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DE GRAMSCI À FANON, UN MARXISME DÉCENTRÉ

Hourya Bentouhami-Molino

Presses Universitaires de France | « Actuel Marx »

2014/1 n° 55 | pages 99 à 118


ISSN 0994-4524
ISBN 9782130628637
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-actuel-marx-2014-1-page-99.htm
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PRÉSENTATION DOSSIER INTERVENTIONS ENTRETIEN LIVRES

DE GRAMSCI À FANON,
UN MARXISME DÉCENTRÉ
Par Hourya BENTOUHAMI

Comme le dit Edward Said par sa formule de traveling theory1, les théo-
ries critiques circulent selon des modalités différentes de la circulation des
marchandises. Elles voyagent motivées non pas par l’importation exotique
de quelques formulations réifiées, mais au contraire par des processus de
recodification dans des ensembles discursifs où elles fonctionnent ensuite
de manière immanente, dotées d’une familiarité qui les rend d’autant plus
actives. C’est ce voyage, et cette familiarité, entre les modalités théoriques
de Gramsci (1891-1937) et celles de Fanon (1925-1961) que cet article
tente de mettre au jour en identifiant des affinités qui peuvent être, dans le
cas de Fanon, des emprunts puisque les premières sélections de lettres et de
_
textes de Gramsci sont disponibles en français à partir de 1953 et 19552,
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soit avant la rédaction de L’An V de la révolution algérienne et des Damnés 99
de la terre3. On voit assez rapidement où peut se trouver le point de _
rencontre entre la théorie critique fanonienne et la théorie gramscienne :
dans l’effort de déterminer les seuils, les intensités à partir desquels des
éléments de structuration du social peuvent être dits politiques et recevoir
l’attention théorique permettant d’élaborer une philosophie engagée dans
son temps. Plusieurs points nourrissent cette rencontre théorique entre
les deux auteurs. D’abord, au niveau de la culture proprement dite, la
notion gramscienne d’organisation hégémonique de la culture permet de
saisir l’attention portée par Fanon à celles des logiques de domination
dans le champ social et politique qui ne prennent pas la forme immédiate
de la coercition. De même, la réévaluation chez le théoricien italien du
sens commun et populaire permet de comprendre comment Fanon thé-
matise la possibilité d’une organisation collective et d’une autonomie de
la culture populaire. En outre, la façon dont le philosophe martiniquais
1. Said Edward, « Traveling Theory », The World, the Text and the Critic, Cambridge, Harvard University Press, 1983, pp. 157-181.
2. Voir Gramsci Antonio, Lettres de prison (1928-1937), traduction de Jean Noaro, préface de Palmiro Togliatti, Paris, Éditions so-
ciales, 1953 ; « L’organisation de l’école et de la culture », Europe, n° 111, Paris, mars 1955, pp. 81-101. Fanon a également pu avoir
accès au volume suivant : Gramsci Antonio, Œuvres choisies, traduction et notes de Gilbert Moget et Armand Mojo, Paris, Éditions
sociales, 1959. Les principaux écrits de Gramsci étant les Cahiers de prison, les références à ces différents volumes seront formulées
dans la notation italienne (internationalement reconnue dans les études gramsciennes) qui suit l’édition de Valentino Gerratana
chez Einaudi (Antonio Gramsci, Quaderni del carcere, Turin, Einaudi, 1975-2007). Le cahier de référence sera indiqué ainsi : Q pour
Quaderno, suivi du numéro de paragraphe (Q…, §…).
3. Fanon Frantz, L’An V de la révolution algérienne (1959), Paris, La Découverte, « Poche », 2011 ; Fanon Frantz, Les Damnés de la terre
(1961), Paris, La Découverte, « Poche », 2002.

Actuel Marx / no 55 / 2014 : Fanon


FRANTZ FANON

H. BENTOUHAMI, De Gramsci à Fanon, un marxisme décentré

interroge les processus de colonisation, aussi bien comme occupation d’un


territoire et expropriation, que comme colonisation de la subjectivité, se
trouvait déjà d’une certaine manière chez Gramsci, connu pour son intérêt
pour la colonialité directe (Éthiopie, Lybie4) et indirecte (la « question
méridionale »5). On peut également soutenir que la notion gramscienne
de subalternité rencontre un écho positif chez Fanon6. Enfin, on pourrait
avancer que les deux auteurs sont des « intellectuels organiques », selon
l’expression banalisée de Gramsci : tous deux contribuèrent par leurs écrits
à élaborer une contre-hégémonie. Il est tout à fait possible d’appliquer à
Frantz Fanon l’expression d’intellectuel organique qui renvoie à la manière
dont l’intellectuel se fait peuple7. Cependant, ce dernier point nous paraît
réducteur pour analyser dans toute leur richesse les convergences entre les
théories des philosophes italien et martiniquais. C’est pourquoi, dans ce
qui suit, nous n’aborderons pas ces deux auteurs du point de vue de leur
position d’« intellectuel organique ». Nous ne les confronterons pas en
nous demandant comment cet « oxymore menaçant » qu’est l’intellectuel
noir ou ouvrier est devenu possible8, dans le cadre d’une démarche cher-
_
chant à reconstituer des généalogies intellectuelles fondées centralement
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100 sur les biographies des auteurs. Notre perspective se concentrera davantage
_ sur les dispositifs analytiques des deux théoriciens, sans évidemment sous-
estimer leur engagement personnel, mais sans insister non plus sur leur
supposée exemplarité et la singularité de leur parcours.
La comparaison entre les deux théoriciens aura donc pour objet de
montrer dans quelle mesure ils ont contribué à opérer des déplacements
épistémologiques qui continuent d’avoir une vigueur théorique au-delà
de la conjoncture dans laquelle ils les ont pensés. Si des pistes ont déjà
été frayées par les études postcoloniales9, qui font de Gramsci et de Fanon
deux de leurs auteurs clés, leurs affinités théoriques n’ont pas encore fait
l’objet d’une étude spécifique. Ces affinités nous semblent d’une double

4. Voir notamment la critique du soutien apporté à Labriola à l’expédition italienne en Lybie : Gramsci Antonio, Quaderni del Carcere,
op. cit., Vol. 2, Q11, § 1, p. 1366.
5. Voir « Quelques thèmes de la question méridionale » (1926), in Gramsci Antonio, Écrits politiques, textes choisis, présentés et
annotés par Robert Paris, Vol. 3, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de philosophie », 1980, pp. 329-356.
6. Sur le rapport de Fanon au sous-prolétariat, figure typique de la subalternité au sens de Spivak, voir Bhattacharya Baidik, « Inter-
view with Gayatri Ch. Spivak », in Neelam Srivastava et Bhattacharya Baidik (eds), The Postcolonial Gramsci, New York/Londres,
Routledge, 2012, pp. 221-222. Voir également, dans ce dossier, l’article de Peter Worsley.
7. Gramsci considère que Machiavel se fait peuple en exposant les ressorts de la fabrique du pouvoir, de son acquisition et de sa
conservation (Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 3, Q13, §1, p. 1556 ; en langue française, voir Gramsci Antonio,
Guerre de mouvement et guerre de position, textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, Paris, La Fabrique, 2011, p. 169).
Cette manière de réfléchir sur les conditions de la libération du peuple fait également, selon nous, de Frantz Fanon un intellectuel
organique.
8. Cette perspective est adoptée par Srivastava Neelam, « The travels of the organic Intellectual. The black colonized intellectual in
George Padmore and Frantz Fanon », in Neelam Srivastava et Bhattacharya Baidik (eds.), « Introduction », The Postcolonial Gramsci,
op. cit., pp. 55-79.
9. Les études postcoloniales renvoient aussi bien aux cultural studies initiées par Richard Hoggart et Stuart Hall, qu’aux subaltern
studies, dont le chef de file est Ranajit Guha. Sur l’importance de Gramsci pour les études postcoloniales, voir Neelam Srivastava et
Bhattacharya Baidik (eds), « Introduction », The Postcolonial Gramsci, op. cit., pp. 1-14. Et sur l’importance de Fanon pour les études
postcoloniales, voir Gibson Nigel, Fanon. The Postcolonial Imagination, Cambridge, Polity Press, 2003.
PRÉSENTATION DOSSIER INTERVENTIONS ENTRETIEN LIVRES

