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RADARS PASSIFS, POUR QUELLES

APPLICATIONS ?
NOTE RENSEIGNEMENT, TECHNOLOGIE ET ARMEMENT N°11 /
MAI 2019
OLIVIER DUJARDIN

Un radar passif ne doit pas être confondu avec certains systèmes d’interception de guerre
électronique dont la fonction est de déterminer la position d’une cible à partir de ses propres
émissions électromagnétiques. Les YLC-20, DWL-002, Tamara, Vera.. . font partie de ces
systèmes de guerre électronique improprement désignés « radars passifs ». Un radar passif
n’émet aucun signal et peut détecter une cible qui n’émet aucune onde. Ce type de radar
utilise une source de rayonnement non coopérative, c’est-à-dire une source dont la fonction
première n’est pas la détection, à la différence d’un radar bistatique ou multistatique. Ce sont
les différences de trajets effectués par les ondes réfléchies sur des cibles qui vont révéler
leur présence. Les sources de rayonnements utilisées sont en général les émetteurs radio et
télévision mais, en fonction des besoins et des performances visées, d’autres sources
peuvent être sollicitées comme les GSM ou le Wifi par exemple[1]. Ce concept a été
imaginé dans les années 30 et les premiers essais ont été effectués par Robertson Watson-
Watt en 1935 en utilisant l’émetteur de radiodiffusion de la BBC. Dans les années 1970, les
Russes ont déployé un radar passif expérimental à Moscou en utilisant les émetteurs de
télévision mais il semblerait que l’essai ne fût pas concluant. Il faut préciser que l’utilisation
d’émetteurs non coopératifs implique que les formes d’ondes utilisées ne sont pas
optimisées pour la détection ; cela entraîne beaucoup d’ambiguïtés dans les mesures, ce
qui nécessite une importante puissance de calcul pour s’en affranchir. Aujourd’hui les radars
passifs font toujours l’objet de recherches même si certains systèmes sont d’ores et déjà
proposés à la vente comme le Twlnvisde Hensoldt ou le Silent Sentryde Lockheed Martin ;
ils ne semblent toutefois pas encore avoir trouvé preneurs. Les différentes études sur le
domaine permettent néanmoins d’appréhender le potentiel opérationnel que pourraient
apporter ces systèmes une fois mis en service.

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AVANTAGES

Les radars passifs sont étudiés depuis plusieurs décennies en raison de certains avantages
qu’ils pourraient apporter. Pour commencer, l’absence d’éléments rayonnants en fait des
équipements comparativement beaucoup moins chers qu’un radar traditionnel où la partie
émission est toujours la plus onéreuse. Ensuite, contrairement aux systèmes d’interception
de guerre électronique, ils permettent la détection de cibles qui n’émettent aucun signal
électromagnétique. Ils ne dépendent donc pas du comportement de la cible. L’absence
d’émission rend aussi le besoin en énergie peu important comparativement à un radar
classique. Enfin, leur architecture plus simple en fait des systèmes beaucoup plus compacts
et avec une empreinte logistique plus faible que pour un radar traditionnel. Ainsi, un emploi
aéroporté (aéronefs ou drones) peut être envisagé sans trop de contraintes si ce n’est celles
liées au développement des algorithmes pour un récepteur mobile.

Outre ces avantages structurels, les radars passifs présentent aussi un intérêt opérationnel
intéressant. D’abord, n’émettant aucun signal, ils sont donc, comme tous les capteurs
passifs, totalement discrets donc difficiles à localiser. Ils ne sont pas vulnérables aux
missiles antiradars et ne peuvent être localisés par leurs émissions électromagnétiques.
Cela leur donne de facto une insensibilité au brouillage. Ensuite, utilisant généralement les
fréquences basses (V/UHF) associées aux signaux de radio ou de télévision (DVB-T), ils
présentent les mêmes caractéristiques de détection des cibles « furtives » que les radars en
bande basse. Et, même si des fréquences plus élevées sont utilisées (Wifi), la détection par
trajets indirects rend les formes géométriques associées à la furtivité beaucoup moins
efficaces.

Ces différents avantages ont très tôt été perçus et ont donc motivé les études et les
recherches sur ce sujet.

