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Les photographies disent-elles la vérité ?

par Howard S. BECKER

| Presses Universitaires de France | Ethnologie française

2007/1 - Tome XXXVII


ISSN 0046-2616 | ISBN 2-13-055972-7 | pages 33 à 42

Pour citer cet article :


— Becker H., Les photographies disent-elles la vérité ?, Ethnologie française 2007/1, Tome XXXVII, p. 33-42.

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Les photographies disent-elles la vérité ?

Howard S. Becker
http://home.earthlink.net/~hsbecker/

RÉSUMÉ
Les gens s’inquiètent de savoir si les photographies sont « vraies » ou non. Avant de pouvoir évaluer le degré de vérité d’une
photographie, il nous faut tout d’abord décider de ce qu’elle constate. Il faut ensuite prendre en compte les menaces qui
pèsent sur sa validité, car la photo a pu être manipulée ou tronquée. Dans ce dernier cas, cela peut être la conséquence d’une
intention « artistique », à moins que la photo n’ait subi une forme de censure ou qu’elle soit un mauvais échantillon de ce
qu’elle est censée montrer.
Mots-clés : Photographie. Méthodologie. Vérité. Image. Sélection.
Howard S. Becker
hsbecker@earthlink.net

J’ai appris la photographie en 1970 en prenant des cours Les photographies disent-elles la vérité ? 1 Cette
au San Francisco Art Institute. Dans un premier temps, j’ai question concerne autant les chercheurs en sciences
considéré que la photographie était un hobby, mais j’ai vite sociales que les photographes, bien que les uns et les autres
réalisé que mes meilleures photos possédaient une forte intention y parviennent par des chemins différents 2. La « sociologie
sociologique et que la pratique de la photographie soulevait de de l’image » et l’« anthropologie de l’image » constituent,
nombreuses questions de théorie et de méthode tout aussi per- au sein de leurs disciplines, des courants encore mineurs
tinentes pour les sciences sociales que pour la fabrication d’ima- mais en pleine expansion, tandis que les historiens
ges. Il en a résulté un certain nombre d’articles traitant de ces (Michael Lesy en est l’exemple le plus parlant) se plaisent
questions au fur et à mesure qu’elles se présentaient dans mon à envisager un usage de la photographie plus imaginatif
propre travail. Je savais que d’autres sociologues et anthropo- et plus répandu qu’auparavant. Si les photographies en
logues étaient confrontés à des problèmes similaires et je pensais viennent à être utilisées comme preuves dans le cadre
qu’en partageant mes réflexions à ce sujet je pourrais être utile d’une démonstration en sciences sociales, nous devons
à la communauté professionnelle. savoir si on peut leur faire confiance en tant que preuves,
Au cours des années qui ont suivi, la photographie m’a si elles « disent la vérité » et, si oui, de quelle façon.
servi de point de repère dans l’étude de problèmes fondamen- L’angoisse ressentie par les photographes à propos du
taux pour l’activité qui consiste à « parler de la société ». La rapport entre vérité et photographie est beaucoup plus
question que soulève cet article – les images peuvent-elles ambivalente. Souvent, ils adoptent une stratégie consis-
constituer des représentations fidèles de la réalité sociale ? – se tant à essayer de gagner sur les deux tableaux, laissant
pose également pour l’analyse de n’importe quelle donnée de ainsi entendre, sans vraiment le dire, que les photogra-
science sociale. Il y a un point qui n’est pas ici traité en détail, phies transmettent une vérité importante ou essentielle
celui de la valeur esthétique de la « vérité ». Il est clair pour sur ce qu’elles décrivent. Pourtant, les photographes
moi que, même si l’image est placée dans le champ de l’« art » savent pertinemment que les images ne représentent
et pas dans celui de la « science », ceux qui la regardent se qu’un petit échantillon, soigneusement choisi, du
demandent malgré tout si l’on peut dire que ce qu’ils voient monde réel dont elles sont censées transmettre une part
est « vrai », quel que soit le sens que l’on accorde à ce mot. de vérité. Ils savent que les choix qu’ils ont faits – choix
Par conséquent, il reste à explorer l’usage de la « vérité » du moment, du lieu et des personnes, choix de la dis-
comme critère esthétique. tance et de l’angle, du cadrage et de la tonalité – ont
produit par leur combinaison un effet tout à fait différent
Howard S. Becker de celui qu’auraient produit des choix différents à partir
San Francisco, décembre 2005 de la même réalité. Ils craignent ainsi d’être accusés de

