, en i547, sans avoir reçu aucune profite pour étendre ses conquêtes. Il réunit à
récompense cligne de sa brillante conquête. l'Espagne une grande partie du territoire des In-
Giovani Veranzani , envoyé par François
1^' cas et fonde la ville de Lima (i554). D'un autre
,

(i524), visite la Floride, et prend possession de côté , Almagro s'avance vers le Chili où il est ,

la Nouvelle-France. A la même époque se forme,


arrêté par les belliqueux Araucanos , et forcé de

à Panama, pour la conquête du Pérou une asso- ,


revenir au Pérou. Ainsi la conquête du Chili resta
ciation entre Francisco Pizarro , Almagro et l'ec- suspendue jusqu'en i54o, époque à laquelle Val-
clésiastique Luque; ils se partagent une hostie divia, envoyé par Pizarro , y fonda Santiago, en

pour consacrer leur union. F. Pizarro s'embarqvie réunissant , non sans beaucoup de peine, à la cou-

( 525) parcourt la côte de Quito ( 526) , est forcé


1
,
1 ronne d'Espagne, une partie de ce pays, après une
de l'abandonner, faute de secours, et se retire à guerre acharnée de près de dix ans.
l'ile del Gallo. Il refuse au nouveau gouverneur Des dissensions commencent entre les Espa-
de Panama de renoncer à son expédition ; treize gnols (i536); le sang européen coule de toutes
t\es siens consentent à s'attacher à son sort, et parts. Jean Pizarro , frère du conquérant , est au
ils sont abandonnés dans l'île de Gorgona (iSa^), nombre des victimes Almagro tombe au pouvoir
;

où, cinq mois après, un navire vient enfin les cher- de F. Pizarro et est pendu par son ordre; mais ce
cher. Pizarro va à ïumbez (Guayaquil) il y voit ;
chef cruel est bientôt assassiné lui-même à Lima,
des temples, des richesses immenses, une civili- en i54r. Le désordre s'appaise enfin. Une ordon-
sation inconnue pour lui; de retour à Panama, il nance de Charles V, qui accorde aux Indiens la
part pour l'Espagne, dans l'espoir d'intéresser le liberté de ne pas travailler aux mines , vient, de
gouvernement à ses projets. Il revient avec le ti- nouveau, animer les mécontens, qui mettent à leur
tre de gouverneur du Pérou (i55j). Jeté à la côte tête Gonzalo Pizarro celui-ci fait décapiter le
;

de San Mateo , il poursuit son voyage par terre ,


premier vice-roi (i546); et vaincu à son tour,
massacre tout ce qui l'arrête et arrive à Tumbez
,
par Pedro de Gasca, il est condamné à mort
et à Piyura. L'année suivante, il rencontre l'ar- (i548).
mée d'Atahualpa à Caxamarca , et reçoit des pré- Si l'on compare la conquête du Mexique à
sens de la part de ce monarque, qui vient lui-même celle du Pérou on verra facilement la dif-
,

visiter le quarlel des Espagnols le chapelain Val-


: férence qui existait entre leurs deux conquérans.
verde veut le convertir à la foi chrétienne; l'Inca Cortez, homme instruit et bon capitaine, eut à
n'est pas convaincu et refuse la protection du roi soumettre une nation guerrière et féroce, ce qui
d'Espagne; Valverde lui montre son bréviaire; peutlui faire pardonner les taches restées sur sa
l'Inca prend le livre, le feuilleté, le met à son mémoire. Francisco Pizarro, au contraire, des
oreille et répond « Ce que lu me donnes ne
: plus ignorans , versa gratuitement le sang d'un
» parle pas; » et, à ces mots, jette le livre à terre peuple pacifique et disposé à bien recevoir l'é-
avec mépris le religieux, en fureur crie alors
:
: tranger.
« Aflx armes, chrétiens la parole de Dieu a été
! Pendant la conquête du Pérou , l'intrépide Ga-
j) profanée. Vengez ce crime dans le sang des in- boto (i526) fait une expédition glorievise et pour-
» fidèles. » Le signal de l'atlaquc est donné le ;
tant peu vantée il entre dans le Rio de la Plata,
:

canon résonne avec fracas; les pauvres Indiens fonde le fort de Santo Espirùu, en remontant le
sont impitoyablement massacrés , et Atahualpa est Parana, jusqu'à la grande cascade, revient sur ses
emmené prisonnier au quartel. Un instant suffit à pas, au confluent avec le Paraguay, et navigue
F. Pizarro pour se trouver maître de toutes les ri- dans cette rivière jusqu'au-dessus de l'Assomption
chesses de l'Inca. Atahualpa offre, pour sa rançon, actuelle. Ce fut le premier voyage dans l'intérieur
de remplir d'or sa prison ; il ordonne à ses sujets des terres, par le cours des fleuves; et le bruit
d'exécuter sa promesse. Dans cet intervalle, des de celte découverte fit envoyer, en i535, dans
Espagnols , envoyés par F. Pizarro dans tout le cette partie de l'Amérique, la colonie la plus nom-
Pérou, y sont partout traités comme des dieux; breuse qu'on eût encore vue , sous le commande-
ce qui prouve, après les anciennes prédictions^ ment de Mendoza, nommé gouverneur de ces
combien il eût été facile de conquérir
cet opulent contrées, et qui, à la tête de 3,ooo colons, vint
pays par la douceur. L'exorbitante rançon fonder Buenos- Ayres. Un de ses officiers, Ayolas,
d'Ata-
bualpa arrive enfin (i535), et les vainqueurs se la entreprend un voyage des plus extraordinaires; il
distribuent: chaque soldat a pour sa part, va fonder l'Assomption , remonte le Paraguay
, i42,5oo
fr. L'infortuné monarque n'est pourtant
pas mis en jusqu'à Cbiquitos; et, de là, se rend par terreau
liberté F. Pizarro , intéressé à s'en défaire lui
:
Pérou (1556).
,
impute des crimes et le fait condamner à être En , Souza est envoyé aux Brésil par les Por-
1 53 1

brûlé vif; pour se soustraire aux affreuses tortures tugais, etdonne le nom de Rio de Janeiro à la baie
de ce supplice il se fait chrétien , et obtient ainsi
, visitée par Magellan. Diego Ordax remonte l'Oré-
de n'être que pendu.
noque jusqu'au Meto dans une navigation de près
,
L'extinction de la famille des lucas livre le Pé-
de quarante lieues. Jean Cartier de Saint -Malo
IiNTRODUCTION. IX

(i554) visite, ponr France, Terre-Neuve, le


la traordinaires de ces temps clicvnlert sqiics. C'est
fleuve Saint- Laurent, de l'Assomption, re-
l'île encore pour chercher ce Dorado que Quesada
monte le fleuve du Canada, et découvre l'île d'Or- passe la Cordillère de Condinamarca au Guaviare,
léans. Cartier (i54o) retourne, pour la troisième et que, vingt ans plus tard, Orsua, dont Aguerre
fois, au Canada, et établit, au port Sainte-Croix, la continue le voyage, parcourt une partie de la Co-
j)remière colonie française. ans plus tard, le Deux lombie. Les expéditions du Hollandais Jansou
comité de Koberval fonde Québec, fondation que en iS-^g et de Domingo Vera , qui, eu iSgS, prit
quelques écrivains renvoient à 1608, cinq ans après enfin possession de la Guiane au nom de l'Es-
!e voyage de Champlain; dans ce cas, cette colonie pagne , avaient aussi pour objet la découverte du
turait été établie par concession du gouverneur l>orado. Il faut joindre celles de l'Anglais Kaleigli,
le Dieppe. On sait qu'elle fut long-temps le théâ- qui fil plusieurs voyages dans l'Orénoque depuis
tre du commerce des Normands; ruais elle souffrit 1595 jusqu'à 1617. Enfin, ne faut-il pas avouer à
beaucoup du bombardement de 1(394 et fut toui-à- la honte des Européens que, de tous côtés, ils se
faitanéantie après les guerres de 1763. dirigèrent vers ce Dorado, du Brésil et même du'
Benalcazar part de Guallabamba (i435), passe à Paraguay? La dernière expédition date de ittS.
Paslo , à Popayan alors commence la fable du
: Alvar Nufiez (1642) débarque à Sainte-Cathe-
Dorado, qui porte tous les esprits vers ce pré- rine au Brésil, et se rend par terre au Paraguay. Il
tendu centre de richesses. Benalcazar arrive au remonte, l'année suivante, la rivière de ce nom jus-
plateau de Condinamarca il voit les pacifiques
; qu'auxChiquilos, qu'il trouve tous peuples agricul-
jVlujscas; il n'y trouve pas l'explication de celte teurs. D'un autre
côté, Roxas s'avance vers le Tu-
contrée si opulente, qu'il pense, comme les autres cuman par Haut-Pérou et, peu de temps après,
le ,

conquérans, devoir aller chercher ailleurs; dans les communications s'établissent entre le Pérou et
ce but, des voyages multipliés sont entrepris. Ainsi, la Plata. Irala, en 1647, se rend par terre du Pa-
Ximenez de Quesada entre dans la Colombie par raguay à la irontière du Pérou , d'où il expédie ua
Santa Marta, tandis qu'Alonzo de Herrera recom- courrier à Lima. On s'étonne de voir avec quelle
mence le voyage de Diego Ordax, et c'est aussi facilité les Espagnols de celte époque se transpor-
pour rechercher ce pays chimérique, que Gon- taient d'une partie de l'Amérique à l'autre, fran-
z,alo Pizarro ( 54") commence et ttc fameuse expédi-
1 chissant des centaines de lieues au milieu des dé-
tion de laCanela, dans laquelle il franchit les mon- serts ,traversant d'immenses forêts et gravissant
tagnes à TE. de Quito, et descend, de ravin en ravin, des monts sans nombre.
au milieu des torrens de monts abruptes et des fo- Souza au nom du Portugal, fonde San Salva-
,

rêts épaisses où il pleut presque continuellement. dor, sur la côte du Brésil ( 1


549). Des Normands ob-
Il arrive ensuite au Rio Coca ou Napo, afllnent du tiennent du roi de France la permission d'aller
Marafion là, il fait construire un briganlin sur
;
s'établir dans celte contrée. Les réfugiés calvi-»
lequel Orellana, l'un de ses officiers, s'embarque nistes, guidés par Villegagnon ( i555 ) , y for-
avec cinquante soldats, pour aller chercher des vi- ment une colonie qu'ils nomment France an-
vres et le rejoindre, après, au confluent du Mara- tarctique ; les Portugais les chassent en i565, pren-
ilon. Ils sont emportés par le courant puis l'es- ;
nent leur place et bâtissent Rio de Janeiro. Les
prit d'aventure, joint à l'ambition de rendre son Français (i56o) continuent à faire de vaines tenta-
nom célèbre, porte Orellana à se détacher de son tives de colonisation sur plusieurs point de l'A-
chef. Il poursuit sa navigation vers le grand fleuve, mérique; un des leurs, Jean Ribault, fonde Char-
bravant les souffrances, et descend ainsi, 'espace de l lesforl en Acadie. Landonnière conduit des Nor-
douze cents lieues, le plus grand cours d'eau amé- mands à la Floride (i564); mais cet établissement
ricain jusqu'à son embouchure. Nouvelles peines : naissant tombe bientôt au pouvoir des Espagnols.
il arrive à Cubagua et se rend en Espagne où , L'Angleterre veut aussi avoir sa part dans le
pour couvrir sa faute et faire ressortir sa décou- Nouveau-Monde Gaboto (i553) et Frobisher
:

verte, il contes les plus exagérés sur ce qu'il


fait les (lô^O) cherchent vainement vm passage dans l'Inde
a vu. Il parle d'une nation de femmes guerrières : par le nord - oviest. Les voyages de ce dernier et
de là le nom HC Amazona donné à la rivière. Ar- ceux de Drake (i^^S) sur les côtes de Californie
rivé au confluent, Gonzalo Pizarro reconnaît qu'il donnent du courage aux Anglais une compagnie ;

estabandonné ; il s'avance cinquante lieues au mi- tenle de former une colonie dans l'Amérique sep-
lieu des bois et rencontre vm Espagnol de la troupe tentrionale. Ces deux premières expéditions n'ont
d'Orellana. Ses funestes prévisions se réalisent. La pas un brillant succès ( i58o). Raleigb ( i584)
nouvelle qu'il est trahi lui est confirmée ; il voit aborde dans la Floride, visite la Caroline du Nord,,
toute l'horreur de sa position, et revient à Quito, la nomme f^irginie ; et s'efforce d'y fonder une'^
après deux ans de voyage, ayant perdu une partie colonie qu'il abandonne en 1587. "1

de son monde et souffert tout ce qu'il est possible Au Brésil, les Portugais rivalisent avec les Espa-
de souffrir. Celte expédition fait connaître l'inté- gnols en formant des établissemens littoraux;
,

rieur de l'Amérique et sa véritable largeur ; c'est mais sont continuellement harcelés par le cor-
ils

certainement une des plus hardies et, des plus ex^ saire anglais Ça,vendish et par Lancasler, qui re-

h
INTllODUCTION.
est fait prisonnier dans ime bataille. Une Indienne
nouvelle la fable du Dorado et dctermînc le voyage
l'arrache à une mort certaine. Il redevient protec-
de sir Waher Raleigh (lôgS). Le Dieppois Rif-
une colonie au Maranhan teur de la colonie, et lui rend d'Immenses services;
fault tente d'établir
s'avance des cependant il a la douleur d'apprendre que lord
(1594). Le Portugais Suarez (i5p5)
côtes de l'Océan jusqu'à Matto-Grosso. Coelho-
Delaware notnmé gouverneur de la Virginie
est

remonte l'Amazone (i6o3); et, dans une nouvelle (1609). Il partpour l'Angleterre et, pendant l^es-
;

expédition, revient accompagné de beaucoup d'In-


pace de temps qui s'écoule jusqu'à l'arrivée du nou-
veau chef, l'établissement tombe dans la plus grande
diens, qu'il vend ensuite comme esclaves, genre
anarchie et est en proie aux horreurs de la famine.
de commerce auquel se livraient alors les Portu-
gais. Bientôt ceux-ci n'ont plus affaire aux Fran- Lord Delaware débarque enfin, ranime le courage
çais et aux Anglais, mais ils ont à combattre les
abattu des Anglais , régularise la colonie y or-
,

Hollandais, qui s'emparent d'une partie de la côte donne des travaux (i6n) et apprend aux Indiens
du Brésil, la possèdent trente années et en sont ,
à resjiecter ses armes. Un traité est conclu avec
eux-mêmes chassés en i65i, en dépit d'une résis- eux en 1612; mais la répugnance des Anglais à
tance opiniâtre. s'unir aux familles indiennes donna toujours peu

A la
fin du xvi^ siècle, cent ans seulement après de sûreté aux relations qu'ils curent ensemble, et
la découverte de l'Amérique, on avait vu les Espa- jusqu'à ce que ces peuplades eussent entièrement
gnols découvrir les Antilles , le Mexique, la Flo- disparu des lieux voisins, les guerres se renouvelè-
ride, le Pérou, la Colombie, le Chili, la Plata, re- rent fréquemment; l'une d'elles, faite par surprise,
monter ou descendre les trois plus grands fleuves faillit anéantir ce nouvel établissement (1G19) les ;

de ces contrées, l'Amazone, la Plata et l'Orénoque. trois quarts des colons périrent de la main des In-
Une partie du Brésil était déjà peuplée par les diens, que l'on poursuivit dès-lors comme des
Portugais, qui avaient pénétré au loin dans l'inté- bêtes féroces. Depuis la colonie répara peu à peu
rieur. Les Français, momentanément établis à la ses pertes; l'industrie s'y développa et la prospé-
Floride et à Rio de Janeiro, avaient été forcés d'a- rité s'accrutde jour en jour.
bandonner ces possessions mais ils étaient encore
;
La seconde compagnie qui devait coloniser la
maîtres du Canada. Les Anglais avaient aussi par- côte du N* de l'Amérique est forcée d'abandonner
couru le littoral de l'Amérique, surtout celui du son projet. Le malheurevix Smith visite le littoral
Labrador et de la "Virginie. Dei^uls long-temps en 161 4; son récit intéresse le roi, qui donne à
déjà les Hollandais rôdaient sur les côtes, pillant ces contrées le nom de Nouvelle- Angleterre.
les colonies espagnoles et portugaises. On peut Les guerres de religion qui désolent l'Europe
donc en conclure que l'Amérique méridionale portent les idées vers une terre nouvelle, où cha-
était alors presque entièrement connue dans son cun peut exercer librement son culte. Les Puritains
intérieur, tandis que l'on n'avait encore visité que (1617) et la secte des Brownistes (1620) obtiennent
les côtes de l'Amérique septentrionale. des commissions. Les derniers, partis pour la baie
remarquer que cent six ans après la dé-
Il est à d'Hudson, arrivent au cap Lod et se fixent au New-
couverte des parties N. de l'Amérique septentrio- Plymoulh, dans la province de Massachussets, où
nale par Gaboto , et vingt ans après la première ils ont beavicoup à soufîrir du froid et des guerres
tentative de colonie, il n'y avait pas encore un seul avec les indigènes. La Cax'ollne subsiste avec toutes
Anglais établi en Amérique. Le moment approchait ses prérogatives, tandis qu'on enlève à la Virginie
pourtant où l^on allait voir jeter, par ces mêmes tous ses droits de propriété. Les Puritains partent
Anglais, les fondemens de l'une des plus grandes en 162g, arrivent à la Nouvelle- Angletei're et ren-
nations du monde, destinée à dominer, dès son contrent la colonie d'Endicolt à Salem. Ils se lient
origine, tous les peuples américains. En 1696, la dans des intérêts religieux; bientôt leur exem-
compagnie de Virginie avait cédé ses droits à Tho- ple est suivi on voit s'unir entre eux les établis-
;

mas Smith. Le rapport favorable de Gosnold, semens de Boston, de Chariestown, de Dorchester,


après son voyage à Massachussets (i6o5), est, sans
de Roxborough et plusieurs autres, professant
aucun doute, le premier moteur de ce goût de co- tous la même religion. Il y a, en i634» une as-
lonisation qui s'empare tout-à-coup de l'Angle-
semblée générale , et bientôt Rhode-Island, Con-
terre. Jacques I" divise l'Amérique septentrio-
nectlcut, Exeter, etc., sont fondés en chassant les
nale en deux parties, qu'il nomme, l'une Virginie, Hollandais; on s'étend dans l'intérieur, et la grande
l'autre colonie du Nord. Il donne la seconde par-
colonie qui devait, un jour, envahir presque toute
tie à des commerçans et à des
nobles de Plymouth l'Amérique septentrionale, existe déjà, prête à riva-
et de Bristol (1606) première à sir Thomas
et la
,
liser avant peu, povu* l'industrie et le commerce,
Gates, à sir George Summers et à Richard Hack- avec la mère-patrie.
luyt qui , avec le capitaine Smith , arrivent à la
Des marchands rouennais ( 1624) viennent ha-
baie de Chesapeak , et fondent James-Town sur biter laGuyane en s'établissant au Rio Sinamary.
la rivière de Powhatan mais la mésintelligence
; Bientôt une compagnie organisée sous Louis XIII
éclate bientôt ; la guerre avec les naturels com-
dispute aux Hollandais la possession du territoire;
mence , et la moitié des colons périssent. Smith et, dès qu'elle est soutenue par la colonie des
liMRODUCTlOiN. XI

Indes ) elle prend de la consistance. Ce sont aussi ditions des Bougainville, des "Wallis, des Cook,
les Français qui fondent Surinam en 1640 mais
; des Fleurieu, des LaPérouse, etc., etc., touchent
l'ayant abandonné, il est occupé parles Anglais, quelques points de l'Amérique ; mais le premier
qui y sont remplacés à leur tour, en i668, par les voyage scientifique sur le continent est celui des
Hollandais. académiciens espagnols et français qui, chargés
On sait combien peu de renseignemens géogra- avec La Condamine, en 1704) d'observations astro-
pbiques la pob'tique défiante de l'Espagne nous nomiques, firent connaître le grand plateau de
laissa parvenir sur l'intérieur de ses possessions, Quito et les versans orientaux, et descendirent en-
jusqu'à l'émancipation du territoii'e ainsi, je crois
; suite le grand fleuve des Amazones jusqu'à son
devoir citer les principaux voyages qui ont com- embouchure. Ce voyage jeta de grandes lumières
mencé à jeter du jour sur ce continent, en y joi- sur la géographie de ces contrées. D'un autre côté,
gnant l'époque où commencèrent les voyages scien- Molina, après avoir visité le Chili, en donnait l'his-
tifiques. A la tète de tous doivent être mises les toire naturelle , et Stedman décrivait assez judi-
expéditions faites sur l'Amazone, de 1637 à iGSç). cieusement ce qu'il avait vu d'important dans la
Des missionnaires péruviens descendent de Quito Guyane hollandaise. Le premier voyageur qui ait
au Para; puis ils guident l'entreprise deTexeira, généralisé ses observations est D. Félix d'Azara,
qui remonte l'Amazone, avec vme suite qu'on éva- savant qui, pendant vingt ans (de 1781 à i8oi),
lue à a, 000 Indiens. Après six mois de voyage, ils s'est occupé de la géographie et de l'histoire na-
arrivent à Quixos et se rendent par terre à Quito, turelle du Paraguay, et nous a fait bien connaître
d'où, bientôt, les jésuites Cristoval , d'Acufia et ces contrées, jusqu'à lui imparfaitement décrites,
Arteida se i*embarquent sur le Napo, avec ïexeira. malgré le volumineux ouvrage deLozano et celui,
C'est alors qu'ils eurent connaissance de la com- bien meilleur, de Charlevoix.
munication de l'Orénoque à l'Amazone par le llio Nous arrivons enfin au voyage-modèle pour
Negro, laquelle fut confirmée, plus tard, par les le centre des continens, à celui de MM. de Hum-
voyages du P. Roman et l'expédition d'Isturiaga, boldt et Bonplan, voyage médité long -temps,
qui virent l'embouchure du Madeira. Le P. Acuùa et exécuté sur une si grande échelle pour les
publia une relation très -importante qui repro- sciences qu'il devait embrasser; la géographie,
duisit la vieille idée de l'existence des Ama- basée sur des observations astronomiques; la
zones ou république de femmes ; mais si géologie, la botanique, les différentes branches
quelque temps encore , l'intérieur du continent de la zoologie , l'histoire des peuples , leur
devait rester couvert d'un voile, le pôle N. devait, ethnologie, etc. Il n'est personne qui ne sache
au contraire, se faire connaître de plus en plus. combien toutes les sciences doivent à ces savans
"Visité, dès 1587, par Davis, qui donne son nom à voyageurs. On les vit, en 1 79g, s'embarquer en Es-
un détroit, qu'il découvre en cherchant toujours pagne, toucher à Ténériffe; là, soulever les cen-
le passage dans l'Inde, il l'est encore, vingt-trois ans dres qui couvraient le Teide , passer à la côte
après, par Hudson , qui s'avance bien plus avant; de Cumana, à la côte ferme, parcourir tour à tour
puis par Button, qui passe le détroit d'Hudson, et les sommets de la Silla, de Caracas, et les plaine
enfin par G. Baffin qui y vient aussi à trois fois de San Fernando; s'élancer, sur l'Orénoque, jus-
différentes, et retourne persuadé qu'on cherche- qu'à sa communication avec l'Amazone par le
rait en vain un passage. Dès-lors l'Amérique du Rio Negro; redescendre ce fleuve se rembarquer,
;

Nord devait, avant peu, être mieux connue que pour aller à la Havane, revenir sur
le continent

l'Amérique méridionale (1673). On aime à citer le près de Carthagène, parcourir le S. E. de la Co-


voyage extraordinaii^e du jésuite Marquette, qui, lombie, les environs du Chimborazo , Quito,
parti du Canada pour le pays des Illinois, descend Guayaquil, et s'avancer jusqu'à Lima puis, non ;

la rivière du Mississipi jusqu'à son embouchure contens de leurs brillantes moissons, explorer l'an-
dans le golfe du Mexique. tique Anahuac ou Mexique et revenir (en i8o3)
La source de l'ignorance dans laquelle on resta par les Etats-Unis. C'était le premier voyage de ce
long-temps sur l'Amérique du Sud doit donc se genre : a-t-il été refait?
chercher dans la défiance du gouvernement espa- Pour donner une idée claire et précise des prin-
gnol, qui voulait garder pour lui seul les notions cipales expéditions dans les deux Amériques, il est
incomplètes que lui transmettaient quelques voya- indispensable de les diviser; car peu de voyageurs
geurs. Ceux-ci étaient aloi's obligés d'aller, loin ont parcouru également les deux parties. Le pôle
d'une inquisition ombrageuse et cruelle, publier, vit tour à tour s'approcher de ses glaces éternelles,
chez des peuples avides de connaître ce nouveau au N. O., Krusenstern, et, d'un autre côté, l'in-
continent, des observations souvent imparfaites et fatigable Parry. Il fut suivi par le capitaine Ross,
quelquefois mensongères. Ce n'était qu'à la déro- tandis que le capitaine Franklin tentait, par terre,
bée que les circumnavigateurs recueillaient des de joindre ces navigateurs. Le centre de l'Amé-
renseignemens plus ou moins exacts. Ainsi, rique du Nord devait ainsi devenir l'objet, mais
Fresier visite une partie du Chili (1708) sur les plus attrayant, des recherches des voyageurs;
traces de Feuillce, et, plus tard, les grandes expé- aussi , dès 1802, Robin visita-t-il la Louisiane, la
XII IINTRODUCTION.
Deux ans après, le capi- et vine partie de l'intérieur, de Rio de Janeiro à
Floride et le Mississipi.
premiers de Bahia étudiant plus particulièrement la zoolo-
taine Lewis et Clarke s'élancèrent les ,

l'embouchure aux sources du Missouri, traversant gie. En 181O, notre savant compatriote, M. Au-
Montagnes-Rocheuses et redescendant, à l'O., guste Saint-Hitaire, s'exilait de la France pour six
les
du Rio Colombia, jusqu^à l'Ocëan-Faci- ans , voulant, tout en s'occupant de la flore brési-
le cours
lienne, recueillir toute zoologie des pays qu'il
fique; le major Montgommery, Pike, en iSoS, vi-
la

sitèrent le N. O. de la Louisiane, passèrent au


devait parcourir. Il visita Rio de Janeiro , Goyaz,
Mexique et aux sources du Mississipi. Plus tard, les Mines, San Paulo, et suivit la côte jusqu'à
cette rivière vit Hearne, Mackenzie, Cook par- l'embouchure du Rio de la Plata, faisant ainsi
courir son cours, jusqu'à ses sources, au milieu connaître tout le Brésil austral. Mais le voyage le
des Montagnes - Rocheuses puis redescendre
;
plus étendu sur ce territoire est, sans contredit,
par le Colombia. Les voyages plus ou moins éten- celui des académiciens Spix et Martius, envoyés

dus de Stuart sur le Mississipi, du major Long sur par le grand-duc de Toscane. Ils débarquèrent
à Rio de Janeiro en 1817, allèrent à San Paulo,
la chaîne qui sépare les deux vrrsans Pt aux pre-
miers affluens de la rivière S tint- Pierre ainsi dans la province des Mines au Rio de San Fran- ,

qu'au lac Winnipeg crnx des Scîioolcraft à tra-


,
cisco à Caxoeira
, à Bahia; et visitèrent ensuite
,

vers les lacs nombreux du centre de ce continent, l'embouchure de l'Amazone, <pi'ils remontèrent
firent bien connaître b-s rivièr'\«i qui sillonnent le au-delà du Yapura. Ils explorèrent scientifique-
milieu de ces riches contrées, ainsi que les monta- ment, dans cette expédition, des contrées entière-
gnes qui les divisent; notions rendues plus com- ment neuves, et les imporlans résultais de leur in-
plètes encore par les voyages de John Melish dans vestigation pour la géographie l'ethnologie et les ,

le N., de Lambert dans le Bas-Can;ida, de Hall dans sciences naturelles > leur assiu-ent
à jamais la re-

les mêmes lieux, de notre courageux compatriote connaissance du monde savant. Il faut citer encore
Milbert sur l'Hudson et sur l'Ohio cette dernière; les voyages successifs de MM. Riller, Nalterer, de

entreprise fut on ne peut plus avantageuse aux Maria Graham, et surtout de liangsdorf, qui, en
sciences naturelles, par le grand nombre d'animaux 1827, traversa de Rio de Janeiro à Matto Grosso,
dont elle enrichit les collections zooiogiques de la sur les frontières de la Bolivia , et descendit à l'A-
France. Deux princes même qui parcoururent mazone par les affluens du Rio Topayos.
cette partie de l'Aniéii([ue , le piince do Saxe- Immédiatement après la déclaration de son in-
"Weimar, et tout récemment, mais d'une manière dépendance, Buenos-Ayres vit beaucoup de voya-
plus utile, le prince de Neuwied firent au milieu
, geurs, principalement anglais, visiter ses pro-
d'une civilisation toiijours croissante au milieu ,
vinces, mais sans aucun but scientifique; ainsi
d'un pays peuplé de personnes entreprenantes , Haigh, en 18 17, passa de la capitale Argentine au
des observations qu'une foule de petits vovjiges Chili parles Andes, et traversa ensuite le Pérou,
partiels développtM-ent encore. Après M. de Hum- suivant à peu près la route que vStevenson avait par-
boldt , il ne restait plus qu'à glaner au Mexique; courue en 1807. John Miers fit de même l'année
aussi le capitaine Basil Hall ne décrivit-il tiue suivante, sans pointant aller au Pérou, ainsi que
quelqjies points des cotes. Bullock, eu i8'^-2, fit sa Head, Malison Caldcleugh mais ce dernier passa
, ;

promenade de la Vera Clruz à Mexico, et doiuia par Cordovaet donna une idée des provinces inté-
quelques détails intéressons. Trois ans a}irès ,
rieures. Toutes ces traces furent suivies par Basil
Thompson visita de nouveau ce beau pavs ainsi que Hall qui , de là, se rendit sur les côtes du Pérou,
,

Guatemala, et Hardy parcourut l'intérieur du par Schmilh Meyer et par Maria Graham. Il est à
Mexique. remarquer que, parmi tant de voyageurs anglais
Quant à l'Amérique méritlionale, elle laissait dans ces contrées , la plupajit venus pour s'occu-
encore un vaste champ à l'observateur; car M. de per de l'exploitation des mines, aucun n'a décrit
Humboldt n'avait exploré qu'une partie du Pé- scientifiquement le pays qu'il avait visité. Depuis
rou et de la Colombie. Celte dernière contrée vit Azara, malgré toutes ces expéditions, on n'avait
aussi sur ses côtes occidentales l'Anglais Ste- donc rien appris de nouveau.
venson. En iB'iS, M. Mollien en parcourut l'inté- Ce fut alors que le Muséum d'histoire naturelle
rieur, de même que le colonel Hall, Hamilton, de Paris me confia la mission de parcourir la
Robinson , I-avaisse et Hippioley. Le Brésil cette République Argentine, Pérou. Parti
le Chili et le
immense portion du continent austral de l'Améri- en 1826, je touchai à TénérilFe, vis Rio de Janeiro,
que, était presque inconnu. En 1809, Maw en décri- me rendis par mer à Montevideo , et de là à Bue-
vitune fraction, après son voyage dan.s la province nos-Ayres, par le sud de la Banda oriental. Suivant
des Mines et à San Paulo. Au même moment, les traces d'Azara, je remontai le cours du Parana
llostel en faisait autant; et, l'année suivante, Esch- jusque bien au-dessous de son confluent, visitant
wege parcourut Rio de Janeiro et l'Ilha Grande. pendant plus d'une année les provinces limitro-
Walsh marcha sur ses traces; mais au prince de phes du Paraguay, celles de Corrientes, des Mis-
ï^euwicd était réservé le ])reniier vovage scienti- sions, et redescendant par celles d'Entre-Hios et
fique au Brésil. Jl partit en i8),0, visita le littoral
de Santa l'c. De là je me rendis di'.u& eette contrée
IINTRODUGTION. xiii

fabuleuse de la Patagonie, où un séjour de huit contrées composant l'Amérique , nous donnerons


mois me mil à portée de décrire le pays. Je dou- ce qui a rapport à leur géographie particulière.
blai ensuite le cap Horn, restai quelque temps au Je n'ai donc à en parler ici que d'une manière gé-
Chili et suivis la côte septentrionale jusqu'à Arica. nérale. Je ne chercherai pas à décrire les diffé-
Plus tard, je gravis le sommet des Andes boli- rences et les rapports de forme qui existent entre
viennes; je parcourus le plateau jusqu'au versant le continent américain et l'ancien monde je ne ;

opposé, passant au pied de l'Ilimani et du Zorala parlerai pas non plus de la figure de l'Amérique.
et sur les bords du lac mystérieux , d'où la tra- Tout le monde la connaît.

dition fait descendre Manco Capac. Je visitai Mais, pour traiter d'abord ses systèmes orogra-
lesmontagnes et les plaines qui séparent les An- phiques, on me permettra de remarquer combien
des du Brésil , les provinces de Santa Cruz et de les pentes sont courtes à l'0.,surla cote du Grand-
Chiquitos jusqu'à la rivière du Paraguay; puis je Océan, tandis que les pentes douces sont toutes à
descendis au milieu des nations indigènes jusqu'au l'E. et que les eaux se versent dans l'Océan-Atlan-

Guaporé, parMoxos; et, delà, au grand confluent tique. Les faîtes de partage des eaux forment des
de cette rivière avec le Mamore ,
que je remontai chaînes de montagnes que l'on a divisées en plu-
ensuite, sur plusieurs points, jusqu'à ses sources sieurs systèmes. On en distingue deux dans l'Amé-
et même jusqu'aux. Montagnes-Neigeuses. Revenu rique septentrionale i»le système Orégo- Mexi-
:

à Santa Cruz , je franchis de nouveau les monta- cain, qui commence au N. du continent et vient,
gnes qui séparent cette ville de celle de Chuqui- pour ainsi dire, s'achever au golfe de Darien ne ,

saca; et, passant à Potosi, je l'evis encore tout le laissant plus que de petites chaînes qui s'unissent
grand plateau des Andes. Lors donc que j'aban- à celles des Andes. Il se compose de deux chaînes

donnai la république de Bolivia, que j'avais explo- distinctes, l'ime occidentale, qui suit la côte de-
rée pendant près de quatre ans en tous sens ce ,
puis le Nouveau -Cornouailles jusqu'en Californie
fut pour voir encore successivement Arica , l'autre orientale formée des monts Orégon ou
,

Islay, Lima et le Chili. Enfin je revins en France Montagnes -Rocheuses qui s'élargissent dans la
,

après huit années de voyages continuels, dans le Cordillère du Nouveau-Mexique et constituent le


cours desquels j'avais parcouru l'Amérique du plateau de Mexico puis se rétrécissent encore
,

Sud dans toute sa longueur, du ii^ au 43" de- poiu" former l'isthme de Panama ;
2° le System.
gré de latitude méridionale rapportant sur toutes
; Alléghanyen qui se compose de beaucoup de chaî
les branches des sciences naturelles, zoologie, nés réunies par groupes qui suivent une direction
botanique, géologie, géographie, ethnologie, etc., opposée au premier; mais il ne peut, en aucune
de nombreux matériaux, dont le gouvernement manière, lui être comparé pour son importance.
a bien voulu ordonner la pidilication. Les Antilles figurent aussi, dans leur ensemble,
Une partie du Pérou et les montagnes de la Bo- une chaîne dont on ne voit que les sommités qui
livia avaient élé , avant moi, visitées par M. Pent- se rattachent par Cuba au Yucatan, et par la Tri-
land, qui s'était spécialement occupé de géologie nité au système Parriniien^ formant un immense
et de géographie, et a rendu de grands services à bassin de la mer des Antilles.
cette dernière science, en fixant la position de dif- Les chaînes de l'Amérique du Sud peuvent
féi'ens points. avissi se diviser en plusieurs sj^stèmes 1° celui :

Les voyages de Helms et de Temple, de Buenos- des Andes qui commence à l'extrémité méridio-
Ayres au Pérou, donnent une idée de ces contrées. nale du continent et suit la côte jusque près
Celui de M. Pœpig, exécuté de 1827 a i832, est, de Popayan , où il prend une direction diffé-
sans contredit, un ouvrage capital. Ce savant par- rente , vient former les montagnes de Bogota
courut tout le sud du Chili; de là, passant par mer et finit vers la côte de Caracas. Cette chaîne pousse,
au Pérovi, il traversa les Andes, descendit le Hual- sur phisieurs points , d'immenses rameaux paral-
laga jusqvi'au Rio Maranon et l'Amazone même lèles, qui se séparent, s'unissent de nouveau, di-
jvisqu'à la mer, suivant les traces de Lister Maw; visés en trois comme près de Popayan, ou en deux
mais, de plus que lui, recueillant, partout, des ma- seulement comme à Quito et à la Paz, et devenant
tériaux précieux pour la botanique de ces contrées. perpendiculaires aux autres, vers les plaines de l'in
M. de Raigecourt parcourut aussi quelques points térieur, comme ceux de Cochabamba et de Potosi er
du continent méridional également visité par
, Bolivia; le deuxième système, celvii qu'on nomme
M. Meyen, en i83o dans le cours de son voyage
, Parrimien, composé de plusieurs chaînes qui se di-
autour du monde, comme il l'avait été par nos ex- rigent parallèlement au cours de l'Amazone et sé-
péditions de l'Uranie et de la Coquille. parent les versans de celle-ci de ceux de l'Oré-
En retraçant ici les noms et les excursions des noque. Celte chaîne est basse et n'est nullement
voyageurs qui ont fait connaître les deux Améri- comparable aux Andes ni même à un troisième
ques, j'ai complètement signalé les sources diver- système qui est le système Brésilien^, formé de
ses dans lesquelles nous avons puisé les observa- cette multitude de chaînes qui suivent la côte du
tions qui constituent notre J^oyage pittoresque. Brésil , do}r\iis Parahiba jusqu'à la Plata et même
Dan* la description .«péciale de chacune des ^u-drlà, au sein des Pampas de Buenos-Ayres,
XIV
iJNTRODUCTiON.
l'intérieur, coup d'entre elles, c'est qu'ils se réduisent sou-
au Tandil, ou s'élançant de la côte vers
jusque bien à vent à presque rien et que les grands fleuves même
comme la Cordillera Gérai, qui va
communiquent entre eux, comme l'Orénoque et
rO. de Walto Grosso.
presque tout l'Amazone, par le Rio Negro. C'est à tort, cepen-
Le système Orégo-Mexicain est
dant, que l'on a supposé le même genre de commu-
granitique ou d'origine ignée. Son
point le plus
dans le Nouveau-Cor- nication du Paraguay avec le Guaporé.
élevé est le mont Saint-Elie,
pouailles, sur la chaîne occidentale; il haut de
est L'Amérique septentrionale a des lacs nombreux,
55 3 mètres au-dessus du niveau de
1
mer. Les
la comme ceux de l'Esclave, d'Assiniboine etc., en-
,

tourés de milliers d'autres plus petits. Ceux de


chaînes mexicaines sont trachéliques, porphyri-
tiques ou basaltiques. Le sommet le plus élevé
Michigan , Huron , Ontario, etc., forment des
qu'elle présente est le Popocantepec, élevé de 5,4oo mers d'eau douce et limpide. L'Amérique méH-
mètres. Le système Alléghanyen n'offre ni hautes dionale ne voit pas ses lacs paraître et disparaître,
montagnes ni volcans. Il est composé de diverses comme on l'a dit de ceux d'Ibera et de Xai'ayeS ;

roches ignées, granitiques et secondaires. Dans le mais ils sont formés d'immenses marais bourbeux
système des Andes , ou trouve presque partout des qui augmentent considérablement aux temps des
roches porphyritiques ou trachéliques, et ces co- pluies et diminuent beaucoup pendant les séche-
losses américains qui , après la chaîne du Thibet, resses. Cependant l'Amérique du Sud a peut-être

sont les plus élevés du monde; l'Ancumani ou le lac le plus important pour son étendue et son

Sorata, situé dans la Bolivia,a 7,696 mètres; élévation au-dessus du niveau de la mer ; celui de
riiimani, son voisin presque aussi élevé que Titicaca, en Bolivia, situé sur un plateau élevé de
lui, et enfin le Chimborazo dressant sa tète 4,000 mètres et dont la longueur n'est rien moins
neigeuse à 6,53o mètres au-dessus du niveau de la que de vingt-cinq lieues.
mer, près de Quito. C'est cette chaîne aussi qui On doit concevoir combien un pays qui offre
offre le plus grand nombre de volcans, dont les successivement les contrées les' plus froides et les
plus élevés sont l'Antizana de 5,855 mètres, le Co- plus chaudes , les plus élevées et les plus basses ,
topaxi et le volcan d'Arequipa. Quant aux systèmes des plaines et des montagnes, des terrains hu-
Parrimien et Brésilien, ils sont granitiques et leurs mides, d'autres secs, des lieux entièrement dé-
plus hauts sommets ne s'élèvent pas au-dessus de couverts et d'immenses et impénétrables forêts ;
la mer de plus de i ,900 mètres. on conçoit , dis-je , combien un pays ainsi con-
Ce sont ces différens systèmes qui dessinent les stitué doit être fécond en animaux de tonte
grands bassins géographiques et séparent les diffé- classe; aussi l'Amérique est-elle une contrée des
rens cours d'eau qui sillonnent le continent amé- plus variées en espèces purement américaines.
ricain. Quelquefois ces bassins forment d'immenses Si on les compare à celles des mêmes latitudes
plaines, comme celles des Pampas, ou se couvrent en Afrique et en Asie, on verra que les mê-
de forêts d'une étendue extraordinaire, comme mes conditions d'existence amènent, quelquefois,
celles de l'Amazone, ou bien, entre leurs chaînes, des ètro$ voisins pour la forme et appartenant
se montrent des plateaux tempérés ou même aux mêmes genres; mais comme l'Amériqvie a s- s
froids, quoique sous les tropiques, comme ceux habitans autoclhones, elle a aussi ses anim;'.iix
du Pérou, de la Bolivia ou de Quito, tandis que, particuliers et qui ne se trouvent que sur son coa-
dans les plaines basses , on respire une chaleur tinent. La zone chaude et boisée est couverte (!c
suffocante, comme dans celle de Moxos en Bolivia. singes nombreux, de genres différens de ceux d'A-
Le bassin du Grand-Océan n'offre pas, sur toute frique, plus petits et moins industrieux. Une es-
la longueur de l'Amérique méridionale, une seule pèce d'ours vit sur les versans des Andes et u; e
rivière de plus de soixante lieues de cours. L'Améri- autre espèce aux Etats-Unis. Le rusé raton , le 1:. 1

que septentrionale en a de bien plus grandes car le ; coati, le kinkajou dormeur, ainsi que le gloulon ,
Colombia ou Orégon a 420 lieues. C'est sur le ver- dont le nom seul désigne les habitudes , rempla-
sant E. que nous devons chercher le plus vaste cent, en Amérique, nos blaireaux et autres genr. s
cours d'eau. En effet, l'Amérique du Nord peut voisins de l'Inde. Les perfides mouffettes s;;iU
tttettre en lête le Mississipi qui , avec le Missouri,
aussi propres au nouveau continent quia, de meaic
a 1,600 lieues de cours, et dont les affluens , tels que les autres parties du monde, sa loutre ichtliyo-
.que rOhia, la Rivière-Plate, l'Arkansas et la phage, son cblen fidèle, partout compagnon de
Rivière -Bouge n'ont pas moins de 4 à 5oo l'homme son astucieux renard et son loup alerl;^
;

lieues de développement. L'Amérique du Sud sur mais tous d'espèces différentes. Les bords de ^"s
son ve4-sant oriental a : 1» l'Amazone, dont
le rivières retentissent souvent des rugissemens du
cours est de i,o35 lieues et dont les affluens, tels jaguar sanguinaire , représentant américain du ti-
que le Madeira , en ont jusqu'à 65o 1° le Rio de la
;
gre de notre hémisphère dont, poiu'tant, il n'a pps
Plata de 65o lieues et dont les affluens ont presque
toute la férocité. Le couguar, de taille à se faire
autant; 3°rOrénoque,avec ses 5oo lieues de cours. craindre, n'attaque néanmoins jamais l'homme.
Les autres rivières sont beaucoup moindres. Un Les côtes méridionales du Nouveau-Monde four-
caractère remarquable des faits de partage de bcau-
millent de niilliers d'amphibies du genre phoque,
INTRODUCTION. XV

tandis que ses forêts et ses plaines nourrissent ces Les marais retentissent du cri rauque des hérons
singulières sarigues, qui, tant que leurs petits et de la blanche aigrette. La cicogne la spatule ,

sont jeunes les portent dans une large poche con-


, rose, les ibis, les bécassines sont les représentans
tenant aussi les mamelles. Si, parmi les animaux des espèces analogues de l'ancien monde , tandis
féroces, le jaguar est beaucoup plus petit que le que les jacanas et les kamichis n'appartiennent
tigre d'Afriqvie n'en est pas de même des ron-
, il qu'au nouveau. L'Amérique a aussi ses cygnes, ses
geurs dont l'Amérique possède les plus grandes canards, ses pélicans, etc. Enfin, à l'exception de
espèces connues. Le cabiai est le géant de cette quelques genres qui lui sont particuliers, on peut
classe d'animaux; au reste, elle a aussi ses pétu- reconnaître facilement que les oiseaux ont été ré-
lans écureils , ses rats dévastateurs , ses porcs- partis également sur les deux continens. Les plai-
épics, la biscacha , voisine de notre marmote les ; nes chaudes et les montagnes ont leurs lézards,
paresseux, à la démarche lente; les tatous cui- ainsi que de nombreux serpens les marais et les
;

rassés et les bizarres fourmiliers purement amé- rivages des fleuves, leurs caïmans féroces et leurs
ricains, tandis que des espèces de pécaris et de lentes tortues. Ces fleuves mêmes et les rivages de
tapirs représentent seuls les énormes pachydermes, la mer sont riches en poissons de couleurs bril-
les hippopotames, les éléphans et les rhinocéi'os lantes et variées à l'infini. Des coquillages terres-
de l'ancien monde. Les paisibles Hamas des Andes, tres etfluviatiles habitent d'une extrémité à l'autre
la seule bête de somme des Américains , re- de l'Amérique , de même que les espèces marines
produisent, en petit, les chameaux asiatiques. De parent les côtes. Les forêts, les plaines voient, dans
nombreuses espèces de cerfs parcourent inces- la saison d'été, des myriades d'insectes, les uns
samment les plaines chaudes tempérées et même brillans et recherchés par le naturaliste, les autres
jusqu'aux sommets des Andes ; mais les bœufs de malfaisans ou incommodes au voyageur et tous
l'Amérique , le bison et le bœuf musqué , sont re- trop communs, couvrir la végétation de toutes les
légués seulement dans les parties septentrionales contrées, et souvent disputer au papillon aux ailes
du continent du IVord. Notre bœuf domestique et diaprées l'honneur de briller au milieu des plus
nos utiles chevaux ont si bien peuplé les plaines belles fleurs de ces régions chaudes. Quant aux
américaines, depuis la conquête, qu'aujourd'hui, contrées froides ou élevées, elles présentent un
s'il ne nous restait pas, dans l'histoire, des preuves contraste étonnant avec ces dernières.
de leur exportation , nous pourrions les en croire Cette belle végétation dont on gratifie toute
indigènes. l'Amérique , celte verdure perpétuelle et si
L'Amérique est surtout riche en oiseaux aux fraîche , cette a ariété si pittoresque de formes des
vives couleurs. En effet, si les contrées froides et diverses plantes , ces roseaux géans, ces palmiers
les montagnes élevées sont couvertes d'espèces élancés et élégans, ces lianes entrelaçantes , ce
voisines des nôtres, il n'en est pas de même des pêle-mêle qui plaît tant au voyageur , tout est
parties chaudes, où tout le luxe des êtres aériens réservé pour les zones équatoriales car la na- ;

se déploie de la manière la plus brillante. Les oi- ture des parties septentrionales est plus grave ;

seaux-mouches scintillent comme des pierres pré- les arbres sont majestueux , sans pourtant avoir
cieuses aux rayons du soleil, tandis que les tanga- cette grâce facile Ce sont de superbes sapins
ras éblouissent l'œil de leurs teintes éclatantes et de trois cents pieds de hauteur, des platanes,
que les perroquets se confondent avec le joli vert des tulipiers d'une grosseur immense. Passe-t-
des forêts, après avoir inspiré des craintes au cul- on aux plaines du Sud , aux Pampas? L'hori-
tivateur, dont ils compromettent la récolte. Le zon le plus complet se présente pas une plante ;

condor, à plane majestueu-


la collerette ai'gentée ,
élevée ne borne la vue; des graminées vex'doyantes
sement au niveau des plus hautes montagnes, pa- dans la saison des pluies; des déserts arides dans
raissant le chef de cette gent ailée, de ces oi- les sécheresses Yeut-on gravir les plateaux
seaux de proie si nombreux qu'on retrouve par élevés ? On
n'y trouvera plus la pittoresque végé-
tout, de ces babillardes bécardes, de ces gobe- tation des régions équatoriales , ni la majesté de
mouches si communs, de ces cotingas pourprés celles duNord, ni même l'uniformité des Pampas.
qui, au milieu des bois dans les régions chaudes, Ce sera une nature mixte ; plus d'arbres, quelques
disputent le prix de la beauté auxbrillans coqs de buissons, des plantes rabougries, un sol rocailleux,
roches etaux manakins; des légères hirondelles, des couvert d'efflorescences salines, ou fortement acci-
cassiques, des carouges aux nids suspendus, et des denté ; mais plus de glaciers, plus cet aspect de
troupiales qui couvrent la plaine de leurs nuées notre Suisse, couverte de magnifiques sapins. Les
épaisses; des brillans todiers, des pics ingénieux, hautes montagnes des Andes offrent bien ces monts
des coucous, et des toucans au bec monstrueux. neigeux qui s'élancent vers les cieux; la nature y
Les bois et les plaines chaudes et tempérées ont est bien grandiose, mais non séduisante. Le voya-
leurs pigeons, leurs timides tourterelles, leurs geur se reporte , même avi sein de ces colosses

hoccos criards , leurs dindons sauvages et leurs américains, aux jolis et pittoresques sites de nos
perdrix. Les plaines du Sud nourrissent leurs au- montagnes, et se sent, malgré lui, ramené vers l'Eu-
truches ou nandus, leurs pluviers, leurs vanneaux. rope,
XVI INTRODUCTION,
des S. depuis le Pérou jusqvi*à la mer, enveloppant à
Il ne me reste plus qu'à donner une idée
lui seul la moitié de la superficie de 1* Amérique
grandes divisions politiques actuelles. Je commen-
ap- méridionale. La république du Pérou occupe la
cerai par l'Amérique du Nord. Le Groenland
Russes ont aussi les côte O., depuis la Colombie. Elle est limitrophe
partient au Danemark; les
du continent de celle de la Bolivia, formée aux dépens de l'ancien
îles Aléoutiennes et l'extrémité N. O.
Haut-Pérou. Au S. E. commence la république
américain. L'Angleterre possède encore toute la
INouvelle- Bretagne, depuis le Nouveau - Cor- des provinces unies du Rio de la Plata, dont la
nouailles jusqu'à Terre-Neuve, et le Canada puis, ;
province du Paraguay est aujourd'hui entièrement
en marchant vers le sud, commence la république séparée , ainsi que celle de la Banda oriental, qui
des Etals-Unis, qui occupe toute la largeur de l'A- constitue la Repiiblica oriental de l'Uruguay. Au
mérique et comprend la Floride et la Louisiane. S. O. s'étend le gouvernement du Chili, qui oc-

La république du Mexique formée de toute la


est cupe la lisière du versant O. des Andes. Quant
Nouvelle-Espagne Yuca-
et la Californie, jusqu'au à tous les terrains du S. , qui forment, sur les

tan. Il ne reste plus que la petite république de cartes, la Patagonie , division imaginaire, ils
Guatemala ou Provinces-Unies de l'Amérique appartiennent, pour le versant E. , à la répu-
centrale, qui ne comprend que le golfe d'Hon- blique de la Plata, qui y possède même des élablis-
duras jusqu'au golfe Dulce. Quant à l'Amérique de semens sur la côte. Le reste est habité par des na-
l'Ouest (les Antilles), elle appartient à plusieurs tions indépendantes et nomades. Après , il n'y a
nations; ainsi, la France possède encore la Gua- plus que la Terre-de-Feu et des terrains encore
deloupe, la Martinique et Marie-Galante. L'Espa- non occupés par aucune puissance. Pour les îles
gne a conservé la plus grande de toutes ces îles, Malouines , aujourd'hui elles sont aux Anglais
celle de Cuba avec Porto -Rico et i'ile Pinos. qui les ont récemment enlevées à la république de
L'Angleterre a la Jamaïque, la Trinité, toutes les la Plata.

Lucayes, Tabago, Sainte-Lucie et Saint-Vincent ;


Il n'existe aucun recensement qui puisse don-

le Danemark, les petites îles de la Tortola , les ner une idée exacte de la population américaine.
ViergesetSainle-Croix. Enfin, la lïoUandeest maî- M. de Humboldt l'évalue à 28 ou 9.9 millions. Il
Ruen-Ayre. Pour
tresse de Curaçao, d'Urula et de est positif, d'après ce que nous en connaissons,
Saint-Domingue, en devenant une république de que ce chiffre est un peu élevé, et il est assez sin-
nègres , son ancien nom d'Haïti.
elle a repris gulier de voir que l'immense territoire de l'Amé-
L'Amérique méridionale est moins morcelée; rique est moins peuplé que notre France , quoi-
cependant, elle paraît tendre à se fractionner de que la superficie en soit près de quarante fois plus
plus en plus. La république de Colombie, formée étendue.
j)ar Bolivar, est maintenant divisée en trois répu- J'ai fait successivement connaître l'Amérique
bliques celle de Yenezuela, dont la capitale est
: sous les rapports de ses habitans primitifs et de
Caracas celle de la Nouvelle-Grenade , dont
; leur histoire et sous le point de vue des conquêtes
Santa Fe de Bogota est le chef-lieu; et enfin celle des diverses nations; j'ai rappelé les principaux
de l'Ecuador, dont Quito est le centre. Les An- voyages scientifiques qui nous l'ont décrite; j'ai
glais ont leur Guyane sur les confins de la Co- parlé de ses grandes divisions naturelles et de ses
\lombie; les Hollandais ont la leur ou Surinam, et principales productions, et j'ai terminé par l'indi-
la France possède aussi la sienne qui porte le nom cation de ses divisions politiques. C'en est assez,
le Cayenne. Mais ce sont trois petits États res- je crois,pour préparer le lecteur à l'intelligence
treints, à côté surtout de l'immense empire du des courses qu'entreprend notre voyageur fictif
Brésil , dont les possessions s'étendent sur tout le dans les diverses parties de ce continent, qu'il va
cours de l'Amazone ; el, de là, jusqu'au S^c de lat. examiner dans tous ses détails.

