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SOMMAIRE

Sociolinguistique : 03
Chapitre N°1 : introduction à la sociolinguistique
Chapitre N°2 : Naissance de la sociolinguistique :
Chapitre N°3 : Démarche et objet de la sociolinguistique
Chapitre N°4 : définitions de quelques concepts clés de la sociolinguistique
Etude des Genres 2 32
1.- Problématique du module
2.- La tragédie
Corrigé
Lexicologie et sémantique 52
A- I . La lexicologie : champ de définition
II.- Objet de la lexicologie
B- La morphologie lexicale
Sémiologie 79
A.- Théorie : qu’appelle –t-on sémiologie ?
B- Domaine d’application
C.- Terminologie indispensable
Grammaire corrective 96
1.- Statut de l’erreur
2.- La distinction erreur/faute
4.- L’inter langue
3.- Les différentes approches de l’erreur
4.- Classement des erreurs
5.- La pédagogie de l’erreur
Application
Linguistique contrastive 106
Cours 1 – introduction
Cours 2- Le bilinguisme dans le monde
Cours 3 – Bilinguisme : typologie
Bibliographie
Syntaxe 1 128
définition
Les grammaires arabes
L’évolution du concept de grammaire
Grammaire et linguistique
Application
Corrigés
Littérature française II 149
Introduction au module
La légende noire
La légende dorée
La légende romantique
La révolution française
Le romantisme
Une bataille mémorable

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LA SOCIOLINGUISTIQUE

KARYASMINE

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CHAPITRE I : INTRODUCTION A LA SOCIOLINGUISTIQUE

I-1-Limites et chevauchement avec la sociologie

On peut distinguer aujourd’hui un double mouvement, l’un qui va de la sociologie vers la


linguistique, l’autre qui va de la linguistique vers la sociologie. Tout sociologue qui mène une
recherche qui va au-delà d’un domaine limité, qui prétend donc à une vision d’ensemble de sa
discipline, fait référence à la linguistique comme savoir organisé. Cette référence peut signifier
une aide, un modèle valable analogiquement ou le moyen de trouver un fondement commun à
toutes les sciences humaines. «  La sociologie est le discours sur la société située et constituée
en type le long d’un développement historique global des sciences humaines dans lesquelles
les œuvres (art-religion) prendraient leur sens et leur place(…) Le recours à la linguistique
est le recours à un moyen (code-règles-traits) à la fois universel et typique de comprendre les
œuvres et les types de sociétés qui vont vers notre société moderne et les utopies qui y sont
possibles ».
Nombre de sociologues, sinon tous recourent à quelque chose qui a à voir avec la linguistique
sous le nom de contenu, de sémantique, de termes associés… Inversement, le linguiste va vers
la sociologie ou plus justement vers le thème »société » dans la perspective d’une vision
complète et différenciée de la langue comme état, institution, texte, style et discours. La
linguistique est à la fois et constamment historique, pédagogique, stylistique et politique parce
qu’en aucun cas la langue n’est conçue comme une opacité mais au contraire comme une
transparence analysable en multiples différences, lesquelles conduisent soit à un ensemble en
emboîtements, soit à un équilibre.
C’est donc la sociolinguistique qui peut constituer un lien complexe et offrir une articulation
des possibilités et des types de preuve que peuvent offrir ces deux disciplines, la linguistique
et la sociologie.

Les articles, les revues montrent que la langue n’est pas seulement un moyen de
communication entre les hommes, ni un moyen de s’influencer réciproquement. Elle n’est pas
uniquement porteuse d’un contenu que celui-ci soit inexprimé ou manifeste mais elle est elle-
même un contenu. Elle permet d’exprimer l’amitié ou l’animosité, elle indicateur de la
position sociale et des relations de personne à personne. Elle détermine les situations et les
sujets, les buts et les aspirations d’une classe sociale ainsi que l’important et vaste domaine de
l’interaction qui donne à chaque communauté linguistique son caractère particulier.
Chacune de ces communautés possède un certain nombre de variétés linguistiques, toutes
différentes les unes des autres selon leur fonction. Dans la plupart des cas, ces variétés
correspondent à diverses spécialisations relevant du domaine de la profession ou de l’intérêt,
par exemple, la langue des affaires, la langues de la rue, de la maison et c’est pourquoi le
vocabulaire, la prononciation et la structure de la phrase comportent des éléments qui ne

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sont généralement pas utilisés et qui parfois ne sont même pas compris par toute la
communauté linguistique. Les utilisateurs de ces variétés spécialisées ne peuvent pas
toujours les employer, ils doivent chaque fois se servir d’une variété linguistique qui
convient aux auditeurs avec lesquels ils sont en contact. De manière général, ce sont ces
passages d’une variété à l’autre qui forment l’objet de la sociolinguistique ou encore de la
sociologie du langage, science qui, entre autres, s’efforce de déterminer qui parle quelle
variété de quelle langue, quand, à propos de quoi et avec quels interlocuteurs.
La sociolinguistique essaie de décrire les caractéristiques linguistiques et fonctionnelles des
variétés du répertoire verbal, quelle que soit leur nature (qui dépend de la profession, de la
classe sociale, de la région ou de leur interaction) car les dialectes initialement régionaux
peuvent représenter des différenciations sociales et inversement. La sociolinguistique
s’efforce de faire plus encore. Elle essaie de déterminer l’influence linguistique d’une
variété sur l’autre et étudie aussi de quelle manière les changements dans le processus et
l’influence réciproque des réseaux de locuteurs peuvent modifier l’extension de leurs
répertoires verbaux.
Bref, la sociolinguistique tâche de découvrir quelles lois ou normes sociales déterminent le
comportement linguistique dans les communautés linguistiques, et s’efforce de les délimiter
et de définir ce comportement vis à vis de la langue même.
Elle essaie également de déterminer quelle valeur symbolique ont les variétés linguistiques
pour leurs usagers. Les variétés peuvent signifier l’intimité et l’égalité, d’autres
correspondent à un niveau d’éducation ou à un caractère national en raison du savoir
nécessaire à leur emploi ou à ceux qui en usent. Donc la sociolinguistique est l’étude des
caractéristiques des variétés linguistiques, des caractéristiques de leurs fonctions et des
caractéristiques de leurs locuteurs, en considérant que ces trois facteurs agissent sans cesse
l’un sur l’autre, changent et se modifient mutuellement au sein d’une communauté
linguistique.
En résumé on peut dire que la sociolinguistique a affaire à des phénomènes très variés : les
fonctions et les usages du langage dans la société, la maîtrise de la langue, l’analyse du
discours, les jugements que les communautés linguistiques portent sur leur(s) langue(s), la
planification et la standardisation linguistiques. Elle s’est donnée pour tâche de décrire les
différentes variétés qui coexistent au sein d’une communauté linguistique en les mettant en
rapport avec les structures sociales, aujourd’hui, elle englobe pratiquement tout ce qui est
étude du langage dans son contexte socioculturel.
Elle traite donc de trois types d’objets :
-La diversité ou variétés linguistiques
-la communication conçue comme échange entre deux ou plusieurs
acteurs sociaux, et comme ensemble de pratiques socialisées
-Les problèmes qui relèvent du plurilinguisme : emprunt, code
switching…

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II-2 Limites et chevauchement avec la linguistique

Principal différence avec la linguistique « générale » : celle ci décrit la langue comme un

système autonome alors que la sociolinguistique considère la langue comme une production/

un acte social.

La linguistique s’intéresse principalement à la description de systèmes, au développement dit


interne (cf. linguistique historique, comparatisme, etc.) cf. la fameuse distinction saussurienne
entre langue (produit collectif) et parole (acte individuel).
La sociolinguistique s’intéresse principalement à l’interaction entre la société (au sens large)
et les productions linguistiques : chevauchement avec la sociologie, la politologie, l’histoire,
l’anthropologie cf. études des politiques linguistiques, des rapports langues/identités, des
rapports sociaux à travers études des normes etc. Plus précisément une grande attention sera
donnée à la variation (par opposition à la règle), aux facteurs sociaux expliquant cette
variation (géographique, ethnique, sociale, etc.). La ville comme lieu de contact/variation va
devenir un lieu privilégié d’études (par opposition à dialectologie)
Ces différents approches des faits langagiers se traduisent également par des méthodologies
différentes : la description grammaticale d’une langue peut se faire à partir d’un informateur,
ou d’un corpus de textes écrits par exemple ; l’approche sociolinguistique suppose des
recueils de corpus en « situation » qui mettront en valeurs la diversité des usages en fonction
de la diversité des locuteurs.

I-3- Bref aperçu historique de la sociolinguistique générale

Avant que le terme sociolinguistique ou sociologie de la langue existe il y avait évidemment


des gens qui faisaient de la sociolinguistique « sans le savoir » cf. études dialectales, sur les
patois et donc prise en compte de la variation géographique, études sur les contacts de langues
(Schuchardt 1842-1927, Weinreich), linguistique historique avec en France des gens comme
Meillet, Marcel Cohen, etc., ou l’anthropologie linguistique comme Boas, Sapir, etc.. et bien
au delà en ce qui concerne le rapport langue/pensée (logiciens) et le rapport style/classe
sociale.
La sociolinguistique comme discipline constituée s’est élaborée dans les années 1960 aux
USA autour d’un groupe dont la plupart des membres vont devenir célèbres dans leur champ
respectif (cf. Calvet 2003) : Dell Hymes, Fishman, Gumperz, Labov, Ferguson, etc. Leur
approche peut se résumer à cette sentence célèbre « Etudier qui parle quoi, comment où et à
qui » (Fishman, 1965). Les rapports sociaux entre les individus deviennent centraux et non
plus périphériques. La sociolinguiste s’est constituée en opposition plus ou moins marquée
avec le structuralisme et bien sur avec le générativisme. Chacun de ces membres développera
un champ particulier de la sociolinguistique :
Hymes : contact de langue et créolistique / Fishman : langues des minorités et rapport
langue/identité /Gumperz « la sociolinguistique interactionelle et l’ethno-méthodologie
Labov : la sociolinguistique variationiste urbaine / Ferguson : champ large mais pour le
domaine arabe sur lequel je reviendrai : la question de la diglossie et les koines urbaines.
A partir de la fin des années soixante, la sociolinguistique devient un champ important, actif
qui a beaucoup apporté au renouvellement de nos catégories en particulier grâce au domaine
de la linguistique de contact et qui a souligné la relativité des frontières et des catégories:
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Les langues qui étaient perçues comme des systèmes autonomes vont de plus en plus être
perçues comme des systèmes poreux, fluides, variables, etc.
La sociolinguistique rappelle que les langues sont des abstractions, des catégories construites
par les linguistes/grammairiens et les acteurs sociaux et politiques qu’il s’agisse des
catégories comme langues ou dialectes ou variétés. Toutes ces catégories ne reflètent pas des
réalités inhérentes. Donc la sociolinguiste a participé du mouvement général des idées en
Sciences humaines de la deuxième partie du XXème siècle où on est passé de conceptions
essentialistes héritées du 19ème s. (cf. races, ethnies, langues) à des conceptions beaucoup plus
relativistes, contextualisées, historicisées (il n’existe pas de catégories pré-établies, ce sont les
acteurs et les chercheurs qui créent ces catégories )
Mais comme toute discipline, la sociolinguistique a eu également tendance à se fragmenter en
de multiples sous domaines avec des querelles de méthode qui ne sont pas toujours très
passionnantes. Parmi les grandes tendances actuelles:
a) d’une part tous les travaux relevant de la sociologie du langage où l’accent est surtout mis
sur les groupes sociaux, les politiques linguistiques etc. et où la description des faits
linguistiques est relativement marginale,
b) la linguistique variationiste, tendance Labov, qui reste dans une conception systémique du
langage même si considère que la variation est le moteur de l’évolution linguistique. Cette
branche s’attache principalement à l’étude des variantes sociales à l’intérieur de ces
systèmes. Domaine qui attache une grande importance aux corrélations statistiques
comme dans la sociologie et c’est pourquoi ce sont essentiellement des variantes
phonologiques qui sont étudiées car sont plus facilement comptabilisables. On peut
également placer dans cette lignes les travaux de l’école anglo-saxonne qui ont beaucoup
travaillé sur le contact dialectal en milieu urbain et les phénomènes d’accommodation
dialectal (Trudgill, Milroy, Kersvill, etc.).
c) tout le domaine de la pragmatique, sociolinguistique interactionnelle, les actes du discours
etc. où l’on va montrer dans des études plutôt micro comment les locuteurs jouent, se
positionnent sur les différents registres/variétés de langue
d) plus récemment et principalement en France, une sociolinguistique urbaine (Bulot,
Calvet) qui ne prend pas simplement la ville comme cadre, mais qui s’interroge sur
l’interaction entre ville et pratiques langagières, sur l’urbanité des faits linguistiques.
e) Tout le domaine du contact de langue et de la créolistique qui a connu un essor très
important depuis trente ans et qui regroupe des approches très différentes.

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CHAPITRE II : NAISSANCE DE LA SOCIOLINGUISTIQUE

II-1 -LE CONTEXTE HISTORIQUE

A l’inverse des linguistes, les sociologues préfèrent rattacher l’évolution de la


sociolinguistique à des nécessités sociales qu’à des impératifs épistémologiques. Ainsi,
l’apparition de cette nouvelle branche de la linguistique, dans les pays anglo-saxons et en
France, à des périodes différentes, est une réponse aux interrogations des linguistes, liée au
contexte politique et social. Aux Etats Unis, son apparition est liée à la redécouverte de la
pauvreté frappant surtout les minorités. Dans les années 1960-1970, un déficit budgétaire
s’aggrave car les dépenses ne suivent pas les prévisions. Par ailleurs, la seconde guerre du
Vietnam, les deux chocs pétroliers accentue la poussée inflationniste, un ralentissement de la
croissance, la hausse des prix, tous ces facteurs entraînent une aggravation du chômage qui
frappe surtout les minorités linguistiques. Pour remédier à des problèmes que l’on rencontre à
l’école, pour aider ces minorités (noirs, portoricains, indiens) à s’intégrer, des spécialistes :
sociologues, psychologues…vont effectuer des recherches. « On redécouvre que le langage
joue un rôle important dans la différenciation sociale, comme en témoignent les problèmes
scolaires des enfants des milieux défavorisés. Le gouvernement fédéral lance une politique
sociale visant à l’intégration scolaire des minorités linguistiques. Un grand nombre de
chercheurs dont Labov, Hymes, Fishman, se fixent comme un de leurs objectifs d’aider à
résoudre ces problèmes. Ainsi Labov consacre-t-il plusieurs articles aux causes de l’échec des
enfants noirs dans l’apprentissage de la lecture, Hymes entend examiner non seulement les
outils linguistiques et la structure sociale ; Fishman se penche sur les problèmes de contact de
langue. Tous les trois constatent que la linguistique structurale et générative se trouve
impuissante à traiter la question que pose pour l’école l’apprentissage de la norme
linguistique. Pour eux, la différenciation linguistique est inséparable du pluralisme culturel
dont toute société est témoin, et le langage est investi de valeurs économiques et
sociales »( Christian Baylon p16).
En France , les préoccupations d’ordre sociologique ont été mises à l’écart par le prestige d’un
structuralisme à sujet réduit et le succès de la grammaire de Chomsky qui proposait un
modèle éliminant le fonctionnement pragmatique du langage. Grâce aux travaux de
recherches anglo-saxons, la réflexion sur le langage en tant que pratique sociale va être
renouvelée et la linguistique française sera obsédée à partir du XIX siècle par le problème des
rapports de la langue et des mouvements sociaux. De nombreux travaux vont apparaître :
Ducrot fait connaître ses recherches sur les actes de parole, JB. Marcellesie et Gardin se sont
fait largement l’écho des idées de Labov. Ces préoccupations sont liées dans les années 1975-
1985, période où les conditions socio-économiques se transforment : société en crise,
chômage, poussée nationaliste-sécuritaire, xénophobie et problèmes de l’intégration car la
société française contemporaine est caractérisée par la confrontation d’imaginaires sociaux :
jaillissement de des différences, affirmation des minorités à la recherche de valeurs neuves :
les immigrés, les chômeurs, les minorités culturelles s’opposeraient aux français.

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II-2-LE CONTEXTE EPISTEMOLOGIQUE
Depuis quelques années, le développement des contacts entre des disciplines voisines
et différentes en sciences humaines, a abouti à de combinaisons nouvelles. Les frontières
nettement définies entre ces disciplines s’estompent peu à peu, l’interdisciplinarité prend le
dessus, on assiste à une jonction entre ces disciplines. La linguistique n’échappe pas à ce
contexte épistémologique. En effet, partant du constat que la langue ne peut être étudiée
comme une structure isolée, que pour atteindre la signification de l’acte de communication
dans sa totalité, on a besoin de données relatives à l’individu et à la société. La science du
langage s’est donc adjoint d’autres disciplines qui prennent en compte les multiples facteurs
déterminants du langage et qui agissent soit sur l’individu dans la communication (la
psycholinguistique), soit sur la communication dans la société (la sociolinguistique).
La communication dans la société est examinée sous l’angle du rapport entre le langage et la
société, ou la culture. On étudie l’un à travers l’autre. On a donc un seul objet d’étude : le
rapport entre langue et société, cependant la diversité des écoles de pensée, des positions
culturelles et idéologiques font que nous avons une variété de disciplines : sociologie du
langage, sociolinguistique, anthropologie linguistique, ethnolinguistique… (voir tableau
d’après Ducrot-Todorov, Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Ed. du Seuil,
1972, pp. 79-91. Comment s’est effectuée cette évolution ? pour ce faire revenons quelque
peu sur la linguistique structurale.

A- CRISE DE LA LINGUISTIQUE STRUCTURALE

Elle présente des étapes qui se manifeste par des écoles : Le structuralisme, le
distributionnalisme, le fonctionnalisme. Elle s’est développée en isolant dans la totalité du
langage un objet censé être homogène, la langue en l’étudiant indépendamment de ses
réalisations à l’ensemble de la réalité extralinguistique et elle a mis en place un ensemble de
concepts méthodologiques et descriptifs. Cet ensemble de concepts, cette méthodologie
rigoureuse a permis le développement d’une linguistique descriptive structurale synchronique
centrée sur la phonologie, la syntaxe, la fonction des éléments et leur distribution. La
grammaire générative reprend de façon systématique le projet d’une grammaire universelle,
elle réhabilite le sujet parlant mais idéal et tout en reprenant les concepts établis par les
structuralistes, n’élucident pas pour autant le rapport entre langue et société.
En effet, de nombreux reproches ont été prodigués contre la linguistique structurale, F.
François parle de crise de la linguistique, Marcellesie affirme qu’elle est incapable d’intégrer
de manière satisfaisante la variation et de répondre aux questions de la place et du rôle des
phénomènes langagiers dans la société (Pensée n 209, Janvier 1980, p.4) d’où la remise en
cause de certains concepts.
B-LES CONCEPTS SAUSSURIENS ET LEUR REMISE EN CAUSE.
-La langue
-Le signe linguistique
-La communication
Ouvrir le débat fondamental sur la nature sociale du langage signifie une remise en
cause d’un certain nombre de concepts relatifs à la linguistique structurale et à la grammaire
générative qui d’une certaine manière ont répondu à leur manière à la question fondamentale
du rapport entre langage et société, la place qu’y occupe cette problématique, sa pertinence,
les réponses qui y sont apportées.
En effet, on sait le rôle fondateur qu’a joué, en Europe tout au moins, Le cours de
linguistique générale de Ferdinand De Saussure, publié pour la première fois en 1916.
Depuis, la recherche en linguistique, comme dans les autres sciences de l’homme et de la
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société, s’est diversifiée, d’un point de vue géographique autant que théorique, voire
atomisée. Il convient de souligner cependant que les deux dernières décennies ont vu
progressivement émerger un ensemble d’hypothèses et de pratiques qu’on range volontiers
sous l’étiquette de linguistique de la parole ou sociolinguistique, et qui s’opposent, d’un
point de vue épistémologique à la linguistique de la langue, du système, pour reprendre la
distinction Saussurienne entre langue ( savoir collectif, social, organisé en système) et parole
(ensemble des productions individuelles, des réalisations linguistiques concrètes).
Donc la sociolinguistique est bien une linguistique de la parole, c’est-à-dire une
linguistique qui, sans négliger les acquis de l’approche structuraliste des phénomènes
langagiers, situe son objet dans l’ordre du social et du quotidien, du privé et du politique, de
l’action et de l’interaction, pour étudier aussi bien les variations dans l’usage des mots que
les rituels de conversation, les situations de communication que les institutions de la langue,
les pratiques singulières de langage que les phénomènes collectifs liés au plurilinguisme.

1-La langue chez Saussure


Rappelons tout d’abord la démarche de Saussure lorsque celui-ci constitue l’objet de
la linguistique : la langue 
«  Pour trouver dans l’ensemble du langage la sphère qui correspond à la langue, il faut se
placer devant l’acte individuel qui permet de reconstituer le circuit de la parole ».(p.27).
Cependant si cet acte de communication est déjà social (deux participants), cette
socialisation est bien pauvre face à la réalité de l’interaction linguistique réelle. De toute
manière l’acte sera encore simplifié, Saussure ne s’intéresse qu’à l’auditeur. Pour expliquer
ce phénomène individuel, Saussure passe à un autre niveau. « La langue n’est pas une
fonction du sujet parlant, elle est le produit que l’individu enregistre passivement »(p.30),
« elle est la partie sociale du langage, extérieure à l’individu par son pouvoir coercitif : elle
est le produit que l’individu enregistre passivement (p. 30), « et il ne peut à lui seul ni la
créer ni la modifier » (p.31)
La langue a donc une double caractéristique :
-Une existence extérieure à l’individu, au niveau de la psychologie collective »dans
les cerveaux d’un ensemble d’individus, car la langue n’est complète dans aucun, elle
n’existe parfaitement que dans la masse »(p30)
-Une intériorisation pour chaque individu : «  quelque chose qui est dans chacun
d’eux tout en étant commun à tous et placé en dehors de la volonté des dépositaires »(p.38)
On peut dire qu’à ce niveau d’analyse, Saussure arrache la langue à l’étude des faits de
nature en la rattachant à la sociologie : «  la langue est classable parmi les faits humains
tandis que le langage ne l’est pas… ». « Pour savoir dans quelle mesure une chose est une
réalité, il faudra et il suffira de rechercher dans quelle mesure elle existe pour la conscience
des sujets  » (p.128)
La langue n’est pas seulement une représentation collective, elle est une véritable institution
sociale, système de signes exprimant des idées. Elle est comparable de ce point de vue aux
autres systèmes de signes et relève de la sémiologie, « science qui étudie la vie des signes au
sein de la vie sociale, et formerait une partie de la psychologie sociale, et par conséquent de
la psychologie générale »( CLG, p.33) Tel est le point extrême de la réduction de la
linguistique à la sociologie atteint par Saussure.
Or la sociolinguistique considère que l’objet de son étude ne doit pas être simplement la
langue, système de signes, ou la compétence, système de règles. L’opposition langue/parole
ou compétence/performance implique que dans le champ d’investigation du linguiste, seule
la langue (ou la compétence) constitue un système fermé. Il faut donc dépasser cette
opposition car elle fournit un cadre trop étroit pour l’étude de problèmes linguistiques
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importants comme l’utilisation du langage dans son contexte socioculturel. Pour ce faire
certains linguistes, constatant le caractère systématique de certains faits linguistiques situés
en dehors de la compétence telle que la définit Chomsky, essayent d’élargir cette notion de
compétence pour qu’elle recouvre des faits que Chomsky attribue à la performance. Ainsi
Hymes, dès 1972, développe le concept de compétence de communication : pour
communiquer, il ne suffit pas de connaître la langue, le système linguistique ; il faut
également savoir comment s’en servir en fonction du contexte social.

ATTENTION !

Les TD sont des compléments au cours théorique, les étudiants doivent impérativement
lire, expliquer et résumer les textes proposés car les notions développées dans ces textes
viennent appuyer directement ou indirectement le CM

TD 1 : La dichotomie langue/parole chez Saussure cf le Cours de

linguistique générale.

TD2: Critique 

Emile Benveniste «  Communication animale et langage humain » in Problème de


linguistique générale, Gallimard, p.

Appliquée au monde animal, la notion de langage n’a cours que par un abus de termes. On
sait qu’il a été impossible jusqu’ici d’établir que des animaux disposent, même sous une
forme rudimentaire, d’un mode d’expression qui ait les caractères et les fonctions du langage
humain. Toutes les observations sérieuses pratiquées sur les communautés animales, toutes les
tentatives mises en œuvre au moyen de techniques variées pour provoquer ou contrôler une
forme quelconque de langage assimilable à celui des hommes, ont échoué. Il ne semble pas
que ceux des animaux qui émettent des cris variés manifestent, à l’occasion de ces émissions
vocales, des comportements d’où nous puissions inférer qu’ils se transmettent des messages
(parlés). Les conditions fondamentales d’une communication proprement linguistique
semblent faire défaut dans le monde des animaux même supérieurs.
La question se pose autrement pour les abeilles, ou du moins on doit envisager qu’elle
puisse se poser désormais. Tout porte à croire- et le fait est observé depuis longtemps- que les
abeilles ont le moyen de communiquer entre elles. La prodigieuse organisation de leurs
colonies, leurs activités différenciées et coordonnées, leur capacité de réagir collectivement
devant des situations imprévues, font supposer qu’elles sont aptes à échanger de véritables
messages. L’attention des observateurs s’est portée en particulier sur la manière dont les
abeilles sont averties quand l’une d’entre elles a découvert une source de nourriture. L’abeille
butineuse, trouvant par exemple au cours de son vol une solution sucrée par laquelle on
l’amorce, s’en repaît aussitôt. Pendant qu’elle se nourrit, l’expérimentateur prend soin de la
marquer. Puis elle retourne à sa ruche. Quelques instants après, on voit arriver au même
endroit un groupe d’abeilles parmi lesquelles l’abeille marquée ne se trouve pas et qui
viennent toutes de la même ruche qu’elle, Celle-ci doit avoir prévenu ses compagnes. Il faut
même qu’elles aient été informées avec précision puisqu’elles parviennent sans guide à
l’emplacement, qui est souvent à une grande distance de la ruche et toujours hors de leur vue.

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Il n’y a pas d’erreur ni d’hésitation dans le repérage : si la butineuse a choisi une fleur entre
d’autres qui pouvaient également l’attirer, les abeilles qui viennent après sont retour se
porteront sur celle-là et délaisseront les autres. Apparemment l’abeille exploratrice a désigné à
ses compagnes le lieu dont elle vient. Mais par quel moyen ?
Ce problème fascinant a défié longtemps les observateurs. On doit à Karl Von Frisch
(professeur de zoologie à l’Université de Munich) d’avoir, par des expériences qu’il poursuit
depuis une trentaine d’années, posé les principes d’une solution. Ses recherches ont fait
connaître le processus de la communication parmi les abeilles. Il a observé, dans une ruche
transparente, le comportement de l’abeille qui rentre après une découverte de butin. Elle est
aussitôt entourée par ses compagnes au milieu d’une grande effervescence, et celles-ci tendent
vers elle leurs antennes pour recueillir le pollen dont elle est chargée, ou elles absorbent du
nectar qu’elle dégorge. Puis, suivie par ses compagnes, elle exécute des danses. C’est ici le
moment essentiel du procès et l’acte propre de la communication. L’abeille se livre, selon le
cas, à deux danses différentes. L’une consiste à tracer des cercles horizontaux de droite à
gauche, puis de gauche à droite successivement. L’autre, accompagnée d’un frétillement
continu de l’abdomen (wagging-danse), imite à peu près la figure d’un 8 : l’abeille court droit,
puis décrit un tour complet vers la gauche, de nouveau court droit, recommence un tour
complet sur la droite, et ainsi de suite. Après les danses, une ou plusieurs abeilles quittent la
ruche et se rendent droit à la source que la première a visitée, et, s’y étant gorgées, rentrent à
la ruche où, à leur tour, elles se livrent aux mêmes danses, ce qui provoque de nouveaux
départs, de sorte qu’après quelques allées et venues, des centaines d’abeilles se pressent à
l’endroit où la butineuse a découvert la nourriture. La danse en cercles et la danse en huit
apparaissent donc comme de véritables messages par lesquels la découverte est signalée à la
ruche. Il restait à trouver la différence entre les deux danses. K.von Frisch a pensé qu’elle
portait sur la nature du butin : la danse circulaire annoncerait le nectar, la danse en huit, le
pollen. Ces données, avec leur interprétation, exposées en 1923, sont aujourd’hui notions
courantes et déjà vulgarisées1. On comprend qu’elles aient suscité un vif intérêt. Mais même
démontrées, elles n’autorisaient pas à parler d’un véritable langage.
Ces vues sont maintenant complètement renouvelées par les expériences que Karl von
Frisch a poursuivies depuis, étendant et rectifiant ses premières observations. Il les a fait
connaître en 1948 dans des publications techniques, et résumées très clairement en 1950 dans
un petit volume qui reproduit des conférences données aux Etats-Unis². Après des milliers
d’expériences d’une patience et d’une ingéniosité proprement admirables, il a réussi à
déterminer la signification des danses. La nouveauté fondamentale est qu’elles se rapportent
non, comme il l’avait d’abord cru, à la nature du butin, mais à la distance qui sépare ce butin
de la ruche. La danse en cercle annonce que l’emplacement de la nourriture doit être cherché à
une faible distance, dans un rayon de cent mètres environ autour de la ruche. Les abeilles
sortent alors et se répandent autour de la ruche jusqu’à ce qu’elles l’aient trouvé. L’autre
danse, que la butineuse accomplit en frétillant et en décrivant des huit (wagging-dance),
indique que le point est situé à une distance supérieure, au-delà de cent mètres et jusqu’à six
kilomètres. Ce message comporte deux indications distinctes, l’une sue le distance propre,
l’autre sur la direction. La distance est impliquée par le nombre de figures dessinées en un
temps déterminé ; elle varie toujours en raison inverse de leur fréquence. Par exemple,
l’abeille décrit neuf à dix (huit) complets en quinze secondes quand la distance est de cent
mètres, sept pour deux cents mètres, quatre et demi pour un kilomètre, et deux seulement pour
six kilomètres. Plus la distance est grande, plus la danse est lente. Quant à la direction où le
butin doit être cherché, c’est l’axe du (huit) qui la signale par rapport au soleil ; selon qu’il
incline à droite ou à gauche, cet axe indique l’angle que le lieu de la découverte forme avec le
soleil. Et les abeilles sont capables de s’orienter même par temps couvert, en vertu d’une
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sensibilité particulière à la lumière polarisée. Dans la pratique, il y a de légères variations
d’une abeille à l’autre ou d’une ruche à l’autre dans l’évaluation de la distance, mais non dans
le choix de l’une ou de l’autre danse. Ces résultats sont le produit d’environ quatre mille
expériences, que d’autres zoologistes, d’abord sceptiques, ont répétées en Europe et aux Etats-
Unis, et finalement confirmées1. On a maintenant le moyen de s’assurer que c’est bien la
danse, en ses deux variétés, qui sert aux abeilles à renseigner leurs compagnes sur leurs
trouvailles et à les y guider par des indications portant sur la direction et sur la distance. Les
abeilles, percevant l’odeur de la butineuse ou absorbant le nectar qu’elle déglutit, apprennent
en outre la nature du butin. Elles prennent leur vol à leur tour et atteignent à coup sûr
l’endroit. L’observateur peut dès lors, d’après le type et le rythme de la danse, prévoir le
comportement de la ruche et vérifier les indications qui ont été transmises.
L’importance de ces découvertes pour les études de psychologie animale n’a pas besoin
d’être soulignée. Nous voudrions insister ici sur un aspect moins visible du problème auquel
K. Von Frisch, attentif à décrire objectivement ses expériences, n’a pas touché. Nous sommes
pour la première fois en mesure de spécifier avec quelque précision le mode de
communication employé dans une colonie d’insectes ; et pour la première fois nous pouvons
nous représenter le fonctionnement d’un « langage » animal. Il peut être utile de marquer
brièvement en quoi il est ou il n’est pas un langage, et comment ces observations sur les
abeilles aident à définir, par ressemblance ou par contraste, le langage humain.
Les abeilles apparaissent capables de produire et de comprendre un véritable message, qui
enferme plusieurs données. Elles peuvent donc enregistrer des relations de position et de
distance ; elles peuvent les conserver en « mémoire » ; elles peuvent les communiquer en les
symbolisant par divers comportements somatiques. Le fait remarquable est d’abord qu’elles
manifestent une aptitude à symboliser : il y a bien correspondance « conventionnelle » entre
leur comportement et la donnée qu’il traduit. Ce rapport est perçu par les autres abeilles dans
les termes où il leur est transmis et devient moteur d’action. Jusqu’ici nous trouvons, chez les
abeilles, les conditions mêmes sans lesquelles aucun langage n’est possible, la capacité de
formuler et d’interpréter un « signe » qui renvoie à une certaine « réalité », la mémoire de
l’expérience et l’aptitude à la décomposer.
Le message transmis contient trois données, les seules identifiables jusqu’ici : l’existence
d’une source de nourriture, sa distance, sa direction. On pourrait ordonner ces éléments d’une
manière un peu différente. La danse en cercle indique simplement la présence du butin,
impliquant qu’il est à faible distance. Elle est fondée sur le principe mécanique du « tout ou
rien ». L’autre danse formule vraiment une communication ; cette fois, c’est l’existence de la
nourriture qui est implicite dans les deux données (distance, direction) expressément
énoncées. On voit ici plusieurs points de ressemblance au langage humain. Ces procédés
mettent en œuvre un symbolisme véritable bien que rudimentaire, par lequel des données
objectives sont transposées en gestes formalisées, comportant des éléments variables et de
« signification » constante. En outre, la situation et la fonction sont celles d’un langage, en ce
sens que le système est valable à l’intérieur d’une communauté donnée et que chaque membre
de cette communauté est apte à l’employer ou à le comprendre des les mêmes termes.
Mais les différences sont considérables et elles aident à prendre conscience de ce qui
caractérise en propre le langage humain. Celle-ci, d’abord, essentielle, que le message des
abeilles consiste entièrement dans la danse, sans intervention d’un appareil « vocal », alors
qu’il n’y a pas de langage sans voix. D’où une autre différence, qui est d’ordre physique.
N’étant pas vocale mais gestuelle, la communication chez les abeilles s’effectue
nécessairement dans des conditions qui permettent une perception visuelle, sous l’éclairage du
jour ; elle ne peut avoir lieu dans l’obscurité. Le langage humain ne connaît pas cette
limitation.
12
Une différence capitale apparaît aussi dans la situation où la communication a lieu. Le
message des abeilles n’appelle aucune réponse de l’entourage, sinon une certaine conduite,
qui n’est pas une réponse. Cela signifie que les abeilles ne connaissent pas le dialogue, qui est
la condition du langage humain. Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité
humaine. Cela révèle un nouveau contraste. Parce qu’il n’y a pas dialogue pour les abeilles, la
communication se réfère seulement à une certaine donnée objective. Il ne peut y avoir de
communication relative à une donnée « linguistique » ; déjà parce qu’il n’y a pas de réponse,
la réponse étant une réaction linguistique à une manifestation linguistique ; mais aussi en ce
sens que le message d’une abeille ne peut être reproduit par une autre qui n’aurait pas vu elle-
même les choses que la première annonce. On n’a pas constaté qu’une abeille aille par
exemple porter dans une autre ruche le message qu’elle a reçu dans la sienne. Ce qui serait
une manière de transmission ou de relais. On voit la différence avec le langage humain, où,
dans le dialogue, la référence à l’expérience objective et la réaction à la manifestation
linguistique s’entremêlent librement et à l’infini. L’abeille ne construit pas de message à partir
d’un autre message. Chacune de celles qui, alertées par la danse de la butineuse, sortent et
vont se nourrir à l’endroit indiqué. Reproduit quand elle rentre la même information, non
d’après le message premier, mais d’après la réalité qu’elle vient de constater. Or le caractère
du langage est de procurer un substitut de l’expérience apte à être transmis sans fin dans le
temps et l’espace, ce qui est le propre de notre symbolisme et le fondement de la tradition
linguistique.
Si nous considérons maintenant le contenu du message, il sera facile d’observer qu’il se
rapporte toujours et seulement à une donnée, la nourriture, et que les seules variantes qu’il
comporte sont relatives à des données spatiales. Le contraste est évident avec l’illimité des
contenus du langage humain. De plus, la conduite qui signifie le message des abeilles dénote
un symbolisme particulier qui consiste en un décalque de la situation objective, de la seule
situation qui donne lieu à un message, sans variation ni transposition possible. Or, dans le
langage humain, le symbole en général ne configure pas les données de l’expérience, en ce
sens qu’il n’y a pas de rapport nécessaire entre la référence objective et la forme linguistique.
Il y aurait ici beaucoup de distinctions à faire au point de vue du symbolisme humain dont la
nature et le fonctionnement ont été peu étudiés. Mais la différence subsiste.
Un dernier caractère de la communication chez les abeilles l’oppose fortement aux langues
humaines. Le message des abeilles ne se laisse pas analyser. Nous n’y pouvons voir qu’un
contenu global, la seule différence étant liée à la position spatiale de l’objet relaté. Mai il est
impossible de décomposer ce contenu en ses éléments formateurs, en ses « morphèmes », de
manière à faire correspondre chacun de ces morphèmes à un élément de l’énoncé. Le langage
humain se caractérise justement par là. Chaque énoncé se ramène à des éléments qui se
laissent combiner librement selon des règles définies, de sorte qu’un nombre assez réduit de
morphèmes permet un nombre considérable de combinaisons, d’où naît la variété du langage
humain, qui est capacité de tout dire. Une analyse plus approfondie du langage montre que ces
morphèmes, éléments de signification, se résolvent à leur tour en phonèmes, éléments
d’articulation dénués de signification, moins nombreux encore, dont l’assemblage sélectif et
distinctif fournit les unités signifiantes. Ces phonèmes « vides », organisés en systèmes,
forment la base de toute langue. Il est manifeste que le langage des abeilles ne laisse pas isoler
de pareils constituants; il ne se ramène pas à des éléments identifiables et distinctifs.
L’ensemble de ces observations fait apparaître la différence essentielle entre les procédés
de communication découverts chez les abeilles et notre langage. Cette différence se résume
dans le terme qui nous semble le mieux approprié à définir le mode de communication
employé par les abeilles ; ce n’est pas un langage, c’est un code de signaux. Tous les
caractères en résultent : la fixité du contenu, l’invariabilité du message, le rapport à une seule
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situation, la nature indécomposable de l’énoncé, sa transmission unilatérale. Il reste
néanmoins significatif que ce code, la seule forme de « langage » qu’on ait pu jusqu’ici
découvrir chez les animaux, soit propre à des insectes vivant en société. C’est aussi la société
qui est la condition du langage. Ce n’est pas le moindre intérêt des découvertes de K. Von
Frisch, outre les révélations qu’elles nous apportent sur le monde des insectes, que d’éclairer
indirectement les conditions du langage humain et du symbolisme qu’il suppose. Il se peut
que le progrès des recherches nous fasse pénétrer plus avant dans la compréhension des
ressorts et des modalités de ce mode de communication, mais d’avoir établi qu’il existe et
quel il est et comment il fonctionne, signifie déjà que nous verrons mieux où commence le
langage et comment l’homme se délimite1.

I. [ 1965] Pour une vue d’ensemble des recherches récentes sur la communication animale, et
sur le langage des abeilles en particulier, voir un article de T. A. Sebeok, paru dans Science,
1965, p.Ioo6 sq.

2-Le signe linguistique 


Les théories linguistiques définissent toutes un objet réduit par rapport à l’usage qui
est fait d’une langue. Elles rejettent hors du champ que d’aucun considère comme
primordiaux à savoir les aspects paraverbaux et non verbaux qui accompagnent la parole, la
variation des usages en fonction des facteurs individuels socio-situationnels. La linguistique
moderne va prendre en charge ces facteurs externes car l’analyse et la description des
situations linguistiques diverses ont montré qu’un grand nombre de ces facteurs externes
pouvaient intervenir dans la communication dans une langue donnée. On peut retenir les
facteurs géographiques (régionaux, typographiques), des facteurs sociaux (appartenance à un
groupe social, professionnel, religieux, à une classe d’âge, sexe…des facteurs sémiologiques
liés à la situation de communication (gestuel) ; enfin des facteurs psycho-sociologique
(attitude et représentation des locuteurs à l’égard de la langue).
A partir de ce constat de nombreuses théories vont s’intéresser à la diversité des usages.
Hjelmslev propose un cadre pour l’analyse des variétés, il reconnaît que « tout texte contient
des dérivés qui reposent sur des systèmes différents » (Prolègomène pour une théorie du
langage, Paris, Ed de minuit, 1968.) Hjemslev va donc s’intéresser aux connotateurs et c’est
ainsi qu’il va établir la théorie des langages de la connotation.

ATTENTION !

Les TD sont des compléments au cours théorique, les étudiants doivent impérativement
lire, expliquer et résumer les textes proposés car les notions développées dans ces textes
viennent appuyer directement ou indirectement le CM

TD 2: Le signe linguistique, la notion d’arbitraire chez Ferdinand De Saussure cf le Cours


de linguistique générale
TD3 : Critique de la notion : article de Benveniste «De La subjectivité dans le langage »
in Problème de linguistique générale p. 258-266 
Si le langage est, comme on dit, instrument de communication, à quoi doit-il cette propriété ?
La question peut surprendre, comme tout ce qui a l'air de mettre en question l'évidence, mais
il est parfois utile de demander à l'évidence de se justifier. Deux raisons viennent alors
Successivement à l'esprit. L'une serait que le langage se trouve en fait ainsi employé, sans
doute parce que les hommes n'ont pas trouvé de moyen meilleur ni même d'aussi efficace
14
pour communiquer. Cela revient à constater ce qu'on voudrait comprendre. On pourrait aussi
penser à répondre que le langage présente telles dispositions qui le rendent apte à servir
d'instrument ;
Il se prête à transmettre ce que je lui confie, un ordre, une question, une annonce, et provoque
chez l'interlocuteur un comportement chaque fois adéquat. Développant cette idée sous un
aspect plus technique, on ajouterait que le comportement du langage admet une description
behavioriste, en termes de stimulus et de réponse, d'où l'on conclut au caractère médiat et
instrumental du langage. Mais est-ce bien du langage que l'on parle ici ? Ne le confond-on pas
avec le discours est le langage mis en action, et nécessairement entre partenaires, nous faisons
Apparaître, sous la confusion, une pétition de principe, puisque la nature de cet ( instrument )
est expliquée par sa situation comme (instrument). Quant au rôle de transmission que remplit
le langage, il n e faut pas manquer d'observer d'une part que ce rôle peut être dévolu à des
moyens non linguistiques, gestes, mimique, et d'autre part, que nous nous laissons abuser, en
parlant ici d'un (instrument), par certains procès de transmission qui, dans les sociétés
humaines, sont, sans exception, postérieurs au langage, et qui en imitent le fonctionnement.
Tous les systèmes de signaux, rudimentaires ou complexes, se trouvent dans ce cas.
En réalité la comparaison du langage avec un instrument, et il faut bien que ce soit avec un
instrument matériel pour que la comparaison soit simplement intelligible, doit nous remplir de
méfiance, comme toute notion simpliste au sujet du langage. Parler d'instrument, c'est mettre
en
Opposition l'homme et la nature. La pioche, la flèche, la roue ne sont pas dans la nature. Ce
sont des fabrications. Le langage est dans la nature de l'homme, qui ne l'a pas fabriqué. Nous
sommes toujours enclins à cette imagination naïve d'une période originelle où un homme
complet se découvrirait un semblable, également complet, et entre eux, peu à peu, le langage
s'élaborerait. C'est là pure fiction. Nous n'atteignons jamais l'homme séparé du langage et
nous ne le voyons jamais l'inventant. Nous n'atteignons jamais l'homme réduit à lui-même et
s'ingéniant à concevoir l'existence de l'autre. C'est un homme parlant que nous trouvons dans
le monde, un homme parlant à un autre homme, et le langage enseigne la définition même de
l'homme.
Tous les caractères du langage, sa nature immatérielle, son fonctionnement symbolique,
son agencement articulé, le fait qu'il a un contenu, suffisent déjà à rendre suspecte cette
assimilation
a un instrument, qui tend à dissocier de l'homme la propriété du langage. Assurément, dans la
pratique quotidienne, le va-et-vient de la parole suggère un échange, donc une (chose) que
nous échangerions, elle semble donc assumer une fonction instrumentale ou véhiculaire que
nous sommes prompts à hypostasier en un (objet). Mais, encore une fois, ce rôle revient à la
parole.
Une fois remise à la parole cette fonction, on peut se demander ce qui la prédisposait à
l'assurer. Pour que la parole assure la (communication), il faut qu'elle y soit habilitée par le
langage, dont elle n'est que l'actualisation. En effet, c'est dans le langage que nous devons
chercher la condition de cette aptitude. Elle réside, nous semble-t-il, dans une propriété du
langage, peu visible sous l'évidence qui la dissimule, et que nous ne pouvons encore
caractériser que sommairement.
C'est dans et par le langage que l'homme se constitue comme sujet ; parce que le langage
seul fonde en réalité, dans sa réalité qui est celle de l'être, le concept d’ (ego).
La (subjectivité) dont nous traitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme (sujet).
Elle se définit, non par le sentiment que chacun éprouve d'être lui-même (ce sentiment, dans
la mesure où l'on peut en faire état, n'est qu'un reflet), mais comme l'unité psychique qui

15
transcende la totalité des expériences vécues qu'elle assemble, et qui assure la permanence de
la conscience.
Or nous tenons que cette (subjectivité), qu'on la pose en phénoménologie ou en psychologie,
comme on voudra, n'est que l'émergence dans l'être d'une propriété fondamentale du langage.
Est (ego) qui dit (ego). Nous trouvons là le fondement de la (subjectivité), qui se détermine
par le statut linguistique de la (personne).

La conscience de soi n'est possible que si elle s'éprouve par contraste. Je n'emploie je qu'en
m'adressant à quelqu'un, qui sera dans mon allocution un tu. C'est cette condition de dialogue
qui est constitutive de la personne, car elle implique en réciprocité que je deviens tu dans
l'allocution de celui qui à son tour se désigne par je. C'est là que nous voyons un principe dont
les conséquences sont à dérouler dans toutes les directions. Le langage n'est possible que
parce que chaque locuteur se pose comme sujet, en renvoyant à lui-même comme je dans son
discours. De ce fait, je pose une autre personne, celle qui, tout extérieure qu'elle est à (moi),
devient mon écho auquel je dis tu et qui me dit tu. La polarité des personnes, telle est dans le
langage la condition fondamentale, dont le procès de communication, dont nous sommes
parti, n'est qu'une conséquence toute pragmatique. Polarité d'ailleurs très singulière en soi, et
qui présente un type d'opposition dont on ne rencontre nulle part, hors du langage,
l'équivalent. Cette polarité ne signifie pas égalité ni symétrie : (ego) a toujours une position de
transcendance à l'égard de tu ; néanmoins, aucun des deux termes ne se conçoit sans l'autre ;
ils sont complémentaires, mais selon une opposition (intérieur /extérieur), et en même temps
ils sont réversibles. Qu'on cherche a cela un parallèle; on n'en trouvera pas. Unique est la
condition de l'homme dans le langage. Ainsi tombent les vieilles antinomies du (moi) et de l'
(autre), de l'individu et de la société. Dualité qu'il est illégitime et erroné de réduire à un seul
terme originel, que ce terme unique soit le (moi), qui devrait être installé dans sa propre
conscience pour s'ouvrir alors à celle du (prochain), ou qu'il soit au contraire la société, qui
préexisterait comme totalité à l'individu et d'où celui-ci ne se serait dégagé qu'à mesure qu'il
acquérait la conscience de soi. C'est dans une réalité dialectique englobant les deux termes et
les définissant par relation mutuelle qu'on découvre le fondement linguistique de la
subjectivité.
Mais faut-il que ce fondement soit linguistique ? Où sont les titres du langage à fonder la
subjectivité ?
En fait le langage en répond dans toutes ses parties. Il est marqué si profondément par
l'expression de la subjectivité qu'on se demande si, autrement construit, il pourrait encore
fonctionner et s'appeler langage. Nous parlons bien du langage, et non pas seulement de
langues particulières. Mais les faits des langues particulières, qui s'accordent, témoignent pour
le langage. On se contentera de citer les plus apparents.
Les termes mêmes dont nous nous servons ici, je et tu, ne sont pas à prendre comme
figures, mais comme formes linguistiques, indiquant la (personne). C'est un fait remarquable
– mais qui pense à le remarquer tant il est familier ?
- que parmi les signes d'une langue, de quelque type, époque ou région qu'elle soit, jamais ne
manquent les (pronoms personnels). Une langue sans expression de la personne ne se conçoit
pas. Il peut seulement arriver que, dans certaines langues, en certaines circonstances, ces
pronoms soient délibérément omis; c'est le cas dans la plupart des sociétés d'Extrême-Orient,
où une convention de politesse impose l'emploi de périphrases ou de formes spéciales entre
certains groupes d'individus, pour remplacer les références personnelles directes. Mais ces
usages ne font que souligner la valeur des formes évitées; c'est l'existence implicite de ces
pronoms qui donne leur valeur sociale et culturelle aux substituts imposés par les relations de
classe.
16
Or ces pronoms se distinguent de toutes les désignations que la langue articule, en ceci : ils
ne renvoient ni à un concept ni à un individu.
Il n'y a pas de concept (je) englobant tous les je qui s'énoncent à tout instant dans les
bouches de tous les locuteurs, au sens où il y a un concept (arbre) auquel se ramènent tous les
emplois individuels de arbre. Le (je) ne dénomme donc aucune entité lexicale. Peut-on dire
alors que je se réfère à un individu particulier ? Si cela était, ce serait une contradiction
permanente admise dans le langage, et l'anarchie dans la pratique : comment le même terme
pourrait-il se rapporter indifféremment à n'importe quel individu et en même temps l'identifier
dans sa particularité ? On est en présence d'une classe de mots, les (pronoms personnels), qui
échappent au statut de tous les autres signes du langage.
A quoi donc je se réfère-t-il ? A quelque chose de très singulier, qui est exclusivement
linguistique : je se réfère à l'acte de discours individuel où il est prononcé, et il en désigne le
locuteur. C'est un terme qui ne peut être identifié que dans ce que nous avons appelé ailleurs
une instance de discours, et qui n’a de référence qu’actuelle. La réalité à laquelle il renvoie est
la réalité du discours. C’est dans l’instance de discours où je désigne le locuteur que celui-ci
s’énonce comme (sujet). Il est donc vrai à la lettre que le fondement de la subjectivité est dans
l’exercice de la langue. Si l’on veut bien y réfléchir, on verra qu’il n’y a pas d’autre
témoignage objectif de l’identité du sujet que celui qu’il donne ainsi lui-même sur lui-même.
Le langage est ainsi organisé qu’il permet à chaque locuteur de s’approprier la langue
entière en se désignant comme je.
Les pronoms personnels sont le premier point d’appui pour cette mise au jour de la
subjectivité dans le langage. De ces pronoms dépendent à leur tour d’autres classes de
pronoms, qui partagent le même statut. Ce sont les indicateurs de la deixis, démonstratifs,
adverbes, adjectifs, qui organisent les relations spatiales et temporelles autour du (sujet) pris
comme repère : (ceci, ici, maintenant), et leurs nombreuses corrélations (cela, hier, l’an
dernier, demain), etc. Ils ont en commun ce trait de se définir seulement par rapport à
l’instance de discours où ils sont produits, c’est-à-dire sous la dépendance du je qui s’y
énonce.
Il est aisé de voir que le domaine de la subjectivité s’agrandit encore et doit s’annexer
l’expression de la temporalité. Quel que soit le type de langue, on constate partout une
certaine organisation linguistique de la notion de temps. Il importe peu que cette notion se
marque dans la flexion d’un verbe ou par des mots d’autres classes (particules ; adverbes ;
variations lexicales, etc.), c’est affaire de structure formelle. D’une manière ou d’une autre,
une langue distingue toujours des (temps) ; que ce soit un passé et un futur, séparés par un
(présent), comme en français ; ou un présent passé opposé à un futur, ou un présent futur
distingué d’un passé, comme dans diverses langues amérindiennes, ces distinctions pouvant à
leur tour dépendre de variations d’aspect, etc. Mais toujours la ligne de partage est une
référence au (présent). Or ce (présent) à son tour n’a comme référence temporelle qu’une
donnée linguistique : la coïncidence de l’événement décrit avec l’instance de discours qui le
décrit. Le repère temporel du présent ne peut être qu’intérieur au discours. Le Dictionnaire
général définit le (présent) comme (le temps du verbe qui exprime le temps où l’on est) que de
le prendre comme (le temps où l’on parle). C’est le moment éternellement (présent), quoique
ne se rapportant jamais aux mêmes événements d’une chronologie (objective), parce qu’il est
déterminé pour chaque locuteur par chacune des instances de discours qui s’y rapporte. Le
temps linguistique est sui- référentiel. En dernière analyse la temporalité humaine avec tout
son appareil linguistique dévoile la subjectivité inhérente à l’exercice même du langage.
Le langage est donc la possibilité de la subjectivité, du fait qu’il contient toujours les
formes linguistiques appropriées à son expression, et le discours provoque l’émergence de la
subjectivité, du fait qu’il consiste en instances discrètes. Le langage propose en quelque sorte
17
des formes (vides) que chaque locuteur en exercice de discours s’approprie et qu’i rapporte à
sa (personne), définissant en même temps lui-même comme je et un partenaire comme tu.
L’instance de discours est ainsi constitutive de toutes les coordonnées qui définissent le sujet
et dont nous n’avons désigné sommairement que les plus apparentes.
L’installation de la subjectivité dans le langage crée, dans le langage et, croyons-nous, hors du
langage aussi bien, la catégorie de la personne. Elle a en outre des effets très variés dans la
structure même des langues, que ce soit dans l’agencement des formes ou dans les relations de
la signification. Ici nous visons nécessairement des langues particulières, pour illustrer
quelques effets du changement de perspective que la (subjectivité) peut introduire. Nous ne
saurions dire quelle est, dans l’univers des langues réelles, l extension des particularités que
nous signalons ; pour l’instant, il est moins important de les délimiter que de les faire voir. Le
français en donne quelques exemples commodes.
D’une manière générale, quand j’emploie le présent d’un verbe aux trois personnes (selon
la nomenclature traditionnelle), il semble que la différence de personne n’amène aucun
changement de sens dans la forme verbale conjuguée. Entre je mange, et tu manges, et il
mange, il y a ceci de commun et de constant que la forme verbale présente une description
d’une action, attribuée respectivement, et de manière identique, à (je), à (tu), à (il). Entre je
souffre et tu souffres et il souffre, il y a pareillement en commun la description d’un même
état. Ceci donne l’impression d’une évidence, déjà impliquée par l’alignement formel dans le
paradigme de la conjugaison.
Or nombre de verbes échappent à cette permanence du sens dans le changement des
personnes. Ceux dont il va s’agir dénotent des dispositions ou des opérations mentales. En
disant je souffre, je décris mon état présent. En disant je sens (que le temps va changer), je
décris une impression qui m’affecte. Mais que se passera-t-il si, au lieu de je sens (que le
temps va changer), je dis : je crois (que le temps va changer) ?
La symétrie formelle est complète entre je sens et je crois. L’est-elle pour le sens ? Puis-je
considérer ce je crois comme une description de moi-même au même titre que je sens ? Est-ce
que je me décris croyant quand je dis je crois (que…) ? Sûrement non. L’opération de pensée
n’est nullement l’objet de l’énoncé ; je crois (que…) équivaut à une assertion mitigée. En
disant je crois (que…), je convertis en une énonciation subjective le fait asserté
impersonnellement, à savoir le temps va changer, qui est la véritable proposition.
Considérons encore les énonces suivants : (Vous êtes, je suppose, Monsieur X… - je
présume que Jean a reçu ma lettre – Il a quitté l’hôpital, d’où je conclus qu’il est guéri.) Ces
phrases contiennent des verbes qui sont des verbes d’opération : supposer, présumer,
conclure, autant d’opérations logiques. Mais supposer, présumer, conclure, mis à la
1repersonne, ne se comportent pas comme font, par exemple, raisonner, réfléchir, qui semblent
pourtant très voisins. Les formes je raisonne, je réfléchis me décrivent raisonnant,
réfléchissant. Tout autre chose est je suppose, je présume, je conclus. En disant je conclus
(que…), je ne me décris pas occupé à conclure ; que pourrait être l’activité de (conclure) ? Je
ne me représente pas en train de supposer, de présumer, quand je dis je suppose, je présume.
Ce que je conclus indique est que, de la situation posée, je tire un rapport de conclusion
touchant un fait donné. C’est ce rapport logique qui est instauré en un verbe personnel. De
même je suppose, je présume ont très loin de je pose, je résume. Dans je suppose, je présume,
il y a une attitude indiquée, non une opération décrite. En incluant dans mon discours je
suppose, je présume, j’implique que je prends une certaine attitude à l’égard de l’énoncé qui
suit. On aura noté en effet que tous les verbes cités sont suivis de que et une proposition  :
celle-ci est le véritable énoncé, non la forme verbale personnelle qui la gouverne. Mais cette
forme personnelle en revanche, est, si l’on peut dire, l’indicateur de subjectivité. Elle donne à
l’assertion qui suit le contexte subjectif – doute, présomption, inférence – propre à caractériser
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l’attitude du locuteur vis-à-vis de l’énoncé qu’il profère. Cette manifestation de la subjectivité
ne prend son relief qu’à la première personne. On n’imagine guère de pareils verbes à la
deuxième personne sinon pour reprendre verbatim une argumentation : tu supposes qu’il est
parti, ce qui n’est qu’une manière de répéter ce que (tu) vient de dire : (Je suppose qu’il est
parti.) Mais que l’on retranche l’expression de la personne en ne laissant que : il suppose
que…, et nous n’avons plus, au point de vue de je qui l’énonce, qu’une simple constatation.
On discernera mieux encore la nature de cette (subjectivité) en considérant les effets de
sens que produit le changement des personnes dans certains verbes de parole. Ce sont des
verbes qui dénotent par leur sens un acte individuel de portée sociale : jurer, promettre,
garantir, certifier, avec des variantes locutionnaires telles que s’engager à… se faire fort de…
Dans les conditions sociales où la langue s’exerce, les actes dénotés par ces verbes sont
regardés comme contraignants. Or ici, la différence entre l’énonciation (subjective) apparaît
en pleine lumière, dès qu’on s’est avisé de la nature de l’opposition entre les (personnes) du
verbe. Il faut garder à l’esprit que la (3 e personne) est la forme du paradigme verbal (ou
pronominal) qui ne renvoie pas à une personne, parce qu’elle se réfère à un objet placé hors
de l’allocution. Mais elle n’existe et ne se caractérise que par opposition à la personne je du
locuteur qui, l’énonçant, la situe comme (non-personne). C’est là son statut. La forme il… tire
sa valeur de ce qu’elle fait nécessairement partie d’un discours énoncé par (je).
En disant je promets, je garantis, je promets et je garantis effectivement. Les conséquences
(sociales, juridiques, etc.) de mon jurement, de ma promesse, se déroulent à partir de
l’instance de discours contenant je jure, je promets. L’énonciation s’identifie avec l’acte
même. Mais cette condition n’est pas donnée dans le sens du verbe ; c’est la (subjectivité) du
discours qui la rend possible. On verra la différence en remplaçant je jure par il jure. Alors
que je jure est un engagement, il jure n’est qu’une description, au même plan que il court, il
fume. On voit ici, dans des conditions propres à ces expressions, que le même verbe, suivant
qu’il est assumé par un (sujet) ou qu’il est mis hors de la (personne), prend une valeur
différente. C’est une conséquence de ce que l’instance de discours qui contient le verbe pose
l’acte en même temps qu’elle fonde le sujet. Ainsi l’acte est accompli par l’instance
d’énonciation de son (nom) (qui est <jurer>), en même temps que le sujet est posé par
l’instance d’énonciation de son indicateur (qui est <je>).
Bien des notions en linguistique, peut-être même en psychologie, apparaîtront sous un jour
différent si on les rétablit dans le cadre du discours, qui est la langue en tant qu’assumée par
l’homme qui parle, et dans la condition d’intersubjectivité, qui seule rend possible la
communication linguistique.

3-Le schéma de la communication.

La critique s’est effectuée en plusieurs temps que l’on peut résumer ainsi :
-discussion autour de la conception instrumentaliste de la langue. Pour Benveniste par
exemple « caractériser la langue comme instrument c’est mettre en opposition l’homme et la
nature » or le «  langage est dans la nature de l’homme qui ne l’a pas fabriqué ».
-discussion autour de l’idée que la communication consiste seulement à transmettre
de l’information, Ducrot dans son ouvrage Dire et ne pas dire refuse de se contenter de cette
définition réductrice qui pose que toute communication est communication de quelque
chose, transmission d’une information : une telle conception revient nous dit-il à considérer
la langue comme un code.
Searle et Austin en étudiant les actes de langage comme promettre, ordonner, interroger,
consulter, vont montrer que les échanges communicatifs ne sont pas de simples échanges de

19
connaissances mais qu’ils correspondent à un très grande variété de rapports humains
autrement que dire c’est faire.
- nécessité de prendre en compte la situation de communication et l’ensemble des
éléments extralinguistiques qui entourent nécessairement tout échange a aussi conduit à
réviser le schéma de la communication. La situation est considérée comme un élément qui
conditionne l’échange, on ne peut donc l’évacuer.
- relation émetteur/ récepteur : Le nouveau schéma de la communication qui
intègre la situation et se définit comme l’action qu’exerce l’un sur l’autre les partenaires de
l’échange obligent à reconsidérer le statut de l’émetteur et du récepteur. Les travaux de
Benveniste sur la subjectivité dans le langage ont mis l’accent sur le fait que la présence de
l’autre implique ma présence et pose le dialogue comme condition du langage, c’est dans ce
cadre que doit être menée l’étude des pronoms. C’est l’émergence du sujet parlant qui va
ouvrir le champ des études consacrées aux phénomènes énonciatifs. C’est avec la
redécouverte des travaux de Bakhtine sur le dialogue que la relation émetteur/récepteur va
être fondamentalement repensée. Il montre que l’expression énonciative est déterminée à la
fois par la situation de communication et par la présence de l’interlocuteur et plus
précisément dans l’interaction locuteur interlocuteur. Le sens d’un mot nous dit Bakhtine est
le produit de cette interaction  « le mot est une sorte de pont jeté entre moi et les autres. S’il
prend appui sur moi à une extrémité, à l’autre extrémité il prend appui sur mon
interlocuteur. Le mot est le territoire commun du locuteur et de l’interlocuteur. » (Bakhtine
M., Marxisme et philosophie p. 124)
-De la phrase au texte : L’élargissement de la notion de communication et la diversité
des fonctions reconnues à celle-ci ont obligé à reconsidérer le cadre de l’analyse. Le cadre
de la phrase et de l’énoncé n’est plus satisfaisant. La description des phénomènes énonciatifs
a montré que les relations entre les unités linguistiques ne se réalisent pas dans le cadre de
la phrase et que le sens ne se construisait pas non plus seulement à ce niveau. Maingueneau
dans Initiation à l’analyse du discours, Paris, Hachette, 1976, donne quelques exemples
des problèmes rencontrés par les chercheurs qui ont conduit à repenser le cadre de l’analyse
comme par exemple la relation de coordination et de subordination, les anaphoriques. La
nécessité de passer de la phrase au texte s’avère nécessaire.

ATTENTION !

Les TD sont des compléments au cours théorique, les étudiants doivent impérativement
lire, expliquer et résumer les textes proposés car les notions développées dans ces textes
viennent appuyer directement ou indirectement le CM

TD 4: Le schéma de communication chez Saussure cf le CLG


TD5 : Critique : article de Patrick Charaudeau « Les sujets du discours et la mise en
scène langagière » cité par Henri Boyer p.54-55
Application : Etudier le texte suivant : Patrick Charaudeau, « L’interlocution comme
interaction de stratégies discursives », p.165-167.
Les sujets du discours et la mise en scène langagière.
« Tout acte de langage est le fait de 4 sujets qui occupent deux à deux les deux lieux
de la mise en scène langagière : le lieu situationnel du faire (circuit externe) et le lieu du Dire
(circuit interne).
Sur le circuit externe(Faire) se trouvent les partenaires de l’acte de langage : le sujet
communiquant(JEc) comme instance de production et d’un projet de parole, et le sujet
20
interprétant (TUi) comme instance d’interprétation et d’une activité de réaction interprétative
qui construit son propre sens.
Sur le circuit interne se trouvent les protagonistes de la mise en scène du Dire : le sujet
énonçant ou énonciateur (JEé) et le sujet destinataire (TUd) comme êtres de parole auxquels
sont attribués des rôles énonciatifs par le JEc et le TUi.
L’intérêt de cette distinction entre deux types de sujets réside, entre autres choses,
dans la possibilité de définir l’acte de langage comme le résultat -jamais fermé- d’une
dynamique dans laquelle les partenaires se livrent à un travail-conscient et non-conscient-
d’évaluation de l’autre pour procéder à des « coups » de production/interprétation du sens par
des jeux de mise en scène des protagonistes.
Prenons un exemple. Imaginons que, chef de département dans une université, je
veuille faire dactylographier un texte administratif par la secrétaire qui, elle-même, est au
service de plusieurs départements. Imaginons que je sache que cette secrétaire est débordée de
travail et que donc il n’est pas sûr que mon texte -qui est urgent- soit dactylographié.
Imaginons enfin que je sache que cette secrétaire n’apprécie pas la manière avec laquelle les
collègues s’adresse à elle ( froideur) et lui donnent des ordres(autorité) ? Je pourrais alors
évaluant le partenaire (TUi) auquel je vais avoir affaire et sachant que j’ai autorité
administrative sur lui, lui dire : »est-ce que vous pourriez me taper ce texte ? » Je me
construirais une image d’énonciateur (JEé) non autoritaire qui feint de se mettre en situation
de demande non-coercitive et je construirais, du même coup, une image de destinataire (TUd)
non-contraint, non soumis par avance, qui aurait sa liberté d’initiative dans la réponse. De son
côté, mon partenaire(TUi), peut très bien, croyant en l’image d’énonciateur que je lui propose
(marquée par : est-ce que vous pourriez me… »), faire une hypothèse positive sur ce que je
suis, en tant que sujet communiquant, et me considérer comme gentil, respectueux, différent
de mes autres collègues ; ce qui pourrait entraîner de sa part une exécution rapide du travail.
Mais on pourrait également faire l’hypothèse que la secrétaire en question ait des raisons de
ne pas croire sincère l’image d’énonciateur que je lui propose et penser : »Qu’est-ce qu’il est
démagogue ! », ce qui aurait des chances de faire échouer mon projet d’obtenir que la lettre
soit rapidement dactylographiée, à moins, encore que cette personne ait des raisons
d’apprécier cette démagogie… 
Bref, la mise en scène de l’acte de langage repose fondamentalement sur un jeu
réciproque d’évaluation des partenaires l’un sur l’autre (regards évaluateurs), pour procéder à
la production d’un Dire et à l’interprétation de ce Dire. »
Ainsi défini, l’acte de langage est toujours un acte interactionnel, même lorsque les
partenaires ne sont présents physiquement l’un à l’autre (regards évaluateurs), ni dans un
rapport d’échanges immédiat. Posons que tout acte de langage est un acte d’interaction par
regard évaluateur interposé, et représentons cette hypothèse par la figure suivante :

Situationnel

21
JEc…………………………………FAIRE …………………… TUi

JEé ………………. DIRE…………………… TUd

Regard évaluateur

CONCLUSION
On peut donc conclure que la sociolinguistique est née à partir de l’existence de deux
facteurs concomitants :
-un état de connaissances : mise en question des grammaires formelles, réintégration
des données sémantiques, appel à l’interaction sociale comme donnée de la communication.
-un état de fait : existence de problèmes linguistiques qui intéressent la vie sociale de
certaines communautés.
C’est cette dualité radicale du langage, à la fois intégralement formel et intégralement traversé
par des enjeux subjectifs et sociaux qui fait l’objet de la sociolinguistique.

22
CHAPITRE III: DEMARCHE ET OBJET DE LA SOCIOLINGUISTIQUE

III-1 -DEMARCHE
La sociolinguistique implique :
- une théorie linguistique : qu’observer ? que décrire ?
-et une conception systématique de la communication parlante, une sociologie : qui
observer ? dans quelles relations sociales ?
La méthode en sociolinguistique se répartit en deux démarches successives :
1-une description de la structure linguistique et une description de la structure
sociologique.
Pour ce faire, elle emprunte les acquis théoriques de l’approche structuraliste des
phénomènes langagiers et les concepts et méthodes à la sociologie car cette
dernière «  montre que tout individu est d’abord un objet social, le produit d’une
socialisation. Le langage est une forme de comportement social, un instrument de
communication entre les hommes, un répertoire de variétés linguistiques imbriquées les une
dans les autres, un moyen d’expression de l’individu. »
2-une confrontation des deux disciplines, généralement le but visé est la connaissance
de la société, le langage est le moyen qui permet cette connaissance. Naturellement la
démarche du chercheur variera selon le sujet et aussi selon sa position idéologique.

III-2-OBJET DE LA SOCIOLINGUISTIQUE
La sociolinguistique a affaire à des phénomènes très variés :
-les fonctions et les usages du langage dans la société,
-la maîtrise de la langue, l’analyse du discours,

- les jugements que les communautés linguistiques portent sur leurs langues, la planification
et la standardisation linguistiques…
Elle s’est donnée au départ pour tâche de décrire les différentes variétés qui coexistent au sein
d’une communauté linguistique en les mettant en rapport avec les structures sociales ;
aujourd’hui, elle englobe pratiquement tout ce qui est étude du langage dans son contexte
socioculturel.
L’objet de son étude n’est pas seulement la langue, système de signes, ou la compétence,
système de règles. Elle dépasse cette opposition qui fournit un cadre étroit pour l’étude de
problèmes linguistiques importants comme l’utilisation du langage dans son contexte
socioculturel et s’ouvre vers ce que Hymes appelle la compétence de communication : pour
communiquer, il ne suffit pas de connaître la langue, le système linguistique, il faut également
savoir comment s’en servir en fonction du contexte social. D’autres linguistes, tel Labov,
pensent que toute production linguistique manifeste des régularités et peut donc faire l’objet
d’une description. Cependant quelque soit les différences, tous les chercheurs mettent l’accent
sur un objet unificateur : le langage considéré comme une activité, socialement localisé, dont
l’étude se mène sur le terrain.
Donc sans exagérer le caractère multipolaire de la sociolinguistique, on peut dire à la suite
d’HENRI Boyer , (p.7) que « celle-ci embrasse, à travers ses diverses tendances, l’ensemble
des composantes de l’activité de la parole : non seulement la-les langues et la société, mais
également le ou les discours, le ou les textes, le sujet et la communication, sans oublier les
attitudes et les images, ce qu’on appelle les représentations psycho-sociolangagières qui
pèsent sur les pratiques de langage et conditionnent leur manifestation. »

23
Les objets d’observation et d’analyse ne seront pas les mêmes, ils sont conditionnés par la
démarche du sociolinguiste, selon qu’il s’attache à mettre en relation telle ou telle
composante.
Ainsi le sociolinguiste peut vouloir inventorier les savoirs linguistiques à l’œuvre dans une
communauté donnée, étudier les dialectes, les sociolectes, et autres variétés en usage dans tel
groupe. Il peut également mettre en rapport ces savoirs linguistiques et les institutions qui leur
octroient une plus ou moins grande légitimité sociale. Il peut encore analyser le
fonctionnement des normes et des évaluations sur lesquelles s’appuie la parole circulante. Il
ne lui est pas interdit non plus d’interroger les divers types de discours, oraux ou écrits pour
en décrire le fonctionnement polyphonique, c’est-à-dire la manifestation plus ou moins
problématique de plusieurs voix : celles des interlocuteurs, mais également la trace, l’écho, de
celles qui circulent dans le contexte social où s’inscrivent les productions linguistiques en
question.
Le sociolinguiste réintroduit dans son champ d’étude le sujet, peut aussi bien analyser les
statuts, rôles et places des acteurs- partenaires, leur incidence sur le déroulement des
interactions, au travers, en particulier, des stratégies mises en œuvre. Enfin, la communication
elle-même peut retenir son attention au travers des actes de parole, directs ou indirects, de leur
interprétation plus ou moins prévisibles, des rituels sociolangagiers sur lesquels s’appuie la
parole en communauté. Donc la sociolinguistique investit tous les domaines suivants (voir
schéma suivant p.7)

24
CHAPITRE IV

DEFINITION DE QUELQUES CONCEPTS CLES DE LA


SOCIOLINGUISTIQUE
-Le dialecte
-Le patois
-le pidgin
-le créole
-La variété linguistique
-La communauté linguistique
-Contact de langues
-Langage et culture
-Compétence de communication
Le langage, la communication entre les hommes par la parole, donne lieu à deux
formes d’expérience :
-L’expérience de la diversité des langues, lorsqu’on voyage dans le monde on se rend compte
que les hommes communiquent entre eux grâce à de nombreux parlers (cf, TD : la situation
linguistique dans le monde).
-L’expérience de diversité à l’intérieur de ce qu’on considère comme une même langue par
exemple en Algérie l’arabe dialectal est différent selon les régions : Oran, Constantine, Alger.
Sans exagérer le caractère multipolaire de la sociolinguistique, on peut dire que la
sociolinguistique embrasse à travers ses diverses tendances, l’ensemble des composantes de
l’activité de la parole : non seulement la/les langues et la société, mais également le(s)
discours/le (s) textes(s), le sujet et la communication, sans oublier les attitudes et les images,
ce que l’on appelle les représentations psycho-sociolangagières qui pèsent sur les pratiques
de langage et conditionnent leur manifestation.
Ainsi, la sociolinguistique peut vouloir inventorier les savoirs linguistiques à l’œuvre dans
une communauté donnée, étudier les dialectes, sociolectes, et d’autres variétés en usage dans
tel groupe ; dans tel réseau de sociabilité. Il peut également mettre en rapport ces savoirs
linguistiques et les institutions qui leur octroient une légitimité sociale. Il peut encore analyser
le fonctionnement des normes et des évaluations sur lesquelles s’appuie la parole circulante. Il
interroge les divers types de discours, oraux et écrits, pour en décrire le fonctionnement
polyphonique, c’est-à-dire, la manifestation des voix, celle des interlocuteurs, mais également
la trace, l’écho, de celles qui circulent dans le contexte social où s’inscrivent les productions
linguistiques en question. Le sociolinguiste réintroduisant dans son champ d’étude le sujet,
peut aussi bien analyser les statuts, rôles et places des acteurs/partenaires, leur incidence sur le
déroulement des interactions, au travers, des stratégies mises en œuvre. Enfin la
communication elle-même peut retenir toute son attention au travers des actes de parole,
directs ou indirects, de leur interprétation, des rituels socio-langagiers sur lesquels s’appuie la
parole en communauté.

Le dialecte : Le terme de dialecte apparaît comme moins marqué, plus neutre que « patois ».
Le mot grec dialektos était un substantif abstrait qui signifiait « conversation », puis langage
dans lequel on converse. C’est l’association avec des noms de régions ou de groupes
ethniques qui y a introduit l’idée de variété régionale. C’est donc un parler qui a son propre
système lexical, syntaxique, et phonétique mais qui n’a pas atteint le statut politique de

25
langue ; c’est un système de signes et de règles combinatoires de même origine qu’un autre
système considéré comme langue mais n’ayant pas acquis le statut culturel et social de cette
langue indépendamment de laquelle il s’est développé.