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biaiser la réalité, car quelqu’un d’autre aurait pu pho- connu ce genre de réaction devant des photographies,
tographier le même sujet de manière différente. Vivant inutile qu’il poursuive la lecture de cet article !
avec cette inquiétude en tête, ils cherchent à s’en défen- Donc, la plupart d’entre nous se demandent si les
dre et affirment, avant même qu’on les accuse, que leurs photographies que nous faisons et que nous regardons
images ne constituent qu’une vision personnelle, que sont « vraies » et peuvent être considérées comme vraies
« c’est ainsi qu’ils l’ont interprété », que « toute autre vision par les autres personnes qui les regardent. J’aimerais pro-
personnelle serait tout aussi “recevable” ». Mais leurs démen- poser sur ce thème quelques pistes de réflexions moins
tis ne sont jamais vraiment sincères, que ce soit à propos confuses que les approches habituelles. Pour ce faire, je
de leurs propres images ou à propos de toute autre image m’appuierai sur des idées plus ou moins bien connues
à prétention documentaire. des spécialistes de sciences sociales. Il est probable que
Il est facile de se prouver l’inutilité d’un démenti du je heurterai la sensibilité de certains photographes mais
genre « c’est personnel ». Prenez une photographie dont c’est le prix à payer pour éviter de tomber dans nos
tout semble indiquer qu’elle rend compte de la vérité propres pièges.
sur la société ou, tout au moins, d’une partie de cette La méthode que je propose n’est pas nécessairement
vérité. Les fameuses photographies prises par Dorothea la meilleure ou la seule permettant d’évaluer les photo-
Lange, Walker Evans et d’autres sous l’égide de la Farm graphies. Elle n’est peut-être même pas essentielle et je
Security Administration (FSA) 3 à l’époque du New Deal ne prétends pas qu’il faudrait évaluer toutes les photo-
sont parfaites pour cet exercice, bien que la démonstra- graphies selon les principes qui suivent. Cependant, si
tion ne nécessite nullement le choix de tels classiques la question de la vérité est un élément de notre réaction
(ainsi j’utilise souvent les photographies prises par mes à une photographie, alors ces principes sont essentiels
étudiants). Maintenant, dites-vous, ou dites à un ami ou pour notre compréhension de cette photographie, le
à qui veut l’entendre, que vous venez de découvrir que jugement que nous portons sur elle, ainsi que pour
cette image n’avait pas été prise à l’endroit qu’elle est l’expérience esthétique que nous en retirons.
censée représenter ou à l’endroit indiqué par la légende,
ou alors que les gens sur cette photo ne sont pas qui ils
semblent être ou qu’ils ne font pas « naturellement » ce
que l’image les montre en train de faire. Je me souviens ■ Qu’est-ce qui est vrai ?
un jour avoir semé le trouble dans une classe entière en
prétendant que les images prises par l’un d’entre eux Pour clarifier les choses, il importe dans un premier
étaient des faux car les gens qu’on y voyait, bien que temps de renoncer à la question : « Est-ce vrai ? » Quand
photographiés à O’Hare Field, étaient des figurants dont on la pose ainsi, elle est sans réponse, dénuée de sens et
les mouvements avaient été mis en scène. C’est la par conséquent stupide. Étant donné que toute photo-
réponse à une telle affirmation qui est intéressante. Je graphie naît quand les rayons lumineux émis par une
n’ai jamais connu quelqu’un ayant répondu autrement chose viennent heurter le film, elle est évidemment
que « ce n’est pas vrai ! », y compris ceux qui un instant vraie. Mais comme elle pourrait toujours avoir été prise
plus tôt affirmaient de manière catégorique que leur autrement, elle ne peut être toute la vérité, donc elle
photographie était une vision personnelle dont la vérité est évidemment fausse.
importait peu. Si l’on refuse de croire qu’une photo- Pour appréhender cette question de façon plus judi-
graphie ne possède pas la garantie de réalité que nous cieuse, il nous faut l’affiner. Pour commencer, nous pou-
avions présumée, il faut alors reconnaître que cette réac- vons nous demander : « À propos de quoi cette photographie
tion est en partie due au fait qu’on lui accordait le dit-elle la vérité ? » Généralement, les photographies
pouvoir de témoigner du monde réel et de la place qu’y contiennent suffisamment d’informations pour que nous
occupe le photographe. puissions les utiliser comme preuves sur plus d’un thème.
Bien entendu, toute photographie ne déclenchera pas Les photographies de Brassaï [1976] nous disent-elles la
une telle réponse. Certains genres photographiques ne vérité sur Paris, sur Paris dans les années 1930, sur le
soulèvent tout simplement pas la question de la vérité. demi-monde 9 parisien, sur ce genre de demi-monde en
Personne ne connaît l’origine des montages de Jerry général, sur... ? Les photographies de Bill Owens (Subur-
Uelsmann 4, et tout le monde s’en moque. Duane bia) disent-elles la vérité sur la banlieue en général, sur
Michals 5 recrutait des mannequins ; et alors ? En revan- la ville de Livermore en Californie en particulier, sur la
che, les choses seraient tout à fait différentes si nous division sexuelle des tâches dans l’Amérique moderne,
pensions que des clichés de toute évidence aussi « per- sur les pratiques d’entretien de la maison, sur les enfants
sonnels » que ceux de Diane Arbus 6 ou de Robert américains, sur... ? Nous devons donc tout d’abord pré-
Frank 7 n’avaient pas été pris là où ils avaient été censés ciser sur quoi porte la recherche de la vérité.
l’être ou que les gens qui y apparaissent étaient des Cela ne suffit pas. Une fois que nous connaissons le
modèles engagés pour l’occasion. C’est encore plus vrai thème, nous ne savons toujours pas ce qui est affirmé à
si l’on songe aux photographies de W. Eugene Smith 8 son propos. Nous avons parfois l’impression que les affir-
ou des photographes de la FSA. Si quelqu’un n’a jamais mations d’une photographie – son « constat » – sont si

