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Monsieur Erik Neveu

Elias et les Allemands


In: Revue française de science politique, 47e année, n°5, 1997. pp. 645-653.

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Neveu Erik. Elias et les Allemands. In: Revue française de science politique, 47e année, n°5, 1997. pp. 645-653.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1997_num_47_5_395207
Elias et les Allemands *

Publié initialement en Allemagne en 1989, du vivant de l'auteur, l'ouvrage


d'Elias sur les Allemands constitue sa dernière grande œuvre. Le projet de l'ouvrage
relève d'une logique double. Il s'agit d'abord, pour reprendre la formule de ses pré
faciers, Eric Dunning et Stephen Mennel, de tenter de réaliser un équivalent de la
biographie pour un Etat-nation, d'illustrer finement le concept d'habitus national. Le
livre vise aussi, s'agissant d'un regard sur l'Allemagne et les Allemands, à s'affront
er à rien de moins que la question de l'Holocauste. Edmund Leach y avait vu un
terrible démenti opposé à la contribution centrale de l'auteur de La civilisation des
moeurs. On sait que cette question a aussi suscité, spécialement chez les sociolo
gues néerlandais, un important débat sur le bien-fondé de l'idée d'une tendance his
torique à la pacification des rapports sociaux en Occident. On aura saisi d'entrée
l'importance d'un ouvrage qui est aussi une forme de retour et d'approfondissement,
un demi-siècle après la publication initiale du Procès de civilisation, sur quelques-
unes des thèses centrales de la sociologie historique de l'auteur.

Livre de sociologue, livre de témoin

Les lecteurs d'Elias sont familiers de son style particulier d'écriture, spéciale
ment dans sa production tardive, marqué par une structure en boucle, où l'auteur
revient au fil des développements sur des thèmes et concepts qu'il a formulés, pour
les préciser, en expliciter la portée, en tirer toutes les conséquences '. Cette rhétori
que du quadrillage est encore rendue ici plus visible par le principe de fabrication
de l'ouvrage, qui réunit un ensemble de textes sur l'Allemagne, produits à des épo
ques différentes. La première partie du livre « Civilisation et informalisation »
développe une conférence donnée à Bielefeld en 1978. La seconde, sous forme de
«Digression sur le nationalisme» reprend des matériaux publiés en France dans la
première partie de La civilisation des mœurs sur lesquels Elias a retravaillé dans
les années soixante. La troisième partie « Civilisation et violence, sur le monopole
de la violence physique et sa transgression» est issue d'une adresse au 20e Congrès
de l'Association allemande de sociologie ; elle traite essentiellement de Weimar et
des conditions de la montée du nazisme. Un quatrième bloc de développements,
relatif à «L'effondrement de la civilisation», a été rédigé en 1961-1962. Inspiré en
large part à Elias par le procès Eichman 2, il se centre plus spécifiquement sur
l'antisémitisme et le génocide. Le texte final de Considérations sur la République
fédérale est issu d'une contribution donnée au Spiegel en 1978. Il évoque le terro
risme de la Fraction Armée Rouge et la question de la mémoire du nazisme en
RFA. Approuvée explicitement par Norbert Elias, cette composition de l'ouvrage
implique un certain nombre de retours sur des textes antérieurs de l'auteur. Elle
s'accompagne aussi de reprises et de redondances de thèmes (le terrorisme de la
RAF par exemple) dans le corps de l'ouvrage. C'est dire que The Germans requiert
de son lecteur à la fois une familiarité minimale aux classiques de l'œuvre élia-
sienne et une forme d'agilité intellectuelle qui produise des mises en correspondanc
es, des ponts au sein d'un ouvrage qui n'a pas le bel ordonnancement d'une
dissertation à la française. L'enjeu du livre vaut largement cette peine, tant il est

* N. Elias, The Germans. Power Struggles and the Development of Habitus in the
Nineteenth and Twentieth Centuries. Ed. by M. Schrôter, Cambridge, Polity Press, 1996
(lre éd.: Studien iiber die Deutschen, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1989).
1. Le procédé est particulièrement visible dans l'ouvrage Du temps (Fayard, 1996)
où se manifeste à la fois le rendement pédagogique de ce mode d'écriture, et une forme
de redondance qui n'est pas toujours génératrice de confort de lecture.
2. On fera le rapprochement avec le Eichman à Jérusalem d' Hannah Arendt, tout en
notant que le livre d'Elias contribue à invalider la description d'une société «massifiée»
qui fondait l'analyse de la genèse du totalitarisme nazi chez celle-ci.

