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Societe d’Etudes Latines de Bruxelles

Rome et l'impudeur
Author(s): H. Bardon
Source: Latomus, T. 24, Fasc. 3 (JUILLET-SEPTEMBRE 1965), pp. 495-518
Published by: Societe d’Etudes Latines de Bruxelles
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/41523234
Accessed: 06-04-2015 23:09 UTC

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Rome et Г impudeur

Il faut l'avouer : l'impression première est fâcheuse. L'œuvre


de Catulle, ce trèsgrand poète, est constelléed'obscénités ; la lecture
de Pétrone et d'Apulée, celle de Martial et même de Juvénal laissent
souvent un assez pénible souvenir (1). Et que dire des monuments
figurés? de cet hallucinant Musée Secret de Naples, constituéà peu
près uniquement avec des trouvailles faites à Pompéi et à Hercu-
lanum ? de toutes les peintures que M. Marcadé, dans un ouvrage
récent,à réunies avec un soin peut-êtretrop pieux (2) ? Sans parler
du vocabulaire ! Le modeste cunnus(3), qui apparaît à partir de
Catulle, est doublé d'un redoutable cunnilingus (4), qui passe allègre-
ment des Priapées à Martial et de Martial aux graffitidu Corpus.
Fellareau sens érotique est un des termeschers à Martial (6) ; jellator
aussi (e) ; quant à jellatrix, le Corpuscompense les déficiencesde la
littérature. Praedicare , dans ses diverses acceptions, est aussi bien
chez Catulle que chez Martial (7) et beaucoup d'autres (8). Il y a
là une indécence verbale continue et qui peut choquer.
Elle va de pair avec un manque de tact qui, même dans des textes
sérieux, ne laisse pas de causer quelque surprise. En 131, Metellus
le Numidique prononce un discours pour favoriserles naissances
(déjà !). Des fragmentsnous en ont été conservéspar Aulu-Gelle (•),

(1) Cf.lesdégoûts deM. Musurillo,Symbol andMyth inAncient


Poetry, NewYork,1961.
(2) RomaAmor , Paris,1961.
(3) Parex.,Hor.sat. 1,2,36et70; 1,3,107; Claudien,carm . min.,44,8 ; usueldans
les Priapées
, Martial et au .
Corpus
(4) Priap. 78,2 ; Mart.,4, 43, 11; 7, 95, 14; 12,59, 10; 12,85,3.
(5) 2, 23,4 ; 2, 50, 1; 2, 73,1; 2, 89, 6 ; 3, 82, 33; 4, 82, 4 ; 7, 10,1; etc.; cf.
Catulle, 59, 1, Ausone,71,8, et le Corpus.
/Г'Ж Ж _ 11 ОЛ1.11 ППо
i ; 11,оо, О. A 1 ОЛ О. П...! : usuei.
1
JYLART1AL, II, ou, ; /'US.,1¿и,о ; corpus
(7) Cat., 21, 4; Mart., 11, 84 etc.
(8) Fornicareestsurtout unterme demoralistes ; usueldansla Vulgate Fornix
et Vítala. ,
sensuobscaeno, estfréquent dansHorace,Pétrone, les Priapées,
Martial.
(9) 1,6, 1; Orat.rom. , éd.Malcovati,Turin,1955,p. 108; H. Bardon,
fragmenta
Litt.lat. inc.,1, pp. 56-57.

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qui juge l'orateur disertus et grauisuir. Or, Métellus s'exprime de la


sorte : Si sineuxore<uiuere> possemus , Quintes, omnesea molestiacarere-
mus; set quoniamita naturatradiditut пес cumillis satis commode пес sine
Ulis ullo modouiuipossit, salutiperpetuae potiusquam breui uoluptaticon-
sulendum est. Cet aperçu sur le caractère des matrones romaines, et
peut-être sur celui de l'épouse de Métellus, n'était pas indispen-
sable. Les orateurs attaquent volontiersles mœurs de leurs adver-
saires (x), et cette pratique constitue vite un thème littéraire dont
l'exactitude fortsuspecterend la constanced'autant plus désagréable.
On sait en quels termes, dès l'année 142, Scipion Emilien s'en
prenait à P. Sulpicius Galus {qui nonsolumuinosussed uirosusquoque
sit9eumnequisquamdubitetquinidemjeceritquodcinaedifaceresoient(2) ),
et, deux ans plus tard, à Ti. Claudius Asellus (3). En 129, critiquant
l'éducation des jeunes Romains de naissance libre, il s'exprime avec
une brutalité d'autant plus curieuse qu'il traite d'un problème
de pédagogie : puerumbullatum ... cumcrotalissaltare, quam saltationem
impudicusseruulus honestesaltare nonposset(4). Cette grossièretéora-
toire était répandue, puisque Cicéron met en garde contre elle :
{orator)praestet...ingenuitatem et ruborem suum uerborum turpitudineet
rerumobscaenitate uitanda(5). En 86/82, l'auteur de la Rhétoriqueà
Herennius(e) écrivait que la métaphore permet d'éviter des ex-
pressionschoquantes : obscenitatis uitandaecausa : sic : cuiusmatercoti-
dianis nuptiisdelectatur.
En dehors de toute indélicatesse de termes,nous sommes surpris
par des grossièretésde pensées. Properce trouve normal d'avoir
assisté à la nuit d'amour de Gallus (7). Le sévère Lucain, racontant
les adieux de Pompée et de Cornélie, ne trouve rien de mieux que
de prêter à celle-ci ces paroles :
O utinam inuisiCaesarisissem...
in thalamos (8).

(1) Macr.,3, 14,6 ; cf.Cic.,Phil.,2, 44-45; 2, 105; 10,22.


(2) Malcovati,loc.cit.,p. 127.
(3) Ibid.,p. 128(Aulu-Gelle,3, 4, 1).
(4) Ibid.,p. 133.
(5) De orat.2, 242.- Surobscaenus, cf.A. Thierfelder,Obscaenus
dans Navícula
, Leyde,1956,p. 98 et suiv.
Chilonensis
(6) 4, 34.
(7) 1, 10.
(8) 8, 88.

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Pour en resterà l'épopée, on estimera que, dans YAchilläde , Stace a


consacré une place un peu trop importanteà la virginitéperdue de
Déidamie (x).
Dans les épithalames, il y a des allusions douteuses. Ainsi Catulle
inviteManlius à abandonner ses pueridelicati(2) ; il ajoute d'ailleurs,
à l'usage de la fiancée :
nuptatu quoquequae tuos
uirpetetycauene rueges
ni petitůmaliundeeat(8)...

Plusieurs siècles plus tard, l'empereur Gallien composa des épitha-


lames pour le mariage de ses neveux :
Ite, agite,о pueri,paritersudatemedullis
omnibus interuos... (4)

Sur des thèmesanalogues, dans les Silves, Stace déborde de tendresse


pour les delicatid'Atedius Melior ou de Flavius Vrsus (5).
La conscience romaine, en ces matières, était assez large, et, si
nos pudeurs modernes renfermentune bonne part d'hypocrisie,
sans doute la franchise antique en manquait-elle par trop. Un
passage du Curculio(e) définitles limites à ne pas franchir: dumte
abstineasnupta,uidua, uirgine, iuuentuteet puerisliberis , ama quid übet.
Ce libéralismerelatifexplique la nature parfois scabreuse des sujets
proposés à l'école. Un des motifsdominants des Controversesrelatées
par Sénèque le Père est le viol et la prostitution(7). Ajoutons-yles
histoires de femmes adultères, du beau-père injamis in nurum , du
tyrantué par l'amant de sa femme, etc. Or ces controverses étaient
traitées devant un auditoire de jeunes gens avec un manque de
retenue qui étonne. A propos de la prétresselivrée à la prostitution,
P. Vincinus disait : nuda in litorestetitad fastidiumemptoris ; omnes
et
partescorporis inspectae et sunt
contrectatae (8) ; et Munedius : Jortasse

(1) 1, 64 et suiv.
(2) 61, 128et suiv.(141-143).
(3) Ibid.,151etsuiv.
(4) Treb.Poll., Gall.,11,6 ; 11,9; cf.H. Bardon,Litt,lat. inc.,II, p. 250.
(5) 2, 1; 2, 6.
(6) 37-38.
(7) 1,2 ; 1,3; 1,5 ; 2, 3 ; 2, 4 ; 2, 6 ; 2, 7 ; 3, 5 ; 4, 3 ; 4, 7 ; э, b ; э,b ; /,ö ; о, o.
(8) 1, 2, 3.
32