Paris, le ao avril i836.

Alcide D'ORBIGNY.
VOYAGE PITTORESQUE
DANS LES DEUX

AMÉRIQUES.
ce long pèlerinage qui commence ? Est-ce une
CHAPITRE I.
thèse générale que je soutiens , ou une précau-
DÉPART DÉ BORDEAUX. SEJOUR A LA HAVANE.
tion oratoire que je prends? Ni l'un ni l'autre ;

On naît goût des voyages, on ne l'ac-


avec le car la thèse nous mènerait trop loin, et nulle
quiert pas. Exalté par le temps, mûri par les obs- précaution ne vaut celle d'aller droit au but.
tacles, ce^oût devient une passion. Alors on J'entendais établir un seul fait c'est que do- : ,

peut reprocher sans doute quelques mauvais


lui miné dès l'adolescence par le goût des voyages,
côtés, des tendances exclusives, un cosmopoli- il avait fallu pour me distraire de cette pensée
,

tisme mobile, un faible pour le merveilleux mais ; tyrannique, tout l'amour d'une famille aux ha-
ces travers même lui profitent -, ils servent à en bitudes sédentaires, tout le désir d'achever quel-
faire Tune des plus grandes et des plus utiles ques études sérieuses enfin une foule d'impos- ;

passions que Ton connaisse. Otezà l'homme cet sibilités moins avouables mais aussi réelles ,

instinct explorateur, ce besoin de mouvement, comme le manque d'occasion et d'argent. Je


qui le poussent vers l'inconnu, tantôt par un sim- dévorais mon frein ;
je maîtrisais mes velléités
ple élan de curiosité, tantôt dans un but commer- nomades. Paris n'était plus assez grand pour
cial, et vous rayez d'un seul trait de l'histoire du moi ; il avait à mes yeux un aspect d'uniformité
monde lesvoyages gigantesques qui ont lié entre et de monotonie qui gâtait jusqu'à ses beautés :

eux les peuples et les continens. Le nomade pour jouir de ses magnificences il me fallait ,

Marco-Polo n'est plus compris Colomb lui- ; sans doute des points de comparaison. Jusqu'à
même reste inexplicable. Chacun pour soi, trente ans je vécus ainsi malheureux de mes ,

chacun chez soi telle est la devise étroite qui do-


; désirs combattus de ma vocation manquée. ,

mine alors. Il faut que chaque Etat se bastionne A cet âge resté seul des miens avec un patri-
, ,

comme la Chine , se défende par sa grande mu- moine modique je ne songeai qu'à rassem-,

raille. Rien ne se mêle, rien ne s'enchaîne plus, bler quelques épargnes pour acquérir le droit
ni les ;races , ni les idées , ni les mœurs , ni les de locomotion. D'abord, je n'entrevis pas mieux
cultes, ni les civilisations. Oui, ôlez à l'homme que la Suisse; la Suisse, et l'Italie son corol-
la passion de voir et de savoir , et le globe se laire puis du littoral sicilien j'osai pourtant
;

fractionne pour dépérir dans l'isolement. La regarder l'Afrique; la vieille Numidie, la Cy-
passion des voyages est un instrument provi- rénaïque et l'Egypte Une tournée dans l'O- !

dentiel, le plus actif, le plus puissant de tous. rient , si vieux et si battu , eût réalisé alors la
Dans ne voit- on pas la brise
l'ordre physique, somme la plus forte de mes désirs !

s'emparer de la graine qui a mûri dans le val- Voilà ce qu'étaient mes rêves quand la pe- ,

lon, et la jeter sur la lande nue pour qu'à tite poste m'apporta une lettre d'un banquier
son tour cette lande verdisse et soit féconde? de Paris, lettre poétique dans son prosaïsme,
Il en est de même dans l'ordre moral. La se- lettre de vingt lignes dont chacune valait ,

mence du progrès doit voyager sur toute la mille écus. Les comédies, les vaudevilles n'a-
surface du globe. Il faut que l'homme la pro- vaient pu accaparer tous les oncles d'Amé-
page; c'est sa mission; car à lui aussi une voix rique. Moi aussi j'en avais un, un oncle ger-
d'en haut semble crier à toute heure Marche : ! main, véritable providence pour ma passion
marche ! voyageuse. .Jeune le frère de ma mère s'était,

Dis-je cela pour me justifier? pour expliquer établi à Cuba marié à une mulâtresse, et père
;

Am. 1
VOYAGE EN AMERIQUE.
de plusieurs enfans, il avait vécu heureux et ou- spectacle d'un déjeuner sur le pont. Dix convives
blié au milieu de sa nouvelle famille. Il n'écrivait attablés autour d'un jambon de Bayonne et d'un
jamais on eût dit qu'il rougissait de sa mésal-
;
pâté de Périgueux, dix convives mangeant, et
liance. Une caisse de sucre , quelques futailles sablant une caisse de vin de Grave , quelle
de café nous disaient seules, de temps à autre, ironie pour un pauvre diable tourmenté de haut-
que ce parent vivait toujours. La lettre du ban- le-corps, et dont l'ame était sur les lèvres!
quier m'apprit qu'il était mort, mort million- J'aurais voulu voir couler le navire.
naire, et qu'un legs de douze mille piastres en Peu à peu pourtant le mal cessa , les vertiges
ma faveur était consigné dans son testament se calmèrent : la tête retrouva son aplomb, l'es-
comme un souvenir européen. C'était le seul. tomac son appétit. Je pris ma revanche. Une
Digne oncle! il me devinait. Je ne voulus fois qu'elle connaît les gens et qu'elle leur a fait
pas être en reste avec lui. « Ce qui vient de l'A- payer une sorte de bienvenue la mer est bonne ,

mérique retournera en Amérique, » me dis -je. princesse. Elle tient en joie et en santé. Moins
Mon oncle habitait l'Amérique je visiterai l'A- ;
ennuyeuse elle vaudrait autant que la terre
,

mérique , je la parcourrai du nord au sud. L'A- mieux peut-être. Mais on est vite las de cet uni-
mérique fera les premiers frais de ma fureur de forme horizon dont la tempête accidente à peine
voyages. Son continent, ses archipels m'appar- les lignes monotones, on sait vite par cœur les
tiennent. L'Amérique ne peut pas m'échapper; petites scènes de manœuvre, de pêche au croc ,

je la tiens; elle est à moi. » au harpon ou à la traîne on a vite épuisé les ;

Yoilà sous quelle impression je partis. émotions de la vie maritime surtout on est ;

promptement au bout des ressources qu'offre la


société du bord: créoles sortis des collèges pari-
Nous étions au 1 5 avril 1826 quand je quittai ,
siens, subrécargues ne voyant rien au-dessus
Bordeaux sur le brick le Jefferson, capitaine du compte simulé et de la facture , pacotilleurs
Shaftsbury. Par le jusant du soir, le navire s'é- racontant leurs prouesses mercantiles , aventu-
tait laissé dériver et je rejoignis le bord, dans
, riers, industriels desdeux sexes, qui rêvent un
la nuit, au mouillage des Purgues. Glissant sur nouveau monde beaucoup plus crédule que l'an-
cette belle Gironde qui roule ses eaux jaunes et cien. Deux semaines de traversée suffisent
vaseuses entre deux rives vertes et fleuries je ,
pour épuiser ces distractions et user ces physio-
vis tour à tour Blaye et sa forteresse Pauillac , nomies on se prend alors à désirer de nou-
;

et ses gabarres, Royan et ses bateaux lama- veau la terre. J'en étais à ce souhait, non que
neurs. Deux jours après le départ, le Jefferson je regrettasse la France mais j'appelais l'Amé-
,

étaitsous le phare de Cordouan. Cordduan! rique L'odeur du goudron et le bœuf salé de la


.

Phare hardi dont la tète louche au ciel, et table du bord m'avaient fait revenir à l'espoir
dont le pied baigne dans l'écume Tour isolée et ! de la viande fraîche et de la brise embaumée
mélancolique qui se mire dans les flots de la des mornes.
base au sommet tant que le jour dure , et qui
, Que dire d'une navigation jusqu'aux Antilles?
la nuit venue, s'efface et devient une étoile mo- Tout en est dit. Les poissons volans qui bruissent
bile , reflétée et balancée sur la vague ! sur l'eau comme les demoiselles sur les fleurs de
Quand nous passâmes sous ce phare, mes nos prés, le jeu des marsouins dans le sillon
idées , m'en souvient, étaient moins poétiques
il phosphorescent la rencontre de deux navires,
,

et moins riantes. La mer, dure et creuse, me le baptême du tropique, l'apparition du requin


secouait et me troublait. Déconcerté par le jeu dans le calme et des pétrels dans la tempête, qui
vacillant des agrès et des mâts, par ce frémisse- ne sait toutes ces choses aujourd'hui? Qui ne
ment indéfinissable d'un navire que tourmen- les a lues, sinon vues? Le Jefferson ne fit pas
tent les eaux et la brise, ma tête s'en allait autrement que le commun des bâtimens de com-
déjà, mes oreilles sifflaient, mes yeux se voi- merce. Il reconnut Madère, trouva dans ses pa-
laient. L'épreuve était commencée; j'avais le rages les vents alises, ouvrit ses voiles et les
mal de mer, triste mal auquel peu échappent laissa comme endormies sous la brise, jusqu'à
;

agonie sans danger , mais cruelle , qu'escortent l'arrivée dans du Mexique. Vingt-sept
le golfe
des spasmes, des hoquets et d'angoissantes nau- jours après le départ on signala devant ses bos-
,

sées; mal d'autant plus affreux qu'il n'est jamais soirs l'une des Lucayes, la Guanahani àe. Co-
plaint, et qu'au lieu de secours, il ne rencontre
lomb, sa première découverte, et le 16 mai, à
guère que la moquerie et le sarcasme. Le sar- l'aube faite, nous étions à six lieues du port de
casme que j'eus à subir pour ma pari ce fut le Havane, en face
, la duP«« de Matamas grande ,
ANTILLES. — CUBA.
montagne qui sert de reconnaissance aux vais- avec un lit de sangle pour tout meuble, un lit

seaux européens. sans matelas: le matelas est de luxe à la Havane.


Dans la matinée , le Jefferson longea la côte L'aspect de cette hôtellerie, la morgue du maî-
dont Taspect variait à chaque minute. Tantôt tre, la perspective d'un mauvais gîte et d'une
de gros mornes projetaient leurs rameaux jus- mauvaise chère, me
firent songer à quitter la
qu'à la mer , ou s'arrêtaient en brusques fa- Fonda de Madrid; mais où aller? Presque tous
laises ; tantôt s'ouvraient de jolies et profondes les Européens ont leurs amis, leurs correspon-
vallées avec leurs diverses nuances de verdure dans à la Havane. C'est là qu'ils descendent.
depuis le vert tendre de la canne à sucre jus- , Les auberges ne logent que les aventuriers.
qu'au vert plus prononcé du caféier. A côté de Trois chevaliers d'industrie et deux actrices
nous , bercés sur une mer calme , glissaient des émérites faisaient alors les délices de la Fonda
felouques, des goélettes aux voiles triangulaires. de Madrid. La place n'était plus tenable. Je me
C'était un tableau ravissant , tout rempli de décidai à solliciter à mon tour l'hospitalité
teintes suaves et harmonieuses. créole. Je nommai à mon hôtellier la veuve de
Vers deux heures, nous passions sous les mon oncle , ma tante la mulâtresse. Cet homme
forts el Morro et la Cabana dont le canon , la connaissait ; il m'apprit qu'elle était en ville
commande toute l'étendue des passes ; puis, au- et me donna un nègie pour me conduire vers sa
delà d'un petit chenal, se développa le port de maison, j'allais dire son palais; c'était im vrai pa-
la Havane ovale immense dans lequel se pres-
, auprès de la triste auberge. Introduit, je me
lais

saient douze cents navires de tous les ports et nommai, et l'on m'accueillit avec des larmes
de toutes les formes , anglais , américains , da- de joie. Ma tante était une femme de qua-
nois , français , hollandais , russes, autrichiens, rante ans , belle encore , quoiqu'un peu re-
portugais, espagnols, sardes, suédois (Pl. I — 1). plète, douce, instruite et spirituelle. Trois gran-
Saisi par ce coup-d'œil, je ne songeais pas à la des filles se tenaient à ses côtés, sveltes et gra-
ville, d'ailleurs invisible. On eût dit que toute la cieuses cousines, dont l'âge roulait entre quinze
Havane était concentrée dans cette cité flottante. et vingt ans, charmantes créatures, bonnes au-
Vers le rivage paraissaient seulement un vaste que je trouvai au milieu
tant que jolies. L'accueil
quai et un rempart dont le blanc monotone cha- de une place dans
cette famille tiendra toujours
toyait sous un soleil vertical. Quelques arbres se mes souvenirs. Je n'étais pas un hôte pour ces
montraient à la gauche du bassin, devant les femmes, mais un chef; pas seulement un parent,
maisons du petit village de la Régla. mais presque un maître. Dans leurs affectueuses
Le Je/ferson était à peine amarré le long du prévenances , dans leurs soins minutieux, dans
quai, que son canot nous porta à terre avec nos leurs attentions raffinées, perçait toujours quel-
malles. Le môle, couvert de têtes noires, offrait que peu de ce respect que la population de
alors un mouvement et une confusion étranges. couleur porte à la population blanche. On eût
Vingt nègres sautèrent dans le canot dès qu'il dit qu'en me logeant, qu'en me défrayant, elles
toucha au débarcadère. On nous enlevait d'as- étaient mes obligées. On m'avait arrangé dans
saut on se disputait l'honneur de nous servir.
; cet intérieur une sorte de vie orientale qui ne
Sans un soldat qui fit jouer sa canne sur cette me laissait pas un souhait à faire , pas un ser-

foule officieuse, nous n'aurions jamais pu dé- vice à réclamer. J'étais devancé en tout. Au
fendre nos bagages. On parvint pourtant à les lieudu cabinet sombre et nauséabond de la
charger sur une charrette qui se dirigea vers la Fonda de Madrid, j'avais une vaste chambre de
ville. trente pieds de haut, aérée, commode, garnie
Vingt pas plus loin, autre ennui , autre re- de meubles, somptuosité assez rare à la Havane;
tard. C'étaitun douanier qui voulait savoir, au j'avais un lit surmonté d'un dais d'où pendait
nom du roi de toutes les Espagnes, combien une longue cousinière j'avais des domestiques, ;

nous avions de chemises et d'habits à notre des esclaves, des chevaux, des volantes à mes or-
usage. Il les compta gravement et nous laissa dres. C'était un faste de prince.
passer. Sortis de la douane, nous traversâmes la Belle, vaste et carrée, la maison de ma
Plaza de armas pour arriver, à travers des rues tante avait une cour intérieure entourée d'ar-
boueuses jusqu'à la Fonda de Madrid, l'une
,
cades, et au premier étage des galeries fermées
des plus belles hôtelleries de la Havane mes- , de persiennes. Cette ordonnance constituait tou-
quine auberge qui donnait une bien pauvre idée tefois une exception. Les maisons ordinaires
des autres. J'y pris une chambre, ou, pour n'ont qu'un étage , et leurs toits sont aplanis
mieux dire, un petit cabinet nu, triste, dégarni, en terrasses. Les fenêtres, qui commencent a
VOYAGE EN AMÉRIQUE.
luipied du niveau de la rue, montent souvent étaient ravissantes. Assis dans une lune ta , es-

jusqu'à une hauteur de trente pieds, et sont pèce de stalle, je parcourais, je détaillais les
fermées de haut en bas par des grilles de fer ou cinq rangées de loges où se groupaient les beau-
tés de la ville, et cette revue m'absorba au
de bois. Cette clôture est assez transparente,
pour que de la rue on puisse apercevoir les Es- point de me faire oublier le mauvais opéra ita-
pagnoles assises sur leur sofa, l'éventail à la lien qui se chantait sur la scène. L'introduc-

main des fleurs dans les cheveux les bras et


,
, tion de l'opéra italien dans cette colonie espa-

le sein nus, toilette d'intérieur, simple et dia- gnole est du reste un progrès et une conquête.
Il y a dix années à peine, on
phane , accusant les formes avec une coquet- y jouait encore des
terie trop peu gazée. mystères. En 1818, un succès de vogue était
Mon grand plaisir des premiers jours fut de acquis au Triomphe de t ^ve- Maria ,
pièce édi-
courir le pays en volante.La volante a l'aspect fiante où l'on voyait accourir au dénouement
d'une chaise de poste, montée sur des ressorts, un vaillant Croisé qui galopait sur la scène et

et flanquée de roues très-hautes un rideau de : portait fichée au bout de sa pique la tête sai-
drap, préservatif contre le soleil et la poussière, gnante d'un Sarrasin. Les dames trouvaient cela
s'abaisse à volonté etferme ce char comme une fort beau elles ne grimaçaient pas
; ne respi- ,

boîte. brancard est attelé un mulet ou un


Au raient pas des sels ne tombaient pas en syn-
,

cheval que monte le calesero, nègre habillé cope. La fiction du Sarrasin décollé n'était rien
comme le groom anglais , avec le chapeau à auprès des réalités meurtrières du combat de
galon d'or, la veste rouge le pantalon blanc
, taureaux.
les bottesà l'écuyère, et le machele ou sabre Après les plaisirs du spectacle, vinrent ceux
droit.La volante et le calesero sont deux choses du bal. Comme il existe encore à la Havane une
inséparables deux meubles essentiels d'une
, ligne de démarcation bien tranchée entre la po-
bonne maison havanaise. On donne à la volante pulation blanche et la population de couleur, il

un logement d'honneur; elle orne et garnit l'an- me fallut, pour pénétrer dans la haute société es-
tichambre, quelquefois le salon. Il n'est pas pagnole, un patronage plus relevé que celui de
le cheval traverser la
rare de voir salle à man- ma nouvelle famille. Ce fut le consul de France,
ger, guidé par le calesero qui doit l'atteler dans M. Angelucci, qui, avec une grâce et une bonté
la pièce voisine. parfaites , se chargea de me présenter. Sans lui
Ce dans une magnifique volante que je
fut peut-être m'eût-on repoussé comme un paria
me rendis au Paseo, sorte de promenade pu- tant les préjugés de la peau ont encore d'empire
blique située à la porte de la ville. Ce Corso de et de force dans la plupart des colonies mais, ;

la ILivane consiste en une large allée de 1,500 sous son aile, on avait droit à l'accueil le plus
mètres de longueur, avec deux allées latérales bienveillant. Les salles de bal et de jeu se trou-
pour les piétons; de beaux arbres jalonnent vant à un quart de lieue de la ville, il fallut
toute cette étendue. Au milieu du Paseo est une s'y rendre en volante. Quand j'y arrivai une ,

fontaine et à l'une de ses extrémités une statue


, société nombreuse et variée encombrait toutes
de Charles IIL Là se rangent à la file quatre à les pièces. Le bal était le prétexte, le jeu le vrai
cinq cents volantes chargées de femmes parées
, motif de ces fêtes. Là se coudoyaient et circu-
comme pour le bal. Les volantes de louage n'y laient le moine espagnol et le capitaine hollan-
sont point admises. La promenade même a ses dais, l'un avec son rosaire dans les mains, l'autre
catégories et ses privilèges. Le Paseo n'est pas avec son cigarre à la bouche. Le magistrat, l'hi-
du reste le seul rendez-vous de la société élé- dalgo, le négociant, le militaire, le subrécargue,
gante. VAlameda qui longe la baie réunit aussi toutes les notabilités de la ville , et tous les étran-
chaque soir une foule choisie et nombreuse. gers qu'elle renferme, accouraient à ces réunions
La promenade ne fut pas ma seule distrac- les poches pleines d'or. Ce soir-là, chaque table
tion. La Havane en a d'autres: raffinée comme de jeu était couverte de sommes énormes ici ;

Paris et Londres, elle connaît le spectacle, le un colonel enlevait d'assaut le portefeuille d'un
bal et le concert; elle en use pour les siens, riche banquier là, une marquise s'essayait con-
;

elle en fiait les honneurs à l'étranger qui la vi- tre un pacotilleur, adversaires acharnés dont
site. J'allai d'abord au théâtre, salle assez grande, l'un risquait, dans une seule soirée, le revenu
de
pouvant contenir dix -huit cents spectateurs, sa sucrerie , l'autre les bénéfices de son voyage
garnie ce jour-là de femmes dont les lumières C'était une rage , une exaltation fébrile dont les
élevaient le teint un peu jaune, et animaient plus sages se défendaient à peine.
«es yeux toujours vifs. Les toilettes et les figures
Quant au bal, il était triste et froid. Les
ANTILLES. — CUBA. 5
créoles, parées comme des madones, mal à dats aux portes, tout cela n'offre pas un mauvais
l'aise dans des souliers marchaient et ne
étroits, coup-d'oeil ; c'est digne et convenable. Vis-à-vis
dansaient pas. 11 y a quelques années, elles en du palais du gouverneur est une chapelle bâtie,
étaient encore au menuet. La contredanse fran- dit-on, sur le lieu même où se célébra la pre-
çaise s'y est à peine naturalisée. Le galop et la mière messe à l'époque de la découverte par
valse y feraient révolution. Sous ces climats Colomb. On y montrait encore, il y a peu d'an-
chauds, les plus grandes jouissances sont dans nées, l'immense ceiha dont l'ombre protégea
l'état d'immobilité : tout mouvement, tout exer- l'officiant et les fidèles.
cice est une fatigue. A une heure du matin, Les seuls monumens de la Havane consistent
ladanse était finie; des joueurs seuls restaient en quelques vieilles églises d'architecture mau-
dans les salles. Ils vidèrent la place fort tard et resque. Dans la cathédrale, se voit, sur le mur,
chassés par le jour. à côté du maîlre-autel un bas - relief figurant
,

Cependant je parcourais je visitais la ville, ,


la tètede Christophe Colomb entourée d'une
pauvre en monumens, mal teime, bourbeuse, couronne. On prétend que ses os sont sous la
encombrée par sa population de 1 12,000 âmes. paroi, fait au moins douteux, prétention qu'af-
A chaque instant ma volante était arrêtée par fichent plusieurs des Antilles, et qui n'est pro-
des chariots de transport,
par des files im- bablement fondée pour aucune. On sait que Co-
menses de mules et de nègres d'enteiTemens , lomb mourut à Valladolid en Espagne. Quoi
et de processions. Encore novice dans l'étude qu'il en soit, cette cathédrale, comme toutes
des mœurs locales, je faillis plus d'une fois me les églises de la colonie espagnole , est un

compromettre avec les autorités du pays. L'usage asile privilégié pour les malfaiteurs; ils y jouis-

veut, par exemple, que toutes les volantes ren- sent tous du droit de refuge. Un voleur, un
contrées par le Saint-Sacrement soient mises à assassin est sauvé, s'il touche la muraille du lieu
la disposition des officians qui le portent. Ne saint.
connaissant pas cette coutume, croyant d'ailleurs
qu'on voulait me faire une injustice et me vio- Depuis une semaine je vivais ainsi à la Ha-
lenter, je résistai jusqu'à ce qu'on m'eût appris vane, presque fait au pays, devenu moi-même

que je subissais la loi commune. demi -créole, demi -espagnol. La semaine qui
La ville , du est presque impraticable
reste , suivit fut employée à des courses dans l'intérieur
dans l'été à la suite des longues pluies. Le mi- de l'île. Je vis d'abord la Régla, petit bourg
lieu de la rue devient une sorte de marais dont situé à un quart de lieue de la ville , repaire des
il est fort difficile de deviner les accidens et de forbans qui croisent dans le golfe du Mexique.
sonder les profondeurs. On ne sait plus ce qui Les aulointés espagnoles supportent ce voisi-
est guéable et ce qui ne l'est pas. SI peu favori- nage. Insouciance ou crainte , elles ferment les
sée sous ce rapport, la Havane ne l'est pas da- yeux. La Régla est peuplée d'une race amphibie
vantage sous d'autres. Insalubre et mal tenue, qui a deux élémens et deux existences. A terre,
elle n'est pas sûre non plus. A dix heures du elle vit suivant les lois , se montre obéissante
soir les voleurs et les assassins s'en rendent jalouse de ses devoirs religieux , hantant les
maîtres ; la ville leur appartient y régnent
; ils églises, loyale et coulante en affaires à bord, elle
;

par le droit des ténèbres. A Cuba, comme trop oublie son pacte avec la société, attaque, égorge,
souvent encore en Italie , la vie d'un homme pille, incendie, la justice hu-
extermine, défie
peut être mise à prix. Les nègres assassinent à maine, de son butin. Ce com-
assise sur l'or
raison d'une once par tête, 84 francs environ. merce de boucaniers enrichit la Régla. Aussi ne
En vain appelleriez-vous à l'aide quand on vous faut-il pas s'étonner de voir vingt trente qua- , ,

attaque ; au lieu d'ouvrir les portes , on les fer- rante tables de jeu en permanence sur la place
merait devant vous. Quand le soleil se couche, du bourg. Ces tables sont entourées de monteros
la terreur et l'égoïsme s'emparent de la Ha- (paysans) qui risquent jusqu'à deux ou trois
vane. Elle a pourtant une garnison et un gou- onces d'or à la fois ( 168 à 242 francs). Mai-
verneur. grès, élancés, avec des physionomies expres-
Ce gouverneur est logé sur la Plaza de armas sives et régulières, ces monteros portent un
dans un fort beau palais qui fait face à celui de chapeau de paille , une chemise et un pantalon
l'intendant. L'architecture de ces deux édifices de toile rayée; ils ont au côté le machete, et

a quelque chose d'indécis et de bâtard, quoique le cigarre à labouche.


spec-
son aspect général ne manque ni de grandeur ni Je vis à la Régla un combat de coqs,
espagnoles.
de noblesse. Des arcades, des fenêtres, des sol- tacle si commun dans les colonies
VOYAGE EN AMERIQUE.
une enceinte circulaire qui re- toute saison, elle a des feuilles, des fleurs et
Il se passait dans
com- des fruits.
gorgeait de curieux. A mon arrivée, le jeu

mençait. Les champion*, lancés deux à deux Là je vis àe.?, cafés aie s (caféieries) et des ingenios
(sucreries). Les caféieries forment en général
dans'lalice, se jetèrent les uns sur les autres
des espèces de quinconces plus ou moins éten-
avec une sorte de rage ; mais peu à peu cet élan
de blessés dus, et dont les plants, presque tousétêtés, n'ont
se calma, et bientôt le sol fut ci>uvert
et de vaincus. Les propriétaires ,
tremblant pour guère que quatre pieds de hauteur. D'un plant
leurs enjeux cherchaient en vain à ranimer les
,
de caféier à un autre , existe ordinairement un
intervalle de quinze à vingt pieds qu'occupent
forces de leurs athlètes; en vain leur soufflaient-
ils dans le bec, et y pressaient ils un peu de
- des orangers, les uns en fleurs , les autres char-
canne à sucre rien n'y faisait; on avait beau les
:
gés d'oranges qui se nuancent dans tous les
chatouiller sous la queue, leur gratter le bec, tons, depuis le vert foncé jusqu'au jaune le plus

leur tirer les pattes : toute velléité guerrière vif. Quand le café est mûr, on l'écosse et on
étaitmorte. Quand il fut bien prouvé que les le fait sécher pour le mettre ensuite en futailles.
vaincus renonçaient, on régla les bénéfices et Un intendant blanc ou mulâtre préside à ces
les pertes. divers travaux.
Celte manie de combats de coqs n'est pas li- La fabrication du sucre est plus longue et
mitée aux classes populaires les hidalgos , les ;
plus compliquée. Entre le premier jus de la
grands et les gouverneurs eux-mêmes en font canne et la cassonnade pilée qui nous arrive
parfois une affaire fort sérieuse. Parmi ces der- en Europe , se pratiquent une foule d'autres
niers , citer le général Vives qui a
on pourrait ,
piéparations qui occupent plusieurs milliers
toujours été plus occupé de la santé et de Tédu- de bras. C'est la nuit principalement qu'a
cation de ses coqs , que du bonheur de la colo- lieu le travail des sucreries. Il s'accomplit à la
nie. Une magnifique basse-cour attenait à son lueur de vastes feux, au chant monotone et
palais; là, chacun de ses élèves, animaux su- discordant d'une foule de nègres. On dirait une
perbes et choisis avec soin, avait un logement scène de sabbat qui se déroule confusément au
distinct, sm' lequel figuraient écrits son nom, milieu de la vapeur et de la fumée. Ici les noirs
sa généalogie et ses exploits les plus éclatans. se passent de main en main les cannes qu'ils em-
Le général Vives avait fait plus encore ; il avait pilent ; par un bout sous d'énor-
là ils les glissent

écrit sur les coqs un livre classique intitulé : mes cylindres qui les absorbent et les broient.
Gallomachia. Nobles et graves études d'un gou- Ailleurs on excite les bœufs qui tournent au ma-
verneur colonial ! nège plus loin on surveille la cuve où bouillonne
;

Après la Régla, je vis le village de Guanajay, le sirop, on écume la clairée, on cherche à devi-

le petit bourg de Hoyo-Colorado , le district de ner l'instant précis de la cuisson. Partout du feu
San-Marco et la ville de Matanzas. Cette cam- du bruit, de la vapeur, des chants, des figures
pagne de Cuba , sèche et triste dans quelques noires et huileuses, des bras en activité, des
localités , a des parties , des districts entiers hommes des femmes des enfans empressés au-
, ,

fertiles et pittoresques. Des montagnes boisées tour d'immenses chaudières en ébullition; et, au
jusqu'au sommet, des collines, des vallées, des milieu de cette foule l'intendant, despote de
,

alléesde palmiers , des bosquets de citronniers, l'atelier, contre -maître blanc qui a sur ces tra-
des arcs de bambous, voilà quelle est la phy- vailleurs le droit du fouet et de la prison , l'in-

sionomie générale des territoires favorisés. Le tendant obéi sur un signe terreur des esclaves ,

district de San-Marco surtout est un jardin. Ses qui ne peuvent voir sans trembler le machete
plaines unies sont couvertes d'une terre rou- qu'il dégaine au besoin.
geâtre sur laquelle tout vient à souhait. Les plus Ces campagnes riantes ont aussi, à côté de tant
beaux caféiers de l'île sont dans cet Éden aux d'avantages naturels, leurs inconvéniens et
sites délicieux. De longs portiques de cocotiers, leurs petits fléaux. Au milieu d'une végétation
des massifs d'orangers qui jonchent le sol de aussi riche , on ne devrait rencontrer que le«
leurs pommes d'or, des d'ananas avec leurs
allées oiseaux particuliers aux latitudes équatoriales
fruits à forme pyramidale , des buissons de oiseaux dont le plumage est si vivement coloré
rosiers odorans et une foule d'arbres fruitiers,
, qu'on le dirait peint , les perroquets , les perru-
comme le mango , la caïmite, la sapotille, le co- ches, les todiers, les colibris et les tangaras
rossole, le bananier, l'avocat, enfin toutes les es- Mais des animaux malfaisans ou hideux pul-
pèces interiropicales abondent dans cette zone lulent dans ces plaines. Ce n'est pas assez que
privilégiée. H n'y a point d'hiver pour elle: en les moustiquesellcsmariiigonins vous Y dévoient;
ANTILLES. — CUBA.
on y voit encore par milliers de monstrueuses les relancent et les traquent.
Il n'est pas rare de
araignées velues, des mille-patles , des scorpions les entendre donner de la voix quand ils ont
énormes, et une bête noire nommée manca- flairé la trace d'un nègre marron.
perro, parce qu'elle fait boiter les chiens qu'elle La population de Cuba peut se diviser en
louche, bête fort venimeuse et fort commune. quatre classes: les blancs, les mulâtres libres,
Le soir, avant de se coucher , il est prudent de les nègres libres, et les nègres esclaves. Les
I
faire la visite de ses draps car fort souvent des
; blancs européens, ou créoles, ont conservé les cos-
scorpions s'y logent , de leur dard
et la blessure tumes espagnols et les habitudes espagnoles, mo-
n'est pas sans danger. Unennemi de
autre difiéspar ceux de la colonie. Les riches parures,
l'homme est une sorte de crabe qui puikde sur les vêtemens de soie les dentelles les blondes,
, ,

les bords de la mer. Cet animal s'y retranche et les éventails de luxe les peignes d'écaillé , les
,

y creuse des caves profondes qui s'éboulent et ombrelles de prix, les diamans, les perles, les
enterrent les passans. Il faut se défier aussi d'un rubis, les émeraudes, rien n'est ignoré de ces
insecte que les habitans nomment tiigiia et les dames, qui prodiguent les onces d'or aux ca-
Français chique i^pulex penetrans des savans), es- pricieuses fantaisies de leur toilette. Malgré
pèce de puce presque imperceptible. Souvent leur désir d'égaler ces hautes et nobles dames
elle s'introduit sous la peau, s'y loge, s'y enfonce les mulâtresses et les négresses libres ne le font
et s'y développe à la grosseur d'un pois. C'est pas, faute de hardiesse ou faute de moyens. Elles
là un insecte fort incommode et fort désagréable portent en général des robes faites avec l'écorce
sans doute mais on a ridiculement exagéré sa
; du dagilla [liber), ou arbre à dentelle, dé-
malignité. Les niguas sont absolument sans coupé en tranches minces dans la longueur de
danger quand on les enlève sur-le-champ. Les la branche. Ces robes de dagilla sont ornées par-
mulâtresses , habiles dans de pareilles cures fois d'insectes phosphorescens [elater), placés
extirpent adroitement l'insecte et pansent ensuite dans la ceinture et dans les plis , artistement et
lepied avec du tabac et de l'huile. Les jambes des de telle sorte qu'ils ne puissent bouger de place.
nègres sont remplies de niguas qui accidentent Dans les ténèbres, le soir ces robes sont vrai- ,

la surface de leur peau. Quand elles se glissent ment rayonnantes. Les dames des classes riches
sous les ongles , elles sont beaucoup plus diffi- élèvent aussi de ces insectes et les nourrissent
ciles à déloger. de la partie délicate de la canne à sucre.
Le règne végétal a lui-même ses dangers dans La cuisine des Européens est toute espagnole ;

de Cuba. On y trouve sur les sommets élevés


l'île Voila podrida en forme la base, et la graisse y
le mystérieux ^'«ao [comocladia denlala), sorte domine. D'ordinaire c'est le calesero qui rem-
d'arbre vénéneux , doué, dit-on, d'une énergie plit les fonctions de cuisinier. Le calesero est
plus grande que celle du mancenillier lui-même. le factotum d'une maison havanaise, son maître-
Le mancenillier tue, comme l'opium , par l'en» jacques, son homme de confiance. Au besoin il
gourdissement et le sommeil le guao cause des
; cumule les emplois utiles et les talens d'agré-
douleurs égales à celles d'une mort par l'ar- ment; il soigne les chevaux et fait danser les
senic. Le contact n'est même pas nécessaire dames au son de sa guitare, courtise les négresses
pour être frappé par cet arbre. Il a des poi- de l'habitation et tient la place du chef d'office.
sons subtils qui descendent sur la tête du voya- Le service le plus varié et le plus appétis-
geur; on peut en être atteint de mille manières, sant d'une table havanaise, c'est le dessert;
au visage , aux oreilles, aux mains, aux pieds. trente sortes de fruits y figurent, la banane,
Les parties lésées se tuméfient ou se crevassent ;
l'ananas, la sapotille, l'orange, la caïmite, le
on a des démangeaisons horribles sur tout le mango au goût de térébenthine , la grenade , le

corps , on éprouve des frissons on est saisi par


, citron, l'avocat, la noix de coco, la pomme
la fièvre. Le guao a le tronc fort , les branches cannelle , la pomme rose , l'icaque, l'abricot de

larges et nerveuses, les feuilles courtes et min- Saint-Domingue, le tamarin, le cœur-de-bœuf.


ces il ne croît que dans les zones élevées.
;
Un usage singulier et assez répandu parmi
Un autre fléau des campagnes cubanaises, ce les classes distinguées, c'est de s'envoyer l'un

sont les nègres marrons campés dans las T ornas l'autre, à table, de petits morceaux choisis et
ou montagnes de San-Salvador et de Cusco. friands embrochés sur une fourchette. Un pareil
Descendus par bandes dans les caféieries isolées, envoi est une faveur très-grande, comme aussi
ils brûlent et ravagent tout. Aussi leur donne- de la part d'une dame, la galanterie qui consiste
l-on la chasse comme à des bêtes fauves. Les à boire dans le verre d'un cavalier avant que
chiens des habitations, dressés à cette poursuite, celui-ci y ait porté les lèvres»
8 VOYAGE EN AMERIQUE.
à tous ces usages, à le subrécargue du Jefferson , seul individu avec
Je m'étais assez bien fait

cette cuisine un peu relevée d'épices, à ces po-


qui j'eussepu frayer dans la traversée. Il gisait
imperturbable sur un mauvais grabat, dans une sale auberge,
litesses singulières, à ce flegme
et monotone mais une chose que je ne pus abandonné aux soins d'une vieille mulâtresse
;

souffrir long-temps, ce fut la taciturnité des qui semblait désespérer de lui. Les vomissemens
hommes et des femmes dans les réunions du n'avaient pas cessé depuis la veille ; la fièvre

soir. Une fois introduit, il fallait s'asseoir dans tourmentait moribond sa tête était prise il
le ; ;

une espèce de chaise à dossier élevé qui res- ne me reconnut pas; lui-même était mécon-
semble à nos demi-baignoires. Chacun se tient naissable. Je sortis le cœur navré; et, quand

ainsi mollement accoudé, à distance l'un de deux heures après, je reparus avec le meil-
l'autre, au milieu de salons immenses, dont leur médecin de la ville il n'était plus temps
, ;

quelques meubles épars font ressortir la triste emporté le malade.


la fièvre avait

nudité. Là on fait comme le maître de la mai-


,
Le vomito negro n'attaque guère que les Eu-
son : on dort. Parler est une fatigue. On se ré- ropéens non acclimatés il respecte les créoles
;

veille pour accepter un verre d'eau et partir. et les nègres. Comme le choléra, comme la

A part le théâtre, les bals et les concerts, telle peste, comme la petite-vérole, ce fléau est un
est la vie du soir à la Havane. mystère, même pour ceux qui l'ont étudié et
De telles habitudes auraient suffi pour m'en suivi. Les médecins de bonne conviennent foi
chasser ,
quand il y survint un véritable fléau. de leur impuissance à le le com-
prévenir et à
Le vomilo negro ou fièvre jaune cette endémie , battre ; les empiriques ont essayé de tout sans
des Antilles, venait de reparaître à Cuba. On rien trouver d'efficace contre lui. La science
avait signalé quelques cas de ce genre à la Ha- humaine donc obligée de s'humilier devant
est
vane et à Matanzas. Un de nos passagers du cet agent de destruction. Quand le mal cède,
Jefferson en était mort au bout de quelques heu- c'est presque toujours aux ressources de la na-
res. Le subrécargue lui-même, jeune et vigou- ture et aux soins des négresses, plus expertes
reux garçon, frappé le malin, donnait le soir en cela que les plus habiles docteurs.
de sérieuses inquiétudes. Ma tante ne voulait
pas que je restasse plus long-temps sous le coup CHAPITRE II.
de cette peste. Les volantes étaient attelées ;
ILE DE CUBA. COUP-DOEIL HISTORIQUE, GÉOGRA-
toute la maison était sur pied. On voulait me PHIQUE ET STATISTIQUE.
tenir en séquestre au sein d'une habitation
charmante située dans les montagnes de San-Sal- Cuba est une des premières îles que vit Co-
vador, zone aérée et salubre que ne visitait lomb après Guanahani. Il la découvrit le 27
jamais la fièvre jaune. J'allais céder, j'allais octobre 1492. Plus tard, conquise parYelasquez,
partir, quand mes pensées favorites prévalu- elle devint colonie espagnole, et eut pour capi-
rent a Non, dis -je à cette bonne parente,
: taled'abord Baracoa , puis Santiago de Cuba.
j'aime mieux quitter l'île. Avec un long pèleri- La de la Havane fut aussi bâtie vers ce
ville
nage à faire il ne faut pas s'attarder ainsi dès
, temps, et fortifiée au milieu du seizième siècle,
la première journée. Il faut que je voie encore après qu'elle eût été ravagée et mise en cendres
quelques-unes des Antilles avant d'aborder le par un corsaire français.
continent. » Après bien des résistances, il fut L'histoire de Cuba depuis cette époque
,

convenu qu'on arrêterait mon passage sur le pre- a'offre qu'une importance et un intérêt fort
mier caboteur cinglant pour le Port-au-Prince. médiocres. Le changement de quelques gouver-
Le calesero de la maison Joseph, alla choisir , neurs, un petit commerce de cabotage avec
le navire. Une jolie petite goélette mettait à les Antilles, et des échanges plus riches avec la
la voile le surlendemain. Je fis marché avec métropole, tels sont les faits les plus essentiels
le capitaine. de ses annales jusqu'au moment où ses relations
Pendant les vingt-quatre heures qui me res- s'étendent, se développent et embrassent le
taient, je pus voir de près les foudroyantes continent américain.
phases de la terrible maladie, saisir le triste de Cuba est située entre les 19° 48' et
L'île
aspect de cette ville, entendre le tintement de 23° 12' de lat. N. et entre les 76© 30' et 87o 18'
vmgt cloches qui sonnaient un glas de mort, de long. O. En longueur, du cap Mayzi au cap
rencontrer ici le viatique, là un cercueil, voir Saint- Antoine, en suivant la courbe la plus
partout des églises ouvertes etdes prêtres affairés. courte pour passer dans le centre , elle a 2 1
Malgré les terreurs de ma tante , j'allai visiter lieues elle en compte 30 dans sa plus grande
;
A.NTILLES. ~- CUBA. 9

largeur, 7 et un tiers dans sa plus petite. Sa s'épanouit la belle fTéiir du pitùaimia. Dans la
circonférence totale est de 573 lieues. Quant plaiue , l'agave bleuâtre grandit immobile à côté
à sa forme, c'est un arc fort irrégulier qui du champ de cannes à la surface onduleuse et, :

s'arrondit vers le nord. Une foule de petits près du bonialo de la nourrissante yuca et du
,

îlots, les Jardinillos, les Gayos, les Caïmans, name farineux, s'alongent les tiges du many
les Pinos, entourent la grande terre. Les côtes Colorado. Ainsi animée par ses richesses végé-
sont dangereuses, basses, hérissées de récifs. tales cette campagne a des hôtes harmonieux
,

Dans la moitié de son étendue à peu près, Cuba et diaprés. L'oiseau y chante sur la canne à

n'offre que des terres basses. C'est un sol cou- sucre qui oscille et bruit. Dans les taillis, sur
vert de formations secondaires et tertiaires, à la crête des arbres voltigent le cardinal huppé
,

travers lesquelles ont percé quelques roches de et Yaziilejo d'un bleu si tendre , tandis que l'ibis
granit et de gneiss de syénite et d'euphodite.
, rouge et le pélican rose {alcalras) se tiennent le
Les montagnes de l'intérieur, dont la géognosie long des grèves. Mille papillons ou mariposas éta-

n'est pas encoi'C bien connue, renferment des sites lent leurs ailes d'or et d'azur, véritables arcs-en-
imposans et curieux. Ici se dresse, non loin de ciel volans, jusqu'à ce que, la nuit venue, ils

Trinidad, le mont Poti^illo qui porte sa tète à une s'effacent devant le cocuyo ou dater qui se dé-
hauteur de 7,000 pieds plus loin bondit, des
;
tache comme un lampion sur le vert sombre de
sommets de la Sierra de Gloria la rivière , la forêt ou file dans le ciel comme une étoile.

Turnicu, qui ne descend vers la mer que par


cascades successives de 100 à 300 pieds ailleurs, ; La véritable division de en a plusieurs Tile qui
sur les flancs du mont de Saint-Jean-de-Latran autres , la la géographie
seule acceptable pour
se révèlent, derrière un rideau de cocotiers, un moderne, c'est celle qu'a créée récemment le
bassin circulaire formé par les eaux du Guar abo ;
gouverneur - général Vives. Elle scinde l'île en
et, près de ce bassin, une grotte, dont les parois trois districts : occidental, central, oriental,
intérieures étalent des stalactites brillantes et subdivisés en sections ou pailidos. La capitai-
bizarres , concrétions aux mille formes , où le nerie-générale a son siège à la Havane, chef-
l'oc semble s'être en colonnes
coulé , tantôt lieu du district occidental. Les deux autres dis-
tantôt en cônes, ou en pyramides renversées ;
tricts obéissent à un brigadier-général.

enfin, sur tout cet ensemble montueux, domine De toutes les villes de Cuba la plus impor- ,

la Sierra-Maestra, chaîne principale de ce sys- tante est la Havane. Vue du large, elle étonne
tème , suite de sommets granitiques âpres et , et plaît. Sa ceinture de forts, son bassin bordé
nus, qui laissentvoir d'ombreuses vallées au tra- de villages, les aiguilles de ses clochers, les
vers de leurs fissures béantes. toits rouges de ses maisons, les palmiers pana-
De toutes ces montagnes s'échappent des chés de ses jardins, tout semble annoncer des
cours d'eau, vastes, mais peu étendus, impé- splendeurs grandioses et inconnues. L'intérieur
tueux dans la saison pluvieuse, mais à sec de la ville affaiblit cette impression sans la dé-
• dans l'été; le- Rio-Cauto navigable sur une, truire. On se fait peu à peu à l'odeur suffo-
étendue de vingt lieues; l'Ay, ou Rio de los Ne- cante du tasajo (viande salée), à la saleté et à
gros qui sort de la caverne del Fumidero les
, ; l'encombrement des rues, à l'aspect souvent
petites rivières de Zarucco et de Santa-Gruz, misérable des habitations. La Havane grandit
sur lesquelles s'embarquent la majeure partie chaque jour et se civilise. Elle a des quais, des
des sucres destinés pour l'Europe. entrepôts, un mouvement d'affaires que nos
Quoique pauvre en grands cours d'eau, Cuba cités marchandes pourraient envier; elle a des
est une terre riche et féconde. Son sol nourrit alamedas promenades délicieuses où la so-
,
,

des plantes nombreuses et diverses le mammea ; ciété élégante vient respirer la brise du soir ;
(haricot des Antilles), cinq sortes de palmiers, elle a des théâtres fréquentés , elle a des édi-
le au feuillage touffu l'élégant jobo et
ceiba , fices fort beaux et fort bien bâtis , la douane
le cecropia pellala. Les bois de construction et l'hôtel des postes, le palais du gouverneur, la

de teinture couvrent les versans de toutes les manufacture où l'on fabrique ces cigarres dont
chaînes. L'acajou, le cèdre, l'acana , l'ébène la réputation est si grande, des maisons fas-
s'y présentent entourés de plantes parasites qui tueuses et entre autres celle du comte Ferran-
,

les enlacent. De vieilles écorces se couvrent de dina, qui n'a pas dû coûter moins de quinze
la riante verdure d'un pothos sur la racine dé- ; cent mille francs. y cite, en outre, des insti-
On
pouillée àxxjaguey croît le dolic gigantesque et, ; tutions utiles, des élablissemens scientifiques et
dans les crevasses d'un tronc fendu par l'âge littéraires des cours spéciaux pour les diverses
;

9
Am.
10 VOYAGE EN AMERIQUE.
branches des connaissances humaines nu mu- ,
nègres qui formèrent le premier noyau de la

sée une bibliothèque , un jardin botanique et


,
population esclave. Ces importations d'hommes
des écoles lancastriennes. et l'arrivée de nouveaux colons repeuplèrent

La population de la Havane s'élevait dans le , Cuba, mais d'une façon lente et progressive. La
dernier recensement, à 112,000 habitans , y prise de la Jamaïque par les Anglais, en 1655 ,
compris 23,000 esclaves. On y comptait 2,700 y conduisit de nouveaux émigrans espagnols la ;

voitures de maili-es et de louage. La moyenne cession de la Floride par suite de la paix de 1 7 6 3,


annuelle de ses importations était de soixante celle de Saint-Domingue en 1795, et de la

millions de francs celle de ses exportations


;
Nouvelle-Orléans en 1803, l'émancipation gra-
allait à cinquante millions. Le mouvement de duelle , la révolte des colonies espagnoles sur le
son port constatait, à cette époque (1827), une continent américain , firent de Cuba le dernier

entrée de 1,053 navires jaugeant 170,000 ton- asile des créoles dépossédés, et y jetèrent un
neaux, et une sortie de 916 navires jaugeant grand nombre de familles d'Europe devenues
140,700 tonneaux. Depuis lors ces chiffres ont un long séjour sous ces douces
américaines par
du s'élever encore. latitudes. A ces causes politiques, si l'on ajoute
Après la Havane vient, par ordre d'importance une foule de commerciales, des fran-
facilités

commerciale, Matanzas dont le nom espagnol , chises bien entendues et accordées à propos, la
signifie k Massacre. On dit, pour expliquer cette traite devenue libre , la culture du sucre consi-
étymologie, qu'une grande boucherie d'Indiens dérablement accrue, on se rendra compte de
eut lieu dans des grottes naturelles qui avoisi- cette prospérité toute récente et presque sou-
ncnt cet endroit. Matanzas située sur la côte , daine.
de l'île, à vingt -deux lieues delà Havane, est Dans les premiers jours de la conquête , les
le centre d'un grand commerce de sucre. Insi- Espagnols ne demandèrent à Cuba que de l'or,
gnifiante il y a soixante ans, Matanzas a aujour- et la délaissèrent pour le Mexique et le Pérou
d'hui 22,000 âmes , une manufacture de tabac quand ils dépourvue. Plus tard pour-
l'en virent
fort renommée des promenades publiques
, bor- tant, on comprit que l'or n'était pas la vraie
dées de citronniers et d'orangers, de jolies mai- richesse. On éleva des bestiaux à Cuba, on
y
sons, des entrepôts, des églises bien construites. naturalisa nos céréales. En 1580, le tabac et le
Les deux seules villes à citer après la Havane et sucre y furent essayés mais timidement , avec
,

Matanzas sont Puerto-Principe et Santiago de


, défiance ; aujourd'hui
sont la base de cette
ils

Cuba la première misérable et malsaine, malgré


; agriculture de ce commerce, fécondes et
et
une population de 49,000 âmes; la seconde, inépuisables mines , plus riches que celles du
ancienne capitale et actuellement encore mé- Pérou.
tropole religieuse de l'île , avec une population Le sucre, le tabac, le café, voilà quelles
réduite à 27,000 habitans. sont les ressources principales de Cuba. La
De ces détails de localités, si l'on passe à un culture de la canne à sucre y date de la ca-
coup-d'œil d'ensemble, il est facile de reconnaître tastrophe de Saint-Domingue, qui fit affluer sur
que seule parmi les Antilles, Cuba est en voie
, son territoire une foule de colons français. De-
de progression et de prospérité ascendante. Sa puis lors une foule de procédés plus avancés,
fortune nouvelle si rapide et si remarquable l'emploi de la bagasse, résidu de la canne,
,
comme
ne date guère que de 1763. Avant ce temps, combustible, la meilleure construction des four-
elle n'avaitque 40,000 habitans; en 1827, elle neaux, le perfectionnement des appareils, l'en-
en comptait 704,487, divisés de la façon sui- tente plus parfaite du terrage ont tout ensemble
,

vante blancs, 311,051 mulâtreslibres,'57,51i;


