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Titre original : In Order to Live

© Yeonmi Park, 2015


© Kero, 2016, pour la traduction française
Carte établie par John Gilkes

ISBN : 978-2-36658-179-9

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


À ma famille.
Et à tous ceux, partout dans le monde,
qui se battent pour la liberté.
« Nous nous racontons des histoires afin de vivre. »
Joan Didion
SOMMAIRE

Titre

Copyright

Dédicace

Prologue

Première partie - Corée du Nord

Chapitre 1 - Même les oiseaux et les souris peuvent t’entendre chuchoter

Chapitre 2 - Une histoire dangereuse

Chapitre 3 - Pies et hirondelles

Chapitre 4 - Larmes de sang

Chapitre 5 - Le Cher Dirigeant

Chapitre 6 - La ville des rêves

Chapitre 7 - Les nuits les plus sombres

Chapitre 8 - Une chanson pour Chosun

Chapitre 9 - Génération Jangmadang

Chapitre 10 - Les lumières de la Chine

Chapitre 11 - Disparues
Deuxième partie - Chine

Chapitre 12 - L’autre côté de l’obscurité

Chapitre 13 - Un pacte avec le diable

Chapitre 14 - Un cadeau d’anniversaire

Chapitre 15 - Poussière et ossements

Chapitre 16 - L’enlèvement

Chapitre 17 - Comme du pain tombé du ciel

Chapitre 18 - Suivre les étoiles

Troisième partie - Corée du Sud

Chapitre 19 - Les oiseaux de la liberté

Chapitre 20 - Rêves et cauchemars

Chapitre 21 - Un esprit affamé

Chapitre 22 - Je viens à ta rencontre

Chapitre 23 - Amazing Grace

Chapitre 24 - Retour à la maison

Remerciements
Prologue

Le 31 mars 2007, par une nuit froide et obscure, ma mère et moi


avons descendu la berge abrupte et rocailleuse du fleuve Yalu, alors
gelé, qui sépare la Corée du Nord de la Chine. Des hommes
patrouillaient au-dessus de nos têtes et à nos pieds, et à une centaine
de mètres de chaque côté se trouvaient des postes de guet avec des
soldats armés et prêts à tirer sur quiconque tenterait de franchir la
frontière. Nous n’avions aucune idée de ce qui nous attendait, mais
nous étions prêtes à tout pour entrer en Chine, où nous aurions peut-
être une chance de survivre.
J’avais treize ans et je pesais tout juste vingt-sept kilos. Moins d’une
semaine plus tôt, j’avais été hospitalisée à Hyesan, ma ville natale,
située à la frontière chinoise, à cause d’une infection intestinale grave
diagnostiquée à tort comme appendicite par les médecins. L’incision
me faisait encore affreusement souffrir et j’étais si faible que je
parvenais à peine à marcher.
Le jeune passeur nord-coréen qui nous faisait traverser insistait
pour agir cette nuit. Il avait payé des gardes pour qu’ils ferment les
yeux mais impossible de soudoyer tous les soldats alentour ; nous
devions donc faire preuve d’une extrême prudence. Je l’ai suivi dans le
noir, mais j’étais si instable sur mes jambes que j’ai dévalé la berge sur
les fesses, provoquant des avalanches de cailloux devant moi. Il s’est
retourné pour me murmurer avec colère de faire moins de bruit. Trop
tard. Nous distinguions déjà la silhouette d’un soldat nord-coréen qui
remontait depuis le lit du fleuve. Si l’homme faisait partie des soldats
soudoyés, il ne semblait pas nous reconnaître.
« Partez ! a-t-il hurlé. Rentrez chez vous ! »
Notre guide est allé à sa rencontre et nous les avons entendus
discuter à voix basse. Le guide est revenu seul.
« Allons-y, a-t-il dit. Dépêchez-vous ! »
Le printemps venait de s’installer et le temps se radoucissait, faisant
fondre des plaques à la surface du fleuve gelé. L’endroit où nous
traversions était étroit et profond, protégé du soleil en journée si bien
que la glace y était suffisamment solide pour supporter notre poids –
nous l’espérions en tout cas. Le passeur s’est servi d’un téléphone
portable pour contacter quelqu’un sur l’autre rive, côté chinois, puis il a
murmuré : « Courez ! »
Il s’est élancé mais mes pieds refusaient de bouger et je me suis
accrochée à ma mère. La peur me paralysait. Le guide est revenu vers
nous en courant, il m’a saisie par les mains et m’a tirée sur la glace.
Une fois la terre ferme retrouvée, nous nous sommes mis à courir sans
nous arrêter jusqu’à nous retrouver hors de vue des gardes-frontières.
La berge était sombre mais les lumières de Changbai, en Chine,
brillaient juste au-dessus de nous. Je me suis retournée pour jeter un
rapide coup d’œil à l’endroit qui m’avait vue naître. Le réseau
électrique était coupé, comme d’habitude, et je ne voyais que l’horizon
noir et inerte. Mon cœur a bondi dans ma poitrine lorsque nous
sommes arrivés à une petite cabane en bordure de champs plats et
désolés.
Je ne rêvais pas de liberté en quittant la Corée du Nord. Je ne
savais même pas ce qu’être libre signifiait. Ma seule certitude, c’était
que si ma famille ne partait pas, nous allions mourir – de faim, de
maladie, emprisonnés dans des conditions inhumaines dans un camp
de travail. La faim était devenue insoutenable ; j’étais prête à risquer
ma vie contre la promesse d’un bol de riz.
Toutefois notre voyage n’avait pas pour seul objectif notre survie.
Ma mère et moi étions à la recherche de ma sœur aînée, Eunmi, partie
pour la Chine quelques jours plus tôt et dont nous étions sans
nouvelles depuis. Nous espérions qu’elle nous attendrait de l’autre côté
du fleuve. Malheureusement, la seule personne qui nous a accueillies
était un Chinois chauve d’une cinquantaine d’années, d’origine nord-
coréenne comme bon nombre d’habitants le long de cette frontière.
L’homme a dit quelque chose à ma mère puis l’a conduite derrière le
bâtiment. Je suis restée sans bouger mais j’ai pu l’entendre supplier :
« Aniyo ! Aniyo ! » Non ! Non !
J’ai compris qu’il se passait quelque chose de grave. Nous étions
arrivées dans un endroit dangereux, peut-être pire encore que celui
que nous venions de quitter.

Je suis reconnaissante de deux choses : être née en Corée du Nord,


et avoir fui la Corée du Nord. Ces deux événements ont modelé ma vie
et je ne voudrais pas les échanger contre une existence ordinaire et
paisible. Toutefois, mon histoire, comment je suis devenue celle que je
suis aujourd’hui, ne se résume pas à ça.
Tout comme des dizaines de milliers de Nord-Coréens, j’ai fui mon
pays et je me suis installée en Corée du Sud, nation qui voit encore en
nous des concitoyens, comme si une frontière fermée et près de
soixante-dix ans de conflits et de tensions ne nous avaient jamais
séparés. Nord-Coréens et Sud-Coréens partagent le même héritage
ethnique, et parlent la même langue – si ce n’est qu’au Nord, il n’existe
pas de mots pour des concepts comme les « centres commerciaux », la
« liberté », ou même l’« amour », en tout cas pas tels que le reste du
monde les conçoit. Le seul véritable « amour » que nous pouvons
exprimer est celui pour les Kim, dynastie de dictateurs à la tête de la
Corée du Nord depuis trois générations. Le régime bloque toute
information extérieure, les vidéos et les films, et brouille les fréquences
radio. Il n’y a pas d’Internet ni de Wikipédia. Les seuls livres
disponibles sont remplis de propagande nous assenant que nous
habitons le meilleur pays du monde, même si au moins la moitié des
Nord-Coréens vit dans une pauvreté extrême et que beaucoup souffrent
de malnutrition chronique. Mon ancien pays ne se nomme même pas
Corée du Nord, il se proclame Chosun – la vraie Corée –, paradis
socialiste parfait où vingt-cinq millions de gens ne vivent que pour
servir le Chef Suprême, Kim Jong-un. Beaucoup d’entre nous qui avons
fui sont appelés des « transfuges » car en refusant notre destin, en
refusant de mourir pour le Dirigeant, nous avons déserté et failli à
notre devoir. Le régime nous considère comme des traîtres. Si j’essayais
de revenir, je serais exécutée.
Le blocus de l’information fonctionne dans les deux sens : non
seulement le gouvernement bannit la presse étrangère, mais il
empêche également le reste du monde d’apprendre la vérité sur la
Corée du Nord. Le régime est considéré comme un royaume ermite car
il fait tout pour rester secret. Seuls ceux d’entre nous qui en ont
réchappé peuvent témoigner de ce qu’il se passe vraiment derrière ces
frontières cadenassées. Mais jusqu’à récemment, nos récits n’étaient
guère entendus.
Je suis arrivée en Corée du Sud au printemps 2009 ; une enfant de
quinze ans sans un sou en poche, dotée d’un bagage scolaire équivalent
à deux années d’école primaire. Cinq ans plus tard, j’entamais ma
deuxième année dans une grande université de Séoul pour devenir
fonctionnaire de police, j’étais animée d’une conscience grandissante
concernant le besoin urgent de justice dans le pays où je suis née.
J’ai raconté mon évasion de Corée du Nord à de nombreuses
reprises, dans de multiples conférences. J’ai décrit comment les
trafiquants d’êtres humains nous ont piégées, ma mère et moi, lors de
notre passage en Chine, et comment ma mère m’a protégée en se
sacrifiant, violée par le passeur chinois qui voulait s’en prendre à moi.
Une fois en Chine, nous avons continué à rechercher ma sœur, sans
succès. Mon père a franchi la frontière pour nous rejoindre dans nos
investigations mais il est mort d’un cancer non soigné quelques mois
plus tard. En 2009, ma mère et moi avons été secourues par des
missionnaires chrétiens qui nous ont conduites à la frontière mongole.
De là, nous avons traversé à pied le désert de Gobi, glacial, au cours
d’une interminable nuit d’hiver, suivant les étoiles vers la liberté.
Tout cela est vrai, mais ce n’est pas toute l’histoire.
Avant aujourd’hui, seule ma mère connaissait la vérité sur les
événements survenus au cours des deux années qui se sont écoulées
entre la nuit où nous avons traversé le Yalu pour entrer en Chine et le
jour où nous sommes arrivées en Corée du Sud pour démarrer une
nouvelle vie. Je n’ai presque rien confié de mon histoire aux autres
transfuges et aux défenseurs des droits de l’homme rencontrés en
Corée du Sud. Je croyais que, d’une certaine manière, en reniant
l’indicible passé, il disparaîtrait. Je me suis convaincue qu’une grande
partie des faits n’avait jamais eu lieu ; je me suis forcée à oublier le
reste.
Cependant, en entamant l’écriture de ce livre, je me suis rendu
compte que sans la vérité tout entière, ma vie n’aurait aucune valeur,
aucun sens véritable. Avec l’aide de ma mère, les souvenirs de nos
années en Corée du Nord et en Chine me sont revenus telles les scènes
d’un cauchemar oublié. Certaines images apparaissaient avec une
clarté terrifiante, d’autres restaient plus brumeuses, mélangées comme
les cartes éparpillées au sol. Le travail de narration a été un travail de
mémoire, et une tentative de donner sens à ces souvenirs.
De même que l’écriture, la lecture m’a aidée à organiser mon
monde. À mon arrivée en Corée du Sud, j’ai dévoré toutes les
traductions des plus grandes œuvres que je pouvais me procurer. Plus
tard, j’ai été en mesure de les lire en anglais. Puis en commençant la
rédaction de mon propre livre, je suis tombée sur une citation de Joan
Didion : « Nous nous racontons des histoires afin de vivre. » Même si
l’auteur et moi venions de cultures très différentes, je sentais la vérité
de ses mots faire écho en moi. Je comprends que, parfois, le seul
moyen de survivre à nos propres souvenirs c’est d’en façonner des
histoires afin de donner un sens à des événements autrement
inexplicables.
Au cours de mon périple, j’ai vu les horreurs que les humains
peuvent s’infliger les uns aux autres mais j’ai également été témoin
d’actes de tendresse et de gentillesse, de sacrifices dans les pires
circonstances imaginables. Je sais qu’on peut perdre une part de son
humanité à tenter de survivre. Mais je sais aussi que l’étincelle de
dignité humaine ne s’éteint jamais totalement, et qu’avec une bouffée
de liberté et le pouvoir de l’amour, elle peut à nouveau s’embraser.
Voici mon histoire, celle des choix que j’ai faits afin de vivre.
PREMIÈRE PARTIE

CORÉE DU NORD
1

Même les oiseaux et les souris


peuvent t’entendre chuchoter

Le Yalu serpente comme la queue d’un dragon entre la Chine et la


Corée du Nord pour rejoindre la mer Jaune. À Hyesan, il débouche
dans la vallée du mont Paektu, où la ville de 200 000 habitants s’étend
entre les collines ondoyantes et un haut plateau recouvert de champs,
de bosquets d’arbres et de tombes. Le fleuve, généralement calme et
peu profond, gèle complètement en hiver, qui dure une bonne partie
de l’année. C’est l’endroit le plus froid de Corée du Nord, avec des
températures qui descendent parfois jusqu’à -40 °C. Seuls les plus
résistants y survivent.
Hyesan, c’était chez moi.
Sur l’autre rive du fleuve, se trouve la ville chinoise de Changbai,
dont un grand pourcentage de la population est d’origine coréenne. Les
familles des deux côtés de la frontière commercent les unes avec les
autres depuis des générations. Enfant, dissimulée dans l’obscurité, je
scrutais souvent depuis la berge les lumières de Changbai de l’autre
côté du fleuve, me demandant ce qu’il se passait au-delà des limites de
ma ville. C’était excitant d’observer les feux d’artifice colorés qui
explosaient dans le ciel de velours noir durant les fêtes et pour le
Nouvel An chinois. Nous n’avions pas cela de notre côté de la frontière.
Parfois, lorsque je descendais au fleuve pour remplir mes seaux d’eau
et que le vent soufflait dans la bonne direction, je pouvais sentir la
bonne odeur de nourriture, des nouilles et des raviolis chinois qu’on
préparait dans les cuisines de l’autre côté. Ce même vent apportait les
voix des enfants chinois qui jouaient sur la rive opposée.
« Hé, toi ! Tu as faim ? criaient les garçons en coréen.
— Non ! Tais-toi, espèce de gros Chinois ! » leur répondais-je.
C’était un mensonge. En réalité, j’avais très faim mais à quoi bon
s’en plaindre ?

Je suis venue au monde trop tôt.


Ma mère n’était enceinte que de sept mois lorsque le travail a
débuté et, à ma naissance, le 4 octobre 1993, je pesais moins de
1,360 kg. Le médecin à l’hôpital de Hyesan a déclaré à ma mère que
j’étais trop petite pour qu’ils puissent faire quoi que ce soit pour moi.
« Elle peut vivre, elle peut mourir, a-t-il dit. Nous ne savons pas. »
C’était à moi de décider de vivre.
Peu importe le nombre de couvertures dont ma mère
m’enveloppait, elle n’arrivait pas à me réchauffer. Alors, elle a fourré
une pierre chaude dans la couverture avec moi, et c’est ainsi que j’ai
survécu. Quelques jours plus tard, mes parents m’ont ramenée à la
maison et ils ont attendu.
Ma sœur Eunmi était née deux ans auparavant et pour ce deuxième
enfant, mon père, Park Jin-sik, espérait un fils. Dans la société
patriarcale nord-coréenne, la descendance mâle était la seule qui
comptait vraiment. Cependant, il s’est vite remis de sa déception. La
plupart du temps, c’est la mère qui crée les liens les plus forts avec le
bébé, mais dans mon cas c’est mon père qui parvenait à calmer mes
pleurs. C’est dans ses bras que je me sentais protégée et chérie. Ma
mère comme mon père m’ont encouragée, dès le début, à être fière de
la personne que je suis.

Quand j’étais toute petite, nous habitions une maison de plain-pied


perchée sur une colline surplombant la voie de chemin de fer qui
traversait la ville dans une légère courbe, comme une épine dorsale
rouillée.
Notre maison était petite et pleine de courants d’air, et à cause du
mur mitoyen avec notre voisin, nous savions tout ce qu’il se passait à
côté. Nous pouvions aussi entendre les souris couiner et trottiner dans
le plafond la nuit. Mais pour moi, c’était quand même le paradis, car
nous étions ensemble, en famille.
Mes premiers souvenirs sont ceux du froid et de l’obscurité.
Pendant les mois d’hiver, l’endroit que nous préférions dans la maison
se situait près de la petite cheminée dans laquelle nous brûlions du
bois, du charbon et tout ce que nous trouvions. Nous faisions la cuisine
au-dessus du feu, et des tuyaux couraient sous le sol en ciment pour
évacuer la fumée vers un conduit en bois de l’autre côté de la maison.
Ce système de chauffage traditionnel était censé maintenir la chaleur
dans la pièce, mais il était inefficace lors des nuits glaciales. À la fin de
la journée, ma mère étalait une épaisse couverture près du feu et nous
nous glissions tous dessous – d’abord ma mère, puis moi, ma sœur, et
enfin mon père, à la place la plus froide. Une fois le soleil couché, nous
ne distinguions plus rien du tout. Dans notre région de la Corée du
Nord, il n’est pas inhabituel de passer des semaines voire des mois sans
électricité, et les bougies coûtent cher. Alors nous jouions à des jeux
dans le noir. Parfois sous les couvertures, nous nous taquinions.
« À qui est ce pied ? demandait ma mère en tapotant de son orteil.
— C’est le mien ! C’est le mien ! » s’écriait Eunmi.
L’hiver, parfois même au printemps, le matin comme le soir,
partout où nous regardions, nous pouvions voir la fumée sortir des
cheminées de Hyesan. Le quartier où nous habitions était petit et
agréable, nous connaissions tous nos voisins. Si aucune fumée ne
sortait d’une maison, nous allions frapper à la porte pour vérifier que
tout allait bien.
Les allées non pavées entre les habitations étaient trop étroites pour
les voitures, mais ce n’était pas un problème car il y avait très peu de
véhicules. Dans notre quartier, on se déplaçait à pied, et les quelques
chanceux qui pouvaient se le permettre circulaient à vélo ou à moto.
Les routes devenaient glissantes et boueuses après la pluie et c’était le
meilleur moment pour jouer à la course-poursuite avec les enfants du
voisinage. Mais j’étais plus petite et plus lente que les autres gamins de
mon âge et j’avais du mal à suivre le rythme et à m’intégrer.
À l’école, il arrivait qu’Eunmi doive se battre contre des enfants plus
âgés pour me défendre. Elle n’était pas bien grande elle-même mais
elle était futée et rapide. Elle me protégeait et jouait avec moi. Quand
il neigeait, elle me portait en haut des collines qui entouraient notre
quartier, elle me posait sur ses genoux et me serrait dans ses bras. Je
m’accrochais à elle de toutes mes forces tandis que nous glissions sur
nos fesses, en criant et en riant. J’étais tellement heureuse de faire
partie de son monde.
L’été, tous les enfants descendaient jouer dans le Yalu. Je ne savais
pas nager alors je m’asseyais sur la rive pendant que les autres
pataugeaient dans le courant. Parfois, lorsqu’elles me voyaient assise
toute seule, ma sœur ou ma meilleure amie, Yong-ja, m’apportaient de
jolies pierres qu’elles avaient trouvées dans le fleuve. Et parfois elles
me prenaient dans leurs bras et me portaient dans l’eau avant de me
ramener sur la berge.
Yong-ja et moi avions le même âge et nous habitions dans le même
secteur de la ville. Je l’aimais bien parce que nous étions toutes les
deux dotées d’une grande imagination qui nous permettait de créer nos
propres jeux. On pouvait trouver quelques poupées et des jouets
fabriqués au marché mais ils étaient généralement très chers. Du coup,
nous modelions des petites coupelles et des animaux avec de la boue,
et parfois même des tanks miniatures ; les jouets militaires faits maison
avaient beaucoup de succès en Corée du Nord. Mais nous les filles,
nous étions obsédées par les poupées en papier et nous passions des
heures à en découper dans des feuilles épaisses, à leur confectionner
des robes et des foulards à partir de petits bouts de papier.
Parfois ma mère nous fabriquait des moulins à vent que nous
accrochions à la passerelle métallique qui enjambait la voie ferrée et
que nous appelions le pont-nuage. Des années plus tard, quand la vie
était devenue beaucoup plus difficile, je passais près de ce pont en
songeant combien cela nous rendait heureuses de regarder ces
virevents tourner sous la brise.