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subtiles et si ineffables qu’on ne peut les exprimer avec intentions, il est possible d’utiliser la photographie pour
des mots. Il est sans doute vrai que l’intégralité du répondre aux questions que nous souhaitons poser sans
constat ne peut être retranscrite de cette manière. Il pour autant trahir le travail des artistes-photographes.
s’exprime en majeure partie à l’aide d’un langage visuel Dans les deux cas, notre choix se porte sur une ques-
pour lequel nous ne disposons pas de règles permettant tion à laquelle la photographie pourrait nous permettre
de le traduire en mots. De plus, il contient tant d’infor- de répondre. Nous pouvons déjà l’avoir en tête au
mations que l’exprimer à l’aide de mots nécessiterait moment d’aborder la photographie comme elle peut
plus de travail que cela n’en vaut la peine. Et pourtant, s’imposer à nous pendant que nous l’examinons. Quoi
la plupart du temps, nous n’avons pas l’impression de qu’il en soit, nous passons systématiquement l’image en
ne rien pouvoir dire sur le contenu d’une photographie. revue pour savoir quel genre de réponse elle peut four-
Nous avons donc besoin d’une méthode pour extraire nir. Il se peut qu’elle ne soit pas en mesure de répondre
de l’image des messages verbaux afin de pouvoir décider correctement à la question choisie ; en revanche, il est
sur quoi – si tant est qu’elle dise la vérité sur quelque possible qu’elle puisse répondre, de manière plus satis-
chose – elle nous dit la vérité et quelle est cette vérité. faisante et moins ambiguë, à une autre question. Tout
Voici une manière de procéder. Devant n’importe le travail consiste à trouver une question et une réponse
quelle photographie, demandez-vous à quelle(s) ques- qui correspondent, la réponse étant la réponse à cette
tion(s) elle pourrait répondre. Puisque l’image pourrait question, et vice versa.
répondre à plusieurs questions, nous pouvons décider Les questions les plus évidentes auxquelles répondent
de la question qui nous intéresse. Bien entendu, l’image les photographies sont les plus précises. Que rangeaient
elle-même indiquera qu’elle peut contenir des réponses ces personnes sur leurs étagères ? Quel genre de blou-
à certaines questions. Par exemple, les photographies sons portaient les membres du groupe de motards pho-
d’Owen représentant des placards à provisions et des tographiés par Lyon ? Mais des informations aussi
réfrigérateurs suggèrent de manière évidente qu’elles précises ne nous intéressent que si les sujets sont célèbres,
répondront à des questions concernant les sortes d’ali- pour une raison ou pour une autre, ou s’ils font partie
ments que stockent et, vraisemblablement, que mangent du cercle de nos intimes, ou encore si les photographies
les habitants de ces maisons, tandis que d’autres images jouent un rôle dans le cadre d’une procédure judiciaire.
de Suburbia suggèrent qu’elles répondront à des ques- En temps normal, les photographies nous intéressent
tions sur les aménagements intérieurs de leur maison. parce qu’elles répondent à des questions concernant un
Les photographies de Walker Evans montrant des cui- cadre plus large que le sujet immédiat, et les photogra-
sines de métayers ne contiennent pas autant d’informa- phes nous font généralement comprendre que leurs ima-
tions sur la nourriture et ne peuvent donc pas être ges permettent d’accéder à ce cadre plus large. Ainsi,
utilisées pour répondre à ce genre de questions 10. Leur Owens n’intitule pas son livre Livermore, mais Suburbia,
contenu suggère en revanche qu’elles répondront à des indiquant par là même (sans doute à dessein) que ses
questions sur le type de mobilier intérieur dans lequel photographies répondent à des questions concernant la
devaient vivre les métayers. De la même manière, cer- vie en banlieue de manière générale, et non dans une
taines photographies de Brassaï répondent clairement à seule banlieue. Si ce travail ne prenait en compte que
des questions concernant le travail des prostituées pari- cette banlieue, nous trouverions que les photographies
siennes, comme cette image d’une prostituée assise sur sont moins intéressantes ; peu de gens – à l’exception
le bidet tandis que son client est penché pour lacer ses de ceux qui y résident – sont passionnés par la ville de
chaussures, alors que les photographies de Danny Lyon Livermore en Californie. Les ouvrages de photographie
(The Bikeriders, 1968) répondent aux questions que nous documentaire ont souvent des titres laissant supposer
pouvons nous poser sur la manière dont les membres que ce genre de généralisation présente de l’intérêt (pen-
d’un groupe de motards occupent leurs loisirs. sons à Les Américains [1969], American Photographs [1975]
Nous ne sommes pas obligés de nous limiter aux ou You Have Seen Their Faces [1937] 11). Même lorsque
questions suggérées par les photographies. Nous pou- ces indications sont absentes, nous passons rapidement
vons aussi exploiter ces dernières pour répondre à des à ce genre de généralisations sans lesquelles les photo-
questions auxquelles le photographe n’avait pas pensé et graphies ne forceraient jamais notre attention.
qui, de toute évidence, ne sont pas suggérées par l’image Nous examinons donc habituellement ce type de
elle-même. C’est ainsi que Lesy (Real Life, 1976) se sert photographies afin de répondre à des questions générales
des photographies du studio grand public Caulfield et relatives aux arrangements ou aux processus sociaux tel-
Shook afin d’étudier la manière dont ces acteurs de la les que les posent les spécialistes de sciences sociales.
vie sociale de Louisville dans les années 1920 transfor- Quels sont, par exemple, les thèmes principaux de la
maient à dessein la réalité : la question posée concerne culture de cette société ? C’est le type de question sou-
alors ce que les photographies cherchaient précisément levé par Ruth Benedict dans Échantillons de civilisation
à dissimuler. Il est donc possible d’éluder les interroga- [1934] et dans Le chrysanthème et le sabre [1946], et je
tions sans fin, sans réponse et sans fondement, sur les pense qu’il est raisonnable de considérer que le livre de
intentions du photographe. Car, quelles que soient ses Robert Frank, Les Américains [1969], est une forme de

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réponse à de telles questions pour le cas des États-Unis. Il n’est pas nécessaire de donner plus d’exemples.
Les réponses fournies par ce livre seraient les suivantes Nous pouvons extraire de ces photographies les réponses
(cette liste n’est évidemment pas exhaustive) : à de telles questions. On peut considérer que les répon-
– L’automobile domine la société américaine. Les ses, à la fois précises et générales, qui se trouvent dans
Américains vénèrent leurs automobiles et, en pratique, une photographie sont les propositions dont elle affirme
vivent à l’intérieur d’elles. la vérité. Par conséquent, il devient inutile de poser des
– Ils vénèrent aussi le drapeau ; tout au moins l’expo- questions sans réponses telles que : « Le travail de Smith
sent-ils partout et en tant de lieux divers qu’ils le déva- sur le village espagnol est-il l’image “vraie” de la vie qu’on
luent et le dégradent. mène là-bas ? » Au lieu de cela, nous pouvons interroger
– Le symbolisme religieux est lui aussi omniprésent cette vie de manière plus précise – les villageois pren-
et par là même dénué de sens et dégradé. Ce n’est une nent-ils les rituels religieux au sérieux ? – et utiliser le
force vivante que parmi les Noirs. matériau présent dans les images afin d’y répondre. Il
– Les hommes blancs, d’âge mûr, occidentaux ou s’ensuit que pour savoir si les images disent la vérité, la
appartenant à la classe moyenne supérieure ont du pou- première étape consiste à déterminer quelle vérité elles
voir et inspirent la crainte et le respect. Les vieillards affirment en y repérant les réponses aux questions que
n’ont plus aucune valeur, ils sont ignorés et maltraités, nous avons posées ou qu’elles ont elles-mêmes suggé-
de même que les pauvres et les membres des minorités rées. (Voir les choses de cette manière met l’accent sur
ethniques. le fait que les images ne se contentent pas d’émettre des
– Les femmes n’ont aucun pouvoir et ne peuvent s’en affirmations, mais que nous interagissons avec elles pour
sortir qu’en tirant parti de leurs charmes et en se liant en tirer des conclusions – en résumé, nous jouons un
à un homme puissant. rôle actif dans ce processus, comme Dewey l’avait sou-
tenu il y a longtemps et comme beaucoup d’autres l’ont
Ce n’est pas ici le lieu pour faire une analyse complète répété depuis.)
de cet ouvrage, mais la nature des thèmes culturels
constitue au moins l’un des types de questions auxquel-
les il fournit des réponses.
D’autres travaux photographiques illustrent le mode ■ Les risques de non-validité
de vie d’une classe sociale, d’un groupe professionnel
ou d’un espace social en détaillant les principales formes À partir du moment où nous pensons savoir ce qu’af-
d’association entre les membres du groupe et en les firme une photographie ou ce qu’on peut lui faire dire,
mettant en relation avec un ensemble de forces envi- il est possible de se demander si cette affirmation est vraie.
ronnantes. C’est ce que fait Danny Lyon dans son travail. Avant de proposer un moyen de résoudre ce problème,
D’autres photographes se demandent : de telles choses j’aimerais exposer quelques remarques préliminaires.
sont-elles possibles ? Ils cherchent à vérifier que certains
phénomènes se sont réellement produits ou ont réelle- Tout d’abord, la vérité n’a pas forcément besoin d’être
ment existé. Nous savons alors que les discussions et les toute la vérité. Il n’y a aucune raison de critiquer une
théorisations à venir devront prendre en considération affirmation que nous avons extraite d’une image sous le
leur existence. Prenons l’exemple des photographies prétexte que cette dernière permet également une autre
publiées de Diane Arbus. Dans la mesure où elles nous affirmation, à moins que ces deux affirmations ne soient
apprennent des choses qui dépassent son cas personnel, contradictoires. Les images comportant souvent une
elles servent à démontrer l’existence d’une population grande richesse d’informations, il n’est pas étonnant que
d’anormaux (freaks) et d’excentriques (weirdos) qui sont l’on puisse dire plus d’une vérité à partir d’une seule
d’ordinaire oubliés, fort opportunément, par les mem- image. Si cela se produit, cela signifie seulement que
bres « normaux » de la société américaine, et qui sont nous lui posons différentes questions qui méritent et
aussi ignorés par les théories, tant profanes que profes- reçoivent différentes réponses.
sionnelles, sur le fonctionnement de la société. Autre Ensuite, d’ordinaire, la vérité ne sera pas apportée par
exemple : des provinciaux américains, qu’ils soient fer- une seule image photographique et, la plupart du temps,
miers ou ouvriers, pratiqueraient-ils le cunnilingus en par aucun nombre, quel qu’il soit, d’images photogra-
public sur la personne de femmes qui leur sont totale- phiques en tant que telles. Les photographes, et les
ment étrangères ? La plupart des gens qui écrivent sur autres, ont pris l’habitude de poser le problème de la
la société américaine estimeraient que c’est peu proba- vérité comme s’il pouvait être résolu en ne faisant réfé-
ble. Pourtant quelques photographies tirées de l’ouvrage rence qu’à une seule image – que pouvons-nous affirmer
de Susan Meiselas, Carnival Strippers [1976], ainsi que le de vrai sur la base de cette seule image ? La réponse est
texte qui les accompagne, nous prouvent que certains généralement : rien du tout. La plupart du temps, nous
l’ont fait, et suffisamment souvent pour qu’elle puisse le venons à bout de questions importantes à partir de la
photographier. Si l’on en croit ses informateurs, le fait prise en compte de toutes sortes de preuves, en mettant
est même courant. en équilibre tous les fragments factuels à notre

