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Bulletin de l'Association

Guillaume Budé : Lettres


d'humanité

Le périple du Carthaginois Hannon


R. Sénac

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Sénac R. Le périple du Carthaginois Hannon. In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé : Lettres d'humanité, n°25,
décembre 1966. pp. 510-538 ;

doi : https://doi.org/10.3406/bude.1966.4242

https://www.persee.fr/doc/bude_1247-6862_1966_num_25_4_4242

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Le périple du Carthaginois Hannon

Quand je me suis penché, pour la première fois, sur le voyage


d'Hannon, j'ai cru naïvement qu'il me serait facile de suivre
l'amiral carthaginois en son fameux périple, parce qu'il y avait
un texte, je dirais même « un texte sacré », puisque, affiché à
la porte du temple de Cronos, à Carthage, il était couvert par
la garantie divine. Et je pensais, de ce fait, que l'étude en serait
facile.
Mais, après avoir dépouillé Muller, Trêve, Casariego, Gosse-
lin, Robiou et Gsell lui-même, je n'étais guère plus avancé.
Je découvris alors la belle étude du capitaine de vaisseau Mer
et je crus avoir trouvé la vérité dans la bouche ou sous la plume
d'un marin qui avait longuement pratiqué les mêmes parages
que le suffète carthaginois et presque dans les mêmes conditions.
Le commandant Mer a publié son Mémoire sur le périple
d'Hannon en 1885 ; il devait donc naviguer dans le golfe de
Guinée entre 1830 et 1850, c'est-à-dire dans les derniers jours
de la marine à voiles, époque où l'influence des vents et des
courants était encore primordiale.
Cependant, certaines difficultés d'interprétation, certaines
anomalies continuaient à me troubler, quand me tomba par
hasard entre les mains Le Maroc antique de Jérôme Carcopino,
lequel, sous ce titre ambigu et peu évocateur, traitait
complètement du périple carthaginois et en faisait une telle étude
exhaustive qu'on était obligé, après l'avoir lue, de s'écrier avec Jacques
Bainville : « Décidément il y a des découvertes en histoire. »
La découverte de M. Carcopino est bien simple ; il a,
purement et simplement, replacé le Lixus au point où il a toujours été,
c'est à dire à une soixantaine de kilomètres au sud du cap Sparte!,
là où la ville de Lixus créée par les Phéniciens faisait pendant
à Gadès, sur l'autre rive du détroit des Colonnes, à cinquante
kilomètres de Gibraltar.
Alors que tous les commentateurs s'étaient efforces de
chercher ce fleuve au Sud du cap Cantin, M. Carcopino a, très
élégamment, résolu la question au moyen d'un simple petit
adverbe auquel ses confrères n'avaient pas prêté attention
suffisante. Le mot TràXiv, placé, dans le paragraphe IV après : « Nous
continuâmes notre route vers l'est » indique nettement un retour
en arrière, alors que tout le monde avait fait continuer à Hannon
son voyage vers le sud-ouest, bien que le texte formel spécifie
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une route à l'est, laquelle avait troublé tous les commentateurs,


qui, de plus, n'arrivaient pas à trouver « le lac situé non loin de la
mer et couvert de joncs élevés où paissaient un grand nombre
d'éléphants et d'autres bêtes féroces ». Gsell lui-même, ne le
trouvant pas, est obligé de conclure qu'il a dû se dessécher.
J'ajoute que l'argumentation de M. Carcopino repose sur la
présence, à quelques lignes d'intervalle, du même adverbe TràXiv,
auquel, dit-il, il est impossible de donner deux sens différents.
Si, en effet, le dit adverbe doit se traduire « à rebours » lorsque
Hannon revient à Cerné, il doit nécessairement avoir le même
sens quand l'amiral quitte le cap Cantin. Mais, si nous n'avions
pas d'autres raisons pour renforcer la thèse proposée, nous
pourrions traiter l'argment de spécieux. Car enfin, les textes
surabondent où le même mot est pris successivement en des
sens différents. Je me bornerai à rappeler la belle prière
catholique, le De profundis, où le verbe « sustinere » est répété trois
fois en quinze lignes et chaque fois en des acceptions différentes.
D'ailleurs, pourquoi chercher plus loin que le simple bon
sens ? Pourquoi Hannon se serait-il amusé à baptiser Lixus un
Oued Draa quelconque, alors que ce nom appartenait déjà à un
petit fleuve côtier du Maroc septentrional, sur lequel les Phéniciens
avaient, depuis longtemps, fondé leur ville de Lixus, bien connue
des Carthaginois ? A un fleuve nouvellement rencontré le
suffète aurait donné le nom proposé par les indigènes ou n'aurait
donné aucun nom (comme au paragraphe X). Et enfin,
l'inscription du temple de Cronos aurait paru ambiguë à tous les citoyens
de Carthage qui se savaient les descendants de ces magnifiques
Sidoniens, fondateurs de Gadès et de Lixus, gardiennes, aux
Colonnes d'Hercule, de la porte de l'Océan ou mer Extérieure.
En outre, il ne fait aucun doute qu'avant d'entreprendre une
telle expédition, l'amiral carthaginois s'était entouré de tous
les renseignements qu'il pouvait trouver, et tout spécialement
auprès des anciennes colonies phéniciennes, avec lesquelles
Carthage n'avait jamais cessé de commercer. Parmi celles-ci,
Lixus était la plus importante et la plus proche :
La tradition [d'après Jérôme Carcopino] rapproche dans la durée
les fondations des trois grandes colonies de Tyr en Occident ; Gadir
vers ino avant J.-C, Utique vers 1101 et enfin, à une date voisine
des précédentes Lixus (Tchemich), non point au bord de la mer,
mais à quatre kilomètres sur un petit plateau surplombant l'oued
Loukou.
Strabon nous dit que la géographie dispose Gadès et Lixus,
à égale distance du détroit de Gibraltar « comme deux ouvrages
symétriques d'un seul et même plan d'ensemble » x.
1. Strabon, XVII,
512 LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

Et puis, une autre difficulté devant laquelle se sont trouvés


les différents commentateurs est résolue par la thèse lumineuse
de M. Carcopino. Il s'agit du nombre de personnes que pouvaient
embarquer les soixante navires que dénombre le paragraphe I
du Périple :
I. — II a pin aux Carthaginois de faire naviguer Hannon au-delà
des Colonnes d'Hercule pour y fonder des villes libyphéniciennes.
C'est pourquoi il accomplit ce voyage à la tête d'une flotte de soixante
navires à cinquante rameurs, emmenant avec lui 30 000 hommes ou
cmmes, des vivres et des marchandises .
D'aucuns ont cru bon de nier la véracité des chiffres avancés
et ont augmenté le nombre des vaisseaux ou diminué le total
des passagers. Je ne pense pas qu'il faille mettre en doute les
chiffres de l'amiral, qui pouvaient immédiatement être contrôlés
par les participants de l'expédition, lesquels ne se seraient pas
privé de traiter leur chef de menteur. Du reste, il n'est pas
nécessaire de modifier les chiffres pour arriver à une solution
satisfaisante. Il faut d'abord admettre avec M. Carcopino, que
le chiffre de 30 000 personnes embarquées comprenait les
équipages. Il chiffre ceux-ci à trois cents hommes par navire, ce qui
est très exagéré. Un bateau de cinquante rameurs, pentécontore
ou birème, navigue avec cinquante-cinq hommes qui
comprennent, outre les rameurs, les brigadiers et le pilote. Hannon,
partant pour un grand voyage d'exploration, avait certainement
prévu une seconde bordée qui lui permettait de naviguer nuit
et jour, près d'une côte inconnue aux relâches aléatoires. Cela
nous donnerait donc, au maximum, des équipages de cent dix
hommes. Il restait alors à caser sur chaque navire trois cent
quatre-vingt-dix passagers, plus six mois de vivres et du matériel
de rechange. Le fret total représentera donc, lorsque, au départ
de Gadès, le navire aura sa charge complète, 18 tonnes de vivres,
3 tonnes d'eau et 25 tonnes d'êtres humains. Remarquons
au passage que cela nous donne une idée approximative du
déplacement des navires constituant cette flotte, lequel devait
être de l'ordre de soixante tonnes.
De bonne heure, les Phéniciens avaient remplacé la
pentécontore des Phocéens, qui avait eu une grande vogue au temps de
la fondation de Massilia, par des birèmes, moins longues et plus
marines. Lionel Casson nous dit, à propos de cette
transformation : « La nouvelle nef, plus courte d'un tiers que l'ancienne,
était plus solide, plus stable en mer. » Et, à l'appui de sa thèse,
l'auteur reproduit un relief gravé dans le palais d'un roi assyrien,
datant de 705 à 681 avant J.-C, et représentant certainement
un navire phénicien, « car les Assyriens, dépourvus de flotte,
se servaient de celles des cités phéniciennes qu'ils contrôlaient
LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 513

à cette époque ». Et l'image nous montre une haute nef « où on


s'était efforcé de procurer le plus de place et de protection
possible à un grand nombre de marins » 1. Depuis l'année 700, date
de ce relief, jusqu'au milieu du ve siècle où se place
vraisemblablement l'expédition d'Hannon, il s'était écoulé près d'un
siècle et demi, au cours duquel ces marins expérimentés que
furent toujours les Phéniciens (Tyriens ou Carthaginois) avaient
dû faire progresser leur matériel naval. Au surplus, à cette
époque-là on construisait très vite (voir à ce sujet la rapidité avec
laquelle Alexandre fit construire la flotte de Néarque, à 3 000
kilomètres de ses bases). Et enfin une pareille expédition ne
s'improvise pas du jour au lendemain. Il est probable qu'il a dû
se passer un certain temps entre la décision du Sénat de Carthage
et le départ d'Hannon. Et pendant ce temps on a construit
ou approprié la flotte nécessaire au but que l'on se proposait
d'atteindre. Car, ici encore, J. Carcopino a jeté un coup de
projecteur éblouissant sur ce but, en montrant bien que le
repeuplement des colonies d'Afrique n'était qu'un masque, destiné à
cacher la mission essentielle du suffète, laquelle consistait à
explorer aussi loin que possible la côte de l'or, rejoignant ainsi
les conclusions de Muller, de Robiou. et de Trêve Ce dernier
écrit :
La relation déposée aux archives du Sénat était certainement
remplie de détails relatifs au commerce, tandis que, dans le texte
exposé aux yeux du public, cet objet est complètement omis, les
périls de la route y étant énumérés comme pour décourager les
imitateurs étrangers 2.
Et, sur le même sujet, Bougainville conclut : « Hannon assurait
sa gloire sans trahir sa nation. »
Nous admettrons donc, une fois pour toutes, que la flotte
d'Hannon était constituée par des birèmes, navires où les rameurs
étaient répartis sur deux étages et qui, de plus, comprenaient un
pont supérieur où pouvaient être parqués les passagers ainsi que
dans la chambre constituée sous l'abri de la dunette. Quelques
personnes pouvaient aussi trouver place sous le gaillard d'avant ;
mais je pense que cette partie du navire devait servir de «
cambuse » pour les vivres et aussi de soute à matériel. Il était
certainement possible de loger quatre cents personnes (et le « barda »
qu'elles devaient emporter pour cette émigration définitive)
sur des birèmes agrandies et disposées à cet effet ; mais ces
pauvres colons étaient empilés, à l'instar d'une rame de métro à
six heures du soir. D'où la préoccupation majeure de l'amiral,
dès son départ, qui fut de débarquer ses passagers dans les
moindres délais.
1. L. Casson, Les marins de V Antiquité , p. 112. — 2. Trêve, p. 5.
514 LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

