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de la Bible
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Entre christianisme
et islam, V e -VIII e siècles

numéro 1 2 9 - 5 9 FF
septembre-octobre 2000
Belgique FB 355 Suisse FS 18 Canada S 14 ISNN 0154 9049
M 3474-129-59,00 F-RD

l'AYAf'hl'rr.M
DE JESUS A MAHOMET

Les religions
de l'Arabie
a
Par La situation religieuse dans l'Arabie d'aujourd'hui paraît assez simple: la
Christian
Robin péninsule est entièrement musulmane. Une telle appréciation doit être
Directeur
de recherche, nuancée: il reste quelques centaines de juifs au Yémen, auxquels s'ajoutent
CNRS,
Aix-en-Provence
des travailleurs étrangers, dont beaucoup ne sont pas musulmans, dans
les États du Golfe. Mais, à ces deux réserves près, l'unification religieuse de
l'Arabie est arrivée à son terme. C'est le résultat d'une longue histoire: une
part des populations d'Arabie a été juive, chrétienne, manichéenne et même
zoroastrienne, et n'est donc pas passée directement du polythéisme à l'islam.
Quelques épisodes méritent d'être rappelés.
Jusqu'au lll&s. ap. J.-C., l'organisation tribale des jusqu'à contrôler, vers 430-440 (sous le règne du roi
populations sédentaires et nomades d'Arabie a Abîkarib), une bonne moitié de la péninsule Arabique.
favorisé un morcellement politique extrême. Dans la Comme dans tout ensemble politique constitué de
sphère du religieux, la division n'est pas moindre, populations hétérogènes, on peut supposer que le
puisque chaque tribu ou ensemble de tribus a son premier souci des rois himyarites a été de renforcer
propre panthéon, ses temples, ses rites, son clergé l'unité du royaume. On constate de fait que l'usage
Vue de la mosquée et son calendrier (à usage principalement liturgique). de la langue de Himyar (le sabéen) est immédiate-
de Salomon à Ma'rib La situation change vers 290, quand la tribu yémé- ment généralisé et que celui du calendrier himyarite
construite au Xe siècle nite de Himyar unifie l'ensemble de l'Arabie du ne tarde guère à l'être.
dans laquelle Sud-Ouest (le Yémen actuel et une petite partie Les rois ne pouvaient pas négliger la religion.
des piliers de temples de l'Arabie séoudite et de l'Oman), en annexant Mais là, il leur fallait innover : les cultes païens étaient
sudarabiques ont successivement Saba' et le Hadramawt, puis, dans en crise depuis longtemps, du fait de l'évolution
été remployés. le courant du IVe s., étend sa domination aux générale des idées qui, comme dans les mondes
tribus de l'Arabie déserte voisines du Yémen, méditerranéen et iranien, amenait l'individu à ^

