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Les eaux souterraines

Ghislain de MARSILY et Mustapha BESBES


Par Ghislain de MARSILY
Professeur émérite à Sorbonne Universités (Université Paris VI-Pierre et Marie Curie) et à l’École des
Mines de Paris – Institut MinesTélécom
et Mustapha BESBES
Professeur d’hydrogéologie émérite à l’École nationale d’ingénieurs de Tunis - Université de Tunis El
Manar

L’eau contenue dans le sol et dans le sous-sol constitue la majeure partie de l’eau qu’utilise
l’homme. Nous décrirons ici l’occurrence, le renouvellement ou le tarissement de cette ressource
au niveau mondial, les menaces dues aux activités humaines qui pesent sur la qualité des eaux,
la sécurité intérieure et extérieure des eaux souterraines, ainsi que les mesures visant à préserver
celles-ci et leur gestion participative.

Introduction fondeur dans les grands bassins sédimentaires. Elles sont


confinées, à leur base et à leur sommet, par des couches

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L’eau contenue dans le sol et le sous-sol a pour origine peu perméables. La pression qui y règne est élevée, si
quasi exclusive (1) les précipitations du grand cycle de bien que lorsque l’on perce le toit de la nappe par un fo-
l’eau (2). On peut y distinguer une eau « verte », qui est rage, l’eau remonte sous l’effet de sa pression, et elle peut
l’eau de pluie stockée temporairement en surface dans même dans certains cas jaillir, en surface : on parle alors
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les premiers mètres du sol et qui est reprise par l’évapora- de nappe artésienne.
tion et (surtout) par la transpiration de la végétation (poste
La vitesse de l’eau au sein de ces aquifères captifs est
dominant dans le bilan hydrologique) et une eau « bleue »,
faible (de quelques mètres par an, voire moins d’un
souterraine, qui s’infiltre plus profondément dans la terre,
mètre). Ainsi, par exemple, la nappe captive de l’Albien,
circule dans les pores, fissures et autres interstices et
qui est située à six cents mètres au-dessous de Paris, est
constitue les aquifères dont nous parlerons plus loin.
alimentée par la pluie dans ses affleurements du départe-
Cette eau s’écoule vers les sources, les fleuves ou direc-
ment de l’Yonne (comme une nappe libre) et elle s’écoule
tement dans la mer et elle peut être captée par l’homme
en direction de ses points bas (dans la Baie de la Seine,
grâce à des puits ou à des forages. Pour compléter cet in-
partie de la Manche).
ventaire, l’eau « bleue » superficielle est celle qui s’écoule
dans les rivières. À Paris, la pression y atteignait en 1841 (lors du premier
forage réalisé dans le quartier de Grenelle) près de sept
Occurrences et gisements cents mètres d'eau. Le toit de la nappe étant à une
des eaux souterraines profondeur de six cents mètres, la nappe présentait un
profil artésien, avec une pression, au niveau du sol parisien,
La partie saturée d’eau d’un aquifère forme une nappe
de près de cent mètres d’eau. Depuis lors, de nombreux
souterraine : les termes « phréatique » (ou « libre ») dé-
forages ont été creusés dans cette même nappe et la
signent les nappes les plus proches du sol. Celles-ci
pression de l’eau a par conséquent chuté : aujourd’hui, la
surmontent éventuellement une ou plusieurs nappes pro-
nappe n'est plus artésienne et il faut pomper l'eau sous la
fondes (ou captives).
surface du sol pour pouvoir l'en extraire. Des phénomènes
En ce qui concerne la nappe libre, on appelle « surface analogues sont observés dans le bassin de Londres, dans
piézométrique » l’interface situé entre une zone satu- la plaine du Pô ou encore dans la nappe saharienne du
rée (dont tous les pores sont remplis d’eau) et une zone Sud algéro-tunisien.
non-saturée (où air et eau coexistent dans les pores et où
l’eau « verte » est stockée).
(1) Il existe cependant un petit peu d’eau « juvénile », qui est exha-
La forme que prend cette surface piézométrique ren- lée en certains endroits par le refroidissement de magmas dans la
croûte terrestre.
seigne sur les écoulements souterrains, ainsi que sur les (2) Les anciens philosophes grecs pensaient, quant à eux, que
zones de recharge et d’exutoire. c’était l’eau de mer qui, remontant depuis les côtes vers les conti-
nents, alimentait les sources et les fleuves lorsqu’il ne pleuvait pas.
Les nappes captives se rencontrent à plusieurs centaines Cette eau de mer serait dessalée par « filtration » lors de son par-
de mètres (parfois à plus de deux mille mètres) de pro- cours (cette idée a perduré jusqu’au XVIIIe siècle…!).