Et d'abord, il est vraisemblable que le rendez-vous aux colons


désireux de s'expatrier avait été fixé à Gadès, que les intéressés
avaient dû gagner par leurs propres moyens. Et c'est de là que
dut appareiller la flotte carthaginoise.
II. — Quand nous eûmes dépassé les Colonnes d'Hermle, et après
une navigation de deux jours, nous fondâmes une ville à laquelle nous
donnâmes le nom de Thymatérion ; elle dominait une vaste plaine.
Si nous devons tenir compte de la première ligne de ce
paragraphe et si nous faisons partir l'expédition de Carthage même,
nous devons ajouter au parcours une distance de mille à onze
cents nautiques qui correspondent au minimum à trois semaines
de mer. Du reste, les Anciens en général, et Pline en particulier,
faisaient relâcher la flotte à Gadès. Les relations étaient courantes
entre cette ville et Carthage, ce qui avait permis à un grand
nombre des émigrants de rallier d'avance le point de rendez- vous,
afin d'éviter ou de limiter au maximum la presse sur les birèmes
où ils savaient ne trouver que le minimum de «confort». C'est
ainsi qu'on peut expliquer le franchissement par ia flotte des
Colonnes d'Hercule. Elle a dû partir de Carthage avec une petite
partie des futurs colons et elle a fait le plein à Gadès, après quoi
elle a fait route directe sur le point de la côte marocaine où,
d'accord avec les colons de Lixus, avait été fixé l'emplacement
de la nouvelle colonie. A deux jours de Gadès, soit à cent milles
du cap Spartel, la flotte mouille à l'embouchure du Sébou, où
l'attendaient, vraisemblablement, les Lixites amis. Lixus (près
de Larache), était en effet à une centaine de kilomètres du
nouveau port, et, étant donnée la précision avec laquelle l'amiral
se rend au point de fondation de la nouvelle colonie, il est à
présumer que cette fondation était faite d'accord avec les Lixites,
qui tenaient le pays, sous la haute autorité nominale de Tyr.
Quant à l'emplacement de la nouvelle ville, la plupart des
commentateurs se sont accordés à le mettre à la place de l'actuelle
Kenitra (autrefois Port-Lyautey). Seul, Mer le situe à la place
de Mazagan, qui est à 400 kilomètres du cap Spartel, ce qui est
bien loin pour une traversée de deux jours. Mais le commandant
Mer, qui a longuement pratiqué ces parages, admet comme
possible une vitesse de cinq à six nœuds, grâce au courant nord-sud
qui longe toute la côte occidentale d'Afrique à une vitesse
moyenne d'un nœud et demi. Malgré cette bonne raison, à laquelle
notre marin ajoute quelques détails troublants, en dehors de la
vaste plaine signalée par Hannon, notamment la présence de
citernes considérables tout à fait analogues à celles de Carthage,
je me range à l'avis de M. Carcopino, en tenant compte, avant
tout, de la préparation faite sur place par les populations amies
descendantes des Phéniciens fondateurs de Lixus.
LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 515

Quoi qu'il en soit, Hannon se débarrasse là d'une grande


partie de ses passagers. Car, d'après le texte du Périple, Thymaté-
rion sera la seule ville fondée par les Carthaginois. Les autres
villes dont il sera question par la suite existent déjà, et l'amiral
se contente de les ravitailler en personnel et matériel. Nous
pouvons donc admettre qu'après deux jours de mer, passés dans les
conditions les plus inconfortables qui soient, la moitié des 24 000
colons débarque en face de l'oued Sébou, après avoir franchi la
terrible barre qui se fait sentir tout le long de la côte et tout
spécialement à l'embouchure des fleuves. Il ne reste plus sur
tous ces navires que 12 000 passagers, ce qui, à deux cents
personnes par unité, donne tout de même un peu plus d'aise à chacun.
Mais, avant même de s'incliner devant ces contingences,
l'amiral devait, suivant les plus antiques traditions, se mettre
sous la protection des dieux, pour le grand voyage
d'exploration qu'il méditait et dont l'avait chargé le Sénat de Carthage,
masquant ainsi sous un jour anodin de simple repeuplement et
ravitaillement des colonies phéniciennes le but réel de
reconnaissance des côtes d'Afrique. Et c'est pourquoi nous le voyons
sacrifier à Poséidon, après avoir doublé le cap Solœis et être
entré dans la baie de San", à trente kilomètres du cap où fut élevé
l'autel du dieu marin.
III. — De là nous prîmes vers V ouest et nous ralliâmes près du cap
Libyen de Solœis, couvert d'épaisses forêts.
IV. — En ce lieu nous élevâmes un temple à Poséidon, et nous
continuâmes ensuite notre voyage vers l'Est. Après une demie-journée, nous
parvinmes à un lac situé non loin de la mer et couvert de joncs élevés
où paissaient un grand nombre d'éléphants et d'autres bêtes féroces.
V. — Nous dépassâmes ce lac dans une journée de course et nous
peuplâmes de nouveaux colons les villes du littoral : Karikon, Gytte,
Acra, Melita et Arambys.
Ici se pose une question soulevée par le commandant Demer-
liac, qui a bien voulu jeter un regard sur cette petite étude,
regard d'autant plus clairvoyant qu'il a longtemps navigué dans
ces parages. La nécessité où s'était trouvé l'amiral de débarquer
très vite le plus de monde possible existe toujours pour les
passagers destinés aux anciennes colonies. Et il semble bien qu'au
départ de Thymatérion, l'amiral ait dû scinder sa flotte en deux
escadrilles. La première accompagne Hannon à San" et au cap
Solœis. L'autre va directement ravitailler les ports de la côte
Nord du Maroc, échelonnés entre les caps Spartel et Cantin.
Puis, une fois accomplies les missions de chaque division, elles
se retrouvent à Lixus d'où, vraisemblablement, l'amiral renvoie
à Carthage une partie de sa flotte remmenant les « retours de
campagne ». Il paraît, en effet, inutile et même dangereux à ce
516 LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

grand chef d'aventurer une flotte trop nombreuse et difficile à


ravitailler dans des mers et des pays inconnus.
L'expression « nous peuplâmes de nouveaux colons » donne
raison à M. Carcopino, qui tient à différencier la fondation d'une
nouvelle colonie à Thymatérion du repeuplement des cinq villes
désignées au paragraphe V.
Comme toutes les lignes de la fameuse inscription du temple
de Cronos, le paragraphe III a fait couler beaucoup d'encre afin
d'identifier le cap Solœis. M. Carcopino nous dit, en conclusion
de son étude sur ce point : « Sur l'identité du cap Solœis avec
le cap Cantin aucun doute n'est permis. »
Un siècle après Hannon, le Pseudo-Scylax écrit :
Partant de Thymatérion, on arrive au cap Solœis, qui avance
beaucoup dans la mer. Toute cette région de Libye est très fameuse
et sacrée. Sur les pentes du promontoire se dresse un grand autel
consacré à Poséidon 1.
Et toujours d'après le Pseudo-Scylax « la traversée le long de
la côte des Colonnes d'Hercule au cap Hermès dure deux jours;
du cap Hermès au cap Solœis elle en demande trois ». Du cap
Spartel au cap Cantin il y a trois cents nautiques qui
correspondent bien aux cinq jours accordés par le Pseudo-Scylax à
la traversée des colonnes au cap Solœis, compte tenu d'un courant
côtier de un nœud environ portant au Sud (que nous retrouverons
tout le long de cette côte) et aussi des escales dans les comptoirs.
Corroborant l'épithète de « sacrée » donnée par le Pseudo-
Scylax, Tissot, qui a parcouru la région, nous précise que le cap
Solœis jouit encore du caractère de sainteté qu'il avait du temps
de Carthage. Cet auteur y a remarqué de nombreux marabouts
et des tombes de Musulmans.
Gsell, Lefranc, Trêve, Mer sont unanimes à placer le cap
Cantin aux lieu et place du cap Solœis, alors que Gosselin,
partisan du « périple court », veut voir le cap Solœis dans le cap Spartel
et Thymatérion dans le vieux Tanger, afin de mettre à sa place
le Lixos.
IVLais la solution de ]\î. Carcopino est bien "lus éléjrante.
En faisant faire demi-tour à la flotte, il rend explicable cette
route à l'est qui déjà chiffonnait tous ceux qui se penchaient
sur le périple. De plus il trouve le grand lac du paragraphe IV
que les autres commentateurs se sont évertués à placer à
l'embouchure des fleuves situés au Sud du Cap Cantin. Le savant
historien écrit :
Mes devanciers sans exception se sont, à tort, persuadés que le
voyage d'Hannon se déroula sans repentirs ni retours, suivant une
direction invariable du nord vers le sud. J'ai essayé de démontrer
I. PSEUDO-SCYLAXE p. 19.
LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 517