Le monde de la Bible 129


DEJESUSAMAHOME1

PAÏENS, JUIFS ET CHRÉTIENS

s'émanciper du groupe, à s'interroger sur son rap- subit la circoncision le huitième jour; ils sacrifient au
port personnel avec la divinité et à rechercher son soleil, à la lune et aux divinités du pays ". Mais le
propre salut dans l'au-delà. judaïsme est influent : " une quantité non négligeable
de juifs également est mêlée à eux". Un autre pas-
La mission cTévangélisation sage, partiellement corrompu, indique que les juifs
cherchent à faire obstacle à la mission de Théophi-
de Théophile l'Indien le qui les contraint au silence par ses miracles.
C'est dans ce contexte favorable que Constance II
(337-361), le fils de Constantin, cherche à convertir Le Yémen a-t-il été juif?
Himyar au christianisme. Pour cela il choisit un am-
bassadeur susceptible de recevoir un bon accueil : Les inscriptions sudarabiques prouvent que le
un homme originaire de la région, plus précisément Yémen ne s'est certainement pas converti au chris-
de l'île de Dibous (probablement Suqutra), Théophi- tianisme lors de la mission de Théophile l'Indien :
le surnommé l'Indien. Envoyé très jeune comme ota- jusqu'au début des années 380, toutes celles qui
ge par ses compatriotes. Théophile, qui a reçu une nous sont parvenues, que leurs auteurs soient le sou-
parfaite éducation romaine, professe un christianis- verain ou de simples particuliers, sont polythéistes.
me teinté d'arianisme et a une grande réputation de La situation change radicalement avec deux ins-
piété. Au moment de sa mission, il a déjà été ordonné criptions datées de janvier 384 : dans ces textes qui
diacre: après son retour, il reçoit la dignité d'évèque. commémorent la construction de deux palais à
Cette mission de Théophile daterait du début des Zafâr, le roi Abîkarib, en corégence avec son père et
années 340. Elle est connue par une source unique, un frère, invoque pour ta première fois un Dieu unique
\'Histoire de l'Église de Philostorge, un ouvrage de : "avec le soutien de leur Seigneur, le Seigneur du
tendance arienne (plus précisément anoméenne) ciel ". Désormais, toutes les inscriptions royales sont "Que soient bénis et
dont on ne possède que des fragments. Philostor- monothéistes. Mais si leur terminologie évolue (avec loués le nom de
ge est un auteur engagé, qui célèbre avant tout les notamment l'apparition d'un nom propre pour dési- Rahmànân qui est au
succès de son parti, mais comme ce parti a été sup- gner Dieu, Rahmànân), elles ne permettent pas de ciel, Israël et leur dieu,
planté par d'autres orientations théologiques, son déceler - jusqu'au règne de Joseph (en sabéen le Seigneur des Juifs
Histoire présente l'intérêt de rapporter des événe- Yûsif) dont il va être question ci-après - vers quel qui a aidé son
ments ignorés ou tus par les autres historiens type de monothéisme le souverain incline, judaïsme, serviteur Snahr, sa
ecclésiastiques. L'objectif officiel de la mission est christianisme, nouvelle religion propre aux Arabiques mère Budd, son
d'obtenir du roi de Himyar (qui n'est pas nommé) la ou encore manichéisme. épouse Shams, leurs
construction d'une église pour les Romains et les Si on se tourne vers les inscriptions rédigées par des enfants Dhamîm,
Himyarites chrétiens, avec le secret espoir que le roi particuliers pendant la même période (de 380 à 530 Abîsna'ar, Musr, et
lui-même se convertisse. Mais il est clair que environ), le constat est très différent: toutes sont tous les grands (?)..."
Constance, qui charge Théophile de remettre de monothéistes, avec une proportion notable présen- Inscription juive. Zafâr,
somptueux présents, notamment 200 chevaux de tant des formules typiquement juives. En revanche, VB siècle ap. J.-C.
Cappadoce, a aussi des visées politiques : étendre aucun document ne comporte la moindre allusion Calcaire, 21,5X33 cm.
l'influence romaine en Arabie méridionale pour au christianisme, que ce soit par la terminologie ou Musée de Zaflr.
contrer les initiatives perses de Shâpûr II (309-379) par l'emploi d'un symbole. ©P Maillard
en Mésopotamie et dans le Golfe.
Phiiostorge veut faire croire que Himyar se conver-
tit. Cependant, si on examine les résultats concrets,
tels qu'il les rapporte, la réussite n'est pas aussi écla-
tante. Le souverain accepte sans doute de financer
la construction de trois églises, une dans la capita-
le, Zafâr, et deux dans des ports. Mais ces églises,
évidemment destinées aux étrangers qui séjournent
en Arabie, traduisent le désir d'entretenir de bonnes
relations avec Rome; elles n'impliquent pas la
conversion du souverain ou d'une fraction notable
de la population.
Philostorge, qui se fonde sans doute sur une rela-
tion écrite de Théophile lui-même, donne toute une
série de détails qui éclairent sur la situation religieu-
se en Arabie méridionale vers 340-345. Le roi ne s'est
pas encore détaché du paganisme, appelé " l'erreur
hellénique". La population elle aussi est encore ma-
joritairement païenne: "le peuple est circoncis et
DE JESUS A MAHOMET