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dum repellitlibidinem , manibusexcepit(x). On imagine ce que, pour


leur part, de tout jeunes gens pouvaient inventer,et imaginer.
L'érudition de leurs maîtres leur rappelait, à propos de pareils
sujets, telles autres controversessur la femmemariée qui accuse son
mari de sévices parce qu'elle est vierge,ou sur le mari qui surprend
sa femme en flagrantdélit avec une autre femme(2). Ces thèmes
éducatifsont duré six siècles (3). Les déclamations du Ps.-Quintilien
traitentdu soldat que son centuriona essayéde violer (4), d'inceste (6),
de courtisanes(e). Il y eut là une formation regrettable de la
jeunesse. Assurément, les commentaires de textes littéraires,les
explications grammaticales, les sujets, fort différents,des suasoires
prouventque les controverses ne formaientpas à elles seules l'éducation
du jeune Romain (7). Mais elles y contribuaient pour une part
notable. Rappelons enfinque Phèdre, qui a dû être commentéassez
vite dans les classes,se laisse aller à écrirela fable 4, 14 sur Prométhée,
les tribades et le reste (8).
Peut-êtrecette formationrend-ellecompte en partie des violences
que nous avons constatées. En tout cas, elle a incliné certains tem-
péraments dans une direction qui nous surprend. C'est ainsi qu'à
Rome la politique et l'obscénité ont des rapports étroits. Je ne
parle pas des discours auxquels j'ai fait allusion, et qui demeurent
isolés, dans l'état actuel de notre savoir sur la littératurelatine :
mais les discussions de l'année 32 livrent un jour curieux sur la
moralité des protagonistes. Nous devons à Suétone le texte d'une
lettre adressée par Antoine à son rival (®): Quid te mutauit ? quod
reginam ineo? uxormea est. Nunc coepi an abbineamos nouem? tu deinde
solamDrusillamirás? ita ualeas utitu,hancepistulam cumleges,noninieris
Tertullam aut TerentUlam aut Rufillamaut Saluiam Titiseniamaut omnes.
An rejertubiet in qua artigas? Une épigrammeattribuée par Martial

(1) Ibid.,23.
(2) Ibid.
(3) H. Marrou,Histoire p. 383.
deVéducation..,,
(4) Éd. Lehnert,1905; III 3-6.
(5) infamisinmatremXVIII, XIX.
(6) XIV, XV.
(7) G. Flores d'Arcais,La pédagogia
nelpensiero dansII pensiero
classico classico
, I,
Milan,1954,pp. 574 et suiv.
(8) A. de Lorenzi,Fedro 1955,pp. 195-196.
, Florence,
(9) Suét., Aug.,69, 3.

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à Auguste, et dont l'authenticité ne me paraît pas discutable (*),


attaque le couple d'Antoine et de Fulvie :
QuodfutuitGlaphyram Antonius,hammihipoenam
se quoqueutifutuam.
Fulviaconstituit
Fuluiamego utfutuam?quid si me Maniusoret
pedicem,faciam? Nonputo,si sapiam.
«Aut futueautpugnemus » ait. Quid quodmihiuita
Cariarestipsaméntula? Signacenanti
(*)
La citation de Suétone nous amène à rappeler la complaisance des
historienstardifsà l'égard de faitsqui ne méritaientpas tant d'hon-
neur. Les amours de César (3), les mœurs parfoiscontre nature du
réformateurque fut Auguste (4), les jeux de Caprée, les bains de
Tibère parmi les enfants,son goût pour les vierges (5), les passions
diverses de Caligula, en particulier pour ses sœurs, mais pas seule-
ment (e), les débauches inventives de Néron (7), la pédérastie de
Galba (8), celle de Vitellius (•), le goût de Domitien pour les
femmes(10), intéressentSuétone plus que la situation économique
et militairede l'Empire sous ces princes. Les écrivains de YHistoire
Augustene se sont pas faitfaute de suivre cet exemple, et ils insistent
avec lourdeur sur les vices d'un Commode omniparte corporisatque
orein sexutnutrumque pollutus(n), sur le mariage de Caracalla avec sa
belle-mère Julia (12), sur Elagabal dans le rôle de Vénus et son

(1) H. Bardon,Empereurs etlettres pp. 18-19


latines, ; Martial, 11,20, 1.
(2) Toujours Han.«le domaine de la notons,
politique, danslesInvectives
contreSalluste
etCicéron, quelquesaccusations de pédérastie (Sali,9 ; cf.13-16)etd'inceste(Cic.2).
Riende grave,en somme...VoiraussiK. Vretska,Sallustius u. Episteln
Irwektive , I,
Heidelberg, 1961,spécial,pp. 11 et suiv.
(3) Suet.,Caes, yl ; 4У; oU-oz ; w. steidle,òueton и. ateамгкеatogr jviunicn,
арпге,
1951,pp. 60-61.
(4) Aug.,68-71.
(5) Tib.,42-45.
24-25; 36.
... Calig
(6) .. M «lessources / О /> _i AT e г• suoi
A T i, метопе *
(7; fiero
y ¿/-¿У. bur umisees parоисюпс,a. ivi.
tempi, Milan,1949,et surtout E. Paratore,Claude et Néron dans
chezSuétone Rio. di
culturaclass 1959,p. 335.
. e medioevale,
(8) Galba , 22.
(9) Vit.3.
(10) Dom.,22.
(11) Ael. Lampr., Comm. Ant.,5 ; cf.2-3; 10etsurtout 11. cf.H. Bardon,LecrépuscuU
des Césars, Monaco,1964,passim.
(12) Spart.,Carac ., 10.

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amour pour les hommes (1). Vers la même époque, en 399, un


poète, Claudien, auteur pourtant de deux hyménéesfortpudiques,
s'en prenait à Eutrope, proxénète, castrat, époux de sa sœur, avec
une fougue, parfois d'ailleurs admirable (2).
Les intellectuelsne sontpas seuls. Que dire des graffitide Pompéi !
Les Carminaepigraphicade Buecheler et les recueils spécialisés (3)
en ont assemblé les allègres obscénités. Sur les murs des tavernes,
des maisons publiques - mais aussi privées, sur d'innocentes
parois dont un passant craint qu'elles ne s'écroulent sous le poids
de ces immondices (4), l'âme populaire a expriméses préoccupations
essentielles. Ne croyons pas ces turpitudeslimitées à la charmante
Pompéi. Telle maison de Rome, de Stabies, d'Herculanum ou
d'ailleurs nous murmure de semblables révélations.
Il y a, dans ce que nous venons de constater,de citer,et d'omettre,
une réalité qui n'est pas niable. Cette complaisance nous choque :
elle s'étend à plusieursgenreslittéraires,se répand sur toute la durée
de la res romana . Le problème est de savoir dans quelle mesure et
de quelle manière elle exprime un aspect du génie de Rome (5),
et si sa place est aussi large que les premièresconstatationsle donnent
à penser.
Certes, paedicareet ses semblables sont bien représentés. Il ne
faut pourtant pas oublier l'importance de la notion de pudeur et
de chasteté à Rome ( pudicitia , castitas). Évidemment, la castitas
est pour un Romain vertu surtoutféminine,mais la pudicitiaest un
idéal qui retentitdans toutes les lettreslatines. Les mots pudicitia
et pudicusse trouventchez Plaute aussi bien que chez Cicéron, chez
Salluste ou Suétone comme chez Ovide ou Properce (e). C'est là

(1) Lampr.,Elag 2; 5; 8; 10.


(2) InEntropium 1 77etsuiv.; 1,280-281 ; 2,88; cf.D. Romano, Claudiano, Palerme,
1958.
(3) С. Zangemeister, parietariae
Inscriptiones , Berlin,1871(= CIL, IV) ;
pompeianae
M. della Corte,Inscriptiones Pompeianae , Berlin,1952(CIL.,IV, suppl.3) ;
parietariae
cf.V. Vaananen,Le latinvulgaire desinscriptions , nouvelle
pompéiennes éd. Berlin,1959.
Le recueil de G.-O.Onorato,Iscrizioni Pompeiane, Florence,s.d.,se borneà la viepoli-
tique; Buecheler,I, 45; 47; 49; 230; II, 1504.
(4) Admiror, оparies
, tenon ruinis
cecidisse quitot/scriptorum sus
taedia , CIL,IV, 1904;
tineas
cf.ibid.,2461et 2487.
(5) Surcelui-ci, H. Bardon,Il genio , Roma,1961yLegénie
latino latin
, Bruxelles,1963.
(6) Pl., Amph ., 210; Sall., Catil.9
13; Suét.,Aug., 68; Prop.,2, 23,III ; Ov.,Her .
1, 85; pourCicéron, cf.les lexiquesde Merguet.