:
; amélioré et augmenté les produits de cette
noirs libres, 48,980; noire et mulâtres esclaves, denrée. En 1760, on n'exportait guère de la
286,942. Ainsi Cuba compte 201 habitans par Havane que 13,000 caisses de sucre; eu 1827,
heue carrée, et la population libre y est à la po- on expédiait à l'étranger 367,000 caisses, pro-
pulation esclave comme 1,45 esta 1. duit de mille ingénias ou sucreries. La progres-
Les causes de cette augmentation sont diver- sion a dû se continuer depuis lors.
ses et multipliées. On ne saurait dire ce qu'était
L'extension de la culture du café date aussi
l'île vers le temps où Christophe Colomb
y des émigrations de Saint-Domingue. Cet arbuste
aborda. Mais un fait qui semble incontestable, était inconnu aux Antilles au commencement
c'est qu'au bout d'un demi-siècle les races in- , du siècle dernier, quand Declieu, nommé lieute-
digènes n'existaient plus. Dès 1523, la cour de nant du it)i à la Martinique en 1723, y tfans*
Madrid autorisa l'introduction de travailleurs porta un des plants que l'ambassadeur de Mol-
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ANTILLES. — HAÏTI. 11
lande avait donnés à Louis XIV. Pendant la de sa suprématie et n'en fera pas une chose
,

traversée, l'eau étant venue à manquer, Declieu onéreuse et funeste à cette île américaine.
employa une partie de sa ration à arroser T ar-
buste, nie sauva ainsi, le plaça dans son jardin, CHAPITRE IIL
et en distribua des rejetons et des greffes dans
les principales habitations. De la Martinique
HAÏTi; — PORT-AU-PRINCE, — LES CAYES.
le caféier se répandit dans toutes les Antilles. Je quittai la Havane, le 26 mai 1826, sur la
On comptait, en 1800, 80 cafesales [caïéier'ies) petite goélette qui devait me conduire à Haïti.
à Cuba; en 1826, 2,067. Il y aurait aujour- Ily eut à l'heure du départ tout ce qui se passe
d'hui quelque chose à rabattre de ce nombre. en pareille circonstance, des embrassades, des
L^ culture du tabac aurait été susceptible, larmes, des promesses de se revoir. Une foule
au contraire, de progrès et de développemens de malles et de caisses remplies d'objets à mon
nouveaux, si le monopole n'en avait long- usage , un porte-feuille garni de traites à mon
temps arrêté l'essor. Ce monopole, aboli en ordre , et de bonnes lettres de recommanda-
1817, a été remplacé par des droits exorbitans tion, témoignaient des sollicitudes de ma famille
qui ne déterminent pas des résultats moins fu- havanaise. La refuser eût été une humiliation
nestes. Grevé de charges pareilles, le commerce pour elle; j'acceptai.
du tabac est presque tout entier dans les mains Après deux jours de navigation côtière, la
de fraudeurs il échappe ainsi à la juridiction
; goélette donna dans la baie du Port-au-Prince,
fiscale et à l'appréciation statistique. capitale de la nouvelle république haïtienne. A
On conçoit qu'au milieu de cette progression mesure que nous gagnions du chemin on pou- ,

agricole et commerciale, Cuba ait vu monter vait reconnaître toute cette côte depuis Arcahaï
peu à peu, et dans une proportion analogue, le jusqu'à la capitale. C'est un pays bien acci-
chiffre de ses revenus. Aussi ,
pendant que les denté que terminent de magnifiques chaînes
autres possessions coloniales coûtent et pèsent de montagnes. Du reste pas un bateau pêcheur
à leurs métropoles respectives, Cuba s'admi- sur la baie, et pas une ame sur la grève. Tout
nistre à ses frais, se gouverne à ses frais, et semblait morne Les rares habitations
et désert.
peut encore donner à l'Espagne, à divers titres, qui se montraient de temps à autre avaient un
quinze millions qu'elle prélève sur ses revenus. air d'abandon et de délabrement. Ce spectacle
Ces revenus s'élevaient en 1827 à 4 4, 890,000 fr., était triste il serrait le cœur.
;

dans lesquels la Havane seule était pour moitié. Ce fut sous cette impression que nous aper-
Avec les jnillions qui lui restent Cuba entre- ,
çûmes le Port-au-Prince. Vue à distance, cette
tient un état militaire respectable ; elle solde ville charmait le regard mais de près, elle avait
;

douze mille hommes de troupes, un personnel une moins belle apparence. Coupé à angles
de marine distribué sur quatorze bàtimens; droits, et pourtant iri'égulier dans sa régularité,
elle agrandit, et améliore ses fortifications, mal bâti, dépourvu de monumens, le Port-
ses routes , ses chantiers , machines hy-
ses au - Prince ressemble en somme à un camp
drauliques ; elle paie sa police et son adminis- de Tatars. Le territoire environnant a sur-
tration. ''./; '.:r : toutun aspect de végétation sauvage. On di-
Ainsi, malgré malgré des exi-
la métropole, raitune de ces terres vierges que la main de
gences souvent fatales, privilégiée par son sol, l'homme n'a pas fécondées une île de la mer ,

par sa position géographique, par le génie in- du Sud avec son pêle-mêle d'arbres élancés et
dustriel des Européens qui l'habitent, Cuba est d'arbustes rabougris. Seulement, et comme con-
devenue la reine des Antilles, la colonie mo- traste , le long des coteaux penchés vers la
dèle ; elle marche la première dans cette voie ville, blanchissent quelques maisons élégantes et
de progrès et d'émancipation, seul avenir de ces coquettes , demeures des plus riches négocians
terres lointaines; elle tend à se faire une vie du Port-au-Prince. Dans le nombre se fait re-
qui lui soit propre, à se créer une sphère d'ac- marquer l'habitation Letor, jadis propriété d'un
tivité en dehors de l'influence espagnole. En riche Français passée depuis entre les mains
,

présence de résultats pareils , on peut dire que d'une fille du président Pélion.
l'abbé Raynal avait à la fois tort et raison quand Le Port-au-Prince semble assez bien fortifié
il disait a Cuba seule peut former un beau
:
du côté de la mer. Les forts Belair et Alexandre,
royaume à l'Espagne. » Oui, Cuba seule peut des batteries établies sur une petite île, défen-
former un beau royaume; mais à la condition dent les abords de la côte et commandent toute
que l'Espagne lui, rendra légères les entraves la rade.
12 VOYAGE EN AMERIQUE.
Le lendemain, 29 mai, un bateau de louage
'

Port-au-Prince, presque toutes en bois, et hautes


me porta vers le mole, -dont quelques douaniers de deux étages au plus, ont une pauvre et pi-
gardaient les abords puis, après la visite subie, toyable apparence. Ce mode de construction
;

je m'ouvris un chemin au milieu de cette foule avait du reste été adopté par les Français
, ,

nègre qui encombrait la place. Haïti n'est pas, comme une garantie contre les tremblemens de
comme Cuba, un pays où la population blanche terre. Parmi les édifices publics , le palais seul

balance en nombre la population de couleur. est à citer. L'arsenal, qui a brûlé en 1827, les

Haïti est un Éiat noir et mulâtre; les Européens prisons, la monnaie, l'hôpital militaire, le lycée,
qu'on y rencontre sont une exception et une ra- sont des constructions fort insignifiantes. L'é-
reté. Quelques négocians , quelques commis glise , peu remarquable par elle-même
assez ,

venus d'Europe des équipages de navires an-


,
rappelle un
historique qui se passa devant
fait

glais, français, américains, hollandais ou es- ses portes. C'est là que le colonel Mauduit,
pagnols, voilà ce que l'on trouve çà et là dans tour à tour l'idole et le martyr de la populace
les ports; mai», à l'intérieur, tout est noir ou mu- fut impitoyablement massacré par les soldats de
lâtre. son régiment. En face s'étend le cimetière où un
J'avais une lettre pour une maison de com- pieux esclave ensevelit son maître, et se briila
merce, MM. Lallemand frères je me fis con- ;
ensuite la cervelle sur sa tombe.
duire chez eux. Sur la route on me montra tour Capitale de la nouvelle république d'Haïti , le
à tour le cénotaphe de Pétion et une plate- Port-au-Prince sert de résidence habituelle aux
forme en bois , sorte de tribune d'oii le prési- principales autorités. Quand j'y passai, le fonc-
dent harangue quelquefois les troupes. Om- tionnaire le plus éminent était le secrétaire-
bragée par un magnifique palmier royal, cette général Inginac, qui cumulait les fonctions de
estrade se nomme encore Vaulel de la pairie. secrétaire de la guerre avec celles de ministre
Plus loin paraissait le palais du président, an- des relations extérieures et intérieures. Il con-
cienne rési.lence du gouverneur colonial, vaste tresignait presque toutes les lois et ordonnances
édifice garni d'un perron qui aboutit aux sal- officielles. Le ministre des finances Imbert, le
les d'audience. Conduit par l'un des MM. Lalle- trésorier-général Nau, le grand-juge, dignitaire
mand, mieux le lendemain. Boyer
je le visitai plutôt militaire que civil, complétaient à peu près
l'habitait alors. Il se montra charmant pour le personnel de la haute administration.

nous. Le président Boyer est un mulâtre de La ville et le fort Bizotton sur la route de ,

petite taille, mais doué d'un coup-d'œil expressif Léogane contiennent des garnisons de troupes
,

et intelligent, homme fort poli d'ailleurs , avec réguhères, astreintes à un service rigoureux
des manières nobles et convenables (Pl. I 4). — et constant. Divers corps -de -garde en surveil-
Les salles du palais me parurent en général fort lent les avenues; et des factionnaires, placés
biendécorées; des meubles d'Europe, des bron- d'intervalle en intervalle semblent chargés ,

zes , des glaces de prix, en ornaient les pièces de faire respecter une consigne militaire. La
principales. Dans l'une d'elles figuraient les plupart de ces postes sont pourvus de chaises
portraits des chefs de la révolution haïtienne, pour la sentinelle et de hamacs pour les au-
,

Pétion, Christophe, Toussaint, Biassou, Jean- tres soldats. Près de la porte de Léogane, j'a-
François, tous noirs ou mulâtres. De ces por- perçus deux de ces hommes qui achevaient leur
traits , méchamment mais richement en-
peints , faction assis d'une façon nonchalante, l'arme
cadrés , un seul me frappa
celui de Toussaint-
, entre les genoux et le cigarre à la bouche.
Louverture. Cette figure noire, d'un type si afri- Cette attitude insoucieuse et calme cessait pour-
cain, portait dans ses yeux vifs et sanguinolens tant lorsque passait un cavalier au galop. « Au
une expression profonde et caractéristique pas ! » criait la en se levant. Le galop
sentinelle
(Pl. I '

5). C'était donc là ce Toussaint, ce et le trot sont interdits devant un poste haïtien.
Spartacus nègre, qui, de simple esclave, était de- Puis, ce sacrifice fait aux exigences de la consi-
venu général d'armée; Toussaint dont la vie gne, le factionnaire se replaçait sur son siège. Une
comptait de si belles pages, ce noir révolté à activité générale ne régnait dans le poste que
qui Napoléon n'avait pas dédaigné d'écrire, en- lorsqu'il s'agissait d'aller sur les marchés publics
nemi assez dangereux pour qu'on l'ait laissé confisquer les bananes les ignames et autres
,

périr dans un cachot du fort de Joux !


fruits dont on voulait tenter la vente clandes-
La semaine qui suivit mon arrivée fut em- tine à des jours défendus. La patrouille alors,
ployée tout entière à une reconnaissance exacte pour venger l'insulte faite à la majesté du code
de la ville cl de ses environs. Les maisons du rural, saisissait bravement le corps du délit, e^
ArsTILLES. — KAITI. 13
en un supplément à son frugal ordinaire.
faisait nègres. Les droits civiques ne sont pas égaux tou-
Cette indolence n'est pas, du reste, Fapanage tefois entre les trois catégories ; les mulâtres et les
des soldats seuls; elle forme un des traits les noirs se sont réservé quelques privilèges à l'exclu-
plus caractéristiques de la population haïtienne. sion des blancs. Par l'art. 34 de la Constitution
Une langueur qui n'est pas le repos et un air tout Indien Africain tout homme de sang nè-
, ,

singulier d'apathie sont communs à toutes les gre ou de sang mêlé, est citoyen d'Haïti, après
un mot qu'il faudra rayer
classes. Courir est un séjour de douze mois, avec la faculté d'y
un jour du dictionnaire de ce peuple
peut-être ;
devenir maître propriétaire , député ministre,
, ,

on court rarement à Haïti on craint trop le ; membre du gouvernement. Le blanc , au con i

mouvement et la fatigue. Cela se conçoit : l'état traire, n'obtient jamais qu'avec peine des let-
de repos est, sous un ciel ardent, la jouissance tres de naturalité et, quand il les a obtenues, il
i

la plus complète et la plus facile. se trouve en face d'un art. 38 de la Constitution


Dans cette ville endormie au soleil , les quais qui dit « Aucun blanc, quelle que soit sa nation
:

et les marchés offraient seuls quelque mouve- ne pourra mettre le pied sur ce territoire à
ment et quelque bruit. Le principal jour de titre de maître ou de propriétaire.» Il faut ajouter
marché pour le Port-au-Prince est le samedi. On pourtant que cette exclusion injurieuse avait
y voit arriver, ce jour-là, de toutes les cam- été désapprouvée par Christophe et que Vasti, ,

pagnes environnantes, des bœufs, des mou- dans ses Réflexions politiques proposait de rem-,

tons, des volailles, des porcs, des légumes, placer « aucun blanc, » par « aucun Français. »
des fruits de toute sorte mais peu de poisson
, , Du reste , si la loi constitutionnelle a stipulé
quoiqu'il abonde sur cette côte. Les fruits les une exclusion, les habitudes sociales en restent
plus communs dans ces marchés sont les espèces complètement affranchies. Nulle part ne règne
inter-tropicales. On y trouve pourtant, de temps une égalité plus caractérisée et plus complète. Le
à autre, quelques variétés d'Europe comme la , Président est à la tète de l'Etat et après lui , ,

pèche, le raisin, la poire, mais cultivées à grands viennent les officiers militaires et civils mais en ;

frais et fort mauvaises pour la plupart. Le prix dehors de cette hiérarchie de pouvoirs, aucune
des denrées alimentaires de celles surtout qui, distinction n'existe parmi les citoyens; il n'v a
forment la base des repas du peuple, n'est ni ni haute classe , ni classe moyenne , ni classe in-
exorbitant ni variable mais toutes les choses
, ; férieure. Les emplois et l'argent , l'argent sur-
de luxe se tiennent à des prix fous. Les objets tout, voilà ce qui peut constituer une façon
d'Europe , les vins fins la viaiide et le poisson
, d'aristocratie, et encore les riches et les puis-
de choix trouvent des enchérisseurs qui se les sans frayent-ils avec les hommes du peuple, sans
disputent. Les prix des loyei's surtout s'élèvent à croire pour cela se compromettre. Les mulâtres
des sommes ruineuses. Il n'est pas rare de voir ont bien voulu, à diverses reprises, recons-
demander 20,000 francs par an d'une maison tituer le privilège de la peau au détriment des
non garnie pour 5,000 francs on est assez pau-
: noirs; mais les souvenirs d'une révolution ré-
vrement logé. cente ont fait avorter jusqu'à présent ces ten-
Encaissé dans le centre d'une baie profonde tatives d'usurpation. Quel beau dénouement
et ceint de plaines marécageuses, le Port-au- c'eût été à une guerre d'indépendance faite par
Prince n'est pas une résidence salubre. Le prin- et pour les noirs, si les mulâtres étaient parvenus
cipal agent d'assainissement pour ces contrées à se substituer aux blancs dans leurs droits de
la brise de mer , n'y a pas un jeu libre et régu- maîtres du pays !

lier, arrêtée qu'elle est par l'île de Gonave, Le Port-au-Prince n'est pas un séjour en-
terre avancée qui abrite le port. La résidence est nuyeux. On s'y visite, on s'y fait des politesses.
donc malsaine dangei'cuse mortelle souvent
, , Les dîners, les déjeuners y sont à la fois une
aux Européens. La fièvre y décime tous les équi- distraction et un lien. Le luxe des vins et des
pages de relâche et, sur dix personnes qui s'é-
; mets y est poussé jusqu'à des raffinemens in-
tablissent dans le pays, il est rare qu'elle en croyables, surtout dans la société des négocians
laisse vivre cinq. étrangers. Chaque jour invité, obligé chaque
La population du Port-au-Prince se compose jour de prendre part à de copieux repas je serais ,

d'un petit nombre de négocians étrangers, et de mort à la peine, si mon séjour se fût prolongé.
citoyens de la république haïtienne, nés sur Mes hôtes me promenèrent aussi de bal en bal
les lieux ou naturalisés. Ces citoyens se divisent de concert en concert. On me présenta aux
en trois classes, les blancs en fort petit nombre ,
soirées des consuls français, anglais et améri-
les mulâtres dans toutes leurs nuances et les , cains ; on me produisit dans les salons des négoi.
14 VOYAGE EN AMERIQUE.
cians les plus riches et les plus répandus. Rien taires. Ils y récoltent des légumes et du fourrage,
ne m'y frappa. C'était à peu près comme en ety élèvent quelques volailles. On en voit peu
Europe, moins bien seulement. Les bals des in- dans le nombre qui cherchent à agrandir ou à
digènes avaient seuls un autre caractère. améliorer leur domaine. Pourvu qu'ils y trouvent
J'en vis un, entre autres, que donnait un riche de quoi vivre et de quoi se procurer quelques
Haïtien, noir indigène, à l'occasion du mariage verres de rhum, le reste leur importe peu. La for-
de sa fille. L'assemblée se composait principale- tune d'ailleurs serait trop payée au prix d'une
ment de nègres et de mulâtres, hommes et existence active. Quel trésor pourrait valoir le
femmes. Les hommes étaient plus ou moins bi- bonheur de ne rien faire ou de faire peu Les I

zarrement vêtus , tels en veste tels en habit


, ;
chefs de l'Etat ont vainement essayé de combattre
quant aux femmes , elles étalaient un luxe re- l'apathie de ces natures indolentes. Des primes
marquable de robes de soie, de parures de co- affectées au travail des peines infligées à la
,

rail et de perles, de blondes et de dentelles du paresse n'ont rien gagné contre un vice qui çst
meilleur goût. Seulement, comme il eût été dif- dans le sang. On a bien fait uo code rural mais ;

ficile de donner un pli convenable à des che- les officiers publics chargés de son exécution

velures crépues , la plupart des danseuses por- sont les premiers à l'enfreindre ; et il en est de
taient des madras coquettement noués sur leurs même dans toutes les branches du service. Les
têtes. Les autres dames, celles qui étaient venues Chambres rendent des lois assez sages qui avor-
au bal dans l'intention de faire tapisserie, s'é- tent entre les mains des agens subalternes.
taient coiffées de turbans blancs , turbans sacrés Ainsi , pour réprimer la fureur de la danse qui
comme un drapeau d'armistice. Les cavaliers absorbe toutes les facultés de ce peuple, on
laissaient sur leurs sièges celles qui arboraient avait restreint le nombre des jours où ce plaisir
ce signe de stala quo. qu'au Port-
était autorisé. Qu'arriva-t-il? C'est
La danse se composait de quadrilles, entre- au-Prince, chef même de la police donnait
le

mêlés d'une espèce de cotillon qu'on nommait la des bals en contravention à la loi , ouvrait
earabinière. C'était la ronde du pays, importa- chez lui un tripot, et, comme pour cumuler
tion française sans doute et restée dans les mœurs l'exemple de tous les vices, entretenait ouverte-
des indigènes, ainsi qu'une foule d'autres cou- ment un sérail de six femmes. Avec de tels ma-
tumes. Les femmes en général dansaient en me- gistrats , comment obtenir l'obéissance du
sure et presque toujours avec grâce; les hom- peuple ?
mes^^BWoique plus empruntés et plus gauches Livrée à des mains nonchalantes, la campagne
se waicnt aussi passablement d'affaire. La d'Haïti a l'aspect sauvage et triste de terres en
I seule chose vraiment détestable dans cette fête friche. La canne à sucre, qui constituait la ri-

c'était l'orchestre composé de trois clarinettes


, chesse principale de la colonie , a presque dis-
fêlées et de cornets à bouquin. Les rafraîchisse- paru de ses plaines ; il n'y reste que le caféier
mens, un peu bourgeois, étaient servis avec une qui donne des quantités abondantes , mais une
prodigalité que limitait seulle nombre des verres. qualité médiocre. Des plaines jadis cultivées
L'orgeat, le sirop , la limonade , le rhum, en sont aujourd'hui couvertes de forêts de cam-
formaient la base. Les hommes avaient en outre pêches vigoureux, si forts, qu'on
et d'acacias, si
un buffet chargé de viandes salées et de bou- les prendrait pour des bois séculaires.
teilles de vin. D'après les conseils de M. Lallemand, je sé-
Tels sont les bals de ville , déjà raffinés et se journai peu au Port-au-I*rince où. la fièvre ne
> ,

rattachant, de loin, aux vieilles traditions créoles; m'eût .point épargné, et j'employai mon temps
mais les bals champêtres sont tout primitifs à parcourir les environs. Partout je rencontrai
et. tout africains. On
y danse la congo et la une hospitalitétouchante. Dans l'habitation
chega des esclaves. Ces bals ont lieu dans des Letor, chez M. Inginac, propriétaire de Mon-"
cabanes dont les branches d'un arbre forment Repos, dans la maison de campagne de M. Drouil-
le toit. Le musicien, habillé d'une façon fantas-
lard, anciens quartiers d'été de Christophe,
tique s'accroupit dans un coin devant un tam-
, puis à la Roche-Blanche, enfin chez MM. Nau
bour énonne. Il le frappe d'abord lentement, me
et Lerebours , ce fut à qui fêterait, à qui me
puis avec une vitesse toujours croissante. Les
donnerait une meilleure idée de la politesse haï-
couples danseurs suivent cette progression dans tienne. Ces colons, que je viens de nommer, sont
leurs pas et dans leurs figures.
au nombre de ceux qui voudraient asseoir la
Les terrains qui avoisinent le Port-au-Prince prospérité du nouvel Etat sur le travail agricole ; \

ont été distribués à une foule de petits proprié- ils cherchent aujourd'hui à enseigner la pra-»
.A y^r _i'4„- ./ /. . //^r/^'

4 . V///,- /^///^ ,/^ Ji'4yf,-.,

£N .tMKlUOPE .
//;^: //.
ANTILLES. — HAÏTI. 15
tique, après avoir long-temps préconisé la théorie nature au milieu d*une civilisation qui dort ou
Depuis dix jours environ je poursuivais qui se meurt.
ces reconnaissances rapides dans la ville et Le Cap a été , du reste , une ville malheu-
hors de ia ville, quand une affaire de commerce reuse à toutes les époques. Divers incendies
nécessita le départ d'un de mes hôtes pour le y éclatèrent avant la révolution haïtienne, et
Cap-Haïtien. Un caboteur devait Vy conduire ; deux incendies l'ont encore ravagée depuis.
et, coframe on le pense, je profilai de Toccasion C'est une sorte de fatalité qui ne semble pas
pour compléter mes documens sur Haïti. Nous tenir à des causes politiques, puisqu'elle s'est
nous embarquâmes le 10 juin, et n'arrivâmes reproduite sous le nouveau régime. La popula-
au Cap que le 1 4 Sur la route nous avions vu
. , tion de la ville est composée à peu près des
la petite ville de Gonaïve, capitale de l'Arlibo- mêmes élémens que celle du Port-au-Prince.
nite, le cap de Saint-Nicolas du Môle, havre Seulement de cordialité de poli-
les traditions ,

militaire fortifié tour à tour par les Français tesse et de bonnes manières, semblent plus vi-
et par les Anglais, mais dégarni aujourd'hui, vantes au Cap que dans les autres localités haï-
et gardant à peine le canon de rigueur pour ré- tiennes. On y reconnaît encore la vieille métro-
pondre aux saints des bâtimens de guerre Nous . pole française.
avions vu encore et longé l'île de la Tortue, si Mon séjour au Cap «^aurait présenté qu'un
célèbre dans l'histoire des Antilles , repaire de assez médiocre intérêt sans une course demi-
,

ces hardis boucaniers qui régnèrent si long- champêtre demi-historique aux ruines de Sans-
,

temps sur ces mers américaines. Souci ou Millot , dernière résidence de Chris-
La ville qui se nomme aujourd'hui le Cap- tophe. Comme nous devions visiter en même
Haïtien a changé bien des fois de nom. Tour temps la citadelle Henri ou La Perrière dis- ,

à tour elle s'est appelée Cavo-Santo, Cap-Fran- tante de trois lieues de Sans-Souci un capi- ,

cais , Cap-Républicain, Cap-Henri. Aussi la dé- taine d'état - major du général Magny devint
s!gne-t-on par le simple mot générique le Cap. notre compagnon et notre guide. A cet officier,
Le Cap est bâti au pied d'un morne qui l'abrite homme complaisant et spirituel , se joignirent
contre les vents du nord et du sud. La rade, qui quelques Européens dont l'un M. Johnson,
,

court nord et ouest, est fonnée par une langue de originaire d'Ecosse, me
parut être un natu-
terre prolongée vers le nord. Au milieu de celle raliste et un archéologue distingué. C'était
baie se trouve le bourg dit de la Petite - Anse. lui qui, après de longues excursions au sein de
L'entrée en est difficile mais le mouillage y
; l'île , avait cru reconnaître dans la direction
,

est bon. La ville du Cap est grande belle , de Cibao, quelques montagnes aurifères, et qui
plus apparente que le Port-au-Prince elle a des ; avait donné au gouvernement haïtien le premier
rues spacieuses et bien pavées, de vastes places, éveil sur ces richesses imprévues. Des projets de
des marchés commodes et une foule de fon- fouille avaient été résolus sur-le-champ, puis
taines. Les fortifications , déjà respectables sous abandonnés presque aussitôt. M. Johnson n'en
la domination française ont été successivement
, persistait pas moins à croire qu'une exploitation
augmentées par Toussaint , Dessalines et Chris- de mines serait praticable et fructueuse à Haïti. Il
tophe. L'arsenal, }>âti sous Louis XIV, garde avait, mieux qu'un autre, étudié la géologie de la
encore, comme une date historique, les ini- contrée et semblait fort au courant de son état
,

tiales de ce prince, gravées sur les portes et ancien et moderne. Son cabinet était riche en
les croisées. L'église, belle jadis , tombe en objets curieux, en antiquités recueillies dans les
ruines il en est de même d'un ancien collège
; environs. Dans le nombre je remarquai des
des jésuites du théâtre et du palais du gouver-
, figurines d'animaux et d'hommes, des pierres
nement. En somme , il est facile de voir que la sculptées analogues à celles que l'on a trouvées
ville du Cap fut, à son apogée, la plus agréable à Saint-Domingue en 1720, et dont les dessins
résidence de l'archipel occidental mais les dé- ; existent à la Bibliothèque Royale ( Pl. II 2). —
bris, qui attestent celte grandeur et cette opu- M. Johnson s'offrit donc à être des nôtres
lence passées, sonttriistes au coup-d'œil, mornes, dans l'excursion à Sans-Souci et sa compagnie ,

affligeans. On s'aperçoit que le fer et le feu ont fut pour moi une bonne fortune. L'officier
passé sur cette enceinte. La plupart des habita- nègre et deux créoles complétèrent notre ca-
tions sont désertes et ea ruines l'herbe croît
; ravane. Nous partîmes à cinq heures du ma-
dans les plus belles , et parfois même un arbre tin. Sans-Souci est situé sur les confins de la
s'élancede leurs murailles crevassées, comme plaine du nord et dans le district de Limonade,
^our constater l'énergie toujours active de la district dont la possession avait donné au gé-
16. VOYAGÉ EN AMERIQUE.
Limonade. ordres était rarement impunie ; la corde, le poi-
néral Prévost le titre de duc de la
La route qui conduit au château était belle, son , le poignard , tout était bon pour ses ven-
geances. Il se défit ainsi tour à tour de deux
large plantée de beaux arbres, bordée de
,

archevêques et de l'agent français de IWcdina.


champs et de plantations assez négligées. De
se présentaient quel- Quelquefois pourtant, dans des jours de bonne
temps à autre, pourtant,
humeur,
ques habitations plus vastes, plus fertiles, mieux
il se prenait à oublier et à faire grâce.

tenues que les autres. Celle de la


Victoire en- Un jour, mandé devant lui un capitaine
il avait

autrefois Grand-Pré se distinguait américain qui avait enfreint quelque loi commer-
tre autres , ,

ses constructions, et par sa po- ciale. Quoiqu'il sût très-bien l'anglais, il le fit
par le nombre de
sition pittoresque au pied d'un morne et sur les interroger par un interprète, se donnant ainsi le

bords d'une petite rivière (Pl. I 3). — temps de la réflexion. Ennuyé de se voir inter-

Dans la matinée même, nous arrivâmes au pellé sermoné ainsi, le capitaine améri-
et

village de Millot, qui s'étend au pied de la


rési- grommeler entre ses dents il ne
cain se prit à :

on pouvait saisir croyait pas que son juge pût le comprendre.


dence royale. De ce point,
l'ensemble du palais, son ordonnance incor- «Oh si je te tenais à Charleston disait-il.
! ! —
recte et bizarre, son luxe de fenêtres, son per-
Eh bien répliqua Christophe quel prix tire-
!
,

ron aux brusques talus, ses appendices et sa rais-tu de moi ? Combien paierait-on un roi nè-

double enceinte (Pl. 1 — 2). Sans - Souci, gre à Charleston? » A cette apostrophe directe,
adossé aune montagne fort haute, semble, vu l'Américain se crut perdu mais le roi était dans ;

d'en bas, se découper, avec ses murs d'un blanc l'un de ses bons jours; il pardonna et renvoya
mat, sur une verdure triste et rabougrie. L'as- le capitaine.

pect général me parut sombre et délabré il ;


Ces détails, ces anecdotes, nous étaient ra-
semblait révéler l'histoire sanglante et lugubre contés par le colonel, qui remplissait à la fois

de l'édifice. Là, avait régné Christophe ; là, il les fonctions d'historiographe et de cicérone of-
avait abdiqué par un suicide. La révolte du dis- ficieux.Grâce à lui, nous visitâmes toutavec con-
trictde Saint-Marc, la défection des troupes en- naissance de cause nous parcourûmes le jar- ;

voyées pour l'apaiser, enfin le soulèvement de din planté d'arbres fruitiers, et animé par des
la capitale étaient venus surprendre le roi, qui
, eaux jaillissantes nous vîmes l'arbre sous le-
;

souffrait d'une paralysie partielle. S'il eût pu quel, dans les beaux jours, Christophe tenait ses
monter à cheval, peut-être les armes lui au- petits levers nous aperçûmes sous la remise
;

raient-elles été favorables; il essaya, il se donna des carosses royaux souillés et ternis. Tout cela,
de l'énergie à l'aide de stimulans ; mais ses meubles et constructions, se trouvait dans un
forces le trahirent. L'élite de son armée, sa der- état pitoyable; le village lui-même, où la no-
nière ressource, partit sous les ordres du prince blesse haïtienne s'était fait bâtir quelques de-
Joachim, de se battre , passa à l'en-
et, au lieu meures, s'en allait en ruines ; l'église, avec son
nemi. Alors, se voyant abandonné de tous, dôme en coupole, menaçait de tomber quelque
Christophe (Henri I^"^) aima mieux se brûler la jour sur la tête des fidèles. Ce délabrement gé-
cervelle que de tomber au pouvoir des révoltés. néral rappelait une puissance déchue.
Nous vîmes la chambre où s'était passée la Après déjeuner, nous quittâmes Sans - Souci
catastrophe le 20 octobre 1820. Le comman- et poursuivîmes notre route vers La Perrière,
dant du palais, le colonel Belair, devenu notre appelée aussi la Citadelle. Pendant quatre heu-
cicérone nous la raconta dans tous ses détails,
, res environ, il fallut gravir des sentiers pierreux
en y ajoutant une foule d'épisodes sur la vie du et bordés de précipices. Enfin, sur le point cul-
roi suicide. minant d'une chaîne élevée se révéla La Per- ,

Christophe était tyran par goût et cruel par rière, château-fort de Christophe, comme Sans-
natme. S'il n'eût pas été roi il se serait fait , Souci était son palais. Arrivés devant ses bas-
bourreau. Un jour, ayant surpris un de ses do- tions, nous insistâmes en vain pour pénétrer
mestiques de Sans - Souci dérobant un morceau dans l'intérieur. Non-seulement une consigne
de petit-salé , il le fit coucher à plat-ventre dans rigoureuse en interdisait l'accès mais encore ; ,

la cuisine et fouetter jusqu'à la mort. On eut à notre vue un piquet de soldats sortit de la
,

beau le supplier, il fut inflexible et prit plaisir .poterne et vint surveiller nos mouvemens. Une
à voir expirer ce malheureux. observation barométrique, un relevé de hauteur,
Débauché et ivrogne , il mandait chez lui à paraissaient choses suspectes à messieurs de la
tour de rôle les dames du Cap , et les forçait à patrouille. Il fallut y renoncer et se contenter
partager ses saturnales. Une résistance à ses d'un examen superficiel. Le château avait trois
ANTILLES— HAÏTI. 17
rangées de canons, des murs fort épais, et des lo- ] entendue que celles du Port-au-Prince et du
gemens intérieurs pour une garnison considé? Cap. Fondée en 1720, la ville des Cayes fut, en
rable. Notre guide nous parla d'un fort beau 1793 la capitale de l'Etat du Sud, où quelques
,

mausolée oii reposent les restes du roi Chris- noirs dissidens restèrent campés sous les or-
tophe mais il nous fut impossible, comme je
; dres du général Rigaud, jusqu'à ce que le parti
l'ai dit, de pénétrer jusque-là. de Toussaint eût pris le dessus dans toute l'ile.
A La Ferrière, les souvenirs de ce roi étaient Quand j'arrivai aux Cayes, la ville était en
encore plus vivans qu'à Sans-Souci. On énuméra voie de prospérité et d'opulence. Plusieurs
devant nous les forces immenses qu'il avait pu y maisons de commerce soit étrangères soit in- , ,

rassembler; le parc de quatre cents pièces d'ar- digènes avaient fondé leurs comptoirs dans ce
,

tillerie, toutes tramées à bras d'hommes; puis port, et y entretenaient un riche mouvement
les sommes prodigieuses en or et en argent en- d'échanges avec l'Amérique
soit soit avec ,

fouies dans les casemates; quatre cents millions l'Europe. Cette progression ascendante ne s'est
suivant les uns, trois cents, deux cents, cent point arrêtée là. Elle a, je l'ai su depuis, grandi
suivant les autres. A mê-
ces faits essentiels se et continué jusqu'en
1831 année fatale où ,

laient des anecdotes puériles. Par exemple, on un horrible ouragan vint fondre sur la ville.
nous fit voir une pièce de canon que Christophe Dans la nuit du 12 au 13 août, après une jour-
pointa lui-même, au dire des habitans, contre née assez calme, un vent furieux souleva les
un homme qui se promenait à neuf milles de là. eaux de la mer, les refoula dans les rues jus-
Le conteur ajoutait naïvement que l'homme qu'à une hauteur de cinq pieds, renversa ces
avait été coiipé en deux. Ces traditions attestent maisons élégamment disposées sur la plage , em-
jusqu'à quel point le roi nègre avait su fasciner porta au loin les toitures, déracina les arbres,
son armée ses soldats le croyaient doué d'une
; roula »4ans ses tourbillons les navires mouillés
puissante surnaturelle, divine ou satanique; ils sur la rade, et en poussa les débris jusqu'à une
n'osaient ni décliner ni discuter ses ordres. La demi-lieue dans les terres. Epouvantable tem-
consti^uction de La Ferrière était la meilleure pête dans laquelle s'abîma la richesse de la
preuve de cette obéissance toute passive. Que cité naissante Plaie saignante encore , et qui
!

de bras dévoués n'avait-il pas fallu pour élever sera longue à cicatriser ! Le chancelier du con-
cette citadelle en des lieux où les aigles seuls sul de France, M. Letellier, m'a raconté de-
bâtissaient leurs aires pour amener une à une
! puis les détails de ce désastre, détails épouvan-
toutes ces pierres tous ces canons , à travers
, tables, mêlés de quelques épisodes doux et con-
des précipices et des crêtes inaccessibles, pour solans; il m'a dépeint le deuil des malheureux
asseoir un fort à pic sur un abîme Le despo- ! restés sans asile et sans pain, le dévouement
tisme seul peut réaliser ces coàteux et inutiles du naturaliste Ricord arrivé depuis peu dans la

prodiges ! ville , et le sang-froid actif du consul Cerfbeer,


A quelque distance de La Ferrière se trouve alors titulaire aux Cayes.
le petit palais du Ramier, éditié aussi par Chris- Ce que j'avais espéré d'une relâche dans
tophe. Nous voulions pousser notre excursion ce port se trouva réalisé presque sur l'heure. Un
jusque-là ; mais le jour baissait et il nous res- brick danois devait appareiller le 30 mai poiœ
tait à peine assez de temps pour regagner la Saint-Thomas; j'y pris passage. Près de quitter
ville du Cap. La caravane rebroussa donc che- Haïti, je regrettais néanmoins de n'avoir pu par-
min en piquant ses montures. courir la partie ci-devant espagnole, moins riche
Je n'étais pas venu au Cap seulement pour et moins belle sans doute mais marquée à un ,

voir la ville mon espoir était, d'y trouver une


: type distinct, intéressante et curieuse. Les dis-
occasion prompte et sûre pour les autres An- tricts de l'E. qui la composent ne sont pas

Mais aucun navire ne s'était présenté de-


tilles. moins féconds en sites pittoresques que ceux de
puis mon arrivée; je pouvais attendre encore rO. quelques villes anciennes et importantes
;

une deux
, , trois semaines , sans être plus heu- se montrent par intervalles sur les côtes ici ;

reux. Une seule ressource me restait : c'était Santiago bâtie en 1 504


, et ravagée dernière- ,

d'aller aux Cayes, l'un des ports les plus actifs et ment par Dessalines; Port -Plate, Altamira,
les plus florissans d'Haïti. Monté de nouveau Monte - Christo là Saint-Domingue, ancienne
;

sur un caboteur, j'y arrivai le 27 mai. capitale de toute l'île cité fondée dans les pre-
,

La ville des Cayes n'a presque qu'une seule mières années de la découverte, embellie de-
et longue rangée de maisons alignées sur la puis par les soins des divers gouverneurs de
,
,

grève. Ces maisons sont d'une ordonnance mieux palais , d'églises d'arsenaux et de collèges ;
,

Am, 3
18 VOYAGE EN AMERIQUE.
mais peu à peu dcchUe, et réduite aujourd'hui rent massacrées tout entières des partis de sauva* ;

à un rôle suballeriie. Du reste , cet état d'infé- ges périrent jusqu'au dernier homme. La supé-
riorité est général pour toute la partie d'Haïti riorité des armes à feu put seule mettre fin à ce
qui fut espagnole. Quoique plus étendue en ter* débat. Un million à peu près d'indigènes existait

ritoire, elle n'a pas cette importance que l'acti- sur à l'époque de la découverte; soixante
l'île

vité française avait donnée aux districts de l'O., ans après , il en restait à peine quelques mil-
et qu'ils ont conservée depuis. liers. Vers la fin du xvi« siècle, la race primitive
était éteinte.

CHAPITRE IV. Ces choses deux Colomb,


se passèrent sous les
Ovando et surtout sous
sous Bovadillo, sous
HAÏTI. GKOGRAPIIIE. HISTOIRE.
Roderigo Albuquerque qui donna le premier
Haïti fut découverte par Colomb le 5 dé- l'idée de la traite en vendant les Indiens et en
cembre 1492, lors de son premier voyage. Il lui lesadjugeant aux enchères. Dans ces jours de
donna le nom à' Espniïola oublié pour celui de ,
massacres systématiques , un seul homme osa se
Saint-Domingue qui prévalut pendant trois
,
montrerdoux et miséricordieux ce futun prêtre, ;

cents ans. Aujourd'hui le nom indigène d'Haïti un saint apôtre dont le nom plane sur cette his-
a été rendu à l'île. toire comme un symbole de clémence et de cha-
L'île d'Haïti , - Rico , Cuba
située entre Porto rité. Las-Casas avait paru dans les Antilles, lorâ

et la Jamaïque, compte environ 160 lieues de du second voyage de Colomb ; il avait vu les na-

l'E. à rO. et 40 lieues du N. au S. Quatre


, turels ; il les avait aimés. De retour en Espagne,
cour ans principaux la baignent le Neiba qui : il s'en constitua le défenseur. Ce beau et pieux
court vers le S.; le Yuna qui court à l'E.; le patronage fut l'œuvre de sa vie entière. Il sollicita
Yayn ovi Yaqui qui arrose les plaines du N. ; si instamment soit auprès de Charles-Quint, soit

enfin l'Artibonile , rivière principale de l'G. auprès du ministre Ximenès, qu'il parvint à faire
Trois grandes chaînes de montagnes partent du nommer des inspecteurs coloniaux chargés d'une
groupe central de Cibao pour rayonner dans sorte de contrôle vis-à-vis des gouverneurs mili-
diverses directions. Le sol de celte partie mon- taires, et d'un protectorat officieux à l'égard
tueuse est fertile boisé , susceptible de cul-
, des Indiens. Mais ces mesures sages et douces
ture celui des plaines est doué d'une fécondité
; n'amenèrent que des résultats précaires et par-
prodigieuse. Les produits des trois règnes y tiels. Que pouvaient les bonnes intentions d'un

sont riches et variés. Ses oiseaux, ses poissons, seul homme contre des conquérans ivres encore
ses insectes, ses quadi'Upèdes , ses bois de tein- de leur récente victoire?
ture, ses produits agricoles, ses denrées d'é- La dépopulation des Antilles fut donc con-
change, ses mines d'or, d'argent, de cuivre, sommée. Les naturels s'y éteignirent peu à peu,
de fer et d'élain, ont, en tout temps, fait de décimés par le fer, par la faim, par la misère.
cette île une contrée intéressante pour le natu- En revanche les Espagnols y affluaient. L'île
,

raliste. de Saint'Domingue, plus tjue les autres, attira


Le premier établissement de Colomb sur le lesémigrans. Sa capitale, Santo-Domingo, était
territoire haïtien fui Isabe la (la première des déjà une ville de luxe et de magnificence; elle
villes américaines) , fondée sur la côte nord. avait des palais des maisons en pierre une ca-
, ,

Saint-Domingue, bâtie par son frère Diego, thédrale, chef-d'œuvre d'architecture gothique.
ne devint que plus tard la capitale de l'île en Cette prospérité dura peu néanmoins. Au com-
lui donnant son nom. Le peuple que Colomb mencement du xvne siècle, elle était déjà en dé-
trouva sur ces rivages était doux bon sobre , , cadence quand des ,
rivalités européennes vin-
hospitalier. Les hommes marchaient nus avec rent compliquer la situation.
des peintures sur le corps ; les femmes por- Dès 1725 les Français et les Anglais avaient
,

taient une espèce de ceinture qui descendait occupé en commun l'une des Antilles du Vent,
jusqu'au genou. Débarqués, les Espagnols ne l'île de Saint-Christophe, conquise sur les Ca-
trouvèrent d'abord chez ces tribus que l'accueil raïbes dont il sera question plus tard. L'Es-
le plus bienveillant et le plus empressé ; mais pagne jugea bientôt ce voisinage trop dange-
l'abus de la force et des excès sans nombre ame- reux pour elle et sur sa route vers le Brésil
, ,

jièrent bientôt une réaction. Les caciques, prin- en 1730, Frédéric de Tolède attaqua cette co-
ces du pays, se hguèrent contre les envahis- lonie mi-partie d'Anglais et de Français, dis*
seurs. On en vhit aux mains, on lutta avec des persa les colons et détruisit l'établissement.
chamces diverses. De» garnisons espagnoles fu- Ce qui échappa au fer des Espagnols s'était dis»
X. '^ ',^s.^,
/ye.^ite/'

. ^'.yL/A, ,/;/.
ANTILLES. — HÂITL 19

séminé dans toutes les directions un petit nom- ; lui couraient sus et sautaient à l'abordage. Alors
bre d'hommes, monte sm^de grandes chaloupes, ce n'étaient plus des hommes, mais des démons.
vint attérir et se fixer sur la côte N. de Saint- Exaltés par la soif du butin fanatisés par un ,

Domingue de la Tortue qui en


et sur rîle est sé- courage fébrile, altérés du sang des Espagnols
parée par un canal de quelques lieues. et n'attendant aucun quartier, il était rare qu'un
Là ces aventuriers vécurent du
, bétail qu'ils navire leur échappât. Au bout de quelques
trouvaient sur File, puis de celiii que Saint- mois de courses leur réputation était si bien
,

Domingue Animés d'intentions pa-


leur fournit. établie que tout bâtiment sur lequel ils avaient
,

cifiques ils voulaient d'abord y fonder une co-


, lancé leurs grapins demandait merci et se ren-
lonie à la fois agricole et commerçante, exploiter dait. Quelquefois ils faisaient quartier, d'au-
je sol et organiser des échanges avec les Hollan- tres fois ils jetaient les vaincus à la mer. Rentrés
dais; mais les Espagnols ne l'entendaient pas à la Tortue avec leurs prises , ils procédaient au
ainsi :ne voulaient pas laisser aux nouveaux
ils partage. Chaque pirate jurait qu'il n'avait rien
occupans le droit de paisible jouissance. Ils les détourné à son profit personnel. Tout parjure
attaquèrent, firent diverses descentes sur leur île, était puni de mort. Après cette déclaration on ,

enlevèrent les femmes et lesenfans, détruisirent réglait les parts dont le produit s'en allait en-
,

les plantations, tuèrent sans merci tous les hom- suite en débauches et en orgies.
mes qui tombaient en leur pouvoh'. A cette La vie de ces flibustiers est le roman de la
guerre d'extermination , les aventuriers répon- marine française , roman mêlé d'horreurs san-
dirent par une guerre de pirates. Ou les avait glantes et d'héroïsme merveilleux. Si quelque
nommés d'abord boucaniers , parce qu'ils bouca- chose peut faire excuser une vie de meurtre et
naient leurs viandes à la façon des sauvages ; on de pillage , on peut dire que, rentrés plus tard
ajouta alors à ce nom eelui de /libusliers, resté sous la loi commune, ces forbans expièrent
depuis dans la langue comme synonyme d'écu- leurs crimes antérieurs par des services exem-
meur de mer. plaires, et que les flibustiers de la Tortue devin-
Organisés dans leur anarchie , les boucaniers rent pour la France une pépinière d'excellens
avaient une sorte de code à l'usage de la troupe, marins. C'est à eux aussi que l'on dut la pos-
lis vivaient en famille, avec des biens communs, session si contestée d'une partie de Saint-Do-
dépouillant les autres, mais ne se volant jamais. mingue. Pour qu'une poignée d'hommes ré-
Une chemise teinte du sang des animaux tués, sistât ainsi à la première puissance du monde,

un caleçon, une ceinture d'oii pendait un sabre pour qu'elle se jouât de ses vaisseaux et qu'elle
court, un chapeau à un seul rebord, voilà quel bravât ses escadres, il fallait bien des res-
était leurcostume. Hardis, intrépides; farouches, sources d'intrépidité, bien des combinaisons
altérés de sang les uns par instinct, les autres
, audacieuses et surnaturelles. Aussi que de traits
parce qu'ils avaient des représailles à exercer prodigieux dans cette histoire Que d'in- !

ces hommes armèrent de petites barques avec croyables faits d'armes Que de choses réa- !

lesquelles ils infestèrent les côtes. Peu à peu lisées qui paraissaient impossibles ! Ici, c'est

tous les Français et les Anglais de l'établisse- Picrre-le-Grand, un Dieppois, qui, avec quatre
ment de Saint-Christophe se retrouvèrent sur la canons et vingt- huit hommes , accoste le vice-
Tortue , premier noyau des fli-
et grossirent le amiral des galions , monte à bord après avoir
bustiers. Plus nombreux que les autres, les An- coulé sa propre barque, surprend le capitaine
glais imposèrent à la communauté un chef de dans sa chambre, lui fait amener pavillon et
leur nation nommé Willis mais le gouverneur ; ramène sa prise en France. Là , c'est Michel le
général des Antilles, de Poincy, envoya à temps Basque , qui, sous le canon de Porto-Bello ,
l'officier Le Vasseur, qui chassa Willis et ses s'empare de la Margarila, chargée d'un million i

compagnons. La Tortue et la côte qui y fait face de piastres; puis, Jonque et Laurent le Graff,
devinrent françaises. En vain l'Espagne en- qui capturent des vaisseaux de guerre devant
voya-t-elle une escadre contre les aventuriers ; Carthagène , ou Brouage allant surprendre les
Le Vasseur repoussa toutes les descentes. autorités espagnoles jusque dans leur palais,
Ce fut alors le beau moment des courses et et les traînant à bora, malgré leurs gardes,
des déprédations marilinles. Formés par grou- pour lès échanger contre d'énormes rançons.
pes de cinquante hommes, les flibustiers pre- Ailleurs , nous voyons le fameux Monbart
naient le large sur de petits briganlins qu'une Monbart rexlerminateur , type du
véritable
seule bordée aurait pu couler. Quartd ils voYaient héros de mélodrame né avec des passions,
fu-

un rjavire, gros ou petit, armé ou non armé, ils rieuses préférant le sang au butin , et le ver-
,
10 VOYAGE EN AMERIQUE.
de sim- point d'appui aux réclamations des hommes de
sant à tout propos. Et FOlonais qui , !

devint l'un de leurs chefs cé- couleur qui voulaient appliquer sur-le-champ
ple flibustier,
l'Olonais, qui prit et pilla tour à tour aux Antilles les principes absolus de l'émanci-
lèbres,
Venezuela et Maracaybo Enfin Morgan
le Gai-
!
pation française. En adoptant
couleurs na- les

lois vainqueur de Porto-Bello et de Panama,


,
tionales, Saint-Domingue croyait avoir proclamé,

traître aux flibustiers après


en avoir été l'un des comme nouveau code , la déclaration des droits
plus braves chefs, et nommé, après sa défection, de l'homme , c'est - à - dire l'égalité entre des
lieutenant-gouverneur de la Jamaïque ! classes jusque-là bien tranchées, le maître et

Les flibustiers continuèrent leur vie de pil- l'esclave. Une déclaration de l'Assemblée consti-
lage et de meurtre jusque vers 1666,
époque vers tuante, en date du 8 mars 1790, qui plaçait les
laquelle un gentilhomme angevin, Bertrand d'O- colonies hors de la loi commune, ne fit qu'ai-
geron entreprit d'utiliser ces courages farou-
,
grir les esprits sans les ramener à l'obéissance.

ches pour la colonisation de Saint-Domingue. Dès-lors l'île fut un volcan. Il y eut bien quel-
La tâche était difficile. Il s'agissait de donner que intermittence dans les éruptions; mais le

des goûts sédentaires à des esprits actifs et aven- feu souterrain continua toujours.
tureux, d'assujettir aux lois des pirates habitués Deux hommes se partageaient alors l'auto-
à n'en écouter aucune, d'élever dans le respect rité ,gouverneur Peynier, qui avait succédé à
le

du monopole de la compagnie des Indes-Occi- Ducasseau et le colonel Mauduit le second


, ;

dentales un peuple d'écumeurs de mer brouillé exerçait de fait les pouvoirs dont le premier
depuis long-temps avec toutes les idées de pro- était le titulaire. Le colonel Mauduit était un

priété.Le sage administrateur réussit en partie ;


homme actif, adroit, conciliant. Il s'était fait

venir des femmes, et créa pour ces for-


il fit bien venir des hommes de couleur, les flattant
bans le lien de la famille il attira des culti-; les berçant de promesses, et s'acquérant ainsi
vateurs et les attacha au sol par les résuliats de une popularité éphémère. Cette popularité l'en-
la culture; il distribua des primes d'argent, hardit à dissoudre par une sorte de coup d'E-
,

affecîa des privilèges au travail, évita de blesser tat, une assemblée de deux cent treize colons,
des caractères irritables , de contrarier trop les notables du pays, qui avaient dc>jà dressé une

brusquement des habitudes prises. Ces mesures espèce de charte pour Saint-Domingue. Cet acte
ne furent pas trompées par les résultats à la : de violence eut lieu sans effusion de sang. Les
mort d'Ogeron la colonisation était avancée.
, membres de l'assemblée ne voulurent pas pro-
Elle se continua progressivement sous les tester par les armes. Ils aimèrent mieux passer
gouverneurs qui lui succédèrent. On s'établit en France au nombre de quatre - vingt - cinq,
sur les cotes N. et E. de Saint - Domingue : pour aller plaider leur cause devant l'Assemblée
on y fonda des villes. Une foule de colons arrivés constituante.
de France exploitèrent d'abord tout le littoral, Pendant que le Léopard emportait ces avo-
pour se porter ensuite vers les plateaux in- cats de l'émancipation coloniale, la révolte
térieurs. La culture s'étendit, l'île devint riche d'Ogé traduisait en fait un droit que l'on s'obsti-
et peuplée. Quelques disputes de limites, des nait à disputer. Ogé, jeune mulâtre de trente
guerres intermittentes , des représailles entre ans, était plus Français que créole élevé à Pa- ;

les Français et les Espagnols, retardèrent par in- ris, ayant servi en Allemagne, il avait connu et
tervalles cet élan vers le bien mais sans pouvoir , fréquenté les hommes célèbres de ces deux
l'arrêter. Les guerres maritimes avec l'Angle- pays; il faisait partie de la société des Amis
terre, les émeutes intérieures de colons ou de des Noirs dans laquelle Lafayette et Grégoire
,

nègres la catastrophe de la banque de Law,


, l'avaient fait admettre. Soit qu'il ne fût que
dont le contre-coup fut terrible dans nos pos- l'agent de la société soit qu'il agît sous ses
,

sessions coloniales, rienne put empêcher Saint- inspirations seules, Ogé, de retour à Saint-
Domingue de marcher dans une voie de pros- Domingue, s'entoura de mulâtres mécontens,
périté progressive. Au moment où éclata notre et parvint à réunir, du côté de la Grande-Ri-
révolution de 1789 l'île semblait avoir atteint
, vière à quinze lieues du Cap, un parti de
,

l'apogée de sa richesse. trois cents révoltés mais un corps d'armée en-


;

Les événemens de la métropole réagirent voyé à sa poursuite l'attaqua , le défit et


alors sur la colonie américaine. Une société tua un grand nombre' des siens. Réfugié lui-
formée à Paris sous le titre d'Amis des Noirs même sur le territoire espagnol , il y vécut er-
et dans laquelle figuraient Mirabeau, Brissot, rant jusqu'à ce que l'extradition l'eût livré à
Condorcet, Pétion et l'abbé Grégoire, servit de la justice française. Ogé fut traîné au Cap et
ANTILLES . — HAITL 21
rôuéavec ses complices au mois de mars 179t. eurent pour instructions secrètes de prendre les
Blachelande avait alorsremplacéPeynier comme noirs sous leur tutelle officieuse. C'était la con- '

gouverneur. séquence des événemens la révolution marchait


;

Ainsi, de toutes parts, on cherchait à com- à Paris : il fallait qu^elle marchât à Saint-Domin-
primer le mouvement des esprits vers les choses gue. En vain Galbaud, gouverneur nouvelle-
nouvelles. Paris lui-même se prêtait à ces biais ment nommé voulut-il lutter contre
, la pensée
réactionnaires, et, au Heu d'une approbation et le mandat des commissaires. Sa résistance
membres de l'assemblée coloniale
éclatante, les ne servit qu'à provoquer une guerre civile , à
trouvèrent dans un rapport de Barnave le désa- l'aide de laquelle les noirs surprirent le Cap

veu complet de leurs actes et des mesures ri- français, l'incendièrent et égorgèrent tous les
goureuses contre leurs personnes. C'était là un blancs qui ne s'étaient pas réfugiés à bord des
triomphe du parti conservateur mais il coûta ;
vaisseaux.
cher et dura peu. Dans la colonie, il provoqua La seconde phase, del793àl798, embrasse
le meurtre de Mauduit, massacré par ses pro- les tentatives d'invasion
accomplies par les An-
pres soldats; à Paris, il amena la motion de glais. Saint-Domingue leur parut en effet vers
Grégoire, par laquelle les hommes de couleur ce temps une proie riche et facile; ils l'atta-