Enfant, je n’entendais pas de brouhaha de machines comme j’en


perçois à présent en Corée du Sud et aux États-Unis. Il n’y avait pas de
camions-poubelles qui tournaient, de klaxons qui retentissaient, ni de
téléphones qui sonnaient partout. Tout ce que nous entendions,
c’étaient les bruits des gens : les femmes qui faisaient la vaisselle, les
mères qui appelaient leurs enfants, le cliquetis des cuillères et des
baguettes contre les bols de riz quand les familles s’installaient pour
manger. Parfois j’entendais mes amis se faire gronder par leurs parents.
Aucune musique ne jouait à plein volume, personne n’avait les yeux
rivés sur son Smartphone à l’époque. En revanche, il y avait une
intimité et des liens sincères entre les gens, des choses difficiles à
trouver dans le monde moderne que j’habite aujourd’hui.
Dans notre maison à Hyesan, les conduites d’eau étaient presque
toujours à sec, par conséquent ma mère apportait notre linge au fleuve.
À son retour, elle l’étendait sur le sol chaud pour le faire sécher.
L’électricité était si rare dans notre quartier que lorsque les lumières
s’allumaient, les gens au comble de la joie se mettaient à chanter, à
taper des mains et à crier. Même au beau milieu de la nuit, nous nous
levions pour célébrer l’événement. Quand on possède si peu, un rien
suffit au bonheur : c’est une des caractéristiques de la vie en Corée du
Nord qui me manquent vraiment. Bien sûr, les lumières ne restaient
jamais allumées très longtemps. Lorsqu’elles commençaient à clignoter
avant de s’éteindre, nous retournions simplement nous coucher,
résignés.
Même lorsque l’électricité fonctionnait, le courant était très faible ;
beaucoup de familles possédaient donc un amplificateur de tension
pour alimenter les appareils ménagers. Ces engins prenaient souvent
feu, et une nuit de mars, c’est arrivé chez nous alors que mes parents
étaient sortis. Je n’étais qu’un bébé et mon seul souvenir, c’est mon
réveil en pleurs tandis qu’on me porte à travers les flammes et la
fumée. J’ignore si c’est ma sœur ou notre voisine qui m’a sauvée. Ma
mère a accouru dès qu’elle a su pour l’incendie mais ma sœur et moi
étions déjà en sécurité. Le feu a détruit notre maison mais mon père en
a aussitôt reconstruit une de ses propres mains.
Après ça, nous avons créé un potager dans notre petite cour close.
Ma mère et ma sœur ne portaient pas un grand intérêt au jardinage
mais mon père et moi adorions ça. Nous avons semé des courges et des
choux, des concombres et des tournesols. Mon père a également planté
le long de la barrière de magnifiques fuchsias que nous appelions des
« boucles d’oreille ». J’aimais poser les longues fleurs délicates contre
mes lobes et faire comme si je portais des bijoux. Ma mère demandait à
mon père pourquoi il gaspillait un parterre de valeur pour des fleurs
mais il l’ignorait.
En Corée du Nord, les gens vivent proches de la nature, et ils ont
développé un certain talent pour prédire la météo du lendemain. Nous
n’avions pas Internet et en général nous ne pouvions pas suivre les
émissions du gouvernement à la télévision à cause des coupures
d’électricité. Par conséquent, nous devions nous débrouiller seuls.
Les longues nuits d’été, nos voisins s’asseyaient devant leur maison
dans la fraîcheur du soir. Il n’y avait pas de sièges ; nous nous
installions simplement par terre, à contempler le ciel. Si des millions
d’étoiles brillaient tout là-haut, quelqu’un déclarait : « Demain sera
ensoleillé. » Et chacun approuvait dans un murmure. Si l’on pouvait en
distinguer seulement quelques milliers, un autre avançait : « On dirait
que demain va être nuageux. » C’étaient nos prévisions
météorologiques locales.
La meilleure journée du mois c’était le Jour des Nouilles, quand ma
mère achetait des nouilles fraîches et moelleuses qu’on fabriquait dans
une machine en ville. Nous voulions les faire durer le plus longtemps
possible alors nous les étalions sur le sol chaud de la cuisine pour les
faire sécher. Pour ma sœur et moi, c’était une fête, car nous
chapardions quelques nouilles que nous mangions encore molles et
savoureuses. Les premières années de ma vie, avant que la famine qui
a frappé la Corée du Nord au milieu des années 1990 ne s’abatte sur
notre ville, nos amis venaient à la maison et nous partagions les
nouilles avec eux. En Corée du Nord, on est censé tout partager. Mais
plus tard, lorsque les temps sont devenus difficiles pour notre famille et
pour le pays, ma mère nous a demandé de mettre les enfants à la
porte. Nous ne pouvions plus nous permettre de partager.
Pendant les périodes fastes, un repas de famille était constitué de
riz, de chou kimchi, de haricots, et de soupe d’algues. Mais ces
aliments étaient trop chers lors des périodes de disette. Parfois, nous
sautions un repas, et souvent nous devions nous contenter d’une
bouillie liquide de blé ou d’orge, de haricots ou de pommes de terre
noires gelées écrasées et préparées en galettes fourrées au chou.
Le pays dans lequel j’ai grandi n’est pas celui que mes parents ont
connu enfants dans les années 1960 et 1970. Quand ils étaient jeunes,
l’État prenait en charge les besoins élémentaires de tout le monde :
habillement, soins médicaux, nourriture. À la fin de la guerre froide,
les pays communistes qui avaient soutenu le régime nord-coréen l’ont
complètement abandonné, et notre économie contrôlée par l’État s’est
effondrée. Les Nord-Coréens se sont subitement retrouvés seuls.
J’étais trop jeune pour mesurer la gravité de la situation, tandis que
ma famille essayait de s’adapter aux changements colossaux qui
s’opéraient en Corée du Nord dans les années 1990. Une fois que ma
sœur et moi étions endormies, mes parents restaient éveillés, fous
d’inquiétude, se demandant comment empêcher que nous mourions
tous de faim.
J’ai vite appris à ne pas répéter tout ce que j’entendais. On m’a
enseigné à ne jamais exprimer mes opinions, à ne jamais rien remettre
en question. J’ai appris à suivre aveuglément ce que le gouvernement
me disait de faire, de dire, ou de penser. Je croyais vraiment que notre
Cher Dirigeant, Kim Jong-il, pouvait lire dans mes pensées, et que je
serais punie si j’en avais de mauvaises. Et si lui ne m’entendait pas, les
espions étaient partout, à écouter aux fenêtres et à surveiller la cour
d’école. On appartenait tous à des inminban, des unités de surveillance
du voisinage, et chacun avait l’ordre de dénoncer quiconque prononçait
une parole déplacée. Nous vivions dans la peur, et presque tout le
monde – ma mère y compris – avait fait l’expérience personnelle des
dangers que pouvait impliquer le fait de parler.
Je n’avais que neuf mois quand Kim Il-sung est décédé, le 8 juillet
1994. Les Nord-Coréens vénéraient le « Grand Dirigeant » de quatre-
vingt-deux ans. Kim Il-sung avait gouverné la Corée du Nord d’une
main de fer pendant presque cinquante ans, et les fidèles les plus
fervents – dont ma mère – pensaient Kim Il-sung réellement immortel.
Sa disparition a engendré une période de deuil passionné, ainsi qu’un
sentiment d’incertitude dans tout le pays. Le fils du Grand Dirigeant,
Kim Jong-il, avait déjà été choisi pour succéder à son père, mais le vide
immense que laissait Kim Il-sung derrière lui rendait tout le monde
nerveux.
Au cours de la période de deuil officielle, ma mère me portant sur
son dos s’est jointe aux milliers de personnes endeuillées qui
s’amassaient quotidiennement autour du monument à la gloire de Kim
Il-sung à Hyesan pour pleurer notre Cher Dirigeant décédé. Les
participants témoignaient de leur adoration et de leur chagrin en y
déposant des fleurs et des tasses de liqueur de riz.
À cette époque, un membre de la famille de mon père est venu
nous rendre visite depuis le nord-est de la Chine où vivaient beaucoup
de Sino-Coréens. Parce qu’il était étranger, il ne se montrait pas aussi
révérencieux envers le Grand Dirigeant, et lorsque ma mère est
revenue de l’une de ses expéditions, oncle Yong-soo lui a répété une
histoire qu’il venait d’entendre. Le gouvernement de Pyongyang avait
annoncé que Kim Il-sung avait succombé à une crise cardiaque, mais
un ami chinois de Yong-soo lui avait raconté qu’il avait entendu d’un
officier de police nord-coréen que la vérité était autre. La véritable
cause de la mort serait hwa-byung, un diagnostic répandu à la fois en
Corée du Nord et en Corée du Sud qui se traduit grossièrement par
« maladie causée par un stress émotionnel ou mental ». Yong-soo avait
entendu dire qu’il existait des désaccords entre Kim Il-sung et Kim
Jong-il concernant les projets de l’aîné d’entamer des discussions avec
la Corée du Sud…
« Stop ! a crié ma mère. Ne dis pas un mot de plus ! »
Elle était si contrariée que Yong-soo ose répandre des rumeurs sur
le régime qu’elle avait dû se montrer grossière envers son hôte pour le
faire taire.
Le lendemain, en se rendant au monument pour déposer de
nouvelles fleurs, ma mère et sa meilleure amie ont remarqué qu’on
avait vandalisé les offrandes.
« Il existe des gens très mauvais dans ce monde ! a déclaré son
amie.
— Tu as tout à fait raison, a répondu ma mère. Tu ne croirais pas
les horribles rumeurs que nos ennemis répandent. »
Alors elle a répété à son amie les mensonges qu’elle avait entendus.
Le jour suivant, elle traversait le pont-nuage quand elle a remarqué
une voiture semblable à celles du gouvernement garée dans l’allée en
dessous de notre maison, ainsi que plusieurs hommes rassemblés
autour. Elle a su immédiatement qu’une chose affreuse était sur le
point de se produire.
Les visiteurs étaient des policiers en civil de la tant redoutée
bowibu, l’agence de sécurité nationale, qui dirigeait les camps de
prisonniers politiques et enquêtait sur les menaces à l’encontre du
régime. Tout le monde savait que ces hommes pouvaient vous
emmener sans qu’on n’entende plus jamais parler de vous. Pire, ils
n’étaient pas de chez nous : ils venaient du quartier général.
Le plus âgé a intercepté ma mère devant notre porte et l’a conduite
chez notre voisin à qui il avait emprunté la maison pour l’après-midi.
Ils se sont assis tous les deux puis il l’a dévisagée d’un regard noir,
glacé.
« Savez-vous pourquoi je suis ici ? s’est-il enquis.
— Oui, je le sais.
— Alors où avez-vous entendu ça ? »
Elle lui a expliqué qu’elle tenait la rumeur de l’oncle chinois de son
mari, qui lui-même la tenait d’un ami.
« Qu’en pensez-vous ? a-t-il demandé.
— Il s’agit d’une affreuse rumeur, a-t-elle répondu avec sincérité.
C’est un mensonge proféré par nos ennemis qui cherchent à détruire la
plus grande nation du monde !
— À votre avis, qu’avez-vous fait de mal ? a-t-il poursuivi d’une
voix monocorde.
— Monsieur, j’aurais dû me rendre au centre du Parti pour le
mentionner. J’ai eu tort de ne le dire qu’à mon amie.
— Non, vous vous trompez. Vous n’auriez jamais dû laisser ces
mots sortir de votre bouche. »
À cet instant, elle était certaine qu’elle allait mourir. Elle ne cessait
de lui répéter combien elle regrettait, elle l’implorait d’épargner sa vie
pour le bien de ses deux bébés. Comme on dit en Corée, elle l’a supplié
à s’user les mains.
Au bout du compte, il a déclaré d’une voix tranchante qui lui a
glacé les os : « Jamais plus vous ne devez reparler de ça. Ni à vos amis,
ni à votre mari, ni à vos enfants. Vous comprenez ce qu’il se passera
sinon ? »
Elle comprenait. Complètement.
Ensuite, il a interrogé oncle Yong-soo, qui attendait, anxieux, chez
nous avec la famille. Ma mère pense qu’elle a évité le châtiment parce
que Yong-soo a confirmé à l’agent la colère noire dans laquelle l’avait
plongée la rumeur.
À la fin, les agents sont repartis dans leur voiture. Mon oncle est
rentré en Chine. Lorsque mon père a demandé à ma mère ce que lui
voulait la police secrète, elle a répondu qu’elle ne pouvait pas en parler
et n’y a plus jamais fait allusion. Mon père a ignoré jusque dans la
tombe qu’ils avaient frôlé la catastrophe.
Des années plus tard, après qu’elle m’a raconté son histoire, j’ai
enfin compris pourquoi, lorsque je partais pour l’école, ma mère ne me
disait jamais : « Passe une bonne journée » ni même « Ne parle pas aux
inconnus. » Elle me répétait sans cesse : « Surveille tes paroles. »
Dans la plupart des pays, une mère encourage son enfant à
s’interroger sur tout, mais pas en Corée du Nord. Dès que j’ai été en
âge de comprendre, ma mère m’a avertie que je devais faire attention à
ce que je disais. « Souviens-toi, Yeonmi-ya, prévenait-elle avec douceur,
même lorsque tu crois être seule, les oiseaux et les souris peuvent
t’entendre chuchoter. » Elle ne cherchait pas à m’effrayer, pourtant à
ces mots une grande noirceur et une grande terreur m’ont envahie.
2

Une histoire dangereuse

Je crois que s’il avait grandi en Corée du Sud ou aux États-Unis


mon père aurait pu devenir millionnaire. Mais il était né en Corée du
Nord, où les liens familiaux et la loyauté au Parti sont tout ce qui
importe, et où le dur labeur ne garantit rien d’autre que davantage de
labeur et une lutte constante pour sa survie.
Park Jin-sik est né dans la ville portuaire industrielle de Hamhung
le 4 mars 1962, dans une famille de militaires influente. Un fait qui
aurait dû lui offrir un bel avantage dans la vie, car en Corée du Nord
toutes les opportunités sont déterminées par la caste à laquelle on
appartient, le songbun. Lorsque Kim Il-sung est arrivé au pouvoir après
la Seconde Guerre mondiale, il a inversé le système féodal traditionnel
qui divisait le peuple en propriétaires terriens et paysans, en nobles et
roturiers, en prêtres et intellectuels. Il a ordonné des enquêtes sur tous
les citoyens afin de découvrir tout ce qui les concernait eux et leurs
familles, en remontant plusieurs générations en arrière. Dans le
système de castes, le songbun, chacun est classé selon trois catégories
principales, en fonction de sa loyauté supposée au régime.
La plus haute caste est celle des « loyaux », composée de
révolutionnaires ayant reçu les honneurs – paysans, vétérans, ou
proches des valeureux qui ont combattu ou sont tombés pour le Nord –
et de ceux qui ont prouvé leur grande loyauté envers la famille Kim et
appartiennent à l’appareil qui les maintient au pouvoir. La deuxième
classe est celle des « neutres » ou « indécis », constituée de ceux qui
vivaient autrefois au Sud ou y avaient de la famille, anciens
marchands, intellectuels, ou toute personne dont la loyauté au nouvel
ordre n’est pas totalement avérée. Enfin, tout en bas, vient la classe des
« hostiles » qui comprend les anciens propriétaires terriens et leurs
descendants, les capitalistes, les ex-soldats sud-coréens, les chrétiens et
disciples d’autres religions, les familles des prisonniers politiques et
quiconque est considéré comme un ennemi de l’État.
Il est extrêmement difficile de passer au songbun supérieur, en
revanche il est très facile de descendre au niveau le plus bas sans avoir
commis de véritable faute. Et ainsi que la famille de mon père l’a
découvert, lorsque l’on a perdu son statut songbun, on perd par la
même occasion tout ce qu’on a accompli.

Le père de mon père, Park Chang-gyu, a grandi à la campagne près


de Hyesan à l’époque où la Corée était une colonie japonaise.
Pendant plus de quatre millénaires, il n’existait qu’un seul peuple
coréen mais de nombreuses Corées. La légende raconte que notre
histoire débute en 2333 avant Jésus-Christ, dans un royaume appelé
Chosun, qui signifie « Pays du matin calme ». Malgré son nom apaisant,
ma terre natale a peu connu la paix. La péninsule coréenne se situe à
un carrefour de grands empires et, à travers les siècles, les royaumes de
Corée ont dû combattre des envahisseurs de la Mandchourie à la
e
Mongolie et au-delà. Puis, au début du XX siècle, l’empire japonais en
expansion a lentement absorbé la Corée à coups de menaces et de
traités, pour finalement annexer le pays tout entier en 1910. C’était
deux ans avant la naissance du premier chef nord-coréen, Kim Il-sung,
et onze ans avant la venue au monde de mon grand-père Park.
Les Japonais dirigeaient la colonie avec despotisme ; ils cherchaient
à détruire la culture coréenne et à nous transformer en citoyens de
seconde zone dans notre propre pays. Ils ont proclamé la langue
coréenne illégale et ont saisi nos fermes et nos industries. Ces mesures
ont engendré un élan national de résistance à la domination japonaise
qui a connu une violente répression. Comme de nombreux Coréens, les
parents de Kim Il-sung ont franchi la frontière nord pour gagner la
Mandchourie, qui faisait alors partie de l’empire chinois. Après
l’invasion de la Mandchourie par les Japonais au début des
années 1930, notre futur Grand Dirigeant a rejoint un groupe de
guérilleros qui combattait l’occupant japonais. Mais à l’aube de la
Seconde Guerre mondiale, Kim Il-sung a intégré l’armée soviétique.
Contrairement à ce que prétend la propagande nord-coréenne – qu’il
aurait à lui tout seul, ou presque, vaincu les Japonais – il a passé la
guerre dans une base militaire, loin des champs de bataille.
Chez moi, nous ne parlions pas des agissements de nos familles à
cette époque. En Corée du Nord, la moindre histoire peut se révéler
dangereuse. Ce que je sais de la famille du côté de mon père, je le tiens
des quelques confidences qu’il a faites à ma mère.
Au début de la Seconde Guerre mondiale, grand-père Park
travaillait pour des directeurs japonais au service financier du bureau
administratif de Hyesan, la mairie. Il y a rencontré sa future épouse,
Jung Hye-soon, également employée à la mairie. Elle était orpheline,
élevée par sa tante, et elle avait connu une vie très dure avant sa
rencontre avec mon grand-père. Contrairement à tant de Coréens dont
le mariage est arrangé par leurs parents, mes grands-parents se
connaissaient et s’appréciaient avant la cérémonie.
Mon grand-père a conservé son emploi de fonctionnaire pendant
toute la durée de la guerre. À la reddition des Japonais le 15 août
1945, l’armée soviétique s’est déployée dans le nord de la Corée tandis
que les militaires américains se chargeaient du Sud – un partage qui a
planté le décor du drame qui se joue dans mon pays depuis plus de
soixante-dix ans. Une ligne a été tracée arbitrairement le long du
e
38 parallèle, divisant la péninsule en deux zones administratives : la
Corée du Nord et la Corée du Sud. Les États-Unis ont mandaté un exilé
anticommuniste du nom de Syngman Rhee à Séoul et l’ont mis au
pouvoir en tant que premier président de la République de Corée. Au
Nord, Kim Il-sung, alors devenu commandant soviétique, a été
proclamé chef de la république populaire démocratique de Corée.
Très vite, les Soviétiques ont enrôlé tous les hommes en condition
de l’être pour créer une force militaire nord-coréenne. Mon grand-père
a ainsi dû quitter son emploi à la mairie pour devenir officier dans
l’Armée populaire.
En 1949, l’Union soviétique, comme les États-Unis, avait retiré ses
troupes et confié la direction de la péninsule à ses nouveaux pantins.
Une décision désastreuse. Kim Il-sung, staliniste et dictateur
ultranationaliste, a décidé de réunifier le pays à l’été 1950 en
envahissant le Sud avec des chars russes et des milliers de soldats. En
Corée du Nord, on nous enseigne que les impérialistes yankees ont
déclaré la guerre, et que nos soldats se sont battus vaillamment pour
repousser leur invasion barbare. En fait, l’armée américaine est
revenue en Corée dans le but spécifique de défendre le Sud – soutenu
officiellement par les Nations unies – et elle a rapidement repoussé
l’armée de Kim Il-sung jusqu’au Yalu, renversant presque le pays. Ils
n’ont été arrêtés que par les soldats chinois qui ont franchi en masse la
e
frontière afin de repousser les Américains jusqu’au 38 parallèle. À la
fin de cette guerre insensée, le nombre de victimes – morts ou blessés –
dans les rangs coréens s’élevait à au moins trois millions, les réfugiés
coréens se comptaient par millions et presque tout le pays était en
ruine.
En 1953, les deux camps ont accepté de mettre un terme au conflit
mais sans jamais signer de traité de paix. Encore aujourd’hui, nous
sommes officiellement en guerre, et chacun des gouvernements du
Nord et du Sud se prétend le représentant légitime de tous les Coréens.

Grand-père Park travaillait au service financier de l’armée et il n’a


pas tiré une seule balle de toute la guerre de Corée. Après l’Armistice, il
est resté dans l’armée, déménageant avec sa famille au gré de ses
affectations. Il se trouvait basé à Hamhung, à presque 300 kilomètres
de Hyesan, quand mon père est né – le quatrième de cinq enfants et le
plus jeune fils. Plus tard, lorsque mon grand-père a pris sa retraite du
service actif, le gouvernement l’a de nouveau installé avec sa famille à
Hyesan. Sa qualité d’officier et son adhésion au Parti du Travail coréen,
à la tête du pays, conféraient à mon grand-père un bon songbun, et il
s’est vu récompensé par un autre poste de directeur financier dans un
magasin d’approvisionnement aux familles de militaires. Au moins
pour un temps, la famille a prospéré de concert avec la croissance
économique de la Corée du Nord.
Dans les années 1950 et 1960, la Chine et l’Union soviétique ont
injecté de l’argent pour aider à la reconstruction de la Corée du Nord.
Le Nord possède du charbon et des minerais dans ses montagnes, et il
a toujours été la zone la plus riche et la plus industrialisée du pays. Il
s’est relevé beaucoup plus vite que le Sud, encore principalement
agricole. Mais la tendance a commencé à s’inverser dans les années
1970 et 1980, lorsque le Sud s’est industrialisé et que le système
soviétique de la Corée du Nord a commencé à s’effondrer peu à peu
sous son propre poids. La planification de l’économie était centralisée
et totalement contrôlée par l’État. La propriété privée n’existait pas –
en tout cas pas officiellement – et toutes les fermes étaient
collectivisées, même si les gens pouvaient faire pousser à titre
personnel quelques légumes pour les vendre dans des petits marchés
très surveillés. Le gouvernement fournissait tous les emplois, payait le
salaire de tout le monde, et distribuait des rations pour le plus gros de
la nourriture et des biens de consommation.
Lorsque mes parents étaient jeunes, le système de distribution était
encore subventionné par l’Union soviétique et la Chine : peu de gens
avaient faim, mais nul en dehors de l’élite ne prospérait vraiment. En
même temps, l’approvisionnement ne satisfaisait pas la demande pour
certains articles, comme des vêtements importés ou des appareils
électroniques. Si les classes favorisées avaient accès à ces biens via les
magasins dirigés par le gouvernement, les prix étaient souvent trop
élevés pour la plupart des Coréens. Le citoyen ordinaire qui rêvait de
cigarettes étrangères ou d’alcool, de sacs à main fabriqués au Japon,
devait se les procurer au marché noir. Ce genre de marchandises
arrivait généralement de Chine par le nord.

Mon père n’avait pas vingt ans quand il est entré dans l’armée vers
1980. Comme la plupart des Nord-Coréens issus de la classe moyenne
et des classes supérieures, il s’enrôlait pour dix années de service même
si, avec de bonnes relations, cette durée pouvait se réduire à deux ans
seulement. Cependant, mon père n’avait pas rejoint l’armée depuis un
an qu’il tombait très malade à la suite d’une rupture de l’appendice. Il
lui a fallu quatre ou cinq opérations pour soigner les complications
dues à l’infection, et le temps qu’il se remette sur pieds, son service
militaire était terminé pour de bon. Une catastrophe en perspective
pour lui, car les Nord-Coréens sans expérience militaire sont en général
bannis des meilleurs emplois. Toutefois, de retour à Hyesan, il a suivi
le conseil de son père d’étudier la finance. Il a pu s’inscrire dans une
formation de trois ans à l’université d’économie de Hyesan. Le reste de
la famille s’en sortait bien aussi. Le grand frère de mon père, Park Jin,
poursuivait des études de médecine à Hyesan et le frère aîné, Park
Dong-il, était instituteur à Hamhung. Sa grande sœur s’était mariée et
avait déménagé à Pyongyang où elle travaillait comme serveuse, et sa
petite sœur allait à l’école à Hyesan.
Mais le malheur a frappé en 1980 lorsque Dong-il a été accusé de
viol sur l’une de ses élèves et de tentative d’assassinat sur sa femme. Je
n’ai jamais su les détails de l’affaire, ni même si les accusations étaient
fondées, mais mon oncle s’est retrouvé condamné à vingt ans de
travaux forcés. Grâce aux relations de grand-père Park, il a échappé à
l’exécution. Il est courant pour des prisonniers non politiques d’être
libérés avant leur mort, afin d’économiser au gouvernement la peine de
renvoyer leur dépouille chez eux. Par conséquent, après douze années
d’emprisonnement, Dong-il a obtenu l’autorisation de sortir pour
raisons médicales et il est revenu à Hyesan. Personne dans la famille
n’a jamais évoqué son passé. Je me souviens de lui comme d’un homme
frêle et discret, toujours gentil avec moi. Il est mort quand je n’étais
encore qu’une petite fille.
En Corée du Nord, si un membre de la famille commet un crime,
tous les autres sont considérés comme des criminels. Du jour au
lendemain, la famille de mon père a perdu son statut politique et social
privilégié.
Il existe plus de cinquante sous-groupes au sein des principales
castes songbun et, une fois adulte, votre statut est en permanence
surveillé et réévalué par les autorités. Un réseau occasionnel
d’informateurs composé de voisins et une surveillance policière
officielle garantissent qu’aucun des agissements de votre famille ne
passe inaperçu. Tous vos faits et gestes sont rapportés et consignés
dans les bureaux de l’administration locale et dans les grandes
organisations nationales, et les informations récoltées servent à
déterminer où vous pouvez habiter, où vous pouvez aller à l’école, et
où vous pouvez travailler. Avec un bon songbun, il est possible
d’intégrer le Parti du Travail qui donne accès au pouvoir politique. On
peut s’inscrire dans une bonne université et décrocher un emploi
correct. Avec un mauvais songbun, on a des chances de finir dans une
ferme collective à travailler dans les rizières jusqu’à la fin de ses jours.
Et, en période de famine, de mourir de faim.
Toutes les relations de grand-père Park n’ont pas réussi à sauver sa
carrière après la condamnation pour tentative de meurtre de son fils
aîné. Il a été renvoyé de son travail au magasin de l’armée peu après
l’emprisonnement de Dong-il, sans qu’aucune raison officielle à son
licenciement ne lui ait été fournie. Heureusement, ses plus jeunes fils
ont été moins affectés par le scandale et sont parvenus à terminer leurs
études. Mon oncle Park Jin a fini médecine, il est devenu professeur à
l’université de médecine de Hyesan, puis administrateur à la faculté de
médecine. C’était un bon étudiant et un acteur politique intelligent qui
a réussi en dépit des problèmes de sa famille. Mon père a décroché son
diplôme en planification économique et, comme son père avant lui, a
été embauché au service financier de la mairie de Hyesan. Mais au
bout d’un an seulement, il a perdu son emploi en raison d’une
restructuration du service administratif. Son mauvais songbun l’avait
finalement rattrapé.
Mon père a compris qu’il n’aurait pas d’avenir sans intégrer le Parti
du Travail. Il a décidé de devenir ouvrier à la fonderie de métal locale
où il pourrait travailler dur et prouver sa loyauté envers le régime. Il a
réussi à établir de bonnes relations avec les gens au pouvoir sur son
lieu de travail, y compris le représentant du Parti. Très vite, il avait sa
carte de membre.
À cette époque, mon père s’était également trouvé une activité
secondaire afin de gagner un peu plus d’argent. C’était osé, car toute
entreprise commerciale non contrôlée par l’État était illégale. Mais mon
père se distinguait par son esprit d’entreprise naturel et ce que certains
pourraient appeler un solide mépris des règles. Il avait également la
chance de vivre à la bonne époque et dans la bonne région du pays
pour que son affaire prospère. En tout cas pendant un temps.
Hyesan possédait, de longue date, une tradition de commerce
transfrontalier avec la Chine et un marché noir, restreint mais actif,
pour tout, du poisson séché aux appareils électroniques. Dans les
années 1980, les femmes étaient autorisées à vendre de la nourriture et
de l’artisanat dans des marchés improvisés, mais le commerce général
restait une activité marginale et spécialisée. Mon père a intégré une
bande de contrebandiers du marché noir en plein essor qui trouvait des
moyens d’exploiter les failles de l’économie contrôlée par l’État. Il a
démarré petit. Mon père achetait une cartouche de cigarettes de
marque entre 70 et 100 wons au marché noir de Hyesan, et revendait
chaque cigarette 7 à 10 wons à l’intérieur du pays. À cette époque, un
kilo de riz coûtait autour de 25 wons, les cigarettes étaient donc bel et
bien un produit de valeur.
Le gouvernement avait mis en place davantage de restrictions sur
les déplacements en Corée du Nord, et voyager hors de la ville
impliquait beaucoup de paperasse. D’abord, mon père devait obtenir
l’autorisation de quitter l’usine où il travaillait. Il s’était mis d’accord
avec un médecin qui, moyennant une petite rétribution, lui procurait
un arrêt de travail, à la suite de quoi il prétendait à son supérieur qu’il
devait quitter la ville quelques jours pour suivre son traitement. Le
superviseur lui délivrait les papiers. Alors mon père graissait la patte
des policiers pour obtenir une autorisation de voyage.
Mon père se rendait en train dans des petites villes où le marché
noir n’était pas très actif. Il dissimulait les cigarettes dans ses bagages,
sur lui, et dans chacune de ses poches. Il devait se déplacer sans cesse
pour éviter les fouilles de la police qui surveillait les activités de
contrebande. Parfois, la police l’interceptait et lui confisquait ses
cigarettes ou le menaçait de le frapper avec des barres en fer s’il ne
leur donnait pas son argent. Mon père devait les convaincre qu’il était
dans l’intérêt de chacun qu’il fasse du profit pour pouvoir revenir et
leur donner des cigarettes en guise de pot-de-vin. Souvent, ils se
ralliaient à cet avis. C’était un vendeur né.
Je sais que bien qu’il eût préféré mener une vie plus
conventionnelle et plus sûre en tant que fonctionnaire, ce n’était pas
son destin. N’importe où ailleurs ou presque, le commerce aurait été la
vocation de mon père, mais en Corée du Nord, il s’agissait simplement
d’un moyen d’assurer sa subsistance. Et cela faisait de lui un hors-la-loi.
3