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disposition afin de parvenir au meilleur avis qu’il nous Campbell et ses collaborateurs ont répertorié un
soit possible de fournir sur une proposition donnée. grand nombre de menaces pesant sur la validité des
D’ordinaire, on trouve parmi ces fragments d’autres hypothèses ou des affirmations. Bon nombre d’entre
photographies que celles sur lesquelles nous travaillons, elles font spécifiquement référence au cas des expérien-
ainsi que toute une variété de matériaux textuels : des ces menées en laboratoire ; les autres sont applicables de
documents, des entretiens, etc. manière plus générale. Je n’ai pas l’intention de suivre
Par ailleurs, il est impossible d’être certain de la vérité intégralement cette liste. Je préfère commencer à mettre
d’une affirmation. Notre connaissance est toujours par- en place une liste similaire qui soit applicable aux affir-
tielle, et par conséquent faillible. Il est possible que mations se fondant sur du matériau photographique.
demain nous découvrions une nouvelle preuve nous Nous disposons maintenant d’un grand nombre de
démontrant que l’affirmation que nous pensions vraie monographies et d’essais photographiques qui produi-
était en définitive fausse. C’est ainsi qu’une récente sent une certaine forme de constat à propos de la vie
enquête [Scherer, 1976] sur les conditions dans lesquel- sociale. Si l’on passe en revue un large choix de ces
les avaient été réalisées bon nombre des premières pho- travaux, on se rend compte des doutes qu’ils peuvent
tographies d’Indiens d’Amérique montre qu’elles étaient faire naître en nous. En généralisant ces doutes, on peut
très largement infidèles car les photographes avaient alors apercevoir à quoi ressembleraient les menaces
habillé et mis en scène leurs sujets selon l’image qu’ils pesant sur la validité d’affirmations provenant de pho-
se faisaient de l’apparence extérieure des Indiens au lieu tographies (de même que Campbell a modifié sa liste à
de les regarder vivre suffisamment longtemps pour pou- plusieurs reprises depuis sa première publication, la
voir les photographier tels qu’il étaient dans leur vie mienne est provisoire et s’allongera au gré des résultats
quotidienne. Cet exemple, et d’autres cas similaires, obtenus). À partir du moment où nous comprenons les
montre à quel point une nouvelle information peut menaces pesant sur la validité de notre affirmation, nous
modifier notre position quant à la validité d’une affir- pouvons également voir quels types de matériaux per-
mation et donc le degré selon lequel cette position ne mettent de traiter la menace. En bref, il devient possible
peut se contenter de la preuve interne déduite d’une de dresser un catalogue des problèmes et des remèdes.
seule photographie. En voici quelques-uns.
Enfin, il n’existe aucun critère de preuve acceptable La menace la plus évidente pesant sur la validité d’une
pour tous les groupes sociaux ni applicable à tous les conclusion fondée sur une preuve photographique est le
objectifs. Certains groupes sont plus sceptiques que doute quant à un éventuel trucage. La photographie
d’autres, en partie à cause de partis pris professionnels aurait pu être retouchée. Lesy donne quelques exemples
(les psychologues sont probablement plus sceptiques que grossiers d’usines dégoûtantes, dignes de Lewis Hine 13,
les anthropologues), et en partie selon leur proximité transformées comme par magie en lieux de travail salu-
avec le cas en question (une preuve portant atteinte à bres, spacieux et ensoleillés. L’image imprimée peut aussi
une cause qui me touche directement devra être beau- avoir été composée à partir de plusieurs négatifs et ainsi
coup plus convaincante que si ce n’est pas le cas). De montrer ensemble des gens qui ne se sont jamais rencon-
plus, nous exigeons un niveau de preuve plus élevé si trés. Les gens et les objets sur la photographie peuvent
nous comptons fonder une décision importante sur nos avoir été mis en scène par le photographe ou par
conclusions (une des raisons pour lesquelles nous som- quelqu’un d’autre (que le photographe le sache ou non,
mes moins sceptiques à propos du matériau photogra- avec ou sans son accord). C’est ce que montre l’exemple
phique réside peut-être dans le fait que nous prenons de la photographie de « crâne » prise par Arthur Roth-
rarement des décisions importantes sur cette base). stein. Ce dernier avait photographié le crâne blanchi
Ces réserves une fois établies, nous pouvons mainte- d’un bœuf, posé sur un coin de terre desséchée du
nant envisager de quelle manière il est possible de dire Dakota du Sud. Il avait trouvé le crâne dans les environs
qu’une affirmation tirée d’une photographie est vraie. et l’avait déplacé de son carré de poussière nue environné
La notion de menaces pesant sur la validité d’une pro- d’un peu d’herbe afin d’obtenir une meilleure lumière et
position fut initialement proposée et développée par le un meilleur angle. Pour embarrasser les démocrates et
psychologue et philosophe des sciences Donald Camp- Franklin Roosevelt, les républicains ont prétendu que
bell et certains de ses collaborateurs. L’idée est très sim- l’image avait été truquée et que le crâne ne s’était jamais
ple. Nous décidons qu’une proposition est vraie (ou, trouvé à l’endroit où Rothstein l’avait photographié. Ils
mieux, que nous devrions le penser) en imaginant expli- laissèrent entendre qu’il avait pris le crâne avec lui et qu’il
citement toutes les raisons pour lesquelles nous devrions avait cherché un endroit idéal pour le déposer afin de
en douter et en regardant si les preuves disponibles exi- donner une image plus dramatique de la sécheresse. Ils
gent que nous prenions ces doutes au sérieux. Si les s’opposaient ainsi à la conclusion implicite de l’image, à
preuves suggèrent que ces doutes sont inutiles, que les savoir que la sécheresse était telle que les vaches mou-
menaces pesant sur la validité de notre idée ne sont pas raient et pourrissaient à l’air libre 14.
solides, alors nous pouvons juger que cette proposition L’histoire de Rothstein illustre plusieurs points. Le
est vraie 12. fait que l’image soit « vraie » dépend des conclusions

