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LA MISE EN SCÈNE DES MOTS DANS LA

COMMUNICATION D’INFLUENCE ET LES


RHETOPS
NOTE PSYOPS N°3 / JUILLET 2018
YANNICK BRESSAN

Docteur en Sciences Humaines, chercheur en neuropsychologie. Directeur de recherche en charge


des questions cognitives et psychologiques au CF2R

DE LA MISE EN SCÈNE DES MOTS À LA CONSTRUCTION DE


RÉALITÉS PAR L’ADHÉSION ÉMERGENTISTE: UNE CLÉ POUR
LA COMMUNICATION D’INFLUENCE ?

Les constructions narratives et l’émergence d’une nouvelle réalité induite sont les
fondements opérationnels des opérations rhétoriques (Rhetops) et psychologiques (Psyops).

La neuro-esthétique et la neuropsychologie ont permis une meilleure compréhension de


l’émergence de la réalité fictive et donc des «images mentales[1]» qui la composent. En
effet, ces images internes portées par la construction rhétorique de la narration mise en
scène permettent à la fiction de prendre force émotionnelle, voire une forme de réalité, pour
l’individu qui adhère à la narration.

Ce phénomène est particulièrement identifiable dans les activités de communication


d’influence. En effet, l’étude interdisciplinaire (neurosciences cognitives, neuropsychologie,
esthétique, études théâtrales et psychologie cognitive) décrit dans cette note[2] met en
évidence le principe d’adhésion émergentiste(PAEm[3]) et le lien fondamental entre ce
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principe et les applications qu’il est possible d’en faire ou d’observer dans le cadre des
Rhetops. L’objet sera alors de les faire dissoner et de les radicaliser en les entrainant vers
une lecture dissonante et déconstruite du monde qui les entoure.

Comme lors de précédentes notes sur le sujet, nous prendrons l’exemple du théâtre comme
illustration. En effet, une représentation perçue par les spectateurs active des processus
cognitifs spécifiques qui les amènent à percevoir un personnage dans un univers fictif, alors
qu’ils voient un comédien sur scène[4].

Après bien des études consacrées à cette première approche en neuro-esthétique, il est
maintenant possible de considérer que la force des images dirigées, construites et induites
par le réalisateur (propagandiste) et l’équipe du spectacle, produisent occasionnellement
chez les spectateurs ou les personnes visées une dissonance cognitive qui pourra
déclencher l’adhésion au message.

Bien heureusement, bien souvent ce phénomène peut se produire en parallèle ou en


complément de la «réalité proche». Il s’agit là d’un « simple phénomène d’adhésion » ; mais
parfois un véritable remplacement de la perception des réalités peut s’opérer chez le sujet
suite à la perception du message mis en scène. Il fera alors émerger une nouvelle réalité
relative aux messages induits et mis en scène en étant soumis aux ressorts psychologiques
et cognitifs de l’adhésion émergentiste.

Le pouvoir évocateur (métaphorique, empathique, émotionnel) des images et des


constructions narratives pousse les spectateurs à mettre au premier plan de leur esprit la
réalité fictive (rhétorique, métaphorique, propagandiste) qui acquiert une sorte d’autonomie
existentielle complète.

Quels processus neurocognitifs sous-tendent l’adhésion du sujet à une représentation ?


Comment l’adhésion émergentiste agit-elle dans son esprit afin d’induire avec force une
« autre réalité » ? Répondre à cette question peut nous aider à mieux comprendre la
fascination que des images pourront déclencher dans l’esprit de certains spectateurs ciblés
ou d’un individu exposé à une action de communication d’influence.

UN ENGAGEMENT PSYCHOCOGNITIF CLEF POUR LES


RHETOPSET LES PSYOPS

Construire une nouvelle réalité émergente possédant une force émotionnelle intrinsèque est,
bien entendu, l’objectif des Rhetopset des Psyopsde tout bord. La cible doitcroire en la
réalité émergente proposée par l’instigateur de la communication d’influence afin qu’elle
entre sans réserve dans son univers politique, religieux, marketing ou autres.