étaient reconnus citoyens français au même quèrent sur divers points s'emparèrent du môle,

titre et avec les mêmes droiJts que les blancs. Saint-Nicolas, de Jérémie du Port-au-Prince, ,

« Périssent les colonies plutôt qu'un principe! » et s'y maintinrent pendant plusieurs années.

dit l'un des membres de l'Assemblée, et le dé- Mais les efforts réunis des blancs, des noirs et
cret passa. des mulâtres , l'insuffisance des troupes d'inva-
A
peine était-il connu à Saint-Domingue, sion , les maladies, l'insalubrité du climat, ren-
qu'une double révolte y éclatait les blancs se j dirent bientôt la position insoutenable , et for-
soulevaient contre la métropole les nègres ; cèrent l'évacuation. Les généraux White , Bris-
s'insurgeaient contre les blancs. Cette seconde bane, Forbes, Simcoe et Maitland échouèrent
rébellion fut terrible elle annula la première.
; tour à tour dans une entreprise oii nos géné-
Le 23 août 1791, les noirs, agissant avec un ef- raux républicains devaient aussi user vainement
frayant accord, se révoltèrent à la fois sur quatre leur expérience et leur bravoure.
ou cinq habitations en massacrèrent les maî-
, Pendant l'occupation anglaise, le parti des
tres , et se groupèrent ensuite pour marcher noirs s'était constitué. A côté des chefs primi-
contre les autres paroisses plus voisines du .Tean- François , Biassou , Boukmant et Ri-
tifs

Cap. La guerre était aux portes de la capitale. gaud, un nouveau chef avait paru, un noir
En vain quelques planteurs essayèrent- ils de se nommé Toussaint-Louverture. Dans sa jeunesse,
défendre et de se liguer contre l'ennemi com- Toussaint, doué d'intelligence et d'activité , avait
mun. La masse des noirs insurgés augmentait à été distingué entre 300 noirs par l'intendant de
chaque seconde. Toute la campagne se couvrait l'habitation Noé. On lui avait appris à lire, à
de partis accourus des montagnes. Cinquante, écrire et à calculer. Sa condition était donc heu-
cent habitations incendiées à la fois marquaient reuse et douce quand l'insurrection éclata. Il n'y
le passage de la révolte. Le Cap trembla pour trempa point sur-le-champ il attendit que les ;

sa population ; il se fortifia , il organisa ses mi- événemens se fussent dessinés d'une manière
lices. Pendant un mois on se battit ainsi. Deux nette. Alorsdevenu lieutenant de Biassou, puis
mille blancs et dix mille insurgés périrent dans général en chef des nègres il prit un tel ascen- ,

cette première période d'hostilités. Cent quatre- dant sur eux, que le gouvernement fran-
vingts plantations de sucre , neuf cents planta- çais crut devoir se l'attacher en le confirmant
tions de café, de coton et d'indigo, furent dé- dans son grade. Tour à tour royaliste et répu-
truites. Née dans du nord, la ré-
les paroisses blicain, Toussaint resta, avant tout, chef de
volte gagna de l'ouest, et embrasa
les districts ses noirs, leur ami, leur père. Dans toutes
bientôt toute la partie française de Saint-Do- les stipulations, dans tous les traités, c'était à
mingue. eux qu'il songeait d'abord. Nulle ambition per-
Depuis lors cette guerre d'extermination , sonnelle ne venait se placer entre eux et lui; il

souvent suspendue souvent reprise , déroula , s'oublia souvent; il ne les oublia jamais. Dès que
ses diverses phases. La première aboutit à une l'évacuation des Anglais eut laissé le pays libre,
sorte de compromis avec l'insurrection triom- son premier soin fut de faire reconnaître et
phante. Un nouveau décret fut rendu le A avril proclamer l'affranchissement des hommes de
1792, et trois commissaires arrivés de France couleur puis, comprenant bien que l'indépeu-
;
22f VOYAGE EN AMERIQUE.
dance sans le travail est un droit illusoire, il di- çurent ses instructions. Ses troupes admirable-
rigea la population vers la culture des terres, ne ment organisées pour cette guerre d'embuscades
garda qu'une portion de son armée , qu'il ploya mettaient aux abois la bravoure et l'activité
à la discipline et au maniement des armes il fit ; françaises.Le siège seul de la Créte-à- Pierrot
rouvrir les églises , encouragea les théâtres, et occupa presque toute l'armée. Voyant qu'on ne
posa la première pierre d'un édifice élevé à l'in- rien par les armes
finirait Leclerc essaya de
,

dépendance du pays. Connu, respecté dans la diplomatie, maladroite d'abord, puis mieux
toute l'île, il parcourut même en triomphateur conduite et plus heureuse. On promit aux noirs
la partie espagnole cédée à la France par le une liberté et une égalité inconditionnelles on
;

traité de 1795. reçut leurs généraux à capitulation , en leur


La colonie allait renaître , colonie noire sous conservant leurs honneurs et leurs gx'ades.
lepatronage .français, quand le premier consul Christophe, Dessalines, Toussaint transigèrent
Bonaparte crut devoir poursuivre, par la voie ainsi tour à tour. La paix fut signée. Mais, dès le

des armes , une souveraineté moins nominale et lendemain, Toussaint était enlevé de sa retraite,
moins précaire. La mer étant devenue libre à la transféré à bord d'un vaisseau , conduit en

suite du traité d'Amiens, une flotte appareilla France, où il périt, en 1803 , dans les cachots
de Brest pour Saint-Domingue avec une ar- du fort de Joux.
mée de 25,000 hommes, sous les ordres du Cet odieux manque de foi, cette violation du
général Leclerc Cet armement parut, le 2 droit des gens dessillèrent les yeux des généraux

février 1802, devant la ville du Cap où com- noirs capitules ils rouvrirent la campagne, et
;

mandait le général noir Henri Christophe. Leclerc ne fut plus en état de les y suivre. Minée
Sommé de se rendre , Christophe répondit par par la chaleur et par la fièvre jaune, son armée
unrefus attaqué il évacua la ville après y avoir
; ,
s'affaiblissait chaque jour. Une foule d'officiers-

mis le feu. Les Français occupèrent des ruines. généraux avaient succombé le général en chef
;

Cependant on essayait sur Toussaint d'autres lui-même était souffrant et malade. La conquête
moyens que ceux de la violence. A bord de la de l'île devenait impossible. On tenta bien
flotte se trouvaient deux de ses fils, élevés en d'effrayer les noirs, ne pouvant les vaincre on ;

France et préparés à -leur rôle on croyait que ;


les exécuta en masse, on détacha contre eux des

leurs larmes et celles de leur mère décideraient chiens affamés , atroce moyen de destruction
Toussaint à signer au moins une neutralité com- renouvelé des premiers temps de la conquête ;

plaisante. Bonaparte lui-même s'en était mêlé ;


mais ces mesures extrêmes ne servirent qu'à
il avait écrit de sa main une lettre au général provoquer d'horribles représailles. Enfin, les
noir, lettre touchante et grave où il disait choses empirèrent à tel point, qu'il fallut quit-
entre autres -choses « Nous avons conçu pour
: ter la partie. La mort de Leclerc une nouvelle ,

vous de l'estime ; nous nous plaisons à recon- rupture entre la France et la Grande-Bretagne
naître et à proclamer les services importans des attaques hardies du général Dessalines qui
que vous avez rendus au peuple français. Si le assiégeait la ville du Cap, l'incertitude de l'ave-
drapeau national flotte à Saint-Domingue c'est , nir, l'impossibilité de recevoir des renforts,
à vous et à svos braves noirs que nous en som- tout provoqua et nécessita une évacuation. Ro-
mes redevables Souvenez - vous général , chambeau, successeur de Leclerc, capitula avec
que si vous êtes le premier de votre couleur
., Dessalines, et fut ensuite obligé de se livrer
qui ait atteint un aussi haut degré de puis- avec ses troupes et sa flotte à la merci des An-
sance , et qui se soit distingué par tant de bra- glais.
voure et de talent, vous êtes aussi devant Dieu Le 30 novembre 1803 ,
jour de l'évacuation,
et devant les hommes responsable de leur con- Saint - Domingue appartint de nouveau aux
duite. » noirs. Le général Dessalines fut nommé gouver-
Tant d'influences diverses n'ébranlèrent pas neur-général de l'île qui reprit son nom primitif
Toussaint entre les offres du premier Consul,
; d'Haïti. Cet homme, né avec des sentimens
les larmes de sa famille et l'avenir de son peuple, moins élevés que Toussaint marqua la première
,

il n'hésita pas.^ Au milieu de ces réticences et de période de son pouvoir par le plus épouvantable
ces promesses, il vit bien que. sur le drapeau massacre. Dans les premiers mois de 1804 Haïti ,

de l'armée d'invasion était écrit « Esclavage des : eut ses Vêpres siciliennes. On égorgea tous les
noirs; » il ne voulut pas que, lui vivant, celte blancs sans distinction d'âge et de sexe. A peine
devise se réalisât. Il se prépara à combattre. Les quelques prêtres et quelques médecins furent-;
généraux Christophe Dessalines et Laplume re-
, ils épargnés. Cette boucherie se prolongea pen-
"6 /' /

4 ' ''''J7<.i ,!// , '^fr/,/;i//.

_.-/^.-
ANTILLES. — HAÏTI. 23
dant mois, au bout desquels il ne i-eslait
six et plus cruel, mécontenta les siens et s'aliéna
daas le pays que des hommes de couleur et même son armée. Une conspiration militaire
quelques citoyens de TUnion américaine. Le éclata contre lui dans la premièie quinzaine d'oc-
nombre des victimes s'éleva à un chiffre inap- tobre 1820; elle se fût dénouée par un assas-
préciable. sinat, si Christophe n'eût préféré le suicide. Le
Dessalines fonda un trône sur ces cadavres. 2G octobre la partie française d'Haïti ne for-
,

Le 8 octobre 1804, couronné empereur


il fut mait plus qu'une seule république , sous la pré-
d'Haïti. Dessalines était nègre; il servait, en sidence du sage Boyer. En 1822, un coup de
1791, un autre nègre dont il prit le nom, et qu'il main lui livra la partie espagnole. Ainsi Haïti
fit son sommelier lors de son avènement à l'em- entière ne forma plus dès - lors qu'un seul Etat
pire. Une fois couronné, Dessalines afficha du dans la main d'un même chef.
faste et de la dignité. Il marchait couvert de Quand l'indépendance de l'île fut devenue
broderies il avait à sa suite un maître de danse
;
ainsi un fait accompli, le gouvernement fran-
qui ne lui épargnait pas les leçons de tenue et çais ne dédaigna plus de traiter avec Boyer.

d'allures impériales. Dessalines était actif et Depuis long-temps les Bourbons avaient cher-
,

brave ,mais sanguinaire et défiant. Quand il ne ché à obtenir la reconnaissance au moins no-
trouva plus de blancs à sacrifier, il se prit à faire minale d'une suprématie métropolitaine ; on s'é-

tuer des noirs , en commençant par ses propres tait adressé tour à tour à Pétion et à Christophe,
officiers. Ces barbaries impolitiques provoquè- puis à Boyer; tous les trois avaient refusé. Ils

rent un complot parmi ses troupes. Le 17 oc- demandaient que le point de départ fût la recon-
tobre 1806, Dessalines périt assassine. naissance du nouvel État. Le cabinet des Tuile-
Il eut pour successeur Christophe , son rival ries résistait il voulait comme fiche de conso-
; ,

et qui semblait alors désavouer les cruautés lation, qu'on lui attribuât dans le traité une sou-

de ce tyran nègre. Le nouveau souverain se veraineté extéiienre sur Haïti. M. Esmangart usa
contenta d'abord du titre de chef du gouver- son éloquence diplomatique à expliquer aux en-
nement d'Haïti. Sa puissance toutefois ne , , voyés haïtiens que cette concession était sans
fut bien établie que dans le nord de l'Ile. valeur réelle, et n'impliquait aucune réserve sé-
Le commandant du Port-au-Prince, mulâtre rieuse. L'affaire échoua pour cette fois. Elle se
nonmié Pétion, ingénieur habile et officier fort reprit d'une façon plus heureuse, en juillet 1825,
instruit , se refusa à reconnaître le nouveau ti- jiar l'entremise du baron Mackau. La Fnuice re-

tulaire , et se fit un parti puissant qui balança connut l'indépendance d'Haïti , moyennant une
le sien. Pendant cinq ans Içs deux compétiteurs indemnité de 150,000,000 de francs, payable
se disputèrent la préséance sans que la querelle en cinq termes égaux, dont le premier devait
fut vidée. Christophe avait bien le dessus ; il échoir le 31 décembre 1825. Ces conditions,
conservait toujours l'avantage sur Pétion ; mais trop onéreuses pour la nouvelle république ,
il y avait chez ce dernier tant de ressources d'o- n'ont pas été, comme on le sait, exactement
piniâtreté et de tactique, qu'il fallait recom- remplies. Cent cinquante millions, en dehors
mencer éternellement la lutte. Enfin, de gueire des charges ordinaires, étaient une dette si
lasse, les deux chefs haïtiens mirent bas les lourde qu'on aurait dû , en signant le traité
armes. Le pays souffrait de ces discordes san- craindre et prévoir ce résultat.
glantes on oublia des ambitions personnelles
; La république d'Haïti n'a, du reste, été jugée
pour songer à lui. Christophe se couronna roi de notre temps que d'une manière exclusive et
sous le nom d'Henri 1er, Pétion se fit nommer passionnée. Les uns l'ont dénigrée systémati-
président, et ces deux souverains songèrent dès- quement les autres l'ont exaltée hors de toute
;

lors à faire refleurir l'un son royaume l'autre


, , mesure. Il n'est pas jusqu'à la langue des chif-
sa république. De 1 8 1 1 à 18 1 8, on garda ainsi les fres , la statistique ,
qui ne se soit prêtée , dans
dehors de la bonne intelligence. Mais Pétion cette occasion à des mensonges de parti. Cha-
,

étant mort, et Boyer lui ayant succédé dans son que voyageur a son point de vue et ses calculs.
poste, Christophe crut l'heure venue de réali* Celui-ci parle de progression dans la population,
ser ses empiétemens. La guerre recommença de diminution. Suivant l'un, l'île est
celui-là

dans le quartier de la Grande-Anse elle fut ; merveilleusement cultivée si l'on en croit l'au-
;

heureuse pour Boyer. Sage, persévérant, habile, en jachères. La vérité est entre
tre, elle est toute

le nouveau président acheva de gagner par ses toutes ces opinions, intéressées pour la plupart.
actes ceux que ses armes n'avaient pas soumis. L'île n'est pas riche encore et ne peut pas

Christophe au contraire, chaque jour plus injuste l'être. Un pays ne supporte pas une guerre d'ex"»
24 VOYAGE EN AMERIQUE.
terminalion , il ne bouleverse pas son pacte so- ricaines, y priment les établissemens danois. Les
cial , sans que sa vie en soit
largement atteinte ; juifs y sont si nombreux qu'ils se sont bâti ré-

un sol ne change pas de maîtres, sans en être pro- cemment une synagogue.
fondément ébranlé. Des hommes nés esclaves ou Je ne restai qu'un jour à Saint-Thomas, et
façonnés à Tesclavage se réveillèrent libres un ce temps suffisait pour bien en saisir la physio-

jour. Calmes, ils regardèrent autour d'eux, ils vi- nomie active et marchande. Dès le Ô juin, un
rent des propriétés sans maîtres, des champs, des caboteur m'emportait vers la Martinique, que
maisons, des denrées , des sacs d'or et d'argent. nous aperçûmes deux jours après. De loin cette
Ils se direntCes richesses ne s'épuiseront pas.
: « île figure une sombre et affreuse montagne
Qu'est-il besoin de travailler? Travailler, c'est toute déchirée par des ravins mais peu à peu ;

l'état de l'esclave nous ne sommes plus es-


;
la verdure se détache , se' nuance , en accusant

claves. » La guerre, d'ailleurs, occupait tous ces mieux les accidens divers de sites romantiques.
bras , et tant que la terre n'était pas définitive- Nous doublâmes la pointe du Prêcheur, lon-
ment conquise, ils ne voulaient pas la remuer ;
geant une plage couverte d'habitations ici des ;

ils craignaient toujours de planter pour les au- cases champêtres là des moulins à sucre , par-
,

tres. Les idées d'ordre et de propriété , de la- tout des constructions qui promettaient une
beur opiniâtre, de perfectionnemens agricoles terre riche et populeuse. Plus loin, le fort Saint-
ne pouvaient donc s'infiltrer que peu à peu dans Pierre parut avec la ville à ses pieds , se révé-
ces populations nonchalantes par nature. En lant comme une longue ligne blanche et pres-
outre , quoique maîtres chez eux , les Haïtiens que écrasée par les hautes montagnes qui la sur-
restèrent long- temps au ban des nations euro- plombent.
péennes. Le commerce, ce corollaire de l'agri- Nulle rade n'est plus belle et plus riante que
culture, était à refaire dans leurs ports. Le calme celle de Saint-Pierre. Dans son bassin qu'en-
gouvernement de Boyer, ses tailens élevés, sa caissent des mornes massifs, glissent ou lou-
justice, sa douceur, ont déjà fermé quelques- voient d'élégantes escadres de navires , des
unes de ces plaies les autres disparaîtront avec
;
bricks europeus aux larges huniers carrés, des
le temps. Haïti traverse encore aujourd'hui une schooners élégans avec leur voilure latine, des
époque transitoire et confuse; on ne jugera que bateaux pontonnés qui rasent la côte, et de ma-
plus tard, d'une façon impartiale, ce que lui gnifiques vaisseaux de guerre noblement endor-
aura valu la conquête de son indépendance. mis sous les batteries du fort (Pl. H 1). —
^

Aujourd'hui, comme du temps du P. Labat


CHAPITRE V on peut diviser la ville en trois quartiers celui ,

ANTILLES. SAINT-THOMAS. — MARTINIQUE.



du milieu dit de Saint-Pierre celui du Mouillage
,

et celui de la Galère. Les rues de l'intérieur et


Le 3 juin, j'arrivai à
Saint-Thomas, petite des hauts quartiers sont assez calmes, et peu-
île danoise, avec 3,000 habitans au plus, mais plées seulement de marchandes négresses et mu-
importante et riche à cause de son commerce
, lâtresses (Pl. h —
3); mais celles qui longent
interlope avec les Antilles françaises, anglaises leport sont larges, riches, vivantes, encom-
et espagnoles. Saint-Thomas, privilégiée comme brées de négocians qui courent à leurs travaux
port franc, perçoit d'énormes droits de passage bordées de magasins richement fournis. Si les
sur toutes les denrées qui s'exportent ou s'im- maisons n'étaient aussi basses, le sol aussi pou-
portent par fraude dans les ports soumis à un
, dreux, le soleil aussi chaud, on pourrait, par in-
monopole européen. Les farines des États-Unis tervalles, se croire dans une de nos rues pari-
que les caboteurs vont jeter la nuit sur les siennes. Le bon ^oût de l'étalage, le luxe des
plages de la Martinique et de la Guadeloupe assortimens , la variété des enseignes , le bruit
les sucres qui s'en exportent malgré les prohibi- de la foule, le mouvement des travailleurs, inté-
tions douanières, tout vient faire échelle à Saint- ressent le regard par des scènes toujours variées.
Thomas et se grever des frais obligés d'un inter- Quoique habitué déjà à cette physionomie
médiaire onéreux. Le port de cette île, sûr, coloniale, je ne pus me défendre d'un sentiment
commode et vaste, se prête à toutes les exigences d'orgueil et de plaisir quand elle s'offrit sous
d'un grand commerce. Des navires du monde l'aspect français. Ce n'élciit plus le flegme espa-
entier y affluent et s'y croisent (Pl. HI
3). La — gnol, ni la nonchalance haïtienne, ni l'impas-
population de l'île a elle-même ce caractère de
danoise
sibilité c'était notre vivacité nationale
:

cosmopolitisme qui préside aux échanges qu'on


naturalisée sous les tropiques, notre goût, nos
y fait. Les maisons anglaises, françaises et amé- habitudes , nos mœurs, nos costumes retrouvés
f ANTILLES. 25
à mille lieues de la patrie. Après quelques mois rait passer pour une'domcsticit^ ; mais le fouet
d'absence, on ne saurait croire combien ces lui donne un caractère de martyre. Quelques
choses frappent et plaisent, avec quel charme colons y ont déjà renoncé; d'autres suivront
on revoit des objets qui gardent un parfum du cet exemple , et dans quelques années ces cor-
sol natal, avec quel clan on ressaisit des impres- rections cruelles seront tombées en désuétude.
sions que l'on croyait perdues avec lui, des ana- On s'étonnera peut-être alors de les avoir si
logies de sentimens et de formes de types et , long-temps maintenues.
d'allures, de langage et de passions. Cesplaisirs- Le sort des nègres, leur vie, leurs mœurs,
là sont des oasis sur une longue route d'autant , voilà ce qui me
préoccupa le plus vivement
plus doux qu'ils sont plus rares. dans le cours de mes promenades champêtres.
Je vis donc peu, je vis mal la Martinique, car C'est en effet ce qui frappe d'aboi'd tout nou-
, ,

je n'y étais plus en voyageur. Je jouissais; je veau débarqué. Le sentiment de l'égalité hu-
n'observais pas : j'avais cette insoucieuse apa- maine la compassion , la bienveillance pour
,

thie de l'homme qui a long -temps vécu au ce qui souffre, dominent, quoi qu'on en ait, toutes
même lieu. .J'étais créole, j'étais colon de Saint- les considérations d'existence coloniale. On re-
Pierre, connu et fêté de tous, déjà vieux cama- vient ensuite de cette première impression; onse
rade de cette jeunesse, si bonne et si liante. Voir, blase sur des tableaux chaque jour reproduits ;
observer; mais en avais-je le temps? Unepartie on trouve un moyen terme entre des opinions
de théâtre aujourd'hui, un bal demain le café, ; radicales et exclusives; mais c'est une affaire de
le billard, le jeu, des dîners, des pique-niques, raison et de calcul. Quand on arrive le cœur ,

des covu^ses en rade , il fallait suffire à tout parle seul. Aussi avouerai -je que je ne pus me
pour ne désobliger personne. J'étais vraiment défendre d'un sentiment pénible quand je vis ,

l'homme le plus affairé de la colonie. une vente publique de nègres, faite aux en-
Que de fois au moment où je méditais un
, chères par l'office d'un priseur juré. C'était à la
voyage sérieux dans le cœur de l'île, un de mes suitede la faillite d'un planteur. On vendait les
nouveaux amis ne vint - il pas traverser mes esclaves de son habitation, qui figuraient
sages combinaisons par des projets moins rai- comme actif dans les colonnes de son bilan.
sonnables Un jour il fallait courir avec lui dans
! « Trois cents piastres le nègre! » disait le crieur.

les réunions de femmes de couleur. Là, étendue Et le sujet posé devant les chalands subissait
sur son canapé de bambou, rieuse et spirituelle, l'examen le plus scrupuleux. Un cheval amené
une mulâtresse faisait les honneurs d'ini salon au marché par des maquignons n'aurait pas été
où se pressaient les négocians de la ville. Que l'objetde plus de défiance. Celui-ci lui ouvrait
de coquetterie, que de grâces dans ces femmes, la bouche pour compter ses dents; celui-làse
blanches comme des créoles, coiffées du ma- baissait pour inspecter ses pieds, ses jambes,
dras aux vives teintes voilant à peine sous une
, ses cuisses et son buste cherchant à s'assurer
,

robe de mousseline leurs formes jeunes et gra- qu'on ne lui dissimulait rien ni varices ni her-
,

cieuses (Pl. III — 2) ! nies (Pl. II —4 )• Les femmes elles-mêmes se


Un autre jour on arrangeait pour moi une mêlaient de cette inspection, et les petits en-
partie de campagne , mais si bruyante et si dis- fans venaient apprendre quel cas ils devaient
sipée, qu'il était impossible de se recueillir pour fairede créatures ainsi marchandées.
classer les choses que l'on voyait. Au fond, la Une fois répartis dans les habitations, ces

culture ne différait pas à la Martinique de ceque nègres y mènent une vie douce et tranquille. Si
j'avaisremarqué à la Havane la végétation, le sol ; l'humanité manquait aux planteurs, l'intérêt seul
y étaient à peu près les mêmes. Des champs de leur conseillerait de soigner une chose qui est
cannes à sucre entrecoupés de caféieries occu- devenue leur propriété. Il donc rare que la
est

paient la majeure partie du terrain. Du reste, misère atteigne les esclaves. Dans leurs heures
un air d'aisance et d'activité témoignait que ces libres, ils cultivent quelques petits morceaux de
cultures étaient heureuses et productives. Les nè- terrain pour leur propre compte et se font une ,

gres qui passaient avaient la physionomie ou- épargne qui leur appartient. Des hommes labo-
verte, la figure pleine, l'œil vif, les formes ro- rieux ont ainsi gagné leur rançon en fort peu
bustes. Sans les sillons du rotin qui zébraient d'années. Sur les habitations, chaque ménage
leurs épaules, on eût pu croire ces hommes nègre a sa case plus ou moins ornée, suivant
plus heureux que nos serviteurs européens ;
que l'esclave est plus ou moins riche, plus ou
mais ce stigmate saignant de l'esclavage révol- moins industrieux. Je visitai cinq ou six de ces
tait le cœur. L'esclavage, sans le fouet, pour- réduits dont le moindre valait nos chaumières
,

Am. 4
2G VOYAGE EN AMÉRIQUE.
d'Europe. Des poules, des cochons vaguaient lens, légers, prodigues. Le créole de la Marti-
devant la porte, et de petits enclos, plantés de nique et des Antilles en général a tous les dé-
légumes, leur servaient d'attenances (Pl.III 1). — fauts et toutes les qualités des races nées sous les

Une pareille aisance échoit rarement, il est zones ardentes. Passionné pour le bien comme
vrai, à de simples travailleurs; elle est le lot des pour le mal, vif, présomptueux, hospitalier,
nègres qui exercent un métier, des charpen- inconstant, débauché, doué de poésie et d'in-
tiei's, des maçons, des serruriers, des tonne- telligence, il abuse sans jouir, il se blase de
liers, des rafflneurs puis encore de ceux que
; bonne heure, gaspillant tout, croyances et illu-
leur figure ou leur intelligence destine à des ser- sions. Quoique pâle et brun, son visage est
vices d'intérieur et qui sont dans la maison du généralement beau, expressif, d'un caractère
maître à de valets de chambre, de cuisi-
titre hardi sa taille est gracieuse son air élégant et
; ,

niers de cochers, de sommeliers. Ainsi T escla-


, noble. Les femmes sont à l'unisson des hommes.
vage lui-même admet des nuances dans les con- Pâles et incolores elles rachètent cela par
,

ditions, et des privilèges dans l'obéissance. un laisser-aller parfait, par des traits spirituels
Le gros des nègres est appelé au travail dès et doux par une taille ravissante de sou-
,

six heures du matin par la cloche de l'habita- plesse. Chez elles le premier abord est froid;
tion. Chaque travailleur prend alors sa longue mais elles montrent ensuite de l'abandon et
pioche et se dirige vers le champ en culture sous du naturel. Rien ne saurait rendre la mollesse
la conduite de deux intendans européens ou onduleuse de leur pose quand couchées sur , ,

créoles. Arrivés sur le terrain, les noirs s'ali- un sofa et entourées d'esclaves attentives , elles
gnent en longues files, et frappent leur coup semblent éviter d'un mot ou d'un
la fatigue
presque à l'unisson, en chantant un de ces re- geste et ne ramasseraient pas un mouchoir
,

frains du Congo si mélancoliques et si doux tombé à leurs pieds. Délicieuses créatures, qu'on
(Pl.III —
4). Les intendans les surveillent, dirait toutes nées pour être reines Le soir pour- I

appuyés sur le manche d'un long fouet dont ils tant quand la bougie étincelle, quand l'orchestre
se servent de temps à autre pour les exciter au niarque le temps pressé d'une valse , il faut les
travail. A onze heures la cloche sonne le
, voir s'élancer fortes et légères, ne demandant
dîner, qui se compose de manioc et de bananes, merci à aucun danseur.
quelquefois de poisson et de porc salé. Ce re- Au milieu de cette population de sybarites
pas dure une heure, puis le travail recommence je ne pensais plus qu'aux fêtes et aux plaisirs.
pour ne cesser qu'à six heures du soir. Saint-Pierre était devenu pour moi une sorte de
Ces nègres sont bons en général, doux et Capoue. A peine avais-je eu le temps d'aller
patiens mais vindicatifs , dissimulés et enclins à
, voir le Fort-Roval, capitale et chef-lieu militaire
la paresse. Tous de race africaine , ils se divi- de la colonie, ville de 12,000 âmes, plus offi-
sent cependant en' noirs indigènes et en noirs cielle mais moins gaie que Saint-Pierre. Là ré-
,

nouvellement arrivés de la côte de Guinée. Ces sidaient le gouverneur et les autorités sous ses
derniers sont bien moins estimés que les autres, ordres. Je vis tout rapidement, les casernes, l'é-
et, même entre noirs, on leur donne le surnom glise l'arsenal
, les prisons , les rues tirées au
,

de nègres d'eau salée. Arrivés sur les habitations, cordeau, la belle promenade des Savanes. Je
ils contractent entre eux des mariages volon- poussai aussi jusqu'au Lamantin, bourg inté-
taires, et gardent presque toujours la foi pro- rieur, célèbie par le commerce de détail qu'y
mise. Le défaut le plus commun et le plus fatal entretiennent les habitations voisines. J'y arrivai
à celte race est son goût immodéré pour les un dimanche, jour de marché, au moment oii
boissons spiritueuses. les nègres venaient échanger les denrées, ré-
Ces nègres forment la partie la plus nom- sultat hebdomadaire de leur travail libre. C'était
breuse de la population. La Martinique compte un spectacle bizarre et curieux. Ici un robuste
plus de 80,000 esclaves. La population libre, qui commandeur une charge
s'avançait enterré sous
va à 29,000 âmes, se compose de deux autres de végétaux, sorte de jardin ambulant qu'il
races, les blancs et les hommes de couleur, voulait convertir en toiles et en madras. Là une
presque égaux aujourd'hui devant la loi, mais jeune négresse proposait des ananas et des
séparés par de profondes nuances sociales. Les ignames contre des grains de verre; ailleurs
blancs se subdivisent eux-mêmes en Européens la métisse étalait un pain de sucre, produit
et créoles; les premiers accourus de loin pour d'un commerce suspect et frauduleux. Le bruit
faire fortune, actifs, remuans, intéressés; les de ces voix le mouvement de ces denrées trou-
,

autres presque tous nés dans l'aisance, iudo- blaient la vue et fatiguaient les oreilles.
/... ,/, ^ ;.^.,v..,.

^.^:^,4 ,/. ^.^y;f. „„,„, .,/:,.

K,/.,..,.„ y,/.
ANTILLES. 27
mes nouveaux amis, je serais
Si j'avais écouté maintient dans cet archipel malgré les attaques
resté éternellement leur hôte. Arrivé depuis furieuses des Caraïbes , et finit par assurer à
quinze jours, j'avais, à diverses reprises, pré- la France la possession tranquille de ces îles.
paré mon départ sans qu'il me fut possible de Ces Caraïbes, habitans primitifs des Antilles du
le réaliser. Quelque joyeuse ruse dtîjouait tou- Vent, sont une race curieuse à étudier. Long-
jours mes plans. Les navires sur lesquels j'arrê- temps on la crut éteinte et, en effet, elle n'existe
;

tais monpassage semblaient conspirer contre plus dans l'archipel mais les travaux récens de
;

moi; Us partaient sans me prévenir. Enfin, quelques voyageurs ont établi d'une façon incon-
ayant trouvé un bon Hollandais inaccessible aux testable que les Indiens des Guyanes n'étaient pas \
mauvaises plaisanteries je" fis porter mes malles autre chose que les descendans dégénérés des
à son bord, et le 24 juin nous appareillâmes pour Caraïbes. A l'époque de la découverte, ces peu- '

Cayenne. On m'attendait le même soir dans un plades occupaient le long demi-cercle d'îles qui
banquet de francs-macons. part de la Trinité pour aboutir à Porto-Rico.
Voir trois îles parmi les Antilles, c'était faire C'était des hommes sauvages et belliqueux, re-
assez pour elles. Je ne les regardais que comme doutés dans les îles sous le Vent, où ils portaient
le péristylede l'Amérique elles étaient pour moi
: souvent la guerre. Chasseurs infatigables et
comme la préface d'un long et sérieux ouvrage. pêcheurs agiles ils semblaient dédaigner la vie
,

Débarqué à la Guyane, je mettais le pied sur le agricole et industrielle ils avaient la peau d'un
:

continent que je ne devais plus quitter jusqu'à jaune clair,yeux petits et noirs, les dents
les
monretour en France. Ce n'estpas que je regret- blanches, les cheveux plats etluisans, mais point
tasse des colonies florissantes et belles comme la de barbe ni de poils sur le corps. Pour se ga-
Jamaïque et Porto-Rico, mais ces îles demi-euro- rantir di's insectes, ils s'enduisaient le coi-ps de
péennes, demi-créoles, n'avaient pas une phy- plusieurs couches de roucou. Les hommes étaient
sionomie bien distincte de celles que j'avais visi- tous guerriers; les femmes devaient songer et
tées. Quelques bonnes notions recueillies sur pourvoir seules aux besoins de la famille. Du
la route me paraissaient d'ailleurs devoir sup- reste, leurs tribus ne semblaient soumises à au-
pléer amplement à cette lacune de mon itiné- cune forme de gouvernement; les naturels vi-
raire. vaient égaux, réunis en familles, et groupés dans
CHAPITRE VI. des hameaux qu'ils nommaient cflTi^tf^^. En temps
de guen^e , les guerriers élisaient un grand capi-
GEOGRAPHIE.
pendant toute sa vie.
taine, qui conservait ce titre
Les Antilles sont situées dans l'Océan-Atlan- Quant aux fonctions religieuses, il ne semble pas
tique, depuis le 10° jusqu'au 2'i° de lat. N., et qu'il y en eût aucune chez eux; ils n'avaient ni
entre le 62° et le 83° de long. O., méridien de temples ni cérémonies ; ils se bornaient à recon-
Paris. La surface entière de l'archipel renferme naître les deux principes du bien et du mal leurs -,

près de 8,300 lieues carrées de 20 lieues au degré. boijè<i, magiciens, évoquaient le bon esprit (cha-
On a écrit de longues et belles pages sur la for- cun avait le sien) qui chassait le mabouya ou
mation de ces terres. Quelques savans y ont vu mauvais esprit.
les crêtes d'un continent submergé ; d'autres une Il faut croire que les Caraïbes étaient un peu-

suite de créations volcaniques. Nous ne hasar- ple susceptible d'un haut degré de civilisation.
derons pas une hypothèse entre ces opinions Leur langue était harmonieuse et riche , leur
fort hypothétiques eUes-mêmes. maintien noble et fier. Mais les Espagnols de
Lors de
conquête, les Espagnols divi-
la Colomb n'avaient à leur offrir que l'esclavage;
sèrent ce vaste archipel en deux parties bien ils aimèrent mieux périr que d'accepter un tel

distinctes : les îles du Vent et les îles sous le sort. Peu à peu cette race a donc délaissé les An-
Vent; les Petites -Antilles ou les Grandes- An- tilles où régnaient les Européens; elle s'est réfu-
tilles. giée sur le continent, promenant ses carbets
L'histoire des Grandes-Antilles est celle de nomades le long des fleuves et des rivières de
Cuba et de Saint-Domingue ; celle des Petites- l'Amérique équatoriale.
Antilles a d'autres incidens. On y voit, en 1625, Tels étaient les premiers habitans des Petites-
un Normand, le capitaine Dernambuc, qui Antilles, possesseurs d'un territoire fécond, bai-
aborde à Saint-Christop)ie, la partage avec les gné par des mers poissonneuses. Ce territoire
Anglais, puis fonde une colonie à la Martinique fut bientôt divisé entre les diverses puissances
pendant que son lieutenant Lolive occupe la européennes. Les gouvernemens et les aventu-
Guadaloupe. Après lui arrive Poincy, qui se riers s'y précipitèrent à l'envi ; chacun voulut
28 VOYAGE EN AMERIQUE.
avoir son lot dans la curée. Il serait trop long
sidences des Antilles , avec des monumens cu-
rieux et des forts inexpugnables.
de raconter comment et combien de fois ces
possessions diverses changèrent de mains. C'est
Les Anglais ont encore les Lucayes, compo-
sées de six cent cinquante îlots et de quatorze
assez de déterminer leur état actuel.
Les Antilles peuvent se diviser en Antilles îles, dont Nassau seule est à citer; Antigoa,
françaises, anglaises, espagnoles, danoises, sué-
dont John's-Town, est une ville po-
la capitale,

doises, et en Antilles indépendantes.


puleuse, belle et forte; Saim-Christophe , pre-
Des Antilles françaises, on a cité la Martini- mier établissement anglais dans les Antilles ;

que. Il ne reste plus à nommer que la Guade- Mont-Seruat et Nevis, Barboude et AiNcunxE, les
loupe et les îlots qui en dépendent. Vierges, la Dominique, long-temps française,
La Guadeloupe est divisée en deux parties, la ainsi que le dit le nom du chef-lieu Roseau
;

Grande-Terre, nom générique donné à toute por- '


Sainte-Lucie, française jadis comme la précé-

tion d'île située au vent, et la Basse-Terre, iiom 1 dente ; Grenade, Tabago, et enfin
Saint-Vincent ,

qui s'applique à la portion située sous le vent.


LA Trinité ,
que les Anglais ont enlevée à l'Es-
|

Cette dénomination est vicieuse, car la Grande-


pagne , et dont ils ont débaptisé la capitale
Terre est la plus petite des deux, et la Basse- Puerto-Espana, pour en faire Spanish-Town
ville pourvue de beaux chantiers et centre d'un
Terre est la plus haute. Mais l'usage a con-
florissant commerce.
sacré le mot.
La Guadeloupe a deux villes principales: la Après Cuba, dont il a été question, l'Espagne
Basse-Terre, résidence du gouverneur colonial, possède encore une île importante et riche ,
de la cour royale et du tribunal de première Porto - Rico. Sur une échelle moindre son ,

instance. Sa mauvaise rade foraine a,empêché commerce et son agriculture ont suivi égale-
de tout temps son commerce de s'accroître et sa ment un mouvement progressif. Sa population
population de grandir. Elle n'a que 9,000 âmes. en 1778, était de 80,000 âmes. On y compte
La Pointe-à-Pitre en a 16,000. Située à Tem- aujourd'hui 290,000 âmes, dont 28,000 seu-
bouchure du canal qui sépare les deux moitiés lement sont esclaves. La capitale de l'île
d'île , la Pointe-à-Pitre est un port florissant San-Juan de Porto -Rico, est bâtie sur une
et riche elle rivalise avec Saint- Pierre, métro-
;
presqu'île de la côte septentrionale, et dans le
pole commerciale de la Martinique. centre d'une vaste baie. C'est une ville forte et
Les Antilles anglaises sont bien plus vastes et riche, avec 30,000 âmes environ dépopulation.
bien plus importantes. En première ligne figure Puis viennent San-German, bâtie en 1511, et
LA Jamaïque, la plus grande île de cet archipel, Mayaguez, bourgade célèbre par la descente con-
après Cuba et Haïti , longue de cent- soixante temporaine de l'aventurier Ducoudray.
milles sur quarante-cinq de large, et contenant Les Antilles contiennent encore, pour les Da-
quatre mille acres de terrain. La Jamaïque a plu- nois CiiRisTiANSTED et Saint-Tiiomas pour les
,
;

sieurs villes importantes Kingston d'abord , : , Suédois, GusTAviA dans l'île de Saint-Barthé-
biitiesur la côte méridionale de Tîle, au fond lémy; enfin, pour les Hollandais, le gouverne-
d'une baie magnifique défendue par deux forts. ment de Curaçao et sa capitale Willemstadt.
C'est une ville d'une belle apparence, avec des Quant à la partie de cet archipel indépendante
rues droites et larges, des maisons élégantes et de tout patronage européen, elle se borne à
bien bâties. On peut l'appeler l'entrepôt général Haïti qui a été mentionné à part.
de l'Amérique anglaise. Elle est le centre d'un Cette vaste aggrégation d'îles situées dans la
commerce inmiense. Sa population n'est pour- même zone jouit à peu près de la même tempé-
tant que de 33,000 habiians. Ensuite viennent, rature. Deux saisons seules s'y partagent l'an-
Spanish-Town intéressante par son antiquité,
, née, l'été et l'hivernage; l'une est une saison
et résidence du gouverneur colonial puis Port- ;
sèche qui se prolonge pendant neuf mois; l'autre
Royal qui aune population de 15,000 âmes;
,
une saison pluvieuse qui dure trois mois seu-
Montego-Bay ; enfin Balize , ville nouvelle, lement. Cette alternative d'humidité persistante
dépendance de la Jamaïque , située dans le Yu- et de chaleurs intolérables semble être l'un des
calan sur le territoire mexicain. motifs de ces épidémies terribles qui frappent les
Après la Jamaïque , il faut nommer les Bar- Européens. L'éternelle brise aUsée qui souffle du
BADEs , autrefois si florissantes , mais ravagées N. à l'E. pendant les douze mois de l'année ne
récemment par un ouragan terrible, qui y causa suffit pas pour assainir complètement ces terres

un dommage évalué à dix millions de piastres. noyées par la pluie et secouées par l'ouragan.
Là se trouve Bridgetown, une des plus jolies ré- Plus forte que ces tourmentes; la végétation
GUYANE FRANÇAISE. ^9

des Antilles s'offre sous des couleui's riches et l'ancienne ville, renfermée dans l'enceinte des
belles. Jamais elle ne s'arrête les fleurs s'ou-
: remparts, demi-ruinée; l'autre, la nou-
sale, à

vrent sur le même arbre où pend le fruit mûr. velle ville, bieii bâtie et offrant quelques édi-
,

Le fig^uier porte des produits exquis le jaquier ;


fices remarquables l'église , les entrepôts et
,

le sapotillier, l'acajou à pomme, l'ananas épi- plusieurs maisons de négocians. Au-dedans des
neux, croissent dans la plaine et sur le versant remparts, on trouve le palais du gouvernement

des coteaux des plantes potagères d'Europe y


;
maison des Jésuites, qui occupent
et la ci-devant

viennent à souhait auprès du chou caraïbe fort deux faces opposées de la place d'armes.
estimé des naturels. Débarqué sur une espèce de pont- volant, je
Dans les autres règnes , les richesses ne sont traversai cette place ; elle est magnifique, vaste,
pas moins variées. Des mines de toutes; sortes bordée d'une double allée d'orangers sm' lesquels
des oiseaux, des quadrupèdes, des poissons, des viennent se percher les plus gracieux colibris
mollusques, des zoophytes, des insectes sans que l'on puisse voir. Arrivé dans la cité nou-
nombre, composent la nomenclature scientifique velle, j'y trouvai des rues coupées à angle droit

de cet archipel. et presque toutes pavées. Centre du commerce


de toute la Guyane française située à l'entrée ,

CHAPITRE VII. d'un fleuve, Cayenne a su attirer une grande


partie des richesses de la colonie elle a plutôt ;
GUYANE FRANÇAISE. CAYENNE.
cherché à bâtir qu'à défricher elle a cédé à la ;

nous avions
Partis de Saint-Pierre le 24 juin, passion du luxe avant de savoir si le nécessaire
lendemain la Barbade, et, le 30, un chan-
vii le ne lui manquera point.
gement dans la couleur des eaux nous apprit Quand je regardai autour de moi, je ne crus
que nous étions par le travers des bouches de pas avoir quitté les Antilles. C'était le même
rOrénoque. Là, au lieu de rester transparente et mélange de population de couleur et de popu-
blanche, la mer avait pris une teinte roussâtrc lation blanche seulement à Cayenne les escla-
;

et hmoneuse. A diverses reprises, notre capi- ves noirs marchaient moins couverts que dans
taine hollandais jeta l'ancre, et trouva de vhigt- l'archipel américain. Les hommes ne portaient
cinq à vingt brasses de fond. qu'un langouti ou caliinhé, à peine suffisant pour
Le 1" juillet, nous aperçûmes le Mont-Maillet, cacher les parties naturelles. Les femmes allaient
plateau couvert de grands arbres, seule recon- la poitrine nue, avec une simple jupe attachée
naissance apparente au milieu de ces terres au-dessus des reins. Un petit nombre y ajoutait
basses et noyées; ensuite parut le cap Cachi- une chemisette qui leur couvrait le ventre. A
pour, qui pousse sa pointe au large, puis le cap la suite de cette brassière était roulé un pagne
d'Orange, l'une des têtes avancées que forme, qu'elles nomment camisa.
en se jetant dans la mer, la rivière de l'Oya- Ces indigènes font partie des tribus d'Indiens
pock. Quand ce promontoire fut doublé, nous fixées dans le voisinage. Ils parlent assez fré-
ralliâmes la terre pour reconnaître le mont quemment un français corrompu, tutoyant tout
Lucas, grand rocher coupé à pic du côté de la le monde et donnant à chaque créole qu'ils
,

mer. Enfin après avoir évité l'écueil du Grand-


,*
rencontrent le nom de banare (ami).
Connétable nous découvrhnes la côte élevée de
, Observant toutes ces choses sur ma route
Remire, à laquelle Cayenne est comme adossée. j'arrivai au logis d'un négociant européen à qui
Quant à la ville elle-même située au bord , j'étais recommandé. Il m'accueillit avec une cor-
de la mer, dans une petite île qu'un canal étroit dialité parfaite, et me présenta à sa femme, jolie
sépare du continent, il est impossible de l'aper- et spirituelle créole. Je n'avais que peu de jours
cevoir du large. Ce n'est qu'après avoir gagné à passer dans la ville ; il fut décidé que je serais
un peu de chemin, qu'on dislingue sur un se- l'hôte de la maison.
cond plan, et au milieu d'une grande savane, Quand on m'introduisit dans la plus grande
de longues files de maisons tirées au cordeau, pièce du logis le salon sans doute ce ne fut
, ,

tandis que sur le premier plan se dresse un


, , pas pour moi une surprise médiocre que d'y
fort en teri'e flanqué d'assez mauvais remparts voir figurer deux hamacs accrochés au plafond.
(Pl. IV — 1). La physionomie générale de la con- Il est vrai que c'était deux meubles du travail

trée n'a rien qui repose le regard et qui lui sou- le plus fini et le plus curieux, vrais hamacs
rie. De vastes marécages semblent fonner une indiens, dont le luxe augmentait le prix. Tous
ceinture autour des constructions bâties sur la les deux pendaient en guirlande comme des
plage. La ville se coupe eu deux moitiés : l'une, escarpolettes. A l'aspect de ces Jiis mobiles
30 VOYAGE EN AMÉRIQUE.
je témoignai quelque surprise. Mon hôtesse Le terrain y est bas , noyé , couvert de bosquets
s'en aperçut. « Ce meuble vous étonne dit- , de palétuviers, parsemé de collines riantes et
elle en montrant le plus élégant des deux ils ; vertes. Quoique sablonneux, le sol offre à
sont d'usage ici ce sont nos berceaux dans
;
la surface une croûte noirâtre, qui est rem-
les jours de chaleur. Voici le mien.» Et elle placée par une terre rouge à deux pieds de pro-
sauta lestement dans le hamac; puis, étendue à fondeur. Le café, la canne à sucre, l'indigo, le

moitié, avec une jambe pendante, elle imprima à maïs, le manioc, réussissent indistinctement dans
sa couche un mouvement oscillatoire , dont la ces plaines. Pendant la saison des pluies, se
prolongation devait provoquer le sommeil. On forment des pâturages qui se fanent et meurent
eût dit une sylphide balancée dans son écharpe avec la sécheresse.
flottante, ou plutôt une de ces femmes indiennes Ce petit territoire de Cayenne, d'une occu-
comme les forêts voisines en recèlent tant, pation onéreuse pour la France, demanderait à
au milieu de ces ménages nomades qui suspen- être évacué sur-le-champ, si l'espoir de coloni-
dent leur lit chaque soir aux vieux arbres de la sations nouvelles sur la terre-ferme n'offrait une
Guyane centrale. perspective de futures indemnités. Les solitudes
Après plusieurs heures de douce causerie de la Guyane, forêts touffues où l'homme ne
,

on se mit à table et quelques Européens sur-


, trouve un passage qu'avec la hache, offrent sur
vinrent comme convives. Evidemment j'allais tous les points de magnifiques bois de construc-
payer mon écot en nouvelles de France il fal- ; tion que des rivières rapides et nombreuses
lait leur dire ce qui se passait dans cette terre pourraient faire descendre jusqu'à la mer. Dans
qu'ils ne pouvaient oublier. Je m'exécutai de ce pays tout est fleuves et bois. Qn y trouve de
mon mieux, et mon succès fut immense. Les ces colosses de végétation dont les proportions
moindres détails étaient des choses précieuses épouvantent, et que les Anglais ont déjà su uti-
pour CCS pauvres exilés, perdus dans les maré- liser pour leur marine. On y rencontre tant
cages de la Guyane ne sachant que ce que leur
, d'espèces d'arbres utiles, que M. Noyer en élève
jettent, par grâce, des capitaines marchands la nomenclature au chiffre de deux cent cin-
plus occupés de leurs affaires que de petites his- quante-neuf. L'Oyapock, l'Approuague, l'Oyac,
toriettes. leKourou, le Sinnamary, le Maroni, le fleuve du
Après le dîner, la société tout entière voulut Cap-Nord, baignent cette étendue de terrain, et
me servir de guide pour une promenade dans en font comme un vaste lac semé d^iles im-
la ville. On se rendit au jardin botanique, pépi- menses. Que de richesses dorment dans cet es-
nière où ont été naturalisées quelques plantes pace Quel sol fécond doit être celui qui nour-
!

d'Asie et d'Europe. Presque tous ces essais ont rit de tels rameaux , et pousse vers le ciel des