Pies et hirondelles

Les affaires de mon père ont démarré avec les cigarettes et se sont
bientôt développées avec les vêtements de fabrication chinoise, un
produit très demandé. L’été 1989, il est allé à Kowon, une petite ville
près de la côte est de la Corée du Nord, pour y vendre sa marchandise
et a profité de son passage pour rendre visite à son ami Byeon Min-sik,
un autre jeune homme ambitieux que mon père avait rencontré à
Hyesan. À cette occasion, il a fait la connaissance de la jeune sœur de
son ami, Keum-sook. Ma mère.
Elle avait quatre ans de moins que mon père, et son songbun était
aussi bas que le sien, même si elle non plus n’en était pas responsable.
Alors que mon père luttait suite à l’emprisonnement de son frère, elle
était indigne de confiance car son grand-père paternel avait possédé
des terres du temps où la Corée était une colonie japonaise. Le
stigmate se transmettait depuis trois générations et à sa naissance, en
1966, ma mère appartenait déjà à la classe dite « hostile » ce qui
signifiait qu’elle était exclue des privilèges de l’élite.
Le père de ma mère, Byeon Ung-rook, venait du nord de la province
de Hamgyong tout au nord de la Corée. Sa famille n’était pas très riche
mais possédait juste assez de biens pour qu’on les considère comme des
propriétaires terriens. À la naissance de mon grand-père Byeon en
1931, la famille avait déjà perdu sa fortune. C’était l’année où le Japon
avait décidé d’étendre son empire en envahissant les trois provinces
chinoises qui composaient la Mandchourie, au nord de la frontière
coréenne.
Des centaines de milliers de Sino-Coréens s’étaient déjà installées
en Mandchourie, et la frontière était notoirement poreuse. Lors de
l’occupation japonaise des deux régions dans les années 1930 et 1940,
il était encore plus facile de passer d’un côté à l’autre.
En 1933, quand mon grand-père Byeon avait deux ans, toute la
famille a déménagé à Hunchun, en Chine, de l’autre côté du fleuve
Tumen, en face de Hamgyong. Lorsque la Seconde Guerre mondiale a
éclaté, pourtant encore écolier, il s’est retrouvé à combattre. Ma mère
n’a jamais su à quelle armée il appartenait car mon grand-père n’en a
jamais parlé.
Après la guerre, il est resté en Chine mais revenait souvent dans
son pays natal. À dix-neuf ans, juste avant le début de la guerre de
Corée en 1950, il s’est rendu à Onsong, une ville frontalière où son
père possédait autrefois une propriété. Là, il a rencontré un groupe
d’hommes en route pour l’Union soviétique où ils comptaient travailler
comme bûcherons. Il s’est joint à eux pour le dîner et les tournées
d’alcool se sont succédé toute la soirée. Il a fini par les quitter pour
rentrer à pied à l’auberge où il séjournait mais il était tellement ivre
qu’il s’est allongé sur la voie ferrée et qu’il s’est endormi. Mon grand-
père s’est réveillé le lendemain à l’hôpital d’Onsong avec un bras et une
jambe en moins et aucune idée de comment il était arrivé là. On lui a
raconté qu’un train lui avait roulé dessus pendant qu’il dormait, et qu’il
n’avait survécu que grâce à l’employé des chemins de fer qui l’avait
trouvé et amené chez le médecin.
Grand-père Byeon est resté en Corée du Nord pour sa
convalescence. Il était amputé de la totalité du bras mais ce qu’il restait
de sa jambe lui permettait de porter une prothèse et il a appris à
marcher avec des béquilles. Le temps qu’il guérisse, la guerre de Corée
était terminée. En fait, cette mutilation lui avait peut-être sauvé la vie
car il aurait certainement dû prendre part à un conflit qui a fait plus de
trois millions de victimes.
Les États-Unis ont lâché plus de bombes sur la Corée du Nord qu’au
cours de toute leur campagne dans le Pacifique pendant la Seconde
Guerre mondiale. Les Américains ont bombardé chaque ville et chaque
village, et ils ne se sont arrêtés que lorsqu’il n’y a plus eu aucun
bâtiment important encore debout. Alors, ils ont bombardé les barrages
pour inonder les cultures. Les dégâts étaient incommensurables et nul
ne sait combien de civils ont été tués ou mutilés.
Après la guerre, le gouvernement nord-coréen a mis en place des
centres de soins pour les infirmes n’ayant pas de famille pour veiller
sur eux. C’est dans l’un de ces établissements, à Onsong, que mon
grand-père a rencontré sa future épouse, Hwang Ok-soon. Elle était
orpheline, issue d’une communauté rurale située dans ce qui est
aujourd’hui la Corée du Sud, et son père avait combattu l’ennemi
japonais à l’époque coloniale de la Corée. Quand elle avait dix ans, il a
été arrêté et on n’a plus jamais entendu parler de lui. Après ça, grand-
mère Hwang a été abandonnée par sa famille et s’est retrouvée à
travailler dans une ferme ouvrière à Tumen en Chine – qui appartenait
alors à l’empire japonais.
Elle est revenue dans son pays natal après la reddition japonaise et
l’indépendance de la Corée. Malheureusement, elle habitait le Nord
communiste au moment de la division de la Corée. En 1952, elle
travaillait dans une usine de munitions dans la ville portuaire de
Chongjin sur la mer du Japon quand elle a été blessée à la jambe lors
d’un raid aérien et a dû être amputée.
On l’a envoyée en convalescence dans un centre de soins pour
apprendre à se servir de sa jambe de bois. Elle était encore jeune et
célibataire, mais il était peu probable qu’un homme en bonne santé
épouse une femme handicapée. Sa meilleure chance était donc de
trouver un mari affublé d’un handicap similaire. Mon grand-père
Byeon s’était visiblement fait la même réflexion et il se rendait dans
tous les établissements de soins du Nord à la recherche d’une fiancée.
À la façon dont elle raconte l’histoire, ma grand-mère l’a vu déambuler
dans le couloir et a eu pitié de lui. « Cet homme est en piteux état, a-t-
elle songé. Si je ne l’épouse pas, il ne trouvera jamais de femme. »
Ils se sont mariés peu après la fin de la guerre et elle l’a suivi à
240 kilomètres au nord, a traversé la frontière chinoise, pour vivre
chez lui à Hunchun. En 1956, ma grand-mère était enceinte de son
premier enfant, la sœur aînée de ma mère. Elle était malheureuse
comme les pierres et son pays natal lui manquait cruellement. Malgré
tout le temps qu’elle avait passé en Chine, elle n’avait jamais appris le
chinois. Et elle avait une envie irrépressible de manger des fruits de
mer, surtout du poulpe préparé à la mode de Chongjin. Un jour, n’en
pouvant plus, elle a quitté son mari pour aller chercher du poulpe.
C’était une femme d’une grande fougue et d’une obstination sans
limite. Lorsqu’elle avait une idée en tête, rien ne pouvait la faire
changer d’avis. Mon grand-père n’a eu d’autre choix que de la suivre.
Chongjin était autrefois un petit village de pêcheurs, mais les
Japonais l’avaient transformé en port industriel, et le gouvernement
nord-coréen le réhabilitait en important centre militaire et industriel.
Mes grands-parents estimaient l’un comme l’autre que l’endroit ne
convenait pas pour fonder une famille. Tous deux étaient de loyaux
partisans de Kim Il-sung et ils s’inquiétaient des tendances capitalistes
des zones frontalières. Ils ne voulaient pas que leurs enfants soient
tentés par la contrebande ou d’autres activités criminelles.
Ils ont pris un train pour le Sud en quête d’un endroit où poser
leurs bagages dans la campagne profonde. Voilà comment la famille de
ma mère est venue vivre à Kowon, une petite ville près d’un grand
delta agricole adossé à des montagnes au doux relief. Il y avait des
rizières et des vergers, et aucune des influences corruptrices des villes
frontalières bourdonnantes. Un nouveau départ, en toute logique, mais
ils se sont installés à Kowon au moment où Kim Il-sung avait entrepris
d’éliminer les traîtres de Corée du Nord. Une enquête devait être
menée sur tous les citoyens afin de déterminer leur degré de loyauté et
d’enregistrer leur songbun. Malheureusement, la grande honnêteté de
mon grand-père l’a poussé à confier à l’enquêteur que son père
possédait des terres à Onsong. Dès lors, il s’est retrouvé affublé d’un
mauvais songbun, et il a dit adieu à ses chances d’intégrer le Parti et
d’avancer dans la vie. On l’a affecté à un poste dans une usine de
boutons.
La sœur aînée de ma mère était née à Kowon en 1957, trois autres
enfants ont suivi : deux garçons et ma mère, la plus jeune, née le
16 juillet 1966. Tous ont grandi en fidèles partisans du régime, suivant
l’exemple de leurs parents.
Ma mère était une brillante étudiante, ainsi qu’une chanteuse et
une musicienne de talent qui s’accompagnait à l’accordéon et à la
guitare. Dans les vidéos de propagande nord-coréenne, on voit souvent
de magnifiques femmes vêtues du traditionnel hanbok – une veste
portée sur une jupe taille haute aux couleurs vives qui les fait
ressembler à des fleurs ondoyantes – en train de chanter d’une voix si
cristalline et si mélancolique que le public fond en larmes. Ma mère
excellait dans cet art.
Quand elle était jeune, elle voulait en faire son métier mais ses
enseignants lui ont recommandé d’étudier et d’aller à l’université. Son
père lui a également déconseillé d’entreprendre une carrière artistique.
Alors elle s’est concentrée sur ses études et a appris par cœur les
poèmes à la gloire du Grand Dirigeant et de son fils, Kim Jong-il,
l’héritier élu.
Il n’est pas courant pour une Nord-Coréenne de son statut de
poursuivre de grandes études. Cependant, ma mère était une élève si
brillante qu’elle a été acceptée dans une faculté près de Hamhung. Si
elle avait eu le choix, elle aurait souhaité devenir médecin. Mais seuls
les étudiants issus des plus grandes familles sont autorisés à donner
leur avis sur leurs études. L’administration de l’école a décidé qu’elle se
formerait en chimie organique, et c’est ce qu’elle a fait. Après son
diplôme, les fonctionnaires du Parti l’ont renvoyée à Kowon pour
travailler dans une usine de produits chimiques. Elle a été affectée à un
poste subalterne, à la fabrication de parfums pour les savons et les
dentifrices. Quelques mois plus tard, elle a eu l’autorisation de changer
pour un meilleur emploi dans une autre usine qui confectionnait des
vêtements destinés à l’export en Union soviétique.
En dépit de ce que certains pourraient appeler des déceptions, elle
n’a jamais remis en cause l’autorité du régime à diriger sa vie.
Contrairement aux Nord-Coréens qui grandissaient le long de la
frontière, ma mère n’avait jamais été exposée au monde extérieur ni
aux idées étrangères. Elle ne connaissait que ce que le régime lui
enseignait et elle demeurait une révolutionnaire fière et pure. Et parce
qu’elle avait une âme de poète, elle éprouvait un lien très fort envers la
propagande officielle. Elle croyait sincèrement que la Corée du Nord
était le centre du monde et que Kim Il-sung et Kim Jong-il possédaient
des pouvoirs surnaturels. Elle était persuadée que Kim Il-sung faisait se
lever le soleil et que la naissance de Kim Jong-il dans un chalet perché
sur le mont sacré Paektu (en réalité, il était né en Russie) avait été
célébrée par un double arc-en-ciel et l’apparition d’une nouvelle étoile
lumineuse dans le ciel. Elle était si endoctrinée qu’à la mort de Kim Il-
sung, la panique l’a envahie. Comme si Dieu lui-même était décédé.
Comment la Terre peut-elle continuer de tourner ? se demandait-elle. Les
lois de la physique qui lui avaient été enseignées à la faculté volaient
en éclats sous le poids de la propagande qui lui avait été assenée toute
sa vie. Il lui faudrait plusieurs années pour comprendre que Kim Il-
sung et Kim Jong-il n’étaient que des hommes qui avaient appris de
Joseph Staline, leur modèle soviétique, comment contraindre leur
peuple à les aduler comme des dieux.

Ma mère vivait encore chez ses parents et travaillait à l’usine de


vêtements lorsqu’elle a rencontré mon père à l’été 1989. Lorsqu’il
venait à Kowon pour ses opérations de marché noir, mon père avait
pris l’habitude de séjourner chez Min-sik, le frère de ma mère. Puisque
Min-sik habitait également avec leurs parents, ma mère et mon père se
voyaient assez souvent, mais ils ne se parlaient pas sinon pour se saluer
avec politesse.
En Corée du Nord, à cette époque, le concept de « fréquenter
quelqu’un » n’existait pas. Notre culture a toujours été très
conservatrice en ce qui concerne les relations entre hommes et
femmes. Quand on grandit en Occident, les sentiments romantiques
peuvent sembler naturels, mais c’est faux. On apprend à être
romantique dans les livres et dans les films, ou en observant ce qui se
passe autour de soi. À l’époque de mes parents, il n’y avait pas de
modèle à suivre. Ils ne disposaient même pas des mots pour décrire
leurs sentiments. Il fallait deviner ce qu’éprouvait l’élu de son cœur à
l’expression de son regard ou au ton de sa voix. Le summum du
romantisme était de se tenir la main en secret.
J’ignore ce qu’a songé mon père en voyant ma mère, mais elle
devait être d’une grande beauté. Elle était mince et musclée, avec des
pommettes hautes, un teint clair et des traits fins. Elle avait également
l’esprit vif et une volonté de fer, ce qui avait dû le fasciner.
De son côté, elle n’a été que peu impressionnée. Pour elle, il avait
une allure ordinaire, il n’était pas très grand. Toutefois, son frère Min-
sik lui avait affirmé que son ami était en mesure de prendre soin d’une
épouse. Il existe un dicton pour les hommes comme mon père. « Il
pourrait survivre sur un rocher » ce qui signifie qu’il était débrouillard
et résistant quelles que soient les circonstances.
Par tradition, leur mariage a été arrangé par leur famille.
Mon grand-père Park a accompagné mon père dans un voyage
d’affaires à Kowon. Ils avaient décidé qu’il était plus prudent de
partager les risques, qu’aucun ne transporte trop de cigarettes ni trop
d’argent sur lui au cas où ils seraient fouillés. Arrivés sains et saufs, ils
ont logé chez Min-sik et sa famille.
Grand-père Park a vite remarqué ma mère et il a surpris les regards
lourds de sens qu’elle échangeait avec son fils. Il s’est réuni avec la
mère de ma mère pour discuter d’une union. Les deux familles
estimaient que mes parents s’accordaient bien, tous deux étaient
pourvus de mauvais songbun. Comme on dit, il faut mettre les
hirondelles avec les hirondelles et les pies avec les pies. Dans le cas
présent, les deux partis étaient des pies. Une fois l’affaire entendue,
Jin-sik et Keum-sook ont appris qu’ils étaient fiancés. Fin de l’histoire.
La célébration du mariage n’a pas brillé par son faste ni son
originalité. Ma mère portait son hanbok traditionnel, et mon père est
allé chez elle où était dressée une grande table recouverte de
nourriture pour la famille proche et les amis. Puis, ma mère a pris le
train pour Hyesan pour participer à un repas similaire chez mon père.
Il n’y a pas eu de cérémonie. Mes parents ont simplement apporté leurs
pièces d’identité au commissariat pour faire enregistrer leur mariage, et
c’était tout.
Un autre proverbe coréen dit : « Le fil suit l’aiguille. » En général,
l’homme est l’aiguille et la femme, le fil. C’est donc l’épouse qui suit le
mari chez lui. Mais elle ne prend pas son nom. Pour beaucoup de
femmes, c’est la seule marque d’indépendance qu’il leur reste.
4

Larmes de sang

Les premières années de leur mariage, mes parents menaient une


vie prospère. Ils ont emménagé dans une petite maison située près de
la gare de chemin de fer que l’armée avait allouée à mon grand-père à
sa retraite. Elle était en très mauvais état mais mon père a entrepris de
la restaurer pour sa famille qui s’agrandissait. Ma mère est tombée
enceinte de ma sœur, Eunmi, presque tout de suite. Elle est née en
janvier 1991.
Mon père a quitté sa fonderie pour d’autres emplois qui lui
offriraient davantage de liberté pour s’absenter du bureau plusieurs
jours d’affilée afin de poursuivre son activité secondaire. En plus des
cigarettes, il achetait du sucre, du riz, et d’autres marchandises dans les
marchés officieux de Hyesan, puis il sillonnait la campagne pour les
revendre en se faisant une marge. Lorsqu’il allait pour affaires à
Wonsan, un port sur la mer du Japon, il rapportait des lançons séchés –
de minuscules poissons dont les Coréens raffolent. Il pouvait les
revendre à bon prix dans notre province sans accès maritime ; c’était
son produit phare.
Parce que ma mère avait passé toute sa vie dans le centre du pays,
loin de toute influence extérieure, elle ne connaissait rien au marché
noir. Elle ne saisissait même pas le concept de commerce. Cela a
changé dans les années 1990, lorsque la famine et l’effondrement
économique ont transformé le pays tout entier en une nation de
commerçants qui ne cherchaient qu’à survivre. Mais avant ça, pour les
Nord-Coréens, le capitalisme était une chose abjecte et l’argent trop
dégoûtant pour être évoqué en société.
À présent, elle était mariée à un homme d’affaires qui gagnait sa vie
en maniant l’argent. Il lui a fallu du temps pour s’y habituer. Mais
comme beaucoup de fidèles Nord-Coréens, elle était capable de faire la
part des choses entre son idéologie et sa conduite et d’ignorer que les
deux étaient en contradiction. Elle est elle-même devenue une
revendeuse de talent. Au début, ça n’a pas dû lui paraître naturel mais
elle a fini par reconnaître que mon père était plus averti et compétent
que les autres et elle l’a imité. Peu après leur mariage, elle a commencé
à l’aider à acheter et à vendre ses produits aussi bien dans les marchés
légaux que clandestins de Hyesan.
Même si mes parents s’en sortaient mieux que la plupart de leurs
voisins, ils n’ont jamais appartenu à ce qui était considéré comme
l’élite. Ce genre de richesse ne s’acquérait que grâce à des liens
privilégiés avec les hautes sphères du gouvernement. Toutefois, ils ont
pu s’offrir un voyage à Pyongyang, la capitale nord-coréenne aux
nombreux monuments, lorsque Eunmi était bébé, et ma mère
s’habillait avec des vêtements à la mode importés clandestinement de
Chine. Elle adorait les sacs à main de couturiers (même s’il ne s’agissait
que d’imitations chinoises), les chemisiers japonais, et les cosmétiques
de qualité. Des années plus tard, après notre fuite, je l’appellerais en
plaisantant la Paris Hilton de Corée du Nord. Pourtant, elle n’a jamais
été dépensière, elle possédait seulement un sens inné de l’élégance.
Malgré sa chance, ma mère n’a jamais cessé de travailler, et rien
n’était trop ardu pour elle. Elle coupait encore du bois pour le foyer
familial à la fin de sa grossesse. D’après les médecins, cela expliquait
pourquoi elle avait eu des contractions précoces et accouché de son
premier enfant un mois avant le terme.
Selon nous, si je suis née encore plus prématurément c’est parce
que, enceinte de sept mois, ma mère continuait à transporter du
charbon sur un pont de chemin de fer à Hyesan.
Le trafic de charbon faisait partie d’une entreprise clandestine que
dirigeait mon grand-père Park. Après la perte de son emploi au
magasin de l’armée, mon grand-père avait trouvé du travail comme
agent de sécurité dans un complexe militaire à Hyesan. Le bâtiment
abritait des réserves de charbon sur une aire de stockage, et grand-père
laissait entrer mes parents pour le voler. Ils devaient s’y faufiler la nuit
et transporter le charbon sur leur dos à travers la ville plongée dans le
noir. C’était une mission pénible et éreintante, et ils devaient se
dépêcher car s’ils se faisaient attraper par le mauvais policier – un de
ceux qu’ils ne pouvaient soudoyer – ils seraient arrêtés. Une nuit, sur ce
pont, ma mère a ressenti de violentes douleurs au ventre, et le
lendemain elle a accouché d’un bébé à peine plus gros qu’un poussin.
Moi.
Selon les principes qui régissent la Corée du Nord, mon grand-père
Park et mes parents étaient des criminels. Mon père achetait et vendait
des marchandises à profit ; dans d’autres pays, il serait simplement
considéré comme un homme d’affaires. Il soudoyait les fonctionnaires –
dont les salaires ne suffisaient pas à nourrir leur famille – afin de
voyager librement dans son propre pays. Et même si mon grand-père et
mes parents volaient bel et bien le gouvernement, le gouvernement lui-
même dépouillait son peuple de tout, y compris de sa liberté.
Il s’est avéré qu’en menant de telles activités, ma famille était
simplement en avance sur son temps. À ma naissance en 1993, la
corruption, les pots-de-vin, le vol et même le capitalisme de marché
étaient devenus un mode de vie en Corée du Nord suite à
l’effondrement de l’économie centralisée. La seule chose qui n’a pas
changé à la fin de la crise, c’était l’emprise brutale et totalitaire du
régime sur le pouvoir politique.