Il est évidemment bien entendu que l’adhésion à une réalité est la condition sine qua non à
l’émergence de cette même réalité. Sans adhésion, aucune réalité, quelle qu’elle soit, ne
peut émerger. De fait, l’absence d’adhésion ne conduirait qu’à un déballage laborieux de
techniques de communication sans aucune portée profonde.
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Il arrive pourtant parfois, bien heureusement, que certaines opérations de communication
d’influence ou des tentatives de manipulation de l’opinion publique échouent. L’effet produit
est redoutable pour l’instigateur de la communication d’influence lorsque l’individu ou l’entité
ciblée découvre les objectifs des Psyopsou des Rhetops! L’effet est alors totalement
contraire à celui attendu et provoque, bien souvent, un rejet massif de l’élément ou de l’idée
que certains souhaitaient asséner et faire passer, et peut produire une anti-adhésion.

Le phénomène d’un sujet adhérant à un objet, conscient ou non, est un méta-phénomène


puissant englobant tous les phénomènes impliqués dans l’émergence d’une réalité. L’anti-
adhésion qui procède de ce phénomène est, elle aussi, extrêmement puissante. Les
constructions narratives en vue d’influencer ou de toucher psychologiquement une cible
doivent donc être conçues avec la plus grande attention, dans une perspective
environnementale, systémique et interdisciplinaire.

Le Principe d‘adhésion émergentiste(PAEm) a été mis en évidence en isolant tout d’abord le


« simple phénomène d’adhésion » bien connu en psychologie sociale. Le théâtre a donc été
un excellent domaine d’expérimentation. En effet, la réalité représentée, esthétique et
narrative, confinée dans l’espace et le temps, ne voit le jour que grâce à l’adhésion d’un
sujet (le spectateur). Les performances des acteurs d’un spectacle acquièrent ainsi
temporairement une réelle charge émotionnelle etpsychoactive. C’est ainsi une leçon très
intéressante afin de bien comprendre l’effet d’une communication d’influence efficace
comme nous pouvons le voir, par exemple, dans la mise en scène des vidéos de Daesh[5],
et leur efficience dans le cadre de la radicalisation violente de certains individus.

Soumettons-nous à présent à un petit jeu d’introspection.

Il est admis que lorsqu’un spectateur assiste au déroulementd’un drame, son esprit génère
des représentations qui ne reflètent pas la réalité physique de la représentation mais les
intentions de l’auteur, du metteur en scène et des acteurs ? Ainsi, il semble tomber sous le
sens que l’adhésion du spectateur à une œuvre d’art théâtrale et à ses images sollicite la
«théorie de l’esprit», c’est-à-dire la capacité d’expliquer et/ou de prédire ses propres actions
et celles d’autrui.

Une autre activation psychique que notre petit jeu d’introspection nous permet d’identifier est
l’implication, lors d’un spectacle dramatique ou devant un message représenté, de
l’empathie. Celle-ci permet au sujet d’adopter le point de vue des autres[6], selon les
circonstances particulièresde la représentation de l’œuvre dramatiqueet de la narration
perçue.Le spectateur est ainsi enclin à comprendre, et même à partager, l’expérience
physique ou émotionnelle du personnage et non celle de l’acteur.

Un dernier processus cognitif – qui pourrait être impliqué dans l’adhésion aux images et à la
réalité suggérée par la mise en scène – concerne le traitement des métaphores. Il s’agit
d’artifices rhétoriques à travers lesquels le sens des mots glisse vers une nouvelle
signifcation. Dans La Poétique[7], Aristote considérait que les métaphores étaient
fondamentales pour l’art théâtral. La mise en scène et les actions des acteurs, basées sur le
texte et son interprétation, visent ainsi à représenter une réalité autre que celle issue des
inférences sensorielles réelles.

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Dès lors, lorsque le percept (réalité perçue) est inférieur ou égal aux images mentales
construites, voire induites, dans l’esprit du spectateur, le processus cognitif de l’adhésion
émergente[8] à la réalité fictive peut réellement s’engager.

ELÉMENTS SCIENTIFIQUES ET CORRÉLATS NEURONAUX

Pour mettre en évidence les corrélations neuronales et physiologiques de l’adhésion


émergentiste, et afin de mieux comprendre les processus conduisant à l’émergence de la
réalité portée par des narrations mises en scène, une expérience[9] interdisciplinaire
(neuropsychologie, neuroscience cognitive et études théâtrales) a été réalisée.

Cette expérience a été initiée et dirigée par l’auteur, sous la surveillance médicale de la
neurologue Marie-Noëlle Metz-Lutz et réalisée sous le contrôle technique de Hélène
Otzenberger à l’hôpital civil de Strasbourg (Laboratoire d’imagerie et de neurosciences
cognitives, CNRS) avec la collaboration du Théâtre national de Strasbourg.