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vrai qu'au-delà de ses bigarrures, l'ouvrage apparaît comme un véritable tome sup
plémentaire du Procès de civilisation.
Si, selon le mot de Goffman, toute bibliographie est aussi une biographie, la
formule donne sens à ce travail à un double titre au moins. L'Elias sociologue qui
se donne pour objectif de comprendre les conditions de possibilité du nazisme se
pose aussi explicitement dans l'introduction comme le témoin oculaire de cette His
toire1. Rappelons aussi que la mère d'Elias fut gazée à Auschwitz. C'est tout le
rapport complexe d'Elias au monde allemand qui est en jeu dans ces réflexions.
Allemand d'origine, mobilisé durant la première guerre mondiale, mais aussi all
emand doublement marginal puisque originaire de Breslau qui deviendra la polonaise
Wroclaw et surtout juif allemand, réfugié francophile mal accueilli en France, établi
en Grande-Bretagne sans parvenir à s'y faire reconnaître, consacré tardivement en
Allemagne... Elias incarne un rapport inconfortable et distancié aux identités national
es, générateur d'une distance critique et probablement inconfortable2.

La genèse d'un habitus national

Le cœur de l'analyse d'Elias réside donc dans une réflexion sur 1' habitus natio
nalallemand qu'il associe d'entrée au processus de formation de l'État. «Comment
les destinées d'une nation se sont graduellement sédimentées au sein de l'habitus de
ses ressortissants? La sociologie fait ici face à une tâche qui par certains côtés rap
pelle celle à laquelle s'est confronté Freud» (p. 19).
Elias souligne d'abord l'inconfort d'une situation de bloc central sur le conti
nent européen, occupé par les populations germanophones, entre monde slave et
États de la frange maritime de l'Europe occidentale ; situation encore aggravée par
la propension des populations et territoires germanophones des zones de contact
(comme la Suisse) à s'émanciper du centre allemand. Une seconde donnée tient à
l'écart entre les prétentions initiales du Saint Empire romain germanique et la fa
iblesse et le morcellement de celui-ci qui provoquent les attaques des puissances voi
sines et une série d'humiliations, symbolisées par la guerre de Trente Ans. Elias
associe à cette accumulation de revers historiques un déficit d'estime de soi, une
forme de désespoir devant les déceptions d'une identité germanique. Le processus
même de formation de l'État, moins régulier, plus fait de ruptures que dans un pays
comme la France, conditionne encore cet habitus national incertain, marqué par des
alternances de perte de l'estime de soi et de dilatation exaltée de la fierté germani
que. Cette généalogie intègre aussi la contribution des rapports de classe au sein de
la société allemande. Reprenant un ensemble de travaux historiques, dont les siens
propres qu'il enrichit au passage d'une stimulante comparaison avec la Hollande,
Elias rappelle que la construction d'une identité allemande s'est faite à partir de
groupes aristocratiques et militaires, les classes moyennes étant réduites au statut de
supporters passifs d'une version du nationalisme intégrant largement la référence aux
valeurs et à l'ethos militaire-aristocratique.
L'une des plus belles composantes du recueil est précisément faite d'une longue
analyse (près de quatre-vingts pages) sur la signification du duel dans les classes
dominantes de l'Allemagne impériale. Elias y montre combien le fait de pouvoir
donner réparation (Satisfaktionfâhig) d'un affront réel ou imaginaire sous la forme
du duel constitue à la fois un symbole d'appartenance aux élites et une barrière
sociale. Dans le Reich bismarckien, marqué par une hiérarchie sociale très fermée,
où le statut des militaires et des hauts-fonctionnaires surplombe celui de la bour
geoisie économique et des classes moyennes, les fraternités étudiantes de combat
constituent
d' inculcationl'une
d'un des
ethosrares
et d'un
portes
coded'entrée
social, leà vecteur
l'establishment.
de rites deElles
passage
sont sanglants
un lieu
sous la forme du duel. Elias joue ici des comparaisons où il excelle, mettant en rap
port les situations anglaise et allemande pour montrer la place centrale que gardent

1. Qu'il évoque dans Norbert Elias par lui-même (Paris, Fayard, 1991).
2. Lire à ce propos le «Portrait sociologique» que propose Bernard Lacroix, dans
B. Lacroix, A. Garrigou, Norbert Elias. La politique et l'histoire, Paris, La Découverte,
1997, p. 31-51.

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en Allemagne des normes de comportement propres à des groupes militaires, avec