été heureux. L'arbre à thé seul n'y a pu réussir cimes si belles! Que la hache ou le feu dé-
comme au Brésil. Dans cette dernière localité il blaient cette Guyane, et sans doute des mer-
en existe déjà une fort belle plantation , tan- veilles naîtront dans son sein. Ce n'est pas que
dis que tous les sujets confiés au sol de la des expériences n'aient été faites ; mais , basées
Guyane ont graduellement dépéri. Vingt-sept sur une échelle trop minime, elles ont dû abou-
Chinois amenés de Manille pour diriger cette
, tir à des avortemens. Les postes d'A'pprouague,

culture, n'ont pas mieux prospéré que leurs d'Oyapock et de Kourou, ont pourtant servi à
arbres ; ils sont tous morts successivement. livrer quelques terres à la culture. Des dessé-
Ce premier jour avait été donné à mes hôtes ;
chemens s'y poursuivent encore , et donneront
- ceux qui suivirent furent consacrés à des études tôt ou tard, à la patience humaine, gain de cause
sérieuses. Je vis mieux la ville, je parcourus les contre la nature.
environs je préludai par un examen de dé-
; , L'exploitation agricole<lu territoire de Cayenne
tail à un travail d'ensemble sur la Guyane
, rappelle celle des Antilles françaises. Une ha-
française et sur les Guy ânes en général. bitation s'y compose ô^'un assez grand nombre
L'île de Cayenne forme à elle seule presque de bâtimens. On se sert pour les construire
tout le territçire de la colonie de ce nom. En de deux mauvaises espèces de pierres, mêlées
des temps pkis reculés, elle a sans doute adhéré avec des briques passables mais le plâtre y est
;

au continent dont un petit bras de fleuve la sé- inconnu. Toute la charpente est en fort beau
pare. Elle est fermée au nord par la mer, et bois, très -commun aux environs. Quant à
dans le reste de sa circonférence par les rivières la chaux, elle se fabrique avec des coquillages
d'Oyac, de Cayenne et d'Oyapock. On lui donne marips. La maison du planteur n'a guère plus
cinq à six lieues de longueur sur trois de large. d'un étage, avec un rez-dc-chaussce gaini de;
X-v .^Mr.niiiirs j2^.
GUYANE FRANÇAISE. 31
galeries extérieures, péristyle où les colons se En peu de jours j'eus visité la zone circons-
promènent dans les jours chauds ou pluvieux. crite des cultures qui entourent Cayenne. Tout
La cuisine le magasin à vivres, la case à cas-
, le travail des plantations, la nature des pro-
save, la buanderie, sont autant de bâtimens duits , leur préparation, étaient à peu près ce
spéciaux à la proxmiité du bâtiment principal. que j'avais vu ailleurs. J'assistai à la manipu-
Ensuite s'échelonnent les cases à nègres longues lation du manioc, produit d'un arbrisseau à la
de trente-six pieds environ sur douze de large. tige noueuse , dont les feuilles sont d'un vert
On les aligne sur deux files, séparées par un in- obscur en dessus, d'un vert glauque par des-
tervalle de vingt pieds. Au-delà des cases sont sous. Des noirs râpèrent devant moi les racines,
le moulin à sucre, la case à bagassc la distille- , puis les pressèrent pour les convertir en couac
rie, la roucouerie, l'indigoterie, ateliers des nè- ou farine ou en cassave, produit préféré par les
,

gres > et placés à la porte de leurs demeures. créoles. Je vis apprêter encore l'aouara, fruit
Une habitation forme ainsi un hameau, avec d'un fort beau rouge que porte une sorte de
cinquante , soixante , cent cases attenantes au palmier prospérant sur les grèves. Je suivis les
logis du maître, et bâties à peu près sur le inêlne travaux de récolte et de fabrication pour le
plan. café, le coton, le sucre et l'indigo, denrées qui
réginie des noirs y est presque le même
Le se retrouvent dans diverses possessions colo-
qu'aux Antilles : seulement, au milieu des tra- niales, et qui sont peut-être mieux traitées ail-
vaux de défrichement que nécessite l'état du leurs mais une industrie spéciale à la Guyane
;

terrain les esclaves de Cayenne sont sujets


, est celle du roucou , qu'on y l'abrique en qualité
à plus de maladies, et subissent une mortalité bien supérieure.
plus grande. Parmi les fléaux du pays il faut, ,
L'arbrisseau qui le donne était déjà connu
en première ligne citer le pian sorte de mal
, , des sauvages , à cause de ses qualités tincto-
vénérien importé , dit-on , de la côte d'Aflique, riales. On a dit comment lesCaraïbes, peuples
et qui pardonne rarement à ceux qu'il atteint. primitifs des Antilles, et encore aujourd'hui
Il se révèle extérieurement par une gangrène sè- indigènes de la Guyane, préservaient leur chair
che qui détermine des douleurs cuisantes et de la piqûre des insectes, au moyen de fortes
continuelles. couches de roucou. Malgré cette tradition histo-
La chique, la carapate, et d'autres insectes rique, il ne semble pas qu'on ait retrouvé le
sont aussi des fléaux auxquels les noirs ne peu- roucou ni dans les Antilles ni dans la Guyane, et
vent opposer que la résignation et la patience. quelques naturalistes le croient originaire du
Leur nudité les laisse à la merci de ces animaux Bi'ésil.Le roucou est un grand arbuste , avec des
rongeurs. Le ver macaque les poursuit aussi; feuilles cordiformes, des fleurs polyadelphes et

gros comme un tuyau de plume, il naît sous la pendantes en bouquets roses. Son fruit, qui par-
peau, s'y développe et croît jusqu'à ce qu'on vient à la grosseur d'une châtaigne, est rou-
puisse l'extraire. Le ver de Guinée est plus dan- geâtre , composé de deux valvules aux épines
gereux encore; mais il n'attaque guère, à ce moelleuses, et tapissées d'une membrane qui re-
qu'il paraît, que les esclaves nouvellement ar- cèle la graine colorante.
rivés d'Afrique c'est un ver longitudinal , qui,
: La récolte du roucou se fait deux mois environ
délié comme un fil, acquiert parfois jusqu'à six après que la graine a été semée. Dès ce moment
aunes de développement. incommodités Ces on peut faire deux récoltes par année. La ré-
nombreuses ne sont rien toutefois auprès d'un colte d'hiver est la plus abondante des deux.
mal terrible qui frappe comme la foudre et mois- Une fois épluché et pilé, le roucou est jeté dans
sonne les naturels par centaines : ce mal est le une auge de bois pleine d'eau. Il y trempe six
tétanos. A une époque où les défrichemens n'a- jours; après quoi on le tamise pour le faire
vaient pas encore assaini la contrée, les trois bouillir ensuite dans de grandes chaudières.
quarts environ des nègres employés à la culture C'est le précipité de cette ébullition étendu et
succombaient après quelques années de séjour. refroidi, qui s'exporte en Europe, et nous donne
Le malade était emporté en peu d'heures. -Ses l'article de teinture qui sert à des fabrications si

mâchoires se serraient, ses extrémités deve- importantes et si diverses. Le roucou de bonne


naient raides il expirait dans un tressaillement
; qualité a une couleur de feu, plus vive intérieu-
convulsif. Les enfans, surtout, mouraient par rement qu'extérieurement; il a une consistance
centaines. Aujourd'hui , cette mortalité n'est telle qu'un corps dur, même doué de quelque
plus dans les mêmes proportions. De prompts force, n'y pénètre pas.
secours ari'êtent le mal des son origine. wSachani quel désir j'avais de voir des pays
32 VOYAGE EN AMERIQUE.
où rien ne un que
lac encaissé dans les terres. C'est à ce site
nouveaux pour un Européen , et
civilisation envahis- se rattache l'épisode raconté par Malouet or- ,
trahit le passage de notre
une surprise. Il donnateur de la colonie. Sur un îlot que baigne
sante, mon hôte me ménageait
ori^anisé pour moi une excursion de ri- l'écume de la cascade, il trouva, en 1776, un
avait
à cette époque de l'année un vieil invalide de Louis XIV qui s'y était retiré
vière , difficile ,

le plus grand après la bataille de Malplaquet. Cet homme avait


Yoyage dans le Haut-Oyapock ,

de la Guyane française après le Ma- alors cent dix ans. Depuis quarante ans il vivait ,
cours d'eau
le lendemain une dans ce désert. Aveugle et nu, avec un visage dé-
roni. Tout était prêt pour ;

crépit, mais des jambes et des bras jeunes encore,


petite goélette devait me conduire d'abord à
l'invalide se nourrissait de sa pêche et des pro-
l'Approuague, puis à l'embouchure de l'Oya-
duits d'un petitjardin, seul reste d'une plantation
pock. Je m'embarquai le 5 juillet, et, malgré
quelques retards de navigation, je me trouvai plus considérable. De trente esclaves qu'il avait
C'est là que l'Oya- eus, ne lui restait plus alors que deux vieilles
le 10 à l'entrée du fleuve.
il

pock, se jetant dans la mer, donne son nom à


négresses qui l'aidaient et le servaient. Du reste
content de peu depuis
une vaste baie dont le cap d'Orange forme la , ce vieillard n'avait ,

limite S. S. E., et la montagne d'Argent la li-


vingt ans , ni mangé de pain , ni bu de vin.
mite N. N. 0.; la première distante de l'autre Quand Malouet lui eut fait servir de l'un et de
de sept lieues. La côte, depuis l'embouchure de l'autre, en une joie folle. Il retrouva
il éclata

la rivière jusqu'au cap d'Orange, est une surface alors ses vieux souvenirs de patrie, parla de la
plate et monotone, étalant une longue lisière de perruque noire de Louis XIV, de l'air martial
palétuviers qui défendent l'accès du rivage. de Villars et de la bonté de Fénelon, à la porte
A son embouchure, l'Oyapock a une lieue de duquel il avait jadis monté la garde à Cambrai.
large, coupée en deux portions à peu près égales Malouet resta deux heures dans la maison de
par deux îles étroites, l'île Perroquet et l'île cette ruine vivante attendri ému, au spectacle , ,

Biche. A
hauteur de cette dernière et sur la
la de tant de privations et de misères. Avant de
rive gauche du fleuve était située, dans le der- le quitter il offrit au vieillard de le ramener à
,

nier siècle, la paroisse de l'Oyapock, oh les Cayenne, et d'y pourvoir à ses besoins d'une
missionnaires avaient groupé un bon nombre manière convenable. Qui le croirait Cet homme !

d'Indiens sous la protection d'un fort. Les An- refusa. Il était, disait-il, liabitué au bruit de ces
glais ont pris et incendié, en 1724, cet établis- eaux à l'exercice de la pêche, au spectacle de
,

sement qui n'a pu se relever depuis. cette nature si riche et si imposante. Cet air sain

A l'embouchure de l'Oyapock, j'avais pris et pur lui convenait. Malouet n'insista plus et, en ;

deux canots pour remonter le fleuve. L'un de elïet, déplacer un vieillard à cet âge et changer

ces canots contenait les femmes des Indiens Ce centenaire se


ses habitudes, c'eût été le tuer.
chargés de leur manœuvre, leurs vivres, leurs nommait Jacques il a légué son nom à une par-
;

pagaras, et une foule de menus objets qu'ils ont tie du saut qui se nomme encore aujourd'hui
,

coutume d'emporter en voyage. Sur l'arrière Jacques-Saut.


de chacun de ces canots était un ponacari ou A ce point s'arrête la population civilisée de
dôme en branchages, recouvert des branches l'Oyapock. Florissante jadis, cette population
d'une sorte de palmier. Ces ponacaris étaient se compose aujourd'hui de gens de couleur, de
si bien tressés que la plus forte averse ne pou- nègres libres confondus avec un petit nombre de
vait les travei'ser. blancs. Leur méthode de culture consiste à dé-
A mesure que nous avancions dans l'intérieur fricher une portion de terrain, travail qui a pris
des terres , la rivière diminuait de largeur, et le nom à' abolis ; puis, sur l'espace que la hache
des habitations défilaient sur les deux rives, A et le feu ont préparé, ils plantent du manioc,
nos côtés glissaient d'autres embarcations de des ignames , des bananes. Ces cultures du
pêcheurs qui cherchaient leur proie
,
et la , reste sont si peu productives que,
ingrates et si

tuaient à coups de flèche. De l'embouchure de çà et là, on peut remarquer des champs entiers
la rivière au premier saut de l'Oyapock, c'est- dont la récolte pourrit sur l'arbre. L'indolence
à-dire dans une étendue de quatorze lieues, se des naturels est en outre un obstacle à des tra-
succèdent les sites les plus variés et les plus pit- vaux suivis et exécutés en grand. Presque tous
toresques. De temps à autre, des îlots verts cou- les jours de l'année sont pour eux des jours de
pent le cours du fleuve, et le font serpenter en repos. Seulement, quand une famille veut faire
cinq ou six bras. Cette succession d'iles ne finit un abatis, elle annonce à ses amis et parens qu'à
qu'au premier saut , oi!i l'Oyapock forme comme tel jour il y aura malmri, c'est-à-dire régal pour
GUYANE FRANÇAISE. 33
tous les hommes qui viendront aider les exploi- plades brésiliennes , aucune mutilation hideuse
tans dans leur besogne. aux lèvres, au nez et aux oreilles. Le seul vête-
Au-delà de la zone qu'habitent ces colons ment des hommes est le calimbé; celui des
blancs ou de couleur, commencent les tribus femmes est la camisa : ces dernières marchent
nidiennes dont on aperçoit çà et là les carbets le quelquefois complètement nues , ce qui n'arrive
long de la rivière. Le carbet, hutte de ces peu- jamais aux hommes. Demi-nomades, demi-sé-
ples, se compose de quelques pieux enfoncés dentaires , ces Indiens excellent à tirer l'arc,
dans supportant un toit de feuilles de
le sol, et arme qui fournit à la fois à leur pêche et à leur
palmier. Voilé d'ordinaire par un rideau d'ar- chasse. Toute leur industrie consiste dans la
bres, il se trouve au centre de la plantation, confection de leurs arcs et de leurs canots.
espace de quelques toises carrées couvert de , Ces canots , légèrement construits , semblent
tronçons d'arbres à demi-dévorés par le feu. Sans doués d'une élasticité qui vaut mieux que de la
la chasse et la pèche le produit de ces cultures
, force. Se heurtant à chaque minute contre les
ne suffirait pas à nourrir ces peuples. roches à fleur d'eau qui barrent le cours des ri-
Ces hidiens, je l'ai déjà dit, seinblent des- vières , ûs se briseraient cent fois , s'ils ne glis-
cendre des Caraïbes. Quoique vivant à la porte saient comme des poissons sur ces pointes ai-
des établissemens européens et mêlés chaque , guës. Une ouverture, une voie d'eau est d'ail-
jour à la population blanche, ils n'ont adopté leurs vite bouchée, et quand le sinistre va jus-
aucun de nos usages. Au lieu de gagner quelque qu'au chavirement , les naturels, admirables na-
chose à un pareil contact, ils y ont perdu la fran- geurs , se jettent dans le fleuve relèvent leur
,

chise et la bonne foi des tribus qui habitent pirogue, puis la vident et la réparent.
rintérieur. Fort doux d'ailleurs, ils vivent en En me proposant ce voyage, mon hôte de
bonne intelligence entre eux et avec les maî- Cayeiuie ne m'en avait pas dissimulé les pé-
tres du rivage. rils. Habituellement on ne les affronte que dans

Ces naturels sont de diverses races et de di- la saison sèche, de juillet en novembre, quand
verses tribus. Barrère en exagérait le chiffre, leseaux de l'hivernage sont rentrées dans leur lit.
quand il le portait à cinquante-six ; il confon- Malgré cet obstacle, je résolusde poursuivre mon
dait les peuples de l'Amazone avec ceux de la chemin. L'Oyapock, encore gonflé par les pluies,
Guyane Le savant M. Lacordaire a
française. roulait avec la rapidité d'un torrent, et quoique
rectifié depuis cette nomenclature exorbitante. un équipage ro-
j'eusse choisi des canots solides,
Suivant ce voyageur, il faut compter dans la buste et nombreux nous n'avancions qu'à très-
,

Guyane française les Gahbis, qui habitent sous petites journées.


le vent des rivières de Sinnamary Iracoubo , Enfin , après quinze jours de navigation,
Organabo et Mana au nombre de quatre cents
, nous arrivâmes à la hauteur du premier saut de
environ les Arouas moins nombreux et peu-
; , l'Oyapock. Ces sauts sont de véritables rapides
plant aussi la même
zone les Palicoubs qui ; , ou raudales qui barrent le fleuve dans toute sa
campent, au nombre de cent, sur les savanes longueur. Les pirogues seules parviennent à
d'Ouassa et de Rocawa les Pirious, les Caria-
; franchir cette ligne de récifs, et encore est-on
couyous et les Noragues , presque éteints les ; obligé souvent ou de les traîner sur les roches,
Marawanes , tribu émigrée du Brésil et établie ou d'organiser un passage par terre. Cataractes
sur la rivière d'Approuague les Oyampis ; , sous-marines comme celles d' Assouan en Egypte,
aussi originaires des bords de l'Amazone, et ces sauls ont leur genre de beauté qui ne le cède
aujourd'hui la plus forte tribu de la Guyane en rien à celle d'une chute perpendiculaire. A
comptant près de quatre mille nomades en- son premier saut, l'Oyapock dans une largeur
,

tre les sources de l'Oyapock et celles de de cinq cents toises, offre une confusion de cou-
rOrawari; enfin les Coussanis et les Emcril- rans et de contre-courans d'eaux tumultueuse»
,

lons, plus sauvages et moins connus. Ces In- et calmes, de cascatelles et de lagunes de ro- ,

diens ont le teint qui varie du rouge cuivré au chers nus et d'ilôts verls, au milieu desquels sau-
jaune brun les cheveux gras hsses noirs
, , , tent, frétillent ou dorment des milliers de pois-
coupés ras sur le front la barbe et les poils as-
; sons qui se plaisent dans ces parages tourmentés.
sez rares. Leurs traits, sans avoir rien de dis- Tous les cours d'eau des Guyanes roulent dans
tingué , n'ont pas cette expression slupide un lit accidenté de la même manière ; tous ont
qu'on leur a généralement attribuée. Ils aiment des barrages successifs qui les rendraient innavi-
à se barbouiller de genipa et de roucou , mais gables pour tout autre peuple que les Indiens.
sans pratiquer, comme le font certaines peu- Mais ceux-ci, agiles et vigilans, ont trouvé le pro-

An. 5
34 VOYAGE EN AMERIQUE.
dien parlait assez bien créole il raconta à notre
cédé d'une navigation exceptionneHe ils ont ; ;

feit de leurs barques des sortes


d'amphibies, voyageur l'histoire de sa tribu, détruite par des
qui vont aussi bien par terre que par eau. Un guerres contre les Oyampis. Grâce à lui, on put

rocher se présente-t-il sur le fleuve? à rinstant s'arranger pour compléter les équipages. On fixa
ys amarrent une longue liane sur l'avant, el hà- les salaires des mariniers indiens à vingt- cinq

îent canot jusqu'à ce qu'il ait franchi l'obsta-


k francs par mois,ou plutôt à trois aunes d'indienne
cle. Ce moyen décisif ne s'emploie que rarement
OH de guinée bleue, dont ils devaient faire des
el à la dernière extrémité; mais, pendant
la moi- calimbés pour eux et des camisas pour leurs fem-
tié du voyage, les équipages indiens quittent la mes. Les sabres d'abatis, les haches, les cou-
pagaie devenue inutile, pour s'élaneer sur les ro- teaux, les miroirs, les rassades, les hameçons,
chers des barrages. Là, soit avec la main, soit sont aussi des objets prisés par les sauvages,
avec le pied, ils poussent la pirogue au milieu pour qui l'argent n'a point de valeur. Ils don-
d'un labyrinthe de blocs à fleur d'eau. Aucune nent en échange de ces marchandises du couac,
description ne saurait rendre ni l'adresse qu'ils des coques ou canots faits d'un seul tronc des ,

arcs, des hamacs, des animaux vivans. Un ca-


y mettent, ni le succès qu'ils en obtiennent. Sau-
tant d'un roc à l'autre, choisissant la ligue d'eau not vaut plusieurs haches un hamac vaut une,

la moins rapide calculant leur impulsion de ma-


, hache un arc un couteau et un miroir, un per-
,

nière à ce qu'elle ne soit ni trop vive ni trop roquet aussi.


molle , visant à maiatenir à la fois leur pro- Après avoir quitté le chef des Pirious, M. La-
pre équilibre et l'élan de k barque , ils font cordaire passa devant l'emplacement où floris-

des prodiges de gymnastique et de force corpc»- sait y a un siècle la mission de Saint-Paul, poste
il

relle. Tel est le travail de ces mariniers indigè- fondé par les Jésuites dans une situation admi-
nes, quand ils guident leurs barques vers le rable. Aujourd'hui quelques poutres en bois de
Haul-Oyapoek. La tâche n'est pas moins diffi- nacapou indiquent seules qu'une petite ville a
cile quand ils les laissent glisser vers la mei
,
existé sur ce point. La solitude y est complète,
Alors l'embarcation file comme l'oiseau ; elle et la végétation sauvage a déjà reconquis l'espace
g'engage dajts une suite de défdés rocailleux, et que la culture lui avait arraché.
tombe de cascade en cascade. Quand la hau- Le 24 octobre, M. Lacordaire fit une halle
teur de la cataracte est trop considérable, ils sur l'habitation d'un chef indien nommé Kasrar,
fixent une liane sur l'avant; et, se jetant à l'eau, franchit les jours suivans plusieurs barrages oi'i

ils amarre > de manière à ne cé-


résistent sur cette le rocher affectait des formes toujours plus pit-

der que peu à peu. Malgré ces précautions, phis toresques, et arriva le 28 à l'embouchure duCa-
d'une fois le canot chaviré et il faut alors le pè-
, mopi , au pied d'une croix élevée en 1826 par
eher pour le remettre à flot. l'expédition de l'ingénieur Baudin. Le Camopi
Arrivé au premier barrage, je vis bien qu'un dont les sources sont inconnues, est l'affluent
voyage dans le Haut-Oyapock offrait alors des le plus considérable de l'Oyapock. Au-dessus le
obstacles immenses, sans offrir la perspective fleuve se rétrécit jusqu'à n'avoir plus que cent
de compensations réelles. .Fy renonçai. D'autres toises de largeur. Là commence la zone qu'oc-
après moi, venus dans une saison plus favora- cupent les tribus de^ Oyampis.
ble, ont été plus intrépides et plus heureux ils ; La première habitation oyampi devant la-
ont visité les peuplades qui campent sur le bord quelle s'arrêta notre voyageur appartenait à un ,

de ce fleuve et de ses affluens. Dans le nombre il Indien nommé Awarassin, chez lequel étaient
faut citer M. Baudin, qui mourut trop vite pour alors réunis vingt individus des deux sexes, bar-
donner sa relation ;
puis MM. Lacordaire et Le- bouillés de la tête aux pieds de roucou et de ge-
prieur. nipa. On servit dans les couïs, vases fabriqués
M. Lacordaire fit cette excursion au mois avec la moitié d'une calebasse, la liqueur fer-
d'octobre 1831. Arrivé le 20 au premier saut, il mentée du cachiry. On but à la ronde et on fit
franchit les jours suivans ceux de Marypa et de quelques échanges. La case où il se trouvait
Cachiry, ce dernier haut de cinquante pieds. alors était un koubouya demeure basse , en
,

Près de Cachiry M. Lacordaire reçut la visite du forme de ruche destinée à recevoir les étran-
,

ebef des Pirious, le capitaine Alexis, vieillard gers et à tendre les hamacs durant le jour. Non
octogénaire vêtu à l'européenne et portant
, , loin paraissaient de grandes snras autres cases ,

la canne à pomme d'argent qu'il avait autre- qui servent à la fois d'entrepôt pour les meubles
,
ibis reçue, comme insigne de son autorité , des précieux, de cuisine et de chambre à coucher.
mains d'un gouverneur colonial. Ce chef in- Ces dernières sont des constructions plus castes,
1

I
^ . L'/u//,- t/r L'mi fi^r ri^ij- tttf'ftJ </* //l^,),tn•^//'

.^ .C:,..,;, ././.
GUYANE FRANÇAISE.
élevées de quinze à vingt pieds au-dessus du sol, Indiens de la Guyane sont plutôt naturellement
d'une forme quelquefois octogone , quelquefois sobres et tempérans.
quadrilatère. Pour y monter il faut gravir une Rembarqué stir le fleuve le voyageur fran- ,

poutre posée obliquement, entaillée de distance chit le saut Ako; et, dans une plantation située
en distance et munie d'un garde-fou. à cette hauteur, sur la rive gauche il vit le chef ,

Après avoir quitté Thabitation d' Awarassin WaninikaG(ui travaillait avec une de ses femmes
M. Lacordaire rencontra pour la première fois entièrement nue. Quand elleaperçut un étriinger,
deux Indiiens EmeriHons âgés de vingt ans à elle ne songea pas à se couvrir, quoique sa ca-
peine, et grands de cinq pieds dix pouces, avec niîsa fût à ses côtés. Ce Waninika avait été le
des figures pleines d'une expression de douceur, plus puissant chef des Oyampis. ^q^ poïkos (vas-
et des formes arrondies et féminines , communes saux ), nombreux et soumis, travaillaient et pé-
à plusieurs races indiennes. Ces individus étaient chaient pour lui. Lui, de son côté, les gouver-
descendus du HautCamopi pour rendre visite à nait paternellement. La chose dura jusqu'au mo-
dés familles de rOyapock. Dans la même case, ment où l'Indien fit un voyage à Cayenne. Là
M. Lacordaire aperçutaussi deaxjeunesïilîesde on lui fit une sorte, de réception officielle. Le
seize ans, dans un état de nudité complète, gouverneur Milius l'admit à sa table, l'affubla
ayant seulement au cou d'énormes colliers de d'un uniforme de capitaine de vaisseau, le fit
rassades, dont quelques branciies flottaient sur assister à quelques bals, puis le renvoya chargé
leurs reins. de cadeaux, au nombre desquels se trouvaient
Au-delà l'on était en pure contrée Oyampi , et des fusils et des munitions. Comblé de tant d'hon-
la race prenait un caractère plus athlétique et neurs le pauvre Waninika perdit la tête de
, ;

plus mâle. Dans le premier carbet visité, se trou- bon prince qu'il était, il devint despote, s'a-
vaient vingt individus armés d'arcs et de flèches, musa pour imiter les Européens , à tirer des
,

le corps peint avec soin , les bras et la tête ornés coups de fusil sur ses sujets , et fit si bien que tout
de bracelets de Côurofihes. Ils saluèrent le
et le monde l'abandonna. Alors son carbet tomba
voyageur du nom de honaré (ami) et lui olfri- en ruines , et ses plantations périrent faute de
rent un cachiry dans toutes les règles. Il fallut soins.
vider plusieurs coupes de ce spiritueux, et tenir ]M. Lacordaire s'arrêta peu chez le capitaine,
tête aux Indiens qui s'enivrèrent en l'honneur mais ime halte assez longue chez son frère,
il fit

des nouveaux venus. l'Indien Tapaïarwar. Les carbets de ce dernier,


Le cachiry manioc lapé soumis
se fait avec le situés au centre d'une presqu'île, contenaient
à l'ébullition pendant sept ou huit heures et à la vingt-cinq personnes toutes de sa famille. Ses ,

fermentation pendant deux jours. Tamisée, cette fils et ses gendres péchaient pour lui ses fem- ;

boisson est blanche comme du lait elle a un pe- ; mes soignaient l'abatis lui, véritable pacha, :

tit goût aigre et agréable. C'est une liqueur au n'avait rien à faire. Étendu dans son hamac, il
reste fort innocente et dont on peut boire plu- buvait, dormait et causait.
sieurs bouteilles sans accident fâcheux. Pour Chez TapaïarAvar pendant un séjour de deu5c
,

s'enivrer, les Indiens çn absorbent des quan- semaines, M. Lacordaire put observer les Oyam-
tités énorines. ,'" .'' '
7, ; . « . .-. . r
pis dans leurs mœurs et dans leurs usages. Il ne
Aussi, quand Une fête est annoncée, les ïn- lui est resté à leur sujet que des impressions
diennes fabriquent-elles le cachiry par tonnes. douces et favorables. La meilleure intelligence
Elles en remplissent tous les vases qu'elles peu- ne cessait de régner parmi eux. Tousse levaient
vent aVoh". !^our cent Indiens, il faut tenir en au point du jour, allaient se baigner à la rivière
réserve la valeur de huit à dix barriques. Au revenaient au carbet pour prendre du repos,
jour indiqué, les conviés arrivent : pendant deux puis allaient au travail journalier, les hommes
jours ilsdansent et ne boivent que de l'eau ;
au hamac, les femmes à l'abatis. C'était unevie
puis on pêche et on chasse, et un grand repas patriarcale que troublaient j de temps à autre
,

a lien , arrosé d'eau seulement mais quand il est ;


quelques débauches de cachuy.
fiïii, commence l'orgie la plus dégoûtante que Le voyageur vit des danses indiennes en grand
l'on puisse imaginer. Couchés dans leurs hamacs, costume. Les acteurs s'y préparaient plusieurs
leshommes reçoivent le cachiry des mains des jours à l'avance, à cause du confcctionnementdes
femmes. Là il faut qu'ils s'enivrent, qu'ils boi- parures et des instrumens de musique. La parure
consiste en une sorte de bonnet à poils, dont
la
vent toujours, car l'usage veut que pas une
goutte de cachiry ne reste dans les vases. carcasse en écorce d'arouma se garnit de plu-
Ces excès sont rares, %u.t le diirÇi car les
ijl jpjçs pmnicqlores , fjue surmontent trois longue^
3C VOYAGE EN AMÉRIQUE.
plumes Uae visière en plumes, appendice
d'oie.
heure , parcourant le carbet à grands pas d'un

devant, cache une portion de la fi- air sérieux et fâché. C'était une apostrophe qu'il
placé sur le
jours de fête, les Indiens étaient adressait à ses fils pour leur reprocher leur pa-
gure. Pour ces
barbouillés que de coutume; des dessins resse. Des blancs arrivent, disait-il, et je n'ai
«
mieux
noirs et rouges leur débraient le pas un poisson pas le moindre gibier à leur of-
,
réguliers , ,

Le calimbé était aussi ce jour-là plus long : frir! » Ses fils furent sensibles au reproche :
corps.
ses deux bouts pendaient
jusqu'à terre. dès ce jour-là ils chassèrent et péchèrent pour les
Les seuls instrumens de musique sont des flû- visiteurs.

tes fabriquées avec la


tige du bambousier. Cha- M. Lacordaire suivait les Indiens à lâchasse;

cune de ces flûtes donne une note, et les Indiens il tua divers oiseaux assez rareset un jeune ,

leurs sympho-
se contentent de trois notes pour couguar occupé à dévorer une biche. Ses guides
nies. Ilsen fabriquent ainsi un grand nombre étaient tous d'haMles chasseurs; ils marchaient
lorsqu'on enjoué à la fois, produisent l'ef- si doucement dans les bois, que le gibier les
qui ,

fet le plusmonotone et le plus discoixiant. Le laissait toujours venir à portée; alors ils tiraient,

seul accompagnement de ces flûtes consiste dans tuaient et laissaient l'objet sur place, pour le

le bruit que font des colliers de noyaux d'a- reprendre au retour.


houaye, attachés au-dessus de la cheville. Le séjour de M. Lacordaire parmi les rive-
l'approche de la nuit, les danseurs arrivent
A rains du Yarupi ne fut pas de longue durée. Ma-
précédés d'une jeune fille qui porte un bâton lade d'ailleurs, et miné par la fièvre, il n'avait
surmonté d'une sorte d'éventail trifide composé , plus assez de force physique pour continuer cette
de trois longues plumes d'oiseau. La danse des reconnaissance intérieure. Il se rembarqua, des-
Indiens ne consiste ni en figures ni en gambades. cendit le Yarupi et l'Oyapock, et arriva à Cayenne
C'est simplement une promenade où les dan- après quatre-vingts jours d'absence. Voyageur
seurs, marchant à la file l'un de l'autre ont cha- , érudit et intelligent, il avait vu beaucoup en
cun la main gauche posée sur l'épaule de celui peu de temps.
qui précède; la main droite soutient la flûte. Les cours d'eau de la Guyane française, cou-
Quant aux danseuses, elles enlacent le danseur pés, de distance en distance, par de larges
avec leur bras droit. Les flûtes commencent , les barrages, ne seront jamais des voies de commu-
grelots d'ahouaye marquent la mesure. Alors nication suivies pour le commerce intérieur.
les danseurs s'ébranlent, se retournant à cha- Si les défrichemens ouviaient le pays à la cul-
que pas comme s'ils se saluaient. Exécutées à la ture, il faudrait, pour compléter l'œuvre de
lueur des torches, ces danses doivent avoir une colonisation, que des chemins coupassent le
physionomie fantastique. territoire en divers sens. Jusqu'ici ces barrages

M. Lacordaire était encore chez son hôte Ta- ont arrêté même la fusion des peuplades in-
païarwar, quand il fut rejoint par un autre voya- diennes ; ils ont servi de frontières naturelles
geur, M. Adam de Bauve dont l'intention était
, aux tribus disséminées sur ce vaste territoire.
de remonter le cours du Yarupi. L'un des chefs A ces difficultés de navigation, il faut attri-
qui habitent les rives de ce cours d'eau, un in- buer laruine de tous les établissemens tentés
dien nommé Paranapouna avait passé chez Ta- , suir les rives de l'Oyapock. Les postes que les

païarwar, les reins couverts d'un bel uniforme missionnaires avaient fondés à Saint- Paul et sur
portugais, avec le seul calimbé pour complément le Camopi, sont devenus ce qu'ils étaient aupa-
de aux voyageurs l'hos-
toilette. Il avait offert ravant, des solitudes immenses. Le quartier de
pitalité de son carbet. MM. Lacordaire et de l'Oyapock n'a plus aujourd'hui qu'un fort petit
Bauve profitèrent de cette ouverture. Le projet commerce en planches, madriers et couac, com-
d'une excursion sur le Yarupi fut arrêté en merce qui se fait à l'aide de deux ou trois goé-
commun. lettes.
La navigation de cette rivière était la même On a vu ce que sont les Indiens des forêts in-
que de l'Oyapock , dangereuse à cause de
celle térieures.Apathiques et indolens, ils ne sortent
ses barrages et de ses sauts de trente à quarante guère de leurs hamacs que lorsque le besoin les
pieds de hauteur. Arrivés chez le capitaine Pa- y force et cultivent à peine le terrain néces-
.

ranapouna, ils en reçurent l'accueil le phis sin- saire pour les nourrir. Sobres par habitude, dé-
gulier. Ce chef, couché dans son hamac ainsi bauchés par boutades, mélancoliques, défians,
que toute sa famille ne se dérangea pas d'abord
,
;
doux, hospitaliers, ils sont atteints de la manie
mais quelques minutes après s'élançant hors de , de l'empoisonnement. Habiles dans la connais-
sa couchC; il parla et gesticula pendant une demi- sance des plantes vénéneuses , ils en font u»age
.GUA.YANE FRANÇAISE.
Souvent à l'égard des Européens au service des- dure impénétrables au soleil. D'un bois maré-
quels ils se mettent. cageux de palmiers entrelacés de balisiers, d'or-
Les naturels vont à peu près nus les uns faute , chidées de pteris et de dioscorées , il passa sur
,

de vêtemens, les autres par une sorte de pré- des collines couvertes de méliacées et de cactées,
É jugé. Cependant les hommes ont le calimbé, foulant aux pieds des poivres, des géonomes
'
les femmes la camisa, ou tout au moins un des psychotries et des fougères. Enfin, après
couyou, sorte de tablier triangulaire, tissu de quatre jours de marche sous cette végétation
grains de rassades. Leshommes ont quelquefois primitive il arriva aux Coqs-cie-Roche , à deux
,

les joues percées de manière à pouvoir y intro- lieues au nord des sources de l'Oyapock, après
duire des plumes ou d'autres ornemens. Leur avoir traversé quatre fois celte rivière ou ses
visage est d'ailleurs assez régulier. Les femmes, branches.
sujettes à l'obésité, ont le visage doux et en- Sur ce point, les rochers étaient de feldspath
gageant formes gracieuses et bien pro-
, les ou de syénite mêlés de quelques graviers, quoi-
,

portionnées (Pl. V —
4). La nudité complète, que en quantité assez minime portant tous
,

fort commune chez elles, n'exclut pas, ainsi d'ailleurs des marques irrécusables de l'action
qu'on pourrait le croire tout sentiment de pu- , du feu.
deur. Plus ou moins barbouillées de genipa Arrivé dans cette zone de la Guyane, centre
elles paraissent sales, et pourtant nulles créa- d'une foule de cours d'eau, M. Leprieur en par-
tures ne sont plus jalouses d'une propreté cons- courut plusieurs, la Rouapera, la Couve, et
tante. A peine sortis de leurs hamacs, les In- surtout le Haut-Jari. Il fut moins heureux dans

diens, hommes et femmes, vont prendre un une tentative qu'il fit pour atteindre le Maroni,
bain dans la rivière , et il est rare qu'ils n'y re- ou quelques-uns de ses affluens. Avec trois nè-
tournent pas dans le jour. gres seulement, obligé de traverser de profonds
Le travail est réparti entre les deux sexes , de marécages et des bois peuplés de jaguars, vi-
manière à ce que chacun en ait son lot. On a vant de palmier coumou et de choux palmistes
exagéré dans quelques livres la part que l'usage il persista, pendant vingt-cinq jours, dans cette

du pays a affectée aux femmes. La culture du sol entreprise périlleuse et ne s'arrêta que lorsque
,

les regarde, il est vrai mais pour les indigènes,


; tout le monde tomba malade autour de lui. Alors
les récoltes ne sont qu'une ressource accessoire. il rebroussa chemin et regagna l'Oyapock.

La chasse et la pêche sont une nécessité plus im- Ce pays, que nul Européen n'avait foulé jus-
périeuse de leur vie et une condition plus essen-
, que-là , était accidenté , mais bas, avec des colli-

tielle de leur bien-être. Les hommes seuls nes élevées de 600 mètres au plus. Les roches
y y
pourvoient. La construction des canots et leur étaient presque toutes feldspalhiques aucune ;

manœuvre le gros du travail dans un abatis sont


, trace de dépôt calcaire ne s'y faisait voir; les
également choses qui les regardent. Ce qui reste terrains d'alluvion , communs sur la côte , man-
aux femmes est donc la partie la moins pénible quaient dans ce rayon.
de la besogne. Tout cela d'ailleurs est si parfaite- Toute de l'Oyapock supérieure au
la partie
ment réglé que la concorde la plus parfaite règne Camopi par les Oyampis , dont l'ap-
est habitée
dans le ménage. Quand une femme commet une parition sur ce cours d'eau date de 1816 ou
négligence punissable , le mari la corrige sans 1817. Les Emerillons, plus grands et plus fluets
éclat et sans bruit ; elle subit le châtiment que les Oyampis, habitent les rives du Camopi.
soumise et résignée; puis tout est fini jusqu'à Cette dernière tribu est l'une des plus arriérées
nouvelle faute. L'adultère seul est aux yeux des parmi celles qui habitent la Guyane française.
Indiens un crime irrémissible , presque toujours Pendant que les Oyampis se livrent à quelques
puni de mort. travaux industriels, soit qu'ils filent quelques
L'Oyapockaété encore visité, depuis M. Lacor- cotonnades ou tissent de fort jolis hamacs , les
daire, par un autre voyageur, M. Leprieur, qui, Emerillons se bornent à poursuivre et à tuer le
sur une foule de points ne fait que confirmer , gibier nécessaire pour leur nourriture. Ils tou-
le récit de son devancier. M. Leprieur, après chent à peine au poisson qui abonde dans toutes
avoir navigué quelque temps sur ce fleuve, au- leurs rivières.
dessus et au-dessous des bouches du Camopi La langue des Oyampis est riche douce et ,

résolut de se hasarder à travers les forêts pour harmonieuse. Les mots qu'on en sait ont de l'é-
aller à la recherche de ses sources. Il partit, clat et di; nombre. M. Lacordaire a constaté
le 8 novembre 1832 accompagné de quatorze
, qu'ils comptaient jusqu'au nombre dix parti- ,

Indiens ; et s'engagea sous des voûtes de ver- cularité qui présenterait une analogie de plus
38 VOYAGE EN AMERIQUE.
améri- passes et glissa bientôt entre deux rives parées
entre cette langue et les autres langues
toujours d'une verdure brillante. Çà et là, des deux côtés,
caines, où le nombre dix se retrouve
Leprieur fuyaient des maisons de campagne délicieuses,
a cause des dk doigts. De son côté, IVtr
mots environ, des plantations en plein rapport, des bouquets
a rapporté une liste de cinq cents
qui pourront servir d'arbres ou fleuris ou chargés de fruits; des
soit oyampis, soit palicours,
recherches futures. jardins, des parterres, des quinconces merveil-
de base à des
leusement entretenus.
I

Onze milles environ au-dessus de l'embou-


CHAPITRE VIII. i
chure , et au confluent de la Commewine , belle
iGUYAWE HOLLANDAISE. rivière qui se jette dans le Surinam, parurent
d'un côté le fort Leyde , de l'autre le fort Ze-
'J'avais donc renoncé à un voyage d'intérieur, landia, et enfin, sur la rive occidentale du Suri-
en remontant le cours de rOyapock. Trois jours nam, de Pouromerent. Au-delà,
les batteries

passés aux environs du premier barrage m'a- le fleuve s'animait davantage encore on pressen- ;

vaient donné une idée assez complète de la tait le voisinage de la grande ville. De temps à

physionomie du territoire. Deux fois nous autre pous voyions accourir sur la berge des
avions campé sur la rive du fleuve, dans une troupes d'adolescens et de jeunes filles presque
sorte de carbet improvisé. Chaque soir, mes In- nus, qui se jetaient dans la rivière et semblaient
diens coupaient trois perches de douze pieds s'y jouer conune des poissons. D'autres fois
de long; ils les attachaient avec des lianes à notre attention était distraite par d'élégantes
l'une de leurs extrémités; puis, les mettant de- barges, sortes de bateaux à l'usage des créo-
bout et les écartant , ils obtenaient un triangle les, et munis chacun de quatre rameurs. Ces
dans les intervalles duquel ou suspendait trois barges avaient sur l'arrière un pavillon à stores
hamacs. Ce système de campement improvisé mobiles, sous lequel s'étendaient les sybarites
se nomme tapayas dans la langue des Indiens. européens ,
pendant que leurs nègres faisaient
Comme appendice à ce tricdre portatif, ils voler l'embarcation sur le fleuve. Un patron
ajoutaient, en cas de pluie, un toit de feuilles noir se tenait au gouvernail ; et quand des
de tourloury qui garantit à peu près le hamac et dames étjiient de la partie,une négresse de ser-
lui sert de dôme verdoyant. vice se plaçait sur le dôme. Nous rencontrâmes
Le 23 juillet, je m'embarquai de nouveau sur plusieurs de ces barges dont l'aspect était élé-
la goélette, qui reparut devant Càyenne vers la gant et pittoresque (Pl. IV — 3).
fin du deuxième jour. Ma nouvelle station dans Il quatre heures quand nous passâmes
était

cette ville devait être courte. La Guyane fran- devant le beau fort Zelandia, qui commande
çaise n'avait plus rien qui m'intéressât. Le ha- à la fois la ville et la rade. Après l'avoir doublé,
sard servit à l'abréger encore. Mon capitaine nous aperçûmes Paramaribo assise sur la rive
hollandais, après avoir terminé quelques affaires gauche du fleuve , étalant ses longues lignes de
à Cayenne, allait appareiller pour Paramaribo. maisons régulières et blanches, tandis que plus
Je ne voulus pas manquer l'occasion. Mes ba- près de nous des navires à l'ancre animaient le
gages furent sur-le-champ transportés abord; premier plan du tableau (Pl. IV 2). Vue de —
je dis adieu à mes hôtes, et nous partîmes. ce point , la ville prévenait en sa faveur elle ;

Latraversée de Cayenne à Paramaribo se fit avait un aspect d'ordre et d'élégance qui signa-
sans autre incident qu'une relâche d'un jour à lait laprésence des IloUandais. A terre, cette
Sinnaraary, savane déserte, célèbre seulement prévention favorable se justifiait. Les rues
pour avoir servi de lieu d'exil aux proscrits du 18 étaient larges et bien alignées , bordées de cha-
fructidor. Les noms de Barbé-Marbois , de Bar- que côté d'arbres chargés de fleurs ou de fruits.
thélémy, de Ramel, de Tronçon-Ducoudray, me La place surlaquelle je descendis faisait face
vinrent à la mémoire , tandis que je considérais à l'hôtel du gouvernement, joli bâtiment élevé
celte lande stérile et nue. Je comprenais com- de deux étages. Le fort Zelandia est vis-à-vis»
ment la mort devait paraître plus douce que et dans l'intérieur de ses murailles sont un ar-
l'exilen pareil lieu. senal et plusieurs magasins construits en bri-
Après huit jours de navigation côtière, nous ques. Entre la citadelle et l'hôtel du gouverne-
arrivâmes aux bouches du Surinam, beau fleuve ment s'étend la promenade publique, garnie de
large d'une lieuo jusqu'à Paramaribo, capitale tamarins touffus, dominant la rivière ainsi que
de la Guyane hollandaise. A l'instant même, la rive opposée , où se groupent d'élégantes
servi par la marée , notre brick domia dans les maisons.
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£N AMEniQlŒ .
_^ : ..
GUYANE HOLLANDAISE. 39
Une autre place fort jolie est la place d'O- Paramaribo est une grande et belle ville. Elle
range, toute plantée de beaux arbres comme celle peut avoir un mille de long sur une largeur qui
du Gouvernement. Sur l'un des côtés de cette varie de trois quarts de mille à un demi-mille.
place s'élève rhôtel-de-ville, bâti en briques, La population, qu'on évalue à vingt mille âmes,
édifice spacieux, mais peu élégant de l'autre, se ; se compose de diverses races bien distinctes.
trouvent le temple protestant où le service se
, Les Européens de toute nation anglais fran- , ,

fait en hollandais et en français puis des synago-


; çais,allemands , hollandais figurent dans ce ,

gues allemandes et portugaises enfin une foule


; chiffre pour deux mille les juifs portugais et
;

de nraisons propriétés des négocians du pays.


, allemands pour trois mille les hommes de cou-
;

Tous ces logemens sont en bois, liants de deux leur libres pour quatre mille les esclaves pour;

étages, et revêtus à l'extérieur d'une couche de onze mille. Cette multitude de types si différen-
peinture gris perle, qui leur donne une fort bonne ciés donne à la ville un aspect bruyapt et animé.
apparence. De petites planches fendues cou- Les rues sont vivantes avec cette foule qui bruit,
vrent la toiture et simulent assez bien l'ardoise. soldats, marins, esclaves, planteurs, négocians;
Peu de maisons ont des fenêtres vitrées, à cause avec ces carrosses qui roulent au milieu d'un
de la chaleur qui résulte de cette clôture mais ; nuage de poussière ; la rade vit aussi, grâce aux
on y supplée par des treillis en gaze. L'eau de la navires qui s'y croisent les uns nouveaux venus,
rivière n'étant pas potable, chaque maison a les autres en partance; grâce aux barques de
son puits pour les esclaves et le bétail, et sa ci- pêcheurs, aux chaloupes qui embarquent ou dé-
terne pour les maîtres. barquent le sucre , le cacao, le coton, le café ;
L'intérieur de ces maisons est en général dé- grâce à de sveltes canots de luxe qui glissent
coré avec luxe. Au lieu de tapisseries , les mu- sur la rivière avec leurs avirons blancs et leurs
railles sont garnies de panneaux en bois pré- bordages verts.
cieux. Le parquet chaque jour fort
est nettoyé J'étais descendu à Armes du Roi,
l'hôtel des
soigneusement avec des oranges à demi-mûres logiscommode, élégant propre, quoiqu'un
et
que l'on coupe en deux. Les serviteurs le frot- peu cher. Là se trouvait en même temps que
,

tent ainsi avec force, et non-seulement il en moi, un honnête Israélite, habitant de Savanah-
résulte une propreté parfaite mais encore une , la-Juive bourgade florissante et populeuse si-
,

odeur suave qui embaume l'appartement. tuée à vingt lieues au-dessus de Paramaribo, sur
La vie des créoles qui habitent ces maisons la rive droite du Surinam. Ce négociant avait
propres et jolies a quelque chose du raffinement une barge commode et fort belle il
à lui , fort ;

colonial et du luxe américain. Tout ce que les voyageait en grand seigneur. Quand il repartit,
continens connus produisent de plus délicat je m'offris comme compagnon de route, et il
et de plus coûteux couvre la table des riches m'accepta de grand cteur. Ce n'était guère
Hollandais. Leur plus grand luxe est le luxe qu'une absence de huit jours; et, quoique pressé
gastronomique. Aussi les vivres y sont- ils d'une d'attaquer la Colombie je ne voulus pas me
,

cherté incroyable. Un voyageur assure avoir priver d'une petite excursion dans la Guyane
payé un dindon trente-six francs. Suivant lui, intérieure.
la farine de froment valait de huit sous à vingt- Le 28 juillet je m'embarquai donc dans la
,

quatre sous la livre ; le beurre, cinquante sous; barge du négociant de Savanah, que les rameurs
la viande de boucherie, de vingt-quatre à trente- noirs firent bieùtôt glisser sur le fleuve. Ce fut
six sous. Un autre luxe fort caractéristique chez une navigation charmante sur un fleuve uni,
les créoles hollandais , c'est celui des étoffes. entre deux vastes forêts qui semblaient tendre
Us ne portent que du linge de la plus grande leurs bras immenses pour se rejoindre. Des oi-
finesse et d'une blancheur éblouissante. Les es- seaux se croisaient sous cette verdure foncée
claves au service des habitans ont une sorte de pendant que des milliers de poissons sautaient
chemise en toile de Guinée les autres se con- ; au-dessus de Teau calme et limpide. Toutes les
tentent d'une jupe qui part de la ceinture pour beautés d'une nature sauvage et puissante se dé-
tomber jusqu'à mi-cuisse. Le costume des fem- roulaient devant moi avec une telle rapidité, que
mes de sang mêlé se rapproche davantage de souvent cette verdure, ces bois, ces eaux, m'ap-
celui des Européennes. Les mulâtresses connais- paraissaientcomme une fantasmagorie confuse,
sent les robes de soie et les fines percales elles ; comme une vision nuageuse et insaisissable.
se couvrent de bijoux de bracelets de toutes
, Nous vivions à bord de la barge mais nous ;

sortes ; mais elles marchent nu-pieds les sou- , n'y couchions pas. Les moustiques ne nous au-
liers étant l'apanage des personnes libres. raient pas laissé de repos sur le fleuve. Le soir
40 VOYAGE EN AMERIQUE.
un espace défriché, sec, plaines de Paramaribo étaient l'enfer des popu-
venu, on choisissait
lations nègres. Il affirme avoir vu un malheu-
élevé, commode, propre à un bivouac. La bar-
que était amarrée surSurinam, et les mari-
le reux esclave accroché par les côtes à une po-
niers allaient, à l'aide de quatre pieux et d'un
tence et ailleurs une jeune fille de seize ans dé-
;

toit en feuilles de bananier , improviser pour


chirée à coups de lanières. Il cite surtout ce trait

chacun de nous un abri sous lequel il pût sus- horrible d'une maîtresse créole qui , allant un

pendre son hamac. A côté de ce carbet demi- jour en barge vers sa plantation , fut importunée
sauvage, demi -européen, d'autres serviteurs par les cris d'un enfant qu'allaitait son esclave.
allumaient un grand feu, tant pour chasser les Sans prendre en pitié les cris de la mère , elle
insectes que pour préparer le repas du soir. saisit la pauvre petite créature , la plongea dans

Mon hamac une fois installé, j'avais plaisir à l'eau et l'y tint jusqu'à ce qu'elle fût noyée. On

m'étendre sous ces grands arbres séculaires, fouetta en outre la négresse pour qu'elle sé-

avec mon fusil placé à portée, en cas d'attaque chât ses larmes.
soit de quelques Indiens maraudeurs, soit de Il faut croire que de pareils faits constituent
jaguars ou d'autres bêtes féroces (Pl. IV 4 ). — des exceptions^ même dans la Guyane hollan-
Sur ce territone, bien plus riche que celui de daise. Pour ma part, sur toutes les habitations

la Guyane française, je reconnus une foule de que j'ai visitées je n'ai rien trouvé de sembla-
défrichemens nouveaux, exécutés sur une vaste ble à ces barbaries stupides. Le rotin règne bien
échelle. Ici la campagne était peuplée du
,
dans ces campagnes, il y résume bien, comme
moins ; pas avec les carbets
la culture n'émigrait pénale des nègres ; mais, dans
ailleurs, toute la loi

des Indiens. Des planteurs européens maîtres ,


leur intérêt même , les colons n'en abusent pas.

d'un certain nombre de noirs , exploitaient des Les mêmes douceurs de position que j'avais re-
portions de terrain plus ou moins considé- marquées aux Antilles existent pour l'esclave de
rables. Pour conquérir ce sol à la culture, il Paramaribo. Il a aussi son petit jardin fruitier,
avait fallu combattre à la fois et la végétation et sa case, son épargne, sa compagne d'infortune
les ; car le littoral de
eaux la Guyane hollandaise et ses enfans. Pour les consoler des travaux de la

étaitnon-seulemeiit boisé, mais encore inondé. semaine, ces pauvres captifs ont leurs danses du
Des forêts primitives y grandissaient au sein des dimanche, Congo et le Loango le Vacycollo
\g ^

marécages. Un système d'écluses simple et faci- et le Socsa douces traditions de la patrie, les
,

lement praticable devait concourir, avec l'in- seules qui restent à ces exilés d'un autre con-
cendie et la hache, au grand travail de la mise tinent.

en rapport. La patiente énergie des Hollandais Après trois jours d'unenavigalion entrecoupée
pouvait seule obtenir un tel résultat. Grâce à de haltes tantôt dans les forêts, tantôt sur les
l'activité des planteurs , les eaux ont été refou- habitations, nous arrivâmes à Savanah-la Juive.
lées vers les rivièresou encaissées en des ca- Les maisons en sont fort jolies, et leur propreté
naux , également utiles comme voies de trans- indique une aisance à peu près générale. Savanah
ports. Ces canaux sont nombreux et bien tenus; a toujours servi de refuge à cette nation si long-
ils sillonnent les plantations de telle manière, temps tourmentée en Europe , à ces Israélites
que les champs forment comme autant d'îles que leur patiente et courageuse industrie a fini
liées entre ellespar des ponts ou de magnifiques ,par racheter de la persécution. Savanah a été
levées revêtues de gazon. Rien n'est riant comme pour les Juifs une Sion américaine. Ils en ont
ces quinconces d'arbres fruitiers ces plants de , fait une riche et populeuse bourgade. Depuis

cannes, de cacao, de café, qui prospèrent au long-temps ils y vivent libres et maîtres sous le
milieu de ces lagunes. patronage hollandais ayant payé depuis long-
,

La culture et les produits de la Guyane hol- temps, en progrès agricoles, ce qu'on leur
landaise sont à peu près les mêmes que ceux des a accordé en indépendance sociale et poli-
autres Guyanes. L'exploitation des terres qui tique.
avoisinent Paramaribo se fait par des esclaves Au-delà de Savanah-la- Juive, la Guyane hol-
venus de la côte d'Afrique. Dans mon court landaise n'est guère habitée que par des tribus
passage, ces noirs ne me parurent pas plus indiennes qui peuplent les bords des grands
malheureux que ceux des Antilles et de Cayenne. cours d'eau, le Surinam, laSarameca, la Comme-
C'était le même système de condition, la même wine et la Marawine. Ces tribus sont aussi nom-
charge de travail. Pourtant le voyageur qui a breuses et aussi diverses que celles de la Guyane
le plus longuement écrit sur la Guyane hollan- française. On
y compte des Warrows, des Ca-
daise, Stedman, raconte que de son temps les raïbes des Accawaus des Arrowauks des TaiV ,
GUYANE Ï10LLA^DAÏSE. 41
ras , des Piannacolaus , des Macoushis , et plu- habiicnt les bords de l*Oyapôck. Ces Indiens
sieui's peuplades moins importantes. croient à de bons et à de mauvais génies; ils
On verra dans le chapitre de la Guyane an-
, ont des espèces de sorciers nommés peiis ou
glaise , ce que sont les Warrows, tribu qui habite piaches qui ont , suivant eux , le pouvoir de
,

plus spécialement le littoral entre Paramaribo et conjurer les esprits malfaisans.