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ROME ET l'impudeur 501

une notion extrêmentvivante, exprimée par les inscriptionstom-


bales (*) au même titreque par Sénèque (2). Rappelons-nous aussi
l'existence d'un culte de la Pudicitia,dont les manifestationssont
antérieuresau 111esiècle av. J.-C. ; la déesse protégeait la chasteté
des matrones,et seules les uràuiraeavaient le droit de prendre part
à ces cérémonies (3) ; Auguste s'efforça, semble-t-il, d'accroître
l'importance de la déesse (4) : Livie apparaît en Pudicitia (5) et,
par la suite, le sort de la déesse futlié à la divinisationdes Impéra-
trices(e).
Comment expliquer mieux que par une réservevoulue la discré-
tion des comiques, de Plaute et Térence ? Nous savons que tout le
théâtre latin ne ressemblaitpas au leur : le mime, en particulier,
a commencé par tirer son succès d'obscénités accumulées, avant
d'évoluer, à l'époque de Sylla, vers plus de raffinement(7). Mais
enfin, les deux grands auteurs comiques de Rome ne sont point
orduriers ni même vulgaires (8). Plaute n'est pas toujours plein
de tact (•) : telle la réponse de Pistoclère à la deuxième Bacchis,
dans une des plus exquises comédies du poète (10). Ses plaisanteries
sur les courtisancessont lourdes :
Haec quidem
ecastorcottidie
uironubit, hodie,
nupsitque
nubetmoxnoctu
(u).

(1) R. Lattimore, Themes inGreek andLatin Epitaphs, Univ.ofIllinois, 1942,p. 295:


cf.castapudica decernsapiens
generosa probata ; M. Durry,Eloge funèbre ďunematrone romaine
(.Laudatio Turiae), Paris,1950,p. 9 (§ 30): domestica bona pudicitia...(cf.p. 39).
(2) Surla pudicitia , thème fondamental de la moraleromaine, Perse,5, 30; Sén.,
Ep.Lucil.23; 59; 69; 74; 95 (libidini uero nemaribus quidem cedunt: adeo
patinatae... peruer-
sumcommentât genus , uiros
impudicitiae ineunt) ; deuita beata
, 3-4 ; 7 ; 13, 15 etc. Surle de
uitabeata, cf.Fr.Giancotti, Cronologia deiDialoghi diSeneca, Turin,1957, pp.312etsuiv.;
en général, С. Marchesi,Seneca , Milan,19443.
(3) Tite-LIVE, 10,23, 9.
C4ÌProp..2. 6. 25.
(5) Cf. Val. Max., 5, 1 intr.
(6) J. Radke,ad uerbum dansRE, 1959.
(7) H. Bardon,Litt.lat.ine ., I, p. 1959.Surl'obscénité de l'ancienne farceitalique,
G. L. Duckworfh, TheNature ofRoman Comedy, Princeton, 1952,p. 8, pp. 11-12.
(o) Surcetteréserve de la palliata, cf.Ed. Fraenkel,Elementi plautinimPlauto , Flo-
rence,1960(c'estle célèbre PlautinischesinPlautus , traduit en italienet,surquelques
pointscomplété), p. 440 dansles Addenda .
(У) Duckworth, toc.cit,9pp. 291-295.
(10) Bacchis , vv.65 et suiv.
(11) Cistell.,w. 43-44.

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502 H. BARDON

Les allusions à l'odeur des vieilles femmesne sont pas toujours très
discrètes(1). Ne nions pas non plus l'abondance relative des jeux
de mots grivois(2). Mais les termes indécents sont plutôt rares.
Dans l'ensemble, le théâtre de Plaute donne une impressionde vie
allègre, malicieuse, et ne laisse pas de souvenir pénible. Une
pièce comme les Captifsest noble de ton (8) et de sujet. Le viol (4)
tient dans ce théâtre moins de place que dans les controversessco-
laires. Ce n'est pas, en définitive,sans raison que Macrobe louait
la finessede la plaisanterie de Plaute (8). La gaieté franche qui se
dégage de ses pièces (•) permet d'oublier de trop grasses plaisan-
teries(7).
Pénétrée de moralisme alexandrin (8), la comédie musicale de
Térence naît dans un milieu culturel beaucoup plus raffiné(•).
Le thème du viol (10), hérité de la Comédie Nouvelle, n'est chez
lui qu'un moyendramatique commode -, rien de plus. Un humour
souriant (n), une émotion douce,'"une réserve qui abrège le rire ou
l'atténue en un sourire et qui laisse volontiersaux situationset aux
caractères le soin de révéler leur aspect cocasse sans recourir aux
plaisanteries, c'est ainsi que je définiraisle'théâtre de Térence -,
œuvre de mesure et de distinction.
A coup sûr, le contrasteest total entre la réservedes comiques et
le déchaînement des satiriques. Ce contraste nous aide à com-

(1) Men.,w. 166etsuiv.; Most., w. 273etsuiv.


(2) Persa,128; 192; Truc., 262. Il estpossible
également qu'au 3e et au 2e siècle
avantnotre èreonnesechoquât ou
pasd'expressions quiplustarddevinrent
d'évocations
pénibles.Mais,quel'obscénité d'ordinairefûtbiensentie
comme telle,c'estce quenous
prouvent lesscrupulesd'unCicéron et lesexcusesd'unMartialou d'unAusone : cf.
p. 514.
ci-dessous,
: Cabt.s859-860.
(3) Restriction
(4) Cist.,162.
(5) 2, 1, 10.
(6) Fr.Arnaldi,La commedia dansRendiconti
greco-latina Accad.Arch. Lett... di Napoli
,
1954,pp. 18 et suiv.
(7) Surla conception de la jeunefillechezPlaute,voirG. Rambelli,Comica greco-
Pavie,1957,pp. 1-32.
latina,
(8) L. Alfonsi,Litteratura
latinae problematica
moraledansSiculorumGymnasium , 1953,
p. 7.
(9) M. Van denBruwaene, ducercle
culturelle
L'influence deScipionEmilien, Bruxelles-
Schaerbeek, 1938.
(10) Eun.,645; cf.Нес,383; Adel.,466.
(11) Aut.Barbieri,La viscomica in Terenzio
, Milan,1961,pp. 287et suiv.

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ROMEet l'impudeur 503

prendre que l'obscénité dans la littératurelatine est conditionnée


par la notion de genre. La satire et l'épigramme, qui lui est liée
de multiples façons, recherchentla violence des termeset des évo-
cations. Ennius donna l'exemple, si l'on en juge par un des trop
rares fragmentsde ses satires (1). Quant à Lucilius (2), ce qui nous
reste de lui est suffisantpour que nous ayons une juste idée de sa
grossièreté(8) - qui n'est d'ailleurs pas systématique. S'il lui arrive
d'être drôle par ce moyen-là,
Crissabit
etsi frumentum uanat(4),
clunibu
s'il a la discrétion(5) d'écrire une grossièretéen grec :
cumpoclobiboeodem labralabellis
, amplector,
, hocest cumipcoAoxonovjuai
fingensconpono (•),
d'ordinaire il ne fait pas tant de façons (7). La satire 1, 2 d'Ho-
race, probablement la plus ancienne du recueil, insiste avec une
terribleinconvenance sur le plaisir et le désir (8) ; ailleurs,les causes
de la guerre de Troie sont ramenées à leur explication la plus li-
mitée (9), et même le Voyage de Brindes n'est pas exempt de gau-
drioles (10). Les épodes, qui sont à peu près contemporaines de la
satire 1,2 (41/30 av. J.-C.), décrivent avec indécence la femmequi
vieillitmal (u). Juvénaln'a pas laissé fléchirla tradition. Les foetus
de Julie nièce de Domitien (12),l'acteur qui joue le rôle de Thaïs (18),

(1) Non.,180,2.
(2) Sursesdates,G. d'Anna,Contributo IV, dansRendiconti
allacronologia..., Istituto
Lombardo..., 1956,pp. 334etsuiv.
(3) N. Terzaghi,Lucilio , Turm.1934.pp. 335 et suiv.
(4) Éd. Marx,I (Leipzig,1904),p. 23: sat.IX, v. 330.
(5) Marxorthographie psolocopiami : cf.t. II, p. 114.
(6) Sat.VIII, v. 303-304, t. I, p. 22.
(7) Cf.Sat.II 72-73(p. 7) ; III 119(p. 10); VII 280-281(p. 21); ib.282-283 ;
XXVIII-XXX,1195(p. 81), 1248(p. 85), etc.
(8) Cf.1,2, 36; 45; 68 et suiv.; 115et suiv.
(9) Sat.,1, 3, 107.
(10) Sat.1,5,82etsuiv.Le livre2,plusmoral, n'encontientpasmoins desévocations
trèsréalistes : 2, 7, 47 et suiv.
(11) Epode 8,spécial, vers5-6; cf.ep.12; Fraenkel,loc.cit.,pp.58-59: « repulsive ».
(12) 2, 32-33 ; cf. 95.
(13) 3,96-97; M. G. Magariños, dansuneétudepourtant à la seulesatire
consacrée 3,
négligede parlerde cesvers: Juvenal y sutercera Madrid,1956.
satira,

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504 H. BARDON

la description d'un débauché (x), «le mariage mystique de Grac-


chus » (2) sont des esquisses de ce que réalise avec plénitude la
satire 6 contre les femmes. Les débauches de Messaline, les incon-
tinences sexuelles, la castration, les mœurs lesbiennes en sont les
sujets principaux (3). Tout cela est dit avec une crudité qu'égale
seule la puissance géniale de l'expression(4).
Le genre épigrammatique permet et parfois implique la même
licence. Dans l'épigramme 13 du Cataleptonattribué à Virgile, nous
lisons :
Obesamad uxorem redis
dotesoluispantices
Et aestuantes
Os usquelambissauiis(6).
Martial fait beaucoup mieux : grossièretéscatologique (e), sexualité
abusive (7), déviations sexuelles (8) sont parmi les développements
les plus aimés du poète, qui les traite avec un art merveilleux; mais
il arrive que le lecteur le plus admiratifse lasse devant cette accu-
mulation de grossièretéspercutantes(9) et, en général, spirituelles.
Quant au genre de la Priapêe, il ne connaît pas de limites à sa har-
diesse ; la seule loi est de tout rapporter à Priape, divinité venue

(1) 11, 156et suiv.