leur erreur... Parvenu de Thymatéoion, à l'embouchure du Sébou,


vers le sud-ouest jusqu'au prrmontoire Soloeis, Hannon était
remonté vers le levant pour fonder ou plutôt pour renforcer les
colonies situées sur le littoral, dont l'énumération par lui fournie au
paragraphe V précède immédiatement son entrée dans les eaux du
Lixus, au paragraphe VI x.
Et c'est ainsi que les villes nommées au paragraphe V sont
situées non au sud du Cap Cantin mais au nord de celui-ci, ce
qui est d'ailleurs plus vraisemblable, la colonisation phénicienne
ne s'étant pas étendue au-delà de ce cap, et le voyage d'Hannon
ayant précisément pour but de prolonger ces territoires connus,
spécialement producteurs d'or et d'ivoire.
Jérôme Carcopino donne une traduction nouvelle du
paragraphe IV : « Ayant établi là un sanctuaire à Poséidon, revenant
en arrière, nous navigâmes vers le soleil levant. » Et cela nous
permet de découvrir la lagune dont il est question au paragraphe
IV car :
A quarante kilomètres au Nord du Cap Cantin, s'allonge sur cinq
kilomètres de long, une nappe d'eau étroite et peu profonde qu'un
mince cordon sablonneux sépare de l'Océan (Kasba Oualidia) 2.
Quant aux villes ravitaillées, toutes les hypothèses sont
permises, en les plaçant entre les caps Spartel et Cantin.
Akra, traduction grecque du phénicien « Rus » est Rusibus (Mazae
gan), à cent kilomètres au Nord de Kasba Oualidia.... La toponymi-
m'a invité à rapprocher l'une de l'autre, comme elles sont
juxtaposées dans VHistoire naturelle, de Pline, les deux colonies de Gutté
(Cotté) et Melissa, et à les localiser ensemble « ultra Columnis Her-
culis » (en venant de la Méditerranée) au midi et dans le voisinage
du promontorium Oceani Ampelusi (cap Spartel).... Toutes les
vraisemblances concourent à prouver que le cap Spartel s'est
couramment appelé « le cap des vignes », non seulement en grec « am-
pelousia » et en libyque « klotès », mais en phénicien où la lecture
d'un portulan byzantin du XVIe siècle nous impose entre le kobé de
Arampi (au voisinage de Tanger) et l'Arambis du périple d'Hannon,
tiré par les sémitisants du composé phénicien « har-Ambys » (mont
^es vignes) un rapprochement inévitable et frappant 3.
Et, enfin, je ne vois aucun inconvénient à suivre M. Carcopino
dans sa reconnaissance de Safi pour désigner Karikon Teichos, ce
en quoi il est d'accord avec Vivien de Saint-Martin, Tissotet
Muller. Safi, qui s'appelait alors Mysokara, a certainement reçu la
visite de l'amiral carthaginois, qui y a laissé une partie de ses
passagers ; et c'est de là qu'il était allé sacrifier à Poséidon au
promontoire Solœis, situé à trente kilomètres.
1. Carcopino, Le Maroc antique, p. 97.
2. Carcopino, p. 101.
3. Carcopino, Du périple d'Hannon aux portulans grec du XVIe siècle, p. 134.
518 LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

Une fois terminée la première partie de sa mission, c'est-à-dire


quand les colonies ont reçu leurs nouveaux colons, Hannon se
hâte de gagner Lixus...
... la plus ancienne et la plus puissante des colonies phéniciennes,
en vue de sa mission la plus ardue et la plus secrète, pour
préparer, avec les Lixites amis, le lointain voyage aux pays du Sud qui
soumettrait à Carthage le contrôle du marché de l'or 1.
VI. — De là nous entrâmes dans l'embouchure du Lixus, grand
fleuve qui vient de l'intérieur de la Libye. Les Lixites, peuplade nomade,
faisaient paître leurs troupeaux sur les bords de ce fleuve. Nous
établîmes des rapports d'amitié avec ce peuple, au milieu duquel nous
séjournâmes quelque temps.
VII. — Plus loin dans l'intérieur des terres, se trouvent les Ethiopiens,
peuple inhospitalier, habitant une région remplie de bêtes sauvages et
entrecoupée de hautes montagnes où le Lixus prend sa source, dit-on.
Au milieu de ces montagnes vivent des hommes d'une structure
particulière, appelés Troglodytes. T. es TÀxitex prétendaient qu'ils étaient
plus rapides à la course que les ehevaux.
VIII. — Nous prîmes des interprètes chez les Lixites et nous
longeâmes pendant douze jours, dans la direction du Sud, des côtes désertes ;
puis ensuite nous naviguâmes pendant un jour vers l'est ; en cet endroit,
au fond d'un golfe, nous découvrîmes une petite île de cinq stades de
circuit à laquelle nous donnâmes le nom de Cerné et où nous fondâmes
une colonie. Nous conclûmes d'après la durée du voyage que l'île de
Cerné était à l'opposé de Carthage ; car la durée de la traversée de
Carthage aux Colonnes d'Hercule, et de ce point à Cerné est la même.

En ce qui concerne le paragraphe VI, le commandant Mer


fait remarquer. Hannon ne dit pas : Nous arrivons à un
grand fleuve que nous nommâmes Lixus, il dit : Nous arrivâmes
à un grand fleuve, comme s'il connaissait d'avance son existence
et son nom2. » II donne là une contribution involontaire à la thèse
de M. Carcopino. D'ailleurs le traité d'amitié que l'amiral
conclut avec les indigènes ainsi que les interprètes dont il se
fait accompagner laisse entendre qu'ils parlaient la même langue.
Cette ville de Lixus fondée txvlv les Sidomens six cents ans avant
était restée en rapports constants avec Carthage, surtout depuis
que les Phéniciens avaient perdu leur autonomie, asservis par
les Babyloniens, à la fin du vi° siècle avant J.C.. Et Lixus, comme
Tingi, avait déjà sa légende. Alors qu'on attribuait à Antée la
fondation de cette dernière, c'est à Lixus que M. Carcopino,
après Pline, Strabon et Pomponius Mêla, place l'épisode
d'Hercule étouffant Antée. De plus, les monnaies de Lixus portaient
un épi de blé ; et c'est ce que rappelle Pindare, dans sa IVe

i. Carcopino, Maroc antique, p. 105.


?.> Mer, Mémoire sur le périple a" Hannon, p. 30.
LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 519

isthmique, quand il nous montre Hercule accourant de Thèbes


pour se mesurer avec ce tyran cruel, Antée, dans cette contrée
« riche en froment ». La tradition voulait qu' Antée ait livré là
son dernier combat et reçu la sépulture proportionnée à sa taille.
Le temple de Melqart à Lixus rappelait le dernier exploit
d'Hercule que signale Pline (V2) : « Ibi Hesperidi horti. » Les pommes
d'or du Jardin des Hespérides, évoquées par J. Carcopino,
viennent à point pour étayer sa thèse, donnant comme unique
préoccupation à Hannon la recherche de l'or.
A la réflexion [ajoute J. Carcopino] la témérité qu'ils (les
Carthaginois) ont déployée, en lançant jusque là les antennes de leur
colonisation, le silence qu'ils ont gardé sur leurs intentions, les
précautions dont ils ont entouré les deux voies qui partent de ces
comptoirs perdus x indiquent la valeur qu'ils attachent à leur monopole.
Visiblement, ils n'ont affronté tant de risques, ils n'ont pris tant de
sûretés que parce qu'ils escomptaient un énorme profit, le plus gros des
bénéfices auxquels ils se fussent accoutumés et qu'ils réalisaient avec
leur commerce de métaux précieux. M. Dussaud a décelé, à propos
d'un poème exhumé des ruines de Ras Shamra, La naissance des dieux
gracieux et beaux, la passion de l'or qui déjà les possédait à Ugarit 2....
Quoi qu'il en soit de cette assertion , très vraisemblable, nous
ne nous y attarderons pas davantage, d'autant plus que nous
ertrouvcrons plus loin d'autres preuves de la chose. Et nous
examinerons successivement tous les arguments mis en avans
pour situer le Lixus. Le savant académicien s'attarde sur la
dénomination de grand fleuve, où il veut voir l'étonnement de
ces Méditerranéens en présence d'une grande rivière océane
dotée d'une barre très accentuée. Quant aux nomades dont parle
le texte du Périple, il s'agirait simplement d'une erreur de
traduction, les Anciens étant coutumiers d'appeler ainsi les Numides
de l'Afrique du Nord.
Le paragraphe VII n'appelle aucune réflexion mais précise
bien que les Lixites étaient des blancs, à l'encontre des
Éthiopiens de l'intérieur. En ce qui concerne la source du Lixus, il
semble que le texte indique l'Atlas, mais le narrateur a pris
grand soin de souligner d'un « dit-on » dubitatif l'affirmation
en question. Et nous arrivons ainsi au paragraphe VIII,
paragraphe central d'une importance extrême, puisque la position de
Cerné domine tout le récit et a provoqué des localisations très
diverses, malgré l'indication formelle d'Hannon, situant cette
île à l'opposite de Carthage par rapport aux Colonnes d'Hercule
et à la même distance. Il y a lieu toutefois de remarquer que
l'évaluation de l'amiral était basée sur des journées de navigation

1. Gadès et Lixus.
2. Carcopino, p. 52,
52O LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

et non sur des distances réelles, qui ne pouvaient être qu'estimées.


En dépit de toutes les bonnes raisons que donne le commandant
Mer, il est impossible de le suivre dans son assimilation de Cerné
avec Gorée. Ce petit îlot situé au sud de Dakar est à 3 000
kilomètres du cap Spartel, alors que la distance de Carthage
au même cap est de 1 800 kilomètres. Pour si approximatives
que soient les données de l'amiral carthaginois et même en
supposant que son estime n'ait pas tenu compte du courant côtier
portant au sud, on ne peut admettre, de sa part, une erreur aussi
grossière. De plus, Gorée est à l'ouvert et non au fond du golfe.
Nous sommes donc obligés de remonter plus haut, le long de la
côte. La plupart des commentateurs ont opté pour l'île d'Arguin,
notamment Mueller, Bougainville, d'Anville, Rennel, Robiou.
Là l'erreur serait moindre puisque cette île est à 2300 kilomètres
du cap Spartel. Toutefois Trêve, qui se range à cette
localisation, remarque honnêtement qu'elle dépasse de beaucoup les
cinq stades annoncés et que de plus, elle est dépourvue d'eau
douce, et, en général, de tous moyens de ravitaillement 1. Ces
précieux renseignements ne semblaient pas appeler cette île
aux hautes destinées que prévoyaient les Carthaginois. Ceux-ci,
en effet, d'après Scylax, en avaient fait leur entrepôt de commerce
au sud de l'Afrique. Mais le Pseudo-Scylax précise que la
distance de Cerné aux Colonnes représentait dix jours de
navigation, ce qui, pour les treize cents nautiques qui séparent Arguin
du cap Spartel, comporte une navigation journalière
ininterrompue de cent trente milles, soit une moyenne de 5 nœuds, 4.
J'avoue humblement que je m'étais incliné devant les
arguments brillants de M. Carcopino, dont j'avais admiré le
raisonnement à propos du Lixus. Celui-ci situe Cerné dans l'île Hern
du Rio de Oro, en donnant comme argument principal les
distances voisines Hern- Colonnes et Carthage- Colonnes (2 000 et
1 800 kilomètres). L'éminent historien s'exprime ainsi :
Le Périple i° définit Cerné comme une petite île et non comme
une presqu'île puisqu'Hannon en a mesuré le tour : z° cette île est
proche du continent puisque Hannon longeait la côte lorsqu'il l'a
aperçue ; 30 Hannon n'y est parvenu qu'après s'être engagé le long
du désert (ce qui place cette île entre le cap Noun et Saint-Louis) ;
4° Cerné se trouve dans l'enfoncement d'un golfe. Or il n'est entre

1. Trêve, 28. En ce qui concerne l'eau douce, la chose paraîtinexacte,


puisqu'il existe encore des citernes fournissant une eau potable excellente. Quant au
ravitaillement, il ne dut jamais être remarquable, puisque seuls les parkinsonias
y poussent encore. Cependant l'île parait avoir été habitée depuis longtemps
dans sa partie Nord où se trouve un petit village d'une vingtaine de cases, près
de l'endroit où les Portugais bâtirent un fort en 1444.
L'île, de forme ovale, a sept kilomètres de long sur quatre kilomètres de large,
ce qui donne une quinzaine de kilomètres de tour et nous met très loin des cinq
stades d'Hannon (Revue maritime, 1861).
LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 52 1

l'Oued Draa et le Sénégal que deux baies abritant des îles, la baie
d 'Arguin et la baie du Rio de Oro 1.