Pendant toute mon enfance, mes parents avaient conscience qu’il


était de plus en plus dur de survivre en Corée du Nord mais ils en
ignoraient la raison. La presse étrangère était totalement interdite, et
les journaux locaux ne rapportaient que les bonnes nouvelles
concernant le régime – ou rejetaient la faute de nos privations sur les
complots détestables de nos ennemis. La vérité, c’était qu’au-delà de
nos frontières cadenassées, les superpuissances communistes qui
avaient créé la Corée du Nord étaient en train de couper les ponts. Le
grand déclin a débuté en 1990 lorsque l’Union soviétique s’est dissoute
et que Moscou a cessé de pratiquer ses « taux préférentiels aux amis »
pour l’export vers la Corée du Nord. Sans le carburant subventionné et
les autres marchandises, l’économie a été freinée net. Le gouvernement
n’avait aucun moyen de continuer à faire tourner les usines d’engrais
nationales et pas d’essence pour les camions qui livraient l’engrais
importé dans les fermes. Les rendements des cultures se sont
brusquement effondrés. Au même moment, la Russie a abandonné
presque complètement son programme d’aide alimentaire. La Chine a
apporté son soutien pendant quelques années mais elle-même
connaissait de grands changements et favorisait ses relations
économiques avec des pays capitalistes – comme la Corée du Sud et les
États-Unis – si bien qu’elle aussi a mis un terme à certaines de ses
subventions et commencé à exiger des devises fortes pour ses
exportations. La Corée du Nord ne remboursait déjà pas ses dettes,
alors elle ne pouvait pas emprunter le moindre centime.
À la mort de Kim Il-sung en 1994, la famine s’abattait déjà sur les
provinces du Nord. Les rations gouvernementales avaient été réduites
drastiquement, et n’arrivaient même pas toujours.
Plutôt que de changer sa politique et d’initier des réformes, la
Corée du Nord a choisi d’ignorer la crise. Plutôt que d’ouvrir le pays à
l’aide internationale et aux investissements, le régime a demandé à son
peuple de ne manger que deux repas par jour afin d’économiser les
ressources en nourriture. Dans son message pour la nouvelle année
1995, le nouveau Cher Dirigeant, Kim Jong-il, en a appelé au peuple
coréen pour qu’il travaille plus dur. Bien que 1994 nous ait apporté
« des larmes de sang », écrivait-il, nous devions accueillir 1995 « avec
énergie, résolution et dans un seul but » – faire prospérer la mère
patrie.
Malheureusement nos problèmes ne pouvaient s’arranger avec des
larmes et de la sueur, et l’économie s’est effondrée totalement lorsque
des pluies torrentielles ont causé de terribles inondations qui ont
détruit la majeure partie des rizières. Kim Jong-il a qualifié notre
combat national contre la famine de « dure marche », ressuscitant la
tournure utilisée pour décrire les épreuves que la génération de son
père avait affrontées en combattant les impérialistes japonais. En
attendant, un million de Nord-Coréens sont morts de faim ou de
maladie durant les pires années de famine.
L’effondrement de l’économie a eu des répercussions sur toutes les
classes de la société nord-coréenne. Tandis qu’à une époque le régime
répondait à tous nos besoins, désormais il nous demandait de nous
sauver nous-mêmes. Lorsque l’aide alimentaire étrangère a enfin
commencé à arriver dans le pays pour secourir la population, le
gouvernement en détournait la majeure partie pour l’armée, qui passait
toujours en premier. Le peu de nourriture qui atteignait les
municipalités afin d’être distribuée se retrouvait rapidement en vente
au marché noir. Tout à coup, presque tout le monde en Corée du Nord
a dû apprendre à faire du commerce au risque de mourir de faim. Et le
régime a compris qu’il n’avait d’autre choix que de tolérer ces marchés
illicites. En fait, Kim Jong-il a fini par autoriser la construction de
marchés permanents et gérés par l’État.
Cette nouvelle réalité était un désastre pour mon père. Maintenant
que tout le monde achetait et vendait dans les marchés, les
jangmadangs, la concurrence trop acharnée l’empêchait d’en vivre. Au
même moment, les amendes pour activités illégales au marché noir se
sont multipliées. Mes parents ont eu beau faire de leur mieux pour
s’adapter, ils avaient du mal à vendre leurs produits et s’endettaient de
plus en plus. Mon père s’est essayé à différentes affaires. Ma mère et
ses amies possédaient une vieille machine à coudre à pédale dont elles
se servaient pour confectionner des vêtements pour enfants à partir de
vieux habits. Ma mère nous habillait ainsi ma sœur et moi ; ses amies
vendaient le reste au marché.
Ceux qui avaient de la famille en Chine pouvaient demander une
autorisation pour leur rendre visite. Mon oncle Park Jin l’a fait au
moins une fois mais mon père, non. Parce que les autorités auraient
désapprouvé, puis surveillé ses affaires avec plus d’attention. Ceux qui
y allaient en revenaient souvent avec des produits qu’ils vendaient sur
les étals improvisés en bordure des jangmadangs. Ils nous parlaient des
articles incroyables qu’on pouvait trouver dans les poubelles en Chine,
même des vêtements en parfait état. On ne gaspillait rien en Corée du
Nord, et il était inconcevable de jeter quelque chose pouvant être
réutilisé, comme les bouteilles en plastique vides, les sacs ou les boîtes
de conserve. Pour nous, ça valait de l’or.
Enfant, on ne connaît que ce qui se trouve sous nos yeux. Notre vie
entière se résume à nos parents, nos proches, notre quartier. Pour moi,
l’alternance de périodes fastes où nous avions à manger et d’autres plus
difficiles où il n’y avait qu’un seul repas par jour et où nous avions faim
était normale.
Dans leurs efforts pour nous préserver du pire, mes parents
devaient souvent nous laisser seules, ma sœur et moi. Si elle ne
trouvait personne pour nous garder, ma mère verrouillait la porte avec
une barre en fer pour nous garder en sécurité dans la maison. Parfois,
elle partait si longtemps que le soleil se couchait et que la maison se
retrouvait plongée dans l’obscurité. Ma sœur, qui avait peur du noir, se
mettait à pleurer. Je la rassurais : « Ma sœur, ne pleure pas. Omma
sera bientôt là. » Mais au bout d’un moment, je craquais et nous
pleurions toutes les deux. Lorsque nous entendions sa voix à la porte,
nous nous y précipitions, sanglotant de soulagement. C’était très dur
pour ma mère de revenir et de nous trouver dans cet état. Mais si elle
rapportait un peu de nourriture, tout était oublié.
Dans le monde libre, les enfants rêvent de ce qu’ils deviendront
plus tard, quand ils seront grands, de ce qu’ils feront de leurs talents.
Quand j’avais quatre ou cinq ans, ma seule ambition une fois adulte
était d’acheter autant de pain que je voulais et de tout manger. Quand
on a faim en permanence, la seule pensée qui nous occupe l’esprit, c’est
la nourriture. Je ne comprenais pas pourquoi ma mère revenait à la
maison avec un peu d’argent et devait économiser presque tout pour
plus tard. À la place du pain, nous ne mangions qu’un peu de porridge
ou des pommes de terre. Ma sœur et moi étions d’accord : si nous
devenions un jour adultes, nous utiliserions l’argent pour manger du
pain jusqu’à être repues. Nous nous disputions même sur la quantité
que nous pourrions avaler. Elle prétendait pouvoir engloutir un seau de
pain ; je répliquais que je pourrais en manger dix. Elle disait dix, je
répondais cent ! Je pensais que même en avalant une montagne de
pain, je ne remplirais jamais mon estomac.
Les hivers étaient les périodes les pires. Nous n’avions pas l’eau
courante et le fleuve était gelé. Il y avait une pompe en ville où nous
pouvions tirer de l’eau fraîche mais il fallait faire la queue pendant des
heures pour remplir son seau. Un jour, j’avais à peu près cinq ans, ma
mère a dû s’absenter pour ses affaires : elle m’a emmenée à six heures
du matin, alors qu’il faisait encore nuit, pour que je fasse la queue à sa
place. Je suis restée dehors toute la journée dans le froid glacial, et
quand elle est revenue me chercher, il faisait de nouveau nuit. Je me
rappelle encore comme mes mains étaient froides, et je revois le seau
et la file interminable devant moi. Elle s’est excusée mais je ne lui
reproche rien ; elle ne pouvait pas faire autrement. Pour ma mère,
cette histoire reste douloureuse et elle l’a enfouie au plus profond
d’elle-même. Aujourd’hui encore, elle culpabilise de ne pas avoir su
mieux profiter de mon enfance ; trop occupée qu’elle était à s’inquiéter
de nous trouver à manger.
Malgré les idéaux anticapitalistes de la Corée du Nord, beaucoup
de créanciers privés se sont enrichis en prêtant de l’argent avec des
intérêts mensuels. Mes parents ont emprunté à certains d’entre eux afin
de maintenir leur activité, mais après la chute des prix au marché noir
et la confiscation ou le vol d’une partie de leurs marchandises, ils se
sont retrouvés dans l’incapacité de rembourser. Chaque soir, les
hommes qui voulaient récupérer leur argent venaient à la maison au
moment du repas. Ils hurlaient et menaçaient mes parents. Mon père
en a eu assez. Il envisageait un autre moyen de faire de l’argent mais
c’était dangereux. Il connaissait quelqu’un à Pyongyang qui pouvait lui
procurer des métaux de valeur – de l’or, de l’argent, du cuivre, du
nickel, du cobalt – qu’il pourrait revendre avantageusement en Chine.
Ma mère s’est opposée à cette idée. Lorsqu’il vendait des lançons et
des cigarettes, le pire qu’il risquait c’était de devoir passer tous ses
bénéfices en pots-de-vin, ou d’être envoyé pour une courte durée dans
un camp de travail. « On peut vivre avec ça, lui a-t-elle dit. Mais la
contrebande de métaux volés peut te faire tuer. » Elle a été plus
effrayée encore en apprenant comment il comptait acheminer sa
marchandise à Hyesan. Les trains de voyageurs en Corée du Nord se
composaient d’un wagon spécial en queue de convoi appelé wagon de
o o
marchandises n 9. Ces wagons n 9 étaient à l’usage exclusif de Kim
Jong-il, ils servaient à lui livrer de la nourriture, des fruits et des
matériaux précieux en provenance des quatre coins de la Corée, et à
distribuer des présents et des biens de première nécessité aux cadres et
aux fonctionnaires du Parti à travers tout le pays. Toutes les
marchandises transportées dans le wagon spécial étaient scellées dans
des caisses en bois que la police elle-même n’était pas autorisée à
ouvrir pour inspection. Nul ne pouvait pénétrer dans le wagon sans
être fouillé. Mon père connaissait quelqu’un qui travaillait à bord du
train, et cet homme a accepté de l’aider à transporter clandestinement
les métaux de Pyongyang à Hyesan à bord de l’une de ces voitures
sécurisées.
Ma mère est restée un moment campée sur ses positions, puis elle a
fini par accepter le plan. C’était le seul moyen de survivre.
5

Le Cher Dirigeant

Entre 1998 et 2002, mon père passait la majeure partie de son


temps à Pyongyang, à mener ses activités de contrebande. En général,
il partait neuf mois de l’année, ne revenait que pour de rares et courtes
visites, quand il voyageait à bord du train pour Hyesan avec le dernier
chargement de métaux. Ma mère a très vite appris à gérer les
opérations à Hyesan, récupérant les marchandises dans le train et les
remettant aux trafiquants qui les revendaient le long de la frontière
avec la Chine.
Lorsque mon père essuyait un revers dans son activité, nous
redevenions pauvres et affamés, mais la plupart du temps, les choses
s’arrangeaient pour nous. Quand il se trouvait en ville, mon père, afin
de rester dans leurs bonnes grâces, recevait chez nous les
fonctionnaires locaux ainsi que les chefs du Parti qu’il payait pour
fermer les yeux sur ses absences à son poste de travail officiel. Ma mère
préparait de gros plats de riz et de kimchi, faisait griller de la viande
appelée bulgogi, et cuisinait d’autres mets spéciaux, pendant que mon
père remplissait à ras bord les verres de vodka de riz et d’alcool
importé. Mon père était un excellent conteur qui savait tenir son public
en haleine et possédait un grand sens de l’humour. Je m’endormais au
son de sa voix et des éclats de rire des hommes attablés.
J’étais simplement heureuse qu’il y ait de quoi manger, et que nous
puissions nous offrir de nouvelles chaussures et des uniformes pour
l’école.

J’étais la plus petite des élèves de ma classe de CP, et certainement


pas la plus intelligente. Je le sais parce qu’en Corée du Nord, on nous
aligne en fonction de notre taille et on s’assied en classe selon nos
résultats aux tests. J’avais du mal avec l’apprentissage de la lecture et
de l’écriture et j’avais besoin d’un soutien particulier. Je détestais être
installée au fond de la salle et il m’arrivait de refuser d’aller à l’école.
J’étais très têtue, sans doute parce qu’accomplir la moindre tâche
exigeait de moi de gros efforts. J’étais déterminée à apprendre à lire,
alors je me suis battue pour donner un sens à tous ces caractères qui
dansaient sur la page.
Lorsque mon père était à la maison, il me prenait parfois sur ses
genoux et me lisait des livres pour enfants. J’adorais les histoires mais
les seuls ouvrages disponibles en Corée du Nord étaient des textes
politiques, publiés par le gouvernement. À la place des contes de fées,
nous avions droit à des histoires qui se déroulaient dans un endroit
répugnant appelé Corée du Sud, où les enfants sans-abri déambulaient
pieds nus dans les rues pour mendier. Il ne m’est jamais venu à l’esprit,
pas avant de débarquer à Séoul en tout cas, que ces livres décrivaient
en fait la réalité en Corée du Nord. À l’époque, il nous était impossible
de voir au-delà de la propagande.
Lorsque, enfin, j’ai appris à lire toute seule, je n’avais pas assez de
livres à ma disposition pour me satisfaire. Encore une fois, la plupart
d’entre eux traitaient de nos Dirigeants et de leur dur labeur et des
sacrifices consentis pour le peuple. L’un de mes préférés était une
biographie de Kim Il-sung. Il décrivait comment, lorsqu’il était jeune, il
avait souffert durant son combat contre les impérialistes japonais, et
avait survécu en se nourrissant de grenouilles et en dormant dans la
neige.
En classe, toutes les matières enseignées – mathématiques,
sciences, lecture, musique – l’étaient avec une dose de propagande. Le
fils de Kim Il-sung, notre Cher Dirigeant Kim Jong-il, faisait preuve
d’une incroyable loyauté envers son père, montrant l’exemple aux
écoliers. En classe, nous avons lu dans un manuel que Kim Il-sung était
si occupé à diriger notre nation qu’il devait profiter de ses
déplacements en voiture pour lire des documents. Une tâche rendue
difficile par la route cahoteuse qui secouait les pages. Bien qu’encore
très jeune, Kim Jong-il avait réussi à faire recouvrir la route de tonnes
de sable pour adoucir les trajets de son père.
Notre Cher Dirigeant possédait des pouvoirs mystiques. Dans sa
biographie, on apprenait qu’il pouvait contrôler la météo par la pensée,
et qu’il avait écrit mille cinq cents livres au cours de ses trois années à
l’université Kim Il-sung. Déjà enfant, il se révélait un tacticien hors
pair, et lorsqu’il jouait à des jeux militaires, son équipe gagnait
toujours car il inventait de brillantes stratégies à chaque fois. Cette
histoire incitait mes camarades de classe de Hyesan à jouer à des jeux
militaires aussi. Mais personne ne voulait jamais se retrouver dans
l’équipe des impérialistes américains car c’était toujours eux qui
perdaient la bataille.
À l’école, nous chantions une chanson au sujet de Kim Jong-il et de
son travail acharné pour offrir l’instruction à nos ouvriers tandis qu’il
voyageait à travers le pays, dormant dans sa voiture et ne se
nourrissant que de quelques boulettes de riz. « Nous te supplions, Cher
Dirigeant, de te reposer pour nous ! » chantions-nous à travers nos
larmes. « Nous pleurons pour toi. »
Ce culte des Kim était renforcé par les documentaires, les films, et
les émissions diffusées par l’unique chaîne de télévision, gérée par
l’État. Chaque fois que des images des Dirigeants souriants
apparaissaient à l’écran, une musique romantique et vibrante s’élevait
en fond sonore. Chaque fois, mon émotion était immense. Les Nord-
Coréens sont élevés dans le culte de leurs pères et de leurs aînés ; cela
fait partie de la culture héritée du confucianisme. Si bien que dans
l’esprit collectif, Kim Il-sung était notre grand-père bien-aimé et Kim
Jong-il notre père.
Une fois, j’ai même rêvé de Kim Jong-il. Il souriait et il me prenait
dans ses bras et me donnait des bonbons. Je me suis réveillée emplie
d’une joie immense et, pendant longtemps, le souvenir de ce rêve est
resté le plus grand bonheur de ma vie.
Jang Jin-sung, un célèbre transfuge nord-coréen et ancien poète
lauréat qui travaillait au service de la propagande de la Corée du Nord,
appelle ce phénomène une « dictature émotionnelle ». En Corée du
Nord, contrôler vos allées et venues, ce que vous apprenez, l’endroit où
vous travaillez et ce que vous dites ne suffit pas au gouvernement. Il
faut aussi qu’il vous contrôle au travers de vos émotions, il fait de vous
un esclave de l’État en détruisant votre individualité et votre capacité à
réagir à des situations en vous appuyant sur votre expérience
personnelle du monde.
Cette dictature, à la fois émotionnelle et physique, régit chaque
aspect de votre vie. En effet, l’endoctrinement commence avec
l’apprentissage du langage, quand votre mère vous emmène sur son
dos aux réunions inminban auxquelles tous les Nord-Coréens se
doivent d’assister au moins une fois par semaine. On vous apprend que
vos amis sont vos « camarades » et qu’il faut s’adresser ainsi à eux. On
vous enseigne à penser d’une seule et unique façon.
Dès l’entrée à l’école, on vous forme aux Dix Principes du régime, à
la manière des Dix Commandements de la Bible. (Numéro un : « Nous
devons tout donner dans la lutte pour unifier la société entière avec
l’idéologie révolutionnaire du Grand Dirigeant camarade Kim Il-sung. »
Numéro 2 : « Nous devons honorer le Grand Dirigeant camarade Kim
Il-sung avec toute notre loyauté. »… Numéro 10 : « Nous devons
transmettre aux générations à venir la grande réussite de la Révolution
du Grand Dirigeant camarade Kim Il-sung, l’intégrer et l’accomplir
jusqu’à son terme. ») On vous apprend le principe du juche,
l’autodétermination nationale. Et on vous enseigne à haïr les ennemis
de l’État avec ferveur.
Nos salles de classe et nos manuels étaient remplis d’images de G.I.
américains ridicules aux yeux bleus et aux nez protubérants en train
d’exécuter des civils ou vaincus par de courageux enfants coréens
armés de lances et de baïonnettes. Parfois, pendant la récréation, nous
nous alignions pour frapper ou transpercer chacun notre tour des
mannequins habillés en soldats américains. Je craignais tant que les
diables yankees nous attaquent à nouveau et me fassent subir les pires
tortures !
En CE1, on nous enseignait le calcul, mais avec une méthode
différente des autres pays. En Corée du Nord, même l’arithmétique est
un outil de propagande. Un problème de base se posait ainsi : « Si vous
tuez un sale Américain et que votre camarade en tue deux, combien de
sales Américains morts avez-vous ? »
Nous ne pouvions jamais simplement dire « Américains » – trop
respectueux. Il fallait que ce soit « sale Américain » ou « diable
yankee », ou « Yankee au gros nez ». Sans cela, on était critiqué pour sa
trop grande complaisance à l’égard de l’ennemi.
De la même manière, chaque fois que nous mentionnions les Kim,
nous devions ajouter un titre ou une description affectueuse visant à
montrer notre amour et notre respect infinis envers nos Dirigeants. Une
fois, pendant que ma mère préparait à manger dans la cuisine, j’ai
attrapé le journal et j’y ai lu une phrase très longue avant de me rendre
compte qu’il ne s’agissait que du titre de notre Dirigeant : « Notre
grand camarade Kim Jong-il, secrétaire général du Parti du Travail de
Corée, président de la Commission de Défense nationale de la
république populaire démocratique de Corée, et commandant suprême
de l’Armée populaire de Corée, a déclaré aujourd’hui… »
Je ne crois pas que mon père était aussi endoctriné que nous
autres. D’après ma mère, il avait davantage conscience de ce que le
régime infligeait à son peuple. Je l’ai entendu pester contre lui une
seule fois, et à l’époque, je n’ai pas compris ce que disait mon père.
Nous écoutions les informations à la télévision avec leur lot habituel
d’images de Kim Jong-il en train d’inspecter les troupes quelque part.
Les présentateurs palabraient à l’envi sur le Cher Dirigeant qui souffrait
dans le froid pour offrir ses conseils bienveillants aux fidèles soldats
quand mon père a aboyé : « Ce fils de chien ! Éteignez la télé ! »
Ma mère lui a chuchoté avec fureur : « Attention à ce que tu dis
devant les enfants ! Il ne s’agit pas uniquement de ce que tu penses. Tu
nous mets tous en danger. »
J’ignorais que mon père parlait de Kim Jong-il. Jamais je n’aurais
pu imaginer manquer de respect au régime ou à nos Dirigeants. C’était
inconcevable.

Mon père n’était pas le seul à commencer à penser différemment.


En fait, le capitalisme était déjà en place et se portait bien à
quelques rues à peine de chez nous, dans le jangmadang à l’activité
bourdonnante. Quelques années plus tôt seulement, le marché se
composait d’une poignée de grands-mères qui vendaient des en-cas et
des légumes qu’elles avaient fait pousser. Désormais, un toit en tôle
ondulée abritait des rangées d’étals où des marchands vendaient tout
et n’importe quoi, des gâteaux de riz faits maison aux baskets
chinoises. Si vous saviez où chercher, vous pouviez aussi y trouver des
articles tels que des montres à affichage numérique ou des lecteurs de
DVD auprès de vendeurs qui opéraient dans la zone grise entre
commerce légal et illégal de la nouvelle Corée du Nord.
Les contrebandiers qui faisaient entrer et sortir de Chine des
marchandises pour le marché noir habitaient dans des maisons basses
derrière la place du marché, le long de la rive du fleuve. J’ai fini par
connaître ce quartier comme ma poche. Lorsque mon père se trouvait
en ville avec un chargement en provenance de Pyongyang, il
dissimulait parfois les métaux dans mon petit sac d’école puis il me
portait sur son dos de chez nous jusqu’à la cabane d’un des trafiquants.
De là, des hommes apportaient le paquet à des acheteurs chinois sur
l’autre rive du Yalu. Parfois les contrebandiers traversaient le fleuve,
parfois ils rencontraient leurs homologues à mi-chemin. Ils opéraient
de nuit, se faisaient signe à l’aide de lampes torches. Ils étaient si
nombreux que chacun avait besoin de son propre code (un, deux, ou
trois flashs) pour ne pas se mélanger avec les autres.
Les soldats qui surveillaient la frontière faisaient désormais partie
de l’opération, et ils étaient toujours présents pour recevoir leur part.
Bien sûr, même si les autorités fermaient les yeux, il restait beaucoup
de choses qu’il était interdit de vendre ou d’acheter. Et enfreindre les
règles pouvait être fatal.
En Corée du Nord, les exécutions publiques servaient à enseigner à
la population des leçons de loyauté envers le régime et les
conséquences de la désobéissance. À Hyesan, lorsque j’étais enfant, un
jeune homme a été exécuté juste derrière le marché pour avoir tué et
mangé une vache. C’était un crime de manger du bœuf sans
autorisation spéciale. Les vaches étaient la propriété de l’État, elles
étaient très précieuses car elles servaient à labourer les champs et
tracter les charrues. Par conséquent quiconque en abattait une volait le
bien du gouvernement.
Le jeune homme avait commis d’autres menus larcins mais l’affaire
de la vache était son principal crime. Il souffrait de tuberculose et
n’avait rien à manger, mais cela ne faisait aucune différence pour la
police. Ils ont annoncé son exécution à toute la ville, puis ils l’ont
amené au marché et attaché à un gros poteau de bois, ligoté au torse,
aux genoux et aux chevilles. Trois hommes armés de fusil ont pris
place devant lui et se sont mis à tirer. Les bourreaux ont tenté de
sectionner les cordes avec leurs balles et cela a pris du temps. Au bout
d’un moment, ils y sont parvenus, et l’homme mort s’est affalé au sol.
Ma mère les a regardés avec stupeur emporter le cadavre en le roulant,
le fourrer dans un sac et l’emporter à l’arrière d’un camion. Son sang
s’est glacé et ma mère a été incapable de bouger pendant un moment.
Elle n’arrivait pas à croire que dans son propre pays, la vie d’un homme
valait moins que celle d’un animal. Même un chien serait traité avec
plus de respect.
La liste des crimes était sans fin en Corée du Nord. L’obsession du
gouvernement était d’empêcher les idées corrompues de franchir nos
frontières, si bien que tous les médias étrangers étaient interdits. Même
si beaucoup de familles possédaient un poste de télévision, une radio,
un magnétoscope, elles n’étaient autorisées à écouter et regarder que
les émissions d’informations produites par l’État et les films de
propagande, d’un ennui mortel. Il y avait une forte demande pour les
films étrangers et les émissions télévisées sud-coréennes, en dépit du
risque d’une descente de police à la recherche de contrebande. Les
policiers commençaient par couper le courant (s’il fonctionnait, bien
sûr) pour que la cassette vidéo ou le DVD reste coincé dans le lecteur
quand ils frapperaient à la porte. Cependant, les gens ont appris à
contourner ce problème en possédant deux magnétoscopes qu’ils
pouvaient échanger lorsqu’ils entendaient la police arriver. Si on vous
attrapait en train de vendre ou de distribuer des vidéos illégales, le
châtiment pouvait être sévère. Certains ont été condamnés au peloton
d’exécution juste pour servir d’exemple au reste d’entre nous.
Les postes de radio et de télé étaient fournis verrouillés et réglés en
permanence sur les chaînes et stations approuvées par l’État. Si on les
trafiquait, on pouvait être arrêté et envoyé dans un camp de travail,
mais beaucoup de gens s’y risquaient quand même. Dans les zones
frontalières, ceux qui possédaient un récepteur pouvaient parfois
capter les émissions de la télévision chinoise. J’étais surtout intéressée
par les publicités alimentaires. Elles vantaient des produits exotiques
comme le lait et les cookies. Je n’avais jamais bu de lait en Corée du
Nord ! J’ignorais même qu’il provenait de la vache avant de
m’échapper. Mes amies et moi regardions ces choses incroyables et
comprenions que les Chinois possédaient davantage, mais il ne nous
est jamais vraiment venu à l’esprit que nos propres vies pourraient être
différentes.
On me demande souvent pourquoi risquer la prison simplement
pour regarder des publicités chinoises, des feuilletons sud-coréens ou
des matchs de catch vieux d’un an. Sans doute parce que le peuple est
si opprimé en Corée du Nord et la vie quotidienne si effroyable et terne
que les gens sont prêts à n’importe quoi pour un peu d’évasion. En
regardant un film, notre imagination nous emmène au loin pendant
deux heures entières. On en revient revigoré, nos difficultés
temporairement oubliées.
Mon oncle Park Jin possédait un magnétoscope et, lorsque j’étais
toute petite, j’allais chez lui pour regarder des films hollywoodiens. Ma
tante bouchait les fenêtres et nous faisait promettre de ne pas en
parler. J’adorais Cendrillon, Blanche Neige, et les films de James Bond.
Mais à sept ou huit ans, le film qui a changé ma vie a été Titanic. J’étais
émerveillée par le fait que l’histoire se déroulait un siècle plus tôt. Ces
gens qui vivaient en 1912 disposaient d’une meilleure technologie que
la plupart des Nord-Coréens ! Mais surtout, je n’arrivais pas à croire
qu’on puisse faire un film sur une histoire d’amour aussi honteuse. En
Corée du Nord, les réalisateurs auraient été fusillés. Aucune histoire
mettant en scène de véritables personnes n’était autorisée, en dehors
de la propagande sur le Dirigeant. Mais dans Titanic, les personnages
parlaient d’amour et d’humanité. Je m’étonnais que Leonardo DiCaprio
et Kate Winslet soient prêts à mourir par amour, pas seulement pour le
régime, comme nous. L’idée que des gens puissent choisir leur propre
destin me fascinait. Ce film américain piraté m’a donné mon premier
avant-goût de liberté.
Mais même si les médias extérieurs m’offraient un aperçu d’un
monde plus vaste et très différent du mien, je n’imaginais pas pouvoir
vivre un jour comme les personnages de ces films. Je n’arrivais pas à
les regarder et à me dire qu’elles étaient réelles, ni à m’autoriser à
envier leur vie. La propagande dont on nous abreuvait m’avait vaccinée
contre ce genre de chose. Elle me rendait également insensible aux
souffrances autour de moi tandis que la famine faisait des ravages.