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Les eaux souterraines dans le cycle
LES ENJEUX LIÉS AU RÉGIME PHYSIQUE

de l’eau

Les précipitations qui tombent sur les continents (113 000


km3/an) vont alimenter les différents éléments du cycle
hydrologique continental : stockage superficiel, ruissel-
lements et écoulements en rivières. Lorsque les proprié-
tés des terrains (porosité, perméabilité) sont favorables,
l’eau pénètre à l’intérieur du sol par infiltration. Sous la
surface du sol, les pores des formations géologiques ren-
ferment initialement à la fois de l’air et de l’eau : c’est la
zone non saturée qui renferme la réserve en eau du sol
(l’eau « verte ») et dont l’humidité excédentaire est véhi-
culée vers le bas par drainage gravitaire pour aller s’accu-
muler dans les formations géologiques perméables plus
profondes et constituer les réserves d’eau des nappes
souterraines. Ensemble, ces quantités d’eau accumulées
et la roche saturée forment un aquifère.

L’ensemble des réserves d’eau douce du globe repré-


sente 3 % du volume d’eau sur Terre, dont l’essentiel est
Figure1 : Prélèvements d’eau souterraine (en km3/an) entre 1950
contenu dans les océans. Les eaux souterraines douces et 2010
représentent 33 % des réserves, soit 15 millions de km3. (sources : SHAH, 2004 ; MARGAT, 2008 ; VAN DER GUN, 2012).
En moyenne de 1 500 ans, leur temps de séjour peut aller
de l’année au million d’années (on parle alors d’eau « fos-

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fournir qu’une fraction de la recharge de l’année. Par ail-
sile »). Le flux total des eaux douces souterraines du globe
leurs, d’importants aquifères profonds des régions arides
est de l’ordre de 10 000 km3/an, soit près de 10 % du
dont les eaux sont faiblement renouvelables ont été sou-
volume des précipitations annuelles continentales, contre
mis à une exploitation intensive au cours des dernières
26 000 km3/an pour les eaux superficielles (DE MARSILY,
décennies. Globalement, l’on estime que les prélève-
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2009). Ces ordres de grandeur sont confirmés par des