(2) 2, 117-142 ; cf.J. Colin,Juvénal etle mariage mystiquedeGracchusdansAttidella
Accad... , 1955,pp. 1 etsuiv.; restrictions
di Torino d'E. ParatoredansRio.storica
italiana
,
1957,pp. 128et suiv.
(3) G. Highet,Juvenal theSatirist
, Oxford, 1954,p. 91 etsuiv.(surla satire
4, ibid.
,
p. 59etsuiv.); Aug.Serafini, Studio
sullasatiradiGiovenale
, Florence,1957,pp.43etsuiv.
(4) La satirede Perse,qui n'estpas dépourvue de quelquesobscénités, demeure
beaucoup plusréservée ; cf.éd.N. Scivoletto, Florence,1956.
(5) Éd. Arm.Salvatore,Appendix ., II. Turin,1960,pp. 78-79.
Vergil
(6) 1,37; 1,65; 1,83; 7, 18; 7,71; 9,69; 10,90 ; 11,83; 14-119.
(7) 1,94; 2, 17; 2,45; 2,60; 2,83; 3,33; 3,85; 3,88; 3,91; 5,41; 6, 16; 6, 23;
6,33; 6,71; 7, 14; 7,68; 7,75; 9,2 ; 9,4 ; 9,32; 9,33; 9,37; 10,40; 10,55; 10,95;
11,22; 11,25; 11,29; 11,51; 11,60; 11,71; 11,72; 11,75; 11,81; 11,97; 12,26
(27); 12,33; 12,75; 12,97.
(8) 1,77; 1,91; 1,92; 1,96; 2,28; 2,33; 2,47; 2,50; 2,54; 2,61; 2,62; 2, 73;
2,84; 3,71; 3,73; 3,75; 3,79; 3,81; 3,84; 3,87; 3,88; 3,96; 3,98; 4, 12; 4, 33;
4,48; 4,50; 6,26; 6,37; 6,49; 6,56; 6,67; 6,81; 6,91; 7, 10; 7,35; 7,38; 7,62;
7,67; 7,70; 7,82; 9, 7 (8) ; 9,27; 9,27; 9,41; 9,47; 9,63; 10,64; 10,81; 11,28;
11,30; 11,40; 11,43; 11,46; 11,47; 11,58; 11,61; 11,63; 11,78; 11,83; 11,90;
11,95; 11,99; 12,20; 12,42; 12,55; 12,83; 12,85; 12,86; 14,203.
(9) Le vocabulaire estd'unefranchise totale.Surundétail,cf.N. Herescu,Surle
senserotiquedesederedansGlotta , 1959,pp. 125et suiv.

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ROMEet l'impudeur 505

assez tard en Italie et qui y fut adoptée parce qu'il y existait une
antique divinité du phallus (1). Je n'insiste pas sur la popularité
de ce dieu, sur les amulettes de bronze qu'on a trouvéesà Pompéi,
sur la décoration phallique des fontaines,sur ces priapes en pain de
fromentauxquels Martial fait allusion (2). Des Priapées ont été
attribuées à Virgile (3) ; mais l'essentiel du recueil connu sous ce
nom paraît dater de l'époque de Martial (4). Les thèmes de cette
poésie sont peu nombreux (5). Tous portent sur des questions de
sexualité,expriméesparfoisavec esprit -, parfois,mais non toujours.
Pour en finir avec ce genre de poésie, rappelons que Catulle,
dont l'œuvre ne saurait entrertout entière dans l'une des catégories
précédentes, révèle en de nombreux poèmes la complexité d'un
tempéramentoù l'élégiaque coexiste avec le satirique (e), et où le
désespoirse traduitpar la cruditéde l'expression. Les motsirrumator ,
irrumatio, irrumatus(7) lui sont familiers, et c'est la moindre des
insultesqu'il décerne à ses ennemis. Le goût pour l'image obscène
est certain (8), exprimée souvent en un langage métaphorique qui
paraît original et qui, en tout cas, est efficace(9) : tout cela n'adopte
pas toujours la formede l'épigramme, mais l'esprit épigrammatique
et satirique est toujours présent(10) ; le calcul de l'effets'accorde
d'ailleurs avec la spontanéité créatrice (u), et un sentiment quasi
élémentaire de la vie (12).

(1) Marcadé,loc.cit.,pp. 36-37.


(2) 14,70 (69).
(3) Noterla violence de la Priapéeps.virgilienne 2, 21 etsuiv.
(4) V. Buchheit, StudienzumCorpus Priapeum, Munich, 1962.NoteraussilesPriapées
descarmina epigraphiade Buecheler, II, n. 1499; 1504.
(5) Cf.le passage quele chaste Columelle consacreà Priape: 10,31 etsuiv.
(6) Surlesrapports de l'élégieet de la satire,H. Bardon,Elégiaques etSatiriques
dans
Latomus, 1946,pp. 215 et suiv.
(7) 10,12; 21,8 ; 21,13; cf.74,5 ; ci.fellare 2,33,4 ; 2,50,1; 3,82,33etc.; cinaedus
1, 41, 13; 2, 28, 1 etc...
(8) 56, 5-6; 80, 6 ; cf.l'admirable poème88.
(9) 28, 10: cf.le commentaire de Kroll,si précieux, éd. 1929,p. 52; 33,4 ; déplai-
santesallusionsauxfonctions digestives : 27, 18etsuiv.; 97; 98; - odeurs : 69; 71.
(10) L. Ferrero,Interpretazionedi Catullo , Turin,1955,pp. 35 etsuiv.; p. 46 etsuiv.
(11) L. Ferrero,Un' introduzione a Catullo, Turin,1955,p. 49.
(12) Е. Turóla,Poesia epoetidelVantico mondo, Padoue,1957, pp. 144etsuiv.- Le goût
pourl'épigramme obscène se retrouve chezAusone,Epigr ., 64; 65; 72; 73 à 77; 90;
105; 106.

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506 H. BARDON

Un autre genre à Rome paraît impliquer la hardiesse des évo-


cations et des termes: le roman. Chez Pétrone, les scènes de pédé-
rastie abondent (*), et d'autres, différentesmais aussi détaillées (2).
Les amours anormales sont décrites avec un réalisme dépourvu
de voiles (3), et la tentativede Giton pour se châtrer(4) n'est pas
racontée avec beaucoup plus de réserve. Ces scènes, bondissantes
de vie et drues de mouvement,s'enlacent les unes aux autres avec
une verve qui est d'un grand art (6).
Le centón atteintparfoisaussi à une rare obscénité. Qu'il suffise
de rappeler ce qu'Ausone, dans son CentoNuptialis(e), a fait de vers
très anodins de Virgile (7).
On le voit : l'obscénité de la littératurelatine est d'abord limitée
à certainsgenres. Par contraste,il existe à Rome un érotismeexquis,
de bon ton, tout de charme et de grâce - , preuve d'un haut degré
de civilisationet d'un sens raffinédes choses humaines. Dès l'époque
de Sylla, Laevius manifestaitdans ses Erotopaegnia,en des sujets
parfois osés, une réelle distinction(8). Il utilisait les mythespour
dire ses expériences personnelles d'amour ("), et il n'hésitait pas à
pénétrer d'une sensualité vive et jamais grossière d'antiques et
touchantes légendes. Cet alexandrisme élégant sut ne pas dépasser
ce que se permet une frivolitédélicate.
Nous retrouvonscette réserve dans les Bucoliquesde Virgile (10),
dans l'évocation des noces de Didon(u), surtoutdans la scène volup-
tueuse et tendre où Vénus obtient de Vulcain qu'il forgedes armes
pour Enée (12) : les mots sont chastes,la vision estompée - , réussite

(1) 8; 11; 79; 87; 114.10; cf.75; 92; 105; 140,11.