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que nous en tirons. Si nous considérons qu’elle prouve l’ambiance de la photographie. Ainsi, il y a quelques
que les vaches du Dakota du Sud mouraient de soif, années, Pirkle Jones et Ruth-Marion Boruch ont orga-
alors elle n’est probablement pas vraie. Si nous consi- nisé une exposition de photographies sur la mort d’une
dérons qu’elle symbolise une situation de sécheresse et ville de Californie : des magasins condamnés, des rues
qu’elle illustre la gravité de cette situation, alors elle était désertes, une banque fermée. Margery Mann écrivit une
probablement vraie. Cette histoire nous montre égale- critique élogieuse de cette exposition avant, quelques
ment les conditions nécessaires pour qu’une image soit mois plus tard, d’écrire au rédacteur en chef de la revue
considérée comme indubitablement « vraie ». Si nous une lettre où elle exprimait le sentiment d’avoir été
soupçonnons que quelqu’un est secrètement intervenu, lésée. S’étant rendue depuis dans la ville en question,
de sorte que la photographie ne représente pas ce qu’elle elle avait découvert qu’il y avait, juste à côté du centre-
aurait montré sans cette intervention, sa valeur de preuve ville moribond, un centre-ville flambant neuf et floris-
diminue. Ainsi, nous avons le droit de ne pas croire que sant, avec une nouvelle succursale de la banque qui avait
les images de paysans péruviens prises par Irving Penn fermé, deux marchands de voitures et d’autres signes
[1974] nous disent quels types d’individus ils étaient, car évidents de prospérité 15. Il semble que les photographes
Penn nous signale qu’il a lui-même mis en scène leurs avaient succombé à une fascination « artistique » pour
poses, déplaçant leurs bras, leurs jambes et leurs torses les histoires nostalgiques sur la disparition de l’Ouest du
comme il avait l’habitude de le faire avec les mannequins temps jadis. Ce n’est pas une critique des photographies
de mode. Tout ce que nous pourrions conclure à propos ni même l’affirmation qu’elles ne sont pas vraies : c’est
de la vie et de la culture paysannes à partir de leurs le simple constat qu’il est impossible, en ne s’appuyant
postures devant l’appareil est désormais suspect, car ce que sur elles, de conclure que cette ville était en train
que nous avons sous les yeux pourrait bien n’être que de mourir. On ne peut adresser qu’un seul reproche aux
l’image que Penn se fait des paysans. Inversement, une photographes : ils ont laissé entendre qu’on pouvait en
photographie qui affiche ouvertement les traces de sa tirer cette conclusion.
« falsification » ne sera pas mise en cause : personne Le désir de faire de l’« art » peut conduire les photo-
n’essaie de nous rouler et nous savons que toute conclu- graphes à supprimer des détails qui entrent en contradic-
sion tirée de cette image devra prendre en compte la tion avec leur conception artistique. Cette conception
falsification [Ades, 1976]. peut en elle-même être parfaitement recevable, mais elle
L’histoire de Rothstein suggère une deuxième invalide la possibilité d’utiliser ces photographies comme
menace pesant sur la validité d’affirmations fondées sur preuves permettant de tirer certaines conclusions. C’est
des photographies. Le statut de la photographie par rap- la crainte que ressentent beaucoup de chercheurs en
port à l’art est ambigu et de nombreux photographes sciences sociales. Cette crainte est justifiée et elle ne
revendiquant sans honte le caractère commercial ou concerne pas seulement les photographies en général ou
journalistique de leur travail aimeraient qu’on puisse les photographies réalisées avec une intention artistique.
aussi le juger comme étant « artistique ». Ils sont encou- L’intention artistique entre en conflit avec l’usage docu-
ragés en cela par les gardiens du monde de la photogra- mentaire de la photographie car elle affecte le choix et la
phie d’art qui, périodiquement, décèlent une valeur présentation des détails, de telle sorte que certaines choses
artistique dans des travaux de ce genre, de sorte que ne sont pas montrées, que certains détails sont accentués
des photojournalistes tels que Henri Cartier-Bresson et au détriment d’autres, suggérant ainsi certaines relations
W. Eugene Smith, reconnus comme artistes, voient leur et certaines conclusions sans réellement donner de raisons
travail entrer dans les musées et faire l’objet de transac- d’y croire ; par le choix de la lumière ou le type de tirage,
tions entre marchands et collectionneurs. Il semble les détails sont présentés de manière à évoquer une
qu’aucun genre photographique ne puisse échapper à ambiance plutôt qu’une autre. Prendre une photogra-
cela. Il existe désormais une forte tendance à prendre phie, que ce soit dans un but artistique ou pour présenter
au sérieux la photographie de mode ; cela concerne une preuve devant un tribunal, implique de faire tout
même les photographies de reconnaissance aérienne pri- cela. Il y a donc bien un problème, mais c’est un problème
ses au cours de la Première Guerre mondiale sous la qui se pose à tout utilisateur de photographies. De sur-
direction d’Edward Streichen (sur ce débat, voir [Sekula croît, n’importe quel matériau verbal pose les mêmes
1975 : 26-35]). Il n’est pas dans mon intention d’entrer problèmes, car la production d’un témoignage écrit ou
dans le débat sur la pertinence d’une telle pratique. Cer- oral est également façonnée par le public visé, ce qui
tains des photographes ainsi anoblis le méritent, d’autres oblige à interpréter ou à comprendre ce témoignage en
non. En tout état de cause, étant donné que des pho- conséquence. Ainsi, savoir que le photographe a des
tographes, quel que soit le type de travail qui est le leur, intentions artistiques ne disqualifie pas son travail en tant
peuvent vouloir demander leur reconnaissance en tant que preuve : on peut encore décider qu’une conclusion
qu’artistes, il arrive que nous les soupçonnions d’avoir est vraie. Mais, sachant cela, nous serons avertis de certai-
fabriqué leurs images de façon à correspondre aux styles nes menaces pesant sur la validité de nos affirmations. Il
artistiques à la mode, que ce soit au niveau de la tech- n’est pas facile de résumer ces menaces car elles dépen-
nique et de la composition ou au niveau du sujet et de dent des conventions et des modes artistiques qui étaient