ments d’eau souterraine dans le monde ont sextuplé au
modèles hydrologiques globaux de la planète (DÖLL et
cours des 60 années écoulées (VAN DER GUN, 2012). Il
FIEDLER, 2008 ; WADA et al., 2010) dans lesquels la re-
en est résulté, un peu partout dans le monde, de très im-
charge des eaux souterraines est évaluée à 13 000 km3/an
portants rabattements des nappes au caractère parfois
(au lieu de 10 000 km3/an), soit 35 % des ressources en
irréversible, entraînant souvent une lente dégradation de
eau renouvelables.
la qualité chimique des eaux souterraines du fait du lessi-
vage de sels d’origine tellurique.
L’exploitation des eaux souterraines
dans le monde et leur surexploitation La permanence d’une nappe souterraine reflète un
équilibre entre a) ses entrées d’eau (recharges par infil-
Les prélèvements d’eau souterraine dans le monde ont
tration-diffuse des précipitations au sol ou concentrée,
été estimés à 1 000 km3/an en 2010 (VAN DER GUN,
le long des cours d’eau) et b) ses sorties : les débits de
2012), dont 67 % pour l’irrigation, 22 % pour les besoins
drainages concentrés dans un cours d’eau, une source ou
domestiques et 11 % pour l’industrie. Ces volumes repré-
directement en mer, évaporation dans des exutoires diffus
sentent près de 10 % des ressources en eau souterraine
(appelés chotts ou sebkhas en Afrique du Nord, et playas
renouvelables et 25 % des prélèvements en eau douce de
en Amérique) et les prélèvements.
la planète. La Figure 1 (ci-contre) présente l’évolution des
prélèvements dans les 12 pays les plus forts préleveurs Tout nouveau prélèvement constitue une ponction sur les
et en France (dont la somme en 2010 fait 73 % du total réserves de la nappe à proximité et se traduit par un rabat-
mondial, avec 60 % pour le seul continent asiatique : l’In- tement de son niveau, celui-ci se stabilisant s’il a induit a)
de prélève 250 km3/an au moyen de près de 25 millions une réduction suffisante des sorties naturelles, ou b) un
de puits et forages). accroissement conséquent de la recharge par les cours
d’eau.
De nombreuses nappes phréatiques de par le monde ont
été exploitées d’une manière excessive (par rapport à leur Si le prélèvement dépasse la capacité de récupération du
recharge naturelle par les précipitations) pour soutenir le système, le rabattement continue de s’accroître, ce qui dé-
développement de l’agriculture irriguée, ce qui diminue finit un état d’épuisement des réserves et de surexploita-
les réserves géologiques des aquifères et risque d’entraî- tion de la nappe. En climat aride, les apports annuels sont
ner à terme le tarissement total des nappes les plus vul- très variables : le diagnostic de surexploitation nécessite
nérables : ainsi, en Tunisie, plusieurs nappes phréatiques de disposer de longues séries d’observations (voir la Figure
seront totalement épuisées avant la fin du XXIe siècle (au 2 de la page suivante). La majorité des cas de surexploi-
rythme actuel des prélèvements) et elles ne pourront plus tation s’observent dans les régions arides et semi-arides,

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Ghislain de MARSILY et Mustapha BESBES
Figure 2 : Niveau piézométrique de la nappe phréatique de Mornag (Tunisie) de 1910 à 2000 (ENNABLI, 1980 ; HORRICHE, 2004) (les
remontées du niveau correspondent à des successions d’années très pluvieuses).

où de fortes demandes d’eau pour l’irrigation des cultures canaux en la substituant aux prélèvements, comme l’ont
excèdent les capacités de recharge des aquifères. fait les Américains à partir du fleuve Colorado, ou comme
vont le faire les Chinois à partir du Yang-Tsé.
Le volume d’eau fourni par surexploitation des aquifères

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de la planète, qui fait l’objet d’un intérêt récent en raison
de son impact avéré sur l’élévation du niveau des mers
suite au ralentissement de la construction de grands bar-
rages (WADA et al., 2016), a été respectivement estimé,
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pour 2000, à 145 km3/an (KONIKOW, 2011), 204 km3/an


(WADA et al., 2012) et 113 km3/an (DÖLL et al., 2014). Bien
qu’encore entachée d’incertitude, la surexploitation des
aquifères devrait encore croître au cours du XXIe siècle en
raison du changement climatique et d’une élévation des
températures entraînant une augmentation des besoins
en eau pour l’irrigation.
Les outils de télédétection contribuent à réduire ces in-
certitudes d’estimation. Ainsi, la mission de gravimétrie
spatiale GRACE (3) fournit depuis 2002 les variations spa-
tio-temporelles des masses d’eau contenues dans le sol.
Corrigées des composantes superficielles (eau de sur-
face, réserves en eau du sol), ces mesures fournissent
les variations du stock d’eau des aquifères de la Terre. La
carte ci-contre (4) (voir la Figure 3) indique les variations
de masse des eaux souterraines en Inde (RODELL et al.,
2009) entre 2002 et 2008 (avec les diminutions en rouge
et les gains en bleu, d’après les observations du satellite
GRACE). La diminution observée dans le nord-ouest de
l’Inde est de 4 cm d’eau/an, équivalant à une baisse du
niveau de la nappe phréatique de 33 cm/an. Les gains
Figure 3 : Variation de la quantité d’eau présente dans les
d’eau souterraine dans le sud de l’Inde sont dus à des
aquifères indiens entre 2002 et 2008 (image obtenue par le sa-
précipitations supérieures à la moyenne (la pluviométrie tellite GRACE).
a été normale, sur la période étudiée, dans le nord-ouest Source : RODELL (M.), VELICOGNA (I.) & FAMIGLIETTI (J. S.),
du pays). "Satellite-based estimates of groundwater depletion in India”,
Nature 460, 2009, pp. 999-1002 (Credit : VELICOGNA (I.) / UC
Pour lutter contre la surexploitation, il n’y a que trois solu- Irvine).
tions : réduire les prélèvements, faire de la recharge arti-
ficielle des nappes (par bassins d’infiltration ou par injec-
tion dans des forages) à partir d’eau de surface disponible (3) Gravity Recovery And Climate Experiment.
en saison humide, ou transférer de l’eau de surface par (4) https://www.nasa.gov/topics/earth/features/india_water.html