Demerary Les Caraïbes, tribu nombreuse, indus-
. Quand un Indien est malade ou blessé, il fait

trielle et brave, occupent aussi les côtes ils sont ; appeler le peii, qui arrive à l'entrée de la nuit
d^une taille moyenne et bien prise, plus blancs que avec les instrumens du sortilège. Le principal
les autres Indiens, les seuls Arrowauks exceptés. agent est une grande calebasse garnie de cailloux
Les Arrowauks campent presque tous auprès blancs et de graines sèches, et traversée par un
des rivières Essequibo, Demerary et Berbice. bâton d'un côté, forme manche, et de
qui,
Ils sont d'une stature élevée et d'un teint fort l'autre se termine par de fort belles plumes.
clair. Les Arrowauks habitent l'intérieur des Arrivé près du malade, le peii commence ses
terres ; ils sont grands et bien faits ; ils ont les exorcismes , en imprimant à sa calebasse un
traits réguliers , les dents blanches , les yeux mouvement circulaiï'e, et entonnant une sup-
noirs et vifs , les cheveux noirs aussi , longs et plication à VYowahou , supplication qui dure
plats. Ils ne laissent croître de poils sur au- jusqu'à minuit. Alors simule une entrevue
il

cune partie du corps. Les Tairas suivant ,


avec l'esprit pendaut quelques mi-
, et soutient
Stedman, errent entre le Maranham et le Su- nutes un monologue dialogué. Après deux
rinam les Piannacotaus ne quittent guère les
; séances de ce genre, le peii donne son avis sur
soUtudes de Tintérieur les Macoushis occupent ; ralfection morbide, et fait suivre cette consul-
le pays de ce nom. tation de l'emploi de quelques simples dont le
Malgré quelques dissemblances, ces diverses hasaixl lui a révélé les vertus.
races d'Indiens se rapprochent par le type gé- Le poste de peii est fort recherché parmi les
néral. Elles ont la poitrine élevée et pleine, le cou Indiens , à cause de l'influence qu'il donne ;

épais, les épaules carrées les membres charnus , mais ni le talent ni l'audace ne poussent un
et robustes. Leur visage , quoique souvent homme à cette dignité. Elle est héréditaire; elle
ingrat, ne manque pas d'une certaine régula- passe du peii mort à son fils aîné, initié aux
rité. Le nezlégèrement aquilin, la bouche et
est mystères de son ordre par une suite de céré-
les lèvres sont moyennes les dents petites , monies superstitieuses qui durent plusieurs
,

blanches et bien rangées le menton arrondi, ; semaines. Entre autres épreuves, il faut qu'il
les angles de la mâchoire inférieure assez mar- s'habitue à avaler le jus du tabac, jusqu'à ce qu'il
qués. L'un et l'autre sexe se frotte le corps n'opère plus comme émétique. Il s'abstient même
d'huile de Caraha dans le double but de, de manger, durant ce noviciat, de tout animal
s'assoupUr la peau et de la garantir contre les d'origine européenne; mais une fois élu peii, il
piqûres des insectes. Comme les races déjà dé- a droit aux prémices de toute espèce d'alimens.
crites , ils se teignent de roucou et zèbrent par- Les armes de ces Indiens sont la massue ou
fois de lignes bleues leur corps et leur visage. casse-tête en bois de fer l'arc et les flèches et
, ,

« Pourquoi vous barbouillez-vous ainsi ? dit un des espèces de sarbacanes ou tubes de bambou,
jour Stedman à Indien. un jeune
Parce que — par lesquels ils lancent des flèches empoisonnées.
ma peau douce, répondit-il, et qu'elle
est plus Ces flèches se taillent dans les éclats de bois
est à l'abri des piqûres. Voilà, Monsieur. Mais provenant de la première couche de l'arbre
vous, pourquoi vous peignez -vous en blanc? appelé cokarilo. Elles ont douze pouces de long,
Je ne vois pas pour quelle raison vous perdez et sont un peu plus grosses qu'une aiguille à
ainsi votre farine , et pourquoi vous salissez tricoter. L'une des deux extrémités est impré-
vos habits ? Est - ce pour paraître blancs avant gnée suivant Bancroft, d'un poison provenant
;

l'âge ? » de la racine du woorara ; l'autre est entourée d'un


Du reste , le caractère de ces naturels est petit morceau de coton adapté à la cavité du
grave, réservé, plein de finesse et de ruse. La tuyau. Les Indiens lancent jusqu'à une distance
manie de l'empoisonnement se retrouve chez de cent pieds ce projectile dont la blessure est
plusieurs tribus. Les occupations de ces peu- mortelle. Le poison woam/t est le plus actif et le
plades se réduisent à quelques défrichemens et plus violent de ceux qu'emploient ces tribus in-
à de leurs carbets, de leurs ha-
la construction diennes. Le voyageur Watertown en adonné la
macs de leurs pirogues. Leur religion n'est
et recette il se compose de la plante rampante du
;

guère plus appréciable que celle des tribus qui tvourali, d'une racine amère , de deux plantes

Am. 6
42 VOYAGE EN AMERIQUE.
bulbeuses, de deux sortes de fourmis, Tune donnent guère de rivale, que quand elle est
grande dont la morsure détermine la
et noire ,
trop vieille et trop repoussante. Le mariage
fièvre, l'autre rouge, qui pique comme une des jeunes filles a lieu ordinairement dès
ortie, de poivre fort enfin des crochets réduits
, qu'elles ont atteint l'âge de puberté. Le lien nup-
en poudre des serpens labarie et coiinacoiichi. tial n'a pas de longs préliminaires. Le futur offre à
Ces divers ingrédiens sont pulvérisés et bouillis sa fiancée une certaine quantité de poisson et
ensemble sur un feu lent, jusqu'à ce que la liqueur de gibier; si elle l'accepte, le mariage est célé-
brunâtre arrive à la consistance d^un sirop épais. bré dans un festin. L'enfantement des femmes
Ce poison est infaillible. A peine a-t-il pénétré est un acte de nature fort peu pénible pour elles ;

sous la peau, qu'il tue sans altérer la couleur du jamais accompagné d'accidens graves ni
il n'est
sang et sans vicier la chair. de souffrances laborieuses. La mère se délivre
Les habitations de ces tribus sont encore des sans secours. A peine la parturition est-elle
carbets construits en une heure sur quatre
, accomplie, que la mère et l'enfant sont plongés
pieux fichés en terre. D'ordinaire ces cabanes dans l'eau, et l'Indienne retourne le lendemain
sont ouvertes de tous les côtés les Macoushis ; à son travail. Par un usage assez singulier, que
seuls les ferment, en y laissant une large constatent quelques voyageurs, si la femme est
ouverture. Les Arrowauks plus industrieux
,
valide à la suite de l'enfantement, son mari doit
que les autres Indiens, ont des habitations plus feindre une maladie. C'est de rigueur; il faut qu'il
grandes, quoique dressées de la même manière, garde le hamac qu'il se plaigne qu'il observe
, ,

avec des perches fourchues perpendiculaires, et un jeûne très-sévère. On dirait presque une de
d'autres perches horizontales sur le sommet, le nos accouchées européennes. Empresses autour
tout couvert de feuilles de troulier attachéesr aux de lui les voisins viennent le féliciter sur son
,

supports par de petits liens de nibbis. heureuse délivrance, lui témoigner tout le désir
Ces peuples vont à demi-nus, avec un sim- qu'ils ont de le voir promptcment rétabli. Il se
ple pagne fait d'écorce d'arbre ou de la fibre du laisse faire il écoute tout comme si vraiment il
;

coco. Les femmes ont quelquefois une pièce d'é- avait éprouvé les souffrances' de la maternité.
toffe carrée formée de fils de coton et de rassades. Au bout de trente jours, on le fait descendre de
Le contact européen a du reste modifié déjà la son hamac pour le fouetter et lui appliquer sur
simplicité du costume primitif. Dans les jours les bras de grosses fourmis. Ceci toutefois n'a

de fête, les Indiens se coiffent de chapeaux sur- lieu que dans son intérêt, afin de le dégourdir
montés de plumes brillantes, se dressant autour après une longue et complète inaction. Tel est
de leur tète, et retenues par un bandeau circu- le récit de quelques voyageurs d'autres ne font ;

laire de deux pouces de largeur. Les femmes durer que trois jours celte inexplicable comédie.
portent des garnitures de rassades au cou, aux
bras, aux genoux et au-dessus des chevilles. CHAPITRE IX.
La nourriture des Indiensse compose d'i-
GUYANE ANGLAISE. DEMERARY.
gnames, de plantains, de bananes, de racine de
cassave et de manioc, de crabes, de poisson, .Tene restai qu'un jour à Savanah-la-Juive, et je
de tortues de terre et de mer, enfin de lézards. profitai d'une barge pour descendre de nouveau
Ils mangent la chair du singe qu'ils
aussi à Paramaribo. Là, l'occasion d'un caboteur s'é-
font bouillir avecdu poivre de Cayenne. Leur tant offerte pour Demerary je ne voulus pas la ,

boisson ordinaire est une liqueur de manioc laisser échapper, etje m'embarquai le soir même.
fei'mentée. Quelques-unes de ces tribus ont été On dériva de nuit; et, quatre jours après l'ap-
soupçonnées d'anthropophagie par plusieurs pareillage, le 10 août, nous étions en vue de
voyageurs. Bancroft raconte que, « dans la der- la colonie anglaise et de sa capitale Stabroek ou
nière insurrection des esclaves de Berbice, les George-Town.
Caraïbes, auxiliaires des Anglais, tuèrent beau- Il était deux heures de l'après-midi quand

coup de nègres et les mangèrent. » Cet auteur nous entrâmes dans le port de cette cité po-
ajoute que les Caraïbes sont les seuls Indiens puleuse et marchande. Bâtie sur une grève plate
de la Guyane qui manifestent ce goût dépravé. et stérile, coupée de canaux qui la traversent
Les coutumes de ces Indiens ne sont pas diffé- dans tous les sens George-Town n'était point,
,

rentes de celles des Oyampis, des Galibis et des comme Paramaribo, une ville verte et* fleurie;
autres tribus de la Guyane inférieure. La poly- mais, en revanche, elle avait l'aspect d'une
gamie permise chez eux mais rarement
est , place active et affaiiée d'une Tyr industrieuse
,

pratiquée. Ils n'ont qu'une femme et ne lui , et opulente. Ses maisons de bois ornées dp ,
GUYANE ANGLAISE. 43
portiques, sont rangées avec cet esprit d'ordre sont lescommensaux pour un temps illimité.
qui est si bien dans les allures commerçantes. Leur hamac est dressé leur couvert , est mis ;

Symélriquement alignées, elles ont rarement ilssont de la famille, invités avec elle à tous les
plus de deux étages. Les toits sont d'un bois bals, à tous les concerts.
rouge qui joue l'acajou. Au lieu de fenêtres vi- Les environs de Demerary, surtout en re-
trées, les apparlemens ont des stores et des ja- montant le fleuve, sont couverts d'habitations
lousies au travers desquels l'air glisse et se tem- productives et riantes. On en rencontre encore
père. Partout des kiosques ouverts , des belvé- à deux cents milles ; mais, au-delà, le fleuve cesse
ders aérés , des appentis qui semblent appeler la d'être navigable , et les cultures disparaissent
brise, si bonne et si rare dans ces chaudes lati- ; Ces habitations, presque toutes peuplées de
tudes. La coupe des maisons, presque toujours Hollandais, les anciens maîtres du pays, sont
en croix, semble avoir été imaginée dans le but jolies, commodes et bien tenues. Les ponts, les
de procurer une ventilation constante portes les fenêtres , les maisons les cases des
, ,

Dès le soir même, je débarquai sur un môle en- nègres, les ateliers, tout y est peint en blanc,
combré de caisses et de balles, au milieu d'une couleur favorite de cette nation. Des chemins
foule de noirs couverts d'un pantalon de guinée plantés d'arbres serpentent au milieu de ces
bleue ou d'un simple langouti. Quelques créoles campagnes, et rappellent souvent les plus belles
parajssaient çà et là, presque tous vêtus de blanc, avenues de l'Europe. Les bras qui exploitent
avec des vestes et des pantalons en gin^^ham ces vastes domaines sont encore ceux des noirs
calmes au milieu de ce bruit à l'ombre sous ce
, esclaves mais il paraît qu'on les traite avec
;

soleil brûlant, grâce à un large parasol sou- plus de douceur que ceux de Paramaribo.
tenu pur un esclave , donnant des ordres à J'avais à passer dans la Guyane anglaise un
cette foule noire qui se remuait, tourbillonnait, mois au bout duquel un navire de commerce
,

roulait les boucauds , empilait les caisses po- ,


alors sous charge, devait me transporter en
pulation de peine dont la peau huileuse mon- Colombie, à Cumana. Je profitai de ce temps
trait une goutte, de sueur à chaque pore. pour faire diverses excursions sur ce territoire
George -Town, située également à portée du si fécond et si étendu. Je visitai le district de

Demerary et de l'Essequibo, est devenue l'en- l'Essequibo qu'occupent des Indiens bien plus
trepôt de la Guyane anglaise. On y compte dix industrieux qu'aucune des tribus que j'avais étu-
mille âmes environ de population blanche, diées jusque-là ;
j'allai passer quelques jours sur
noire ou de couleur. Peu de pays offrent un le district de Berbice et dans sa capitale, la

plus grand pêle-mêle de nations européennes : Nouvelle- Amsterdam


Hollandais, Anglais, Allemands, Prussiens, Le district de Berbice s'étend sur le fleuve du
Russes, Suédois, Danois, Français, Américains, même nom , de Corentin et la cri-
et entre celui
Portugais, Italiens, juifs de divers pays; on que Abary, sur la côte de l'Océan. Le fleuve
trouve de tout sur ce rivage. C'est une véritable Berbice , quoique large est obstrué à son em- ,

Babel, un congrès de nations. La ville est bouchure par une barre q.ui ne livre passage
grande elle a un mille de long sur un quart de
; qu'aux navires tirant moins de quatorze piecls.
mille de large. Les principales rues ont des trot- Cet obstacle sera un empêchement éternel à la
loirs pavés en briques ; elles sont garnies de prospérité de cette colonie.
lampions qui constituent une espèce d'éclairage La Nouvelle - Amsterdam est assise sur la
public. De chaque côté de la rue, existe un ca- rive méridionale de la rivière Canje. C'est une
nal navigable qui se vide et se remplit avec la ville salubre , oii chaque maison forme wwq-
marée. Parmi les édifices publics, il faut citer sorte d'île entourée de canaux. Ces maisons, à
la maison du gouvernement et une longue file un seul étage, sont entourées de galeries où l'air
de bâtimens qui servent à la fois de douane circule hbre et frais. Au lieu de les revêtir d'un
d'entrepôt, de bourse et de tribunal de com- toit en planche les habiians les couvrent de
,

merce. Le marché de George-TowH est bien ap- feuilles de troulier ou de bananier. Les plan-
provisionné mais, comme à Paramaribo tout
; , tations de ce district sont riches et belles.

y est d'une cherté excessive. Ces petits voyages faits, il me restait encore
Nulle part , du reste , même dans les Antilles près de trois semaines à séjourner dans la
si hospitalières , on n'accueille l'étranger avec Guyane anglaise. J'étais au bout de mes re-
plus de bienveillance et plus de grandeur. On cherches et ne savais vraiment qu'imaginer
,

se dispute presque les nouveaux venus et, dès


; pour remplir un si long espace de temps, quand
qu'ils ont mis le pied dans une maison, ils en le hasard m'offrit un voyage instructif et aven-

I
4i VOYAGE EN AMERIQUE.
tureux.Deux natuidlistcs anglais allaient partir chauffé sur ce même feu où les Indiens faisaient
de George -Town pour explorer, aux frais de la bouillir leursoupe au poivre. L'habitude dé ces
Société de géographie de Londres, le cours du sauvages est de manger dès le matin. Quand ils
Masaroni et de quelques-uns de ses affluens. Je ont pris ce premier repas, peu leur importe de
demandai à me mettre en tiers dans cette re- rester sobres tout le jour,
pourvu que, de temps
connaissance. Ils y consentirent. à autre puissent s'humecter le gosier avec
, ils

Nous nous embarquâmes le 20 août sur un quelques gorgées de pywori, boisson composée
canot qu'escortait une petite pirogue de chasse. d'eau chaude et de cassave. Ils boivent ainsi
Nos provisions étaient : dix douzaines de cou- tant de cette liqueur, sans compter celle qu'ils

teaux , une douzaine de coutelas, six douzaines boivent à leurs repas , qu'il faut en emporter
de pièces de calicot, cinq livres d'hameçons, une avec soi des provisions énormes.
provision de colliers de rassades, des aiguilles Notre journée de marche commençait ordi-
et des épingles, des rasoirs et des miroirs, vingt nairement à sept heures et finissait à trois ou
livres de poudre , du plomb et des pierres à fu- quatre , suivant qu'on trouvait plus tôt ou plus

sil, des ciseaux et quatre mousquets.


Notre équi- tard une place commode pour le campement.
pao-e se composait d'un capitaine accawau et de Un sable sec, entouré d'arbres, tel était notre

\in"-t-deux Indiens de sa tribu. Le salaire de ces bivouac favori. Là on avait toujours de l'espace
hommes consistait en une pièce de cotonnade, pour se promener, vin bassin pour se baigner et

un coutelas et quatre couteaux pour chaque des perches pour y suspendre les hamacs. Cela
homme de l'équipage. Le capitaine devait avoir valait mieux que les carbets indiens , toujours
une pièce de calicot et un mousquet. L'accord infects et pleins de moustiques.
était fait non par jour, mais pour tout le voyage. Il serait trop long de suivre jour par jour cette

Le premier nous couchâmes sur l'ile de


soir, navigation fluviale, de dire les accidens à toute
Caria, à trois milles environ du dernier poste heure l'enouvelés qui menaçaient de compro-
anglais établi sur le fleuve. A la hauteur de cette mettre notre frêle barque , les détours conti-
île, le Masaroni commence à prendre sa phy- nuels du fleuve qui semblait former un long
sionomie spéciale. Les deux cotés du fleuve y coude les brusques variations du paysage qui
,

sont rarement visibles à la fois tant son cours


, se plaisait à des métamorphoses capricieuses.

est entrecoupé d'îles vertes et touffues. Caria Les Indiens que nous rencontrâmes d'abord
était autrefois un poste hollandais, jadis cul- étaient des Accawaus. Nous leur Achetâmes des

tivé , aujourd'hui désert quelques plants de


: paquets de haï-arry sorte de vigne qui porte
,

cacao encore debout y indiquent seuls le pas- une petite touffe de fleurs bleuâtres, produisant
sage du travail humain. Plus loin, et près d'une une cosse de deux pouces de long, avec des
petite île qu'occupe un ménage caribi, com- fèverolles grises au nombre de dix. La racine,
mencent ou raudales du Masaroni.
les rapides dont la croissance est fort longue a trois pouces ,

Celui de Warimambo, que nous franchîmes dans de diamètre dans son plus grand développement.
la première journée ressemblait aux sauts les
, Elle contient une sorte de lait gommeux, puis-
plus tourmentés de l'Oyapock. Il fallut que notre sant narcotique dont les Indiens se servent pour
équipage sautât hors du canot pour le pousser emipoisonner l'eau où vit le poisson. Ils battent

au milieu de ce labyrinthe tantôt calme tantôt cette racine avec des bâtons fort durs jusqu'à ce
écumeux. Nous eûmes huit de ces sauts à fran- qu'elle soiten filasse la font macérer ensuite
,

chir dès la pi'emière journée. C'était, on le voit, dans une eau qui en devient blanchâtre puis ,

commencer par de rudes épreuves. versent cette infusion dans le lieu qu'ils ont
Au campement du soir, une difficulté se pré- choisi pour la pêche. Quand cette eau empoi-
senta. Le palmier était rare sur les bords du sonnée a été répandue dans quelque bassin,
Masaroni, et nous n'avions rien pour couvrir au bout de vingt minutes environ on voit pa- ,

nos hamacs. Pour y suppléer, il fallut détacher raître à la surface tous les poissons qu'il con-
la voile du canot et s'en servir comme d'une tient, et lesnïndiens peuvent alors ou les pren-
tente. Malheureusement la pluie survint et la dre avec la main , ou les Jlécher avec facilité. Un
transperça. pied cube de cette racine suffit pour empoi-
Le lendemain, api'ès une halte à Aramalta, sonner un acre d'eau même dans les endroits
,

petit campement indien, nous vînmes bivouaquer où l'eau se précipite avec force. Le poisson, du
à Cupara. Déjà notre vie voyageuse- se réglait reste, n'est pas détérioré par l'atteinte du poi-
grâce a notre équipage. Chaque matin, à peine son; il ne se gâte pas plus vite, ainsi tué, que
li'vcillés , nous trouvions notre café prêt , et pris de toute autre manière. Le poisson nommé
GUYANE ANGLAISE. 45

pacou se pêche au moyen de \'haï-arry. Voici diaire. De tout le circuit du bassin noir et calme,
comment : les Indiens choisissent assez ordi- bordé d'une ligne uniforme d'arbres, s'élève,
nairement une des chutes du fleuve où croît comme un décor magique, une colline verticale
en abondance l'herbe aquatique weya, dont se de quinze cents pieds d'élévation, colline éloi-
nourrissent les pacous. Ils entourent l'endroit gnée en réalité, mais si étrangement menaçante,
d'une muraille de pierres non liées et l'élèvent , qu'on croirait la voir à toute minute tomber,
à un pied au-dessus de la surface de l'eau, ne dans ce lac qu'elle surplombe pour barrer la ,

laissant que deux ou trois espaces , larges de dix route aux navigateurs.Entre ces murs de roches,
pieds, pour que le poisson puisse s'y engager. et jetés à travers le fleuve, paraissent
de loin à
Deux heures avant le coucher du soleil, ces es- loin des blocs énormes de granit qui semblent
paces sont fermés tout-à-coup à l'aide de claies vouloir emprisonner les eaux et livrer à peine
préparées d'avance et si le pacou s'y trouve en
, passage aux plus petites barques. Au-delà seule-
quantité suffisante on bat, dans la nuit le haï-
, , ment se présente le bassin, noir comme de l'en-
arry nécessaire pour l'empoisonnement de tout cre, et bordé d'une bande de sable crayeux qui
le bassin. Nous vhnes, en moins d'une demi- fatigue l'œil.
heure prendre ou flécher par cette méthode
,
, , Nous dressâmes nos tentes sur celle grève de
deux cent quatre-vingts pacous, sans compter «able , presque en face du saut de Macrebah
une quantité énorme d'autres poissons. Quand qui ajoute encore à l'ensemble pittoresque de ce
le poisson est pris, on l'ouvre, on le sale et on lieu. Le fleuve, se précipitant d'une hauteur de

le fait sécher sur les rocher (Pl. V — i). cent pieds dans ce lac qui en était à peine ridé
Le long de son cours, le Masaroni forme une sur les bords, offrait un sévère et majestueux
foule d'anses ou de lacs dormans qui semblent spectacle.
la conséquence nécessaire de ces raudales dans Du bassin de Corobung nous remontâmes jus-
lesquels le fleuve tourbillonne. Nous franchîmes qu'à la crique de Coumarow , où devait se faire
ainsi l'anse de Gabouny, celles de Massawine, notre dernière halte. Celte cascade était une
de Pounouny et d'Acouva. Sur ce dernier point, des plus magnifiques que l'on pût voir; l'eau
le cours du Masaroni se dégageait un peu de s'y précipitait d'une hauteur de quatre cents
ces myriades d'îles qui lui donnent l'aspect d'un pieds , avec un tel fracas et un tel volume que
interminable archipel. L'horizon s'élant agrandi, nos oreilles en étaient brisées , et qu'un nuage
nous pûmes voir la Table d'Arlhur, le pre- d'écume couvrait tous les environs (Pl. V 21. —
mier point visible des montagnes de Saint- Ce lieu avait une physionomie austère et sau-
George , grande chaîne de la Guyane centrale. vage d'un côté des forêts impénétrables de
: , ;

Devenu plus calme et plus grandiose , le Ma- l'autre des chaînes de montagnes échelonnées
,

saroni tournait alors de nouveau vers l'ouest et , à perte de vue; puis, sur le devant du tableau,
prenait l'apparence d'un vaste lac dominé par celte cascade à la voix terrible dont la nappe ,

cette Table d'Arthur, véritable montagne atlan- se nuançait dans ses cent pieds de largeur, de
,

tique auprès des terres basses et noyées de la toutes les couleurs du prisme solaire.
Guyane littorale. Sur les bassins supérieurs nous trouvâmes
Plusieurs journées pénibles nous conduisirent une foule d'Indiens occupés à la pêche ou bat- ,

à l'anse Corobung, quand nous eûmes tour à tant l'haï -air y. Rien n'était plus joli que ce
tour fait halte à Kiguay au saut de Teboco , à
, coup-d'œil. Les femmes les enfans ,les jeu- ,

l'anse Caranang, aux campemens d'Aramayka nes garçons, les vieillards, tout se livrait à
et d'Abadukaye, aux anses de Garowa-Aikura celle chasse facile du poisson endormi. Quoi-
et de Ehping. que notre équipage ne fût pas fort habile, nous
La scène qu'offre l'anse de Corobung n'a prîmes en peu de minutes près de deux cents
pas, ne doit point avoir sous le ciel rien qui la
, ,
poissons de toutes les dimensions et de toutes
surpasse ou qui l'égale. L'eau de cette anse, les qualités.
quoique parfaitement transparente affecte dans , Dix-huit jours s'étaient écoulés depuis mon
son ensemble un ton chocolat , et les sables en- départ de George - Town , et il était à craindre
vironnans viennent s'y briser en nuances pour- que je ne trouvasse plus sur la rade le caboteur
pres. La crique change souvent de direction; en charge pour Cumana. Je dis adieu à mes
et, à chaque coude, se présente une longue compagnons de route, et, louant un canot in-
bande de sable blanc, mat et triste qui tranche , dien, je redescendis seul le Masaroni. Ce tra-
désagréablement avec la couleur de l'eau. En jet eut lieu avec la rapidité de la flèche. En
général, le paysage n'a point de plan interme- |
trenle-six heures la distance était franchie;
4d VOYAGE EN AMERIQUE.
du fleuve ra- reux ; ils visitèrent toute la côte , en s'avançant
nous glissions sût îes'tascades ,

même en et- vers l'ouest. Après eux, Diego de Ordaz tenta vai-
sant la mousse du rocher, souvent
Nulle vitesse n est nement de s'j, établir. Vivement repoussé par
fleurant les pointes aiguës.
alors les indigènes ce fut lui qui créa la fable de ce
comparable à celle qui nous poussait
: ,

douze milles à l'heure. Dorado, de ce lac Parina, dont l'or et les ru-
nous devions filer

Arrivé près de l'embouchure de


la rivière bis jonchaient les rives. APedro de
ces récits,
Warrows , dont quel- Ordaz et Gonzale de Ximenès voulurent tenter
j'y trouvai un village de
une l'aventure ils entraînèrent une foule d'Espa-
ques carbets construits sur pilotis offraient ;

demeure sèche 'et commode sur une plaine gnols qui périrent presque tous au milieu de ces

toute inondée (Pl. V —


3). Les Warrows, pour immenses solitudes.
construire ces carbets, enfoncent des pieux dans Cependant Diego de Ordaz avait obtenu de
la vase jusqu'à ce qu'ils trouvent un fond so- Charles V le monopole d'une exploration au
lide puis ils ajoutent les solives qui doivent sou- pays de Dorado. Après diverses tentatives in-
;

tenir la plate-forme, et bâtissent ensuite là-des- fructueuses, il finit par fonder la ville de San-

sus une espèce de charpente qu'ils recouvrent Thomé à soixante lieues de l'entrée de l'Oré-
,

de feuilles de palmier mauriiia. Tout cela noque, au confluent du Carony. Ce village ne


quoique assez imparfait atteste un instinct in-
,
compta jamais plus de 150 habitans.
dustrieux car ils n'emploient dans ces cons-
; ,
Au bruit des conquêtes espagnoles dans le Nou-
tructions, rien de ce qui rend les nôtres si fa- veau-Monde, les ambitions rivales se réveillèrent
ciles, ni clous, ni mortaises, ni chevilles. Les Anglais, à leur tour, songèrent à la Guyane
Les mœurs de ces Warrows sont à peu près et à ce fabuleux Dorado qui passionnait tant
celles des Indiens dont il a été déjà question. de Walter Raleigh parut en 1594 devant
tètes.

Le même caractère général, ainsi que le même de la Trinité, brûla la ville de San- José, et
l'île

type, modifiés l'un et l'autre par quelques nuan- se présenta aux bouches de l'Orénoque. Après
ces légères, dominent parmi toutes les peuplades Walter Raleigh vint Laurent Keymis qui ne fut
de la Guyane. L'usage du roucou, les habitudes guère plus heureux.
de propreté la nudité presque primitive
, la , Ce fut vers 1624 que les Français parurent
nourriture de poisson de cassave, d'ignames,
, pour la première fois dans la Guyane. Quelques
la sobriété mêlée d'orgies la vie molle et indo-
, marchands de Rouen, fixés à Sinnamary, mi-
lente, tout cela se retrouve chez les Warrows. rent en produit les plaines environnantes. Leur
Après une halte de quelques heures dans exemple fut imité la Compagnie du cap du ;

un de leurs villages
, je me
rembarquai et j'ar- Nord envoya des planteurs à Cayeiine et dès ; ,

rivai à George-Town le 15 septembre. Mon ca- lors , cette colonie eût pu devenir florissante
boteur s'y trouvait encore; quelques affaires l'y sans les divisions intestines qui la déchirèrent.
avaient retenu. Il ne fut prêt à partir que le 19 ; En 16G9, ce territoire que l'on nommait pom-
ce qui me donna le temps de résumer mes sou- peusement la France équinoxiale passa entre ,

venirs sur les Guyanes et de compléter par les mains de la Compagnie des Indes occiden-
quelques documens généraux , recueillis sur les tales qui , à peine installée , fut obligée de lutter
lieux, la somme de mes observations directes et contre les Hollandais, ses voisins et nos ennemis.
personnelles. La colonie de Surinam devint l'antagoniste im-
placable de la colonie de Cayenne. En 1676,
CHAPITRE X. cette dernière fut conquise par les forces bata-

GUYANES. ves , mais reprise bientôt après par lemaréchal


RÉSUMÉ HISTOUIQUi: ET
GÉOGRAPHIQUE, d'Estrées. Comme représailles , le gouverneur
français Ducasse essaya, en 1688, de surprendre
On doit à Colomb la découverte de la Guyane Surinam, d'où il fut repoussé avec perte. Vers
Après avoir reconnu la Trinité, il vit, le 1 1 août le même temps les Portugais fondèrent leur
1498, ce continent américain, auquel il conserva Guyane et leur étabUssement de Macapa.
le nom indigène de Terre-de-Paria. Quelques Il serait trop long de suivre le mouvement
dangers qu'il courut aux bouches de l'Oréno- progressif de ces quatre possessions coloniales.
que, qu'il nomma Bouches du Serpent, le forcè- Les Hollandais, plus industrieux, plus actifs,
rent à s'éloigner, sans avoir achevé sa décou- plus persévérans que les autres colons, eurent
verte. bientôt déterminé en leur faveur une suprématie
L'année suivante, Alphonse Ojeda, Jean de qui n'a jamais pu s'effacer depuis. L'établisse-
La Casa et Frédéric Vespuce furent pins heu- ment français resta long-temps luie misérable
.>'. ^:..... Y',.u ,; A

^^'^^^^\

i:n amekique .
GUYANES. — RESUME. 47
et insignifiante bourgade. En 1723, Caycnne ne terres basses et les terres élevées. Ces dernières
comptait que 90 colons, 1,25 Indiens et 1,500 ont d'abord attiré les planteurs. On incendia les
nègres. En 1763 , Louis XV voulant essayer de forêts, et sur leurs cendres même, utilisées comme
luiimprimer un mouvement de progression, engrais , on obtint de magnifiques récoltes.
15,000 hommes furent transportés dans la Mais bientôt eaux pluviales emportèrent au
les
Guyane on leur céda en pro-
française , et loin la première couche de terre végétale et le ,

priété tout le terrain qui va


de l'anse Cayennc roc resta à nu. Ce ne fut que plus tard que l'on
jusqu'à la rivière Kourou. Un vaste système de reconnut le gisement du véritable sol propre aux
déffichement devait ainsi donner une nouvelle plantations. On dessécha alors des savanes ma-
face à la colonie on croyait que des bras suffi-
; récageuses au moyen de saignées et de coupu-
raient pour renouveler la contrée. Malheureuse- res, et l'on y créa des cultures durables à l'abri
ment les nouveaux colons, amollis par le climat, de l'atteinte des élémens. Là prospèrent la
affaiblis par les fièvres , énervés par la débau- canne à sucre, le cacaotier, le caféier, et les au-
che, trompèrent les prévisions des colonisa- tres espèces intertropicales.
teurs. Sur les 15,000 hommes partis de France, Les forêts de la Guyane abondent comme on ,

ilen périt 12,000; trente - trois millions furent l'a vu, en magnifiques essences, l'acajou, le
dépensés, sans qu'il en résultât une seule créa- jacaranda, le panacoco, de rose, le bois
le bois
tion utile. violet, le bois satiné , de bois
et toutes sortes
La Guyane a
été, depuis, bien tourmentée par résineux et, oléagineux. Parmi les plantes
les grands ébranlemens de la politique euro- médicinales, on y trouve le sassafras, le gayac,
péenne. Presque dépossédée par les Anglais, la le simarouba , le tamarin , le copahu , la salse-
Hollande a été obligée de leur céder le plus ma- pareille et l'ipécacuanha. Dans la foule des pal-
gnifique lot de son territoire. La France elle- miers qui croissent sur les bords des rivières,
même , long-temps privée de Cayenne , ne l'a sont pinau dont on fait des lattes le sampa
le , ;

retrouvée qu'à la paix. Si cette paix se pro- l'aouara, dont on obtient une huile fort utile :

longe, si les colons persistent dans la voie d'a- l'arrouma, qui sert à fabriquer des ouvrages de
mélioration où ils sont entrés récemment, la vannerie; enfin le latanier, dont les indigènes
Guyane française et les autres Guyanes devien- tirent le plus grand parti. Les arbres fruitiers
dront de beaux fleurons pour chacune des cou- sont ceux des Antilles, le citronnier, le man-
ronnes européennes dont elles sont la propriété ; guier, le sapotillier, l'avocatier, l'abricotier, le
car le sol en est riche, arrosé, fécond; il n'at- pitanga ou cerisier , le goyavier, l'acajou à pom-
tend que des capitaux et des bras. mes, le coiossolier, le bananier, le cocotier.
Qu'on jette, en effet, les yeux sur la carte, et A l'état sauvage , on compte le balisier , le
l'on verra quelle position favorisée occupe ce pekea, ou boulet de canon, dont le fruit est
pays, enclavé à peu près entre l'Orénoque et la gros et doux le conana palmiste avec son
;

rivière des Amazones, dont communicationla amande agréable ; le genipa ressemblant à ,

par le Rio-Negro et par le Cassiquiari en fait une mauvaise pomme cuite ; le mabouier , dont
une île de deux cent vingt-cinq lieues du nord le fruit est une espèce de prune acide ; la
au sud sur trois cent vingt-cinq lieues de l'est à poire de la Guyane ,
grosse à peine comme
l'ouest. Les Guyanes sont de plus sillonnées une noix. Les plantes utiles sont nombreu-
de mille rivières qui les coupent dans tous les ses aussi; on y cultive l'igname, la patate,
sens. le manioc, le maïs, la tayove, l'arachis, l'agave,
Situées sous l'équateur, les Guyanes jouissent et d'autres encore. Les raquettes et divers
d'une température fort chaude, que rafraîchis- aloës ,
puis une foule d'espèces grimpantes ou
sent pourtant d'immenses forêts. Les jours ramparUes , achèvent de caractériser la magni-
y
sont égaux aux nuits. La plus grande variation fique végétation de ce territoire.
dans les levers et les couchers du soleil est de Les animaux particuliers à cette zone sont le
quarante minutes. On y compte deux saisons : tapir, le jaguar, les singes en espèces innom-
Tune sèche, l'autre pluvieuse. brables , les coatis , les agoutis , les paresseux ,

La Guyane se compose de deux parties le : les pécaris , les Les ani-


cerfs et les daims.
littoral qui est visiblement un terrain d'allu-
, maux domestiques d'Europe ont réussi dans les
vion, et la contrée intérieure, où commencent Guyanes. Quant aux oiseaux, ils y fourmillent
leschaînes montueuses, dont l'étude géologi- en espèces magnifiques. L'autruche d'Amérique
que n'est pas encore bien avancée. Le sol peut parcourt ces savanes immenses; des vautours,
se diviser en deux espèces très - distinctes , les des flamants qui peuplent les bords des fleuves,
43 VOYAGE EN AMERIQUE.
oiseaux-trom- tues de terre de diverses espèces, dont la chair
des spatules, des canards, des
rouges et bleus, des est aussi délicate que nourrissante. Les oiseaux
pettes, des dindons, des aras
colibris, des cotingas, de mer, les perdrix grises, les poules d'eau , les
tangaras, des toucans, des
n'offre qu'une nomenclature flamants, les bécasses blanches abondent dans ces
cette longue liste
incomplète des espèces les plus communes. La marécages, et il est difficile de se former une
nomenclature des poissonsn'est pas moins riche: idée de la quantité de canards sauvages qu'ils
recèlent. Leurs vols projettent une ombre im-
le machoiran poisson de mer qui
,
combat l'es-
padon; les raies, Tacoupa, la loubine, le mulet, mense qui cache le soleil. On en compte de trois
et une foule d'autres. Les crabes abondent sur
espèces, outre la sarcelle. La plus grosse espèce

toute la grève où ils se creusent des espèces de


,
ressemble à la canne de l'Inde la seconde au ;

terriers. Les indigènes leur donnent la chasse et canard commun la troisième est un petit canard
;

fort joli, bleu, rose, jaune et blanc, avec une


en sont très-friands. Enfin, parmi les insectes, il
étoile bleue sur le front.
faut citer d'incommodes moustiques, des four-
mis de diverses sortes, des ravets, des scor- Serrant de près toute la côte orientale de la

pions et des araignées hideuses. Trinidad, nous pûmes suivre les mouvemens
de terrain de cette île soit qu'elle se prolongeât
,

CHAPITRE XL en grèves basses et boisées, soit qu'elle projetât


ses mondrains verdoyans et fertiles. Nous dou-
COLOMBIE. CUMANA.
blâmes ainsi la pointe de Guataro, celle du Man-
Au boutde quatre jours de navigation cô- cenillier, puis enfin la pointe de la Galère, qui

tière,dont rien ne rompit l'uniformité, on si- termine la Trinidad au noi'd après quoi notre ;

gnala devant nous l'île de la Trinidad, si long- caboteur laissa porter à l'ouest plein pour aller
temps espagnole, aujourd'hui anglaise. attaquer le port de Cumana.
Située en face des bouches de l'Orénoque, la Jusque-là, une brise de S. E. constante et
Trinidad a la forme d'un carré long les géo- ; douce nous avait poussés sur la plus belle mer
graphes espagnols la comparaient à un cuir de du monde. Grace à ce souffle tempéré, nous
bœuf. Elle a soixante milles de l'est à l'ouest, n'avions pas éprouvé de chaleurs trop fatigantes.
et quarante-cinq milles du nord au sud. Entre La cabine seule était un séjour intolérable, mais
cette île et le continent s'étend le golfe de Pa- nous n'y descendions que fort rarement nous ;

ria que se disputent la mer et le fleuve, bassin


,
avions pris même l'habitude de tendre nos ha-
tourmenté dans lequel l'Orénoque se décharge macs sur le pont et d'y passer la nuit sous un
par plusieurs bouches. Ce mouvement des eaux dais parsemé d'étoiles. C'était jusque-là une na-
rend ce bras dangereux et presque innavigable vigation charmante, heureuse et promptement
pour les navires des bancs de sable qui se dé-
; faite.

placent, des courans sous-marins, et des tour- Mais à peine avions-nous dépassé la
j
pointe
billons impétueux en font comme un vaste et nord de l'île Trinidad et couru pendant quel-
périlleux Charybde que fuient les navigateurs. ques heures à l'abri des terres, que la brise re-
C'est la fameuse Bouche du Dragon. fusa tout-à-coup ; les voiles fasièrent, battirent
Le port principal de la Trinidad, Puerto- le mât ,
puis restèrent immobiles. Le calme se
Espana (aujourd'hui Spanish-Town), fait face fit complet et profond : la mer dormait ; l'at-

aux bouches du fleuve mais à une distance de


, mosphère semblait saisie de torpeur. Sur une eau
douze lieues, et quand l'action des eauxadéjàété flasque comme de l'huile , des requins mon-
amortie par les terres méridionales de la Trini- traient çà et là leurs nageoires dorsales ,
prêts
dad. Puerto-Espaùa est une grande ville de dix à nous divertir par le spectacle d'une pêche, si
mille âmes ,avec un fort beau môle en pierre nous avions voulu y mettre tant soit peu de bonne
qui s'avance jusqu'à deux cents mètres dans volonté. Ces gloutons se jetaient à Fétourdie
la mer. Après la baie Charagaramus , située à sur tout ce qu'on lançait à la mer. Débris de
trois lieues dans l'ouest, c'est le havre le plus repas, plumes de volailles, défroques de marins,
sûr d'une île qui en compte plus de vingt. chiffons papier ,
dépouilles d'animaux , tout
,

Le littoral de la Trinidad a des marais que les était de bonne proie pour eux, tout leur semblait
Espagnols nomment lagunes, les créoles lagons, d'une excellente digestion.
et sur les bords desquels croissent des bois de Le calme nous retint de la sorte, pendant
palétuviers. Dans la saison sèche, ces lagunes trois jours entiers , à trente ou quarante lieues
se changent en savanes au sein desquelles on de Cumana. Nous fîmes à peine ciriq lieues en
lâche le bétail. On y trouve beaucoup de tor- soixante et douze heures. Enfin, le quatrième
C0L031BIE. 49
jour, quelques risées ayant soufflé du
folles et loyaux Guayqueries. » Nus jusqu'à la cein-
N. E., on franchit la pointe occidentale tle la ture, cuivrés, musculeux on les prendrait pour
,

Trinidad. Cinq lieues au-delà de Tile Ghacachar- des statues de bronze. Leurs pirogues sont cons-
reo et à la hauteur de la Bouche du Dragon
, truites d'un seul tronc d'arbre, et chacune
nous éprouvâmes Teffet d'un courant qui dros- d'elles porte de douze à vingt hommes.
sait la goélette, et semblait la tirer vers le sud. Ces embarcations indigènes venaient de nous
C'était l'action des eaux qui, pi'écipitées dans quitter, à la suite d'un marché conclu, quand
cette ouverture , entre le continent et la terre une chaloupe nous accosta. C'était le bateau la-
y éprouvaient un mouvement alternatif du nord maneur, qui devait nous piloter jusque dans le
au midi el du midi au nord. La sonde , dans cet golfe de Cariaco, cette vaste baie de Cumana
endroit, signalait quarante brasses d'eau sur oli tiendraient toutes les flottes de l'univers. Des
un fond d'argile verte. que le patron fut monté à bord il mit le cap au ,

La goélette doubla ainsi le cap Paria et le cap S. S. E. , et bientôt les hautes


montagnes de la
des Trois-Pointes, qui détachait sur un ciel pur Marguerite s'abaissèrent à l'horizon. Le soir du V>
et bleu ses cimes aiguës et dentelées. Au-delà octobre, on aperçut, au soleil couchant, les som-
parurent les Testigos, pâté d'écueils qui pointent mets de la Nouvelle-Andalousie que le soleil ,

au-dessus des eaux, et sur les acores desquels empourprait de ses rayons. Cumana , ses clo-
flottent d'énormes paquets de varech. Ces fuca- chers, son château mobiles au travers d'un ri-
,

cées obstruaient alors tellement la mer qu'on


,
deau de cocotiers, se présentaient sous des as-
eût dit que notre léger bâtiment naviguait dans pects variés et pittoresques.Il en résultait un pa-

un marécage. norama aux mille scènes, dont une molle brise de


Le cap Malapasqua nous était resté au S. E. le terre et les clartés mourantes du jour doublaient
4 octobre au soir, et, le 5 au matin, l'ile Margue- le mouvement et la magnificence. Peu à peu et à

rite était en vue dans l'ouest. Nous fîmes route mesure que les ténèbres s'épaississaient, ces
pour passer entre elle et Coche, plus rap-
l'île beautés disparaissaient une à une la teifite des ;

prochée du continent. L'îlot Coche est une large feuilles s'assombrissait , le vert mat des collines
dune de sable, déserte et non cultivée. Çà et là, boisées bleuissait pai- dégradations impercepti-
quelques cactus cylindriques, s'élevant comme bles et douces, jusqu'à ce qu'il ne restât plus
des candélabres, ne projettentpas assez d'ombre à l'horizon qu'une masse opaque et devant ,

pour empêcher les réverbérations solaires sur nous une mer où phosphore faisait scintiller
le

l'arène du Quand nous passâmes près de


rivage. ses paillettes d'argent. Le vent ayant pris du côté

recueil vers midi


, , le sol paraissait ondoyer ;
de la terre, il faUut louvoyer jusqu'à l'aube, et

les arbres semblaient çà et là se briser par un ce fut vers neuf heures seulement que nous at-
phénomène de réfraction et par une illusion teignîmes le mouillage, situé dans le golfe de

d'optique. Nous avions le spectacle du mirage Cariaco, vis-à-vis du mouillage du rio'Manza-


comme il se produit au sein des déserts li- narès.
byques. Pendant ce
trajet, je pus saisir mieux que

Il heures environ nous étions en


était dix ; l'ensemble de cette marine et de ce
la veille

face de l'île Cubagua, jadis célèbre par la pèche paysage. Devant nous, se déployait ce vaste bas-
des perles, et en travers du cap Macauao sin de Cariaco , long de trente-cinq milles sur six
pointe occidentale de l'île Marguerite, quand à huit milles de large. Ce golfe est aussi sûr, aussi
deux pirogues accostèrent la goélette. C'étaient calme qu'un lac méditerranéen. Là jamais de ,

des pêcheurs guayqueries qui venaient nous of- ces ouragans qui passent sur les Antilles et y ba-
frirdu poisson et des fruits. Les vivres frais nous laient tout au niveau du sol; point de ras de

manquant, on leur acheta tout ce qu'ils por- marée, point d'envasement, point d'écueils mê-
taient en poissons, en bananes, en tatous, en me, si ce n'est un bas-fond, celui du Morne-
crescentia cujete. Ces Guayqueries apparte- Roage qui a neuf cents toises de l'E. à l'O.
,

naient à cette tribu d'Indiens indigènes qui écueil tellement acore, qu'on peut le raser sans

habite les côtes de la Marguerite et les fau- le moindre péril.

bourgs de de Cumana. Nulle race de la


la ville Sur la plage, en face de nous, se déroulait
Terre-Ferme, à l'exception des Caraïbes de la comme un ruban le rio Manzanarès, dont une
Guyane, n'est plus belle que la race des Guay- double allée de cocotiers élancés en parasols ,

queries nulle, sans exception, n'est plus hon-


;
gigantesques signalait de loin tous les coudes
,

nête, plus sûre, plus fidèle. Le roi d'Espagne, et tous les méandres. La double plaine qui le

dans SCS cédules, les nommait « ses chers, nobles borde se parait de touffes vertes de casses, d(j
l
60 VOYAGE EN AMERIQUE.
capparis et de mimoses arborescentes ,
qui ar- j'y aperçus le noble maître de la maison étendu
rondissent leurs tètes en champignon. Sur le sur une chaise et fumant son cigarre avec un

ciel d'un bleu pur se découpait, humide de


la calme indicible. Quand il me vit avancer vers
rosée du malin , la feuille pennée du palmier, lui à peine se priva-t-il d'une aspiration de fu-
,

tandis que sur les mornes blanchâtres se grou- mée. « Juanila, dit-il, recevez ce seigneur étran»
paient des cierges, des raquettes et des cactiers ger qui vient loger chez nous. » A cet appel,
cylindriques. La §rève, à son tour, prenait de une jeune enfant parut , la fille de l'hôtellier, à
la vie ;
de légions d'alcatras, d'ai-
elle s'animait ce que je crus d'abord. C'était sa femme; elle
grettes et de flamants qui semblaient saluer le avait quinze ans, des yeux expressifs et noirs,
réveil de la nature par leurs cris et par les bat- des traits réguliers, quoiqu'un peu fiers, des
temens de leurs ailes et, plus près encore des;
formes si juvéniles qu'on souffrait à la sentir
habitations littorales, des vautours galhnazos déjà en la possession d'un homme. On eût dit un
(le chakal des oiseaux) cherchaient les cadavres de ces gracieux boutons destinés à se flétrir
des animaux dont ils se repaissent. avant l'heure de l'épanouissement.
La dominait sur ce cours d'eau sur la
ville , La vive Juanita rii'eut bientôt installé dans
plaine et sur la mer. Adossée à xma colline nue une petite chambre assez propre pour une hô-
et commandée par un château Cumana élance , tellerie paysage et
espagnole, et ayant vue sur le

au-dessus de ses terrasses, des tamariniers et des sur le golfe. Devant passer quelques jours à Cu-
cocotiers gigantesques, qu'on pourrait prendre mana, mon premier soin fut d'établir mes prix
pour auiant de mâts de pavillon. De tous les en- avec ma jeune hôtesse. Quelle fut ma sur-
virons, les rives du Manzanarès sont seules prise quand je l'entendis me demander huit
vertes et fraîches ; le reste est triste et poudreux. medio-reahs pour mon logement et ma nourri-
La colline de Saint- Antoine , isolée , blanche et ture journalière , c'est-à-dire cinquante sous
nue composée de brèches à
, pétrifications ma- de notre monnaie Je crus qu'elle s'était
!

rines , fait réverbérer sur tout le territoire une trompée; je lui fis répéter le chiffre. «Oui,
chaleur qui le dessèche. Plus loin, vers le sud, monsieur l'étranger, huit medio-reales ; on ne
se déroule un vaste et noir rideau de monta- vous surfait pas mais vous serez traité coKime
;

gnes, alpes calcaires de la Nouvelle -Andalousie. un hidalgo. » Plus tard je vis que l'hôtellier
Cette cordillère de l'intérieur, sauvage et boisée, faisait encore de bonnes affaires avec moi,
se lie par un vallon couvert d'arbustes aux même à ce prix. Tout était presque pour rien sur
terrains plats et argileux de Cumana. les marchés de la ville. La livre de bœuf y va-
A peine notre petite goélette était-elle mouil- lait deux sous fraîche et deux sous et demi sa- ,

léedevant le Manzanarès que vingt pirogues ,


lée. Le poisson ne s'y pesait pas on en donnait ;

de Guayqueries se présentèrent pour nous con- dix quinze livres pour un ou deux medio-
,

duire sur la plage. Je descendis dans l'une reales. Quand les barques revenaient du 'golfe,
d'elles et gagnai l'embarcadère situé sous la bat- lespauvres accouraient sur la plage avec des ga-
terie de la Boca, au-delà de la barre de la ri- lettes de maïs et des œufs, sorte de valeur d'é-
vière. De ce point à la ville même existe une change, en retour desquels ils emportaient tout
distance d'un mille environ, qu'il fallut parcou- lepoisson nécessaire à leur nourriture. Le billon
rir à pied au milieu d'une plaine sablonneuse. manquant à Cumana , on avait imaginé de le
Une demi heure de marche- pénible me con- remplacer par des œufs , qui sont la monnaie
duisit au faubourg des Guayqueries, jolie bour- courante du pays.
gade aux maisons régulières et blanches. Je tra- Moyennant mes huit medio-reales par jour,
versai promptement le faubourg; et, franchissant du poisson,
j'avais à déjeuner des viandcsfroides,
le Manzanarès sur un joli pont de bois je me du café ou du thé ou bien l'inévitable chocolat
,
,

trouvai dans la ville oi^i je préférai l'hospitalité


, espagnol. Au dîner, c'était une profusion de
intéressée d'une hôtellerie à la gène toujours mets tous variés et fort bons , s'ils n'eussent été
inséparable d'une hospitalité bourgeoise. Un trop relevés d'épices. D'excellent vin d'Espagne
st'jour trop prolongé à Cumana m'eût enlevé arrosait tous les repas. Cumana était ainsi une
d'ailleurs un temps précieux, destiné à mes villede cocagne une terre de promission pour
,

explorations d'intérieur. D'autres localités plus le gastronome à petits moyens. Encore, dans un
importantes m'attendaient. ménage particulier , la dépense eût-elle été bien
Je descendis donc dans la meilleure hôtellerie moindre.
de au dire du moins du Guayquerie qui
la ville, Le lendemain, je sortis pour parcourir la ville.
se chargea de m'y conduire. Arrivé sur le seuil, Elle avait un aspect assez pauvre et assez né«
r ;'...../,/ ;^^/^':
COLOMBIE. 51
gligé. monumens se réduisaient à deux égli-
Ses colonie catalane fût venue donner au pays un
ses et à deux couvens d'hommes. La salle de élan industriel, les Cumanais négligeaient une
spectacle était une espèce de cirque ouvert, foule de produits de leur territoire. Si l'on fait
d'arène à Tair libre, qu^entourait un cercle %aujourd'hui de l'huile avec les pulpes inté-
de loges pourvues d'un toit. Dans ces colonies rieures du coca, aux Catalans qu'on doit
c'est
équatoriales , ces théâtres sont les seuls possi- ce progrès. Ils fabriquent en outre avec cette
bles. Y transporter les nôtres avec leur dôme pulpe une émulsion semblable à celle de l'or-
écrasant, leurs lumières qui absorbent Tair, geat. Les premiers, ils ont étabh dans les villes
leurs miasmes lourds et nauséabonds , ce serait des corderies oi\ l'on fait de bons câbles avec
vouloir asphyxier les spectateurs. Du reste l'écorce du mahot (genre bombax), des ficelles
nul auteur européen n'a encore poussé sa et des cordes avec la pite {agave Jœlida).
course jusqu'à Cumana. C'est un terrain vierge . Après ce premier coup-d'œil jeté sur ce qui
pour chanteurs secondaires de France et
les m'entourait, je quittai la ville sous la conduite
d'Italie.Quelque jour, ils y arriveront; car il d'un guide noir, et me dirigeai vers le faubourg
est dans la destinée de ces propagandistes des des Guayqueries. Sur celle route et aux appro-
jeux scéuiques de faire peu à peu le tour du ches du rio Manzanarès, plusieurs arbres curieux
monde. Les Antilles ont déjà presque toutes fixèrent mon attention. Je vis entre autres un
leur théâtre et leur personnel d'acteurs venant magnifique fromager {homhax hcptaphyllum),
d'outre-mer. Je devais en rencontrer plus tard dont le tronc, jeune encore, avait deux pieds
dans toute l'Amérique du sud. de diamètre. Plus loin se présenta un beau
La population de Cumana, forte en 1&02 de guama chargé de fleurs, remarquable par l'éclat
2i à 2G, 000 âmes, n'a fait que décroître depuis argenté de ses étamines.
A mon passage on n'y comptait guère plus
lors. J'arrivai ainsi sur les bords du rio Manzanarès,
de 12,000 habitans. Cette population est eu qui, né dans les savanes élevées, descend vers la
général polie, grave, affectueuse, sobre et tran- mer par la pente méridionale duCerroSant-Au-
quille. Les jeunes gens passent rarement on tonio. Cette rivière a des eaux limpides ckms
Europe pour s'instruire dans nos écoles on ; lesquelles se mirent des mimoses clés ceibas ,

les élève assez bien sur les lieux même. Ils des érythrinas d'une taille gigantesque. A cha-
apprennent la grammaire castillane , le calcul que heure du jour, son courant est brisé par
les premiers élémens de géométrie, le dessin, la foule des baigneurs. Les enfans de Cumana
un peu de latin et de musique. Celte jeunesse ne passent leur vie dans l'eau, si bonne sous ces la-
semble pas aussi dissipée que l'est en général la titudes. Tous les habitans, même les dames les
jeunesse créole; elle a de l'ordre, de la con- plus riches, les jeunes demoiselles de bonne
duite, du goût pour le travail. Les arts mécani- maison, savent nager. On se baigne eu famille.
ques, le commerce, la navigatioo font partie des Le bain est un acte essentiel de la journée.
euseignemens pratiques dont se compose cette Quand on se rencontre le matin, on ne se de-
éducation sagement entendue. mande pas « quel temps fait-il? mais bien « les
La vie commerciale fomne la base de l'exis- eaux du Manzanarès sont-elles fraîches aujour-
tence cumanaise Le commerce de détail y appar-
. d'hui? » On prend quelquefois le bain le soir, au
tient presque tout entier à des Catalans à des , clair de la lune. Des sociétés tout entières
Biscayens età«des Canariens. Cesnégocians sont vêtues d'habils fort légers , s'asseoient sur
ordinairement des matelots arrivés à la fortune des chaises disposées en cercle dans l'endroit
à force de travail et d'économie. Les Catalans le plus frais du courant. Elles y passent la
dominent dans le nombre et forment entre eux veillée , servies par des noirs qui viennent leur
une espèce d'association qui s'étend jusqu'aux porter quelques verres de limonade ou leur
nouveaux débarqués. Qu'un Catalan qu'un ,
présenter des cigarres. Hommes et femmes font
pauvre habitant de Siges ou de Vigo débarque ainsi la conversation au milieu de la rivière, sans

sur le môle et vingt compatriotes vingt Pul-


, , s'inquiéter des petits crocodiles ou bavas, qui
peri catalans ou galiciens se le disputeront pour ne font jamais de mal à l'homme, et des dau-
l'avoir chez eux comme intendant, comme com- phins du golfe, qui remontent le Manzanarès, en
mis , comme associé. C'est une fraternité tou- soufflant de l'eau par leurs évents. On conçoit
chante ixiais trop exclusive. Du reste , les sujets
, que sous des climats si chauds, quand l'air est à
catalans justifient presque tous cette préférence 30 et 33 degrés, on recherche une température
nationale ; ils sont à la fois laJjorieux et fidèles, qui descend jusqu'à 22 degrés. L'eau est un
nobles de cœur et pleins d'activité. Avant que la bienfait par de telles ardeurs caniculaires, et les
52 VOYAGE EN AMERIQUE.
ondes du Manzanarès sont si peu tourmentées que tion curieuse les combinaisons diverses qu'af-

nul danger n'y existe pour les baigneurs. Ses fectaient épineux
ces cierges je ne m'ef- ;

bords seuls, couverts de capparis, de bauhinias frayais pas de quelques sifflemens étranges qui
et de bromelias odorantes recèlent quelquefois
, signalaient la présence de vipères et de serpens

des serpens à sonnette. Arrivé près de la mer ,


à sonnette, dans cette enceinte où les hommes

le Manzanarès s'y envase; il n'est pas navi- ne s'aventuraient jamais. Ce ne fut qu'au bout
gable même pour les petits bâtimens qui mouil-
,
d'un quart d'heure, et après avoir vu mes vête-
lent sur le Placer, banc de sable, à quelques mens s'en aller en lambeaux que je renonçai à
,

toises de Tembouchure. cette poursuite inutile. Revenu sur mes pas, je


'