CONTRAINTES ET LIMITATIONS

Rares sont les concepts n’ayant que des aspects positifs ; les radars passifs ne font pas
exception et ont leurs contraintes.

La première d’entre elles est que ces radars utilisent des émetteurs civils ayant des
applications terrestres. C’est-à-dire que les émissions de ces émetteurs sont optimisées
pour des récepteurs basés au sol. La couverture radar résultante concerne, de fait,
principalement les altitudes basses, c’est-à-dire généralement moins de 1 500 m d’altitude
environ pour des émissions de type télévision. Ensuite, le radar passif est dépendant de
sources d’émissions non maitrisées, c’est-à-dire d’émetteurs dont il ne gère pas le
fonctionnement (pannes, coupures pour maintenance etc.). Il est aussi dépendant de la
nature du signal car celui-ci a un rôle propre, étranger à la détection. Ce signal n’est donc
pas optimisé pour cette fonction, ce qui limite considérablement la précision des détections.

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Un radar passif demeurera, selon toute vraisemblance, moins précis qu’un radar classique,
d’autant plus que, pour le moment, la plupart de ces radars ne peuvent donner que des
informations 2D (azimut et distance). Il serait théoriquement possible d’arriver à obtenir des
informations 3D (azimut, distance, altitude) mais en complexifiant la mise en œuvre du
réseaud’antennes en réception, tout en augmentant la dépendance aux émetteurs ainsi que
la complexité de traitement. De plus, la portée de détection des radars passifs reste limitée
pour ceux basés au sol : de l’ordre de quelques kilomètres (GSM) à 100 km maximum (radio
FM en VHF), en fonction des sources d’émission utilisées (même si certains constructeurs
annoncent des portées supérieures à 200 km). Si une amélioration peut être attendue en
embarquant un radar passif sur un aéronef – sous réserve d’une adaptation des traitements
-, les portées de détection resteront globalement inférieures à celles de radars classiques.

Opérationnellement aussi, un certain nombre de limitations apparaissent. Ainsi les


fréquences utilisées étant généralement basses (radio, TV, GSM, etc.), la capacité de
détection des très petites cibles est limitée (plus la longueur d’onde est grande et plus les
cibles détectées doivent l’être aussi). Ce phénomène est aggravé par le bruit de fond de
l’environnement qui est important (parasites générés par le relief, les bâtiments etc.) et
surtout en cas d’utilisation aéroportée. Or, à basse altitude, un radar est plus susceptible de
devoir détecter des petites cibles (drones, ULM, aéronefs légers, missiles de croisière, etc.)
que des gros appareils. En général, les radars destinés à la détection en basse altitude
fonctionnent justement à des fréquences plus élevées afin d’être en mesure de détecter les
objets de petite taille. Malgré cette forme de contradiction, des travaux récents illustrant la
détection de drones civils (jusqu’à des quadrirotors de type DJI) à partir de composantes
passives DVB-T (télévision numérique terrestre) émergent et semblent prometteurs, même
si les limites capacitaires de cette solution anti-drones restent à préciser.

La dépendance d’une source d’émission externe implique aussi que ce type de radar ne
peut fonctionner que s’il existe des émetteurs à exploiter ; ce qui exclut, de facto, leur emploi
dans certains milieux comme les espaces maritimes, les déserts, les zones faiblement
peuplées, etc. En pratique, cela limite son utilisation à des milieux non seulement
suffisamment peuplés pour justifier la présence de ces émetteurs, mais aussi suffisamment
développés économiquement, ce qui est une contrainte importante. Aucun navire ou
aéronef (sauf vol local) ne pourra utiliser ce type de détection.

Autre limitation importante, ces radars ne peuvent utiliser que des sources d’émission
parfaitement connues et positionnées avec précision, ce qui exclut leur utilisation sur un
territoire non maitrisé et risque de limiter leur emploi au territoire national. La précision
nécessaire de leur localisation interdit aussi d’utiliser des émetteurs qui seraient mobiles (les
imprécisions de position entraînent des imprécisions de temps et donc de mesure). Cette
contrainte est accrue par le fait que chaque composante passive est adaptée à un type
d’émission particulier. Ainsi un radar passif fonctionnant sur les signaux de la télévision
numérique terrestre ne pourra pas fonctionner avec les signaux de la télévision analogique,
même s’ils utilisent les mêmes fréquences, sans une modification de la programmation du
système. Opérationnellement parlant, ces aspects sont très limitants quant à la mobilité du
radar.