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Les photographies disent-elles la vérité ? 39

en cours au moment où fut prise la photographie. Une consultent ce travail aujourd’hui ne peuvent répondre
fois qu’on les connaît, on peut se concentrer sur les for- aux questions qu’ils se posent sur le type de gens béné-
mes d’échantillonnage, d’omissions et de biais pouvant ficiant de ces services ni sur leurs réactions aux soins qui
correspondre à ces conventions. leur sont prodigués.
On peut encore soupçonner le photographe de ne Le point de vue théorique du photographe est un
pas avoir correctement sélectionné les événements à autre problème. Nous ne photographions pas ce qui
photographier : soit il n’a pas vu l’ensemble des choses nous semble inintéressant ou ce qui n’a pas de sens. Or,
pertinentes pour la question et la réponse qui nous inté- ce qui est intéressant et ce qui a du sens dépend du point
ressent, soit, bien que les ayant vus, il n’a pas su les de vue théorique que nous appliquons à l’objet de notre
photographier. L’un des principaux problèmes qui se enquête. On peut se faire une idée du point de vue
posent ici est celui de l’accès. Peut-on avoir accès à théorique du photographe en examinant les images
l’ensemble des activités pertinentes et, si c’est possible, elles-mêmes mais aussi le texte qui les accompagne.
comment l’accès est-il négocié ? Que faut-il donner en Nous pouvons éventuellement estimer que le point de
retour ? Quand nous considérons des photographies vue théorique a rendu le photographe aveugle à certai-
comme des preuves, nous voulons en savoir plus sur nes choses que nous avons pourtant besoin de savoir afin
l’accès et sur les conditions d’accès. Généralement, les de conclure si telle affirmation est vraie. Ce que nous
photographes nous renseignent sur ces points, explici- critiquons ici, si tant est que nous émettions une criti-
tement (c’est le cas de Bruce Davidson dans l’introduc- que, ce ne sont pas les photographies, mais le point de
tion de East 100th Street [1970] ou de W. Eugene Smith vue théorique qui est au principe de leur fabrication.
dans un long texte inclus dans Minamata [1975]) ou Dans tous les cas et quelles que soient les raisons de
implicitement, par les images elles-mêmes. On a l’habi- sa constitution, un échantillon imparfait peut nous ame-
tude de dire qu’une photographie enregistre entre autres ner à penser qu’une grave menace pèse sur la validité
la relation qui existe entre le photographe et les gens des affirmations que nous avons construites à partir des
sur l’image, qu’il s’agisse d’intimité, d’amitié, d’hostilité photographies.
ou de voyeurisme. On peut ainsi remarquer que Danny Pour finir, nous pouvons soupçonner qu’une certaine
Lyon [1968] et Larry Clark [1971] ont dû être très pro- forme de censure nous a empêché de voir toutes les
ches des motards ou des toxicomanes qu’ils prenaient images existantes et que celles qui ont été retirées
en photo, alors que Robert Frank était totalement étran- auraient considérablement changé notre vision, voire
ger à ceux qu’il photographiait ; que Jill Freedman modifié nos conclusions. Cette censure peut être impo-
[1975] était en relation amicale avec les gens du cirque sée par l’État ou l’une de ses subdivisions, par l’air du
qu’elle photographiait, que Bill Owens à Livermore temps qui rend certaines photos inconvenantes ou désa-
connaissait mieux certaines personnes que d’autres, mais gréables, ou par les photographes eux-mêmes pour des
qu’il avait une vision du quartier aussi complète que raisons personnelles ou politiques.
celle d’un reporter. L’une de nos préoccupations est Les exigences contemporaines en matière de morale
toujours de savoir combien de temps le photographe a se sont tellement relâchées que nous pouvons désormais
passé sur le terrain. S’il y est resté longtemps, l’échan- voir des photographies qui n’auraient jamais été rendues
tillon retenu est plus crédible. Une semaine, c’est une publiques il y a seulement quelques années. Un exemple
chose, un an ou deux ou dix, c’est différent. frappant de cette tendance nous est donné par l’édition
On peut considérer avec profit qu’obtenir l’autorisa- de 1976 des photographies de Paris prises par Brassaï.
tion ou la liberté de photographier des gens est une Elle comprend de nombreuses images célèbres ainsi que
négociation entre le photographe et eux. Chacun donne beaucoup d’autres photographies prises à la même épo-
et reçoit quelque chose. La plupart des photographes que, mais qui avaient vraisemblablement été jugées trop
ont mis au point des méthodes pour gérer ce problème, grivoises pour être exposées ou publiées, ce qui n’est
mais ils l’évoquent rarement en toute franchise ou de plus le cas maintenant. On peut désormais voir ce qui
manière approfondie. Contre quoi le photographe a-t-il nous avait été caché : les bars homosexuels, les prosti-
échangé la permission de faire son travail ? Par exemple, tuées et leurs clients dans l’intimité, etc. Rien de tout
j’ai passé deux ans à photographier les gens s’occupant cela ne contredit ce que nous avions vu auparavant : cela
des soins médicaux d’urgence à l’occasion des grands le prolonge et l’amplifie exactement comme nous pou-
concerts de rock organisés à ciel ouvert dans la région vions l’imaginer, mais sans que nous ayons été sûrs
de la baie de San Francisco. Afin de pouvoir accéder d’avoir raison et même si la sagesse de l’expérience nous
avec mon appareil à tout le dispositif, j’ai dû accepter disait que c’était probablement le cas.
de ne jamais photographier le visage d’un patient, ou Que l’on puisse aujourd’hui regarder ces images ne
de ne jamais utiliser une photographie qui montrerait signifie pas que nous devons éliminer toute éventualité
un visage. La raison en est simple et compréhensible ; de censure. Il faut garder à l’esprit que le sexe n’est
j’ai accepté cette interdiction comme étant le prix à qu’un exemple des thèmes susceptibles d’être censurés.
payer pour pouvoir réaliser mon projet. Pourtant, en Il en existe bien d’autres. Tout ce que les gens ne veulent
raison de la règle que j’ai accepté de respecter, ceux qui pas que l’on sache, et cela comprend des millions de