J'avais traversé le pont de bois du Manza- trouvai facilement un sentier battu et libre d'ar-

narès, et je me trouvais alors dans le faubourg bustes pour me


conduire au château Saint- An-
des Guayqueries. Cette dénomination de Guay- toine. Là seulement on m'apprit que les ingé-

queries provient, au dire du savant M. de Hum- nieurs espagnols plantaient ces bois de cactiers
boldt, d'une sorte de malentendu. Les com- autour des places de guerre par le même prin-
,

pagnons de Christophe Colomb, en longeant cipe de défense qui leur faisait multiplier les cro-
l'ile Marguerite, rencontrèrent quelques indi- codiles dans les fossés de circonvallation.

gènes qui harponnaient des poissons à l'aide Le château Saint- Antoine, bâti sur une col-
d'un bâton aigu que retenait une corde de rap- line nue et calcaire n'est élevé que de trente
,

pel. Ils demandèrent à ces hommes en langue , toises au-dessus des eaux du golfe dominé lui- :

haïtienne, quel était leur nom. Les sauvages même par un sommet nu, il commande la ville et
compi'irent mal ce qu'on voulait d'eux; ils cru- se détache en clair sur le rideau sombre des mon-
rent qu'on les interrogeait au sujet de leurs tagnes. Vers le S. O. et sur la pente du rocher,
harpons, fabriqués avec le bois dur du palmier se distinguent les ruines de l'ancien château
niacana. Guaike! giiaike! répondirent-ils. De-là de Sainte-Marie. De ce point élevé la vue s'étend
le mot Guayqueries , appliqué improprement à dans toutes les directions, sur la presqu'île, sur
une tribu de Guaraounas. les îlots adjacens sur la baie et sur un horizon
,

J'étais arrivé dans le faubourg de ces Indiens immense. Les hautes cimes de la Marguerite se
avec la pensée de louer une de leurs barques dressent au-dessus de la côte rocheuse d'Araya,
pour un petit voyage scientifique. L'île Mar- et semblent se confondre avec elle. Les petites
guerite étant peu fréquentée, je désirais la voir îles de Caracas, PituitaetBoracha, affectent des

et me faire ensuite débarquer sur la pointe formes bizarres et volcaniques , tandis que les
d'Araya, d'où je serais revenu à Cumana, en plaines salines qui bordent l'Océan fatiguent
faisant le tour complet du golfe de Gariaco l'œilpar des réverbérations calcaires.
moitié par terre, moitié par mer. Moyennant dix Du haut de ce fort, la topographie littorale
piastres, l'affaire fut conclue, et le jour du dé- se dessine d'une manière exacte et nette. Cu-
part arrêté pour le 15 octobi'e. Le temps qui mana se présente comme assise sur un delta
me restait fut employé à compléter mes docu- dont le château serait le sommet, et que conti-
mens sur la ville et sur les environs. nueraient les petites rivières de Manzanarès et
Outre faubourg des Guayqueries on en
le , de Santa-Catalina. Ce petit territoire est un ter-
compte deux autres plus petits et moins impor- rain couvert de mammeas, d'achras, de bana-
tans, celui de Serritos où croissent de fort
, niers, que les Guayqueries cultivent dans leurs
beaux tamariniers, et celui de Saint-François. Je petits jardins. De-là aussi se révèle tout le sys-
parcourus l'un et l'autre, et poussai cette re- tème géologique de cette zone rocheuse. La
connaissance jusqu'au château Saint- Antoine qui côte, autrefois couverte des eaux de la mer, a
commande la ville. Cherchant à couper au plus été lentement mise à sec par leur retraite gra-
court, j'essuyai d'abord un échec auquel je ne duelle. Peut-être même est-ce à la formation du
m'attendais guère. Un bois de cactiers épineux golfe de Cariaco , produit évidemment par une
s'étant oflerl sur la route, je m'y engageai, dans irruption pélagique
,
qu'on doit la création
l'espoir de le traversermais les pointes aiguës de
; des terres qui l'avoisinent, et sur lesquelles on
ce végétal m'arrêtaient à chaque seconde et dé- trouve des monticules de gypse et de brèches
chiraient mes habits, de manière à les percer jus- calcaires de la formation la plus récente.
qu'à la peau. J'ignorais que ces bois de cactiers, C'est à l'un de ces monticules gypseux, qui for-
nommés T anales y entraient pour quelque chose mait jadis sans doute une île du golfe, que se
dans le système de défense de la forteresse. trouve adossée Cumana. Elles'y montre au milieu
.J'avançais toujours, examinant avec ujie atten- de sa forêt épaisse de cierges et de raquettes
COLO MBIE. 53
gigantesques. Les Européens, qui ne connais- En l'année 1797, les mêmes malheurs se re-!
sent que les raquettes éliolées de leurs serres ,
produisirent. Cette fois au lieu d'un simple
,

ne peuvent se faire une idée de la force et de la mouvement oscillatoire, le sol éprouva une com-
magnificence des nopalées équatoriales. motion de bas en haut, et en peu de minutes la
Le soleil descendait à Thorizon, quand je ville fut une vaste ruine. Heureusement qu'une

quittai le château Saint- Antoine. Je pris la route petite ondulation s'était fait sentir avant que le
de la plage qu'animait alors la foule des prome- coup décisif et fatal arrivât. Les habitans eurent
neurs attirés par la brise du soir. Les bords du le temps de se sauver en poussant le cri ordi-

Manzanarès et du rio Santa-Catalina étaient aussi naire Misericordia! lembla! tembla! Les ir»-
:

couverts de monde tandis que la population de


; digènes ont, du reste , presque toujours le pres-
couleur, occupée aux travaux de la plaine des sentiment de la catastrophe. Les animaux, dont
Charas, retournait gaiement vers le faubourg lesorganes sont plus aptes que les nôtres à sai-
des Guavqueries. Tout ce paysage étmt vivant émanations tellurines, semblent aussi, par
sir les

et gai il contrastait avec ce mur élevé de vertes


;
leurs inquiétudes et par leurs cris, deviner et an-
cl noires coi^dillères qui formaient le fond du noncer le désastre Une demi-heure avant celui de
.

tableau. Des forêts majestueuses, des oiseaux 1797, une forte odeur de soufre se fil sentir piès
aux magnifiques et brillantes envergures don- delà colline du couvent de Saint François, localité
naient à cette nature un air de grandeur origi- où le bruit fut le plus fort. Des flammes sortirent
nale et d'harmonie imprévue. Les hérons pê- également le long du Manzanai es, près de l'hos-
cheurs et les alcatras au vol pesant, les gallinazos pice des Capucins, et dans le golfe de Cariaco
volant par myriades, semblaient régner sur cette près de Mariguitar.
grève plutôt que les hommes. Cet état du terrain avait déjà à une autre ,

L'aspect serein du ciel et des eaux semble ,


époque fixé l'attention du savant M. de Hum-
,

dans le territoire de Cumana, former contraste boldt; et ce fut à la suite de cet examen qu'il
,

avec les déchiremens de la charpente monta- posa et débattit sa thèse de la corrélation quo
gneuse. Ce contraste s'explique quand on sait ces vastes ébranlemens doivent avoir avec les
à quels bouleversemens est exposée la côte éruptions volcaniques. Chez moi l'aspect de la
de la Nouvelle-Andalousie. Nul ouragan n'y sé- côte ne provoqua point de si vastes pensées.
vit; mais d'horribles tremblemens de terre s'y Ses déchiremens, sa surface torturée me frap-
font sentir de temps à autre. pèrent bien comme lui mais je n'eus ni l'éner-
;

Le golfe de Gariaco ( et les Indiens ont con- gie, ni la puissance de créer aussi mon hypo-
servé la tradition de ce cataclisme) fut ouvert thèse scientifique , et de demander compte à la
il y a quatre siècles par une secousse violente ,
nature de ses mystérieux bouleversemens.
qui jeta une mer entière dans cette fissure béante.
Les naturels en parlèrent à Colomb à l'époque , CHAPITRE Xn.
de son troisième voyage. En 1530, de nouveaux —
ILE MARGUERITE. • PRESQu'lLE d'aRAYA.
ébranlemens eurent lieu; la mer inonda les ter-
res; et, dans les montagnes de Cariaco, s'ouvrit Je continuai ainsi pendant deux jours encore
une cavité profonde d'où jaillit une grande
,
mes excursions dans la campagne de Cumana.
masse d'eau salée mêlée d'asphalle. D'autres
, L'une d'elles me conduisit dans une plaine
tremblemens de terre successifs se firent sentir riante située près du faubourg des Guayqueries,
depuis cette époque, et l'Océan déborda bien des et couverte de petites cases en roseaux qui for-
fois sur les terres arables. Enfin, le 21 octobre ment les laiteries du pays. Les vaches que j'y
1766 , de Cumana fut entièrement dé-
la ville aperçus étaient petites, mais bien portantes leur ;

truite. Peu de mirmtes suffirent pour en mettre lait avait un goût exquis. Ces fermes sont la pro-

toutes les maisons au niveau du sol , et la côte priété des créoles espagnols. Ils y vivent heu-
entière trembla pendant près d'une année. Il faU reux et tranquilles satisfaits des petits revenus
,

lut bivouaquer dans les rues. Pendant que le sol de leurs bestiaux et de leurs champs. Plus d'une
oscillait l'atmosphère semblait se résoudre en
, fois, quand j'entrais dans ces fermes américaines,

eau. Des ondées continuelles donnèrent à ces j'apercevais des couples gracieux dansant au
champs, d'ordinaire si secs , une fécondité in- son d'instrumens du pays. La plus jolie de ces
croyable, et les Indiens, au lieu de s'effrayer à scènes me fut offerte dans une métairie de la
la vue de ces désordres , disaient que l'ancien un hangar deux ar-
plaine des Charas. Sous ,

monde n'allait disparaître que pour faire place tistes promenaient leurs doigts sur
indiens
à un nouveau, bien plus agréable à habiter. I une espèce de harpe fabriquée dans le pays,
64 VOYAGE EN AMEKIOUE.
tandis qu'un noir contrefait et bossu marquait solante. Après une halte à Pampatar, je pris
la mesure en agitant une calebasse remplie de une monture pour me rendre à l'Asuncion,
pois secs, qui résonnaient comme des casta- capitale de l'île, située dans l'intérieur des terres.

gnettes. Les joueurs de harpe se tenaient mol- L'Asuncion est une ville petite, mais assez
lement renvei-sés sur une batiaca ou cliaise dé bien bâtie. Les habitans en sont actifs et indus-
prêtre , siég^e dont la fonire est antérieure à l'a trieux. On y voit deux églises paroissiales et un
conquête, et qu'on assure avoir été trouvç' dans couvent. Les autres postes à citer sur l'ile sont
le pays par les Espagnols (Pl. VI 3). —

Pampatar, beau et large bassin que commande
Une autre scène d'une nature moins gaie et une forteresse, centre d'un commerce actif de
plus louchante attira mes regards sur les bords contrebande avec le littoral colombien; puis
du rie Santa-Catalina. C'était bien encore une Pueblo-de-la-Mar, rade foraine, située à quelques
danse; mais unii danse funèbre. Des Indiens et lieues à l'ouest de Pampatar; enfin Pueblo-del-
des nègres célébraient ce qu'ils appellent un Montê, port difficilement praticable à cause d'un
Vclorio. Un enfant mort récennncnt était placé récif qui en barre l'entrée.
sur une table à la porte de la maison froid , L'île Marguerite fit long-temps partie de la
déjà, et tenant une croix dans ses mains jointes province espagnole de Cumana. Aujourd'hui
et crispées. La pauvre mère pleurait en silence, elle est terre colombienne. L'île n'a guère
assise à ses côtés : les autres assistans exécu- d'autre ressource que la contrebande; la cul-
taient une danse du pays, sautant sur un pied ture suffît à peine pour nourrir les habi-
et frappant dès mains, tandis qu'accroupies au- tans : le maïs, la cassave et les bananes, ces
tour d'eux , des fennnes battaient la mesure. dernières excellentes, quoique petites, sont les
L'orchestre se composait d'une flûte à tuyau de principales productions du pays. La canne à su-
plume, d'un carulao, tambour fait avec le tronc cre, le café, le cacaotier se montrent dans les
creusé d'un palmier, et recouvert d'une peau plaines, quoiqui'en petites quantités» Les chèvres
Sur le dessus seulement. La différence de sons et les brebis y donnent un lait délicieux, à cause
obtenue sur ce tambour provenait de la distance des herbes aromatiques qui poussent dans les pâ-
à laquelle l'exécutant l'élevait du sol.Pour ac- turages. Il n'y a point d'auberge dans l'île; mais
compagner le mouvement, l'un d'eux tenait, toutes les maisons y accueillent un étranger,
comme un violon, une viaraca (mâchoire d'âne pourvu qu'il offre de contribuer aux dépenses
ou de cheval), dont il grattait les dents bran- du ménage. La pêche est aussi un objet capital
lantes d'un morceau de bois de palmier avec pour cette petite colonie. On la fait à l'îlot
une gravité bouffonne. Ge velorio avait une si- Coche, à l'aide de quelques Indiens de la Mar-
gnification toute allégorique. On dansait et on guerite. Le poisson est si abondant sur ce
chantait en l'honneur de i'ame du petit ange , point, qu'on est obligé de couper quelquefois
pour qu'elle allât droit vers le ciel, d'où elle les mailles du filet devenu trop lourd afin do,

était venue. Cette mère en pleurs auprès de son pouvoir le hâler à terre. L'espèce la plus com-
enfant, en face de ces hommes qui gambadaient mune qu'on y prenne est le mulet des îles Ca-
et de cette musique qui détonait, le chavgria raïbes. On sale une grande partie du poisson
et la gaieté, la mort et la résurrection, tout ce pèche.
tableau formait un contraste qui laissait dans Les salines seraient encore une richesse pour
l'âme une teinte de mélancolie douce et vague. la Marguerite, si le sel n'était pas, dans ces pu-
J'en revins tout ému ( Pl. Vil — 1 ). rages, une denrée commune et par conséquent
Le jour suivant, je partis avec mon pilote dépréciée. Un baril de trois cents livres vaut
guayquerie. A
heures du matin, une pe-
six vingt-cinq sous à la Marguerite.
tite barque mit à la voile; à midi, elle était Cette île se deux parties qui com-
divise en
mouillée sur l'île Marguerite, devant Pampalar, muniquent entre un isthme ou une
elles .par
port principal de File. Cette côte paraissait en chaussée naturelle qui n'a guère plils de quatre-
générai ingrate et triste. A peine quelques cac- vingts à cent pas de largeur, sur dix à vingt
tiers arborescens et quelques mimoses hérissées pieds d'élévation au - dessus du niveau de la
(Je pointes se montraient - ils sur la grève. mer. Le point culminant est la montagne de
Quelques chèvres, quelques mulets paissaient Macanao, dont le sommet de schiste micacé
çà et là et semblaient demander à une terre
, sert de reconnaissance aux navires qui veulent
ingrate plus qu'elle ne pouvait leur fournir. attaquer le port de Cumana. L'île a seize lieues
De charmans colibris et des troupiales ani- marines dans sa plus grande longueur. Elle
maient seuls la monotonie de cette scène dé- peut compter 16,000 habitans.
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EN A3iEB.IQTfE ,
COLOMBIl 65

Au bout de deux jours passés sur la Margue- Après un court examen , nous continuâmes
rite, ne me restait plus rien à voir. Je me
il notre course jusqu'à ime case indienne, dans la-
rembarquai sur le bateau du patron guayque- quelle nous devions faire un« halte pour le
rie qui devait me laisser en passant à la pointe
, repas. Au détour d'un petit bois de raquettes,
d'Araya. Le trajet se fit de nuit, par un ciel cette chaumière s'offrit à nous, jolie, propre à
magnifiquement étoile, et sur une mer à peine l'extérieur, habitée par de bonnes gens qui
ridée par la brise. Des peaux de jaguar étendues m'offrirent tout ce qu'ils avaient, du poisson,
au fond de la Ijarqire formaient une coucbe sur des bananes et de l'eau exquise , trésor inappré-
laquelle je m'étendis. Quand je me réveillai, ciable sous la zone toi-ride.
le jour naissait, et nous abordions vers la tête Cette case faisait partie d'un petit massif
du promontoire, près de la nouvelle saline. Ce d'habitations assises sur les rives du lac salé.
que j'avais devaiit moi n'était ni une ville ni , On y distinguait même les ruines d'une église
un village ni un bameau c'était imc simple
, ; enterrées sous les broussailles. Quand on démolit,
maison, seule debout sur la plaine nue puis à ; en 1762, château d'Araya, il y avait là im
le
côté une redoute armée de trois canons. Cette village considérable dont ces cases sont les dé-
saline l'une des plus importantes connues
, bris. Le reste de la population quitta une loca-
celle saline que les Anglais et les Hollandais lité devenue ingrate. Les habitans émigrèrent,

ont enviée tour à tour, et dont la tradition bisto- les uns à Maniquarez, les autres à Cariaco,
rique remonte à Colomb
Améric Vespuce
et à d'autres enfin dans le faubourg des Guayqueries.

n'est pas même aujourd'hui accompagnée d'un Le plus petit nombre persista à demeurer dans
petit village. A peine y voit-on sur les récifs de la ce site sauvage. Ils y vivent encore au milieu de

pointe quelques cabanes de pêcheurs indiens. privations que supporte sans peine leur organi-
La maison unique est habitée par l'inspecleur sation indolente. Quand on leur demande pour-
de la saline qui passe sa vie danï un hamac
,
quoi ne cultivent pas un petit coin de terre
ils

bercé de l'idée qu'il remplit des fonctions émi- pourquoi ils n'ont pas de jardins « Nos jardins, :

nemment utiles. répondent-ils sont à Cumana. Nous y portons


,

La nouvelle saline d'Ai^aya renferme cinq ré- du poisson, et l'on nous y donne des bananes,
servoirs ou vasets dont la profondeur moyenne des cocos et du manioc. » Ce système est
est de huit pouces. Des pompes mues à bras celui de tous les habitans de la presqu'île
d'hommes transportent l'eau de la mer d'un d'Araya. A Maniquarez et à Cariaco on retrouve
réservoir principal dans les vasets. L'évapora- ces habitudes molles et apathiques. La principale
tion est favorisée par le mouvement perpétuel richesse du pays consiste en chèvres qui vaguent
de l'air; aussi la récolte du sel se fait-elle dix- dans les campagnes où elles sont devenues sau-
huit à vingt jours après qu'on a rempli les vages. Elles ont seulement sur le poil l'estam-

bassins. pilledu maître. Quand un colon tue une chèvre


Outre la saline actuelle il existe une saline
, qui ne lui appartient point il la rapporte à son
,

ancienne que l'on n'exploite plus et connue sous propriétaire.


le nom de la Lagune. Le jour même, je poussai Du reste,
je ne pus retrouver, dans le village
jusque-là avec l'intention de visiter en même de Lagune, le cordonnier que le récitdeM. de
la
temps les ruines du château d'Araya. Un guide Humboldt a rendu célèbre et qui lui a fourni ,

guayquerie me montrait le chemin. .Je traversai une des figures épisodiques les plus originales de
d'abord une plaine stérile et couverte d'argile son voyage. Ce cordonnier était un homme de
muriatifère puis deux monticules de collines de
, couleur de croisement espagnol. Il reçut les
grès, et enfin un sentier étroit que la mer bor- voyageurs dans sa case avec cet air de gravité
dait d'un côté et que terminaient de l'autre des
, qui caractérise les individus qui se sentent forts
bandes de rochers coupés à pic. Ce sentier nous de leur valeur intrinsèque. Comme tous les ha-
mena au pied des ruines du vieux château bitans marchaient nu-pieds, son talent d'artiste
d'Araya. C'était un triste et imposant spectacle. en souliers était à peu près une sinécure. Au lieu
Ces murailles croulantes qui posaient sur une de tirer l'alêne, il chassait; il avait ini arc, des
montagne couronnée d'agaves, de mimoses, et flèches, et s'en servait assez bien, quoiqu'il laissât
de cactus en colonnes, ressemblaient moins à échapper çà et là de dures plaintes sur la néces-
des ruines architecturales qu'à ces rochers gra- sité d'employer, faute de poudre, les mêmes ar-

nitiques découpés en forme bizarre dont la , mes que les Indiens pour un homme de sa qua-
:

nature seule fait, à son gré, ou des fronts de lité , c'était une dérogation. Le noble savetier

palais, ou des aiguilles de temples gothiques, était d'ailleurs le savant du lieu ; il connaissait la
56 VOYAGE EN AMËRIOUE.
formation du par l'influence du soleil et de
sel et brûlé du soleil, sans autre verdure que celle
la pleine lune , les symptômes des tremblemens de cactiers cylindriques qui ne fournissent point
de terre, les indices par lesquels on découvre d'ombre. Je passai devant le château Santiago,
les mines d'or et d'argent puis encore les plan-
;
construction fort ancienne et remarquable par
tes médicinales, qu'il divisait, comme tous les ses beaux massifs en pierre de taille , où l'on
Américains , en plantes chaudes et en planles trouve à peine une crevasse. On y voit une
froides, sténiques on asthéniques du système de citerne de trente pieds de profondeur, qui
Brown. Il avait suivi à fond le commerce du pays, fournit de l'eau douce à toute la péninsule d'A-
et savait mille détails curieux sur la pèche des raya.
perles de Cubagua. Non pas que ces perles fus- Sur les collines qui avoisinent le village de
sent de quelque prix à ses yeux; il foulait aux Maniquarez on remarque au-dessous de la roche
,

pieds ces hochets vaniteux du riche, et citait à secondaire micacé blanc d'argent, à
le schiste

toute minute l'humble et pieux Job de l'Ecri- texture lamelleuse et ondulée, qui se prolonge
ture-Sainte qui avait préféré les leçons de la
,
dans une chaîne de montagnes de 150 à 180
sag;csse a toutes les perles de l'Inde. Ce désin- toises d'élévation. Des couches de quartz, dont

téressement religieux et philosophique ne résis- la puissance varie de trois à quatre toises, tra-

taitpas pourtant au désir d'avoir un bel et bon versent le schiste dans les ravins.
âne, qui pût transporter sa provision de bananes Maniquarez est un village célèbre dans cette
du débarcadère jusqu'à son logis. Cet âne était zone par la fabrication des poteries dont le pro-
dans ses vœux Hoc erat: in votis. cédé , livré aux femmes indiennes, remonte
M. de Humboldt ne se tira pas des mains du aux jours de la conquête. On tire l'argiledu
puritain d'Araya, sans essuyer, pour sa part, un voisinage, et les ouvrières, après avoir choisi
long discours sur l'instabilité des choses humai- les morceaux les plus chargés de mica, façon-

nes, au bout duquel cet homme tira d'une poche nent, avec une adresse hifinie, des vases qui ont
de cuir des perles petites et opaques qu'il le força deux à trois pieds de diamètre ; puis, entourant
d'accepter. Ensuite, montrant au voyageur ses ces pots de broussailles, elles les font cuire à
tablettes d'itinéraire, il lui enjoignit presque l'air.

d'y écrire qu'un cordonnier indigent d'Araya, De Maniquarez, je revins à Cumana, et je me


mais individu blanc et de race noble castillane, préparais à faire une autre course à Cariaco,
avait pu donner à des Européens ce qui de ,
quand s'offrit à moi l'occasion d'une excursion
l'autre côté de la mer, était regardé comme une intéressante dans le pays des Indiens Chaymas.
chose fort précieuse. Un naturaliste espagnol, José Figueroa, voulait
L'aronde aux perles abonde sur les récifs qui aller, l'itinéraire de M. de Humboldt. à la main,

vont du cap Paria jusqu'à celui de la Vêla. La y quelques points importans de géologie
vérifier

Marguerite, Gubagua, Coche, la pointe d'Araya, comme moi, un


et d'histoire naturelle. C'était,

et l'embouchure du Rio-la-Hacha, avaient, chez commensal de l'espiègle Juanita, mon voisin de


les Espagnols de la conquête la réputation que
, chambre et mon convive de tous les jours. La
le golfe Persique etl'îleTaprobane s'étaient faite partie fut bientôt arrangée entre nous.
chez les anciens. On y péchait en grande quan-
tité des perles, d'un débit sûr et prompt sur le
CHAPITRE Xin.
continent européen. Mais, depuis cette époque,
elles y sont devenues beaucoup plus rares, et CUMANACOA. VALLEE DE CARIPE. GROTTE DU
celles qu'on trouve encore sont d'une qualité fort GUAGHARO. CARIACO. INDIENS CHAYMAS.
inférieure. L'arondeauxperlesest d'une constitu-
tion plus délicate que la plupart des autres mol- Nous quittâmes Cumana le 25 octobre au ,

lusques acéphales. L'animal ne vit que neuf à lever du soleil, munis du bagage le plus mince
dix ans, et c'est dans la quatrième année que les possible guidés par deux Indiens et accom-
,

perles commencent à se montrer. Il faut souvent pagnés de deux bêtes de somme. La matinée
recueillirdes masses considérables d'huîtres était belle, quo'^ue un peu nuageuse. Au sortir

avant d'y trouver une seule perle de prix :


de la ville , nous prîmes le sentier qui conduit à
quelquefois dix mille arondes ne suffisent point Cumanacoa, par la rive droite du Manzanarès,
pour cela. en longeant l'hospice des Capucins situé dans ,

Après un séjour de quelques heures dans le un petit bois de gayacs et de câpriers arbores-
village de la Lagune, je nie remis en route pour cens. Du haut de la colUne de San-Francisco
aller coucher à Maniquarcz. Le chemin était aride nous vîmes le jouv naître , et la campagne se-
COLOIVIBIE.
57,

couer peu à peu les ombres qui pesaient sur elle. Cumanacoa où nous arrivâmes le 27 octobre,
La ville et la rade se réveillèreat , la plaine s'é- est le poste le plusimportant de cette vallée. La
niailla de fleurs que dorait un soleil matinal. ville placée au pied de montagnes
, sourcilleuses
Tout semblait sourire à notre pèlerinage. et dans une plaine circulaire, peut
compter 2,300
, Après avoir franchi le petit plateau qui do- âmes. Elle fut fondée en 1717 par Domingo
aiiine Cumana, nous nous engageâmes dans les Anas. Située sous la zone équatoriale, Cumana-
hautes chaînes de l'intérieur, véritables Alpes coa n'en éprouve pas les ardeurs son climat
est ;

américaines. La nature changeait d'aspect dans tempéré, pluvieux, même froid. La végétation
ces zones élevées ; elle affectait des formes plus de la plaine monotone mais active, est carac-
, ,

grandioses et plus sauvages. Les portions de térisée par une solanée arborescente de qua-
terrains cultivés ne se présentaient plus que rante pieds de hauteur. Le terrain est fertile, il
de loin à loin. Les cases des mélis les enclos , produit l'un des meilleurs tabacs que l'on con-
devenaient rares au-delà des sources
solitaires : naisse. Ce tabac se sème en septembre et se
,

du Quetepe , on n'en voyait plus. Ce fut à cet transplante deux mois après, en rangeant les
endroit que nous commençâmes à gravir V Im- boutures à trois ou quatre pieds les unes des
chaîne aride et escarpée, boulevard de
j)osihle y
autres. On sarcle ensuite, et on étête laligeprin-
Cumana, en cas d'invasion. Son double versant cipale.Vers le quatrième mois, et quand la feuille
n'estque roc et sables. La végétation reparaît se couvre de taches d'un ])leu verdâtre le tabac ,

seulement dans le vallon intérieur, au pied du pic. est mûr; on le récolte.


Là, commence une fort belle forêt, où croissent L'indigo estun autre produit essentiel de la
des cuspas ( le quinquina de la Colombie ) des , vallée deCumanacoa. Il vaut mieux que celui de
cecropias aux feuilles argentées, des dorslenias Caracas. Pour le fabriquer, on a deux cuves ou
qui cherchent un sol humide , puis des orchi- Irempoirs qui reçoivent l'herbe destinée à la/?OMr-
dées, des pipers et des pothos, enroulés autour riture. Ces deux cuves, appliquées l'une à l'autre,

de courbarils ( figuiers d'Amérique ) , ou bien versent le liquide dans les batleries , entre les-
encore des polypodes arborescens, des papayers quelles est placé le moulin à eau. L'arbre de la
et des orangers à l'état sauvage. Ces arbres ont grande roue qui traverse les deux batteries est
tous leurs festons et leurs arabesques de lianes garni de cuillères à longs manches, propres au
qui grimpent jusqu'au faîte , et passant ensuite battage. La fécule colorante &c rend d'abord dans
d'une cime à l'autre , à cent pieds de hauteur ,
un reposoir, pour être portée ensuite sur des sé-
sepromènent ainsi sur toute la forêt. Çà et là , choirs à toiture inclinée, et faits en planches de
débranche en branche, voltigeaient des essaims brésillet.
d'oiseaux : ici, des carouges élégans ; là, des aras Parmi les montagnes qui dominent la vallée ,-

richement vêtus. Les aras n'allaient que par pai- les plus hautes sont le Cuchivado et le Turiqui-

res ; carouges se formaient par troupes.


les mini. Il faut gravir la rampe de cette dernière ,'

Une sorte de bambousiers


allée d'iaguas
, pour aller à la vallée de Caripe , l'un des sites
nous conduisit à San-Fernando, village de Chay- les plus délicieux de ces environs. La route qui
mas, de cent vingt feux environ. Les cases de y mène passe par Sant- Antonio et Guana-Guana,
ces Indiens n'étaient point isolées et entourées villages situés au milieu de plateaux fertiles.
de jardins , mais elles s'alignaient en véritables La mission de Caripe était jadis administrée
rues coupées à angle droit. Les murs minces et par des moines aragonais qui en avaient fait ,

frêles étaient de terre glaise raffermie par des, une sorte d'Eden, planté de vergers et couvert
lianes. Dépendance de la mission de Cumana- de moissons fécondes. Quand même la fraîcheur
coa, San-Fernando a un aspect d'ordre et d'ai- d'un climat toujours tempéré, le spectacle d'une
sance; elle rappelle les hameaux moraves. Outre nature agreste et belle, n'y auraient pas attire
son jardin , chaque Indien cultive le conuco ou les visiteurs, une merveille célèbre dans le pays
champ commun, dont les revenus sont affectés eût conquis à la vallée quelques explorateurs
à l'entretien de l'église. curieux. Cette merveille était la cueva ou ca-
Sur la route de San-Fernando à Cumanacoa, verne du Guacharo.
se trouve le petit hameau d'Arenas, qui eut une Cette caverne était le but de notre course à Ca-
certaine réputation dans le monde savant, au ripe. Nous ne fîmes que passer dans le hameau
commencement de ce siècle. C'était là, en effet, pour y prendre des guides. Arrivé au pied de la
qu'avait vécu ce Lozano', ce laboureur chayma sierra du Guacharo on longe, sous une voûte
,

qui allaita son fils pendant cinq mois, en lui de rocs, le torrent qui en sort, jusqu'à ce que la
donnant à téter deux ou trois fois par jour. caverne se présente. C'est une ouverture gigan*
Am. 8
58 VOYAGE EN AMERIQUE.
tâsque haute de soixante et douze pieds sur qua- à mourir. Aussi , à mesure que la voûte s'abais-

tre-\iugts de large, courouuée de genipayers et sait, nos Indiens poussaient - ils des cris de
d'erythrinas. De celte inuuense grotte sort la plus en plus perçans. Il fallut renoncer à pour-
rivière bordée, même à Tiutérieur, d'arbres et suivre une exploration qui ne pouvait se faire
d'arbustes, comme si elle y coulait encore à sans leur concours. Cette crainte des guides a
Tair libre et au soleil. L'entrée est si vaste , toujours empêché d'achever cette reconnais-
qu'on peut faire deux cents pas sous la voûte sance souterraine.
sans qu'il soit nécessaire d'allumer des tor- Notre retour de la vallée de Caripe n'eut pas
ches. Au-delà de ce point seulement commence lieu par la route qui nous y avait conduits. Nous
la région obscure où vit le guacharo, sorte d'oi- tirâmes droit sur le plateau de la Guardia pour
seau que regardent comme particu-
les naturels aboutir à Santa-Cruz et à «ariaco. Dans le
all(?i-

lier à cette caverne. Quaiid on pénètre sous ces cours de ce trajet, on traverse la forêt de Santa-
profondeui's , un bruit épouvantable et des cris Maria, qui abonde en magnifiques essences d'ar-
aigus comme ceuxde la corneille révèlent la bres ,comme des curucays hauts de cent trente
présence de ces guacharos, qui s'y cachent par pieds, des hymœneas de dix pieds de diamètre,
milliers. Leurs nids sont suspendus, en forme des sangs-dragons aux veines pourpres, des pal-
d'entonnoirs, à soixante pieds de hauteur, dans miers aux feuilles pennées et épineuses. Aucune
toute l'étendue de la voûte , qui en est ainsi ta- bête féroce ne se montra à nous dans ces bois
pissée. touffus mais nous y aperçûmes plusieurs ban-
;

Les Indiens fabriquent, avec la graisse de cet des de singes hurleurs ou alouates. Le plus
oiseau, une huile qui sert à l'assaisonnement do intéressant de tous était l'araguato [stentor ursi-
leurs mets. Pour se la procurer, une chasse an- nus), qui ressemble à un jeune ours par son
nuelle a lieu vers la Saint-Jean. Les Indiens en- pelage touffu et brun. La figure de ce singe,
trent dans la caverne, et, avec de longues per- d'un bleu noirâtre, est couverte d'une peau fine
ches, ils abattent une partie des nids adhérant et ridée beaucoup d'analogie avec la face
; elle a
aux parois. Les vieux oiseaux défendent leur do- humaine. Cet animal a l'œil, la voix, la démarche
micile; ils tourbillonnent sur la tète des chas- tristes même apprivoisé, il conserve cet air mé-
;

seurs en poussant des cris horribles ; mais les lancolique et sérieux il ne gambade pas il ne : ,

petits tombent à terre et sont éventrés sur-le- joue pas comme les petits sagouins. Rien n'est
champ. On en tue ahisi plusieurs milliers. On plus plaisant que de voir ces araguatos par-
les ouvre, on en tire la couche adipeuse qui courir toute une forêt de branche en branche.
se prolonge de l'abdomen jusqu'à l'aims; puis Quand la distance est trop forte, le singe se
on fait fondie et couler , dans des pots d'argile, suspend par la queue il se balance jusqu'à ce ;

la graisse de ces jeunes oiseaux. Demi-liquide, que le mouvement oscillatoire l'ait mis à même
transparente et inodore, on la conserve plus de saisir la branche voisine. Cette manœuvre
d'un an sans qu'elle rancisse. Dans le jabot et s'exécute à la file et avec une précision admi-
l'estomac, on recueille des fruits secs et durs rable. Le chef de la famille commence; les au-
que les naturels nomment semilla de guacharos, tres suivent. Les Indiens prétendent même que
et dont ils usent comme d'un remède infaillible cet ordre existe pour les cris de ces singes l'un :

contre les fièvres intermittentes. Du reste, celte d'eux donne le ton les autres l'imitent. ;

chasse annuelle ne semble pas devoir anéantir De la forêt de Santa-M-iria, l'œil plongeait sur
la race des guacharos qui pullulent dans ce sou- legolfe et sur Cariaco. Cariaco sourit d'abord
teiTain. On n'a pas encore remarqué que le
au regard ; les cases en sont propres, les planta-
iiombre en soit pour cela devenu moindre. tions bien entretenues; mais, sous cette verdure
La
grotte de Garipe est une des plus uni- fraîche, la fièvre règne; elle tient couchée sur les
formes et des plus régulières que l'on connaisse. hamacs une grande partie de la population. Mal-
La première partie, qu'on pourrait appeler son gré ce fléau, la ville compte 6,000 âmes elle a ;
péristyle, conserve une hauteur de 60 à 70 un commerce étendu et des exploitations agri-
pieds, sur une étendue de 470 mètres. Dans
coles Les fièvres régnant
fort considérables.
toute cette partie, la rivière coule paisiblement
nous n'y fîmes pas un long sé-
alors à Cariaco,
sur une largeur de 30 pieds. Plus loin, com- jour une barque guayquerie nous ramena à
:

mence seconde partie de la grotte où les In-


la , Cumana, où nous arrivâmes le 15 novembre.
diens ne pénètrent qu'avec effroi, persuadés
Les peuples indiens que nous avions irouve's
qu'ils y retrouveront les âmes de leurs
ancêtres. sur notre chemin appartenaient à la tribu des
S'aventurer là suivant eux c'est s'exposer
, , Chaymas, assez remarquable pour qu'on s'en
>^/v/^ ,/, . -A^'^yzt^^:
COLOMBIE. 59
occupe un instant. Les Chaymas sont d'une pe- dans les vallons et les plateaux élevés qui les en-
tite taille; ils atteignent rarement cinq pieds. tourent. Ils ont pour voisins les Cumanagotos à
Trapus et ramassés, ils ont les épaules larges, l'ouest, les Guaraunosà l'est, et les Caraïbes au
les membres charnus, la poitrine aplatie. lis ont sud. Ces derniers, plus belliqueux que les Chay-
la peau bronzée, le front petit et déprimé, les mas, ont , il y a un siècle , porté la guerre siu:
yeux noirs, les pommettes fortes, les cheveux leur territoire. A époque
des villages en-
cette ,

plats, la barbe rare, le nez proémhient, la bou- tiers furent détruits par les flammes, et une par-
che grande avec des lèvres larges , le menton tie de leur population périt égorgée. Cent années

court et rond. L'ensemble de leur physionomie de calme et de paix n'ont point encore réparc
est triste, grave, mélancolique. 'Leurs dents ces désastres. Vingt hameaux rasés jusqu'aux
seraient belles s'ils ne se les noircissaient pas
, fondemcns sont demeurés depuis lors ce que les
avec des plantes acides. Caraïbes les avaient faits, d<i8, splitudçs et jies
Malgré les remontrances des prêtres les , runies. -,(,3 r>iï'&{ i?» '-Jù-SP.
Obaymas aiment mieux marcher nus que velus.
Si, pour traverser le village, ils se couvrent
CHAPITRE XIV.
d'une tunique de coton, qui ne descend qu'au
genou, rentrés une fois dans leurs cases, ils
LA GUAYRA. — CARACAS. VOYAGE AUX LLAWOS
DE l'orÉNOQUE.
rejettent loin d'eux cette enveloppe gèuiaute.
Les femmes, souvent nues aussi, sont rarement Je quittai Cumana le 30 novembre sur un ca-
belles, quoiqu'elles aient dans le regard quelque boteur , et, le 6 décembre je débarquai à la
,

chose de touchant et de doux. Leurs cheveux Guayra, le faubourg maritime, l'entrepôt de Ca-
sont réunis en deux longues tresses. Elles ne racas dont elle n'est distante que de quelques
,

se barbouillent ni ne se tatouent la peau , et lieues. La Guayra adossée à une montagne qui la


leurs seuls ornemens consistent en colliers et en surplombe, resserrée dans un espace de 140
bracelets formés de coquilles, d'os d'oiseaux et toises, entre la mer et ses parois rocheuses,
de graines. conlient une population marchande de 5,000
La des Chaymas est régulière et tran-
vie amcs environ, qu'étouffe l'ardeur du soleil, que
quille. Leurs cases, propres et bien tenues, déciment tous les ans la fièvre jaune et d'autres
contiennent leurs hamacs, leurs esteras (nattes maladies endémiques.
de jonc), leurs pois pleins de maïs fermenté, leurs Au-dessus de la Guayra, et quand on a franchi
arcs et leurs flèches. Autour de ces cases, se trou- une rampe étroite taillée dans le roc, on entre
vent les conucos ou champs, qu'ils cultivent avec dans la vallée de Caracas, capitale du départe-
cjuelque soin. Le plus fort du travail pèse sur les ment de Venezuela.
femmes. Quand le couple revient des champs Jusqu'ici , nul souvenir d'une histoire ré-
le soir , l'honune ne porte que son machcte, qui cente n'avait trouvé place dans mes explorations
lui sert à frayer le chemin à travers les brous- colombiennes. Lîle Marguerite aurait dû pour-
sailles ; mais la feamie succombe sous
la charge tant me rappeler son Arismendi, l'un des chefs
des bananes ou d'autres fruits. Souvent même les plus actifs de la révolution contemporaine ;
elle est obligée de porter deux ou trois eiifans Cumana son Marino
, et d'autres guerriers qui se
tant sur ses bras que sur ses épaules. Ces Indiens signalèrent dans la presqu'île de Paria. Mais ce
sont en général peu intelhgens ; ils apprennent rayon oriental n'avait jamais pris riniliative des
fort difficilement l'espagnol, et ne le prononcent mouvemens militaires ou politiques. Il recevait
presque jamais d'une façon passable. l'impulsion et ne la donnait pas. Caracas, an
Les Lidiens Chaymas ne sont pas les seuls contraire, était une ville toute historique. Il
autochtones de cette portion de l'Amérique mé- était impossible de ne pas s'y ressouvenir des
ridionale. On y coinpte encore une ibule d'autres graves événemensde ces guerres locales. C'était
tribus, comme les Guayqueries, les Pariagotos , de Caracas berceau de la révolution colom-
,

lesQuaquas, les Araucas, les Caraïbes, les Ga- bienne, qu'une junte avait, en juillet 1811,
managotos, et enfin lesGuaraunos. Sans diffe-rer lancé ce premier manifeste signé Domingo et
sur les poinls essentiels, ces races ont <,^hacune Mendoza où se trouvait en germe l'indépen-
,

leurs caractères spéciaux à côté du type général. dance future du pays. Là encore avaient passé
Le nombre n'en est pas précisément connu. Bolivar et Paëz, vainqueurs ou vaincus, maî-
Parmi les Indiens des montagnes que nous avions tres aujourd'hui de la ville , obligés demain de
visitées les Chaymas sont une des tribus les plus
, fuir devant Monllo, et de chercher un asile dans
nombreuses. On on compte quinze mille au moins les plaines de l'Orénoque.
60 VOYAGE EN AMERIQUE.
Ce caractère politique n*a pas un seul jour lit un hamac suspendu sous un dôme d'étoiles "^

manqué à la ville de Caracas. Remuante et fière, pour nourriture , du poisson péché dans le
elle a de tout temps disputé à Bogota le titre de fleuve et quelques fruits cueillis dans le chemin.
chef-lieu des Etats colombiens. Peut-être ces Je quittai Caracas vers la fin de févi'ier 1827^
rivalités funestes se confondront-elles un jour accompagné de deux guides tirant au sud pour,,

dans un système de fédéralisme durable et franchir la chaîne montueuse qui se déploie en-
calme. Du froissement des guerres intestines, il tre Baruta, Salamanca et les savanes d'Ocumare.

ne restera bientôt, espérons-le, que


cette noble De là, nous devions gagner les llanos d'Orituco,
émulation d'intelligences nationales, marchant traverser Cabruta, près de l'embouchure du rio
toutes vers un but commun. Ce sera comme une Guarico, et nous diriger ensuite sur Calabozo.
seconde ère d'indépendaiice, complément de la Ce fut le 12 mars, et au pied des monts
première, et plus féconde en résultats utiles. Ocumare, que nous entrâmes dans les llanos.
Située sur le rio Guayre, à l'entrée de la plaine Je voyais pour la première fois ces plaines im-
de Chacao, Caracas jouit d'un printemps pres- menses, et leur aspect de lugubre uniformité
que perpétuel : dans la saison sèche, le ciel s'y me serra le cœur. On eût dit un lac à perte de
maintient toujours pur ; mais, en décembre et vue, dormant et monotone, un Océan couvert
janvier, les montagnes sur lesquelles la ville d'algues marines. Sous les réfractions du so-
s'appuie, claires le matin, se chargent le soir de leil , l'horizon était uni et pur dans quel-
tramées de vapeurs qui s'y condensent en cou- ques parties, ondoyant et strié dans quelques
ches superposées. Détachées ensuite par la brise, autres. La teiTe semblait se confondre avec le
ces zones aériennes semorcèlent par flocons, et ciel. Sur toute cette plaine couverte de maigres

quittent les sommets arrondis ou dentelés de la graminées pas un bouquet d'arbres pas un
, ,

Silla ou du Cerro de Avila, pour venir se résou- taillis. A peine cà et là quelques palmiers mori-
dre en pluie dans la vallée. La douce tempéra- ches ,
presque tous découronnés , dressaient-ils
t^ure de ce plateau se prête à toutes les cultures. leurs troncs vers le ciel comme autant de mâts
La canne à sucre, le cafier le cacaotier y pros-
, de navires. Ces arbres ne faisaient que compléter
pèrent. Tous les fruits d'entre les Tropiques, la l'illusion; ils formaient l'accessoire obligé de

banane, l'ananas, la mangue, y mûrissent à côté cette mer de savanes.


des plus délicates variétés des fruits d'Europe, La caravane s'engagea dans ces interminables
la pêche, le coing, le raisin, la pomme. plaines où l'on changeait d'horizon sans s'en
Chef- lieu de ce département de Venezuela apercevoir. Les guides seuls pouvaient retrouver
auquel on accorde un million d'habitans, Cara- leur chemin dans ces vastes solitudes. Seuls ils

cas fut fondée en 1566 par Diego de Lozada. reconnaissaient les imperceptibles mouvement
Elle resta long -temps le siège d'une aiidieneia du quelques inégalités au mi-
sol qui constituent
(haute-cour de justice) et de l'un des huit évê- lieu de cette fatigante monotonie: les bancos
chés de l'ancienne Amérique espagnole. Ses véritables hauts-fonds de grès ou de calcaire com-
rues, larges, se coupent àangle droit; iné- pacte ; les mesas, plateaux étendus, mais imper-
gales et accidentées, comme le terrain, elles ga- ceptibles à l'œil, dont quelques-uns servent de
gnent en effet pittoresque ce qu'elles perdent point de partage aux rivières qui se croisent
en régularité. Les maisons, les unes à toiture dans les savanes.
inclinée, les autres à terrasses, sont bâties, soit Quoique les llanos de l'Orénoque se prolongent
en briques soit en terre pilée le tout couvert
, ; le long de ce fleuve dans une étendue de 150
en stuc. Presque toutes ont des jardins, ce qui lieues environ presque sans solution de conti-
,

fait que la ville occupe un espace considérable. imité, on a pourtant partagé ce territoire im-
Toutes ont à l'intérieur leur fdct d'eau cou- mense 6n diverses parties distinguées par des
rante. noms divers :Cumana , de Barcelona,
llanos de
Si je séjournai long-temps à Cumana, ce fut à de Caracas de Valencia. Plus loin tournant
, ,

cause de la saison des pluies et bien malgré vers le S. et le S. S. O., ces plaines deviennent
moi ; car j'étais devenu un vrai nomade. Le sé- les llanos de Varinas, de Casanare du Meta, du ,

jour des villes me pesait ;


j'étais désormais Guaviare, du Caguan et du Caqueta.
l'homme des savanes et des solitudes. Une navi- Nous étions alors dans les llanos de Caracas.
gation sur les raudales du fleuve , une marche A peine avions-nous fait quelques lieues au
ouverte avec machete à travers la forêt
le milieu de ces plaines, qu'un lialo de ganado
une ascension sur les montagnes rocheuses, se présenta à nous. On appelle ainsi une mai-
voilà quelle vie m'attendait. J'allais avoir pour son isolée et entourée de petites cabanes cou-
COLOMBIE. 61

vertes en roseaux et en peaux. Le bétail et les pelage ressemble à celui du daim, lisse , fauve-
bœufs vaguent autour de Thabitation. Quand brun moucheté de blanc. Ces malacani pais-
et

ils s'éloignent trop des pâturages de la ferme ,


saient avec les autres troupeaux , et ne sem-
quelques peones llaneros , hommes de peine blaient pas avoir peur de l'homme.
de la maison, s'élancent à leur poursuite montés , La végétation de ces llanos si stériles et si ,

sur d'agiles chevaux. Ils les ramènent ainsi, nus, se réduit à quelques graminées qui, dans
soit pour les marquer d'un fer chaud soit pour
, les zones sèches, n'atteignent pas au-delà de

les maintenir dans un rayon plus restreint. Ces dix pouces, et qui peuvent s'élever jusqu'à qua-
liatos de ganado, misérables taudis, logent par- tre pieds le long des rivières. En fait d'arbres ,
fois des llaneros qui possèdent huit à neuf mil- on n'y que des palmiers le palma de
voit guère ;

liers de bœufs , de chevaux ou de vaches. cobija ( palmier de toiture ) végétal de vingt ,

Nous mîmes pied à terre devant la première à trente pieds de haut sur huit à dix pouces de
de ces fermes, afin d'y demander un peu d'eau et diamètre excellent d'ailleurs comme bois de
,

\in peu d'ombre. H était midi; le soleil dévorait construction; puis çà et là, de petits bosquets
la plaine ; un sable alcalin et pénétrant se glissait de coryphas ou palma real de los llanos, le piritu
dans les yeux et dans la gorge. On nous offrit à feuilles pennées , et enfin le palmier murichi
l'ombre d'un palmier moriche à demi - bridé , ( moriche ) , ce sagoutier de l'Amérique, arbre
pa?' la canicule et l'eau bourbeuse d'une mare
, nourricier des Guaraunos, auxquels il donne ses