L'inscription juive la plus célèbre a pour auteur un tion notable de l'aristocratie se sont convertis au
certain Judas (Yehûda') qui, lors de la construction judaïsme. La plupart des successeurs d'Abîkarib,
d'un palais, se félicite d'avoir été soutenu par jusqu'à Joseph inclus, furent certainement juifs. Mais,
"la prière de son peuple Israël", ajoutant même un à l'exception de Joseph, aucun de ces souverains
petit texte en hébreu dans le champ d'une figure ne fit du judaïsme la religion de l'État, sans doute
décorative placée au centre. Deux autres inscriptions pour ménager les populations restées païennes et
mentionnent Israël dans des invocations ou des les petits groupes inclinant vers d'autres choix, peut-
bénédictions, et trois " le Seigneur des Juifs " (Rabb- être aussi pour des raisons diplomatiques. Ils
Yahûd) ; trois se terminent par l'exclamation rituelle inventèrent ainsi un culte officiel, célébrant un Dieu
shalom et autant par amen. Une dernière, gravée sur unique commun à tous, nécessaire pour renforcer la
un rocher par un grand seigneur du Yémen méri- cohésion du royaume. Cette politique prudente, sans
dional, institue un cimetière réservé aux juifs (ayhùd) doute conçue au départ comme une simple étape
et interdit à tout païen (aramf), cimetière dont la vers l'officialisation du judaïsme, permit à un ou deux
synagogue est appelée Sûrî'êl comme l'archange de chrétiens d'accéder au trône, au début du VIe s., sans
la mort dans le Talmud. entraîner de graves bouleversements. Elle prit fin
Que peut-on conclure de la situation religieuse au avec le règne de Joseph (de 522 à une date discu-
Yémen entre la fin du IVe et le début du VIe s. ? Ces tée: 529-530 ou 525), qui abandonna la politique de
documents suffisent-ils pour affirmer que le Yémen neutralité religieuse pour un engagement résolu en
a été juif? Les chercheurs sont partagés. Pour faveur du judaïsme, et une lutte sans merci contre
Alfred F. L. Beeston, un spécialiste reconnu du Yé- les chrétiens fou certains d'entre eux).
men antique, il n'est pas douteux que de nombreux Le Yémen est-il la seule région de la péninsule Ara-
Yéménites se sont convertis au judaïsme; cepen- bique à être gagnée par le judaïsme dans l'Antiqui-
dant, officiellement, l'abandon du polythéisme se té? Il est bien évident que la réponse est non,