nature. D’une part, Gramsci et Fanon ont été les premiers auteurs à mon-
trer comment la solidarité savoir-pouvoir peut œuvrer comme principe
d’exclusion et de différenciation au cœur même du social. D’autre part,
par des analyses qui prêtent une attention particulière à ce qui était trop
souvent relégué à la simple « superstructure », Gramsci et Fanon ont
contribué à produire un marxisme décentré : décentré, quant à l’intérêt
qu’il porte à ce qui est souvent dénigré par d’autres marxistes, comme étant
soit superficiel, soit anecdotique ; décentré également, dans la mesure où
il conduit à traduire le marxisme en un langage adapté à la réalité sociale
contemporaine. Ce décentrement s’opère selon deux modalités fortes. La
première est celle de la critique de la colonialité, laquelle devient le para-
digme analytique de la domination ; la deuxième est celle de la redéfinition
d’une théorie de l’action qui soit attentive au potentiel révolutionnaire des
modes d’existence et d’expression subalternes.

LA CRITIQUE DE LA COLONIALITÉ, PARADIGME ANALYTIQUE


DE LA DOMINATION
_
Gramsci et Fanon sont sensibles au caractère culturel de la domina-
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tion. On peut qualifier de colonialité ce type précis de domination qui ne 101
repose pas seulement sur la coercition par l’usage systématique de l’appa- _
reil punitif de l’État, mais également sur des principes de consentement,
rendus possibles par l’organisation culturelle d’une telle domination. C’est
l’une des idées fortes de Gramsci que d’avoir saisi comment fonctionne le
pouvoir politique à partir certes du monopole de la violence légitime mais
aussi du consentement des gouvernés10. Toutefois, le fait que la domina-
tion ne s’exerce plus nécessairement par des moyens coercitifs évidents
ne veut pas dire pour autant que la domination est sans violence. Bien
au contraire, chez Gramsci, comme chez Fanon, le consentement n’est
pas synonyme de paix sociale, ni même de renoncement à la violence. Il
faut plutôt trouver les raisons d’un tel fonctionnement dual (coercition et
consentement) des sociétés où la distinction entre société civile et État s’est
amorcée. Elles relèvent d’une nécessité historique liée au développement
du capitalisme, d’une recodification de l’agressivité sociale qui passe de
l’agressivité guerrière à l’agressivité de la concurrence, sans que cette der-
nière annule la violence de la première. Fanon montre justement comment
la phase dite de consentement est indissociable dans les pays colonisés de
l’expansion du capitalisme qui, après la période dite de pacification des
territoires indigènes, exige une routinisation sociale de la production et
des échanges plutôt que l’extraction brutale de plus-value dans le cadre
d’un système de travail forcé :

10. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 3, Q15, §10, p. 1765.
FRANTZ FANON

H. BENTOUHAMI, De Gramsci à Fanon, un marxisme décentré

Les colonies sont devenues un marché. La population


coloniale est une clientèle qui achète. Dès lors, si la garnison
doit être éternellement renforcée, si le commerce se ralentit,
c’est-à-dire si les produits manufacturés et industrialisés ne
peuvent plus être exportés, c’est la preuve que la solution
militaire doit être écartée. Une domination aveugle de type
esclavagiste n’est économiquement pas rentable pour la
métropole11.

Gramsci voyait déjà dans la colonialité une domination à la fois cultu-


relle et capitaliste, sans que ces deux aspects soient hétérogènes. Notons
d’abord que chez lui – et à l’instar de bien des concepts gramsciens per-
mettant d’analyser une réalité multiple et changeante historiquement –,
la colonialité comme principe de domination caractérise un phénomène
pluridimensionnel : 1) l’occupation et l’exploitation d’un pays sur un
territoire étranger (Éthiopie, Lybie) dont il devient la métropole, 2) la
racisation des masses paysannes du sud par l’imposition idéologique de
_
frontières intérieures (au sein même de l’Italie) qui divisent le peuple en
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102 deux et font du Mezzogiorno une question à part entière12, 3) et enfin la
_ subalternisation – au sens de la subordination économique et culturelle –
des groupes sociaux qui ne disposent pas d’une organisation hégémonique
(les masses prolétarisées du nord industriel de l’Italie, et les masses pay-
sannes du sud de l’Italie entretiennent entre elles des rapports de méfiance
nuisibles à la constitution d’une conscience populaire-nationale suscep-
tible de renverser l’hégémonie capitaliste bourgeoise). De même, pour
Fanon, la colonialité renvoie non seulement au fait même de l’occupation
coloniale, mais également à une pluralité de processus de dépossession
et de stigmatisation, ce qui le pousse à repenser les notions de classe et
de sexe selon ce que l’intellectuel noir-américain William E. B. Du Bois
nomme « la ligne de partage des couleurs13 », et qui contribue à réélaborer
la question sociale et sexuelle à l’aune de la question raciale. L’articulation
entre le processus de dichotomisation propre au capitalisme (clivage de
classes) et celui qui est propre à la colonisation (clivage racial) est analysée
chez Fanon aussi bien dans le contexte des sociétés post-esclavagistes (la
Martinique et la France métropolitaine dans, entre autres, Peau noire,
masques blancs14) que dans celui des pays africains colonisés (avec une
analyse privilégiée de l’Algérie dans Les Damnés de la terre et L’An V de la

11. Fanon Frantz, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 65.


12. Les rapports nord-sud sont souvent analysés dans les Quaderni, mais ils trouvent leur première élaboration théorique dans
« Alcuni temi della questione meridionale », texte sur lequel Gramsci travaillait avant son arrestation en 1926. Voir Gramsci Antonio,
« Quelques thèmes sur la question méridionale », op. cit.
13. Du Bois William E. B., Les Âmes du peuple noir (1903), Paris, La découverte, « Poche », 2007, p. 45.
14. Fanon Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, « Points / Essais », 1952.
PRÉSENTATION DOSSIER INTERVENTIONS ENTRETIEN LIVRES

révolution algérienne) ou encore dans celui des pays récemment indépen-


dants (comme la Guinée, dont il est fait mention dans Pour une révolution
africaine15). Chez les deux théoriciens, on retrouve plus généralement une
caractérisation similaire de la colonialité par l’articulation des discours his-
torique, philosophique, psychiatrique, criminologique et pédagogique de
la fin du xixe et de la première moitié du xxe siècle, ce qui conduit Gramsci
à l’idée qu’il faudrait faire l’histoire de la culture (Kulturgeschichte) et de la
science politique16 et Fanon à l’exigence d’une décolonisation des savoirs.
C’est en raison de cette exigence d’une posture critique par rapport aux
discours intellectuels qui s’approprient illégitimement les critères de la
scientificité pour assujettir les peuples, que l’éducation doit jouer un rôle
primordial afin de déjouer les contenus idéologiques.
Pédagogie et infantilisme. Le problème est toutefois que l’éducation
elle-même peut être prise dans cette logique d’assujettissement. À ce titre,
il ne suffit pas selon Gramsci que la pédagogie soit désaliénante et débar-
rasse les élèves (enfants ou adultes) de leurs appartenances traditionnelles,
de leurs préjugés relevant d’une pensée archaïque, voire magique. Elle doit
_
elle-même faire l’objet d’une critique pour révéler l’idéologie qui la porte.
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D’une manière différente, mais dans une perspective comparable, Gramsci 103
et Fanon montrent comment l’éducation peut fonctionner comme un _
système de domination au sein même des projets d’émancipation qui la
justifient, en raison du contexte colonial de son exercice.
L’exemple type pour Gramsci est la manière dont la pédagogie, et
le courant marxiste représenté par Antonio Labriola en Italie, s’insèrent
dans un discours de justification de la colonisation et de la réduction en
esclavage au nom d’une dialectique historiciste selon laquelle le passage au
communisme suppose une maturation des éléments sociaux propre aux
sociétés capitalistes et donc une évolution historique vers le capitalisme.
Celle-ci pourrait, dès lors, être imposée violemment, pour en accélérer
le cours, chez les peuples dits primitifs. Ainsi, à la question posée par un
étudiant lors d’un cours sur la pédagogie : « Comment ferez-vous pour
éduquer moralement un Papou ? », Labriola répondit qu’il en ferait
provisoirement un esclave dans un premier temps et que « ce serait là la
pédagogie à appliquer dans son cas17 ». Gramsci critique une coïncidence
gênante entre le discours pédagogico-marxiste de Labriola et le discours
pédagogico-religieux d’un Giovanni Gentile, philosophe hégélien finale-
ment partisan du fascisme de Mussolini. Outre que tous deux justifient
les expéditions coloniales en Lybie (1911-1918), Gramsci met au jour