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Les menaces pesant sur la qualité de neurs en polluants, et c) de prévenir et de limiter les rejets
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l’eau souterraine et les directives eu- indirects (après percolation) de polluants dans les eaux
ropéennes souterraines (notamment de substances dangereuses).

Les nappes souterraines superficielles sont souvent af- La sécurité des eaux souterraines
fectées par des contaminations diffuses au premier rang
desquelles la pollution bactérienne d’origine fécale, suivie
Sécurité intérieure
des pollutions dues aux pratiques agricoles notamment
La sécurité intérieure des eaux souterraines désigne leur
par les nitrates et les pesticides ou à des pollutions locali-
sécurité d’approvisionnement : celle-ci implique que l’on
sées d’origine industrielle ou accidentelle.
préserve les eaux souterraines contre tous les risques de
Ces contaminations sont parfois induites par une exploi- dégradation de leur état tant quantitatif que qualitatif.
tation excessive de l’eau souterraine : modification de la
L’impact du changement climatique sur les eaux sou-
composition chimique d’origine tellurique, invasion d’eau
terraines
salée (en bord de mer), solubilisation d’éléments toxiques
comme l’arsenic (ainsi, au Bangladesh, des dizaines de Le changement climatique se traduit par une modification
millions de personnes ont été intoxiquées à des degrés du régime de recharge des nappes, un recours accru à
divers par l’arsenic naturel de l’eau des puits (HARVEY ces ressources aquifères en raison de leur forte résilience,
et al., 2002)). La prévention et la préservation de la qua- une fragilisation des aquifères côtiers suite à l’élévation du
lité des eaux souterraines nécessitent des mesures spé- niveau marin, et un accroissement général de la demande
cifiques adaptées aux niveaux des menaces, notamment en eau dû au réchauffement climatique. P. Döll (2009) a
pour la protection des captages d’eau potable qui in- simulé l’impact du changement climatique en 2050 sur la
tègrent le concept de « parcs naturels hydrogéologiques » recharge pour plusieurs scénarios et modèles climatiques
proposé par G. de Marsily (1991) et qui devient partielle- identifiant des zones de plus forte vulnérabilité en Afrique
ment d’actualité en France, aujourd’hui, pour la protection du Nord, dans le sud-ouest de l’Afrique, le nord-est du
des AAC (aires d’alimentation des captages), avec plus de Brésil et le centre de la région andine.

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1 000 captages classés « Grenelle », pour lesquels l’État a
La conservation des réserves stratégiques de secours
décidé de tenter de restaurer une bonne qualité des eaux
par l’instauration de mesures agro-environnementales sé- Des aquifères en nombre limité situés à proximité im-
vères applicables par les agriculteurs. médiate des grandes métropoles urbaines doivent être
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conservés dans un bon état quantitatif et qualitatif au