Le Yémen a été officiellement chrétien, pendant environ quarante ans,


du fait d'une occupation étrangère, et non à la suite d'une conversion.
ferait en faveur d'une nouvelle religion qu'il appelle même si les données sont moins assurées ou plus
"rahmânisme" d'après le nom retenu pour le Dieu vagues. J'ai déjà évoqué les traditions arabes men-
unique; son principal argument est que les inscrip- tionnant les rabbins de Yaîhrib qui convertissent le
tions royales ne sont jamais explicitement juives. roi Abîkarib. Les chroniques et d'autres traditions
Pour ma part, je pense que le " rahrnânisme " est une arabes se souviennent que les juifs étaient particu-
fiction et que les élites du Yémen se sont effective- lièrement nombreux dans les grandes oasis du
ment converties au judaïsme. Trois arguments me Hijâz, tout particulièrement à Yathrib (où trois tribus
"SHEBA. II.
semblent décisifs. Le premier est que le judaïsme sur cinq étaient juives à l'arrivée du prophète Maho-
DANS LES est attesté, d'après les inscriptions, dans l'entoura- met en 622), à Khaybar et à Taymâ'. Les archives des
INSCRIPTIONS ge royal et dans la haute aristocratie. Le deuxième synodes de l'église nestohenne nous informent sur
D'ARABIE argument est que la neutralité religieuse des ins- la présence de communautés juives sur la côte ara-
DU SUD"
criptions royales n'implique nullement que les rois bique du golfe Arabo-persique et dans les îles.
par C. Robin, in
Supplément au ne sont pas juifs : en Abyssinie, à la même époque, Enfin, il faut signaler quelques inscriptions du nord-
Dictionnaire de la les inscriptions du roi chrétien Ezana en langue ouest de l'Arabie, en langue et en écriture naba-
Bible, Fascicule 70, locale emploie la même terminologie neutre que téennes, toutes antérieures au Ve s., dont l'auteur se
éd. Letouzey et Ane,
celles du Yémen, tandis que les textes en grec déclare explicitement juif ou dont le nom paraît juif.
Paris, 1996,
col. 1047-1254 s'affirment résolument chrétiens et trinitaires.
(" Sheba. I. Dans la
Bible", par J. Briend,
Le dernier argument, et sans doute le plus décisif, Le Yémen chrétien
est fourni par les traditions arabes qui s'accordent à
col. 1043-1046).
considérer que le Yémen a été massivement judaï- Beaucoup ignorent que le Yémen a été officiellement
L'ABCDAIRE sé. Elles sont également unanimes sur la date et les chrétien pendant une quarantaine d'années, entre
DU YÉMEN modalités de l'introduction du judaïsme, qui remon- 529-530 et 570-575. Sans doute, ne s'agit-il pas
collectif,
éd. Flammarion-IMA,
terait au roi Abîkarib. Lors d'une expédition contre d'une conversion, mais de la conséquence d'une
Paris, 1997. Yathrib (aujourd'hui Médine) en Arabie du Nord, ce occupation étrangère. Mais le fait n'en conserve pas
roi se serait converti ; mais au Yémen, ses sujets au- moins toute son importance, notamment pour com-
YÉMEN
AU PAYS DE LA raient refusé de l'imiter jusqu'à ce que des rabbins prendre la genèse de l'islam.
REINE DE SABA venus de Yathrib l'emportent sur les partisans du L'apparition de communautés chrétiennes au
collectif, catalogue paganisme lors d'une ordalie par le feu, réminiscen- Yémen ne semble pas antérieure au Ve s. Une ha-
d'exposition, ce de celle opposant le prophète Elle aux prêtres de giographie éthiopienne célèbre un martyr qui aurait
éd. Flammarion-IMA,
Paris, 1998. Ba'al sur le mont Carmel (1 Rois 18,20-48). été la victime d'une persécution sous le règne d'un
Il paraît donc assuré que le roi Abîkarib et une frac- roi attesté dans les années 470. Selon Théodore K