Le patois : On appelle patois ou parler patois un dialecte social réduit à certain signes (faits
phonétiques ou règles de combinaison) utilisé seulement sur une aire réduite et dans une
communauté déterminée, rurale généralement. Les patois dérivent d’un dialecte régional ou
de changements subis par la langue officielle. Ils sont contaminés par les langues officielles
au point de ne conserver que des systèmes partiels qu’on emploie dans un contexte
socioculturel déterminé (paysans parlant à des paysans de la vie rurale)

Les sabirs sont des systèmes linguistiques réduits à quelques règles de combinaison et au
vocabulaire d’un champ lexical déterminé, ce sont des langues composites (formées
d’éléments très différents) nées de contact de deux ou plusieurs communautés linguistiques
différentes qui n’ont aucun autre moyen de se comprendre dans les transactions
commerciales. Les sabirs sont des langues d’appoint (complément, supplément, accessoire),
ayant une structure grammaticale mal caractérisée et un lexique pauvre limité aux besoins qui
les ont fait naître et qui assure leur survie.
Le créole : on donne le nom de créole à des sabirs, pseudo- sabirs ou pidgins(mot anglais
provenant du mot business prononcé par les chinois), qui pour des raisons diverses d’ordre
historique ou socioculturel, sont devenus des langues maternelles de toute une communauté.
On n’a pas de sabir, de pseudo-sabir ou de pidgin pour langue maternelle. Les pseudo sabirs
à base de français, d’anglais, de portugais, de néerlandais ou d’espagnol ont été employés par
des noirs de communautés diverses que ressemblaient les négriers (navires qui servaient à la
traite des noirs) et à qui se posait le problème d’intercompréhension. Nous avons des créoles
français à Haïti, à la Martinique, à la Guadeloupe ; des créoles anglais à la Jamaïque et aux
états unis, des créoles portugais et néerlandais.
Les caractères communs aux créoles : nombre de mots d’origine africaine y est très réduit sauf
exception, les mêmes condition de formation ; formation à partir de pseudo- sabirs, utilisation
d’impératifs, d’infinitifs, de formes syntaxiques simples. Les créoles n’ont pas de statut
socioculturel qu’ont les langues.

Le pidgin :
C’est une langue seconde née du contact de l’anglais avec diverses langues d’extrême
orient (chinois notamment) afin de permettre l’intercompréhension de communautés de
langues différentes. Le système du pidgin est beaucoup plus complet que celui du sabir, son
vocabulaire couvrant de nombreuses activités.
La variété :
Selon Fishman, la sociolinguistique recourt au terme de variété au lieu de langue sans
en donner une définition concise. Le mot langue possède une signification supérieure et
surtout parce que ce mot comporte de nombreux jugements de valeur, il manifeste une
opinion, il suscite une émotion (langue maternelle) et révèle une prise de position, il a un
aspect officiel et un statut politique. Alors que la variation est plus ou moins neutre.
Cependant quand, comment et par qui, une variété est-elle considérée comme une autre
langue. Exemple, le berbère qui devient langue nationale. Le terme de variété contrairement
au dialecte ne désigne pas seulement une position linguistique particulière mais désigne aussi
des différences par rapport à d’autres variétés. On a des variétés régionales, sociale,
religieuse, spécialisée ou professionnelle.
La communauté linguistique :
26
La description de l’emploi différentiel de la langue par des groupes sociaux différents,
en particulier les classes sociales, se fait dans le cadre d’une communauté linguistique. Une
linguistique qui se veut sociale doit avoir pour objet l’instrument de communication mis en
œuvre dans la communauté linguistique. Les linguistes ont donné plusieurs définitions
différentes de ce concept, antérieur à la sociolinguistique, depuis Bloomfield, e langage, 1933,
chapitre 3 :
« …Une communauté née d’une communication intensive et/ou d’une intégration symbolique
en relation avec la possibilité de communication, sans tenir compte du nombre de langues ou
de variétés employées ». (Fishman, sociolinguistique, Nathan, 1971, p. 46-47)
«  La communauté linguistique se définit moins par un accord explicite quant à l’emploi des
éléments du langage que par une participation conjointe à un ensemble de normes ». (W.
Labov, sociolinguistique, édition de minuit, 1976, p.187)
Toutes ces définitions se recoupent sur deux caractéristiques définitoires principales :
l’intensité de la communication et les normes partagées.
Par intensité de la communication, on entend simplement que les membres d’une
communauté linguistique se parlent plus les uns aux autres qu’ils ne le font avec les
étrangers ; les limites des communautés présenteront des creux, des vides dans le modèle de
communication.
L’autre critère, tout aussi important, les normes partagées, fait référence à un ensemble
commun de jugements évaluatifs, une connaissance à l’échelle de la communauté de ce qui
est considéré comme bon ou mauvais et ce qui est approprié à tel type de situation
socialement définie.
En conclusion, on peut dire qu’une communauté linguistique existe dés l’instant où
tous les membres ont au moins en commun une seule variété linguistique ainsi que les normes
de son emploi correct. Une communauté linguistique peut se réduire à un groupe de personnes
qui décident de vivre ensemble comme par exemple les touaregs.

27
BIBLIOGRAPHIE GENERALE

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-SAPIR E, Anthropologie, tome 1 : culture et personnalité, Paris : Minuit, 1967

30
ETUDE DES GENRES 2

Malika KEBBAS

31
Problématique du module :

Le module a pour objectif de sensibiliser les étudiants aux genres


dramatiques (le théâtre) et plus particulièrement à la tragédie et à la
comédie.

Contenus du module :

- Définition des différents genres dramatiques


- La tragédie :
origine et rappel historique
la tragédie grecque antique
la tragédie classique (XVII° siècle)
- La comédie au XVII° siècle
- Le théâtre au XX° siècle
Le drame bourgeois
Le théâtre existentialiste
- Le théâtre algérien
- Analyses de pièces de théâtre selon le genre et l’époque abordés

Bibliographie :

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théâtre, Dunod.
-BERTRAND, Dominique (1999), Lire le théâtre classique, Dunod.
-CHIRPAZ, François (1998), Le tragique, PUF.
-THOMASSEAU, Jean-Marie (1995), Drame et tragédie, Hachette.
-UBERSFELD, Anne (1996), Les termes clés de l’analyse du théâtre, Mémo Seuil.
-Tragiques grecs. Eschyle, Sophocle, Gallimard.

32
1. INTRODUCTION

Le terme « théâtre » désigne à la fois le genre littéraire et l’édifice où se joue une pièce
de théâtre. Il s’agit donc de la rencontre de deux espaces :

- le texte à code unique (la langue écrite) ;


- la scène à codes multiples (les voix, gestes et costumes des acteurs ; le lieu de la
représentation y compris les éclairages et les décors).

Le théâtre est donc un espace de convergence entre l’auteur, l’acteur et le spectateur et


son origine remonte à l’Antiquité (tragédie grecque).

1.1. Le théâtre, genre littéraire

Outre sa division en « tragédie » et « comédie », le théâtre comporte des genres selon


les styles et les époques envisagés :

- La tragédie grecque antique :

Cérémonie à caractère religieux en l'honneur de Dionysos :

"Lla tragédie chante le combat que la raison, pour imposer son ordre, livre aux forces
qui pèsent sur l'homme de tout le poids du Ciel ou qui fermentent dans son propre sang
" (R. Pignarre in Littérature et langages)

Eschyle, Sophocle et Euripide sont les principaux auteurs du théâtre grec. Leurs œuvres
ont traité de grands mythes comme celui d’Œdipe, d’Antigone, etc…

- Le théâtre médiéval :

Au Moyen-âge, le caractère sacré des représentations se retrouve dans trois genres : les
miracles, les mystères et les passions. Le mystère, du latin misterium, représentation, est
le moyen de présenter au public la vie du Christ. Le déroulement du mystère est
entrecoupé d’épisodes profanes non écrits (sortes d’intermèdes ou entractes) et
improvisés par les comédiens qui laissaient libre court à leur verve satirique
(chroniques, potins de la ville où se déroulaient la représentation). Les passions les plus
célèbres sont celles d’Arnoud Gréban (1450) et de Jean Michel (1486).

La comédie médiévale comporte trois genres : la farce caractérisée par la critique naïve
des grands de ce monde, le rire et les jeux de scène hérités de la comédie latine (Plaute)
dont la plus connue est celle de Maître Pathelin ; la moralité où l’allégorie se mêle au
burlesque, au pathétique et au mélodrame et teintée de sermon religieux ; la sotie, genre
également allégorique qui se mêlait de politique et inquiéta les rois au point que
François 1er l’interdit.

33
- Le théâtre baroque :

L’idée fondatrice du théâtre baroque est que le monde est en équilibre instable. Il
s'adresse plus à la sensibilité qu'à la raison. Il use de la folie, du déguisement, des
intrigues complexes. Les auteurs célèbres sont Calderon, Shakespeare et en France,
Corneille.

- La Commedia dell'Arte (XVIe-XVIIIe siècles) :

Il s’agit d’un spectacle de rue, né en Italie et qui se fonde sur des canevas traditionnels
et des personnages aux caractères fixés : Arlequin, Pedrolino (Pierrot), Scaramouche,
Colombine, etc… Il existe environ un demi-millier de canevas dont les sujets sont
puisés dans la pastorale, le roman et le conte. Le registre de ces canevas va du bouffon à
l’horrifique et leur structure présente trois actes précédés d’un prologue n’ayant rien à
voir avec le sujet de la pièce.

- Le théâtre classique français :

Sous l’influence de la culture gréco-latine et sur la base du respect de « la règle des
trois unités  » (temps, lieu, intrigue), le théâtre classique présente des types "éternels"
(archétypes) et vise à montrer des caractères humains en évitant le spectacle de la
brutalité ou même des actions spectaculaires.

Les spectateurs se passionnent aussi bien pour les comédies de Molière (L'Avare, Le
Malade Imaginaire, Tartuffe, Les Femmes Savantes, Don Juan, etc…) que pour les
tragédies de Racine qui emprunte à l’histoire antique (Phèdre, Andromaque,
Britannicus, Bérénice, etc...).

- Le théâtre romantique (XVIIIe-XIXe siècles) :

La grande vogue romantique née en Allemagne est ouverte en France par Victor Hugo
avec la préface de Cromwell (1827) dans laquelle il proclame la liberté totale de
l’invention et de la création théâtrale et rompt ainsi avec le théâtre classique et emprunte
autant au baroque qu’au romantisme allemand (Hernani, Ruy Blas). On parlera alors de
« drame romantique ».

- Le théâtre du XXe siècle :

Sur l'idée que l'homme n'existe que par ses actions et ses rapports avec les autres, Jean-
Paul Sartre a produit Huis Clos et Albert Camus Caligula.

D'autres auteurs appartiennent à la même période : Jean Anouilh, modernisant les


thèmes mythiques et/ou historiques avec Antigone, Beckett ou l'honneur de Dieu, La
Sauvage; Eugène Ionesco avec Le Roi se meurt; Paul Claudel avec L'Annonce faite à
Marie.

34
1.2. Le théâtre, lieu de représentation

Différentes conceptions du lieu théâtral sont apparues progressivement. Elles survivent


et chacune offre des avantages spécifiques.

- Le théâtre en plein air :

Grecs et Romains représentaient leurs spectacles à ciel ouvert.

Dans l'Occident médiéval, les premières oeuvres de théâtre sont jouées dans les édifices
religieux, elles illustrent les Écritures. D'abord intermèdes insérés dans la liturgie, les
mystères et miracles ont été progressivement expulsés des édifices religieux et montés
sur la place publique soit à même le sol, soit sur une estrade montée sur des tréteaux.
Parfois ronde, elle dispose dans certains cas de trappes pour les substitutions de
personnages.

Des panneaux décorés distinguent les lieux de l'action et les acteurs passent de l'un à
l'autre. Parfois des rideaux enrichissent cet appareil technique.

- Le théâtre "à la française" :

Les premiers édifices consacrés à la pratique du théâtre sont l'Hôtel de Bourgogne et le


Théâtre du Marais.

- Le théâtre élisabéthain (1550-1642) :

Conçu en rond, ce lieu propose quatre espaces de jeu : l’avant scène, la scène, l’arrière-
scène, le balcon.

Les deux théâtres les plus réputés de Londres sont « Le Globe » où ont été jouées les
pièces de Shakespeare et « Le Cygne ».

- Le théâtre à l'italienne (XVIIIe-XIXe siècles) :

La fonction de ce dispositif est de voir et d’être vu. Les spectateurs pauvres sont
relégués aux étages supérieurs avec parfois des escaliers séparés. Une rampe éclaire la
scène pas la salle, elle sépare acteurs et spectateurs. Le décor est en trompe-l'oeil. Le
cadre de scène ressemble à un encadrement de tableau. La scène est le siège d'une
machinerie complexe (la cage de scène : poulies, panneaux, trappes, glissières, etc...)

- Le théâtre contemporain :

Il est souvent joué sur des scènes polyvalentes. La cage de scène est supprimée. Par
contre une régie, parfois placée dans la salle même, permet aux techniciens de contrôler
certains éléments (sons, éclairage, effets spéciaux…). Un plafond technique est
aménagé sur toute la salle (passerelles). L'isolation acoustique est poussée et les normes
de sécurité imposent certaines contraintes liées à l'évacuation rapide des spectateurs.

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Le théâtre comporte plusieurs genres dont les plus importants sont la tragédie, la comédie et la
tragi-comédie.
2. LA TRAGÉDIE

A la fois genre littéraire et art du spectacle, la tragédie obéit à des règles strictes, se meut dans
un univers particulier et comporte une thématique précise.

C’est dans la Grèce antique (V° siècle avant J.C.) que prend naissance la tragédie. Elle se
développe en France à partir du XVI° siècle lorsque l’on redécouvre les auteurs antiques mais
elle ne connaît véritablement son apogée qu’au XVII° siècle avec les créations des grands
auteurs comme Racine et Corneille. A partir du XVIII° siècle, elle sera peu à peu remplacée
par des drames bourgeois à l’exception des tragédies écrites par Voltaire. Ce genre retrouve
ses lettres de noblesse au XX° siècle grâce à la représentation des auteurs classiques et à
certains auteurs qui composeront des tragédies.

Pour comprendre ce qu’est la tragédie, il faut se reporter à la conception développée par


Aristote dans la Poétique et à laquelle se réfèrent tous les spécialistes. Aristote, en effet,
définit la tragédie ainsi :

«  La tragédie est […] l’imitation d’une action noble, conduite jusqu’à sa fin et ayant une
certaine étendue, en un langage relevé d’assaisonnements dont chaque espèce est utilisée
séparément selon les parties de l’œuvre ; c’est une imitation faite par des personnages en
action et non par le moyen d’une narration, et qui par l’entremise de la pitié et de la crainte,
accomplit la purgation des émotions de ce genre. » (1449 b)

Cette définition pose un certain nombre de points essentiels quant à la caractérisation de la


tragédie comme le souligne Scaliger qui propose, en 1561, une lecture d’Aristote :
«  La tragédie emprunte ses sujets, comme la comédie, à la vie des hommes ; mais elle s’en
distingue sur trois points : conditions des personnages, nature des situations et des actions,
dénouement. »

Les points essentiels sont donc les suivants :


- la noblesse du sujet et des personnages ;
- l’imitation (ou mimesis) faite par des personnages en action et non par la narration ;
- la purgation des émotions (ou catharsis).

Toutefois, « l’action noble » est également une caractéristique de l’épopée grecque et Aristote
prend soin de distinguer les deux genres :
«  Alors que dans la tragédie on ne saurait imiter plusieurs parties de l’action qui se
déroulent en même temps, mais seulement la partie jouée sur scène par les acteurs, dans
l’épopée, du fait qu’elle est un récit, il est possible de composer plusieurs parties de l’action
qui s’accomplissent en même temps, et, qui, pour peu qu’elles soient appropriées au sujet,
ajoutent à l’ampleur du poème : l’épopée a donc là un bon moyen de donner de la majesté à
l’œuvre, de procurer à l’auditeur le plaisir du changement et d’introduire des épisodes
dissemblables ; le semblable, en effet,provoquant rapidement la saturation, cause l’échec des
tragédies. » (Poétique, 1459)

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La tragédie se distingue de l’épopée en ce qu’elle imite une action et n’est donc pas un récit ;
elle s’en distingue également car, contrairement à l’épopée, elle est brève.

De là découle l’organisation de la tragédie selon le principe des « trois unités » :


      - Le lieu : une seule pièce pour une seule scène ; - Le temps : il est limité ; letemps de la
représentation est équivalent au temps de la pièce ;
   - L’action : la tragédie commence là où l’action se modifie.
Quant à la catharsis, c’est le but assigné à la tragédie par Aristote.
Il s’agit, en effet d’inspirer la crainte et la pitié et de purger ainsi les émotions ; c’est pourquoi
les personnages mis en scène, bien qu’étant d’origine noble, ne sont ni totalement bons, ni
totalement méchants :

«  Il est manifeste, tout d’abord, qu’on ne saurait y [la tragédie] voir ni des hommes justes
passer du bonheur au malheur (car cela ne suscite ni frayeur, ni pitié), ni des méchants
passer du malheur au bonheur (car c’est, de toutes les situations, la plus éloignée du
tragique : elle ne suscite ni sympathie, ni pitié, ni crainte), ni d’autre part un scélérat tomber
du bonheur dans le malheur (ce genre d’agencement pourra peut-être susciter la sympathie,
mais ni pitié ni crainte ; car l’une – c’est la pitié – s’adresse à l’homme qui est dans le
malheur sans l’avoir mérité, et l’autre – c’est la crainte – s’adresse à notre semblable, si bien
que ce cas-là ne suscitera ni pitié ni crainte).  » (Poétique, 1452 b-1453 a).

Le spectateur doit être soumis au processus de l’identification : la pitié représente un moyen


de participer à la souffrance du héros et la crainte l’érige en victime potentielle des malheurs
représentés.
La catharsis sera largement utilisée par les classiques pour démontrer la moralité du théâtre.

De là, découle la matière de la tragédie qui sera faite d’évènements susceptibles d’éveiller la
crainte et la pitié comme le précise Aristote :

«  Parmi les évènements, voyons donc lesquels provoquent l’effroi, lesquels appellent la pitié.
Par nécessité, des actions de ce genre sont accomplies par des hommes qui entretiennent
entre eux des relations d’alliance, de haine ou d’indifférence. Une haine réciproque ne
suscitera – que le personnage agisse ou s’en tienne aux intentions – aucun sentiment de pitié,
sauf au moment où surviendra l’évènement pathétique lui-même ; l’indifférence n’en
suscitera pas davantage. Mais les cas où l’évènement pathétique survient au sein d’une
alliance, par exemple, l’assassinat, l’intention d’assassiner ou toute autre action de ce genre
entreprise par un frère contre son frère, par un fils contre son père, par une mère contre son
fils ou par un fils contre sa mère, ce sont des cas qu’il faut rechercher.  » (Poétique, 1453 b).

Ce sont des évènements qui surviennent à la suite de deux types de fautes :

l’harmatia ou erreur involontaire : Œdipe, dans la tragédie éponyme de Sophocle, tue Laïos
qui l’a offensé sans savoir que c’est son père ;
l’até ou égarement de l’esprit : Clytemnestre, dans Agamemnon d’Eschyle, sacrifie son époux,
qui a assassiné leur fille, à Erinys et à Atée, deux fléaux envoyés par les dieux.

Ces deux fautes sont associées à l’hybris, sentiment de démesure qui pousse l’homme à se
révolter contre les dieux. Tel est Prométhée qui, en volant le feu sacré, s’est dressé contre la

37
puissance de Zeus et est condamné à périr pour expier sa faute (Prométhée enchaîné
d’Eschyle).

Le fait tragique trouve donc son origine dans la fatalité et les dieux interviennent pour
sanctionner la faute, « tout respire l’inquiétude, la peur, les menaces, l’exil et la mort » écrit
Scaliger dans son Art poétique en 1561.

2.1. La tragédie grecque

La tragédie naît en Grèce au VIème siècle av. J.-C., mais c'est à Athènes, vers le Vème siècle,
que l'on trouve sa forme littéraire la plus aboutie. Elle se situe dans le prolongement du
théâtre (la poésie lyrique) et de l'épopée (la poésie épique).

La tragédie grecque a une forte teneur religieuse qui s’explique par son origine : elle est née
des cérémonies dédiées au culte de Dionysos qui se transforment au fil du temps en pièces de
théâtre.

Ces cérémonies ont lieu trois fois l’an : les Lénéennes, les Grandes Dionysies, les Dionysies
rurales et donnent lieu à des représentations uniques lors d’un concours qui dure quatre à cinq
jours.

C’est la raison pour laquelle de nombreuses pièces ont disparu. C’est seulement après la
grande période classique, à partir du IV°siècle, que les pièces qui ont remporté un concours
sont recopiées pour être rejouées ; voilà pourquoi elles nous sont parvenues

La tragédie expose des thèmes mythiques (tout comme l'épopée) où les héros d'anciennes
légendes font face aux dieux : la volonté des dieux est ainsi nommée fatalité. Ces hommes
exemplaires sont confrontés à des situations qui les dépassent et les remettent en question.

Mais ce n'est pas seulement l'univers mythique qui devient problématique, c'est aussi tout le
monde réel qui remet en question ses principes essentiels (la Justice, la Vérité, la place de
l'homme...).

Ce genre est donc marqué par un contexte tout autant politique que religieux.Dans la trilogie
d’Eschyle consacrée aux Atrides on peut voir une justice archaïque, fondée sur la vengeance
reproduisant la violence et le meurtre de génération en génération : Agamemnon sacrifie sa
fille Iphigénie ; son épouse Clytemnestre la venge en faisant tuer Agamemnon par son amant
Egisthe ; ces derniers sont à leur tour assassinés par Oreste, fils d’Agamemnon et de
Clytemnestre. Dans la dernière pièce de la trilogie, la justice change radicalement, le cycle de
la vengeance s’arrête définitivement : Oreste est jugé par un tribunal, celui de
l’ « aréopage ». Désormais l’individu est jugé selon ses actes et doit répondre de ses faits et
gestes et non de ceux de ses ancêtres. La justice, et avec elle la notion d’intention et de
circonstances atténuantes, a remplacé la vengeance individuelle et les crimes sanguinaires.
D’autre part la politique est un sujet de discussion sur la scène théâtrale : on débat des
questions d’actualité, de la définition du meilleur régime politique, de la supériorité de la
démocratie, de la légitimité du pouvoir. Dans la tragédie, la cité met en scène ses valeurs et se
met en scène dans un spectacle ouvert à tous

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La tragédie grecque expose également des thèmes liés à la « mythologie » : le cycle troyen, la
famille des Atrides, celle des Labdacides, Héraclès. Parmi les pièces qui nous sont parvenues,
seule, Les Perses d’Eschyle évoque un évènement historique : la défaite des Perses à
Salamine.

Le spectacle tragique fait partie intégrante de la vie de la cité et les citoyens fortunés
s’acquittent en partie de leurs impôts par le système de la « chorégie » : recrutement et
entretien du chœur, des acteurs, des musiciens ; achat des costumes et des masques. Le
spectacle tragique est ouvert à tous les citoyens riches ou pauvres car le prix des places était
symbolique. Les spectateurs les plus pauvres étaient autorisés à y assister gratuitement et ceux
qui travaillaient recevaient même de l’argent pour compenser la perte des journées de travail.

Les pièces sont jouées en plein air, dans un endroit choisi pour ses qualités acoustiques. Les
gradins sont creusés à flanc de colline : c’est le « théâtron », c’est-à-dire le lieu d’où l’on voit.

Le spectacle a lieu dans deux endroits distincts :

- l’ « orchestra », de forme arrondie et où évolue le chœur (chants et danses) ;

- le « proskénion » (proscenium) où jouent les acteurs, devant la « skénè », mur de scène (loge
des acteurs) sur lequel sont accrochés les décors et derrière lequel se trouvent les coulisses.

Les acteurs sont au nombre de trois au maximum :

- le « protagoniste » (le premier rôle souvent tenu par le chef de troupe, très souvent, le poète
tragique lui-même) qui occupait presque continuellement le devant de la scène ;

- les « deutéragoniste » et « tritagoniste », respectivement deuxième et troisième acteurs, qui


ont des rôles secondaires et restent en retrait.

Les costumes sont riches et voyants pour être visibles de loin :

des tuniques longues, à l’orientale, pourpre pour les rois et blanches pour les princesses ;

des costumes plus simples pour les esclaves et les messagers en conformité avec ceux de leur
condition dans la vie courante.

D’autres accessoires sont utilisés :des masques qui permettaient de changer de rôle ou


d’exprimer des émotions ;

- des cothurnes ou chaussures à épaisses semelles de bois qui permettaient de surélever


l’acteur et de lui conférer ainsi une certaine noblesse dans la stature, un air majestueux qui
sied aux rois et aux héros mythologiques.

La tragédie se déroule dans un palais ou un temple et l’on changeait très rarement de lieu :
les évènements extérieurs (batailles, meurtres, scènes de violence) étaient racontés par un
messager. Les décors qui figuraient le lieu étaient peints sur les murs de la skéné.

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La tragédie grecque obéit à des règles d'organisation temporelle très strictes. Le chœur, à
l’origine de la tragédie, a une place spécifique et ses interventions viennent rythmer
périodiquement le dialogue entre les acteurs. Ces règles d’organisation sont les suivantes :

- La tragédie commence par un prologue au cours duquel un ou deux acteurs exposent la


situation.

- Puis c’est l’entrée en scène du chœur : la parodos. Le choeur prend place dans l'orchestra
qu'il ne quittera plus jusqu' à la fin.

- Ensuite, a lieu une alternance de dialogues entre deux ou trois acteurs : les épisodes et de
parties chantées par le chœur : les stasima.

En général, la tragédie comportait trois ou quatre épisodes et autant de stasima.

- La tragédie prend fin avec l'exodos durant lequel le choeur quitte le théâtre et délivre un
message éminemment philosophique sur la portée de la tragédie.

Les principaux poètes tragiques et leurs œuvres sont :

ESCHYLE :

Créateur de la tragédie dans sa forme la plus finie, Eschyle a vécu de 525 à 456 av. J.-C. Au
moment où naissait Eschyle, le genre tragique venait tout juste d’être officiellement reconnu à
Athènes. Quant aux auteurs qui l’ont précédé, il n’y en a pas eu beaucoup, et aucune de leurs
diverses tragédies n’a été conservée. On sait aussi que ses tragédies, représentées à partir de
500 av. J.-C., remportent un tel succès qu’il accède à une grande notoriété et que plusieurs
souverains le reçoivent à leur cour. Sur les quatre-vingt-dix pièces environ qu’il composa,
sept seulement nous sont parvenues, et nous connaissons le titre de soixante-dix-neuf d'entre
elles. Ses principales œuvres sont Les Perses, datée de 472 av. J.-C., Les Sept contre Thèbes,
datée de 467 av. J.-C., Laïos et Œdipe, Prométée enchaîné, Prométhée délivré et Prométhée
porte-feu.

SOPHOCLE :

Il a vécu de 496 à 406 av. J.-C. C’est un poète tragique grec, contemporain d’Eschyle et
d’Euripide : il est plus jeune qu’Eschyle, mais plus âgé qu’Euripide. Il a reçu l'éducation
traditionnelle des jeunes gens issus de familles riches. Alors que l’œuvre d’Eschyle garde une
majesté un peu archaïque et qu’Euripide tente déjà des innovations parfois à la limite du
tragique, Sophocle représente au Vème siècle av. J.-C. l’équilibre et la perfection du genre
tragique. Ses tragédies abordent le sort même de l’homme. Ses principales œuvres sont
Antigone, Électre, Œdipe roi et Œdipe à Colone. 

EURIPIDE :

Euripide, poète tragique de la Grèce antique, aurait vécu de 480 à 406 av. J.-C. Il est issu
d'une famille modeste, et malgré cela il a bénéficié d'un enseignement de qualité.
Contemporain de Sophocle, la plupart de ses succès son posthumes. Il a écrit une centaine de
pièces, mais n’a reçu que cinq fois la couronne de la victoire aux concours dramatiques
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d’Athènes, la première fois en 442. Il ne travaille pas dans la grandeur ni dans l’équilibre
serein et déconcerte par ses soubresauts d’un tempérament passionné. Ses principales œuvres
sont Alceste, Médée, Hippolyte, et Oreste.

ETUDE D’UNE TRAGEDIE GRECQUE ANTIQUE

Antigone

DE SOPHOCLE

Recherches préliminaires (conseillées pour comprendre la tragédie) :

- Faites des recherches sur l’histoire des Labdacides et sur l’origine du mythe.
- Analysez la structure de la pièce en situant chacune des parties : le prologue, la
parodos, les épisodes, les stasima et l’exodos.

- Pour chacune de ces parties de la tragédie, dites quels sont les personnages en
présence.

Etape 1 :

Lisez la pièce qui vous est donnée en annexe et faites-en un résumé

Etape 2 :

Analysez le Prologue de la pièce (scène d’exposition) en répondant aux questions


suivantes :

- quels sont les deux personnages de la scène, quel est leur lien de parenté, de quelle
lignée sont-ils issus ?

- quel est le fait tragique énoncé ?

- quel épisode historique est rappelé ?

- en quoi les traits de caractère des deux personnages sont présentés en opposition ?

Etape 3 :

Etudiez le Deuxième épisode de la pièce :

Montrez que l’opposition entre Antigone et Créon est sans concession en analysant
l’argumentation des deux protagonistes.
41
Etape 4 :

Expliquez quels sont les éléments du Troisième épisode qui montrent que « Créon
expose à son fils une morale fondée sur l’ordre public et l’obéissance ».

Etape 5 :

Analyse de l’Exode :

- Comment sont morts Antigone et Hémon ?


- De quel type de faute est coupable Créon ?
- Quel châtiment s’impose-t-il ?
- Quelle est la morale délivrée par le Coryphée dans la dernière réplique ?

CORRIGE

Etape 1 :

Résumés possibles de la pièce :

1) Version concentrée :

Créon, nouveau roi de Thèbes, après avoir proclamé se vouer au bien de la cité, prend sa
première décision politique en interdisant à ses nièces d’accomplir les rites funéraires
sur leur frère Polynice. Antigone, par amour pour son défunt frère, méprise ce décret et
se dresse contre l’autorité de Créon dont la parole va se révéler vaine. Cette faillite se
concrétise dramatiquement par trois suicides qui anéantissent le roi qui n’aspire plus
qu’à mourir lui aussi.

2) Version détaillée :

Antigone informe sa sœur Ismène qu’elle va accomplir les rites funéraires sur le corps
de leur frère Polynice et ce, malgré l’interdiction du roi Créon, leur oncle, et le
châtiment qu’il adresse à ses nièces : la lapidation par le peuple de Thèbes. Polynice a
en effet été tué par leur autre frère Eteole dans la guerre des sept chefs. Ismène
reconnaît que l’action est juste mais refuse de s’exposer à l’interdiction et au châtiment
qui s’en suivrait ; elle refuse donc d’aider sa sœur dans cette entreprise « je cède à la
force, je n'ai rien à gagner à me rebeller » dit-elle.

Pendant qu'Antigone s'en va mettre à exécution son devoir religieux, Créon s’adresse,
avec quelque grandiloquence, au chœur des vieillards thébains, choisis pour leur
docilité. Dans son discours, il développe une philosophie politique dans laquelle il
exprime un certain nombre de valeurs nobles : le service de la cité, le bien du peuple.

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Le Garde vient informer le roi que son interdiction a été transgressée. Le Coryphée
suggère à celui-ci que son interdiction était peut-être une mauvaise décision et que la
transgression et voulue par les dieux (« Cette affaire là pourrait bien être envoyée par
les dieux »). Créon se fâche et lui ordonne le silence. Le Garde est menacé des pires
sévices s'il ne ramène pas rapidement un coupable afin de s'innocenter.

C'est le cœur chargé de réticences (« il y a une chose qui importe avant tout : sauver sa
peau ») qu'il revient accompagné d'Antigone, prise en flagrant délit de récidive.
L'affrontement est immédiat et total : la jeune fille affirme l'illégitimité de l'édit royal en
se réclamant des lois divines, non écrites et éternelles. Au fil de l'argumentation, Créon
cède le terrain. Après que la jeune fille ait justifié sa lutte par l'amour fraternel, exposant
ainsi sa motivation fondamentale (« je ne suis pas faite pour vivre avec ta haine, mais
pour être avec ce que j'aime »), il finit par disqualifier sa nièce : ce n'est pas une femme
qui fera la loi. Quand Ismène réapparaît, c'est pour s'entendre accusée par son oncle
d'avoir participé à la cérémonie mortuaire et pour exprimer son désir de partager le sort
de sa sœur. Antigone refuse, la jugeant intéressée (terrorisée à l'idée de se retrouver
seule survivante de sa famille). Créon, exaspéré par ce comportement, les traite de folles
et les fait placer en réclusion, là où doivent se tenir les femmes.

Le jeune prince Hémon, fiancé d’Antigone, accuse son père, Créon, d’abuser de son
pouvoir, de piétiner « les honneurs que l'on doit aux dieux », et de commettre de ce fait
une « faute contre la justice ». Aux propos nuancés et pleins de bon sens du jeune
homme sur la manière juste de gouverner, le roi répond par des injonctions à
l'obéissance inconditionnelle que les fils doivent aux pères, le peuple à son chef, et
l'accusation d'être devenu l'esclave de sa fiancée (« Créature dégoûtante, aux ordres
d'une femme »). Hémon quitte brusquement les lieux en jurant la mort que Créon prend,
à tort, pour une menace contre sa vie.

Tirésias, le devin déclare au roi que les dieux n'approuvent pas son action et qu'il en
pâtira pour la cité si Antigone n'est pas libérée et Polynice enterré. Créon insulte
Tirésias et l'accuse d’être à la solde de Hémon et de Antigone, comploteurs qui en
veulent à son pouvoir. Malgré tout, Créon se rend aux prédictions du devin, change
d’avis et veut procéder aux funérailles du mort et délivrer Antigone. Mais il est trop tard
car Antigone s’est pendue dans la grotte où elle avait été emmurée et Hémon se tue.

Créon apprend que sa femme Eurydice, elle aussi vient de se tuer. Il est anéanti par
cette série de désastres (« désastre venu de mes propres plans ») et n'aspire plus qu'à
une mort rapide (« Débarrassez cet endroit d'un propre à rien »).

Le Coryphée tire la leçon de cet « entêtement qui tue » : « il ne faut pas déshonorer la
loi qu'imposent les dieux ».

Etape 2 :

Analysez le Prologue de la pièce (scène d’exposition) en tenant compte des points


suivants :

- quels sont les deux personnages de la scène, quel est leur lien de parenté, de quelle
lignée sont-ils issus ?
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Les deux personnages de cette scène d’exposition sont Antigone et Ismène ; elles sont
sœurs et filles d’Œdipe, coupable d’inceste et de parricide et de Jocaste. Un destin cruel
pèse sur leur lignée comme le rappelle Ismène à sa sœur Antigone :

« Hélas! Rappelle-toi, ma sœur, comment notre père est mort dans la haine et la honte,
après s’être arraché les deux yeux de sa propre main pour se punir de crimes qu’il
s’était lui-même découvert. Après quoi, son épouse et mère – deux noms confondus –
mit un terme à son existence avec un nœud coulant. »

- quel est le fait tragique énoncé ?

Le fait tragique énoncé est l’interdiction de procéder aux funérailles de Polynice et


l’autorisation pour Etéole, édictées par Créon, nouveau roi de Thèbes :

« Antigone : Hélas! oui. Créon ne vient-il pas d’honorer de la sépulture l’un de nos
frères, pour la refuser outrageusement à l’autre ? Pour Etéole, à ce qu’on dit, jugeant
bon de le traiter selon la loi et la règle, il l’a fait ensevelir de sorte qu’il jouisse du
respect parmi les ombres. Mais le malheureux cadavre de Polynice, paraît-il, il a fait
interdire aux citoyens de lui donner la sépulture et même de lui accorder les
lamentations »

- quel épisode historique est rappelé ?

Ce fait tragique survient à la suite d’une guerre dans laquelle les deux frères se sont
entretués :

« Ismène : toutes deux nous avons été privées de nos deux frères tombés le même jour
et sous leurs coups mutuels. Depuis le départ de l’armée d’Argos »

- en quoi les traits de caractère des deux personnages sont présentés en opposition ?

Antigone : elle est présentée d’emblée comme ayant un caractère intraitable :

1) sa volonté de défier l’interdiction de Créon :

«Ismène : Tu médites donc de l’ensevelir malgré l’interdiction publique ? Antigone :


Bien sûr, c’est mon frère…Ismène : Malheureuse fille, malgré la défense de Créon ?
Antigone  : il n’a pas le droit de me séparer des miens. »

« Je sais qu c’est faire plaisir à ceux à qui par-dessus tout je dois plaire. »

Antigone a pris sa décision et rien ne peut lui faire changer d’avis. 

2) ses propos vifs condamnant l’attitude de sa sœur :

«…et tu vas me montrer tout de suite si tu es bien née ou si tu n’es qu’une dégénérée  »

« Quant à toi, si bon te semble, persiste à mépriser ce qu’estiment les dieux. »

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« Mais non, clame-le donc. Si tu ne vas pas le répéter partout, tu me dégoûteras
beaucoup plus encore par ton silence. »

« En parlant ainsi tu te feras haïr de moi, et tu te voueras à la juste haine du mort. » 

Ismène : présentée comme étant plus soumise et conforme à l’image conventionnelle de


la femme :

1) l’effroi que lui inspire la décision de sa sœur :

«Malheureuse fille, malgré la défense de Créon ?  »

« Ah ! que je tremble pour toi, ma pauvre ! »

« Ton cœur s’échauffe quand il y a de quoi le glacer. » 

« Mais il ne convient pas dès l’abord de chercher l’impossible.  »

2) le refus qu’elle lui oppose de l’aider dans son entreprise par peur du châtiment ; elle
apparaît donc faible et soumise par rapport à la détermination de sa soeur :

«  Et maintenant que nous voilà seules, abandonnées, nous deux, songe à quelle mort
plus affreuse nous nous exposons si, par résistance à la loi, nous contrevenons à la
décision et à l’autorité du despote. Et puis réfléchis que nous sommes des femmes :
nous ne sommes pas nées pour lutter contre les hommes. Comme nous dépendons de
maîtres plus forts que nous, il nous faut obéir à ces mesures, et peut-être à de plus
rigoureuses encore. Pour moi donc, tout en priant ceux qui sont sous terre de ‘accorder
leur indulgence du fait que je subis une violence, j’obéirai à ceux qui détiennent le
pouvoir, car agir au-delà du possible, cela n’a pas le moindre sens. »

« Ce n’est pas mépris de ma part. Seulement, pour m’insurger contre la masse des
citoyens, je n’en ai pas les moyens. »

Synthèse de l’analyse du prologue

Le prologue apparaît comme une scène d’exposition marquée par de nombreux contrastes qui
apparaissent dans l’opposition entre deux caractères, entre deux femmes de la même lignée et
qui abordent pourtant la décision du roi de manière diamétralement opposée :

Antigone est prête à braver l’interdiction, elle y est déterminée au nom du respect dû aux liens
du sang et à un mort. Sa décision lui est dictée par le bon droit et le respect dû aux dieux.
Empêcher de procéder aux rites funéraires est considéré par Antigone comme un sacrilège,
elle se situe bien au-delà d’une simple décision humaine ; elle apparaît en héroïne d’un rang
élevé. Sa décision est d’autant plus héroïque qu’Antigone, fille d'Œdipe au destin tragique,
seule, car sa sœur lui refuse son aide, décide d’affronter Créon, roi puissant d'une cité
victorieuse, incarnant le pouvoir absolu.

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Ismène, quant à elle, est tout à fait l’opposé de sa sœur ; elle agit en femme faible et
soumise et refuse de prêter main forte à sa sœur par peur des représailles et du châtiment.

Etape 3 :

Dès l’instant où ils sont en présence, Antigone et Créon s’affrontent. 1) Antigone ne cherche
pas à fuir ses responsabilité : elle reconnaît ouvertement son acte :

«  Oui, je l’avoue, je les ai accomplis ; je ne le nie pas. »

Elle reconnaît également avoir procédé aux rites funéraires du mort en toute connaissance de
l’interdiction de Créon :

«  Oui, je la connaissais. Comment en eût-il été autrement  ? Elle était notoire. »

Antigone ne craint pas d’affronter Créon et même de condamner sa décision. Elle considère
qu’elle n’avait pas à s’y tenir puisqu’elle émane d’un mortel. Seules les prescriptions des
dieux ont grâce à

«  Oui, car ce n’est pas Zeus, je pense qui l’a publié, ni Diké, celle qui demeure avec les dieux
d’en bas.  »

Elle conteste la décision de Créon en lui déniant toute légitimité, sur un ton de défi et
l’interdiction qu’il a proclamé est qualifiée de ses yeux : « caprice » :

«  Ce ne sont pas eux [les dieux] qui ont imposé de pareilles lois aux hommes, et je ne croyais
pas que tes ordres eussent une autorité telle qu’un être mortel pût se permettre de
transgresser les lois non écrites, mais imprescriptibles des dieux. Car ce n’est pas
d’aujourd’hui ni d’hier qu’elles sont en vigueur, mais de toujours, et nul ne sait quand elles
furent édictées. Je ne me souciais pas, par crainte des caprices d’un homme, de subir le
châtiment de la divinité. »

Antigone justifie son acte par les arguments suivants :

Les liens du sang sont sacrés à ses yeux :

«tandis que si ce mort, un frère né de la même mère, je l’avais laissé sans sépulture, j’en
eusse éprouvé une souffrance. Le reste me laisse insensible. » 

Les devoirs religieux dus à un mort, qu’elle considère comme un impératif auquel elle ne peut
se soustraire :

«Comment acquérir une gloire plus éclatante qu’en donnant la sépulture à son frère  ? »

«  L’Hadès n’en exige pas moins ces rites. »

l’affirmation d’une philosophie de l’amour et non de la haine :


46
«  Pour aimer je suis née, et non pas pour haïr. »

D’où ce jugement du Coryphée :

«  Intraitable, hérité d’un père intraitable, se montre le cœur de cette jeune fille. Elle ne sait
pas plier devant l’infortune

Face aux arguments d’Antigone, Créon répond par les arguments suivants :

le sang d’Etéocle réclame vengeance et il est aussi le frère d'Antigone :«Mais n’était-il pas
aussi ton frère, son adversaire mort de même en combattant ? » 

- Il condamne l’attitude d’Antigone qui se démarque de l'attitude commune :

«  Tu es seule parmi les Cadméens à raisonner de la sorte. »

«  Et tu n’as pas honte de penser autrement qu’eux ?  »

- On ne doit pas mettre sur le même plan celui qu’il considère comme un criminel (Polynice)
et celui qu’il considère comme un juste (Etéocle). La justice doit être rendue à tout prix :

«  Pourquoi donc ces honneurs qui sont à son égard une impiété  ? »

«  Et pourtant c’est le mettre au rang de l’impie. »

«  Mais c’était en dévastant notre sol, alors qu’Etéocle le défendait.  »

«  Soit, mais l’impie ne saurait bénéficier des mêmes attentions que l’homme de bien. »

- Créon prône la vengeance jusque dans la mort :

«Même quand il est mort, jamais l’ennemi ne prend figure d’ami. »

L’affrontement s’aggrave et s’intensifie et ceci est rendu par le biais de la « stichomythie »,


échange vers à vers qui a lieu entre Créon et Antigone.

Créon ne veut pas seulement faire reconnaître son crime à Antigone, il veut qu’elle se
soumette à son autorité. A ses yeux, elle n’est pas seulement coupable d’avoir enfreint son
interdiction, elle est également, et surtout coupable de « s’en vanter » et de refuser de se
soumettre à sa volonté ; elle nuit ainsi à son orgueil de roi tout puissant qui entend affirmer
son autorité :

«  Sache-le bien, les caractères trop rigides se brisent très facilement. Le fer le plus résistant,
quand on le remet au feu pour le durcir encore, on le voit qui le plus souvent se rompt et
casse. D’ailleurs, une simple bride suffit à dresser les chevaux les plus rétifs. Et puis, il n’est
pas permis de faire l’orgueilleux à celui qui dépend d’autrui. Cette fille, consciemment, a
commis sans conteste une insolence en passant outre à l’édit que j’ai promulgué ; une
seconde insolence, c’est de s’en vanter après l’acte. Non, je ne suis plus un homme, c’est elle
qui l’est, si elle ne paye pas cette double insolence. »
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Cette déclaration de Créon n’entame en rien la détermination d’Antigone. Elle continue à le
défier ouvertement en affirmant l’impossibilité d’approuver ses paroles et en condamnant ce
qu’elle considère comme un abus de pouvoir :

«  Alors, qu’attends-tu donc ? Aucune de tes paroles ne m’est agréable, et puissent-elles ne


jamais me plaire ! Les miennes ne te font pas plaisir non plus. N’importe ! Comment
acquérir une gloire plus éclatante qu’en donnant la sépulture à son frère ? Si la peur ne leur
verrouillait la langue, tous ceux qui sont ici me donneraient leur approbation. Hélas ! la
tyrannie jouit de multiples privilèges, et particulièrement de dire et de faire ce qu’elle veut.  »

Chacun des deux protagonistes s’enferme dans sa position et le bras de fer engagé entre eux
se transforme en folie :

«  Et si je te parais agir en folle, peut-être aussi est-ce un fou qui me taxe de folie », affirme
Antigone et

«  Alors qu’une lueur d’espoir dans la maison d’Œdipe avait éclairé ses derniers rejetons,
voilà qu’une poussière ensanglantée accordée à ceux d’en bas la dissipe encore une fois dans
la démence des paroles et la frénésie vengeresse » chante le chœur à la fin de ce deuxième
épisode.

En définitive, il n’y a pas d’autre issue possible qu’une fin tragique pour ces deux héros
d’essence divine.

Etape 4 :

Expliquez quels sont les éléments du Troisième épisode qui montrent que « Créon expose à
son fils une morale fondée sur l’ordre public et l’obéissance ».

Morale fondée sur l’obéissance :

«  Bien, mon enfant ; c’est cela qu’il faut avoir à cœur : tout subordonner à l’autorité
paternelle. Voilà pourquoi les pères de famille souhaitent avoir sous leur toit des héritiers
soumis, capables de tirer vengeance de leurs ennemis en accablant ceux-ci, ainsi que
d’honorer leurs amis à l’égal d’eux-mêmes. »

Morale fondée sur l’ordre public :

«  Celui qui, dans l’existence familiale, se montre honnête homme, se comporte également
bien dans la vie publique. Cet homme, je suis sûr qu’i saura commander et se laisser
commander ; dans le tumulte de la bataille il tiendra ferme à son rang, en soldat loyal et
brave  »

Pour Créon donc l’ordre public découle de l’obéissance et de la soumission à la volonté du


père. Sa tyrannie s’exerce autant pour ses sujets que pour son fils.

Hémon, tout en affirmant le respect qu’il doit à son père, tente de le mettre en garde contre
son excès de rigidité, contre la colère source d’injustice. Il l’engage à revenir à la raison et à
reconsidérer sa décision :
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«  Père, les dieux ont donné aux hommes la raison, et c’est de tous les biens de ce monde le
plus beau. Quant à moi, je ne pourrais ni ne saurais dire que tu ne parles pas là selon les
règles. Néanmoins, quelque autre serait susceptible d’avoir également une opinion valable. »

«  Ne commets pas l’injustice. Je suis jeune, il est vrai mais il ne faut pas tant considérer l’âge
que la conduite. »

Créon est sourd aux idées et aux sentiments de son fils ce qui conduit à l’échange vif sur le
mode de la stichomythie entre le père et le fils et donc, à l’affrontement inévitable, une fois
encore, à l’issue duquel Hémon déclare :

«  Elle mourra donc, et sa mort en entraînera une autre.  »

Paroles que Créon interprète comme une menace contre sa vie :

«Tu pousses l’audace jusqu’à me faire telle menace ? » 

A l’issue de cet échange, Hémon, qui n’a pas réussi à faire entendre raison à son père, rompt
définitivement avec celui-ci :

«  d’ailleurs, de tes yeux tu ne verras plus mon visage. Exerce tes fureurs en compagnie de
ceux qui recherchent ton amitié. »

Etape 5 :

Analyse de l’Exode :

Antigone se pend dans la grotte où Créon la fait enfermer et Hémon, ne pouvant supporter
la mort de sa bien-aimée, sort son épée et se l’enfonce dans le ventre sous les yeux de son
père, Créon et de sa mère, Eurydice.

Créon est coupable de la faute de l’hybris, la démesure :

«  Ah  ! cruelles, humaines erreurs de mes folles pensées ! O vous, voyez ici les membres
d’une même famille meurtriers et victimes. Ah ! mes calamiteux décrets ! Ah ! mon enfant, si
jeune, avant l’âge, hélas ! tu es mort, tu nous a quittés, par un effet de ma folie, non de la
tienne.  »

Créon s’impose la mort :

«  Qu’il vienne donc, qu’il vienne, que je ne voie plus un nouveau jour ! »

«  Emportez loin d’ici un homme qui est de trop »

La morale délivrée par le Coryphée dans la dernière réplique est la suivante :

L’orgueil et l’impiété à l’égard des dieux se paie par de grands châtiments. Seules la sagesse,
la raison et la soumission au destin sont récompensées.

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Synthèse à l’étude de cette tragédie :

Voici, en guise de synthèse à l’étude de cette tragédie, ce qu’écrit G. Chappon à propos


de Antigone de Sophocle et sur la portée qu’il faut lui donner :

« La tragédie d’Antigone exprimait encore l’effort des hommes du V° siècle pour
conquérir leur liberté contre la puissance la plus mystérieuse et la plus tyrannique
imaginée par la société grecque : le Destin. De là vient la grandeur de ses personnages
en même temps si humains.

Sans doute la leçon finale est une acceptation de l’asservissement : « Il n’est pas de
moyen pour les mortels de se libérer d’un malheur marqué par le Destin ».

Sans doute Créon s’écrie : « Toutes choses échappent à ma prise. »

Mais s’il avait pu la prévoir, n’aurait-il pas accepté la mort d’Hémon, comme il a
voulu celle d’Antigone à l’heure où il se traçait sa ligne de conduite ? Il reconnaît lui-
même à la fin : « Les malheurs (qui) viennent de ma faute. » « De ma faute », non pas
de la faute des dieux ni du Destin, qu’il a lui-même défiés avec sa raison, avec sa
propre volonté.

Comme Antigone est elle-même l’auteur de son châtiment, comme Antigone a, en pleine
conscience, défié la mort.

Ces personnages ont choisi, en toute liberté, leur voie.

Voilà en quoi, s’ils subissent en définitive la loi du Destin, ils ont fait effort pour s’en
libérer : premiers pas dans la voie royale. Ils ont donné de la hardiesse aux hommes à
venir, et, si l’on reste sur le plan de la création dramatique, c’est leur flambeau que
saisiront, bien plus tard, les héros cornéliens : ceux-là montreront, dans leur
éblouissante clarté, ce que l’on peut attendre des hommes quand ils veulent être
pleinement des hommes. »

50
LEXICOLOGIE et SEMANTIQUE

51
Fatiha KOUIDRI

Bibliographie indicative 

CHERIGUEN, F., Typologie des procédés de formation du lexique, Cahiers de lexicologie,


n° 55, Paris, Didier, 1989.
CORBIN, D. et alii, La formation des mots : structures et interprétation, Lexique n° 10,
Presses universitaires de Lille, 1991.
CUQ, J-P., Dictionnaire de didactique langue étrangère et seconde, CLE International, 2006.
DUBOIS, J. et alii, Dictionnaire de linguistique, Paris, Larousse, 1973.
FABRE, P., BAYLON, C., La Sémantique, Paris, Nathan, 1978.
GUILBERT, L., La créativité lexicale, Paris, Larousse-Université, 1975.
GREIMAS, A.J., Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966.
MARTIN, R., Pour une logique du sens, Paris, PUF, 1983.
MARTIN, R., BERTHET, F., Introduction à la lexicologie, sémantique et morphologie,
Dunod, 1998.
MITTERAND, H., Les mots français, PUF, Paris, 1992.
MORTUREUX, M-F., La lexicologie entre langue et discours, SEDES, 1997.
PICOCHE, J., Structure sémantique du lexique français, Paris, Nathan, 1986.
PICOCHE, J., Précis de lexicologie française, Paris Nathan-Université, 1995.
POTTIER, B., Sémantique générale, Paris, PUF, 1992.
RIVERAIN, J., Les mots dans le vent, in « Vie et langage » n° 211, octobre 1969.

52
A- LA LEXICOLOGIE : Champ de définitions

Jacqueline Picoche (1992 :8) affirme que la lexicologie « peut être définie par rapport
aux disciplines plus vastes dont elle n’est qu’une partie : la sémantique dont l’objet est
l’étude des significations linguistiques, elle-même branche de la sémiologie qui traite des
codes de signe en général. »
Marie - Françoise Mortureux, (1997 : 189) définit la lexicologie comme « L’étude du lexique
et des vocabulaires » ce qui laisse entendre qu’il y a lieu de distinguer ces deux concepts,
distinction qui sera faite dans la suite de ce cours. (Cf. II – 2)
Plus généralement, le mot de lexicologie désigne la science qui s'occupe des mots au point de
vue de leur origine, de leur formation ou de leur sens.

I- Disciplines connexes :

1- Lexicologie / lexicographie

Le mot « lexicologie » du grec lexikon, de lexis (mot) est d’un emploi assez récent. Son sens a
parfois été confondu avec celui du mot « lexicographie » bien plus ancien.
Aujourd’hui la lexicographie désigne une technique : la confection des dictionnaires, quant à
la lexicologie, elle ambitionne le statut de science à part entière, ayant pour objet l’étude du
lexique.
2- Lexicologie / morphologie

La lexicologie en analysant l’ensemble des procédés de formation des unités lexicales se


trouve nécessairement en contact avec le niveau d’analyse qui relève de la morphologie :
l’étude de la création des formes lexicales et de leur évolution.

3- Lexicologie / sémantique

L’unité lexicale n’existant qu’en tant que forme ayant un sens, la lexicologie prend en
considération la totalité du signe linguistique : signifiant et signifié. L’étude du lexique se
fera donc en relation avec la morphologie lexicale mais aussi la sémantique lexicale sachant
que cette dernière a pour objet l’étude des significations linguistiques.

4- Lexicologie / syntaxe

L’identité d’un mot étant constitué par sa forme, son sens mais aussi sa catégorie
grammaticale, la lexicologie traverse nécessairement le domaine de la syntaxe dont l’objet
est la combinatoire selon laquelle peuvent être mis en relation les divers types d’unités
signifiantes

II- Objet de la lexicologie


1- Le lexique

53
Définit comme l’« ensemble des lexèmes d’une langue » par M-F Mortureux (1997 : 189), le
lexique peut être également appréhendé comme l’«ensemble des lexèmes, des morphèmes
lexicaux d’une langue et des règles de leur fonctionnement. » (Idem) 
Une langue vivante évolue continuellement : néologismes et emprunts viennent s’y ajouter
alors que certains termes vieillissent voire disparaissent de l’usage avec la disparitions de
l’objet ou de la fonction qu’ils désignaient et deviennent des « archaïsmes ».
Le répertoire lexical d’une langue vivante demeure donc ouvert et s’enrichit en permanence.
C’est pourquoi il n’est pas possible de quantifier l’ensemble des mots qui le compose et d’en
faire un inventaire rigoureux.
Toutefois, il est possible de faire un inventaire du lexique composant une langue dite morte (le
latin, le grec ancien, l’araméen, etc.), puisque ces langues ont cessé d’évoluer.

2- Lexique et vocabulaire

J-P Cuq (2006 : 155) propose entre lexique et vocabulaire la distinction suivante : « Du point
de vue linguistique, en opposition au terme « vocabulaire » réservé au discours, le terme
«  lexique  » renvoie à la description de la langue comme système de formes et de
significations, les unités du lexique étant les lexèmes. »
On parle également de lexique comme d’un ensemble de formes connues par un locuteur
donné.
Le vocabulaire lui, désignerait selon M-F Mortureux, l’« ensemble des vocables d’un
discours ».
En effet, les unités lexicales employées par un locuteur donné dans une situation de
communication donnée deviennent des vocables et l’ensemble des vocables constitue le
vocabulaire.
On parle également de vocabulaire propre à un groupe social donné : il s’agira dans ce cas d’un
sociolecte et le vocabulaire joue alors le rôle d’un marqueur sociolinguistique qui renseigne sur
les origines sociale et culturelle du locuteur.

3- Vocabulaire actif / passif - Vocabulaire fondamental / spécialisé

Il existe deux types d'opposition dans le vocabulaire.

a- vocabulaire actif / vocabulaire passif  

Le vocabulaire passif correspond aux termes dont le locuteur connaît la définition mais qu'il
n'utilise pratiquement pas, comme par exemple le mot « lexème » pour un non linguiste ou
« anesthésie » pour quelqu’un qui ne travaille pas dans le domaine médicale.

Le vocabulaire actif correspond aux unités connues et effectivement employées de façon régulière
par le locuteur.
b- vocabulaire fondamental / vocabulaire spécialisé

Le vocabulaire fondamental, (appelé aussi vocabulaire courant ou vocabulaire fonctionnel) oscille


entre 7000 et 8000 formes pour un locuteur donné.
Il existe des milliers d'unités lexicales, mais personne ne les connaît toutes. Nos répertoire sont
différents et plus ou moins riches.

54
En effet, nous ne disposons pas tous de la même batterie lexicale mais tout le monde partage un
vocabulaire général qui constitue ainsi ce que l’on pourrait appeler un répertoire commun sans
lequel la communication serait difficile voire impossible.

Le vocabulaire spécialisé (appelé également technolecte ou plus péjorativement « jargon »), est


propre à certains domaines spécialisés, scientifiques et/ou techniques : le vocabulaire juridique,
médicale, informatique, mécanique, agricole, etc.

Notons que certains termes spécialisés peuvent entrer dans le vocabulaire courant (injections,
idiotie (arriération mentale), budget…) et certains termes courants peuvent devenir des termes
spécialisés lorsqu’ils sont utilisés dans des domaines techniques (souris en informatique ou
bouquet en télécommunication)
Le vocabulaire (qui relève de la parole c'est-à-dire de la langue actualisée dans un contexte précis
par un locuteur précis) est ainsi un échantillon du lexique (qui relève de la langue considérée
comme un ensemble de signes)
Le lexique englobe tous les vocabulaires individuels (idiolectes) ou collectifs (sociolectes,
technolectes…) ayant cours au sein d’une même langue.

4- L’unité lexicale

Qu’est ce qu’un mot ? Cette question simple en apparence pose cependant de nombreux problèmes
aux linguistes. Le terme de mot recouvre en effet de nombreuses acception et son domaine n’est
pas facile à délimiter.

a- Mots graphiques / mots linguistiques


En effet, si l’on considère la définition suivante : qui présente le mot comme « un groupe de
symboles graphiques délimité par des blancs », le typographe comptera 24 mots dans l’énoncé qui
suit :  
« D’abord, le président directeur général ne sait pas que sa belle-mère a pris la poudre
d’escampette avec l’argent des actionnaires. »
Le linguiste, lui, n’en comptera que 16 car chacun des groupes qui suivent sera analysé comme une
seule unité lexicale (donc comme un seul mot) :
D’abord, Président Directeur Général (ou PDG), ne pas (adverbe discontinu), Belle-mère
(femme du père – appelée aussi péjorativement « marâtre », ou mère du conjoint), a pris
(verbe prendre au passé composé), poudre d’escampette (expression lexicalisée
signifiant « fuite »).

b- Critères phonologiques
La phonologie ne sera pas d'un grand apport pour distinguer les mots dans une phrase. En effet, à
l’oral, les phrases suivantes peuvent être segmentées de façons différentes selon le récepteur et
l’interprétation qu’il fait de la séquence qu’il a entendu :
« Ton manteau est ouvert » et « Ton manteau est tout vert » sont des énoncés homophones (se
prononce de la même manière)
Il en est de même pour :
J’ai tout fait / j’ai tout fait
Une personnalité / une personne alitée
55
Un inconnu / un nain connu
Si nous ne sommes pas locuteur natif du français avec un lexique relativement riche, il nous sera
difficile de distinguer à l'oreille les différents mots de la phrase. On peut tout au plus repérer des
groupes de sens grâce aux changements de contours mélodiques.

c- Critères sémantiques
On ne peut pas non plus s'appuyer sur des critères sémantiques pour définir le mot. Il ne s'agit pas
d'une unité de sens. Sinon comment expliquer l'existence de signifiés discontinus appelés
traditionnellement mots composés comme « chemin de fer » (le rail) dont les unités sont
inséparables ?
En effet, on ne peut pas dire : Chemin de (vieux) fer sur le modèle de chemin de pierres -> chemin
de vieilles pierres.
Le premier groupe est un mot composé (une seule unité lexicale dont les éléments sont insécables
(inséparables), le second groupe est un syntagme formé de plusieurs mots entre lesquels on peut en
introduire d’autres.
Même chose pour le mot « pomme de terre ». Gardera-t-il le même sens, aura-t-on toujours un seul
mot si on sépare les éléments qui le compose par d’autres ?
En si « pomme de terre » est un seul mot composé en est-il de même pour « pomme rouge de
bonne terre » ?
A. Meillet affirme qu’« un mot résulte de l’association d’un sens donné à un ensemble de son
donné susceptible d’un emploi grammatical donné » (in « Linguistique historique et linguistique
générale », Editions Champion, 1921, p 30).

Ainsi, l’identité d’un mot est constitué de trois éléments : une forme, un sens, et une catégorie
grammaticale. Selon le niveau linguistique auquel on se situe, le mot sera étudié d'un point de vue
particulier et sera défini de façon distincte :

B- LA MORPHOLOGIE LEXICALE

I- La néologie

Le lexique d'une langue vivante n'est pas une entité figée et stable. À côté des stocks de mots
existants, une grande variété de mécanismes de création modifie constamment le contenu du
lexique. Ces mécanismes relèvent de ce qu’on appelle la néologie.
J. Dubois, dans le Dictionnaire de linguistique (1973 : 334) la définit comme « le processus
permettant la création de nouvelles unités lexicales » : les « néologismes ».
Pour cela la néologie fait appel à tous les procédés de morphologie lexicale : formation
primitive, dérivation, composition, abréviation. (M-F Mortureux : 1997)
Le mot « néologisme » (étymologiquement : nouveau mot) a souvent été utilisé avec le sens
de “barbarisme”, “anglicisme” car souvent perçu comme insolite à son apparition dans la
langue. (Il s’oppose à « archaïsme » : mot ancien, vieilli qui tend à disparaître de l’usage.)
Le néologisme est forgé pour exprimer un référent ou un signifié nouveau ; il est donc porteur
d’une signification nouvelle.

Les néologismes pénètrent la langue à tout moment. Ainsi, Jean Riverain, dans un article sur
les « Mots dans le vent », de Vie et langage (octobre 1969, n° 211), signale le terme
« nombrilisme », employé dans France-Soir (20-10-1968). Le terme reste d’actualité, souvent
56
employé de façon péjorative à propos de ceux qui sont jugés comme trop imbus de leur
personne ou trop égocentriques.
Louis Guilbert (1975), qui offre assurément une des synthèses les plus éclairantes sur les
différents aspects et problèmes du néologisme, distingue, selon une classification provisoire,
deux grands types de créations : la création morphologique et la création sémantique. On
distingue donc généralement deux types de néologismes : le néologisme de forme et le
néologisme de sens.

1- Le néologisme de forme

Il s’agit d’une unité lexicale nouvellement formée. On distingue deux types de


formations :

a- La formation primitive :

Le néologisme de forme peut être issu de ce qu’on appelle une « formation primitive ».
Certains termes sont de création primitive c'est-à-dire qu’ils sont inventés de toute pièce par
leurs créateurs qui ne font appel pour cela à aucun terme déjà connu. Il s’agit alors d’un mot
forgé de toutes pièces, comme « gaz », par le physicien Van Helmont (cité par Jules
Marouzeau dans son Lexique de terminologie linguistique. – Paris : Paul Geuthner, 1933, p.
127)
Ainsi en est-il du mot « Internet » (qui est devenu lui-même la source de très nombreux
néologisme), ou des termes qui suivent parus dans le dictionnaire Le Petit Larousse illustré en
2005.
« Taïkonaute » du chinois « taïkong », espace : Occupant d’un vaisseau spatial chinois =
astronaute, cosmonaute, spationaute.
« Taf » (origine inconnue) : travail, emploi (familier)
« Kiffer » : aimer, apprécier - de l’arabe « kif  » (familier)
Certains de ces néologismes ont été créés par volonté de contrer l'utilisation de mots anglais
ou étrangers, notamment dans le domaine informatique : « tapuscrit » créé sur le modèle de
« manuscrit » et désignant tout document « tapé » sur une machine à écrire ou un clavier
d’ordinateur, « clavarder » qui signifie bavarder par le biais d’un clavier d’ordinateur (=
chatter  : terme d’origine anglaise qui signifie discuter en direct sur Internet).

b- La formation récursive

Le néologisme de forme peut également résulter d’une « formation récursive » faisant appel
à tous les procédés de morphologie lexicale comme :

la dérivation par la jonction de deux éléments préexistants, base et affixe (préfixe ou suffixe).
À titre d’exemple intégré dans la langue usuelle, nous citerons un verbe comme alunir, formé
à partir de la base lune, sur le modèle de atterrir, ou le nom «« jeunisme », formé à partir de
l’adjectif « jeune » (tendance à survaloriser la jeunesse notamment dans le domaine de la
publicité.)

la composition par l’association de termes connus pour en former un nouveau comme dans le
cas de « téléporter » (Petit Larousse, 2005) ou comme dans le cas de certains mots-valises*
comme « courriel » contraction de courrier et de électronique, créé comme une alternative au
mot anglais e-mail, les mots « adulescent », contraction de adulte et adolescent,
57
« alicament », contraction de aliment et médicament, ou « clavarder » de clavier et bavarder
(discuter par l’intermédiaire d’un ordinateur.)

l’abréviation qui devient un procédé de formation de plus en plus prolifique. En effet, qui
d’entre nous ignore ce qu’est un CD, un SMS, un DVD, le web, le sida ou l’euro ?

2- Le néologisme de sens

Il s’agit d’une unité lexicale qui existe déjà mais à laquelle on attribue un sens nouveau.
C’est pourquoi on parle de création sémantique.
Dans ce cas, le sujet parlant disposant du matériel lexical de la langue, choisit un terme auquel
il confère, selon une motivation purement personnelle, une signification nouvelle. On citera
ici l’exemple des noms : « souris  » animal bien connu qui acquiert une nouvelle acception,
celle d’un matériel informatique, ou « bouquet » qui désigne aussi désormais un ensemble de
chaîne de télévision émis par un opérateur.
On peut également citer le cas des verbes « surfer » qui désormais signifie se promener dans
l’univers virtuel d’Internet, et « couvrir » qui dans « couvrir un événement » veut dire
concernant les médias, « rapporter tous les faits concernant cet événement ».

Qu’ils soient de forme ou de sens, de nombreux néologismes très vite adoptés par la
majorité des locuteurs, s’intègrent dans le lexique de la langue concernée et ne sont plus
ressentis comme nouveau, avant même de figurer dans un dictionnaire.
En effet, créé en fonction d’un système linguistique qu’il vient enrichir, le néologisme y
trouve immédiatement un cadre phonologique, morphologique et syntaxique approprié. Ce
n’est pas le cas de l’emprunt qui souvent met un certain temps avant de s’adapter au système
linguistique qui l’a emprunté.

II- L’emprunt

Lorsque deux systèmes linguistiques entrent en contact pour diverses raisons (proximité
géographique, colonisations, relations commerciales…) des unités linguistiques passent d’une
langue à l’autre. On appelle « emprunt » ce procédé consistant à faire passer une forme
(emprunt lexical) ou un sens (emprunt sémantique), d'une langue à l'autre.
On nomme emprunt lexical ou, plus souvent, emprunt, le processus consistant, pour une
langue, à introduire dans son lexique un terme venu d’une autre langue.
L’emprunt peut être :
- direct (une langue A emprunte directement à une langue B : ainsi le mot « football »
passe directement de l’anglais au français).
- ou bien indirect (une langue A emprunte à une langue C via une ─ ou plusieurs ─
langue-vecteur B : ainsi le mot café de l’arabe « qahwa » est passé au français par le
turc « qahwé » via l’italien).

L’emprunt fait partie des moyens dont disposent les locuteurs pour enrichir leur lexique,
au même titre que le néologisme.
Les langues empruntent surtout des mots appartenant aux classes lexicales « ouvertes », c’est-
à-dire justement celles qui contiennent un stock variable de lexèmes : ce sont principalement
les noms, les verbes, et les adjectifs.
Les classes « fermées » (déterminants, pronoms, prépositions, adverbes, conjonctions...) ne
reçoivent que très rarement de nouvelles unités.
58
1- L’emprunt lexical
Le mot est intégralement transféré. La forme et le sens du mot sont empruntés. Notons que la
langue emprunteuse (ou langue cible) adapte le mot emprunté en y apportant des
modifications plus ou moins importantes tant en ce qui concerne la forme que le sens.

Plusieurs raisons expliquent l’emprunt lexical. Elles ne s’excluent bien sûr pas les unes les
autres.
Tout d’abord, pour un signifié nouvellement apparu, un signifiant peut manquer dans la
langue empruntant le mot. Ainsi, quand de nouveaux animaux ou des plantes alors inconnues
ont été découverts, leur nom a souvent été directement emprunté aux langues des pays qui les
abritaient :
 avocat nous vient du nahuatl « auacatl », via le castillan « abogado », « avocat (auxiliaire
de justice) » et aguacate, « avocat (fruit de l’avocatier) » (les deux mots s’étant croisés), les
premiers exportateurs d’avocats en relation avec les Aztèques ayant été les Espagnols.
 puma, d’une manière similaire, remonte au quechua, via le castillan (pour les mêmes
raisons) ;
 café remonte à l’arabe « ‫قَه َْوة‬ », qahwa, transmis au turc sous la forme qahve et passé en
français par l’italien.

D’autre part, la langue d’un pays dominant, culturellement, économiquement ou


politiquement, à une époque donnée devient très fréquemment donneuse de mots : ce fut le
cas du français dont le vocabulaire militaire (batterie, brigade...) et la plupart des noms de
grade se retrouvent dans toutes les armées européennes depuis l’époque où la France était
considérée comme un modèle d’organisation militaire ; c’est aussi celui de l’italien dans le
domaine de la musique, qui a transmis des termes comme piano ou adagio.

Actuellement, c’est l’anglais qui, du fait de son importance dans ce domaine, fournit le plus
grand nombre de mots concernant le vocabulaire scientifique et technique notamment,
particulièrement dans le domaine de l’informatique : web, bug ou bit, n’ont pas d’équivalent
français préexistant ; l’anglais alimente aussi le vocabulaire de la finance et de la gestion
d’entreprise (manager, staff, marketing, budget, etc.).

L’emprunt peut aussi faire partie d’un phénomène de mode plus général. Il n’est qu’une
des manifestations de la volonté d’imiter une culture alors sentie plus prestigieuse. Dans ce
cas, le mot emprunté peut n’être qu’un synonyme d’un mot déjà existant : de tels emprunts
seront sentis, de manière normative, comme des fautes de goût ou une faiblesse d’expression.
Par exemple, utiliser poster au lieu de publier dans les forums de discussions passe souvent
pour un anglicisme. En effet, le verbe poster n’a pas, en français la même acception que le verbe
to post en anglais (ce sont des faux amis), et le verbe publier convient très bien. Le français branché
est émaillé de tels emprunts qui, souvent, ne dépassent pas l’effet de mode et ne se lexicalisent
pas.

Exemple d’emprunts :
à l’anglais : short, football, tennis, budget, est, ouest, nord, sud,
à l’italien : scénario, piano, balcon, croissant, gratin,
à l’espagnol : fiesta, tornade, bizarre,
59
au portugais : baroque, calembour, pintade,
à l’arabe : chimie, algèbre, alcool, goudron, café, hasard, matelas, récif, girafe, amiral…
au turc : divan, turban, kiosque,
à l’allemand : guerre, trêve, sabre, bûche, gerbe, chouette, crapaud, maréchal, fauteuil…

a- l’emprunt non intégré ou non assimilé

Sa forme reste proche du phonétisme de la langue prêteuse et sa graphie d'origine est


conservée (lorsque les deux systèmes alphabétiques sont identiques), encore qu'il y ait parfois
une adaptation phonétique relative.

Exemples : imprésario (italien) – fiesta (espagnol) – hand-ball (allemand)

Ceux qui, en revanche, continuent de sembler étrangers sont les mots que la langue n’a pas
complètement assimilés, soit que leur prononciation reste trop éloignée des habitudes
phonétiques (et graphiques), soit parce qu’ils restent d’un usage trop rare ou limité.

Exemples : moudjahidine (arabe) - geisha (japonais) – tchador (iranien)

Enfin, quand il existe un synonyme vernaculaire d’un emprunt étranger, il est possible que les
deux cohabitent jusqu’à ce que l’un disparaisse ou que l’un des deux change de sens, de
manière à éviter la redondance.

L’expression populaire « maintenant, ce mot est dans le dictionnaire » montre bien que les
locuteurs, pendant un temps, ont l’intuition que tel mot n’est pas légitime (il « sonne » encore
« étranger ») et qu’il faut une autorité extérieure pour en déclarer le caractère français. En fait,
le processus est inverse : les dictionnaires ne font que sanctionner l’usage (quelle que soit la
définition qu’on donne à ce terme) et le représenter. Qu’un mot étranger entre dans le
dictionnaire ne signifie pas qu’il a été accepté par une minorité compétente de grammairiens
qui auraient le pouvoir de statuer sur la langue mais qu’il est devenu suffisamment courant
pour qu’un dictionnaire le signale. N’oublions jamais que c’est l’usage qui fait la langue.

b- L’emprunt intégré ou assimilé

En passant d’une langue à une autre, les mots sont susceptibles d’être adaptés
phonétiquement, d’autant plus quand ces mots sont empruntés indirectement. En effet, les
systèmes phonologiques des différentes langues ne coïncident que très rarement.

Exemple : « balcone » (italien) est devenu balcon

Or, le passage de nouveaux phonèmes d’une langue à une autre (dans laquelle ils n’existaient
pas) est un phénomène rare et, au moins, très lent. Par exemple, le mot arabe cité plus haut, « َ‫ق‬
‫ه َْوة‬ » (qahwa), ne se prononce pas ainsi en français, langue qui ne connaît ni le [q] ni le [h].

Les francophones, empruntant le mot, ont transformé le [q] en [k], qui lui est relativement
proche pour une oreille non entraînée ([q] pouvant passer pour un allophone de /k/ en français,
mais pas en arabe). Quant au [h], il est purement et simplement annulé car aucun phonème
proche n’existe en français.

60
De même, dans un mot anglais comme « thriller », le son [th], absent du français, sera le plus
souvent remplacé par [s], le mot étant alors prononcé [sriler].

Les adaptations phonétiques peuvent rendre le mot emprunté méconnaissable quand les deux
systèmes phonologiques impliqués sont très différents.

Avec le temps, des mots empruntés peuvent se lexicaliser et s’adapter parfaitement au


système qui les a emprunté jusqu’à ne plus être sentis comme des emprunts.

Par exemple, le mot redingote est bien un emprunt à l’anglais « riding-coat » (« manteau pour
aller à cheval »). Sa lexicalisation s’explique par son ancienneté en français (il est attesté
depuis le XVIIIe siècle) et apparaît par son adaptation à l’orthographe et au système phonologique
du français.