15. Fanon Frantz, Pour la révolution africaine. Écrits politiques (1964), Paris, La Découverte, « Poche », 2006.
16. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 3, Q12, §1, p. 1515 ; Guerre de mouvement et guerre de position, op. cit., p. 141.
17. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 2, Q11, §1, p. 1366 ; Guerre de mouvement et guerre de position, op. cit., p. 98.
FRANTZ FANON

H. BENTOUHAMI, De Gramsci à Fanon, un marxisme décentré

un même historicisme « décadent »18, et un même discours faisant des


colonisés et de tout peuple en général des enfants qu’il faudrait éduquer,
associant l’enfance à un primitivisme de la pensée. Il distingue à l’inverse
la contrainte, nécessaire à toute pédagogie, de l’esclavage, et il souligne la
nécessité tout aussi impérieuse d’une éducation des classes dominantes19.
La confusion indue entre l’immaturité attribuée aux classes subalternes et
aux peuples colonisés, et l’arriération de ces mêmes peuples et classes est
d’autant plus illégitime que l’immaturité en question n’est jamais « pure »
et est toujours mêlée à des éléments mûrs. C’est d’ailleurs la raison pour
laquelle la supposée scientificité de la méthode historique appliquée par
Labriola souffre en réalité d’un déficit dialectique et ne conçoit le devenir
historique que de manière dogmatique.
Fanon critiquera également la compréhension rigide du mouvement
dialectique de l’histoire qui conduit à exiger des dominés l’effacement de
leur identité et de la revendication d’une dignité raciale au profit de la véri-
table universalité représentée par la lutte des classes du prolétariat. C’est
au texte Orphée noire signé par Sartre, « cet hégélien-né20 », que Fanon s’en
_
prend pour montrer comment la subsomption de sa propre conception
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104 de soi et du monde peut être vécue comme une violence lorsqu’elle est
_ renvoyée à un simple particularisme dépassable, voire à une immaturité
dans le cadre des étapes du devenir historique. Mais cette subsomption,
cette particularisation des désirs des colonisés ne repose pas comme chez
Labriola sur un diagnostic d’infantilisme des peuples colonisés. Si Fanon
dénonce lui aussi ce diagnostic précis, c’est dans un autre contexte polé-
mique, celui de la critique de la psychopathologie coloniale représentée
par l’école d’Alger, dont il devait mesurer les effets dévastateurs en tant que
psychiatre et médecin-chef de l’hôpital de Blida en Algérie.
Criminologie et pathologie. À propos de la pathologisation de la cri-
minalité et de la criminalisation de l’altérité, Gramsci et Fanon analysent
des discours qui participent d’une même continuité entre théories psy-
chiatriques, théories criminologiques et théories raciales. Cette continuité
s’exprime, au cours de la deuxième moitié du xixe siècle, dans les théories
de la dégénérescence de Morel21 et dans les théories raciales de Gobineau22
en France, puis dans les théories de la dangerosité de Lombroso23 et de

18. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 2, Q11, § 1, p. 1367 ; Guerre de mouvement et guerre de position,
op. cit., p. 100.
19. Ibidem, pp. 100-101.
20. Fanon Frantz, Peau noire, masques blancs, op. cit., p. 108.
21. Morel Benedict Augustin, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine, Paris, Éditions
Jean-Baptiste Baillières, 1857.
22. Gobineau Joseph-Arthur, Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855), Paris, Éditions Pierre Belfond, 1967.
23. Lombroso Cesare, Il studi per una geografia medica d’Italia, Milan, Giuseppe Chiusi, 1865 ; L’Homme criminel. Étude anthropolo-
gique et psychiatrique (1876), Paris, Félix Alcan Éditeur, 1887.
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Garofalo24 en Italie. Elle se retrouve dans l’École d’Alger et dans la méde-


cine coloniale analysée par Fanon, laquelle postulait la biologisation des
pathologies et le caractère héréditaire de « l’impulsivité criminelle ». Chez
Gramsci, on comprend que l’école criminologique de Cesare Lombroso
(qui occupa la chaire de médecine légale à l’université de Turin à partir de
1876) est signalée implicitement comme ayant fourni le cadre conceptuel
de la pathologisation et de la criminalisation des populations du sud et,
par extension, des femmes. Dans « Aux marges de l’histoire. (Histoire
des groupes sociaux subalternes)25 », Gramsci cite l’ouvrage de Cesare
Lombroso, Pazzi ed anomali (Fous et anormaux), parmi d’autres ouvrages
ayant traité d’une forme dite prototypique d’organisation collective des
paysans du sud de l’Italie par un ouvrier « mystique », David Lazzaretti.
Il faut lire cette analyse dans le cadre d’une discussion plus générale de la
racisation des populations du sud, de leur criminalisation et du motif de
leur arriération héréditaire. Pour Gramsci, il s’agit dans ce passage d’ana-
lyser comment le meurtre de David Lazzaretti par les autorités publiques
est représenté dans les discours des intellectuels du nord qui considèrent
_
Lazzaretti non pas comme le leader d’un groupe marginalisé mais comme
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un fou. Dans ce cadre, la pathologisation fonctionne comme une déshis- 105
toricisation et par conséquent comme une dépolitisation d’une des formes _
de mobilisation collective des paysans du sud. Ici, les conduites subal-
ternes du sud sont bien l’objet d’une racisation et d’une essentialisation.
L’école criminologique de Lombroso, notamment, a largement contribué
à populariser, hors du cercle restreint des études dites scientifiques, l’idée
que les gens du sud sont plus enclins à la criminalité.
Chez Fanon, on retrouve cette même attention à la collusion entre
discours psychiatrique et discours disciplinaire, voire criminologique.
Dans Les Damnés de la terre, c’est l’école de psychiatrie d’Alger qui lui
fournit symptomatiquement l’occasion de discuter la pathologisation de
la criminalité, de l’anormalité et des conduites déviantes, mais surtout
la pathologisation et la criminalisation systématique de l’altérité26. Il cri-
tique de manière générale l’hypersexualisation des races dites inférieures,
notamment des Noirs27, la naturalisation – biologisation – de l’impulsivité
agressive, et plus généralement l’usage idéologique de la nature à des fins de
légitimation de la société coloniale et de la violence sociale qu’elle perpétue.
Dans le chapitre « Le Nègre et la psychopathologie » de Peau noire, masques
blancs28, Fanon analyse tout aussi paradigmatiquement les fantasmes post-

24. Garofalo Raffaele, La Criminologie : Étude sur la nature du crime et la théorie de la pénalité (1885), Paris, F. Alcan, 1890.
25. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 3, Q25, §1, pp. 2279-2280.
26. Voir Fanon Frantz, « De l’impulsivité criminelle du Nord-Africain à la guerre de Libération nationale », Les Damnés de la terre,
op. cit., pp. 283-297.
27. Voir par exemple, Fanon Frantz, Peau noire, masques blancs, op. cit., pp. 127-145.
28. Fanon Frantz, « Le nègre et la psychopathologie », Peau noire, masques blancs, op. cit., pp. 115-169.
FRANTZ FANON