Les Nord-Coréens ont deux histoires en tête en permanence,


comme deux trains sur des voies parallèles. L’une correspond à ce que
l’on nous enseigne à croire ; l’autre à ce que nous voyons de nos
propres yeux. Ce n’est qu’après m’être enfuie en Corée du Sud et avoir
lu une traduction de 1984 de George Orwell que j’ai appris un mot
pour définir cet état particulier : la doublepensée. Il s’agit de la capacité
à accepter deux idées contradictoires en même temps – sans pour
autant en perdre la raison.
Cette doublepensée explique comment on peut hurler des slogans
dénonçant le capitalisme le matin puis flâner au marché l’après-midi
pour acheter des cosmétiques sud-coréens de contrebande.
C’est grâce à cette doublepensée qu’on peut croire que la Corée du
Nord est un paradis socialiste, le meilleur pays au monde, avec la
population la plus épanouie et la plus comblée qui soit, tout en
dévorant des films et des émissions télé qui montrent des personnes
ordinaires dans des nations ennemies profiter d’un degré de prospérité
impossible à imaginer même dans nos rêves les plus fous.
C’est grâce à elle qu’on peut se trouver à Hyesan et regarder des
vidéos de propagande montrant des usines de production, des
supermarchés remplis de nourriture, et des gens bien habillés dans des
parcs d’attractions et croire que l’on vit sur la même planète que les
chefs du gouvernement.
C’est encore grâce à elle qu’on peut réciter « Les enfants sont rois »
à l’école, puis rentrer chez soi en passant devant l’orphelinat où des
enfants au ventre ballonné nous fixent avec de grands yeux affamés.
Peut-être que tout au fond de moi je savais qu’il y avait un
problème. Mais nous, les Nord-Coréens, nous sommes doués pour
mentir, y compris à nous-mêmes. Les bébés gelés que des mères
mourant de faim abandonnaient dans les allées ne correspondaient pas
à ma vision du monde, si bien que je ne pouvais analyser ce que je
voyais. Il était normal de trouver des corps au milieu des tas d’ordures,
des cadavres flottant dans le fleuve, normal de passer devant un
inconnu criant à l’aide sans rien faire.
Il y a des images que je ne pourrai jamais oublier. Un jour en fin
d’après-midi, ma sœur et moi avons découvert le corps d’un jeune
homme étendu derrière un étang. Les gens venaient y chercher de l’eau
et il avait dû se traîner jusque-là pour boire. Il était nu et ses yeux
étaient fixes, sa bouche grande ouverte dans une expression de
souffrance atroce. J’avais déjà vu beaucoup de cadavres avant, mais
c’était le plus horrible et le plus effrayant de tous, parce que ses
entrailles sortaient de son ventre, là où des chiens, sans doute, l’avaient
déchiqueté. J’étais tellement gênée pour lui, allongé là, dépouillé de
ses vêtements et de sa dignité. Je ne supportais pas de le regarder,
alors j’ai attrapé ma sœur par la main et nous avons couru à la maison.
Ma mère essayait d’aider les gens quand elle le pouvait. Des
vagabonds venaient parfois frapper à notre porte pour mendier un peu
de nourriture. Je me rappelle une jeune femme qui avait amené sa fille
chez nous. « J’ai tellement froid et tellement faim, a-t-elle dit. Si vous
me donnez à manger, je nourrirai mon bébé. » Ma mère comprenait ce
sentiment car elle avait elle aussi de jeunes enfants. Elle les avait
invitées à entrer et leur avait donné à chacune une assiette de
nourriture. Je les ai observées avec attention, parce que la fille avait
presque mon âge. Elles étaient très polies, et elles ont mangé avec
délicatesse même si elles étaient affamées. Je me demande souvent si
elles ont survécu et si elles se trouvent toujours en Corée du Nord.
Il y avait tant de personnes désespérées dans les rues qui
réclamaient de l’aide qu’on était obligé de fermer son cœur pour que la
douleur ne nous submerge pas. Au bout d’un moment, on ne peut plus
se soucier des autres. Et c’est à ça que ressemble l’enfer.
Presque tous ceux que je connaissais ont perdu des membres de
leur famille à cause de la famine. Les plus jeunes et les plus vieux sont
morts en premier. Puis les hommes, qui avaient moins de réserves que
les femmes. Les gens affamés dépérissaient jusqu’à ne plus pouvoir
lutter contre les maladies, ou bien souffraient de telles carences que
leur cœur cessait de battre.
Ma propre famille subissait également des privations à mesure que
notre chance allait et venait comme un bouchon ballotté par l’océan.
En 1999, mon père a tenté d’utiliser des camions à la place des trains
pour faire sortir clandestinement les métaux de Pyongyang, mais les
frais étaient trop importants entre les chauffeurs et l’essence, les postes
de contrôle et les pots-de-vin trop nombreux, il a donc fini par perdre
tout son argent. Ma mère nous a emmenées ma sœur et moi vivre avec
elle dans sa famille pendant quelques mois, le temps que mon père
reprenne ses affaires avec le train et compense ses pertes.
À notre arrivée à Kowon, nous avons découvert que la famille de
ma mère luttait elle aussi pour sa survie. Grand-père Byeon était
décédé quelques années auparavant, et ma grand-mère vivait avec son
fils aîné, Min-sik, dans la maison familiale. Son plus jeune fils, Jong-
sik, qui avait été emprisonné quelques années plus tôt pour avoir volé
l’État, leur rendait également visite. Au camp de travail, il avait attrapé
la tuberculose, très répandue en Corée du Nord. À présent qu’il y avait
si peu de nourriture pour tout le monde, il était malade tout le temps
et dépérissait.
Ma grand-mère avait accueilli des tas d’enfants du voisinage, et
veillant à ce que tout le monde soit nourri, elle ne mangeait plus qu’un
tout petit peu chaque jour. Elle s’inquiétait d’être un fardeau, alors
qu’elle consommait si peu et que ses os étaient aussi légers que ceux
d’un oiseau.
J’adorais ma grand-mère Hwang avec sa jambe de bois. Elle ne se
fâchait jamais après moi, même lorsque je pleurais ou la harcelais pour
qu’elle me porte sur son dos comme un cheval. Elle me souriait tout le
temps et elle savait raconter des histoires à merveille. Je m’asseyais
avec elle pendant des heures tandis qu’elle me parlait de son enfance
dans le Sud. Elle décrivait une magnifique île au large de la côte sud
appelée Cheju, où les femmes plongeuses pouvaient retenir leur
respiration très longtemps et nager comme des poissons tout en
ramassant de la nourriture au fond de l’océan. J’étais si curieuse quand
elle me décrivait le grand océan bleu, et les dauphins joueurs qui le
peuplaient. Je n’avais jamais vu d’océan ni entendu parler des
dauphins. Une fois je lui ai demandé : « Grand-mère, quelle est la plus
grande chose au monde ? » Elle m’a répondu que c’était une baleine
qui respirait l’air à travers un trou sur son dos et faisait un jet d’eau en
soufflant. Je n’avais jamais vu d’images de baleines, mais je pensais
qu’elles me plairaient.
La plupart de ses histoires parlaient de l’époque de Chosun,
lorsqu’il n’y avait pas de Corée du Nord et de Corée du Sud, mais un
seul pays, un seul peuple. Elle m’a raconté que nous partagions avec le
Sud la même culture et les mêmes traditions. Elle m’a également parlé
un peu de l’époque où elle avait visité Séoul, même si la simple
mention de ce nom était formellement interdite en Corée du Nord. On
ne devait pas évoquer un endroit aussi diabolique. Je n’en connaissais
l’existence qu’à travers la propagande, les articles de journaux
décrivant des manifestations anti-impérialistes des masses opprimées.
Mais ma grand-mère a réussi à piquer ma curiosité quant à cet endroit
qu’elle avait aimé. Elle m’a dit : « Viens sur ma tombe, un jour, et dis-
moi que le Nord et le Sud sont à nouveau réunis. »
C’était une triste époque pour visiter Kowon ; à cause de la famine,
tant de gens mouraient. Ma grand-mère prenait beaucoup de
médicaments, de l’opium pour les douleurs dues à l’âge et d’autres
pilules pour l’aider à dormir et à oublier les souffrances qui
l’entouraient. Un matin, avant de sortir jouer, je l’ai vue avaler plein de
médicaments, plus que d’habitude.
« Grand-mère, pourquoi prends-tu autant de médicaments ? » lui
ai-je demandé.
Elle était très calme et m’a souri. « Grand-mère veut juste bien
dormir, a-t-elle répondu. Elle a besoin de se reposer. »
Plus tard dans l’après-midi, j’ai entendu un bruit terrible en
provenance de la maison. C’était mon oncle Jong-sik qui criait le nom
de ma grand-mère. Nous avons couru à l’intérieur où il était en train de
la secouer dans son lit et de gémir. « Réveille-toi ! Réveille-toi !
Réponds-moi ! »
Mais elle était étendue là paisiblement, et peu importait les cris de
mon oncle, elle ne l’entendait plus.
Quelques mois plus tard, mon oncle mourait aussi. Parfois,
j’entends encore sa voix, appelant sa mère, l’implorant de se réveiller.
Ce sont des choses que j’aimerais oublier mais je sais que ça n’arrivera
jamais.
6

La ville des rêves

En l’an 2000, lorsque j’avais sept ans, mon père menait des affaires
florissantes. Nous étions revenus à Hyesan après les funérailles de ma
grand-mère et, très vite, ma famille s’est enrichie – selon nos critères en
tout cas. Nous mangions du riz trois fois par jour et de la viande deux
ou trois fois par mois. Nous avions de l’argent pour les urgences
médicales, de nouvelles chaussures, et des produits comme du
shampoing et du dentifrice qui étaient au-dessus des moyens de la
plupart des Nord-Coréens. Nous ne possédions toujours pas le
téléphone, ni de voiture ou de moto, mais aux yeux de nos voisins et
amis, nous menions une vie de luxe.
Mon père revenait de ses voyages d’affaires les bras chargés de
cadeaux. Il nous rapportait à ma sœur et moi de nouveaux vêtements
et des livres, et offrait à ma mère du parfum et de la poudre pour le
visage. Mais l’achat le plus exaltant qu’il ait fait au marché noir était
une console Nintendo des années 1980 pour jouer aux jeux vidéo.
Super Mario Bros était mon préféré. Dès que le courant
fonctionnait, je restais assise des heures à faire avancer les petits
personnages sur l’écran au son d’une musique gaie et entraînante qui,
encore aujourd’hui, me fait sourire quand je l’entends. Mes parents
aimaient jouer à un jeu de tennis et ils avaient tous les deux un bel
esprit de compétition. C’était amusant de les regarder se comporter
comme des enfants, la manette entre les mains, à s’envoyer gentiment
des piques. Ils adoraient aussi les vidéos de catch professionnel, qu’ils
regardaient ensemble dans l’obscurité de la pièce une fois ma sœur et
moi couchées. Nous les entendions hurler tous les deux : « Frappe plus
fort ! » La catcheuse préférée de ma mère était une géante blonde qui
mettait à terre toutes ses adversaires. Pour ma part, je n’aimais pas
regarder ces vidéos à cause de la violence. Nous en avions assez dans
nos rues et chez nous.

Mes parents vivaient un mariage compliqué et passionné. Ils se


respectaient l’un l’autre et partageaient une grande complicité. Ils se
faisaient rire. Sobre, mon père traitait ma mère comme une reine. Ivre,
c’était une autre histoire.
Par nature, la société nord-coréenne est dure et violente, les
relations entre hommes et femmes aussi par conséquent. On attend de
la femme qu’elle obéisse à son père et à son mari ; les hommes passent
toujours en premier. Quand j’étais petite, les femmes ne pouvaient pas
s’asseoir à la même table que les hommes. Chez beaucoup de mes
voisins et de mes camarades de classe, on réservait au père des bols et
des cuillères spéciales. Il était très courant pour un homme de battre
son épouse. Nous avions une voisine dont le mari était si violent qu’elle
évitait de faire claquer ses baguettes en mangeant de peur qu’il ne la
frappe pour avoir été trop bruyante.
En comparaison, mon père était un homme éclairé. Il nous
acceptait ma mère, ma sœur et moi, à table ; il nous respectait. Il ne
buvait que de temps en temps et frappait rarement ma mère. Mais
parfois, ça lui arrivait. Je n’excuse pas ses gestes, j’explique seulement
la culture – en Corée du Nord, on enseigne aux hommes qu’ils sont
supérieurs, tout comme on leur apprend à obéir à notre Dirigeant.
À la différence près que, dans notre foyer, ma mère n’acceptait pas
ces pratiques. Contrairement à beaucoup de Nord-Coréennes, qui
pleuraient et demandaient pardon, ma mère rendait les coups. Elle
avait un fort caractère, plus obstiné que celui de mon père, et il ne
faisait pas le poids. Lorsqu’ils se battaient, je courais dans la rue
chercher les voisins pour qu’ils interviennent. Parfois, je craignais qu’ils
ne s’entretuent.
Pendant leurs pires disputes, il arrivait à ma mère de menacer mon
père de demander le divorce, mais ils se réconciliaient très vite. Il a
fallu qu’une autre femme entre dans la vie de mon père pour que ma
mère manque partir pour de bon.

Lorsque mon père a démarré son affaire à Pyongyang, il a eu besoin


d’un endroit où loger et d’une assistante pour l’aider dans son activité.
Sa sœur aînée, qui vivait là-bas, lui a présenté une jeune femme
célibataire d’une vingtaine d’années dénommée Wan-sun. Elle était
disponible pour l’assister dans son travail et en plus elle habitait avec
sa famille dans un grand appartement pourvu d’une chambre
supplémentaire qu’il pouvait louer. Il y logeait neuf mois de l’année.
Il s’est avéré que la relation qu’ils entretenaient était plus que
professionnelle, bien que mon père l’ait toujours nié. Quoi qu’il en soit,
il n’était pas inhabituel pour un homme riche ou puissant de prendre
une maîtresse en Corée du Nord. Au bout d’un moment, Wan-sun est
tombée amoureuse et a souhaité l’épouser. Mais pour cela, il lui fallait
se débarrasser de ma mère. Cela ressemblait à un mauvais feuilleton
sud-coréen, et son plan a failli aboutir.
En août 2001, ma mère a décidé de se rendre à Pyongyang pour
quelques mois pendant que mon père passait du temps avec nous à
Hyesan. Naturellement, elle a séjourné dans l’appartement de Wan-sun
pendant qu’elle vendait quelques produits au marché noir et achetait
des métaux qu’elle comptait revendre à Hyesan. À son insu, Wan-sun a
téléphoné à mon père pour lui raconter que son épouse fréquentait un
autre homme. Malheureusement, il a cru ces mensonges, et lorsque ma
mère et mon père se sont appelés, il l’a accusée de le tromper. Ne
comprenant pas pourquoi il proférait une telle ineptie et terriblement
en colère, elle lui a dit qu’elle voulait divorcer.
Cette fois, elle était sérieuse. Plutôt que de rentrer à Hyesan, elle a
pris le train pour Kowon et a rendu visite à son frère Min-sik afin de
réfléchir à ce qu’elle allait faire.
Comme ma mère ne revenait pas à la maison, mon père a compris
son erreur et en a été très contrarié. Il s’est même mis à boire tous les
jours, ce qui ne lui ressemblait pas. Puis, un après-midi, environ deux
semaines après la fuite de ma mère à Kowon, on a frappé à la porte et
j’ai ouvert à une jeune inconnue vêtue comme une dame de la ville.
C’était la première fois que je voyais Wan-sun. Lorsqu’elle avait appris
que ma mère avait demandé le divorce, elle était montée à bord du
premier train pour Hyesan. J’ignorais totalement ce qu’il se passait
mais tout ça me paraissait très bizarre.
Plus tard dans la journée, l’affaire est devenue encore plus étrange
lorsque, en partant jouer chez mon amie Yong-ja, j’ai trouvé ma mère
qui m’attendait dehors. J’étais si heureuse de la voir ; j’ai couru dans
ses bras.
« Yeonmi-ya ! Tu m’as tellement manqué ! » a-t-elle dit.
Je n’avais toujours aucune idée de la raison de son départ puis de
son retour impromptu, mais elle m’a expliqué plus tard ce qu’il s’était
passé. Son frère avait accepté de l’accueillir si elle divorçait de mon
père – mais à la condition qu’elle laisse ses enfants. Impossible pour
elle de nous abandonner, alors elle avait mis à profit ce temps loin de
mon père pour se remémorer ses qualités. Par conséquent, elle rentrait
à la maison pour arranger les choses.
« Comment va ton père, Yeonmi ? a-t-elle demandé.
— Il est à la maison en ce moment avec une dame de Pyongyang,
ai-je répondu.
— Reste ici et ne rentre pas avant que je vienne te chercher. »
À la maison, elle a trouvé Wan-sun assise sur une natte par terre,
en pleine discussion avec mon père. J’ignore qui de mon père ou de sa
petite amie a été le plus surpris de découvrir ma mère sur le seuil de la
porte. Ma mère s’est précipitée à l’intérieur et a donné un coup de pied
dans les fesses de Wan-sun en criant : « Sors de chez moi ! » Wan-sun
s’est levée et l’a giflée, et mon père a dû retenir ma mère pour qu’elle
ne mette pas Wan-sun en pièces. Mon père a demandé à Wan-sun de
partir, et ma mère a claqué la porte derrière elle.
C’était le début du mois de novembre, et cette fille maigrichonne de
Pyongyang n’était pas préparée au froid. Elle portait un manteau léger
et des chaussures fines et peu pratiques. Wan-sun s’est tenue devant
notre maison comme un fantôme frissonnant, pleurnichant pour que
mon père la laisse rentrer.
Pendant ce temps, mon père suppliait ma mère de reconsidérer sa
décision et de ne pas divorcer. Il continuait de jurer qu’il ne se passait
rien entre son assistante et lui. Ma mère ne savait plus trop ce qu’elle
devait croire. Elle savait en revanche que sa famille était plus
importante que cette femme, alors elle a décidé de rester. Wan-sun a
embarqué dans le premier train pour Pyongyang.

À la question « quel est votre rêve ? », tous les gens de la campagne


en Corée du Nord répondront : « Voir Pyongyang de mon vivant. »
J’avais huit ans quand ce rêve s’est réalisé pour moi.
Seuls les citoyens les plus privilégiés sont autorisés à habiter et à
travailler dans la capitale nationale. Une autorisation spéciale est
même nécessaire pour y effectuer une simple visite. Cependant, les
Nord-Coréens les plus ordinaires connaissent Pyongyang comme leur
propre jardin en raison des centaines de milliers de livres illustrés et de
films de propagande qui célèbrent la ville en tant que parfaite
expression de notre paradis socialiste. Pour nous, c’est un lieu mystique
aux monuments imposants et au folklore exaltant – un peu comme si la
Place Rouge, Jérusalem et Disneyland étaient réunis en une seule et
même ville.
Mon père n’était pas rentré à la maison depuis longtemps alors il a
invité chacune de ses filles à séjourner avec lui pendant un mois au
cours de l’été. J’y suis allée la première. À l’idée de voir mon père et la
ville de mes rêves en même temps j’étais si surexcitée que je n’ai pas
dormi de toute la semaine qui a précédé. C’était d’autant plus
enthousiasmant qu’à l’été 2002 la Corée du Nord accueillait son
premier Festival Arirang, une fête immense, aujourd’hui célèbre, qui
rend hommage aux prouesses culturelles et militaires du régime. Je
n’arrivais pas à croire que j’allais le voir de mes propres yeux. J’ai parlé
de mon voyage à tous mes camarades de classe et voisins. Certains
parents m’ont demandé de cesser de m’en vanter devant leurs enfants
pour qu’ils ne réclament pas eux aussi d’aller à Pyongyang.
J’ai mis dans ma valise tous mes plus beaux habits y compris mon
T-shirt de princesse et mes chaussures Babies pour ce voyage très
spécial. Mon père et moi avons pris le train du matin pour Pyongyang.
Même si la distance n’était que de 360 kilomètres environ, le trajet a
pris plusieurs jours en raison des coupures de courant. Mon père et moi
avions emporté de quoi manger et voyagions dans un wagon-
couchette, mais la plupart des passagers devaient dormir sur des sièges
inconfortables. Lorsque le train est enfin entré en gare de Pyongyang,
Wan-sun nous a accueillis. Je ne comprenais toujours pas le problème
de sa venue à Hyesan quelques mois auparavant, et le fait est que je
me souvenais à peine d’elle. Pourtant, mon instinct d’enfant me
soufflait que cet arrangement était un peu étrange tandis que je la
regardais s’accrocher au bras de mon père. Cette sensation s’est vite
dissipée, toutefois, à mesure que je me laissais emporter par le charme
des lumières et des bruits de Pyongyang.
Je m’émerveillais de tout. Ce jour-là, je suis montée pour la
première fois dans un bus et j’ai appris avec étonnement que les gens
se déplaçaient aussi dans un métro souterrain et dans des voitures
personnelles. Je n’avais jamais vu de taxi avant, et mon père a dû
m’enseigner le mot et m’aider à le prononcer. Encore plus incroyable, il
m’a fait goûter une nouvelle boisson de couleur vive vendue en
bouteille. Mais je n’ai pas trouvé ça très bon, c’était même désagréable,
comme une sorte de choc électrique.
« Abuji, je n’aime pas ça, ai-je dit à mon père en battant des
paupières pour chasser mes larmes.
— Allons, a-t-il répliqué avec douceur. Ne te comporte pas comme
une fille de la campagne ! Si tu en bois encore, tu finiras par aimer. »
Mais cette boisson gazeuse m’a fait tellement peur que je ne voulais
plus jamais y goûter.
Pyongyang était comme un royaume de conte de fées à mes yeux.
Tout le monde était si propre et bien habillé. Sur ordre de Kim Jong-il,
toutes les femmes devaient porter des jupes. À Hyesan, beaucoup de
femmes ignoraient la recommandation et portaient des pantalons, plus
pratiques ; mais pas dans cette ville sophistiquée. Les citadins me
paraissaient plus raffinés, ils avaient un accent plus doux et une diction
plus polie que nous autres, les gens du Nord, avec notre langue rude et
gutturale.
Comparée aux résidences délabrées, aux ruelles poussiéreuses et
aux jardins couverts de suie de Hyesan, Pyongyang était neuve et
brillante, pourvue de hauts et vastes immeubles, de boulevards
impeccables. Les mendiants y étaient rares, en dehors de quelques
gamins des rues appelés kotjebi qui hantaient les marchés et les gares
partout en Corée du Nord. La différence à Pyongyang c’était que
chaque fois qu’un kotjebi quémandait de la nourriture ou de l’argent,
les policiers arrivaient et le chassaient.
Partout où nous allions, mon père me demandait de lui tenir
fermement la main. Il craignait que je me perde car j’avais toujours le
nez en l’air, en train d’observer la ville gigantesque qui m’entourait.
Lorsqu’il m’a fait prendre le bus de nuit pour admirer les lumières du
centre de Pyongyang, j’ai ressenti une joie immense. La seule chose
illuminée la nuit à Hyesan était le monument à la gloire de Kim Il-
sung ; ici tous les bâtiments importants brillaient comme des torches.
La propagande s’étalait partout, parfois même en néons lumineux
clamant « Pyongyang, le cœur de la Corée. » C’était très
impressionnant, mais ici, même les enseignes des restaurants étaient
lumineuses.
Nous avons visité tous les sites d’intérêt dont je n’avais entendu
parler que dans les livres ou à la télévision. Mon père m’a montré le
célèbre hôtel Ryugyong, une pyramide de 105 étages au centre de la
ville, conçu pour être le plus haut hôtel du monde mais dont la
construction n’a jamais été achevée – encore aujourd’hui ! Nous nous
sommes fait photographier devant l’élégante fontaine Mansudae sur la
« Colline du Soleil », où j’ai déposé des fleurs au pied de l’immense
statue de bronze de Kim Il-sung. Le Grand Dirigeant sourit à son
peuple à plus de vingt-deux mètres au-dessus de l’immense place. Il
porte un long pardessus et lève un bras comme pour indiquer son
destin à la nation. Mon père, jamais à court de plaisanteries, a fait
remarquer à Wan-sun : « Ce serait chouette de lui prendre son grand
manteau et de le vendre en Chine ! » Avant d’ajouter : « Ou une de ses
chaussures au moins. »
Mon père disait les choses les plus surprenantes. Je comprends
aujourd’hui qu’il était comme Winston Smith dans 1984, un homme
qui voyait secrètement au-delà de la propagande de Big Brother et
savait ce qui se tramait vraiment dans le pays. Cependant, il me
faudrait encore des années avant de comprendre que les Kim n’étaient
pas des dieux. Je me sentais bénie et au chaud à Pyongyang, la ville
dont le Grand Dirigeant avait un jour foulé le sol et où son fils, Kim
Jong-il, habitait aujourd’hui. Le simple fait de savoir qu’il avait respiré
le même air m’emplissait de fierté et me donnait le sentiment d’être
spéciale – ce qui était exactement l’effet escompté.
Un jour, nous avons fait une croisière de deux heures en bateau sur
le fleuve Taedong afin de visiter le lieu de naissance de Kim Il-sung à
Mangyongdae, mais une fois sur place, nous avons changé d’avis et
préféré nous rendre dans un bon restaurant chinois à côté. Jamais
encore je n’étais allée dans un restaurant où l’on s’asseyait sur des
chaises. À Hyesan, il arrivait qu’on mange sur le marché et on trouvait
des endroits qui ressemblaient à des restaurants chez les particuliers,
mais on s’asseyait toujours par terre. Prendre place sur une chaise raide
me paraissait très bizarre – aujourd’hui encore, si j’ai le choix, je
préfère m’asseoir par terre. Mais j’ai beaucoup aimé commander toutes
sortes de plats à une serveuse et me les voir apporter. Pour la première
fois de ma vie, j’ai mangé du pain moelleux et fin et non pas noir et
dur. J’ai enfin pu goûter ces nouilles chinoises dont l’odeur venait me
chatouiller les narines depuis l’autre rive du Yalu ; une saveur
inhabituelle. Je n’ai rien dit mais j’aurais presque préféré manger du
kimchi à la place. J’ai également dégusté du porc finement tranché et
d’autres mets chinois délicieux, le paradis sur terre. Par la suite, chaque
fois que j’ai eu faim, je me suis remémoré ce repas. Mon seul regret,
c’était de ne pas avoir commandé davantage de nourriture !