La directive-cadre sur l’eau (DCE) de l’Union européenne,
titre de « réserves stratégiques » pour l’alimentation de
adoptée en 2000 et visant à « rétablir un bon état écolo-
secours des populations en cas de crise ultime (pollution
gique et chimique » des eaux superficielles et souterraines
atteignant le réseau d’eau potable, accident nucléaire ou
(en 2015, en 2022 ou, au plus tard, en 2029) a imposé de
acte terroriste). C’est par exemple déjà le cas de la nappe
découper le territoire national en « masses d’eau souter-
albienne, en ce qui concerne l’agglomération parisienne
raine », dont chacune délimite un domaine géographique,
(Agence de l’Eau Seine-Normandie, SDAGE, 2016).
un aquifère ou une portion d’aquifère où les eaux ont un
contexte similaire et dont la qualité doit être maintenue (ou L’accroissement des ressources aquifères
améliorée) grâce à des mesures de restauration (un décou-
La mobilisation de ressources en eau superficielle par de
page similaire existe aussi pour les eaux superficielles).
grands barrages est en voie d’achèvement dans de nom-
La France a défini sur son territoire 553 masses d’eau sou- breuses parties du monde (sauf en Afrique) et des tech-
terraine. L’état d’une masse d’eau souterraine est déter- niques traditionnelles de récupération sont à nouveau
miné par la plus mauvaise valeur de son état quantitatif et promues dans les régions arides. Ainsi, par exemple, en
de son état chimique : une eau souterraine est en bon état Tunisie, des banquettes antiérosives (qui limitent le ruis-
lorsque son état quantitatif et son état chimique sont qua- sellement et augmentent l’infiltration) recouvrent plus d’un
lifiés, au minimum, de bons. En 2005 (ministère de l’En- million d’hectares de terres arables : elles ont permis une
vironnement, de l’Énergie et de la Mer), un état des lieux spectaculaire régénération des terres de parcours pour le
a défini le risque de non atteinte du bon état des masses pâturage de troupeaux. Mais leur impact sur le bilan hy-
d’eau souterraine en France en 2015 (5) : 208 masses d’eau drique (notamment sur la recharge des nappes) n’est pas
présentaient un risque avéré de non atteinte du bon état encore établi. Ces ouvrages d’art sont en tous les cas re-
(si aucune mesure n’était mise en place), 108 un risque connus pour augmenter un peu plus l’évapotranspiration
potentiel et 237 présentaient un bon état probable. favorisant l’accumulation des ressources en eau du sol
que l’on appelle l’eau « verte ». Une autre voie est le stoc-
Sur le plan qualitatif, les principaux paramètres déclassant
kage à long terme en aquifères que maîtrisent depuis de
les masses d’eau souterraine en France sont aujourd’hui
nombreuses années les États arides de l’Ouest américain,
toujours dus aux nitrates et aux pesticides d’origine agri-
notamment en ce qui concerne les ressources du Colo-
cole. La directive de 2006 de la DCE sur les eaux souter-
rado. Dans d’autres régions arides, des sources d’eau de
raines  vise à prévenir (et à lutter contre) la pollution des
eaux souterraines. Les mesures prévues comprennent les
critères permettant a) d’évaluer l’état chimique des eaux, (5) http://www.developpement-durable.gouv.fr/La-directive-sur-les-
b) d’identifier les hausses significatives et durables des te- eaux.html

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surface de la dimension du Colorado sont rares, et les ex- Responsabilité, négociation, participation, solidarité ne sont