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APPLICATIONS

Comme on vient de le voir, les contraintes techniques et les limitations d’emploi restent
importantes, ce qui diminue fortement l’intérêt opérationnel de tels radars. Que ce soit un
radar passif terrestre ou aéroporté, l’intérêt pour un usage militaire paraît très réduit :
précision limitée, portée faible, dépendance envers les émetteurs, projection en opération
difficile, etc. Même si leur coût et leur discrétion restent des arguments majeurs, ces radars
auront du mal à trouver leur place aux côtés des radars classiques – excepté pour des cas
particuliers où la discrétion et/ou le besoin de couverture basse altitude sont des contraintes
primordiales -, surtout qu’il existe des alternatives de radars à faible coût et relativement
discrets, comme les radars LPI[2](même s’ils ont, eux aussi, leurs limitations).

C’est peut-être du côté civil qu’il faut regarder pour trouver un emploi pérenne à ces radars.
Des radars passifs pourraient apporter un complément de détection en basse altitude, à
moindre coût, tout en évitant d’ajouter une source supplémentaire de pollution
électromagnétique alors que nos environnements ambiants sont déjà saturés[3]. Cela
pourrait être une solution pour compléter la détection sur les grandes zones urbaines sans
que cela pose de problèmes d’installation. Les radars passifs viendraient, dans ce cas, en
renfort des radars de détection longue portée utilisés par le contrôle aérien.

Toutefois, les travaux de recherche sur les radars passifs pourraient avoir un intérêt, dans le
domaine militaire, pour le développement d’une nouvelle génération de radars
multistatiques. En effet, les algorithmes développés pourraient être réutilisés pour créer, sur
le même principe que les radars passifs, des radars multistatiques utilisant des sources
d’émission maitrisées. Ces émetteurs seraient répartis sur un territoire à surveiller, à la
demande. Une forme d’onde plus adaptée permettrait d’améliorer le traitement et la
précision des mesures. Les émetteurs seraient isotropes (rayonnants dans toutes les
directions), n’auraient pas besoin d’être positionnés selon une géométrie particulière (liberté
d’installation), ce qui en ferait des systèmes relativement souples à installer. Ce type
d’architecture serait certes un peu moins discret, mais ces émetteurs seraient difficiles à
localiser et à neutraliser un par un. De plus, l’élément le plus important de la chaîne serait le
récepteur qui, lui, resterait totalement discret. Cela serait un compromis économique et
opérationnel intéressant par rapport à un radar purement passif.

Le développement de radars passifs reste un défi technique, surtout pour une application
aéroportée, mais il apparait déjà que les nombreuses contraintes et limitations ne
permettront pas à ce type de radar de concurrencer efficacement les radars classiques. Bien
qu’ils puissent apporter un complément de couverture basse altitude à l’aviation civile, leurs
performances devraient rester trop éloignées de celles des radars déjà en service et il est
difficilement imaginable de voir les armées se passer du niveau de précision auxquelles

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elles sont habituées. C’est sans doute la raison pour laquelle, aujourd’hui, aucun radar
passif ne semble être en service. Le terme est trop souvent abusivement utilisé pour
désigner un système d’interception en mesure de localiser les sources rayonnantes d’une
cible. Toutefois, les travaux réalisés dans le domaine peuvent permettre de développer une
nouvelle génération de radars multistatiques moins chers, plus faciles à utiliser et à
déployer, ce qui pourrait apporter un complément de détection. Dans tous les cas les radars
classiques devraient continuer à dominer le marché encore longtemps et les applications
pour les radars passifs resteront probablement marginales.

[1]https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00697130/document: Pistage de cibles manoeuvrantes


en radar passif par filtrage à particules gaussiennes (Khalil Jishy).

http://www.theses.fr/2018SACLC103: Radar Passif Aéroporté : Analyse de l’impact de la


propagation sur le traitement des signaux DVB-T (Clement Berthillot).

[2]https://cf2r.org/documentation/les-radars-lpi-une-menace/

[3]https://cf2r.org/rta/renseignement-dorigine-electromagnetique-pour-tous/

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