L’appartement de Wan-sun se situait au onzième étage d’une haute


résidence dans le quartier de Songyo, à l’est de Pyongyang. J’ai pris
l’ascenseur pour la première fois de ma vie dans cet immeuble. J’en
avais déjà vus dans les films et les feuilletons sud-coréens, mais en
utiliser un pour de vrai était plus effrayant qu’excitant. L’électricité
dans le bâtiment fonctionnait mais les lumières des couloirs et de la
cabine d’ascenseur étaient éteintes pour faire des économies. Je me
suis cramponnée à la main de mon père pendant que nous traversions
à l’aveugle le hall d’entrée et montions à l’appartement.
À l’intérieur, il y avait des fenêtres et des lumières partout. Le
logement se composait de trois chambres, une salle de bains, une
cuisine et une grande salle à manger. Le père et la belle-mère de Wan-
sun dormaient dans une chambre, Wan-sun en occupait une deuxième
avec ses deux jeunes sœurs et je dormais avec mon père dans la
troisième. En tout cas, le couchage était ainsi organisé pendant ma
visite. Sitôt dans l’appartement, mon père s’est allongé sur le lit pour se
reposer du long trajet en train. Wan-sun s’est assise à côté et s’est
serrée contre lui. Cette scène m’a mise mal à l’aise, parce que j’avais vu
ma mère et mon père faire de même. Du coup, je me suis glissée entre
eux et je me suis collée à mon père.
Presque tous les matins nous nous réveillions au son de l’hymne
national que beuglait le poste de radio fourni par le gouvernement.
Chaque foyer en Corée du Nord se devait d’en posséder un et on ne
pouvait jamais l’éteindre. Il était réglé sur une seule station, ce qui
permettait au gouvernement de contrôler ses citoyens même chez eux.
Le matin, étaient diffusées des chansons enjouées aux titres tels que :
« Nation forte et prospère », nous rappelant notre chance d’honorer
notre fière vie socialiste. Je m’étonnais que la radio soit si souvent
allumée à Pyongyang. Chez moi, le courant était en général coupé, si
bien que nous devions nous réveiller par nos propres moyens.
À sept heures du matin, une femme venait frapper à la porte de
l’appartement de Pyongyang en criant : « Debout ! C’est l’heure du
ménage ! » Elle était à la tête de l’inminban, l’unité de surveillance des
voisins, qui comprenait tous les appartements de cette partie de la
résidence. En Corée du Nord, chacun est tenu de se réveiller tôt et de
passer une heure à balayer et à lessiver les couloirs, ou à entretenir les
extérieurs de sa maison. Le travail communautaire nous permet de
maintenir notre esprit révolutionnaire et d’œuvrer ensemble comme un
seul homme. Le régime veut que nous soyons les cellules d’un même
organisme, où aucune ne peut exister sans les autres. Nous devons tout
faire en même temps, tout le temps. Si bien qu’à midi, lorsque la radio
émet son « bip », tout le monde s’arrête pour déjeuner. Impossible d’y
échapper.
Lorsque les habitants de Pyongyang ont fini de faire le ménage le
matin, ils se mettent en file pour prendre le bus et partir au travail.
Dans les provinces du Nord, peu de gens allaient travailler car l’activité
était au point mort. Les usines et les mines avaient cessé de tourner et
il n’y avait plus rien à produire. Même quand les hommes se rendaient
à leur bureau ou sur les chaînes d’assemblage, ils se contentaient de
boire, de jouer aux cartes et de parier. Pyongyang était différente. Tout
le monde paraissait très occupé. Une fois, la petite sœur de Wan-sun
m’a emmenée visiter l’usine dans laquelle elle travaillait, un endroit où
ils fabriquaient du caoutchouc pour les pneus de voiture. C’est la seule
usine en Corée du Nord que j’ai vue fonctionner pour de vrai.
J’ai vécu d’autres aventures pendant mon séjour à Pyongyang. Nous
avions des tickets pour plusieurs des représentations du gros festival
Arirang dans l’immense stade du Premier-Mai. J’étais éblouie par les
performances de masse gymniques, artistiques et musicales. Le plus
impressionnant était les trente à cinquante mille écoliers qui s’étaient
entraînés pendant des mois à rester assis sur les contremarches
derrière la scène, des petits carrés de couleur à la main qu’ils levaient
comme un mur vivant pour créer de gigantesques décors et des slogans
à la gloire du régime. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris
la violence abusive subie par ces enfants à qui on demandait d’assurer
le spectacle pendant des heures sans aucune pause pour manger ou
aller aux toilettes. On nous enseignait que souffrir pour nos dirigeants
qui avaient tant enduré pour nous était un honneur. Si on m’en avait
donné l’occasion, j’aurais été fière de me joindre à eux.
J’ai également visité un zoo pour la première fois de ma vie et vu
des singes, des tigres, des ours et des éléphants. J’avais l’impression de
me trouver dans l’un de mes livres d’images. L’animal le plus étonnant
que j’ai vu était le paon. Je ne croyais pas que ces animaux existaient
pour de vrai, je pensais qu’ils n’étaient que des dessins imaginés par
quelqu’un. Mais lorsque le paon mâle a déployé ses magnifiques
plumes, j’ai failli crier. Impossible d’imaginer qu’une si belle chose
puisse exister dans le même monde que moi.
Au fil des semaines, Wan-sun a tout fait pour se montrer gentille
avec moi et, naturellement au bout d’un moment, je l’ai bien aimée. Et
mon père était très bon envers elle. Lorsqu’ils se sont rencontrés, elle
souffrait de tuberculose, une maladie courante même au sein de l’élite.
Il a veillé à ce qu’elle se nourrisse correctement et prenne les bons
médicaments. Elle était presque guérie lorsque je l’ai rencontrée. En y
repensant, je crois qu’il avait des sentiments pour elle mais comme tant
d’autres choses dans ma vie, je préférais ne pas voir ce qui était juste
sous mon nez.
Une fois, je me suis réveillée au milieu de la nuit et j’ai entendu des
gens se disputer. Mon père ne dormait pas dans le lit à côté de moi
mais se trouvait dans l’autre chambre avec Wan-sun qui pleurait et
l’implorait.
« Pourquoi ne divorces-tu pas ? l’ai-je entendu demander. Je peux
m’occuper de Yeonmi, elle est petite. Laisse Eunmi avec sa mère ! »
Mon père a répliqué dans un murmure furieux : « Ne dis pas ça ! Tu
vas la réveiller ! »
Plus tard, mon père m’a fait promettre de ne rien répéter de tout
cela à ma mère à mon retour à Hyesan.

Vers la fin de mon séjour, mon père est tombé très malade,
souffrant de terribles maux d’estomac. Il a décidé de se rendre à
l’hôpital de la Croix-Rouge de Pyongyang pour passer des examens. Ils
ont été incapables de trouver ce qui n’allait pas alors il s’est rendu dans
l’hôpital le plus moderne de la capitale, où l’élite se faisait soigner.
Même les meilleurs médecins du pays n’ont pu lui expliquer de quoi il
souffrait, il a donc laissé tomber et m’a ramenée à la maison.
Nous avons pris le train pour Hyesan, avec un de ses chargements
de métaux. Tandis que nous traversions les gares, les montagnes se
faisaient plus abruptes et le paysage plus rude et pauvre. Les lumières
éclatantes des rues de Pyongyang se sont effacées dans un rêve tandis
que je regardais par la vitre les paysans décharnés gratter la terre avec
leurs binettes et ramasser les graines qu’ils trouvaient.
Chaque fois que le train s’arrêtait, les enfants des rues, les kotjebi,
grimpaient et frappaient à ma fenêtre pour mendier. Je les voyais se
battre pour récupérer les restes de nourriture que les gens jetaient,
même les grains de riz moisi. Mon père craignait qu’ils tombent
malades à manger de la nourriture avariée et il m’a demandé de ne pas
leur donner nos déchets. Certains de ces enfants avaient mon âge, et
beaucoup étaient plus jeunes encore. Pourtant, dire que je ressentais de
la compassion ou même de la pitié pour eux serait un mensonge, j’étais
juste curieuse de savoir comment ils réussissaient à survivre avec toute
cette nourriture pourrie. En repartant de la gare, certains étaient
toujours accrochés aux vitres, d’autres cramponnés au châssis, ils
usaient de toutes leurs forces pour ne pas tomber du train en marche et
me regardaient sans intérêt ni colère. Ce que je voyais dans leurs yeux,
c’était de la détermination à vivre, un instinct de survie animal même
lorsqu’il n’y a plus d’espoir.
Avant d’atteindre Hyesan, le train s’est brusquement arrêté entre
deux gares. D’après la rumeur qui circulait dans le wagon, l’un des
enfants des rues grimpé sur le toit avait heurté un fil électrique.
Déplacer son corps nous a mis en retard et certains s’en sont plaints. En
dehors de ce désagrément, l’incident n’a pas semblé perturber les
voyageurs.
Ma mère m’a récupérée à la gare pendant que mon père allait payer
o
le policier qui surveillait le wagon n 9 et récupérait ses affaires. J’étais
si heureuse d’être de retour, et de retrouver notre maison, mon jardin
de tournesols. Ma mère m’avait tellement manqué et j’avais hâte de lui
raconter tout ce qu’il s’était passé à Pyongyang.
« As-tu vu la tour du Juche, Yeonmi-ya ? a demandé ma mère en
me préparant un gâteau de riz. Et tous les monuments ?
— Oui, Omma ! Nous sommes allés partout avec Wan-sun !
— Vraiment ? a répliqué ma mère avec froideur.
— Oui. Et même au zoo ! »
Mais je n’en ai pas raconté davantage.

Eunmi est partie à Pyongyang avec mon père puis en est revenue
avec lui à la fin de l’été. À Hyesan, mon père a reçu un appel
concernant Wan-sun et a appris de troublantes nouvelles. Il s’est avéré
qu’elle menait des affaires parallèles avec un autre contrebandier à
Pyongyang, qui l’avait dénoncée. La police avait interpellé Wan-sun
pour l’interroger mais elle avait profité d’une pause durant son
interrogatoire pour prendre la fuite. À présent, elle se cachait.
Avant que mon père ne reparte à Pyongyang, ma mère lui a
vivement conseillé de rester à l’écart de Wan-sun à compter de
maintenant. Elle lui a assuré que cette fille ne lui apporterait que des
ennuis.
Malheureusement, il ne l’a pas écoutée.
7

Les nuits les plus sombres

Mon père est retourné à Pyongyang fin octobre 2002, et très vite,
un nouveau chargement de métaux était prêt à partir pour la Chine.
Tout ce qui lui manquait, c’était un sac de toile et de la corde afin de
préparer le paquet pour le train de Hyesan. Ces articles étaient
difficiles à trouver, même à la capitale, mais mon père connaissait
quelqu’un en ville qui parvenait en général à lui en fournir.
Ignorant le conseil de ma mère, et son bon sens, il avait contacté
Wan-sun après son arrivée à Pyongyang. Apparemment, elle continuait
de l’aider dans ses affaires car Wan-sun est allée acheter la corde et le
sac pendant qu’il attendait au marché voisin. Ils ignoraient que des
inspecteurs du bureau du procureur – qui disposait de ses propres
enquêteurs – surveillaient la maison, sans doute parce qu’on les avait
informés de l’arrivée de Wan-sun et peut-être aussi de celle de mon
père.
Mon père a attendu près d’une heure, et comme Wan-sun ne
revenait pas, il est parti à sa recherche. Les inspecteurs lui avaient
tendu une embuscade à la maison mais ils ne l’ont pas arrêté tout de
suite. Ils l’ont d’abord suivi, espérant qu’il les mènerait à sa cache de
métaux volés. Mais le voyant sur le point de monter à bord d’un bus et
de disparaître, ils l’ont attrapé.
« Êtes-vous Park Jin-sik ? s’est enquis l’un d’eux.
— Oui », a répondu mon père.
À cette réponse, les inspecteurs ont saisi mon père par le bras et
l’ont mis en état d’arrestation.
Plus tard, en tentant de comprendre ce qu’il s’était passé, ma mère
a appris que la police avait arrêté une trafiquante de cuivre à
Pyongyang qui connaissait les affaires de mon père. Au cours de son
interrogatoire, elle avait nommé deux autres personnes qui achetaient
des métaux volés : un « gros poisson » de Hyesan dénommé Park Jin-
sik qui travaillait avec une jeune fille de Pyongyang.
Wan-sun a été arrêtée en même temps que mon père et condamnée
à six mois dans un camp de travail. Nous avons entendu dire qu’elle
avait épousé un ancien officier militaire à la fin de sa peine, et avait eu
un enfant avec lui. J’étais heureuse d’apprendre qu’elle avait réussi à
laisser ses problèmes derrière elle. Comme n’importe qui, elle essayait
seulement de survivre.
Malheureusement, mon père allait payer un tribut bien plus lourd
pour ses crimes contre l’État.

En novembre 2002, ma mère est rentrée du bureau de poste en


pleurant et en tremblant de tous ses membres. Je n’ai pas compris
pourquoi avant de surprendre sa conversation avec la grand-mère de
mon amie Yong-ja. Ma mère lui racontait qu’elle avait essayé de
téléphoner à mon père à Pyongyang mais qu’elle n’avait pas réussi à le
joindre. C’est là qu’elle avait appris qu’il avait été arrêté pour trafic.
Ma mère espérait de toutes ses forces qu’il s’agisse d’une erreur, ou
d’un mauvais rêve. Elle savait cependant qu’il lui fallait agir vite. Elle
devait se rendre à la capitale afin de découvrir où était retenu mon
père et voir si elle pouvait payer pour le faire libérer.
Le matin de son départ pour Pyongyang, ma mère s’est assise avec
ma sœur et moi pour nous expliquer ce qui était arrivé et ce qui allait
se passer ensuite. Elle nous a prévenues que les gens nous traiteraient
différemment à partir de maintenant.
« Ils diront peut-être du mal de notre famille. Mais je vous en prie,
n’y prêtez pas trop attention. Votre père va bientôt rentrer à la maison
et il nous protégera. »
Elle nous a assuré que nous n’avions pas de quoi avoir honte et que
nous devions continuer à rire et à nous comporter comme si tout allait
bien.
Elle s’est agenouillée devant Eunmi et lui a dit : « Tu es l’aînée, par
conséquent tu es le pilier de cette maison en mon absence. » Puis elle
s’est tournée vers moi : « Yeonmi, tu dois aider Eunmi. »
Elle nous a laissé un sac de riz et de l’huile de cuisine, puis nous a
prévenues qu’il n’y aurait plus d’argent pendant un moment, et que
nous ne pouvions plus manger autant qu’avant. À partir de maintenant,
nous devions économiser sur tout et ne rien gaspiller.
Nous l’avons accompagnée à la gare et au moment de monter dans
le train, elle nous a donné environ 200 wons, assez pour un peu de
haricots secs ou de maïs si nous n’avions plus de riz. « Je reviens aussi
vite que possible, et je rapporterai plus de nourriture. » Alors elle nous
a pris dans ses bras. Nous avons suivi des yeux le train qui s’éloignait
pendant longtemps. Je n’avais que huit ans mais j’avais l’impression de
voir mon enfance s’éloigner avec elle.
Sur le chemin du retour, Eunmi et moi avons croisé un vendeur
ambulant dans la rue. Nous avons regardé longtemps les bonbons et les
plats importés de Chine. Notre mère ne nous avait jamais autorisées à
manger ces friandises car elles étaient très chères, mais nous mourions
d’envie d’y goûter. Sans réfléchir, nous avons dépensé tout l’argent que
notre mère nous avait laissé pour un petit sachet de gâteaux chinois et
un cornet de graines de tournesol.
Nous n’allions pas revoir notre mère avant un mois.
L’hiver s’est installé et les jours se sont raccourcis. Il faisait si froid
que la porte de notre maison n’arrêtait pas de geler. Et nous ne savions
pas très bien comment allumer le feu pour réchauffer la maison et
cuisiner. Ma mère nous avait laissé des bûches mais nous n’étions pas
très douées pour les couper en petits morceaux. La hache était trop
lourde pour moi et je n’avais pas de gants. Je passais mon temps à
retirer les échardes de mes mains.
Un soir, je devais allumer le feu dans la cuisine, mais j’ai utilisé du
bois encore humide et une épaisse fumée a commencé à se propager
dans la pièce. Ma sœur et moi n’arrivions plus à respirer mais nous ne
pouvions ouvrir ni la porte ni les fenêtres car elles étaient coincées par
le gel. Nous avons hurlé et frappé au mur mitoyen mais personne ne
nous entendait. Finalement, j’ai ramassé la hache et brisé la glace pour
ouvrir la porte.
Que nous ayons survécu à ce terrible mois est un miracle. La
nourriture que nous avait laissée notre mère s’est très vite amenuisée,
et à la fin du mois de décembre nous mourrions presque de faim.
Parfois, les amies de ma mère nous donnaient à manger mais elles
aussi avaient du mal à survivre. La famine était censée être enrayée en
Corée du Nord à la fin des années 1990 mais la vie était toujours aussi
dure, même des années après. La plus jeune sœur de mon père qui
vivait à Hyesan ne pouvait pas nous aider et mon oncle Park Jin était
furieux que mon père ait apporté les ennuis et la disgrâce sur la famille
en se faisant arrêter. C’était très douloureux car mes parents avaient
toujours été généreux avec lui et sa famille. À présent, nous avions le
sentiment de ne pas pouvoir lui demander son aide.
Notre voisine Kim Jong-ae était une femme généreuse qui essayait
de garder un œil sur nous. Elle était membre du Parti et travaillait pour
le département de mobilisation militaire, si bien qu’elle s’en sortait
mieux que la plupart de nos connaissances. Jamais je n’oublierai le jour
glacial où ma sœur et moi jouions dans la neige avec nos amis –
c’étaient les vacances d’hiver – ; nous sommes rentrées à 17 heures, il
faisait déjà nuit. Nous n’avions pas de lumière dans la maison, et pas
de nourriture. Nous nous sommes assises dans la cuisine, nous
préparant à une nouvelle nuit glacée tenaillées par la faim, quand
Jong-ae est apparue sur le seuil de la porte avec un bol de riz fumant.
Aujourd’hui encore, je peux fermer les yeux et me remémorer le
merveilleux arôme de ce riz, sans doute le meilleur parfum que j’ai
senti de toute ma vie. Je n’ai jamais rien mangé d’aussi délicieux, et je
n’ai jamais été plus reconnaissante que pour cet acte de pure
générosité.
Mon amie Yong-ja et sa grand-mère nous ont aidées aussi. Yong-ja
dormait parfois chez nous pour nous rassurer un peu, ma sœur et moi,
quand nous avions peur du noir. Écrire ces mots m’est très difficile car
je n’aime pas me rappeler ce que je ressentais pendant cette période
désespérée. Depuis lors, je déteste l’obscurité. Aujourd’hui encore
quand je suis triste et déprimée, j’allume toutes les lumières et éclaire
la pièce au maximum. Si la nuit ne revenait jamais, j’en serais très
heureuse.
Pour occuper nos heures de solitude, ma sœur et moi entonnions
les chansons que notre mère nous chantait pour nous calmer quand
nous étions bébés. Tout ce que nous souhaitions, c’était entendre sa
voix nous dire qu’elle reviendrait bientôt, mais il n’y avait aucun
numéro de téléphone auquel nous pouvions la joindre.
Lorsque, sans prévenir, ma mère a frappé à la porte un jour de
janvier, nous n’arrivions pas à en croire nos yeux. Nous l’avons serrée
dans nos bras pour ne plus jamais la laisser repartir. Nous avons pleuré
d’émotion et de joie d’être encore toutes les trois en vie. Elle nous a
apporté du riz, du maïs et des haricots secs, et nous avions si faim qu’il
était difficile de résister à l’envie de préparer un grand festin. Mais
nous savions qu’il fallait économiser la nourriture car notre mère nous
a annoncé qu’elle ne pouvait pas rester longtemps. Elle devait
retourner à Pyongyang pour gagner de l’argent et tenter d’aider notre
père.
Le récit de son séjour à Pyongyang était terrifiant. Peu après son
arrivée, elle a appris qu’il se trouvait dans un centre d’interrogatoire et
de détention qu’on appelle un kuryujang. Au début, on ne l’a pas
laissée voir mon père mais elle a fini par réussir à soudoyer l’un des
gardes. Mon père se trouvait dans un état alarmant. Il lui a raconté que
la police l’avait torturé en le frappant toujours au même endroit sur
une jambe jusqu’à ce qu’elle enfle tellement qu’il puisse à peine bouger.
Il ne pouvait même pas se rendre aux toilettes. Puis les gardes l’avaient
attaché en position accroupie avec un bâton derrière les genoux, lui
infligeant une douleur intolérable. Ils voulaient savoir quelle quantité
de métaux il avait vendue aux contrebandiers et qui d’autre était
impliqué dans ce trafic. Mais il ne leur a pas révélé grand-chose.
Plus tard, il a été transféré au Camp 11, le camp de « rééducation »
par le travail de Chungsan, au nord-ouest de Pyongyang. Ce genre
d’établissement accueille en général les petits délinquants et les
femmes qui ont tenté de fuir la Corée du Nord. Mais ces prisons
peuvent se révéler aussi violentes que les camps de prisonniers pour
criminels et détenus politiques dans le Goulag nord-coréen. Dans les
camps de « rééducation », les prisonniers sont forcés de travailler toute
la journée, aux champs ou dans des usines, et reçoivent si peu de
nourriture qu’ils doivent se battre pour des miettes et même parfois
manger des rats pour survivre. Le soir, ils doivent mémoriser les
discours des Dirigeants ou prendre part à des sessions d’autocritique
interminables. Malgré leurs crimes « contre le peuple », ces prisonniers
sont censés pouvoir se racheter et réintégrer la société une fois qu’ils se
sont repentis et qu’ils ont achevé leurs cours intensifs de remise à
niveau des enseignements de Kim Il-sung. Parfois, les prisonniers ont
droit à un procès, parfois non. Pourtant, d’après ma mère, c’était bon
signe que mon père ait été envoyé dans une de ces infrastructures
prétendument plus souples. Cela lui donnait l’espoir que nous soyons
tous réunis bientôt.
Eunmi et moi étions soulagées que notre mère soit de retour à la
maison. Cette nuit-là, nous nous sommes toutes les trois pelotonnées
près du feu, et j’ai dormi sans crainte pour la première fois depuis des
semaines. Le lendemain, cependant, nous avons été réveillées par des
coups frappés à notre porte. Des inspecteurs venaient arrêter ma mère
pour l’interroger sur les crimes de mon père. Mais quand ils ont vu
qu’elle avait de jeunes enfants à la maison, ils ont eu pitié de nous. Ils
ont demandé si de la famille pouvait s’occuper de nous pendant qu’ils
l’interrogeaient et elle leur a parlé du frère de mon père, oncle Jin. Les
policiers ont alors demandé au chef de notre inminban d’aller le
chercher. Quand il est arrivé, ils lui ont ordonné de veiller sur nous
pendant que ma mère était interrogée et ils l’ont emmenée.
Les jours suivants, elle est restée dans une salle du bureau du
procureur à Hyesan jour et nuit, à rédiger des déclarations sur les
agissements de mon père, les siens, et sur tous leurs crimes. Puis un
inspecteur lisait ce qu’elle avait écrit et lui posait d’autres questions. La
nuit, ils se contentaient de verrouiller la porte du bureau et s’en
allaient. Au matin, ils revenaient et reprenaient leur interrogatoire.
Ils ont fini par la relâcher. La police lui faisait suffisamment
confiance pour qu’elle voyage, mais ils l’ont prévenue qu’elle devrait
revenir plus tard pour être à nouveau interrogée.
Eunmi et moi étions soulagées qu’elle ne soit pas envoyée en prison
comme notre père. Cependant, lorsqu’elle est venue nous rendre visite
chez oncle Jin nous l’avons suppliée de nous laisser rester à la maison
pendant qu’elle retournait à Pyongyang pour essayer d’aider mon père.
Mon oncle et ma tante n’étaient pas très gentils avec nous ; ils nous
donnaient des ordres comme si nous étions leurs servantes et ils nous
faisaient sentir que nous n’étions pas les bienvenues, au point que nous
ignorions ce qu’il arriverait une fois notre mère repartie. Nous lui avons
dit que nous serions mieux seules chez nous. De plus, nous apprenions
à nous occuper de nous. À contrecœur, elle a accepté.
Je pleure encore chaque fois que je repense au moment où ma
mère nous a de nouveau quittées. Elle portait une veste beige à
laquelle je m’agrippais, pleurant toutes les larmes de mon corps et
refusant de la laisser partir. La vie sans elle était si dure. Je voulais
vivre comme les autres enfants, avec quelqu’un qui m’attendrait à la
maison, qui me dirait qu’il était l’heure de dîner ou de se lever. Elle me
manquait tellement. Au début, elle a fait comme si son départ n’était
pas très important mais à la fin elle s’est mise à pleurer aussi.
« Sois gentille, s’il te plaît, Yeonmi-ya. Seulement quarante nuits et
je serai de retour. »
Ça me paraissait très long, et ça l’a été. Ma mère a fait des allées et
retours pendant les sept mois qui ont suivi. Souvent, elle restait
absente plusieurs semaines d’affilée. Elle achetait et revendait des
montres, des vêtements et des télévisions d’occasion – tout ce qui
intéressait peu le gouvernement au cas où elle se ferait prendre. Mais
transporter tous ces produits demandait beaucoup de temps. Elle n’a
réussi à voir mon père qu’une seule autre fois et aucun des deux ne
savait combien de temps il resterait prisonnier. Parfois, elle revenait à
Hyesan sans nourriture. Plus jeunes, ma sœur et moi nous serions
plaintes mais plus maintenant. Tout ce qui nous importait, c’était
qu’elle aille bien et que nous soyons réunies, au moins pour un temps.