Le monde de la Bible • N° 129


ESUS A MAHOMET

PAÏENS, JUIFS ET CHRÉTIENS

le Lecteur, on aurait consacré un évêque des Hi- mosaïques, Abraha aurait obtenu l'aide d'artisans
myarites sous Anastase Ier (491-518). byzantins. Mais le monument, par sa structure et par
La Chronique de Séert, une œuvre nestorienne en l'usage de pierres très variées, appartenait à la
langue arabe, attribue l'introduction du christianis- grande tradition architecturale yéménito-
me à un commerçant de Najrân du nom de Hannàn éthiopienne.
qui se serait converti lors d'un séjour à al-Hîra (dans Abraha règne jusque vers 560-565
le sud de l'Iraq) et serait revenu évangéliser sa Deux de ses fils, également chrétiens,
contrée d'origine; elle situe l'événement à l'époque lui succèdent. Mais le Yémen sup-
du souverain sassanide Yazdegerd (399-420). porte de plus en plus difficile-
Apparemment, c'est ce même personnage que le ment les occupants abys-
Uvre des Himyariîes, une hagiographie des chrétiens sins. Des princes juifs font
de Najrân en langue syriaque, appelle Hayan. appel aux Perses qui s'em-
Au début du VIe s., le christianisme semble déjà pré- parent du pays entre 570 et
pondérant dans les régions côtières qui font face à 575 et y demeurent jusqu'à
l'Abyssinie et dans l'oasis de Najrân, mais des com- la conquête musulmane
munautés se trouvent aussi dans d'autres régions. (vers 630).
C'est alors qu'éclaté une crise majeure, avec d'im- Dans le reste de la péninsu-
portantes répercussions internationales. Vers 521, le, le christianisme est sur-
le roi juif nommé Joseph auquel il a déjà été fait tout présent dans l'extrême
allusion succède à un souverain chrétien placé sur nord-ouest, dans les régions
le trône de Himyar par les Abyssins chrétiens. Pour où Byzance exerce une au-
rendre éclatante sa volonté de s'émanciper de la torité directe ou indirecte. On
tutelle abyssine et de l'alliance byzantine, Joseph trouve également des com-
s'attaque aux chrétiens de son royaume. Ces évé- munautés bien structurées
nements sont connus grâce à trois inscriptions dans les îles et sur la côte
sudarabiques datées de juin et juillet 523, gravées à du golfe Arabo-persique.
proximité de Najrân par un général de Joseph ; ils le Les actes des synodes nes-
sont également par les textes hagiographiques en toriens mentionnent une de-
langues syriaque et grecque qui célèbrent les mar- mi-douzaine d'évèchés; des
tyrs de Najrân et permettent de dater leur persécu- vestiges chrétiens - ruines
tion de novembre 523. Avec l'aide de navires d'églises ou de couvents,
byzantins, le roi abyssin Kâleb vole au secours des croix gravées dans la pierre
chrétiens yéménites, débarque en Arabie et remporte ou sculptées dans le stuc -
une victoire éclatante. Il conquiert la totalité du pays ont été découvertes au
et installe un roi himyarite chrétien sur le trône. Mais Koweit, en Arabie séoudite
ce roi est bientôt renversé par le général des troupes et dans les Emirats arabes
abyssines stationnées au Yémen, qui s'empare du unis.
pouvoir pour son propre compte et se pose en suc-
cesseur des rois himyarites. Ce général, nommé
Abraha. est resté fort célèbre, car il est le héros de
Quelques
toute une série de récits plus ou moins légendaires
interrogations
conservés par les traditions arabes. On lui attribue Les questions qui se posent
notamment une tentative de conquérir La Mecque, aujourd'hui et que l'archéo-
dont le Coran (sourate 105) se fait l'écho et qui logie et les éditions de textes
aurait échoué. Mais on possède aussi sur lui des aident progressivement à
données factuelles précises, grâce à trois inscrip- résoudre sont multiples.
tions sudarabiques explicitement chrétiennes et grâ- La première concerne l'ori-
ce à un historien byzantin bien informé, Procope. gine du judaïsme arabique.
Abraha établit sa résidence à San'â' qui devient Jusqu'à ces dernières an-
durablement la capitale du Yémen. Pour consolider nées, il a été affirmé que ces
son pouvoir, il y fait édifier vers 550 une superbe juifs étaient principalement
cathédrale, dont un chroniqueur arabe donne une des réfugiés, venus de Pa-
description détaillée. Cette cathédrale de San'â' lestine. Pour Arthur Jeffery,
appelée ai-Qalîs (du grec ékkièsia) par les historiens par exemple, qui écrit en
islamiques de langue arabe, aurait été détruite à la 1938, ils étaient juifs " par la
fin du VIIIe s. par un gouverneur du Yémen qui s'en- race aussi bien que par la
richit en vendant les matériaux récupérés. On dit que, religion", même si "tous
pour le travail du marbre et la confection des portent des noms arabes,
DE JESUS A MAHOMET