précisément le rôle maintenu du recours à la violence et du duel, procédure larg
ement disparue du code d'honneur des militaires britanniques au 19e. L'étude du duel
fonctionne comme un prisme, qui met en évidence le poids de normes propres aux
milieux aristocratiques et guerriers, la suspension de fait de la monopolisation de la
violence légitime par l'État à l'égard des couches aristocratiques que révèle la quasi-
absence de répression de ces combats mortels. Elias insiste fortement ici sur la
nécessité de penser le duel sur un mode autre qu'ethnologique ou phénoménologiq
ue, pour le restituer dans une trame de rapports sociaux où la perspective du
combat à mort peut entrer dans le quotidien, symbolise le sentiment des élites ari
stocratiques d'incarner l'État, induit un type de relations sociales où se combinent
sentiment de suprématie des élites, extériorité sociale des groupes les plus faibles.
Mais la signification sociale du duel n'est pas réduite au jeu de la force physique ;
ce rituel et son statut de rite de passage illustrent aussi la pénétration de ces normes
dans les classes moyennes1. L'étude des fraternités étudiantes permet à Elias d'y
saisir les mécanismes (rapport à la boisson, aux femmes, à la violence) par lesquels
peuvent faire résurgence ce qu'il qualifie de pulsions infantiles ou barbares, se dif
fuser un habitus d'autant plus puissant que les transgressions du code sont impitoya
blement punies. Ces analyses viennent affiner les développements classiques du
Procès de civilisation sur la spécificité allemande, la plus lente civilisation des
groupes guerriers, les effets de l'absence d'un équivalent fonctionnel du monarque
français dans l'équilibre des pouvoirs entre groupes bourgeois et aristocratiques.
Elias insiste longuement, en plusieurs passages du livre, sur la donnée historique
décisive que représente le succès de l'unité et du nationalisme allemand sous la
férule aristocratique, au détriment d'une autre conception allemande de la nation,
plus marquée par les valeurs universalistes et égalitaires des classes moyennes édu-
quées du 19e. Il rejoint sur ce point les analyses d'historiens allemands, tel
W. Sauer, attentifs au poids d'un modèle culturel militaire sur toute la société. Dans
de fortes pages sur la signification sociologique du nationalisme, il met en lumière
la singularité de ce nationalisme aristocratique, machiavélien, beaucoup moins pénét
réde références à une communauté nationale égalitaire que ses homologues britan
nique ou français.

Crise du monopole de violence légitime et processus de dé-civilisation


C'est à partir de cette socio-histoire du nationalisme allemand que se déploient
dans la troisième partie du livre les analyses plus spécifiquement consacrées à la
montée du nazisme.
L'un des points clés de l'argumentation repose sur une relecture des années de
la République de Weimar. En s 'appuyant sur l'histoire des corps-francs, la littérature
produite par leurs acteurs mais aussi sur des souvenirs personnels comme celui du
meurtre d'un camarade d'étude proche des communistes, Elias met en avant la don
née centrale que représente le sentiment partagé par nombre d'anciens officiers et de
membres des classes supérieures de l'illégitimité du régime, du bien-fondé du
recours à la violence contre ses représentants. Les écrits de Von Salomon viennent
illustrer le propos de façon très convaincante, manifester les dispositions violentes et
destructrices suscitées par le double naufrage des illusions nationalistes du fait de la
défaite de 1918, puis de l'échec des corps-francs à l'Est. La façon dont Weimar est
rapidement miné de l'intérieur par le jeu croisé des violences de ces soldats perdus
et de celles que développe en réponse le mouvement communiste apparaît à Elias
comme une donnée essentielle, insuffisamment valorisée selon lui par l'historiogra-

1. Thématique qu'Elias explicite aussi dans des remarques sur la place prise dans le
vocabulaire allemand par un lexique dépréciatif issu de l'aristocratie pour désigner les
hommes d'affaires, l'urbanisation. Un «Appendice» sur I'ethos de la bourgeoisie
wilhelmine illustre la pénétration des modèles de commandement militaire dans les
relations de travail. L'auteur y rappelle aussi - fort opportunément compte tenu du
processus de béatification dont bénéficie cet auteur en France - la contribution
postérieure d'écrivains comme E. Jiinger à une exaltation de la guerre, de ses plaisirs
animaux (p. 209).

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phie du nazisme. Processus de décivilisation, le nazisme naît historiquement d'une