H. BENTOUHAMI, De Gramsci à Fanon, un marxisme décentré

esclavagistes concernant les Noirs membrés et la phobie du viol qui leur est
associée chez les femmes et les hommes blancs. Il montre comment cette
obsession blanche pour le pénis des Noirs contribue parallèlement à une
intériorisation par les Noirs eux-mêmes de la différenciation raciale et de
leur criminalisation. Cette intériorisation est identifiable dans des processus
de décomposition – plus ou moins intégrale – de la personnalité, ou dans
des attitudes phobiques légères. Fanon donne pour exemple cet étudiant en
médecine noir qui, après avoir entendu une patiente dire qu’elle se méfie
des grandes mains des « Nègres », se bloque et n’arrive pas à prodiguer un
soin ordinaire en gynécologie, comme le toucher vaginal29.
Par ces analyses critiques de l’hyper-sexualisation des individus racisés
et de l’essentialisation, on trouve chez les deux auteurs une attention aux
usages idéologiques de la nature et de la contre-nature, qui leur permet
également conjointement d’analyser la culture sous une forme dialectique,
non plus simplement comme un stock de connaissances érudites, mais
au contraire comme une position au sein de rapports sociaux historiques.
Sexualité et réification. Chez Gramsci, l’analyse de la tendance à natu-
_
raliser la sexualité permet de critiquer plus généralement l’idée d’une
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106 nature immuable de l’homme, qui sert les conservatismes sociaux et légi-
_ time la violence sociale, notamment la criminalisation de l’anormalité.
« Qu’est-ce que cela signifie qu’une certaine action, un certain mode de
vie, une certaine attitude ou habitude soient ‘naturels’ ou qu'à l’inverse ils
soient ‘contre-nature’30 ? » Gramsci déconstruit l’argument ordinaire, assez
populaire, selon lequel est qualifié de naturel, c’est-à-dire de normal, ce
qui se rapporte aux comportements animaux pour ce qui est des rapports
sexuels. Outre le fait que, la plupart du temps, l’exemplarité animale en
question concerne les animaux domestiques, donc des animaux dénaturés,
Gramsci indique dans un geste analytique qui présente des similitudes
avec la critique fanonienne de l’essentialisation, que la nature de l’homme
correspond en réalité à l’ensemble des rapports sociaux qui déterminent
une conscience historiquement définie.
Dans la continuité de ces remarques, on trouve chez les deux auteurs
une critique des processus, propres à toute aliénation, qui viennent conta-
miner jusqu’au désir lui-même. Gramsci, dans une démarche proche de
celle de son contemporain Lukács31, montre ainsi comment les femmes
en viennent à être réifiées, c’est-à-dire à être considérées comme des mar-
chandises. Ce processus de réification, solidaire de la rigidification des
groupes sociaux en castes dans l’hypermodernité capitaliste (le fordisme

29. Ibidem, p. 130.


30. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., vol. 3, Q16, §12, p. 1874 (notre traduction).
31. Pour des précisions philologiques sur la coïncidence de certaines thèses de Lukács et Gramsci, voir Löwy Michael, « Notes sur
Lukács et Gramsci », L’Homme et la société, Vol. 35, nº 35-36, 1975, pp. 79-87.
PRÉSENTATION DOSSIER INTERVENTIONS ENTRETIEN LIVRES

pour Gramsci) conduit à une extension de la sphère marchande. Cette


extension est visible depuis la cosmétisation des corps féminins, avec la
figure hyperbolique des femmes de milliardaires, « mammifères de luxe »
dont l’utilité est réduite à la parade, jusqu’à la diffusion plus générale
d’une mentalité de prostitution légale avec la « traite des Blanches » dans
les hautes sphères et dans les milieux qui favorisent la circulation des mar-
chandises transatlantiques (la marine)32.
Fanon considérera pareillement la manière dont les sexualités fémi-
nines et masculines sont traversées par la ligne de couleur, qui elle-même
redistribue les hiérarchies sociales et économiques33. Il insiste toutefois sur
le fait que la volonté, chez les Noires, de se blanchir est prioritaire par
rapport au gain économique escompté par les bénéfices de la conjugalité.
Ce que les conduites sexuelles noires révèlent dans leur obsession de la ou
du partenaire blanc est la fuite de son propre être, plus que la fuite de sa
condition économique. La blancheur est associée, dans les sociétés post-
esclavagistes comme la Martinique, à la conjonction de tous les attributs
de la positivité sociale : « On est blanc comme on est riche, comme on est
_
beau, comme on est intelligent34. » Ainsi la question sexuelle chez Fanon
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est étroitement liée à la question raciale dans la mesure où les désirs eux- 107
mêmes sont aliénés, et où les conduites des dominés sont hypersexualisées, _
leur sexualité étant ramenée à des instincts biologiques sauvages.
C’est ce que notait déjà Gramsci lorsque, dans la continuité de sa cri-
tique de la racisation/subalternisation des populations du sud, il critiquait
les discours portant sur la question sexuelle et qui font de la ruralité même
la source de la déviance sexuelle. C’est dans un même mouvement que,
dans ces discours, les habitants du sud sont considérés à la fois comme
des fanatiques religieux, des défenseurs du patriarcat et des adeptes de
l’inceste35. Outre la disqualification essentialisante des populations du
sud, Gramsci critique dans ce passage l’ambivalence de ces discours qui
véhiculent deux idéaux réifiants, celui de la femme reproductrice (ce qui
serait l’idéal de la femme rurale) et celui de la femme « bibelot » (ce qui
correspondrait à l’idéal urbain et à la conception d’une sexualité détachée
de ses fonctions reproductrices et qui deviendrait une dépense à finalité
esthétique, comme le sport). Gramsci montre, comme plus tard Fanon,
que ces différentes conceptions de la sexualité sédimentées dans des
proverbes populaires (« L’homme est chasseur, la femme est tentatrice » ;
« Celui qui n’a pas mieux, couche avec sa femme ») se retrouvent sur tout
le territoire, indépendamment donc de la ligne de partage supposée entre
32. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 3, Q22, §11, p. 2169 ; Guerre de mouvement et guerre de position, op. cit., p. 297.
33. Deux chapitres sont consacrés à cette question dans Peau noire, masques blancs : « La femme de couleur et le Blanc » ; « L’homme
de couleur et la Blanche ».
34. Fanon Frantz, Peau noire, masques blancs, op. cit., p. 41.
35. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 3, Q22, §3, p. 2148 ; Guerre de mouvement et guerre de position, op. cit., p. 280.
FRANTZ FANON

