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Journal des savants

L'Afrique romaine aux trois premiers siècles.


Gilbert Charles Picard. La Civilisation de l'Afrique romaine.
Raymond Thouvenot

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Thouvenot Raymond. L'Afrique romaine aux trois premiers siècles.. In: Journal des savants, 1960, n° pp. 130-139;

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L'AFRIQUE ROMAINE AUX TROIS PREMIERS SIÈCLES

Gilbert Charles Picard. La Civilisation de l'Afrique romaine. Un vol. in-8°;


407 p., 3 cartes, 2 plans dans le texte et 49 illustrations hors-texte. Paris,
Pion, 1959 \

Depuis les livres déjà lointains de G. Boissier et de A. Schulten personne


n'avait entrepris une étude d'ensemble de l'Afrique romaine : S. Gsell était
mort quand il venait de terminer l'histoire de l'annexion, E. Albertini au
moment où il allait achever de rassembler les matériaux d'une vaste synthèse.
Aussi faut-il être reconnaissant à M. G. Picard d'avoir entrepris cette tâche :
personne n'était mieux qualifié que l'ancien directeur des Antiquités de
Tunisie pour la mener à bien. Il a su dans son livre unir la documentation
littéraire ancienne aux découvertes archéologiques les plus récentes et aussi
envisager les problèmes économiques et sociaux que la génération précédente avait
souvent négligés. Les fouilles, il est vrai, posent souvent plus de problèmes
qu'elles n'en résolvent, mais c'est déjà un succès lorsqu'elles nous révèlent
une réalité plus vivante dans sa complexité que nous ne le supposions. Le
livre de M. G. Picard prend aussi, du fait des circonstances, un nouvel
intérêt : il nous montre comment Rome a implanté dans ce pays la
civilisation gréco-latine — notre civilisation occidentale — et quelle physionomie
propre cette civilisation y a prise.
Dans quel état les Romains ont-ils trouvé le pays ? La 2one orientale,
où Carthage s'était le plus fortement implantée, avait été par elle durement
exploitée, sucée pourrait-on dire, à son profit exclusif. On oublie trop la
haine des Libyens qui se manifesta lors de la guerre des mercenaires ou leur
indifférence quasi totale lors de la IIP guerre punique. Après six siècles
et demi d'existence le bilan de son œuvre apparaît assez mince. Ce que fut
celle de Masinissa et de ses successeurs, nous l'ignorons. Il devait en être

1. M. G. Picard arrête, avec raison, son étude à la crise du milieu du IIIe siècle qui marque
un tournant dans l'histoire du monde antique. Sa documentation archéologique concerne surtout
la région orientale : Constantinois, Tunisie, Tripolitaine.
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autrement de celle de Rome qui fut pourtant présente un siècle de moins


que sa rivale.
Comme M. G. Picard l'a bien montré, son action ne fut pourtant pas
systématique, mais tout empirique. Rome n'a pas eu de visée «
annexionniste». C'est le souvenir de Trasimène et de Cannes, le cauchemar du
« Hannibal ad portas » qui l'avaient poussée à détruire son ancienne
ennemie : Caton était un ancien combattant de la deuxième guerre punique.
C'est près de deux siècles après seulement, et par étapes, qu'elle fit entrer dans
son empire, la Numidie d'abord, puis la Maurétanie, fermant ainsi le cercle
autour de la Méditerranée, en 40 ap. J.-C.
Sa domination a été volontiers acceptée : c'était pour les sédentaires
la protection assurée contre les pillages des nomades ; pour les ports, ceux
de Tripolitaine surtout, la certitude d'un commerce transsaharien régulier.
La garnison des trois provinces : la Proconsulaire et les deux Maurétanies,
était ridiculement faible : pas plus d'une trentaine de mille hommes et il y
a 1.800 kilomèties de Casablanca à Tunis ! M. G. Picard a raison de souligner
contre le regretté Chr. Courtois, l'inexistence de zones de dissidence, même
dans l'Aurès et les Kabylies. Les « latrones » qui dépouillèrent l'ingénieur
chargé de percer le tunnel pour l'aqueduc de Bougie, sont bien des brigands
et non des « guerrilleros ». Depuis que Rome, tenant toutes les côtes, avait
quasi supprimé la piraterie, le brigandage servait d'exutoire à ceux qui ne
peuvent se soumettre au travail réglé d'une société policée : aujourd'hui ils
attaquent les banques et fracturent les coffres-forts. Les bandits du roman
d'Apulée s'en prennent aux riches, mais n'ont aucune haine contre Rome.
Comme M. G. Picard, on admirera la simplicité de l'appareil
administratif : le proconsul à Carthage, le légat de la IIIe légion à Lambèse, les
deux procurateurs des Maurétanies, avec leurs bureaux encore peu fournis.
On ne se plaint pas encore d'être « sous-administré ». La grande affaire, c'est
d'assurer la tranquillité et ce n'est pas un vain mot, car si l'autorité se
relâche, cités et tribus sont prêtes à se battre entre elles — puis la levée de
l'impôt — la justice. Rome s'en est bien acquitté ; les proconsuls malhonnêtes
furent très rares : le procès de Marius Priscus, que nous raconte Pline le
Jeune, prouve qu'ils étaient alors sévèrement punis.
La plus grande liberté était donc laissée aux cités. Leur grand nombre
nous étonne : plus de cinq cents, dont deux cents en Proconsulaire. Les
soixante cités gauloises qui envoyaient leurs délégués à Lyon font piètre
figure à côté. En Occident il faut aller en Bétique pour en trouver une
densité comparable. Reçurent-elles beaucoup d'immigrants latins ou latinisés ?
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Oui, certainement au début, lorsque les dynasties julio-claudienne et flavienne