perte du monopole de la violence légitime par la République de Weimar, donnée
qu'avait déjà soulignée le politologue allemand K.D. Bracher dans les années cin
quante '. Loin de ne constituer qu'une donnée spécifique à l'histoire allemande, cet
élément peut être tenu comme une variable stratégique pour la compréhension des
processus de décivilisation en général. L'abaissement des seuils de sécurité indivi
duelle et collective, la probabilité d'une exposition à des situations de violence
contribuent à une réactivation des dispositions agressives, engendrent une spirale
décivilisatrice de violence et de brutalité dans les rapports sociaux.
Si les pages qu'Elias consacre au régime nazi sont tout entières polarisées par
la question de l'Holocauste (rappelons qu'il s'agit d'un texte dont la rédaction est
liée au procès Eichman), elles se fixent moins sur le déroulement factuel du géno
cide que sur la question centrale des conditions sociales de possibilité d'un tel évé
nement dans un contexte de civilisation. C'est davantage un «amont» des années de
guerre qui, à travers les dispositions imprimées dans les structures mentales de nomb
re d'Allemands, va venir expliquer les comportements liés au génocide. L'intelligi
bilité de l'impensable vient ici d'une manière de psychanalyse sociale de l'habitus
national. Le matériel documentaire spécifique à la période de guerre se ramène d'ail
leurs essentiellement à l'analyse de lettres de soldats, prises comme indicateur du
« moral » des Allemands engagés dans le conflit, comme expression de leur rapport
vécu à la guerre, de leur foi inébranlable dans le succès.
Parce qu'elles constituent des moments institutionnalisés et légitimants de rel
âchement des pulsions agressives et cruelles, les circonstances de guerre expliquent
pour une part la violence. Mais une telle explication resterait bien pauvre face à la
singularité du génocide. Aussi Elias souligne-t-il l'accumulation de données propres
à susciter une forme d' exacerbation des pulsions belliqueuses, de débondage de la
violence physique la plus bestiale. Il s'agit d'abord de l'inversion revancharde des
mécanismes de dévaluation de l'estime de soi liés au nationalisme humilié: «...
dans une biographie de l'Allemagne, il faudrait décrire comment le sentiment de fa
iblesse et d'infériorité de pouvoir s'est soudain métamorphosé en son contraire,
quand un état jadis mollement intégré devint unifié, tard dans son histoire, dans le
contexte d'une guerre victorieuse». La réhabilitation d'un idéal du nous magnifié,
aux lendemains des succès de la Prusse, n'aura duré qu'à peine un demi-siècle,
avant l'expérience d'une nouvelle humiliation nationale en 1918, génératrice
d'immenses frustrations. Elias insiste aussi sur la place jouée dans la démesure du
recours à la violence par les effets cumulés d'une identité incertaine, d'un idéal
national tourné vers le passé (la reconstitution d'un Empire mythifié), et du coté
high fantasy de cet idéal national qu'exprime fort bien le bric-à-brac mythologique
des rituels de Nuremberg, des dénominations des divisions SS. Si l'idéal du nous
français issu du 19e siècle célèbre volontiers une suprématie liée aux thèmes d'une
nation inventrice et dispensatrice des valeurs universelles de la culture et des droits,
l'idéal du nous allemand que dégage Elias est plus lié à une dimension du gran
diose, de l'épique dont on discerne le lien avec le monde culturel des guerriers, de
ce qu'il désigne comme la fascination pour les situations extraordinaires qui brisent
les routines et les contraintes inhibantes, suspendent les normes. Les traits sociaux
des dirigeants nazis qu'Elias décrit comme des outsiders, peu encombrés de culture
légitime, dévorés par l'ambition, aveugles à leurs limites ne peuvent que contribuer,
à mesure que s'opère la marche à la guerre mondiale, à faire du déclenchement de
ces « situations extraordinaires » une visée, puis une forme de routine via la fuite en
avant dans le double processus de l'expansion territoriale et du génocide.
Mais la combinaison de ces frustrations et animosités n'a pu prendre les formes
du génocide et des crimes de guerre systématiques dans les territoires occupés (spé
cialement à l'Est) que du fait de la faiblesse simultanée de ce que l'on pourrait
designer au sein de l'habitus national comme un «surmoi», un dispositif psychique
faisant barrage à une expression extrême des pulsions de haine et de violence. La
disqualification de Weimar fut aussi celle d'un modèle lié à l'Etat de droit, au rôle

1. Une large part des débats auxquels renvoie l'intervention d'Elias est synthétisée
par Pierre Ayçoberry dans Les interprétations du nazisme, Paris, Le Seuil, 1979.

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Lectures critiques

de la délibération et de la norme dans les rapports entre gouvernants et gouvernés.


Elias vient aussi rappeler que le Panthéon national allemand se distingue de celui
des autres nations européennes par le poids remarquable des héros autocratiques, et
surtout que 1' ethos aristocratique qui a modelé 1' habitus national allemand
commande un double mécanisme d'élision de responsabilité. Le recours à la vio
lence physique (cf. le duel) y est une forme de droit des élites à vocation guerrière.
La matrice militaire, la dévaluation des références égalitaires et universalistes dans
l'habitus national et la culture politique de l'Empire vont aussi contribuer à associer
aux comportements des gouvernés une forme de remise de soi entre les mains des
titulaires de pouvoir et d'autorité hiérarchique. Renouant avec certains travaux de
psychologie sociale sur la dissonance cognitive1, Elias souligne la faiblesse des
mécanismes de conscience et de responsabilité individuelle dans une société où la
responsabilité des décisions et la détermination des conduites est tenue pour apparte
nant aux élites qui exercent l'autorité. Dans l'Allemagne des années trente l'idéal du
«Nous» fixe bien davantage la référence nationaliste sur la puissance d'un État sou
verain et conquérant que sur des figures et symboles liés à la communauté, à une
nation définie en termes universalistes ou égalitaires. En ce sens, Elias invite à
prendre au sérieux un élément structurant du discours des tortionnaires lors des pro
cès de l'après-guerre. L'argument de l'obéissance aux ordres, présenté comme
excuse absolutoire, a été utilisé comme stratégie cynique de justification. On perdrait
beaucoup en compréhension des événements en refusant de croire qu'il ait été pro
fondément intériorisé, qu'il ait fonctionné comme scheme pratique d'adhésion,
enthousiaste ou hésitante, aux ordres les plus cruels.
Dans deux autres séries de développements, Elias intègre à la trame de ses
réflexions sur l'Allemagne et les Allemands des considérations sur l'émergence du
terrorisme d'extrême gauche dans la RFA des années soixante-dix. L'unité de la
problématique vient ici du lien qu'il établit avec une réflexion sur la mémoire all
emande de l'épisode nazi, le poids du stigmate sur les recompositions de l'habitus
national. Les réactions suscitées par les violences terroristes lui permettent également
de s'interroger sur la fragilité possible du modèle démocratique, les effets d'une
absence de socialisation ancienne aux impératifs de fonctionnement et de participa
tion d'un régime parlementaire. En filigrane s'inscrit la question de la redéfinition
d'un habitus national dans un contexte où fait désormais défaut le rôle d'une autor
ité tutélaire, dont les prescriptions auraient l'autorité naturelle de celles des ancien
nes élites.