H. BENTOUHAMI, De Gramsci à Fanon, un marxisme décentré

masses urbaines et masses rurales, entre nord et sud, entre populations dites
« modernes » et populations « arriérées ». Contre ces discours, Gramsci
adopte une approche qui tient compte de conditions d’ordre à la fois
économique et culturel pour montrer comment les nouvelles méthodes de
production et de travail, liées au développement du fordisme notamment,
obligent à une nouvelle économie des rapports sexuels. Il note ainsi que
la reproduction sexuelle contrôlée par les démarches paternalistes de plan-
ning familial des entreprises fordistes, transforme le visage de la nation en
obligeant le recours à une main-d’œuvre étrangère moins chère, ce qui
conduit à l’ethnicisation de la division intérieure du travail ; les immigrés
fournissant désormais une ressource pour le travail non qualifié, tandis
que les nationaux s’attribuent les postes de direction36. Fanon expliquera
comment cette reconfiguration des modes de production opère au niveau
de la division internationale du travail entre colonies et métropoles, et au
sein des territoires colonisés, où plusieurs processus de dichotomisation
sont établis en fonction cette fois-ci de la ligne de couleur : entre, d’un
côté, une direction subalterne, voire fantoche, laissée aux indigènes et, de
_
l’autre, une direction blanche ; entre, d’une part, un prolétariat blanc, et,
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108 de l’autre, un lumpenprolétariat indigène. Cette dichotomisation relevant
_ de surcroît, dans les pays colonisés, d’une volonté de ne pas mélanger les
populations blanche et indigène. Or, cette peur du contact qui constitue
une véritable phobie blanche, produit en retour toutes sortes de conduites
névrotiques chez les personnes de couleur ou les personnes indigènes.
Cette attention à ce que l’on a tendance à appeler, en termes marxistes,
la superstructure des sociétés, et plus particulièrement aux phénomènes
de déliaison ou de réification touchant la personnalité, comprise dans des
rapports sociaux morbides, est caractéristique de l’orientation critique
commune de Gramsci et Fanon. C’est en fait dans le cadre d’une dis-
cussion des théories mécanistes et matérialistes « vulgaires » qui disqua-
lifient les processus culturels comme étant des processus subsidiaires ou
de second ordre, que les deux auteurs en viennent à avancer l’idée qu’il
faut requalifier ces processus secondarisés comme étant non pas des élé-
ments superficiels ou des épiphénomènes d’une structure matérielle, mais
comme ayant une force susceptible de produire des effets de domination
ou à l’inverse de résistance à cette domination. L’attention aux cultures
et aux groupes subalternes permet de comprendre les profondes affinités
entre la perspective gramscienne d’une production hégémonique au sein
des masses paysannes en alliance avec le prolétariat urbain du nord, et la
perspective fanonienne qui insiste sur la nécessité de politiser les masses
paysannes dans les luttes de décolonisation.

36. Ibidem, p. 282.


PRÉSENTATION DOSSIER INTERVENTIONS ENTRETIEN LIVRES

SUBALTERNITÉ ET THÉORIE DE L’ACTION


L’étude de la subalternité repose avant tout sur une compréhension
des modes de représentation de la culture des classes dominées, et elle a
pour fonction de saisir le potentiel d’action de ces dernières au sein d’un
processus révolutionnaire. Deux questions dominent dans la théorie de
la révolution chez Gramsci comme chez Fanon : celle de savoir si les
classes subalternes, au premier rang desquelles les masses paysannes,
sont rétives à la domination, et celle de savoir si leur mode d’action
spontané peut être utile dans le cadre d’un processus révolutionnaire.
Pour répondre à ces questions, il convient de déterminer si le savoir des
classes populaires, et plus particulièrement des classes populaires rurales,
et leur culture supposée arriérée comportent un élément de composition
de classe susceptible de transcender des actes politiques purement « réac-
tifs », si ce n’est tout simplement « réactionnaires ». Les deux auteurs
s’attachent d’abord à délégitimer la disqualification théorique des classes
populaires subalternes, en l’occurrence des masses paysannes, par la
vulgate marxiste qui tend à considérer, selon un matérialisme historique
_
réduit à un pur mécanicisme et à un simple économicisme, que la révo-
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lution ne peut prendre pour base que le prolétariat urbain. Cette critique 109
comporte trois parties : celle de la critique de l’économicisme et celle, _
conjointe, de la revalorisation de la culture populaire et du folklore au
sein d’une prise de conscience adéquate, puis la revalorisation du primat
de la tactique et de la stratégie dans une théorie qui associe étroitement
art politique et art militaire.
La critique de l’économicisme. Gramsci et Fanon partent de l’idée qu’il
est impossible d’appliquer des catégories théoriques de la révolution telles
qu’elles seraient définies par Marx selon les vulgarisateurs de la Deuxième
Internationale (1889-1914) et de la Troisième Internationale (à partir de
1919), comme par exemple chez Boukharine et sa Théorie du matérialisme
historique. Manuel populaire de sociologie marxiste (1922). Cependant, une
différence doit être relevée entre Gramsci et Fanon : alors que le premier
adopte un ton volontiers polémique et pamphlétaire, Fanon ne cite per-
sonne ouvertement, ce qui révèle aussi la popularisation et la sédimenta-
tion des thèses mécanicistes à son époque, qui n’ont plus besoin pour se
diffuser d’être légitimées par une autorité officielle. Gramsci avait déjà eu
l’occasion, en défendant la révolution bolchévique dans « La révolution
contre Le Capital »37 (1917), de critiquer toute vision mécaniciste du
matérialisme élevée au rang de théorie scientifique. Dans les Quaderni,

37. Texte originellement publié dans l’Avanti de Milan le 14 décembre 1917. Voir Gramsci Antonio, « La révolution contre Le Capital »
(1917), Écrits politiques, textes choisis, présentés et annotés par Robert Paris, Vol. 1, Paris, Gallimard, 1974, pp. 135-138.
FRANTZ FANON

H. BENTOUHAMI, De Gramsci à Fanon, un marxisme décentré

il s’en prend directement à Boukharine38. La critique est particulièrement


âpre vis-à-vis de ce qu’il considère comme un réductionnisme théorique
et donc un appauvrissement de l’articulation entre théorie et pratique.
Le point nodal de l’analyse est celui du rapport entre structure et supers-
tructure39, que Marx avait exposé dans son avant-propos à la Critique de
l’économie politique (1859)40. Gramsci affirme en effet que Marx ne consi-
dère pas la « superstructure » (les formes de l’idéalité sociale : juridiques,
politiques, religieuses, artistiques, intellectuelles) comme un reflet ou une
apparence. Contre l’interprétation rigide et dogmatique de la Deuxième
Internationale qui faisait de la « structure » (les forces productives maté-
rielles et les rapports de production) le niveau de réalité le plus important
alors que la « superstructure » serait simplement une réalité de second
ordre, Gramsci, à travers sa conception de l’hégémonie, empruntée à
Lénine41, pense la nécessité d’un travail sur la culture des masses pour
les politiser. Surtout, outre cette critique d’une binarisation rigide qui
exclut les modes d’expression du peuple, Gramsci interroge l’idée d’une
révolution fondée sur la seule maturité de la conscience de classe prolé-
_
taire, en quoi il peut être rapproché des positions de Fanon sur ce point,
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110 rapprochement d’autant plus légitime que Gramsci critique le caractère
_ européocentré et occidental d’un tel dogmatisme historique, incarné par
la figure de Labriola. Fanon estimera également nécessaire de repenser les
catégories mêmes du marxisme dans le cadre d’une colonisation qui tend
à invalider l’application immédiate des diagnostics et des pronostics de la
vulgate marxiste, à la fois quant au sujet de la révolution (le prolétariat
urbain) et quant à la prééminence de la question sociale par rapport aux
idéologies de type culturel :

Aux colonies, l’infrastructure économique est également


une superstructure. La cause est conséquence. On est riche
parce qu’on est blanc, on est blanc parce qu’on est riche.
C’est pourquoi les analyses marxistes doivent toujours être
légèrement distendues chaque fois qu’on aborde le problème
colonial. Il n’y a pas jusqu’au concept de société précapita-
liste, bien étudié par Marx, qui ne demanderait ici à être
repensé42.