Nombre de mots sont d’anciens emprunts que seuls les spécialistes d’étymologie peuvent
identifier comme tel. (Par exemple les mots : est, ouest, nord et sud viennent de l’anglais et
les mots hasard, matelas, assassin, magasin viennent de l’arabe…)

Il est évident que le locuteur ordinaire n’a pas conscience d’utiliser si souvent des mots
étrangers : tous ne lui apparaissent pas comme tel car certains, anciens dans la langue, ont été
totalement assimilés.

c- Le xénisme

Il s’agit d’un emprunt lexical (forme et sens) qui sert à dénommer des réalités typiquement
étrangères, des concepts appartenant à une autre culture.
Un harem (de l’arabe), une geisha (du japonais), la toundra (du russe), le base-ball (de
l’anglais). Si le mot existe en français la réalité qu’il dénote est étrangère.
D’autre part, en passant d’une langue à l’autre, un mot étranger s’adapte au système
grammatical de la langue d’accueil et peut n’être plus morphologiquement analysable.
Par exemple, le singulier taliban est en fait un pluriel persan d'un mot arabe, celui de ‫طَالِب‬
Tālib.
Ce qui peut prouver que la lexicalisation fonctionne est que le mot adopté respecte les règles
grammaticales de la langue emprunteuse : ainsi, taliban, qui est censé être un pluriel en arabe,
est un singulier en français et s’écrit talibans au pluriel.
De même, touareg est le pluriel de targui. Pourtant, dire un targui / des touareg passe, au
mieux, pour une bonne connaissance de la langue arabe, au détriment de la grammaire
française, au pire pour du pédantisme ; un touareg / des touaregs est bien plus courant.
Il en est de même pour la pluralisation italienne : un scénario / des scénarii, un spaghetto /
des spaghetti ou un graffito / des graffiti, etc.,
Ces mots empruntés par la langue française s’adaptent à son système grammaticale et on
obtient ainsi : un scénario / des scénarios, un spaghetti / des spaghettis ou un graffiti / des
graffitis, etc. ;
En passant d’une langue à une autre, les mots peuvent changer de sens, d’autant plus quand
les langues sont génétiquement éloignées. Si l’on reprend l’exemple du taliban en français, on
constate que le Petit Robert le définit comme un « membre d’un mouvement islamiste
militaire afghan prétendant appliquer intégralement la loi coranique ». Or, en arabe, le terme
renvoie simplement à l’idée d’« étudiant en théologie ».

61
Le mot taliban a en effet été importé en français quand les événements en Afghanistan ont fait
connaître ce mouvement islamiste. En arabe, le mot ne connote cependant pas de telles
notions négatives et ne se limite pas à la désignation des seuls Afghans.

2- L’emprunt sémantique

C’est le fait d'emprunter uniquement le sens d'un mot étranger et de l'ajouter au(x) sens d'un
mot existant. 
Lorsqu'on attribue à un signifiant français une acception propre à un mot anglais identique ou
semblable par la forme, par exemple, lorsque l'on donne au mot « opportunité » le sens
d' « occasion » ou de « chance », qui sont les significations du mot anglais « opportunity », on
a comme résultat ce qu'on appelle un emprunt sémantique.

La façon dont l'emprunt sémantique pénètre dans une langue est très différente de celle de
l'emprunt formel, puisque dans la plupart des cas, il s'agit d'une contamination inconsciente,
d'une interférence entre les deux langues pratiquées par les locuteurs.
L’emprunt sémantique à l'anglais est, en France, un phénomène tout à fait récent. Il ne se fait
véritablement sentir que depuis quelques décennies. En effet, on observe depuis une vingtaine
d'années un nombre de plus en plus grand de ces emprunts dans les publications françaises et
dans l'usage général.
Le principal vecteur des emprunts sémantiques sont les journalistes, les traducteurs et les
publicitaires. Les magazines, la radio, la télévision, la publicité sous toutes ses formes
diffusent en France et au-delà, des emprunt sémantiques comme :
« réaliser  » dans le sens de « se rendre compte » (sens du verbe « to realize » en anglais
« trafic » pour « circulation »,
« opportunité » pour « occasion »
« administration » pour « gouvernement »
Ces emplois se diffusent dans le grand public français sans que les locuteurs soient réellement
conscients de leur caractère d'emprunts à l'anglais.

3- Le calque

Voyons maintenant un autre type d'emprunts qui ne portent pas de trace formelle de
leur origine : les calques.
En lexicologie, on appelle calque un type d'emprunt lexical particulier en ce sens que le terme
emprunté a été traduit littéralement d'une langue à une autre.
Certains lexicologues distinguent le calque de l’emprunt lexical par le fait que le premier est
une traduction littérale alors que le second n’est jamais traduit, la langue emprunteuse (ou
langue cible) s’appropriant la forme d’origine en lui faisant subir des modifications plus ou
moins marquées.
Les calques ne sont pas des emprunts de « formes » mais de sens. Ils sont traduits à la lettre
dans la langue d’accueil.
Ainsi, le superman anglais est un calque de l’allemand Übermensch, lequel fournit aussi, par
calque toujours, le surhomme français.
Dans les deux cas, il s’agit d’une traduction littérale, über signifiant « sur » et Mensch
« homme »
Exemples de locution ou mots français calqués sur l’anglais :

62
Remarque :
Les emprunts, une fois intégrés au système de la langue, fonctionnent comme n'importe quel
mot. Ainsi, grâce à la dérivation vont-ils donner naissance à de nouveaux mots.
Ex. : budget, budgéter, budgétiser, débudgétiser.

III- La dérivation
Il s’agit d’un procédé de formation d'unités lexicales nouvelles à partir d’un matériel
morphologique qui existe déjà. La dérivation est sans conteste le procédé de morphologie
lexicale qui a le plus enrichi le répertoire lexicale français. On distingue deux grands types de
dérivations :

1- La dérivation affixale

Elle consiste à former de nouveaux mots à partir de mots déjà existant par l’adjonction
d’un affixe  : un préfixe, un suffixe, plus rarement un infixe, à une base lexicale donnée (une
racine ou un radical).
Lorsque l’affixe se situe avant la base il est appelé « préfixe » : un détour
Situé après la base, il est appelé « suffixe » : un touret
Dans de rare cas en français, un affixe peut se situer au sein même de la base, il est alors
appelé « infixe».
Certains lexicologues considèrent le « i » du verbe « viens » (de la racine latine « venere »)
ou le « ot » du verbe « tapoter » comme des « infixes ». Cependant il faut souligner que de
tels cas sont rares et les affixes reconnus en langue française sont le préfixe et le suffixe.

Dans la plupart des cas, les affixes, préfixes ou suffixes ne sont que des éléments constitutifs
d’un mot; ils n'ont pas d'existence autonome, à la différence du radical auquel ils s'ajoutent.

Il y a lieu de savoir distinguer les affixes dérivationnels (les préfixes et les suffixes) qui seuls
relèvent de la dérivation donc de la lexicologie, des désinences verbales (terminaisons) ainsi
que des marques de genre et de nombre qui elles, relèvent de la flexion et donc de la
morphologie.

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FLEXION DÉRIVATION
(objet de la morphologie) (objet de la lexicologie)
ajout d'un affixe qui ne crée pas un nouveau création d'un nouveau lexème par l'ajout
lexème d'un affixe
(avec un changement au niveau grammatical, apportant un changement au niveau
genre, nombre, personne, etc., sans altération sémantique
du sémantisme du coeur lexical). (Les suffixes peuvent apporter un changement
au niveau de la catégorie grammaticale mais
pas les infixes).
temps /
genre nombre préfixe infixe suffixe
personne
lavera veuf / veuve cheval / délavé         (privatif) tapoter lavage
chevaux refaire (répétitif)
laverais Acteur / oeuf / oeufs [ø] surestimer (intensif)
actrice

a- la préfixation

C’est l’action qui consiste à former un mot nouveau par l’adjonction d’un affixe, alors appelé
« préfixe  » au début d’une base donnée :
Retour, anormal, décoiffer, colocataire…
Les préfixe, sont très nombreux et peuvent être de formation populaire ou savante (c’est-à-
dire d’origine latine ou grecque).
On doit se reporter au dictionnaire pour avoir une idée plus précise de leur nombre et de leur
forme car ils ne peuvent pas tous être abordés ici.
Le préfixe n’a jamais pour résultat de changer la classe grammaticale de la base à laquelle il
vient s’ajouter.
Si un préfixe privatif (in- / dé-), répétitif (re- / ré-) ou autre s'ajoute par exemple à un verbe,
les mots obtenus seront également des verbes :
Exemples :
Faire : verbe
Défaire : verbe
Refaire : verbe

Sur le plan morphologique : un préfixe est forcément invariable, mais on signalera, les
changements éventuels, telle la modification de in- devant certaines consonnes : impossible,
illisible, irrésistible.

Remarque :
A la différence de ce qui se passe pour les suffixes, qui n'ont jamais d'existence autonome, on
distingue deux catégories de préfixes :
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- ceux qui n’ont pas d’existence autonome et sont dépendant de la base à laquelle il
s’ajoutent : décoller, incroyable, prévoir, redire…
- ceux qui ont une existence autonome. Il s’agit de prépositions, d’adverbes qui jouent parfois
le rôle de préfixes mais peuvent être employés indépendamment d’une base donnée :
contredire, entreprise, bienfaisant, surdoué…

b- La suffixation

Il s’agit de l’adjonction d’un affixe à la fin d’une base donnée. Cette affixe est alors nommé
« suffixe ».
Les suffixes sont également très nombreux et il serait vain de prétendre les étudier, voire les
citer tous. Ils sont d'origine populaire ou d'origine savante (latine ou grecque) (cf. listes des
suffixes d’origine latine et grecque dans le dictionnaire).
Ils permettent de former des noms (suffixation nominale), des adjectifs (suffixation
adjectivale), des verbes (suffixation verbale), des adverbes (suffixation adverbiale).
Le même suffixe peut présenter plusieurs variantes : il en est ainsi du suffixe exprimant la
notion de capacité : mangeable / possible / soluble (même suffixe, 3 formes)

- La suffixation exocentrique

En plus de modifier le sémantisme de la racine lexicale, les suffixes ont une influence sur la
catégorie grammaticale. Le plus souvent, ils ont en effet pour résultat de changer la classe
grammaticale de la base à laquelle ils viennent s’ajouter. On parlera dans ce cas de suffixation
exocentrique :
Chanter (v) + -eur = chanteur (nc.)
Planète (nc.) + -aire = planétaire (adj.)
Simple (adj.) + -ifier = simplifier (v)

Dans chanteur, le suffixe -eur s'ajoute à une base verbale pour créer un nom. Dans planétaire,
le suffixe -aire s'ajoute à une base nominale pour faire un adjectif, et dans simplifier, le
suffixe -ifier s'ajoute à une base adjectivale pour faire un verbe.

- La suffixation endocentrique

Il existe néanmoins des suffixes qui n’ont pas pour résultat de changer la classe grammaticale
de la base à laquelle ils s’ajoutent : ce sont des suffixes diminutifs, ou des suffixes péjoratifs
(ou approximatifs) :
Exemples :
Maison (nom) + ette = maisonnette (nom)
Jaune (adjectif) + âtre = jaunâtre (adjectif)
Dans ce cas, il s’agit d’une suffixation endocentrique

On parlera parfois de « dérivation endocentrique » et de « dérivation exocentrique ».

Remarques :
Le suffixe est variable selon la catégorie obtenue : un suffixe d'adjectif entraînera une
variabilité en genre et nombre, et un nom variera simplement en nombre; un suffixe d'adverbe
(-ment / emment / amment) entraînera une invariabilité.
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Le suffixe est toujours collé au mot de base, alors que certains préfixes peuvent posséder un
reste d'autonomie qui se manifeste par exemple par un trait d'union ou une apostrophe. En
particulier, les préfixes qui viennent de prépositions ou des adverbes : entr'ouvrir, non-
violence, sous-évaluer, contre-attaque…)

c- La dérivation parasynthétique ou parasynthèse

La parasynthèse est un procédé qui consiste en la création d'un mot par une dérivation assez
particulière, à savoir une affixation simultanée : un préfixe et un suffixe sont ajoutés ensemble
à une base pour former un mot.
Ainsi, le mot dératiser est formé d'une base rat, à laquelle s'ajoutent simultanément un préfixe
dé- et un suffixe -iser.
Il s'agit d'une dérivation parasynthétique et non d'une dérivation habituelle parce qu'aucun des
affixes (dé- et -iser) ne peut s'ajouter seul à la base; en effet ratiser* n'existe pas, dérat* non
plus.

Voyons les deux exemples suivants :


- lune : alunir / *lunir - *alune
- barque : embarquer / *barquer - *embarque (nom)
Dans les deux cas, on ajoute un préfixe et un suffixe, mais la forme ayant seulement un
préfixe (*alune, *embarque) est impossible, de même que la forme ayant seulement un
suffixe (*lunir, *barquer).
Seule la création basée sur l'application simultanée d'un préfixe et d'un suffixe est valable.

Contre-exemples :

 déformation n'est pas un mot formé par dérivation parasynthétique : certes, (une)
déforme* est un substantif inexistant, mais formation existe bel et bien. La procédure
de dérivation de ce mot est la suivante : forme → formation → déformation. Il n'y a
donc pas de parasynthèse, mais une dérivation lexicale habituelle. Il en de même pour
déranger, infiniment…

Remarques :

o Dans un certain nombre de cas, la base est facilement identifiable :


fierté (nc) vient de fier (adj). Dans d'autres cas, c'est plus flou : danseur (nc) vient-il de
danser (v) ou de danse (nc) ?
o On peut former des mots sur des bases étrangères : débriefer (questionner au retour
d'une mission) de « briefing  » (une réunion d'information avant une mission). Ou sur des
sigles : CAPES donnera « capésien » et SMIC, « smicard ». Ou sur des constructions
syntaxiques entières : le je-m'en-foutisme ; un jusqu'au-boutiste.
o Bien souvent on rencontre une accumulation de préfixes et suffixes : re/dé/ploi/ement,
dé/personn/al/is/ation

66
o L’ensemble des mots formés à partir d’une même base constitue « un champ
dérivationnel » (ce que l’on appelait communément « une famille de mots ») : terre,
terrien, terrestre, terrasse, terrain, souterrain, enterrer, déterrer, enterrement…

2- La dérivation non affixale

Il s’agit d’un type de dérivation qui permet de former de nouvelles unités lexicales à partir de
mots déjà existant sans recours à l’affixation. Il existe deux types de dérivation non affixale.

a- La dérivation impropre ou conversion

On peut rencontrer plusieurs cas de dérivation impropre

- La translation
C'est un procédé qui porte aussi parfois les noms de transfert ou transposition.
Un mot change de catégorie grammaticale sans changer de forme, c'est très courant, et très
économique sur le plan de la langue :
Par exemple, pratiquement n'importe quel élément peut être employé comme nom commun,
quand on l'utilise avec un déterminant :

 La une du journal (un déterminant « une »  devient un nom par détermination)


 Il y a toujours un mais ! (une conjonction « mais » ……………………….)
 Peser le pour et le contre (des prépositions, « pour », « contre  » ………)
 Le moi est haïssable (un pronom « moi »……………………………………)
 Faire le bien (un adverbe « bien » ……………….……………………..)
 Le pouvoir (un verbe « pouvoir » ………………………………………)
 Le vrai et le faux (des adjectifs « vrai», « faux »………………………….)

De la même manière, un nom commun peut avoir exceptionnellement une fonction purement
adjectivale. C'est le cas des adjectifs de couleur invariables comme cerise, citron, marron... ;
par exemple, ce dernier est bien « senti » comme un adjectif, mais il ne peut pas s'accorder,
au moins au féminin (un pantalon « marron », une robe « marron »).

Le pluriel « marrons » commence à entrer dans les moeurs. Il en est de même pour
« oranges » et « roses » désormais utilisés comme des adjectifs à part entière. Pour ce qui est
de cerise ou citron, ils sont encore ressentis comme une comparaison.

Certains verbes au mode participe (passé ou présent) peuvent également jouer le rôle
d’adjectifs. Ainsi en est-il des adjectifs qui suivent :
Fatigué (fatiguer), surpris (surprendre), doré (dorer), argenté (argenter), distrait (distraire)…
Courrant (courir), Charmant (charmer), ravissante (ravir), étonnant (étonner), amusant
(amuser)…

- L’éponyme

Etymologiquement « éponyme » signifie « qui donne son nom à ». En fait, un éponyme est un
nom propre qui est devenu un nom commun.
En effet, les éponymes sont des noms propres de personnes ou des noms déposés (nom de
marques) que l’usage a transformé en nom commun.
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L’éponyme est un nom propre qui devient nom commun (Napoléon est un empereur français
ais un napoléon est une pièce d’or de vingt francs). L’éponyme attesté en français se trouve en
général dans les dictionnaires et ne pose pas trop de problèmes à l’étudiant étranger qui le
rencontre au hasard d’un texte ou d’une conversation.
Il existe de nombreux éponymes dans le lexique français et leur nombre augmente
régulièrement. Il peuvent provenir de :
- noms propres (patronymes) : braille, boycott, barème, volt, poubelle, morse, silhouette…
- prénoms : madeleine, jeannette, marionnette etc.
- noms de dieux, déesses ou héros mythologiques : stentor, atlas, apollon, vénus etc.
- noms de personnages littéraires : pantalon, guignol, tartuffe, etc.
- noms de pays ou de provinces, de villes, de villages : champagne, bikini, bermuda etc.
- noms déposés (nom de marques) : frigidaire (pour réfrigérateur), scotch (pour ruban
adhésif), kleenex (pour mouchoir en papier), mobylette (pour cyclomoteur), klaxon (pour
averisseur) etc.

L’éponyme fait parfois honneur à celui ou celle qui inventa l'objet qu'ils vont désormais
désigner : Morse, Braille, Diesel et bien d'autres ont bénéficié de cet hommage.

Mais il existe aussi des éponymes qui jettent le discrédit sur les noms propres qui sont à leur
origine (et par conséquent aussi sur ceux qui les portaient), parce qu'ils désignent des objets
peu honorables, des inventions peu glorifiantes ou encore des comportements douteux : il en
est ainsi du mot vespasienne qui désigne des toilettes publiques et qui trouve son origine dans
le nom d’un empereur romain : Vespasien
L’empereur Vespasien parvint à réformer la société romaine qui glissait vers la décadence. Il
assainit les finances publiques, réforma l'armée et fut un urbaniste visionnaire. Un jour, pour
améliorer la salubrité publique, il imagina de disséminer dans la ville de grandes urnes
d'argile destinées aux besoins urinaires masculins. Et voilà ! De toutes les initiatives de cet
esprit brillant, on retint surtout cette dernière.
Autre exemple d'un éponyme assez fâcheux, est celui qui désigne le bac ou la boîte ou le sac à
ordures que nous déposons à nos portes : la poubelle.
Monsieur Eugène Poubelle, préfet de la Seine, ne se doutait pas que son nom allait être à ce
point galvaudé quand il rédigea l'arrêté du 7 mars 1884 : "Le propriétaire de chaque
immeuble devra mettre à la disposition de ses locataires un ou plusieurs récipients communs
à recevoir les résidus de ménage."
Par cette mesure, Eugène Poubelle a fait avancer considérablement l'hygiène publique. Mais
depuis que son patronyme est devenu le nom commun de l'objet en question, les descendants
de l'honorable préfet ont eu quelque mal à le porter honorablement et la plupart ont préféré
l'abandonner !
La plupart des éponymes respectent l'orthographe du nom propre dont ils sont originaires,
mais quelques-uns présentent des modifications orthographiques.
Ainsi, le bic avec lequel nous écrivons, aurait dû s'écrire "bich", puisque le nom vient du
baron Bich qui, en 1953, mit au point un procédé de fabrication industrielle du stylo à bille.
Et le mot barème aurait dû s'écrire "barrême", puisqu'il nous vient de François Bertrand
Barrême qui a inventé ce genre de recueil de tableaux numériques ou répertoire de tarifs.
Et savez-vous que l'éponyme macadam provient en fait d'une graphie homophonique du nom
de l'ingénieur écossais John London Mc Adam qui mit au point cette technique
d'empierrement routier (également appelé « asphalte ») .

Remarque :

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L’éponyme peut parfois se combiner à la dérivation affixale pour la formation de nouvelles
unités lexicales :
Exemple : Pasteur, pasteuriser, pasteurisation.

- L’antonomase

En rhétorique, une antonomase est la figure de style par laquelle un nom propre est utilisé
comme nom commun, (ou inversement, mais le cas ne sera pas abordé ici). Selon le cas, ce
type d'antonomase peut s'analyser comme une métaphore ou comme une métonymie.
L’'antonomase sera donc considrée ici comme un procédé de substitution qui permet
d'employer un nom propre pour signifier un nom commun. C’est le seul cas de vraie
antonomase pour de nombreux théoriciens c’est pourquoi c’est ce cas seul que nous allons
aborder.

Si l’antonomase consiste à employer un nom propre pour signifier un nom commun, qu’est ce
qui permet de la distinguer de l’éponyme ?
L’éponyme obtenu à partir d’un nom propre désigne généralement un objet, l’antonomase,
elle, désigne toujours une personne.
Exemples :
On dira : un don juan / un tartuffe / une pénélope / un Staline / un Michel-Ange…
Pour signifier respectivement : un séducteur / un hypocrite / une épouse fidèle et vertueuse /
un dictateur / un grand peintre…

Avec la lexicalisation de l'antonomase, la sensation d'avoir affaire à un nom commun domine


peu à peu. La majuscule est conservée tant que le lien avec le nom propre originel est
conscient (un Staline).
Dès lors que ce lien n'est plus conscient, le nom propre devient un véritable nom commun
autonome, s'écrivant par conséquent sans majuscule :
Un mécène  : pour désigner un « généreux donateur protégeant les arts et les artistes », en
souvenir de Mécène, général romain de l'époque de l'empereur Auguste, qui s'étant enrichi au
cours de ses campagnes, s'était offert une villa somptueuse entourée d'artistes…
Un vandale  : par antonomase, ce nom (d'un peuple germanique qui envahit l'empire romain
au Ve siècle désigne « un individu qui ne respecte rien, qui détruit tout, etc. ».
Une mégère : pour désigner une « femme violente et agressive », en référence au personnage
de Mégère, l'une des trois furies, dans la mythologie grecque.

b- La dérivation inverse (ou dérivation régressive)

Elle consiste à tirer un mot plus simple d'un mot plus long ; dans la pratique, on part souvent
d'un verbe, qui donne la notion de base, et pour former un nom, on enlève simplement la
désinence d'infinitif, c’est pourquoi les noms ainsi formés sont aussi appelés des post-
verbaux :

 Accorder > un accord


 refuser > un refus
 attaquer > une attaque.

Le problème, c'est que cela se situe sur un plan historique, et qu'il est parfois difficile de
déterminer si c'est le verbe ou le nom qui est venu en premier. L'étude des définitions permet
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souvent de conclure : un refus, c'est "le fait de refuser", mais refuser, ce n'est pas "opposer un
refus", c'est "ne pas accepter". Le nom se définit par référence au verbe, et non l'inverse.
Il existe deux adjectifs tirés (au XIIème siècle) de noms communs hérités du latin :
 Châtain vient du nom châtaigne, car il décrit une couleur de cheveux ressemblant à
celle de ce fruit.
 Violet vient du nom violette (même raison).

IV- La composition
La composition, c'est la juxtaposition de deux éléments ou plus permettant de former un mot
nouveau. Chacun de ces éléments est un mot simple qui a déjà une existence autonome dans
le lexique : bébé-éprouvette, pomme de terre, moyen âge…
Parfois, dans le cas de ce qu’on appelle la composition savante, les éléments qui forment le
mots composé sont des racines latines ou grecques qui la plupart du temps n’ont pas
d’existence autonome en langue française mais peuvent engendrer quand même des dérivés (il
existe des dérivations savantes, dont le radical est pris sur le latin).
On considérera comme mots composés toutes les expressions qui fonctionnent comme des
mots simples et sont constituées d'éléments lexicaux les plus fondamentaux. La majorité des
mots composés sont des noms mais il existe aussi en nombre moins important il est vrai, des
adjectifs : aigre-doux, sourd-muet ou gris-vert, et quelques verbes comme tire-bouchonner
[ou tirebouchonner], maintenir, sauvegarder…
On appellera « locutions » les autres ensembles, qui concernent les autres parties du discours
(adverbes, prépositions, conjonctions...).

1- La composition populaire

La composition dans sa forme la plus simple utilise des bases lexicales françaises pour former
des mots nouveaux. C’est la composition la plus courante. Elle associe généralement deux
mots (parfois plus) qui ont une existence autonome par ailleurs en français. Ils peuvent être
soudés on non, reliés ou non (par une préposition), ils sont souvent accolés par un trait
d'union. Il y a ainsi en français un grand nombre de noms composés, quelques adjectifs, et
quelques verbes.

Seul l'usage décide si on met un trait d'union ou non, si on colle les mots ou non : un lieu dit /
lieu-dit ou lieudit selon les dictionnaires. Les groupes avec préposition ne prennent pas
souvent de trait d'union : une salle à manger, un arc de triomphe, mais un arc-en-ciel.

- Sur le plan syntaxique, ces expressions fonctionnent comme des mots uniques.
- Sur le plan morphologique, c'est-à-dire celui de l'orthographe, l'accord dépend de
l'origine des composants : un passe-partout est invariable (verbe + adverbe). Il dépend
aussi du sens : des gratte-ciel (verbe + nom, mais référence au ciel unique). Des choux-
fleurs sont des choux qui sont en même temps des fleurs.
- Sur le plan sémantique, l'ensemble forme une unité de sens nouvelle, qui dépasse celle
des éléments pris isolément. Il s'agit rarement d'une simple addition (par juxtaposition)
comme dans député-maire. L'analyse sémantique nécessite une explication, une
paraphrase :

 un timbre-poste = un timbre vendu par la Poste, et exigé par la Poste pour


l'acheminement du courrier
 un porte-monnaie est un objet (creux, etc.) servant à porter, contenir de la monnaie
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 un gratte-ciel est un bâtiment si haut qu'il donne l'impression de toucher le ciel
 un laissez-passer (verbe à l'impératif + infinitif COD) est un document officiel
enjoignant aux autorités (militaires...) de laisser passer le porteur du document.

Il n’est pas toujours aisé de distinguer un mot composé (une seule unité lexicale) d’un
syntagme (plusieurs unités lexicales) notamment dans le cas des expressions lexicalisées
comme un pied-à-terre, des qu’en dira-t-on, le chemin de fer... Il existe néanmoins deux
critères qui peuvent nous aider à y voir plus clair.

a- Le critère d’insécabilité ou d’inséparabilité

Étant donné que ces éléments sont inscrits dans la mémoire comme des unités, on peut utiliser
le critère d'inséparabilité des éléments (les 2èmes noms y sont employés sans déterminant) :

Le mot « Pomme de terre » non susceptible d’expansion, ne peut être remplacé par les
groupes de mots qui suivent et qui n’ont pas le même sens :
une pomme de ma terre
une pomme de terre argileuse
une pomme pourrie de terre trop humide...
On le vérifie avec les mots composés indiscutables dont aucun des éléments n'est
indépendant, modifiable, susceptible d'une expansion.
 

Mot composé syntagme


Grand-père Grand et affectueux père
Chaise longue Chaise plus longue qu’une autre
Arc en ciel Arc en perles bleu ciel

b- Le critère de commutabilité 

En soulignant l'appartenance du mot composé considéré à ce qu'on appelle un paradigme, il


permet des essais de commutation dans un grand nombre de cas : le mot composé peut ainsi
être remplacé par un mot simple de sens proche ou équivalent.
Ainsi, « pomme de terre  » pourrait commuter avec « patate » ou plus généralement avec
« légume ».
« Grand-père » pourrait être remplacé par « aïeul »
« Belle-fille » par « bru »
« Serpent à sonnettes » par « crotale »

2- La composition savante

La composition savante utilise d’autres sources de bases lexicales pour former des mots
composés : le grec et le latin. Dans les terminologies spécialisées surtout, on fait appel à
de telles bases pour construire des mots nouveaux. La plupart de ces mots sont dits
« savants » car ils relèvent souvent des domaines scientifique ou technique.
Exemples : carnivore, francophone, bibliothèque, biologie, démocratie, aurifère…
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La composition savante se définit donc comme la juxtaposition de deux racines (au
moins) qui peuvent être d’origine :

 latine : apiculture / multicolore / homicide / ignifuge / calorifère / viticole...

(On notera que la voyelle de liaison est la voyelle i. Les mots sont proches du français,
ou existent en français.)

 grecque : anthropologie / thalassothérapie / cryptogame / démocratie / hydrogène /


polymorphisme / topographie / philosophie...

(On peut noter que quand il faut ajouter une voyelle pour lier les deux mots, c'est la
voyelle o qui est utilisée. L'orthographe des éléments est de toute évidence grecque :
th / ph / y)

Remarques :
- Concernant la composition savante, il s'agit bien au départ d'éléments lexicaux autonomes,
des mots véritables, des bases qui s’associent pour former un mot nouveau et non des préfixes
ou suffixes, malgré les apparences.
Les éléments d'origine latine ou grecque sont juxtaposés, collés sans trait d'union :
Démocratie : demos (peuple) et cratos : pouvoir
Pédagogie : paidos (enfant) et gagein : conduire
Biologie : bio (vie) et logos (étude)
Philosophie de « philein » (aimer) et « sophia » (sagesse)

- à la composition populaire ou savante peut s’associer la dérivation par la présence d'affixes,


notamment des suffixes donnant lieux à des termes comme : démocratisation – Pédagogique –
Biologiste – philosophiquement.

3- Les hybrides

Si dans la plupart des cas relevant de la composition savante les éléments formant le mot
composé sont issus de la même langue : le latin ou le grec, différents mélanges existent
donnant naissance à des mots dits « hybrides ».

Exemples de mélanges : automobile (grec auto = « soi-même » + latin mobilis > mobile)
génocide (du grec genos = « race » + -cide du latin caedere = « tuer ») / polyvalence (grec +
latin et suffixe nominal) / antidater, archiplein (grec + mot français), insecticide de insecte
mot français et cide du latin caedere = tuer), cinéphile (français+ grec).

Remarque :

Quel que soit le type de composition considérée, on peut y rencontrer :

- des mots composés non soudés, qui peuvent être séparés par un trait d’union :
chou-fleur, micro-organisme ; plus rarement par une apostrophe : aujourd’hui,
(s’)entr’aimer ou simplement juxtaposés : moyen âge

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- des mots composés soudés qui s’écrivent donc comme des mots simples :
passeport, sauvegarder, vinaigre, démocratie, atmosphère, automobile, télévision…

4- Les mots valises

Le terme « mot-valise » est une traduction - assez peu heureuse - de l'anglais portmanteau
word, inventé par Lewis Caroll pour désigner certains mots composés nouveaux (ou
nouvellement étudiés) qui se replient comme s'ils étaient rangés dans ces grosses malles de
voyage qu'on appelait autrefois en anglais des porte-manteaux, où l'on empilait puis repliait
les vêtements.

C'est un procédé assez peu fréquent, marqué par une intention, souvent humoristique ou
satirique, qui consiste à prendre le début d'un mot et le coller à la fin d'un autre, d'autant plus
facilement qu'ils contiennent une syllabe commune, ou même une seule lettre, à la soudure.
Un élément est souvent retranché, à la fin du premier ou au début du second.

 Ainsi, le linguiste et humoriste Etiemble a écrit un livre sur le franglais (français +


anglais).
 Rabelais se moquait des sorbonagres (Sorbonne + onagre [variété d'âne sauvage]).
 L'écrivain Céline a inventé ironiquement goncourtiser avec Goncourt + courtiser.
 On utilise de plus en plus le terme foultitude (foule + multitude).
 On connaît déjà le mot transistor (transfer + resistor).
 Les canadiens font du clavardage (clavier + bavardage) par ordinateur interposé,
clavarder signifie donc passer son temps à bavarder sur Inernet : à "chatter"
(prononcez à l'anglaise "tchatter").
 Informatique est un mot-valise créé à partir d'information et automatique. Le mot est
maintenant parfaitement lexicalisé.
 autobus : mot-valise crée à partir de automobile et bus, ancienne désinence latine lexicalisée
à partir d'omnibus. Le mot est maintenant lui aussi parfaitement lexicalisé et le suffixe
bus permet de construire d'autres néologismes comme abribus.
5- Les locutions

Des unités complexes mais figées, fonctionnant comme des mots simples, constituent des
formes lexicalisées (entrées dans la mémoire du sujet parlant) qu'on appellera locutions. Ces
locutions concernent les catégories les plus grammaticales (adverbes, prépositions,
conjonctions, etc.) ainsi que les verbes, très rarement les noms :

 Le qu'en-dira-t-on, un m'as-tu-vu sont des locutions nominales, parce qu'elles


comportent plus de trois éléments ; ils s'agit de phrases substantivées par conversion.
 Avoir peur, faire partie, prendre garde, etc., sont quelques exemples des très
nombreuses locutions verbales qui reposent sur un verbe opérateur suivi d'un nom
COD qui n'est plus à analyser comme tel.
 En effet, sur le champ, tout à coup, peu à peu... : locutions adverbiales.
 Autour de, grâce à, au fur et à mesure de... : locutions prépositives.
 Afin que, parce que, étant donné que... : locutions conjonctives.
 Bonté divine ! Sacré nom d'une pipe !... : locutions interjectives, mots-phrases

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V- L’abréviation

C'est un procédé d’économie linguistique de plus en plus utilisé et depuis longtemps courant
dans la langue familière, surtout dans le cas d'unités terminologiques complexes.
L'abréviation est le retranchement de lettres dans un mot à des fins d'économie d'espace, de
temps, d’énergie et parfois même d’argent (le cas des télégrammes par exemple ou celui des
enseignes des magasins payés au nombre de lettres utilisées).
Le plus souvent, elle consiste à tronquer un mot, en n'en gardant que le début ou la fin tout en
conservant en principe le sens de l'ensemble.

1- La Contraction
Il s’agit d’une abréviation purement graphique et propre à l’écrit (cas de la prise de note par
exemple). Les abréviations graphiques ne sont pas oralisées telles quelles. A l'oral n'existe que
la forme pleine, c'est-à-dire que le mot contracté à l’écrit se prononce intégralement à l’oral :
Melle = mademoiselle / Dr = docteur / 3e = troisième
La contraction doit respecter les règles qui suivent :

a- Règles générales :
 Le procédé abréviatif le plus courant consiste à couper le mot après la première
consonne et à faire suivre celle-ci d'un point :
M. = monsieur
p. = page ou pages
n. c. = nom commun

 Le second procédé abréviatif consiste à couper un mot après la première syllabe mais
avant une voyelle, de façon à ce que l'abréviation se termine toujours par une consonne.
Le mot ainsi abrégé doit être suivi d'un point : déc. (Décembre)/ inv. (invariable) / fém.
(féminin)

 Le troisième procédé consiste à retrancher des lettres médianes d’un mot ou à ne


garder que la première et la dernière lettre du mot. Dans ce cas, les mots abrégés ne sont
jamais suivis d'un point puisque la dernière lettre de l'abréviation correspond à la dernière
lettre du mot écrit au complet : Dr (docteur) / dépt (département) / QC (Québec) / mouvnt
(mouvement)

b- Règles particulières
 Aucun pluriel dans les abréviations à l’exception de : Mmes (mesdames), MM.
(Messieurs), Mlles (mesdemoiselles), Drs (docteurs), Mes (maîtres), nos (numéros).

 En fin de phrase, on ne termine jamais par une abréviation, sauf s’il s’agit de
l’abréviation etc.

 On conserve les traits d'union dans l’abréviation : c.-à-d. (c'est-à-dire).

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 On n'abrège pas un nombre composé de plusieurs chiffres : de 7000 à 8000
personnes (et non pas de 7 à 8000).

 Dans un texte, on n'abrège pas un millésime :


L’année scolaire 2003-2004 (et non pas l’année scolaire 03-04);
le congrès de 2005 (et non pas le congrès de 05).

 Pour l'expression abrégée d'une décennie à l’intérieur d’un texte, on doit recourir
aux lettres, non aux chiffres :
La décennie soixante-dix, la décennie quatre-vingt (sans -s) et non : la décennie
70, la décennie 80.

 Les termes premier et première doivent, pour leur part, être abrégés par les deux
dernières lettres des mots premier (masculin en -er) et et première (féminin en -re):
1er (premier) / 1re (première)
À partir du nombre 2 et des suivants, on écrit simplement le -e final (pas de -me, de
-ème
ou de -ième) : 2e place - XIXe siècle.

 Les titres de civilité s'abrègent seulement s'ils sont suivis d'un nom propre ou d'un
titre désignant une fonction ou un état, et lorsqu’on ne s’adresse pas à la personne
concernée : Nous avons eu la visite de M. Roussel / J'ai rencontré Mme la
présidente.

 Point abréviatif et point final se confondent, ils ne peuvent s’employer l’un à la


suite de l’autre.

(Cf. Laitman, J.T. «L’origine du langage» dans La Recherche, Paris, no 181, octobre 1986, p.
164.)

2- La troncation

Propre autrefois au parler familier, la troncation est de plus en plus présente dans l’usage.
Dans un parler familier, on prend parfois l'habitude de laisser tomber une partie du mot.
Puisque c'est le début qui porte le plus d'information, c'est le plus souvent la fin du mot qui
tombe. Mais il existe des cas plus rare ou c’est le début du mot qui est tronqué.
Des exemples de troncation familière : dico `dictionnaire', métro ‘métropolitain', labo
`laboratoire', (la voyelle finale est le plus souvent [o]), et prof `professeur', pub `publicité',
Net ‘Internet’ qui se terminent par une consonne.

Les troncations sont donc obtenues par suppression d'une partie du mot plein. On peut classer
les troncations selon la partie tronquée :

a- L’apocope

Elle consiste à abréger un mot en tronquant sa ou ses premières syllabes (son début) :
l’omnibus = le bus.
Internet = le net…

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b- L’aphérèse

Elle consiste à abréger un mot en tronquant sa ou ses dernières syllabes (sa fin) :

La publicité = la pub, le cinématographe = le cinéma ou le ciné, un stylographe = un stylo,


un vélocipède = un vélo, une automobile = une auto, un pneumatique = un pneu, un omnibus
= un bus, du supercarburant = du super, la télévision = la télé, des photographies = des
photos, la météorologie = la météo... 

3- La siglaison

Elle concerne des unités composées qui seront par abréviation, réduites aux lettres ou aux
syllabes initiales de leurs composants.

Les sigles peuvent être oralisés de deux façons : soit par la prononciation de chaque lettre : les
USA), il s’agit alors de « sigles épelés ». Soit ils sont lus comme s'ils s'agissait de mots pleins
(le sida), il s’agira alors d’ « acronymes ».

a- Le sigle épelé

Les sigles sont formés de lettres initiales, utilisées en majuscules, en principe suivies
d'un point (que l'on omet souvent). Ils peuvent appartenir à la langue courante ou aux
langages spécialisés. Ils se multiplient aujourd'hui à grande vitesse, et on a parfois du mal à
les comprendre si on n'est pas initié : l’U.F.C, l’E.N.S, les O.G.M. (Organismes
Génétiquement Modifiés), les S.M.S (Short Message Service), les D.I.B. (Déchets Industriels
Banals), le FMI (Fond Monétaire International, l’OMS (l’Organisation Mondiale de la Santé),
De même, les partis politiques : FLN, RND, FFS, RCD, MSP etc.

b- Le sigle prononçable ou acronyme

L'acronymie (du grec akros : « au bout, extrême » et onoma : nom) est l'abréviation d'un
groupe de mots formé par la ou les premières lettres ou parfois syllabes de ces mots dont le
résultat, nommé acronyme, se prononce comme un mot normal — on parle aussi de
« lexicalisation ».
Une fois lexicalisé, ils deviennent de véritables unités linguistiques (généralement des noms),
et cela d'autant plus qu'on a cherché à les rendre prononçables. Quelques exemples
d’acronymes :
Laser: (Light Amplification Stimulated by Emission of Radiation)
Radar: Radio Detecting And Ranging
Ovni : Objet Volant Non Identifié
Onu : Organisation des Nations Unies
Sida : Syndrome Immuno-Déficitaire Acquis
Smic : Salaire Minimum Inter-professionnel de Croissance

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Les acronymes lexicalisés deviennent susceptibles de prendre des affixes (le plus souvent des
suffixes) et de permettre ainsi la formation de dérivés, le plus souvent des noms, plus
rarement des verbes ou des adjectifs :
Sida : un sidéen, un sidatique (nc.) : personne atteinte du sida
Smic : un smicard (nc.) : personne vivant du smic)
ENA : énarque (nc.) : étudiant à l’Ecole Nationale d’Administration)
CGT : cégétiser (v) : pousser à l’adhésion à cette organisation syndicale française.
ONU : onusien (adj) : qui a rapport à l’Onu

Remarque :
Souvent, la relation entre le sigle (qu’il soit épelé ou prononçable) et les mots pleins qui le
constituent peut s'obscurcir : les sigles peuvent être employés sans que le locuteur ou
l'interlocuteur ait connaissance du mot plein.
Combien de locuteurs sont capable de reconstituer les abréviations suivantes : un MP3, des
MMS, les OGM, les SMS, un DVD, des WC, un radar ou le laser.

77
SEMIOLOGIE

M. BENALI Miloud Sofiane

78
A- THEORIE : QU’APPELLE-T-ON SEMIOLOGIE ?

1- POURQUOI LA SEMIOLOGIE ?

Pendant près de trois décennies, A.J. Greimas et, avec lui, toute une équipe de chercheurs ont
élaboré une des plus grandes approches "sémiotiques" contemporaines : celle-ci a pris
rapidement un très important développement, toujours en expansion, au point de rassembler
des centaines de chercheurs non seulement en France mais aussi dans le monde entier.

Cette discipline traite des "signes", de la "signification", de la "communication"


intersubjective et sociale dans bien des domaines (littérature, presse, publicité, image, B.D.,
photographie, cinéma, gestualité, théâtre, architecture, culture populaire, urbanisme, musique,
etc.). Une discipline qui s’intéresse à tous les langages possibles.

Si la sémiotique – s'appuyant sur F. de Saussure et L. Hjemslev – s'est d'abord


intéressée à l'organisation interne de toutes formes de discours (à la suite des travaux d'un V.
Propp ou d'un C. Lévi-Strauss), elle a, depuis plusieurs années, accordé chaque jour plus
d'importance à l'énonciation, à tout ce qui relève de la pragmatique : elle tente donc
aujourd'hui d'associer à une analyse de type plus objectif, déjà ancien (les structures narratives
et sémantiques, de l'ordre de l'énoncé) une approche plus récente, de caractère subjectif qui
fait appel à ces deux instances, individuelles et/ou sociales (dans le cas de la "praxis
énonciative"), que sont l' "énonciateur" (= l'émetteur ou l'auteur) et l'"énonciataire" (= le
récepteur ou le lecteur).

2- QU’EST-CE QUE LA SEMIOLOGIE ?

Au départ, la "sémiologie" – depuis la définition précise, proposée par F. de Saussure :


« Science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale » – avait essentiellement en vue
l'inventaire et le fonctionnement des signes dans un univers socioculturel donné et
historiquement déterminé. Ce qui caractérise aujourd'hui la "sémiotique" (terme qui a pris le
relais de celui de "sémiologie) c'est le fait qu'elle cherche non pas à établir une typologie
incontestée et universelle des "signes", mais à savoir plutôt ce qui se passe "sous les signes"
ou "entre les signes", ce qui est à la base de leurs mutuelles relations d'où jaillit le sens avec
toutes les nuances, toutes les menues variations qui l'accompagnent et ce quels que soient les
domaines étudiés, les champs d'application.

La sémiotique cherche certes à traiter du sens (comme la plupart des sciences


humaines) ; cependant, elle limite son analyse à que ce que l'on a proposé d'appeler la
"signification primaire". Une signification perçue par le lecteur ou le spectateur non-averti
(moyen).

Ceci dit, le but affiché de la sémiotique est moins l'étude de la communication que
celle, beaucoup plus large, de la signification, tant au niveau dénotatif que connotatif, tant au
79
plan de l'énoncé (syntaxe et sémantique) – qui relève de l'analyse objective du message (qu'il
soit sonore, visuel, gestuel, etc.) – qu'à celui de l'énonciation (de l'ordre de la pragmatique)
qui met en jeu les conditions de production du sens, les rapports avec le contexte, avec les
interlocuteurs, avec l'espace et le temps.

La sémiologie ou sémiotique étudie les conditions dans lesquelles des signes


produisent du sens. Un signe peut être un événement, un texte, un dessin, un discours, une
affiche, un rite culturel, etc.

La Sémiotique, ou sciences des signes, s’intéresse à ce qui sous-tend un signe, ou un


ensemble de signes, dans un champ langagier, dans un premier temps, puis dans un champ
extra-langagier. En effet, après avoir cerné la signification d’une production langagière, la
sémiologie s’intéresse à étudier et comprendre les conditions énonciatives qui ont permis la
production de cette dernière. On entend par conditions, tout aspect élémentaire, contextuel ou
situationnel.

3- SEMIOLOGUES ET COURANTS SEMIOTIQUES :


Bien que tous les grands penseurs, même s'ils ne l'ont pas fait explicitement, se soient
interrogés sur le problème de la signification, on s'accorde généralement à distinguer deux
sources à la sémiotique moderne : F. de Saussure et C.S. Peirce. Pour être plus complet il
convient d'accoler au nom du premier celui du linguiste danois Louis Hjelmslev.
a- Ferdinand De Saussure :

Ferdinand de Saussure (1857-1913) avait pour dessein d'étudier "la langue envisagée en elle-
même et pour elle-même", reprenant ainsi le projet stoïcien sur la base de la matérialité du
langage lui-même. Il place naturellement la linguistique comme partie d'une "science qui
étudie la vie des signes au sein de la vie sociale" qui nous apprendrait "en quoi consistent les
signes, quelles lois les régissent". Sa sémiologie a donc à priori partie liée avec les sciences
sociales ; la dimension sociale est représentée dans sa conception par une "force sociale
agissant sur la langue", au point qu'elle formerait" une partie de la psychologie sociale, et par
conséquent de la psychologie générale". Son point de vue relève cependant de l'approche
comparative : "si l'on veut découvrir la véritable nature de la langue, il faut la prendre d'abord
dans ce qu'elle a de commun avec tous les autres systèmes du même ordre" et sa valorisation
du langage "le plus répandu et le plus complexe des systèmes d'expression" a ouvert la voie à
une sorte d'impérialisme de la linguistique sur la sémiologie car la linguistique pourrait selon
lui devenir "le patron général de toute sémiologie, bien que la langue ne soit qu'un système
particulier".

b- Charles Sanders Peirce :

Charles Sanders Peirce (1839-1914), "le plus original et plus éclectique penseur que le
continent américain ait jamais produit" s'intéresse entre autres à la sémiotique qu'il considérait
avant tout comme une logique, c'est à dire "la science formelle des conditions de la vérité des
représentations", ce qui le raccorde aussi au projet stoïcien. Cependant son propos vise à saisir
la totalité des processus engagés dans l'établissement des significations : c'est pourquoi on
pourra trouver dans son oeuvre une phénoménologie, puisqu'il est indispensable d'avoir à sa
disposition une théorie de la simple présentation des choses à l'esprit avant toute théorie
concernant leurs représentations. On y trouvera aussi une conception triadique et dynamique
80
du signe (sémiosis) essentiellement relationnelle car la signification relève de la forme des
relations transmise par les signes et de leur combinatoire plutôt que de leurs propriétés
matérielles.

c- Louis Hjelmslev :

Louis Hjelmslev (1899-1963) est un linguiste danois dont l'oeuvre est un maillon
indispensable pour comprendre l'évolution de la linguistique moderne issue des intuitions de
F. de Saussure. Sa contribution a une théorie des signes (dans une perspective encore
dyadique) se mesure à deux niveaux : d'une part, il ne limite pas à des signes minimaux ou
"mots" la dimension des unités minimales signifiants en prenant en compte des signes-
énoncés et des signes-discours; d'autre part, il introduit la distinction entre forme et substance
sur les deux faces signifiant-signifié du signe saussurien ouvrant la voie à une
complexification de la théorie saussurienne qui ne peut qu'en augmenter la valeur de
connaissance

4- SEMIOLOGIE VS SEMIOTIQUE :
Ces deux termes sont synonymes. L’un et l’autre ont pour objet l’étude des signes et des
systèmes de signification.

Sémiologie renvoie davantage à Saussure, à Barthes, à Metz et de façon plus générale


à la tradition européenne où les sciences dites humaines restent plus ou moins attachées aux
mouvements littéraires, esthétiques et philosophiques.

Sémiotique renvoie à Peirce, Morris et plus généralement à une tradition anglo-saxone


marquée par la logique

De façon générale, la sémiologie est l’étude de tout système de signification en tant


que langage. Ainsi, les rapports sociaux, les arts, les religions, les codes vestimentaires, qui ne
sont pas des systèmes verbaux, peuvent être étudiés comme des systèmes de signes, autrement
dit, comme des langages. Comme nous l’avons vu, pour Saussure, la sémiologie est « la
science qui étudie la vie des signes au sien de la société sociale ». On peut retrouver en eux ce
qui caractérise toute langue : une dimension syntaxique (rapport entre les signes et ce qu’ils
désignent), une dimension pragmatique (rapport entre les signes et leur utilisateur dans la
communication).

De façon spécifique, on pourra considérer que la sémiologie est une analyse théorique
de tout ce qui est codes, grammaires, systèmes, conventions, ainsi que de tout ce qui relève de
la transmission de l’information.

5- SEMIOLOGIE VS LINGUISTIQUE :
La sémiologie et la linguistique on t des rapports privilégiés. La linguistique peut facilement
être envisagée de façon sémiologique, si l’on considère les langues comme des systèmes de
signes. Elle sera alors une branche de la sémiologie, celle qui étudie les langages verbaux.

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Pour Saussure, « les signes entièrement arbitraires réalisent mieux que les autres l’idéal du
procédé sémiologique ; c’est pourquoi la langue, le plus complexe et le répandu des systèmes
d’expression, est aussi le plus caractéristique de tous ; en ce sens la linguistique peut devenir
le patron général de toute sémiologie, bien que la langue ne soit qu’un système particulier ».

Historiquement, la sémiologie s’est développée en étroite collaboration avec la


linguistique. Elle a emprunté des concepts à la phonologie, elle est inspirée des travaux de R.
Jakobson et L. Hjelmslev.

6- LA THEORIE DU SIGNE LINGUISTIQUE :

La transmission de sens d'un individu à un autre repose dur l'existence du signe linguistique.
Ferdinand de Saussure a été le premier à définir de façon précise cette notion importante, à
l'aide des notions suivantes:

Le signe est formé de deux parties:

a) une partie matérielle: le SIGNIFIANT (image acoustique, image mentale du


signe, la représentation mentale sonore)

b) une partie immatérielle: le SIGNIFIÉ (partie conceptuelle du signe --notion).

Prenosun exemple, le
mot "oiseau":

Le signe linguistique
est donc le résultat de
l'association d'un
signifiant (groupe de
sens) et d'un signifié (le
sens). Il est difficile de
concevoir l'un sans
l'autre.

Le signifié est en réalité différent de la définition mais on l'utilise ici comme


remplacement par souci de simplicité. Le signifié est constitué d'éléments de sens qu'on
appelle les "attributs sémantiques" (concept tiré de la sémantique). Les attributs sémantiques
d'un signifié se combinent pour créer le sens du signe.

À ces deux distinctions signifiant-signifié, il faut en ajouter une troisième. D'un côté,
nous avons la réalité sonore (ou écrite mais qui ne fait que traduire la réalité sonore) dont nous
parlons ([wazo]), d'un autre côté nous avons la NOTION de l'objet auquel on réfère. Cette
notion existe dans l'esprit des locuteurs, et c'est ce qui leur permet de se comprendre.
Cependant, nous n'avons pas parlé de l'objet lui-même, celui dont on parle. Il s’agit du
référent (l'objet physique, matériel dont les locuteurs parlent).

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Le rapport entre le signifié et le signifiant est non arbitraire mais nécessaire car il
fonde le signe lui-même. Par contre, le rapport entre une réalité elle-même et un signe (la
signification) est, elle, arbitraire et elle est le résultat d'une convention entre les individus
d'une communauté linguistique particulière. Ce rapport constitue la base de toute
communication linguistique, alors que les mots, ou comme nous pouvons les appeler
maintenant les signes, prennent vie lorsque le lien entre signifiant et signifié est effectué, ce
qui nous donne une signification entre une image acoustique et une notion, une réalité mentale
(signifié).

À partir des observations précédentes, nous pouvons affirmer que le signe linguistique
se définit par son caractère:

a- Le signe est arbitraire :

Comme nous l'avons mentionné auparavant, il n'y a pas de relation "naturelle" entre le mot
(ou le signifiant) et la réalité physique qui lui est associée (le signifié).

Par exemple, le choix du mot "bureau" ne repose sur aucun critère qui aurait pu
favoriser le choix d'un tel mot plutôt qu'un autre.

Une exception cependant : les onomatopées. Dans ce cas, les mots utilisés sont
relativement proches du son que l'on veut décrire, et ce, dans toutes les langues. Ex.: le chant
du coq, le bruit de la vache, le jappement du chien.

Le bruit d'un canard:

- français: /couin-couin/
- anglais: /quack-quack/
- allemand: /pack-pack/
- danois: /rap-rap/
- hongrois: /hap-hap/

Si ce lien obligé entre la réalité et le signe linguistique existait, tous les humains
parleraient probablement la même langue. Ce caractère arbitraire du signe fait que l'on doive
apprendre un large vocabulaire lorsqu'on apprend une langue, quelle soit maternelle ou
seconde.

Évidemment, ce caractère arbitraire du signe linguistique ne s'applique pas aux autres


sortes de signes. Par exemple, les signaux routiers doivent se ressembler à cause du fait que
l'action est la même dans toutes les langues. Par exemple, un panneau comportant un pain
indiquera aux locuteurs de toutes les langues et cultures (ou presque) qu'il y a une boulangerie
à proximité.

b- Le signe est conventionnel :

Pour que les membres d'une communauté se comprennent, il faut qu'ils s'entendent sur les
mêmes conventions ou sur les mêmes signes. En conséquence, les signes sont considérés,
comme nous avons dit précédemment, comme étant conventionnels, en cela qu'ils résultent

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d'une convention entre les membres d'une communauté. En fait, partager la même langue,
c'est également partager un certain nombre de conventions.

c- Le signe est linéaire :

Le signifiant se présente de façon linaire dans l'axe du temps. Il nous faut du temps pour
prononcer un mot, pour le réaliser de façon physique. De même, il y a un ordre qui est suivi
lors de sa prononciation. Dans la réalisation du signifiant [wazo], il ne m'est pas permis de
prononcer les sons dans un ordre différent de celui que nous avons ci-haut si je veux que les
autres locuteurs me comprennent. Les signes forment donc une successivité et non une
simultanéité. Par opposition, les signes routiers peuvent se substituer: "obligation de tourner"
et "tourner à gauche".

d- Indice, icone, symbole :

Dans la sémiotique de Ch. S. Peirce on distingue trois types de signes : les indices, les icones,
et les symboles.

(1) Les signes indiciels : sont des traces sensibles d’un phénomène, une expression
directe de la chose manifestée. L’indice est lié (prélevé) sur la chose elle-même (la fumée
pour le feu).

Indice : « Fait immédiatement perceptible qui nous fait connaître quelque chose à
propos d’un autre fait qui ne l’est pas. » (Prieto, Sémiologie)

(2) Les signes iconiques : sont des représentations analogiques détachées des objets ou
phénomènes représentés. (l’image en particulier)

Icone: « Signe dont le signifiant et le signifié sont dans une relation « naturelle
» (ressemblance, évocation). » (Robert)
(3) Les signes symboliques : rompent toute ressemblance et toute contiguïté avec la chose
exprimée. Ils concernent tous les signes arbitraires (la langue, le calcul…)

Symbole : « Un symbole est la notation d'un rapport --constant dans une culture
donnée-- entre deux éléments. » (Dict. de linguistique Larousse). Comme le signe
linguistique, le symbole résulte d'une convention arbitraire

La sémiotique de Peirce, qui date de la fin du XIXème siècle, a depuis quelques temps
retrouvée une seconde jeunesse. Sans doute faut-il y voir la pertinence qu’elle offre dans la
compréhension et l’analyse des formes actuelles de la communication audiovisuelle et en
particulier depuis l’émergence des “nouvelles images“. D’un point de vue sémiologique, la
caractéristique principale de ces “nouvelles images“, qui, par le biais de l’iconicité, cherchent
à ressembler aux “anciennes“, est de ne pas posséder de lien indiciel avec l’objet représenté.
L’absence de contiguïté indicielle des “nouvelles images“ a fait ressurgir, par opposition,
cette dimension cachée de l’image photographique et cinématographique, même si cet aspect
de trace (“ça a été“) fut parfois souligné par certains auteurs comme Roland Barthes" « La
photo est littéralement une émanation du réfèrent. ».

84
7- LA THEORIE DE LA COMMUNICATION :
La sémiologie de la Communication étudie uniquement le monde des signes, par exemple
l'étude des systèmes de vêtements de deuil ou de la canne blanche de l'aveugle (système à un
seul signe ou signe isolé).

Représentants éminents : Georges MOUNIN, Eric BUYSSENS, Louis PRIETO.


La sémiologie de la Communication a étudié : code de la route, signaux ferroviaires maritimes
et aériens, le morse, les sonneries militaires, les insignes, les langages machine, la notation
musicale, le langage de la chimie, des ordinateurs, les langues parlées, sifflées, le tam-tam...

Conscient, conventionnel, précis : sémiologie de la communication

a- La boucle de la communication :

Les linguistes se sont évidemment intéressés à la transmission de sens entre deux individus.
Cette étude a d'abord été schématisée à l'aide de la "boucle de la communication", qui
présente les principaux éléments impliqués dans une interaction :

 production d'un message (encodage)


 la transmission d'un message
 la réception d'un message (décodage)

Si les étapes ci-dessus sont respectées non seulement par l'émetteur mais également par le
récepteur, on obtient ainsi la boucle de la communication, qui inclut une communication

bidirectionnelle:

Les linguistes ont ensuite essayé d'élargir ce schéma en éclaircissant certaines de ses fonctions
et en essayant d'incorporer le rôle de certains autres facteurs.

b- Le schéma de la communication de Jakobson :

Ce schéma permet d'identifier tous les intervenants et tous les facteurs intervenant dans une
communication entre personnes. Tous les facteurs identifiés dans ce schéma ont un rôle à

85
jouer dans le cas d'une interaction et ils influencent, tous, le message qui est transmis d'une
certaine façon.

Destinateur ~ Destinataire: correspondent respectivement à l'émetteur et au récepteur. Dans


le cas d'une interaction normale, la communication est bidirectionnelle alors que deux
personnes interagissent de façon courante. Dans les cas où la communication est
institutionnalisée (implique une institution comme une administration publique, une
télévision, une université, etc.), la communication est unidirectionnelle alors que l'interaction
implique l'intervention verbale d'une seule personne alors que l'autre écoute. Une hiérarchie
plus ou moins rigide s'impose lors de ces interactions, comme c'est le cas dans la salle de
classe, où le professeur enseigne et où vous écoutez.

• Message: le matériel transmis par l'interlocuteur, l'information transmise. Ce message varie


énormément dans sa durée, sa forme et son contenu. Dans les interactions individualisées, le
message est généralement adapté à l'interlocuteur. Dans des communications
institutionnalisées, le message est plutôt rigide et standard.

• Contact (Canal): canal physique et psychologique qui relie le destinateur et le destinataire.


La nature du canal conditionne aussi le message. Un canal direct (locuteurs en face à face)
implique une réponse directe dans le même médium, qui est l'air ambiant dans ce cas.
Le canal peut être modifié pour vaincre en particulier l'effet du temps: l'écriture sur du papier
(livres, journaux, magazines, etc.), bandes magnétiques, disques, support magnétique utilisant
même le courrier électronique, etc.

• Contexte: la situation à laquelle renvoie le message, ce dont il est question. Le contexte de


situation, lui, réfère aux informations communes aux deux locuteurs sur la situation au
moment de la communication. Ces informations sont sous-entendues et elles n'ont pas besoin
d'être répétées à chaque fois que l'on débute une interaction.

• Code: "un code est un ensemble conventionnel de signes, soit sonores ou écrits, soit
linguistiques ou non linguistiques (visuels ou autre), communs en totalité ou en partie au
destinateur et au destinataire." (Leclerc 1989) Code doit être compris par les deux locuteurs
pour permettre la transmission du message. Dans certains cas, le message peut mettre en
œuvre plusieurs codes en même temps. Dans ces cas, redondance, complémentarité ou
contraste peuvent être mis en jeu.

c- Critique du schéma de la communication :

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Comme tout modèle théorique, il se prête à la critique. La principale faiblesse de ce schéma
est que les fonctions proposées existent rarement à l'état pur. Les messages font souvent appel
à plusieurs fonctions de façon simultanée. La fonction d'un message serait donc celle qui
domine et non seulement celle qui est ou celles qui sont présentes.

Deuxièmement, les fonctions du langage sont totalement laissées de côté, comme


celles référant aux rapports sociaux établis à l'aide du langage. Les choix sociaux et même
politiques effectués à la fois de façon consciente et même inconsciente par les individus ne
sont pas analysés par le fameux schéma de Jakobson.

8- LA SEMIOLOGIE DE LA SIGNIFICATION :
La sémiologie de la Signification n'a pas d'a priori, elle étudie signes et indices, sans se
préoccuper de la distinction.

Représentant : R. BARTHES créateur du courant.

Elle s'intéresse à tout ce qui signifie quelque chose sans se préoccuper si cela est
volontaire ou pas. Interprétation de phénomènes de société, elle cherche si les choses n'ont pas
un sens caché, des valeurs symboliques par exemple le combat bien/mal chez les catcheurs.
Le combat à un rôle de catharsis. Elle s'est occupée d'analyse de publicités et des notions
impliquées dans le langage.

Univers du sens caché, sans rigueur, non conventionnel : sémiologie de la Signification

B- DOMAINES D’APPLICATION :
1- LA SEMIOLOGIE VISUELLE :
La sémiologie visuelle ou sémiotique visuelle a été particulièrement développée dans les travaux
du Groupe µ, et spécialement dans l'ouvrage fondamental qu'est Traité du signe visuel (1992).
Cet ouvrage part des fondements physiologiques de la vision, pour observer comment le sens
investit peu à peu les objets visuels. Il distingue d'une part les signes iconiques (ou icônes), qui
renvoient aux objets du monde, et les signes plastiques, qui produisent des significations dans
ses trois types de manifestation que sont la couleur, la texture et la forme. Il montre comment le
langage visuel organise ses unités en une véritable grammaire. Une telle grammaire permet de
voir comment fonctionne une rhétorique visuelle, au sein d'une rhétorique générale.

2- LA SEMIOLOGIE DU CINEMA :
La sémiologie du cinéma est née en 1964 (METZ Christian in Communication n°4). Elle
étudie les films dans leur dimension langagière, en tant que système producteur de sens. Elle
est d’inspiration initialement linguistique puis emprunte ensuite à la sémiologie générale, à la
narratologie, à la psychanalyse, à la pragmatique.

Marquée par le structuralisme (Lévi-Strauss) la sémiologie postule l’objet (texte,


image, film...) comme principal lieu du sens. Elle est fortement dénoncée depuis une
87
quinzaine d’années pour son caractère immanentiste de la signification et la non prise en
compte du contexte et du spectateur dans la production de sens. Par ailleurs, un usage “pur et
dur“ de la sémiologie depuis les années 70, loin de faciliter la compréhension des messages a,
au contraire, conduit à certaines dérives pédagogiques du type grammaire de l’image.

« De nombreuses pratiques d’analyse des messages audiovisuels se sont développées


dans la ligne des travaux théoriques sur la sémiologie de l’image fixe le plus souvent […] Ce
type d’exercice pédagogique peut devenir inutile voire dangereux : lorsqu’il vise plus un
apprentissage terminologique qu’un apprentissage méthodologique (on jongle avec la
polysémie, la monosémie, le code, le référent, le signifiant et le signifié...) ; quand il devient
une fin en soi au lieu d’être un moyen d’aider à voir, entendre, dépister le sens (ça dénote et
ça connote à tour d’image et de pâtes Panzani) ; lorsqu’il n’est pas relativisé par l’apport
d’autres savoirs sur les images (histoire de l’art, iconographie, approches psychanalytiques,
socio-historiques, anthropologiques,...) ; lorsqu’il se transforme en impérialisme culturel ou
social pour imposer «le bon sens» au mépris du respect des processus complexes
d’appropriation des messages...  » (JACQUINOT Geneviève -1985)La sémiologie de l’image
et du film dans ses versions originelles (Barthes, Metz ou Eco...) n’a plus cours aujourd’hui.
Au mieux elle s’est teintée de pragmatisme : la signification n’est plus considérée comme la
mécanique immanente d’une rencontre entre un signifiant et un signifié, mais le produit d’un
“donné a voir“ et d’une réception contextualisée. Ni grammaire de l’image, ni codes
prédéfinis, mais une construction spectatorielle toujours à re-situer dans son contexte 
géographique, historique, économique, social, culturel...

3- SEMIOLOGIE DE LA MUSIQUE :
Dans les années 1970 Jean-Jacques Nattiez et Jean Molino publient les textes basaux de la
sémiologie de la musique ¨Fondements d´une sémiologie de la musique¨ et ¨Fait musical et
sémiologie de la musique¨.

La sémiologie de Molino Nattiez se base sur deux triades : la notion de tripartition des
formes symboliques et la conception triadique du signe développée par Charles Sanders
Pierce.

La sémiologie tripartite de Molino Nattiez soutien que toute œuvre musicale peut être
abordée de trois points de vue: Le niveau poïétique (le point de vue de la production), le
niveau esthétique (point de vue de celui qui reçoit le message musical) et le niveau immanente
de l´œuvre (l´ensemble des configurations du texte musical).

L´originalité de la tripartition de Molino Nattiez est l´affirmation de la non-


convergence des ces trois niveaux.

C- TERMINOLOGIE INDISPENSABLE :
Voici, ci-dessous, quelques notions importantes de la terminologie sémiotique. Ces termes
sont définis en fonction de leur emploi dans des études sémiotiques.

88
 Analyse (nf) 1. Procédé par lequel, en comparant les textes d'un corpus, le
sémiologue peut identifier les unités d'un système de signes et leurs règles de combinaison.
C'est l'opération sur laquelle se fonde toute sémiologie empirique. Les fondements théoriques
en ont été décrits par Hjelmslev (1968).

2. Processus par lequel un ordinateur convenablement « informé » sur un système de signes


donné peut, à partir d'un texte de ce système de signes, construire une représentation
symbolique formelle de son sens. Ce processus peut être réalisé, selon les besoins, par
diverses techniques algorithmiques.

 Auteur (nm) Personne créant ou ayant créé un texte au sein d'une pratique
culturelle donnée. Sens généralisé ici à tous les utilisateurs créatifs de systèmes de signes, et
non pas réservé aux auteurs de textes de la modalité ``langue écrite''.

 Contenu (nm) Dans la théorie du langage de Hjelmslev, le contenu est le second


terme de la fonction sémiotique : celui qui correspond au signifié saussurien. Un contenu se
définit toujours en relation avec l'expression correspondante.
 Corpus (nm) Ensemble de textes utilisés par le sémiologue pour établir la
connaissance d'un système de signes donné (c'est-à-dire pour recenser les unités, les catégories,
et les règles de combinaison régissant la formation de ces textes).
 Espace (nm) extérieur Les systèmes sémiotiques ouverts comme les langues
offrent la possibilité d'assembler des signes pour former des textes. Ils doivent pour cela
disposer d'une certaine extension sur laquelle déployer ces signes, et sur laquelle ces signes
seront lus. Nous appelons cette extension l'espace syntagmatique, ou espace extérieur du
système de signes. Cet espace dépend de la modalité sémiotique : il s'agit du temps pour la langue
parlée, de la dimension de la ligne pour la langue écrite, des deux dimensions de la page pour
les images, etc. Nous le nommons ici espace extérieur par opposition à un second espace,
l'espace intérieur des figures signifiantes, sur lequel peuvent se disposer, dans certaines modalités
sémiotiques, des caractères élémentaires de reconnaissance.
 Espace (nm) intérieur Espace d'assemblage des caractères pour former des figures. Il
se distingue de l'espace extérieur, qui est l'espace d'assemblage des signes pour former des textes.
Ainsi, dans le cas de la langue parlée, les caractères (les traits phonologiques) se combinent-
ils sur un espace intérieur qui se déploie sur la dimension du spectre de fréquence des sons :
ces caractères auront comme corrélats physiques, sur cette dimension, des formants
vocaliques et des enveloppes consonantiques ; les figures, au contraire (les phonèmes) se
combinent sur l'espace extérieur qui se déploie sur la dimension du temps. Ou encore, dans le
cas de la langue écrite, l'espace intérieur est bidimensionnel (le dessin de la lettre se reconnaît
sur le petit rectangle dans lequel elle est inscrite), alors que l'espace extérieur est
unidimensionnel (la ligne d'écriture).
 Expression (nf) Dans la théorie du langage de Hjelmslev, l'expression est l'un des
deux termes de la fonction sémiotique : celui qui correspond au signifiant saussurien. Il ne se
définit que comme terme de cette fonction, et n'a pas d'existence indépendante (« une
expression n'est expression que parce qu'elle est l'expression d'un contenu »). D'une manière
générale, les langages selon Hjelmslev se caractérisent par leur structure biplane : ils mettent
en relation un plan de l'expression et un plan du contenu qui ne sont pas isomorphes.
 Figure (nf) Segment distinctif d'un texte, dans un système de signes donné. Les
figures ne correspondent pas forcément à des signes, et l'unité signifiante ne peut émerger
89
qu'au bout de l'assemblage de plusieurs figures (c'est le cas des langues en général).
L'ensemble des figures minimales d'un système de signes forme un système : celui des
phonèmes dans le cas de la langue parlée, celui des graphèmes dans le cas de la langue écrite ...
Ce système peut lui-même trouver une décomposition combinatoire en éléments distinctifs
plus « atomiques » encore que les figures : les caractères (les traits phonologiques, par exemple,
dans le cas de la langue parlée), mais il ne s'agit plus alors de segments de texte : la figure est
donc l'unité minimale sur l'espace extérieur.
 Fondement (nm) Selon Peirce, le fondement d'un signe est la cause de
l'identification du représentamen en tant que signe de son objet : l'ensemble des motifs qui
font que ce représentamen est reconnu comme tel, et pas comme signe d'autre chose, voire
simple objet ne renvoyant à rien. Cette définition n'a heureusement pas souvent l'occasion
d'être précisée plus avant.
 Forme (nf) Saussure (1916), à l'aide d'une célèbre analogie entre le signifiant et le
signifié linguistique d'une part, et le recto et le verso d'une feuille de papier d'autre part, faisait
remarquer que « cette combinaison produit une forme, non une substance. » Hjelmslev (1968)
a souhaité pousser plus avant cette distinction, en commençant par remarquer en particulier
que rien ne prouvait que la substance de l'expression ou celle du contenu - que Saussure présentait
pour faire comprendre ces notions comme une « substance phonique » pure, et une
« nébuleuse [de la] pensée » - eussent une existence indépendante « avant » leur participation
au signe. Pour Hjelmslev, la substance d'un segment dépend exclusivement de sa forme. Elle
s'en distingue cependant par ce fait essentiel qu'elle est en-dehors de la langue, alors que la
forme est entièrement en-dedans : chaque langue établit ses propres unités, au niveau de
l'expression (phonèmes) ou au niveau du contenu (sémèmes), et ce sont ces unités seules qui
peuvent être manifestées dans le discours, indépendamment d'une quelconque réalité
acoustique ou psychologique.
 Icône (nf) 'Eik'ôn n'est à l'origine que l'un des mots grecs que l'on peut traduire par
« image ». Passé en latin et dans les langues occidentales, il n'en garde que le sens d'emprunt,
celui de représentation dans l'art pictural byzantin (le latin ayant son propre mot, imago, pour
l'image). Peirce en refonde le sens au siècle dernier en proposant d'appeler icônes les signes
primaires, et plus généralement signes iconiques les signes qui renvoient à leur objet, c'est-à-
dire à leur référence, par une ressemblance du signifiant avec celui-ci (se distinguant en cela des
indices et des symboles). Une définition intuitive de l'icône comme signe « similaire » à ce qu'il
dénote est d'ailleurs formulée par Morris :

Un signe est iconique dans la mesure où il a lui-même les propriétés de ses denotata ;
autrement il est non-iconique. Un signe iconique, rappelons-le, est tout signe qui est similaire
par certains aspects à ce qu'il dénote.

La ressemblance est une notion discutable, mais en s'appuyant sur les travaux d'auteurs
comme Eco (1968) ou le Groupe µ ( 1992), on peut comprendre la spécificité de l'icône et la
définir comme le texte (plutôt que le signe) d'un système qui organise le sens principalement
autour de Gestalten d'origine perceptive.

 Indice (nm) Chez Peirce, l'indice se définit par opposition à l' icône et au symbole,
dont il se distingue par la nature de la relation entre le représentamen et l'objet auquel il
réfère : si l'icône ressemble à son objet (similarité brute de l'être), et si le symbole y renvoie
en vertu d'une loi (conventionalité), l'indice, lui, présente une contiguïté existentielle avec son
objet : l'un et l'autre sont des phénomènes liés dans l'univers physique (rapport de cause à
effet, de partie à tout ...). L'indice ressemble donc plus au symptôme qu'au symbole.
90
 Interprétant (nm) 1. Indice guidant le lecteur d'un texte quelconque à actualiser
certains sèmes afférents et pas d'autres, et éventuellement même à virtualiser certains sèmes
inhérents. Cet indice peut relever d'une doxa générale, ou dériver plus spécifiquement de la
situation de communication ou du contexte textuel proprement dit. Par exemple, la
connaissance du meurtre perpétré par Rodrigue est un interprétant de la phrase de Chimène
« je ne te hais point » (phrase autrement ordinaire).

2. Selon Peirce, l'interprétant est le ``quelque chose'' auprès de quoi le représentamen tient lieu
d'un certain objet. Peirce laisse volontairement cette notion dans l'ombre (il ne veut pas
préciser s'il s'agit d'un individu, d'une pensée, ou d'un autre signe d'une autre nature que le
premier), ce qui permet aux exégètes de l'interpréter à leur convenance.

 Isotopie (nf) Récurrence de sèmes identifiables dans plusieurs signes du même texte.
L'isotopie a fait l'objet d'un ouvrage (Rastier, 1987), où il est montré que ces occurrences
multiples d'un même sème constituent autant d'indices qui, se renforçant mutuellement,
guident le lecteur vers une interprétation convergente. Ce processus n'est pas marginal dans la
langue, mais est à la base de la faculté de lecture. Nous avons souhaité émettre l'idée que ce
rôle de l'isotopie est encore plus fondamental dans les sémiotiques visuelles.
 Lecteur (nm) Personne percevant et interpétant un texte créé par un auteur. Sens
généralisé ici à toutes les personnes confrontées à un ensemble de signes ou de messages de
nature quelconque, et recourant à leur connaissance d'un certain système de signes pour le
comprendre, et non pas réservé aux lecteurs de textes de la modalité ``langue écrite''.
 Objet (nm) Dans la terminologie de Peirce, l'objet d'un signe est sa référence,
donc l'objet ou l'état du monde réel dont il tient lieu.
 Paradigmatique (adj) Si les signes de la langue se combinent en syntagmes sur le
plan de l'expression, c'est-à-dire dans ce que Saussure ( 1916, 2ème partie, chap. V et VI)
appelle l'axe syntagmatique, et si ces combinaisons sont identifiables en tant que telles, c'est
parce que chacun des éléments de l'axe syntagmatique prend place dans une classe d'éléments
qui pourraient virtuellement se substituer à lui : un paradigme. Ainsi, pour reprendre
l'exemple de Saussure, si les morphèmes dé- et -faire sont identifiables séparément dans
défaire, c'est grâce à l'existence d'autres formes contenant l'un des deux sans l'autre, comme
décoller ou découdre d'une part, comme faire, refaire ou contrefaire d'autre part. La
dimension paradigmatique du langage, celle donc où se déploient les paradigmes, s'oppose à
la dimension syntagmatique en ce qu'elle n'est pas actualisée dans le procès de la parole : les
deux dimensions sont orthogonales, et un paradigme n'est classiquement projeté dans un texte
qu'en une position précise et par un seul de ses éléments - sauf dans une figure comme
l'énumération. L'opposition syntagmatique/paradigmatique s'est imposée depuis Saussure
dans toutes les conceptions structurales de la langue, et son pouvoir explicatif s'étend à
plusieurs niveaux : phonologique, syntaxique, sémantique. En sémantique, la dimension
paradigmatique a une importance particulière puisque c'est sur elle que se définit la valeur de
chaque signe, par opposition avec ses parasynonymes, ses antonymes ...

Rastier (1994) suggère que l'ensemble des phénomènes sémantiques peut être décrit sur quatre
ordres : syntagmatique, paradigmatique, référentiel et herméneutique.