fondèrent leurs colonies pour caser leurs vétérans, mais certainement moins
qu'en Espagne dans la région des mines et dans la vallée du Guadalquivir.
Au deuxième siècle la compénétration des deux éléments, latin et libyque,
était parfaite. Il n'y avait pas entre eux de différences radicales ; c'étaient
des méditerranéens, surtout des agriculteurs ; leur religion ne différait pas
non plus tellement. Ni la grande industrie, ni une culture scientifique poussée
ne les séparaient. Au ne siècle ap. J.-C. il n'y a plus d'apport étranger. C'est
en Afrique même, surtout parmi les vétérans, que se recrutent les nouveaux
citoyens, qui font tache d'huile. Aussi voit-on peu à peu les cités sujettes
monter au rang de municipe latin, puis de municipe de citoyens romains,
même demander le titre de colonie, qui leur permettait d'effacer toute
distinction entre conquérants et soumis : demande qui prouve bien un élan
spontané vers la romanité, puisqu'elles n'en retiraient aucun avantage
pécuniaire sérieux.
C'est bien Rome qui a développé — même créé pourrait-on dire —
les institutions municipales. Bien peu nombreux sont en effet les lieux où
existaient auparavent des suffètes et des conseils imités de ceux de Carthage.
Magistrats municipaux, curies ou sénats, assemblées municipales et provinciales
se maintinrent bien plus longtemps en Afrique qu'ailleurs. Rome conserva
même parfois quelques institutions originales comme celles des decemprimi,
sorte de notables. Nous trouvons aussi très florissante l'institution des collegia
juvenum, groupement où la jeunesse recevait pendant une année un entraine-
ment sportif et militaire, peut-être même un enseignement littéraire et
s'unissait dans le culte de divinités communes. Aussi ne faut-il pas s'étonner si se
forma peu à peu une solide unité morale. L'image de la ruche aux multiples
cellules heureusement employée par M. G. Picard évoque bien l'aspect de
l'Empire romain en Afrique.
A combien se montait la population ? Les historiens en discutent.
M. G. Picard se tient prudemment à l'écart des exagérations dans tous les
sens. Se fondant sur les ruines relevées jusqu'à présent et la population de
certains cantons agricoles de Tunisie restés à l'écart, il arrive à un total
très vraisemblable de six millions et demi, avec tendance à l'augmentation.
Carthage, la deuxième ville de l'empire, aurait eu 300 000 habitants, Thysdrus
30 000, Cherchell 45 000, Volubilis 10 000. Il est difficile d'apprécier la
population des ports comme Hippone et Tanger. Population à forte
proportion urbaine, peut-être un tiers ou un quart. C'est en ville que résident les
grands propriétaires, par exception dans les fermes dénommées Tunes
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— les tours — , dans les confins méridionaux surtout. Les classes laborieuses,
qui vivent surtout de l'agriculture, résident dans d'innombrables villages ;
mais la céramique, la teinturerie et autres industries artisanales groupent
les ouvriers dans les faubourgs urbains. La ville n'est plus un lieu de refuge,
mais le centre de l'administration, des grandes cérémonies religieuses, des
jeux, enfin et surtout c'est le marché. Les grands propriétaires essayent
d'instituer sur leurs domaines de ces marchés — avec d'ailleurs l'autorisation
de l'État qui se méfiait de ces grands rassemblements périodiques. De même
l'administration française organisait en Algérie des « soukhs » en des lieux
où elle faisait bâtir des stands pour abriter les marchands, des infirmeries,
des écoles, un local administratif — bref un embryon de bourg plus ou
moins temporaire.
Au IVe siècle on observe un mouvement inverse — tout comme en
Gaule — . L'aristocratie foncière ira vivre sur ses terres, dans des châteaux
dont les mosaïques nous donnent l'image, tandis que la plèbe reste à la
ville, où l'Église assurera sa subsistance en cas de besoin.
L'Afrique demeura un pays agricole ; au i" siècle elle ne cultive guère
que le blé ; à partir du \f siècle ce sera l'olivier, les vergers, la vigne qui
feront sa richesse. Pas d'industrie, sauf la céramique. Peut-être tout de même
M. Picard aurait-il pu citer les restes de ferrières retrouvés dans l'Ouenza ?
Les mosaïques comme celles de Cherchell nous représentent avec un réalisme
vigoureux les différents travaux des champs. Le premier ouvrage de Rome
fut de constituer le cadastre : les traces de ce gigantesque travail d'arpentage
ont été retrouvées. Il y eut sans doute de grandes propriétés ; Pline l'Ancien
dans un passage bien connu rappelle que six grands propriétaires possédaient
la moitié de l'Afrique et que Néron les fit périr ; leurs possessions servirent
à constituer ces grands domaines ou saltus impériaux dont la culture fut
confiée à des fermiers libres. Mais les petites parcelles l'emportaient de
beaucoup ; la photographie aérienne a révélé les murettes qui séparaient les
centuries ou lotissements et souvent les restes des souches d'oliviers. Les
cuit or es savaient s'associer pour rendre la culture plus rémunératrice. La lex
Manciana, renforcée par une loi d'Hadrien, accordait à ceux qui défrichaient
des terres incultes une quasi-propriété. Des inscriptions célèbres comme celles
de Henchir-Mettich et d'Ain Ouassel prouvent que les colons savaient
défendre leurs droits et que l'autorité impériale faisait droit à leurs
réclamations contre les abus des procurateurs.
La question de l'eau en Afrique est primordiale : les moindres filets
d'eau étaient recueillis, protégés contre l'invasion des sables et utilisés ; des
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murettes de retenue maintenaient l'humus, empêchaient les oueds de divaguer