38. Voir principalement Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 2, Q11, §13-§25, pp. 1396-1450 ; pour la traduction
française, voir Gramsci Antonio, Textes, édité par André Tosel, Paris, Éditions sociales, « Essentiel », 1983, pp. 134-237.
39. Voir Gramsci Antonio, « Struttura e superstruttura », Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 2, Q7, §24, pp. 871-873.
40. Marx Karl, « Avant-propos », Critique de l’économie politique, Philosophie, Paris, Gallimard, « Folio / Essais », 1965, pp. 486-492.
41. Voir Boothman Derek, « The sources for Gramsci’s Concept of Hegemony », in Green Marcus E. (ed.), Rethinking Gramsci, Oxon/
New York, Routledge, 2011, pp. 54-67.
42. Fanon Frantz, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 43
PRÉSENTATION DOSSIER INTERVENTIONS ENTRETIEN LIVRES

Cependant, il ne faudrait pas considérer ces critiques comme une sortie


du marxisme43. Fanon a pu ainsi juger, dans des écrits antérieurs aux Damnés
de la terre, pertinente l’application des analyses de la théorie marxiste. Dans
« Antillais et Africains44 », Fanon souligne en effet l’impossibilité immé-
diate qu’il peut y avoir pour les Noirs de former spontanément une classe
unie en raison de la concurrence qu’ils se livrent entre eux pour l’amour
du maître blanc : « Souvent l’ennemi du nègre n’est pas le blanc, mais son
congénère45 ». Cela correspond, moyennant un déplacement, à ce que
disent Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste à propos de
l’obstacle rencontré par les prolétaires pour s’organiser en classe du fait de
la concurrence qui les divise46. Ce constat d’un ennemi qui serait d’abord
interne à une même race ne conduit cependant pas Fanon à considérer
la race comme une classe. Il ne fait pas appel à une union des Noirs, à ce
« peuple noir » dont il n’arrive pas à voir en quoi il constituerait un peuple
autrement que par le partage d’une couleur de peau. C’est pourquoi Fanon
tend à considérer dans ce texte antérieur aux Damnés de la terre, que la
question raciale est en fait surdéterminée par la question sociale :
_
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En Martinique, il est rare de constater des positions 111
raciales tenaces. Le problème racial est recouvert par une _
discrimination économique et, dans une classe sociale déter-
minée, il est surtout producteur d’anecdotes. Les relations
ne sont pas altérées par les accentuations épidermiques. En
dépit de la plus ou moins grande charge de mélanine, il
existe un accord tacite permettant aux uns et aux autres de se
reconnaître comme médecins, commerçants, ouvriers. Un
Noir ouvrier sera du côté du mulâtre ouvrier contre le Noir
bourgeois. On a ici la preuve que les histoires raciales ne
sont qu’une superstructure, qu’un manteau, qu’une sourde
émanation idéologique dévêtant une réalité économique47.

43. Comme le rappelle Domenico Losurdo (Gramsci. Du libéralisme au « communisme critique », Paris, Éditions Syllepse, « Mille
marxismes », 2005, pp. 114-115), Marx lui-même a envisagé une forme de révolution qui aurait lieu dans des pays qui seraient
moins avancés dans le développement du capitalisme. C’est par exemple le cas de l’Allemagne, moins avancée que l’Angleterre au
xixe siècle. Marx indique ainsi dans une lettre à Engels d’avril 1856 que la révolution prolétarienne en Allemagne ne peut réussir que
si elle s’accompagne d’une alliance avec les paysans. De même, Marx aborde la spécificité des colonies dans le développement
d’un processus révolutionnaire. Dans une lettre à Engels d’avril 1870, il évoque l’Irlande, colonie britannique, où la question sociale
prend la forme spécifique de la question agraire, et où, par conséquent, la question sociale est étroitement imbriquée à la question
nationale, à la résistance contre « l’aristocratie terrienne anglaise ». Pour une vue d’ensemble des problèmes posés par les juge-
ments de Marx sur la colonisation, voir Kolja Lindner, « L’eurocentrisme de Marx : pour un dialogue du débat marxien avec les études
postcoloniales », Actuel Marx, n° 48, 2010, pp. 106-128.
44. Fanon Frantz, « Antillais et Africains », Pour la révolution africaine, op. cit., pp. 26-36 (texte originellement publié dans la revue
Esprit de février 1955).
45. Ibidem, p. 26.
46. Marx Karl, Engels Friedrich, Manifeste du parti communiste, Paris, Flammarion, « Garnier Flammarion », 1998, p. 85 : « Cette
organisation des prolétaires en classe, et par suite en parti politique, la concurrence entre les ouvriers eux-mêmes la détruit à
chaque instant ».
47. Fanon Frantz, « Antillais et Africains », op. cit., pp. 27-28.
FRANTZ FANON

H. BENTOUHAMI, De Gramsci à Fanon, un marxisme décentré

Cela signifie-t-il que l’on peut distinguer deux périodes dans le rap-
port de Fanon au marxisme ? Au cours de la première, il considérerait la
possibilité d’une subsomption pertinente de la question raciale sous la
catégorie des antagonismes de classes ; pendant la seconde, après 1955,
il soulignerait la nécessité d’« épidermiser » les analyses marxistes. En
réalité, l’exigence de décentrement du marxisme dans Les Damnés de la
terre ne se rapporte pas à une simple demande de « colorisation » de la
question sociale, si bien que l’on peut difficilement parler de rupture ou
de sortie du marxisme, si ce n’est à l’égard du marxisme orthodoxe ou
vulgaire. Fanon décentre seulement les catégories de l’analyse de classe
pour voir comment elles fonctionnent à un autre niveau dans les colonies,
où les antagonismes raciaux empêchent la lutte des classes, et obligent
donc à repenser une stratégie adéquate d’alliance inter-classes en vue de
la libération nationale : comment en effet penser une stratégie collective
lorsque, dans les colonies, le prolétaire est un bourgeois par comparaison
au paysan ou au sous-prolétaire ? Le prolétaire est donc « celui qui a tout
à perdre », il est celui in fine qui correspond à cette « fraction du peuple
_
colonisé nécessaire et irremplaçable pour la bonne marche de la machine
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112 coloniale48 ». C’est cette question qui nous fait dire que Fanon ne se pose
_ finalement qu’un problème qu’Engels lui-même avait soulevé lorsqu’il
s’interrogeait dans une lettre à Marx sur la constitution d’un « proléta-
riat bourgeois », dont les « membres jouissent tranquillement […] du
monopole commercial et colonial de l’Angleterre sur le monde »49. Mais
le problème se dédouble pour Fanon : l’embourgeoisement du prolétariat
s’accompagne d’une différenciation plus grande de la classe bourgeoise,
notamment de ses représentants les plus symboliques, les professions
dites intellectuelles ou libérales. C’est sur ce dernier point, la redéfinition
du statut de l’intellectuel, que Fanon est gramscien dans son analyse des
nouvelles stratifications coloniales. Ainsi, le médecin dans les colonies
ne sera pas seulement médecin mais propriétaire terrien, si bien que « le
médecin ne se définit pas socialement par le seul exercice de sa profes-
sion50 », ce qui explique en retour son soutien au joug colonial auquel
il offre une assistance non seulement « intellectuelle » avec une parti-
cipation à la radio par exemple, mais également en prêtant main-forte
s’il le faut aux actes de torture pour éradiquer le terrorisme du FLN. Si
Fanon se rapproche sur ce point de Gramsci, c’est parce que ce dernier
définit l’intellectuel non pas par ses productions pures, détachées de leurs
conditions de production, mais au contraire par la fonction que celui-ci
occupe dans l’ensemble des rapports sociaux, notamment par la façon
48. Fanon Frantz, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 108.
49. Lettre citée par Losurdo Domenico, Gramsci. Du libéralisme au « communisme critique », op. cit., p. 120.
50. Fanon Frantz, L’An V de la révolution algérienne, op. cit., pp. 122-123.
PRÉSENTATION DOSSIER INTERVENTIONS ENTRETIEN LIVRES