 Representamen (nm) Signifiant, dans la terminologie de Peirce (objet qui tient


lieu d'un autre objet).
 Sémantique (nf) La sémantique est l'étude du sens des langages. C'est un mot
extrêmement général puisqu'il peut s'appliquer aussi bien à des systèmes formels (comme
91
dans la théorie des modèles de Tarski) qu'à des langues humaines. En tant que science de la
langue, la sémantique s'oppose « horizontalement » à la phonologie et à la grammaire, qui
étudient d'autres aspects de la langue (à savoir respectivement le système de ses sons, et le
système de classification et de combinaison entre elles de ses unités lexicales). En tant que
science du sens, elle s'oppose « verticalement » à la sémiotique ; mais la distinction est ici bien
moins claire. Telle que conçue par Saussure (1916), la sémiologie est en effet une science de tous
les signes « [de] la vie sociale », et doit donc englober la sémantique de la langue. Dans les
travaux de l'École de Paris au contraire, la sémiotique semble bien n'être une extension, voire
une spécialisation, de la sémantique. Nous faisons ici du terme sémantique un usage qui
désigne une discipline descriptive des sens d'un langage donné - et qui à ce titre peut donc
aussi bien s'appliquer à une image qu'à un texte linguistique -, et nous concevons donc la
sémantique comme subordonnée à la sémiotique, la première discipline étant plutôt technique et
la seconde plutôt théorique.
 Sème (nm) 1. Chez Buyssens (1943), le sème est le modèle immanent de l'acte de
communication - c'est donc le texte, mais le texte-type, qui s'oppose au texte-occurrence (que
Buyssens appelle acte sémique).

2. Chez Pottier et les auteurs français postérieurs, le sème est l'atome de signification, le trait
sémantique qui permet de définir une opposition élémentaire entre deux signifiés semblables
par tout le reste. La « contenance » exacte de cet atome n'est bien sûr pas régulièrement
déterminée par une sorte de granularité naturelle à la substance du contenu, mais dépend
entièrement de la forme donnée à celle-ci par le système de signes utilisé.

 Sémiologie (nf) La théorie générale des signes a été baptisée sémiologie par
Saussure, ou plus près de nous par Buyssens, Mounin, Barthes, et même encore par Eco en
68, avant que l'usage n'entérine la collision de ce terme avec celui de sémiotique, d'origine
anglo-saxonne (Locke, Peirce). Aujourd'hui, le second terme prédomine dans ce sens. Il fallait
donc que le premier se cantonne dans un sens plus spécialisé ; ce fut celui de la description
spécifique de systèmes de signes particuliers. Comme le fait d'ailleurs remarquer Eco ( 1968),
cet emploi est déjà contenu dans celui, plus précis, de Hjelmslev, pour qui une sémiologie est
une sémiotique dont le plan du contenu est lui-même une sémiotique. Cette distinction est
d'une certaine manière reflétée ici. D'une démarche plus consciente, nous avons voulu, dans
l'expression « système sémiologique » par exemple, introduire entre sémiotique et
sémiologique la même nuance que celle qui existe entre phonétique et phonologique (on aurait
dit en anglais ``semiomics'', suivant la distinction `etic'/`emic' chère à Eco) : une nuance entre
la science de la substance et celle de la forme.
 Sémiologique (adj.) 1. Relatif à une sémiologie. 2. niveau sémiologique (chez
Greimas, 1966) : niveau inférieur de l'univers signifiant des langues - celui des sèmes
intervenant dans les figures nucléaires -, il s'oppose au niveau sémantique, celui des classèmes
(ou sèmes contextuels). Les « catégories sémiologiques » représentent pour Greimas « la
contribution du monde extérieur à la naissance du sens ».
 Sémiotique (nf) Théorie des signes en général, la sémiotique a des ambitions
totalitaires que n'a pas la sémantique linguistique. Pour Peirce, tout ce qui est mental est
sémiotique, donc la sémiotique englobe la description de toute expérience. Or c'est encore à
Peirce que se réfèrent les auteurs les plus lus dans le domaine de la sémiotique générale
(Sebeok, Eco) : la sémiotique est donc pour eux une phénoménologie qui doit englober par
exemple les indices (signes naturels). On rencontre des conceptions plus spécialisées, comme
celle de Prieto et de Mounin, pour qui la sémiotique a justement pour intérêt de se consacrer à
des systèmes de communication non-linguistiques, ou au contraire celle de Greimas, pour qui
92
la sémiotique permet à la linguistique de dépasser les questions strictement grammaticales et
d'aborder les structures sémantiques qui transcendent le linguistique (qu'on trouve dans
l'analyse du récit, du mythe, du poème ... [Greimas, 1970, 1983]). Dans la lignée de Saussure et
de Hjelmslev, nous nous intéressons ici à la possibilité d'étendre les projets de la linguistique
à d'autres systèmes de signes.
 Sémiotique (adj) 1. Relatif à la sémiotique. 2. fonction sémiotique (chez Hjelmslev
[1968]) : relation entre un segment du plan de l'expression (signifiant) et un segment du plan
du contenu (signifié).
 Sens (nm) Le sens d'un texte est, dans la perspective de son auteur, l'intention
guidant la composition de ce texte, et, dans la perspective de son lecteur, le contenu dégagé de
ce texte par une interprétation.

Il est conçu comme parfaitement possible que le sens, défini de cette manière, puisse être
multiple ; que l'interprétation faite par un lecteur donne un sens qui ne coïncide pas forcément
avec celui donné par l'interprétation d'un autre lecteur, et que ces deux-là ne coïncident encore
pas toujours avec l'intention de l'auteur.

 Signal (nm) 1. Signe isolé (ou plus rigoureusement texte indécomposable, et donc
réduit à un seul signe) dont l'interprétation possible est par conséquent rigoureusement
limitée : le signal est absent ou présent, il a été perçu ou il ne l'a pas été, et ses possibilités de
signifier en sont réduites d'autant. On parle ainsi de signaux pour les signes dont la fonction
est réduite à déclencher une réaction comportementale.

2. Matériau physique de la théorie de l'information - qui n'a aucune composante sémantique.


Ainsi les vibrations de l'air convoyant la parole restent-elles du « signal » tant qu'elles n'ont
pas été « reconnues ».

 Signe (nm)

Unité sémiotique. Une abondante littérature est consacrée à cette notion dont on hésite à dire
qu'elle constitue un concept tant il en a été proposé de définitions différentes (une tentative de
synthèse unitaire est esquissée par Eco [1988]). Saussure a introduit en linguistique l'idée
féconde d'une unité définie par ce qu'elle met en relation deux termes (n'existant eux-mêmes
qu'en cette association) : un signifiant, « image acoustique », et un signifié, « concept ». Nous
reprenons à notre compte la définition analytique de Hjelmslev, qui appelle signe toute unité
porteuse d'un sens, qu'elle soit simple ou complexe (les phrases sont des signes autant que les
mots), mais considérée toujours comme partie d'un texte.

 Signification (nf) La signification est l'élément de contenu qu'apporte un signe donné


aux textes auquel il participe. C'est une abstraction linguistique, puisque le seul contenu
sémantique donné réellement est le sens des textes. Cette abstraction trouve son intérêt dans la
pratique lexicographique, c'est-à-dire l'enseignement d'usages codifiés en langue.
 Syntagmatique (adj) Tout système de signes possédant une première articulation,
c'est-à-dire la possibilité de combiner des signes pour créer un nouveau texte, doit le faire en
déployant ses signes sur un certain espace et selon certaines règles. Cet espace de déploiement
des signes peut être à une dimension, comme dans le cas de la langue, ou à deux dimensions,
comme dans le cas de l'image. C'est l'espace d'agencement des syntagmes : l'espace
syntagmatique. Selon Saussure (1916, 2ème partie, chap. V et VI), les signes linguistiques

93
s'interdéfinissent dans une organisation subtile de l'axe syntagmatique et de l'axe associatif
(qui sera appelé plus tard « axe paradigmatique »).

QUELQUES RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES :

 Roland Barthes, 1968.   Texte (théorie du).   Paris : Encyclopædia Universalis.


(Édition consultée 1968).
 Roland Barthes, 1985.   L'aventure sémiologique.   Paris : Seuil.

 Oswald Ducrot et Tzvetan Todorov, 1972.   Dictionnaire encyclopédique des


sciences du langage.   Paris : Seuil (coll. « Points Anthropologie Sciences Humaines »).

 Umberto Eco, 1988.   Le signe.   Paris : Le livre de poche (coll.


« Biblio/Essais ») ; (Première édition Milan, 1973. Adaptation. fr. Bruxelles : Labor).

 Algirdas Julien Greimas, 1966.   Sémantique structurale.   Paris : P.U.F. (coll.


« Formes Sémiotiques »), 1986 (Première édition Paris, Larousse, 1966).

 Louis Hjelmslev, 1968.   Prolégomènes à une théorie du langage.   Paris : Minuit


(coll. « Arguments »), 1968/1971.

 Charles S. Peirce, 1978.   Écrits sur le signe.   Paris : Seuil (coll. « L'ordre
philosophique »).   Rassemblés, traduits et commentés par Gérard Deledalle.

 François Rastier, 1990.   « Sémiotique ».   In Encyclopédie philosophique


universelle,   Paris : PUF.

 Ferdinand de Saussure, 1916.   Cours de linguistique générale.   Paris : Payot,


1995 (Première édition 1916).

Pascal Vaillant, 1999.   Sémiotique des langages d'icônes,   Paris : Honoré Champion (coll.
« Bibliothèque de grammaire et de linguistique »)

94
GRAMMAIRE CORRECTIVE

95
D. ATTATFA

1. Statut de l’erreur :

L’erreur a longtemps été considérée comme éminemment négative, dans la mesure où


l’on pensait qu’elle constituait un obstacle à l’apprentissage de la langue. Il y avait une
obsession de la faute et on considérait qu’il fallait lui faire une chasse impitoyable. Mais, avec
le développement des études en didactique, les choses ont évolué. Enseignants et chercheurs
sont maintenant d'accord sur deux points :
- l’erreur est incontournable dans
l’apprentissage ; l'élève ne peut pas ne pas faire d'erreur dans la mesure où il ne peut pas
connaître tout de suite toute la langue étrangère : l'apprentissage est en effet progressif et
l'élève ne peut pas éviter de faire des erreurs sur les notions qu'il n'a pas encore abordées (et il
en fait souvent aussi sur celles qu'il a déjà étudiées !).
- l'erreur nous renseigne sur les difficultés de
l’apprenant et nous permet de mettre en place une stratégie de remédiation.
L’enseignant peut alors faire un choix raisonné entre les deux démarches possibles qui
s'offrent à lui :
-suivre un programme pré-établi, au risque de
travailler sur des notions déjà acquises par les apprenants ou bien des notions non essentielles
et de faire l’impasse sur des notions importantes non maîtrisées ;
-partir des erreurs des apprenants pour mettre
en place un programme axé sur des besoins précis et urgents.

2. Erreur et norme :

Pour classer une forme linguistique comme erreur, il faut d’abord avoir défini la
norme que l’on prend en considération : langue standard ou langue familière par exemple.
On peut distinguer grosso modo la "norme", qui correspond à ce que l'on "doit" dire, et
"l'usage", qui correspond à ce que la plupart des gens disent.
96
Mais une sociolinguiste, Marie-Louise MOREAU1, affine davantage cette opposition
et distingue cinq types de normes :
- les normes de fonctionnement qui concernent
les règles correspondant aux pratiques linguistiques des membres d'une communauté ;
- les normes descriptives qui décrivent et
expliquent les normes de fonctionnement sans porter de jugement sur elles ;
- les normes prescriptives qui définissent les
règles du "bon usage" et correspondent à ce que l'on appelle la grammaire normative ou
grammaire traditionnelle ;
- les normes évaluatives qui attribuent des
valeurs aux formes linguistiques ; c'est ainsi que l'on distingue des formes belles, élégantes,
par opposition à d'autres jugées familières, relâchées ou vulgaires ;
- les normes fantasmées, résultant d'une
conception de "la norme comme un ensemble abstrait et inaccessible" hors de portée des
utilisateurs et par rapport auquel tout le monde serait en défaut.
Cette classification permet à l'enseignant de se
situer lorsqu'il évalue une production d'élève.
Exemple : quand l'élève écrit "Je vais au coiffeur", il se réfère à la norme de
fonctionnement ; quand l'enseignant le corrige et propose "Je vais chez le coiffeur", il se
réfère à la norme prescriptive.

3. La distinction erreur / faute

Beaucoup d'enseignants parlent indistinctement


de faute et d'erreur. En didactique des langues, on fait cependant la différence entre les deux
termes :
-on dit qu'il y a erreur lorsque l'élève se
trompe parce qu'il n'a pas les moyens de se corriger, n'ayant pas encore étudié la notion en
question ;
- on dit qu'il y a faute lorsque l'élève a les moyens de se corriger parce qu'il a déjà
étudié la notion en question ; il s'est trompé parce qu'il n'a pas fait attention ou qu'il a oublié la
règle à appliquer dans ce cas.
Cette distinction est importante pour l'évaluation du travail de l'élève dans la mesure
où, quand on corrige sa copie, on ne doit pas le sanctionner sur ce qu'il n'est pas censé savoir
mais uniquement sur ce qu'il a effectivement étudié.

4. L'interlangue :

Ce terme est apparu en 1972 sous la plume de


Selinker et il a été repris par la suite sous diverses appellations : système approximatif,
système intermédiaire, système transitoire, dialecte idiosyncrasique, grammaire intériorisée,
langue de l'apprenant, etc.
Les recherches faites dans ce domaine ont permis de cerner les principaux traits des
interlangues :
- aspect systématique, c'est-à-dire que la même
1
M. L. Moreau, (dir.), Sociolinguistique : concepts de base, Mardaga, Liège, 1997.
97
erreur apparaît toujours de la même façon dans des contextes identiques ;
- aspect instable, c'est-à-dire que le système
évolue constamment : des erreurs disparaissent tandis que d'autres apparaissent et l'élève se
rapproche progressivement de la maîtrise du système de la langue étudiée ;
- perméabilité, c'est-à-dire passage constant
de la langue étrangère et à la langue maternelle et inversement ;
- phénomènes de simplification ou au contraire
de complexification des règles de la langue étrangère ;
- phénomènes de régression, c'est-à-dire qu'une
erreur qui avait disparu à un moment donné peut réapparaître par la suite ;
- phénomène de fossilisation, c'est-à-dire qu'une
erreur peut persister pendant très longtemps et devenir très difficile, sinon impossible à
corriger.

5. Les différentes approches de l'erreur :

Différents courants se sont succédé dans ce


domaine :

-L’analyse contrastive :
Elle a prévalu dans la période 1950 – 1970.
Basée sur les travaux de la linguistique structurale et distributionnelle (Bloomfield), elle fait
aussi appel à une théorie psychologique, celle du behaviorisme (Skinner).
Elle travaille sur le concept de transfert de
la langue 1 (langue maternelle) à la langue 2 (langue étrangère), qui peut être positif ou
négatif. Ce qui est proche ou semblable est facile à apprendre ; ce qui est différent donnera
lieu à un transfert négatif et donc à des erreurs, c'est la théorie des interférences.
Intervenant a priori, elle travaille sur la
comparaison de la L1 et de la L2 pour déterminer les difficultés que les apprenants risquent de
rencontrer. On ne part donc pas des erreurs commises, on essaie plutôt de les prévoir et d’agir
de manière à les faire éviter. Il se pose cependant un problème, à savoir que les erreurs
commises ne sont pas toujours celles qui étaient prévues.
Charles-Pierre BOUTON2 écit à ce sujet : "On
ne parvient à créer, avec la langue seconde, un second comportement verbal spontané qu'en
construisant, à partir d'un système d'habitudes acquis avec la langue maternelle, un nouveau
système aussi complexe et conforme aux contraintes spécifiques de cette langue seconde."
L'apprentissage est considéré ici comme un
conditionnement. Ce courant, représenté essentiellement par des chercheurs comme Fries,
Lado, Py et Noyau, postule que la langue 1 doit absolument être évacuée de l’apprentissage et
qu’il n’y faut faire aucune référence, ni pour traduire des notions difficiles à expliquer ni
même pour donner des consignes.
La théorie des interférences a été développée par
Francis DEBYSER en 1971, qui la définit selon trois points de vue :
- un point de vue psychologique : elle est
considérée comme une contamination des comportements verbaux ;
- un point de vue linguistique : c'est le résultat

2
C.–P. Bouton, L'acquisition d'une langue étrangère, Paris, Klincksieck, 1074.
98
d'un accident de bilinguisme dû au contact des langues (langue maternelle et langue
étrangère) ;
- un point de vue pédagogique : c'est un type
particulier d'erreur dû à la structure de la langue maternelle.
De nombreux travaux ont utilisé cette théorie
pour élaborer des manuels basés sur la comparaison
des langues maternelle et étrangère.

- L’analyse d’erreurs :
Faisant suite à l’analyse contrastive, elle s’est surtout développée entre 1970 et 1980.
Contrairement à la démarche précédente, l’analyse des erreurs est une analyse a posteriori,
qui travaille sur les erreurs commises par les apprenants. Reposant sur les recherches menées
par Chomsky sur la grammaire générative, elle se réfère aussi à la théorie piagétienne du
constructivisme. Les concepts associés à ce courant sont les concepts de faute absolue et de
faute relative, d’erreur systématique et d’erreur non systématique. Le courant distingue aussi
la faute de l’erreur : comme nous l'avons déjà expliqué, il y a faute quand l’apprenant a déjà
étudié la notion et qu’il possède donc les moyens pour l’éviter, il y a erreur quand l’apprenant
se trompe sur une notion qu’il n’a pas encore étudiée ; la faute serait donc plus grave que
l’erreur. Les chercheurs associés à ce courant sont Corder et Porquier, auxquels viennent
s’ajouter Py et Noyau, reconvertis à cette approche. Ils travaillent sur des recueils d’erreurs
constitués de manière aléatoire – c'est-à-dire sans méthode précise – et ne tenant pas compte
du contexte de production ; ils mélangent donc les erreurs portant sur l’écrit, sur l’oral, sur les
types de texte, etc.

- L'interlangue :
Intervenant à partir des années quatre-vingt, ce courant s’appuie à la fois sur la
grammaire générative et sur les travaux menés par Labov dans le domaine de la
sociolinguistique ; il se réfère encore au constructivisme piagétien. Les concepts associés ici
sont les notions de langue-source (la langue maternelle) et de langue-cible (la langue
étrangère étudiée). Au cours de son apprentissage, l’apprenant se construit un système
intermédiaire propre à lui, à mi-chemin entre le système de la langue maternelle et celui de la
langue étrangère. Ce système se perfectionne au fur et à mesure que l’apprenant maîtrise des
notions de la langue-cible et se rapproche de la norme de cette langue jusqu’à recouvrir
exactement son système.
Représenté par Selinker, Perdue, Py, Véronique, Vogel et Corder, ce courant prend en
compte les erreurs des apprenants et les met en relation avec les formes correctes de la
langue-cible. La base de travail est constituée par un corpus établi non plus de manière
aléatoire avec une grande rigueur méthodologique.
Classement des erreurs :
Plusieurs méthodes de classement des erreurs ont
été proposées par les chercheurs. Nous en exposons quelques modèles ci-après :

Grille de Séguy et Tameron, in Repères, n° 4, 1991.


Cette grille comporte quatre points de vue (ou
plans), que l’on peut ordonner de la façon suivante : plan matériel, plan morphosyntaxique,
plan sémantique et plan pragmatique, et trois niveaux : niveau phrastique (la phrase), niveau
interphrastique (les relations entre les phrases) et niveau textuel (le texte dans son ensemble).
Plan matériel  (disposition, organisation du texte sur l’espace de la feuille) :
- niveau phrastique : calligraphie, ponctuation, majuscules ;
99
- niveau interphrastique : séparation des paragraphes, délimitation des phrases ;
- niveau textuel : marges, aération du texte, titres et intertitres.

Plan morphosyntaxique (respect des formes linguistiques) :


- niveau phrastique : structures syntaxiques, morphologie verbale, orthographe ;
- niveau interphrastique : articles indéfinis / définis, pronoms de reprise, concordance
des temps ;
- niveau textuel : adéquation organisation/type de texte, système et valeurs des temps.

Plan sémantique (cohérence du texte) :


- niveau phrastique : adéquation du lexique utilisé, phrases sémantiquement
acceptables ;
- niveau interphrastique : absence de contradiction d’une phrase à l’autre, articulations
logiques correctes, substituts explicites, absence de ruptures thématiques ;
- niveau textuel : information pertinente et cohérente, type de texte approprié,
vocabulaire et registre homogènes et adéquats ;

Plan pragmatique (effet produit sur le lecteur) :


- niveau phrastique : constructions de phrases variées et adaptées, marques de
l’énonciation correctes ;
- niveau interphrastique : fonction de guidage du lecteur, cohérence thématique ;
- niveau textuel : prise en compte de la situation, choix correct du type d’écrit, atteinte
de l’effet recherché.

Grille du BELC
Elle établit deux distinctions fondamentales entre
faute « absolue » et « faute relative » d’une part, entre faute « graphique » et faute « orale »
d’autre part.
- Faute absolue : elle correspond à une forme inconnue dans la langue en
question ;
Exemple : les journals
- Faute relative : elle correspond à une forme existant dans cette langue mais
inadaptée au contexte ;
Exemple : nous avons parler
- Faute graphique : l’erreur réside au niveau de l’écriture mais n’apparaît pas au
niveau de la prononciation ;
Exemple : les enfant
- Faute orale : forme erronée aussi bien à l’écrit qu’à l’oral.
Exemple : le cinima
Elle distingue aussi entre faute systématique (qui se reproduit toujours dans le même
contexte) et faute non systématique (qui ne se reproduit pas nécessairement dans le
même contexte).
Elle classe les erreurs en quatre catégories :
- erreurs inclassables : erreurs de type indéfini qui nécessitent un examen plus attentif, comme
les phrases grammaticalement correctes mais aberrantes au niveau du sens ;

- erreurs lexicales : déformations ou confusions au niveau de la graphie, de la prononciation,


de la forme ou du sens ;

100
Niveau de la graphie Ex : pistoler, plutard
(fautes d'orthographe)
Niveau de l'oral Ex : minite, ventilatoire,
(déformations, confusion entre entender,
formes proches)
Niveau de la forme Ex : infime / infirme
(confusion de termes proches) blond / blanc
Niveau du sens Ex : court / petit
(emploi de termes impropres) Voir / regarder

- erreurs grammaticales : elles portent sur la morphologie et les structures (erreurs


d’orthographe grammaticale, déformation de formes verbales, de pluriels ou de féminins,
accords en genre et en nombre, mélange de formes différentes relevant du genre et de la
personne, erreurs sur les auxiliaires et les prépositions, erreurs sur les articulateurs ;
-
Erreurs portant Erreur absolue Graphique Ex : les chevaus, je vait
sur la Orale Ex : il voya, ils croyèrent
morpholo-gie Erreur relative Graphique Ex : la première étage, j'été
Orale Ex : il est belle, nous marche
Erreurs portant Erreur portant sur Absolue Ex : Je suis voyagé
sur les une proposition
structures Relative Ex : Je chante en haute voix
grammati-cales
Erreur entre deux Concor-dance Ex : L'animal trébuche, je la vois
propositions tomber
Coordina-tion Ex : Il court car il tombe
Subordi-nation Ex : Le trou où la pluie a rempli

- erreurs de ponctuation : signes de ponctuation


en plus ou en moins ou non adaptés ;
A ces erreurs, s’ajoute la qualité de la présentation : lisibilité de l’écriture, respect des
marges, des retraits, de la disposition des paragraphes…
A côté de ces grilles générales, il existe des grilles
plus spécifiques permettant d’analyser un corpus à un niveau donné :

Grille relative à la cohérence :

Cette grille est inspirée des travaux de Michel


Charolles et porte sur le respect des règles de cohérence :
- la continuité : adaptation de la progression,
maîtrise des éléments de reprise anaphorique (substituts lexicaux et grammaticaux), netteté
des différents plans (premier plan/arrière-plan), gestion de l’implicite ;
- la progression : apport d’informations
nouvelles, refus des informations inutiles, lien logique entre les actions ;
- la non-contradiction : prise en compte, dans le
développement de l’action, des informations déjà données, respect de l’opposition
discours/récit ;

101
- la relation : prise en compte des règles du
genre, explicitation des relations entre les personnages, les actions, les sentiments, situation
des éléments dans l’univers représenté.

Grille relative à l’orthographe :

- erreurs extra-graphiques : erreurs portant sur


les lettres (jambages, coupure, adjonction ou absence de lettres, confusion de consonnes ou de
voyelles ;
- erreurs graphiques proprement dites : erreurs
sur les règles de transcription et de position altérant ou n’altérant pas la valeur phonique de la
lettre ;
- confusion de nature, de catégorie, de genre, de
nombre, de formes verbales ;
- omission ou adjonction d’accords ;
- erreurs sur les marques du radical ;
- erreurs sur les préfixes et les suffixes ;
- erreurs sur les homonymes lexicaux et
grammaticaux ;
- erreurs sur les majuscules et les signes de
ponctuation ;
- erreurs sur les lettres étymologiques.

6. Explication des erreurs :


Les explications généralement avancées pour les
fautes commises par les apprenants sont de deux sortes :
- fautes résultant d’un transfert de la langue
maternelle vers la langue étrangère, ce que l’on appelle « interférences » : dans ce cas de
figure, l’apprenant résout la difficulté en faisant appel à sa propre langue alors qu’il n’y a pas
correspondance entre les deux systèmes ; il en résulte donc un transfert négatif ;
- fautes imputables au système de la langue
étrangère elle-même : ici, l’apprenant procède soit par généralisation d’une règle (par
exemple, il forme tous les pluriels des noms en ajoutant un « s ») soit par simplification (par
exemple, il emploie systématiquement le pronom relatif « que » là où il faudrait utiliser
« dont »). Entrent aussi dans cette catégorie les fautes dites "d’hypercorrection", c'est-à-dire
des fautes résultant du fait que l'apprenant remplace une forme correcte (qui lui paraît fautive)
par une forme incorrecte.
Exemple : quand l'élève écrit "cénéma" au lieu de
"cinéma" parce qu'il pense que le "i" est une mauvaise prononciation.
On peut envisager d'autres hypothèses pour expliquer des erreurs qui n’entrent pas
dans ces deux catégories.

7. La pédagogie de l'erreur :
André LAMY, qui a beaucoup travaillé sur la pédagogie de l'erreur, pose des principes
à observer par l'enseignant qui veut corriger des erreurs :
- ne pas travailler sur les fautes quand l'élève est en début d'apprentissage ;
- toujours signaler les fautes, même si on ne les corrige pas toutes ;

102
- ne pas utiliser d'exercice structural pour rattraper les erreurs, l'exercice répétitif étant
utile surtout en début d'apprentissage ;
- travailler sur les erreurs communes à plusieurs élèves ;
- présenter les éléments de manière à faire apparaître les irrégularités d'une notion.
LAMY propose d'aider les élèves à observer et à manipuler les énoncés pour les
corriger à l'aide d'opérations simples :
 ajouter des éléments manquants ;
 supprimer des éléments en trop ;
 déplacer des éléments qui ne sont pas là
où il convient ;
 substituer un élément à un autre parce
 que plus pertinent dans le contexte.
Ce sont là les opérations fondamentales de
réécriture qui permettent de rectifier un énoncé fautif.
La démarche suivie pour amener les élèves à comprendre les erreurs et à ne plus en
faire comporte huit étapes :
1. examen de la tournure déviante, qui peut être repérée par les élèves ou signalée par
l'enseignant ;
2. première tentative de correction par les élèves ;
3. comparaison avec la structure correspondante de la langue maternelle (facultatif) ;
4. recherche d'une autre formulation dans laquelle l'erreur serait corrigée (on utilise
pour cela les quatre opérations fondamentales citées ci-dessus ;
5. élaboration d'un tableau comparatif pour établir la différence entre la forme
erronée et la forme corrigée ;
6. demander aux élèves d'expliquer ce qu'ils ont observé (facultatif parce que
nécessitant un niveau assez avancé) ;
7. regroupement des constructions semblables à celle sur laquelle on a travaillé ;
8. faire produire des phrases sur le modèle corrigé.

Applications :

Et maintenant, passons à la mise en pratique.


Nous allons prendre un texte produit par un élève et l'analyser pour :
- repérer les erreurs ;
- les classer ;
- essayer de les expliquer.

Texte :

La pénurie d'eau est un problème mondeale et concerne l'Algérie comme tout


les pays pour ca le gouvernement Algériene faie une stratge pour etre face ce
probleme surtout dans l'ouest de paye.
cette stratge basé sur le construire des barage d'eau, et le diselement d'eau., comme, le
barrage de Ben harone et l'usine d'oran
malgre cette stratge, l'Algerie connetre des probleme d'eau, surtout dans le sud, l'ouest
de paye

103
1. Procédons à l'inventaire des erreurs en utilisant la grille du BELC :
1.1. Fautes absolues : mondeale, ca, Algériene; stratge, etre, paye, barrage, diselement,
faie, conserne, connetre, probleme, malgre (ces formes n'existent pas en français).
1.2. Fautes relatives : tout, basé, construire (ces formes existent en français mais ne
conviennent pas dans le contexte où ils ont été employés).
1.3. Fautes graphiques : probleme, conserne, faie, barage, connetre, etre, basé (fautes
portant sur l'écriture mais ne modifiant pas la prononciation).
1.4. Fautes orales : ca, paye, stratge, diselement, Ben harone, malgre, (fautes modifiant
la prononciation).
A noter qu'il n'y a pas correspondance entre les quatre types de fautes cités ci-dessus.

2. Erreurs lexicales :
2.1. Erreurs lexicales relevant de la graphie : conserne, barage, connetre, problème,
basé.
2.2. Erreurs relevant de l'oral : mondeale, ca, stratge.
2.3. Erreurs relevant de la forme : paye (confusion pays/paye),
2.4. Erreurs relevant du sens :
- etre (être face au lieu de faire face),
- faie une stratégie (au lieu de met en place ou bien adopte).

3. Erreurs grammaticales :
3.1. Erreurs portant sur la morphologie :
- mondeale (l'accord est fait au féminin alors que le nom problème est masculin),
- tout (écrit au singulier alors que le nom auquel il se rapporte est au pluriel),
- basé (écrit au masculin alors que stratégie est féminin).
3.2. Erreurs portant sur la syntaxe :
- un probleme mondeale conserne : il manque le pronom relatif "qui" (qui concerne) ;
- cette stratge basé : il manque l'auxiliaire "être" (est basée);
- sur le construire : emploi du verbe au lieu du nom (la construction) ;
- dans le sud, l'ouest de paye : il faut employer la conjonction de subordination "et" (le
sud et l'ouest du pays) ;
- l'Algerie connetre : emploi de l'infinitif au lieu du verbe conjugué (l'Algérie connaît).

Voila le genre de travail que nous ferons dans les prochains envois, d'une manière plus
complète et plus détaillée.

104
LINGUISTIQUE CONTRASTIVE

105
M. Boualili
Cours 1
1 Introduction
La linguistique contrastive est née vers les années cinquante en réaction aux lacunes
enregistrées dans l'enseignement des langues étrangères. Des chercheurs et des linguistes
(Fries, Ladd, politzer, Ferguson, Stockwell, Carol, etc.)Ont essayé de voir la meilleure
manière de remédier à ces lacunes. Au départ, les études n'ont pas intéressé les spécialistes,
mais elles semblaient apporter des solutions nouvelles à "un des principaux obstacles à
l'apprentissage d'une langue étrangère, l'interférence causée par la différence de structures
entre la langue maternelle de l'élève et la langue étrangère". (Ferguson)
La linguistique contrastive consiste à opposer deux systèmes linguistiques différents
afin de pouvoir repérer les interférences manifestant la ou les langues secondes. Elle a pour
objectif de faciliter le passage d'une langue à une autre. Son ambition de départ était "une
comparaison terme à terme rigoureuse et systématique de deux langues et surtout de leurs
différences structurelles" afin de permettre de réaliser des méthodes mieux adaptées aux
difficultés spécifiques que rencontre, dans l'étude d'une langue étrangère, une population
scolaire d'une langue maternelle donnée.
Cette linguistique dite aussi différentielle s'intéressera surtout aux différences des
langues en contact. Elle situe d'emblée une langue deux par rapport à une langue une, en ce
sens qu'elle considère que les problèmes rencontrés au cours de l'acquisition d'une langue
maternelle sont différents de ceux rencontrés dans l'apprentissage d'une langue étrangère. En
ce sens, elle vise une pédagogie spécifique et différenciée des langues étrangères.
Elle suppose au départ que les langues sont différentes mais que la théorie du langage
est une, (il est vrai qu'il existe une diversité de langues mais il existe un instrument
métalinguistique te théorique pour rendre compte de ces objets différents).
Elle va prévoir, décrire, expliquer les fautes et les difficultés dues à l'influence de la
langue une sur la langue deux. Elle utilise dans son étude la linguistique descriptive,
sociolinguistique en situation de bilinguisme ou de plurilinguisme. C'est une linguistique
appliquée à l'enseignement d'une langue étrangère. Or, l'analyse contrastive se distingue de la
linguistique comparée dans la mesure ou elle compare les éléments de deux langues en
insistant sur les différences plutôt que sur les ressemblances. Finalement, elle a été
développée dans une optique d'application à l'enseignement des langues, par contre la
linguistique comparée est une approche plus fondamentale, plus théorique.
106
2 Le bilinguisme : Quelques définitions

Le bilinguisme est un phénomène universel qui est dû au besoin de monde moderne.


Le besoin de communication, les échanges, la facilité du déplacement…dans le monde
moderne ne font qu'augmenter le contact de langues; en d'autres termes ils favorisent le
bilinguisme. La scolarisation fait que dans une situation d'apprentissage l'apprenant est appelé
à connaître une ou plusieurs langues étrangères. On est dans une ère où on ne peut pas se
contenter d'être unilingue. Chaque individu atteindra un seuil de bilingualité.

2.1 Qu'est-ce que le contact des langues ?


Le bilinguisme naît du contact de communautés linguistiques différentes. Nous
entendons par contact de langues aussi bien un "état psychologique de l'individu qui utilise
plus d'une langue que l'utilisation de deux ou plusieurs codes dans les rapports entre les
individus et entre les groupes" (Hamers et Blanc, Bilingualité et Bilinguisme, p. 21) Ainsi
pour concevoir le phénomène du bilinguisme, il faut distinguer entre le bilinguisme en tant
que phénomène individuel et le contact inter linguistique comme phénomène de
groupe(bilinguisme social).
“Unilinguisme et multilinguisme”, In Le Langage, Encyclopédie de la
Pléiade, p.647

Si la communication était limitée aux frontières des communautés linguistiques, il y


aurait dans l’humanité autant de cultures différentes qu’il y de langues. Cependant, i1 n’en est
rien. Certaines régions bien connues pour leur diversité linguistique, comme le Caucase, la
Nouvelle Guinée, la province du plateau du Nigeria, la province d’Oaxaca au Mexique, etc.,
n’ont pas d'hétérogénéité ethnologique correspondante. L’existence de frappantes
ressemblances culturelles entre des contrées d’une aussi grande variété linguistique est bien la
preuve que la communication peut et doit exister à travers les frontières linguistiques. Cela
devient possible grâce au rôle médiateur d'individus plurilingues.
Une telle assertion trouve sa base empirique dans les statistiques des langues indiennes
qui offrent à cet égard de précieux, renseignements. Aux Indes, la diversité linguistique est
distribuée de façon inégale : elle est très grande dans certains territoires de l’Assam, dans le
centre de la péninsule, au Deccan, aux alentours du désert du Rajasthan et le long des cols
tibétains alors que la plus grande partie de la plaine du nord et la plupart des zones côtières
présentent une parfaite homogénéité linguistique. De même, la connaissance d’autres langues
que la langue maternelle est de répartition inégale. On pourrait s’attendre, dans ces conditions,
à la variation égale et simultanée des deux indices et pourtant, dans les faits, on s'aperçoit
qu'ils sont indépendants. Cela revient à dire que dans certaines zones (dans les villes, le
plateau de Deccan, le long des cols du Tibet), on découvre une diversité linguistique plus
largement compensée par le bilinguisme que par exemple en Assam, au Rajasthan ou d’une
façon générale dans les districts ruraux en opposition aux centres urbains. Et aux Indes, les
régions où l'écart se manifeste davantage sont celles où le retard culturel est plus considérable.
Ainsi, ce n’est pas la diversité seule qui s’oppose comme un barrage au flux de la
communication, mais le fait qu'elle soit insuffisamment compensée par le plurilinguisme.
En dépit de l’importance et de la fréquence des situations plurilingues, il y a une
tendance courante, parmi les linguistes même, à considérer l’unilinguisme comme la règle et
le plurilinguisme comme quelque chose d'exceptionnel. Cette vision de la réalité, si fortement
107
empreinte d'idéalisme a des causes multiples. On atout d'abord considéré comme normale la
situation de quelques pays d'Europe ou d’Amérique qui, en l’espace de quelques siècles, ont
tendu, avec succès vers le but qu'ils s’étaient délibérément fixé: la possession d'une langue
parfaitement unifiée, symbole et instrument de leur existence nationale. Par ailleurs, la
linguistique structurale, à ses débuts, se devait d'envisager la synchronie et l’uniformité
qualitative des échantillons de langage qu'elle prenait comme objet d’étude descriptive. Mais
ni l’esprit de clocher géographique ou culturel, ni les conventions méthodologiques
temporaires d'une science dans son enfance ne doivent nous faire perdre de vue le fait que des
millions d'individus et peut-être bien la majorité des hommes sur terre, acquièrent le contrôle
de plus d’un système linguistique pendant leur vie et emploient, d'une manière plus ou moins
indépendante, chaque système selon les nécessités du moment.
On pourrait objecter qu’une conception du plurilinguisme qui ne tient pas compte
d'une distance minimum entre les langues en cause est beaucoup trop sommaire et donne une
apparence confuse à l’objet d'une telle étude. Néanmoins, il y a de fortes raisons de soutenir
que la connaissance simultanée du français et du vietnamien, par exemple, ou du français et
du provençal, ou du français parlé à Paris, et du français parlé à Marseille, sont des variantes
du même phonème de base. Car la personne qui parle doit affronter un problème
qualitativement identique dans tous les cas: c'est l’interférence des normes d'un système avec
celles de l'autre système. De plus, il n'est pas sûr que des systèmes très normalisés, très
différents seraient plus difficiles à maintenir séparés que des systèmes tout à fait voisins.Un
autre trait du plurilinguisme, qui est à juste titre présenté comme une variable, est l'habileté
relative d'un locuteur dans l'emploi de plusieurs systèmes. Le pouvoir de communication de
l'individu qui utilise concurremment deux langues est certes différent de celui qui ne possède
qu'une connaissance superficielle du deuxième système. Dans les deux cas, cependant, les
difficultés de la tâche sont identiques, comme les formes de l’échec (en tant que distinctes de
ses « dimensions») quand il tente de reproduire les normes unilingues de chaque système. En
fait, la perfection relative, dans le maniement de deux langues ne peut être formulée de
manière précise par les seules méthodes linguistiques. C'est un des nombreux aspects du
bilinguisme pour lequel le linguiste doit faire appel à la collaboration de la psychologie et des
sciences sociales. Par souci de simplicité, nous en reparlerons plus tard car c'est le type le plus
important de plurilinguisme. Le problème linguistique que pose le bilinguisme est le suivant:
décrire les divers systèmes en contact ; rechercher dans les différences entre systèmes quelles
sont les sources de difficultés qui surgissent à propos du double contrôle, ainsi que prévoir les
formes d'interférences que le contact des systèmes entre eux est susceptible de produire ; et
enfin décrire, dans les comportements bilingues, les déviations des normes unilingues qui
seraient dues à leur bilinguisme. En fait, toutes les interférences possibles ne s'actualisent pas
nécessairement. Les sujets se différencient par le degré d'efficacité avec lequel ils suppriment
ces interférences possibles, de façon automatique ou par un effort volontaire. Dans une
situation donnée de contact entre deux langues A et B, le sujet n° 1 peut connaître chaque
langue comme le fait un natif tandis que le sujet n°2 emploiera une langue B marquée
d'emprunts faits à la langue A. L'étude des différences de ce genre dans le comportement des
bilingues exige le rattachement de la linguistique à des disciplines voisines. Il se peut que les
sujets diffèrent dans leurs dispositions verbales naturelles ou que le sujet n°2 soit tout juste
débutant dans l'étude de B. peut-être ont-ils appris les deux langues de façon différente, la
méthode dont s'est servi le deuxième étant moins efficace en ce qui concerne l'élimination de
l'interférence. Il se peut aussi que le premier soit un puriste alors que l'autre ne se soucie guère
des normes tant qu'il réussit à se faire comprendre sans elles. Et quoique la différence
d'attitude à l'égard des langues et de tolérance vis-à-vis des interférences puisse être une
idiosyncrasie, elle peut être conditionnée par la communauté dans laquelle se produit le
108
contact. Un accent franco-canadien dans l'emploi de l'anglais est parfois plus préjudiciable au
Canada qu'aux États-Unis où une gouvernante française trouvera un certain avantage
économique à cultiver son accent français comme un symbole de son origine distinguée. On
peut se servir de telles différences pour expliquer de façon approximative comment quelques
situations de contact, au cours de l'histoire, ont laissé des traces permanentes sur la langue
étudiée (résultat du “substrat”) alors que d'autres n'en ont guère laissé. Mais pour faire une
analyse précise des relations réciproques et socioculturelles dans des situations observables
aujourd'hui. Il est indispensable d'envisager le bilinguisme au moyen d'une étude
interdisciplinaire.
Uriel Weinreich

2.2 Bilinguisme et bilingualité:


Hamers distingue entre les notions de bilinguisme et bilingualité. Selon lui, la
bilingualité est "un état psychologique de l'individu qui a accès à plus d'un code linguistique.
Le degré d'accès varie sur un certain nombre de dimension : d'ordre psychologique, cognitif,
psycholinguistique, socio-psycholinguistique, sociologique, sociolinguistique, socioculturel,
et linguistique"
La bilingualité est aussi décrite en termes d'usage linguistique. Le bilinguisme inclut la
notion de bilingualité qui réfère à l'état de l'individu. Mais s'applique également "à un état
d'une communauté dans laquelle deux langes sont en contact avec pour conséquence que deux
codes peuvent être utilisés dans une même interaction et q'un nombre d'individus sont
bilingues"

2.3 Bilinguisme/ plurilinguisme/ multilinguisme:


tBilinguisme réfère aussi bien au contact de deux langes qu'à celui de plus de deux
langues; c'est-à-dire qu'il inclut les concepts de multilinguisme et plurilinguisme.

2.4 Bilinguisme: définitions


Le concept de bilinguisme s'est beaucoup élargi dès le début du siècle. Weinrich
(1953) et Mackey (1962) définissent ce concept comme l'emploi alterné de deux ou plusieurs
langues par un même individu. Le Petit Robert le définit comme étant " l'utilisation de deux
langues chez un individu ou dans une région".
Etre bilingue, c'est parler parfaitement deux langues; cela consiste à une égale maîtrise
de deux langues.
J. Marouzeau définit le bilinguisme comme étant "une qualité d'un sujet ou d'une
population qui se sert couramment de deux langues sans aptitude marquée pour l'une plutôt
que pour l'autre".
Bloomfield considère que le bilinguisme consiste à" parler deux langues comme ceux
qui les ont pour langues maternelles". Il ne faut pas confondre entre bilinguisme et
équilinguisme.
A l'opposé de ces définitions qui sont extrêmes, Macnamara (1967) a proposé que le
bilingue soit quelqu'un qui possède une compétence minimale dans une des quatre habilités
linguistiques à savoir: comprendre, parler, lire, et écrire dans une langue autre que sa langue
maternelle.

109
Il est rejoint dans cette définition par Haugen (1953) pour qui le bilinguisme est "
l'aptitude à produire dans l'autre langue des énoncés bien formés, porteurs de signification".
Nous trouvons également la définition de Titone (1972) pour qui le bilinguisme consiste dans
" la capacité d'un individu de s'exprimer dans une seconde langue en respectant les concepts et
les structures propres à cette langue plutôt qu'en paraphrasant sa langue maternelle".
Diebold (1961) propose une extension du concept, le bilinguisme comprenant, selon
lui,"la connaissance passive de la langue écrite" ou" tout contact avec des models dans la
langue maternelle".

2.5 Limites de ces définitions


Cette extension du concept du bilinguisme provient du fait qu'on s'est rendu compte de
la difficulté à déterminer le moment où une personne parle une seconde langue. C'est pour
cela que Mackey a préféré parler de " bilinguisme relatif".
Toutes ces définitions qui s'échelonnent sur un continuum allant d'une compétence
native dans une seconde langue à une compétence minimale dans cette langue soulèvent un
certain nombre de difficultés. D'une part, ces définitions sont peu précises et non opératoires :
Qu'appelle-t-on une compétence native dans une langue?
Qu'entend-on par une compétence minimale? Qu'entend-on par respect des concepts et
des structures propres à une langue?
Comment peut-on contrôler qu'on ne paraphrase pas les structures de sa langue
maternelle?
D'autre part, ces définitions ne portent que sur une seule dimension de la bilingualité à
savoir la compétence du sujet dans les deux langes.

2.6 Bilinguisme, phénomène multidimensionnel


Il faut retenir que le bilinguisme est un phénomène multidimensionnel qui doit être
appréhendé et étudié en tant que tel. Il ne serait décrit d'un point de vue uniquement
linguistique.
La linguistique ne s'intéresse à ce concept que dans la mesure ou il peut fournir une
explication à l'évolution d'une langue puisque c'est la langue et non l'individu qui constitue
l'objet de cette science.
La psychologie, elle, considère le bilinguisme comme source d'influence sur les
processus mentaux de l'individu.
La sociologie a envisagé le bilinguisme comme un élément dans un conflit de culture.
La pédagogie s'est intéressée au bilinguisme pour autan qu'il ait un rapport avec
l'organisation scolaire, les modes de transmission des connaissances et l'apprentissage des
langues étrangères.
Pour toutes ces disciplines le bilinguisme est marginal et constitue un cas particulier et
même une exception à la norme. Chacune étudiera ce phénomène selon une certaine approche
et une certaine perspective. Mais il existe une ligne directrice qui permet d'avoir une
perspective unique sur ces relations mutuelles.

110
“Notes sur le bilinguisme”, In Revue de psychologie des peuples

Définitions du bilinguisme

Le parcours linguistique, culturel et historique des définitions du bilinguisme n’est


encore tracé et nous sommes loin de disposer actuellement d'une définition simple et
univoque. Ce vaste domaine ne se laisse pas facilement cerner et Riguet (1989) souligne
combien le bilinguisme est difficile à appréhender. Les difficultés sont aussi bien d'ordre
définitionnel (à partir de quelles compétences linguistiques et communicatives peut-on utiliser
ce mot, que signifie être bilingue?) que d'ordre situationnel (où rencontre-t-on le bilinguisme,
de quelles situations de mises de contact des langues résulte-il, est-il le résultat d'un choix
personnel, d'une imposition extérieure, la conséquence naturelle d'un état de fait dans la
société?)La réflexion dans ce domaine est aujourd’hui particulièrement active et la plus
grande attention est portée non seulement au bilinguisme comme phénomène proprement
linguistique mais suite aux théories de la pragmatique, de l'énonciation et aux travaux des
sociolinguistes, aux situations dans lesquelles il se manifeste. La réflexion nous engage à
considérer différemment les langues parlées par le bilingue et le "parler bilingue" qui
s'exprime dans les communautés bilingues. Encore trop souvent teinté de jugements de valeur
par rapport aux performances monolingues normatives, "le parier bilingue" se voit
reconnaître aujourd'hui une autonomie qui en fait un acte particulier de création langagière
compris et reconnu dans certaines situations. Les travaux qui se situent dans ce courant
ouvrent la voie à une nouvelle réflexion sur l'usage de la langue et la représentation
normative que nous en avons.
Les définitions qui vont suivre sont révélatrices d'options différentes prises par les
chercheurs et de l’évolution des dernières années. Nous verrons qu'il n'existe pas un
bilinguisme mais des bilinguismes ou des situations bilingues.
La définition du bilinguisme donnée par le dictionnaire (Robert, 1986) rejoint, en fait,
toutes celles qui insistent sur la maîtrise totale et sans doute utopique d'au moins deux
langues. Parmi les tenants de cette idée maximaliste, on trouve Bloomfield (1935) qui dit que
le bilingue doit posséder une compétence de locuteur natif dans deux langues. Hallyday,
MacKintosh et Strevens (1970) vont jusqu'à parler « d’ambigualisme » en analogie avec les
ambidextres. Ces définitions font encore partie de la représentation « commune » qui circule
au sujet du bilinguisme. En effet, rares sont les personnes qui acceptent la qualification de
bilingue si elles ont l'impression de ne pas connaître parfaitement les langues qu'elles parlent.
La littérature actuelle prouve pourtant que la définition de ce concept est à géométrie
variable; il peut couvrir des compétences très précises s'apparentant à la connaissance égale
de deux langues au même statut reconnu favorablement dans la société, mais il peut aussi
s'accommoder de compétences minimales permettant la plus simple interaction
communicative entre deux personnes. Macnamara (1967) propose qu'on nomme déjà
bilinguisme la compétence que le bilingue possède dans l’une des quatre habilités
linguistiques – comprendre – parler – lire – écrire – dans une langue autre que sa langue
maternelle. Parfois, on donnera au bilinguisme, comme le note Baetens Beardsmore (1982), le
qualificatif de réceptif (ou de passif mais ce terme n'a pas la faveur des spécialistes qui jugent
que les activités de décodage exigent aussi l'activation de toute une série de compétences)
lorsque le sujet comprend et lit plusieurs langues sans les écrire et les parler alors que le
bilinguisme sera productif lorsque la personne saura parler et écrire dans plusieurs langues.

111
De nombreux auteurs spécifient des formes de bilinguisme variées qui dépendent des
conditions historiques, sociologiques, psychologiques, linguistiques dans lesquelles elles se
pratiquent. De toute évidence, le concept est relatif. Il pourrait s'illustrer sur un continuum qui
débuterait avec une compétence minimale dans les deux langues pour aboutir à une
compétence maximale toujours en construction plutôt que d'être défini uniquement par un
haut et égal degré de compétence dans deux langues. On peut, certes, atteindre des degrés
variés de connaissances ou d'habilités communicatives dans deux langues ou plus mais Jardel
(1979) pose la question de savoir si le bilingue "parfait" existe. Il devrait posséder la capacité
de manier avec une égale aisance deux idiomes appris simultanément et pouvoir utiliser des
langues au statut social équivalent pour des usages identiques. Hagège (1987) doute de
trouver des bilingues chez qui chacune des langues ne découpe pas "une sphère d'emploi
spécifique et complémentaire de l’autre". Mackey (1957) pense qu'un des grands obstacles
théoriques à l'avancement de la recherche sur le bilinguisme procède, à cette époque, du fait
que le bilinguisme n’a pas été étudié pour lui-même mais par rapport à l’usage monolingue.
On sait pourtant qu'il n'est pas possible de définir le degré de perfection langagier qu'il faut à
un étranger pour être considéré comme bilingue et que les natifs n'ont pas tous, au même
moment, les mêmes habiletés langagières. Ce qui importe à Weinreich (1953) et à Mackey
(1957) d'étudier, ce sont les causes et les conséquences multiples du "processus bilingue",
considérant le bilinguisme comme l'usage alterné d'une ou plusieurs 1angues par la même
personne. Le bilinguisme n'est pas un "tout ou rien" affirme Hornby (1977), mais une
caractéristique individuelle qui peut exister à des degrés variés, d'une compétence minimale à
une maîtrise "complète" de plus d'une langue. Mackey (1970) ajoute que pour lui le
bilinguisme n'est pas un phénomène de langue mais une caractéristique de l'usage de la langue
qui variera suivant les situations quotidiennes. De cette précision va découler l'approche
actuelle du bilinguisme.
Dès la fin des années 60, la fonction sociale du langage et la situation du locuteur vont
être prises en considération de manière de plus en plus centrale dans la production
linguistique monolingue ou bilingue. La polysémie récente de la définition dépend de
plusieurs facteurs parmi lesquels il faut citer l'élargissement du champ de la linguistique à la
pragmatique, à l'analyse du discours en situation d'énonciation, à la _sociolinguistique ou à la
sociologie du langage (Fishman, 1971) et à l'ethnographie de la communication (Gumperz,
1966).
Aux Etats-Unis, au Canada et en Europe, la présence de migrants en difficulté scolaire
incite les chercheurs à conduire de nouvelles études qui amènent de nouvelles interprétations
du bilinguisme. La définition linguistique ne suffit plus pour rendre compte du bilinguisme
des communautés (Fishman, 1968) et les définitions incluront, outre l'aspect strictement
linguistique, des considérations _sociologiques et psychologiques indispensables. Partant de
ce changement de point de vue, issu des théories de l'énonciation et de l'interprétation
nouvelle donnée aux interférences (influence exercée par une langue sur l'autre), Oksaar
regarde le langage comme "moyen individuel d'expression et de communication, comme
facteur d'identité et comme moyens identitaires" et suggère la définition suivante : "le
bilinguisme est l'habileté d'une personne à utiliser ici et maintenant deux langues comme
moyens de communication dans la plupart des situations rencontrées et de passer de l’une à
l'autre si nécessaire" (1989a, p. 34). Ludy et Py (1986) complètent la définition par les aspects
sociaux et culturels en spécifiant que "le migrant doit, de plus, mettre en relation deux
mondes, deux cultures articulées autour de la langue d'origine et de la langue d'accueil"
(p.59).

112
Ici, la définition qui convient est celle qui se réfère d'abord à la psycholinguistique.
Elle considère le bilinguisme comme processus individuel de développement de
connaissances linguistiques et langagières mettant en jeu deux codes distincts, qui s'élaborent
sur des éléments culturels, sociologiques et psychologiques et qui permet une adaptation
permanente de l'activité langagière à la situation dans laquelle elle se déroule. Cet
élargissement du seul point de vue linguistique rend l'analyse des difficultés plus complexes
car elles sont souvent à chercher en amont de la production langagière.
Ludovicy

113
Cours 2 : Le bilinguisme dans le monde
Le bilinguisme loin d'être un fait marginal est un phénomène universel. En réalité, il y
a moins de bilingues dans les pays bilingues que dans les contrées dites unilingues. En effet,
lorsqu'on instaure un bilinguisme officiel dans certains pays, c'est moins pour le promouvoir
que pour assurer le droit à l'unilinguisme individuel dans l'usage de deux langues ou plus dans
une même nation. La Finlande présente un cas de bilinguisme officiel; la Norvège, également,
qui veut sauvegarder la langue des lapons (esquimaux); la Suisse qui est un Etat fédéral
maintient le statu quo linguistique. Dans les pays africains, le bilinguisme officiel permet
l'accès à un savoir international et c'est également un moyen de communication à l'échelle
mondial.
Il est important donc de distinguer entre bilinguisme individuel ou chaque personne
s'adapte à la réalité linguistique et bilinguisme officiel par lequel l'Etat s'engage à servir
l'individu dans sa langue. Le bilinguisme individuel n'implique pas bilinguisme officiel mais
le contraire peut-être possible.

1 L’universalité du bilinguisme
Quatre facteurs font du bilinguisme un phénomène universel, ce sont les suivants:

1.1. Le nombre et la répartition des langues dans le monde:


Il y a environ trente fois plus de langues qu'il y a de pays pour les abriter. On
s'aperçoit que les pays unilingues sont très rares. Cependant on rencontre un grand nombre de
langues dans certaines régions. Il y a cinq fois plus de langues originelles en Amérique qu'en
Europe; toutefois, certains pays d'Europe ont plus de langues vivantes que n'importe quel pays
d'Amérique. Nous avons deux cents langues parlées en URSS dont soixante-dix seulement
sont des langues officielles. Pour un peu plus de la moitié de la population, seulement, le
russe est la langue maternelle. Le reste de la population est donc bilingue. Le Russe peut ne
pas être bilingue: ceci s'explique par le fait que les autres ethnies ont le russe pour langue
officielle et plus de cent langues ne sont pas officielles.
La moitié de la population du globe utilise des langues indo-européennes, alors que
celles-ci ne constituent que 5 % des différents idiomes du monde : l'anglais est parlé par deux
cents soixante dix millions (270) de locuteurs ; le hindi et l’ourdou par cent quatre-vingt
cinq(185) millions; l'espagnol cent trente cinq (135) millions; le russe cent trente (130)
millions; le bengali quatre-vingt-cinq (85) million ; l'allemand trente millions; le français,
l'italien, le portugais et le penjâbi avec cinquante millions de locuteurs. Si l'on ajoute à cela les
millions de chinois, d'arabes et de japonais, on peut constater qu'un grand nombre de la
population du globe n'utilise qu'un nombre restreint de langues. Plus de 70% de la population
du monde se sert de moins de 12% des langues existant sur terre.

1.2. L'utilité relative des idiomes nationaux


La prédominance de certaines langues tend à décimer la réalité qu'est le bilinguisme et
masque le fait que des millions de personnes se voient forcer de devenir bilingues.

1.2.1 vie et mort des langues


La prééminence des langues dites prioritaires accélère la disparition des langues qui
sont de moins en moins parlées. Les langues majoritaires gagnent du terrain, aidées en cela
par l'expansion des moyens de communication, de la technique, etc. On va donc vers une
situation ou il y aura moins de langues pour de plus vastes territoires. Face à cette tendance,
on assiste à une tendance contraire qui se singularise par un nationalisme politique et un
régionalisme culturel (esprit de clocher). La plupart des jeunes nations subissent l'influence de
ces deux facteurs opposés, d'une part, le nationalisme linguistique, d'autre part, la
standardisation des langues; ce qui crée des problèmes importants tels le désir
d'indépendance, désir d'accéder à une connaissance universelle, désir de posséder une langue
symbole.

1.2.2 la dépendance linguistique


Un grand nombre de pays doivent passer par le bilinguisme pour accéder au savoir
universel.

1.3. Le champ d'action des langues internationales


Le savoir universel se trouve souvent dans les mêmes langues et ces idiomes de
nations riches qui peuvent se permettre de diffuser ce savoir dans le monde entier. Par la suite,
ces langues vont véhiculer une culture qui tend à devenir universelle.
On assiste à des réactions plus ou moins extrémistes des gens qui sont contre cette
universalisation linguistique et culturelle. La force politique et industrielle des nations pour
qui ces langues sont des langues nationales garantit leur puissance et leur prestige.
Le fait que de plus en plus de monde ait recours à ces langues fortes favorise une plus
grande expansion de celle-ci et permet aussi d'un point de vue économique de produire
d'avantage dans cette langue. Ce qui fait que la nécessité économique oblige les individus à
devenir bilingues. Dans le bilinguisme comme dans la vie humaine " la raison du plus fort est
toujours la meilleure".
Il faut savoir aussi que les frontières politiques d'une nation sont rarement les mêmes
que les frontières linguistiques. Il s'ensuit même qu'à l'intérieur d'une même nation, il y a des
langues en concurrence. Faut-il considérer comme langue officielle une langue locale ou
garder comme langue nationale et/ou officielle la langue du colonisateur?
Certains pays ont préféré, devant ce conflit du choix de la langue officielle, garder la
langue du colonisateur (Mali, Niger, Nigeria…). Le choix de l'Algérie de l'arabe est
géopolitique. Or, pour résoudre ce problème, Mackey propose une seule solution à savoir
"adopter un certain degré de bilinguisme au niveau national". Une telle nécessité existe pour
beaucoup de nations.

1.4. Les mouvements de population


Il favorise le bilinguisme: aux U.S.A par exemple qui est un pays à très grand nombre
d'ethnie. C'est l'une des nations les plus bilingues du monde, mais officiellement, elle est l'une
des plus grandes nations unilingues dont la langue est la plus utilisée
En conclusion, on dira que le bilinguisme est plus qu'un phénomène local, c'est un fait
universel. Le degré de variation dépend du lieu où l'on se situe, de l'origine du bilinguisme,
de la prééminence des langues et de leur fonction sociale. Les variations de ces dimensions se
répercutent sur l'individu, sur la langue et sur la société.
Les principales dimensions du bilinguisme se regroupent en trois rubriques:
 La répartition: il s'agit de savoir comment sont répartis les
bilinguismes dans l'espace; par rapport au niveau socio-
économique.
 La stabilité: depuis combien de temps le bilinguisme s'est-il
établi dans une région? Avec quelle rapidité se font les
changements? Combien de temps une société reste-t-elle
bilingue, Quelle direction le bilinguisme a-t-il tendance à
prendre?
 La fonction: comment le bilinguisme est-il pratiqué dans cet
espace et par qui?

2 Causes du bilinguisme
Le bilinguisme a plusieurs causes :
Les mouvements de population pour causes sociales, historiques, militaires,
religieuses, etc.;
 Occupation militaire et coloniale;
 Le commerce;
 La supériorité géographique;
 La puissance et prestige des groupes linguistiques en contact;
 L'expansion et l'ascendance d'un peuple sur un autre (l'état d'une langue suit
l'avancement ou le déclin du peuple qui parle);
 L'éducation : l'enseignement favorise le bilinguisme, plus on donne de l'importance à
une langue, plus le bilinguisme a de chances d'être vulgarisé;
 L'influence économique;
 La religion;
 Les moyens de diffusion.
Toutes les causes énoncées favorisent la diffusion d'une langue ; or, quels sont les
facteurs de la permanence de cette langue?
 Maintien des contacts ;
 L'influence culturelle ;
 Il ne faut pas qu'il y ait isolement des langues minoritaires par une majoritaire;
 La longévité des langues.

3 Les effets du bilinguisme


3.1. Sur l'individu:
Ils peuvent être aussi bien négatifs que positifs:

3.1.1 Emotionnels
Les détracteurs d'une langue utilisent ces effets pour limiter le bilinguisme en arguant
que c'est par manque de maturité, de confiance en soi-même que l'enfant apprend une autre
langue. C'est en relation avec tout ce qui touche la psychologie de l'enfant.
3.1.2 Intellectuels
C'est le rôle que joue la langue dans la façon dont l'enfant apprend à penser.

3.1.3 Culturels:
Le bilingue est démuni de ses racines, et il se marginalise. Or, le bilinguisme offre un
champ de connaissance plus vaste parce qu'il améliore la personnalité de l'individu grâce
notamment à la connaissance d'autres groupes.

3.2. Sur la langue


La langue dominante influence la langue dominée (emprunt, les interférences). La
langue dominante est également modifiée par les individus bilingues qui l'utilisent.

3.3. Sur la société


Un bilinguisme harmonieux (réfléchi, intelligemment installé) peut unifier deux
communautés ou plusieurs.

Cours 3 : Bilinguisme: typologie


1 Bilinguisme équilibré/ bilinguisme dominant
La plupart des définitions du bilinguisme sont basées sur une dimension à savoir la
compétence du sujet dans les langues en cause. La compétence permet de tenir compte du
caractère relatif de la bilingualité (bilinguisme individuel) puisqu'elle met en rapport deux
compétences linguistiques, une pour chaque langue. Sur cette dimension, on distingue le
bilinguisme équilibré du bilinguisme dominant:

Le bilinguisme équilibré
On dit d'un bilinguisme qu'il est équilibré lorsque, un individu a une compétence
équivalente dans les deux langues sans qu'elle soit très élevée.

Le bilinguisme dominant
Un bilinguisme est dominant, lorsqu'un individu a une compétence, généralement dans
la langue maternelle, supérieure à la compétence qu'il a dans une autre langue.
Cette distinction basée sur la compétence individuelle du bilinguisme nous amène à
aborder la distinction "bilinguisme composé"/"bilinguisme coordonné", c'est-à-dire la
différence qui peut exister chez les différents bilingues dans la relation langue/ pensée

Bilinguisme composé/ bilinguisme coordonné:


Deux bilingues également équilibrés ou également dominants dans deux langues
peuvent différer sur d'autres dimensions (âge, le contexte d'acquisition). C'est à partir de ces
deux éléments qu'on peut parler de bilinguisme composé ou coordonné
Le bilinguisme composé acquiert les deux langues dans le même contexte (les enfants
issus de mariage mixte ou de milieux bilingues).
Le bilinguisme coordonné acquiert les deux langues dans des contextes différents (un
enfant scolarisé dans une langue autre que sa langue maternelle).
L'âge et les circonstances différentes d'acquisition peuvent conduire à des
fonctionnements cognitifs différents. Sous ce rapport, Ervin et Osgood (1954) ont défini une
autre dimension de la bilingualité qui permet de distinguer les bilingues composés des
bilingues coordonnés. Cette dimension consiste en la représentation cognitive des unités
sémantique.
Le bilingue composé est celui qui possède deux étiquettes linguistiques pour une seule
représentation cognitive (une représentation commune aux deux langues). On parlera de
bilinguisme composé quand chez un sujet bilingue "un même objet correspond à un mot
différent dans chaque langue" [Hamers]. C'est la situation des sujets qui ont appris une langue
étrangère à l'école et pour qui la langue seconde traduit une même situation culturelle.
Dans le bilinguisme composé "un même signifié est susceptible d'être exprimé ou codé
dans deux langues" [J.Dubois]. Le plus souvent d'abord dans la langue une puis par la
traduction dans la langue deux. On dira qu'il est additionnel, car la langue 2 s'additionne à la
langue 1. Deux signifiants renvoient à un signifiés 2 posé à partir d'un signifié 1.
Le bilinguisme coordonné a des équivalents de traduction correspondant à des unités
cognitives légèrement différentes (une représentation pour chaque langue). Un bilinguisme est
coordonné quand chez un sujet bilingue "les universaux culturels auxquels se réfère chacune
des langues sont entièrement distincts" [Dubois]. C'est la situation des bilingues pour qui par
exemple, le français (L1) est la langue de l'école, celle de l'administration et l'alsacien (L2) est
la langue de la famille, des relations sociales, du quotidien. Les deux langues correspondent à
des situations culturelles différentes.
Dans ce cas-là, un mot de la langue 1 exprime un signifié bien circonstancié de sorte
que le mot qui lui correspond plus ou moins, dans la langue 2 exprime un signifié inséré dans
d'autres circonstances.

Bilinguisme composé bilinguisme coordonné


L1: famille concept "famille" L1: famille concept
L2: family L2: family "famille"
Bilinguisme précoce/ bilinguisme d'adulte
L'âge et le contexte d'acquisition et d'utilisation permettent de distinguer entre la
bilingualité d'enfance et la bilingualité d'adolescence ou de l'âge adulte.
Dans la bilingualité d'enfance ou le bilinguisme précoce, l'expérience bilingue a lieu
en même temps que le développement général de l'enfant. L'expérience a lieu alors que
l'enfant n'a pas encore atteint une maturité dans les diverses composantes de son
développement et peut donc intervenir dans ce développement. Ce bilinguisme est celui de
l'enfant ayant appris à parler en deux langues en même temps.
Dans la bilingualité d'enfance, il faut distinguer la bilingualité précoce simultanée et
celle consécutive :
Le bilinguisme précoce simultané est le cas ou l'enfant développe deux langues
maternelles dès le début de l'acquisition du langage ;
Le bilinguisme précoce consécutif est le cas ou l'enfant va acquérir une seconde
langue tôt dans son enfance après avoir acquis une première langue (enfant d'immigré ou dans
une éducation bilingue)
Le bilinguisme d'adolescence est celui relatif à l'apprentissage ou l'acquisition d'une
langue entre 10 et 16 ans, quant à celui d'adulte est relatif à la période de 16 à17 ans quand la
langue est apprise tardivement.

Bilinguisme additif/ bilinguisme soustractif


Sur le plan du développement cognitif le type du bilinguisme est également tributaire
du milieu socioculturel en particulier du statut relatif aux langues dans la communauté.
Suivant que les deux langues sont valorisées ou non dans l'entourage de l'enfant, celui-ci
développera des formes différentes du bilinguisme.
Si les deux langues sont suffisamment valorisées, l'enfant pourra tirer un bénéfice
maximum sur le plan du développement cognitif et projeter d'une stimulation enrichissante
qui lui permettra de développer une plus grande flexibilité cognitive que l'enfant monolingue.
L'ensemble de cet avantage cognitif dont peut bénéficier l'enfant qui vit une expérience
bilingue a été appelé bilinguisme additif;
Au contraire, si le contexte socioculturel est tel que la langue maternelle est
dévalorisée dans l'entourage de l'enfant, son développement cognitif pourra être freiné et dans
des cas extrêmes accuser un retard. Dans ce cas- là, on parlera de bilinguisme soustractif.

Bilinguisme / biculturalisme:
Les bilingues peuvent être distingués sur le plan de leur appartenance et de leur
identité culturelle.

Bilinguisme = biculturalisme:
Un bilingue peut être biculturel, c'est-à-dire qu'il s'identifie positivement avec l'un et
l'autre groupe culturel auxquels il appartient et est reconnu par les membres de chacun des
groupes comme un des leurs. Cette identité culturelle adaptée aux deux cultures est
probablement sur le plan de l'affectivité l'analogue de la bilingualité additive sur le plan
cognitif. Le biculturalisme équilibré va souvent de pair avec le bilinguisme équilibré.

Bilinguisme # biculturalisme
Cependant ce n'est pas une condition sine qua non; un individu peut être
"parfaitement" bilingue, tout en restant monoculturel et en maintenant l'identité culturelle de
son groupe d'appartenance. Dans ce cas bilinguisme n'entraîne pas biculturalisme.

Bilinguisme et culture 2
Le développement bilingue peut amener un individu à renoncer à l'identité culturelle
de son groupe d'appartenance et à adopter celle du groupe de la langue2. C'est ce qu'on
appelle le bilinguisme acculturé.

Bilinguisme et identité culturelle mal définie


Toutefois le bilingue peut tenter d'adopter la culture de la langue2 au détriment de la sienne
sans y parvenir. Dans ce cas-là l'acculturation peut aboutir à l'anomie. On parlera donc de
bilingue acculturé anomique, c'est-à-dire que l'individu ne pourra exprimer son allégeance à
aucune des deux cultures. Le type d'acculturation dépendra non seulement de l'individu mais
aussi du système
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Syntaxe

Belkacem BENTIFOUR
Definition :
Le terme grammaire vient du grec et signifie « l’art d’écrire », mais très tôt, il a pris un sens
plus large qui recouvre toute l’étude de la langue. Plus récemment le terme de grammaire a
pris un sens plus restrictif. On le réserve à « la partie de l’analyse de la langue qui figurait
dans la grammaire classique sous les rubriques flexion et syntaxe. » (Lyons, Linguistique
générale, Introduction.)

La distinction entre la flexion et la syntaxe qui repose sur l’idée que le mot est l’unité
fondamentale de la langue est ainsi formulée : la flexion traite de la structure interne des
mots ; la syntaxe rend compte de la manière dont les mots se combinent pour former des
phrases.

Actuellement, le terme grammaire est supplanté par celui de morphosyntaxe.

1. Les sources philosophiques

La réflexion sur le langage humain ne date pas d’hier. C’est la philosophie grecque qui a
donné les principes fondamentaux d’après lesquels le langage va être pensé. En effet, des
siècles durant, ce sont les principes mis au point par les Grecs qui seront à la base de la
réflexion européenne.

Cette réflexion s’articule autour du rapport entre langage et réel, c’est-à-dire de l’étude
générale de l’univers et des institutions sociales. La question était : existe-t-il un rapport
nécessaire entre le sens d’un mot et la réalité qu’il représente ? Ainsi est-elle née la recherche
systématique et délibérée de l’étymologie formée sur la racine grecque etymo « vrai, réel ».
Ce terme trahit son origine philosophique en ce sens qu’il signifie établir l’origine d’un mot et
partant de là « son vrai sens » C’était révéler une des vérités de la nature.

Les philosophes matérialistes fondaient leur réflexion sur une division, une atomisation des
éléments du monde. Ainsi les lettres étaient-elles considérées comme les atomes phoniques.
Démocrite (460-370 av. J.C.) fût le premier à employer l’alphabet comme exemple de
démonstration atomistique. Héraclite (576-480 av. J.C.) soutenait que les qualités des choses
se reflétaient dans leur phonétisme. Mais le type même de l’écriture phonétique a fini par faire
imposer une conception du langage comme idéalité réfléchissant un dehors, un autre lien avec
lui que conceptuel. En effet, l’écriture phonétique témoigne d’une conception analytique de la
substance phonique du langage.

Ce qui sera appelé signifiant plus tard est déjà distingué du référent et du signifié mais il est
divisé en éléments constituants.

Pour les philosophes grecs, le langage est une sonorité. Dès la tradition homérique, penser est
décrit comme parler, localiser dans le cœur mais surtout dans les poumons. En partant de
cette conception de la pensée comme une parole vocale, on aboutira à la notion de ratio
« raison » et d’oratio « oraison ». S’il est un vocalisme, le langage est en même temps propre
à un sujet. Il est une faculté vocale subjective.

A travers le célèbre dialogue de Platon (429-349 av. J.C.), Cratyle, témoigne de ces
discussions philosophiques qui considèrent comme admise la séparation entre langage et réel.
Le langage est une création humaine qui découle de l’essence des choses qu’il représente.
Donc, le langage devient une obligation, une loi naturelle pour la société. Le nom pour Platon
signifie loi, coutume, usage.

Le langage est donc pour Platon un instrument de connaissance (mimesis sur la nature) :
« Quand on sait les noms, on sait les choses. » (Cratyle)
Dans la conception platonicienne, le nom a une place prépondérante : le langage nomme le
réel, mais il est aussi un objet à créer. Ainsi, selon cette conception, le signifié précède le
signifiant ; le signifié est distinct du référent, il est lié à un domaine plus vaste qui est celui de
l’idée. Créer des mots consisterait donc à donner une enveloppe phonique à une idée déjà là.
Le langage sera surtout un signifié qu’il s’agira d’organiser logiquement et
grammaticalement. Pour systématiser le langage ainsi créé, Platon développe une théorie
phonétique qui suit la même logique que sa théorie du sens : « Puisque c’est avec des sons et
des lettres que se fait l’imitation de l’essence. »

Dans l’ensemble linguistique, Platon distingue une couche sonore qu’il divise en éléments ; le
terme élément est synonyme de lettre recouvrant la notion de phonème dans la conception
actuelle : il s’agit, en effet, de l’élément ultime de la chaîne sonore. Platon distingue
également entre voyelles et consonnes. Ces éléments forment les syllabes au-delà desquelles
on peut retrouver le rythme de l’énoncé.
Chez Platon, les syllabes constituent les noms et les verbes avec lesquels s’organisent « un
grand et bel ensemble » D’une part, Platon définissait ces grandes classes grammaticales en
termes de logique et non pas en termes de grammaire comme parties constituantes d’une
proposition. D’autre part, il réunissait en une même classe ce que nous désignons par verbes
et adjectifs.
Platon est le premier à annoncer une catégorisation du discours. Ce fut par la suite Aristote
(384-322 av. J.C.) qui développera cette théorie en approfondissant la notion de catégorie du
discours. Il a conservé la classification de Platon en y ajoutant une troisième classe qui est
celle de la conjonction. Il a également introduit un troisième « genre » : le neutre.

2. Les grammaires arabes

Nous devons à certains grammairiens arabes de nombreux traités d’analyse de la langue et de


codification de règles.

C’est Abou Aswad Douali qui opéra la distinction des voyelles courtes : le « soukoun », la
« fatha », la « damâ », la « kasra », la « chadda », le « tanwine ».

Le grammairien Yahia Ben Yamar  a mis au point certaines catégories grammaticales :


« ism », « fiâl », « alharf ».

Le philologue et grammairien arabe Al-Khalil, qui fut le plus grand représentant de l’école


Bosra caractérisée par l’étude de l’arabe du désert a, quant à lui, élaboré un traité de
grammaire qui codifie les règles de la parodie. C’est à lui que nous devons le classement des
mots selon les lettres de l’alphabet rangées d’après la position des organes qui servent à les
articuler. Nous lui devons aussi le premier dictionnaire arabe appelé « lkitab al aïn »

Le grammairien arabe Sibawayh (‘Amr ibn ‘uthmân ibn Qanbar al-basrî) connu en Occident
sous le nom de Sibouyah, a présenté au Calife Hârûn al-Rachid son traité de grammaire
(VIIIème siècle) que les arabes appellent « Al Kitab » (le livre) dans lequel il codifie
systématiquement les problèmes grammaticaux. C’est lui qui définit les trois parties du
discours connues sous l’appellation de « nom », de « verbe » et d’ « article ». Il aussi élaboré
un recueil où il explique les règles d’irâab appliquées aux verbes et aux noms (syntaxe).
Rappelons que ce grammairien a pris comme objet d’analyse l’  « arabe des tribus et du
coran » ; pour ce faire, il utilise les principes d’analogie (Al qiyas).