Ici, nous avons affaire à deux traductions différentes du


paragraphe VIII. Mer et Gsell parlent de deux jours le long du désert
et c'est le chiffre adopté par M. Carcopino, alors que Mueller
admet une durée de douze jours (que j'ai adoptée aussi puisque
je suis la traduction de Mueller par Cazenave). En fait, les deux
chiffres peuvent tous les deux être admis, suivant qu'on les
applique aux seules côtes désertiques, et c'est deux jours, ou bien
qu'il s'agisse de tout le voyage du fleuve Lixus à Cerné et nous
retombons sur douze jours, le chiffre même de Scylax des
Colonnes à Cerné.
Nous reproduirons ici les termes même dont se sert le
commandant Demerliac, qui m'a finalement convaincu de la nécessité
d'abandonner la thèse de M. Carcopino, primitivement adoptée :
Hannon suit la côte de Mauritanie à distance de sécurité (il n'y
a aucun intérêt à la serrer, elle est dangereuse et sans amers) et fait
route au S.W. jusqu'à trouver les bancs reconnaissables au
changement de couleur de l'eau (vu du nord, en effet le cap Blanc est peu
visible). Il fait alors route à l'est, en longeant la partie nord du banc
d' Arguin, et vient atterrir sur le cap Blanc. Il fait ensuite route au
S.E. sur le cap Sainte-Anne, traversant la baie du Lévrier et embou-
que le chenal d' Arguin, qui l'amène tout droit au fond de la baie
d' Arguin, à l'île d: Arguin où le mouillage est sûr et où l'absence de
houle permet d'échouer les bateaux.

Le commandant Demerliac continue son argumentation contre


Hern et pour Arguin en décrivant Hern comme un banc de sable
qui n'a certainement jamais été habité. Il discute les dimensions
de Cerné et émet l'hypothèse que les cinq stades d' Hannon
s'appliquaient au village et non à l'île. Enfin il rappelle certains
avantages naturels propres à Arguin : salines naturelles, région
des plus poissonnneuses, présence de phoques à capuchon et de
cétacés et surtout aboutissement de la route très ancienne des
caravaniers de l'or, de la gomme, des plumes d'autruche et de
l'ivoire. Et, pour conclure la défense de son point de vue par un
argument massif, il rappelle les luttes autour de ce point qui
mirent aux prises les Portugais, les Hollandais, les Anglais et les
Français au cours des XVIIe et xvme siècles (voir la Revue
maritime et coloniale de 1861, article de Fulcrand, capitaine du génie,
porté sur les lieux par l'aviso Étoile).
Mais il reste, malgré tout, une donnée du Périple à laquelle
il faut répondre, et c'est le périmètre de l'île, évalué par Hannon
à cinq stades, soit, grosso modo, un kilomètre, mais à deux mille
1. Carcopino, p. 120.
522 LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

pas par Cornélius Népos. En prenant le pas géométrique de


cinq pieds cela donne trois kilomètres deux cent quarante, ce
qui nous met encore très loin des quinze kilomètres de tour de
l'île d'Arguin. Nous pouvons admettre, avec le commandant
Demerliac, une erreur de traduction qui ait fait appliquer à
l'île le périmètre indiqué pour le village.
Le dernier argument invoqué par M. Carcopino en faveur de
Cerné au fond du Rio de Oro est la désignation actuelle de cette
île ; mais il ne nous cache pas que...
... l'île de Rio de Oro n'a fait son apparition sur nos cartes marines
qu'en 1460, dessinée sans aucune légende jusqu'en 1753, sortie de
l'anonymat peu après, exactement soixante et un ans avant les levés
de 1821 et dénommée Hern par le capitaine Glass 1. [M. Carcopino
ajoute :] Le problème n'est pas élucidé pour autant et nous n'avons
le choix qu'entre deux explications : ou Glass l'a extraite de sa
bibliothèque ou il l'a reçue des indigènes avec lesquels son voyage
l'avait mis en contact 2.
Plus loin , il conclut :
L'island Hern du capitaine George Glass ne serait-elle qu'une
déformation de l'Ile aux hérons des cartes françaises, qu'à son retour
en Angleterre, après 1760, le voyageur a pu compulser aisément ?
Là , notre érudit contradicteur, mal assuré de sa dernière trouvaille,
revient à son hypothèse primitive : Une possibilité demeure qu'il
(Glass) l'ait recueillie sur place, et que ce nom déconcertant de
Hern... se rattache au corps même d'une histoire défunte depuis
vingt-quatre siècles 3.
Cette similitude de noms semble donc ne rien prouver.
Toutefois, avant d'accompagner plus loin Hannon, nous devons encore
rapporter le dernier argument de M. Carcopino, qui cite un
auteur espagnol, vantant les avantages de cette position et les
raisons de leur occupation par les Espagnols.
Ecoutons plutôt M. Enrique d'Almonte les analyser un à un :
l'élection du Rio de Oro comme centre primordial de l'action
espagnole sur la zone cotière du Sahara n'est due ni au hasard ni au
caprice, mais bien à la convergence de raisons scientifiquement
fondées : situation géographique centrale par rapport à une zone
océanique dont la faune ichthyologique est d'une richesse
extraordinaire ; sécurité de l'ancrage à l'intérieur de la baie ; relative facilité
d'accès à un ancrage immédiat près de la pointe Durnford ;
possibilité de pêche ininterrompue à cause de la siccité de l'air durant les
heures ensoleillées, du vent constant et de la température modérée ;
(six puits d'eau douce disséminés sur son pourtour) et enfin salubrité
d'un climat qui facilite une adaptation rapide des Européens.
L'alizé tempère les ardeurs du soleil saharien au point que la
température moyenne d'été y est seulement de 200, moins chaud qu'à
Chypre.
1. Carcopino, p. 133. — 2. Carcopino, p. 136. -— 3. Carcopino, p. 129.
LEP ERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 523

Malgré le tableau idylique tracé par M. Enrique d'Almonte,


qui, d'ailleurs s'applique plus à la pointe Durnford qu'à l'île Hern,
nous ne ferons pas relâcher Hannon dans le Rio de Oro, où le
mouillage est médiocre, nous lui ferons faire cent cinquante
milles de plus, ce qui le conduira dans la baie d'Arguin où il
trouvera un ancrage satisfaisant sous l'île du même nom, après
avoir évité les dangers réels des bancs d'Arguin, grâce à un
service de timonerie que nous devons admirer (vraisemblablement
un veilleur dans un nid de pie). Quant aux raisons qui ont incité
les Espagnols à développer le Rio de Oro, il nous suffit de
constater qu'ils n'avaient pas le choix pour trouver un autre
débouché sur la mer de leurs territoires africains.
IX. — De là, après avoir navigué à V embouchure d'un grand fleuve
appelé Chrétès, nous entrâmes dans un lac où se trouvaient trois îles
plus grandes que Cerné. Nous les dépassâmes et après une journée de
navigation nous atteignîmes l'extrémité du lac, dominé par de hautes
montagnes habitées par des hommes sauvages, couverts de peaux de bêtes
féroces, qui, à notre approche, nous jetèrent des pierres et nous
empêchèrent de débarquer.
X. — En continuant notre navigation, nous atteignîmes un autre
fleuve très grand et très large, fourmillant de crocodiles et
d'hippopotames. De là, nous revînmes sur nos pas et nous regagnâmes Cerné.
Le commandant Mer nous fait, à propos du paragraphe IX,
une description imaginée dans les bons usages des marines de
tous ies temps :
L'amiral, après avoir laissé à Cerné la plus grande partie de sa
flotte, avec ordre, sans doute, de calfater les ponts, de réparer les
voiles, de goudronner le gréement, de faire de l'eau et de se procurer
au moyen d'échanges avec les habitants, le plus de vivres possible,
part avec quelques navires, pour effectuer une reconnaissance \
La plupart des commentateurs opinent, en effet, pour un
détachement limité de la flotte, participant à cette reconnaissance,
et tombent généralement d'accord pour assimiler le Chréstès
au Sénégal. Seul, le commandant Mer, prisonnier de son système
Cerné = Gorée, est obligé de situer ce fleuve au sud de Gorée
et opte pour la Gambie. J. Carcopino nous dit, à ce sujet :
Suivant le Périple d'Hannon, nous voyons l'amiral carthaginois,
qui était parti de Cerné, s'engager d'abord dans la coulée
septentrionale du Sénégal, le marigot des Maringouins, lequel forme
embouchure sur l'Océan à l'époque des hautes eaux, la remonter
jusqu'à un lac qui renfermait trois îles plus grandes que Cerné et
dont le fond, à un jour de navigation de la dernière d'entre elles,
était dominé par de très grandes hauteurs ; c'est-à-dire, à ce qu'il
semble, et comme l'avait déjà vu Vivien de Saint-Martin, le lac de
Guier, qui contient plusieurs îles et que d'importantes collines
i. Mer, p. 40.
524 LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