dont il contribue par son activité au maintien et à la reproduction idéolo-


gique et matérielle de l’hégémonie51. On notera toutefois une différence
essentielle entre les deux approches : si, pour Gramsci, l’intellectuel peut
effectivement être qualifié comme tel, dans la mesure où il permet par son
poste de direction d’élaborer les conditions de la reproduction du rapport
social dans lequel il s’insère, et ce à n’importe quel niveau de l’échelle
sociale (en ce sens un petit bureaucrate est intellectuel), en revanche, pour
Fanon, tous ceux qui tirent un privilège de l’organisation sociale peuvent
en devenir les défenseurs et idéologues, et cela sans occuper un poste de
direction. À ce titre, même le chauffeur de tramway est un intellectuel-
idéologue au sens où il contribue à perpétuer la foi dans le système colo-
nial. C’est pourquoi la constitution du peuple-nation dans la lutte de
libération doit être pensée sur trois fronts, qui reconduisent les perspec-
tives gramsciennes de politisation des masses : celui de la critique de la
conscience de compromis de la bourgeoisie nationaliste indigène, celui
de la politisation des masses rurales par la reconnaissance circonstanciée
du spontanéisme comme tactique et stratégie, et celui d’un travail d’édu-
_
cation par une reconfiguration du rôle de l’intellectuel dans la production
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d’une culture authentiquement nationale, c’est-à-dire, dans l’esprit de 113
Fanon, liée à la libération nationale et non pas à la perpétuation d’un _
folklore traditionnel.
La requalification de la culture populaire. Gramsci comme Fanon sépare
la notion de culture de son aspect d’originalité, ou de génialité, auquel
est souvent associée l’œuvre des intellectuels. Celle-ci fait l’objet d’une
étude historique qui replace les productions intellectuelles dans le cadre
des modes de production et des rapports de pouvoir qui leur ont donné
naissance, et qu’elles contribuent à légitimer en retour, sans pour autant
que ces productions intellectuelles soient le simple « reflet » – au sens
passif et réductionniste du terme – de la structure économique. Contre
ces conceptions, simplistes, les deux auteurs proposent une approche
authentiquement dialectique de la culture, aussi bien en ce qui concerne
la culture des élites que la culture populaire. Approche dialectique qui
consiste à considérer ce qui apparaît immédiatement comme « réaction-
naire » sous le point de vue d’une réversibilité, d’une possibilité de réap-
propriation contre-hégémonique. Chez Gramsci, on trouve un exemple
de cette dialectisation lorsqu’il considère le savoir commun à la fois sous
l’aspect d’un bon sens efficace qui se méfie des détours métaphysiques52 et
sous celui d’une culture comportant en elle des éléments de spontanéité,
d’immaturité, qui doivent faire l’objet d’une discipline.

51. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 3, Q12, §1, pp. 1518-1519.
52. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 2, Q10, §48, pp. 1334-1335 ; Guerre de mouvement et guerre de position,
op. cit., pp. 81-85.
FRANTZ FANON

H. BENTOUHAMI, De Gramsci à Fanon, un marxisme décentré

Un exemple de cette approche dialectique peut être identifié dans L’An V


de la révolution algérienne lorsque Fanon analyse la propagande colonialiste
radiodiffusée en Algérie dans son chapitre « Ici la voix de l’Algérie… ». Le
fait que les Algériens qui en ont les moyens achètent toujours plus de postes
de TSF pourrait être considéré comme une forme de masochisme de la
part de colonisés qui ont ainsi à subir tous les soirs « la voix de la France en
Algérie53 ». Fanon montre au contraire que lorsque cette voix est comprise
comme une mine d’information pour connaître les défaites coloniales de
la France, son écoute devient un moyen de constitution d’une conscience
nationale. Selon lui, l’écoute de la radio dominée par la puissance coloniale,
qui pouvait apparaître comme une participation à sa propre aliénation,
peut ainsi œuvrer au ralliement invisible des consciences éparses54.
Chez Fanon, il existe d’autres exemples de cette dialectisation de la
culture. Ainsi, le chapitre sur la culture nationale des Damnés de la terre
montre que le colonialisme ne correspond pas exactement à une décultu-
ration. Le colonialisme s’accommode mal en effet de la domination sur
un peuple sans culture, si bien que le système colonial est l’un des fervents
_
défenseurs d’un certain type de culture : une culture stéréotypée dont on
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114 a figé les traditions, stylisé les traits, esthétisé les mouvements jusqu’à en
_ faire un produit exotique qui corresponde au désir du colon. L’intellectuel
indigène, souvent exilé en métropole, participe de cette production cultu-
relle et se comporte comme un étranger qui crée à partir de souvenirs
d’enfance nostalgiques55. Il folklorise son activité en ne la regardant qu’à
travers les yeux de cet autre dominant dont il cherche la reconnaissance.
Fanon considère que si l’intellectuel a un rôle, ce n’est pas comme occu-
pant une position sociale privilégiée, ou comme détenteur de l’éloquence
ou d’une belle qualité littéraire, mais comme convertisseur, comme agent
de politisation : il est celui qui doit permettre que les prières et les rêves
s’exprimant dans la culture populaire deviennent des mots d’ordre. Il doit
faire en sorte que le pouvoir d’« invocation » des rites populaires devienne
un pouvoir de « convocation »56. Il doit rendre musculaires les rêves des
colonisés, ouvrir l’avenir et non pas emprunter les costumes défunts du
passé. Fanon citait en exergue du dernier chapitre de Peau noire, masques
blancs, le 18 Brumaire de Marx pour montrer comment la recherche du
passé, la valorisation de la noblesse du passé par les intellectuels noirs ne
peut être révolutionnaire, mais est simplement une caricature de révo-
lution57. Poussé par les impératifs de la lutte pour la décolonisation, il

53. Fanon Frantz, « Ici la Voix de l’Algérie », L’An V de la révolution algérienne, op. cit., pp. 56-57.
54. Ibidem, p. 60.
55. Fanon Frantz, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 211.
56. Ibidem, p. 231.
57. Fanon Frantz, Peau noire, masques blancs, op. cit., p. 181.
PRÉSENTATION DOSSIER INTERVENTIONS ENTRETIEN LIVRES

reformulera dans Les Damnés de la terre la nécessité de muscler la culture et


les concepts en les réorientant vers l’avenir58. Cette association du concept
et du muscle est très proche de l’idée gramscienne selon laquelle « tous les
hommes sont intellectuels59 », qui présuppose que le travail intellectuel
ne saurait être séparé du travail manuel, dans la mesure où toute dépense
cognitive est un effort musculaire et où tout travail manuel, même le plus
simplifié, comporte « un minimum d’activité intellectuelle créatrice60 ».
En ce sens, les deux auteurs s’accordent sur la nécessité non seulement
de dialectiser l’intellectualité et l’effort musculaire mais également de re-
historiciser les rapports sociaux dans lesquels la culture elle-même s’insère.
Ainsi, on ne peut pas dire que la culture populaire est fataliste ou réaction-
naire, que la religion est un opium du peuple ou que les danses mystiques
fonctionnent comme une catharsis nuisible à la révolution. Cette culture
populaire comporte en elle des éléments susceptibles d’être dirigés, orien-
tés dans le cadre d’un mouvement collectif qui redonne au peuple son
caractère de protagoniste historique.
Sur l’art politique et l’art militaire. Les deux auteurs partagent l’idée qu’il
_
n’y a pas d’organisation sans intellectuels, mais qu’inversement, l’intellec-
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tuel ne peut jouer son rôle de direction que dans la mesure où il s’engage 115
dans un mouvement d’éducation en partant de la culture populaire et qu’il _
accompagne corps à corps le mouvement révolutionnaire. La réflexion sur
l’articulation entre théorie et pratique part de deux diagnostics posés aussi
bien par Gramsci que par Fanon : celui de la requalification de la spon-
tanéité comme action typique des masses populaires subalternes, et celui,
connexe, de la nécessité de dépasser le spontanéisme par une organisation.
Gramsci considère ainsi que :

Ignorer et, pire encore, mépriser les mouvements soi-


disant « spontanés », c’est-à-dire renoncer à leur donner une
direction consciente, à les élever à un niveau supérieur pour
les intégrer politiquement, peut souvent avoir des consé-
quences très sérieuses et graves61.