D’autres grammairiens comme Hillal Al Askari  qui a écrit “kitab el fourouk » ou Al


Asmouni qui a travaillé sur la « morphologie » ont aussi élargi le champ d’investigation de
la langue.

Cependant, contrairement aux grammairiens grecs, les grammairiens arabes vont s’appuyer
sur les mathématiques pour développer leur théorie grammaticale. En effet, alors que les
grammairiens grecs considèrent les langues comme des langues closes (il s’agit de parler
comme le veut l’usage : une seule façon de parler est admise), les grammairiens arabes, eux,
considèrent les langues comme des langues ouvertes. Ce principe de langues ouvertes va les
mener donc à ne pas s’intéresser à la phrase d’une manière linéaire (c’est le principe des
grammairiens grecs), mais à se préoccuper de la phrase d’une manière expansive. Autrement
dit, ils vont passer de la phrase à interprétation unidimensionnelle à la phrase à
interprétation multidimensionnelle. En d’autres termes, ils élèvent la phrase au niveau du
discours parce que, pour les grammairiens arabes, le discours est ouvert et se prête à de
nombreuses interprétations. Et c’est pour entreprendre l’analyse de la phrase à plusieurs
dimensions que les grammairiens arabes font faire appel aux mathématiques. Grâce à cette
science, ils vont pouvoir introduire dans leur grammaire des notions comme celle
d’algorithme, celles de propriétés associatives ou commutatives, etc.

3. L’évolution du concept de grammaire

Bien que tributaire de quelques changements importants au cours des âges, les classes de mots
et les catégories grammaticales que nous connaissons encore aujourd’hui nous viennent des
grecs. En effet, les premières tentatives d’analyse de la langue et construction de classes et de
catégories grammaticales ont commencé dès la création de l’Académie (Ecole philosophique)
par Platon en 387 av. J.C. Cette construction s’est étalée sur plusieurs siècles et chaque
grammairien a porté son lot de règles pour déterminer une classe de mots donnée.

3.1. Historique
Ainsi, nous devons à Platon (428 – 348 av. J.C.) la distinction entre le nom et le verbe. Mais
lorsque Platon débat des propriétés du mot, il définit le nom comme l’objet de l’acte
d’énonciation, comme l’élément à propos duquel on apporte une information, c’est-à-dire
comme le thème (ce dont on parle) et le verbe comme ce qui peut exprimer l’action ou la
qualité énoncée, c’est-à-dire comme le propos, (ce que l’on en dit).

Cette distinction rejoint celle de sujet/prédicat mais elle ne lui est pas équivalente. Le
découpage de la phrase en sujet/prédicat en en effet une distinction syntaxique (SNS + SV)
alors que la notion de thème/propos est d’ordre logique. Les notions de thème et de propos se
situent au niveau de la proposition, de l’énoncé, mais au niveau de l’énonciation, elles
s’ordonnent en fonction des intentions du locuteur dans l’acte de communication.

Pour une distinction d’ordre syntaxique, nous aurons, par exemple, le découpage suivant :

«  Ce célèbre chirurgien a opéré mon fils. »


- Qui est-ce qui a opéré mon fils ? : ce célèbre médecin (c’est le sujet ou syntagme
nominal sujet ) ;

- Qu’a fait ce chirurgien ? : (il) a opéré mon fils (c’est le prédicat ou syntagme verbal).

«  Ma voisine est très généreuse. »

- Qui est-ce qui est très généreuse ? : ma voisine (c’est le sujet ou syntagme nominal
sujet ) ;

- Comment est cette voisine ? : (elle) est très généreuse (c’est le prédicat ou syntagme
verbal).

Pour une distinction d’ordre logique, nous aurons, par exemple, le découpage suivant :
«  Mon fils, c’est ce célèbre chirurgien qui l’a opéré.»

- De qui parle-t-on ? : mon fils (c’est le thème) ;

- Qu’est-ce qu’on en dit ? : (que) ce célèbre chirurgien l’a opéré (c’est le propos)

«  Ma voisine, elle est très généreuse.»

- De qui parle-t-on ? : ma voisine (c’est le thème) ;

- Qu’est-ce qu’on en dit ? : elle est très généreuse (c’est le propos)

Ainsi, le découpage syntaxique donne donc :


Ce célèbre chirurgien a opéré mon fils
sujet prédicat
Ma voisine est très généreuse
sujet prédicat

Et le découpage logique donne donc :


Mon fils, c’est ce célèbre chirurgien qui l’a opéré
thème propos
Ma voisine, elle est très généreuse
thème propos

Avec Aristote (384 – 322 av. J.C.), on découvre une 3 ème partie : la conjonction. Pour Aristote,
la conjonction se définit comme tout ce qui ne renvoie ni au nom, ni au verbe.

De plus, on retrouve chez Aristote la notion de «neutre» de même que celle de temps dans le
verbe (temps grammatical).

La notion de temps grammatical  s’oppose à la notion de temps aspectuel. Dans le temps grammatical, le procès est situé dans le temps
relativement à un repère qui peut être le moment de l’énonciation (actions déterminées par rapport au présent du locuteur ) :
Exemples :

- Hier, le joueur ne s’est pas entraîné. (passé composé) ;

- Maintenant, elle ne pleure pas. (présent) ;

- La semaine prochaine, mon fils te remettra tes affaires. (futur simple) ;

- Les ouvriers travaillaient même les vendredis. (imparfait).

Autrement dit, le verbe marque les articulations particulières composant la conjugaison. :


passé, présent, futur simple, passé composé, etc.

Le temps aspectuel est la façon selon laquelle le locuteur envisage les différents moments du
déroulement de l’action, indépendamment du repère temporel (situation dans le temps).
Autrement dit, c’est le temps qui s’écoule :

Exemples :

- Le film vient de commencer. ( aspect inchoatif : dans la tranche de temps qui


matérialise le présent, l’action se situe tout au début ce cette tranche de temps) ;

- Mon père vient de terminer son travail. (aspect terminatif : dans la tranche de temps
qui matérialise le présent, l’action se situe à la fin de ce cette tranche de temps) ;

- Mon père dort. (aspect duratif : dans la tranche de temps qui matérialise le présent,
l’action se situe tout au long ce cette tranche de temps.)

L’Ecole Stoïcienne dont Zénon, Chrysippe et Cléanthe étaient les fondateurs ajoute une
quatrième partie : l’article.

Elle propose en plus les distinctions entre nom propre et nom commun, entre type actif et type
passif et entre verbe transitif et verbe intransitif.

Ce fut cependant sous les Alexandrins (Ecole de grammairiens grecs IIIème et IIème siècle av.
J.C.) que la grammaire traditionnelle prit son essor . Les Alexandrins ont mis en avant l’idée
que la langue écrite était plus pure, plus correcte que la langue parlée.

C’est à Denis de Thrace (IIème siècle av. J.C.) que nous devons la première codification
systématique de la grammaire grecque. Avec Denis de Thrace, le nombre de classes de mots
passe de quatre à huit avec l’addition de l’adverbe, du participe, du pronom, de la préposition.

Trois siècles plus tard, Apollinios Dyscole traitera des rapports entre les mots en vue de la
transmission de la signification. Il fut le premier à donner une description explicite de la
syntaxe. Ces rapports sont décrits en termes de préceptes d’agencement, d’accord, de
concordance, etc.

Pour Apollinios, il s’agit d’arriver à une description de la langue qui permettrait de rendre aux
textes de poètes antiques, la pureté originale que la tradition orale et les « erreurs » des
copistes leur avaient fait perdre. Plus tard, et jusqu’à nos jours, les grammaires furent publiées
en vue d’enseigner à écrire la langue et comme, à travers les siècles, les références étaient
l’histoire de la langue, l’étymologie, les écrits des auteurs côtés de chaque époque et bien sûr,
l’opinion du grammairien lui-même, et il est normal que grammaires dites traditionnelles
(parce que issues de la tradition grecque) avaient été et continuent d’être prescriptives.

On évoque par exemple une prétendue logique tendant à établir des analogies sur des bases
étroites et à proscrire tout ce qui ne leur est pas conforme : ainsi « dans le but de » ne serait
pas correcte parce que "but" signifiait à l’origine "cible". On ne tient pas compte de
l’apparition de "but" dans l’environnement qui lui donne le sens "d’intention".
Si on utilise encore aujourd’hui des règles relativement complexes sur les accords du participe
passé, c’est parce que Clément Marot (poète français, 1496–1544) a défini ces règles en les
calquant sur la langue italienne.

3.2. Evolution du système descriptif


Dans l’acceptation traditionnelle, la grammaire était définie comme l’étude des combinaisons
de radicaux et de désinences en mots (morphologie) et des combinaisons de mots en groupes
et en phrases (syntaxe).

Cette grammaire ne rendait compte que des relations qui existaient entre ces deux niveaux
d’analyse.

La dimension normative imposait un code et des règles auxquels la communauté linguistique


devait se conformer.

Pour imposer ce code et ces règles, les grammairiens se basaient sur des raisons d’ordre
socioculturel. Ils décidaient que tel ou tel type de langue, était une langue de prestige, une
langue à imiter, une langue à adopter. Dans le « bon usage » de M. GREVISSE, les
exemples de phrase de « bons auteurs » sont pléthores.
Il y eut dès le Moyen Âge, des descriptions la langue française. C’est au XVI ème siècle que
paraissaient les premières grammaires françaises.
Deux événements de taille allaient permettre le développement de la réflexion sur la langue
française :

- le 1er événement était d’ordre politique, on impose le français comme langue des
tribunaux, c’était en 1539 (ordonnance de VILLERS-COTTERETS).

- Le 2ème événement était d’ordre littéraire, on met le français sur le même pied d’égalité
avec les langues anciennes, c’était en 1549. (La Défense et illustration de la langue
française).

Cette grammaire traditionnelle que nous connaissons aujourd’hui et qui est née au XVI ème
siècle se lie dès son origine à la grammaire latine. Pourquoi ? Parce que tout l’y invite : le
caractère prestigieux da la langue latine dans le contexte socioculturel du XVI ème siècle, la
filiation évidente entre les deux langues et aussi sans doute des structures scolaires qui
accordent, à juste titre et pour privilégier la culture, la part du lion à l’étude du latin.

Et c’est ce parallélisme dans l’enseignement dans l’enseignement des deux langues qui va
être la source de nombreux problèmes de catégorisations des différentes parties de discours.
Par exemple, le paradigme des adjectifs est riche en grammaire latine et la grammaire
traditionnelle va tenter d’accorder les catégories grammaticales de deux langues différentes
quoique voisines.

la voiture rouge me plait


la voiture à toi me plait
la voiture à eux me plait
la voiture à tous me plait

* les adjectifs possessifs, démonstratifs, indéfinis, etc.

- Comme "rouge", dans "La voiture rouge me plait","à toi" dans "La voiture à toi" me
plait, "à eux" dans "La voiture à eux me plait " et "à tous" dans "La voiture à tous me
plait " commutent sur l’axe paradigmatique en latin, ces mots vont appartenir à la
même classe de mots.

la voiture rouge me plait


ta voiture  me plait
leur voiture  me plait
toute voiture  me plait

- En français, "rouge", dans "La voiture rouge me plait ","ta" dans "ta voiture me plait "
ou "leur" dans "Leur voiture me plait " ne commutent pas sur l’axe paradigmatique et
pourtant ils vont appartenir à la même classe de mots.

Il en est de même pour l’adjectif numéral qui est employé comme pronom en latin sans que
cette classe n’existe en français.

- Douze enseignants ont été convoqués par le doyen (adjectif numéral).


- Trois ne se sont pas présentés (pronom numéral)

Cette grammaire prescriptive (ou normative) qui donne les règles pour les combinaisons des
mots en phrases, qui exclut, d’un côté, la description phonologique des mots et de l’autre les
descriptions du sens que portent les mots et les phrases spécifiques ne repose que sur des
jugements subjectifs.

Cet objet de la grammaire traditionnelle va être complètement modifié par l’avènement de la


linguistique.
En effet, la linguistique qui se présente comme scientifique et objective ne pouvait
s’accommoder de la méthode et de l’objet de la grammaire traditionnelle. Elle va donc étendre
son champ d’investigation aux formes orales d’une langue en définissant clairement son objet
et ses méthodes, en enregistrant, en classant, en analysant les faits de langue, de l’ensemble
des relations observés sans exclusive sociale ou esthétique..

Conclusion

Nous avons pu voir suivre l’évolution de la grammaire traditionnelle et ses limites en


matière de description. Il faut reconnaître que dans les domaines "rédactionnel" et
"élocutionnel", elle n’a pas trop subi de critiques.
De ce fait, les nouvelles grammaires, telles que la grammaire distributionnelle, la grammaire
générative et transformationnelle, la grammaire fonctionnelle, etc. vont tenter de rendre
compte, pour toutes les phrases de la langue, de l’ensemble des relations qui existent entre la
phonétique, la sémantique, la morphologie ou la syntaxe. Le domaine de la grammaire va
donc être élargi pour mieux rendre compte du fonctionnement de la langue.

Il est évident qu’une grammaire tronquée d’un certain nombre de paramètre, tel que
le paramètre paraverbal ou celui du non verbal, ne pouvait disposer du concept de structure
comme l’envisagent les nouvelles grammaires qui vont naître et dont les caractéristiques
principales sont la notion de totalité et d’attitude relationnelle.

4. Grammaire et linguistique

Le terme "grammaire" a longtemps été le seul employé pour désigner l’étude de la langue.
Depuis presque deux siècles maintenant, est apparu un nouveau terme, celui de linguistique
bâti sur la racine latine du mot "langue". Aujourd’hui, ces deux termes ne sont plus
synonymes : ils renvoient à deux démarches différentes.

4.1. De la grammaire à la linguistique

En face d’énoncés comme : "Vous partez ce soir ?" ou "Moi, y en a beaucoup de sous", deux
attitudes sont possibles.

La première consiste à les classer comme corrects ou non, à recenser les fautes qu’ils
contiennent ou qu’ils ne contiennent pas, à les corriger pour parvenir à des énoncés jugés
convenables par rapport à une norme donnée. Dans ce cas, on se représente la langue telle
qu’elle devrait être parlée. Le modèle à suivre est le français parlé par la plus saine partie de
la cour, à quoi il faut ajouter les œuvres de quelques grands écrivains choisis. C’est ce que
l’on appelle "le bon usage". Selon le principe de ce bon usage, l’on demandera aux usagers de
la langue de construire ces énoncés de la manière suivante : " Partez-vous ce soir ?" ou "Moi,
j’ai pas beaucoup d’argent". C’est l’attitude normative (ou prescriptive). Lorsque nous
pratiquons une grammaire qui s’appuierait essentiellement sur la défense d’une norme, nous
nous inscrivons dans l’optique d’une grammaire traditionnelle.

La seconde consiste à décrire l’énoncé produit sans s’interroger sur sa correction par rapport
à un usage qu’il faudrait suivre. Dans ce cas, on se représente la langue telle qu’elle est parlée.
Le désir des linguistes sera de créer des concepts (notions définies de manière très stricte et
rigoureuse) et leur souci d’appliquer à l’étude du langage des méthodes scientifiques. C’est
l’attitude descriptive. Lorsque nous étudions une langue en nous écartant de toute idée de
norme comme de tout parti pris esthétique, moral ou évaluatif, nous nous inscrivons dans une
grammaire moderne appelée "linguistique".

4.1.1. Grammaire 

En nous référant à la définition qui est donnée au terme "grammaire par "Le Littré
(dictionnaire de l’Académie Française)  : "La grammaire est l’art d’exprimer ses pensées par
la parole ou par l’écriture d’une manière conforme aux règles établies par le bon usage",
nous remarquons que la grammaire figure au nombre des arts. Ce qui implique un jugement
de valeur (beau / laid) voire éthique (bien / mal). La visée de cette grammaire est proprement
normative : la grammaire prescrit la manière de bien écrire, sur la base de l’avis de quelques
érudits (bons auteurs).
Pour reconnaître les éléments de la phrase, la grammaire traditionnelle passe par deux types
d’analyse : l’analyse grammaticale et l’analyse logique.

4.1.1.1. L’analyse grammaticale 

Il s’agit tout simplement de prendre tous les mots contenus dans une phrase et de les analyser
un par un selon des règles établies. Ainsi si nous voulons effectuer l’analyse grammaticale de
la phrase "La petite fille de ma voisine mangeait du pain rassis dans sa chambre", nous
devons procéder de la manière suivante :

la : article défini, se rapporte au nom "fille, féminin, singulier.


petite : adjectif qualificatif, épithète du nom "fille", féminin, singulier.
fille : nom commun de personne, féminin singulier, sujet du verbe "manger".
de : préposition ; unit le complément déterminatif "voisine" au nom "fille".
ma : adjectif possessif, se rapporte au nom "voisine", féminin, singulier.
voisine : nom commun de personne, féminin singulier, complément du nom "fille".
mangeait : verbe manger, 1er groupe, temps imparfait, mode indicatif, 3ème personne du
singulier, forme active, sens transitif direct, base de la phrase.
du : article partitif contracté, se rapporte au nom "pain", masculin, singulier.
pain : nom commun de chose, masculin singulier, complément d’objet direct du verbe
"manger".
rassis : adjectif qualificatif, épithète du nom "pain", masculin, singulier.
dans : préposition ; unit le complément circonstanciel "chambre" au verbe "manger".
sa : adjectif possessif, se rapporte au nom "chambre", féminin, singulier..
chambre : nom commun de chose, fém. sing., complément circonstanciel de lieu de
"manger".

4.1.1.2. L’analyse logique 

Il s’agit tout simplement de prendre toutes les propositions contenues dans une phrase et
de les analyser une par une selon des règles établies. En grammaire traditionnelle, on
appelle proposition un ensemble de termes groupés autour d’un verbe. Ainsi si nous
voulons effectuer l’analyse logique de la phrase " Les étudiants aimeraient bien que leurs
professeurs soient plus gentils" ou " Les étudiants qui se consacrent sérieusement à
leurs études fournissent beaucoup plus d’efforts au moment où arrivent les examens",
nous devons procéder de la manière suivante :

" Les étudiants aimeraient bien que leurs professeurs soient plus gentils."
a) Les étudiants aimeraient bien : proposition principale

b) que leurs professeurs soient plus gentils  : proposition subordonnée complétive,


complément d’objet direct de "aimeraient", introduite par la conjonction de subordination
"que".

" Les étudiants qui se consacrent sérieusement à leurs études fournissent beaucoup plus
d’efforts au moment où arrivent les examens."
a) Les étudiants fournissent beaucoup plus d’efforts : proposition principale.

b) qui se consacrent sérieusement à leurs études : proposition subordonnée relative,


complément du nom "étudiants", introduite par le pronom relatif "qui".

c) au moment où arrivent les examens : proposition subordonnée circonstancielle,


complément de temps de "fournissent", introduite par la locution conjonctive "au moment
où".
4.1.2. Linguistique 

En nous référant à la définition du terme linguistique qui est donnée par le dictionnaire
Robert : La linguistique est l’étude systématique des éléments constitutifs d’une langue :
sons, formes, mots, procédés" nous remarquons que l’approche n’est plus la même. En effet,
la visée de l’étude systématique n’est plus prescriptive, mais descriptive et explicative. Il
s’agit d’avoir sur les phénomènes grammaticaux le même regard que le physicien sur les
phénomènes naturels qu’il observe. Isaac Newton, lorsqu’il voit la pomme tomber, n’émet
aucun jugement esthétique ou éthique (ce n’est ni beau, ni bien) ; il décrit et tente une
explication. Cette grammaire suit la démarche scientifique, qui se veut faite de rigueur et de
méthode, recherchant l’exhaustivité (systématique). Elle vise à l’étude objective de la langue
dans ses différentes composantes : pour reprendre les termes du Robert, sons (phonétique et
phonologie), formes (morphologie), mots (lexique et lexicologie), procédés (syntaxe,
stylistique ou rhétorique).

Afin d’éviter l’ambiguïté, et eu égard à sa longue tradition normative, le français a pris


l’habitude d’utiliser le mot grammaire pour désigner la démarche normative. Pour désigner
l’acception scientifique de grammaire, il emploie le terme linguistique. Cette opposition de
terme entre grammaire et linguistique ne se retrouve pas dans tous les pays.
4.2. La linguistique

Pour approcher les énoncés, la linguistique se propose d’aller au delà du mot. C’est ainsi que
pour la linguistique structurale, le concept traditionnel de mot ou de mot-composé va céder la
place à celui de monème, de lexème, de morphème, de grammème, etc. Pour aller au-delà de
la proposition, la linguistique va répondre par la notion de constituant immédiat, de sous-
constituant, de syntagme nominal, de syntagme verbal, de syntagme prépositionnel, de groupe
nominal, de groupe verbal, etc. Les procédures d’analyse, elles aussi, varient d’une école
linguistique à l’autre.

4.2.1. L’analyse monématique

Ainsi si nous voulons effectuer l’analyse monématique de la phrase :


"La vaillante et gentille vendeuse qui travaillait à la petite librairie de Kouba s’occupe depuis
la semaine dernière de la nouvelle collection de livres de sciences naturelles."

a) Transcription :

[lavajάtejάtijvάdzkitRavajεalaptitlibReRidkubasokyp
dɘpγilasmεndεRnjεRdɘlanuvεlkolεksjõdlivRɘdsjάs natyRεl ]

b) Analyse monématique:
[ l ] morphème déterminant article
[ a…t…j…z ] morphème discontinu du féminin
[ vajά ] lexème adjectif qualificatif
[ e ] morphème conjonction de coordination
[ jάti ] lexème adjectif qualificatif
[ vάd ] lexème nom
[ ki ] morphème pronom
[ tRavaj ] lexème verbe
[ ε ] morphème modalité verbale de "l’imparfait " de l’indicatif
[ a ] morphème préposition
[ la ] morphème déterminant article (dans ce découpage, le morphème féminin n’apparaît pas
parce le lexème "librairie" possède un genre arbitraire.)
[ ptit ] morphème adjectif qualificatif (dans ce découpage, le morphème féminin n’apparaît
pas parce que le lexème " librairie " possède un genre arbitraire.)
[ libReRi ] lexème nom
[ d ] morphème préposition (ce morphème n’est pas amalgamé parce qu’il détermine le
lexème "Kouba" qui est un nom propre de ville.)
[ kuba ] lexème nom propre
[ sokyp ] lexème verbe pronominal
[  ] morphème modalité verbale du "présent" de l’indicatif
[ dɘpγi ] morphème préposition
[ la ] morphème déterminant article (dans ce découpage, le morphème féminin n’apparaît pas
parce le lexème "semaine" possède un genre arbitraire.)
[ smεn ] lexème nom
[ dεRnjεR ] morphème adjectif qualificatif (dans ce découpage, le morphème féminin
n’apparaît pas parce que le lexème "semaine" possède un genre arbitraire.)
[ d ] morphème préposition
[ la ] morphème déterminant article (dans ce découpage, le morphème féminin n’apparaît pas
parce le lexème "collection" possède un genre arbitraire.)
[ nuvεl ] morphème adjectif qualificatif (dans ce découpage, le morphème féminin n’apparaît
pas parce que le lexème "collection" possède un genre arbitraire.)
[ kolεksjõ ] lexème nom
[d] monème amalgamé composé de [d] morphème préposition et de [ l ] morphème
déterminant article et de [ e ] morphème pluriel.
[ livRɘ] lexème nom
[ d ] monème amalgamé composé de [d] morphème préposition et de [ l ] morphème
déterminant article et de [ e ] morphème pluriel.
[ sjάs] lexème nom
[ natyRεl ] lexème adjectif qualificatif

4.2.2. Les notions de lexème et de morphème


En linguistique, même si les concepts se recouvrent, la terminologie utilisée diffère. En effet,
le concept d’unité minimale de sens, par exemple, est appelé "monème" en linguistique
fonctionnelle, "morphème" en linguistique distributionnelle, "glossème" en glossématique
(théorie linguistique Hjems-levienne), etc.

De plus, chaque école linguistique va affiner son analyse. En linguistique fonctionnelle, par
exemple, on distingue deux catégories de monème : les lexèmes et les morphèmes. On appelle
"lexèmes", les monèmes appartenant au lexique et les "morphèmes", les monèmes
appartenant à la grammaire. Les premiers forment ce qu’on appelle une classe ouverte, c’est-
à-dire comportant un nombre variable d’unités qui apparaissent, qui se forment, qui
disparaissent. Le nombre en est considérable. Les morphèmes forment au contraire une classe
fermée : nombre limitée et plus stable d’unités.

Soit la phrase : "Le petit garçon me racontait des histoires. "


petit, garçon, racont, histoire : sont des lexèmes ;
le, me, -ait, des, -s : sont des morphèmes.

4.2.3. L’analyse en constituants immédiats


4.2.3.1. Principes

C’est pour répondre à un problème de hiérarchie interne que la linguistique distributionnelle a


élaboré l’analyse en constituants immédiats. Dans son ouvrage intitulé Le langage,
Bloomfield expose les principes de cette démarche et ce sont ces principes que nous
paraphrasons ici.

Un locuteur qui entend : "Les enfants buvaient un sirop à la menthe.", perçoit dans cette
phrase une organisation à deux composants : les enfants et buvaient un sirop à la menthe.
Ces composants sont appelés les Constituants Immédiats (C.I.) de la phrase. Eux-mêmes
comportant des constituants immédiats : les et enfants, d’une part et buvaient et un sirop à la
menthe, d’autre part.

Une telle analyse consiste à dégager niveau par niveau, l’organisation hiérarchisée de la
phrase. Chaque unité du niveau inférieur étant appelée constituant immédiat du niveau
supérieur :

- les et enfants sont les C.I. de les enfants ;


- les enfants et buvaient un sirop à la menthe sont les C.I de la phrase.

4.2.3.2. Schématisation de l’analyse en constituants immédiats en linguistique générative et


transformationnelle

En grammaire générative et transformationnelle, l’analyse en constituants immédiats passe


par des règles de réécriture puis par une représentation en arbre de la phrase. Ainsi si nous
voulons effectuer l’analyse en C.I de la phrase :

"Le plan de la villa n’a-t-il pas été élaboré par ce grand architecte ?",

nous devons procéder de la manière suivante :

4.2.3.2.1. Règles de réécriture de la phrase

T+P
T  It + Nég + Pas + Neu
P  ce grand architecte a élaboré le plan de la villa
P  SN + SV
SN  D + SA + N
D  ce
SA  Adj
Adj  grand
N  architecte
SV  V + SN
V  Aux + P.P.
Aux  a
P.P.  élaboré
SN  D + N + SP
D  le
N  plan
SP  Prép. + SN
Prép.  de
SN  D + N
D  la
N  villa

4.2.3.2.2. Représentation en arbre

T P

It SN SV

Nég
D Adj N V SN
Pas
Aux P.P D N SP

Neu Prép SN

D N

ce grand architecte a élaboré le plan de la villa

APPLICATIONS
Exercice 1

A quel philosophe devons-nous la distinction entre le nom et le verbe ? Comment avaient été
définies ces deux classes de mots ? Illustrez vos explications par des exemples.

Exercice 2

Est-ce que la notion de thème et propos est équivalente à celle de sujet et prédicat ? Illustrez
vos explications par des exemples.

Exercice 3

Quel problème pose la classe des adjectifs (qualificatifs, possessifs, démonstratifs, etc.) en grammaire traditionnelle ? Comment la
grammaire structurale le résout-elle ? Justifiez votre réponse par des exemples.

Exercice 4

Nous devons à Aristote la notion de temps grammatical ; en quoi s’oppose-t-elle à la notion


de temps aspectuel ? Vous illustrerez votre réponse par des exemples.

Exercice 5

En matière de pratiques grammaticales deux grands courants s’opposent. Quels sont-ils et en


quoi s’opposent-ils ? Vous illustrerez votre réponse par des exemples.
Exercice 6

Pourquoi les grammaires dites traditionnelles avaient été et continuent d’être prescriptives ?

Exercice 7

A quel grammairien devons-nous le traitement des rapports entre les mots en vue de la transmission de la signification . Comment ce
grammairien décrit-il ces rapports ? Illustrez vos explications par des exemples.

Exercice 8

A propos de grammaire et linguistique, Marc WILMET dira que "l’on est passé de la
prescription à la description et de l’art grammatical à la science linguistique". Commentez et
expliquez cette citation.
Exercice 9

De quelle tradition est issue la grammaire dite traditionnelle ? Qu’est-ce qui caractérise cette
grammaire traditionnelle ?

Exercice 10

Contrairement aux linguistes grecs, les linguistes arabes s’appuient sur les mathématiques
pour développer leur théorie grammaticale. Quel impact cette science va-t-elle avoir sur la
grammaire arabe ?

_____________________________________________________________

Corrigés

Exercice 1

A quel philosophe devons-nous la distinction entre le nom et le verbe ? Comment avaient


été définies ces deux classes de mots  ? Illustrez vos explications par des exemples.

Nous devons à Platon le concept de nom et celui de verbe. Pour définir ces deux classes de
mots, Platon avait fait appel à la notion de thème de l’allocution (ce dont on parle) et à celle
de propos de l’allocution (ce que l’on en dit). C’est ainsi que le nom était défini comme
l’objet de l’acte d’énonciation ; il faut comprendre par là que le "nom" renvoyait au domaine
(être ou objet) évoqué, soulevé ou abordé dans un discours donné. Quant au verbe, il avait été
glosé comme tout ce qui relatait, annonçait, exprimait l’action, le fait,… accompli par le
thème ou la qualité attribuée au thème dans un discours donné. Il faut entendre par là que le
verbe renvoyait à toute action effectuée par le thème ou à toute qualité attribuée au thème.

Exercice 2
Est-ce que la notion de thème et propos est équivalente à celle de sujet et prédicat ?
Illustrez vos explications par des exemples.

La notion de thème et de propos n’est pas équivalente à celle de sujet/prédicat. En effet, le


découpage de la phrase en sujet/prédicat a une distinction syntaxique (SNS + SV) alors que la
notion de thème/propos est d’ordre logique. Les notions de thème et de propos se situent au
niveau de la proposition, de l’énoncé, mais au niveau de l’énonciation, elles s’ordonnent en
fonction des intentions du locuteur dans l’acte de communication.
Pour une distinction d’ordre syntaxique, il y a lieu de procéder de la façon suivante :

«  Mon père a acheté une belle voiture. »

- Qui est-ce qui a acheté une belle voiture ? : mon père (c’est le sujet ou syntagme
nominal sujet ) ;

- Qu’a fait mon père ? : (il) a acheté une belle voiture (c’est le prédicat ou syntagme
verbal).

«  Ce commerçant est assez riche. »

- Qui est-ce qui est assez riche ? : ce commerçant (c’est le sujet ou syntagme nominal
sujet ) ;

- Comment est ce commerçant ? : (il) est assez riche (c’est le prédicat ou syntagme
verbal).

Pour une distinction d’ordre logique, il y a lieu de procéder de la façon suivante :

«  Cette belle voiture, mon père l’a achetée.»

- De quoi parle-t-on ? : une belle voiture (c’est le thème) ;

- Qu’est-ce qu’on en dit ? : (que) mon père l’a achetée (c’est le propos)

«  Mon oncle, il est assez riche.»

- De qui parle-t-on ? : mon oncle (c’est le thème) ;

- Qu’est-ce qu’on en dit ? : il est assez riche (c’est le propos)

Exercice 3
Quel problème pose la classe des adjectifs (démonstratifs, qualificatifs, possessifs,...) en
grammaire traditionnelle ? Comment la grammaire structurale le résout-elle ? Jus-tifiez votre
réponse par des exemples.

La grammaire traditionnelle regroupe dans la classe des adjectifs plusieurs espèces : celle des
"qualificatifs", celle des "démonstratifs", celle des "possessifs", celle des "indéfinis", etc. Or,
lorsque l’on commute, sur l’axe paradigmatique, un adjectif "qualificatif" avec un adjectif
"démonstratif", avec un adjectif "possessif", avec un adjectif "indéfini", etc., on se rend
compte que la phrase devient asyntaxique. Par exemple :

J’ai loué une jolie maison


* J’ai loué une cette maison
* J’ai loué une ma maison
* J’ai loué une aucune maison

Comme ces différentes espèces ne commutent pas entre elles, la grammaire structurale
considère qu’elles ne peuvent appartenir à la même classe. Cependant, elle a remarqué que
ces espèces d’adjectifs, à l’exception de l’adjectif numéral ordinal, commutent avec la classe
des articles. Par exemple :

J’ai loué une jolie maison


J’ai loué cette jolie maison
J’ai loué ma jolie maison
Je n’ai loué aucune jolie maison

Aussi, a-t-elle résolu le problème en créant une classe de "déterminants" où elle a regroupé
les "articles", les adjectifs "démonstratifs", les adjectifs "possessifs", les "indéfinis", etc

Exercice 4
Nous devons à Aristote la notion de temps grammatical ; en quoi s’oppose-t-elle à la notion
de temps aspectuel ? Vous illustrerez votre réponse par des exemples.

Dans le temps grammatical, le procès est situé dans le temps relativement à un repère qui
peut être le moment de l’énonciation (actions déterminées par rapport au présent du
locuteur) :

Exemple : Hier, j’étais absent. Aujourd’hui, je travaille à huit heures.


Demain, je partirai à Annaba.
J’ai corrigé les copies, la semaine dernière.
Autrement dit, le verbe marque les articulations particulières composant la conjugaison. :
imparfait, présent, futur, passé composé, etc.
Le temps aspectuel est la façon selon laquelle le locuteur envisage les différents moments du
déroulement de l’action, indépendamment du repère temporel (situation dans le temps).
Autrement dit, c’est le temps qui s’écoule :
Exemple : Le film vient de commencer. ( aspect inchoatif).
Mon père vient de terminer son travail. (aspect terminatif).
Mon père dort. (Aspect duratif.)

Exercice 5
En matière de pratiques grammaticales deux grands courants s’opposent. Quels sont-ils et en
quoi s’opposent-ils ? Vous illustrerez votre réponse par des exemples.
En face d’énoncés comme : "Vous partez ce soir ?" ou "Moi, y en a beaucoup de sous", deux
attitudes sont possibles.

La première consiste à les classer comme corrects ou non, à recenser les fautes qu’ils
contiennent ou qu’ils ne contiennent pas, à les corriger pour parvenir à des énoncés jugés
convenables par rapport à une norme donnée. Dans ce cas, on se représente la langue telle
qu’elle devrait être parlée. Le modèle à suivre est le français parlé par la plus saine partie de
la cour, à quoi il faut ajouter les œuvres de quelques grands écrivains choisis. C’est ce que
l’on appelle "le bon usage". Selon le principe de ce bon usage, l’on demandera aux usagers de
la langue de construire ces énoncés de la manière suivante : " Partez-vous ce soir ?" ou "Moi,
j’ai pas beaucoup d’argent". C’est l’attitude normative (ou prescriptive). Lorsque nous
pratiquons une grammaire qui s’appuierait essentiellement sur la défense d’une norme, nous
nous inscrivons dans l’optique d’une grammaire traditionnelle.

La seconde consiste à décrire l’énoncé produit sans s’interroger sur sa correction par rapport
à un usage qu’il faudrait suivre. Dans ce cas, on se représente la langue telle qu’elle est parlée.
Le désir des linguistes sera de créer des concepts (notions définies de manière très stricte et
rigoureuse) et leur souci d’appliquer à l’étude du langage des méthodes scientifiques. C’est
l’attitude descriptive. Lorsque nous étudions une langue en nous écartant de toute idée de
norme comme de tout parti pris esthétique, moral ou évaluatif, nous nous inscrivons dans une
grammaire moderne appelée "linguistique".

Exercice 6

Pourquoi les grammaires dites traditionnelles avaient été et continuent d’être


prescriptives ?

Les grammaires dites traditionnelles avaient été et continuent d’être prescriptives  parce que,
depuis Apollonios, leur but était d’arriver à une description de la langue qui permettrait de
rendre aux textes de poètes antiques, la pureté originale que la tradition orale et les « erreurs »
des copistes leur avaient fait perdre. En outre, même si, auparavant, elles avaient été conçues
pour enseigner à écrire la langue et à travers les siècles, leurs références avaient été l’histoire
de la langue, l’étymologie, les écrits des auteurs ayant une certaine notoriété de chaque
époque et bien sûr, l’opinion du grammairien lui-même, il n’en demeure pas moins qu’elles le
sont toujours

Exercice 7
A quel grammairien devons-nous le traitement des rapports entre les mots en vue de la
transmission de la signification. Comment ce grammairien décrit-il ces rapports ? Illustrez
vos explications par des exemples.

Nous devons à APOLLONIOS Dyscole (II ème siècle après J-C) le traitement des rapports entre
les mots en vue de la transmission de la signification. Ce grammairien décrit ces rapports en
termes de préceptes d’agencement, d’accord, de concordance, etc. Autrement dit, il va
énoncer par exemple des règles pour :

- l’agencement des mots : c’est ainsi qu’il précisera la différence de sens entre l’adjectif
antéposé (une brave femme ou un pauvre homme) et l’adjectif postposé (une femme
brave ou un homme pauvre) ;

- les accords de participes passés : il expliquera que le participe passé employé avec
l’auxiliaire « avoir » ne s’accordera pas avec son sujet (les petites filles ont regardé la
télévision) et que le participe passé employé avec l’auxiliaire « être » s’accordera
avec son sujet (la petite fille est tombée dans les escaliers) ;

- la concordance des temps : il indiquera que le temps et le mode des verbes de


proposition subordonnée varient en fonction du temps et du mode des verbes de la
proposition subordonnée (dans "Nous savons que tu réussiras", nous avons un
"présent et un futur de l’indicatif" alors que dans "Nous savions que tu réussirais,
nous avons un "imparfait de l’indicatif et un présent du conditionnel")
Pour Apollinios, il s’agit d’arriver à une description de la langue qui permettrait de rendre
aux textes de poètes antiques, la pureté originale que la tradition orale et les « erreurs » des
copistes leur avaient fait perdre. Plus tard, et jusqu’à nos jours, les grammaires furent
publiées en vue d’enseigner à écrire la langue et comme, à travers les siècles, les références
étaient l’histoire de la langue, l’étymologie, les écrits des auteurs côtés de chaque époque et
bien sûr, l’opinion du grammairien lui-même, et il est normal que grammaires dites
traditionnelles (parce que issues de la tradition grecque) avaient été et continuent d’être
prescriptives.

Exercice 8
A propos de grammaire et linguistique, Marc WILMET dira que "l’on est passé de la
prescription à la description et de l’art grammatical à la science linguistique". Commentez et
expliquez cette citation.

Pour Marc WILMET, le passage de la "prescription" à la "description" ou de l’"art


grammatical" à la "science linguistique" s’explique par le fait que la grammaire
traditionnelle qui est normative s’oppose à la linguistique qui est explicative. En effet, la
grammaire traditionnelle est définie comme l’Art d’exprimer ses pensées par la parole ou par
l’écriture en se conformant aux règles établies par le bon usage. Comme cette grammaire
évoque toujours des "règles à suivre", y compris en matière d’orthophonie ("parler
correctement") et d’orthographe ("écrire correctement") et que cette triade "Art", "règles" et
" bon usage", montre assez que cette grammaire met en jeu des appréciations esthétiques (de
l’ordre du beau et du laid) ou des jugements éthiques (de l’ordre du bien et du mal), il estime
qu’elle s’institue discipline normative. Nous savons tous que la grammaire traditionnelle
impose un code, condamne les manquements et entend même les réprimer et en tant que telle,
elle est prescriptive.

En revanche, la grammaire moderne ou linguistique est définie comme une grammaire qui
prévoit une "étude systématique" (il faut comprendre par là une étude "exhaustive", c’est-à-
dire complète), puisqu’elle englobe l’étude des "sons" ou phonétique, l’étude des "formes" ou
morphologie, l’étude des "mots" ou lexicologie, l’étude des "procédés" ou syntaxe et même
l’étude de la "stylistique" et de la "rhétorique". Mais cette grammaire étudie les énoncés
produits par les locuteurs en les expliquant et sans se référer à un usage qu’il faut suivre et en
tant que telle, Marc WILMET la considère comme la science linguistique.

Exercice 9
De quelle tradition est issue la grammaire dite traditionnelle ? Qu’est-ce qui caractérise cette
grammaire traditionnelle ?

Les grammaires dites traditionnelles sont issues de la tradition grecque. Ces grammaires se
caractérisent par le fait d’être prescriptives. En effet, on évoque par exemple une prétendue
logique tendant à établir des analogies sur des bases étroites et à proscrire tout ce qui ne leur
est pas conforme : ainsi « dans le but de » ne serait pas correcte parce que « but » signifiait à
l’origine « cible ». On ne tient pas compte de l’apparition de « but » dans l’environnement qui
lui donne le sens « d’intention ».
C’est parce que Clément Marot (1496 – 1544) a défini des règles du participe passé sur
l’italien qu’aujourd’hui encore, on utilise des règles relativement complexes dans ce
domaine.

Exercice 10
Contrairement aux linguistes grecs, les linguistes arabes s’appuient sur les mathématiques
pour développer leur théorie grammaticale. Quel impact cette science va-t-elle avoir sur la
grammaire arabe ?

Alors que les grammairiens grecs considèrent les langues comme des langues closes (il
s’agit de parler comme le veut l’usage : une seule façon de parler est admise), les
grammairiens arabes, eux, considèrent les langues comme des langues ouvertes. Ce principe
de langues ouvertes va les mener donc à ne pas s’intéresser à la phrase d’une manière
linéaire (c’est le principe des grammairiens grecs), mais à se préoccuper de la phrase d’une
manière expansive. Autrement dit, ils vont passer de la phrase à interprétation
unidimensionnelle à la phrase à interprétation multidimensionnelle. En d’autres termes, il
élève la phrase au niveau du discours. Pour les grammairiens arabes, le discours est ouvert et
se prête à de nombreuses interprétations.

Pour entreprendre à l’analyse de la phrase à plusieurs dimensions, les grammairiens arabes


font appel aux mathématiques. Cette science va leur permettre d’introduire dans leur
grammaire les notions d’algorithme, de propriétés associatives, commutatives, etc.
Littérature Française II

Par Melle AIT-YALA Dya

Initiation à la Littérature Française II

Ce module est l’avant-dernière partie de l’Histoire Littéraire qui vous a été présentée
depuis la deuxième année. L’histoire littéraire se propose de faire une lecture historique
des productions littéraires.
C’est dans cette optique que nous vous proposons un aperçu de la littérature française du
XIX° Siècle et des courants littéraires les plus représentatifs de ce siècle.
Comme tous les modules d’Histoire littéraire, ILF II demande une grande participation de
l’apprenant dans son apprentissage. En ce sens, nous vous invitons à lire les textes
suivants :
R. de Chateaubriand, Renée
V. HUGO, Ruy Blas Hernani
H. de Balzac, le Père Goriot
STENDHAL, le Rouge et le Noir
Flaubert, Madame Bovary
ZOLA,l’Assommoir

Introduction générale au module

Qu’est-ce qu’un mouvement littéraire ?

Cette notion, essentielle à la lecture historique de la littérature, implique le concept de


mouvance. En effet, un mouvement, même artistique, n’est jamais statique, il est l’évolution
nouvelle une idée depuis ses créateurs (les novateurs) jusqu’aux imitateurs.
Quelque soit le mouvement littéraire, son évolution suivra toujours le même schéma :

Amorce (1) Apogée (2) Déclin (3)


(usure de l’idée novatrice)

Qu’est-ce qui explique l’émergence, à un moment donné, d’une forme nouvelle de


littérature ?

􀁅le désir de nouveauté : un mouvement se crée à un moment de rupture avec le mouvement


précédent. Ce changement correspond à un besoin de renouveler les productions artistiques.
􀁅Le lecteur : une production littéraire nouvelle n’est reconnue que si elle répond aux
attentes de l’individu à un moment donné.
1 􀁅Interaction entre une société, une oeuvre artistique et un groupe social. C’est cette
interaction qui explique l’idée de génération ou de moment qui se définit comme étant :
«La convergence fortuite de faits politiques, économiques, intellectuels et moraux
créant pour un temps donné des conditions communes au déploiement des activités
créatrices »

P.H. SIMON, Histoire de la littérature française au XX°siècle


Tout texte est nécessairement lié à un contexte. Il faut donc analyser le contexte de
production de tout mouvement littéraire.

Afin de faire l’étude ce contexte , il faut faire attention à :


1. Conditions sociales des écrivains 2. Mode diffusion de la littérature
3. Tendances idéologiques 4. Tendances esthétiques
5. Littérature, art, savoir 6. Formes littéraires principales

MOYEN-AGE
1 1. Origines diverses (gens du peuple mais aussi grands seigneurs comme Charles
d’Orléans). Les auteurs vivent surtout grâce aux seigneurs.
2 2. très peu de textes écrits
3 3. religiosité, nationalisme
4 4. reprise des mêmes schémas mais pas vraiment de règles jusqu’au XIII°-XIV° siècle
avec les Rhétoriqueurs
5 5. art et savoir surtout en rapport avec l’Eglise
6 6. la poésie épique, le Roman (dans le sens médiéval)

XVI° siècle
1 1. des bourgeois et des aristocrates. Début du Mécénat royal
2 2. public composé de la cours ou de quelques seigneurs
3 3. apologie des anciens humanistes
4 4. travail sur la langue
5 5. enrichissement de la peinture et de la philosophie
6 6. la poésie lyrique

XVII° siècle
1 1. origine bourgeoise, dépendant du pouvoir : Mécénat royal
2 2. réglementation du commerce du livre. Tout texte publier en France devait avoir
une autorisation
3 3. notions d’Ordre et de Raison, conformisme, respect de l’idéologie (pouvoir
temporel et spirituel)
4 4. règles du langage et de l’art (Boileau). Inspiration antique. Instruire et plaire. Litt.
préoccupée de l’analyse des actions humaines
5 5. art plastique, philosophique : Descartes
6 6. théâtre.

XVIII° siècle
A. LITTERATURE DES PHILOSOPHES : (1720- 1770)
1. Origine diverses + Mécénat royal + clientélisme
2. Réglementation renforcée. Beaucoup de textes sont publiés à l’étranger.
Alphabétisation : salon, journaux
3. Progrès au nom de la raison humaine. Tolérance. Contre les contraintes de la Monarchie
et de la religion. Déisme
4. L’utilité prime l’art, réflexion sur les valeurs esthétiques 􀃆toujours la notion du Beau
5. Influence des voyages
6. Prose polémique, contes philosophiques, essais

B. LITTERATURE DES SENTIMENTS (1760-1800)


1 1. A partir de 1770 début des droits d’auteur. Origine bourgeoise et modeste
2 2. Extension du public
3 3. Bonté de l’homme (société opposée à la nature). Foi dans la bonté de la création
et du Créateur (religiosité)
4 4. Abandon du Beau, recherche de l’émotion, affirmation des valeurs individuelles
en opposition avec les traditions immuables
5 5. Nouvelles écoles de peinture. Goût pour le pittoresque.
6 6. Drames bourgeois, romans, textes autobiographiques et exotiques

LA REVOTUTION FRANCAISE
Histoire du XIX° siècle
Pour mieux saisir l’histoire littéraire du XIX° siècle, il faut, avant toute chose, connaître ses
évolutions sociale, politique,…
Nous tenterons, donc, de résumer les principaux évènements de ce siècle dans ce tableau :
1789 La Révolution française.
À la suite d'une crise financière, Louis XVI convoque les États
généraux (les représentants du peuple, de la noblesse et du
clergé) pour trouver une solution.
17- 06-1789 Le tiers État (le peuple) crée une
Assemblée nationale. Sur l'ordre du
Roi, la
noblesse se joint à cette assemblée.
9- L'Assemblée devient
07- Constituante (prépare la
1789 Constitution) et enlève
tout pouvoir à Louis
XVI : le roi de France
devient roi des Français.
Manifestations populaires
pour protester contre
l'armée qui encercle Paris.
14 À la suite du renvoi de Necker,
-07- les Parisiens se révoltent. Prise
1789 de la prison de la Bastille,
4 symbole du pouvoir arbitraire L'Assemblée
-08- et des injustices. proclame l'égalité de
1789 tous les Français
26- Déclaration des droits de
08- l'homme et du citoyen. On
1789 réfléchit à une nouvelle
Constitution. La Constituante
20 confisque les biens de l'Église. La Nuit de Varennes
-06- La Constitution définit un : Louis XVI s'enfuit.
1791 système de monarchie Il perd tout son
constitutionnelle et sépare les crédit. : lorsque
pouvoirs. Louis XVI n'a qu'un Louis résiste, il perd
veto provisoire. encore sa popularité.
Sept. Les modérés remportent les
1791 élections. Louis XVI est
réinstitué.
Janv. 1792 L'Assemblée adresse un ultimatum
aux armées étrangères qui s'apprêtent
à aider Louis. Louis s'oppose.
20 Louis XVI déclare la
-04- guerre à l'Autriche (son
1792 neveu), en espérant être
sauvé. L'Assemblée
déclare « La patrie en
danger».
août 1992 La France perd des batailles. Les Autrichiens menacent le
peuple de représailles si l'on touche au Roi. Les
révolutionnaires du peuple paniquent, envahissent les Tuileries
et arrêtent le roi.
21 La Convention
-09- élue vote
1792 l'abolition de la
royauté. On
crée la
République
française, et un
nouveau
calendrier.

21- Louis XVI


01- est
1793 condamné
1793 (par 708 Année de la Terreur, lancée par Robespierre :
voix sur arrestation et exécution systématique des opposants et
719) et modérés (Danton) ; levée armée en masse pour lutter
guillotiné contre l'Autriche et les rebelles anti-révolutionnaires ;
en public. nouvelle religion officielle ; redistribution des richesses
1794 Les des nobles arrêtés pour abolir la pauvreté.
modérés
s'unissent
et font
exécuter
Robespierr
e. C'est le
début
d'une série
de coups
d'états
Nov. (royalistes, Consulat
1799 ultras...) et
de
représailles
. Grande
instabilité.
Coup d'état de Napoléon Bonaparte. Une nouvelle Constitution est votée :
Napoléon a les vrais pouvoirs (il nomme les fonctionnaires importants).
Réorganisation des finances, de la justice, de l'Église ; victoires contre
l'Autriche, paix avec l'Angleterre.
1804 Empire
Napoléon est élu pour dix ans, puis proclamé Consul à vie, puis Empereur des
Français. Sa popularité est gigantesque.
La Révolution a changé complètement l'organisation sociale et économique de
la France.
1799- Napoléon est un petit soldat qui devient général en très peu de temps,
1804 par ses campagnes militaires audacieuses. En tant que militaire, on lui
confie la tâche de libérer le pays. Il devient président d'Italie, de Suisse
et d'Allemagne. De nombreux traités de paix sont conclus, puis rompus
avec l'Angleterre, l'Autriche, l'Espagne et la Russie.
Après les troubles de la Révolution, Napoléon Bonaparte donne à la
France un état fort. Il nomme une nouvelle noblesse, installe des
préfets dans chaque province, centralise la justice (Code Napoléon) et
l'éducation, crée la Banque de France. Le pape se déplace pour sacrer
Napoléon empereur. Napoléon met le pape en prison lorsqu'il
l'excommunie parce qu'il a conquis les États de Rome.
Napoléon Bonaparte constitue un grand empire à l'aide d'une

grande armée (nombreuses


victoires militaires) et redonne
la fierté nationale au pays. 1812 Campagne de Russie. L'armée de Napoléon, partie
pour envahir la Russie, est surprise par l'hiver
après avoir conquis la Russie jusqu'à Moscou :
c'est la retraite. Désastre humain et national.
L'armée française affaiblie ne peut résister à la
coalition militaire allemande.
1814 Restauration
Napoléon, devenu impopulaire, abdique. On le nomme roi d'une
petite île, Elbe (Méditerranée).
La royauté est restaurée (Louis XVIII). La France perd les pays
conquis.
1815 Les Cent-jours
Waterloo
Les Cent Jours : Napoléon trompe les Anglais qui le surveillent et
revient en France. Période de grand espoir et d'admiration
populaire. Toute l'Europe a peur de son retour et s'allie contre lui.
En juin 1815, il est battu à Waterloo et abdique une deuxième
fois. Napoléon finit ses jours en résidence surveillée à Sainte-
Hélène (une petite île de l'Atlantique sud, au large de l'Angola).
La France est envahie et occupée par les armées étrangères.
1815-1830 Louis XVIII
La deuxième Restauration met Louis XVIII sur le trône. Louis
essaie de concilier les valeurs républicaines de la Révolution avec
la monarchie. C'est un roi impuissant, sans prestige, qui est
manipulé par ses ministres.
1824 Charles X
Charles X est un roi autoritaire et réactionnaire. Il dissout la
chambre et perd les élections. Il tente de rester au pouvoir par la
force et supprime la liberté de la presse. Le roi est très
impopulaire et les gens se rappellent de la Révolution de 1789.
1830 Louis-Philippe
PEF A2 Français Littérature Française II Envoi 1
Révolution de juillet ou Les Trois Glorieuses (trois journées) :
une révolte populaire fait chuter Charles X, qui est exilé. C'est
le début d'une politique coloniale en Afrique et dans les îles.
Monarchie de Juillet : Louis-Philippe devient roi avec un
gouvernement libéral. Plusieurs révoltes sont réprimées et le
roi échappe à plusieurs attentats ; la politique de paix avec
l'Angleterre est impopulaire. Les bourgeois sont favorisés par
les mesures économiques très conservatrices et la révolution
industrielle. Le prolétariat ouvrier naît dans les villes :
familles nombreuses, journées longues, petits salaires.
1848 IIème République
La crise économique donne lieu à une grande campagne de
l'opposition contre le roi. Une grande Révolution des ouvriers
conduit à la chute de Louis-Philippe. Louis-Philippe se
réfugie en Angleterre. Napoléon III est élu président avec une
immense popularité. Le 2 décembre 1851, il fait un coup
d'état et instaure un régime politique autoritaire : la révolte
échoue.
1848 Année de grand changement. Crise
économique et morale dans le pays.
Une réunion populaire est interdite
(l'armée tire sur le peuple) et conduit
à la Révolution des ouvriers : un
gouvernement socialiste vient au
pouvoir : abolition de l'esclavage,
suppression de la peine de mort... Les
petits bourgeois mécontents font une
campagne qui aboutit : le nombre des
électeurs passe de 240.000 à 1M.
1851-1870 Le Second Empire (très
1851 Coup autoritaire). Napoléon III,
d'Etat du 2 du « parti de l'ordre », est
décembre élu président. Il usurpe le
1852 IIème pouvoir et institue un
Empire régime politique autoritaire
(emprisonnement des
opposants [exil de Victor
Hugo], contrôle de la
presse, interdiction du droit
de grève), fortement
capitaliste. Napoléon III
devient empereur et fortifie
son pouvoir personnel,
avec une certaine
popularité (malgré
l'opposition déterminée des
libéraux). Il a du
succès dans la guerre
contre la Russie,
entreprend des grands
travaux dans Paris
(Haussmann crée de larges
avenues à travers la ville),
développe les grands
travaux nationaux (chemin
de fer). Période de progrès
matériel et scientifique qui
contraste avec une grande
misère sociale.
1857 Parution des
Fleurs du Mal
de Baudelaire et
de Madame
Bovary de
Flaubert : les
deux auteurs
1858 sont jugés pour Attentat contre Napoléon
immoralité. III. Le mécontentement
1864 La Première grandit dans le pays et le
Internationale Second Empire devient
socialiste est plus libéral.
créée.
L'esclavage est
aboli aux États-
Unis.
1867 Le Dominion du Canada
est créé.

1870-1871 1870 IIIème Guerre contre l'Allemagne : l'Allemagne


République essaie d'obtenir le trône d'Espagne. La
(4 septembre) France se sent menacée, déclare et perd la
guerre en deux mois. Les Allemands
envahissent le pays et assiègent Paris
pendant cinq mois. Chute de Napoléon III.
La France perd des territoires et un grand
pessimisme envahit le pays. La France ne
se libère qu'en 1873.
Les royalistes gagnent les élections (400
sièges contre 200) : le peuple de Paris se
révolte et le président envoie 100.000
soldats qui massacrent les résistants dans
Paris pendant trois mois (20.000 morts). La
France revient à un régime parlementaire.
1871 1871 Échec de la
La Commune de
Commune Paris. Constitution
de 1875.
1870's Le gouvernement adopte une politique d'«
ordre moral ». Progrès technologique
rapide : invention du téléphone, de la
lampe électrique, de la locomotive, de la
pellicule photo ; en France, de la voiture à
essence (1891), du cinéma (1895), de
l'avion (1897)...
1880 Jules Ferry
modifie
l'enseignement
scolaire (gratuit,
obligatoire de 6 à
13 ans, laïc).
1880's Période du
Boulangisme (les
1884- nationalistes Le divorce devient légal. Lois
antiparlementaires sur la liberté syndicale, sur le
projettent un coup travail des enfants (moins de
d'état). 12 ans interdit ; maximum de
1893 L'affaire de Panama : dix heures au-dessus de 12
de nombreux ans) et l'inspection du travail
hommes politiques (la journée de travail est
sont condamnés pour légalement abaissée à 12
corruption. heures).
1894-1906 L'affaire Dreyfus perturbe le pays. Un
militaire juif alsacien est condamné, après
un procès injuste, pour avoir censément
vendu des documents à l'Allemagne : on le
déporte en Guyane. L'opinion publique est
très divisée : les dreyfusards (Zola, la
Ligue des droits de l'Homme) veulent un
vrai procès ; les ultranationalistes et les
antisémites tentent de résister à ce qu'ils
appellent « L'Internationale juive » (les
socialistes, qu'ils croient être alliés aux
grandes banques d'Europe). En 1899 et en
1906, Dreyfus sera gracié. Cette affaire très
grave et importante donne de la force aux
Républicains, qui forment une alliance
avec la gauche et arrivent au pouvoir.
1889 La tour Eiffel fait
une sensation lors
de la grande
exposition
universelle des
sciences et
techniques.

Caractéristiques du siècle

1 1. Une histoire politique complexe :

Entre 1800 et 1900, sept régimes politiques se succèdent.


1799-1804: Consulat, 1804-1814: Empire, 1814-1830: Restauration, 1830-1848:
Monarchie de Juillet, 1848-1852: Deuxième République, 1852-1870: Second Empire,
1870-1940: La Troisième République.
1 2. Un mouvement démocratique :

Malgré cette complexité politique, un courant d’idée traverse tout le siècle. Ce mouvement
idéologique est le courant démocratique.
1 3. Le progrès scientifique et industriel
2 4. L’empire colonial

Napoléon I,
2ème séance
figure du siècle
Un personnage historique d’exception tel qu’a été le général Bonaparte puis l’Empereur
Napoléon n’a pas manqué d’intéresser la littérature. Toute cette littérature, tous ces discours
qui portent sur l’Empereur se nomme
LA LEGENDE NAPOLEONIENNE.
Répondant à la complexité même du personnage historique, cette légende (ou ces légendes)
n’a rien d’homogène. Par besoin de clarté, on dira que cette légende prend quatre aspects:
- Légende noire des royalistes 􀃆 sous l’Empire et sous le règne de Louis XVIII°

- Légende dorée

Après la chute de l’Empire


- Légende libérale et républicaine
- Légende romantique

1 1- LA LEGENDE NOIRE

Cette légende s’est formée à l’étranger, puis elle a été reprise par la littérature française à qui
a fait écho de grands écrivains comme Madame de Staël et Chateaubriand.
Cette légende n’est pas la reprise fidèle de la vie de l’Empereur, mais un ensemble de récits
basés sur une trame historique réelle très fine sur laquelle ont été associés des critiques
idéologiques, des racontars, …Cette légende atteindra son apogée sous la Restauration.
* Causes de cette apogée :
1- l’usure et l’épuisement de la Nation française à la suite des guerres napoléoniennes qui
durèrent près d’une décennie.
2- la haine des mères qui ont perdu leurs fils dans ces folles conquêtes
3- la vengeance des Royalistes
Le portrait dressé de Napoléon avait pour but de défigurer son image en le présentant comme
un être terrible et effrayant mais aussi comme un être grotesque presque comique.
* Texte d’appui :
Extraits des oeuvres de Madame de Staël
Extrait 1 :
« Il avait des habits tout d’or et des cheveux plats, une petite taille et une grosse tête, je ne sais
pas pourquoi de gauche et d’arrogant, de dédaigneux et d’embarrassé, qui semblait réunir
toute la mauvaise grâce d’un parvenu à toute l’audace d’un tyran. On a venté son sourire
comme agréable ; moi je crois qu’il aurait certainement déplu dans toute autre, car ce sourire,
partant du sérieux, pour y rentrer, ressemblait à un ressort plutôt qu’à un mouvement naturel,
et l’expression de ses yeux n’était jamais en accord avec celle de sa bouche ; mais comme, en
souriant, il rassurait ceux qui l’entouraient, on a pris pour du charme le soulagement qu’il
faisait éprouver ainsi. »
Dix ans d’exil, p. 237
Extrait 2 :
« Aucun des arts de la paix ne convient à Bonaparte, il ne trouve d’amusement que dans les
crises violentes amenés par les batailles. Il a su faire des trêves, mais il ne s’est jamais dit
sérieusement : c’est assez ; et son caractère, inconciliable avec le reste de la création, et
comme les feu grégeois qu’aucune force de la nature ne saurait éteindre. »
Dix ans d’exil, p. 355
Extrait 3 :
« L’ordre dans l’administration et dans les finances, les embellissements des villes, la
confection des canaux et des grandes routes, tout ce qu’on a pu louer dans les affaires de
l’intérieur, avait pour unique base l’argent obtenu par les contributions levées sur l’étranger. »
Considérations, 4°partie, Chap. IV
Questions :
1 a. Quelles sont les idées traitées dans ces trois extraits ?
2 b. Comment est présenté l’Empereur ?
Réponses
Afin de saisir la portée de ces extraits, il faut, tout d’abord, identifier leur auteur.

1766. Germaine NECKER naît à Paris, elle grandit entouré de gens de lettres dans le salon
de sa mère
1786. Elle épouse le baron de Staël ambassadeur de Suède en France
Sous la révolution, qu’elle accueille avec enthousiasme, elle tente de jouer un rôle dans la
politique française. Elle voyage autour de l’Europe. Mais lorsqu’elle rentre en France
en 1795, le Directoire, inquiet de son activité politique, la met en demeure de regagner
la Suisse.
Ses premières oeuvres :
1766. De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations
1797. Dès son retour à Paris, elle discerne le génie de Bonaparte. Elle voudrait être son génie,
mais le Général reste insensible à son charme. Il ne lui pardonne pas de se mêler de
politique et la considère comme une intrigante.
1800. De la littérature dans son rapport avec l’institution
1802. Delphine (le roman qui révèle ses tendances romantiques : plaidoyer en faveurs des
droits du coeur contre les préjugés sociaux)
1803. Son hostilité s’accroît lorsque Benjamin Constant, membre du Tribunal, se range dans
l’opposition. Madame de Staël reçoit l’ordre de s’éloigner de Paris, il la fait, en plus,
surveiller par la police. Ainsi exilée, elle fait de Coppet 2 un véritable lieu de politique
et d’art.
1803-1807. Voyage en Allemagne où elle rencontre de grands poètes : Goethe3, Schiller4. Elle
s’initie à la littérature germanique. De Suisse, elle s’oppose à Napoléon après le procès
du Général Moreau5 et la liquidation de l’opposition royaliste.
En 1800, son principal ouvrage, De l’Allemagne, est prêt à être publié, lorsque Napoléon en
fait détruire les épreuves « Nous n’en sommes pas encore réduit à chercher des
modèles dans les peuples que vous admirer. Votre dernier ouvrage n’est point français.
» Le livre sera publié en 1813 à Londres et en 1814 à Paris.
La Restauration, lui permet de revenir à Paris, où elle rouvre son salon.
1817. Elle meurt à la suite d’une attaque d’apoplexie.
Extrait 1 : Le sujet de cet extrait est la
« Il avait des habits tout d’or et des cheveux plats, description de Napoléon. Sa
une petite taille et une grosse tête, je ne sais pas présentation moque d’une part son
pourquoi de gauche et d’arrogant, de dédaigneux et physique (taille, tête, sourire, regard)
d’embarrassé, qui semblait réunir toute la mauvaise et d’autre
2
- Château situé en Suisse au bord du lac Léman
3
- Goethe, Johann Wolfgang von (1749-1832), poète, écrivain et dramaturge allemand
4
- Schiller, Friedrich von (1759-1805), poète et dramaturge allemand
- Ce général était le seul à se poser en rival de Bonaparte.

grâce d’un parvenu à toute l’audace d’un tyran. On a part, elle lui dresse un portrait très
venté son sourire comme agréable ; moi je crois qu’il peu élogieux. En effet, il est décrit
aurait certainement déplu dans toute autre, car ce comme un parvenu (en gras dans le
sourire, partant du sérieux, pour y rentrer, ressemblait à texte) et comme un tyran (souligné
un ressort plutôt qu’à un mouvement naturel, et dans le texte).
l’expression de ses yeux n’était jamais en accord avec
celle de sa bouche ; mais comme, en souriant, il
rassurait ceux qui l’entouraient, on a pris pour du
charme le soulagement qu’il faisait éprouver ainsi. »
Dix ans d’exil, p. 237
Le sujet de cet extrait est la critique
de la politique extérieure de
Extrait 2 :
Napoléon Ier.
« Aucun des arts de la paix ne convient à Bonaparte, il
Pour l’auteur, toute sa politique est
ne trouve d’amusement que dans les crises violentes
basée sur la guerre. L’empereur est
amenés par les batailles. Il a su faire des trêves, mais il
présenté comme un homme de
ne s’est jamais dit sérieusement : c’est assez ; et son
guerre qui ne peut vivre sans
caractère, inconciliable avec le reste de la création, et
bataille. « Il ne trouve d’amusement
comme les feu grégeois qu’aucune force de la nature
que dans les crises violentes ».
ne saurait éteindre. »
Il est de plus comparé au feu
Dix ans d’exil, p. 355
grégeois qui détruit tout sur son
passage.
Extrait 3 : L’auteur remet en question les
« L’ordre dans l’administration et dans les finances, les points positifs du Premier Empire.
embellissements des villes, la confection des canaux et En effet, aussi grandiose que soient
des grandes routes, tout ce qu’on a pu louer dans les les constructions sous l’Empire,
affaires de l’intérieur, avait pour unique base l’argent elles n’ont, selon cet extrait, pour
obtenu par les contributions levées sur l’étranger. » origine que le vol sur l’étranger.
Considérations, 4°partie, Chap. IV

* Texte-support :
Extrait de Mémoires d’outre-tombe (Livre XXIV, chap. 8) de Chateaubriand
[...] Bonaparte appartenait si fort à la domination absolue, qu’après avoir subi le despotisme
de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire. Ce dernier despotisme est plus
dominateur que le premier, car si l’on combattit quelquefois Napoléon alors qu’il était sur le
trône, il y a consentement universel à accepter les fers que mort il nous jette. Il est un obstacle
aux événements futurs comment une puissance sortie des camps pourrait-elle s’établir après
lui ? n’a-t-il pas tué en la surpassant toute gloire militaire ? Comment un gouvernement libre
pourrait-il naître, lorsqu’il a corrompu dans les coeurs le principe de toute liberté ? Aucune
puissance légitime ne peut plus chasser de l’esprit de l’homme le spectre usurpateur : le soldat
et le citoyen, le républicain et le monarchiste, le riche et le pauvre, placent également les
bustes et les
portraits de Napoléon à leurs foyers, dans leurs palais ou dans leurs chaumières ; les anciens
vaincus sont d’accord avec les anciens vainqueurs ; on ne peut faire un pas en Italie qu’on ne
le retrouve ; on ne pénètre pas en Allemagne qu’on ne le rencontre, car dans ce pays la jeune
génération qui le repoussa est passée. Les siècles s’asseyent d’ordinaire devant le portrait d’un
grand homme, ils l’achèvent par un travail long et successif. Le genre humain cette fois n’a
pas voulu attendre ; peut-être s’est-il trop hâté d’estamper un pastel.
Mais pourtant un peuple entier peut-il être plongé dans l’erreur ? N’est-il point de vérité d’où
sont venus les mensonges ? Il est temps de placer en regard de la partie défectueuse de l’idole
la partie achevée.
Bonaparte n’est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l’amour des libertés
qu’il n’a jamais eu et n’a jamais prétendu établir ; il est grand pour avoir créé un
gouvernement régulier et puissant, un code de lois adopté en divers pays, des cours de justice,
des écoles, une administration forte, active, intelligente, et sur laquelle nous vivons encore ; il
est grand pour avoir ressuscité, éclairé et géré supérieurement l’Italie ; il est grand pour avoir
fait renaître en France l’ordre du sein du chaos, pour avoir relevé les autels, pour avoir réduit
de furieux démagogues, d’orgueilleux savants, des littérateurs anarchiques, des athées
voltairiens, des orateurs de carrefours, des égorgeurs de prisons et de rues, des claque-dents de
tribune, de clubs et d’échafauds, pour les avoir réduits à servir sous lui ; il est grand pour
avoir enchaîné une tourbe anarchique ; il est grand pour avoir fait cesser les familiarités d’une
commune fortune, pour avoir forcé des soldats ses égaux, des capitaines ses chefs ou ses
rivaux, à fléchir sous sa volonté ; il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su,
sans autre autorité que celle de son génie, pour avoir su, lui, se faire obéir par trente-six
millions de sujets à l’époque où aucune illusion n’environne les trônes ; il est grand pour avoir
abattu tous les rois ses opposants, pour avoir défait toutes les armées quelle qu’ait été la
différence de leur discipline et de leur valeur, pour avoir appris son nom aux peuples sauvages
comme aux peuples civilisés, pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour
avoir rempli dix années de tels prodiges qu’on a peine aujourd’hui à les comprendre.
Question :
c. Montrez en quoi ce passage est impartial.
Réponse à la question à envoyer par mail.
Cette légende, comme son nom nous l’indique, met en avant les caractéristiques négatives de
Napoléon. Pour ses auteurs, l’Empereur prend le visage d’un tyran. Chateaubriand va jusqu’à
le représenter comme dépassant en horreur Attila.
Nous présentons ci-dessous, les principales caractéristiques attribuées à l’Empereur par cette
légende:
a- il est décrit comme un militaire sanguinaire qui ne vit et ne peut vivre que par la guerre.
D’ailleurs, certains auteurs vont décrire l’ennui de l’Empereur en état de paix.
b- Il est présenté comme un déclassé qui n’est ni bourgeois, ni fils du peuple
c- Souvent, son physique est moqué et notamment sa petite taille.
d- Il est décrit comme un parvenu de la Révolution qui a trahi ses idéaux républicains. C’est
ce qui explique la récurrence de la référence au 18 Brumaire.
e- Son caractère est souvent accentué. Il est décrit comme coléreux, méprisant, assoiffé de
pouvoir.
f- Le trait le plus itératif est celui de tyran.

1
2- LA LEGENDE DOREE

Vers 1817, apparaît, dans les compagnes de France, une légende que l’on nomme LA
LEGENDE DOREE. Elle embellit, aux yeux des ouvriers, des paysans et des soldats, le
souvenir de l’époque impériale qui avait vue une hausse des salaires et des soldes des soldats,
et la baisse du prix du pain,…. Cette image de l’époque s’oppose aux conditions économiques
difficiles que connaît la Restauration.
En plus des récits des colporteurs, des lithographies, des chansons qui reprennent l’image du «
petit général » près de son peuple, on retrouve des textes de grands auteurs à l’exemple de
Balzac.
* Texte d’appui :
Extrait de Scènes de la vie militaire et scène de la vie de compagne, Le Médecin de
campagne. (Chap. III, le Napoléon du peuple) de Balzac
Alors il nous dit adieu à Fontainebleau. - " Soldats !.. " Je l'entends encore, nous pleurions
tous comme de vrais enfants ; les aigles, les drapeaux étaient inclinés comme pour un
enterrement, car on peut vous le dire, c'étaient les funérailles de l'empire, et ses armées
pimpantes n'étaient plus que des squelettes. Donc il nous dit de dessus le perron de son
château : " Mes enfants, nous sommes vaincus par la trahison, mais nous nous reverrons dans
le ciel, la patrie des braves. Défendez mon petit que je vous confie : vive Napoléon II ! " Il
avait idée de mourir ; et pour ne pas laisser voir Napoléon vaincu, prend du poison de quoi
tuer un régiment, parce que, comme Jésus-Christ avant sa passion, il se croyait abandonné de
Dieu et de son talisman ; mais le poison ne lui fait rien du tout. Autre chose ! se reconnaît
immortel. Sûr de son affaire et d'être toujours empereur, il va dans une île pendant quelque
temps étudier le tempérament de ceux-ci, qui ne manquent pas à faire des bêtises sans fin.
Pendant qu'il faisait sa faction, les Chinois et les animaux de la côte d'Afrique, barbaresques
et autres qui ne sont pas commodes du tout, le tenaient si bien pour autre chose qu'un homme,
qu'ils respectaient son pavillon en disant qu'y toucher, c'était se frotter à Dieu. Il régnait sur le
monde entier, tandis que ceux-ci l'avaient mis à la porte de sa France. Alors s'embarque sur la
même coquille de noix d'Egypte, passe
la barbe des vaisseaux anglais, met le pied sur la France, la France le reconnaît, le sacré
coucou s'envole de clocher en clocher, toute la France crie : Vive l'empereur ! Et par ici
l'enthousiasme pour cette merveille des siècles a été solide, le Dauphiné s'est très bien conduit
; et j'ai été particulièrement satisfait de savoir qu'on y pleurait de joie en revoyant sa redingote
grise. Le 1er mars Napoléon débarque avec deux cents hommes pour conquérir le royaume de
France et de Navarre, qui le 20 mars était redevenu l'empire français. L'Homme se trouvait ce
jour-là dans Paris, ayant tout balayé, il avait repris sa chère France, et ramassé ses troupiers en
ne leur disant que deux mots : " Me voilà ! " C'est le plus grand miracle qu'a fait Dieu ! Avant
lui, jamais un homme avait-il pris d'empire rien qu'en montrant son chapeau ? L'on croyait la
France abattue ? Du tout. A la vue de l'aigle, une armée nationale se refait, et nous marchons
tous à Waterloo. Pour lors, là, la garde meurt d'un seul coup. Napoléon au désespoir se jette
trois fois au-devant des canons ennemis à la tête du reste, sans trouver la mort ! Nous avons
vu ça, nous autres ! Voilà la bataille perdue. Le soir, l'empereur appelle ses vieux soldats,
brûle dans un champ plein de notre sang ses drapeaux et ses aigles ; ces pauvres aigles,
toujours victorieuses, qui criaient dans les batailles : - En avant ! et qui avaient volé sur toute
l'Europe, furent sauvées de l'infamie d'être à l'ennemi. Les trésors de l'Angleterre ne
pourraient pas seulement lui donner la queue d'un aigle. Plus d'aigles ! Le reste est
suffisamment connu. L'Homme Rouge passe aux Bourbons comme un gredin qu'il est. La
France est écrasée, le soldat n'est plus rien, on le prive de son dû, on te le renvoie chez lui
pour prendre à sa place des nobles qui ne pouvaient plus marcher, que ça faisait pitié. L'on
s'empare de Napoléon par trahison, les Anglais le clouent dans une île déserte de la grande
mer, sur un rocher élevé de dix mille pieds au-dessus du monde. Fin finale, est obligé de
rester là, jusqu'à ce que l'Homme Rouge lui rende son pouvoir pour le bonheur de la France.
Ceux-ci disent qu'il est mort ! Ah ! bien oui, mort ! on voit bien qu'ils ne le connaissent pas.
Ils répètent c'te bourde-là pour attraper le peuple et le faire tenir tranquille dans leur baraque
de gouvernement. Ecoutez. La vérité du tout est que ses amis l'ont laissé seul dans le désert,
pour satisfaire à une prophétie faite sur lui, car j'ai oublié de vous apprendre que son nom de
Napoléon veut dire le lion du désert. Et voilà ce qui est vrai comme l'Evangile. Toutes les
autres choses que vous entendrez dire sur l'empereur sont des bêtises qui n'ont pas forme
humaine. Parce que, voyez-vous, ce n'est pas à l'enfant d'une femme que Dieu aurait donné le
droit de tracer son nom en rouge comme il a écrit le sien sur la terre, qui s'en souviendra
toujours ! Vive Napoléon, le père du peuple et du soldat ! "
Questions :
1. Quel est le sujet de cet extrait ?
2. Quelle image se fait le lecteur de l’Empereur, et de ses homme
3. Quels sont les traits physiques et moraux de l’Empereur ?
4. Quelle image a les soldats de l’Empereur ?
Présentation de l’œuvre

Balzac, par son écriture, a contribué à façonner une figure positive de l’Empereur. Bien que
son roman ne soit pas le seul à composer une image mythique de l’Empire, il est le seul à lui
consacrer tout un chapitre (42 pages).
Le Médecin de campagne6 est un roman écrit en 1833. Il raconte l’histoire d’un médecin de
campagne, le Dr Benasis, dans un village des Alpes. Dès son arrivée dans le canton, il est
bouleversé par la misère qui y règne. Il décide alors de développer le village à partir d’une
idéologie libéraliste.
En plus de nous offrir un résumé de la vision économique de Balzac, le roman affiche
clairement la nostalgie de l’auteur pour la mythe napoléonien (le récit du sous lieutenant de
l’armée Genestas)

Réponses aux questions


1. Le texte raconte les dernières années de l’Empereur depuis sa chute en 1814 jusqu’à son
exil sur l’île de Sainte-Hélène. La période la plus décrite est celle des Cent jours.
2. Cet extrait dresse une image idéale de l’Empereur. Il prend, d’un côté, une apparence très
paternelle et de l’autre les trait d’un demi-dieu.
3. Les traits physiques et moraux de l’empereur :
Alors que l’aspect physique est presque occulté (si ce n’est ses attributs vestimentaires),
l’aspect moral est longuement décrit. Tout le texte a pour but d’honorer le courage, la fierté et
le patriotisme de l’Empereur-exilé. Le choix du narrateur n’est, d’ailleurs, pas innocent. C’est
un lieutenant de la Grande Armée, Genestas, qui reprend, en l’enjolivant, son expérience
militaire.