et les forçaient à arroser les plans de culture installés sur leurs rives, suivant
une technique déjà très moderne. Des règlements minutieux comme celui
de Lamasba répartissaient l'eau entre les parcelles suivant les heures. Les
résultats furent magnifiques : on rencontre des pressoirs à huile dans des
endroits où il ne tombe pas 300 millimètres de pluie par an, et jusqu'à
1000 mètres d'altitude.
Blé et huile étaient concentrés dans des édifices spéciaux et acheminés
dans les ports de la côte pour l'annone de Rome ou les besoins des grandes
villes africaines. Ces ports étaient en nombre relativement faible mais
paraissent avoir été bien équipés — les fouilles nous en font connaître quelques
uns : celui d'Acholla, notamment, tout récemment fouillé — et situés toujours
au débouché de routes venant de l'intérieur. Les commerçants et transporteurs
d'Afrique jouaient un rôle important dans le ravitaillement de Rome et de
l'empire. A Ostie, dans la basilique où se réunissaient les corporations, neuf
scholae ou bureaux leur sont réservés. Les mosaïques nous présentent souvent
des scènes marines, des ports, même les différents modèles de navires en
usage avec leurs noms. Ce commerce s'étendait au loin : on a retrouvé des
marques d'amphores à huiles en Grande Bretagne et sur le Rhin. Saint
Augustin nous dit que de son temps des marchands d'Hippone allaient encore
chercher fortune dans l'Inde ; des Syriens venaient en Afrique.
Le commerce local était aussi intense : toutes les villes avaient leur
marché et leurs multiples boutiques. M. Picard nous décrit les plus
importantes qu'ont dégagées les fouilles. On y vendait et achetait de tout. Quelques-
uns de ces bazars étaient même spécialisés: telle la basilica vestiaria de
Timgad.
Les relations étaient faciles grâce au réseau routier — et à la sécurité —
M. G. Picard a raison d'y insister — que faisait régner l'Empire. Réseau