bornent et surplombent à l'Est. Après quoi, Hannon retourne sur


ses pas, vogue vers le sud et pénètre dans un autre fleuve, c'est-à-dire
dans la coulée du Sénégal qui est le bras de Saint-Louis *.
Malheureusement le texte du Périple ne donne pas la distance
ou le temps de cette reconnaissance. Il semble que la rivière
Saint- Jean, à laquelle s'arrête Mueller, ne corresponde pas à l'idée
de grand fleuve que suppose le Chrétès. Par contre, le second
fleuve est désigné comme étant le Sénégal aussi bien par M.
Carcopino que par Mueller, Bougainville, Heeren et Mannert.
D'après Mueller :
L'hippopotame ne peut vivre que dans des eaux très profondes.
Or, à l'époque de Léon l'Africain, c'est-à-dire au xvie siècle, tous
les fleuves de la Mauritanie étaient guéables en été et l'hippopotame
ne pouvait y séjourner 1.
Mais rien n'empêche d'opter pour le Sénégal et la Gambie,
qui sont tous deux de grands fleuves peuplés d'hippopotames
et de crocodiles. Saint-Louis n'est qu'à 160 milles de Bathurst,
à l'embouchure de la Gambie. Cela n'aurait allongé la
reconnaissance que de cinq à six jours; faute de précisions sur la durée
de l'absence, nous en sommes réduits aux hypothèses.
XI. — De là, nous navigantes pendant douze jours du côté du sud,
en longeant une côte habitée par des Éthiopiens , qui prirent la fuite à
notre vue. Les Lixites qui étaient avec nous ne comprenaient pas
leur langage.
XII. — Le dernier jour, nous débarquâmes au pied de hautes
montagnes boisées. Les arbres étaient d'essences diverses et leur bois était
odoriférant.
XIII. — Nous côtoyâmes ces montagnes pendant deux jours et
nous atteignîmes un golfe immense dont les deux côtés étaient en plaine.
Pendant la nuit, nous aperçûmes des feux brillant par intervalles avec
plus ou moins d'intensité.
Le commandant Mer nous précise :
Excepté les environs de Sierra-Leone, la cap Mesurât et le cap
des Palmes, qui ont une certaine élévation, toutes les terres qui
suivent, le long de la côte de Guinée, sont basses et d'une parfaite
régularité 2.
Et, en parlant du cap des Palmes, il ajoute que les collines
qui l'entourent sont assez élevées « pour qu'on puisse leur
appliquer le nom de montagnes ».
1. Carcopino, page 105. Le commandant Demerliac fait aussi remarquer
très justement — et il rejoint ainsi les conclusions de M. Carcopino — qu'Hannon
doit logiquement chercher à atteindre le pays de Bambouk, près de Kayes, d'où
les Maures tirent l'or. Il descend donc vers le sud jusqu'à rencontrer lecourant
boueux du Sénégal, qui est visible à grande distance. Il pénètre dans la branche
septentrionale de ce fleuve et fait demi-tour, arrêté par un courant violent qui
peut atteindre trois nœuds aux hautes eaux de la saison d'été.
1. Cazenave, Périple d' Hannon, p. 9. ■ — 2. Mer, p. 43.
LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 525

En nous basant sur cette appréciation d'un marin qui a


navigué par là, et, compte tenu du paragraphe XIII, qui annonce
sans aucun doute le golfe du Bénin, nous devons admettre que
l'amiral a su profiter de la reconnaissance qu'il avait faite
antérieurement jusqu'au cap Vert, pour naviguer nuit et jour, le
long de cette côte qu'il a déjà parcourue deux fois. Ceci posé,
une navigation normale de vingt- quatre heures donne un
parcours de 90 à 100 milles, à raison de 3,5 à 4 nœuds, les alizés du
nord-est soufflant dans le sens de la marche de la flotte. Mais,
à cette vitesse propre, il faut ajouter 1 nœud à 1 nœud 5 pour
le courant des Canaries. La flottille aura donc fait, en quatre
jours, environ 120 x 4 = 480 milles. Elle aura ainsi dépassé
le cap Vert, qui est à 400 milles de la baie d'Arguin et il lui
restera à faire 780 milles pour atteindre le cap des Palmes, voyage
effectué en huit jours à raison d'une centaine de milles par jour.
Arrivé à cette partie Est-Ouest de l'Afrique qui forme la côte
Nord du golfe de Guinée, l'amiral découvre, tout le long de la
côte, une barre infranchissable qui l'oblige à renoncer aux escales
nocturnes, si tant est qu'il ait pu les pratiquer antérieurement
et à continuer sa navigation « nycthémère » (ainsi que les Grecs
appelaient la navigation de vingt-quatre heures). Si l'on tient
compte du courant portant de un à deux nœuds, cela nous fait
marcher la flottille d'Hannon à une vitesse de 2,8 à 3 nœuds, ce
qui est très raisonnable.
Du cap des Palmes au cap des Trois-pointes, il y a 300 milles,
ce qui paraîtrait beaucoup pour les deux jours de navigation
annoncés dans le paragraphe XIII. Mais le texte même de ce
paragraphe laisse entendre que c'est de la mer que l'escadre
aperçoit les feux de la terre. D'autre part, les Instructions nautiques
précisent que le courant de Guinée, portant à l'est vers le golfe
de Biafra, a sa plus grande vitesse entre le cap des Palmes et le
cap des Trois-pointes, où elle peut atteindre trois nœuds en été.
Nous avons toujours supposé que c'était à cette époque qu'il
fallait placer ce voyage. Nous avons donc, pour une navigation
de quarante-huit heures, une première distance franchie grâce
au courant qui est de 48 x 3 = 144 milles, après quoi il ne reste
plus que 156 milles facilement parcourus à la vitesse de 3,3 nœuds.
Mais avant de poursuivre, arrêtons-nous encore aux descriptions
nuancées de l'amiral. Les côtes du Sénégal, de Guinée, de Sierra-
Leone et de Libéria sont habitées par des Nègres, qui ne
comprenaient pas le parler berbéro-phénicien des Lixites. Quant aux
odeurs balsamiques signalées par l'amiral, le commandant Mer
déclare :
II n'est pas un seul marin ayant navigué dans ces parages qui
n'ait remarqué, comme Hannon, cette senteur aromatique par-
526 LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

ticulière dont on est affecté souvent jusqu'à des distances assez


éloignées de la côte et que les matelots caractérisent en disant :
« Ca sent la terre, » *.
L'escale du paragraphe XII, que nous avons placée au cap des
Palmes, Mueller la situe au cap Vert. Quant à Gsell, il s'en réfère
à Arrien et le cite comme suit :
Hannon l'Africain, étant parti de Carthage et ayant franchi les
colonnes d'Hercule, navigua sur la mer Extérieure, en ayant à gauche
la terre de Libye et jusqu'au moment où il navigua vers le soleil
levant, pendant trente-cinq jours en tout. Mais lorsqu'il tourna vers
le midi, il rencontra de nombreux obstacles, manque d'eau, chaleurs
torrides, ruisseaux de flammes débouchant sur la mer 2.
Plus loin, Gsell calcule les jours de voyage de la façon suivante :
« Vingt-quatre jours pour atteindre le cap Vert, onze jours pour
aller du cap Vert au cap des Palmes » 3.
Les feux que signale le paragraphe XIII correspondent bien
aux mœurs des peuplades indigènes de ces régions, où la grande,
chaleur réduit l'activité diurne et réserve pour la nuit les fêtes
et lam-lams. Et enfin « le golfe immense bordé de plaines »
répond bien, d'après le commandant Mer, à la partie du golfe
de Guinée qui vient après le cap des Palmes.
XIV. — Nous fîmes de Veau et, après avoir côtoyé cette région
pendant cinq jours, nous entrâmes dans un grand golfe que les
interprètes nous dirent s'appeler la Corne du couchant. Dans ce golfe était
une île spacieuse : dans cette île un lac salé renfermant une autre île.
Nous y débarquâmes et pendant le jour nous n'y vîmes que des forêts ,
mais pendant la nuit nous aperçûmes de grands feux et nous entendîmes
un grand bruit de trompettes et de cymbales où se mêlaient de grandes
clameurs. Alors la frayeur nous gagna et les prêtres nous conseillèrent
d'abandonner l'île.
l^z barre formidable qui règne tout le long de cette côte, et
qui justifie encore les nuits passées à la mer, fait comprendre
la notation de l'amiral, en ce qui concerne l'eau que l'on put
faire sur cette côte, événement signalé par suite de la difficulté
que présentent les approches de la côte de Guinée. Le
commandant Mer nous dit à ce sujet :
11 n'y a, dans toute l'étendue de cette côte que trois ou quatre
points où l'on puisse communiquer avec la terre. Ce fut
vraisemblablement au cap des Trois-pointes, où les Anglais ont leur
établissement de Dixcowes 4.
Les interprètes lixites, sans être, à proprement parler des
pilotes, connaissaient déjà certainement la région, le long de
laquelle ils avaient dû caboter et ils pouvaient appeler par leur
nom les points remarquables que l'on rencontrait. Les cinq jours
1. Mer, p. 43.1. — 2 Gsell, Histoire de l'Afrique du Nord. — 3. Gsell, p. 504.
LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 527

de navigation annoncés dans le Périple nous mettent au fond


du golfe du Bénin, à raison de 20 lieuesmarines par jour, mais :
La relation semble indiquer que la flotte est arrivée jusqu'au fond
du golfe, à l'embouchure du fleuve Bénin, car le mot que les Grecs
ont traduit par Corne a véritablement le sens de « grande ouverture »,
semblable aux bras d'un fleuve et pas du tout celui de cap ou
promontoire 1.
La partie de côte arrondie, située entre le fleuve Bénin et le vieux
Calebar, n'est autre chose que l'immense delta du Niger, que les
marins appellent vulgairement « les sept rivières » 2.
La Corne du couchant serait donc ou bien le golfe du Bénin
proprement dit ou bien l'embouchure du Bénin, alors que la
bouche orientale, dite Calabar, serait la Corne du midi, à moins
que l'on n'appelle ainsi le golfe de Biafra :
Hannon est sans doute entré dans le fleuve Bénin, et la grande
île dont il parle est l'une de celles formées par les nombreux canaux
et ramifications du fleuve. Il se trouve, en effet dans cette île un lac
d'eau salée, ce que l'on peut constater encore aujourd'hui 3.
Le tamtam nocturne qui a tellement effrayé les Carthaginois
est de monnaie courante en Afrique, mais :
La particularité des devins qui ordonnent à la flotte de quitter
promptement cett île nous fait connaître qu'il y avait à bord, outre
l'amiral et ses capitaines, des devins ou ministres de la religion
jouissant d'une grande autorité, puisque l'amiral obtempère
immédiatement à leur injonction *.
XV. — Aussi, naviguant à toutes voiles, nous longeâmes une côte
brûlée exhalant les plus doux parfums, d'où des torrents de feu roulaient
vers la mer. La terre était inabordable à cause de la chaleur.
Nous sommes obligés, une fois de plus, de recourir à
l'expérience vécue du commandant Mer pour expliquer ce passage
assez obscur ainsi que le paragraphe suivant :