(2) 20; 21.
(3) 127,10; 132; 140,4 et suiv.
(4) 108,10.
(5) PourApulée, même impudeur : cf.Metam. 1,13; 2, 17; 7,71; 8,26; 8,27; 8,28;
8, 29; 10,19; 10,25.
(6) v. 101et suiv.
(7) Surl'utilisation
de Virgiledanslescentons, cf.R. Lamacchia, Dali' arteallusiva
al centone
, Florence,1958,pp. 15et suiv.
(8) H. de la Ville de Mirmont, Étude etlittéraire
biographique surlepoèteLaevius, Bor-
deaux-Paris, 1900.
(9) Cf.L. Alfonsi, LaevianadansHermes , 1958,p. 360.
(10) Bue,,2 ; 3 : cf.v. 7 et suiv.
(11) Aen.4, 166 et suiv.
(12) Aen., 8, 369etsuiv.Aulu-Gelle, 9, 10,signaleque le poèteAnnianus etd'autres
/antaient la discrétion
de Virgile,- à l'inverse du philosophe Cornutus.

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ROME et l'impudeur 507

d'un grand poète. Les Amours(г) d'Ovide ne sont jamais grossiers


ni vulgaires : c'est le badinage d'un poète habile et fin. S'il y a
quelques insistances dans les Remedia(2), YArt d'aimer traite avec
décence un sujet qui en est passablement dépourvu : l'ouvrage
contient des scènes un peu vives (3), quelques suggestionsun peu
réalistes(4) ; l'ensemble n'en demeure pas moins très éloigné de
toute insistance pénible (5). Pour les Métamorphoses, il était facile,
en pareille matière,d'appuyer avec lourdeur. Mars et Vénus surpris
par Vulcain (®), l'union de Salmacis et d'Hermaphrodite (7), le
viol de Philomèle par Térée (8), la passion de Myrrha pour son père
Cinyras (•) -, autant de risques d'être insistant et grossier(10) :
chez Ovide, cela s'exprime par un jeu de formesqui se situe aux
confins du baroque (u) ; le rythmedu récit, sa légèreté et sa sou-
plesse (12) cernent la réalité sans lui emprunter son réalisme (18).
C'est avec raison qu'au second siècle, le rhéteur Antonius Ju-
lianus (14) louait la grâce avec laquelle, à l'époque républicaine,
Valerius Aedituus, Porcius Licinus et .Lutatius Catulus ont chanté
l'amour : j'ai eu l'occasion d'étudier ce qui reste de leurs poèmes,
raffinéset précieux (16). A l'époque même de Julianus, un anonyme,

(1) Cf.3, 14,19et suiv.Un jugement moinsfavorable que le nôtrechezC. Seel,


De Ovidii indole
dansAttidelconvegno intern, : Sulmona.
ovidiano Maggio1958 , II, Rome,
1959,p. 282.
(2) 429-432.
(3) 2, 717 et suiv.
(4) 3, 771 et suiv.
(5) S. D' Élla, Ovidio, Naples,1959,pp. 178et suiv.,n'insiste pas assezsurcette
discrétion.Le sujetestà peineesquissé parE. de Saint-Denis, Le malicieux
Ovidedans
Ovidiana, Paris,1958,pp. 199-200.
(6) 4, 169et suiv.
(7) 4, 271 et suiv.
(8) 6, 561 et suiv.
(9) 10.298etsuiv.(voir469-470).
(10) SurГimmoralité mêmedessujets de métamorphoses, N. Herescu,LesensdeVepi-
taphsovidiennedansOvidiana , p. 438. Surlesraisons et nullement
profondes, érotiques,
qu'eut Ovide d'écrireses Métamorphoses, H. Bardon, Ovideetla dansLatomus
métamorphose ,
1961,pp. 485 et suiv.
(11) H. Bardon,Ovide etlebaroquedansOvidiana , pp.75etsuiv.; R. Crahay,La vision
poétiqued'Ovideetl'esthétique
baroquedansAtti...,I, pp. 91 etsuiv.
(12) V. Pöschl,L'arte narrativa
diOvidio nelle
metamorfosi II, pp.295etsuiv.
dansAtti...,
(13) Rien que de très pur dans les Héroides.
(14) Aulu-Gelle,19, 9.
(15) Litt.lat.inc.,I, p. 117; 126-128;131-132 ; 182.Ajouter L. Alfonsi,Da Valerio
Edituo a PorcioLkinodansRh.M., 1958,pp. 254et suiv.

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508 H. BARDON

écrivant dans le rythmeiambique, mettait une pudeur pleine de


fantaisie à composer des vers d'amour sur un sujet assez risqué :
Dum semihiulco sauio
meum puellum sauior
dulcemque spiritus
ducoex apertotramite ,
anima<mea> aegraet samia
cucurritad labeasmihi
rictumque in orisperuium
et labrapuerimollia
rimataitineritransitus,
ut transiliret
nititur.
Tum , si moraequidplusculae
fuissetin coetuosculi
,
amorisignipercita
transissetet melinqueret.
Et miraprorsum resforet
ut ipseJierem mortuus
ad puerum ut intusuiuerem
(*).
Plus tard, Ausone, si volontiersgrossier,trouve des paroles chaudes
et tendrespour dire son amour à son esclave Bissula (2). Rappelons
que l'élégie augustéenne, exaltation de la femme pour son intelli-
gence et surtout sa beauté (3), est nettementidéaliste, bien qu'elle
sache se maintenirau contact du réel (4). Elle atteintun classicisme
ambigu, qui a de si profondesrésonances humaines (5) qu'il se mue
volontiersen une sortede romantismeattendri(6). Quand Properce
et Tibulle s'en prennentà un corrupteur(7) ou à une lena (8), ils le
font sans obscénités, quoique non sans vigueur : nous sommes très
loin de Catulle et de Martial (9).

(1) Citépar Macrobe, 2, 2, 17.


(2) XVII, deeadem Bissula.
(3) L. Alfonsi,La donna 9elegia
dell latina
dansVtpicturapoesis
(Mélanges Enk),Leyde,
1955,p. 35etsuiv.VoiraussiJ.Krókowsky, Elegia amoris
magistra , Wroclaw, 1949,pp.
20 etsuiv.,et E. Burgk,Römische Kiel,1961,passim.
Liebesdichtung,
(4) L. Alfonsi, diProperzio
L'elegia , Milan,1945,spécialementp. 88; E. Paratore,
ProperziodansStudiRomani , 1956,pp. 631et suiv.
(5) L. Alfonsi,AlbioTibulloe gliautori
delCorpusTibullianum
, Milan,1946,pp.53et
suiv.
(6) E. Paratore,Storia dellaletteratura
latina
, Florence,1950,p. 71.
(7) Cf.Tib.,1,9,53etsuiv.La même avaitétécelledeGallusdanslesmêmes
réserve
circonstances:cf.H. Bardon,Litt.lat.inc.,II, pp. 40-41.
(8) Prop.,4, 5.
(9) DanssonApologie, 12,Apuléesedéfend d avoirécritdesverslascifs
; il lescite,et

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ROMEet l'impudeur 509

Il faut mettre à part ce que j'appellerais Pérotisme lyrique, re-


présenté par quelques très beaux mouvements de Catulle (1), et
surtout par les vers où Lucrèce, après avoir dit les illusions des
amoureux, décrit l'acte d'amour avec une force et un élan splen-
dides (2). Lyrisme: c'est bien le seul mot qui convienne. Dans le
fait physique, Lucrèce découvre la plus exaltante poésie. Il n'est
pas question là d'obscénité ni même d'insistance (3). La réalité,
saisie dans son essence, se passe même de purification.
Et puis, à côté des genresqui admettentou impliquent l'obscénité,
à côté même de ceux qui savent l'exclure au profitdu badinage,
de l'élégance ou du lyrisme,pourquoi ne pas placer ceux dont les
préoccupations sont autres ? Ce sont les plus nombreux : ainsi
l'éloquence avec Cicéron, la philosophie avec Sénèque -, l'histoire
enfin. La nature de son livreoblige Valére Maxime à ne pas omettre
les exemplades pires mœurs : il y met toujours une retenue ; et il use
de toute la discrétion possible pour raconter les mœurs infâmes
d'Hortensius Corbio (4) ou celles, très spéciales, du centurion
Cornélius (6). Pour Tite-Live, on dira que le sujet qu'il a traité le
mettaità l'abri des tentations...; en vérité, l'essentiel de son œuvre
a disparu, mais il en reste assez pour que nous soyons certains que,
quand il rappelait les débauches de Sylla ou d'Antoine, sa noble
gravité ne se démentait pas (6). Tacite, tellement porté par tem-

ceuxdumoins qu'ilciten'ontriend'obscène. - La réserve del'élégielatine estd'autant