4. L’image de l’Empereur au près de ses soldats :


La première image est celle du père :
En effet, dès le début du texte, le narrateur décrit un rapport paternaliste entre l’Empereur et
ses soldats. Ces soldats pleurent comme des enfants la perte de leur guide. L’Empereur les
appelle « Mes enfants ». Cette image est plus explicite dans la dernière phrase du texte « Vive
Napoléon, le père du peuple et du soldat »
La seconde image est celle d’un être immortel. Souvent, dans le texte, Napoléon est comparé
à un être suprême « Jésus-Christ » par exemple. Cette image est renforcée par l’échec de sa
tentative de suicide. Seul un être immortel a pu survivre à une dose de poison qui aurait tué un
régiment.
A lire dans les annexes le résumé du roman
La troisième image est celle de l’Empire. Napoléon représente, aux yeux de ses soldats,
l’Empire. Toute une nation se cristallise en lui. La tentative de briser l’Empereur correspond à
un désir des Anglais de mettre à terre la France
La quatrième image est celle d’un conquérant. Napoléon est l’homme qui agit. Il est celui
qu’on ne peut pas briser, celui qui revient éternellement car il est guidé par une prophétie.
Dans cette légende, l’image de l’Empereur est positive. L’auteur le décrit comme
indestructible. Son image se rapproche de celle du prophète qui guide le peuple.

3- LA LEGENDE LIBERALE ET REPUBLICAINE


Vaincu en 1815, le parti des bonapartistes se rapproche des libéraux et des républicains. Ses
partisans confectionnent, à l’Empereur, une image de champion des peuples opprimés.
Quand la Révolution de 1830 éclate, on oublie totalement le dictateur qu’a été Napoléon 1 er. Il
est récupéré et on lui donne même une certaine légitimité. Cette image est forgée par un texte
fondamental le Mémorial de Sainte-Hélène.
* Texte d’appui :
Extrait du Mémorial de Sainte-Hélène par Las Cases
Avec son volumineux Mémorial de Sainte-Hélène (1822-1829), Las Cases construit la
légende de Napoléon Ier en exil. Il a lui-même suggéré à l’empereur de l’accompagner à
Sainte-Hélène pour recueillir ses souvenirs. En secrétaire et transcripteur méticuleux, il ne
s’en laisse pas moins parfois porter par son admiration. Si le Mémorial est un compte rendu
des occupations quotidiennes de Napoléon, il dévoile surtout la pensée, les souvenirs et les
jugements de l’empereur sur les événements et les hommes, dictés par le souci de la postérité.
Mémorial de Sainte-Hélène ou Journal où se trouve consigné, jour par jour, ce qu’a dit et fait
Napoléon de Las Cases
[...] L’Empereur a peu mangé à dîner ; mais, après le dessert, il s’est mis à causer ; il a pris le
sujet de ses premières années ; il s’est animé. C’est toujours pour lui un objet plein d’attraits,
une source toujours nouvelle d’un vif intérêt ; il répétait une partie de ce que j’ai déjà dit
ailleurs ; il se reportait à cet heureux âge, disait-il, où tout est gaieté, désir, jouissance ; à ces
heureuses époques de l’espérance, de l’ambition naissante, où le monde tout entier s’ouvre
devant vous, où tous les romans sont permis. Il parlait du temps de son régiment, des plaisirs
de la société, des bals, des fêtes. En parlant de la somptuosité de l’une d’elles, qu’il élevait
fort haut : « Après tout, disait-il, je ne saurais trop guère la classer : car il est à croire que mes
idées de somptuosité d’alors sont un peu différentes de celles d’aujourd’hui, etc. »
PEF A2 Français Littérature Française II Envoi 1
Il nous disait, en recherchant certains détails, qu’il lui serait difficile d’assigner sa vie année
par année. Nous lui disions que, s’il pouvait seulement s’en rappeler quatre ou cinq, nous
nous chargerions de toutes les autres. De là, il est revenu sur son début militaire à Toulon, les
causes qui l’y avaient fait envoyer, les circonstances qui avaient fait ressortir ses moyens,
l’ascendant subit que lui avaient donné ses premiers succès, l’ambition qu’ils avaient fait
naître ; et tout cela, disait-il, n’allait pas encore fort haut. « J’étais loin de me regarder encore
comme un homme supérieur. » Et il a répété que ce n’était qu’après Lodi que lui étaient
venues les premières idées de la haute ambition, laquelle s’était tout à fait déclarée sur le sol
de l’Egypte après la victoire des Pyramides et la possession du Caire, etc., etc. « Alors
vraiment je crus pouvoir m’abandonner, disait-il, aux plus brillants rêves, etc., etc. »
L’Empereur était devenu fort gai, très causant : il était minuit quand il s’est retiré. C’était une
espèce de résurrection.

Question :
Quel est le ton du texte ?
Présentation de l’oeuvre
Las Cases (1766-1842) est un aristocrate émigré pendant la Révolution française. Il revient en
France en 1802 sous le Consulat. En 1810, il est nommé Comte de l’Empire par Napoléon.
Après la première abdication de l’Empereur, il gagne l’Angleterre et revient en France
pendant les Cent Jours. Il accompagne Napoléon à Sainte-Hélène, il y reste dix-huit mois au
cours desquels il notera les propos de l’Empereur. Il n’aura pas le droit de revenir en France et
son texte ne lui sera rendu qu’après la mort de Napoléon en 1821.
Ce Mémorial sera, pour toute une génération, un évangile qu’on lit et relit et qui correspond à
l’attente de cette génération sevrée d’aventures et de gloire.
Réponses aux questions
Le ton du texte est très intimiste. En effet, l’Empereur semble être accessible. Contrairement à
la légende dorée, celle-ci tend à humaniser Napoléon. Ce Mémorial forge l’image d’un
Napoléon prisonnier à la fois glorieux et brisé. C’est cette image très lyrique qui sera reprise
par les romantiques. Stendhal, auteur libéral marqué par la lecture du Mémorial et par la haine
qu’il éprouve à l’encontre de la médiocrité de la Restauration, va écrire une oeuvre où il
dénonce le système des privilèges et qui est le procès d’une société mesquine. Cette oeuvre
est le Rouge et le Noir
Son héros, Julien Sorel, cache son admiration pour l’Empereur en qui il admire le culte de
l’énergie parce qu’il veut s’éprouver et mieux se connaître. A l’époque de Napoléon, il aurait
été militaire ; sous la Restauration, il n’a d’autre ressource que l’Eglise.
Ce personnage nous permet de comprendre l’influence qu’aura l’Empereur sur les générations
futures.

Texte - support
le Rouge et le Noir de Stendhal
Une scie à eau se compose d'un hangar au bord d'un ruisseau. Le toit est soutenu par une
charpente qui porte sur quatre gros piliers en bois. A huit ou dix pieds d'élévation, au milieu
du hangar, on voit une scie qui monte et descend, tandis qu'un mécanisme fort simple pousse
contre cette scie une pièce de bois. C'est une roue mise en mouvement par le ruisseau qui fait
aller ce double mécanisme; celui de la scie qui monte et descend, et celui qui pousse
doucement la pièce de bois vers la scie, qui la débite en planches. En approchant de son usine,
le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor; personne ne répondit. Il ne vit que ses fils
aînés, espèces de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu'ils
allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce
de bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes. Ils n'entendirent pas la
voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le hangar; en y entrant, il chercha vainement Julien
à la place qu'il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l'aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à
cheval sur l'une des pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l'action de tout le
mécanisme, Julien lisait. Rien n'était plus antipathique au vieux Sorel; il eût peut-être
pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de
ses aînés; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui-même. Ce fut en
vain qu'il appela Julien deux ou trois fois. L'attention que le jeune homme donnait à son livre,
bien plus que le bruit de la scie, l'empêcha d'entendre la terrible voix de son père. Enfin,
malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l'arbre soumis à l'action de la scie, et de là sur la
poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre que
tenait Julien; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre
l'équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la
machine en action, qui l'eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche, comme il
tombait: -- Eh bien, paresseux! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de
garde à la scie? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure.
Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste
officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique
que pour la perte de son livre qu'il adorait.
- Descends, animal, que je te parle.
Le bruit de la machine empêcha encore Julien d'entendre cet ordre. Son père qui était
descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une
longue perche pour abattre des noix, et l'en frappa sur l'épaule. A peine Julien fut-il à terre,
que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la
PEF A2 Français Littérature Française II Envoi 1
maison. Dieu sait ce qu'il va me faire! se disait le jeune homme. En passant, il regarda
tristement le ruisseau où était tombé son livre; c'était celui de tous qu'il affectionnait le plus, le
_ Mémorial de Sainte-Hélène.
Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C'était un petit jeune homme de dix-huit à dix-
neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De
grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu,
étaient animés en cet instant de l'expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain
foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air
méchant. Parmi les innombrables variétés de la physionomie humaine, il n'en est peut-être
point qui se soit distinguée par une spécialité plus saisissante. Une taille svelte et bien prise
annonçait plus de légèreté que de vigueur. Dès sa première jeunesse, son air extrêmement
pensif et sa grande pâleur avaient donné l'idée à son père qu'il ne vivrait pas, ou qu'il vivrait
pour être une charge à sa famille. Objet des mépris de tous à la maison, il haïssait ses frères et
son père; dans les jeux du dimanche, sur la place publique, il était toujours battu.
Il n'y avait pas un an que sa jolie figure commençait à lui donner quelques voix amies parmi
les jeunes filles. Méprisé de tout le monde, comme un être faible, Julien avait adoré ce vieux
chirurgien-major qui un jour osa parler au maire au sujet des platanes.
Ce chirurgien payait quelquefois au père Sorel la journée de son fils, et lui enseignait le latin
et l'histoire, c'est-à-dire ce qu'il savait d'histoire, la campagne de 1796 en Italie. En mourant, il
lui avait légué sa croix de la Légion d'honneur, les arrérages de sa demi-solde et trente ou
quarante volumes, dont le plus précieux venait de faire le saut dans le _ ruisseau public _,
détourné par le crédit de M. le maire.
A peine entré dans la maison, Julien se sentit l'épaule arrêtée par la puissante main de son
père; il tremblait, s'attendant à quelques coups. -- Réponds-moi sans mentir, lui cria aux
oreilles la voix dure du vieux paysan, tandis que sa main le retournait comme la main d'un
enfant retourne un soldat de plomb. Les grands yeux noirs et remplis de larmes de Julien se
trouvèrent en face des petits yeux gris et méchants du vieux charpentier, qui avait l'air de
vouloir lire jusqu'au fond de son âme.

1 4- LA LEGENDE ROMANTIQUE

Jusqu’en 1827, beaucoup de romantiques sont royalistes. Mais après la mort de Napoléon, la
publication du Mémorial et la déception de la Restauration, ils se sentiront proche de cet
Empereur qui sera pour eux le lieu où coexistent une image de gloire et une image de martyre.
La dimension épique du Premier Empire va s’opposer dans l’esprit des romantiques à la
médiocrité de la Restauration. Pour eux, après Napoléon, plus d’aventures. C’est ce que décrit
la première partie de la Confession d’un enfant du siècle de de Musset.
Leur vision peut être résumée dans cette phrase :
« Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux »

(Rolla,deMusset)
Pour notre étude, nous vous proposons de sur la plus complexe des positions : celle de Victor
Hugo.
* Texte d’appui :
Extrait de « Expiation » in Châtiments de V. Hugo
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, La garde impériale entra dans la fournaise. Hélas !
Napoléon, sur sa garde penché, Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché Sous les sombres
canons crachant des jets de soufre, Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre, Fondre
ces régiments de granit et d'acier Comme fond une cire au souffle d'un brasier. Ils allaient,
l'arme au bras, front haut, graves, stoïques. Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques ! Le
reste de l'armée hésitait sur leurs corps Et regardait mourir la garde. - C'est alors Qu'élevant
tout à coup sa voix désespérée, La Déroute, géante à la face effarée Qui, pâle, épouvantant les
plus fiers bataillons, Changeant subitement les drapeaux en haillons, A de certains moments,
spectre fait de fumées, Se lève grandissante au milieu des armées, La Déroute apparut an
soldat qui s'émeut, Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut ! Sauve qui peut ! - affront !
horreur ! - toutes les bouches Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches, Comme si
quelque souffle avait passé sur eux, Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,
Boulant dans les fossés, se cachant dans les seigles, Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les
aigles, Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil ! Tremblaient, hurlaient, pleuraient,
couraient ! - En un clin d'oeil, Comme s'envole au vent une paille enflammée, S'évanouit ce
bruit qui fut la grande armée, Et cette plaine, hélas, où l'on rêve aujourd'hui, Vit fuir ceux
devant qui l'univers avait fui ! Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre, Waterloo, ce
plateau funèbre et solitaire, Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants, Tremble encor
d'avoir vu la fuite des géants !
Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve ; Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ; - et
dans l'épreuve Sentant confusément revenir son remords, Levant les mains au ciel, il dit : «
Mes soldats morts, Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre. Est-ce le châtiment cette
fois, Dieu sévère ? » Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon, Il entendit la voix qui lui
répondait : Non !
Questions :
(réponses à envoyer par mail)
1 1. Comment est mis en valeur « l’héroïsme de la garde impériale » ?
2 2. Quel effet produit la personnification de la défaite ?
3 3. Qu’est-ce qui attire votre attention ?

Présentation de l’oeuvre
En 1848, le poète acclame l’arrivée de Louis Napoléon Bonaparte (le neveu de l’Empereur)
au pouvoir. Mais après le coup d’état du 02 décembre 1851, il s’exile tout d’abord à Bruxelles
où il écrira Napoléon petit, un pamphlet contre le dictateur, puis à Jersey, il y écrit les
Châtiments recueil satirique. Il n’entrera en France qu’en 1870 après la chute du Second
Empire.
Ce poème est un vaste poème épique dont le sens satirique ne se dégage que dans la dernière
partie. Si Napoléon fut grand, son crime est d’avoir assassiné la République et son châtiment
est Napoléon le petit.
Plan du poème :
1. La retraite de Russie
2. Waterloo
3. Exil à Saint-Hélène. Le châtiment de l’empereur serait-il de mourir en terre anglaise ?
4. et 5. Réflexions sur la légende napoléonienne après la mort de l’Empereur
6. Retour des cendres de Napoléon aux Invalides
7. Enfin, on apprend que celui qui répondait « non » à Napoléon est son crime (le 18
Brumaire) et qu’il le paie par la montée au pouvoir de son neveu.
Pour Hugo, l’Empereur frappe par sa grandeur et par sa souffrance. C’est ce qui fait de lui un
personnage tragique qui touchera tant les Romantiques.
Résumé de la légende par Victor Hugo :
L’empereur mort tomba sur l’empire détruit.
Napoléon alla s’endormir sous le saule.
Et les peuples alors, de l’un à l’autre pôle ;
Oubliant le tyran, s’éprirent du héros.
Les poètes, marquant au front les rois bourreaux,
Consolèrent, pensifs, cette gloire abattue.
(…)
On ne regarda plus qu’un seul côté du temps,
On ne se souvint plus que des jours éclatants ;
Cet homme étrange avait comme enivré l’histoire ;
La justice à l’oeil froid disparut sous sa gloire.
Les Châtiments

Définitions préromantisme Contexte général

Qu’est-ce que le Romantisme ?

Historique du mot

La révolution romantique n’appartient pas en propre à la France. Elle triomphe en Angleterre


et en Allemagne avant même de gagner la France. Entre 1815 et 1820, influences très fortes
de Byron, Walter Scott, Schiller, Goethe.
Origine : le mot « roman » (de romano : romain) désigne un récit en langue vulgaire (dite «
romane ») et non en latin, et non soumis aux règles.
Fin XVIII° s. : apparition de l’adjectif en français pour signifier « fantaisiste », « extravagant
»
XVIII° s. Rousseau (dans sa cinquième Rêveries) : pittoresque dans le paysage
1810 : Madame de Staël (de l’Allemagne) assimile poésie romantique à celle qui « tient de
quelques manière aux traditions chevaleresques »
Romantisme (ou « romanticisme » Stendhal) devient le nom que se donne l’école nouvelle : «
le romanticisme est l’art de présenter aux peuples les oeuvres littéraires qui, dans l’état actuel,
sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. Le classicisme au contraire leur
présente la littérature qui donnait le plus de plaisir possible à leurs arrière-grands-pères. (…) Il
faut du courage pour être romantique car il faut hasarder. Le classique, prudent, au contraire,
ne s’avance jamais sans être soutenu, en cachette par quelques vers d’Homère ou par une
remarque philosophique de Cicéron dans son traité "De Senactute" ».
De 1760 à 1820. un « préromantisme » : Diderot, Rousseau, Chateaubriand, Constant,….
Renouveau de la sensibilité vs rationalisme trop desséchant. Importance et singularité du moi
vs société.
Le mot préromantisme permet une classification mais risque de ne pas saisir la spécificité
d’une époque de transition en l’assimilant et la comparant à l’époque qui suit.
1820. Méditations poétiques de Lamartine. Lyrisme personnel et religieux pénétré du sens de
la nature
1822. Odes de Hugo
Ce premier romantisme : royaliste et catholique. Se tourne volontiers vers le Moyen-âge
chrétien. Cf. Hugo : « La littérature nouvelle est l’expression de la société religieuse et
monarchique qui sortira de tant d’anciens débris et tant de ruines récentes » (1824)
Multiplication des oeuvres d’inspiration romantique :
1824 Eloa de Vigny, Nouvelles Odes de Hugo
1825 Théâtre de Clara Gazul de Mérimée, Racine et Shakespeare de Stendhal
1826 Bug-Jargal de Hugo, Cinq Mars de Vigny et Poèmes antiques et modernes
Le romantisme déserte alors le camp royaliste pour rallier celui de l’opposition libérale.
Fiche romantique.
1827 Préface de Cromwell : « Les auteurs ont le droit d’oser, de hasarder, d’inventer leur
style ».
1830 Hernani (destruction des anciennes règles, genres mêlés, nouvelles sources d’inspiration,
modification de la langue)

Tentative de définition

Cet historique du mot explique la difficulté qu’on a à définir le mouvement romantique. Cet
embarras n’est pas nouveau, déjà en 1801, Sébastien Mercier se rend compte, dans son
ouvrage Néologie, de l’impossibilité d’aboutir à une définition pertinente de ce terme. Il
conclut qu’on « sent le romantique, [et qu’] on ne le définit pas ».
Cet état de fait vient d’une difficulté d’ordre diachronique de déterminer où commence et où
finit ce mouvement littéraire.
On pourrait, par paresse intellectuelle, prendre pour vraie la définition suivante:
« Mouvement littéraire européen qui apparaît en France entre 1820 et 1830, où domine le
lyrisme, le goût pour soi,… »
Mais, au premier coup d’oeil à l’histoire littéraire, on se rend bien vite compte que le lyrisme,
le goût pour soi ne sont pas choses neuves. En effet, Villon est un poète lyrique, et il en va de
même pour les poètes de la Pléiade. Cette parenté doctrinale s’explique par le fait qu’aucun
mouvement artistique n’est totalement innovateur car « ce qui fait les hommes de génie, ou
plutôt ce qu’ils font, ce ne sont pas les idées neuves, c’est cette idée, que ce qui a été dit ne l’a
pas encore été assez » (Delacroix, le 15 mai 1824, in Journal). Ainsi, les romantiques n’ont
fait que redire avec plus de force ou en les changeant quelques fois ce qui a été dit par
d’autres avant eux.
Nous pouvons situer les précurseurs des romantiques dans des époques éloignées et très
différentes (le Moyen-âge, le XVI° s,…) Mais le nom de Préromantiques est généralement
consacré aux influences directes.
Les préromantiques

Ce terme ne doit surtout pas nous laisser supposer qu’il s’agisse d’un mouvement littéraire qui
regroupe un certain nombre d’individus qui partagent le même point de vue et qui sont
unitaires car ceci est loin d’être la vérité. Ce terme désigne des écrivains isolés qui sont réunis
sous cette appellation dans un but méthodologique.
Les premiers textes préromantiques apparaissent entre 1760 et 1780. La littérature de cette
époque semble avoir, malgré sa complexité et sa diversité (textes philosophiques, littérature
des sentiments, …), des caractéristiques proches de celles des romantiques du XIX° siècle ou
pouvons les influencer directement :
- ouverture sur l’étranger et réinterprétation de l’Antiquité française. Ce travail de
relecture est possible grâce à l’évolution des techniques de transport et à la stabilisation
politique en Europe. Redécouverte de la Grèce par les auteurs eux-mêmes
- sentiment de la nature : le développement scientifique a fait en sorte qu’en connaissant
mieux les choses de la nature. Les hommes de cette époque observent en l’admirant la
grandeur de la nature à l’exemple de Rousseau qui collectionnait les feuilles.
- Renouvellement des idées philosophiques. C’est autour de l’homme dans son séjour d’ici
bas, et non plus autour du divin que s’organisera le monde nouveau définitivement orienté ver
l’avenir.
- Ennui après la chute des passions de libertinage et de l’enthousiasme général du siècle
des Lumières (apparition du sentiment de vide). Ce mal de l’époque donne, aux auteurs, un
sentiment d’exception et de supériorité. La vie baille sur une existence jugée trop vide et
envahit les coeurs lassés autant de plaisirs que de la sécheresse d’intellects analytiques et
désillusionnés « Je suis trop heureuse : le bonheur m’ennuie » (la Nouvelle Héloïse)

Mais malgré ces idées communes, les romantiques s’opposent à leurs précurseurs par leur
refus du philosophique pur et par leur recours à la poésie.
Jean-Jacques Rousseau représente le préromantisme français,
Madame de Staël introduit, en France, les idées du Romantisme allemand, Chateaubriand met
l’accent sur l’exploration du « moi » et avec Renée il crée un mythe : le premier personnage
romantique de la littérature française

Caractéristiques des préromantiques


Ces écrivains sont, étrangement pourrions-nous dire, l’aboutissement de la philosophie très
rationaliste de l’Encyclopédie.
- dans ses tragédies, Voltaire avait parfois sacrifié au goût des larmes
- sensibilité dans les romans (Marivaux)
- passions fatales (Abbé Prévost)
Mais avec Diderot et Rousseau, les émotions se déchaînent, envahissant les âmes et la
littérature. Il ne s'agit plus seulement d'une sensibilité délicate: ce sont les instincts affectifs
les plus profonds qui, longtemps réprimés, réclament leur revanche.
L'émotivité de Diderot est puissante, physiologique; il oppose le génie au goût et peint
l'enthousiasme inspiré comme une sorte de délire.
En matière de religion et de morale, Rousseau se fie à la voix du coeur plutôt qu'à celle de la
raison: la conscience est pour lui un instinct divin, aux intuitions infaillibles. Rompant avec
tout conformisme, il se complaît dans ses particularités individuelles et trouve une amère
jouissance à se sentir un être exceptionnel, méconnu et réprouvé.
Avec ces deux prosateurs, le lyrisme personnel reparaît dans la littérature française; il ranime
ensuite la poésie grâce à André Chénier.
A l'analyse classique des sentiments succède un art plus affectif, dont le pouvoir réside surtout
dans la suggestion.
L’exaltation du "moi", le lyrisme personnel, le goût des émotions, de la mélancolie et de la
nature, le sentiment de la nature sont les traits marquants du préromantisme.

Premier cas d’étude : Rousseau

A travers trois de ses oeuvres - Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761), Confessions (1782) et
Rêveries d’un promeneur solitaire (1776-78)-, J-J Rousseau va modifier les sensibilités de son
époque. Il va assigner à l’oeuvre le but principal d’émouvoir. Cette émotion est centrale étant
donnée qu’elle est le lien entre l’homme et la nature. Elle incarne un moyen de connaissance
juste car elle vient de la Nature bonne. En plus du thème de la nature, l’auteur exprime, dans
ses oeuvres et notamment dans ses Rêveries, une mélancolie qui renvoie au thème du mal du
siècle.
Il est, avec Diderot, le premier à faire de la littérature du rêve et de la tristesse. Cette
littérature semble être une recherche de l’être qui a été longtemps réprimée par l’école
classique qui avait un rapport analytique et normatif des sentiments. Rousseau, au contraire,
associe art et affect en mettant en avant l’exaltation du moi, le lyrisme personnel, le goût
d’émotion et le sentiment de la nature.
Afin d’atteindre cette littérature du moi, il donne libre cours à ses sentiments. Toute sa
morale sera fondée sur l’instinct et l’émotion. Au lieu d’aller à la recherche de la raison
universelle, il fond son raisonnement sur son « moi » le plus intime, le plus singulier
(l’individualisme). Mais la pensée roussélienne ne s’arrête pas là. Pour l’auteur du Contrat
social, la prise en charge des vibrations de son moi pose le problème de toute la destinée
humaine (universalité)
C’est par le questionnement sur le « moi » que l’homme attend l’universalité
* Texte d’appui :

Extrait de la Nouvelle Héloïse (Lettre XXIII) à Julie


Ce n'était pas seulement le travail des hommes qui rendait ces pays étranges si bizarrement
contrastés: la nature semblait encore prendre plaisir à s'y mettre en opposition avec elle-
même, tant on la trouvait différente en un même lieu sous divers aspects! Au levant les fleurs
du printemps, au midi les fruits de l'automne, au nord les glaces de l'hiver: elle réunissait
toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains
contraires sur le même sol, et formait l'accord inconnu partout ailleurs des productions des
plaines et de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l'optique, les pointes des
monts différemment éclairées, le clair-obscur du soleil et des ombres, et tous les accidents de
lumière qui en résultaient le matin et le soir; vous aurez quelque idée des scènes continuelles
qui ne cessèrent d'attirer mon admiration, et qui semblaient m'être offertes en un vrai théâtre;
car la perspective des monts, étant verticale, frappe les yeux tout à la fois et bien plus
puissamment que celle des plaines, qui ne se voit qu'obliquement, en fuyant, et dont chaque
objet vous en cache un autre.
J'attribuai, durant la première journée, aux agréments de cette variété le calme que je
sentais renaître en moi. J'admirais l'empire qu'ont sur nos passions les plus vives les êtres les
plus insensibles, et je méprisais la philosophie de ne pouvoir pas même autant sur l'âme
qu'une suite d'objets inanimés. Mais cet état paisible ayant duré la nuit et augmenté le
lendemain, je ne tardai pas de juger qu'il avait encore quelque autre cause qui ne m'était pas
connue. J'arrivai ce jour-là sur des montagnes les moins élevées, et, parcourant ensuite leurs
inégalités, sur celles des plus hautes qui étaient à ma portée. Après m'être promené dans les
nuages, j'atteignais un séjour plus serein, d'où l'on voit dans la saison le tonnerre et l'orage se
former au-dessous de soi; image trop vaine de l'âme du sage, dont l'exemple n'exista jamais,
ou n'existe qu'aux mêmes lieux d'où l'on en a tiré l'emblème.
Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l'air où je me trouvais la véritable
cause du changement de mon humeur, et du retour de cette paix intérieure que j'avais perdue
depuis si longtemps. En effet, c'est une impression générale qu'éprouvent tous les hommes,
quoiqu'ils ne l'observent pas tous, que sur les hautes montagnes, où l'air est pur et subtil, on se
sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans
l'esprit; les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées. Les méditations y
prennent je ne sais quel caractère grand et sublime, proportionné aux objets qui
volupté tranquille qui n'a rien d'âcre et de sensuel. Il semble qu'en s'élevant au-dessus du
séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu'à mesure qu'on
approche des régions éthérées, l'âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. On y
est grave sans mélancolie, paisible sans indolence, content d'être et de penser: tous les désirs
trop vifs s'émoussent, ils perdent cette pointe aiguë qui les rend douloureux; ils ne laissent au
fond du coeur qu'une émotion légère et douce; et c'est ainsi qu'un heureux climat fait servir à
la félicité de l'homme les passions qui font ailleurs son tourment. Je doute qu'aucune agitation
violente, aucune maladie de vapeurs pût tenir contre un pareil séjour prolongé, et je suis
surpris que des bains de l'air salutaire et bienfaisant des montagnes ne soient pas un des
grands remèdes de la médecine et de la morale.

Questions :
Donnez la caractéristique principale du texte.
Présentation de l’oeuvre
La Nouvelle Héloïse est un roman épistolaire, en six parties et 163 lettres, écrit en 1761.
Reprenant la situation du couple le plus connu de la littérature médiévale, Héloïse et Abélard,
Rousseau y met en scène des personnages qui sont les reflets de ses idéaux et de son aventure
avec Madame d’Houdetat.
L’auteur y présente sa philosophie « romantique » :
- lien indissoluble entre passion et vertu : ce roman épistolaire est une étude du sentiment
amoureux dans ce qu’il a de cruel et d’idéal. L’amour véritable est, pour lui, un feu qui porte
son ardeur dans les autres sentiments. C’est lui qui fait le héros et une fois l’amour charnel
dépassé cela ouvre la porte à un amour inébranlable. Mais cet amour est indissociable de la
vertu. Ces deux sentiments longtemps opposés, sont réconciliés dans ce texte. L’amour ne
peut être digne que s’il est vertueux. C’est la vertu de Saint-Preux qui le rendra digne de
l’amour de Julie. L’amour chez Rousseau ne peut que passer par la religion : car la vertu qui
sépare les amants sur terre les unira dans l’au-delà.
- mise en scène des concepts rousseauistes sur l’éducation (à travers l’éducation des enfants
de Julie), sur la société corruptrice.
- mise en rapport des sentiments et de la raison. Dans son roman, Rousseau explique les
sentiments raisonnablement. Le sentiment est l’aboutissement d’une analyse.
- Croyance en les vertus pédagogiques du roman. Ce but ne peut, néanmoins, être atteint
que si le genre romanesque perde son intérêt pour les aventures extravagantes au détriment de
l’analyse des sentiments.

Réponse à la question
La caractéristique essentielle de cet extrait est la représentation de l’harmonie existant entre
les phénomènes naturels et les sentiments humains. Les impressions sur la nature participent
aux élans du moi. La nature fait écho à l’affect du héros. (en gras dans le texte)
Goethe disait :
« Avec Voltaire, c’est un monde qui finit, avec Rousseau, c’est un monde qui commence »

Second cas d’étude : Madame de Staël


* Texte d’appui :
Extraits de l’oeuvre de Madame de Staël
Extrait 1 : (seuls les extraits en gras seront à analyser)
Le nom de romantique a été introduit nouvellement en Allemagne pour désigner la poésie
dont les chants des troubadours ont été l’origine, celle qui est née de la chevalerie et du
christianisme. Si l’on n’admet pas que le paganisme et le christianisme, le nord et le midi,
l’Antiquité et le Moyen Âge, la chevalerie et les institutions grecques et romaines, se sont
partagé l’empire de la littérature, l’on ne parviendra jamais à juger sous un point de vue
philosophique le goût antique et le goût moderne.
On prend quelquefois le mot classique comme synonyme de perfection. Je m’en sers ici dans
une autre acception, en considérant la poésie classique comme celle des Anciens et la poésie
romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. Cette
division se rapporte également aux deux ères du monde : celle qui a précédé l’établissement
du christianisme, et celle qui l’a suivi.
On a comparé aussi dans divers ouvrages allemands la poésie antique à la sculpture, et la
poésie romantique à la peinture ; enfin on a caractérisé de toutes les manières la marche de
l’esprit humain, passant des religions matérialistes aux religions spiritualistes, de la nature à la
divinité.
La nation française, la plus cultivée des nations latines, penche vers la poésie classique imitée
des Grecs et des Romains. La nation anglaise, la plus illustre des nations germaniques, aime la
poésie romantique et chevaleresque, et se glorifie des chefs-d’oeuvre qu’elle possède en ce
genre. Je n’examinerai point ici lequel de ces deux genres de poésie mérite la préférence : il
suffit de montrer que la diversité des goûts, à cet égard, dérive non seulement de causes
accidentelles, mais aussi des sources primitives de l’imagination et de la pensée.
Il y a dans les poèmes épiques, et dans les tragédies des Anciens, un genre de simplicité qui
tient à ce que les hommes étaient identifiés à cette époque avec la nature, et croyaient
dépendre du destin comme elle dépend de la nécessité
L’homme, réfléchissant peu, portait toujours l’action de son âme au-dehors ; la conscience
elle-même était figurée par des objets extérieurs, et les flambeaux des Furies secouaient les
remords sur la tête des coupables. L’événement était tout dans l’antiquité, le caractère tient
plus de place dans les temps modernes ; et cette réflexion inquiète, qui nous dévore souvent
comme le vautour de Prométhée, n’eût semblé que de la folie au milieu des rapports clairs et
prononcés qui existaient dans l’état civil et social des Anciens.
On ne faisait en Grèce, dans le commencement de l’art, que des statues isolées ; les groupes
ont été composés plus tard. On pourrait dire de même, avec vérité, que dans tous les arts il n’y
avait point de groupes ; les objets représentés se succédaient comme dans les bas-reliefs, sans
combinaison, sans complication d’aucun genre. L’homme personnifiait la nature ; des
nymphes habitaient les eaux, des hamadryades les forêts : mais la nature à son tour s’emparait
de l’homme, et l’on eût dit qu’il ressemblait au torrent, à la foudre, au volcan, tant il agissait
par une impulsion involontaire, et sans que la réflexion pût en rien altérer les motifs ni les
suites de ses actions. Les Anciens avaient pour ainsi dire une âme corporelle, dont tous les
mouvements étaient forts, directs et conséquents, il n’en est pas de même du coeur humain
développé par le christianisme : les modernes ont puisé, dans le repentir chrétien, l’habitude
de se replier continuellement sur eux-mêmes.
Mais, pour manifester cette existence tout intérieure, il faut qu’une grande variété dans les
faits présente sous toutes les formes les nuances infinies de ce qui se passe dans l’âme. Si de
nos jours les beaux-arts étaient astreints à la simplicité des Anciens, nous n’atteindrions pas à
la force primitive qui les distingue, et nous perdrions les émotions intimes et multipliées dont
notre âme est susceptible. La simplicité de l’art, chez les modernes, tournerait facilement à la
froideur et à l’abstraction, tandis que celle des Anciens était pleine de vie. L’honneur et
l’amour, la bravoure et la pitié sont les sentiments qui signalent le christianisme
chevaleresque ; et ces dispositions de l’âme ne peuvent se faire voir que par les dangers, les
exploits, les amours, les malheurs, l’intérêt romantique enfin, qui varie sans cesse les
tableaux. Les sources des effets de l’art sont donc différentes à beaucoup d’égards dans la
poésie classique et dans la poésie romantique ; dans l’une, c’est le sort qui règne ; dans
l’autre, c’est la Providence ; le sort ne compte pour rien les sentiments des hommes, la
Providence ne juge les actions que d’après les sentiments. Comment la poésie ne créerait-elle
pas un monde d’une tout autre nature, quand il faut peindre l’oeuvre d’un destin aveugle et
sourd, toujours en lutte avec les mortels, ou cet ordre intelligent auquel préside un être
suprême, que notre coeur interroge et qui répond à notre coeur !
(…)
La question pour nous n’est pas entre la poésie classique et la poésie romantique ; mais entre
l’imitation de l’une et l’inspiration de l’autre. La
littérature des anciens est chez les modernes une littérature transplantée ; la littérature
romantique ou chevaleresque est chez nous indigène, c’est notre religion et nos institutions
qui l’ont fait éclore.
Staël (Madame de), De l’Allemagne, 1813.
Questions :
1 1. Quelles sont les oppositions que fait l’auteur ?
2 2. Dans quel but ? Quelle différence fait-elle entre Classique et Romantique ?
Extrait 2 :
Dans quelques unes de nos tragédies il y a des situations aussi violentes que dans les tragédies
anglaises ou allemandes ; mais ces situations ne sont pas présentées dans toute leur force, et
quelquefois c’est par l’affectation qu’on en adoucit l’effet, où plutôt qu’on l’efface. L’on sort
rarement d’une certaine nature convenue qui revêt de ses couleurs les moeurs anciennes
comme les moeurs modernes, le crime comme la vertu, l’assassinat comme la galanterie.
Cette nature est belle et soigneusement parée, mais on s’en fatigue à la longue, et le besoin de
se plonger dans des mystères profonds doit s’emparer invinciblement du génie.
Il serait donc à désirer qu’on pût sortir de l’enceinte que les hémistiches et les rimes ont tracée
autour de l’art ; il faut permettre plus de hardiesse, il faut exiger plus de connaissance de
l’histoire car si l’on s’en tient exclusivement à ces copies toujours plus pâles des mêmes
chefs-d’oeuvre, on finira par ne plus voir au théâtre que des marionnettes héroïques, sacrifiant
l’amour au devoir, préférant la mort à l’esclavage, inspirées par l’antithèse dans leurs actions
comme dans leurs paroles, mais sans aucun rapport avec cette étonnante créature que l’on
appelle d’homme, avec la destinée redoutable qui tour à tour l’entraîne et el poursuit.
De l’Allemagne
Questions :
1 4. Pourquoi s’attaquer surtout au théâtre ?
2 5. Que dit-elle du théâtre classique français ?

Présentation de l’oeuvre
Deux textes importants fondent la théorie littéraire de Madame de Staël :
De la littérature considérée dans son rapport avec les institutions sociales (1800)
Elle y montre la supériorité des littératures nationales et chrétiennes. Et montre que la
littérature française de l’époque lui est inférieure, car elle impose les formes et les règles des
oeuvres païennes (gréco-latines).
Cette oeuvre a pour but de montrer l’influence de la littérature sur la religion, les moeurs et
les lois morales et politiques et de montrer l’influence de ces dernières sur elle.
C’est à travers l’étude de cette influence qu’elle explique la différence qui existe entre les
littératures française, italienne, anglaise, allemande. Ces littératures sont classées comme suit :
1 • littérature du midi : celle d’Homère, celle des Grecs et des Latins dans l’Antiquité
et celle des Français, des Italiens et des Espagnoles depuis le VII° s.
2 • littérature du nord : celle d’Ossian, celle des Anglais, des Allemands et des
Scandinaves.

L’auteur admire dans la littérature du nord la mélancolie, la rêverie, l’exaltation de la tristesse.


Cette littérature n’instaure pas un idéal absolu (comme celle du midi) mais une pluralité
d’idéaux qui correspondraient au développement de chaque peuple. Il n’y a pas de règles
éternelles.
A la fin de son oeuvre, Madame de Staël espère un échange entre la littérature française et les
autres.
De l’Allemagne (1810)
L’auteur y démontre qu’en France la vie sociale absorbe tout l’homme alors qu’en
Allemagne, il garde son originalité. Elle explique cette différence par les différences
historiques et culturelles qui existent entre la littérature romantique du Nord et classique du
Midi.
Pour elle, la littérature romantique est la seule qui puisse être perfectionnée car elle a des
racines dans un sol, dans une religion, et évolue grâce aux impressions personnelles.
Cette oeuvre appelle à la ruine des unités qui compriment l’individualité, en plaçant ailleurs la
vraisemblance. Elle recommande des sujets historiques, elle goûte le mélange du lyrisme et du
dramatique.
Réponses aux questions
1. L’auteur fait une opposition entre la littérature romantique et la littérature classique
2. L’auteur fait le procès de la littérature française. Elle trouve que cette littérature d’après la
Révolution ne laisse pas assez de place à l’expression des sentiments et des sensations. Pour
elle, il faut se détourner du modèle gréco-latin pour s’inspirer de la littérature du Nord,
car la littérature classique se fait l’écho d’idées, de conceptions de l’homme périmées,
disparues avec le monde antique.
Différence entre Littérature classique et romantique
Littérature romantique Littérature classique
Cette littérature est issue des chants Cette littérature n’a aucune origine ancrée
des troubadours, de la chevalerie historiquement dans la culture européenne moderne.
PEF A2 Français Littérature Française II Envoi 1
Littérature chrétienne Littérature païenne
Littérature située géographiquement au Littérature située géographiquement dans le
Nord Midi
Emanant de l’Antiquité et des institutions
Émanant du Moyen-âge et de la chevalerie
grecques et romaines
Représente le goût moderne Représente le goût antique
Elle « tient de quelque manière aux Elle tient du goût antique, de la poésie classique
traditions chevaleresques » et de celle des Anciens.

Littérature inspirée par ce qui a précédé


Littérature inspirée par le christianisme
l’établissement du christianisme
Littérature d’inspiration Littérature d’imitation
Littérature indigène Littérature transplantée

3. L’auteur s’attaque au théâtre car il est le genre central du classicisme. En effet, la


littérature classique normative, suivant le poétique d’Aristote, consacre le théâtre et plus
encore la tragédie.
4. Les traits du théâtre français :
- Aussi violent que le drame de la littérature du Nord. Malgré la règle de la bienséance, la
tragédie classique met en scène des actions violentes atténuées par l’affectation.
- Ce théâtre est marqué par une convenue qui le vide de son sens et qui aboutit à l’ennui
du public
- Prisonnier de la versification (hémistiche et rimes)
- Ne fait pas cas de l’histoire
- Manque de hardiesse
- Ses thèmes sont toujours identiques : sacrifice de l’amour au devoir, la mort plutôt que
l’esclavage
- Loin de la nature humaine

Troisième cas d’étude : Chateaubriand


* Texte d’appui :
Extraits de l’oeuvre de Chateaubriand
Extrait 1 :
La solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état presque
impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire, sur la
terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je
rougissais subitement, et je sentais couler dans mon coeur comme des ruisseaux d'une lave
ardente ; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de
mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon
existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la
force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future ; je l'embrassais dans les vents ; je
croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve ; tout était ce fantôme imaginaire, et les
astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.
(…)
L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans les mois
des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des
nuages et des fantômes ; tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses
mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants
mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste,
lors même qu'il exprime le bonheur. Notre coeur est un instrument incomplet, une lyre où il
manque des cordes et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton
consacré aux soupirs.
" Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de
chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la
fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord
sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le
clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards ; souvent j'ai suivi
des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords
ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret
instinct me tourmentait ; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur, mais une voix du
ciel semblait me dire : " Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue ; attends que
le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton coeur
demande. "
" Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie !
Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure,
ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme possédé par le démon de mon
coeur.
René
Questions :
1. Etudiez le mélange de lucidité et d’enthousiasme avec lequel René présente son état.

2. Caractérisez le paysage qui favorise la rêverie de René, son aspiration à l’évasion, son
attitude finale.
3. Analysez l’état d’âme du héros (causes, effets, expression) et son importance pour l’étude
du mal du siècle.

Extrait 2 :
Dans la première partie des Mémoires d’outre-tombe, consacrée à la jeunesse de l’auteur, une
anecdote — le chant d’une grive entendu lors d’une promenade à Montboissier — est
l’occasion d’une réminiscence nostalgique et émue. Par la magie du chant, l’auteur revient à
son enfance ; divers lieux (Montboissier, Combourg), divers moments se superposent : le
temps du souvenir, celui de la promenade, celui de l’écriture… Pour être sauvée, cette magie
doit cependant être relayée par celle de l’écriture, capable de la fixer sans la dénaturer ; en
témoigne cette page célèbre, où le mouvement de l’écriture et celui du souvenir sont
indissociables.
Hier au soir je me promenais seul ; le ciel ressemblait à un ciel d’automne ; un vent froid
soufflait par intervalles. À la percée d’un fourré, je m’arrêtai pour regarder le soleil : il
s’enfonçait dans des nuages au-dessus de la tour d’Alluye, d’où Gabrielle, habitante de cette
tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et
Gabrielle ? Ce que je serai devenu quand ces Mémoires seront publiés.
Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute
branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine
paternel ; j’oubliai les catastrophes dont je venais d’être le témoin, et, transporté subitement
dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent siffler la grive. Quand je
l’écoutais alors, j’étais triste de même aujourd’hui ; mais cette première tristesse était celle qui
naît d’un désir vague de bonheur, lorsqu’on est sans expérience ; la tristesse que j’éprouve
actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l’oiseau
dans les bois de Combourg m’entretenait d’une félicité que je croyais atteindre ; le même
chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette
félicité insaisissable. Je n’ai plus rien à apprendre, j’ai marché plus vite qu’un autre, et j’ai fait
le tour de la vie. Les heures fuient et m’entraînent ; je n’ai pas même la certitude de pouvoir
achever ces Mémoires. Dans combien de lieux ai-je déjà commencé à les écrire, et dans quel
lieu les finirai-je ? Combien de temps me promènerai-je au bord des bois ? Mettons à profit le
peu d’instants qui me restent ; hâtons-nous de peindre ma jeunesse, tandis que j’y touche
encore : le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, écrit son journal à la vue
de la terre qui s’éloigne et qui va bientôt disparaître.
Mémoires d’outre-tombe
Questions :
1 1. Quels détails préparent le choc de la réminiscence ?
2 2. comment est-ce que le « son magique » agit-il ?
1 3. Sur quoi les « deux tristesse » se différencient-elles ? et en quoi se rejoignent-elles ?
2 4. Quels sont au final les effets de la réminiscence ?

Présentation de l’oeuvre
Chateaubriand prépare le romantisme. En 1802, il invente le personnage de René, premier
jeune homme en proie au désespoir et au « mal du siècle », ballotté entre sentiments et
sensations contradictoires.
Le héros romantique instable et angoissé est né.
Réponses aux questions
Réponses à envoyer par mail pour être corrigées
Le contexte général
Les conditions culturelles et historiques qui ont abouti à l’éclosion du mouvement romantique
en France sont complexes du fait qu’elles soient européennes.
Nous résumons le contexte général en les points suivants :
1
2
3 A. La Révolution Française

Le mouvement romantique se développe, en France, dans le sillage de la Révolution de 1789.


Ce fait historique est un phénomène de dimension européenne vu la place qu’occupait le
France au XVIII° s.
Cette révolution va bouleverser la société française en remettant en cause ses tradition (la
monarchie absolue de droit divin, les privilèges,…), et en la mettant dans la voie de la
modernité.
En plus de ce bouleversement, la Révolution française va ouvrir une ère d’instabilité et de
guerre. La France ayant perdu son prestige va s’ouvrir sur les autres cultures (et notamment
les cultures allemandes et anglaises)
Elle nourrira le mythe de la liberté individuelle cher aux Romantiques.
1 B. Le pouvoir bourgeois

Avec la chute du Premier Empire, le France redevient une monarchie :


- Après Napoléon Ier, Charles X règne sur la France de 1824 à 1830. Ce roi déplait par sa
dureté et son conservatisme. Son règne sera remis en question par la Révolution de juillet
1830.
- La Révolution de juillet 1830 laisse espérer une véritable réforme libérale du régime et
même une réforme politique qui aboutira à une république. Cette révolution sera avortée dans
le sang.
- La Révolution de juillet aboutit à la Monarchie de juillet avec le roi Louis-Philippe. Ce roi
sera nommé le Roi Bourgeois car sa politique favorise la bourgeoisie. L’argent devient une
valeur

1 C. Une jeunesse inquiète

Après le souffle épique de la période napoléonienne, la jeunesse française est condamnée à


l’immobilisme qu’une société vieillissante. Ce qui va les conduire à une angoisse profonde
que l’on appelle le Mal du siècle.
Cette angoisse est d’ordre social (la jeunesse a le sentiment d’être condamnée à l’échec) mais
aussi métaphysique (l’échec devient une fatalité, questionnement sur sa place dans la société,

C’est toute une génération déçue qui va ressentir un dégoût existentiel. Cette jeunesse avide
d’absolu sera contenue par une société figée.
« L’imagination est riche, l’existence pauvre. On habite avec un coeur plein un monde
vide »
Chateaubriand
Texte d’illustration 1:
Ce chapitre n’est pas écrit pour tous les lecteurs : plusieurs peuvent le passer sans interrompre
le fil de cet ouvrage ; il est adressé à la classe des malheureux ; j’ai tâché de l’écrire dans leur
langue, qu’il y a longtemps que j’étudie. (…)
Un infortuné parmi les enfants de la prospérité ressemble à un gueux qui se promène en
guenilles au milieu d’une société brillante ; chacun le regarde et le fuit. Il doit donc éviter les
jardins publics, les fracas, le grand jour ; le plus souvent il ne sortira que la nuit. Lorsque la
brume commence à confondre les objets, notre infortuné s’aventure hors de sa retraite, et,
traversant en hâte les lieux fréquentés, il gagne quelque chemin solitaire, où il puisse errer en
liberté. Un jour, il va s’asseoir au sommet d’une colline qui domine la ville et commande une
vaste contrée ; il contemple les feux qui brillent dans l’étendue du paysage obscur, sous tous
les toits habités. Ici, il voit éclater le réverbère à la porte de cet hôtel, dont les habitants,
plongés dans les plaisirs, ignorent qu’il est un misérable, occupé seul à regarder de loin la
lumière de leurs fêtes, lui qui eut aussi des fêtes et des amis ! Il ramène ensuite ses regards sur
quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg, et il se dit : Là,
j’ai des frères.
Une autre fois, par un clair de lune, il se place en embuscade, sur un grand chemin, pour jouir
encore à la dérobée de la vue des hommes, sans être distingué d’eux ; de peur qu’en
apercevant un malheureux, il ne s’écrient, comme les gardes du docteur anglais, dans la
Chaumière Indienne : Un Paria ! Un Paria ! mais le but favori de ses courses sera peut-être un
bois de sapins, planté à quelques deux milles de la ville. Là, il a trouvé une société paisible,
qui, comme lui, cherche le silence et l’obscurité. Ces Sylvains solitaires veulent bien le
souffrir dans leur république, à laquelle il paie un léger tribut ; tâchant ainsi de reconnaître,
autant qu’il est en lui, l’hospitalité qu’on lui a donnée.
Chateaubriand
Texte d’illustration 2
Pour écrire l’histoire de sa vie, il faut d’abord avoir vécu ; aussi n’est-ce pas la mienne que
j’écris.
Ayant été atteint, jeune encore, d’une maladie morale abominable, je raconte ce qui m’est
arrivé pendant trois ans. Si j’étais seul malade, je n’en dirais rien ; mais, comme il y en a
beaucoup d’autres que moi qui souffrent du même mal, j’écris pour ceux-là, sans trop savoir
s’ils y feront attention ; car, dans le cas où personne n’y prendrait garde, j’aurai encore retiré
ce fruit de mes paroles, de
m’être mieux guéri moi-même, et, comme le renard pris au piège, j’aurai rongé mon pied
captif. (…)
Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un
passé à jamais détruit, s’agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de
l’absolutisme ; devant eux l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir ;
et entre ces deux mondes … quelque chose de semblable à l’Océan qui sépare le vieux
continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et
pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par
quelque navire soufflant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé
de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait,
à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris….
Voilà dans quel chaos il fallut choisir alors ; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de
force et d’audace, Fils de l’Empire et petit-fils de la Révolution.
Un sentiment de malaise inexprimable commença alors à fermenter dans tous les coeurs
jeunes. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce,
à l’oisiveté et à l’ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d’eux les vagues écumantes contre
lesquelles ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs frottés d’huile se sentaient au
fond de l’âme une misère insupportable. Les plus riches se firent libertins ; ceux d’une fortune
médiocre prirent un état et se résignèrent soit à la robe, soit à l’épée ; les plus pauvres se
jetèrent dans l’enthousiasme à froid, dans les grands mots, dans l’affreuse mer de l’action sans
but. Comme la faiblesse humaine cherche l’association et que les hommes sont troupeaux de
nature, la politique s’en mêla. (...) Mais des membres des deux partis opposés, il n’en était pas
un qui, en entrant chez lui, ne sentît amèrement le vide de son existence et la pauvreté de ses
mains.
A. de Musset, La confession d’un enfant du siècle, (1836) (I, ch.1 et 2)
Travail d’observation
- Voyez comment est-ce que le narrateur se fait le porte-parole d'une génération tout entière et
bien délimitée
- Analysez les caractéristiques de cette génération dans le portrait que Musset fait d'elle :
* comment est-ce que le texte laisse entendre son besoin d’action ?
* comment est-ce que le texte présente l’influence des évènements historiques contemporains
(Empire et Révolution) ?
* comment se manifeste la "maladie morale abominable ?a
- Observez l’interprétation historique que dresse le texte de au mal du siècle
D. Nouvelle condition de l’écrivain :
Après des siècles de Mécénat et de littérature de commandes, la condition de l’écrivain
change du tout au tout avec la prise de pouvoir des bourgeois. La littérature doit
s’accommoder de son nouveau statut celui de marchandise.
Fondation du mouvement
La France n’est pas le berceau de ce mouvement. Les romantiques français sont influencés par
la littérature allemande (Goethe, Schiller, Hölderlin) et anglaise (plus particulièrement Byron)
et ils s’opposent au Classicisme.
En effet, le romantisme français est une réaction contre la Raison, la notion de Beau et contre
les normes esthétiques. Ils privilégient la passion, la liberté, l’imagination.
Classicisme Romantisme
Littérature ancienne qui prescrit la Littérature des contemporains qui prônent le
prudence courage
Les mots clés : discipline, ordre, normes Mots clés : liberté et imagination

Philosophie : raison contre passion Philosophie : exaltation des passions

Dates importantes
XVIII° s. traduction des pièces de théâtre de Shakespeare
1775- Publication de Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau.
1795: Fondation du mouvement en Allemagne
1798: Fondation du mouvement en Angleterre
1801- Publication de Théorie sur le théâtre de Schlegel
Publication de De l’Allemagne de Madame de Staël
1802: Fondation du mouvement au Danemark
1810: Fondation du mouvement en Suède
1815: Fondation du mouvement en Hongrie
1816: Fondation du mouvement en Italie
1820: Publication des Méditations poétiques de Lamartine (première ouvre romantique
française)
1830: bataille d'Hernani au théâtre français
Ce mouvement, afin de s’installer en France, va avoir recours à :
1 a- la presse, et notamment les Conservateur littéraire et la Muse française
2 b- les textes-manifestes, les auteurs romantiques vont publier des textes théoriques
dans lesquels ils expliquent leur vision de la littérature.

Fiche fondation du mouvement


- 1824, Racine et Shakespeare. Stendhal y compare le romantisme du dramaturge anglais et le
classicisme du Français en défendant le premier.
- 1827, « la Préface » de Cromwell (Victor Hugo). C’est le plus important manifeste du
manifeste. En faisant une histoire culturelle et esthétique, Hugo montre la permanence d’une
culture populaire grotesque. Le grotesque permet selon son auteur de jouer sur un effet de
contraste. Hugo y définit une poétique fondée sur le naturel, une langue plus commune
renonçant aux trois unités. Ce manifeste trouvera sa concrétisation dans Hernani
1 c- la pratique des salons. Le cénacle.

L’évènement qui marquera la naissance officielle de ce mouvement est le 25 février 1830,


date de la première présentation de la pièce de théâtre de Victor Hugo, Hernani
FICHE INFORMATION
25 février 1830
La «bataille d'Hernani»
Le 25 février 1830 se déroule à Paris la plus fameuse bataille qu'aient jamais livrée des
hommes de plume et des artistes. Elle reste connue sous le nom de «bataille d'Hernani», du
nom d'une pièce de Victor Hugo que l'on jouait ce soir-là pour la première fois.
Fabienne Manière
Un jeune chef de file

Victor Hugo, alors âgé de 27 ans, est déjà un écrivain à succès. Il fait partie du Cénacle
romantique qu'anime le poète Sainte-Beuve, théoricien du mouvement.
Le Cénacle romantique tient ses réunions chez Hugo, à Paris, rue Notre-Dame-des-Champs,
dans la «chambre au lys d'or» (elle tient son nom de la fleur remportée par Hugo à l'âge de 19
ans aux Jeux Floraux de Toulouse). On y rencontre Balzac, Vigny, Musset, Dumas, le peintre
Delacroix,...
La réunion du 30 septembre 1829 est consacrée à la lecture d'Hernani. Elle annonce la
prochaine bataille.
On s'enthousiasme pour cette pièce qui brise les canons du théâtre classique et notamment les
trois

unités de temps, de lieu et d'action énoncées par Boileau sous le règne lointain de... Louis
XIV. Elle raconte l'histoire d'amour malheureuse d'un proscrit, Hernani, pour une jeune
infante, doña Sol.
Le spectacle est dans la salle
Arrive le jour de la première, à la Comédie-Française. Le spectacle est dans la salle davantage
que sur la scène, si ce n'est que l'héroïne, jouée par Mademoiselle Mars, écorche le
célébrissime vers : «Vous êtes mon lion, superbe et généreux».
Remontés à bloc, échauffés par de longues discussions préliminaires, les «Jeune-France»
romantiques du parterre, parmi lesquels se signalent Gérard de Nerval et Théophile Gautier
revêtu de son gilet rouge flamboyant, insultent copieusement les «perruques» des tribunes qui
restent fidèles aux règles classiques. On en vient même aux mains...
Les lendemains sont plus tristes. En juillet de la même année, la capitale chasse le roi Charles
X par la révolution romantique des «Trois Glorieuses». Mais c'est pour ouvrir les bras à un
nouveau monarque.
Victor Hugo s'apprête à publier un roman à succès, Notre-Dame de Paris. Tout à son travail, il
ne voit pas que les visites de Sainte-Beuve à son domicile ne sont plus guère motivées par les
batailles poétiques !...
Sainte-Beuve, devenu l'amant d'Adèle Hugo, rompt avec son ami. Le Cénacle se disperse
mais la fabuleuse créativité littéraire des romantiques n'en est encore qu'à ses débuts. Elle
s'épanouira sous le règne tranquille de Louis-Philippe 1er.
L'année d'Hernani Symphonie fantastique Berlioz Rouge et le Noir (1830) est aussi celle de la
de et du de Stendhal -

LA PREMIERE PRESENTATION D’HERNANI


25 février 1830 ! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé en caractères flamboyants
la date de la première représentation d’Hernani ! Cette soirée décida de notre vie ! Là nous
reçûmes l’impulsion qui nous pousse encore après tant d’année et qui nous fera marcher
jusqu’au bout de la carrière. Bien du temps s’est écoulé depuis et notre éblouissement est
toujours le même. Nous ne rabattons rien de l’enthousiasme de notre jeunesse, et toutes les
fois que retentit le son magique du cor, nous dressons l’oreille comme un vieux cheval de
bataille prêt à recommencer les anciens combats. (…)
La jeunesse romantique pleine d’ardeur et fanatisée par la préface de Cromwell résolue à
soutenir « l’épervier de la montagne », comme dit Alarcon du Tisserand de Ségovie, s’offrit
au maître qui l’accepta. Sans doute tant de fougue et de passion était à craindre, mais la
timidité n’était pas le défaut de l’époque. On s’enrégimenta par petites escouades dont chaque
homme avait pour passe le carré de papier rouge timbré de la griffe Hierro. Tous ces détails
sont connus et il n’est pas besoin d’y insister. (…)On s’est plu à présenter dans les journaux et
les polémiques du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien élevés,
fous d’art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres, les uns musiciens, les autres
sculpteurs ou architectes, quelques-uns critiques et occupés à un titre quelconque de choses
littéraires, comme un ramassis de truands sordides.
Ce n’étaient pas les huns d’Attila qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres,
farouches, hérissés,
La date
Les acteurs qui font l’évènement
stupides ; mais bien les chevaliers de l’avenir, les champions de l’idée, les défenseurs de l’art
libre ; et ils étaient beaux, libres et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux, -on ne peut naître
avec des perruques- et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles souples et
brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelques-uns portaient de fines moustaches et quelques
autres des barbes entières. Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs têtes spirituelles,
hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à prendre pour modèles.
Ces brigands de la pensée, l’expression est de Philothée O’Neddy, ne ressemblaient pas à de
parfaits notaires, il faut l’avouer, mais leur costume où régnaient la fantaisie du goût
individuel et le juste sentiment de la couleur, prêtait d’avantage à la peinture. Le satin, le
velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures, valaient bien l’habit noir
à queue de morue, le gilet de drap de soie trop court remontant sur l’abdomen, la cravate de
mousseline empesée où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant
oeillères aux lunettes d’or. Même le feutre mou et la vareuse des plus jeunes rapins qui
n’étaient pas encore assez riches pour réaliser leurs rêves de costumes à al Rubens et à la
Vélasquez, étaient plus élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit à
plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française horripilés par l’invasion de ces
jeunes barbares shakespeariens. Ne croyez donc pas un mot de ces histoires. Il aurait suffi de
nous faire entrer une heure avant le public ; mais, dans une intention perfide et dans l’espoir
sans doute de quelque tumulte qui nécessitât l’intervention de la police, on fit ouvrir les portes
à deux heures de l’après-midi, ce qui faisait huit heures d’attente jusqu’au lever du rideau.
Si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux, l'école classique, en revanche, étalait au
balcon et à la galerie du Théâtre Français une collection de têtes chauves pareille au chapelet
de crânes de la comtesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à l'aspect de ces moignons
glabres sortant de leurs cols triangulaires avec des tons couleur de chair et de beurre rance,
malveillants malgré leur apparence paterne,
un jeune sculpteur de beaucoup
d'esprit et de talent, célèbre depuis, dont les mots

valent les statues, s'écria au milieu d'un tumulte : "À la guillotine, les genoux !" [...].
Cependant, le lustre descendait lentement du plafond avec sa triple couronne de gaz et son
scintillement prismatique; la rampe montait, traçant entre le monde idéal et le monde réel sa
démarcation lumineuse. Les candélabres s'allumaient aux avant-scènes, et la salle s'emplissait
peu à peu. Les portes des loges s'ouvraient et se fermaient avec fracas. Sur le rebord de
velours, posant leurs bouquets et leurs lorgnettes, les femmes s'installaient comme pour une
longue séance, donnant du jeu aux épaulettes de leur corsage décolleté, s'asseyant bien au
milieu de leurs jupes. Quoiqu'on ait reproché à notre école l'amour du laid, nous devons
avouer que les belles, jeunes et jolies femmes furent chaudement applaudies de cette jeunesse
ardente, ce qui fut trouvé de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par les
vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs bouquets avec un sourire qui
pardonnait.
L’orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et classiques. Une rumeur
d’orage grondait sourdement dans la salle, il était temps que la toile se levât : on en serait
peut-être venu aux mains avant la pièce, tant l’animosité était grande de part et d’autre. Enfin,
les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur lui-même, et l’on vit, dans une
chambre à coucher du seizième siècle, éclairée par une petite lampe, dõna Josefa Duarte,
vieille en noir, avec le corps de sa jupe cousu de jais à la mode d’isabelle la Catholique,
écoutant les coup que doit frapper à la porte secrète un galant attendu par sa maîtresse :
Serait-ce déjà lui ! – c’est bien à l’escalier
Dérobé –
La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l’autre vers, cet enjambement
audacieux, impertinent même, semblait un spadassin de profession, un Saltabadil, un
Scoronconcolo allant donner une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en
duel.
Th. Gautier, Histoire du romantisme
Le lieu et le signal de l’action

5ème séance
Caractéristiques et thèmes

Avant de présenter les thèmes du mouvement romantique, nous en proposons les


caractéristiques différentielles de celles des Classiques.
- Refus de la dictature de la raison et mise en avant du sentiment. Ce positionnement explique
l’importance que prend la poésie dans ce mouvement.
- Refus de la perception philosophique de l’Homme et la mise en avant de l’individualisme et
du particularisme. C’est sans doute cela qui explique d’une part le lyrisme poétique et d’autre
part l’écriture orientaliste.
- Refus de la sacralisation de la tragédie et son remplacement par le drame.
- Refus de la taxinomique générique traditionnelle. Ce qui explique le foisonnement générique
de ce mouvement littéraire
- Refus des normes stylistiques et ouverture de la langue littéraire.

Quelques thèmes apparaissent de façon récurrente dans la littérature romantique (et plus
particulièrement dans la poésie romantique). Il est toujours très dur de résumer une écriture
aussi riche et aussi diversifiée, mais dans un souci de clarification, nous présentons les
principaux thèmes et caractéristiques du mouvement ROMANTIQUE FRANÇAIS.
1
2 1- l’exaltation du MOI

1 - Le "moi"
Le romantisme français se définit par l’expression et l’exaltation du Moi et des sentiments. Ce
repli sur soi fait suite aux déceptions subies par les auteurs dans leur vie sociale.
Ce moi est généralement décrit comme étant triste, étranger du monde, original et
exceptionnel, passionné et déçu par la vie, marqué par le désenchantement.
La prédominance du Je va conduire au développement de textes à la première personne :
1 - poésie lyrique
2 - autobiographie marqué par le désire de se connaître comme dans la Confession d’un
enfant du siècle de Musset, où de mettre en avant son être si particulier comme dans
Renée de Chateaubriand

Cette affirmation du Moi est une véritable révolution dans la société française qui a jusque là
toujours été marquée par une doxa collective et par une vision communautaire dictée par la
religion catholique.

Le MOI romantique se veut original par ses manières (Gauthier promenait une langouste en
laisse), par ses costumes (la mode dandy est très prisée), par son langage, par sa vision du
monde (les droits individuels sont supérieurs à ceux de la société),….
Cette originalité est assumée comme la marque du génie.
Texte d’appui 1 :
Victor Hugo, Demain dès l’aube
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais
que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin
de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre
aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour
moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers
Honfleur, Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe Un bouquet de houx vert et de
bruyère en fleur.
Question :
1 1. Précisez le ton du poème
2 2. Quelle est l’impression produite par le rythme, depuis seul ?
3 3. En quoi les deux derniers vers sont émouvants ?

Texte d’appui 2 :
Victor Hugo, HERNANI
Doña Sol est aimée de trois hommes : Hernani, qu’elle aime également, Don Gomez, un vieil
homme qui est aussi son oncle, et Doña Carlos, roi d’Espagne et futur Charles Quint.
Hernani, un aristocrate proscrit, s’est réfugié dans le maquis et fomente avec ses compagnons
des complots pour tuer Don Carlos et venger ainsi son père. L’une de ses attaques a mal
tourné.
HERNANI :
Monts d’Aragon ! Galice ! Estramadoure !
― Oh ! je porte malheur à tout ce qui m’entoure ! ―
J’ai pris vos meilleurs fils ;
Oh ! par pitié pour toi, fuis ! – Tu me crois peut-être Un homme comme sont tous les autres,
un être
Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva. Détrompe-toi. Je suis une force qui va ! Agent
aveugle et sourd de mystères funèbres ! Une âme de malheur faite avec des ténèbres ! Où
vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé D'un souffle impétueux, d'un destin insensé. Je
descends, je descends, et jamais ne m'arrête. Si parfois, haletant, j'ose tourner la tête, Une voix
me dit : Marche ! et l'abîme est profond, Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond !
Cependant, à l'entour de ma course farouche, Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me
touche ! Oh ! fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal, Hélas ! sans le vouloir, je te ferais du
mal !
Victor Hugo, Hernani, acte III, 4 – 1830
Question :
1. Quels éléments du texte témoignent de l'extrême agitation du personnage (pensez à
exploiter des éléments de versification) ? Expliquez pourquoi la forme théâtrale de la tirade
est ici pertinente.
2. La tirade implique la présence d'un (ou plusieurs) autre(s) personnage(s) sur scène :
identifiez ici quel est l'interlocuteur d'Hernani. Par quels procédés celui-ci l'interpelle-t-il ?
Dans quel but ? Justifiez votre réponse.
3. Analysez le portrait qu'Hernani fait de lui-même :
a) Montrez que, comme chez Vigny, ce personnage romantique affirme ici sa singularité, sa
différence.
b) Montrez également que cette différence naît, chez Hernani, du sentiment d'être soumis à
une force supérieure contre laquelle il ne peut lutter (registre tragique).
Appuyez vos réponses sur des analyses de procédés du texte qui mettent en évidence ces deux
aspects.
4. Comment, dans les huit premiers vers, Hernani provoque-t-il chez son interlocuteur (et
chez le spectateur) à la fois admiration (registre épique) et pitié (registre pathétique) pour les
soldats qu'il décrit ? En quoi ces huit premiers vers renforcent-ils en fait le registre tragique de
ce texte ?
1
2 2- l’ouverture sur l’ailleurs

Ayant ressenti un mal être social, les auteurs romantiques vont rechercher leur place dans des
paradis perdus (ailleurs géographique, ailleurs historiques, …)
Le plus frappant des exils romantiques est l’exotisme. En effet, grand nombre de textes
romantiques ont pour lieu des pays étrangers, des régions exotiques.
Dans leurs recherches de cet ailleurs géographique, les auteurs vont privilégier les pays
méditerranéens et les pays orientaux.
L’exotisme romantique est loin d’être réaliste. Il ne s’agit pas pour eux de décrire cet ailleurs,
mais d’y aviver un monde mystérieux et autre.
Refusant l’égocentrisme occidental, le jeune romantique invite l’Orient dans ses textes pour
relativiser l’absolu chrétien. Leur société leur étant étrangère, il cherche à se découvrir dans
les autres sociétés. Beaucoup voyagent et reproduisent dans leurs textes le produit de leur
rêveries.
Ils opposeront le monde civilisé corrompu au monde primitif pur
Texte d’appui 1 :
le rêve de l’ailleurs
Souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tète. Je me
figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent; j'aurais voulu être sur leurs
ailes. Un secret instinct me tourmentait ; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur;
mais une voix du ciel semblait me dire : " Homme, la saison de ta migration n'est pas encore
venue; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions
inconnues que ton coeur demande. "
Chateaubriand - René – 1802
Texte d’appui 2 :
l’exotisme
La ville dort au-dessous de moi, muette et comme une masse alors toute violette, avec ses
terrasses vides, où le soleil éclaire une multitude de claies pleines de petits abricots roses,
exposés là pour sécher : ça et là, quelques trous noirs marquent des fenêtres, des portes
intérieures, et de minces lignes d'un violet foncé indiquent qu'il n'y a plus qu'une ou deux raies
d'ombre dans toutes les rues de la ville. [...]
C'est aussi l'heure, je l'avais remarqué dès le jours de mon arrivée, où le désert se transforme
en une plaine obscure.
Eugène Fromentin - Un été dans le Sahara – 1857

Texte d’appui 3 :
l’exotisme
Sur cette place je m'ennuie, Obélisque dépareillé ; Neige, givre, bruine et pluie Glacent mon
flanc déjà rouillé ; Et ma vieille aiguille, rougie Aux fournaises d'un ciel de feu, Prend des
pâleurs de nostalgie Dans cet air qui n'est jamais bleu. Devant les colosses moroses Et les
pylônes de Luxor, Près de mon frère aux teintes roses Que ne suis-je debout encor, Plongeant
dans l'azur immuable
Mon pyramidion vermeil Et de mon ombre, sur le sable, Écrivant les pas du soleil ! Rhamsès,
un jour mon bloc superbe, Où l'éternité s'ébréchait, Roula fauché comme un brin d'herbe, Et
Paris s'en fit un hochet. La sentinelle granitique, Gardienne des énormités, Se dresse entre un
faux temple antique Et la chambre des députés. Sur l'échafaud de Louis seize, Monolithe au
sens aboli, On a mis mon secret, qui pèse Le poids de cinq mille ans d'oubli. Les moineaux
francs souillent ma tête, Où s'abattaient dans leur essor L'ibis rose et le gypaëte Au blanc
plumage, aux serres d'or. La Seine, noir égout des rues, Fleuve immonde fait de ruisseaux,
Salit mon pied, que dans ses crues Baisait le Nil, père des eaux, Le Nil, géant à barbe blanche
Coiffé de lotus et de joncs, Versant de son urne qui penche Des crocodiles pour goujons ! Les
chars d'or étoilés de nacre Des grands pharaons d'autrefois Rasaient mon bloc heurté du fiacre
Emportant le dernier des rois. Jadis, devant ma pierre antique, Le pschent au front, les prêtres
saints Promenaient la bari mystique Aux emblèmes dorés et peints ; Mais aujourd'hui, pilier
profane Entre deux fontaines campé, Je vois passer la courtisane Se renversant dans son
coupé. Je vois, de janvier à décembre, La procession des bourgeois, Les Solons qui vont à la
chambre, Et les Arthurs qui vont au bois. Oh ! dans cent ans quels laids squelettes Fera ce
peuple impie et fou, Qui se couche sans bandelettes Dans des cercueils que ferme un clou, Et
n'a pas même d'hypogées A l'abri des corruptions, Dortoirs où, par siècles rangées, Plongent
les générations ! Sol sacré des hiéroglyphes Et des secrets sacerdotaux, Où les sphinx
s'aiguisent les griffes Sur les angles des piédestaux ; Où sous le pied sonne la crypte, Où
l'épervier couve son nid, Je te pleure, ô ma vieille Égypte, Avec des larmes de granit !
Th. GAUTIER , L'obélisque de Paris

1 3- le sentiment de malheur

Devant le profond malaise que vit la jeunesse française, l’auteur a le sentiment d’être
impuissant devant la vie et devant la fuite inexorable du temps. Il se sent isolé, inadapté. C’est
cette conscience qui le pousse à :

PEF A2 Français Littérature Française II Envoi 1


1 - Se réfugier dans le rêve, dans la nature, dans l’ailleurs ou dans la solitude.
2 - Avoir l’impression d’être maudit
3 - Avoir un penchant pour la douleur qui le révèle à lui-même
4 - Etre fasciné par la mort

Texte d’appui 1 :
refuge dans la solitude
Lamartine, L’Isolement
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je
m'assieds ; Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau changeant se
déroule à mes pieds. Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ; Il serpente, et s'enfonce en
un lointain obscur ; Là le lac immobile étend ses eaux dormantes Où l'étoile du soir se lève
dans l'azur. Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres, Le crépuscule encor jette
un dernier rayon ; Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déjà les
bords de l'horizon. Cependant, s'élançant de la flèche gothique, Un son religieux se répand
dans les airs : Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique Aux derniers bruits du jour mêle de
saints concerts. Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N'éprouve devant eux ni
charme ni transports ; Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante Le soleil des vivants
n'échauffe plus les morts. De colline en colline en vain portant ma vue, Du sud à l'aquilon, de
l'aurore au couchant, Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis : " Nulle part
le bonheur ne m'attend. " Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets
dont pour moi le charme est envolé ? Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ! Que le tour du soleil ou commence ou
s'achève, D'un oeil indifférent je le suis dans son cours ; En un ciel sombre ou pur qu'il se
couche ou se lève, Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours. Quand je pourrais le
suivre en sa vaste carrière, Mes yeux verraient partout le vide et les déserts : Je ne désire rien
de tout ce qu'il éclaire; Je ne demande rien à l'immense univers. Mais peut-être au-delà des
bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux, Si je pouvais laisser ma
dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux ! Là, je m'enivrerais à la source
où j'aspire ; Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce bien idéal que toute âme désire, Et
qui n'a pas de nom au terrestre séjour ! Que ne puîs-je, porté sur le char de l'Aurore, Vague
objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi ! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ? Il
n'est rien de commun entre la terre et moi. Quand là feuille des bois tombe dans la prairie, Le
vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ; Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Texte d’appui 2 :
sentiment d’être maudit
Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie !
Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure,
ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon
coeur.
Chateaubriand – René – 1802

Texte d’appui 3 :
le vague des passions
Si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus. S'il m'était possible de la détruire, je le détruirais.
Une famille de René poëtes et de René prosateurs a pullulé : on n'a plus entendu que des
phrases lamentables et des phrases décousues ; il n'a plus été question que de vents et
d'orages, et que de maux inconnus livrés aux nuages et à la nuit.
Il n'y a pas de grimaud sorti du collège qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes, de
bambin qui a seize ans n'ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie ; qui, dans
l'abîme de ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions ; qui n'ait frappé son front
pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits d'un malheur dont il ne savait le nom,
ni eux non plus.
Chateaubriand – Les Mémoires d'outre-Tombe – Années de ma vie 1802 et 1803
Texte d’appui 4 :
la douleur inspiratrice
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô
poète, Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs
sanglots.
Alfred de Musset – La nuit de mai – 1835

Texte d’appui 5 :
la douleur inspiratrice
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas
souffert
Alfred de Musset – La Nuit d'octobre – 1837
Texte d’appui 6 :
le goût des larmes
J'ai perdu ma force et ma vie, Et mes amis et ma gaîté ; J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait
croire à mon génie.
Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré.
Quand j'ai connu la Vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en
étais déjà dégoûté.
Dieu parle, il faut qu'on lui réponde. Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir
quelquefois pleuré.
Alfred de Musset, Poésies

Texte d’appui 7 :
fascination macabre
Je ne suis ni visionnaire, ni superstitieux. Il est probable que ces idées me donnaient un accès
de fièvre ; mais pendant que je rêvais ainsi, il m'a semblé tout à coup que ces noms fatals
étaient écrits avec du feu sur le mur noir ; un tintement de plus en plus précipité a éclaté dans
mes oreilles ; une lueur rousse a rempli mes yeux ; et puis il m'a paru que le cachot était plein
d'hommes, d'hommes étranges qui portaient leur tête dans leur main gauche, et la portaient par
la bouche, parce qu'il n'y avait pas de chevelure. Tous me montraient le poing, excepté le
parricide.
J'ai fermé les yeux avec horreur, alors j'ai tout vu plus distinctement. Rêve, vision ou réalité,
je serais devenu fou, si une impression brusque ne m'eût réveillé à temps. J'étais près de
tomber à la renverse lorsque j'ai senti se traîner sur mon pied nu un ventre froid et des pattes
velues ; c'était l'araignée que j'avais dérangée et qui s'enfuyait.
Cela m'a dépossédé. – ô les épouvantables spectres ! – Non, c'était une fumée, une
imagination de mon cerveau vide et convulsif. Chimère à la Macbeth ! Les morts sont morts ;
ceux-là surtout. Ils sont bien cadenassés dans le sépulcre. Ce n'est pas là une prison dont on
s'évade. Comment se fait-il donc que j'aie eu peur ainsi?
La porte du tombeau ne s'ouvre pas en dedans.
Victor Hugo – Les derniers jours d'un condamné – XII – 1829
Texte d’appui 8:
refuge dans la solitude
Le ciel m'a confié ton coeur. Quand tu seras dans la douleur, Viens à moi sans inquiétude, Je
te suivrai sur le chemin ; Mais je ne puis toucher ta main Ami, je suis la solitude.
Alfred de Musset – La Nuit de décembre – Novembre 1835.
Texte à analyser
Ce passage est situé à la fin du roman, puisqu’il retrace aussi la fin du héros. Cinq-Mars, dont
le complot contre Louis XIII a été éventé, est condamné à mort. Les conjurés, complices du
jeune noble, sont dispersés dans la foule, prêts à déclencher un mouvement de foule pour le
sauver ; mais le sort de celui-ci paraît inévitable. Ménageant un certain suspens, Vigny relate
cependant la mort du héros de manière à souligner son aspect romantique : loin d’éprouver de
la crainte, il monte à l’échafaud en véritable dandy (la description de ses vêtements le
suggère), imperturbable et « mélancolique ».
— À la mort ! » dit Fontrailles d’une voix sinistre qui fit taire toutes les voix. On n’entendit
plus que les pas lents des chevaux, qui s’arrêtèrent tout à coup par un de ces retards qui
arrivent dans la marche de tout cortège. On vit alors un douloureux et singulier spectacle. Un
vieillard à la tête tonsurée marchait avec peine en sanglotant, soutenu par deux jeunes gens
d’une figure intéressante et charmante, qui se donnaient une main derrière ses épaules
voûtées, tandis que de l’autre chacun d’eux tenait l’un de ses bras. Celui qui marchait à sa
gauche était vêtu de noir ; il était grave et baissait les yeux. L’autre, beaucoup plus jeune, était
revêtu d’une parure éclatante : un pourpoint de drap de Hollande, couvert de larges dentelles
d’or et portant des manches bouffantes et brodées, le couvrait du cou à la ceinture,
habillement assez semblable au corset des femmes ; le reste de ses vêtements en velours noir
brodé de palmes d’argent, des bottines grisâtres à talons rouges, où s’attachaient des éperons
d’or ; un manteau d’écarlate chargé de boutons d’or, tout rehaussait la grâce de sa taille
élégante et souple. Il saluait à droite et à gauche de la haie avec un sourire mélancolique. Un
vieux domestique, avec des moustaches et une barbe blanche, suivait, le front baissé, tenant
en main deux chevaux de bataille caparaçonnés.
Les jeunes demoiselles se taisaient ; mais elles ne purent retenir leurs sanglots en les voyant.
« C’est donc ce pauvre vieillard qu’on mène à la mort ? s’écrièrent-elles ; ses enfants le
soutiennent.
— À genoux, mesdames, dit une religieuse, et priez pour lui.
— À genoux ! cria Gondi, et prions que Dieu les sauve ! »
Tous les conjurés répétèrent : « À genoux ! à genoux ! » et donnèrent l’exemple au peuple,
qui les imita en silence.
« Nous pouvons mieux voir ses mouvements à présent, dit tout bas Gondi à Montrésor :
levez-vous ; que fait-il ?
— Il est arrêté et parle de notre côté en nous saluant ; je crois qu’il nous reconnaît. »
Toutes les maisons, les fenêtres, les murailles, les toits, les échafauds dressés, tout ce qui avait
vue sur la place, était chargé de personnes de toute condition et de tout âge.
Le silence le plus profond régnait sur la foule immense ; on eût entendu les ailes du
moucheron des fleuves, le souffle du moindre vent ou le passage des grains de poussière qu’il
soulève ; mais l’air était calme, le soleil brillant, le ciel bleu. Tout le peuple écoutait. On était
proche de la place des Terreaux ; on entendit des coups de marteau sur des planches, puis la
voix de Cinq-Mars. Un jeune chartreux avança sa tête pâle entre deux gardes ; tous les
conjurés se levèrent au-dessus du peuple à genoux, chacun d’eux portant la main à sa ceinture
ou dans son sein, et serrant de près le soldat qu’il devait poignarder.
« Que fait-il ? dit le chartreux ; a-t-il son chapeau sur la tête ?
— Il jette son chapeau à terre loin de lui », dit paisiblement l’arquebusier qu’il interrogeait.
Cinq-Mars d’Alfred de Vigny (chapitre 25)
1 4- le sentiment amoureux

Dans une société hantée par l’ennui, la mélancolie et le désespoir, l’amour apparaît comme le
refuge des idéaux. Pourtant cet amour est rarement heureux. Seul la mort semble permettre
aux couples romantiques de vivre leur amour interdit ou refusé par la société. Mais la vision
très pessimiste de l’amour ne lui ôte rien à son caractère divin.