routier bien conçu, avec ses voies de rocade parallèles à la côte et qui
marquent curieusement les étapes de l'occupation — et les voies de
pénétration poussées souvent très profondément vers l'intérieur. Le Maroc pourtant
semble avoir eu son réseau à part : deux voies descendant de Tanger vers
le Sud, l'une le long de la côte jusqu'à Sala près de Rabat, l'autre au delà
de Volubilis jusque près de Meknès. Une voie ouest-est devait relier Sala
et Thamusida à Volubilis, et sans doute une piste traversait les steppes par
Guercif vers Lalla Maghnia et Tlemcen. Il faut s'imaginer ces chemins fort
animés par un perpétuel passage de voitures, de mulets, de bourriquots, de
cavaliers et de piétons. Certains passages du roman d'Apulée « les Métamor-
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phoses » nous en donnent une image colorée et parfois truculente. A côté de


ces transports par terre, le commerce de cabotage n'était pas non plus
négligeable.
A l'abri de la zone fortifiée du limes, on pouvait donc travailler et
s'enrichir. Le pays pacifié, les zones cultivées, s'augmentaient continuellement
par le refoulement des nomades, des irréductibles qui se refusaient à la
sédentarisation, et qui étaient du reste assez peu nombreux. Les efforts comme
ceux de Tacfarinas pour résister à cette expulsion vers le désert furent rares
et sans succès jusqu'au milieu du IIIe siècle. La plupart des tribus se fixèrent
volontiers comme le montrent les bornes qui délimitent les territoires à elles
assignés.
Rassemblant les témoignages des écrivains, des monuments, des
mosaïques, surtout des inscriptions, M. G. Picard peut ainsi nous prouver la
prospérité matérielle de l'Afrique. Mais qu'en était-il de l'état moral et
social ?
Il y avait naturellement des pauvres et des privilégiés de la fortune.
Les esclaves paraissent avoir été peu nombreux ; beaucoup de noirs et
d'Orientaux, semble-t-il. Les affranchis jouaient un rôle moindre qu'ailleurs :
les collèges d'Augustales sont extrêmement rares. La population libre s'accrut,
surtout dans les campagnes où la lex Manciana et la lex Hadriana
favorisaient les colons. Elle était sans doute mal logée dans des cabanes, les
mappalia des hameaux ruraux et des faubourgs des villes. Son niveau de
vie était sans doute médiocre, mais le roman d'Apulée et les écrits de
Tertullien ne la peignent pas misérable. Dans les campagnes les journaliers
travailleurs et économes pouvaient accéder à l'aisance et même à la richesse
comme nous l'apprend l'épitaphe fameuse du moissonneur de Mactar — et
il n'est pas seul dans son cas ; dans les villes la plèbe trouvait à s'employer
dans les grands travaux, ou bénéficiait de sportules ou de portions dans
les sacrifices.
C'est surtout dans son cadre urbain que nous saisissons le mieux
l'activité de cette population. L'aspect de ces villes était très divers. Les
unes avaient conservé leur situation d'ancien port punique, avec un front
étroit sur la mer ou un fleuve, comme Tanger et Lixus, avec une acropole
d'où l'on surveillait autrefois la mer et la terre ; d'autres étaient d'anciennes
villes indigènes ayant conservé un quartier ancien, bien adaptées au terrain,
comme Cukul (Djémila) et Cirta (Constantine) , certaines cherchant l'altitude
pour profiter de l'air frais ou jouir de la beauté du site comme Thugga,
d'autres enfin, villes neuves tirées au cordeau comme Timgad, Lambèse,
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Banasa. Toutes avaient leur parure d'arcs de triomphe, de fontaines, de