Inscription d'Abraha. sont organisés en tribus à la manière arabe et, quand gieux aurait dû les inciter à rendre leurs textes
roi abyssin du Yémen, nous les rencontrons dans la littérature, agissent et sacrés accessibles aux fidèles et à ceux dont la
de religion chrétienne. parlent comme d'authentiques Arabes ". Mais les conversion était recherchée. D'ailleurs, la Bible n'est-
Cette stèle, gravée sur études les plus récentes (comme celles de Moshe elle pas traduite dans la langue locale des pays
ses quatre cotés, Gil et Michael Lecker) montrent qu'il s'agit, au moins voisins, l'Abyssinie, la Syrie et l'Egypte?
relate les difficultés en partie, de convertis: voir à ce propos la contri- En fait il n'en est rien. On ne possède aucun indice
auxquelles Abraha a bution de Françoise Briquel-Chatonnet {p. 34-35). concret d'une traduction partielle ou complète de la
dû faire face afin On peut se demander également si ce judaïsme ara- Bible en arabe avant le VIIIe s. Les quelques rémi-
d'accéder au trône. bique était orthodoxe, dans la mesure où la littéra- niscences bibliques qui se trouvent dans le Coran et
Ma'rib, digue, ture talmudique l'ignore totalement. Avait-il vraiment les textes fondateurs de l'islam peuvent avoir leur
mars 549. Calcaire, l'hébreu comme langue liturgique, ou bien donnait- source dans les paraphrases en langue vulgaire qui
250 X 66 cm. ii la préférence à la langue locale? On ne sait. Tout accompagnaient la lecture solennelle du texte sacré
Musée de Ma'rib. au plus peut-on constater que les juifs du Yémen ré- dans les synagogues et les églises. Les inscriptions
digent leurs inscriptions en sabéen et non en hébreu. chrétiennes du Yémen et d'Abyssinie du VIe s. com-
Les orientations doctrinales du christianisme ara- portent de nombreuses citations de la Bible si elles
bique font également problème. Dans fe Golfe, le sont en langue guèze. mais aucune si elles sont en
nestorianisme domine incontestablement. Mais au langue sabéenne: elles prouvent que la Bible n'a pas
Yémen, il semblerait que les nestoriens et les été traduite, même partiellement, en sabéen.
monophysites (ou plutôt les anti-chalcédoniens) Le dernier argument est que les écritures sabéenne
aient été en concurrence, tout au moins à Najrân, et arabe, à cette époque, étaient impropres à noter
L'intérieur de où la persécution de 523 et l'expulsion de 640 (sous de manière rigoureuse un texte sacré. Défectives et
la grande mosquée le calife 'Umar) semblent n'avoir frappé que ces ambiguës, du fait d'une notation partielle et inadap-
de San'â' dans derniers. Quelle était la langue liturgique dans les tée des voyelles, elles pouvaient servir de support à
laquelle des fragments églises yéménites, et notamment dans la cathédra- la mémoire, mais ne permettaient pas de composer
sculptés (notamment le de San'â' du temps d'Abraha? Le syriaque, le de véritables œuvres littéraires. Comme l'écriture
des chapiteaux grec ou le guèze {parlé en Ethiopie)? Il est encore tifinagh (des Touaregs) aujourd'hui, leur déchiffre-
avec des croix) de la bien malaisé de répondre. ment s'apparentait davantage à la résolution d'un
cathédrale de San'â', Une dernière interrogation concerne la Bible. A-t- rébus qu'à la lecture. La contre-preuve est que l'écri-
ai-Qafis. détruite on commencé à la traduire dans une langue ara- ture arabe a été profondément réformée, avec l'in-
a la fin du VIIIe siècle, bique, le sabéen ou l'arabe, avant l'islam ? On s'at- vention des signes diacritiques et la spécialisation
ont été remployés. tendrait à ce que la réponse soit oui. La vive du alif pour noter le à, quand il a fallu enregistrer
concurrence qui opposait les divers courants reli- le texte coranique. •