Texte d’appui 1:
l’amour cristallisé
La première page de « Sylvie », l’une des nouvelles du recueil les Filles du feu, transporte au
théâtre, lieu privilégié de l’imaginaire. La jeune femme admirée, qui n’est pas Sylvie mais
l’une des trois femmes de la nouvelle, se voit métamorphosée en déesse par la rêverie
poétique du narrateur qui intellectualise pour mieux l’aimer une femme plus imaginée que
véritable. Par la magie du théâtre, cette jeune femme échappe à la réalité qui romprait le
charme d’un amour mis en scène.
Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d’une
béatitude infinie ; la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait
tressaillir de joie et d’amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à tous
mes enthousiasmes, à tous mes caprices, — belle comme le jour aux feux de la rampe qui
l’éclairait d’en bas, pâle comme la nuit, quand la rampe baissée la laissait éclairée d’en haut
sous les rayons du lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l’ombre de sa seule beauté,
comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des
fresques d’Herculanum !
Depuis un an, je n’avais pas encore songé à m’informer de ce qu’elle pouvait être d’ailleurs ;
je craignais de troubler le miroir magique qui me renvoyait son image, — et tout au plus
avais-je prêté l’oreille à quelques propos concernant non plus l’actrice, mais la femme. Je
m’en informais aussi peu que des bruits qui
ont pu courir sur la princesse d’Elide ou sur la reine de Trébizonde, — un de mes oncles, qui
avait vécu dans les avant-dernières années du XVIIIe siècle, comme il fallait y vivre pour le
bien connaître, m’ayant prévenu de bonne heure que les actrices n’étaient pas des femmes, et
que la nature avait oublié de leur faire un coeur. Il parlait de celles de ce temps-là sans doute ;
mais il m’avait raconté tant d’histoires de ses illusions, de ses déceptions, et montré tant de
portraits sur ivoire, médaillons charmants qu’il utilisait depuis à parer des tabatières, tant de
billets jaunis, tant de faveurs fanées, en m’en faisant l’histoire et le compte définitif, que je
m’étais habitué à penser mal de toutes sans tenir compte de l’ordre des temps. Nous vivions
alors dans une époque étrange, comme celles qui d’ordinaire succèdent aux révolutions ou
aux abaissements des grands règnes. Ce n’était plus la galanterie héroïque comme sous la
Fronde, le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et les folles orgies du
Directoire ; d’aspirations philosophiques ou religieuses, d’enthousiasmes vagues, mêlés de
certains instincts de renaissance ; d’ennui des discordes passées, d’espoirs incertains, —
quelque chose comme l’époque de Pérégrinus et d’Apulée. L’homme matériel aspirait au
bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis ; la déesse éternellement
jeune et pure nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte de nos heures de jour
perdues. L’ambition n’était cependant pas de notre âge, et l’avide curée qui se faisait alors des
positions et des honneurs nous éloignait des sphères d’activité possibles. Il ne nous restait
pour asile que cette tour d’ivoire des poètes, où nous montions toujours plus haut pour nous
isoler de la foule. À ces points élevés où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin
l’air pur des solitudes, nous buvions l’oubli dans la coupe d’or des légendes, nous étions ivres
de poésie et d’amour. Amour, hélas ! des formes vagues, des teintes roses et bleues, des
fantômes métaphysiques ! Vue de près, la femme réelle révoltait notre ingénuité ; il fallait
qu’elle apparût reine ou déesse, et surtout n’en pas approcher.
Nerval (Gérard de), les Filles du feu, 1854.

Texte d’appui 2:
amour/ mariage

Dieu t'a-t-il autorisée à abjurer ton sexe, à prononcer dans le mariage le voeu de virginité, ou
celui plus affreux et plus dégradant encore du servage ? La passivité de l'esclavage a quelque
chose qui ressemble à la froideur et à l'abrutissement de la prostitution. Est-il dans les
desseins de Dieu qu'un être tel que toi soit dégradé à ce point ?
Malheur aux enfants qui naissent de telles unions ! Dieu leur inflige quelque disgrâce, une
organisation incomplète, délirante ou stupide. Ils portent le sceau de la désobéissance. Ils
n'appartiennent pas entièrement à l'humanité, car ils
n'ont pas été conçus selon la loi de l'humanité qui veut une réciprocité d'ardeur, une
communauté d'aspirations entre l'homme et la femme.
Là où cette réciprocité n'existe pas, il n'y a pas d'égalité ; et là où l'égalité est brisée, il n'y a
pas d'union réelle. Sois donc certaine que Dieu, loin de commander de pareils sacrifices à ton
sexe, les repousse et lui dénie le droit de les faire.
George Sand - Consuelo – 1842
1
2
3 5- le refuge dans la nature

Toujours dans le souci d’échapper à leur société, auteurs romantiques vont chercher refuge
dans la nature. Pour eux, la nature est :
1 - l’incarnation la plus parfaite de Dieu
2 - révélatrice car par son observation, ils se pensent
3 - le miroir de leur état d’esprit (les éléments de la nature symbolisent les émotions du
poète. Il y a communion avec la nature)
4 - consolatrice, elle est leur refuge contre la société.

Texte d’appui 1:
nature et Dieu

Mon âme cherche en vain des mots pour se répandre, Elle voudrait créer une langue de feu
Pour crier de bonheur vers la nature et Dieu. – Dis-moi, repris-je, ami, par quelles influences,
Mon âme au même instant pensait ce que tu penses, Je sentais dans mon coeur, au rayon de ce
jour, Des élans de désirs, des étreintes d'amour Capables d'embrasser Dieu, le temps et
l'espace
Alphonse de Lamartine – Jocelyn – 1836
Texte d’appui 2:
le refuge dans la nature

Si ton corps, frémissant des passions secrètes, S'indigne des regards, timide et palpitant ; S'il
cherche à sa beauté de profondes retraites Pour la mieux dérober au profane insultant ; Si ta
lèvre se sèche au poison des mensonges, Si ton beau front rougit de passer dans les songes
D'un impur inconnu qui te voit et t'entend, Pars courageusement, laisse toutes les villes ; […]
Marche à travers les champs une fleur à la main
La Nature t'attend dans un silence austère ; L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, Et le
soupir d'adieu du soleil à la terre Balance les beaux lis comme des encensoirs.
Alfred de Vigny – Les Destinées – 1863

Texte d’appui 3:
la nature miroir du poète

Mes joies de l'automne


Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi : le temps des frimas, en rendant
les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes: on se sent mieux à l'abri
des hommes. Un caractère moral s'attache aux scènes de l'automne : ces feuilles qui tombent
comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos
illusions, cette lumière qui s'affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit
comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec
nos destinées. Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le
passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l'étang,
et leur perchée à l'entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir
élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent
gémissaient dans les mousses flétries, j'entrais en pleine possession des sympathies de ma
nature. Rencontrai-je quelque laboureur au bout d'un guéret, je m'arrêtais pour regarder cet
homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il devait être moissonné, et qui, retournant la
terre de sa tombe avec le soc de la charrue, mêlait sueurs brûlantes aux pluies glacées de
l'automne : le sillon qu'il creusait était le monument destiné à lui survivre. Que faisait à cela
mon élégante démone? Par sa magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la
pyramide égyptienne noyée dans le sable, comme un jour le sillon armoricain caché sous la
bruyère: je m'applaudissais d'avoir placé les fables de ma félicité hors du cercle des réalités
humaines. Le soir je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau au milieu des joncs
et des larges feuilles flottantes du nénuphar. Là, se réunissaient les hirondelles prêtes à quitter
nos climats. Je ne perdais pas un seul de leurs gazouillis : Tavernier enfant était moins attentif
au récit d'un voyageur. Elles se jouaient sur l'eau au tomber du soleil, poursuivaient les
insectes, s'élançaient ensemble dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à
la surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids courbait à peine, et
qu'elles remplissaient de leur ramage confus.
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe
extes à analyser

Au bord de la mer

La lune de ses mains distraites A laissé choir, du haut de l'air, Son grand éventail à paillettes
Sur le bleu tapis de la mer. Pour le ravoir elle se penche Et tend son beau bras argenté ; Mais
l'éventail fuit sa main blanche, Par le flot qui passe emporté. Au gouffre amer pour te le
rendre, Lune, j'irais bien me jeter, Si tu voulais du ciel descendre, Au ciel si je pouvais monter
!
LAMARTINE, Méditations poétiques
1 6- la rêverie et le fantastique
S’opposant à l’empire de la raison du XVIII° siècle, les romantiques vont chercher la vérité
du monde dans cet autre-monde, cet hors-monde. Le récit fantastique montre les hésitations
de l’auteur entre le monde réaliste et le surnaturel. Il est à l’image de son auteur, construit sur
des oppositions et des contradictions.
Les grands noms du fantastique sont Th. Gautier et Ch. Nodier

Texte d’appui 1:
le surnaturel
Ils sont tout près ! – Tenons fermée Cette salle, où nous les narguons. Quel bruit dehors !
Hideuse armée De vampires et de dragons ! La poutre du toit descellée Ploie ainsi qu'une
herbe mouillée, Et la vieille porte rouillée Tremble, à déraciner ses gonds !
Cris de l'enfer ! voix qui hurle et qui pleure L'horrible essaim, poussé par l'aquilon , Sans
doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure. Le mur fléchit sous le noir bataillon. La maison crie et
chancelle penchée, Et l'on dirait que, du sol arrachée, Ainsi qu'il chasse une feuille séchée, Le
vent la roule avec leur tourbillon !
Victor Hugo - Les djinns - Les Orientales

Texte d’appui 2:
les hallucinations
Apparition
Toi qui du jour mourant consoles la nature, Parais, flambeau des nuits, lève-toi dans les
cieux; Etends autour de moi, sur la pâle verdure, Les douteuses clartés d'un jour mystérieux!
Tous les infortunés chérissent ta lumière; L'éclat brillant du jour repousse leurs douleurs :
Aux regards du soleil ils ferment leur paupière, Et rouvrent devant toi leurs yeux noyés de
pleurs. Viens guider mes pas vers la tombe Où ton rayon s'est abaissé, Où chaque soir mon
genou tombe Sur un saint nom presque effacé. Mais quoi! la pierre le repousse!... J'entends!...
oui! des pas sur la mousse! Un léger souffle a murmuré; Mon oeil se trouble, je chancelle :
Non, non, ce n'est plus toi; c'est elle Dont le regard m'a pénétré!... Est-ce bien toi? toi qui
t'inclines Sur celui qui fut ton amant? Parle; que tes lèvres divines Prononcent un mot
seulement. Ce mot que murmurait ta bouche Quand, planant sur ta sombre couche, La mort
interrompit ta voix. Sa bouche commence... Ah! j'achève : Oui, c'est toi! ce n'est point un
rêve! Anges du ciel, je la revois!... Ainsi donc l'ardente prière Perce le ciel et les enfers! Ton
âme a franchi la barrière Qui sépare deux univers! Gloire à ton nom, Dieu qui l'envoie! Ta
grâce a permis que je voie Ce que mes yeux cherchaient toujours. Que veux-tu? faut-il que je
meure?
Tiens, je te donne pour cette heure Toutes les heures de mes jours! Mais quoi! sur ce rayon
déjà l'ombre s'envole! Pour un siècle de pleurs une seule parole! Est-ce tout?... C'est assez!
Astre que j'ai chanté, J'en bénirai toujours ta pieuse clarté, Soit que dans nos climats, empire
des orages, Comme un vaisseau voguant sur la mer des nuages, Tu perces rarement la triste
obscurité; Soit que sous ce beau ciel, propice à ta lumière, Dans un limpide azur poursuivant
ta carrière, Des couleurs du matin tu dores les coteaux; Ou que, te balançant sur une mer
tranquille, Et teignant de tes feux sa surface immobile, Tes rayons argentés se brisent dans les
eaux!
LAMARTINE, Nouvelles méditations poétiques
1 7- le goût pour le passé

Afin de se libérer du monde classique, les romantiques vont plonger leurs personnages dans
des époques passées en donnant une préférence à la Renaissance et au Moyen-âge.
Texte d’appui 1:
la fuite du temps

" Mais je demande en vain quelques moments encore, Le temps m'échappe et fuit ; Je dis à
cette nuit : " Sois plus lente " ; et l'aurore Va dissiper la nuit. " Aimons donc, aimons donc !
de l'heure fugitive, Hâtons-nous, jouissons ! L'homme n'a point de port, le temps n'a point de
rive ; Il coule, et nous passons ! "
Alphonse de Lamartine , Le lac

Texte d’appui 2 et 3:
référence médiévale

Quatre jours sont passés, et l'île et le rivage Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage.
Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés, Froissent le glaive au glaive et sautent les
fossés, Et passent, au milieu des ronces remuées,

Comme deux tourbillons et comme deux nuées. Ô chocs affreux ! Terreur ! Tumulte
étincelant !
Victor Hugo – Le mariage de Roland
Âmes des chevaliers, revenez-vous encor ? Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor ?
Roncevaux ! Roncevaux ! Dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas
consolée !
Alfred de Vigny – Le cor
1 8- l’engagement politique
Les romantiques ne sont pas continuellement en proie à la mélancolie. Ils ont su s’engager
dans la vie sociale grâce à leur vision humaniste, à leurs hautes valeurs et surtout à leur
passion de la liberté. Certains d’entre eux ont combattu dans les mouvements politiques
(Lamartine sera ministre, Hugo luttera contre Napoléon III)
Le poète prend, avec le romantisme, conscience de sa mission sociale. Il se voit comme le
guide du peuple, comme le défenseur de la liberté.

Texte d’appui 1:
le poète, conscience politique
À Aix-la-Chapelle, la diète délibère afin d'élire le nouvel empereur parmi les prétendants au
Saint Empire : François Ier, Frédéric II et Don Carlos. Ce dernier, informé d'une conjuration
menée contre lui, s'est fait conduire jusqu'aux caveaux qui renferment le tombeau de
Charlemagne afin d'y surprendre l'assemblée des conjurés. L'obscurité du sépulcre est propice
au monologue intérieur ; dans une adresse directe à Charlemagne, Don Carlos, encore roi
d'Espagne, médite sur la puissance politique : être ou ne pas être empereur ?
DON CARLOS, seul. Charlemagne, pardon ! ces voûtes solitaires Ne devraient répéter que
paroles austères. Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement Que nos ambitions font sur ton
monument. — Charlemagne est ici ! Comment, sépulcre sombre, Peux-tu sans éclater
contenir si grande ombre ? Es-tu bien là, géant d'un monde créateur, Et t'y peux-tu coucher de
toute ta hauteur ? — Ah ! c'est un beau spectacle à ravir la pensée Que l'Europe ainsi faite et
comme il l'a laissée ! Un édifice, avec deux hommes au sommet,
Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet. Presque tous les états, duchés, fiefs militaires,
Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires ; Mais le peuple a parfois son pape ou son césar,
Tout marche, et le hasard corrige le hasard. De là vient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate.
Électeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate, Double sénat sacré dont la terre s'émeut, Ne sont
là qu'en parade, et Dieu veut ce qu'il veut. Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclose,
Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose, Se fait homme, saisit les coeurs, creuse un sillon
; Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ; Mais qu'elle entre un matin à la diète, au
conclave, Et tous les rois soudain verront l'idée esclave, Sur leurs têtes de rois que ses pieds
courberont, Surgir, le globe en main ou la tiare au front. Le pape et l'empereur sont tout. Rien
n'est sur terre Que pour eux et par eux. Un suprême mystère Vit en eux, et le ciel, dont ils ont
tous les droits, Leur fait un grand festin des peuples et des rois, Et les tient sous sa nue, où son
tonnerre gronde, Seuls, assis à la table où Dieu leur sert de monde. Tête à tête ils sont là,
réglant et retranchant, Arrangeant l'univers comme un faucheur son champ. Tout se passe
entre eux deux. Les rois sont à la porte, Respirant la vapeur des mets que l'on apporte,
Regardant à la vitre, attentifs, ennuyés, Et se haussant, pour voir, sur la pointe des pieds. Le
monde au-dessous d'eux s'échelonne et se groupe. Ils font et défont. L'un délie et l'autre
coupe. L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont Leur raison en eux-mêmes, et sont parce
qu'ils sont. Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire, L’un dans sa pourpre, et l'autre
avec son blanc suaire, L'univers ébloui contemple avec terreur Ces deux moitiés de Dieu, le
pape et l'empereur. — L'empereur ! l'empereur ! être empereur ! — Ô rage, Ne pas l’être ! —
et sentir son coeur plein de courage ! — Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau !
Qu'il fut grand ! De son temps, c'était encor plus beau. Le pape et l'empereur ! ce n'était plus
deuxhommes.
Pierre et César ! en eux accouplant les deux Romes, Fécondant l'une et l'autre en un mystique
hymen, Redonnant une forme, une âme au genre humain, Faisant refondre en bloc peuples et
pêle-mêle Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle, Et tous deux remettant au moule de
leur main Le bronze qui restait du vieux monde romain ! Oh ! quel destin ! — Pourtant cette
tombe est la sienne ! Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne ? Quoi donc ! avoir été
prince, empereur et roi ! Avoir été l'épée, avoir été la loi ! Géant, pour piédestal avoir eu
l'Allemagne ! Quoi ! pour titre césar et pour nom Charlemagne ! Avoir été plus grand
qu'Hannibal, qu'Attila, Aussi grand que le monde !… — et que tout tienne là ! Ah ! briguez
donc l'empire, et voyez la poussière Que fait un empereur ! Couvrez la terre entière De bruit
et de tumulte ; élevez, bâtissez Votre empire, et jamais ne dites : C'est assez ! Taillez à larges
pans un édifice immense ! Savez-vous ce qu'un jour il en reste ? ô démence ! Cette pierre ! Et
du titre et du nom triomphants ? Quelques lettres, à faire épeler des enfants ! Si haut que soit
le but où votre orgueil aspire, Voilà le dernier terme !… — Oh ! l'empire ! l’empire ! Que
m'importe ! j'y touche, et le trouve à mon gré. Quelque chose me dit : Tu l'auras ! — Je l'aurai.
— Si je l’avais !… — Ô ciel ! être ce qui commence ! Seul, debout, au plus haut de la spirale
immense ! D'une foule d'états l'un sur l’autre étagés Être la clef de voûte, et voir sous soi
rangés Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ; Voir au-dessous des rois les maisons
féodales, Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ; Puis évêques, abbés, chefs de clans,
hauts barons ; Puis clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes, Dans l'ombre, tout
au fond de l'abîme, — les hommes. — Les hommes ! c'est-à-dire une foule, une mer, Un
grand bruit, pleurs et cris, parfois un rire amer, Plainte qui, réveillant la terre qui s'effare, À
travers tant d'échos nous arrive fanfare ! Les hommes ! — Des cités, des tours, un vaste
essaim,
De hauts clochers d'église à sonner le tocsin ! — Rêvant. Base de nations portant sur leurs
épaules La pyramide énorme appuyée aux deux pôles, Flots vivants, qui toujours l'étreignant
de leurs plis, La balancent, branlante à leur vaste roulis, Font tout changer de place et, sur ses
hautes zones, Comme des escabeaux font chanceler les trônes, Si bien que tous les rois,
cessant leurs vains débats, Lèvent les yeux au ciel… Rois ! regardez en bas ! — Ah ! le
peuple ! — océan ! — onde sans cesse émue, Où l'on ne jette rien sans que tout ne remue !
Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau ! Miroir où rarement un roi se voit en beau !
Ah ! si l'on regardait parfois dans ce flot sombre, On y verrait au fond des empires sans
nombre, Grands vaisseaux naufragés, que son flux et reflux Roule, et qui le gênaient, et qu'il
ne connaît plus ! — Gouverner tout cela ! — Monter, si l’on vous nomme, À ce faîte ! Y
monter, sachant qu'on n'est qu’un homme ! Avoir l'abîme là !… — Pourvu qu'en ce moment
Il n'aille pas me prendre un éblouissement ! Oh, d'états et de rois mouvante pyramide, Ton
faîte est bien droit ! Malheur au pied timide ! À qui me retiendrais-je ? — Oh ! si j'allais faillir
En sentant sous mes pieds le monde tressaillir ! En sentant vivre, sourdre, et palpiter la terre !
— Puis, quand j'aurai ce globe entre mes mains qu'en faire ? Le pourrai-je porter seulement ?
Qu'ai-je en moi ? Être empereur, mon Dieu ! j'avais trop d'être roi ! Certes, il n'est qu'un
mortel de race peu commune Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune. Mais, moi ! qui me
fera grand ? qui sera ma loi ? Qui me conseillera ? Il tombe à deux genoux devant le tombeau.
Charlemagne ! c’est toi !
Hugo (Victor), Hernani, 1830.

Texte d’appui 2 :
des idéaux politiques
Son âme était tout occupée de la difficulté de prendre un état, il déplorait ce grand accès de
malheur qui termine l'enfance et gâte les premières années de la jeunesse peu riche. – Ah !
s'écria-t-il, que Napoléon était bien l'homme envoyé de Dieu pour les jeunes français ! Qui le
remplacera ? Que feront sans lui les malheureux, même plus riches que moi, qui ont juste les
quelques écus qu'il faut pour se procurer une bonne éducation, et pas assez d'argent pour
acheter un homme à vingt ans et se pousser dans une carrière !
***
– Ô Napoléon ! Qu'il était doux de ton temps de monter à la fortune par les dangers d'une
bataille !
Stendhal – Le Rouge et le Noir – Livre I – 1830
Texte d’appui 3:
le poète, homme des utopies

Le poète en des jours impies Vient préparer des jours meilleurs. Il est l'homme des utopies,
Les pieds ici, les yeux ailleurs. C'est lui qui sur toutes les têtes, En tout temps, pareil aux
prophètes, Dans sa main, où tout peut tenir, Doit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue, Comme une
torche qu'il secoue, Faire flamboyer l'avenir !
Victor Hugo - Les Rayons et les ombres

Texte d’appui 4:
le poète, défenseur des déshérités

Ne nous lassons pas de le répéter, songer, avant tout, aux foules déshéritées et douloureuses,
les soulager, les aérer, les éclairer, les aimer, leur élargir magnifiquement l'horizon, leur
prodiguer sous toutes les formes l'éducation, leur offrir l'exemple du labeur, jamais l'exemple
de l'oisiveté, amoindrir le poids du fardeau individuel en accroissant la notion du but
universel, limiter la pauvreté sans limiter la richesse, [...] en un mot, faire dégager à l'appareil
social, au profit de ceux qui souffrent et de ceux qui ignorent, plus de clarté et plus de bien-
être, c'est, que les âmes sympathiques ne l'oublient pas, la première des obligations
fraternelles, c'est, que les coeurs égoïstes le sachent, la première des nécessités.
Victor Hugo - Les Misérables

Texte d’appui 5:
le poète, guide du peuple

Peuples! écoutez le poète ! Écoutez le rêveur sacré ! Dans votre nuit, sans lui complète, Lui
seul a le front éclairé. Des temps futurs perçant les ombres, Lui seul distingue en leurs flancs
sombres Le germe qui n'est pas éclos. Homme, il est doux comme une femme. Dieu parle à
voix basse à son âme Comme aux forêts et comme aux flots.
Victor Hugo - Les Rayons et les ombres, 1840
Texte d’appui 6:
la mission du poète

M. BECKFORD. – Pas mal ! pas mal ! quoiqu'il fasse encore de la poésie ; mais en admettant
votre idée, vous voyez que j'ai encore raison. Que diable peut faire le Poète dans la
manoeuvre ? (Un moment d'attente.)
CHATTERTON. – Il lit dans les astres la route que nous montre le doigt du Seigneur.
LORD TALBOT – Qu'en dites-vous, milord ? lui donnez-vous tort ? Le pilote n'est pas
inutile.
M. BECKFORD – Imagination, mon cher ! ou folie, c'est la même chose ; vous n'êtes bon à
rien, et vous vous êtes rendu tel par ces billevesées.
Alfred de Vigny - Chatterton - acte III, sc.6 – 1835
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8 9- les nouvelles formes littéraires
Le plus grand engagement des Romantiques est esthétique. En effet, la littérature va être
renouvelée de façon exceptionnelle. Avec eux, les règles traditionnelles vont être bousculées.
L’expression nouvelle ne peut s’exprimer sous des formes anciennes. D’om la nécessité
d’inventer des formes nouvelles qui rendront avec plus de force le sentiment à dire.
Les romantiques prônent la libération de l’art
Les sources d’inspiration ne sont plus la mythologie gréco-latine et la Raison mais la rêverie
et l’imagination. Ils préfèrent le choc des forces aux normes classiques

La poésie romantique

La poésie sera le genre romantique par excellence. Tous les romantiques sont des poètes
lyriques. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que l’acte de naissance de ce mouvement en France
correspond à la publication d’un recueil poétique (les Méditations poétiques de Lamartine)
a- La poésie lyrique :
Après l’expression de l’intime dans le récit avec les préromantiques, c’est au tour, avec les
romantiques, de la poésie de le faire. La poésie romantique est celle du JE c’est pour cela
qu’elle est avant tout lyrique
Lyrisme : registre poétique qui permet l'expression souvent exaltée de sentiments
personnels.
Le texte poétique romantique se présente comme la confidence des sentiments et du vécu
intime de son auteur.
b- une poésie humaniste :
L’expression de l’intimité du poète n’est en rien une preuve d’individualisme. Par ses
sentiments, le poète cherche à raconter l’Homme dans son rapport avec la nature, avec Dieu,

c- Une poésie révolutionnaire :
La poésie des romantiques se veut une simplification de la rhétorique. Ces poètes rejettent les
formes surannées et trop souvent figées. Ils exige la justesse des mots et leur simplicité.
Afin de donner plus de mouvement rythmique à leur vers (et notamment l’alexandrin), il vont
rejeter la césure médiane et la remplacer par des césures secondaires, des rejets et des
enjambements
Le roman romantique
Bien moins connu que la poésie romantique, le roman romantique est pas moins une véritable
transformation littéraire. Genre jusque là rejeté, le roman est fêté par les romantiques sous
toutes ses formes.
1 a- le roman personnel :

Est appelé « roman personnel » tout roman narrant une partie de vie d’un individu. Cet
individu, bien que ressemblant à l’auteur, ne peut lui être identifié. Ce texte se distingue de
l’autobiographie par le fait qu’il ne mette pas en scène la totalité de la vie de d’auteur. René
de Chateaubriand (1802), Adolphe de Benjamin Constant (1816), La Confession d'un enfant
du siècle d' Alfred de Musset (1836) sont autant d'expemples de romans personnels qui
montrent à la fois l'importance de la notion de point de vue et la difficulté pour les individus
de s'inscrire dans le monde.
1 b- le roman historique :
Le roman historique se situe à des époques précises et mélange Histoire et fiction. C'est
l'occasion de donner aux romans une dimension sociale et politique. Notre Dame de Paris est
un roman médiéval qui illustre, grâce au personnage de Quasimodo, la théorie romantique de
l'alliance des contraires.
Le théâtre romantique
C’est par ce genre que se fera la révolution romantique en 1830 lors de la représentation
d’Hernani.
Afin de comprendre l’impacte de ce drame, il nous faut nous rappeler des règles du théâtre
classique.
Règle des trois unités : Toute pièce de théâtre doit mettre en scène une seule action (unité
d’action) qui se déroule en un jour (unité de temps) et en un lieu (unité de lieu)
Règle de la bienséance
Règle de la vraisemblance
Le drame romantique veut susciter une réflexion philosophique et historique. Il replace
l'individu dans son rapport complexe avec la société. Des héros solitaires luttent avec le
destin. Le héros romantique est toujours un héros déchiré, à plusieurs visages.
Rejetant toutes ces règles qui sclérosent le théâtre, les dramaturges romantique et à leur tête
Hugo vont appeler des formes nouvelles. La création du drame nouveau va se faire à travers
des manifestes qui formalisent la théorie du drame.
Racine et Shakespeare de Stendhal (1823-1825)
Stendhal essaie d'abord de montrer la nécessité pour toute oeuvre dramatique de plaire au
public contemporain. Le Classicisme était très bien adapté au public du XVIIème siècle, mais
le public du XIXème siècle veut autre chose: un théâtre romantique.
"Le romantisme est l'art de présenter au peuple les oeuvres littéraires qui, dans l'état actuel de
leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir
possible. Le classicisme au contraire leur présente la littérature qui donnait le plus grand
plaisir à leurs arrières-grands-pères... Imiter aujourd'hui Sophocle et Euripide, et prétendre
que ces imitations ne feront pas bâiller le Français du XIXème siècle, c'est du classicisme."
Selon Stendhal, Racine et Shakespeare étaient l'un et l'autre romantiques en leur temps,
puisqu'ils ont donné à leurs compatriotes la tragédie réclamée par leurs moeurs. Mais Racine
n'intéresse plus les hommes du XIXème siècle que par des qualités psychologiques ou
artistiques qui ne sont pas le plaisir dramatique. Shakespeare au contraire offre l'exemple d'un
théâtre qui n'est pas prisonnier
des conventions classiques, et les modernes on intérêt à "marcher sur ses traces" pour plaire à
leurs contemporains.
"Le romantisme appliqué au genre tragique, c'est une tragédie en prose qui dure plusieurs
mois et se passe en divers lieux", une "tragédie nationale".
De la tragédie de Wallstein par Schiller et du théâtre allemand de Benjamin Constant (1808)
Cet ouvrage de Constant met en évidence et encourage l'imitation des qualités du théâtre
allemand qui sont les suivantes:
- représentation en littérature des époques les plus brillantes de l'histoire
il reproche aux Français leur négligence de leur propre histoire nationale
- abandon de toutes les règles du théâtre français qui détruisent l'effet dramatique
- rejet de la pomposité de la langue française
critique de la bienséance qui nuit à la vérité
nécessité pour les auteurs de se libérer de la tradition
- blâme de la conception de l'amour sur la scène française qui n'en fait qu'une passion
intéressante seulement par sa violence et son délire; la conception de l'amour sur la scène
allemande est beaucoup plus naturelle: elle est un rayon de lumière divine qui vient échauffer
et purifier le coeur
- blâme du fait que le théâtre français donne trop d'importance à la morale et à tout ce qui peut
être d'une application universelle
- Constant prône la liberté de chaque écrivain en matière de création littéraire
la fidélité à la vérité et à la nature avec des réserves contre tous les abus dans ces deux
domaines
la Préface de Cromwell, Hugo (1927)
Cette préface met en évidence la théorie romantique du drame. Ce drame est fortement
influencé par le théâtre shakespearien.
Hugo prône :
- le mélange des genres dramatiques
- le refus des unités de temps et de lieu
- la liberté de l’imaginaire et de la création

Texte d’appui
Victor Hugo, Préface de Cromwell
Des contemporains distingués, étrangers et nationaux, ont déjà attaqué, et par la pratique et
par la théorie, cette loi fondamentale du code pseudo-aristotélique. Au reste, le combat ne
devait pas être long. A la première secousse elle a craqué, tant était vermoulue cette solive de
la vieille masure scolastique !
Ce qu'il y a d'étrange, c'est que les routiniers prétendent appuyer leur règle des deux unités sur
la vraisemblance, tandis que c'est précisément le réel qui la tue. Quoi de plus invraisemblable
et de plus absurde en effet que ce vestibule, ce
péristyle, cette antichambre, lieu banal où nos tragédies ont la complaisance de venir se
dérouler, où arrivent, on ne sait comment, les conspirateurs pour déclamer contre le tyran, le
tyran pour déclamer contre les conspirateurs, chacun à leur tour, […]
Où a-t-on vu vestibule ou péristyle de cette sorte ? Quoi de plus contraire, nous ne dirons pas
à la vérité, les scolastiques en font bon marché, mais à la vraisemblance ? Il résulte de là que
tout ce qui est trop caractéristique, trop intime, trop local, pour se passer dans l'antichambre
ou dans le carrefour, c'est-à-dire tout le drame, se passe dans la coulisse. Nous ne voyons en
quelque sorte sur le théâtre que les coudes de l'action ; ses mains sont ailleurs. Au lieu de
scènes, nous avons des récits ; au lieu de tableaux, des descriptions. De graves personnages
placés, comme le choeur antique, entre le drame et nous, viennent nous raconter ce qui se fait
dans le temple, dans le palais, dans la place publique, de façon que souventes fois nous
sommes tentés de leur crier : " Vraiment ! mais conduisez-nous donc là-bas ! On s'y doit bien
amuser, cela doit être beau à voir ! " A quoi ils répondraient sans doute : " Il serait possible
que cela vous amusât ou vous intéressât, mais ce n'est point là la question ; nous sommes les
gardiens de la dignité de la Melpomène française. " Voilà !
Mais, dira-t-on, cette règle que vous répudiez est empruntée au théâtre grec. En quoi le théâtre
et le drame grecs ressemblent-ils à notre drame et à notre théâtre ? D'ailleurs nous avons déjà
fait voir que la prodigieuse étendue de la scène antique lui permettait d'embrasser une localité
tout entière, de sorte que le poëte pouvait, selon les besoins de l'action, la transporter à son gré
d'un point du théâtre à un autre, ce qui équivaut bien à peu près aux changements de
décorations. Bizarre contradiction ! le théâtre grec, tout asservi qu'il était à un but national et
religieux, est bien autrement libre que le nôtre, dont le seul objet cependant est le plaisir, et, si
l'on veut, l'enseignement du spectateur. C'est que l'un n'obéit qu'aux lois qui lui sont propres,
tandis que l'autre s'applique des conditions d'être parfaitement étrangères à son essence. L'un
est artiste, l'autre est artificiel.
[…]
L'unité de temps n'est pas plus solide que l'unité de lieu. L'action, encadrée de force dans les
vingt-quatre heures, est aussi ridicule qu'encadrée dans le vestibule. Toute action a sa durée
propre comme son lieu particulier. Verser la même dose de temps à tous les événements !
appliquer la même mesure sur tout ! On rirait d'un cordonnier qui voudrait mettre le même
soulier à tous les pieds. Croiser l'unité de temps à l'unité de lieu comme les barreaux d'une
cage, et y faire pédantesquement entrer, de par Aristote, tous ces faits, tous ces peuples, toutes
ces figures que la providence déroule à si grandes masses dans la réalité ! c'est mutiler
hommes et choses, c'est faire grimacer l'histoire. Disons mieux : tout cela mourra dans
l'opération ; et c'est ainsi que les mutilateurs dogmatiques arrivent a leur résultat ordinaire : ce
qui était vivant dans la

chronique est mort dans la tragédie. Voilà pourquoi, bien souvent, la cage des unités ne
renferme qu'un squelette.
1 10- Le héros romantique

Le héros romantique se sent un être à part, différent de ses contemporains. Il se sent isolé dans
la société. Il agit parfois avec démesure, aime parfois sans frein, s’agite, mais se perçoit
rapidement comme étant l’objet d’une fatalité malheureuse. Le héros romantique est souvent
dominé par son émotivité ou sa sensibilité. D'où sa souffrance et ses larmes.
Mais ses sentiments ne sont pas ses seules causes de douleur. Placé en porte-à-faux dans la
hiérarchie sociale, il est déchiré entre l'idée qu'il se fait de lui-même et le rôle que la société
lui réserve. Il est dûr d'être à la fois maître ET laquais ...
Prisonnier d'une société où se trament les complots, il monte ou chute dans l'échelle sociale au
gré des forces qui agissent sur lui. On comprend dès lors son aspiration à la liberté

ANNEXES
Nous mettons à la disposition des apprenants un certain nombre d’articles extraits
d’encyclopédie ou de sites Internet pouvant les aider à approfondir leurs cours

ARTICLE SUR NAPOLÉON IN ENCYCLOPÉDIE ENCARTA

1 PRÉSENTATION

Napoléon Ier (1769-1821), Premier consul (1800-1804), puis empereur des Français (1804-
1815), général et génie militaire, figure de proue de l’histoire de France. Despote éclairé, il a
institutionnalisé de nombreuses réformes élaborées pendant la Révolution française, conquis
pratiquement toute l’Europe et contribué à la modernisation des nations qu’il a dominées.
Mythe vivant, ce personnage au destin exceptionnel se confond avec l’histoire de l’Europe
qu’il a façonnée en un Empire (voir Empire, premier).

2 LE PETIT CAPORAL

2.1 Ses origines


Né le 15 août 1769 à Ajaccio, un an après l’achat de la Corse par Louis XV à la république de
Gênes, Louis Napoléon Bonaparte est le deuxième fils de Carlo Maria Buonaparte et de Maria
Letizia Ramonilo. Issu d’une famille de treize enfants (huit atteignent l’âge adulte), il
appartient à la petite noblesse corse d’origine génoise : son père, avocat, a lutté pour
l’indépendance de la Corse contre les troupes royales au côté de Pasquale Paoli. Enfant
turbulent, querelleur et orgueilleux, « corse de caractère et de nation », il est élevé dans le
ressentiment vis-à-vis de la France.
2.2 Ses études

Afin de récompenser la noblesse corse ralliée à la France, le roi accorde des bourses d’études
aux enfants des anciens paolistes. Napoléon et son frère Joseph partent alors étudier au
collège d’Autun (1778). L’année suivante, Napoléon est admis à l’école militaire de Brienne
(1779-1784), puis à l’école royale militaire de Paris. En 1785, à l’âge de seize ans, il est reçu
en qualité de lieutenant en second dans l’artillerie et affecté en garnison à Valence. La même
année, la mort de son père le contraint à prendre la défense des intérêts familiaux et à sacrifier
sa solde pour l’entretien de ses frères et soeurs. Doué pour les mathématiques, il n’en dévore
pas moins des traités d’art militaire, lit les philosophes (particulièrement Montesquieu,
Rousseau et Voltaire) et les grands penseurs politiques (dont Mirabeau et Necker). Son
caractère farouche d’insulaire le rend insociable, frondeur, sauvage et silencieux avec ses
condisciples, dans une métropole où il se sent longtemps étranger.
2.3 Patriote corse et jeune officier français
Bonaparte s’enthousiasme pour la Révolution, d’autant que le mouvement révolutionnaire
peut servir ses ambitions : l’abolition des privilèges, la nuit du 4 août 1789, annule le décret
cantonnant les petits nobles au rang de cadre inférieur de l’armée, lui ouvrant ainsi toutes
grandes les portes de la carrière militaire. Mais dans un premier temps, ses ambitions se
concentrent seulement sur son île natale. Pour échapper à l’ennui des nominations de garnison
en garnison (Lyon 1786, Douai 1787, Auxonne 1788, Valence 1791), il séjourne souvent en
Corse et s’engage dans les luttes politiques de l’île. Il commande d’abord un bataillon de
volontaires et se bat contre les troupes du roi.
Réintégré néanmoins dans l’armée royale et nommé capitaine, il reprend bientôt la lutte en
tant que lieutenant-colonel de la Garde nationale d’Ajaccio et s’oppose alors aux paolistes qui
cherchent à établir l’indépendance de l’île avec l’appui des Anglais. En juin
PEF A2 Français Littérature Française II Envoi 1
1793, lors de la déclaration de l’indépendance de la Corse, le « traître », en déroute, se réfugie
avec sa famille à Marseille et se rallie définitivement à la France et à la république.

3 LE GLORIEUX GÉNÉRAL

3.1 La défense du pays

Durant l’été 1793, la France est menacée par l’Europe des rois coalisés. Bonaparte, en
publiant le Souper de Beaucaire, prend cause pour les Jacobins, se défiant des masses
populaires qu’il a vues à l’oeuvre à Paris en 1792. Il est nommé chef d’artillerie et affecté au
siège de la ville de Toulon qui s’est livrée aux Anglais ; par sa science, sa bravoure et son
sens stratégique, il fait judicieusement tonner ses canons, contribuant à la prise de Toulon le
17 décembre 1793. En récompense, à l’âge de vingt-quatre ans, il est nommé général de
brigade par le Comité de salut public, puis commandant d’artillerie de l’armée d’Italie en
mars 1794 et devient le protégé de Robespierre. Après la chute de ce dernier, le 9 Thermidor,
il est mis en état d’arrestation avant d’être rapidement innocenté et libéré. Le 13 vendémiaire
an IV (5 octobre 1795), il est chargé par Barras de réprimer l’insurrection royaliste de Paris
dirigée contre le Directoire. En récompense, il est nommé général de division et commandant
de l’armée de l’Intérieur. À cette même époque, il rencontre Joséphine de Beauharnais, une
créole veuve d’un général guillotiné et mère de deux enfants, qu’il épouse le 8 mars 1796
3.2 La campagne d’Italie
Promu le 2 mars 1796 commandant en chef de l’armée d’Italie, il est chargé de mener une
guerre de diversion et de pillage dans le Piémont et en Lombardie, alors que l’offensive
principale doit passer par l’Allemagne pour menacer Vienne. Il mène une campagne
foudroyante contre les troupes austro-piémontaises. Grâce à son génie militaire, il remporte
victoire sur victoire entre 1796 et 1797 (Millesimo, Mondovi, Arcole et Rivoli). En prenant
Venise, il s’ouvre les portes de Vienne et contraint l’Autriche et ses alliés à conclure la paix
(traité de Campoformio, 17 octobre 1797), par laquelle il fonde les républiques soeurs dans le
Nord de l’Italie. Avec son butin de guerre, il renforce son aura auprès du gouvernement
français et sert sa propre propagande en publiant bulletins et journaux glorifiant ses exploits.

3.3 La campagne d’Égypte

Les membres du Directoire, inquiets de la renommée croissante du jeune général et des


menées anglaises, cherchent à éloigner Bonaparte de Paris tout en utilisant ses talents
militaires pour couper la route des Indes britanniques. Ils le nomment alors à la tête de
l’expédition d’Égypte (mai 1798). Sur les traces de son rêve oriental, bercé par le souvenir
d’Alexandre le Grand, Bonaparte s’assure le contrôle du pays à la bataille des Pyramides (21
juillet 1798). Libérateur du joug mamelouk, il s’applique à apparaître comme un
administrateur consciencieux, s’associant aux notables locaux, désireux de redonner à
l’Égypte l’image de son histoire, celle que redécouvre l’expédition scientifique qu’il entraîne
avec lui. Mais le général anglais Nelson, en détruisant la flotte française à la bataille
d’Aboukir (août 1798), contraint Bonaparte à faire route vers la Syrie. Une épidémie de peste
l’arrête devant Saint-Jean d’Acre et, apprenant les revers du Directoire en Italie et la
confusion qui règne en France, Bonaparte débarque à Fréjus le 8 octobre 1799 et regagne
Paris.
Dans la capitale, les Jacobins (Sieyès, Talleyrand, Fouché, Murat et Lucien Bonaparte, son
frère) cherchent à sauvegarder les principes de la Révolution de 1789. Pour cela, ces
PEF A2 Français Littérature Française II Envoi 1
conjurés s’apprêtent à commettre un coup d’État : il ne leur manque qu’un sabre pour assurer
avec autorité le retour au calme.

4 L’HOMME DU 18 BRUMAIRE

4.1 Le 18 Brumaire et la Constitution de l’an VIII


Le 9 novembre 1799 (18 brumaire an VIII), dans la confusion, Bonaparte pénètre avec ses
troupes au Conseil des Cinq-Cents. Voyant son frère menacé d’être mis hors-la-loi, Lucien
retourne la situation et accuse les députés d’être soumis à l’Angleterre. Les conjurés profitent
alors de la confusion pour désigner un Consulat provisoire à la tête duquel ils nomment le
général Bonaparte assisté de Ducos et Sieyès, qu’ils pensent pouvoir tous trois manipuler.
Mais Bonaparte montre vite sa personnalité : en dictant la Constitution autoritaire de l’an
VIII, il renforce à son profit le pouvoir exécutif, se réservant l’initiative des lois et la
possibilité d’avoir recours au plébiscite. Sous ce nouveau régime inaugurant une forme de
gouvernement direct, il devient Premier consul (assisté de Cambacérès et Lebrun, dont le rôle
n’est que consultatif) et émiette le pouvoir législatif en assemblées dénuées de prérogatives.
Déjà assuré de tous les pouvoirs, le plébiscite de 1802 confirme sa popularité et la
Constitution de l’an X le désigne consul à vie

4.2 La poursuite de la paix


Face à la désorganisation générale à laquelle il est confronté, Napoléon exige union,
discipline et obéissance. En France, il contraint les chouans à déposer les armes (janvier et
février 1800). Pour ôter aux royalistes leur soutien religieux, il conclut avec le pape Pie VII le
Concordat de 1801, s’arrogeant un droit de veto sur les nominations ecclésiastiques. Au
rétablissement de l’Église et du culte catholique succède l’amnistie des émigrés, le 26 avril
1802. Ces événements favorisent le retour des émigrés et imposent la politique de
réconciliation nationale.
À l’extérieur, Bonaparte décide de nouvelles campagnes, pour contrer la deuxième coalition.
Il triomphe à Marengo en Italie (14 juin 1800), de même que Moreau à Hohenlinden en
Allemagne (3 décembre 1800), ce qui contraint l’Autriche à confirmer la paix de
Campoformio par celle signée à Lunéville le 9 février 1801 et garantit le Rhin comme
frontière orientale de la France. Avec l’Angleterre, Bonaparte signe la courte paix d’Amiens,
le 25 mars 1802. Après dix ans de guerre en Europe, le Premier consul parvient à établir une
paix fragile mais essentielle, puisque, déjà, elle est la reconnaissance de sa puissance.
Parallèlement, il donne une constitution à la Hollande, devient médiateur de la Confédération
des cantons suisses (19 février 1803), président de la République italienne après avoir annexé
Parme et le Piémont, et, s’il développe des projets d’expansion coloniale vers Saint-
Domingue, la Louisiane et l’Inde, c’est que sa puissance tend encore à s’étendre.

4.3 Les premières transformations

Afin d’organiser la paix napoléonienne, Bonaparte met en place de nombreuses réformes. Il


rassure la bourgeoisie en réaffirmant la liberté d’entreprise et en renonçant au concept
aristocratique de la propriété. En créant la Banque de France, en assurant une monnaie stable
(le franc germinal) et grâce aux butins de ses conquêtes, il réorganise les finances de l’État.
Au niveau économique, pour redonner confiance aux entrepreneurs, il interdit les grèves et,
pour l’ouvrier, réintroduit l’obligation du livret de travail, le soumettant à la surveillance. En
créant l’ordre de la Légion d’honneur (18 mai 1802), il cherche à fonder une nouvelle élite
fondée non plus sur les privilèges, mais
le mérite civil et militaire. De même, en 1802, il développe l’enseignement public avec la
création des lycées, dispensant une instruction à la fois scientifique et classique ; ainsi
favorise-t-il cette bourgeoisie dont il cherche à obtenir le soutien. Cependant, il prolonge la
confiscation des libertés politiques, rétablit la censure à l’encontre de la presse et réduit
l’opposition en développant une surveillance policière efficace et continue. Il réorganise la
sécurité intérieure du pays, en confiant la Sûreté à Fouché.
En échange des libertés confisquées, il entreprend une réorganisation de l’ensemble de
l’appareil administratif et juridique. En créant, dans le cadre du département, la fonction de
préfet, relais direct de son autorité chapeautant les collectivités locales existantes, il contribue
à perpétuer la centralisation administrative commencée sous l’Ancien Régime et prolongée
par la Révolution. Dans le domaine administratif, il promulgue le Code civil (appelé
également Code Napoléon) le 21 mars 1804. Cette unification de la législation lui permet
d’assurer la libre entreprise, de garantir l’inviolabilité de la propriété privée et de réaliser, une
fois encore, un audacieux compromis qu’il n’a de cesse de prolonger (par le Code des
procédures civiles en 1806, du commerce en 1807, d’instruction criminelle en 1808 et le Code
pénal en 1810), modifiant durablement et profondément les structures juridiques de la France.

5. NAPOLÉON IER

5.1 L’Empereur
Face aux complots qui se multiplient à l’égard de Bonaparte (il échappe à une machine
infernale rue Saint-Nicaise le 24 décembre 1800, puis à une tentative d’enlèvement fomentée
par le même chouan, Cadoudal, soutenu par les Anglais et certainement le duc d’Enghien,
l’un des chefs de l’armée des émigrés) et afin de rallier les hésitants et de gagner les
opposants, Fouché pousse le Sénat à inviter le Premier consul à « achever son ouvrage en le
rendant immortel comme la gloire ». Le 18 mai 1804, le Sénat vote à l’unanimité
l’instauration du gouvernement impérial, proclamant Napoléon empereur héréditaire des
Français. Le 2 décembre 1804, après avoir épousé religieusement Joséphine, celui qui
s’appelle désormais Napoléon Ier est sacré empereur par le pape Pie VII à Notre-Dame de
Paris.
Même s’il est proclamé empereur (représentant ultime du peuple) et non roi, Bonaparte laisse
planer un doute que l’historiographie n’a encore pu lever : en se faisant sacrer, Napoléon clôt-
il ou trahit-il la Révolution ? En fait, l’aspect provisoire du Consulat a jusqu’alors laissé
supposer un semblant de continuité avec la Révolution. Mais avec l’instauration de l’Empire
est consacré un nouveau type de régime qui est sans doute en rupture avec les principes de la
Révolution.
D’ailleurs, Bonaparte lui-même insiste sur ce point lorsqu’il déclare à la fin des travaux du
Consulat provisoire : « Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée ;
elle est finie. »

5.2 Les guerres napoléoniennes

En avril 1803, l’Angleterre rompt la fragile paix d’Amiens. Deux ans plus tard, l’Autriche, la
Russie, la Suède et Naples la rejoignent dans la troisième coalition. Napoléon arme alors une
flotte à Boulogne, avec l’idée d’envahir l’Angleterre. Mais la cinglante défaite navale que lui
inflige Nelson à Trafalgar, le 21 octobre 1805, le conduit à oublier l’épine anglaise et à
retourner ses troupes contre les Autrichiens et les forces austro-russes. Les premiers sont
défaits à Ulm le 20 octobre 1805, les secondes mises en déroute lors de la bataille d’Austerlitz
le 2 décembre. Le traité de Presbourg, signé le
26 décembre 1805, clôt la coalition. L’Autriche cède la Vénétie, le Tyrol, le Trentin, l’Istrie
et la Dalmatie. Napoléon offre le royaume de Hollande à son frère Louis, regroupe seize états
allemands dans la Confédération du Rhin (12 juillet 1806), enlève le royaume de Naples aux
Bourbons et y couronne son frère Joseph.
La Prusse forme alors une nouvelle coalition avec l’Angleterre et la Russie. Elle est battue à
Iéna et à Auerstedt (14 octobre 1806). En Pologne, Napoléon affronte l’armée russe et la
vainc à Friedland (14 juin 1807). En juillet, il signe avec le tsar Alexandre Ier le traité de
Tilsit, lequel ébauche une alliance salvatrice avec la Russie, émiette la Prusse et donne à
Jérôme Bonaparte le royaume de Westphalie et le grand-duché de Varsovie.
En novembre 1806, il instaure le blocus continental dans l’espoir de conduire l’Angleterre à la
faillite commerciale. Pour s’assurer l’étanchéité du blocus, il s’empare du Portugal en
novembre 1807, annexe l’Étrurie en 1807, occupe les États du pape et prend Rome en 1808.
En Espagne, il fait abdiquer en sa faveur Charles IV et place son frère Joseph sur le trône.
C’est compter sans le mécontentement des Espagnols. Madrid se soulève, et malgré quelques
victoires, la guérilla espagnole se prolonge, entretenue par les Britanniques. Coûteuse en
hommes et en mobilisations, la campagne d’Espagne qui perdure est le premier revers de
l’Empire napoléonien.
Bataille d'Austerlitz Le 2 décembre 1805, Napoléon Ier remporte une éclatante victoire sur les
armées impériales de François II d'Autriche et d'Alexandre Ier de Russie ; date anniversaire
du sacre de l'Empereur, la bataille du 2 décembre, qui se déroule près d'Austerlitz en Moravie,
est parfois appelée « bataille des Trois Empereurs ».
Le lendemain (3 décembre), Napoléon Ier s'adresse à la Grande Armée : « Soldats, je suis
content de vous. Vous avez, à la journée d'Austerlitz, justifié tout ce que j'attendais de votre
intrépidité. Vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire. […] Soldats, lorsque le
peuple français plaça sur ma tête la couronne impériale, je me confiai à vous pour la maintenir
toujours dans ce haut éclat de gloire qui, seul, pouvait lui donner du prix à mes yeux. […]
Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre
patrie sera accompli, je vous ramènerai en France. Là, vous serez l'objet de mes tendres
sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire : J'étais à la bataille
d'Austerlitz, pour qu'on réponde : Voilà un brave ! »
En 1809, Napoléon bat à nouveau les Autrichiens à Wagram (6 juillet) et occupe Vienne, où il
signe une nouvelle paix, le 14 octobre. Il annexe l’Illyrie et les États pontificaux, puis Brême,
Lübeck, et plusieurs régions au nord de l’Allemagne ainsi que la totalité du royaume de
Hollande, à la suite de l’abdication qu’il impose à son frère, l’indocile Louis Bonaparte qui a
refusé l’application du blocus continental dans son royaume.
Cette époque marque l’apogée de l’Empire napoléonien qui s’étend sur 130 départements et
750 000 km², gouvernant 70 millions d’habitants.
5.3 Le chef dynastique
Napoléon organise une cour impériale digne des fastes de l’Ancien Régime. Il crée une
noblesse d’empire pour récompenser ses plus grands généraux, maillons essentiels et fidèles
de ses victoires. Il fonde des royaumes en Europe, États satellites adossés à l’Empire, à la tête
desquels il place les membres de sa famille, et particulièrement ses frères et soeurs devenus
princes et altesses : Joseph, roi de Naples puis d’Espagne ; Maria-Anna, grande-duchesse de
Toscane ; Louis, roi de Hollande ; Marie-Paulette, duchesse de Guastalla ; Marie-Annonciade,
reine de Naples ; Jérôme, roi de Westphalie. En 1805, il désigne son beau-fils, Eugène de
Beauharnais, comme son héritier en le
nommant vice-roi de la défunte République italienne, dont il se proclame lui-même roi. En
avril 1810, après avoir divorcé de l’impératrice Joséphine qui ne lui a pas donné d’enfant, il
épouse la fille de l’empereur d’Autriche, Marie-Louise. En s’alliant ainsi aux Habsbourg, il
espère légitimer sa dynastie et particulièrement son fils, François Charles Joseph, le jeune roi
de Rome qui naît en 1811 (voir Napoléon II). Malgré les dérives de grandeur imitées de
l’Empire romain, Napoléon Ier réussit, par cette habile politique, à faire disparaître toute
opposition intérieure.

5.4 La poursuite de l’oeuvre réformatrice


Le prolongement de l’oeuvre réformatrice commencée sous le Consulat contribue, par sa
diffusion dans toute l’Europe, à abolir la féodalité de l’Ancien Régime et à dessiner les
prémices d’une unité européenne. Chaque État dépendant de l’Empire reçoit une constitution
établissant le suffrage universel, créant un Parlement et intégrant une déclaration des droits
sur le modèle révolutionnaire. Le Code Napoléon est introduit partout, et la justice est
réformée sur le modèle français. Napoléon propage le système administratif centralisateur et
l’enseignement public, ouvrant à tous l’enseignement supérieur. La liberté religieuse est
partout instaurée (sauf en Espagne). Dans chaque État sont créés un conservatoire et des
académies consacrées à la promotion des arts et des lettres. Pourtant, la présence française, et
les bouleversements qu’elle apporte, contribuent à faire éclore les nationalismes et est à
l’origine de profonds déchirements.
Durant cette période de « croissance dans la guerre », comme l’a défini l’historien Ernest
Labrousse, Napoléon initie bien d’autres réformes, comme l’établissement de cadastres au
niveau communal. Il apporte son soutien aux innovations techniques, développe une politique
de grands travaux et favorise le développement du monde des affaires, grâce à la stabilité du
franc germinal et à la confiance que sa gloire inspire. Néanmoins, le besoin de fonds,
nécessaires pour asseoir sans cesse la stabilité de son Empire, le pousse à continuer la guerre.

6 LA CHUTE DE L’AIGLE
6.1 L’abdication
Bataille de la Moskova En septembre 1812, lors de la campagne de Russie, l'armée
napoléonienne affronte l'armée russe à Borodino, à une centaine de kilomètres de Moscou.
Connu sous le nom de la bataille de la Moskova, l'affrontement est sanglant et fait plus de 70
000 morts au total. Le 14 septembre, Napoléon entre dans la capitale russe que les habitants
mettent à feu.Keystone Pressedienst GmbH
De 1811 à 1812, Napoléon réunit à nouveau la Grande Armée et, en mai, en représailles
envers le tsar qui s’apprête à s’unir aux aristocraties coalisées, Napoléon prend le
commandement de la campagne de Russie. Le 14 septembre, il pénètre à Moscou, mais
l’incendie qui ravage la ville détruit le ravitaillement de ses troupes. Avec l’hiver qui
commence, il lui est impossible de poursuivre l’armée du tsar. La retraite de Russie est une
longue marche de retour, désastreuse, où une grande partie des troupes se perd dans les eaux
glacées de la Berezina.
Retraite de Russie Après avoir vainement attendu une proposition de négociations de la part
du tsar Alexandre Ier, Napoléon Ier décide le retrait de ses troupes avant l'arrivée de l'hiver.
Cependant surprise par le froid, la Grande Armée ne réussit à rejoindre l'Empire qu'au prix de
quelque dizaine de milliers de morts laissés en chemin.
Malgré la montée du mécontentement intérieur, la défection de certains de ses proches
(comme Bernadotte et Murat, qui rejoignent la coalition), la saignée démographique
masculine due à la multiplication des conscriptions et la conspiration du général Malet à Paris,
Napoléon réunit une armée de jeunes conscrits, les « Marie-Louise ». Alors que la Russie
prend la tête de l’opposition — réaction antinapoléonienne contre-révolutionnaire, liguant la
Prusse, l’Allemagne, l’Autriche et l’Angleterre contre lui —, Napoléon parvient à remporter
de nouvelles victoires à Lützen et à Bautzen en mai 1813. L’armistice conclu par le chancelier
autrichien Metternich est de courte durée ; Napoléon est battu à Leipzig en octobre et se replie
en France. L’Allemagne est abandonnée, la Hollande s’insurge, et Joseph, défait à Vitoria en
juin, quitte la péninsule Ibérique. La France est envahie. Malgré les désertions, Napoléon
parvient à lever encore 60 000 hommes. Mais la campagne de France se solde par la chute de
Paris le 31 mars 1814. Les maréchaux d’empire refusent alors de continuer le combat ;
Napoléon est déchu par le Sénat le 3 avril. Le traité de Fontainebleau, signé le 11, confirme
son abdication sans conditions.
Les Alliés lui concèdent alors, comme seul royaume, l’île d’Elbe en Méditerranée, où il
s’exile avec quelques fidèles. Marie-Louise et son fils, l’Aiglon, sont confiés à la garde de
l’empereur d’Autriche.

6.2 Les Cent-Jours


Retour de l'Île d'Elbe Après s'être échappé de son royaume-prison de l'Île d'Elbe le 26 février
1815, Napoléon débarque le 1er mars à Golfe-Juan. Il gagne alors Paris à travers les Alpes,
par une route qui porte depuis le nom de « route Napoléon ». Dès le 3 mars, il envoie son
chirurgien Joseph Emmery à Grenoble pour distribuer à ses partisans les proclamations
rédigées en captivité. Grenoble, dont les habitants viennent déposer les portes aux pieds de
l'Empereur, reste une étape décisive du « vol de l'Aigle ». Comme Napoléon le dit lui-même :
« Jusqu'à Grenoble on me traita d'aventurier, à Grenoble je fus prince. » S'il rallie alors une
population enthousiaste, la soumission de l'armée se fait plus tard, à Laffrey — où,
rencontrant le détachement de Delessart envoyé pour l'arrêter, il déclare : « Soldats, s'il en est
un parmi vous qui veuille tuer son Empereur, me voici ! » Le cri de ralliement qu'il reçoit en
guise de réponse est le départ d'une marche victorieuse sur Paris qu'il atteint le 20 mars.
Néanmoins, il ne recouvre le pouvoir que pour cent jours.
Retraite de Napoléon à Waterloo Le 18 juin 1815 à la bataille de Waterloo, les troupes de
Napoléon Ier sont définitivement défaites par les Alliés. En début de soirée, le dernier assaut
de la vieille garde ne peut contrer l'offensive de Blücher et se solde par la débandade des
troupes napoléoniennes ; l'empereur fuit alors le champ de bataille et rejoint Paris.Hulton
Deutsch
Alors qu’en France une opposition bonapartiste s’organise contre le fragile régime du roi
Louis XVIII, Napoléon s’échappe de l’île d’Elbe et débarque à Golfe-Juan. Il marche alors
sur Paris, remontant d’un vol d’aigle la route qui prend bientôt son nom, gagnant à sa cause
les troupes envoyées pour le capturer, soutenu par le peuple fidèle et rejoint par les
combattants qui ont servi au cours de ses campagnes. Quand il arrive aux Tuileries, Louis
XVIII a déjà fui. Contenant l’élan révolutionnaire, Napoléon promulgue une nouvelle
constitution, proche de la Charte de Louis XVIII. Pour éviter que les armées coalisées ne se
rejoignent en Belgique, l’Empereur prend l’initiative de l’attaque et bat les Prussiens à Ligny
le 16 juin. Mais à Waterloo, le 18 juin 1815, il est vaincu par les armées de Wellington,
rejointes par celles de Blücher que le marquis de Grouchy n’a pu contenir. Napoléon souhaite
continuer la lutte, mais l’hostilité des députés le pousse à abdiquer une nouvelle fois, le 22
juin.

6.3 L’exil et la mort


Ayant perdu tout appui politique et n’ayant pas réussi à retrouver l’alliance déterminante des
notables, dont il a pourtant assis la situation, Napoléon se réfugie à Rochefort. Il embarque sur
le navire britannique Bellerophon et est exilé à Sainte-Hélène, île rocheuse désolée et battue
par les vents au sud de l’océan Atlantique. Il y passe les six dernières années de sa captivité
avec quelques fidèles, tel Emmanuel de Las Cases auquel il dicte le Mémorial de Sainte-
Hélène. Durant son exil, il construit sa légende, devient le martyr de la Sainte-Alliance des «
rois oppresseurs des peuples ». L’Empereur doit subir les brimades du gouverneur de l’île,
Hudson Lowe, effrayé à l’idée d’une possible évasion. Le 5 mai 1821, il meurt des suites d’un
douloureux cancer de l’estomac — qui le pousse depuis longtemps à porter sa main sur son
ventre pour soulager sa douleur.

7 LA LÉGENDE NAPOLÉONIENNE

7.1 La légende officielle


La plus grande conquête de Napoléon est d’avoir ravi les coeurs et investi l’imaginaire
collectif. En façonnant son image, cette silhouette reconnaissable entre toutes — une
redingote grise et un bicorne surmontant deux grands yeux froids et décidés —, le « petit
caporal » a conquis le monde. Il est devenu l’emblème de la méritocratie révolutionnaire, le
modèle de la volonté de puissance.
En comprenant l’importance de la propagande, Napoléon initie avec génie sa propre légende.
Dès la campagne d’Italie, il se préoccupe de son image ; grâce au butin italien, il fonde le
Courrier de l’armée d’Italie, la France vue de l’armée d’Italie puis le Journal de Bonaparte et
des hommes vertueux. Ces publications, largement diffusées, glorifient les exploits d’un jeune
général encore inconnu. Plus tard, la propagande fait de lui l’homme providentiel. En
noircissant la situation héritée du Directoire, Napoléon glorifie la confiance et l’ordre qu’il
rétablit par ses victoires. Inondant l’Europe, les Bulletins de la Grande Armée imposent la
version officielle des combats, modifiant les faits pour donner de l’Empereur l’image du
génial stratège qui sait anticiper. Toujours grandioses, les cérémonies qui célèbrent son règne
le montrent comme l’incarnation de la fierté et de la gloire nationales. Son image, magnifiée
par les peintres (le Sacre de Napoléon Ier de David, les Pestiférés de Jaffa ou le Champ de
bataille d’Eylau de Gros) et les sculpteurs (Chaudet érige la statue qui surmontait la colonne
Vendôme), sublimée par l’invention d’un emblème (l’Aigle), concourt également à façonner
la légende.
Cependant, les défaites et la chute de l’Empereur contribuent au développement d’une contre-
propagande spontanée, et en partie d’origine britannique. Corollaire de l’admiration, la
légende « noire » antinapoléonienne est partout amplifiée par les ennemis de l’Empire, en
France — Chateaubriand dénonce le despotisme, la ruine économique et la sanguinaire
saignée démographique européenne —, comme dans le reste de l’Empire — Goya peint le
Dos de Mayo, dénonçant les répressions napoléoniennes contre les Madrilènes.

7.2 Mémorialistes et colporteurs

En 1823 paraît le Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases — qui est l’un des grands succès
d’édition du XIXe siècle — et, pratiquement en même temps, les Mémoires pour servir à
l’histoire de France des généraux Gourgaud et Montholon, compagnons de l’Empereur à
Sainte-Hélène. Les mémorialistes, souvent d’anciens généraux, sont nombreux à s’exprimer
alors, à vouloir témoigner sur cette époque de conquêtes et de gloire. Tous exaltent le génie
tactique de Napoléon, l’idéal militaire d’ascension qu’il représente, mais aussi et surtout, sa
capacité charismatique à exiger l’impossible de ses hommes et à s’en faire adorer.
Les colporteurs, avec des gravures, des peintures et des dessins des fastes napoléoniens ou des
scènes de bataille, assurent la postérité de l’Empereur. Les souvenirs des grognards rappellent
les grandes victoires et les petites anecdotes flattant l’honneur national, comme le montre
Balzac dans le Médecin de campagne. Chansons, poèmes, images de l’Empereur circulent
dans le peuple, où l’existence du grand homme est transfigurée à la manière des légendes
dorées du Moyen Âge, d’autant que le souvenir de la stabilité économique qu’il avait
instaurée crée l’image d’un âge d’or face à la crise et à la cherté régnant aux débuts de la
Restauration. Le destin tragique de l’Aiglon émeut. Le retour des restes de Napoléon, en
décembre 1845, est l’occasion d’une démonstration de la piété qu’inspire encore l’Empereur,
et le peuple accompagne avec ferveur le cercueil à l’église des Invalides où il repose encore.
En 1848, l’élection de Louis-Napoléon, son neveu, à la présidence de la République porte
aussi le souvenir de l’Empereur (voir Napoléon III). Et il est facile pour les bonapartistes se
référant à Napoléon Ier, de légitimer le coup d’État de 1851 et le retour de l’Empire.

7.3 L’héritage de Napoléon


Comme l’a montré l’historien Jean Tulard, de cette légende napoléonienne naissent des
héritages divers, selon la figure de l’Empereur que l’on exalte. Ce dernier laisse d’abord un
héritage fondé sur son souvenir direct : les mémorialistes comme les bonapartistes s’inspirent
du Napoléon sauveur de la France, homme providentiel qui a rétabli l’ordre et la discipline et
redressé l’économie du pays. Il est l’exemple prestigieux qui affermit l’honneur de la France.
Après les désastres militaires, l’invasion et l’abdication, le sentiment national et l’exaltation
religieuse se mêlent pour donner une image d’un Napoléon « Antéchrist ». En dénonçant le
despotisme, la ruine économique de la France et la folie meurtrière des conscriptions, cette
légende noire — qui persiste durant tout le XIXe siècle, parallèlement à la légende dorée —
inspire des hommes comme Jacques Bainville, Charles Maurras et Léon Daudet, écrivains de
l’Action française.
La légende libérale et républicaine, quant à elle, veut voir en Napoléon plus un soldat de la
Révolution unificateur de l’Europe et un fondateur de l’État de droit qu’un dictateur
antilibéral. C’est ainsi que le décrit l’historien Jules Michelet.
Les romantiques s’enthousiasment pour un Napoléon tragique, enchaîné sur son îlot rocheux
de l’Atlantique et modèle d’une génération perdue, comme Julien Sorel, le héros de Stendhal
dans le Rouge et le Noir.
Il faut attendre le XXe siècle pour que Napoléon devienne un symbole de la France, une
image d’Épinal dépolitisée, à l’origine encore de quelques fresques grandioses et héroïques,
comme celles qu’en dressent le cinéaste Abel Gance, des historiens populaires comme André
Castelot ou des romanciers comme Max Gallo. En exaltant l’appel direct au peuple, la
personnalisation de l’autorité, la fierté nationale et la haute idée de la France, le gaullisme est
souvent présenté comme un nouveau bonapartisme.
Mais l’héritage politique de Napoléon est retors. S’il est plutôt revendiqué par les partis de
droite, il féconde toutes les tendances politiques, car il repose surtout sur le legs d’une
conception de l’État centralisé et des institutions pérennisées deux siècles après
son règne. Le premier Empire a été, en définitive, le régime transitoire à travers lequel la
Révolution s’est enracinée en France.