thermes, de portiques, dont M. G. Picard analyse heureusement les styles,
mais aussi leurs égouts, leurs latrines publiques, témoignant d'un vrai souci
de l'hygiène. L'alimentation en eau était particulièrement soignée grâce aux
citernes et aux aqueducs. Les sources thermales furent naturellement utilisées
en Afrique comme ailleurs. Les thermes : ceux de Timgad et, à Carthage, ceux
d'Antonin, déblayés par M. G. Picard, nous étonnent encore par leurs
proportions colossales et leurs agencement pratique.
Les maisons particulières africaines ne différent guère du type qui,
depuis l'époque hellénistique s'était répandu autour de la Méditerranée,
influençant même la maison romaine traditionnelle : vestibule, péristyle,
appartements pour les réceptions ou pour la vie intime. Certaines étaient fort
luxueuses comme la Villa de la Volière à Carthage ; certaines avaient des
pièces souterraines qui gardaient l'été une fraîcheur agréable comme à Bulla
Regia. Il y avait naturellement beaucoup de variété suivant le caprice des
architectes. 2 Nous ne connaissons guère le mobilier, mais on a l'impression
d'une vie confortable. Le décor était soigné : les murs s'ornaient de fresques,
les sols de mosaïques, qui nous révèlent les goûts et les mœurs de ces
Romano-Africains.
Le costume punique, la longue robe plissée, recouverte d'une sorte de
jaquette ouverte par devant et d'une sorte de tablier à bretelles, fut vite
abandonné sauf par certains prêtres qui le portent encore sur des stèles du
Ier
siècle, au profit de la tunique avec ou sans manches, bouffant sur la
ceinture, et de la toge. Les hommes du peuple adoptèrent la longue pèlerine
gauloise à capuchon, qui est devenue le burnous. Au me siècle on usait
volontiers d'étoffes galonnées et de vêtements de toute forme et de toute
couleur. Le costume féminin, d'abord ample et drapé, devint ajusté et brodé ;
un accessoire indispensable en était le soutien-gorge, mamillare ou stropheum
dont les artistes dotaient même nymphes et déesses. Tertullien s'élève avec
violence contre les parfums et les bijoux : de ceux-ci les fouilles nous ont
rendu une riche variété.
Les distractions ne manquaient pas : l'Empire, les cités, les riches
particuliers savaient organiser les loisirs. Dans les amphithéâtres on donnait des
chasses ou on livrait les condamnés, tels les chrétiens, aux fauves. Peu de
combats de gladiateurs semble-t-il. Mais on raffolait des courses de chevaux

2. La construction en harpe : dalles verticales formant chaînage dans des panneaux de


maçonnerie n'est pas propre à l'Afrique ; on la rencontre souvent en Espagne.
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et de chars : les mosaïques montrent la popularité des chevaux, des jockeys


et des cochers vainqueurs. Dans les théâtres on donnait des mimes, des
ballets : Apulée décrit ainsi le jugement de Paris entre les trois déesses ;
peut-être des pièces classiques. La ville de Cirta entretenait une troupe
théâtrale ; Lepcis Magna dressa une statue à un comédien que lui avait prêté
l'empereur ; le jeune pantomine Vincentius eut sur son tombeau une belle
épitaphe en vers, et acrostiche ! On allait se distraire dans les gymnases,
dans les thermes ; on jouait aux dés, aux latruncuji, sorte de jeu de dames,
souvent sur des échiquiers gravés sur les dallages des places publiques.
Il serait trop long de suivre M. G. Picard dans son analyse passionnante
du rapprochement et de la fusion entre Romains et Libyens, dans les
problèmes de la langue latine, devenue commune, de l'enseignement, de la religion.
Finalement nous constatons que les Africains romanisés arrivèrent à la
richesse comme à la culture. Sous Hadrien l'Afrique comptait plusieurs
milliers de chevaliers, venus de tous les milieux, car à la différence de la
Gaule et de l'Orient il n'y avait point d'aristocratie locale antérieure.
Beaucoup accédèrent même au Sénat, et l'un d'entre eux même à l'Empire.
Quant à l'administration et l'armée, ils y étaient entrés en foule. C'est le
christianisme, note très justement M. G. Picard, qui recueillit les résistants
à la romanisation, c'est-à-dire à la conception païenne de la cité, les esprits
profondément religieux, surtout lorsque furent latinisés les vieux cultes
africains comme celui de Saturne et de Juno Caelestis. Il est donc impossible
de parler d'un esprit national africain ; Apulée se dit Gétule et Tertullien
Punique, tout comme un Français de nos jours se dit Provençal ou bien
Flamand. La politique souple de Rome, sans rien forcer ni brusquer, a
vraiment attiré dans la grande famille romaine ces Africains qui d'eux-mêmes
avaient aussi le désir d'y entrer.
Mais ce qui pour ma part m'a le plus séduit dans ce livre, c'est la
dernière partie, celle où sont étudiés les caractères de cet esprit romano-
africain, à la fois dans la littérature et dans l'art. Les Africains ont absorbé
la littérature et l'art gréco-latins, mais les ont digérés, élaborés, pour créer
à leur tour une culture vraiment originale. L. Bertrand disait de saint Augustin
que c'était un Romain d'Afrique ; M. G. Picard nous a rendu bien vivants
tous ces Romano-Africains des siècles précédents.
On aimait la littérature : des mosaïques ont rendu le portrait de Virgile
et peut-être celui d'Ennius. Toutes les villes avaient des écoles ; c'est aux
scribes africains que l'on doit l'invention de la minuscule. Des quantités
d'épitaphes sont rédigées en vers. On pratiquait la philosophie : les Néo-
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Pythagoriciens recrutèrent des adeptes comme le prouve la mosaïque de