Des « chaînons manquants » ?

On espère avoir assez suggéré la richesse et l'intérêt des elaborations théori


ques, des éclairages sur des épisodes essentiels du siècle que recèlent les textes réu
nis dans ce recueil. Ce serait toutefois sacrifier aux plus complaisantes dimensions
des processus de canonisation, à celles qui préparent la momification d'une pensée,
que de ne pas faire état d'un ensemble de frustrations et de réserves.
La première, que pourraient mieux exprimer des spécialistes de l'histoire et de
la culture allemande, tient à ce qui apparaît comme une forme d'unidimensionnalisa-
tion de l'habitus allemand. La lecture de l'ouvrage peut donner l'impression que
l'histoire allemande a bien connu, jusqu'aux deux tiers du 19e siècle, une forme de
conflit culturel entre des visions contradictoires de l'idéal national, respectivement
portées par les classes moyennes eduquées et les élites bureaucratico-militaires. Mais
la victoire du modèle aristocratique, pourra sembler trop absolue pour être sociologi-
quement convaincante. L'évocation de la période 1871-1945 dans ce recueil accorde
remarquablement peu de place aux différences régionales, comme si un modèle
culturel prussien s'était diffusé sans heurts dans l'ensemble des États et régions du
Reich. De la même façon, l'existence de forces politiques, de groupes sociaux organ
isés, de modèles culturels capables de remettre en cause au moins partiellement
l'hégémonie de la matrice militaire- aristocratique sur les contenus et l'évolution de
l'habitus national allemand ressort peu. Un lecteur «huron» pourrait presque en

1. Elias évoque également les travaux d'Adorno sur la personnalité autoritaire.

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Revue française de science politique

penser que l'Allemagne n'a connu ni forte influence social-démocrate, ni enracine


ment du communisme, sans même parler du poids culturel des églises. Autant dire
que si l'analyse de la séquence historique qui se clôt sur le triomphe d'un modèle
militaire-aristocratique comme matrice de l'habitus national est fortement informée,
fine, largement convaincante, cette richesse de l'analyse s'étiole parfois sur le
20e siècle. Alors qu'Elias avait réussi la gageure de donner une pertinence sociolo
giqueet un contenu aux thématiques souvent confuses et mollement conceptualisées
associées à la notion de «mentalité», sa problématique perd là une partie de sa
dynamique. On connaît le mot de Marx sur le poids qu'exercent les «générations
passées» sur la conscience des vivants. Ce poids du passé, sa capacité à modeler et
emprisonner l'habitus national allemand semble ici parfois excessive. Les mécanis
mes d'inertie et d' hysteresis sont certes essentiels dans le fonctionnement de tout
habitus, fût-il national, et la séquence historique des années trente et quarante tend
à illustrer la fécondité du modèle identifié par Norbert Elias. Reste que le peu
d'attention consacré aux forces qui peuvent travailler cet habitus national, y intro
duire de la déclinaison et du bougé ne peut qu'alimenter les critiques de ceux qui
identifient (abusivement) à cette notion une image de fixité, une compréhension
mécaniste et réductrice des processus d'intériorisation des interdépendances sociales.
C'est aussi autour du point focal du livre, de la tentative d'éclairer le génocide
juif, que peuvent se fixer des interrogations critiques. Mais il convient pour les fo
rmuler sur un registre qui ne soit pas celui de la méprise, d'ajuster ses attentes au
projet explicite de l'auteur. Si le lecteur attend de The Germans une contribution
qui renouvelle la compréhension du déroulement factuel du génocide, il aura quel
ques motifs de déception, et mieux vaut alors lire l'importante contribution dé
Daniel Goldhagen1. L'analyse d'Elias ne prétend ni mobiliser les témoignages des
rescapés, ni la considérable historiographie sur l'Holocauste. Ce parti pris entrave à
l'évidence la démonstration en laissant un «vide», un déficit de prise en compte
des médiations concrètes, des logiques de situations par lesquelles les potentiels de
recours à la violence associés à l'habitus national s'incarnent en antisémitisme quot
idien, en rôles sociaux de SS, de tueurs ordinaires des bataillons de police, en
construction et fonctionnement quotidien d'abattoirs pour êtres humains.
Cette faible présence des acteurs et de la machinerie monstrueuse du génocide
interdit en particulier à l'auteur d'expliciter suffisamment ce que pouvaient apporter
certaines des notions qu'il développe dans les parties plus théoriques de son travail.
Pour n'en donner qu'un exemple, Elias insiste sur le fait que le processus de civil
isation doit être pensé non seulement d'un point de vue diachronique, mais synchro-
nique, à travers ce qu'il désigne comme des «échelles de formalité- informalité». Il
désigne par là le fait que le processus de civilisation ne se réduit jamais à une sim
ple tendance historique. Il prend sens et complexité dans la coexistence, au sein de
toute société, d'activités sociales très fortement codifiées ou astreintes à de puissants
autocontrôles et, simultanément, d'autres activités peu formalisées où se libèrent les
pulsions. Les conditions mêmes de l'extermination des juifs d'Europe illustrent trag
iquement cette dualité. D'un côté les massacres d'une sauvagerie débridée commis
sur le territoire soviétique, celui de la Pologne et des états Baltes, où toutes les pul
sions de violence et de cruauté ont libre cours2, de l'autre les composantes «ration
nelles» et bureaucratiques, explicitement soulignées par Elias, des usines de la mort
et des chambres à gaz. La dualité de ces pratiques d'extermination permettrait de
penser simultanément les manifestations les plus absolues de la décivilisation, un