Le succès de cette première expérience dépendait essentiellement de l’intégration et de


l’interdépendance des dispositifs techniques et artistiques dans un même protocole. Le
metteur en scène qui gérait l’unité esthétique du message véhiculé par la représentation a
ainsi dû faire face à un lourd environnement médical composé du scanner IRMf[10] et des
personnels médicaux et techniques afin de les intégrer au mieux dans la performance.

Il s’est agi de brouiller la frontière entre la réalité et la fiction. Une mise en scène spécifique
(lumières, murs noirs, sons) a ainsi été créée au sein du laboratoire. Pour chacun des 20
sujets/spectateurs, des représentations d’Onysos le furieux, de Laurent Gaudé, ont été
diffusées en temps réel dans le scanner IRMf situé dans la salle adjacente.

Au cours de la performance de 14 minutes, les expérimentateurs ont acquis à la fois des


données de neuro-imagerie (avec l’IRMf) et neurophysiologiques (avec un
électrocardiogramme – ECG), selon le protocole expérimental mixte précis (cf. figure 1).

De plus, il a semblé important à l’équipe de recherche d’explorer la relation entre le sujet et


son environnement par une étude « à la première personne[11] ». Ceci est d’autant plus
important lorsque l’on a l’intention d’étudier la façon dont un sujet intègre son
environnement, en explorant la relation entre « vu » (proximité physique ) et « perçu »
(images mentales).

Ainsi, tous les sujets devaient répondre à un questionnaire post-expérimental suivi d’un
entretien avec un psychologue, afin d’évaluer leurs sentiments subjectifs et leurs pensées
concernant la performance à laquelle ils venaient d’assister. Ces évaluations ont ensuite été
comparées aux mesures objectives (IRMf et ECG) afin de tenter d’établir des corrélations.

C’est de cette façon qu’il est alors apparu possible d’envisager les liens intrinsèques qui
lient un sujet à une représentation, c’est-à-dire les processus psychocognitifs et
neurologiques permettant aux spectateurs de percevoir Onysos dans un monde fictif tout en
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voyant en réalitéun comédien sur une scène de théâtre.

Rapporté à notre sujet, cela concerne la façon dont une communication d’influence peut
profondément affecter sa cible au point de la radicaliser dans une perspective violente.

Le sujet/spectateur sait parfaitement que le spectacle auquel il assiste n’est que (re)
présenté. Néanmoins, il peut croire et adhérer temporairement à la fiction comme si c’était
vrai. Il peut être émotionnellement touché (peur, rire, larmes, etc.) comme s’il s’agissait de
sa propre réalité immédiate ! La chose semblerait être confirmée par les retours empiriques.
Toutefois, qu’en est-il vraiment scientifiquement ?

La question qui a sous-tendue cette première étude sur la mise en évidence du PAEm
pourrait être posée comme suit : un événement théâtral (texte ou mise en scène), défini à
priori par les expérimentateurs (unspin doctor, un concepteur, un politicien, etc.) sera-t-il
corrélé aux déclarations a posteriori (à la première personne), que rapporteront les sujets ?
Cet évènement conçu à priori et mis en scène déclenchera-t-il des événements
physiologiques (enregistrés par l’ECG) et neurologiques (enregistrés par l’IRMf) ?

En d’autres termes, existe-t-il une corrélation significative entre, d’une part, les événements
définis a priori (texte et représentation) et a posteriori (retour des sujets-spectateurs lors du
questionnaire subjectif) et d’autre part les données neurologiques? Et quel peut être l’impact
réel d’une représentation mise en scène sur la cognition d’un spectateur ?

Les résultats ont en effet montré une corrélation significative entre les événements définis à
priori, ceux définis a posteriori et l’activité dans certaines zones cérébrales pressenties lors
de l’étude introspective (cf. figure 2).

Quel que soit le sexe ou le degré d’éducation universitaire, les 20 sujets qui participaient à
l’expérience ont marqué des activations significatives face aux mêmes événements et au
même moment. Le texte (le narratif) et le travail artistique du metteur en scène
(représentation s’appuyant sur le texte) ont ainsi eu des répercussions sur le sujet-
spectateur dans 79% des cas.

Selon les activations présentées dans la figure 2, l’adhésion émergentiste est liée à
l’empathie, aux théories de l’esprit et au traitement des métaphores comme nous l’avions
pressenti d’un point de vue introspectif.