Le monde de la Bible • N° 129


DEJESUSAMAHOMFI

JUIFS. PAÏENS, CHRETIENS

Un prosélytisme juif ?
/\, fief du christianisme, fut

massacrer les chrétiens qui refusaient de se convertir au judaïsme. Ainsi à


travers cet exemple restitué par les textes on peut se poser la question d'un
prosélytisme juif.
Par L'existence d'un prosélytisme juif dans l'Antiquité a persécution : un premier récit, écrit sur le coup des
Françoise été longtemps admise comme une réalité historique événements et rapidement enrichi d'une certaine
Briquel indiscutable : on considérait que le judaïsme, au élaboration hagiographique, a été transmis et tra-
Chatonnet début de notre ère, était une religion missionnaire et duit en grec sous le nom de Martyre d'Aréthas, du
CNRS, que c'était face à la concurrence triomphante du nom du chef de la communauté chrétienne persé-
christianisme qu'il s'était peu à peu replié sur lui-mê- cutée, en arabe Harith ; la version grecque relate en
Études
me et sur une communauté circonscrite, abandon- outre les suites de cette persécution et la reprise du
sémitiques.
nant l'idée de convertir largement les peuples à la foi pouvoir éthiopien en Arabie du Sud ; d'autres textes
Paris d'Israël. Les historiens Claude Orrieux et Edouard syriaques apportent des compléments, tandis que
Will ont depuis fait justice de cette construction qui le récit du martyre trouvait son chemin dans les
mettait en scène des rabbins parcourant la Méditer- commémorations liturgiques et était peu à peu tra-
ranée pour faire des adeptes, construction historique duit dans différentes langues de l'Orient chrétien
reposant sur des bases très fragiles. Faut-il pour au- (géorgien, arabe, éthiopien).
tant écarter entièrement la possibilité que, ici ou là,
des entreprises missionnaires aient eu lieu? Le cas Des motivations
de l'Arabie du Sud permet de reposer la question.
Au début du VIe siècle, l'histoire du royaume de
politico-diplomatiques
Himyar au sud-ouest de la péninsule arabique, l'Ara- Rappelons les événements, tels qu'ils sont rappor-
bie Heureuse des Anciens, fut marquée par des évé- tés dans le plus ancien texte syriaque. Au mois de
nements sanglants qui frappèrent les esprits dans janvier 524, un message arrive au roi de al-Hira, dans
tout l'Orient, eurent des conséquences politiques et le nord-est de l'Arabie (actuellement en Iraq). La
THE MARTYRS diplomatiques notables et trouvèrent leur place dans lettre émane du nouveau roi de Himyar (Yémen) qui
OF NAJRÂN.
la mémoire chrétienne. Dans cette région, un roi juif, relate les derniers événements survenus dans son
NEW DOCUMENTS
par I. Shahîd,
appelé Yussuf (Joseph) ou Dhu Nuwas, dont le pré- pays. Ayant pris le pouvoir l'hiver précédent et pro-
Bruxelles, 1971. décesseur avait été mis en place par le pouvoir fité de la saison, pendant laquelle les Éthiopiens ne
PROSÉLYTISME
éthiopien, qui jouait le rôle de protecteur, entreprit pouvaient pas intervenir, pour renverser le protec-
JUIF? HISTOIRE d'éliminer les signes de cette domination abyssine : torat qu'ils avaient établi, il avait commencé par
D'UNE ERREUR il massacra les garnisons laissées dans le pays, massacrer les Éthiopiens qui se trouvaient dans sa
par C. Oi rieux et assiégea la grande oasis de Najrân dans le Nord du capitale, Zafar, et par changer leur église en syna-
E. Will,
coll. "Histoire",
Yémen (au sud de l'Arabie Saoudite actuelle), gogue. Puis il avait entrepris de s'attaquer à la ville
éd. Belles lettres, carrefour des routes caravanières et fief du chris- de Najrân, fief du christianisme en Arabie du Sud.
Paris, 1992. tianisme himyarite, obtint sa reddition et mit à mort Le siège de la ville, mené " pendant de longs jours "
NAJPÂN, membres du clergé et notables qui refusaient de n'aboutissant à rien, Yussuf avait obtenu par ruse
CHRÉTIENS renier leur foi chrétienne. la reddition de la ville en promettant la vie sauve à
D'ARABIE AVANT Si ces faits militaires sont évoqués dans des ins- tous, promesse qu'il s'était empressé de rompre en
L'ISLAM criptions commanditées par des nobles de l'entou- mettant le feu à l'église et aux prêtres qui se trou-
par R. Tardy,
Beyrouth, 1999.
rage du roi Yussuf, ce sont des textes syriaques qui vaient dedans, puis en massacrant les notables qui
permettent le mieux de retracer le cours de cette refusaient d'embrasser le judaïsme, les femmes, les
,