1. Les bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l'Holocauste,


Paris, Le Seuil, 1997 (lre éd.: New York, A. Knopf, 1996).
2. Voir les récits insupportables de l'extermination des juifs d'URSS rassemblés
dans Le livre noir par I. Ehrenbourg et V. Grossman, Trad, française: Solin, 1995. La
lecture de ces récits d'atrocités, comparés aux témoignages sur les camps (on pense à
certains récits recueillis par C. Lanzmann dans Shoah (Paris, Fayard, 1985) sur
l'importance pour les bourreaux de prévenir la panique, de rationaliser le
fonctionnement des camps d'extermination) permet de constater que l'opposition
évoquée ici n'est pas un dérisoire jeu conceptuel appliqué sur une réalité qui interdirait
de tels exercices, mais qu'elle se dégage au contraire des formes concrètes de mise en
œuvre du génocide.

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Lectures critiques
régime de comportements libéré de toute forme d' autocontrainte, et l'effrayant para
doxe d'une façon rationalisée, clinique, de massacrer où se lit une forme de dénégat
ion du crime en train de s'opérer qui peut aussi s'interpréter comme la trace d'un
ultime effet de la civilisation intériorisée, de l'impossibilité de revendiquer l'indici
ble. Bref, si The Germans n'invalide pas, bien au contraire, le projet de mobiliser
Elias pour faire comprendre comment «cela» a pu advenir, pour discerner tant la
possible ampleur que les limites du processus de décivilisation, il est clair qu'une
sociologie de l'Holocauste développant les apports d'Elias reste à écrire l, sur la
base d'une mobilisation systématique des témoignages et des acquis des disciplines
historiques. Il serait abusif d'annexer Daniel Goldhagen à une problématique élia-
sienne2, même si cette recherche pense, elle-aussi, le génocide dans une dimension
du temps long de l'histoire allemande. On ne saurait cependant trop inviter à le lire
à la suite de ce volume d'Elias. Les deux recherches se complètent de façon utile.
Goldhagen apporte ce qui fait défaut au travail d'Elias. Cet apport passe par une
mobilisation détaillée de matériaux sur le génocide au quotidien (opérations d'exter
mination hors des camps, traitement des juifs dans les camps dits « de travail », mar
ches de la mort). Il vient aussi de l'insistance qu'accorde Goldhagen à la question
spécifique de l'antisémitisme allemand, de sa genèse, de ses contenus, de sa diffu
sion dans la société allemande. Sur ces points la problématique d'Elias pêche par
excès de rapidité... au risque de faire de cette apocalypse antisémite un simple et
prévisible sous-produit d'un moment de décivilisation. La recherche de Goldhagen
apporte énormément ici. Elle fait comprendre en quoi l'antisémitisme allemand,
comme dénégation, socialement réussie, de l'humanité3 d'un groupe, faisait partie
des conditions de transformation d'un moment de décivilisation en activité génoci-
daire massivement et activement assumée par des dizaines de milliers de «bourreaux
volontaires » allemands. Ces éléments apportent au modèle d'Elias une médiation
manquante. Ils permettent de mieux comprendre pourquoi et sous quelles formes la
désinhibition de pulsions meurtrières, le déploiement d'une cruauté infâme ont pris
les juifs pour cible élective. A l'inverse le cadre théorique construit par Elias se
révèle plus large, potentiellement plus éclairant que celui de Goldhagen sur les
conditions de développement - bien antérieures à 1933 - d'un habitus national mar
qué par une vision très hiérarchique des rapports sociaux, fortement tributaire d'une
dimension raciale et substantialiste des taxinomies de classes et de communautés.
Elias montre aussi mieux le lien entre cet habitus et la séquence nazie de décivili-