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40 Howard S. Becker

choses, peut être censuré si ceux qui veulent les garder thèmes (qu’y a-t-il derrière les murs lisses de ces cottages
cachées ont le pouvoir de le faire. En fait, cette capacité de banlieue ? Le désordre, la boisson, le mauvais goût,
à empêcher que des choses soient révélées fait partie la paresse et la saleté ?) et beaucoup moins sur d’autres
intégrante du métier de responsable des relations publi- (leurs espoirs, leurs rêves, leurs aspirations). Si je devais
ques. En particulier, les entreprises et les communautés choisir une base documentaire permettant de compren-
essaient fréquemment d’empêcher la révélation d’infor- dre les familles dans leur environnement, je choisirais de
mations défavorables, qui peuvent prendre la forme de garder les deux, car je peux répondre à plus de questions
photographies. Bien que cette pratique soit plus souvent à partir d’une combinaison des deux qu’à partir d’un
le fait de groupes de personnes privées que du gouver- seul de ces travaux. Je ne sais pas s’il est juste d’appeler
nement et qu’elle ne soit pas la conséquence de l’air du « censure » la sélection de photographies convenues
temps, elle a pour effet de poser des limites à ce que comme l’a fait Banish ou la sélection sévère des propos
l’on peut voir. comme l’a fait Owens. Il est probable que non, mais la
Le photographe lui aussi peut restreindre ce que l’on conséquence est la même et cela signifie que, dans un
voit. Dans ce cas, bien entendu, cette pratique porte un cas comme dans l’autre, nous ne pouvons pas être aussi
plus joli nom et peut être justifiée. On parle d’editing, confiants que nous aurions pu l’être dans les conclusions
processus qui consiste à choisir un petit nombre de pho- que nous tirons de ce matériau.
tographies de meilleure qualité à partir de la masse de Il y aura toujours de bonnes raisons pour que certai-
toutes les photographies. Il y a peu de chances que nous nes personnes ne présentent pas tout le matériau dont
éprouvions le désir de voir toutes ces photos, même s’il elles disposent, que ces raisons soient d’ordre éthique,
n’est pas ridicule de penser par exemple que les planches- politique ou simplement de bon goût. Au moment
contacts pourraient être mises à disposition pour un d’examiner les conclusions possibles, les questions aux-
éventuel contrôle indépendant. Tout le monde a trouvé quelles nous pouvons répondre de manière plausible et
que pouvoir consulter la totalité des négatifs réalisés par les conclusions possibles que cela entraîne, il nous faut
Walker Evans pour le compte de la FSA présentait un prendre en compte ce que nous savons ou ce que nous
grand intérêt. Nous constaterons généralement que la suspectons concernant l’usage de cette forme de sélec-
possibilité de voir l’intégralité d’un travail ne changera ni tion. Nous devons prendre en compte un point : si
notre capacité à produire des affirmations ni la garantie d’autres découvrent des traces de l’existence d’une telle
de ces affirmations. Mais il est possible qu’il en soit autre- sélection, ils considéreront que cela affaiblit notre argu-
ment, et il se peut fort bien que nous ayons envie de savoir mentation. Par conséquent, nous souhaiterons éviter de
cela avant d’accepter la réponse à l’une de nos questions. tels biais, soit en en cachant les traces, soit en expliquant
Les photographes peuvent également censurer leur de quels biais il s’agit et les raisons pour lesquelles ils
travail pour des raisons idéologiques ou éthiques, sont présents.
comme je l’ai fait en masquant le visage des patients des Un dernier point. Dans la mesure où nous considé-
services d’urgence. Sans que les circonstances ne l’exi- rons qu’une certaine manière de procéder peut prouver
gent, ils peuvent décider de ne pas vouloir tout montrer, qu’aucune menace ne pèse sur la validité d’une réponse
parce que certaines choses ne regardent personne ou que nous avons déduite d’une photographie, nous
parce qu’elles portent atteinte à la dignité des gens pho- devons rester attentifs au fait que la preuve d’authenticité
tographiés. À cet égard, il est instructif de comparer le elle-même peut avoir été falsifiée. De nos jours, de nom-
travail de Bill Owens avec celui de Roslyn Banish. Le breux photographes tirent leurs photographies avec une
sujet choisi par Banish (dans City Families [1976]) est large bande noire entourant le tirage. Cette bande indi-
assez proche de celui d’Owens (à la différence près que, entre autres choses, que le négatif n’a pas été rogné
qu’elle s’intéresse à la vie de famille d’habitants des villes et que l’ensemble de son contenu nous est présenté de
et non de banlieusards), mais le traitement en est tout à façon ouverte et honnête. Bien entendu, on peut tracer
fait différent. Au lieu des « photos prises sur le vif » par une bande noire autour d’une partie du négatif seule-
Owens, accompagnées d’une unique phrase de ment. Enfin, et c’est directement au cœur de notre pro-
commentaire par le sujet lui-même, elle a réalisé des blème, ce stratagème cache une menace encore plus
portraits de famille officiels auxquels sont annexés de grave : tout photographe un tant soit peu compétent
longs entretiens fourmillant de détails sur la vie des
familles et leurs aspirations. Les photographies sont peut cadrer une image de manière à écarter les détails
beaucoup plus respectueuses et présentent les familles non désirés, détails qu’un photographe moins compé-
d’une manière sobre et digne qui met l’accent sur leur tent aurait dû rogner.
respectabilité et leur dignité. Owens ne permet pas à ses
sujets d’être aussi coincés. Il les a persuadés de montrer
devant l’objectif une facette moins digne et plus comi- ■ Conclusion
que tout en leur interdisant de parler longuement d’eux-
mêmes. Les photographies d’Owens nous fournissent Au risque de me répéter, mon objectif était ici
plus de renseignements sur une très grande variété de d’ouvrir un débat et non de le clore. La liste des menaces