Pendant cette période, ma sœur et moi avons dû arrêter d’aller à


l’école. L’éducation est censée être gratuite en Corée du Nord, mais les
élèves doivent payer pour leurs fournitures et leurs uniformes, et
l’école compte sur eux pour apporter de la nourriture et des cadeaux
aux enseignants. Nous n’avions plus d’argent pour ce genre de choses,
alors personne ne se souciait que nous allions en classe ou pas. De
plus, Eunmi et moi devions concentrer toute notre énergie au simple
fait de rester en vie.
Pour la lessive et la vaisselle, nous devions marcher jusqu’au fleuve
et briser la glace à sa surface. Chaque jour ou presque, l’une de nous
deux prenait place dans la file pour l’eau potable que l’on boirait et qui
nous servirait à faire la cuisine. La nourriture que nous laissait notre
mère ne durait jamais très longtemps, nous avions très faim et nous
étions très maigres.
Comme ma mère l’avait prédit, les enfants en ville ont commencé à
se moquer de nous car nous étions une famille de criminels. Tout le
monde racontait que mon père avait anéanti notre brillant avenir et
nous avait abandonnées dans une situation désespérée. Nous avons
gardé la tête haute et nous nous sommes détournées de ces gens.
Pourtant, nous savions qu’ils disaient vrai. Une fois mon père
emprisonné et expulsé du Parti du Travail, notre destin était scellé.
Nous avions peu d’espoir de redevenir une famille heureuse.

Après ce long et sombre hiver 2002-2003 où nous avions tant


souffert de la faim, j’ai attrapé une plaque rouge douloureuse sur le
visage qui se craquelait et saignait quand je sortais au soleil. J’étais
constamment prise de vertiges et j’avais l’estomac fragile. Beaucoup
d’autres enfants souffraient des mêmes maux et j’ai appris plus tard
que nous étions tous atteints de la pellagre, une maladie causée par
une carence en vitamine PP et autres minéraux. La maladie se
développe dans des cas de malnutrition, de régimes à base de maïs et
sans viande, et peut être fatale en quelques années si on ne modifie pas
son alimentation.
Après ma fuite en Corée du Sud, j’ai appris avec surprise que les
bourgeons et les jeunes pousses du printemps symbolisent la vie et le
renouveau dans le reste du monde. En Corée du Nord, le printemps est
la saison de la mort. C’est la période de l’année où nos réserves de
nourriture sont épuisées et où les fermes n’ont aucune production
puisque les cultures viennent juste d’être plantées. C’est au printemps
que la plupart des gens meurent de faim. Ma sœur et moi entendions
souvent des adultes marmonner en hochant la tête devant des cadavres
dans la rue : « Dommage qu’ils n’aient pas tenu jusqu’à l’été ! »
Aujourd’hui, lorsque je voyage en Amérique ou en Angleterre aux
mois d’avril ou de mai, j’ai le luxe de pouvoir profiter de la nature et de
savourer la beauté des fleurs printanières. Mais je me rappelle aussi
l’époque où je maudissais les collines verdoyantes et souhaitais que ces
fleurs soient du pain ou des bonbons.
Le seul point positif au printemps c’est que nous avions besoin de
moins de bois pour le feu, et que nous pouvions marcher jusqu’aux
petites montagnes à l’extérieur de la ville pour nous remplir l’estomac
d’insectes et de plantes sauvages dans l’espoir d’atténuer un peu notre
faim mordante. Le goût de certaines de ces plantes était même
agréable, comme les fleurs de trèfle des prés. La préférée d’Eunmi était
une fleur aux petites feuilles vertes que nous appelions « plante à
chat ». Nous mâchions aussi certaines racines sans les avaler, juste pour
avoir quelque chose dans la bouche. Mais une fois, nous avons
mastiqué une racine qui nous a tellement fait gonfler la langue que
nous n’avons plus pu parler pendant au moins une heure ! Après ça,
nous avons redoublé de prudence.
Beaucoup d’enfants aiment chasser les libellules ; quand j’en
attrapais une, je la mangeais.
Les garçons de notre quartier possédaient un briquet en plastique,
et ils m’ont appris à faire cuire une tête de libellule sur la flamme. Une
odeur incroyable de viande rôtie se dégageait, et le goût était délicieux.
Plus tard dans l’été, nous faisions griller des cigales, un mets de choix
chez nous. Ma sœur et moi passions parfois toute la journée là-haut
dans les prés, à essayer de manger le plus possible avant de regagner
notre maison sombre et silencieuse.
Fin août 2003, ma mère est revenue à Hyesan et nous a demandé
de préparer quelques affaires. Son interrogatoire était terminé et elle
ne pouvait pas nous abandonner un autre hiver. Elle a vendu la maison
pour que nous retournions dans sa ville natale de Kowon. Mais acheter
et vendre un bien immobilier en Corée du Nord était une opération
délicate car tout appartenait à l’État. Parce qu’illégale, la vente de notre
maison n’a jamais été enregistrée et il n’y a eu ni actes notariés, ni
aucun papier à signer. Ma mère et l’acheteur se sont contentés d’un
accord verbal en espérant que personne ne les dénonce.
Nous quittions le seul foyer que j’avais jamais connu.
8

Une chanson pour Chosun

Ma mère nous a déposées chez son frère, le vieil ami de mon père,
Min-sik, qui vivait avec son épouse et leurs deux fils dans la maison
familiale qui lui appartenait désormais. Min-sik travaillait comme
chauffeur pour un service voiturier collectif qui assurait le transport
des usines locales. Mais personne en Corée du Nord ne pouvait se
contenter de son seul salaire pour vivre. En 2002, le salaire mensuel
moyen d’un ouvrier s’élevait à environ 2 400 wons, à peu près 2 dollars
au taux de change non officiel. Avec ça, on ne pouvait même pas
acheter 4 kg de céréales bon marché et les prix ne cessaient
d’augmenter. Mon oncle ne pouvait se permettre d’avoir deux bouches
de plus à nourrir.
Ma mère possédait l’argent de la vente de la maison, avec lequel
elle a loué un étal au marché pour l’épouse de Min-sik afin d’aider
financièrement la famille. Le gouvernement contrôlait désormais les
jangmadangs et faisait payer les emplacements des marchés couverts –
il fallait soudoyer les officiers pour obtenir une bonne place. La femme
de mon oncle a commencé à vendre du poisson et des gâteaux de riz,
mais ce n’était pas très rentable. Ma mère a confié le reste de l’argent à
son frère qui l’a dépensé très vite.
Peu après notre arrivée, la grande sœur de ma mère, Min-hee, est
venue rendre visite à son frère à Kowon. En nous voyant lutter de la
sorte, la culpabilité l’a envahie et lorsqu’elle est rentrée dans son
village de Songnam-ri au fin fond de la campagne, elle m’a emmenée
avec elle. Son mari était un employé du gouvernement à la retraite et
leurs enfants étaient grands, elle estimait donc que je ne serais pas un
fardeau trop lourd à porter.
La maison de ma tante était construite dans le style traditionnel,
avec un toit de chaume et des poutres en bois. Devant se trouvait une
cour en terre battue avec une cheminée en brique ronde et un foyer
pour cuisiner en extérieur. Tante Min-hee et son mari étaient très
gentils avec moi mais je me sentais seule sans ma sœur et sans ma
mère et je pleurais souvent. Il m’a fallu du temps pour m’adapter à la
vie de la campagne.
Il y avait rarement l’électricité au village et personne ne comptait
dessus ; on y vivait comme avant l’apparition de la technologie. La
nuit, on se déplaçait à la lueur de la lune ou des étoiles. La jupe
traditionnelle était la tenue quotidienne de beaucoup de femmes. Les
montagnes nous entouraient, et l’eau des sources était si claire et pure
qu’il suffisait d’y plonger la main pour boire. Le moyen de transport le
plus sophistiqué à disposition était la charrue à bœufs.
Peu de maisons possédaient une horloge à Songnam-ri, aussi nous
nous levions au chant du coq. La plupart du temps, ils étaient très
ponctuels, mais parfois non, si bien que l’emploi du temps de beaucoup
de gens était perturbé quand le coq oubliait de chanter. Ma tante
possédait beaucoup de poules, et j’étais chargée de surveiller la ponte
puis les œufs pour éviter que les autres volailles ne les mangent ou
qu’on ne vienne les voler.
Mes autres tâches consistaient à faire la vaisselle et à aller ramasser
du bois dans la forêt, ce qui ne me dérangeait pas. D’autant que je
n’étais plus affaiblie par la malnutrition. En fait, j’avais eu faim si
longtemps que je ne pouvais plus m’arrêter de manger. J’étais comme
un petit oisillon : chaque fois que j’ouvrais les yeux, ma bouche
s’ouvrait en même temps. Chaque fois que je fermais les paupières, ma
bouche se refermait aussi. Ma tante me cuisinait des plats simples et
bons, à base de maïs, de pommes de terre et de poivrons qu’elle faisait
pousser dans son jardin. Elle cultivait également des patates douces
qu’elle vendait au marché mais dont nous gardions les feuilles que
nous mangions. Elles étaient très nourrissantes. Les cochons
mangeaient ce que nous laissions dans nos assiettes. Des vignes
entouraient également la maison et j’ai goûté du raisin pour la
première fois. C’était comme un petit bout de paradis.
Je me suis rétablie très vite, j’ai repris le poids que j’avais perdu.
J’ai même commencé à grandir. Je ne suis pas très grande aujourd’hui
mais je pense que si j’avais pu manger à ma faim toute ma vie et que je
n’avais pas eu à porter des seaux d’eau sur ma tête, je serais beaucoup
plus grande !
L’aînée de ma tante était médecin, elle avait fait ses études à
Hamhung. À l’époque où je séjournais chez ma tante, ma cousine
pratiquait l’obstétrique et la gynécologie à l’hôpital de Songnam-ri. Elle
était aussi fiancée à un policier local dans le cadre d’un mariage
arrangé. J’aimais bien cet homme car il apportait à la maison des
vidéos que la police avait confisquées lors de descentes.
Ma cousine était censée soigner les gens à l’hôpital, mais le
gouvernement ne fournissait pas de médicaments aux médecins. En
ville, les patients peuvent parfois acheter leur traitement au marché
noir mais dans les zones rurales, ce n’est pas toujours possible. À
Songnam-ri, le jangmadang le plus proche se situe à plus de huit
kilomètres et il n’y a aucune route directe pour s’y rendre. On doit
marcher dans la montagne et traverser une rivière et un ruisseau –
même la charrue à bœuf ne peut effectuer la totalité du trajet. Du
coup, en cas d’urgence, les gens n’ont aucune solution. Le
gouvernement encourage chacun à faire preuve d’ingéniosité, même
les médecins, dans le cadre du principe d’autosuffisance du juche. Par
conséquent, les médecins concoctaient leurs propres médicaments
traditionnels. Ma cousine m’emmenait souvent dans la montagne pour
cueillir des plantes, ramasser des écorces d’arbre et des noix pour les
différentes potions. Je la suivais comme un chiot joyeux, apprenant les
vertus des plantes, leur comestibilité ou leur toxicité.
Les médecins à Songnam-ri devaient aussi jouer les agriculteurs. Ils
cultivaient des plantes médicinales et faisaient pousser leur propre
coton pour fabriquer des compresses et des pansements. Mais on
manquait toujours de tout. Même dans les hôpitaux des grandes villes,
il n’existe pas de fournitures « jetables ». Les bandages sont lavés et
réutilisés. Les infirmières passent de chambre en chambre en se servant
de la même seringue sur les patients. Elles ont conscience des risques,
mais elles n’ont pas le choix. À mon arrivée en Corée du Sud, j’ai été
étonnée de voir les médecins jeter les instruments après m’avoir
examinée.

Alors même que j’y séjournais, je ressentais une étrange nostalgie


pour un mode de vie plus simple à Songnam-ri. J’ignore comment
l’expliquer autrement mais toutes ces nouvelles expériences me
paraissaient profondément familières. Là-haut dans les montagnes,
entourée par la nature, je me sentais plus proche de mon véritable moi
qu’en n’importe quel autre moment. D’une certaine manière, c’était
comme si je vivais dans l’ancien Chosun, le royaume coréen de jadis
dont m’avait parlé ma petite grand-mère de Kowon. Je crois qu’elle se
languissait de la même manière d’un endroit que ni elle ni moi n’avions
connu, qui n’existait que dans les anciens chants et dans les rêves.
L’année à la campagne, j’ai connu la sécurité d’un lieu où je pouvais
me reposer et me rétablir. Mais mon destin n’était pas d’y rester pour
toujours.
Début 2004, ma mère est venue nous voir pour nous annoncer de
terribles nouvelles. Lors d’un procès secret mon père avait été inculpé
et condamné aux travaux forcés dans un camp de haute sécurité. Nous
pensions qu’il avait écopé de dix-sept ans, nous avons appris par la
suite qu’il s’agissait en fait d’une peine de dix ans. Peu importait
puisque pratiquement personne ne survivait très longtemps dans ces
endroits. Nul ne l’ignorait, car le régime voulait que ces camps nous
inspirent la peur. Dans de tels endroits, on n’est plus considéré comme
des êtres humains. Les prisonniers de ces camps ne sont même pas
autorisés à regarder leurs gardiens dans les yeux, parce qu’un animal
ne regarde pas un homme en face. Les visites sont interdites, tout
comme le courrier. Les détenus passent leur journée à effectuer des
travaux éreintants avec juste un bol de bouillie claire dans le ventre, si
bien qu’ils sont toujours affamés et très faibles. La nuit, ils sont
entassés dans de minuscules cellules et contraints de dormir comme
des sardines, tête-bêche. Seuls les plus résistants parviennent à vivre
assez longtemps pour purger leur peine.
Un frisson glacé a couru dans mes veines quand j’ai compris que je
ne reverrais sans doute jamais mon père. Et même s’il survivait, à sa
sortie je serais devenue une femme. Que saurions-nous l’un de l’autre ?

Ma mère souhaitait que nous soyons à nouveau réunies alors elle


m’a ramenée avec elle à Kowon et elle a persuadé son frère de nous
accueillir toutes les trois. Elle gagnerait suffisamment pour subvenir à
nos besoins.
Ma mère, Eunmi et moi nous sommes installées dans une petite
pièce rattachée à la maison. Elle disposait d’un minuscule lit avec un
sommier en métal. Nous avons mis des planches dessus mais c’était
trop dur et la structure était branlante. Alors nous l’avons sortie et nous
avons dormi toutes les trois par terre. De l’autre côté de la porte se
trouvait une petite cuisine ouverte avec un auvent, où l’eau gouttait
dans des casseroles quand il pleuvait. Plus tard, mon oncle et ses amis
nous ont construit un mur pour que nous puissions garder le feu
allumé. Nous avons vécu là-bas pendant deux ans.
Kowon était une ville beaucoup plus petite que Hyesan et les
habitants y étaient plus sympathiques. Apparemment, la ville comptait
aussi moins de voleurs. Hyesan avait vu sa criminalité exploser avec
l’effondrement de l’économie, et nous devions dissimuler nos biens
derrière des portes closes. Nous faisions sécher notre linge à l’intérieur
car tout ce que nous laissions sur le fil disparaissait. Les gens volaient
tout, même les chiens. En Corée du Nord, les gens possèdent des
chiens pour deux raisons : protéger leur maison ou les manger. Comme
dans beaucoup de régions d’Asie, la viande de chien est considérée
comme un mets délicat dans mon pays, mais pour ma part j’adore trop
ces animaux pour en manger.
Nos chiens devaient être attachés à l’extérieur la journée et
enfermés dans la maison la nuit pour éviter qu’on vienne nous les voler
pour les revendre ou les cuisiner.
Kowon était un peu moins dangereuse mais les gens y étaient aussi
extrêmement pauvres. Malgré tout, les gens partageaient encore ce
qu’ils possédaient avec les autres comme il était de coutume de le faire
par le passé. À Hyesan, nous pouvions confectionner des gâteaux de riz
et les manger en secret, à l’abri des regards, ou bien les partager avec
nos voisins les plus proches. Mais à Kowon, si vous aviez des gâteaux
de riz, tous les voisins se présentaient à votre porte et mangeaient
jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien pour vous. Vous n’aviez pas le choix.
Ma tante de Kowon était très loyale envers le régime et elle se
trouvait à la tête de son inminban. Les réunions de l’inminban se
tenaient une fois par semaine pour que l’État soit informé des activités
de chacun et annonce les nouvelles directives. Les samedis, nous nous
retrouvions tous pour des séances de propagande et d’autocritique.
Elles étaient organisées en présence d’étudiants et de travailleurs ; les
étudiants rapportaient à leurs classes et les employés à leurs bureaux.
Nous commencions par écrire des citations de Kim Il-sung ou de
Kim Jong-il, de la même manière que d’autres ailleurs dans le monde
recopieraient des versets de la Bible ou des passages du Coran. Ensuite,
on devait relater par écrit tous nos faits et gestes de la semaine passée.
Puis le moment venait de se lever devant le reste du groupe et de
procéder à son autocritique. Par exemple, je pouvais commencer en
disant : « Cette semaine, j’ai été trop gâtée et pas assez reconnaissante
envers l’amour éternel et inconditionnel de mon bienveillant Cher
Dirigeant. » J’ajoutais que je n’avais pas travaillé avec suffisamment
d’ardeur pour remplir la mission que le Parti nous ordonnait
d’accomplir, ou que je n’avais pas étudié assez dur, ou que je n’avais
pas aimé assez fort mes camarades. Ce dernier point était très
important, parce que nous étions tous des camarades dans notre lutte
pour combattre « les chiens d’Américains » ou les « loups aliénés
occidentaux ». Je concluais en disant : « Depuis, notre Cher Dirigeant
m’a pardonné car il est bienveillant et miséricordieux. Je le remercie et
je ferai mieux la semaine prochaine. »
Une fois les confessions publiques achevées, il était l’heure de
critiquer les autres. Je me portais toujours volontaire. J’étais très douée
pour ça. En général, je choisissais un ou une camarade de classe, qui
devait alors se lever et écouter attentivement pendant que je faisais la
liste de ses transgressions : il ne suivait pas les enseignements de notre
Dirigeant ou elle ne participait pas à la mission de groupe. Quand j’en
avais terminé, ma victime devait me remercier et assurer à chacun
qu’elle allait corriger son comportement. Venait enfin mon tour d’être
critiquée. Je détestais ça, bien sûr, mais jamais je ne le laissais paraître.
Les réunions d’autocritique à Hyesan pouvaient être intenses, mais
celles de Kowon étaient brutales. Les gens dans cette partie très isolée
et patriotique du pays se considéraient vraiment comme des
révolutionnaires. Leur dévouement au régime n’avait pas été corrompu
par une trop grande exposition au monde situé au-delà de nos
frontières. Et les autorités semblaient déterminées à ce qu’il en soit
ainsi le plus longtemps possible.

J’allais sur mes dix ans et ma mère m’a inscrite à l’école élémentaire
locale même si j’avais raté les deux dernières années de primaire. Je
trouvais les devoirs déconcertants. Et les écoles à Kowon étaient bien
plus strictes que celles que j’avais connues à Hyesan. Ici, les enfants
n’avaient jamais rien le droit de faire tout seuls. Le matin, après le
travail collectif de nettoyage des rues et d’entretien des monuments, les
élèves devaient se mettre en file et aller en classe au pas de marche.
Nous devions balancer les bras de concert, en scandant avec ardeur des
chants aux paroles telles que : « Notre pays socialiste est d’un grand
éclat ! Nous sommes la nouvelle génération ! » Et c’était la même chose
sur le chemin de la maison à la fin de la journée de classe.
En Corée du Nord, les élèves ne se contentent pas d’étudier. Ils font
partie de la force de travail non rémunérée qui empêche le pays de
s’effondrer totalement. Je devais avoir en permanence une tenue de
travail dans mon cartable pour les après-midi consacrées aux tâches
manuelles. Au printemps, nous aidions aux plantations dans les fermes
collectives. Nous retirions les pierres des champs, nous plantions le
maïs, et transportions de l’eau. En juin et juillet, nous désherbions les
champs, et à l’automne, on nous envoyait ramasser le riz, le maïs ou les
haricots qui avaient échappé aux moissonneurs. Nos petits doigts
étaient parfaits pour cette corvée. Je détestais ça. Mais on nous disait
qu’on ne pouvait pas se permettre de gâcher le moindre grain parce
que les gens avaient faim.
Les seules fois où j’étais contente dans les champs, c’était quand je
trouvais un trou de mulot, parce que les petits rongeurs effectuaient la
même tâche que nous. Au fond du trou, on pouvait découvrir jusqu’à
un kilo de céréales qu’ils stockaient pour plus tard. Avec de la chance,
on arrivait aussi à attraper la souris. Mais tout ce que nous récoltions
appartenait à l’école, pas à nous. À la fin de la journée, les enseignants
récupéraient tout ce que nous avions ramassé. Nous avions interdiction
de garder la moindre graine, alors ils nous alignaient et nous
demandaient de montrer nos poches. Nous avons appris à enfiler nos
tenues de travail par-dessus notre uniforme scolaire afin de pouvoir y
dissimuler quelques céréales à rapporter à la maison.
L’un des plus gros problèmes en Corée du Nord était la pénurie
d’engrais. Avec l’effondrement économique des années 1990, l’Union
soviétique a cessé de nous fournir de l’engrais et nos usines ont arrêté
leur production. Ce que les autres pays nous donnaient ne pouvait être
acheminé dans les fermes car le système de transport avait lui aussi
cessé de fonctionner. Cela a entraîné la perte des récoltes et aggravé la
famine. Alors le gouvernement a eu l’idée d’une campagne pour
combler le déficit en engrais avec une ressource locale et
renouvelable : les excréments d’animaux et d’humains. Chaque ouvrier
et chaque élève avaient un quota à atteindre. On imagine facilement le
genre de problèmes que cela pouvait engendrer au sein d’une famille !
Chaque membre du foyer avait une contribution quotidienne à fournir,
si bien que dès le réveil, c’était la guerre. Ce sont mes tantes qui
affichaient l’esprit de compétition le plus prononcé.
« Ne fais pas tes besoins à l’école ! » me disait chaque jour ma tante
à Kowon. « Retiens-toi pour les faire ici ! »
Chaque fois que ma tante de Songnam-ri se déplaçait et devait
déféquer ailleurs que chez elle, elle se plaignait de ne pas avoir de sac
plastique sur elle pour récupérer ses excréments. « La prochaine fois, j’y
penserai ! » disait-elle invariablement. Heureusement, elle ne l’a jamais
fait pour de vrai.
Le gros effort de collecte atteignait son apogée en janvier afin que
l’engrais soit prêt pour la période de croissance. Les toilettes en Corée
du Nord se situent en général à bonne distance de la maison, aussi
fallait-il veiller à ce que les voisins ne viennent pas nous voler pendant
la nuit. Certaines personnes fermaient leurs toilettes extérieures à clé
pour rebuter les voleurs. À l’école, les professeurs nous envoyaient
dans les rues ramasser des déjections animales et les rapporter en
classe. Quand nous voyions un chien faire ses besoins dans la rue,
c’était comme un trésor. Mon oncle de Kowon possédait un gros chien
qui faisait de gros cacas – et toute la famille se battait pour les
récupérer. On ne voit pas ça souvent en Occident.