Voisine. Quoiqu'on trouve des sources à dix pieds fruits écailleux et sa liqueur rafraîchissante.
de profondeur dans une couche de grès rouge, Le moriche n'est pas seulement un bienfait il ,

les habitans sont si apathiques qu'ils aiment est encore un ornement pour ces déserts. Rien

mieux s'exposer à mourir de soif pendant une de plus gracieux que ses feuilles lustrées et plis-
partie de l'année, que de creuser des puits dans la sées en éventail.
terre. La vie des llaneros alterne ainsi entre six J'arrivai ainsi à Calabozo , petite ville que les
mois d'inondation et six mois de sécheresse. Ils guerres de Bolivar et de Paëz ont rendue célè-
filtrent pour leur usage une eau croupissante, et bre. Calabozo est une réunion de cinq à six
laissent les troupeaux chercher eux-mêmes leurs villages, riches en pacages et en troupeaux. On
abreuvoirs. L'instinct indique aux chevaux et porte à plus de cent mille le nombre des têtes
aux mulets le gisement des mares on les voit ; de bétail qui paissent dans les environs. Le com-
s'élancer dans la plaine, la queue en l'air, la tète merce du pays consiste principalement en cuirs
liante, les narines au vent; ils cherchent à dis- secs, dont il s'exporte des quantités considéra-
tinguer, dans un courant d'air plus vif et plus bles. Les chevaux des llanos sont une race sau-
frais, la direction de l'eau qu'ils désirent; et, vage qui descend d'une fort belle race espa-
quand ils l'ont trouvée , ils l'annoncent par des gnole. Petits, presque tous bai-bruns, ils mènent
hennissemens. une vie tourmentée entre les inondations de la
Après quelques heures de halte , nous nous saison pluvieuse et les insectes de la saison
remîmes en roule. Le soleil était moins haut alors sèche ; ce qui, toutefois, ne met point obstacle a
sans être moins ardent en s'abaissant vers
;
leur propagation. Ces chevaux sont, en effet, si

l'horizon, il déterminait sur beaucoup de points communs à Calabozo , qu'ils n'y valent que de
une foule de phénomènes de mirage étranges , deux à Les bœufs sont aussi très-
trois piastres.
pour des yeux qui n'y étaient point habitués. Ici, nombreux dans les llanos.
et à très-vil prix
les rares bouquets de palmiers moriches, qui dé- Les mares qui avoisinent Calabozo abondent
filaient le long de notre chemin, semblaient en gymnotes, celte anguille électrique qui offre
comme suspendus en l'air ,*sans qu'on pût dire de curieux phénomènes d'organisation. Pour se
sur quoi posait leur tige ailleurs, un trou-
; procurer de ces poissons trembleurs il faut ,

peau de bœufs sauvages paraissait prêt à s'élancer long-temps insister auprès des Indiens, qui les
en des nuages fantastiques. craignent. D'ordinaire, on ne les prend pas avec

Il nous fallut trois jours entiers pour at- des mais avec du barbasco, sorte de phyl-
filets,

teindre Calabozo. A mesure que'nous nous enga- lanthus, qui, jeté dans la flaque d'eau, enivre et
gions plus avant dans les plaines, ces solitudes se engoiu'dit les poissons. Parfois aussi on emploie
peuplaient d'un plus grand nombre de chevaux des chevaux à celte pêche. Il faut, pour cela, en
de mulets et de bœufs, paissant en liberté. Par- réunir une trentaine et les forcer d'entrer dans
fois encore, nous y rencontrions quelques trou- la mare. Leur piétinement fait sortir les gym-,
peaux de malacani , sortes de chevreuils plus notes de la vase et les provoque au combat.'
gros que les nôtres et fort bons à manger. Leur C'est un spectacle curieux que de voir ces an-.
62 VOYAGE EN AMERIQUE.
guilles jaunaircs, apparaissant tout d'un coup savanes au sud du Guayaval, nous arrivâmes
à la surface du bassin , se presser sous le ventre le 28 mars à la ville de San-Fernando, chef-lieu

des quadrupèdes qui viennent troubler la paix des missions de Yarinas. Là, devait se terminer
de leurs demeures. Une lutte horrible s'engage, pour nous cette longue excursion à travers les
et les Indiens qui bordent la mare cherchent à terres. Nous allions quitter les mules pour les

la prolonger en empêchant les chevaux de quit- pirogues , les llanos pour les rivières.
ter le champ de bataille. Plusieurs de ces animaux Situé sur l'Apure, et près d'un confluent
renoncent à la partie , tant sont énergiques considérable , San - Fernando fait un com-
les appareils électriques des poissons attaqués. merce assez actif en cuirs cacao , coton et in-
,

Il est des chevaux qui, recevant des atteintes digo. Dans la saison pluvieuse , de grands
•violentes dans des organes délicats s'évanouis- , bateaux renK>ntent de l'Angoslura pour venir
sent et disparaissent sous l'eau. D'autres, ha- trafiquer dans la province de Varinas. Je pro-
letans, la crinière hérissée, les yeux hagards, fitai du retour d'une de ces barques pour des-

cherchent, dans leur angoisse, à regagner la cendre vers l'Orénoque. C'était une chaloupe,
rive. Sans les Indiens qui les repoussent, ils dé- de celles que les Espagnols nomment lanchaSy
serteraient tous le combat. Enfin les serpens large et vaste, mais facile à gouverner. Un pi-
aquatiques se lassent, leurs batteries électriques lote etcinq Indiens suffisaient pour la manœu-
agissent avec moins de puissance, leur jeu mol- vre. Vers la poupe , existait une cabane cou-
lit, leurs forces s'épuisent. Des gymnotes de verte de feuilles de palmier, assez spacieuse pour
cinq pieds de long flottent sur le bassin, et sont contenir une table et des bancs. J'avais pris à
jetés sur les bords, immobiles, à demi-morts. On San-Fernando toutes les provisions nécessaires
les recueille. pour un long voyage des bananes, des œufs,
,

Lé gymnote, quand on le touche, imprime à la de la volaille, de la cassave. On devait aussi pê-


main une commotion plus forte que celle causée cher en route l'Apure, sur lequel nous nous
:

par la décharge d'une bout eiille deLeyde. Il suffit embarquions, abondait en poissons de toute es-
de poser les pieds sur un de ces poissons pour pèce, eji lamantins et en tortues , dont les œufs
éprouver pendant tout le jour une vive douleur sont une nourriture saine et substantielle. La
dans toutes les articulations. C'est le même sym- chasse n'offrait pas moins de ressources. Des
ptôme que l'on éprouve au contact d'une tor- vols immenses d'oiseaux couvraient l'une et
pille seulement celui que causent les gymnotes
; l'autre rive, et dans le nombre se trouvait une
est plus éjiergique. Ou attribue à la présence des espèce de gallinacé, le faisan du pays. Quelques
gymnotes le manque absolu des autres espèces barils d'eau-de- vie des armes, des vêtemens de
,

de poissons dans les lacs et dans les étangs des rechange complétèrent le petit équipement de
,

Uanos. Les lézards eux-mêmes, les tortues, les nos lanchas.


grenouilles ne pcuA^nt supporter un tel voisi-
, Dans la matinée du 3 avril, à peine sortis de
nage. On va jusqu'à citer plusieurs guée de ri- San-Fernando, nous vîmes, sur la rive gauche de
vières qu'il a fallu changer quand des gymnotes l'Apure , quelques cabanes d'Indiens Yaruros,
s'y étaient établis en nombre parce
trop, grand ,
vivant de leur chasse et de leur pêche Cette tribu,
.

qu'ils tuaient les mulets en les attaquant au pas- puissante autrefois par le nombre et par le cou-
sage. rage, est aujourd'hui fort réduite et très-miséra-
Après quelques jours passés à Calabozo , je ble. Les individus que nous aperçûmes avaient
"-ontinuai ma route en tirant vers le sud des
, néanmoins un air de fierté et de noblesse qui
llanos. Là le sol était plus poudreux, plus sec, à prévenait en leur faveur. Leurs caractères dis-
cause d'une longue sécheresse. Les palmiers tinclifs étaient l'œil alongé , le regard sévère,
avaient disparu. De temps à autre, des trombes les p<mimettes saillantes, le nez proéminent.
de poussière nous enveloppaient et nous frap- Ils étaient plus bruns et moins trapus que les
paient au visage. Au-delà de l'Uritucu com- Chaymas.
mença la Mesa de los Pavanes , solitude affreuse La première halte, après San-Fernando, est le
oij l'herbe s'élevait à peine à quelques pou- /)/ama«/^, pointau-delàduquelonne trouve guère
ces. Une ferme seule, aorte d'oasis, entourée qu'un terrain habité par des jaguars, des caïmans
de vergers et d'eaux jaillissantes, nous offrit {alligator s clerops)el des cabiaïs. Des nuées d'oi-
l'occasion d'une halte. Plus loin , sur les rives seaux y obscurcissent le soleil. Plus bas, le fleuve
du rio Guai'ico, parut aussi un petit village s'élargit; de ses deux rives, l'une est sablonneuse,
fondé par des missionnaires. Enfin, après avoir l'autre couverte d'arbres de haute futaie. Sur le
franchi le rio Guarico, et bivouaqué dans les coté boisé , ou voit d'abord des sausos , formant
EN AMKRIQ UE
.m^.
COLOMBIE. 63

comme une haie de la main de l'homme,


taillée Les haltes du dans un
soir se faisaient tantôt
puis au-delà un de cedrela, de brésillet et
taillis lieu désert, tantôt auprès de quelques cases iso-
de gayac. A peine aperçoit-on quelques cimes lées. Dans le premier cas, nous ne quittions
de palmiers. Çà et là dans le fourré qui borde
, pas la barque; dans le second, nous tendions
le fleuve, apparaissent, par de larges ouvertures nos hamacs sous Tabri du toit. Ces huttes in-
que les jaguars ont pratiquées, des pécaris ou san- diennes étaient habitées par des métis, race
gliers américains, qui viennent boire à la rivière. croisée de sang espagnol, et qui avait conservé
Cette zone abonde en scènes de terreurs sau- quelque chose de la fierté des premiers con-
vages. Ici c'est un jaguar qui montre son œil quis tacùyre s. Cette fierté cadrait mal avec leur
étincelant et fixe an coin d'un taillis; là, un, caï- costume et l'état de leur maison car ils étaient, ;

man, dont la couleur terreuse se confond avec eux et leurs femmes dans un costume tout pri- ,

le sable du rivage. Couchés sur la berge au mitif, ou couverts de misérables guenilles et ;

nombre de dix ou douze, immobiles et côle à l'ameublement de leur case n'allait guère au-
cùte, ces alligators ne semblent s'inquiéter ni de delà d'une table gi'ossière et de quelques hamacs.
leurs voisins, ni des barques qui passent. Pres- Quelques jours après notre départ de San-
que toujoursinoffensifs, ils sont plus hideux que Fernando nous visitâmes un petit hameau
,

dangereux. Rien de plus repoussant, en effet, que de Guamos composé d'une vingtaine de cases
,

leurs yeux à fleur de tète leur gueule den- , couvertes en feuilles de palmier. Ces Guamos
telée, leur peau écaillée et sale. Leur longueur forment avec les Achaguas les Guagivos et les ,

ordinaire est de dix-huit à vingt pieds; quel- Oltomacos les nomades des plaines de l'Oi'é-
,

ques-uns pourtant atteignent une dimension de noque ils sont, comme toutes ces tribus mal-
: ,

vingt-cinq pieds. L'apathie la plus complète est propres perfides


,
vivant de pèche et de ,

l'état habituel de ce reptile ; mais , quand il en chasse. La nature du terrain qu'ils occupent
sort , ses allures ont quelque chose d'effrayant influe sans doute, beaucoup sur leur genre de
,

dans leur brusquerie. En courant, il fait en- vie. Ils ne peuvent pas, dans des plaines tou-
tendre un bruit sec qui provient du frottement jours inondées, entre l'Apure et le IMeta, pren-
des plaques de la peau ; son mouvement est dre les habitudes agricoles et douces des Pia-
presque toujours rcctiligne ,
quoiqu'il puisse roas , des Macos et des Maquisitares, qui ha-
tourner sur lui-même. Quand il n'est pas excité bitent la partie montueuse d'où descend l'O-
par la faim , il se trame avec la lenteur d'une rénoque. Les Guamos que nous vîmes se mon-
salamandre; mais, s'il s'élance sur sa proie, trèrent toutefois bienveillans et hospitaliers à
il a des mouvemens inattendus et rapides ; il notre égard. Ils nous offrirent du poisson sec et

courbe son dos, et paraît beaucoup plus haut sur de l'eau excellente, rafraîchie dans des vases po»
ses jaml^es. Excellent' nageur, il remonte facile- reux.
ment le courant le plus rapide. Plus d'une nos bivouacs furent dressés sur
fois

La principale nourriture des caïmans de la plage ,


moustiques nous chassaient
quand les

l'Apure se compose de cabiaïs, animaux de de la rivière. Alors nous allumions un grand feu
Tordre dos rongeurs, qui vivent sur les bords contre les jaguars, précaution que les Indiens re-
du fleuve par troupes de cinquante à soixante. gardent comme infaillible , et dont une foule
Grands comme nos cochons ces cabiaïs sont à , d'accidens semblent démontrer l'insuffisance.
peu près amphibies. Sur terre comme dans l'eau, D'autres fois nous étendions nos hamacs sous les
ces pauvres bêtes n'ont pas une heure de sûreté arbres de la berge. Quand la nuit an'ivait, cette

ni de calme. Ici, les jaguars les dévorent; là, nature, où les bêtes régnaient seules, prenait
les caïmans les attaquent. Décimés par deux tout-à-coup des teintes sauvages et lugubres. At-
ennemis si puissans, ils se multiplient néanmoins tiréspar notre foyer, les caïmans venaient s'a-
d'une manière prodigieuse. Plus d'une fois, dans ligner le long du rivage au nombre de dix ou ,

le cours de notre navigation notre barque se , douze, regardant avec une sorte de plaisir cette
trouva subitement entourée par des bandes nom- colonne de flamme étincelante, dardant sur nous
breuses de cabiaïs, qui nageaient en élevant leur une longue rangée d'vcux inertes et luisans.

tète au-dessus de l'eau. A terre, on les voyait Parfois aussi des jaguars rôdaient à l'entour du
assis sur leur derrière comme des lapins, remuant bivouac, plus étonnés qu'inquiets de celte scène

aussi comme eux leur lèvre supérieure. Le cabiaï étrange pour eux. Du reste, partout du silence ,

est le plus grand animal de la famille des ron- un silence de mort jusqu'à minuit. Mais comme
geurs. Sa chair, qui aune odeur de musc, se sale si, à cette heure , les animaux se fussent donné le
et se prépare en jambons. mot d'ordre î>our un sabbat général, des cris, des
64 VOYAGE EN AMERIQUE.
hurlemens confus s'élevaient de tous les points
,
assez bonne ayant le goût du cochon plutôt
,

de la forêt. Les cris flûtes du sapajou, les gémisse- que celui du bœuf. Les Guamos et les Otto-
mensde l'alouate, les rugissemens du jaguar et du macos qui en sont très-friands ,, se livrent à
,

couguar, les clameurs du pécari, du paresseux cette pêche et salent ce qu'ils ne consomment
,

celles du hocco et de quelques autres gallinacés, pas sur-le-champ. Le lamantin a la vie fort dure ;

formaient alors comme un concert immense au après l'avoir harponné, on le lie, et on ne le tue
milieu de ces solitudes. La plainte y prenait tous que dans la pirogue. On extrait du lamantin
les tons; elle éclatait à toutes les distances. une graisse connue sous le nom de manteca de
Parfois même les jaguars semblaient se faire Ma7iali, qui sert pour la préparation des ali-
entendre du haut des arbres sous lesquels nous mens et pour l'éclairage des églises. Le cuir,
étions couchés pendant que les alouates ,
,
coupé par tranches, tient lieu de cordes dans
fuyant devant ces terribles ennemis, poussaient toute l'étendue des llanos. On en fait aussi des
dessifflemens de détresse. Chaque buisson avait lanières, terribles pour la peau des malheureux

ses hôtes bruyans, sa scène d'amour ou de colère, neerres.

ses fureurs et ses épouvantes. De tels concerts A-insi, le long de TApure, je relevai a peu près

de voix nous tinrent éveillés pendant les premiè- tout ce que l'histoire naturelle des llanos m'of-

res nuits mais, après quelques insomnies succes-


;
fritd'intéressant et de curieux. Dans une tra-
sives ,nature l'emporta nous dormîmes au
la : versée de dix jours, depuis le départ de San-
milieu du vacarme. Le seul ennemi incommode Fcrnando, trop d'objets m'avaient frappé pour
auquel nous ne pûmes nous habituer fut une , que je pusse les explorer tous. Ces observations
«norme chauve-souris, qui venait tourbillonner n'étaient pas d'ailleurs sans présenter quelques
le soir autour de nos hamacs, et qui parfois nous dangers. Parfois, au milieu de la- foret, on se
froissait de l'aile ou nous blessait de ses dents
, trouvait face à face d'un jaguar, qui se prêtait
aiguës. Pourvues d'une longue queue comme les d'assez mauvaise grâce à l'examen du naturaliste,
molosses, ces chauves-souris étaient sans doute ou bien on rencontrait sur la grève un caïman,
des phyllostomes sorte de vampires dont la
, qui, d'abord immobile comme une statue de
langue est garnie de papilles. bronze , se réveillait pour montrer aux curieux
Nos Indiens , de leur côté , se montraient indiscrets un rateher de dents luisantes et
fort empressés à pourvoir à notre nourriture. pointues.
Ils péchaient tous les matins du poisson de Le 2 avril , nous quittâmes l'Apure pour
plusieurs sortes, entre autres des caribes, pois- entrer dans l'Orénoque. Comme les altérisse-
son avide de sang et qui attaque les nageurs. mens sont énormes vers le confluent, il fallut
Ce n'est pas leur grosseur qui rend ces ani- se faire hâler le long de la rive. Quand, au bout
maux dangereux, mais leur férocité. Longs d'une heure de travail, nT)us glissâmes des der-
de quatre à cinq pouces à peine, ils s'élancent nières eaux de la rivière dans celles du grand
sur l'homme et lui enfoncent leurs dents poin- fleuve , un tableau grandiose se déroula devant
tues dans les mollets, dans les cuisses, ou dans nous. Ce n'était plus un cours d'eau que les fo-
les parties charnues du corps. Une première bles- rêts couvraient par intervalles de leur ombre ;
sure faite en attire vingt autres. A peine, du ce n'était plus celte nature animée par mille oi-
fond vaseux où il se cache, le caribe a-t-il seaux ,
par mille quadrupèdes des cabiaïs , des ;

aperçu des gouttes de sang à la surface du hérons, des flamants et des spatules, se poursui-
fleuve, qu'il se précipite par milliers vers le lieu vant sans fin ni trêve d'une rive à à l'autre. Ce
où il espère trouver une proie. Aussi n'ose-t-on spectacle avait cessé. La mer était devant nous
pas se baigner dans les lieux où il abonde. Le caï- avec ses lignes unies et monotones, avec ses va-
man lui-même n'inspire pas autant de terreur ! gues et ses brises. L'horizon était bien garni de
Plus loin , et dans les environs du Cano de forêts chevelues; mais la plage se montrait aride
'

Manati , nos Indiens péchèrent un lamantin et plane ; elle continuait le fleuve sans qu'on pût
cétacé herbivore qui atteint douze pieds de dire de loin où cessait la terre où commençait
,

long et pèse jusqu'à huit cents livres. Ces l'eau. Ce spectacle avait ses pompes et. ses ma-
parages sont ceux où cet animal vit par trou- jestés.
pes; il abonde dans l'Orénoque, au-dessous Notre lancha ouvrit sa voile à la brise pour
des cataractes, dans le rio Meta et dans TA- remonter l'Orénoque. La route fut d'abord au
pure , auprès des deux îles des Garrizales et de S. O. jusqu'à la plage des Guaricotos, où elle
la Conserva. Le lamantin, qui absorbe d'é- fit un petit coude vers le S. jusqu'au port de

»ormes quantités de graminées, a une chair l'Encaramada. Ce port, ou plutôt cet embarca-
COLOMBIE. 65
dère , rendez - vous de la population indi-
est le lés derniers jours de mars. Déjà, depuis le corn-
gène, qui vit de commerce et de pêche. A l'épo- mencement de ce mois, les arraus se réunissent
que de notre passage on y voyait dans leurs
, , par troupes, et nagent ensemble vers les quatre
barques peintes en rouge, des tribus de Caraïbes ou cinq îles privilégiées, sur lesquelles elles dé-
qui allaient à la récolte des œufs de tortue. Ces posent leurs œufs, alongeant de temps à autre la
Caraïbes sont la race la plus forte des bords de tète hors de l'eau pour voir si elles n'ont rien
,

rOrénoque. D'une stature athlétique, élancés et à redouter des hommes. Loin d'être disposés à
musculeux, ces nomades se retrouvent partout, les troubler , ces derniers les respectent
et les
sur les plaines inondées et dans les forets, au- protègent: une espèce de cordon est établi sur le
dessus et au-dessous de$ cataractes. Dt^jà pour- rivage , vis-à-vis des îlots où a lieu l'incuba-
tant, dans la zone d'Encaramada, on rencontre tion ;
on en écarte les jaguars, et on empêche les
des indigènes sédentaires, livrés à l'agriculture, pirogues de longer de trop près. La ponte a
les
les uns propriétaires directs et exploitant le sol lieu dans la nuit, pêle-mêle, confusément , avec
pour leur compte les autres travaillant comme
, une sorte de hâte et d'épouvante. Les tortues
,

journaliers aux champs des propriétaires métis. comme pressées de se délivrer , se précipitent
Je visitai l'une de ces fermes, située à peu de ensemble sur la grève, et y déposent leurs œufs
distance du fleuve. C'était une maison petite et par couches , en les plaçant les uns sur les au-
basse, en avant de laquelle se trouvait une pe- tres eten les recouvrant de sable. Dans le tumulte
louse. Elle avait pour seules dépendances un de ce travail, une grande quantité d'reufs se
moulin à sucre dans lequel on passait les can-
, casse et se perd.
nes pour en extraire la liqueur du guarapo qu'on Quand la ponte est achevée, la récolte a lieu.
faisait fermenter ensuite, et des perches pour Elle se fait sous la surveillance d'un déléo-ué des
étendre de la viande de génisse découpée en la- chefs de la mission, qui sonde le terrain au moyen
nières (Pl. VI— 1). d'un jonc pour voir jusqu'où s'étend le banc ou
De l'Encaramada nous remontâmes à la
, des œufs. Ce strate plonge dans le sol
le slrale
Boca de la Tortuga île célèbre dans le pays
, jusqu'à une profondeur de trois pieds environ,
pour la récolte des œufs de tortues. Un bruit et s'étend jusqu'à une distance de cent pieds du
confus de voix et une affluence considérable d'in- rivage. La récolte s'évalue au pied cube, et s'ar-
digènes nous la signalèrent de loin. C'était l'é- pG-nte comme un terrain. Quand l'adjudication
poque où. ordinairement désert
cet endroit , des lots est Indiens déterrent les œufs
faite , les
réunissait d'une part la foule des tribus environ- avec leurs mains, les arrangent dans de petits
nantes, et de l'autre un essaim de petits mar- paniers nommés mapiri , puis les portent au
chands créoles ou. pulperos venus d'Angostura , camp commun. Là, sont des auges pleines d'eau,
pour ce commerce. Sur la plage régnaient un où l'on jette tous les œufs, pour que, brisés et
mouvement et un bruit semblables au bruit et remués avec des pelles, ils laissent surnager leur
au mouvement de nos foires européennes. Là partie huileuse. Bouillie à un feu très- vif , cette
campaient des Guamos des Otomacos des , ,
substance devient le manteca de tortugas , d'un
Guahibos, des Chiricoas et autres indigènes qui grand usage dans le pays , où les créoles la pré-
s'y distinguaient les uns des autres par les fèrent à la meilleure huile d'olive.
pigmens peints sur la peau. La récolte des œufs Au-delà de la Boca de la Tortuga , parut sur
de tortues détermine chaque année cette agglo- notre droite l'embouchure de l'Arauca , large
mération de tribus diverses. cours d'eau qui a servi de théâtre à divers épiso-
Les tortues que nourrit l'Orénoque sont de des de la guerre de l'indépendance. Plus loin, et

deux espèces la première est la tortue arraii


:
,
sur la rive opposée, est le village d'Uruana,
animal timide et défiant, qui ne remonte pas le distant de deux cents lieues des bouches de l'O-
fleuve au-delà des cataractes. L'arrau est une rénoque. A cette hauteur , l'aspect du fleuve
grande tortue d'eau douce à pattes membra- , change : ilne coule plus entre deux terres unies
neuses et palmées, d'un gris noirâtre sur la cara- et plaies, mais de hautes montagnes l'encaissent
pace et orange par-dessous. Elle pèse jusqu'à et lui donnent un aspect nouveau. Parmi les dé-
cinquante livres et ses œufs sont plus gros que
, filés qu'il baigne , le plus pittoresque est celui

des œufs de pigeon. La seconde sorte est la tor- de Baraguan: il aboutit à la plage de Pararuma,
tue terakay, plus petite que les arraus. Celle-là ,
lieu renommé aussi des œufs de pour la récolte
d'un vert olive, ne se rassemble pas en troupes époque, de tribus in-
tortues, et peuplé, à cette
à l'époquedu frai, et pond isolément. diennes. Ces tribus appartiennent toutes aux
La ponte des œufs a lieu aux basses eaux, vers races qui habitent la zone moyenne et la zone
*
Ah.
GQ VOYAGE EN AMEaiOUE.
supérieure de rOrénoqtie. y voyait des Ma- On 1 versé le raudal de Marmara elle arriva dans ,

cos, des Salivas, des Maquiritares, des Curancu- une vaste baie formée par le fleuve, et nommée
canas et des Parecas peuples doux et faciles à
, le port de Carichana. C'est un endroit d'un as-
civiliser, à colé des Guahibos et des Chiricoas, pect sauvage. L'eau y reflète des masses graniti-
toujours intraitables et insoumis ; les Indiens des ques couvertes d'une croiite de couleur d'encre.
plaines auprès des Indiens de la foret ; les Mon- Carichana est un petit hameau occupé par des
levas et les Llaneros. Pararuma, commence, A Salivas ,
peuple intelligent et docile. Le ter-
pour les deux types indigènes, une sorte de ter- ritoire environnant offre une plaine couverte de
rain neutie où ils se rencontrent et se tolèrent. vigoureuses graminées. La lisière des forêts ne
Il est peu de ces Indiens qui aient des formes se présente que dans le lointain. On trouve dans
et des figures agréables. Le corps couvert de ces environs le paraguatam, belle espèce de
:

terre et de graisse, accroupis près du feu, ou 7nacrocne?num, dont l'écorce teint en rouge; le
assis sur de grandes carapaces de toitues, ils guaricamo à la racine vénéneuse le jaracanda ;

se tiennent des heures entières , le regard fixé oblusifolia; enfin le serrapc des Indiens Salivas ,

sur le sol, immobiles, et dans un état voisin du dont aromatique est connu en Europe
le fruit
crétinisme. sous le nom de fève de Tonca.
Les pigmens sont à peu près le seul vêtement Au-delà de Carichana, commencent les rapi-
des naturels. Plus ces sauvages sont riches, plus des du fleuve , parmi lesquels il faut citer
les peintures dont leur peau est couverte sont comme l'un des plus dangereux , le raudalc de
vives et multipliées. Quand on veut parler d'un Cariven. Quand on l'a franchi, on trouve l'em-
Indien très-misérable on dit « Il n'a pas de , :
bouchure du Meta, l'affluent le plus considé-
quoi se peindre le corps. » Gela signifie le dernier rable de l'Orénoque après le Guaviare et celui ,

degré d'abjection. Le plus beau des pigmens est de tous qui se rapproche le plus de Bogota et de
iait avec une bignone qui fournit une couleur la partie occidentale de la Colombie. A la hau-
d'un rouge éclatant. Les Caraïbes et les Otomacos teur des bouches du Meta nous rencontrâmes, ,

s'en peignent seulement la tète; mais les Salivas, sur le fleuve des radeaux de Guahibos
, liés ,

le peuple le plus industrieux de tout le pays, l'un à l'autre par des tiges de lianes. Ainsi as-
s'en couvrent le corps entier. Après cette bi- sujettis , ces radeaux ou balsas traversent , sans
gnone que l'on a nommée chica, vient Yonoto ou se désunir, des cataractes très-périlleuses. Les
roucou, dont l'emploi est si fréquent dans la Guahibos qui les montaient ne différaient pas de
Guyane. Les peintures ne sont ni uniformes ni ceux que nous avions vus ailleurs. Le visage peint
régulières elles affectent des configurations bi-
; et le corps entièrement nu, ils semblaient avoir
zarres. Tantôt c'est la forme d'un habit euro- plus d'énergie et de vivacité que les Indiens des
péen que l'on a voulu reproduire; par exemple, villagesdu Bas-Orénoque leur regard était plus
:

un habit bleu avec des boutons jaunes ou noirs; tristeque farouche. Plusieurs d'entre eux avaient
tantôt , l'effet cherché est de pure fantaisie , de la barbe et semblaient fiers de cet orne-
,

comme celui qui résulte de larges stries rouges ment.


transversales , sur lesquelles on applique des Ainsi naviguant nous étions arrivés aux
,

paillettesde mica argenté. On dirait de loin des grandes cataractes d'Aturès et de Maypurès qui
habits brodés de galons. coupent en deux parties à peu près égales le long
Au-delà de Pararuma, il fallut changer d'em- cours de l'Orénoque. Le cours supérieur a été
barcation : nous allions entrer dans la région évalué à 260 lieues marines; le cours inférieur,
des raudales ou cataractes de l'Orénoque. Mon à 167 lieues. Au-delà des cataractes commence
guide me choisit une pirogue surmontée, sur l'ar- une terre inconnue, en partie montagneuse, en
rière,d'un loldo, espèce de toit en feuilles de pal- partie unie, qui reçoit à la fois les affluens de
mier qui devait me servir d'abri contre la pluie.
, l'Amazone et de l'Orénoque. De tout temps ce
]\ous partîmes accompagnés de six rameurs in- pays a été un pays de fables. Les missionnaires y
diens munis de pagaies de trois pieds de long.
, avaient placé des peuples de leur façon, espèces
Ces hommes complètement nus, s'assirent deux
, de Cyclopes ou de Garamantes, qui avaient l'œil
à deux sur le devant de la pirogue, entonnèrent dans le front une tête de chien et la bouche
,

lin chant fort monotone, et se mirent à ramer en au-dessous de l'estomac. Comme on le pense,
cadence. nous ne vîmes rien qui ressemblât à cette race
La pirogue passa devant le Mogole ou Co- fantastique.
enyza , l'ancien fortin des missionnaires, près Le passage des raudales d'Aturès et de May-
de l'embouchure du Parnari; et, après avoir tra- purès faillit être funeste à notre pirogue. Dans
I

I
^'^r..- „; .^..,.^.
COLOMBIE. 6Î
ce long et large barrage, où le fleuve se brise en ques mois, la peau entièrement tigrée , chaque
écume, vingt fois elle courut le risque d'être en- piqûre laissant un petit point d'un brun noi-
gloutie ou brisée sur le roc. L'adresse de nos râtre. Contre les atteintes de ces infatigables
Indieias nous lira seule d'affaire. assaillans, nul préservatif, nul remède n'exis-
Aturès est un petit hameau peuplé d'Indiens tent. Les Indiens, couverts de roucou, de terre
Salivas, doux, mais paresseux. La colonie, fon- bolaire ou de graisse de tortue , ne semblent
,

dée sur un tenitoire fertile aurait pu devenir ,


pas être à l'abri des piqûres. La peinture atté-
florissante avec des cultivateurs moins insou- nue peut-être la vivacité du dard de l'insecte,
cians. Le village de Maypurès, bien situé aussi, mais elle n'en garantit pas. La seule méthode
offre des cultures encore plus considérables. Dans à employer contre les moustiques et les zan-
l'un et l'autre établissement, la population est en cudos, c'est de les laisser épuiser l'action de
progression décroissante. C'est là du reste un ré- leur suçoir. Vive au premier moment, la dou-
sultat à peu près général. Partout où la civilisation leur diminue par degrés, et quand l'animal est
européenne a voulu fixer des Lidiens la mor- , parti de son plein gré, elle cesse, tandis que lors-
talité a décimé leurs pleuplades. Arrachées à une qu'on le chasse ou qu'on le tue sur la plaie , la
vie sauvage et nomade , les tribus ont presque piqûre s'envenime et détermine une enflure de
toutes dépéri. Les émigrations vers la foret, les la peau.
avortemens systématiques des femmes qm usent Aux environs des grandes cataractes, et près
déplantes vénéneuses, tout a contribué à cette de l'embouchure du rio Cataniapo se voit la ,

diminution dans le chiffre des Indiens colonisés. caverne d'Ataruipe, hypogée d'une ancienne
L'abaissement a été si rapide qu'on peut cal- peuplade d' Aturès. On trouve, sous ces voûtes
culer aujourd'hui que les hameaux fondés il y a souterraines des squelettes peints de roucou
,

un siècle n'ont pas conservé, l'un dans l'autre et de grands vases de terre cuite qui sem-
le cinquième de la population qu'ils avaient blaient réunir les ossemens d'une même fa-
alors. mille. L'un des plus beaux paysages de cette
Auprès des maisons d' Aturès et de Blaypurès zone se découvre près de Maypurès et du haut
vaguent des troupeaux de cochons sauvages ou de la petite montagne de Manimi , arête de
domestiques. Ces cochons sont de deux sortes. granit qui sort de la savane. Ce mondrain do»
L'un, le petit pécari, s'appelle en langue mine une nappe d'écume d'un raille d'étendue.
maypurès chacaro, taudis que l'autre , plus graud Du sein de ce lit s'élancent d'énormes pierres,
et d'un brun noirâtre, se nomme apida. noires comme le fer. Les unes sont des mame-
Quand ona franchi les grandes cataractes la , lons groupés deux à deux, semblables à des
navigation de l'Orénoque devient plus pénible coUioes basaltiques ; les autres simulent des tours,
et plus fatigante. Les caïmans s'y montrent des châteaux forts, des édifices en ruines. Cha-
plus farouches et plus gigantesques , tandis que cun de ces rochers ou îlots est couvert de bou-
les insectes tipulaires, les moustiques et les zan- quets d'arbres, et du pied des mamelons, à
cudos, se montrent chaque jour plus nombreux, travers un brouillard blanchâtre , se projette la
plus incommodes et plus cruels. Quelque pa- cime de hauts palmiers. Les magnifiques vad-
tient que l'on soit, il est impossible de sup- giaïs du genre oreodoxa dressent leur tronc
porter sans se plaindre ces attaques répétées, jusqu'à une hauteur de quatre-vingts pieds,
cette conjuration d'ennemis ailés qui percent puis élancent de là leurs feuilles lustrées et
les vêtemens de leur suçoir, qui se glissent dans droites. Cette végétation grandiose, la blan-

la bouche, dans les narines, dans les oreilles, cheur saillante et mobile de l'écume, les cou-

dans yeux. Les créoles eux-mêmes , vieux


les leurs prismatiques qu'elle affecte , les petits

habitués de ce rivage, ne se souhaitent point arcs-en-ciel qui se forment et meurent sur cette
le bonjour sans se demander « Comment les : surface , tout cela forme le coup-d'œil le plus
zancudos vous ont- ils traité cette rmit?» Pour beau, le plus pittoresque, le plus varié.
qualifier le fléau , ils ont même inventé la dé- Les naturels dé ces environs cultivent les ba-
nomination de plaga de los mosquitos (plaie des nanes et le manioc. Ils sont sobres, doux et pro-
moustiques). « Que l'on doit être bien dans la pres. L'usage des liqueurs spiritueuses est
lune ! disait un Indien Saliva au père Gumilla ; encore inconnu chez eux leur seule boisson ;

si belle et si claire , elle doit être libre de mous- fermentée est celle que fournit le seje, palmier
tiques. » Ces insectes, on le voit, n'épargnent sauvage qui croît sur les bords de l'Arauca, et
personne. Les moines espagnols qui habitent qui se charge de fruits et de fleurs innombrables.
les forêts du Cassiquiare y ont au bout de quel- On jette les fruits dans de l'eau bouillante, afin
68 VOYAGE EN AMERIQUE.
d'en détacher le noyau puis on en fait une in-
;
cinquantaine, qui cultivent de petites plantation»"
fusion à froid qui donne une liqueur jaunâtre, de cacaotiers. L'un des plus utiles ornemens de
semblable, pour le goût, au lait d'amande. La cette campagne est le palmier pirijado, au tronc

campagne environnante nourrit aussi une sorte épineux haut de soixante pieds aux feuilles
, ,

d'unona que les créoles nomment fmla de


,
pennées minces ondulées et frisées vers les
, ,

burro. Les branches de cet arbre s'élèvent droi- pointes. Les fruits du pirijado sont plus beaux et
tes et pyramidales comme celles du peuplier, plus extraordinaires que son port. Chaque ré-
faussement appelé d'Italie. On use des fruits gime porte cinquante à quatre-vingt fruits, pour-
aromatiques de ce beau végétal comme d'un prés à mesure qu'ils minissent, jaunes dans l'in-
puissant fébrifuge. térieur, sucrés et nourrissans. Ce fruit, qui se
Notre itinéraire au-dessus des cataractes abou- mange comme la banane, est un aliment agréa-
tissait d'abord, par une foule de petites rivières, ble et sain on compte autant sur cette récolte
:

à San-Fernando de Atabapo, d'oij nous devions que sur celle du manioc.


remonter le Temi et le Tuamini, pour arriver à Le rio Atabapo , au milieu duquel nous navi-
cette partie de terres inondées qui établit une guions alors, est un paradis auprès de l'O-
communication entre rOrénoque et le rio Ne- rénoque. Sur ses eaux limpides et fraîches, plus
gro. De là on pouvait descendre ce dernier de moustiques, plus de zancudos. On peut dor-
fleuve, remonter le Cassiquiare, et reîrouver mir la nuit sans être dévoré. Des deux côtés de
ensuite le Haut - Orénoque. Comme dans ce la rivière se succèdent des palmiers aux cimes

dédale de rivières toute erreur eût été funeste , panachées , de tous les ports , de toutes les
jious eûmes le soin de choisir les meilleurs feuilles, de toutes les formes. Ce contraste
pilotes du pays, en nous les attachant par un entre cette rivière et le grand fleuve n'est
fort salaire et par la perspective d'une récom- pas une singularité il existe dans toute cette
;

pense. région intérieure, où l'on classe les rivières en


San-Fernando de Atabapo, où la pirogue eaux blanches et en eaux noires les premières, :

avril, est placé près du confluent de


aborda le 28 chargées de vase et de matières putrescibles les ;

rOrénoque du Guaviare et de l' Atabapo. Ce


, secondes, claires et pures. Le rio Atabapo est
poste ne fut fondé d'une manière définitive une rivière aux eaux noires. On n'y trouve plus
qu'en 1756, à l'époque de l'expédition d'Ituriage de crocodiles véritables mais seulement des ,

et de Solano. Avant ce temps, on avait eu à se bavas on y voit beaucoup de dauphins d'eau


;

défendre contre les attaques chaque jour renou- douce, et point de lamantins. On cherche aussi
velées des Indiens des environs les Maniti- , vainement, dans les forêts qui le bordent, le ca-
vizanos , les Tamanaques , les Amarizanots, les biaï, l'araguato, le zamuro le^uachacaro, si ,

Marepizanos. Enfin la ruse et la force, tour à communs sur les fleuves aux eaux blanches;
tour employées, réduisirent ces intraitables en- mais, en revanche paraissent alors d'énormes
,

nemis. Leur chef le plus puissant, le Napoléon couleuvres d'eau espèce de boas dangereux
,

de ces contrées, Curutu, duia à la table du général pour les Indiens qui se baignent.
espagnol , et dès-lors fut acquis aux colonisa- Nous fîmes route ainsi jusqu'à la mission de
teurs. De roi qu'il était, il devint maire de vil- San-Baltasar, l'un des hameaux les mieux bâtis
lage, et s'établit avec les siens à la mission de que j'eusse vu depuis mon départ de Caracas.
San-Fernando de Atabapo. Les autres chefs Les cases en étaient régulières tît propres; les
imitèrent son exemple, bien que le bon père
si plantations belles et bien tenues. C'est au-des-
Gili , l'un des missionnaires qui vivaient sur ce sus de ce village que l'on entre dans le rio
point au commencement de ce siècle, disait à un Temi mais, avant d'arriver à son confluent, no-
;

savant voyageur « Dans ma mission


: j'avais ,
tre pirogue passa devant la Pieclra de la Madré,
cinq reyecillos ou petits rois les rois des Tama-; butte granitique à laquelle se rattache un tou-
naques , des Avarigotes des Parecas, des Qua-
, chant épisode déjà raconté ailleurs, mais trop
quas et des Maypures. A l'église, je les plaçais caractéristique pour être omis.
tous sur le même banc mais je donnais la pre-
; A
une époque où, pour renforcer la popula-
mière place à Monaïti , roi des Tamanaques tion des villages on avait organisé des battues
,

parce qu'il m'avait aidé à fonder le village. » contre les Indiens, un jour, des créoles entrè-
Cette mission de San-Fernando de Atabapo est dans une cabane où se trouvait une mère gua-
aujourd'hui bien déchue de ce qu'elle était dans hiba avec trois enfans, dont deux n'étaient point
l'origine. De six cents individus composant sa encore adultes. Toute résistance fut impossible :
population, le hameau en a conservé à peine une le père était allé à la pêche, et la mère n'avait
C0L0ÎI1B1£. G9
(l^aUlre espoir de salut que dans une prompte les sendaSjou sentiers d'eau au milieu de la forêt.
fuite. On courut après elle on la saisit on la
; ; Dans l'une de ces
promenades par eau, au mi-
ç^arrotta avec ses deux enfans on la transporta
, lieu des terres nous vîmes sortir d'un buisson
,

à San-Fernando. Séparée de son mari et de inondé une bande de loninas ( dauphins d'eau
ses deux fils aines qui avaient suivi leur père, douce) longs de. quatre pieds, qui s'enfuirent
cette pauvre femme n'eut désormais d'autre à notre aspect en soufflant de l'eau par les na-
pensée que la fuite. On avait cru assez la dé- rines. Quelquefois, engagés dans ces plaines
payser pour lui enlever toute chance de re- submergées, nous avions de la peine à regagner
trouver sa cabane. Elle n'y renonça point le ht du fleuve, et nous étions obligés de passer
malgré la distance. A diverses reprises elle , la nuit, flottant au sein de la foret.
s'enfuit avec ses enfans. Rattrapée chaque fois La mission de
Javita est la première que l'on
t.t cruellement fustigée elle recommença tou-
, trouve en remontant le rio Temi. Elle est peu-
jours, jusqu'à ce qu'on l'eût séparée de sa fa- plée de Poimisanos, d'Echinovis et de Paraginis,
nùlle pour la conduire vers les missions du rio qui s'occupent principalement de la construc-
Negro. Une pirogue la reçut; elle y fut amarrée tion des pirogues. Ces pirogues se creusent dans
;i la poupe mais, ayant l'ompu ses liens, elle se
; les troncs du sassafras, espèce de grand lau-
jçla à la nage et gagna la rive gauche de l'Ala- rier qui atteint jusqu'à cent pieds de hauteur,
bapo. Elle y prit teri'e, s'enfonça dans les bois, arbre jaune résineux , presque incorruptible
,

où ses gardiens la poursuivirent. On la ressaisit dans l'eau , et d'une odeur très-agréable. Toutes
vers le soir ; on l'étendit sur la butte granitique ces forêts abondent d'ailleurs en magnifiques
(jne nous avions alors sous les yeux, et qui fut essences d'arbres; on y trouve de ocoteas, de
]iommée, à cette occasion, la Piedra de la Madré; véritables laurus, des amazonias arboreas des ,

on l'y déchira à coups de lanières de cuir de la- curvanas , desjacios, des j'aci/ales, du bois rouge
mantin on la reconduisit dans une barque vers
, comme le brésillet, des guamiifales, des amyris
la mission de Javita. Là, jetée dans un de caranas et des manis , arbres gigantesques qui
(es caravanserais qu'on nomme pompeusement s'élèvent presque tous à une hauteur de cent à
rasa del'Rey, elle brisa ses liens dans la nuit, et cent dix pieds.
s'échappa avec l'intention d'aller reprendre d'a- Le portage d'une pirogue à travers la forêt
bord ses enfans captifs dans le village de San- est chose délicate et difficile. Il s'exécute au
Fernando de Atabapo, pour les ramener à leur moyen de rouleaux de bois qu'on place sous la
père sur les bords du Guaviare. C'était un pirogue, et qu'on roule de l'arrière à l'avant, à
voyage de cinquante lieues à travers des forets mesure que la pirogue avance. Il faut deux jours
inondées et presque impraticables. L'Indien le pour qu'un petit canot passe des eaux du Tua-
plus robuste n'eût pas osé l'entreprendre. Cette mini dans celles du Gano Pimichin, qui débouche
mère l'accomplit en grande partie. Elle traversa dans le rio Negro.
les bois malgré leurs innombrables réseaux de
, Pendant quele portage s'opérait nous pû- ,

lianes, moitié à pied, moitié à la nage; franchit mes quelques particularités sur les
recueillir
plusieurs cours d'eau , vécut de fourmis noires peuplades des environs. Là, pour la première
qui montent sur les arbres pour y suspendre fois,nous apparut une sorte de culte religieux
leurs nids résineux, et arriva ainsi jusqu'aux en- chose que je n'avais pas remarquée ailleui's,
virons de la mission où ses enfans étaient déte- soit que le hasard m'eût mal servi, soit qu'il

ims. La fatalité poursuivait la pauvre Guahiba : n'existât, dans le fait, rien de semblable sur
on s'empara d'elle de nouveau, et, au lieu de le Bas-Orénoque. Les peuples de cette zônei

récompenser tant de dévouement maternel, on ont leur bon principe, Cachimana, et leur mau-
l'envoya mourir loin de ses fds dans une des , vais principe , Jolokiamo , l'un puissant, l'autre
missions du Ilaut-Orénoque. Elle s'y laissa ex- rusé. Les desservans de cette religion sont de
pirer de faim. vieux Indiens, auxquels est confié le botulo , ou
Nous étions alors dans le rio Temi dont le, trompette sacrée , qu'ils font résonner dans les
cours, du sud au nord, est ombragé de pirijaos jours de grande conjuration. On n'est initié
et de mauritias au tronc épineux. Ces arbres aux mystères du boluto que si l'on reste pur
forment un berceau au-dessus de son lit, qui est et célibataire. Ces trompettes sacrées ne sem-
profond, mais étroit. De temps à autre, la ri- blent pas être fort nombreuses la plus célèbre :

vière déborde dans la foret, et souvent, pour est placée au confluent du Temi , et son tmibre
raccourcir les sinuosités du Tenu nos mari- , est si fort , suivant les Indiens ,
qu'on peut l'en-
niers indiens engagèrent noire pirogue dans leudre à la fois à Tuamini et à San-Davide^
Ta VOYAGE EN AMERIQUE.
c'est-à-dire à dix lieues de distance. La trom- siècle,aux autres peuplades de l'Orénoque. Les
pette est un fétiche de premier ordre et de Caraïbes se battaient pour faire des prisonniers
grande distinction. On place à ses cotés des et pour les vendre. Aujourd'hui que les ache-

fruits et des boissons spiritueuses. Tantôt le teurs se sont retirés, les pourvoyeurs se tiennent
grand esprit la fait résonner liji-même; tantôt tranquilles.
il se contente de emboucher par le prê-
la faire De San-Davide à l'île Dapa , il y a une demi-
tre. La vue du botuto est interdite aux femmes. journée de navigation. Cette île , à notre passage,
Si Tune d'elles jette, même par hasard, les re- avait quelques cultures, et deux ou trois cases,
gards sur Tobjet sacré, à Tiûstant elle est im- dans lesquelles se pressaient une vingtaine d'In-
molée sans pitié. ^ ; ; diens, hommes et femmes, tous complètement
Pour arriver au Cafio Pimichih, nous eûmes nus. A notre approche, deux femmes fort jeu-
à traverser des bois infestés de couleuvres. Nos nes et assez jolies descendirent de leurs hamacs
Indiens éclairaient la route en battant les buis- et vinrent nous offrir des tourtes de cassave
sons. Dans le milieu d'un taillis, ils surprirent un et des gâteaux de pâte blanche , nommés vu-

grand serpent mapanare de cinq pieds de long. c/iacos , fabriqués avec des fourmis pilées puis ,

C'était un magnifique animal, blanc sous le ven- séchés à la fumée.


tre, tacheté de brun et de rouge sur le dos. A San-Carlos, nous touchâmes la frontière.
Le Pimichin sur lequel notre pirogue venait San-Carlos du c»té de la Colombie , San- José de
d'être mise à flot, est l'une des plus sinueuses et Maravilanos du côté du Brésil, sont les deux
des plus jolies rivières d'une contrée qui en a tant. postes avancés des puissances limitrophes sur
Les Indiens l'appellent un ruisseau, quoique son cet angle de la Haute-Guyane. De ce point j'au-
litsoit aussi large que celui de la Seine. Arriver rais pu descendre presque en aussi peu de temps
jusqu'à lui, est un voyage pénible et qui se fait vers les possessions portugaises que dans les
rarement. Il est le point d'attache des bifurcations llanos de la Colombie. Mais je ne devais entrer
qui font un seul et même fleuve de deux fleuves dans le Brésil qu'après avoir exploré entièrement
immenses, l'Amazone et l'Orénoque. Dans les la Colombie. La pirogue se remit donc en roule
temps d'inondationcomplète, le portage par teiTe pour regagner rembouchure du Cassiquiare,
ji'estpas même nécessaire sur ce point. Ce bassin, qui forme le confluent de l'Orénoque et du rio
entièrement couvert d'eau, établit la communica- Negro route praticable en tout temps même
, ,

tion directe entre les deux grands fleuves, à l'aide dans la saison sèche et qui ne nécessite aucun
,

des petits déborderaens partiels du Terni , du portage. Ainsi, d'un côté, un canal naturel de ,

Tuamini et du Pimichin. Grâce à cette commu- l'autre un isthme large à peine de quelques
nication et à celle du Cassiquiare, laGuyaiie ne lieues et facile à couper le portage du Tuamini
;

forme qu'une île immense et une pirogue qui


, au Pimichin, la communication par le Cassi-
entrerait par les bouches de l'Amazone, pourrait quiare, tel est, en quelques mots l'ensemble de ,

ressortir par celles de l'Orénoque, après un tra- l'hydrographie des hauts bassins du rio Negro
jet de mille ou douze cents lieues. et de l'Orénoque.
Quand on donne dans le rio Negro , on s'a- Au confluent du rio Negro et du Cassiquiare
perçoit tout d'abord d'un changement dans la est le poste de San-Francisco-Solano fondé en ,

couleur des eaux. Le fleuve a une couleur de l'honneur de l'un des chefs de l'expédition des
succin, et, partout oiila profondeur est grande, limites. Il est habité par deux nations indigènes,
luie couleur de marc de café, qui ne s'altère les Pacimonales et les Cheruvichahenas. Les
pas même quand des rivières considérables plantations des environs semblaient assez né-
portent au fleuve des eaux blanches. La pre- gligées elles étaient dévastées par des bandes de
;

anière halte sur le rio Negro est la mission de toucans. Voleur et familier, le toucan entre
Marva, village peuplé de 150 Indiens qui vi- impudemment dans les maisons et y dérobe tout
vent dans l'aisance. Ensuite vient San-Miguel ce qui s'offre à lui. Il n'est pas vrai que, par la
àe Davide, au-dessous duquel se jette un bras structure de son bec , cet oiseau soit obligé de
du Cassiquiare ou rio Conorichite qui a long- jeter en l'air sa nourriture pour pouvoir l'avaler.
temps servi de théâtre à la contrebande des Il la relève, il est vrai, assez difficilement de
marchands d'esclaves. Ce commerce, organisé terre; mais,quand une fois il l'a saisie, il n'a
dans ces pays de l'intérieur entre les Brési- qu'à hocher la tête pour opérer la déglutition.
liens et les Indiens, fut long-temps la seule Pour boire seulement il fait des contorsions si
,

cause active de cette guerre d'extermination extraordinaires que les ix'ligieux y avaient vu un
,

.que les Caraïbes avaient déclarée, il y a un demi- signe de croix et un Ocntdicile, Les plumes de cet
r.M AMF.niQjrE ^à :
COLOMBIE; ^1
oiseau sont un objet de parure pour les dames du qui en augmente la monotonie. Tous ces Indiens
Brésil , et c'était là sans doute un des ornemens jeunes ou vieux, tournent en rond, tantôt à
des anciens peuples de la contrée, toujours dé- droite , tantôt à gauche, avec une gravité silen-
peints avec des diadèmes de plumes. cieuse. Presque toujours les danseurs eux-mê-
Après une pénible navigation sur le Cassi- mes sont les musiciens. Ils soufflent dans une
quiare, notre pirogue avait abordé enfin au der- espèce de syringe à tuyaux inégaux etpourmar- ,

nier point connu de rOrénoque, au poste de cpier la mesure ils plient leurs genoux en cadence.

TEsmeralda qui l'orme la limite des terres colo- Tout cela se fait sur un mode triste et lent. Pen-
nisées. L'Esmeralda réduit à une centaine d'ha-
, dant ce temps, les femmes sont laissées à l'écart,
bitans est un joli hameau situé dans une plaine
, , admises tout au plus à servir aux convives du
charmante, véritable prairie qu'ombragent des singe rôti des boissons fermentées, du chou-pal-
bois de mauritias. On parle trois langues in- miste et de la farine de poisson séchée au soleil.
diennes à TEsmeralda, l'idapaminare le catare- , Ces Indiens, presque tous idolâtres, sont aussi
peno et le maquiritaiiT. Dans le Bas-Orénoque polygames ; les femmes, fort peu considérées
dominent le saliva, le caribe, Totomaque le , établissent pourtant encore entre elles une espèce
lamanaquc et le maypure. d'hiérarchie domestique.
C'est à l'Esmeralda que se fabrique le meilleur Au-delà de l'Esmeralda, et en remontant vers
curare l'un des poisons les plus actifs que l'on
, ses sources on trouve les bouches du Macova
,
;

connaisse. On apporte à la confection de cette puis les tribus indomptées des Guaicas et des
substance une sorte de mystère et d'apprêt, et on Guaharibos qui ne souffrent pas qu'on pénètre
,

la célèbre comme une fête appelée lajfxsla de las plus avant. C'est dans cette zone montueuse que
jiivias. Les juvias sont les fruits du ùerlhollelia, la tradition antique place des tribus de nain