1. Tâche à laquelle se confrontent des sociologues néerlandais; cf., par exemple, A.


de Swaan, «Widening Circles of Disidentification. On the Psycho and Socio-genesis of
the Hatred of Distant Strangers. Reflections on Rwanda», Theory, Culture and Society,
14 (2), 1997, p. 105-122.
2. Encore que la première référence théorique qui apparaisse dès l'introduction du
livre de Goldhagen soit Elias. Mais il serait excessif de soutenir que l'auteur en fasse un
emploi vraiment conséquent. On ajoutera que la richesse de l'apport du livre de
Goldhagen n'implique pas que celui-ci soit sans failles (en surestimant, par exemple, la
singularité historique de l'antisémitisme allemand). Sur les discussions passionnées
ouvertes par ce livre aux États-Unis, en Allemagne puis en France cf. Le Débat, 93,
1997 et Les Temps Modernes, 592, 1997. Cf. aussi F. Bedarida, «Le peuple allemand,
l'antisémitisme et le génocide», Esprit, 3-4, 1997 p. 109-116; F. Furet, «Un livre
séduisant par ses défauts», Commentaire, 11, 1997, p. 197-199. Il faut recommander
l'article de P. Bouretz, «Daniel Goldhagen, la Shoah et l'Allemagne. Les piliers ont-ils
vraiment tremblé?», Les Temps Modernes, 592, p. 19-37. Critique mais finement
nuancée, cette contribution souligne bien la dimension «comprehensive» du travail de
Goldhagen, dimension qui explique sa sollicitation dans cette note de lecture.
3. Voir l'épisode cité par Goldhagen, p. 243-245, de la fusillade de 78 Polonais par
une unité du 101e bataillon de police en représailles d'une attaque de partisans. Alors
que cette unité avait massacré avec ardeur et cruauté, sans jamais manifester d'affres
morales, des milliers de juifs, ces exécutions feront pleurer le commandant de l'unité.
Compte tenu du rang peu enviable occupé par les Polonais dans le bestiaire ethnique
nazi, on aura quelque idée de l'intériorisation de la non-humanité juive par ces tueurs
qui n'étaient en rien des nazis fanatisés.

651
Revue française de science politique

sation en prêtant plus d'attention aux potentialités explosives d'une crise dans l'e
stime de soi nationale, aux effets singuliers d'une culture aristocratique-militaire sur
le rapport à la violence, à l'autorité. Mais les «Allemands ordinaires « dont Goldha-
gen rapporte, documents à l'appui, la cruauté antisémite viennent à l'inverse comme
donner chair à ce que peut avoir d'abstrait l'idéal type d'un «habitus national»
chez Elias. Ils illustrent comment un système flou de dispositions et de schemes de
perception peut s'actualiser dans un contexte historique «extrême» dans les boucher
iesracistes des bataillons de police. Ajoutons, pour fermer toute équivoque,
qu'Elias ne prétend pas ligoter tous les Allemands ayant vécu les « années de
chien » (G. Grass) à un habitus national construit comme le lit de Procuste. Il sou
ligne au contraire que l'inertie des structures symboliques n'exclut en rien leur
changement. Il s'attache à la façon dont par un remodelage à la fois politiquement
volontariste et sociologiquement produit la référence à des normes démocratiques
s'est incorporée dans un habitus allemand restructuré.
Pour clore ces remarques critiques, il faut ajouter que les développements sur le
terrorisme de la Fraction Armée Rouge ne constituent pas l'apport le plus stimulant
de l'ouvrage. Les observations d'Elias ont bien le mérite de chercher à « sociologi-
ser» la thématique du conflit de génération, mais on hésitera à voir là un apport
théorique très novateur. Ces développements cherchent aussi à donner une fonction
explicative importante et justifiée à la question du rapport à la mémoire du nazisme
dans la genèse du terrorisme. Le choix de ce dernier éclairage était logique au
regard de ce qui fait la cohérence des textes ainsi réunis. Il reste qu'en ce domaine
aussi, l'analyse repose sur des observations assez générales, qui ne restituent ni tous
les déterminants du recours à la violence politique, ni la dynamique qui s'institue au
sein d'une organisation terroriste '.