DE JESUS A MAHOMET

vierges consacrées. Le message du roi persécuteur une valeur également politique: le christianisme est
se termine par le récit du martyre d'une noble Naj- appuyé par l'Ethiopie et représente un des aspects
rânite et de ses filles. Ce récit ayant bouleversé les de la domination politique de l'Ethiopie sur Himyar.
chrétiens de al-Hira, ils avaient envoyé des infor- Inversement, l'affirmation et l'imposition du judaïs-
mateurs recueillir plus de précisions. C'est dans cet- me, pour le roi Yussuf, symbolise le rejet de l'allé-
te seconde partie du récit qu'est relaté le martyre geance envers l'Ethiopie, et, à travers elle, envers
du Sheikh Harith ben Ka'b qui, comme ses compa- Byzance qui s'affirmait protectrice de tous les chré-
gnons, avait refusé de se convertir au judaïsme com- tiens. C'était donc une déclaration d'indépendance
me le roi Yussuf l'en pressait. Avant d'être mis à vis-à-vis de ces puissances dominantes de l'époque,
mort, il fait une longue harangue à ses compatriotes, mais qui n'impliquait pas pour autant une soumis-
les exhortant à rester fidèles à leur foi et annonçant sion à l'empire concurrent, celui des Perses sassa-
la renaissance du christianisme najrànite, Le dernier nides. Aussi, la reconquête éthiopienne s'accom-
confesseur mis en scène est un enfant de trois ans, pagne-t-elle tout naturellement d'un retour du
qui choisit la mort avec sa mère plutôt que d'ac- christianisme. Dans tout cela, les motivations sont
cepter de devenir juif et d'être choyé par la reine. politico-diplomatiques et une démarche missionnaire
Le Livre des Himyarites, en syriaque, et le Martyre de la communauté juive ne semble pas intervenir.
d'Aréîhas, en grec, relatent la suite des événements.
Le roi d'Ethiopie prépare une expédition et son Liens étroits entre juifs d'Arabie
armée débarque en Arabie du Sud. Les Éthiopiens
défont et mettent à mort le roi persécuteur, rétablis-
du Sud et ceux de Palestine
sent le christianisme dans tout le pays, reconstrui- Les textes syriaques fournissent cependant d'autres
sent des églises à Zafar et Najrân et mettent sur le indications. Ils affirment les relations entre la com-
trône un nouveau roi. dont le pouvoir est appuyé par munauté juive d'Arabie du Sud et celle de Palestine :

Les textes affirment la présence d'envoyés de Tibériade,


qui jouaient un rôle important auprès des juifs d'Arabie du Sud.
une solide garnison éthiopienne. Le protectorat les chrétiens persécutés appellent à l'aide leurs co-
éthiopien est rétabli en Arabie du Sud et le judaïsme religionnaires de l'Empire byzantin et leur demandent
disparaît de toutes les sources écrites. d'intervenir, dans leur pays, pour les aider. Ils men-
La signification profonde de cet épisode n'est pas tionnent ainsi des prêtres juifs qui seraient envoyés
tout à fait claire. Le judaïsme, on le sait, était implanté de Tibériade " pour susciter des troubles dans le
Al-Ukhdùd, oasis depuis longtemps en Arabie du Sud, même si les peuple des chrétiens himyarites" et dont ils souhai-
de Najrân au Nord inscriptions royales gardaient en fait une formulation tent qu'on les empêche d'intervenir. Un autre texte
du Yemen, fut un lieu plus monothéiste que clairement juive. Sous le règne précise même que le roi avait choisi un Lévite de Ti-
de martyre chrétien. de Yussuf, le style change : c'est explicitement le bériade comme émissaire pour convaincre les habi-
© T. MinosaSccrDio dieu des Juifs qui est invoqué. Mais la religion a ici tants de Zafar de lui ouvrir les portes de la ville et de
même des prêtres juifs de Tibériade, porteurs de la
Torah, pour convaincre les habitants de Najrân. Ces
textes rappellent également que, au cours d'une per-
sécution antérieure, c'étaient des juifs de Tibériade
qui avaient martyrisé Mar Paulos, premier évèque de
Najrân. Ils affirment ainsi la présence récurrente d'en-
voyés de la communauté de Tibériade, qui jouaient
un rôle important auprès des juifs d'Arabie du Sud.
Certes, le contexte est polémique et les documents
hagiographiques sont prompts à prêter des inten-
tions perfides aux juifs. Cependant ces textes ont
été élaborés à une date sans doute proche des évé-
nements, où le contexte au moins devait paraître
plausible. Ils semblent donc impliquer des échanges
et des liens étroits entre le judaïsme d'Arabie du Sud
et celui de Palestine plus que de Babylonie, et sup-
poser que des membres de la communauté de
Tibériade étaient envoyés pour convertir et soutenir
la foi des croyants de Himyar. N'est-ce pas cette
démarche que l'on qualifie de prosélytisme? •

Le monde de la Bible • N° 129

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