II est bien certain pour moi que si ces passages sont


incompréhensibles, c'est que le traducteur grec n'a pas su rendre d'une façon
suffisamment exacte le sens de certains mots carthaginois dont il
m'est, je crois facile de donner l'explication véritable. Je n'essayerais
pas de le faire si je ne m'étais trouvé plusieurs fois, à la même époque,
c'est-à-dire vers la fin de juillet, dans les parages dont parle Hannon.
Constatons d'abord que, depuis son départ de Carthage, il n'a pas
essayé une seule fois de faire entrer dans son récit la moindre
circonstance merveilleuse. Il raconte brièvement et simplement ce qu'il
a vu, ce qu'il a fait, et ne songe nullement à embellir sa relation par
des fables. A priori, il n'est guère probable qu'il invente tout à coup
l'existence de ces torrents de feu pour frapper l'imagination du lec-

1. Mer, p. 46. — 2. Mer, p. 47. — 3. Mer, p. 47. — 4. Mer, p. 48.


528 LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

teur. Si cette idée l'avait tant soit peu poursuivie, nous aurions eu
déjà d'autres détails du même genre.
Du reste, tout s'explique aisément pour qui a fréquenté ces lieux
comme l'amiral. Dans les mois de juin, juillet et août, la chaleur est
excessive dans le fond du golfe de Guinée, et les orages y sont, pour
ainsi dire, à l'état permanent. Ces orages, presque toujours
accompagnés de phénomènes électriques effrayants, ont reçu des
Portugais le nom de « tornades ». Tant que le nuage de la tornade ne
s'est pas beaucoup élevé au-dessus de l'horizon, c'est-à-dire au-
dessus de la côte, les éclairs semblent partir de la côte elle-même et
s'écouler dans la mer comme un ruisseau de feu. L'illusion est
complète, et c'est ce qui explique la phrase dont se sert Hannon pour
décrire le spectacle qu'il avait sous les yeux 2.
XVI. — Pris de frayeur à nouveau, nous abandonnâmes ces lieux
en toute hâte. Après quatre jours de navigation, nous aperçûmes, pendant
la nuit, une terre couverte de flammes. Au milieu s1 élevait une colonne
de feu plus forte que les autres et si élevée qu'elle semblait toucher aux
deux. Au jour nous vîmes en cet endroit, un mont très élevé appelé
Theon ochema, le char des dieux.
XVII. — Après avoir côtoyé pendant trois jours ces côtes de feu,
nous parvînmes dans un golfe nommé la Corne du sud.
Le commandant Mer continue :
L'atmosphère est alors chargée d'une telle quantité d'électricité
que c'est un roulement continuel et assourdissant du tonnerre et
que les éclairs sillonnent le ciel dans toute les parties de l'horizon.
La nuit, les éclairs sont si bi'illants, si multipliés, ils ont une telle
intensité qu'ils produisent sur les yeux un véritable éblouissement.
Tel est simplement le phénomène dont veut parler Hannon. Son
expression est juste et véridique : La côte est embrasée, et des torrents
de feu s'écoulent dans la mer. La fable n'a aucun rôle à jouer ici.
La réalité positive du phénomène vient, au contraire, démontrer
une fois de plus que nous sommes bien dans les lieux traversés par
le célèbre Carthaginois.... Par « sol tellement brûlant que les pieds
ne pouvaient en supporter la chaleur », Hannon veut évidemment
parler, non du sable du rivage, où il n'est pas descendu, mais bien
des ponts de ses bâtiments ; c'est en effet ce qui a lieu à bord de
tous les navires, dans ces parages si voisins de l'Equateur ; les ponts
sont tellement brûlants que l'on est obligé de les arroser
fréquemment, autrement les maleluls, qui ont l'habitude de marcher pieds-
nus, ne pourraient en supporter le contact 3.
Nous avions laissé la flotte au moment où elle quittait
précipitamment l'île formée par le delta du Niger, et le paragraphe XVI
nous transporte, après quatre jours de navigation, près d'une
haute montagne crachant du feu. De la branche occidentale du
Niger jusqu'au mont Cameroun, il y a précisément 350 milles
qui correspondent bien aux quatre journées entières passées à la

1. Mer, p. 49. — 2. Mer, p. 50. — 3. Mer, p. 51.


LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 529

mer. Cette indication très nette élimine d'office la localisation


au mont JCakoulima que certains ont voulu faire, cette montagne
ayant 880 mètres et n'ayant jamais fait de manifestation
volcanique, alors que le mont Cameroun culmine à 4 197 mètres et a
eu des éruptions encore en 1909 et en 1930 :
Depuis le cap des Palmes jusqu'au point où nous supposons
rendue la flotte carthaginoise, c'est-à-dire dans toute l'étendue du
golfe de Guinée, la côte est basse, plate et uniforme... Au fond du
golfe de Biafra, s'élève brusquement dans toute sa magnificence
l'une des belles montagnes du globe, le pic de Camaraos, que l'on
aperçoit facilement à plus de quarante lieues de distance x.
Cette haute montagne, baptisée par Hannon «Theon ochema »
(char des dieux), a conservé son nom puisque les indigènes l'appellent
Mongo-ma-Lobah, ce qui signifie « montagne des dieux ». Ce nom
pompeux ne saurait s'appliquer à aucune des autres parties de la
côte parcourue depuis le départ de Cerné, pas même aux montagnes
de Sierra-Leone, qui ne sont que des collines médiocres.
D'autre part, son ancien caractère volcanique est prouvé par
« un sillon de lave de plusieurs lieues de largeur » 2.
De son coté, Gsell admet que le Char des dieux soit le volcan
du Cameroun, et il ajoute :
Dès lors, le littoral embrasé et odoriférant correspondrait à une
très longue étendue de côtes, d'ailleurs basses et monotones. Quant
à la Corne du sud, elle devrait être cherchée entre le fond du golfe
de Guinée et le cap Lopez, à la baie de Corisco ou à l'estuaire du
Gabon 3.
C'est évidemment le point jjnormal où nous porteraient les
trois jours de 24 heures passés en mer que semble signaler le
paragraphe XVII, la baie de Corisco notamment se trouvant à
260 milles du mont Cameroun. Il y a lieu toutefois de tenir
compte du paragraphe suivant :
XVIII. — Au fond du golfe était une île semblable à celle dont il a
été parlé plus haut, car elle contenait un lac au milieu duquel s'élevait
une autre île peuplée d'hommes sauvages. Les femmes, dont le corps
était hideux, étaient plus nombreuses que les hommes. Les Lixites les
appelaient Gorilles.
Nous poursuivîmes les hommes, mais nous ne pûmes en prendre un
seul, car ils s' enfuyaient en franchissant des précipices et en nous jetant
des pierres. Nous capturâmes trois femmes qui ne voulaient pas nous
suivre et qui mordaient et égratignaient leurs conducteurs. Nous les
tuâmes et nous les écorchâmes pour apporter leurs peaux à Carthage.
Et nous terminâmes notre navigation parce que les vivres nous firent
défaut.
Le Périple, du moins le texte qui nous est parvenu, ne donne
aucune indication de direction pour la fin du voyage, depuis les
montagnes boisées, doublées en deux jours. Il ne marque pas non
1. Mer, p. 52. — 2. Mer, p. 151. — 3. Gsell, p. 501.
530 LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

plus le temps qu'Hannon mit à longer la contrée embrasée, pleine


de parfums ; il semble bien, en effet, que les quatre journées
mentionnées au paragraphe XVI se rapportent à vin parcours effectué au-
delà de cette contrée. Peut-être y a-t-il une lacune entre les
paragraphes XV et XVI K
Les trois derniers paragraphes du Périple appellent les plus
expresses réserves, soit, comme le veut l'indulgent Gsell qu'il
y ait des parties omises, soit, aussi bien, en gardant la méfiance
du sévère Carcopino, que l'indécision et le brouillage aient été
faits volontairement par les Carthaginois. Quoi qu'il en soit, nous
sommes obligés de nous rabattre sur l'explication du
commandant Mer, qui analyse comme suit le paragraphe XVII :
La première partie de la phrase indique que l'orage a persisté
pendant trois jours ; la seconde partie est plus importante, et nous
fait retrouver nettement dans cette baie ou Corne du midi
l'embouchure du Calebar, qui est le bras le plus méridional du delta du
Niger 2.
Que la tornade ait retardé la marche de la flotte, c'est assez
naturel ; mais de là à ne lui faire faire en trois journées complètes
de mer qu'une traversée de cent soixante milles, cela me semble
un peu exagéré et j'aimerais mieux faire aller nos navigateurs
jusqu'au fond du golfe de Biafra où se trouve précisément la
grande embouchure de la rivière de Douala, le Wouri. C'est là,
à mon humble avis, que doit être située la Corne du midi.
Quant à l'île, elle doit, d'après le Périple, être au fond d'un
golfe et dans le voisinage du « Char des dieux » :
Or il n'y a dans toute l'étendue de la côte occidentale d'Afrique
que l'île de Fernando-Po qui réunisse ces deux conditions. Située
au fond du golfe de Biafra, sa distance du continent n'est que de
dix lieues et elle se trouve juste en face du pic de Camaraos. Elle
apparaît entièrement couverte de forêts, depuis le rivage jusqu'à
son sommet central, également fort élevé 3.
Cette île répond bien à la description d'Hannon et comprend
effectivement un lac, comme l'île du paragraphe XIV (mais un
lac d'eau douce et non pas d'eau salée), contenant lui-même une
autre île habitée par des sauvages. Qu'étaient exactement ces
sauvages ? Là encore, je me range à l'avis, basé sur des
souvenirs visuels du commandant Mer :
Ces sauvages étaient, tout simplement, des singes de la plus grande
espèce, des chimpanzés, animaux que l'on trouve encore aujourd'hui
dans cette île et auxquels les interprètes donnèrent le nom de gorilles.
Du reste, il n'existe pas dans toute l'étendue de l'Afrique, une seule
peuplade dont les femmes aient le corps velu 4.

i. Gsell, p. 49g. — 2. Mer, p. 53. — 3. Mer, p. 53.