ARTICLE SUR NAPOLÉON IN


ENCYCLOPÉDIA UNIVERSALIS

Il n’est pas de figure plus populaire dans l’histoire universelle que celle de Napoléon. Une
bibliographie exhaustive des écrits qui lui ont été consacrés serait aujourd’hui impossible. À
l’origine de cette logorrhée: la passion. Adulation et haine se disputent le personnage. Pour
prouver que Napoléon était étranger, Chateaubriand falsifie l’histoire en le faisant naître un
an plus tôt, le 15 août 1768, juste avant l’annexion de la Corse par la France. De son côté,
l’article « Bonaparte » du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse le fait mourir à
Saint-Cloud le 18 brumaire. En revanche, il serait facile d’énumérer les témoignages
d’idolâtrie que suscite encore l’Empereur de nos jours. Vers 1840, Louis Geoffroy, dans un
beau livre méconnu, Napoléon apocryphe , imaginait que son héros, loin d’être vaincu en
Russie, réussissait la conquête du monde et fondait la monarchie universelle. C’est que ce
prodigieux rêveur a su faire rêver à son tour écrivains et hommes d’État, grands capitaines et
artistes. Là réside peut-être le secret de sa popularité. Au moment des journées de 1830,
Stendhal note ses impressions en marge du Mémorial de Sainte-Hélène , dont il vient de faire
le livre de chevet de Julien Sorel; un siècle plus tard environ, Abel Gance s’empare de
Napoléon pour donner au cinéma muet son plus illustre chef-d’oeuvre. Permanence du
mythe.
On ne trouvera pas ici une vie de Napoléon. L’ascension du petit officier corse à la faveur
de la Révolution (siège de Toulon, écrasement de l’insurrection royaliste de vendémiaire,
expéditions d’Italie et d’Égypte, brumaire) est bien connue. Nul n’ignore la fin: six années de
morne ennui sur un rocher battu par les vents de l’Atlantique. Dans l’intervalle, un destin
exceptionnel qui se confond pendant quinze ans avec celui de l’Europe. Renvoyant aux
articles DIRECTOIRE, CONSULAT et premier EMPIRE, on s’est attaché surtout ici à
montrer les visages successifs qu’a pris Napoléon depuis le moment où il entra dans
l’Histoire jusqu’à notre époque. Car la plus grande conquête de Napoléon n’est pas l’Europe,
c’est celle de l’imagination des générations qui ont suivi l’Empire. «Vivant, il a manqué le
monde; mort, il le possède», écrit Chateaubriand.
La légende officielle
Le génie de Napoléon est d’avoir compris très tôt l’importance de la propagande et la
nécessité de se créer une légende. Dès la campagne d’Italie, le 20 juillet 1797, il fonde son
propre journal sous le titre de Courrier de l’armée d’Italie. Largement diffusée en France,
cette feuille exalte les exploits d’un général jusqu’alors inconnu. Peu après paraît un second
journal, La France vue de l’armée d’Italie , qui surpasse le premier dans l’éloge. On y lit:
«Napoléon vole comme l’éclair et frappe comme la foudre. Il est partout et il voit tout. Il sait
qu’il est des hommes dont le pouvoir n’a d’autres bornes que leur volonté quand la vertu des
plus sublimes vertus seconde un vaste génie.» Comme si l’action de ces feuilles semblait
insuffisante, un troisième journal était fondé sous le titre révélateur de Journal de Bonaparte
et des hommes vertueux. Cette propagande fut financée par le butin de l’armée d’Italie.
Comment n’aurait-elle pas été amplifiée sous l’Empire? Le personnage est créé: simplicité
du costume (la redingote grise et le petit chapeau), familiarité avec l’homme de troupe («le
petit tondu»), puissance de travail surhumaine. Cette image est répandue par la gravure et le
journal. Voici un extrait du 19 brumaire an X: «La force prodigieuse des organes du Premier
consul lui permet dix-huit heures de travail par jour; elle lui permet de fixer son attention
pendant ces dix-huit heures sur une même affaire ou de l’attacher successivement à vingt
sans que la difficulté ou la fatigue d’aucune embarrasse l’examen d’une autre. La force
d’organisation qui lui est propre lui permet de voir au-delà de toutes les affaires en traitant
chaque affaire.»
Napoléon est l’homme providentiel qui a sauvé la France de l’abîme en brumaire. La
propagande a volontairement noirci le tableau de la situation de la France sous le Directoire:
un pays dévasté par la guerre et le brigandage, une industrie ruinée, un commerce paralysé,
des finances en détresse, des déserteurs par milliers, des hôpitaux où l’on mourait faute de
soins, une nation démoralisée. Survint Bonaparte qui redressa la situation militaire, épura les
milieux politiques, rétablit l’ordre et la discipline. Non que le passif du Directoire n’ait pas
été lourd; mais n’a-t-il pas été exagéré par les partisans de Bonaparte? N’a-t-on pas passé
sous silence certaines réformes de Jean-Pierre Ramel ou de François de Neufchâteau,
attribuées abusivement au Consulat? L’historiographie actuelle tend à une plus grande justice
à l’égard du Directoire.
Sous Napoléon, les bulletins de la Grande Armée imposent la version officielle des
combats. Les chiffres y sont le plus souvent modifiés et la bataille est refaite selon un schéma
différent de la réalité: à Marengo est minimisée l’action de Desaix; Auerstaedt est laissé dans
l’ombre au profit d’Iéna. Seul l’Empereur doit apparaître comme le génial stratège qui a tout
prévu.
On disait dans l’armée «menteur comme un bulletin»; l’effet sur l’arrière n’en était pas
moins prodigieux. «Les maîtres, dit Vigny, ne cessaient de nous lire les bulletins de la
Grande Armée et nos cris de Vive l’Empereur! interrompaient Tacite et Platon.» On les
déclamait dans les théâtres; on les commentait à l’église au moment du prône; on les affichait
dans les rues. Certains furent tirés à 35 000 exemplaires; ils parvenaient jusque dans les
villages les plus éloignés. Leur traduction dans toutes les langues de l’empire amplifiait
encore leur diffusion. On en inondait l’Europe et même l’Asie. Ainsi Napoléon écrivait-il à
Cambacérès, le 11 décembre 1806: «Faites traduire tous les bulletins de la Grande Armée
pendant cette campagne et la campagne dernière en turc et en arabe, et envoyez-les à
profusion à Constantinople.»
De la littérature à l’architecture, de la musique à la peinture, tout vise à glorifier Napoléon
destiné à entrer vivant dans la légende. Songeons au Sacre de David, aux Pestiférés de Jaffa
et au Champ de bataille d’Eylau de Gros, au Triomphe de Trajan , opéra de Lesueur
aujourd’hui bien oublié mais qui eut un énorme retentissement, à l’arc de triomphe du
Carrousel, à la colonne Vendôme, qui devint à partir de la Restauration le symbole du
bonapartisme. Le catéchisme impérial enseigné obligatoirement à tous les enfants surpasse
les autres moyens de propagande. À la question: «Comment Dieu a-t-il manifesté sa volonté
que l’Empereur actuel et son successeur occupent le trône de France?», il convient de
répondre: «En conduisant l’Empereur par la main dans les circonstances les plus difficiles,
en lui faisant obtenir partout la victoire et en lui donnant constamment la volonté pour le
rétablissement de la société, de la justice et de notre sainte religion.» On y apprend aussi
qu’il faut «révérer, aimer l’Empereur, lui obéir et considérer en lui l’image de Dieu et le
dépositaire de sa puissance sur terre».

Parmi les devoirs du chrétien: «Nous devons payer avec empressement les impositions
nécessaires pour le maintien de l’État et nous ranger sous ses drapeaux pour la défense de
notre patrie.»
Ainsi Napoléon invente-t-il la propagande moderne, chère aux régimes totalitaires. De son
vivant, il a voulu s’imposer comme l’héritier d’Alexandre et de César, comme le fondateur
de la IVe dynastie.
La légende noire
Surviennent les désastres de Russie et d’Allemagne, l’invasion et l’abdication. Le mythe
officiel s’écroule. La statue de Napoléon est déboulonnée de la colonne Vendôme. Née de la
lassitude de la guerre et du poids des impôts indirects, la légende de l’Ogre apparaît dans les
campagnes françaises dès 1812. Son origine est spontanée; elle ne doit rien à la propagande
britannique qui s’acharna sous forme de caricatures et de pamphlets contre la personne de
Boney (abréviation péjorative de Bonaparte), après la rupture de la paix d’Amiens. Avant la
France, la réaction antinapoléonienne a déjà touché l’Espagne. Sentiment national et
exaltation religieuse se mêlent dans le Catéchisme civil pour donner de Napoléon une image
inattendue, celle de l’Antéchrist, et comparer la guerre de la péninsule à l’Apocalypse.
Réaction également contre le mythe napoléonien en Allemagne où Goerres et Fichte
s’opposent à Goethe. Après l’invasion de 1812, la légende antinapoléonienne gagne la
Russie: on en trouve encore l’écho dans le Guerre et Paix de Tolstoï.
Ainsi l’Europe, de Beethoven rayant le nom de Bonaparte de la partition de l’Héroïque à
Goya illustrant tragiquement le Dos de Mayo , refuse-t-elle l’image de Napoléon que celui-ci
prétend lui imposer.
En France, Chateaubriand dans son De Buonaparte et des Bourbons insiste sur l’origine
étrangère de Napoléon, dénonce son despotisme, la ruine économique de la France, la
saignée démographique. À sa suite, plus de cent pamphlétaires offrent de l’Empereur une
image peu favorable. Alexandre et César cèdent la place dans les comparaisons à Gengis
Khan et Attila. Au-delà de ces excès, la pensée «ultra» condamne dans l’héritage de
Napoléon la centralisation administrative et le dirigisme économique.
Cette légende noire persistera à travers tout le XIXe tiècle. On la retrouve sous la plume
des principaux écrivains de l’Action française (Léon Daudet, Charles Maurras qui dresse un
parallèle entre Jeanne d’Arc, Louis XIV et Napoléon peu favorable à ce dernier). Jacques
Bainville conclut ainsi son brillant essai sur Napoléon (1931): «Sauf pour la gloire, sauf pour
l’art, il eût probablement mieux valu qu’il n’eût pas existé.»
La légende populaire
Une nouvelle légende dorée, par opposition à la légende noire des royalistes, apparaît,
spontanément aussi, dans les campagnes, vers 1817. Les conditions économiques difficiles
que connaît la Restauration embellissent aux yeux des ouvriers et des paysans le souvenir de
l’époque impériale, période de hauts salaires et de bas prix du pain. Les récits des anciens
soldats (cf. Le Médecin de campagne de Balzac) maintiennent le souvenir des grandes
victoires militaires qui flattent le sentiment national malgré les désastres de 1814 et de 1815.
Les lithographies de Raffet et de Charlet, les chansons de Béranger et de Débraux, les
poèmes de Barthélemy et Méry répandent l’image du «petit caporal». Retenons surtout les
Souvenirs du peuple de Béranger. Une modeste
grand-mère évoque ses trois rencontres avec Napoléon. Le première fois, elle est frappée par
la simplicité de l’Empereur:
Il avait petit chapeau, Avec redingote grise.
La seconde fois, c’est sa bonté qui l’émeut:
Son sourire était bien doux. D’un fils, Dieu le rendait père.
En 1814, l’Empereur a mangé sous le toit de la vieille une tranche de pain bis et bu un verre
de piquette. La grand-mère a conservé le verre:
On parlera de sa gloire Sous la chaumière bien longtemps. L’humble toit dans cinquante ans
Ne connaîtra plus d’autre histoire.
Après 1830, la propagande bonapartiste s’empara habilement de ce Napoléon des
humbles. Les voix qui portent Louis-Napoléon à la présidence de la République en 1848 et
légitiment son coup d’État de 1851 ne viennent-elles pas de ces chaumières chantées par
Béranger?
La légende libérale et républicaine
Vaincus en 1815, les bonapartistes se rapprochent des libéraux et des républicains,
rapprochement d’autant plus aisé que Napoléon se présente à Sainte-Hélène non plus comme
un despote guerrier mais comme un souverain libéral. Dans le Mémorial , paru en 1823, Las
Cases rapporte les propos de Napoléon sur les grands principes de la Révolution: «Ces
grandes et belles vérités doivent demeurer à jamais, tant nous les avons entrelacées de lustre,
de monuments, de prodiges. Elles seront la foi, la religion, la morale de tous les peuples et
cette ère mémorable se rattachera, quoi qu’on ait voulu dire, à ma personne parce qu’après
tout, j’ai fait briller le flambeau, consacré les principes et qu’aujourd’hui la persécution
achève de m’en rendre le Messie.»
Dans l’oeuvre de Las Cases, Napoléon se pose en défenseur des conquêtes
révolutionnaires et en unificateur de l’Europe, confisquant ainsi à son profit les deux forces
montantes du XIXe siècle: le libéralisme et le nationalisme. Illustre prisonnier de la Sainte-
Alliance, il devient sans difficulté le champion des peuples opprimés. Le soldat de la
Révolution relègue dans l’ombre le César antilibéral. Les soulèvements de 1830 se font aux
cris de Vive Napoléon! Dans ses écrits, Louis-Napoléon à la conquête du pouvoir insiste sur
l’idée que Napoléon était l’élu du peuple. La reine Hortense rappelle dans ses Mémoires que
la seule légitimité des Bonaparte est le suffrage populaire. Un instant séduits, libéraux et
républicains découvrent en 1851 le danger des coalitions. Les républicains ne pardonneront
jamais le coup d’État du 2 décembre et conserveront une méfiance irréductible à l’égard du
plébiscite, source du pouvoir personnel. L’oncle expie les fautes du neveu: c’est en pensant à
Napoléon III que Michelet s’acharne sur le premier Napoléon dans son Histoire du XIXe
siècle ; Proudhon le déclare «immonde en tout»; la Commune fait abattre la colonne
Vendôme. L’historiographie marxiste se veut toutefois plus nuancée: en 1969, le Parti
communiste français accepte de s’associer aux cérémonies du bicentenaire de la naissance de
Napoléon; une personnalité, estime-t-il, se juge selon le rôle objectif qu’elle a joué. Or,
Napoléon a consolidé et étendu les conquêtes de la Révolution.
La légende romantique
Jusqu’en 1827, le mouvement romantique est resté royaliste. L’Ode à la colonne qu’écrit
vers cette époque Victor Hugo consacre le glissement de toute une génération littéraire dans
le camp impérial. En célébrant, non sans nuances d’ailleurs, «le temps où Napoléon
flamboyait comme un phare», elle a apporté au mythe la justification artistique qui lui faisait
défaut.
La mort de Napoléon, cloué tel Prométhée sur un îlot rocheux de l’Atlantique, le contraste
entre sa gloire passée et sa misère présente, la solitude du chef vaincu ont bouleversé les
romantiques. Ils retrouvaient dans les mémoires des anciens soldats de la Grande Armée ou
dans l’imagerie populaire une épopée qui contrastait avec la médiocrité relative de la
Restauration et de la monarchie de Juillet. «La France s’ennuie», écrit Lamartine. L’ère des
chevauchées à travers l’Europe est finie. Tout s’est interrompu à Waterloo sur une dernière
charge de cavalerie. «Alors, écrit Musset dans la Confession d’un enfant du siècle , s’assit
sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants avaient rêvé pendant quinze
ans des neiges de Moscou et du soleil des pyramides. Ils avaient dans la tête tout un monde,
ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins, tout cela était vide et les cloches de
leur paroisse résonnaient seules dans le lointain.»
Et Vigny: «J’appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par
l’Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue et vint la prendre au moment même
où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons.» Ou encore Barbey d’Aurevilly,
parlant de l’un de ses personnages: «Il avait passé sa jeunesse à faire une épouvantable
consommation de gants blancs et à réfléchir sur la vie, les deux seules ressources qui nous
soient restées, à nous autres jeunes gens qui n’avons pas vu Napoléon.» Celui-ci devient le
modèle auquel se compare une génération. Il obsède Stendhal et Hugo. Sur une statue de
l’Empereur, Balzac avait écrit: «Ce qu’il a commencé par l’épée, je l’achèverai par la
plume.»
Les lettres françaises ne s’en relèvent pas: le mythe se révèle inépuisable. Barrès salue
dans Napoléon «un professeur d’énergie et un excitateur d’âmes» (Les Déracinés , 1897);
Anatole France voit en lui «le héros parfait» (Le Lys rouge , 1894).
«On ne voit pas, note Maurice Descotes, quelle figure dans notre histoire nationale a
davantage fasciné l’écrivain que celle de Napoléon. Charlemagne sans doute pourrait
soutenir la comparaison: commencée de son vivant, la transfiguration poétique de
l’Empereur à la barbe fleurie s’est opérée peu à peu, s’enrichissant de réminiscences de
l’Antiquité classique ou biblique, et le héros a pris les proportions d’un personnage
d’épopée.» Le thème napoléonien se constitue dans une époque où le merveilleux, chrétien
ou non, avait perdu son pouvoir, où les documents, les traditions écrites, les témoignages
étaient nombreux.
Ce qui frappe surtout, c’est l’universalité du mythe. Il inspire des odes à plusieurs poètes,
de Byron à Meredith. Walter Scott écrit vers 1825 une Vie de Napoléon ; Thackeray
s’enthousiasme au retour des cendres; Thomas Hardy compose une gigantesque fresque sur
le duel qui opposa l’Angleterre à Napoléon (Les Dynastes ); Conan Doyle accorde dans son
oeuvre une place plus grande à Napoléon qu’à

Sherlock Holmes. Voilà pour le domaine anglais. En Italie, il faudrait citer tout le courant
poétique de Vittorio Alfieri et Giacomo Leopardi à Alessandro Manzoni (Le Cinq Mai ); en
Allemagne, Henri Heine surtout (Les Deux Grenadiers ), en Russie, Tolstoï et Dostoïevski.
«Oui, je voulais devenir Napoléon; c’est pourquoi j’ai tué!», explique Raskolnikov dans
Crime et châtiment. Et Nietzsche tire de ce culte de l’individu, inspiré par l’Empereur, sa
théorie du surhomme.

ARTICLE : BAUDELAIRE –LE SALON DE 1846


QU'EST-CE QUE LE ROMANTISME?
Peu de gens aujourd'hui voudront donner à ce mot un sens réel et positif; oseront-ils
cependant affirmer qu'une génération consent à livrer une bataille de plusieurs années pour un
drapeau qui n'est pas un symbole? Qu'on se rappelle les troubles de ces derniers temps, et l'on
verra que, s'il est resté peu de romantiques, c'est que peu d'entre eux ont trouvé le romantisme;
mais tous l'ont cherché sincèrement et loyalement.
Quelques-uns ne se sont appliqués qu'au choix des sujets; ils n'avaient pas le tempérament de
leurs sujets. – D'autres, croyant encore à une société catholique, ont cherché à refléter le
catholicisme dans leurs oeuvres. – S'appeler romantique et regarder systématiquement le
passé, c'est se contredire. – Ceux-ci, au nom du romantisme, ont blasphémé les grecs et les
romains : or on peut faire des romains et des grecs romantiques, quand on l'est soi-même. –
La vérité dans l'art et la couleur locale en ont égaré beaucoup d'autres. Le réalisme avait existé
longtemps avant cette grande bataille, et d'ailleurs, composer une tragédie ou un tableau pour
M Raoul Rochette, c'est s'exposer à recevoir un démenti du premier venu, s'il est plus savant
que M Raoul Rochette.
Le romantisme n'est précisément ni dans le choix des sujets ni dans la vérité exacte, mais
dans la manière de sentir. Ils l'ont cherché en dehors, et c'est en dedans qu'il était seulement
possible de le trouver.
Pour moi, le romantisme est l'expression la plus récente, la plus actuelle du beau.
Il y a autant de beautés qu'il y a de manières habituelles de chercher le bonheur.
La philosophie du progrès explique ceci clairement; ainsi, comme il y a eu autant d'idéals qu'il
y a eu pour les peuples de façons de comprendre la morale, l'amour, la religion, etc., le
romantisme ne consistera pas dans une exécution parfaite, mais dans une conception analogue
à la morale du siècle. C'est parce que quelques-uns l'ont placé dans la perfection du métier que
nous avons eu le rococo du romantisme, le plus insupportable de tous sans contredit. Il faut
donc, avant tout, connaître les aspects de la nature et les situations de l'homme, que les artistes
du passé ont dédaignés ou n'ont pas connus.
Qui dit romantisme dit art moderne, – c'est-à-dire intimité, spiritualité, couleur,
aspiration vers l'infini, exprimées par tous les moyens que contiennent les arts.
Il suit de là qu'il y a une contradiction évidente entre le romantisme et les oeuvres de ses
principaux sectaires. Que la couleur joue un rôle très important dans l'art moderne, quoi
d'étonnant? Le romantisme est fils du nord, et le nord est coloriste; les rêves et les féeries sont
enfants de la brume. L'Angleterre, cette patrie des coloristes
exaspérés, la Flandre, la moitié de la France, sont plongées dans les brouillards; Venise elle-
même trempe dans les lagunes. Quant aux peintres espagnols, ils sont plutôt contrastés que
coloristes. En revanche le midi est naturaliste, car la nature y est si belle et si claire que
l'homme, n'ayant rien à désirer, ne trouve rien de plus beau à inventer que ce qu'il voit : ici,
l'art en plein air, et, quelques centaines de lieues plus haut, les rêves profonds de l'atelier et les
regards de la fantaisie noyés dans les horizons gris. Le midi est brutal et positif comme un
sculpteur dans ses compositions les plus délicates; le nord souffrant et inquiet se console avec
l'imagination et, s'il fait de la sculpture, elle sera plus souvent pittoresque que classique.
Raphaël, quelque pur qu'il soit, n'est qu'un esprit matériel sans cesse à la recherche du solide;
mais cette canaille de Rembrandt est un puissant idéaliste qui fait rêver et deviner au delà.
L'un compose des créatures à l'état neuf et virginal, – Adam et Ève; – mais l'autre secoue des
haillons devant nos yeux et nous raconte les souffrances humaines.
Cependant Rembrandt n'est pas un pur coloriste, mais un harmoniste; combien l'effet sera
donc nouveau et le romantisme adorable, si un puissant coloriste nous rend nos sentiments et
nos rêves les plus chers avec une couleur appropriée aux sujets !
Avant de passer à l'examen de l'homme qui est jusqu'à présent le plus digne représentant du
romantisme, je veux écrire sur la couleur une série de réflexions qui ne seront pas inutiles
pour l'intelligence complète de ce petit livre.

ARTICLE SUR LE ROMANTISME (INTERNET)

1. Une littérature populaire et nationale.


L'esprit romantique est inséparable de la contestation des valeurs de l'Ancien Régime. En ce
sens, il anticipe sur les révolutions sociales et nationales de l'Europe et contribue à les faire
éclore. Cet aspect du mouvement ne deviendra politique qu'un peu plus tard, mais les
définitions que l'on trouve de l'adjectif dès la fin du XVIII ème siècle s'accordent à repérer dans
l'esprit nouveau une recherche de l'identité nationale et un souci de donner aux peuples un art
qui reflète leur âme et leurs traditions. Stendhal écrit ainsi : «Le romanticisme est l'art de
présenter aux peuples les oeuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes et de
leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. Le classicisme, au
contraire, leur présente la littérature qui donnait le plus grand plaisir à leurs arrière-grands-
pères.» (Racine et Shakespeare, 1823). Par là s'explique aussi le goût des Romantiques pour le
folklore et la couleur locale.
Mme de Staël (1766-1817) De l'Allemagne (1813)
[Germaine Necker, baronne de Staël, fut tôt habituée à fréquenter les esprits européens les
plus progressistes de son temps. De surcroît, la rancoeur qu'elle éprouve pour Napoléon n'est
pas pour rien dans son entreprise de faire connaître les écrivains germaniques et cette terre
allemande où il lui semble découvrir un lien vivant entre les traditions populaires et la
littérature.]
Le nom de romantique a été introduit nouvellement en Allemagne, pour désigner la poésie
chefs-d'oeuvre des anciens peuvent être adaptés à notre goût, bien que toutes les dont les
chants des troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme.
Si l'on n'admet pas que le paganisme et le christianisme, le Nord et le Midi, l'Antiquité et le
Moyen Age, la chevalerie et les institutions grecques et romaines, se sont partagé l'empire de
la littérature, l'on ne parviendra jamais à juger sous un point de vue philosophique le goût
antique et le goût moderne. On prend parfois le mot classique comme synonyme de
perfection. Je m'en sers ici dans une autre acception, en considérant la poésie classique
comme celle des anciens, et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière
aux traditions chevaleresques. Cette division se rapporte également aux deux ères du monde :
celle qui a précédé l'établissement du christianisme, et celle qui l'a suivi.[...] La littérature des
Anciens est chez les modernes une littérature transplantée : la littérature romantique ou
chevaleresque est chez nous indigène, et c'est notre religion et nos institutions qui l'ont fait
éclore. Les écrivains imitateurs des anciens se sont soumis aux règles du goût les plus sévères;
car, ne pouvant consulter ni leur propre nature, ni leurs propres souvenirs, il a fallu qu'ils se
conformassent aux lois d'après lesquelles les circonstances politiques et religieuses qui ont
donné le jour à ces chefs-d'oeuvre soient changées. Mais ces poésies d'après l'antique, quelque
parfaites qu'elles soient, sont rarement populaires, parce qu'elles ne tiennent, dans le temps
actuel, à rien de national. [...]. Nos poètes français sont admirés par tout ce qu'il y a d'esprits
cultivés chez nous et dans le reste de l'Europe; mais ils sont tout à fait inconnus aux gens du
peuple et aux bourgeois même des villes, parce que les arts en France ne sont pas, comme
ailleurs, natifs, du pays même où leurs beautés se développent. [...]. La littérature romantique
est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines dans
notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau : elle exprime
notre religion; elle rappelle notre histoire; son origine est ancienne, mais non antique. La
poésie classique doit passer par les souvenirs du paganisme pour arriver jusqu'à nous : la
poésie des Germains est l'ère chrétienne des beaux-arts : elle se sert de nos impressions
personnelles pour nous émouvoir : le génie qui l'inspire s'adresse immédiatement à notre
coeur, et semble évoquer notre vie elle-même comme un fantôme, le plus puissant et le plus
terrible de tous. De l'Allemagne, IIème partie, ch. XI.

Questions :
• Résumez l'opposition établie par l'auteur entre le romantisme et le classicisme.
• Mme de Staël écrit : «Les chefs-d'oeuvre des anciens peuvent être adaptés à notre goût, bien
que toutes les circonstances politiques et religieuses qui ont donné le jour à ces chefs-d'oeuvre
soient changées.» Un siècle plus tard, Antonin Artaud affirmait : «Les chefs-d'oeuvre du
passé sont bons pour le passé; ils ne sont pas bons pour nous.» Vous prendrez position dans le
débat en vous demandant ce qu'ont encore à nous dire "les chefs-d'oeuvre du passé".

2. « Le mal du siècle ».
« Le classicisme, c'est la santé; le romantisme, c'est la maladie », dit Goethe. Des pâles figures
alanguies de poètes lunatiques et de jeunes filles guettées par la phtisie hantent en effet les
pages de la littérature romantique. Chateaubriand aperçoit dans ce
"vague
des passions" un symptôme essentiel du désenchantement propre à une génération dont les
«facultés, jeunes actives, entières, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes,
sans but et sans objet.» (Le Génie du Christianisme). Le mal sera ravageur, inspirant plus tard
le spleen baudelairien comme l'ironie flaubertienne.
Alfred de Musset (1810-1857) La Confession d'un enfant du siècle, II, (1836)
[L'inspiration autobiographique de cette Confession est évidente, Musset y transposant les
trois années orageuses vécues avec George Sand. Mais l'intérêt de l'oeuvre tient aussi à son
essai de psychologie sociale de la jeune génération : «Ils avaient dans le tête tout un monde;
ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins; tout cela était vide, et le cloches de
leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.»
Trois éléments partageaient donc la vie qui s'offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un
passé à jamais détruit, s'agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de
l'absolutisme; devant eux l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir; et
entre ces deux mondes... quelque chose de semblable à l'Océan qui sépare le vieux continent
de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de
naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque
navire soufflant une lourde vapeur; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de
l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l'on ne sait, à
chaque pas qu'on fait, si l'on marche sur une semence ou sur un débris. Voilà dans quel chaos
il fallut choisir alors; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d'audace, fils de
l'Empire et petits-fils de la Révolution. Or, du passé ils n'en voulaient plus, car la foi en rien
ne se donne; l'avenir, ils l'aimaient, mais quoi ! comme Pygmalion Galatée : c'était pour eux
comme une amante de marbre, et ils attendaient qu'elle s'animât, que le sang colorât ses
veines. II leur restait donc le présent, l'esprit du siècle, ange du crépuscule qui n'est ni la nuit
ni le jour; ils le trouvèrent assis sur un sac de chaux plein d'ossements, serré dans le manteau
des égoïstes, et grelottant d'un froid terrible. L'angoisse de la mort leur entra dans l'âme à la
vue de ce spectre moitié momie et moitié foetus; ils s'en approchèrent comme le voyageur à
qui l'on montre à Strasbourg la fille d'un vieux comte de Sarvenden, embaumée dans sa parure
de fiancée : ce squelette enfantin fait frémir, car ses mains fluettes et livides portent l'anneau
des épousées, et sa tête tombe en poussière au milieu des fleurs d'oranger. Comme, à
l'approche d'une tempête, il passe dans les forêts un vent terrible qui fait frissonner tous les
arbres, à quoi succède un profond silence; ainsi Napoléon avait tout ébranlé en passant sur le
monde; les rois avaient senti vaciller leur couronne, et, portant leur main à leur tête, ils n'y
avaient trouvé que leurs cheveux hérissés de terreur. Le pape avait fait trois cents lieues pour
le bénir au nom de Dieu et lui poser son diadème; mais Napoléon le lui avait pris des mains.
Ainsi tout avait tremblé dans cette forêt lugubre de la vieille Europe, puis le silence avait
succédé. [...] Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les
jeunes coeurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute
espèce, à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d'eux les vagues écumantes
contre lesquelles ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs frottés d'huile se sentaient
au fond de l'âme une misère insupportable. Les plus riches se firent libertins; ceux d'une
fortune médiocre prirent un état, et se résignèrent soit à la robe, soit à l'épée; les plus
pauvres se jetèrent dans l'enthousiasme à froid dans les grands mots, dans l'affreuse mer de
l'action sans but. Comme la faiblesse humaine cherche l'association et que les hommes sont
troupeaux de nature, la politique s'en mêla. On s'allait battre avec les gardes du corps sur les
marches de la chambre législative, on courait à une pièce de théâtre où Talma portait une
perruque qui le faisait ressembler à César, on se ruait à l'enterrement d'un député libéral. Mais
des membres des deux partis opposés, il n'en était pas un qui, en rentrant chez lui, ne sentît
amèrement le vide de son existence et la pauvreté de ses mains. [...] Qu'on ne s'y trompe pas :
ce vêtement noir que portent les hommes de notre temps est un symbole terrible; pour en
venir là, il a fallu que les armures tombassent pièce à pièce et les broderies fleur à fleur. C'est
la raison humaine qui a renversé toutes les illusions; mais elle porte en elle-même le deuil,
afin qu'on la console.

Questions :
• Par quels procédés différents Musset exprime-t-il le désarroi de cette jeune génération ? En
portant votre attention sur les rythmes imposés à la phrase et sur le choix des images, vous
caractériserez la prose romantique.
• Le mal du siècle et les formes prises par la rêverie romantique sont vite devenus, par le
foisonnement poétique et romanesque auquel ils ont donné lieu, de véritables stéréotypes.
Flaubert a recensé avec ironie ces topoï à travers les lectures dont son héroïne Emma Bovary
empoisonne son existence (Madame Bovary, I, IV). Vous les repérerez dans l'extrait suivant
en les classant en trois catégories destinées à définir les orientations générales du goût
romantique :
Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons
solitaires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts
sombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune,
rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux,
vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant
six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets
de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salle
des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces
châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la
pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume
blanche qui galope sur un cheval noir. [...] Elle frémissait, en soulevant de son haleine le
papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page.
C'était derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans
ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture; ou bien les
portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille
vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d'étalées dans des voitures, glissant
au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage que conduisaient au trot deux petits
postillons en culotte blanche. D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté,

contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau noir. Les naïves,
une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique,
ou, souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés
comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous
des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout,
paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des
palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l'horizon, au
premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; -- le tout encadré d'une forêt
vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l'eau,
où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes
qui nagent.

3. « De vastes asiles ».
Pas de grand thème lyrique plus inépuisable que le sentiment de la Nature chez les
Romantiques : elle est leur confidente et leur refuge, le livre ouvert aussi sur l'âme du Monde,
une cathédrale cosmique d'où s'élèvent leurs plus ferventes prières. De nouveaux lieux
guident ainsi leurs pas, solitaires ou grandioses, humbles ou exotiques : forêts, montagnes,
rivages secrets des lacs ou tumultueux de l'océan. A cet hymne incessamment renouvelé s'allie
une conception de l'Amour et de la Femme qui, d'Atala à Aurélia, donne au Romantisme sa
morale : si la Nature est inséparable de la passion amoureuse, c'est que l'une et l'autre
incarnent la chance d'une véritable rédemption.
Alfred de Vigny (1797-1863) La Maison du Berger (1844), extrait.
[Dédié "à Eva", ce long poème fait figure de manifeste dans l'oeuvre de Vigny. D'inspiration
volontiers métaphysique, celle-ci compte parmi les plus importantes du patrimoine
romantique. La Maison du Berger, dont la rédaction demanda quatre ans au poète, rassemble
l'essentiel de ses motifs familiers et fonde plus particulièrement l'espoir mis en la Femme, dès
lors que la Nature n'est plus qu'un "impassible théâtre".]
La Nature t'attend dans un silence austère ;
Si ton coeur, gémissant du poids de notre vie,
L'herbe élève à tes pieds son nuage des
Se traîne et se débat comme un aigle blessé,
soirs, Et le soupir d'adieu du soleil à la
Portant comme le mien, sur son aile asservie,
terre Balance les beaux lys comme des
Tout un monde fatal, écrasant et glacé; S'il ne
encensoirs. La forêt a voilé ses colonnes
bat qu'en saignant par sa plaie immortelle, S'il
profondes, La montagne se cache, et sur les
ne voit plus l'amour, son étoile fidèle, Eclairer
pâles ondes Le saule a suspendu ses
pour lui seul l'horizon effacé;
chastes reposoirs.
Si ton âme enchaînée, ainsi que l'est mon âme,
Le crépuscule ami s'endort dans la vallée,
Lasse de son boulet et de son pain amer,
Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du

Sur sa galère en deuil laisse tomber la gazon, Sous les timides joncs de la source
rame,Penche sa tête pâle et pleure sur la mer, isolée Et sous le bois rêveur qui tremble à
Et, cherchant dans les flots une route inconnue, l'horizon, Se balance en fuyant dans les
Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue La grappes sauvages, Jette son manteau gris
lettre sociale écrite avec le fer; sur le bord des rivages, Et des fleurs de la
Si ton corps frémissant des passions secrètes, nuit entrouvre la prison.
S'indigne des regards, timide et palpitant ; S'il Il est sur ma montagne une épaisse bruyère
cherche à sa beauté de profondes retraites Pour Où les pas du chasseur ont peine à se
la mieux dérober au profane insultant;Si ta lèvre plonger, Qui plus haut que nos fronts lève
sa tête altière, Et garde dans la nuit le pâtre
se sèche au poison des mensonges, Si ton beau et l'étranger. Viens y cacher l'amour et ta
front rougit de passer dans les songes D'un divine faute; Si l'herbe est agitée ou n'est
impur inconnu qui te voit et t'entend, pas assez haute, J'y roulerai pour toi la
Pars courageusement, laisse toutes les villes ; Maison du Berger.
Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin Elle va doucement avec ses quatre roues,
Du haut de nos pensers vois les cités serviles Son toit n'est pas plus haut que ton front et
Comme les rocs fatals de l'esclavage humain. tes yeux La couleur du corail et celle de tes
Les grands bois et les champs sont de vastes joues Teignent le char nocturne et ses
asiles, Libres comme la mer autour des sombres muets essieux. Le seuil est parfumé,
îles. Marche à travers les champs une fleur à la l'alcôve est large et sombre, Et là, parmi les
main. fleurs, nous trouverons dans l'ombre, Pour
nos cheveux unis, un lit silencieux.

Questions :
• Relevez les procédés qui soulignent le caractère religieux de la Nature et comparez-les avec
ceux du sonnet Correspondances de Baudelaire.
• Commentez le texte suivant (Chateaubriand, Voyage en Amérique, 1827) de manière à
mettre en valeur, par l'étude du fond et de la forme, les postulations romantiques qui s'y
expriment : solitude orgueilleuse du moi, harmonie avec la Nature, affirmation d'une liberté
souveraine contre "les cités serviles".
Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se
dirige au hasard, et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-
Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les
habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs
hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon
passage. Est-ce sur le front de l'homme de la société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau
immortel de notre origine ? Courez vous enfermer dans vos cités,
allez vous soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez
le pain du pauvre; égorgez-vous pour un mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu,
ou adorez-le sous des formes superstitieuses : moi j'irai errant dans mes solitudes; pas un seul
battement de mon coeur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je
serai libre comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui alluma la flamme
des soleils et qui d'un coup de main fit rouler tous les mondes.

4. « Nous sommes 89 aussi bien que 93 ».


La célèbre allégorie de Delacroix La Liberté guidant le peuple reste la meilleure illustration
de l'insurrection générale du Romantisme contre toutes les barrières. Celles-ci sont bien sûr
littéraires (le théâtre et la poésie, notamment, ont été secouées durablement dans leurs
formes), mais aussi politiques, et l'on a pu affirmer non sans raison que les journées
révolutionnaires de 1830 et 1848 sont romantiques, comme romantiques ont été les luttes pour
l'indépendance que mènent alors la Grèce, l'Espagne ou la Pologne. De cette effervescence,
Hugo représente tous les aspects, du "bonnet rouge mis au vieux dictionnaire" jusqu'au "non"
définitif que son exil opposa au Second Empire. « Le Romantisme, dit-il encore, c'est le
libéralisme en littérature.»
Victor Hugo (1802-1885) William Shakespeare, III, livre II (1864)
[Consacré au génie de Shakespeare, cet essai finit par dépasser son but initial et devient un
manifeste-testament dans lequel Hugo affirme la nécessité d'une démocratisation de la
littérature : "Quant à nous, nous ne nous figurons la poésie que les portes toutes grandes
ouvertes. L'heure a sonné d'arborer le Tout pour tous. Ce qu'il faut à la civilisation, grande
fille désormais, c'est une littérature de peuple."]
La Révolution a clos un siècle et commencé l'autre. Un ébranlement dans les intelligences
prépare un bouleversement dans les faits; c'est le dix-huitième siècle. Après quoi la révolution
politique faite cherche son expression, et la révolution littéraire et sociale s'accomplit. C'est le
dix-neuvième. Romantisme et socialisme, c'est, on l'a dit avec hostilité, mais avec justesse, le
même fait. Souvent la haine, en voulant injurier, constate, et, autant qu'il est en elle,
consolide.[...] Le triple mouvement littéraire, philosophique et social du dix-neuvième siècle,
qui est un seul mouvement, n'est autre chose que le courant de la révolution dans les idées. Ce
courant, après avoir entraîné les faits, se continue immense dans les esprits. Ce mot, 93
littéraire, si souvent répété en 1830 contre la littérature contemporaine, n'était pas une insulte
autant qu'il voulait l'être. Il était, certes, aussi injuste de l'employer pour caractériser tout le
mouvement littéraire qu'il est inique de l'employer pour qualifier toute la révolution politique;
il y a dans ces deux phénomènes autre chose que 93. Mais ce mot, 93 littéraire, avait cela de
relativement exact qu'il indiquait, confusément mais réellement, l'origine du mouvement
littéraire propre à notre époque, tout en essayant de le déshonorer. Ici encore la clairvoyance
de la haine était aveugle. Ses barbouillages de boue au front de la vérité sont dorure, lumière
et gloire. La Révolution, tournant climatérique de l'humanité, se compose de plusieurs années.
Chacune de ces années exprime une période, représente un aspect ou réalise un organe
inconnus à leurs devanciers, des devoirs de réformateurs intentionnels et de civilisateurs
directs. Ils ne continuent rien; ils refont tout. A temps nouveaux, devoirs nouveaux. La
fonction des penseurs aujourd'hui est complexe; penser ne suffit plus, il faut aimer. Penser et
aimer ne suffit plus, il faut agir; penser, aimer et agir ne suffit plus, il faut souffrir. Posez la
plume, et allez où vous entendrez de la mitraille. [...] Stimuler, presser, gronder, réveiller,
suggérer, inspirer, c'est cette onction, remplie de toutes parts par les écrivains, qui imprime à
la littérature de ce siècle un si haut caractère de puissance et d'originalité. Rester fidèle à
toutes les lois de l'art en les combinant avec la loi du progrès, tel est le problème,
victorieusement résolu par tant de nobles et fiers esprits. du phénomène. 93, tragique, est une
de ces années colossales. Il faut quelquefois aux bonnes nouvelles une bouche de bronze. 93
est cette bouche. Écoutez-en sortir l'annonce énorme. Inclinez-vous, et restez effaré, et soyez
attendri. Dieu la première fois a dit lui-même fiat lux, la seconde fois il l'a fait dire. Par quoi ?
Par 93. Donc, nous, hommes du dix-neuvième siècle, tenons à honneur cette injure : - Vous
êtes 93. Mais qu'on ne s'arrête pas là. Nous sommes 89 aussi bien que 93. La Révolution,
toute la Révolution, voilà la source de la littérature du dix-neuvième siècle. [...] La Révolution
a forgé le clairon; le dix-neuvième siècle le sonne. Ah ! cette affirmation nous convient, et, en
vérité, nous ne reculons pas devant elle; avouons notre gloire, nous sommes des
révolutionnaires. Les penseurs de ce temps, les poètes, les écrivains, les historiens, les
orateurs, les philosophes, tous, tous, tous, dérivent de la Révolution française. Ils viennent
d'elle, et d'elle seule. 89 a démoli la Bastille; 93 a découronné le Louvre. De 89 est sortie la
Délivrance, et de 93 la Victoire. 89 et 93; les hommes du dix-neuvième siècle sortent de là.
C'est là leur père et leur mère. Ne leur cherchez pas d'autre filiation, d'autre inspiration,
d'autre insufflation, d'autre origine. Ils sont les démocrates de l'idée, successeurs des
démocrates de l'action. Ils sont les émancipateurs. L'idée Liberté s'est penchée sur leurs
berceaux. Ils ont tous sucé cette grande mamelle; ils ont tous de ce lait dans les entrailles, de
cette moelle dans les os, de cette sève dans la volonté, de cette révolte dans la raison, de cette
flamme dans l'intelligence. [...] Les écrivains et les poètes du dix-neuvième siècle ont cette
admirable fortune de sortir d'une genèse, d'arriver après une fin de monde, d'accompagner une
réapparition de lumière, d'être les organes d'un recommencement. Ceci leur impose des
devoirs
Questions :
• Montrez que ce texte investit l'écrivain d'une véritable mission.
• Quels sont les moyens essentiels qui donnent à ce texte son registre didactique ?
• Dissertation : « Penser ne suffit plus, il faut aimer ». En quoi ces mots de Hugo semblent-ils
pouvoir donner une juste idée des aspects essentiels du Romantisme ?
5. Une image :
Benjamin Roubaud, Grand chemin de la postérité, 1842, (détail) Maison de Balzac, Par
La caricature de Benjamin Roubaud (1811-1847) donne une idée assez juste de l'image qui
s'attachait aux Romantiques dans le public et du mauvais goût dont on les taxait : sous la
bannière « Le laid c'est le beau » et négligemment béni par Lamartine, Victor Hugo entraîne
derrière lui pour quelque croisade fabuleuse son cortège de fidèles où l'on reconnaît Gautier,
Eugène Sue (accroché au mât), Dumas, Balzac, Vigny...
 

ARTICLE QUELQUES TEXTES CITÉS ENCYCLOPÉDIE ENCARTA


Hernani (Victor Hugo)

1 PRÉSENTATION
Hernani (Victor Hugo), drame en cinq actes et en vers de Victor Hugo, représenté pour la
première fois en 1830 à Paris à la Comédie-Française.
La création, qui consacre l'entrée du drame romantique dans le sanctuaire du classicisme,
donne lieu à la célèbre « bataille d'Hernani ». Mlle Mars y joue Doña Sol. La pièce est reprise
en 1867, édulcorée par la censure. En 1877, Sarah Bernhardt joue Doña Sol, Mounet-Sully
Hernani. En 1985, Antoine Vitez, qui joue lui-même Don Ruy en alternance avec Pierre
Debauche, confie les rôles principaux à Jany Gastaldi (Doña Sol), Aurélien Recoing
(Hernani) et Redjep Mitrovitsa (Don Carlos).
Hernani, le banni, est amoureux et aimé de Doña Sol, promise à son oncle Don Ruy Gomez,
et courtisée par le roi Don Carlos. Hernani empêche le roi d'enlever la jeune fille, mais il
renonce à l'emmener dans sa fuite, car il craint pour sa sécurité. Le jour des noces entre Doña
Sol et son oncle, surgit Hernani, dont la tête est mise à prix. Le roi survient, mais Don Ruy
refuse de livrer son hôte, et le roi enlève Doña Sol à sa place. Don Ruy passe alors un pacte
avec Hernani : ce dernier mourra quand Don Ruy l’exigera, et, en échange, Don Ruy sera son
bras dans la vengeance. Élu empereur, Don Carlos (Charles-Quint) pardonne aux conjurés, au
nombre desquels figurent ses
deux rivaux ; il restitue ses titres de noblesse à Hernani et lui laisse Doña Sol. Le soir des
noces, Don Ruy jaloux exige de Hernani qu’il respecte son pacte, et donne sa vie. Mais Doña
Sol boit le poison la première. Après la mort des amants, Don Ruy désespéré, se suicide.

2 UN DRAME COMPLEXE
Malgré son intrigue romanesque et ses nombreux retournements de situation, cette pièce n'est
pas mélodramatique ; en effet, les personnages de ce drame sanglant ne sont pas manichéens :
le jeune premier, Hernani, vigoureux, révolté, amoureux, est une « force qui va » vers un idéal
imprécis, et qui ne dirige nullement son destin. Le roi Don Carlos, énergique, immoral, mais
aussi chevaleresque, n'est pas un pur tyran : l'élection à l'Empire le transforme en grand
homme conscient de sa responsabilité historique. Le vieux Don Ruy réunit le type du barbon
de comédie et du père noble de tragédie en un personnage original, à la fois ridicule,
émouvant et terrifiant. Doña Sol, enfin, n'est pas une pure victime : elle reçoit chez elle la nuit
son amant hors-la-loi ; noble et courageuse, d'un tempérament vif, elle préfère mourir que de
survivre à l'homme qu'elle aime.

3 LE PUISSANT VIRTUEL, OU LA MÉTAMORPHOSE DES FIGURES


À la richesse des désirs et des motivations des personnages correspond la complexité du
message politique : face à Don Ruy Gomez, qui incarne les valeurs féodales révolues, Don
Carlos figure d'abord l'injustice d'un pouvoir royal tyrannique, avant de se métamorphoser en
empereur clairvoyant, attentif au mouvement du peuple-océan qui bouge sous ses pieds.
Quant au héros, figure du peuple, sa quête reste incertaine : victime de la tyrannie (son père a
été exécuté par celui de Don Carlos), il est devenu chef de bande, mais finit par récupérer ses
titres de noblesse ; comparé à celui de Charles-Quint, son projet politique reste flou.
La beauté de l'oeuvre réside aussi dans l'intrication de l'histoire d'amour et de l'intrigue
politique. Le dénouement pathétique est construit sur le modèle de Roméo et Juliette, mais
alors que chez Shakespeare, le sacrifice des amants permet la réconciliation des deux familles,
la mort de Doña Sol et de Hernani ne profite à personne, n'est rachetée par aucune providence.

4 UNE BATAILLE MÉMORABLE

A sa création, la pièce fait scandale. Hugo s'y attend. Pour la première, le 25 février 1830, il
fait donc venir nombreux ses jeunes amis romantiques (à leur tête Théophile Gautier,
impressionnant avec son gilet rouge et sa barbe hirsute), pour la défendre contre les
classiques, qui voient d'un très mauvais oeil l'entrée du romantisme à la Comédie-Française.
Ses adversaires littéraires et politiques sont libéraux, Hugo étant
encore à cette date royaliste. On a du mal à s'imaginer aujourd'hui en quoi la pièce peut
choquer : elle est sifflée dès le deuxième vers, tant elle bouscule les canons classiques.
L'alexandrin surprend par sa souplesse, ses interruptions d'une réplique à l'autre, sa simplicité
syntaxique, l'usage fréquent de l'enjambement et du rejet. On voit un roi se réfugier dans une
armoire, un manteau dégoulinant d'eau, des suicides en série. La pièce a pourtant été
autorisée, car le censeur a eu peur du ridicule s'il avait interdit Hernani après Marion Delorme
; mais son rapport est instructif : « le roi s'exprime souvent comme un bandit, le bandit traite
le roi comme un brigand. La fille d'un grand d'Espagne n'est qu'une dévergondée, sans dignité
ni pudeur. » Finalement, la première est un triomphe, le public étant conquis par la poésie, la
fraîcheur, l'audace et la liberté de ton de la pièce ; mais la « bataille d’Hernani » se poursuit
les jours suivants.
Le drame a été magnifiquement adapté à l'opéra par Verdi, sous le titre Ernani (créé en 1844 à
Venise).
René (Chateaubriand)

1 PRÉSENTATION

René (Chateaubriand), récit à caractère autobiographique de François René de Chateaubriand,


publié pour la première fois en 1802, livre culte de la génération romantique.
Issu, comme Atala, du manuscrit américain des Natchez, et publié d’abord dans le Génie du
christianisme, l’oeuvre reparaît en 1805 comme une suite au roman « indien », mais aussi,
dans la trajectoire du Werther de Goethe, comme le manifeste du « mal de vivre » ou « mal du
siècle ».
2 LE RÉCIT D’UN DRAME INTIME

René, qui a fui la Révolution et s’est fait Indien en Louisiane, conte à deux sages vieillards, le
père Souël et Chactas, son père adoptif, le drame secret de sa vie : drame intime d’un
caractère en proie au « vague des passions », mais aussi drame d’une passion incestueuse
auquel la mort même ne peut mettre un terme
.
3.FRÈRE ET SOEUR
Enfant hypersensible, voyageur inconstant, tantôt « plein d’ardeur » et tantôt désespéré, René
revient en son pays natal pour n’y plus trouver sa soeur Amélie. Ne pouvant s’attacher à rien
ni à personne, il tente de se perdre dans le « vaste désert d’hommes » de la cité. En vain, car
une « surabondance de vie », en alternance avec un « profond sentiment d’ennui », le fait
osciller de méditations morbides en irrésistibles exaltations : « Levez-vous vite, orages
désirés… » Mais que désire-t-il vraiment, sinon la présence de
cette soeur qui vient enfin le rejoindre, rongée par un grand secret qui la pousse bientôt à fuir
au couvent le frère trop aimé ? Au moment de son ordination, quand l’aveu de sa « criminelle
passion » échappe à la jeune religieuse, la vie de René devient la folle errance d’un maudit.
S’il ne se suicide pas, il s’embarque pour le Nouveau Monde, où il apprendra la fin édifiante
de sa soeur, avant de périr lui-même dans le massacre des Natchez par les Français : deux vies
brisées, deux amours inutiles, deux fatalités déplorables.

4 UNE GÉNÉRATION MÉLANCOLIQUE

Que le « château gothique » soit Combourg, qu’Amélie soit Lucile et René François René, on
serait tenté de le croire. Mais ce récit catalyse aussi, au-delà des marques d’une
autobiographie possible, le trouble et la violence d’une génération perdue : la Révolution a
fait disparaître les repères les plus stables, et l’histoire à venir s’annonce tout aussi dépourvue
de sens. Que reste-t-il au jeune René, sinon sa sensibilité, c’est-à-dire à la fois la jouissance du
monde — évoqua-t-on jamais mieux l’automne ? — et la douleur d’être au monde ? Solitaire,
ivre de lui-même, perdu pour une société où il ne se reconnaît plus et qui ne peut le
comprendre, René traverse l’existence en poète et en pleurant.
Sa mélancolie a marqué toute une jeunesse qui en a prolongé les échos jusqu’à la caricature,
au point que Chateaubriand a regretté d’avoir publié cette image de lui-même diffractée par le
plus séduisant des styles : ce récit envoûtant a préparé la voie au Chatterton de Vigny, à
l’Hernani hugolien et au Musset de la Confession d’un enfant du siècle. Ces quarante pages,
au seuil du siècle, sont l’acte de naissance du romantisme.
Confession d'un enfant du siècle, la (Alfred de Musset)

1 PRÉSENTATION

Confession d'un enfant du siècle, la (Alfred de Musset), roman d’Alfred de Musset, publié en
1836.

2 COMMENT SURVIVRE À LA DÉSILLUSION ?


Après avoir analysé les causes du « mal du siècle » (préoccupation récurrente du romantisme
depuis Chateaubriand), le jeune Octave raconte sa propre histoire en guise d’illustration.
Victime d’une trahison amoureuse, il perd foi en toute valeur et rejoint la cohorte des
débauchés. La mort de son père et le retour dans la maison familiale à la campagne opèrent
une régénération et lui redonnent le goût d’aimer. Il s’éprend d’une jeune veuve, Brigitte
Pierson. Mais le poison de la jalousie détruit peu à peu le couple ;
PEF A2 Français Littérature Française II Envoi 1
Octave, sur le point de tuer sa maîtresse qu’il a poussée au désespoir, est retenu par la vision
du petit crucifix qu’elle porte au cou. Apprenant que Brigitte a renoncé pour lui à l’amour
d’un jeune homme, Smith, Octave se sacrifie pour faire le bonheur de deux êtres.

3 AUTOBIOGRAPHIE OU ROMAN ?
OEuvre essentielle pour la compréhension du romantisme français, la Confession d’un enfant
du siècle est inspirée par les amours tumultueuses de Musset et de George Sand. Le titre,
inspiré à la fois des Confessions de saint Augustin et des Confessions de Rousseau, semble
renforcer le projet autobiographique, de même que la narration à la première personne.
Pourtant, la Confession d’un enfant du siècle est bien un roman ; Musset a remodelé l’histoire
exacte de sa vie pour constituer une fiction exemplaire de la « désespérance » d’une
génération et une passion qui puisse rivaliser avec Werther ou la Nouvelle Héloïse.

4 UN NOUVEAU « MAL DU SIÈCLE »


Le deuxième chapitre est la clé de voûte de l’ensemble ; Musset y dresse le portrait d’une
génération perdue que l’effondrement de l’Empire a frustrée de la gloire et la Révolution de
toute possibilité de croyance. La littérature elle-même n’offre à la jeunesse que des modèles
de désespoir. Dans ce naufrage des valeurs, les moins cyniques comme Octave croient encore
à l’amour. Mais le mensonge de la première maîtresse annihile ce dernier repère. La débauche
permet d’oublier, mais elle est aussi un avilissement dont l’âme blessée d’Octave ne se
remettra pas. Nostalgie de l’innocence et sado-masochisme donnent une image nouvelle et
cruelle du « mal du siècle » qu’avait promu Chateaubriand à l’aube du siècle.

ARTICLE SUR LE ROMANTISME (INTERNET)


La poésie
La poésie n'est plus seulement un art, elle devient aussi un moyen de connaissance. Pour
Victor Hugo, le poète romantique doit être un mage (d'où la représentation de roite), un
voyant, qui doit guider le peuple et remplir une mission à la fois politique, religieuse et
poétique. Lamartine, Hugo et Nerval orientent la poésie vers la voie de la modernité, et lui
donnent pour mission ambitieuse celle de la "totalité": "tout est sujet, tout relève de l'art, tout
a droit de cité en poésie"(préface des Orientales).
L'acte de naissance du lyrisme romantique est en général daté de 1820, lorsque paraissent les
Méditations poétiques de Lamartine. Le lyrisme évoque une manière bien
particulière de s'exprimer, une manière passionnée et poétique, de vivre. Les Médiations
poétiques sont un recueil de vingt-quatre poèmes qui constitua une véritable révolution
poétique, exprimant avec force les tourments de l'amour et de l'âme. C'est dans la nature et la
poésie que l'âme blessée trouve un réconfort et l'espoir d'une éternité. Lamartine concentre la
sensibilité de toute une époque et notamment celle de l'insatisfaction du moi face au monde:
son exaltation ne trouve aucun objet à la mesure de sa soif d'absolu, de rêve, de départ. Le
poète adopte le ton élégiaque et trouve dans la nature le rêve et des moyens de s'évader que la
société ne lui permet pas. Ainsi peut-on lire dans " L’Automne " :
" Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau !
L’air est si parfumé ! La Lumière est si pure !
Aux regards d’un mourant le soleil est si beau ! " (v.17-20)
La poésie adopte le lyrisme: le poète dit "je" et cet usage de la première personne est pour lui
l'indice de son originalité poétique. Le Moi est à la fois le sujet et l'objet du poème: ce dernier
se penche sur la sensibilité exacerbée d'une personne, dans toute sa plus profonde intimité et
c'est par cette personne qu'est écrit le poème.
"Je n'imitais plus personne, je m'exprimais moi-même pour moi-même. Ce n'étais pas un art,
c'était un soulagement de mon propre coeur qui se berçait de ses propres sanglots."
(Lamartine, à propos de ses Méditations)
Dans Les Nuits d'Alfred de Musset, (1835-37), il s’agit d’une chronique sentimentale qui
s’étend sur trois ans. Elle est constituée de quatre poèmes : Nuit de mai, composé au plus fort
de la crise avec sa maîtresse George Sand ; Nuit de décembre, qui évoque la solitude de
l’amant ; Nuit d’août, qui a pour thème le sacrifice et la souffrance et enfin Nuit d’octobre,
qui s’oriente vers la souffrance salvatrice et inspiratrice, qui semble annoncer la promesse
d’une renaissance amoureuse et spirituelle. En une année de poèmes, l'auteur ressent une
multitude de sensations fondées sur le tourment de l'âme jouée par les caprices de l'amour
d'un couple. Le lien est très étroit entre le mot, la pensée et les sentiments si bien que Musset
écrit : "Ce qu'il faut à l'artiste et au poète, c'est l'émotion. Quand j'éprouve, en faisant un vers,
un certain battement du coeur que je connais, je suis sûr que mon vers est de la meilleure
qualité que je puisse pondre" Vigny, quant à lui, dans ses Poèmes antiques et modernes
(1826-1837), ou Les Destinées (1864, posthume) met en scène les sentiments, par
l’intermédiaire de personnages célèbres, par exemple de Moïse, s’adressant au Seigneur :
"Je vivrai donc toujours puissant et solitaire ? Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre
! Que vous ai-je donc fait pour être votre élu ? " (v.5-7)
Hugo, grâce à son oeuvre magistrale, concentre les idéaux romantiques. Dans la préface des
Orientales (1829), il définit la mission exploratrice et exhaustive du poète : " Tout est sujet,
tout relève de l’art ; tout a droit de cité en poésie. ". Il revendique donc plus que les autres une
exigence de totalité ; d’ailleurs au sein d’un même recueil, se trouvent fréquemment des
inspirations différentes mais complémentaires. Par exemple, au milieu des pièces
PEF A2 Français Littérature Française II Envoi 1
lyriques comme Les Rayons et les Ombres, on trouve un appel à l’engagement politique, mais
on peut aussi avoir à faire à la veine satirique, comme dans Les Châtiments ou la veine
élégiaque dans Les Contemplations. C'est dire si l'oeuvre de Hugo est vaste, et elle peut
permettre à elle seule d'illustrer l'inspiration de la première moitié du XIX e siècle. Le poète
écrira d'ailleurs: " Le domaine de la poésie est illimité. Sous le monde réel, il existe un monde
idéal qui se montre resplendissant à l'oeil de ceux que des méditations graves ont accoutumés
à voir dans les choses plus que les choses…" En fait, pour lui, les choses même possèdent une
âme et c'est grâce à la forme poétique qu'elles se dotent d'une vie. Ce qui peut donc le mieux
caractériser Hugo, c'est son intuition poétique qui s'applique à tout être. Son oeuvre immense
ne saurait être résumée ici, tant elle est totale: il aborda tous les genres, avec des inspirations
extrêmement variées, tout en s'engageant politiquement tout au long de sa vie. Cet homme-
siècle connu le succès de son vivant et fut conscient de sa grandeur et de son génie. Il
caractérise le Romantisme et sa production peut permettre d'aborder le mieux toute l'ampleur
de ce mouvement et de cette mentalité nouvelle.
Le roman
Comme pour le théâtre, la prose trouve dans le Romantisme un épanouissement exceptionnel.
Le Romantisme est aussi l’âge d’or de la prose. Trois principaux types de romans marquent
cette époque :
_ Le roman autographique
Dans les années 1800-1820 apparaissent les "romanciers du moi": il s'agit entre autres de
Senancour, Mme de Staël, B.Constant, et de Chateaubriand. Les romanciers parlent à la
première personne et s’attachent à décrire les émois et les passions de leur héros. Delphine et
Corinne de Mme de Staël sont par exemple deux héroïnes emportées par leur passion mais qui
trouveront la mort pour avoir voulu passer outre aux préjugées du monde et aux contraintes de
la société.
De même, René de Chateaubriand (1802) fut d'abord conçu par l’auteur pour illustrer le
paragraphe du génie du Christianisme appelé "Du vague des passions". René porte sur la
passion-torture, liée à l'interdit de l'inceste. Le roman se concentre sur l'évocation du drame
intérieur du personnage et montre bien l'opposition entre les désirs du héros et les obstacles à
leur réalisation dressés par la société. On n'a pas à faire aux aventures du héros ni même au
récit de sa vie, mais à l'analyse et au miroir de son âme, qui s'épanche dans la nature. C'est la
conscience du héros qui s'exprime. Voilà pourquoi d'ailleurs nombre de romans de l'époque
ont pour titre un prénom. On peut aussi évoquer Volupté (1834) de Sainte Beuve, ou encore
La Confession d'un enfant du sièclede Musset (1836) qui répondent également tout deux à
cette même exigence de montrer l'homme intérieurement.

Or l'intériorité qui nous est révélée est en proie à la souffrance: le héros romantique a le "mal
du siècle". Tout d'abord, il se caractérise par sa solitude constante: il est seul face au monde et
a l'impression de vivre dans une société matérialiste et conformiste, qui refuse la marginalité
et les élans du coeur, comme ceux qui expriment le désenchantement ou la souffrance intime:
"Pourquoi mon coeur bat-il si vite?/ Qu'ai-je donc en moi qui s'agite/ Dont je me sens
épouvanté?" (Musset, Les Nuits). Une situation que la peinture romantique met ici en scène
avec le peintre allemand Friedrich. Le personnage en noir se détache du reste et semble
méditer, seul, face aux forces de la nature. La vue de la mer en proie à la tempête semble
refléter l'esprit tourmenté du jeune homme. Cependant en même temps, la héros vit cet
isolement et cette originalité comme une forme d'élection et de supériorité. En fait, le héros
romantique est le porte-parole d'une génération pleine d'espoirs et d'ambitions, mais souvent

227
en proie aux doutes, à la mélancolie et aux désillusions. C'est dans la nature qu'il trouve une
consolation et un réconfort, comme l'Adolphe de Benjamin Constant.
La nature est tantôt complice, tantôt cache des forces obscures. C'est un thème d'inspirations
et d'interrogations inépuisable, où le héros peut exprimer tour à tour son euphorie ou sa
souffrance. Enfin, le héros romantique est aussi une image du poète, de l'écrivain incompris,
méprisé de la foule mais qui en tire un sentiment de supériorité intellectuelle: "Je suis seul;
(…) me voilà dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule, qui ne m'est rien"
( Oberman de Senancour). Pour résumer, le héros romantique se caractérise par son isolement
et son originalité. Il laisse libre court aux épanchements de son coeur, la plupart du temps
souffrant, et trouve dans la nature un écho de ses sentiments intérieurs. Il est un figure du
créateur, lui aussi à l'écart et incompris, mais fier de ce statut unique.
Peu à peu, le roman autobiographique cède la place au roman historique, qui dès 1820
connaîtra un succès énorme et grandissant.
_ Le roman historique :
Le roman historique naît d'une nouvelle conception de l'Histoire. Le dix-neuvième siècle voit
en effet naître l'histoire nationale, avec des historiens comme Augustin Thierry, Guizot,
Michelet. Cela engendre le goût pour le passé dans son authenticité, c'est-à-dire les récits
d'époques, les monuments témoins d'un autre âge. Chateaubriand disait lui-même: "Tout
prend aujourd'hui la forme de l'histoire, polémique, théâtre, roman poésie".
Le roman historique est inspiré des romans de l'écossais Walter Scott et il a produit, entre
autres romans connus, Cinq Mars de Vigny (1826), Notre-Dame de Paris (1831), Quatre-vingt
treize de Victor Hugo (1874), ou Les Trois
Mousquetaires de Dumas. Dans ce nouveau type de roman, le cadre historique permet
d'introduire du pittoresque, un arrière-plan exotique où se livrent les aventures du héros. C'est
ainsi que Prosper Mérimée utilise la Corse dans Colomba (1840) ou l'Espagne dans Carmen
(1858), de même que Théophile Gautier se sert de l'Egypte dans Le Roman de la Momie
(1858). De plus, le genre a une fonction didactique, du moins selon Vigny : ce sont les vérités
morales que le livre donne à lire qui doivent prévaloir sur la vérité du réel, lequel s'exprime à
travers le destin des gra ndes figures de l’Histoire. Quant à Hugo, il même au détail
pittoresque le souffle épique et une atmosphère quasi-mythologique, comme par exemple la
description de la cour des miracles dans Notre-Dame de Paris: cet endroit était au Moyen-âge
le repaire des mendiants et des truands et exista jusqu'en 1656. Hugo en fait une description
pittoresque, recrée une ambiance et un mystère: " Qu'on ajoute (…) les querelles dans un coin,
les baisers dans l'autre, et l'on aura, quelque idée de cet ensemble, sur lequel vacillait la clarté
d'un grand feu flambant qui faisait danser sur les murs du cabaret mille ombres démesurées et
grotesques."
Ce genre connaîtra l'apogée de son succès à partir de la parution de romans sous la forme de
feuilletons, dans des journaux comme La Presse ou Le Siècle. Alexandre Dumas et Eugène
Sue se distingueront brillamment dans ce genre. Sue en particulier, marquera, à travers Les
Mystères de Paris ( paru de juin 1842 à octobre 1843 dans Le journal des débats) le triomphe
du roman-feuilleton et du roman social. Son but est d' "appeler la sympathie des plus égoïstes
sur une classe d'hommes doublement intéressante (…), signaler aux hommes les douleurs, les
privations, les droits et les espérances des travailleurs (…) qui sont dans l'impossibilité
complète de se défendre ou de réclamer des droits vitaux."
_Le roman social :
Il apparaît quant à lui à partir de 1840 et possède des oeuvres d'une grande facture tels Les
Misérables de Hugo (1862), La Mare au Diable (1846) de George Sand. Il s’agit de prendre
en compte les nouvelles données de la réalité socio-historique du demi-siècle. Les écrivains
sont engagés et militants, et offrent les prémices d'une littérature populaire: le peuple entre
dans le roman et c'est une réelle nouveauté. Ceci est peu étonnant de la part de G.Sand, qui

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professe le pacifisme, la solidarité des classes ou l'équité dans le partage des terres: c'est pour
cela que l'on qualifie ce type de roman de "social".
Le théâtre
Les préfaces aux pièces théâtrales de l'époque romantique sont en général frappantes par leur
longueur: elles contiennent en fait les revendications, les justifications des dramaturges, qui
expliquent leurs choix esthétiques. Le théâtre romantique, avant d’être le lieu d’une
représentation, est d’abord l’espace de batailles virulentes où s'affrontent Romantiques et
partisans de l'ordre classique, c'est-à-dire les "Anciens" de l'Académie et d'ailleurs. Ce lieu
vient donc relayer celui des cercles, clubs et cénacles, et c'est là que seront revendiqués trois
principes essentiels:
La totalité, ce fameux mélange des tons et des genres dont on a déjà parlé et qui permet de
peindre les êtres, les choses et l'histoire dans leur intégralité la liberté et la transfiguration. La
liberté qui renvoie au rejet du système classique des unités et de la bienséance. On voit par
exemple le retour des dagues et des épées, ce qui contribua d'ailleurs entre autres au scandale
d'Hernani. Enfin, la transfiguration qui se rapporte à l'épanouissement dans la même oeuvre
de l'individu et de la nature.
Une pièce a particulièrement marqué cette période: il s'agit d'Hernani (1830) de Victor Hugo
dont une représentation d'Albert Besnard montre la salle juste avant la représentation : déjà,
gronde un climat d’agitation mêlé de provocation. Lors de sa première représentation à la
Comédie Française, elle provoqua un scandale énorme, dû à la mobilisation de tous les jeunes
romantiques. Ainsi, la pièce, sans être en elle-même un grand succès, devint cependant la
pièce-étendard du romantisme après cette soirée mythique. En effet elle donna lieu à des
excès d'enthousiasme et d'hostilité lors de la "première". Le conflit portait parfois sur des
points qui peuvent paraître dérisoires au regard d'un néophyte : une raison célèbre du conflit
tenait par exemple à la hardiesse d'un rejet, dès le second vers de la pièce : "Serait-ce déjà lui?
C'est bien à l'escalier Dérobé…"
Le premier de ces deux vers était reconnu à l'oral comme étant un alexandrin (douze syllabes),
et donc le public savait que le mot "dérobé" faisait partie du vers suivant. Les attaques contre
la tragédie classique furent particulièrement violentes mais surtout firent preuve d'une
revendication de liberté inédite. C’est ainsi que, pendant des semaines, se joua une lutte
d'influence, qui fera finalement gagner le clan romantique.
Les revendications romantiques :
Avant tout, c'est à la dramaturgie classique que s'en prennent les Romantiques: entre autres,
ils dénoncent plusieurs règles qui leur paraissent absurdes et démodées. La première d'entre
elle est la règle des trois unités de temps, de lieu et d'action: l'intrigue devait se dérouler en
vingt quatre heures, se dérouler en un endroit unique du début à la fin, et ne devait pas mêler
une autre action.
Une autre règle, celle de la bienséance et de la morale classiques consistait à ne pas trop
choquer le public, et ainsi il ne fallait pas de sang sur scène, ni d'expressions vulgaires, ne pas
aller au-delà des limites de la décence, etc.
Toutes ces règles sont perçues comme une entrave à la liberté d'expression et sont donc
réductrices. Voici, résumées dans leurs grandes lignes, quelques unes des revendications
majeures, placées dans les préfaces aux drames romantiques.
_ Stendahl, Racine et Shakespeare (1823-1825): au départ, il s'agit de deux articles: le premier
est un dialogue entre un romantique et un classique tandis que le second est une réflexion sur
le rire. Mais suivra le Racine et Shakespeare II, écrit suite à la violente attaque d'un
académicien (Auger): c'est alors la question des unités de temps et de lieu (d'ou nécessité
d'explication si réutilisation) qui prédomine. Ces dernières, selon l'auteur, "ne sont nullement
nécessaires à produire l'émotion profonde et le véritable effet dramatique." Le succès d'une
pièce de théâtre vient, selon lui, des moments d'illusion parfaite où le spectateur croit vivre la

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réalité. Pour Stendahl, le coupable est le vers, qualifié de "cache sottise"! C'est ainsi que
l'auteur prône le théâtre en prose.
_ Hugo, Préface de Cromwell (1827): cette pièce injouable contient une préface qui condense
les revendications romantiques et les pratiques théâtrales: en effet les Romantiques vont créer
ce que l'on appelle "le drame romantique", qui s'oppose à la tragédie classique. Cette forme
inédite se veut être la somme de tous les genres théâtraux, contenir toutes les époques, tous les
lieux, toutes les pensées, tous les registres, du moment que toutes les intrigues secondaires se
relient à une intrigue principale, c'est l'aboutissement ultime de la notion de totalité.
Hugo, dans sa préface, distingue trois âges de l'humanité: l'âge lyrique où les hommes
composaient des odes et des hymnes à la gloire de leur Créateur; puis vient l'âge épique
correspondant à l'Antiquité. Enfin arrive l'âge dramatique, créé par le Christianisme. Ce
dernier révèle la dualité de l'homme, divisé entre la chair et l'esprit, la terre et le ciel, la mort
et la vie éternelle. Ce lien entre le drame et le Christianisme permet à Hugo d’élaborer une
explication rationnelle du mélange des genres : l'homme, en vivant cette dualité, ne peut en
effet se contenter du sublime: il veut aussi du grotesque. C'est par exemple le sublime de la
cathédrale Notre-Dame de Paris abritant le grotesque du personnage de Quasimodo. Dès lors,
pour Hugo, la séparation des genres comiques et tragique ne se justifie pas : le drame doit
mêler le grotesque et le sublime car "tout ce qui est dans la nature est dans l'art." De même,
les unités de temps et de lieu n'ont pas de raison d'être: Hugo dénonce le récit des événements
qui se passent hors-scène, tandis que "toute son action a sa durée propre comme son lieu
particulier." Par contre, il reste fidèle au vers mais lui donne une souplesse qui lui permet plus
de naturel.
_ Vigny, Lettre à lord*** sur la soirée du 24 octobre 1829. Cette lettre est écrite après le
succès de la représentation de More de Venise au Théâtre Français. L'auteur y vante les
mérites d'une tragédie moderne.
_ Hugo, préface d'Hernani (1833) : l’auteur y revendique l'engagement du poète aux côtés du
peuple.
_ Hugo, préface de Ruy Blas (1838) : le plaisir que le drame donne au public y est défini. Il
vient de l'association de trois éléments caractéristiques pris dans trois genres théâtraux : il
offre l'action du mélodrame , la passion de la tragédie , les caractères de la comédie . Hugo
écrit d'ailleurs à ce sujet:
"le drame tient de la tragédie par la peinture des passions, et de la comédie par la peinture des
caractères. Le drame est la troisième grande forme de l'art, comprenant et insérant les deux
premières."
Pour résumer, le drame romantique s'oppose donc à la tragédie classique, symbolisée par
Racine. Il prône la liberté et le refus des règles. "L'unité d'ensemble" doit suppléer à l'unité
d'action. De plus, le drame est souvent en prose, mais lorsqu'il est en vers, à l'instar d'Hugo, la
monotonie doit être brisée par l'usage d'une grande liberté par rapport aux règles de
versification. En outre les genres, les tons, les styles doivent être mélangés. Le spectacle doit
aussi être soigné et faire apparaître des décors et des costumes d'une grande richesse tout en
alliant des effets spectaculaires. Les sujets, quant à eux, doivent être modernes et avoir une
mission sociale: le théâtre romantique a une portée politique, morale ou philosophique d'où la
fréquente censure. La fonction du théâtre n'est plus de distraire mais d'accomplir une
mission sociale et humaine. Enfin, la présence d'un héros paria, révolté, hypersensible et
exalté est essentielle.

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