plusintéressante que des travaux récents
ont montré que la Grèce alexandrine a ignoré
l'élégiepersonnelle : cf.A. Day,TheOrigins ofLatinLoveElegy , Oxford, 1958, p. 2 ; 25;
76etsuiv.; P. Enk,Sex.Prop.eleg.lib./,I, Leyde,1946,p. 17; G. Funaioli,Studi di
lett.ant.,I, pp. 125-126. A. Rostagni(L'influenza greca sulle dell'elegia
origini eroticalatina
dansEntretiens Hardt, II, Vandœuvres-Genève, 1956,pp. 56 et suiv.)n'estguèreplus
généreux.
(1) 5; 7; 42; 51 etc.
(2) 4, 1105-1120; cf.4, 1030et suiv.; 1159et suiv.
(3) Rarestraits satiriques chezLucrèce : cf.J.Colin,Luxeoriental etparfums masculins
dans la Rome alexandrine,
d'après et
Cicéron Lucrèce dansRBPH , 1955,pp. 13 etsuiv.
(4) 3, 5, 4 ; cf.5, 9, 2.
(5) 6, 1, 10; cf.ibid., 11-13.Voiraussi9, 1,7-8; 9, 1 ext.2 ; 9, 1 ext.5 (Ptolémée
Physcon).
(b) burle roledesmores chez1ite-L.ive
etdela disciplina comme îacteur ae la grandeur
deRomedansI. Kajanto,Notes onLivy's ofHistory
Conception dansArelos , 1958,pp.55et
suiv.; etP. G. Walsh,Livy, HisHistorka, Aims andMethods, Cambridge, 1961, enparnic,
chap.4. - Salluste, de même,dontla viene futpourtant pas un modèlede vertu,
avaitsusedégager desesinstincts pourécrire : L. OlivieriSangiacome,
l'histoire Sallustio
,
Florence, 1954,part.pp. 247 et 248.

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510 H. BARDON

pérament vers le pamphlet (*), tellement ennemi des femmes(2),


se tourne plus volontiersvers les grands problèmes de politiques (®),
et quand il doit décrire les turpitudesde Claude ou de Néron, il
procède avec autant de retenue dans le récit que d'indignation dans
ses jugements. Pour YHistoireAuguste , même un Trebellius Pollio
est rapide sur les mœurs de Victorinus (4), et Flavius Pollio n'insiste
pas davantage sur les insanités de Carin (6).
Les compilateurseussenttrouvésans peine l'occasion de manifester
leur érotisme éventuel. Or, qu'y-a-t-il de plus anodin, et de plus
ennuyeux, que Y HistoireNaturellede Pline l'Ancien ? Quand il lui
arrive de donner des détails de caractère un peu particulier, c'est
toujours avec le sérieux d'un parfait savant (e). Il raconte, imper-
tubable, qu'une servante de Tarquin le Superbe se trouva enceinte
et mit au monde le futurServius Tullius pour avoir vu apparaître,
dans la cendre du foyer,des organes génitaux masculins (7). Aulu-
Gelle, de son côté (8) traite des mutations d'espèces avec un pur
esprit scientifique(•).
Revenons aux leçons des tombeaux. R. Marcadé (10) a insisté
sur les emblèmes phalliques qui ornent certaines tombes en Etrurie
ou en Italie romaine, comme en Anatolie et en Phrygie. Il a raison,
bien sûr, de ne pas y voir uniquement un emblème sexuel. Le
phallus funérairetraduit-il,comme le croit M. Marcadé, « l'espoir
des hommes de puiser au sein de la terreune énergie nouvelle et de
goûter dans la tombe les joies d'une vigueur nouvelle recouvrée» ?

(1) H. Bardon, PointsdevuesurTacitedamRiv.Cuit . Classica


etmedioev
., 1963,pp.282
etsuiv..Surletempérament émotionneldeTacite, cf.B. Walker,TheAnnals ofTacitus
,
Manchester, 1952,pp. 187 et suiv.
(2) Cf.,avecquelquebenoîte Ant.Salvatore,Il senso
onction, delmale in Tacito
dans
Atti,dellaFac.di lettere , 1954,pp. 1 et suiv.
di Napoli
(3) Voirsurtout d û. raratore,Milan,1951; cf.aussiК. oyme,lacttus,
le Tacito 11,
Oxford, 1958,pp. 520et suiv.
(4) 5.
(5) 16.
(6) Cf.7, 14(16); 13,15. Surles amoundeséléphants, 8,5,5 ; surBythus deDyrra-
chium27, 28.
(7) 36, 70.
(8) 9, 5.
(У) INous avonseui occasionae signaler,
dansnotre but. lat.тс., beaucoup degenres
littérairesdontrienou presque riennesubsiste,etquin'avaient certesaucuncaractère
érotique.
(10) Loc.cit.,pp. 49 et suiv.

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ROME ET L'IMPUDEUR 511

exprime-t-ilplutôt,comme le pensent avec de meilleuresraisons les


disciples de Freud, de lointaines aspirations infantiles? Toujours
est-il que le caractère sérieux de l'emblème n'est pas à discuter.
On ne saurait davantage interprêtercomme une plaisanterie cette
inscriptiongravée dans un colombarium de Rome, et contempo-
raine de Tibère ou de Claude (x) :
penedestricto
Custossepulcri deus
Priapusego sum.Mortiset uitailocus
.
Sans doute s'agit-il d'une ré-élaboration assez tardive du culte de
Priape, et de son application à l'idée de la mort. Malgré certaine
précision, l'inscription est belle et grave.
De plus, il y a une franchiselouable et dépourvue de toute ambi-
guïté, à proclamer, comme le font tant de tombes, que l'amour,
le vin et les sportsnous usent mais fontle prix de la vie -, ce qui,
après tout, n'est pas tellement inexact :
Balneauina Venuscomrumpunt corporanostra
.
Sed uitamfaciuntb(ainea) u(ina) V(enus)(a).
Les thèmesfunérairesne se ramènent pas tous à ces affirmations.
Beaucoup d'inscriptions disent la confiance des époux l'un dans
l'autre, et je relève celle, si gentimentcocasse, où un mari, que son
métier,je pense, a obligé à s'absenter de longues années, prend les
voisinsà témoinsde la vertu de sa femme,qui restaità la maison :
uirginiaesuae Probilianusqueiusfidelitatem et castitateet bonitate/ omnes
uidnalesexpertisunt. Quae amis п. VIII absentiauirginisui usamcas ¡
titatemcustodierit (3). Ainsi la dignité de la pensée et de l'attitude
coexistent fort bien avec des déclarations moins austères mais
également sérieuses, et les figurationsphalliques n'amoindrissentà
aucun égard ce que nous venons de constater. Un temps arriva où
ces symboles ne furent plus compris. Le clarissime Luxorius (4)
écrivit ces vers qui, quelques générations plus tôt, eussent été
inintelligibles,ou objet de moquerie :
De sarcophago ubi twrpia
sculpta
fuerant.

(1) Buecheler,carm. n. 193.


epigr.,
(2) Buecheler,loc.cit.,n. 1499.
(3) Diehl, I.S., p. 2157.
(4) Riese,Anth. incodic.
Lat.,carmina p. 296.
scripta,

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512 H. BARDON

Turpiatottumulo crimina
defixit Baibus
Post superosspurcoTartaramorepremens
.
Pro facinus!finitanihilmodouita retraxit:
Luxuriamad Manes moechasepulcragerunt.

#
* *
Dirons-nous donc avec M. Marcadé (*) que « le génie de Rome
a fait de Pérotisme un art et quelquefois même une mystique» ?
Ce serait attribuer trop d'importance à des manifestations qui
restent,en littératuredu moins (2), limitées pour l'essentiel à des
genres déterminés.
La législation romaine ne plaisantait pas avec les mœurs. Caton
l'Ancien nous apprend qu'un mari avait le droit de tuer sa femme
surprise en flagrant délit d'adultère, tandis qu'elle, dans le cas
inverse, ne pouvait rien (3) : ce qui traduit une conception très
masculine de la chasteté. Nous avons vu d'autre part que l'accu-
sation d'avoir écritdes versérotiquesfutl'un des griefsqui amenèrent
Apulée devant les juges... Il était assez facile d'être taxé d 'infamia,
et celle-ci, qu'elle fût censorienne, consulaire ou prétorienne,im-
pliquait l'incapacité totale d'ester en justice, l'inéligibilité aux
magistratureset la privation des droits électoraux : lourdes sanc-
tions pour un Romain. Auguste prit des mesures rigoureusespour
réformerles mœurs : la lex Iulia de adulteriiset de stuprovisait non
seulementl'adultère mais la pédérastie : sed etiameos qui cummasculis
infandam libidinemexercereaudent(4). Ces lois furentrappelées par
Septime Sévère (5) et par Dioclétien (e). Domitien lui-même, aussi
peu qualifié qu'Auguste pour exalter les bonnes mœurs, défenditde
châtrer les hommes et enleva aux prostituées le droit d'aller en
litière (7). Il en est toujours ainsi des législateurs, qui mesurent

(1) Loc.cit., p. 129.