4. Mer, p. 54.
9
1
I

Gibraltar

C«uta
TINGA(Tanger)
Arambys

AKRA-(RUSIBUS) (Mazagan)

TE1CHOS {Sait)

CAP BL/ANG
et
BAIE d'ARGUlN

Port Etienne
ai* duRno*

X Nau/rag« d« la
Banc d 'Arguin

19°WParl*
LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 53 1

Et notre auteur ajoute plus loin :


Cet épisode des gorilles démontre avec la plus grande évidence,
que la navigation d'Hannon s'est étendue jusqu'au fond du golfe de
Guinée, là où il est seulement possible de rencontrer ces grands
singes et où l'on peut encore en trouver aujourd'hui 1.
Il est bon d'ajouter que les peaux de ces femelles (femmes ou
singes) figurèrent dans le temple de Cronos à Carthage, jusqu'à
la destruction de la ville, en 146 avant J.-C.
Nous voilà arrivés au bout de ce long périple, au cours duquel
nous avons suivi ces hardis navigateurs depuis Carthage jusqu'au
fond du golfe de Biafra. Si nous faisons état des étapes
supplémentaires à partir du cap Cantin et de Cerné, Hannon, arrivé
à Fernando-Po, a parcouru quelques sept à huit milles nautiques.
Voici, en fait, comment nous pouvons reconstituer le voyage
d'Hannon :
La flotte part de Carthage le 5 avril, avec six mois de vivres, puis :
De Carthage à Gadès 20 jours
Entrée dans l'océan le Ier mai
Gadès Thymateria 2 jours
Débarquement du matériel 4 »
Saffi Cap Soloeis (autel de Poséidon) 6 »
Navigation jusqu'au Lixus et ravitaillement des quatre
autres villes 16 »
Séjour Lixus 15 «
Lixus Cerné (Arguin) 12 »
Séjour Cerné, débarquement du matériel 4 »
Reconnaissance Sénégal 15 »
Séjour Cerné au retour 3 »
Navigation jusqu'au cap des Palmes 12 »
Navigation jusqu'au cap des Trois-pointes 2 »
Séjour à l'aiguade 4 »
Navigation jusqu'à la Corne du couchant 5 »
Séjour dans l'île Bénin 2 »
Navigation jusqu'à l'île des Gorilles 4 »
Soit au total 126 jours ou environ quatre mois.
Arrivée vers la mi-août à Fernando-Po, la flotte semble, pour
la plupart des commentateurs, avoir surmonté toutes les
difficultés ; et le plus grand nombre abandonne Hannon à son
malheureux sort, dès que la pénurie de vivres l'oblige à rentrer.
L'amiral ne nous donne d'ailleurs aucun détail sur son voyage
de retour. Et cependant, c'est encore là un bel exploit, compte
tenu du gréement rudimentaire des navires de cette époque,
en raison même des éléments marins qui avaient facilité le voyage
d'aller. Nous avons, en effet, constamment le courant contraire
et même, à partir du cap Mesurât, l'alizé du nord-est, qui nous
souffle dans le nez, oblige à tirer des bordées. Et nous trouvons
1. Mer, p. 56.
Lettres d'Humanité 18
532 LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

là le meilleur argument des partisans du voyage court que, pour


notre compte, nous n'avons pas voulu admettre :
Après s'être ravitaillé en eau et en bois dans la baie de Clarence
(Fernando-Po) qui offre plusieurs belles aiguades et de belles forêts,
la flotte, prenant ensuite la mer, bâbord amures, sera sortie assez
facilement du golfe de Guinée, en mettant à profit les brises
variables qui régnent à cette époque de l'année et même en se servant
des rames pendant les calmes. Elle aura ensuite remonté vers le
nord jusqu'à la latitude de Sierra-Leone \
Jusque là, nous étions dans la région des calmes et des brises
variables qui sont le plus souvent de S.W. ou S.S.W. Mais nous
retrouvons maintenant les alizés du Nord-Est, qui vont forcer
l'amiral à « louvoyer » jusqu'à Cerné, puisque nous admettrons
qu'avant de quitter la Libye occidentale l'amiral aura visité
vraisemblablement quelques colonies et certainement au moins
Cerné, où il a laissé une partie de sa flotte.
Les gens de mer diffèrent d'avis sur la question de la
navigation au plus près chez les Anciens. Alors que le commandant
Mer est très affirmatif, Sagazan 2 et Guilleux 3 émettent des
doutes sur ces possibilités. Ce dernier cite Jal avec quelques
restrictions et ajoute : « La question reste controversée de savoir
si les Anciens louvoyaient ou non. »
Des navires à voiles latines ( ?) comme ceux des Carthaginois
étaient très propres à naviguer au plus près du vent et devaient, en
louvoyant, gagner au minimum quinze lieues en vingt-quatre heures,
et atteindre en trente ou trente cinq jours au plus le détroit des
Colonnes d'Hercule. Après avoir dépassé la latitude des Canaries,
l'escadre pouvait même rencontrer des brises favorables, permettant
de faire route directe 4.
De son côté, Jal, dans son Virgilius nauticus, prend carrément
position en disant :
Les Anciens pratiquaient la navigation près du vent, et non pas
seulement grand largue et vent arrière, selon les opinions
généralement reçues 5. [Il ajoute plus loin : ] Le vent, qui était sud, s'est
établi dans les parties nord, mais il est maniable et on en profitera
en le prenant successivement à gauche et à droite, en louvoyant, en
courant des bordées tantôt à terre tantôt au large. 6. [Plus loin enfin:]
La traversée d'Œnos à Dclos s'explique à merveille malgré l'Auster
(vent du Sud), quand on tient compte de ce fait bien certain que les
Anciens savaient tenir le vent {obliquare sinus, tendere contra ven-
tum) et louvoyer (solvere sinus nune dextros, nune sinistros) 7.
Virgile écrivait son Enéide au premier siècle avant J.-C. et il
parlait de navigations du XIIe siècle avant J.-C. Jal, en analysant
VÉnéide et les Géorgiques est en admiration devant la science
i. Mer, p. 57. — 2. Sagazan, Revue maritime, 1936. — 3. Guilleux,
Navires et marins, p. 75. — 4. Mhh, p. 58. — 5. Jal, Virgilius nauticus, p. 332. —
6. Jal, p. 334. — 7. Jal, p. 341.
LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 533

nautique du poète, que celui-ci a acquise sur les quais de Syracuse


ou de Rhegium, où il a longtemps séjourné. Le périple d'Hannon
se place six cents ans après le voyage légendaire d'Énée. Entre
temps, les Phéniciens avaient fait faire des progrès à la
construction des navires et à leur utilisation :
On a longtemps pensé que la voile carrée était le seul type connu
de l'Antiquité. Mais, tout récemment, l'étude d'une série de pierres
tombales oubliées dans les recoins des musées européens a montré
que les Anciens connaissaient non seulement le gréement aurique,
mais encore deux versions de ce dernier. L'une est la voile au tiers
apiquée avec chute avant très courte qui la rend si proche de la
latine qu'il y a lieu de penser que les Anciens connaissaient aussi
cette dernière, bien qu'aucun exemple n'en ait été trouvé jusqu'à
présent. L'autre est la livarde, si répandue dans les mers du Nord, que
la retrouver en Méditerranée fut une grande surprise ; elle avait
toujours été considérée comme une invention hollandaise du XVe
siècle x.
Et d'ailleurs pourquoi ne naviguerait-on pas au plus près
avec une voile carrée ?
Ces considérations purement maritimes étaient nécessaires
pour nous faire comprendre le retour d'Hannon. Nous avons
laissé celui-ci à Ferdando-Po aux environs du 10 août. En
supposant qu'il mette dix jours à se ravitailler et se radouber, il
appareille le 20 août et effectue en vingt jours la traversée de Fernan-
do-Po à Sierra- Leone, à raison de 90 milles par journée de vingt-
quatre heures. Là, Hannon doit commencer à louvoyer, en
gagnant vers le nord quarante-cinq milles par jour suivant
l'estimation du commandant Mer, rappelée plus haut. Il arrive donc
à Cerné (île d'Arguin), qui est à 800 milles de distance, au bout
d'une vingtaine de jours, soit à la fin septembre. Après une
escale de quarante-huit heures, qui permet à l'amiral de prendre
contact avec les navires qui n'avaient pas participé à la
reconnaissance du golfe de Guinée, celui-ci appareille à nouveau avec
toute sa flotte. Nous sommes alors rendus aux environs du
5 octobre, c'est à dire à l'époque où les Anciens cessaient toute
navigation. Les Colonnes d'Hercule sont encore éloignées de
1 400 milles, après quoi Hannon aura encore 1 100 milles à
parcourir pour atteindre Carthage. L'amiral se rend compte que
la saison est trop avancée pour qu'il puisse rentrer cette année
même, et il décide d'interrompre la navigation de sa flotte en la
faisant hiverner quelque part. La première et la plus au sud des
colonies puniques, Mysokara (Safi), se trouve à plus de huit cents
milles, c'est à dire à quinze ou vingt jours de Cerné. Mais, comme
le remarque le commandant Demerliac, la flotte, dans ses bor-

1. L. Casson, p. 257.
534 LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

dées de louvoyage, passe inévitablement par les Canaries, qui ne


sont qu'à dix jours de mer. L'amiral y fit certainement escale et
vraisemblablement même, étant donnée cette date du 15 octobre
qui prolongeait cette navigation bien au-delà des usages des
Anciens, il décida d'y attendre le retour du printemps.
Les Carthaginois connaissaient bien les Canaries. Et si
Hannon n'en parle pas c'est comme si la chose allait de soi, lui
permettant ces silences intéressés où il sait, sans mentir, négliger de
rapporter des événements importants. Notons, du reste, que si
cette escale des Canaries avait un grand intérêt maritime, elle
n'en avait que fort peu au point de vue commercial.
Ces îles étaient, à l'époque, habitées par les Guanches,
population d'origine berbère, avec laquelle Carthage entretenait de
bonnes relations. Il est même possible qu'elle ait eu sur place un
petit établissement. Quoi qu'il en soit, les ressources de ces îles
permettaient certainement à la flotte d'y faire une escale
prolongée, d'y trouver un ravitaillement abondant et d'y attendre la
bonne saison, en toute sécurité.
Quels furent les résultats de ce voyage, et à quelle date peut-il
être situé ?
C'est sans doute à la suite de ce voyage que commença ce
commerce muet, dont parle Hérodote, avec une nation qui venait
chercher sur le rivage les marchandises qu'on lui offrait et laissait à leur
place une quantité d'or en échange.... Le principal objet que l'on
se procure en trafiquant avec les naturels est encore aujourd'hui le
même que dans l'Antiquité, c'est à dire la poudre d'or. Hannon
était trop habile pour ne pas avoir obtenu ce renseignement lors de
sa relâche au cap des Trois-pointes, mais, en vrai Carthaginois,
il s'est bien gardé d'en parler dans son rapport et de faire connaître
au public un secret qui devait procurer de grandes richesses à sa
patrie 1.
Pour bien reconnaître quelles sont les données sûres apportées
par Hannon dans le domaine de la géographie et de la
connaissance de la planète, il est d'abord essentiel de situer ce voyage
dans le temps. Sans que la date en soit exactement connue, on
peut, d'après Pline (livre TT; 67) admettre que cet Hannon dont
nous parle l'historien était fils d'Hamilcar et que son périple
eut lieu aux alentours de l'année 470 avant J.C. soit dix ans
après la défaite d'Himère. L'expansion de Carthage en Sicile
était alors bloquée et son hégémonie en Méditerranée
occidentale durement battue en brèche, par Massilia notamment qui
cherchait à lui prendre le monopole de l'étain des Cassitérides.
Aussi, tandis qu'Hannon avait pour mission réelle d'explorer
la côte Ouest de la Libye, aussi loin que possible, en accédant