L'apport de la sociologie historique

Faut-il alors ranger The Germans au rang d'une contribution mineure, d'un
simple postscriptum aux œuvres maîtresses de Norbert Elias1? Telle n'est pas la lec
ture proposée ici. Par-delà les frustrations que suscite le côté inabouti d'interven
tions sur la question du génocide - que les sciences sociales ne sauraient laisser
aux seules elaborations des philosophes -, par-delà les difficultés liées à une rédac
tion en patchwork. The Germans demeure un livre important. Il l'est par sa
réflexion sur la périlleuse notion d'habitus national, par la façon dont il permet
d'ancrer sur un terrain sociologique ferme la prise en compte des «mentalités». Il
l'est aussi en ce qu'il contribue de façon forte et réaliste à faire comprendre les
conditions sociales de «libération» d'une expression rarement atteinte des pulsions
violentes, d'un retour à la barbarie. Dans une formulation malheureuse, l'auteur de
Shoah a récemment associé à la notion de « canaillerie universitaire » les tentatives
destinées à produire plus d'intelligibilité sur le processus de l'Holocauste. En se gar
dant de toute prétention à en épuiser les causes et le sens (il note même combien
en ce domaine «...nous manquons toujours d'une explication», p. 286), Elias
infirme une telle appréciation. Il aide à comprendre le génocide non comme le
déferlement diabolique et impénétrable de pulsions ancrées dans un être humain abst
rait, mais comme un régime d'expression des pulsions et des affects lié à des frus
trations sociales, à une genèse où un poids immense et ancien d'Histoire et de
rapports sociaux conditionne l'irruption de la décivilisation.
Inaboutie, parfois redondante, cette dernière contribution d'Elias est aussi, et
d'abord pour qui veut s'en saisir comme d'un outil de réflexion, une leçon sur la
puissance explicative d'une sociologie historique, une dernière invite du vieux maître
à combattre les méfaits de Du repli des sociologues sur le présent2. «Bien des
gens semblent avoir implicitement pour opinion que ce qui s'est passé au douzième,
quinzième ou dix-huitième siècle appartient au passé. En quoi cela me eoncerne-t-il?

1. On renverra sur ce point aux travaux de Donatella Delia Porta.


2. «The Retreat of Sociologists into the Present», Theory, Culture and Society.
4 (2-3), 1987, p. 223-247.

652
Lectures critiques

Et pourtant, les problèmes contemporains d'un groupe donné sont en réalité crucia-
lement influencés par leurs destinées antérieures, par une genèse sans point de
départ absolu. Nous mettons là le doigt sur une des tâches que la sociologie n'a pas
encore pris en main, et du même coup sur une méthode qui peut aider une nation à
vivre en paix avec son passé. Une des fonctions de ce livre est de frayer intelle
ctuellement et pratiquement un chemin à la prise en main de tels problèmes» (p. 19).
Erik NEVEU
CRAP/CNRS
Institut d'études politiques de Rennes

Le post-matérialisme revisité:
R. Inglehart persiste et signe*

Dans son premier ouvrage, paru en 1977 l, R. Inglehart proposait une analyse
du changement social, culturel et politique, dans les sociétés industrielles avancées,
fondée sur le concept de postmatérialisme. Dans La transition culturelle, paru en
1990 et publié en français en 1993, il reprend la même analyse en l'actualisant et
en l'enrichissant à l'aide de données nouvelles. L'ouvrage s'appuie en effet sur un
ensemble considérable de sondages, notamment sur la série des Euro-Baromètres réa
lisés dans les pays de la Communauté économique européenne de 1970 à 1988 et
sur l'enquête mondiale sur les valeurs réalisée en 1981-1982 dans vingt-quatre pays.
La transition culturelle est un ouvrage très riche et d'une grande diversité.
L'auteur y aborde une très grande variété de problèmes. Pourquoi les habitants des
pays protestants se sentent-ils plus maîtres de leur vie que ceux des pays catholi
ques ? Pourquoi les femmes japonaises ne sont-elles pas plus malheureuses que leurs
maris? De quoi dépend le fait que l'on soit fier de son pays et que l'on soit prêt à
combattre pour lui ? La tolérance à l'égard de l'homosexualité est-elle en augmentat
ion? Y a-t-il dans les sciences sociales une diminution de l'utilité marginale du
déterminisme économique? Le vote des électeurs tend-il à dépendre moins de leur
appartenance de classe et davantage de leur système de valeurs ? Les valeurs d'un
individu sont-elles déterminées plus par la position socio-économique de ses parents
que par sa position personnelle? Telles sont, parmi d'autres, les questions que se
pose l'auteur. Pour tenter d'y répondre, sondages, chiffres, tableaux et graphiques,
tous plus ou moins sophistiqués, sont à chaque fois convoqués.
Parmi cette exubérance de sujets abordés et de données empiriques utilisées un
fil directeur apparaît cependant. Le changement à l'œuvre dans les sociétés euro
péennes ne concerne pas seulement l'économie et la morphologie sociale, mais aussi
la culture. Les facteurs culturels constituent une composante essentielle du système
social, dont il importe de prendre la mesure pour comprendre le changement social.
Telle que l'analysait déjà R. Inglehart dans ses premiers travaux, l'évolution cultu
relle va dans le sens d'une valorisation croissante de l'autonomie individuelle. L'élé
vation générale du niveau d'instruction et l'expansion des moyens de communication
de masse entraînent une capacité accrue de la population à s'engager sur le plan
politique. L'évolution de la technologie requiert une organisation qui laisse le champ
libre à l'initiative et à la créativité individuelle. Dans la vie politique comme dans
la vie de travail, les populations des sociétés industrielles avancées exigent un plus
grand degré de participation aux décisions. Ces pays ont atteint un niveau de sécu-

* R. Inglehart, La transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, Paris,


Economica, 1993 (coll. «Politique comparée»).
1. R. Inglehart, The Silent Revolution : Changing Values and Political Styles among
Western Publics, Princeton, Princeton University Press, 1977.

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