Ghislain de MARSILY et Mustapha BESBES


périences de stockage souterrain sont encore timides (on rendues possibles que par une prise de conscience du ca-
peut citer parmi celles-ci la vallée du Souss, au Maroc, où ractère de « bien commun » de la nappe, une « conscience
les quantités infiltrées dans le lit de l’oued depuis 1990 ont de nappe ».
dépassé le milliard de m3 (ABHSM, 2005).
Deux moyens permettent de sceller une telle conscience :
a) l’éradication de l’ignorance des effets d’une surexploi-
Sécurité extérieure : les aquifères transfrontaliers
tation par l’éducation et la formation et b) l’instauration
Près de 300 aquifères transfrontaliers ont été inventoriés par
d’une redevance effective sur les prélèvements, qui signi-
le programme mondial de cartographie hydrogéologique et
fie que l’eau a bien une valeur pour tous.
d’évaluation de l’UNESCO, le WHYMAP (IGRAC, 2009 ;
UNESCO, 2011). Certains des plus grands aquifères trans- L’objectif de tout projet de gestion participative est de
frontaliers du monde sont localisés en Amérique du Sud doter les agriculteurs-usagers d’informations, de connais-
(bassin du Guarani) et en Afrique du Nord (système aquifère sances et de compétences leur permettant d’assurer par
des grès nubiens et système aquifère du Sahara septentrio- eux-mêmes une gestion durable de la nappe et de contrô-
nal, le SASS). Des initiatives ont d’ores et déjà permis de ler leur propre demande. L’hypothèse fondamentale est
mettre en place des mécanismes de gestion conjointe par les que l’accès aux données et aux connaissances scien-
pays riverains : une autorité commune pour gérer le système tifiques élémentaires sur la nappe doit fournir aux agri-
aquifère des grès nubiens (Égypte, Libye, Soudan, Tchad), culteurs les moyens de découvrir et d’adopter des solu-
le mécanisme de concertation du SASS (Algérie, Libye, Tu- tions adéquates et durables pour régler les problèmes de
nisie) ou l’accord sur l’aquifère du Guarani (Brésil, Argentine, surexploitation. La collecte des données et leur analyse
Paraguay, Uruguay). D’autres cas existent ailleurs dans le sont conduites par les agriculteurs eux-mêmes (6). Dans
monde (notamment en Europe), mais en nombre très limi- une perspective plus globale, Elinor Ostrom (1999) montre
té. En réalité, c’est dans les accords portant sur l’utilisation comment les individus arrivent à gérer des biens com-
des bassins hydrographiques que peuvent se trouver men- muns hors des modèles classiques étatisation/privatisa-
tionnées les eaux souterraines : sur les 400 traités actuel- tion au travers d’institutions de gestion participative (dont

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lement en vigueur relatifs aux eaux douces transfrontières, cet auteur définit les conditions de leur durabilité).
100 mentionnent les eaux souterraines, une dizaine seule-
En France, depuis 1994, ont été définies des « zones de
ment étant spécifiquement consacrés à la gestion conjointe
répartition des eaux » (ZRE), où l’on constate une insuffi-
d’aquifères transfrontaliers (MATSUMUTO, 2002). Quant à
sance chronique des ressources en eau par rapport aux
la réglementation internationale, elle a évolué au cours des
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besoins, et ce, tant pour les eaux souterraines que pour


50 dernières années, depuis les « Règles d’Helsinki » (de
les eaux de surface. Dans ces zones, les prélèvements
1966) et des références aux bassins hydrographiques pou-
supérieurs à 8 m3/h sont soumis à autorisation. De plus,
vant inclure les eaux souterraines peu profondes, jusqu’à
avec la loi sur l’eau (LEMA) de 2006, ont été créés dans les
l’adoption par l’Assemblée générale de l’ONU, le 11 dé-
ZRE des « organismes uniques de gestion collective des
cembre 2008, de la résolution 63-124 portant sur le projet
eaux » (ce sont souvent les Chambres d’Agriculture qui
de « Loi sur les aquifères transfrontières », cette résolution
jouent ce rôle) qui répartissent entre les usagers les vo-
pouvant servir de base pour l’élaboration d’une convention
lumes d’irrigation autorisés (tous les prélèvements doivent
internationale (un projet réexaminé par l’Assemblée géné-
être mesurés par un compteur).
rale du 9 décembre 2011, celle-ci renvoyant les protago-
nistes aux règles de bon voisinage en « encourageant les
États concernés à prendre les dispositions adéquates et à
Conclusion
engager des accords bilatéraux pour la gestion appropriée Les eaux souterraines ont l’immense avantage d’être une
de leurs aquifères transfrontières »). ressource distribuée qui permet des prélèvements diffus
sans qu’il soit besoin d’un réseau de transport de l’eau
Une gestion participative (bien sûr, encore faut-il que des nappes aquifères existent).
des eaux souterraines De plus, elles constituent des stocks d’eau importants et
non contestés (comme le sont les barrages). Ces stoc-
L’eau souterraine constitue une ressource distribuée : la
kages sont le plus souvent saisonniers, ils s’étendent de la
nappe se présente comme un réseau exploité collective-
fin de périodes humides à la fin de périodes sèches. Mais,
ment et interactivement nécessitant un mode de gestion
comme nous l’avons vu avec l’exemple de la nappe du
associant tous les usagers. La forme d’organisation asso-
Mornag, en Tunisie, ce stockage permet de lisser la varia-
ciant les usagers à la gestion de la ressource comporte des
bilité des recharges annuelles, et ce, parfois sur plusieurs
principes directeurs universellement admis (OLLAGNON,
décennies. Mais, en certains lieux, un stockage d’eau dit
1991) : a) chaque usager trouve son intérêt individuel à pré-
« fossile » (c’est-à-dire constitué pendant des périodes
lever toujours plus sur une ressource partagée - pour éviter
plus humides de l’ère quaternaire) permet de bénéficier
les abus, il faut favoriser la négociation ; b) la responsabilité
pendant quelques décennies (ou parfois durant quelques
de chacun sur l’état de la nappe est réelle, mais sans choix
collectif d’ensemble, cet état est livré à la conscience de
chacun (ce qui est insuffisant) et, enfin, c) pour les eaux
souterraines, il faut prendre en compte l’ignorance qui li- (6) Community Initiatives in Managing Groundwater Distress; APFA-
bère de toute responsabilité à long terme. MGS experience ; http://www.apfamgs.org