(2) Et enart? Lespeintures parM. Marcadénedécoraient
signalées pasindifférem-
ment touslesmurs nitouteslesdemeures. Ellessontloindeconstituer
unensembletrès
important parmilespeintures de Pompéi ; cf.lessujetsrelevésparK. Schefold,Die
Wände PompejisyBerlin,1957,pp. 366 et suiv.
(3) Aulu-Gelle,10,23.
(4) Dig.,4, 18,4 ; cf.Cod.Just.,9, 9.
(5) Just.,2, 20, 19; loi contrela prostitution
8, 50 (51),7.
(6) Just.,9, 9, 7 (oncroiraitlireunecontroverse...).
(7) G. Haenel,Corpus , Leipzig,1857,pp.62 et 66; Suét.,Dom.,8.
legum

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kOME ET l'impudeur í)lâ

la perfectionà ce qui leur manque. Rome était donc beaucoup


plus exigeante pour les mœurs que la Grèce antique (x), et les
pratiques homosexuelles, regardées avec complaisance en Grèce,
y étaient l'objet de sanctions pénales.
La littérature serait donc parfois plus hardie que la pratique.
Car il ne faut pas s'hypnotisersur la décadence des mœurs, et sur
ce que racontentJuvénal ou Tacite. Ce sont propos de gens aigris,
et qui cherchentl'effetpour mieux convaincre. Pareilleslamentations
sont celles de toutes les époques, et les vices de Rome n'avaient crû
qu'en proportion de son peuplement. Quant aux genres littéraires
auxquels je fais allusion, on invoquera, pour en comprendre la
portée, les précédents grecs. Les hardiesses des romanciers sont
cautionnées par celles des Milésiennes (2). L'influence des Grecs sur
Horace satirique n'est pas discutée (3), ni celle d'Hémithéôn de
Sybaris et autres sur Martial (4). Depuis l'ouvrage de Lafaye sur
Catulleetses modèles(5), la dette du poète de Vérone enversles Grecs
a été précisée (e), jamais elle n'a été niée (7). On répondra que ces
antécédents n'excusent rien. Soit, mais ils expliquent. Nous avons
affaireà une littératureoù la notion de thèmesest d'une importance
primordiale; il était naturel que Rome empruntât à la Grèce,
admirée avec raison, même ce qu'elle eût mieux fait de lui laisser,

(1) G. Williams, PoetryintheMoral ClimateofAugustan RomedansJournal ofRoman Stu-


dies
, 1962,p. 40.
(2) L. Pepe,Perunastoria latina
dellanarrativa , Naples,1969,p. ex.,pp. 170etsuiv.;
R. Heinze,VomGeist desRömer turns,Darmstadt, 1960; Petronи. dergriechische Roman
417
(1899),pp. et suiv.Voir L.
aussi Alfonsi,Topica in
erótica-elegiaca dans
Petronio Aeuum ,
1960,p. 254 et suiv.
(3) Fraënkel,loc.cit. yp. 58; Fr.Leo,Ausgewählte kleine , II, Rome,19b0,
Schriften pp.
138et suiv.(= De Horatio etArchilo
che,Goettingue, 1900).
(4) Epigr., 12,92; cf.Lucien,adи. indoctum , 23; Pseudologe3 ; cf.l'affirmationd'An-
toniusJulianus quelesGrecssontlespremiers dansl'artde la chanson libertine(Aulu-
Gelle, 19,9) ; - Autres influencesgrecques surMartial : H. Szelest,De Martialis
satiricis
epigrammatis eisdemque dans
graecis Meander , 1960,pp. 518 et suiv.
(5) Paris.1894.
(6) J.Bayet,Catulle: la GrèceetRome dansFond.Hardt., II, pp.3 etsuiv.etsurtout
D. Braga,Catullo e i poet.graeci
, Messine-Florence, 1950,ou К. Quinn,TheCatullan
Revolution
, Londres, 1959,p. 17,19,30,59,85,87.- Surle mouvement inverse,H. Bar-
don,Catulle etsesmodèles de
poétiqueslangue latinedans Latomus
, 1957,pp. 614et suiv.,et
K. Quinn,loc.cit.,chap.1.
(7) Pourl'influence desGrecssurLucilius, cf.I. Mariotti,Studi Lucïliani
, Florence,
1960.
33

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514 H. BARDON

et qu'elle considérât parfois certains développements comme la loi


nécessaire d'un genre.
J'en vois une preuve dans l'insistance avec laquelle les poètes les
plus violentss'excusentde leurs outrances. Martial, dans la préface
du livre 1, définitainsi le réalisme des expressionsdont il use : id
est epigrammaton linguam, et il a grand soin de distinguerses propres
mœurs de celles de son livre : moresnonhabethic meoslibellus(1). Il
sait que ses ouvrages, dont le succès n'est pas énorme (2), ne doivent
pas être « mis entre toutes les mains» :
meparumseueros
uersusscribere
nec quospraelegatin scholamagister
,
Cornell
, qtiereris
(8).
Aussi bien, quand il évoque un priape dans le jardin, songe-t-ilau
geste de la jeune fille qui se cache le visage :
quamprobauirgomanu(4).
spectat
opposita
Catulle avait fait la même distinctionentre sa personnalité et ses
vers :
Nam castum essedecet
piumpoetam
ipsum nihilnecesset
, uersietdos (e).
Ausone prend soin d'accompagner son Centonuptialisde précautions
analogues ; il demande à être protégé contre les hypocrites qui,
selon l'expression de Juvénal, Curiossimulantet bacchanaliauiuunt(e).
A plus forte raison, le pudique Pline l'Ancien, ayant à parler de
Bythus de Dyrrachium, ajoute-t-il: haec sunt quae retulisseJas sit9
ас pleraqueex iis nonnisi honoredicto(7). Lampridius, dont YElagabal
n'est pas dépourvu de hardiesses, s'empresse d'ajouter : ...cummulta
improbareticuerim et quae ne dici quidemsine maximopudorequeant(8) ;
et Vopiscus, narrantles débauches de Carin, s'écrit : pudetdicerequod
in literasOnesimusretulit(•).

(1) 11, 15,13.


(2) 5, 10,12sipostfatauenit , non
gloria propero.
(3) 1, 35, 1-2.
(4) 3, 68, 10.
(5) 16,5-6; L. Ferrero,Introduzume...,
pp.44-45,etApulée,Apologie
, 11.
(b) IUI et suiv.
(7) 17,24 (8).
(8) 33.
(9) 16.

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ROMEet l'impudeur 515

En outre, il est certain que chez les satiriques le but moralisant


n'est pas oublié. Pour Perse, l'affirmationest d'une telle évidence
qu'elle dispense de commentaire. Mais Martial reprend le propos
à son compte :
Huneseruaremodumnostrinouerelibelli
parcere , dicerede uitiis(x).
personis
Certes, le prétexte est commode et permet au poète de se laisser
aller à sa verve, mais le moralisme est une tradition latine de la
critique, et Lucilius lui-même en avait donné des preuves que nul
n'avait oubliées (2). Il n'y a non plus aucune raison de refuser
créance à Juvénal lorsqu'il affirme,dans sa première satire, que
c'est l'indignation qui l'incite à écrire. L'indignation est toujours
révolutionnaire: aussi les tendances moralisantes, qui sont évi-
dentes (3), se doublent-elles de revendications sociales. L'union
des unes et des autres est logique, nécessaire. Juvénal est hanté par
le problème du mal et par le thème de la pureté perdue : avec
quelle douceur il songe à l'enfance, avec quelle nostalgie il rêve de
l'âge d'or ! Nature cabrée, idéaliste, il se heurte à son siècle qu'il
hait à la fois et qu'il aime d'une pitié profonde. Dans un milieu
qui le choque et l'attire,il souffred'un véritable mal de vivre,et ses
outrances sont une tendresse(4).
Par là même, le réalisme du langage, l'obscénité des termes et
de la vision deviennentun moyen de frapperl'attentiondu lecteur,
de provoquer son dégoût et sa réprobation, son désir de perfec-
tionnement. A coup sûr, il y a une volupté dans ces évocations.
Un Martial s'y complaît troppour que je l'estimemoralisted'abord.
Néanmoins, quand il suscite chez le lecteur certain frissonde ré-
pugnance, il n'est pas loin d'avoir plaidé la cause de la morale.
La violence des mots est, parfois encore, une revendication de
l'être qui, en face des lois ou de l'opinion publique, affirmeson
droit à ne pas mentir,pas même à soi. En voici deux exemples,
empruntésà deux anecdotes que raconte Macrobe, et qui éclairent,
par des faits vécus, les intentions des littérateurs. On s'étonnait

(l) 10,35, 9-10.