Lambiridi 3. Mais il y avait aussi des épicuriens, si on en croit certaines
épitaphes et le témoignage de saint Augustin. Les Africains cultivèrent le
droit comme Salvius Julianus d'Hadrumète, le premier juriste de son temps.
Ils pratiquèrent la rhétorique, comme Florus, Fronton, Apulée — et le
premier écrivain latin chrétien sera un Africain : Tertullien. Or tous ceux
de ce dernier groupe se ressemblent par un goût du réalisme, de l'étrange,
du contourné, et aussi des spéculations mystiques, ce qui va de pair chez
Apulée avec un certain esprit d'observation scientifique envers les phénomènes
naturels, les faits sociaux et les œuvres d'art, caractères que M. G. Picard
réunit justement sous le nom de « Baroque africain ». Or ces mêmes traits
sont frappants dans les œuvres d'art, depuis les stèles funéraires les plus
modestes en l'honneur de Saturne jusqu'aux monuments de la grande
architecture et de la grande sculpture. Ce sont les chapiteaux à atlantes ou le
chapiteau des anguipèdes aux thermes d'Anronin à Carthage, si ouvragés ;
c'est la richesse des arcs triomphaux comme celui de Lepcis Magna ; c'est
la prolifération des monstres : lions, griffons, gorgones, dieux marins, des
figures composites et sauvages, qui évoquent ces bêtes étranges dont l'Afrique
révélait toujours quelque espèce nouvelle. Les statues de divinités émeuvent
par leur grâce sensuelle ou leur corps puissant. La violence dramatique de
leur attitude ne va-t-elle pas de pair avec certains passages de Tertullien
au pathétique également violent ? Que dire de l'étonnante variété des
mosaïques ? M. G. Picard en a établi la classification chronologique, mais
quels que soient l'époque ou le sujet, l'œil est frappé toujours par la richesse
du décor, l'exubérance des feuillages, le chatoiement des couleurs. Comme
dans les œuvres d'Apulée on rencontre tour à tour une grâce un peu mièvre,
un épisode comique, une recherche du bizarre et du contourné en même
temps qu'une prédilection pour les thèmes mythologiques à explication
esotérique, comme les mosaïques d'Oran encore si énigmatiques. Pour la
première fois un matériel archéologique souvent connu des seuls spécialistes
est présenté au public instruit dans son étroite relation avec l'humanité
vivante.
Pour nous résumer, nous constatons qu'un esprit véritablement africain
s'est exprimé dans ces œuvres d'art et ces œuvres littéraires, car elles n'ont
pas été le privilège d'une élite restreinte éduquée à l'étranger. Tous ces

3. La présence du buste de Caton d'Utique à Volubilis y laisse supposer la présence de


Stoïciens.
L'AFRIQUE ROMAINE AUX TROIS PREMIERS SIÈCLES 139

monuments, ces mosaïques, ces discours étaient goûtés par la foule anonyme
des Romano-Africains. L'Afrique pas plus que la Gaule n'avait connu d'unité
ethnique dans la préhistoire et la protohistoire ; les sociétés antérieures à la
conquête romaine ne lui ont presque rien transmis de leur civilisation, même
Carthage. Mais dès que Romains et Libyens se sont mêlés il s'est produit
un éveil littéraire et artistique dont on peut suivre l'éclosion à la fin du
Ier
siècle, le développement sous les Antonins et l'apogée sous les Sévères.
Même, en face de l'hellénisme renaissant, c'est l'Afrique qui prendra en
mains le flambeau de la latinité. Mais si les Romano-Africains ont repensé
l'humanisme gréco-latin, ils n'ont pu le faire que grâce à la Paix romaine,
c'est Rome qui leur a permis d'apporter leur contribution à la culture
humaine.
Le livre de M. G. Picard, si riche et si alerte, sera lu avec reconnaissance
par tous ceux qui, après avoir vécu sur cette terre d'Afrique, continuent
à l'aimer.

Raymond Thouvenot