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siècles, pour les très grandes nappes) d’une réserve ressources en eaux, thèse de doctorat ès-sciences, Nice,
LES ENJEUX LIÉS AU RÉGIME PHYSIQUE

abondante, que l’on peut vider. Mais il faut alors prévoir 1980.
une source de substitution le jour où la nappe en question
HARVEY (C. F.) & al., “Arsenic Mobility and Groundwa-
sera tarie. Aujourd’hui, la recharge artificielle des nappes
ter Extraction in Bangladesh”, Science 22, vol. 298, Is-
n’est pas assez développée pour accroître les réserves
sue 5598, november 2002, pp. 1602-1606. Doi : 10.1126/
en eaux souterraines. Une gestion collective des prélève-
science.1076978.
ments doit être mise en œuvre.
HORRICHE (F.), Contribution à l’analyse et à la rationalisa-
La protection de la qualité des eaux souterraines est une
tion des réseaux piézométriques, thèse de doctorat ENIT,
contrainte indispensable si l’on veut pouvoir continuer à
Tunis, 2004.
utiliser cette ressource. La source majeure de pollution
des nappes étant l’agriculture, il est indispensable de dé- KONIKOW (L. F.), “Contribution of global groundwater de-
velopper une « agro-écologie » qui permette de maîtriser pletion since 1900 to sea level rise”, Geophys. Res. Lett.
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cation des régimes alimentaires (la consommation accrue MARSILY DE (G.), L’Eau, un trésor en partage, Paris, Du-
de viande engendrant un besoin en végétaux exigeants en nod, 2009.
eau pour l’alimentation du bétail). Quand cette augmen-
MARSILY DE (G.), « Création de « parcs naturels hydro-
tation de la demande en eau concerne des pays arides
géologiques ». Plaidoyer », bulletin SRETIEINFO, Re-
aux ressources en eau insuffisantes, il n’y a que trois so-
cherche Études Environnement Développement, ministère
lutions : a) transférer de l’eau par canaux ou par aqueducs
de l’Environnement, 34 juin 1991, pp. 5-7.
depuis des régions plus riche en eau ; b) transférer de
la nourriture produite ailleurs (l’on parle alors d’« eau vir- MATSUMUTO (K.), Transboundary groundwater and inter-
tuelle ») et enfin, c) permettre la migration des populations national law: past practices and current implications, MSc,

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Si la croissance démographique n’est pas maîtrisée, le OLLAGNON (H.), La Gestion patrimoniale des eaux sou-
problème des migrants dont nous parlons aujourd’hui ne terraines à travers l’exemple de la nappe phréatique d’Al-
fera que s’amplifier. sace, Comité Pollution des nappes phréatiques de l’Aca-
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30 RESPONSABILITÉ & ENVIRONNEMENT - AVRIL 2017 - N°86

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