(2) N. Terzaohi,loc.cit., pp. 126et suiv.
(3) A. Serafini,loc.cit.,pp. 111et suiv.
(4) Etpuis,onnepeut{sat.4) diretantdemaldesfemmes de beaucoup
qu à condition
dela même
lesaimer.J'interpréterais façoncertains del'œuvre
aspects de Montherlant.

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516 H. BARDON

auprès de la filled'Auguste,Julie,dont les amants ne se comptaient


plus, que ses enfantsressemblassentsi exactementà son mari Agrippa.
Elle eut ce mot superbe : «Je ne prends de passager que quand le
navire est plein» : numquamenimnisi naniplena tollo uectorem (г). -
Maintenant, un trait d'esprit de :
Populia quelqu'un demandait
pourquoi les femellesdes animaux ne désirentle mâle qu'à l'époque
où elles doivent concevoir ; Populia répondit: « c'est que ce sont
des bêtes» : bestiaeenimsunt(2). Nous sommes dans les deux cas très
au-dessus de la plaisanteriegraveleuse. L'audace des vivantsrépond
aux plaintes des morts. La hardiesse des mots exprime le vrai
courage : celui d'être soi. Elle dépasse même le cas de l'individu,
pour s'intégrerà l'un des aspects les plus profondsde l'âme latine :
le sens de l'humain (3).
L'obscénité, à Rome, ne valut jamais pour elle-même. Je néglige,
bien sûr, les graffitiqui ornent les murs de Pompéi et d'autres
villes ; à vrai dire, ceux qui décorentles murs austèresde nos Biblio-
thèques Nationales sont de nature à les faire pâlir de jalousie. En
plus des intentionsd'ordre intellectuelou moral, la hardiesse de la
pensée ou de l'expressionprend toujours une valeur d'art (4). Rien
n'est plus calculé, ni agencé avec plus de maîtriseque les épigrammes
de Martial. Ses visions, si érotiques qu'elles soient, s'expriment
avec une fermetéverbale et une nettetéde dessin qui contraignent
à l'admiration. Et quelle fougue dans l'invective chez Juvénal !
il atteint au lyrismepar la crudité intense de ses descriptionsde
débauche et par le soufflede sa colère. Il existe peu d'œuvres litté-
rairesdans la littératureuniversellequi aient la beauté de la satire 4.
Les Anciens étaient sensibles à ces qualités. Si éloigné qu'il fût de
Catulle à tous égards, le sévère Quintilien appréciait le mordant de
ses iambes (acerbitas)(6) -, c'est-à-dire cette obscénité artistique-
ment efficiente-, et Aulu-Gelle, autre esprit pondéré et timide,

(1) Macr.2, 5, 9.
(2) 2, 5, 10.
(3) Cf.H. Bardon,Il genio , pp. 175etsuiv.
latino
(4) Il enestde même dansbeaucoup dereprésentations à caractère
figurées érotique.
Certaines sontd'unerarequalité,
peintures parl'aisance et les subtilités
du dessin du
chromatisme : œuvresd'artcalculées, - nonpasjeuxde pervers.
savantes, Certains
bronzes traduisent
unevirtuosité
toutebaroqueà recomposer un mondefantastique;
la sexualitépermet cettevertigineuse et ellen'estqu'unmoyen.
réussite,
(5) 10, 1, 96.

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ROMEet l'impuöeur 517

qualifiait Catulle ďelegantissimus poetaram(x) : suprématie de l'art !


Chez les romanciers(2), il y a, à décrire certaines scènes, une vir-
tuositéétonnante,qui sent la prouessestylistique,implique le raffine-
ment et la science du grand écrivain.
L'obscénité est donc, souvent, une colère et une beauté. Souvent
encore, elle manifestele regretde l'âme latine devant le temps qui
passe (3), elle est un moyen virulent de s'enfoncerdans le réel, de
nier l'anéantissement-, de jouir de tout ce qui pour nous dispa-
raîtra demain. Ce mouvement me parait tres net chez Catulle,
plus net encore chez Horace, poète érotique de l'épode 8 et de la
satire 1, 2, auteur aussi des admirables odes consacrées au Carpe
diem(4). Disciple en cela d'Hippocrate, un Aulu-Gelle méprise
l'acte sexuel : quis igiturhabensaliquid humanipudorisuoluptatibus istis
duabuscoeundiet comedendi , quae sunthominicurrisue et asino communes ,
?
gaudeat (6). Un Horace, un Martial y trouvent une volupté et un
tourment. Quelle attitude est la plus pathétique, j'allais dire la
plus morale? N'est-ce pas celle de l'individu qui cherche, par le
plaisir, à capter toutes les joies du monde ?
Nous avons donc affaireà une civilisationqui ne futpas toujours
très raffinéeet qui, même à une date tardive, garda quelque chose
de la rusticitasdes aïeux. Il est possible, en outre, que la vie en plein
air, les costumes assez sommaires, l'habitude des thermes et des
exercices qui se pratiquent en état de nudité aient fait les Latins,
comme avant eux les Grecs, moins sensibles que nous à certaines
notions de pudeur. Et puis, nous autres, le Christianismenous a
rendus, à tortou à raison, fortdélicats ; la notion de faute s'attache
pour nous à des réalités dont beaucoup paraissaient plus simples,et
plus saines, aux Anciens. Mais on aurait tort de s'en tenirlà et de
tout expliquer par ces raisons-là. Car notre civilisation chrétienne
nous offrede singuliersexemples de perversionmorale. Je n'insiste
pas sur tantde textesgraveleuxtransmisà nous par le Moyen-Age (6).

(1) 6 (7), 20, 6.


(2) SurPétrone et le modernisme
de soncontact avecle monde, G. H. Gellic,A
CommentonPetronius dansJourn.
ofAustr.Univ.
Lang. a Lit.Ass.,1959,pp. 89 etsuiv.
(3) Surce sentiment H. Bardon,loc.cit., pp.217etsuiv.
fondamental,
(4) Pourla valeurpersonnelle de cetteexhortation,
et pathétique cf.H. Bardon,
CarpediemdansR.É.A., 1944,pp. 345etsuiv.
(5) 19, 2.
(6) Dansunecivilisation que cellede la Bourgogne
aussibrillante du xves. « les

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518 H. BARDON

Molière est aussi grossierque Piaute, et beaucoup plus que Térence.


Osera-t-on taxer d'immoralité le Satiriconou l'Ane d'or, quand on
aura lu tant d'anecdotes vécues que nous rapportentBrantôme et
Tallemant des Réaux? elles n'empêchentpas qu'aux mêmes époques
écrivaient Ronsard et Pascal. Qu'y-a-t-il, dans la Rome antique,
de comparable aux sonnets luxurieux de l'Arétin, contemporain,
et fort doué, du grand Titien? Vanterons-nous l'érotisme élégant
et perfide du xvine siècle, dont par ailleurs tant d'œuvres moins
distinguéesremplissentl'Enfer de nos bibliothèques ? Ne soyons pas
plus strictsqu'il ne convient, et n'oublions pas qu'au xvi® et au
XVIIe siècles, les Jésuites, qui n'aimaient pas les plaisanteries,fai-
saient expliquer Catulle dans leurs collèges (x) ; ils étaient sensibles
aux valeurs d'art et, peut-être,aux problèmeshumains. L'obscénité
n'est pas un trait essentielde l'esprit latin ; elle en est une manifes-
tation, beaucoup plus limitée qu'on ne le prétend. Mais elle ne se
suffitpresque jamais à elle-même: elle exprime, d'ordinaire, un
besoin de vivre, parfois anarchique, une joie toute terrestre,au
moins aussi émouvante dans son essence qu'elle est pénible, à
l'occasion, dans ses moyens d'expression, quelquefois encore une
mélancolie, ou un besoin de convaincre -, bref,une âme sans péché.
Jamais gratuite,jamais systématique,elle ne traduit pas un goût
décidé pour ce qui est scabreux et malpropre. Elle est un aspect du
vaste monde, et elle permet, en certains cas, au génie de Rome
d'user d'elle pour exprimer une forme violente d'amour.

H. Bardon.

choses dusexeétaienttraitées
enpubliccomme absolument naturelles
etallantdesoi»:
O. CartellieraLa cour desducsdeBourgogne
, trad.F. Caussy, Paris,1946,p. 133; et
l'auteurrenvoieauxCentnouvelles à Ant.dela Salle,oùil estquestion
attribuées
nouvelles,
d'unenuitde noceà laquellele publictrouvetoutnaturel d'êtreprésent; nousaurions
tort(cf.ci-dessus,
p. 496)de nousindignerqueProperce aitassisté
à unenuitd'amour
de Gallus.
(1) Fr.de Dainville,La naissance
del'humanisme
, t. I, 1940,p. 92. A vraidire,les
Jésuitesfaisaient
sansdouteun choix...

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