Il semble donc désormais possible d’affirmer ce qui jusqu’ici était apparu empiriquement
comme un fait évident : les événements narratifs mis délibérément en scène suscitent des
réponses physiologiques et neurologiques significatives chez les sujets/spectateurs
indépendamment de leurs caractéristiques et indépendamment de leurs intérêts individuels.
Ils sont donc très clairement soumis au pouvoir du metteur en scène quant à leur lecture
émotionnelle d’une réalité.

Ainsi, la question de la puissance d’une narration construite et représentée face à un


spectateur est légitime. Les choix du metteur en scène ont très clairement un impact direct
sur la cognition du spectateur ! Les recruteurs et les manipulateurs qui engage certains vers
une radicalisation violente l’ont empiriquement très bien saisi.

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VOYONS LA SURPRISE QUI NOUS ATTENDAIT !

Toujours lors de l’étude initiale présentée succinctement ici, les expérimentateurs ont fait
une autre observation surprenante qui pourrait apporter un éclairage édifiant au sujet de la
radicalisation violente et sur la puissance de celle-ci.

Nous avons remarqué que les états neurologiques et physiologiques induits par les
événements théâtraux (cf. figure 1) étaient similaires à ceux couramment observés pendant
un état cérébral de « désinvestissement de soi », fort bien connu des chercheurs en
neurosciences cognitives : un état hypnotique.

Ce résultat inattendu offre de nouvelles perspectives et de nouvelles hypothèses pour


expliquer le phénomène d’adhésion émergentiste ainsi que la dissociation qu’il est possible
d’observer, voire d’induire, entre l’expérience physique immédiate et la perception mentale
de cette même expérience immédiate.

C’est un outil nouveau qui s’offre alors à nous pour tenter de mieux comprendre les
méthodes de radicalisation[12] de certains individus et l’adhésion à des thèses radicales et
mortifères au point de (se) faire émerger une autre réalité que celle communément
partagée.

Les relevés sont particulièrement significatifs et marquent l’importance du PAEm dans le


cadre d’un basculement de réalité. En effet : « L’adhésion est inhérente au théâtre, parce
que la représentation théâtrale c’est essayer de coller le spectateur et le spectateur est
autorisé à se tromper; il vient pour être trompé. Le théâtre est peut-être la situation
expérimentale idéale où nous introduisons dans la perception du fait réel une perception
fivtive, décidée, mise en scène.

C’est le principe de tout discours : introduire dans la pensée de l’autre un mouvement de


perception[13] ».

Afin d’arriver à cette observation surprenante, il est apparu aux expérimentateurs, lors de
l’étude des données de l’ECG et de l’IRMf, que les variations de l’activité cardiaque ainsi
que la distribution de l’activité cérébrale survenaient en même temps que les événements
dramatiques suscitant l’adhésion de chaque spectateur (79%).

Le ralentissement de la dynamique cardiaque observée par ECG lors des évènements


théâtraux mis en scène était alors apparue tellement contre-intuitif aux expérimentateurs
qu’après avoir évacué la chose, ils décidèrent malgré tout, par acquis de conscience
professionnelle, se pencher dessus.

En effet, de prime abord, on peut aisément imaginer que lorsque nous sommes intéressés
par un évènement, lorsque nous nous engageons cognitivement dans celui-ci, il peut
tomber sous le sens que notre activité cardiaque puisse s’accélérer. Or ici, c’est
précisément le contraire qui était observé : un ralentissement.
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L’équipe de recherche analysa donc à nouveau tous ses résultats pour tenter de
comprendre ce qui avait pu lui échapper dans cette apparente contradiction.

Nous cherchions des activations cérébrales or, c’est face à une réduction de l’activité que
nous nous retrouvions. En effet, il y avait bien une diminution de la variabilité cardiaque
corrélée à une réduction de l’activité cérébrale dans une zone nommée le precuneus,
connue pour être impliquée dans divers processus cognitifs incluant la conscience de soi. Il
s’agissait donc bien une diminution de la conscience de soi.

De telles observations peuvent être rapprochés de phénomènes bien connus dans la


littérature scientifique; ils ont été associés à des états cognitifs spécifiques.

– Premièrement, la diminution de la variabilité du rythme cardiaque atteste d’une influence


vagale dominante dans l’équilibre sympathique/parasympathique du système nerveux
autonome. Cet état a été abondamment observé lors de la relaxation associée à l’hypnose ;
il est considéré comme la mesure la plus fiable de la profondeur de l’état hypnotique[14].