C’est exactement le reproche que Fanon adresse à la bourgeoisie


nationaliste algérienne, qui se méfie de ce qu’elle considère comme un
infantilisme de la conscience nationaliste, se privant ainsi de cette richesse
révolutionnaire qui s’exprime chez les masses rurales. Celles-ci peuvent
produire, bien que de manière sporadique et isolée dans un premier

58. Fanon Frantz, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 221.


59. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 3, Q12, §1, p. 1516 ; Guerre de mouvement et guerre de position, op. cit., p. 143.
60. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 3, Q12, §1, p. 1516 ; Guerre de mouvement et guerre de position, op. cit., p. 142.
61. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 1, Q3, §48, p. 331 (notre traduction).
FRANTZ FANON

H. BENTOUHAMI, De Gramsci à Fanon, un marxisme décentré

temps, de véritables soulèvements susceptibles d’être dirigés. Pour Fanon,


ignorer et mépriser ces mouvements spontanés est de fait une erreur : « les
partis nationalistes n’exploitent pas la possibilité qui leur est offerte d’inté-
grer les masses rurales, de les politiser, d’élever le niveau de leur lutte. On
maintient la position criminelle de méfiance vis-à-vis des campagnes62. »
Plutôt que de se terrer dans les villes ou de s’arc-bouter sur leur théorie
révolutionnaire toute intellectuelle, Fanon préconise une descente dans
les campagnes, où l’intellectuel se fond avec les modes de vie du paysan,
partage, sent la vitalité du peuple des campagnes comme une vitalité qui
est attachée à la conscience nationale63. Ce n’est qu’à partir de cette fusion
que peut se créer le « bloc historique64 », pour parler comme Gramsci, à
savoir la constitution d’une force sociale qui naît des rapports étroits entre
savoir intellectuel et sentiment populaire. Gramsci insiste en effet sur cette
nécessité pour l’intellectuel non seulement de « savoir » mais également de
« sentir », de partager les mêmes passions que le peuple :

L’erreur de l’intellectuel consiste à croire qu’on peut


_
savoir sans comprendre et surtout sans sentir et sans être
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116 passionné (non seulement du savoir en soi, mais de l’objet
_ du savoir), c’est-à-dire à croire que l’intellectuel peut être
un véritable intellectuel (et pas simplement un pédant) s’il
est distinct et détaché du peuple-nation, s’il ne sent pas les
passions élémentaires du peuple65.

Pour l’auteur italien, c’est le caractère organique du rapport entre


intellectuels et peuple-nation qui permet précisément la création du bloc
historique. C’est dans une perspective similaire que, dans l’ensemble du
chapitre « Grandeurs et faiblesses de la spontanéité » des Damnés de la
terre, Fanon cherche à montrer comment les partis nationalistes doivent
introduire au sein des masses rurales des mots d’ordre capables de les
orienter66. En ce sens, le travail du théoricien, de l’intellectuel, est dans
un premier temps de faire ce que Gramsci nomme l’effort de « traduire »
en langage théorique les éléments de la vie historique, afin de faire com-
prendre aux autres intellectuels que les éléments supposés de passivité de
la culture populaire peuvent être interprétés comme des premiers éléments
d’organisation de la conscience de classe ou de la conscience nationale67.
Le deuxième moment consiste pour les intellectuels à devenir des « per-

62. Fanon Frantz, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 115.


63. Ibidem, p. 123.
64. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 2, Q11, §67, p. 1506 ; Textes, op. cit., p. 231.
65. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 2, Q11, §67, p. 1505 ; Textes, op. cit., p. 230.
66. Fanon Frantz, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 115.
67. Ibidem, p. 332.
PRÉSENTATION DOSSIER INTERVENTIONS ENTRETIEN LIVRES

suadeurs permanents68 ». Ainsi, aussi bien chez Gramsci que chez Fanon,
il ne s’agit pas de valoriser purement et simplement le spontanéisme
comme étant déjà une méthode révolutionnaire. Au contraire, Gramsci
critique cette approche qu’il dit être pêle-mêle celle de Sorel, Bergson,
Rosa Luxembourg. Même chose chez Fanon, qui critique la dimension
volontariste du spontanéisme : « Mais, on l’a compris, cette impétuosité
volontariste qui entend régler son sort tout de suite au système colonial
est condamnée, en tant que doctrine de l’instantanéisme, à se nier69. »
C’est à ce moment précis qu’intervient une compréhension stratégique
de ce qui auparavant était simplement vu de manière tactique, ou comme
étant purement local. De l’idée commune chez les deux auteurs de la
nécessité d’une préparation des masses à la prise de pouvoir, découle la
nécessité de traduire le langage de la politique dans celui de la stratégie
militaire, exactement comme le fit Machiavel. Chez Gramsci, il s’agit de
déterminer les conditions historiques propices soit à une guerre de mou-
vement (passage à l’action pour une prise de pouvoir), soit à une guerre de
position (travail en profondeur sur les structures sociales, qui correspond
_
au moment d’éducation populaire et de politisation des masses)70. Fanon
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tend également à considérer que l’on ne peut pas choisir la forme de guerre 117
que l’on veut car celle-ci est déterminée par les rapports de force. C’est à _
partir de ce constat qu’il relève l’originalité des luttes dans les campagnes.
La polyfocalité de l’action des masses paysannes conduit à repenser l’art
militaire en combinant tactique et stratégie, art politique et art militaire :

Nous avons affaire à une stratégie de l’immédiateté tota-


litaire et radicale. Le but, le programme de chaque groupe
spontanément constitué est la libération locale. Si la nation
est partout, alors elle est ici. La tactique et la stratégie se
confondent. L’art politique se transforme tout simplement
en art militaire. Le militant politique, c’est le combattant.
Faire la guerre et faire de la politique, c’est une seule et
même chose71.

C’est conformément à cette identification entre guerre et politique, et à


la requalification stratégique d’opérations tactiques, que la violence trouve
sa place dans le discours et la pratique révolutionnaires. Fanon rappelle
comment la violence n’a rien d’une simple réaction, qu’elle reconstitue

68. Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 3, Q12, §3, p. 1551 ; Guerre de mouvement et guerre de position, op. cit., p. 157.
69. Fanon Frantz, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 129.
70. Gramsci élucide cette distinction à l’occasion de l’analyse du livre de Rosa Luxembourg, Grève de masse. Parti et syndicat, paru
en 1906 et traduit en italien en 1919. Voir Gramsci Antonio, Quaderni del carcere, op. cit., Vol. 3, Q13, §24, p. 1613 ; Guerre de
mouvement et guerre de position, op. cit., pp. 220-221.
71. Fanon Frantz, Les Damnés de la terre, op. cit., p. 128.
FRANTZ FANON

H. BENTOUHAMI, De Gramsci à Fanon, un marxisme décentré

des subjectivités dans la lutte contre des systèmes qui tendent à nier la
possibilité même de la vie. C’est par la nécessité de lutter contre une mort
sociale, une déshumanisation que la nécessité d’identifier la politique à la
guerre se fait urgente.

Gramsci et Fanon sont bien des traducteurs de Marx, à condition


d’accepter d’entendre par là ce qui est propre à toute traduction, à savoir
à la fois l’adaptation à un contexte et à un ensemble culturels qui donnent
sens et vitalité à ce qui est traduit, et la recomposition, l’actualisation
d’une théorie – en l’occurrence ici le marxisme et la théorie de la révolu-
tion – dans la conjoncture historique d’une époque, selon des modalités
originales produisant de nouveaux protagonismes historiques. Plutôt que
de lire simplement Gramsci et Fanon comme des auteurs qui propose-
raient une théorie culturaliste de la société, on doit les saisir comme des
théoriciens ayant su comprendre ce qui, au sein de la théorie marxiste,
pouvait être renouvelé et adapté, sans jamais perdre de vue l’essence même
du projet de transformation sociale dont est porteuse toute théorie cri-
_
tique. Ce projet, pour tout philosophe de la praxis, doit consister à se faire
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118 peuple, à traduire les aspirations formulées au sein du peuple pour les
_ transformer en potentiel contre-hégémonique. n

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