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Les photographies disent-elles la vérité ? 41

est sommaire et les propositions pour y remédier sont à expériences menées dans les deux domaines pour
peine évoquées. À mon avis, la seule manière d’avancer ensuite mieux pouvoir généraliser. ■
est de continuer à étudier les pratiques qui marchent le
mieux – à savoir les travaux les plus convaincants et Texte traduit de l’américain par Stéphane Dufoix
au-delà de toute suspicion – aussi bien en sciences socia- Université de Paris X-Nanterre
les qu’en photographie afin de tirer bénéfice des stephane.dufoix@wanadoo.fr

Notes 4. Né en 1934 à Detroit, Jerry Uelsmann


s’est fait connaître par des photomontages
mœurs douteuses entretenues par des hommes
riches [NdT].
mêlant rêve et réalité [NdT].
10. L’ouvrage en question est Let Us Now
1. Ce texte publié par la revue Ethnologie 5. Né en 1932 en Pennsylvanie, Duane Praise Famous Men (photographies de Walker
française est une traduction du chapitre « Do Michals crée des photographies qui laissent Evans, texte de James Agee), Boston, Hough-
Photographs Tell the Truth ? » extrait du livre libre cours à l’imagination et tentent de mettre ton Mifflin [1941] (trad. fr. Louons maintenant
de Howard S. Becker, Doing Things Together en image les qualités oniriques du surréalisme les grands hommes, Plon, coll. « Terre
[1986], Evanston, Illinois, Northwestern Uni- [NdT]. Humaine », 2002) [NdT].
versity Press : 273-292.
6. Photographe américaine (1923-1971) 11. Il s’agit respectivement d’ouvrages de
2. Comme le constatera très rapidement qui s’est spécialisée dans la description, par la Robert Frank, Walker Evans et Margaret
le lecteur, la traduction proposée comporte de photographie, du monde des marginaux (tra- Bourke-White.
nombreuses répétitions de mots ou d’expres- vestis, monstres de foire, jumeaux...) [NdT].
12. La première version de cette approche
sions. Il s’agit ici d’un choix de traduction afin 7. Né en 1924 à Zurich, Robert Frank est se trouve dans Campbell et Stanley [1966]. Des
de rendre compte au mieux de l’écriture très devenu le photographe de l’envers de l’Amé- modifications importantes ont été apportées
particulière de Howard Becker. Ce choix a par rique, notamment grâce à son ouvrage The dans Campbell [1969].
ailleurs été validé par Howard Becker lui- Americans, paru en 1959 [NdT].
même, qui a vérifié et accepté cette traduction 13. Photographe américain (1874-1940)
[NdT]. 8. Photographe américain (1918-1978) spécialisé dans le reportage sur le monde des
réputé pour ses photographies prises durant la immigrés et des ouvriers, et dont une partie
3. La FSA fut créée au sein du Départe- Seconde Guerre mondiale ainsi que pour ses des travaux traitait des conditions de travail
ment de l’Agriculture américain en 1937 avec essais de photojournalisme après la guerre misérables des enfants dans les usines [NdT].
pour objectif l’assistance aux fermiers nécessi- [NdT].
teux. Elle possédait une section photographi- 14. Cet épisode est raconté dans Hurley
9. H. Becker utilise ici le terme anglais [1972].
que spéciale, qui avait commencé à fonctionner demimonde, provenant du mot français demi-
dès 1935 au sein du service ayant précédé la monde, devenu rare. Substantif tiré de la pièce 15. L’article de Mann était paru dans le
FSA, la Resettlement Administration. De 1935 éponyme d’Alexandre Dumas fils (1855), le numéro de mai 1964 de la revue Artforum. Sa
à 1942, elle produisit 77 000 clichés en noir et terme demi-monde désigne soit les prostituées lettre fut publiée dans le numéro de septembre
blanc [NdT]. (les demi-mondaines), soit des femmes de 1964.

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Mifflin (trad. fr. Échantillons de civilisation, Paris, Gallimard, 1950). « Terre Humaine », 2002).
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42 Howard S. Becker

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SCHERER Joanna Cohen, 1975, « You Can’t Believe Your Eyes : and Winston.

ABSTRACT
Do photographs « tell the truth » ?
People worry over whether photographs are « true » or not. Before we can evaluate a photograph’s truth, we must decide what
statement we think the photograph makes. Then we must consider the threats to the validity of that statement, since the photograph
may have been manipulated or truncated. In the latter case this may result from a desire to make « art », by censorship or by inadequate
sampling.
Keywords : Photography. Methodology. Truth. Picture. Selection.

ZUSAMMENFASSUNG
Sagen Fotos die Wahrheit ?
Die Leute fragen sich ob die Fotos « wahr » sind oder nicht. Bevor wir die Wahrheit eines Fotos beurteilen können, müssen wir
bestimmen, was es feststellt. Dann müssen wir erwägen, inwieweit die Gültigkeit dieser Feststellung bedroht wird, da das Foto
manipuliert oder verstümmelt werden kann. Im letzteren Fall kann dieses das Ergebnis einer « künstlerischen » Absicht, einer Art
von Zensur oder einer unangemessenen Auswahl sein.
Stichwörter : Fotografie. Methodologie. Wahrheit. Bild. Auswahl.

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