– Deuxièmement, la désactivation des parties médianes du cerveau a été observée lors


d’états de conscience altérés tels que les états végétatifs[15], anesthésiques[16] et
hypnotiques[17].

L’adhésion émergentiste à une fiction pourrait-elle alors aussi être un état de conscience
particulier qu’un metteur en scène pourrait induire ? L’adhésion émergentisteà un discours
de propagande pourrait-elle, dans ce même ordre d’idée, être un état de conscience
modifiée soumis aux influences de choix rhétoriques et d’actions de communication ?

La variation du rythme cardiaque et la désactivation du precuneus(zone cérébrale)


suggèrent que la réalité de la fiction pourrait émerger dans l’esprit du spectateur et le
toucher à l’image d’une réalité effectivement vécue.

Ce «désinvestissement de soi», dans le cadre d’un travail narratif, est, de fait, stimulé en
amont par l’intervention du metteur en scène sur la représentation. En conséquence, le
sujet-spectateur voit, à des moments clés de la performance, l’objet de la représentation
remplacer sa perception immédiate fournie par ses afférences sensorielles directe. Ainsi, les
images perçues (le personnage) par le sujet prévalent sur les images réellement vues(le
comédien). Cette idée est résumée dans une formule simple, déjà évoquée :

Percept ≤ objet mental (représentation mentale) : adhésion émergentiste à une


représentation.

En d’autres termes, lorsque les « images mentales » sont supérieures ou égales à la


perception sensorielle primaire (vue, odorat, toucher, ouïe, goût), le sujet adhère à une
représentation et l’amène au premier plan en tant que réalité pleine et entière.

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Les opérations rhétoriques et psychologiques ont le fort potentiel de changer profondément
la perception de la réalité du spectateur ciblé. C’est quelque chose que nous pouvions
envisager, c’est à présent scientifiquement démontré (cf. figure 3/Tableau 1).

LE PAEM SERAIT-IL UN MÉTA-PHÉNOMÈNE DE LA


COMMUNICATION D’INFLUENCE?

Cette étude interdisciplinaire en neuro-esthétique sur le principe de l’adhésion


émergentistea esquissé de nouvelles pistes pour comprendre la dynamique de l’activité
neurale et physiologique sous-tendant l’adhésion à un événement délibérément produit.
Nous avons expérimenté et observé qu’il est très pertinent de rapporter cette étude à la
compréhension de l’élaboration opérationnelle des Rhetops, PsyopsetCyberpsyops.

Le but de l’étude initiale sur le PAEm présenté ici n’était pas de cartographier les « zones
cérébrales associées à l’adhésion », mais bien de révéler les modifications dynamiques
psychocognitives et neuropsychologiques survenant lorsqu’un sujet adhère à une
représentation et que la fiction représentée dépasse les seuls éléments concrets pour faire
réalité.

Il est indéniable que l’adhésion est fondamentale à la construction des croyances.


Néanmoins, une question essentielle demeure: l’adhésion d’un sujet à une réalité
conditionne-t-elle l’émergence et l’existence de cette réalité ou, au contraire, serait-ce la
réalité qui conditionne l’adhésion du sujet-percevant s? L’adhésion émergentistereposerait
ainsi l’éternelle question de l’œuf ou de la poule !

Plus concrètement, l’expérimentation de neuro-esthétique appliquée et les travaux de


recherche sur le PAEm, en neuropsychologie, qui ont suivi touchent de nombreux domaines
: communication, éducation, défense, médecine, esthétique, philosophie, etc.

Mais au-delà de tout ça, peut-être est-ce notre place, en tant qu’êtres humains, dans notre
réalité, qui serait ancrée, au-delà du monde physique, dans l’émergence cognitive de cette
même réalité ? C’est ce qu’a semblé montrer cette étude et plus largement tout le travail sur
l’adhésion émergentiste.

La pierre angulaire de notre système représentationnel pourrait ainsi trouver ses racines
dans le principe d’adhésion émergente.

La chose reste encore à étudier et à analyser en profondeur. Ce ne sont là les premiers pas
balbutiants vers un neuro-phénomène qui pourrait être le plus petit dénominateur commun
neuropsychologique, une sorte de “boson de Higgs de la pensée”qui unifierait l’émergence
de toute nos réalités perçues en une, pleine et entière, vécue !