1. Mer, p. 60.
LE PERIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 535

aux sources de l'or, son frère Himilcon était chargé de visiter


les rivages européens afin d'assurer le trafic de l'étain. Mais soit
que sa relation de voyage ait été perdue, soit qu'elle n'ait pas été
jugée digne d'être affichée dans le temple de Cronos, les récits
antiques ne nous ont conservé que de vagues fragments de ce
dernier voyage, rappelé surtout dans les Ora maritima de Rufus
Avienus.
Pour comprendre le but et la portée de cette expédition, à
pareille époque, il est nécessaire de remonter assez loin dans le
temps, jusqu'aux origines de Carthage et à sa fondation
légendaire par Didon (ce qui d'après VÉnéide la mettrait antérieure
à la guerre de Troie), mais, en fait par des Sidoniens, en 814
avant J.-C. On appelait ainsi les Phéniciens orientaux dont
l'habileté...
... avait fait de Tyr et de Sidon deux centres commerciaux d'où
sortirent des générations de navigateurs et de colonisateurs qui
fondèrent l'une des plus fortes thalassocraties que l'histoire ait
connue 1.
Les Sidoniens comprirent, de bonne heure, ce que les Britanniques
surent appliquer plus tard, à savoir que, pour posséder l'empire de
la mer, il était nécessaire de constituer un peu partout des places
fortes et des relais, spécialement aux points de passage
particulièrement fréquentés. C'est en application de cette politique que les
Puniques fondèrent des comptoirs protégés par des garnisons à
Citium (Larnaka) et à Lapithos sur la côle Sud et la côte Nord de
Chypre, leur première colonie ; à Melita (Malte), à Gaulos (Gozzo),
dans l'île d'Iranin (Pantellaria), dans l'ouest de la Sicile, sur la côte
africaine, depuis Leptis Magna (Lebda) entre les deux Syrtes
jusqu'aux Colonnes d'Hercule, dans le Sud-Ouest de la Sardaigne,
dans les îles Baléares et sur la côte d'Espagne. Au seuil de
l'Atlantique, des sentinelles veillaient ; c'était Gadir (Cadix), fondée peu
après la guerre de Troie, Tingis (Tanger) et Lixus (Tschemousch)
plus au sud 2.
Mais le coup de maître fut certainement la fondation de
Carthage. Cette ville qui dominait le détroit de Sicile, appuyée sur
les colonies puniques de Gadir et de Tingis, de Sardaigne et
des Baléares, rendait les Carthaginois maîtres de toute la partie
occidentale de la mer Intérieure. De bonne heure, d'ailleurs,
Carthage devenue la citadelle avancée vers l'occident de la
civilisation phénicienne, colonisa, à son tour, à Ibiça notamment,
relais nécessaire pour gagner la côte Sud de l'Espagne, qui,
pratiquement, depuis Carthagène était phénicienne. Longtemps,
l'expression « vaisseaux de Tartessos » désigna les navires
puniques qui allaient chercher à Gadir l'argent des mines espagnoles
et aussi éventuellement l'étain des Cassitérides.
1. Lefranc, p. 78. — 2. Lefranc, p. 79-
53» LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

Vers la fin du VIe siècle, Carthage était assez forte pour


imposer à Rome un traité par lequel, après s'être engagée à respecter
les côtes italiennes, elle interdisait formellement aux Romains
de naviguer au-delà du Beau Promontoire (Ras Ali-el-Mekki) ;
en fait toute la côte libyenne de Méditerranée était « chasse
gardée ». Polybe nous a rapporté les détails minutieux du dit
traité (qui paraît être le premier en date à formuler certaines
règles du droit maritime international.). Il se terminait en effet
ainsi :
Si les Romains sont poussés par la tempête au-delà de cette limite,
il ne leur sera pas permis d'y rien acheter ni d'y rien prendre sinon
ce qui sera précisément nécessaire pour le radoubement de leurs
vaisseaux ou le culte des dieux, et ils en partiront au bout de cinq
jours.
Le début du Ve siècle marque l'apogée de la puissance de
Carthage. Mais, il y a lieu de se souvenir que l'année 480 voit
les défaites quasi simultanées de Salamine et d'Himère. Vaincus
militairement sur mer, les Carthaginois surent immédiatement
se retourner vers les colonies de Libye, dont les Grecs se
désintéressaient. Et cela, mieux que tout, explique la raison du périple
d'Hannon :
Les Phéniciens ont accompli, dans l'Antiquité, des voyages et
d'immenses découvertes. Marins aussi expérimentés, explorateurs
aussi audacieux que marchands habiles, il ne leur a manqué pour
égaler les plus grandes nations maritimes des temps modernes que
les découvertes de l'astronomie et la connaissance de la boussole *.
Les Carthaginois accomplirent donc ce voyage mémorable qui
n'a été renouvelé que dix-neuf cents ans plus tard par les navigateurs
portugais du xv(' siècle. Encore faut-il remarquer que les Portugais
employèrent vingt-huit ans entiers d'efforts opiniâtres (1434- 1462)
pour exécuter ce qu'Hannon acheva en une seule campagne 2.
Il y a lieu cependant de mettre une sourdine à l'enthousiasme
de notre grand géographe, parce qu'il semble que si les
Carthaginois firent de magnifiques explorations, ils n'en firent pas
profiter le monde civilisé de l'époque. Il est déjà assez
extraordinaire qu'Hérodote ne parie pas du voyage d'Hannon. C'est
après la paix de Cimon, vers 448 qu'Hérodote dut commencer
ses grands voyages qui lui permirent de vérifier sur place
certaines notions contenues dans ce qu'on appelait les écrits des
logographes. Pourquoi n'est-il pas allé consulter les prêtres de
Carthage comme il a poussé son enquête très approfondie auprès
des prêtres égyptiens ? Il est même curieux que Carthage soit
à peine nommée dans le récit du grand historien. Il faut même

1. Vivien de Saint-Martin, p. 31.


2. Vivien de Saint-Martin, p. 38.
LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON 537

noter qu'au-delà des Syrtes et jusqu'à l'Atlantique, il n'y a plus


que de brèves indications, souvent entachées d'erreurs grossières,
comme, par exemple la croyance « que le Nil venait de l'Ouest
et qu'il coupait la Libye par le milieu avant d'arriver au pays de
Automoles » x.
J'ai l'impression très nette que les Carthaginois, poussés
par l'esprit de lucre, gardèrent pour eux la plupart des
découvertes qu'ils firent à cette époque. Alors que les Phéniciens,
leurs ancêtres, avaient été les merveilleux propagateurs de la
civilisation égyptienne, qu'ils avaient fait connaître par le monde
l'écriture alphabétique, les Carthaginois, jaloux de leurs secrets,
se replièrent sur eux-mêmes jusqu'au moment où Rome vint les
chercher. Les deux cents ans qui séparent le voyage d'Hannon
des guerres puniques ne semblent pas avoir beaucoup servi à la
science géographique, malgré les connaissances très étendues
possédées par les Carthaginois. Mais n'en demandons pas trop.
Nous sommes en présence d'une perfomance humaine de toute
première grandeur et sachons l'admirer, sans plus, comme
l'admirait Montesquieu dans L 'esprit des lois :
C'est un beau morceau de l'Antiquité que la relation d'Hannon.
Le même homme qui a exécuté a écrit ; il ne met aucune
ostentation dans son récit. Les grands capitaines écrivent leurs actions
avec simplicité, parce qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait
que de ce qu'ils ont dit : les choses sont comme le style. Il ne donne
pas dans le merveilleux ; tout ce qu'il dit du climat, du terrain,
des mœurs, des manières des habitants se rapporte à ce qu'on voit
aujourd'hui sur cette côte d'Afrique. Il semble que c'est le journal
d'un de nos navigateurs.... Cette relation est d'autant plus précieuse
qu'elle est un monument punique, et c'est parce qu'elle est un
monument punique qu'elle a été regardée comme fabuleuse. Car les
Romains conservèrent leur haine contre les Carthaginois même
après les avoir détruits. Mais ce ne fut que la victoire qui décida
s'il fallait dire la foi punique ou la foi romaine 2.
R. SÉNAC.

BIBLIOGRAPHIE

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portulans grecs du XVe siècle.
Mueller, Le périple d'Hannon.
Trêve, Le périple d'Hannon.
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Gosselin, Recherches sur la géographie des Anciens.
Lefranc, Les grands voyages dans l'antiquité.

i. Vivien, p. 82. — 2. Montesquieu, Esprit des lois, livre XXI, ch. vin.
538 LE PÉRIPLE DU CARTHAGINOIS HANNON

Tissot, Recherches sur la géographie de la Mauritanie Tingitane.


Vivien de Saint-Martin, Histoire de la géographie.
Avienus, Ora Maritima.
Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord.
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Robion, Périples d'Afrique dans l'Antiquité.
Instructions nautiques : Afrique, côte Ouest.
Mer, Mémoire sur le périple d'Hannon.
Kerhallet, Manuel de la navigation à la côte occidentale d'Afrique.
Guilleux et Vivielle, Navires et marins.
Jal, Virgilius nauticus.
Roget, Le Maroc chez les auteurs anciens (Pseudo Scyllax).
Histoire universelle des explorations .
Cary et Warmington, Les explorateurs de l'antiquité.