C’est peut-être du PAEm qu’émergeront et seront façonnées dans notre esprit les images
parmi lesquelles nous vivons nos vies. Il est donc aisé d’imaginer l’importance potentielle de
ce phénomène pour les propagandistes, les contre-propagandistes, la communication et les
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sciences humaines en général.

C’est ainsi un outil fondamental afin de mieux comprendre et probablement traiter la


radicalisation violente d’individus ayant été soumis à de la communication d’influence,
laquelle aura fait émerger en eux une autre réalité que celle partagée par le plus grand
nombre de leurs concitoyens.

[1] Pour des précisions and des applications des « images mentales dans le champ du
renseignement voir Y. Bressan, Radicalisation, renseignement et individus toxiques, Paris,
Editions VA Press, 2018.

[2] Ce neurophénomène a déjà été abordé et décrit dans de précédentes notes. Nous y
revenons afin de bien en poser les enjeux dans le cadre qui nous intéresse ici.

[3] L’adhésion émergentisteest un degré supplémentaire à la “simple adhésion” bien connu


en psychologie sociale. L’adhésion émergentiste est un phénomène neuropsychologique et
cognitif, qui s’active suite à un important engagement du sujet-adhérant face à une nouvelle
réalité qui lui est proposée (induite par exemple par un metteur en scène, un politique ou
encore, une autorité religieuse). Cette réalité induite pourra ainsi devenir LA réalité du sujet-
adhérant pour une durée plus ou moins longue et avec plus ou moins de force émotionnelle.

[4] M-N. Metz-Lutz, Y. Bressan, H. Otzenberger, N. Heider, « What physiological changes


and cerebral traces tell us about adhesion to fiction during theatre-watching? », Human
Frontier Neuroscience, juillet 2010.

[5] Voir Y. Bressan, Radicalisation, renseignement et individus toxiques, op. cit., en


particulier chapitre 3 : « Le pouvoir de la mise en scène du « théâtre de la mort » dans la
communication de l’Etat islamique ».

[6] C. D. Batson, S. Early, G. Salvarani, Pers Soc Psychol Bull23,751, July 1, 1997.

[7] Aristote, La Poétique,21, 1457b 7-8, trad. fr. J. Lallot et R. Dupont-Roc, Seuil, 1980.

[8] De complexes processus neurocognitifs et neuropsychologiques interviennent dans


l’activation de l’adhésionémergentiste comme par exemples les « images mentales », la
« dissonance cognitive, la « simple adhésion », etc.

[9] Voir pour plus de details sur cette étude Y. Bressan, Du principe d’adhésion au théâtre,
Approche historique et phénoménologique, Paris, L’Harmattan, 2013 et les aspects
techniques et scientifiques dans: Human Frontier Neuroscience, « What physiological
changes and cerebral traces tell us about adhesion to fiction during theatre-
watching? », juillet 2010.
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[10] Image par Résonance Magnétique fonctionnelle. Technique de neuro-imagerie utilisant
la resonance magnétique nucléaire (IRM) et permettant la cartographie des activités
fonctionnelles du cerveau. Le principe consiste à mesurer l’oxygénation du sang (rapport
oxyhémoglobine/désoxyhémoglobine), qui augmente localement dans les zones cérébrales
activées par une tâche cognitive.

[11] N. Depraz, La Conscience. Approches croisées, des classiques aux sciences


cognitives, Paris, Armand Collin, 2001, p. 141.

[12] Cf. Y. Bressan, Radicalisation, renseignement et individus toxiques, op. cit.,chapitre 3.

[13] Interview avec M.N. Metz-Lutz, neurologue. L’interview complète est publiée dans Y.
Bressan, Du principe d’adhésion dans la représentation théâtrale. Des anciens à une
expérience de neurosciences cognitives, Thèse de doctorat, Université de Paris Ouest,
2008.

[14] Diamond et al., Heart-Rate variability as a quantitative measure of Hypnotic Depth, Intl.
Journal of Clinical and Experimental Hypnosis, 56(1): 1–18, 2008.

[15] Laureys et al., Brain function in coma, vegetative state, and related disorders, The
Lancet, Neurology Vol. 3, September 2004.

[16] Fiset et al., Brain mechanisms of propofol-induced loss of consciousness in humans: a


positron emission tomographic study, The Journal of Neuroscience, 1 July
1999, 19(13): 5506-5513;

[17] Faymonville et al., Functional neuroanatomy of the hypnotic state, Journal of Physiology
– Paris 99 (2006) 463–469.

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