Ma mère exerçait plusieurs activités à Kowon. Elle faisait des


massages du visage et des tatouages de sourcils aux femmes. Elle
achetait et revendait des cassettes vidéo et des téléviseurs au marché
noir. Mais cela ne suffisait toujours pas à nous nourrir. Là encore, ma
sœur et moi battions la campagne en quête de plantes sauvages et
d’insectes pour nous remplir l’estomac. J’adorais les fleurs blanches
sucrées du faux-acacia qui poussait dans les montagnes. Mais le
meilleur, c’étaient les sauterelles. Mes fonctions motrices s’étaient
améliorées avec l’âge et j’étais très douée pour les attraper. Lorsque ma
mère les faisait griller, c’était un vrai délice.
La plupart de ce que nous trouvions dans la nature, cependant,
n’était pas aussi bon. Cela ne servait qu’à nous remplir l’estomac.
Lorsque je me promenais dans les collines, je cueillais des tas de
feuilles différentes – certaines pour moi, et d’autres pour les lapins que
nous gardions en ville. C’étaient mes amis ; nous prenions nos repas
ensemble. Même maintenant, lorsque je vais me promener, je peux dire
quel genre de plantes préfèrent les lapins. Mais je n’aime pas
particulièrement la salade parce qu’elle me rappelle ces temps
difficiles.
Quand j’habitais à Kowon, j’ai élevé des lapins et je leur ai donné
des noms comme Œil Rouge, Noiraud ou Doré. Il ne s’agissait pourtant
pas d’animaux de compagnie car le moment venait où nous les
dépecions pour les manger. La plupart du temps, c’était la seule viande
que nous avions. La fourrure était également très précieuse. En Corée
du Nord, toutes les écoles collectent les peaux de lapin pour les
uniformes d’hiver des soldats. Chaque élève doit apporter cinq peaux
par semestre. Mais il est difficile de tanner soi-même la peau de son
lapin, et les militaires ont des niveaux d’exigence très élevés, si bien
que l’école rejetait souvent les mauvaises peaux. La seule façon d’être
sûr d’atteindre son quota, c’était d’acheter des peaux tannées par des
professionnels au jangmadang. Bien sûr, les directeurs d’école ne
remettaient pas toutes les fourrures qu’on leur apportait à l’armée – ils
en gardaient quelques-unes pour se faire de l’argent. Je le sais parce
que ma mère achetait et vendait des peaux de lapin. En fait, il lui
arrivait d’acheter à l’école des peaux qu’elle venait juste de vendre à
des clients cherchant à atteindre leur quota.
Ce système insensé était bénéfique à ma mère, mais très dur pour
tous les autres.
Vers l’âge de onze ans, j’ai commencé à suivre les traces de mes
parents. Ma mère m’a donné un peu d’argent pour démarrer ma propre
affaire. Je me suis servie de son prêt pour acheter de la vodka de riz et
soudoyer le gardien du verger appartenant à l’État où poussaient des
kakis. Ils nous laissaient, ma sœur et moi, y entrer en douce et cueillir
les fruits. Nous remplissions un grand seau métallique que nous
portions sur des kilomètres jusqu’à Kowon où je les vendais au
jangmadang.
« Voici les meilleurs kakis ! criais-je aux clients qui passaient.
Achetez-les ici ! » À la fin de la journée, j’avais assez d’argent pour
rembourser ma mère, acheter des bonbons et une autre bouteille pour
le garde. Ma sœur a ramassé les fruits avec moi jusqu’à ce que ma mère
mette un terme à notre petite entreprise commerciale : à marcher de la
sorte dans le verger, nous abîmions nos chaussures trop vite et elle ne
pouvait pas nous en acheter d’autres.
Malgré tout, j’ai appris une chose importante durant ma brève
expérience de vendeuse : une fois qu’on commence à marchander tout
seul, on commence à penser tout seul. Avant l’effondrement du
système de distribution publique, le gouvernement était seul à décider
qui survivait et qui mourait de faim. Les marchés ont retiré son
contrôle au gouvernement. Mes petites transactions commerciales
m’ont permis de comprendre que je contrôlais un peu mon destin. Un
nouvel avant-goût de la liberté.
9

Génération Jangmadang

À l’automne 2005, ma mère a dû se cacher : la police de Kowon la


recherchait.
En Corée du Nord, on ne choisit pas l’endroit où l’on vit. Pour
déménager du quartier qui nous a été assigné, il faut une autorisation
du gouvernement, et les autorités ne facilitent pas les démarches. Les
seules raisons valables sont une mutation professionnelle, un mariage
ou un divorce. Même si ma mère était née et avait grandi dans la
maison qui appartenait désormais à son frère Min-sik, sa résidence
principale était à Hyesan. Changer illégalement de lieu d’habitation
n’est pas vraiment un problème pour les enfants, mais pour une adulte
comme ma mère, c’en était un.
Pendant longtemps elle avait réussi à éviter les ennuis grâce à mon
oncle qui appartenait au Parti et à son épouse qui dirigeait l’inminban :
le couple entretenait de bons rapports avec les autorités locales. De
temps à autre, la police venait à la maison et demandait à ma mère de
se présenter au commissariat, allusion appuyée au pot-de-vin qu’ils
attendaient pour fermer les yeux sur sa situation. Mais, très occupée,
ma mère n’a pas prêté attention à ces appels répétés. La police a
patienté longtemps, puis, excédée, a fini par vouloir l’envoyer en camp
de rééducation. Apprenant que la police la recherchait, ma mère s’est
enfuie chez des amis. Voilà pourquoi elle ne se trouvait pas à la maison
lorsque mon père s’est présenté à la porte du domicile de mon oncle.
Eunmi était à l’école et j’étais seule dans notre petite chambre
quand j’ai entendu le chien aboyer. Puis j’ai perçu une voix d’homme
qui s’adressait à mon oncle. Mon cœur s’est mis à battre très fort parce
que cette voix me paraissait familière, mais je ne voulais pas me bercer
d’illusions en songeant à mon père. Il était emprisonné depuis bientôt
trois ans et je ne m’attendais pas à le revoir. Puis mon oncle a appelé :
« Yeonmi-ya ! Yeonmi-ya ! Ton père est là ! »
J’ai couru à la maison principale où j’ai vu un inconnu en
compagnie de mon oncle.
« Abuji ? ai-je murmuré. Papa ? »
Je ne m’étais pas autorisée à prononcer ce mot depuis très
longtemps et il sonnait bizarrement dans ma bouche. J’ai regardé de
plus près et il s’agissait bien de mon père, mais il était d’une maigreur
extrême et on lui avait rasé les cheveux. Je l’avais toujours pris pour
l’homme le plus grand du monde, mon héros qui pouvait tout
accomplir. Il paraissait si petit à présent. Pire, sa voix était si craintive
et si faible que je la reconnaissais à peine. Je me suis tenue devant lui
tandis qu’il caressait mon visage et mes cheveux, comme un aveugle en
train de lire un livre, et qu’il disait : « C’est Yeonmi ? C’est bien
Yeonmi ? »
Il n’a pas pleuré, il s’est contenté de me regarder. Je n’étais plus un
bébé. J’étais une jeune fille de douze ans, presque une adolescente.
« C’est bien toi, ma fille ? »
Je voulais sauter dans ses bras et le serrer contre moi, mais je vivais
sous le toit de mon oncle et je craignais de lui montrer mon bonheur à
revoir mon père. Mon oncle, le bon ami de mon père autrefois, le
détestait désormais, et il proférait souvent des horreurs sur son
compte. Il lui en voulait de s’être montré irresponsable et d’avoir été
arrêté, laissant aux autres le fardeau de son épouse et de ses enfants.
J’étais très triste que les gens qui avaient tant respecté mon père du
temps où il était riche et puissant le traitent si mal aujourd’hui. Au
bout d’un moment, je n’ai plus réussi à me retenir et je me suis jetée au
cou de mon père, je me suis accrochée à lui, refusant de le laisser
repartir.
Après l’arrestation de mon père, j’avais cessé de me comporter en
enfant. Maintenant qu’il était de retour, je passais chaque instant
pelotonnée contre lui, comme je le faisais bébé. Et je voulais retrouver
les mêmes rituels que lorsque j’étais petite. J’avais l’habitude de
m’asseoir sur ses genoux et qu’il me fasse sauter comme sur un cheval.
Je voulais recommencer et je lui ai même demandé de me faire
marcher sur ses pieds. Mon pauvre papa a essayé mais il m’a vite
reposée : « Aïe ! Ma petite puce a bien grandi ! » C’était un de mes
surnoms quand j’étais enfant. L’entendre m’appeler ainsi m’a fait
fondre en larmes.
Quand Eunmi est rentrée de l’école, nous avons fait prévenir ma
mère que mon père était sorti de prison. Il nous a expliqué qu’il était
tombé gravement malade et qu’il avait soudoyé le directeur du camp
pour qu’il lui accorde une autorisation de sortie provisoire.
Nous avons été choquées de l’état dans lequel se trouvait mon père
lorsque nous l’avons aidé à changer de vêtements. On voyait les os sous
sa peau qui tombait en lambeaux à cause de la malnutrition. À la
demande de ma mère j’ai couru acheter de l’eau de tofu pour le
baigner et soigner ses blessures. Il avait si faim qu’il aurait tout avalé,
mais son corps ne pouvait le supporter après une si longue période de
privation. Ma mère a donc dû le refréner et veiller à ce qu’il ne mange
qu’un peu de riz à la fois pour ne pas être malade.
Lorsqu’il s’est senti assez fort pour parler, il lui a raconté ce qu’il
s’était passé.
Le directeur savait que mon père se trouvait interné à cause d’un
crime financier important, et mon père l’a convaincu qu’il avait caché
de l’argent avec une femme à Hyesan. Si le directeur laissait sortir mon
père pour raisons de santé, il lui donnerait un million de wons nord-
coréens. C’était une somme colossale qui lui permettrait d’acheter une
bonne maison. L’avarice du directeur l’a poussé à le croire mais mon
père n’avait jamais eu l’intention de le payer, même si cet argent avait
existé. D’après mon père, une fois qu’il serait sorti du camp, le
directeur ne pourrait pas l’y ramener sans révéler sa propre corruption.
Il était possible, après un temps, qu’on dise que mon père était
suffisamment rétabli pour retourner en prison. Mais il s’en inquiéterait
plus tard.
Mon père a convaincu le directeur de lui laisser rendre visite à sa
famille à Kowon avant de se rendre à Hyesan. Là, il serait confié à son
frère, Park Jin, qui l’aiderait à se faire soigner pour ses maux d’estomac
qui empiraient. Le directeur a exigé qu’un médecin de la prison
accompagne mon père, en théorie pour l’escorter jusqu’à Hyesan. En
réalité, il devait récupérer l’argent. Mais il échouerait, puisqu’il n’y
avait pas d’argent à récupérer.
Mon père est resté quelques jours à Kowon puis il est parti pour
Hyesan. Une fois installé là-bas, il nous ferait venir.
Ma mère, pendant ce temps, a décidé de se rendre à la police et a
été condamnée à un mois de rééducation dans ce qu’on appelait le
« corps d’entraînement des travailleurs », qui ressemblait à un camp
d’esclavage mobile. Les détenus dormaient ensemble dans une pièce
infestée de poux et étaient envoyés à l’extérieur en journée pour
construire des ponts ou besogner sur d’autres chantiers. Il n’y avait que
peu de femmes dans le groupe de ma mère mais les gardes les faisaient
travailler aussi dur que les hommes. Si quelqu’un était trop lent, tout le
groupe était puni et se trouvait forcé de courir autour du camp toute la
nuit sans pouvoir dormir. Pour éviter cela, les prisonniers se frappaient
entre eux si l’un d’eux ne travaillait pas assez vite. Les gardes n’avaient
rien besoin de faire. Et le rythme était si exténuant que certains
prisonniers frôlaient la mort au bout de quelques semaines. Ma mère a
débuté sa peine vers la fin de l’automne, et elle a survécu au froid avec
sa seule veste légère et sans même une paire de gants.
Parfois, les sites de construction étaient très éloignés, mais lorsque
ma mère se trouvait près de Kowon, avec ma sœur nous allions l’y
retrouver. La première fois, Eunmi et moi nous sommes levées à
5 heures du matin pour lui préparer à manger. J’ai cuisiné une petite
citrouille que j’ai mélangée avec du riz et du maïs, puis j’ai coupé des
radis et je les ai salés. Les radis au sel sont le kimchi des pauvres ; nous
n’avions pas les moyens d’acheter les ingrédients nécessaires à la
préparation de la sauce épicée du traditionnel chou mariné.
Nous nous sommes mises en marche à 6 heures, alors qu’il faisait
encore nuit mais nous avons tourné au mauvais croisement sur le
chemin du site de construction. En marchant, nous avons eu si faim
que nous avons commencé à goûter les plats que nous emportions avec
nous. Le temps d’atteindre le site, nous avions tout mangé. Nous nous
sentions toutes les deux très coupables d’arriver les mains vides, mais
ma mère était tellement heureuse de nous voir. Elle restait notre mère
et s’inquiétait davantage pour nous que pour elle, et elle nous a
apporté de l’eau pour nous désaltérer. Les gardes ne lui accordaient
que quelques instants de visite avec nous alors nous venions aussi
souvent que possible, apportant à manger quand nous le pouvions.

Heureusement, ma mère n’est pas restée longtemps dans le corps


d’entraînement. Elle a réussi à soudoyer quelqu’un du commissariat et
a été relâchée au bout de seize jours seulement. Après s’être un peu
reposée avec nous, elle a pris le train pour Hyesan afin de voir mon
père. Elle savait que la police la harcèlerait tant que son lieu de
résidence serait Hyesan – et le seul moyen d’y remédier tant qu’il était
en vie était de divorcer de mon père. Ils s’aimaient encore mais ils se
sont mis secrètement d’accord sur le fait qu’un divorce était la seule
solution pragmatique. S’il devait retourner en prison, notre famille
serait mieux à Kowon, car la météo y était plus clémente et la vie
moins chère qu’à Hyesan. Ils ont agi sans attendre et le divorce a été
prononcé en avril 2006.
Pendant ce temps, un ami de mon père lui louait gratuitement un
logement jusqu’à ce qu’il puisse payer. Il projetait de relancer son
activité avec l’aide de ma mère. En tout cas pour l’instant, il voulait que
nous revenions habiter à Hyesan avec lui. En mai, j’ai pris le train toute
seule en direction du Nord pour aller vivre avec mon père ; Eunmi et
ma mère nous ont rejoints quelques mois plus tard. Enfin, nous étions
à nouveau réunis.

L’appartement de mon père se situait au huitième et dernier étage


d’un immeuble de la banlieue de Wiyeon, à quelques kilomètres à l’Est
de notre ancien quartier de Hyesan. L’appartement donnait sur le Yalu,
et on apercevait la Chine depuis la fenêtre. Il y avait trois chambres,
que nous partagions avec deux autres familles. Les murs étaient fins,
nous parlions donc tout bas pour que personne n’entende nos
conversations. Il n’y avait pas d’ascenseur dans l’immeuble et nous
devions monter les huit étages à pied dans le noir – voilà pourquoi en
Corée du Nord, les appartements des étages inférieurs sont les plus
prisés. Moins on avait d’argent, plus on montait dans les étages.
Mon père suivait des traitements médicaux pour ses douleurs à
l’estomac mais, une fois encore, aucun des médecins n’arrivait à poser
de diagnostic. Il se trouvait dans une situation délicate car il était trop
malade pour travailler mais s’il allait mieux, on le renverrait au camp.
Du coup, il vivait dans une sorte de limbes. Sa carte d’identité avait été
détruite à son entrée en prison – seuls les êtres humains ont le droit de
posséder des papiers d’identité et il était considéré comme un sous-
homme. Sans papiers, on ne peut aller nulle part, il lui était donc
impossible de voyager pour acheter des métaux et reprendre son trafic.
De plus, il devait sans cesse pointer auprès de la police qui le surveillait
de près. Alors il restait à la maison et s’occupait de ma sœur et de moi
pendant que ma mère reprenait les affaires.
L’homme qui avait proposé l’appartement à mon père était aussi
disposé à investir un capital de départ dans l’entreprise commerciale
que comptait lancer ma mère. Avec le fils de cet homme, elle s’est
rendue près de Songnam-ri pour acheter de l’argent, puis elle est
revenue à Hyesan le vendre aux trafiquants. Mes parents faisaient un
petit profit sur ces transactions, mais nous étions toujours très pauvres.
Souvent, nous n’avions que des pommes de terre noires gelées à
manger, ce qui rendait mon père encore plus malade.
Après notre déménagement, Hyesan m’avait beaucoup manqué et
j’avais hâte de revoir mes amis. Yong-ja était devenue très grande et
très forte – selon les critères nord-coréens en tout cas. Elle avait
toujours possédé une certaine force physique mais à présent elle
prenait des cours de taekwondo qui l’endurcissaient encore plus. Je me
sentais en sécurité en sa compagnie, parce que Hyesan avait tellement
changé pendant mes trois années d’absence. La ville paraissait plus
animée et plus prospère désormais, en raison des échanges légaux et
illégaux avec la Chine. Et les jeunes semblaient différents et ne se
comportaient plus comme avant. Les filles plus âgées raidissaient leurs
cheveux ondulés avec une crème appelée « Magic » qui passait la
frontière en contrebande. Certaines se teignaient même les cheveux et
portaient des jeans, ce qui était interdit. Les jeans étaient le symbole de
la décadence américaine, et si les policiers vous attrapaient en train
d’en porter, ils prenaient des ciseaux et le découpaient en morceaux.
Puis vous pouviez être condamné à une journée en camp de
rééducation ou une semaine de travail supplémentaire. Mais cela
n’empêchait pas les adolescents d’essayer de nouvelles choses.
Yong-ja m’a expliqué que les jeunes « sortaient » ensemble
maintenant – ce qui signifiait en fait que les garçons et les filles
traînaient ensemble. Mais cela me paraissait très bizarre. Même les
élèves de maternelle jouaient à avoir des petits copains et des petites
copines. Elle m’a mise en garde contre certaines règles entre les genres
qui existaient à présent. Par exemple, si un garçon émettait un bruit de
bouchon qui saute ou un claquement de langue quand on passait
devant lui, il ne fallait surtout pas se retourner ni le regarder à moins
de vouloir sortir avec lui. Si on se retournait, il ne nous fichait plus la
paix ensuite. J’ai commis cette erreur à quelques reprises parce que je
m’y perdais dans ces nouvelles coutumes. En fait, j’avais l’impression
d’être une péquenaude. Yong-ja s’est même moqué de l’accent de
Kowon que j’avais pris pendant mon séjour là-bas. Les gens du centre
de la Corée du Nord parlent beaucoup plus lentement que les habitants
des villes frontalières avec la Chine. Débarquer de Kowon, c’était
comme venir d’Atlanta et s’installer à New York pour un Américain. Il
m’a fallu du temps pour parler à nouveau comme une fille de Hyesan.
J’ai intégré l’école élémentaire de Wiyeon et je me suis fait un
nouveau groupe d’amis, surtout des filles qui étaient un peu plus âgées
que moi. J’avais manqué plusieurs classes et j’avais beaucoup de retard
sur le programme. Quand Eunmi est arrivée de Kowon, elle avait
quinze ans et elle était plus avancée dans sa scolarité. Elle a
rapidement créé ses propres amitiés et nous passions moins de temps
ensemble qu’avant. En outre, elle a commencé à sortir avec un garçon
dont elle s’était amourachée et dont le père était Chinois. Ma mère lui
a vivement conseillé de rompre avec lui car il avait un très mauvais
songbun, encore pire que le nôtre. Eunmi a fini par l’écouter mais cela a
entraîné des frictions au sein de la famille.
Mes nouvelles amies connaissaient tout des dernières modes car
elles regardaient des feuilletons sud-coréens et des clips vidéo
internationaux. Personne ne possédait d’ordinateur personnel et il n’y
avait bien sûr pas de connexion à Internet pour télécharger du contenu
étranger. À la place, il traversait le fleuve en contrebande depuis la
Chine chaque nuit. Les fins DVD avaient remplacé les grosses cassettes,
ce qui permettait d’en faire entrer davantage dans le pays. Ce qui
arrivait au compte-gouttes avant s’écoulait désormais à flots.
Les chambres de certaines de mes amies étaient pourvues d’épais
rideaux qu’elles tiraient pour regarder les DVD ; nous pouvions alors
voir les films et danser sur la musique. Nous écoutions aussi des
cassettes de musique et des CD – tout ce sur quoi nous pouvions mettre
la main. Ma sœur et moi avions une préférence pour les chansons
d’amour tristes. Notre préférée parlait d’un couple qui se jurait fidélité
en croisant leur petit doigt. Puis l’un d’eux disparaissait soudain. Cela
nous faisait toujours pleurer.
Sans ces DVD et CD étrangers, nous n’aurions connu aucune
chanson en dehors de celles qu’on nous apprenait sur Kim Il-sung et
Kim Jong-il. Nous tentions de changer les paroles de ces dernières pour
les rendre plus intéressantes. L’un des garçons plus âgés avec lesquels
nous traînions jouait de la guitare, et lorsque nous chantions avec lui,
nous laissions volontairement de côté les passages sur les Kim. Chaque
fois que je chantais ces chansons, je me sentais plus libre. C’est une
chance qu’on ne se soit pas fait attraper. Mais nous étions jeunes et
nous ne pensions pas à l’avenir.
On appelle parfois les Nord-Coréens de mon âge ou ceux plus
jeunes encore la génération Jangmadang parce que nous avons grandi
avec les marchés, et que nous ne nous rappelions pas l’époque où l’État
répondait aux besoins de tous. Nous n’avions pas la même loyauté
aveugle envers le régime que la génération de nos parents. Pourtant,
alors que l’économie de marché et les médias extérieurs affaiblissaient
notre dépendance à l’État, je ne parvenais pas à franchir le pas
psychologique de considérer les films étrangers et les feuilletons que
j’adorais comme les modèles d’une vie que je pourrais mener.

Presque adolescente, je commençais à me poser des questions sur


les relations amoureuses. Mes copines et moi fantasmions sur les
couples que nous voyions dans les films, qui se dévoraient du regard en
se murmurant des mots tendres avec leur accent doux et magnifique.
Nous tentions de les imiter et lorsque les garçons nous invitaient à
sortir, nous les faisions parler comme les Sud-Coréens. Bien sûr,
« sortir » en Corée du Nord était encore beaucoup plus innocent que
dans les scènes les plus édulcorées que nous visionnions. Les seules
histoires d’amour que je connaissais, je les avais vues dans des films et
j’ignorais complètement ce que l’héroïne de Pretty Woman faisait quand
la caméra se détournait. Nous étions encore si naïves. Tout ce qui
m’intéressait dans Pretty Woman, c’étaient les vêtements magnifiques
que Yong-ja et moi tentions de reproduire pour nos poupées de papier.
Je suis gênée de l’avouer mais j’ignorais qu’un baiser était censé
être romantique. Parce que mon père et ma mère m’embrassaient
beaucoup quand j’étais petite, je croyais que c’était un geste que tout le
monde accomplissait pour montrer son affection. L’éducation sexuelle
n’existe pas en Corée du Nord. Les mères ou les médecins discutent
peut-être de sexe avec une fille la veille de son mariage mais je n’en ai
jamais entendu parler. À plusieurs reprises, petite, j’ai interrogé ma
mère sur ma naissance, mais elle me répondait juste que je le
découvrirais quand je serais grande. Les garçons, à mon avis, n’en
savaient pas plus que les filles.
À Hyesan, disposer de sa propre ligne de téléphone fixe était encore
rare, et seuls les plus riches possédaient un téléphone portable. Le seul
moyen pour un garçon de donner rendez-vous à une fille qu’il
appréciait, c’était d’aller la trouver. Bien sûr, les parents ne voulaient
pas que leurs filles fréquentent des garçons. Cette génération
considérait encore ces rencontres comme scandaleuses ; les garçons
devaient donc user d’imagination pour contourner les obstacles. Je
connaissais quelques garçons qui voulaient sortir avec moi et tous ont
tenté leur chance, montant jusqu’au huitième étage de notre résidence
et frappant à l’appartement.
Ma mère se mettait en colère et criait à travers la porte close. « Va-
t’en ! File ! » Elle refusait de me laisser sortir. Alors les garçons me
communiquaient un code à l’école et, le soir, ils venaient attendre en
bas de l’immeuble, ils hurlaient le signal et c’était à moi de trouver une
excuse pour descendre. Naturellement, ma sœur aussi avait des
prétendants. Et il y avait beaucoup d’autres adolescentes dans notre
résidence, si bien qu’une fois le soleil couché, c’était très bruyant en
bas.
Je n’ai jamais été très intéressée par les garçons avant de rencontrer
Chun-guen, mon premier amour. Il avait dix-huit ans, cinq ans de plus
que moi, et il étudiait en dernière année d’une école spéciale pour
élèves surdoués de la province de Ryanggang. Il était plus grand que la
plupart des Coréens, avait un teint clair et une voix douce. Nous nous
sommes rencontrés alors que je rendais visite à des amis de la famille
qui habitaient dans le même immeuble que lui, à côté du nôtre. Au
début, Chun-guen se contentait d’un signe de la tête ou d’un bonjour
quand on se croisait dans le couloir ou dans la rue. Puis un jour, il m’a
invitée à sortir. J’en avais très envie mais j’ai dû refuser. Je savais que
notre histoire ne pourrait connaître qu’une fin malheureuse.
Parce que ma famille venait juste de s’installer dans ce quartier de
la ville, Chun-guen ignorait que j’étais la fille d’un criminel. Lui était
issu d’une famille très riche et très puissante. Son père avait étudié à
l’étranger et obtenu un doctorat ; c’était à présent un éminent
professeur d’agriculture à l’université. Sa mère était une figure
politique importante à un haut niveau du Parti du Travail. Si ses
parents découvraient que nous étions ensemble, il aurait de gros
problèmes. Et si ses intentions envers moi étaient sérieuses ou qu’il
souhaitait m’épouser, sa vie serait détruite. Chun-guen ne pourrait
jamais intégrer le Parti du Travail, ni étudier dans les meilleures
universités, ni mener une brillante carrière. Je serais une plaie, un
fardeau qui l’empêcherait d’avancer. Du coup, je persistais à le
repousser.
Mais lui insistait. Tant et si bien qu’un jour j’ai accepté de me
rendre à une fête chez lui en l’absence de ses parents. Un acte tout à
fait innocent. Plusieurs filles et garçons plus âgés de son école étaient
présents. J’étais la plus jeune – et sans conteste la plus pauvre – des
invités. Tout à coup, mes habits d’occasion miteux et les trous dans
mon pantalon m’ont fait très honte. En Corée, la coutume veut qu’on
retire ses chaussures avant d’entrer chez quelqu’un, si bien que tout le
monde a pu compter combien de fois j’avais raccommodé mes affreuses
chaussettes. Me retrouver au milieu de ces enfants de riches était une
humiliation.
L’appartement de Chun-guen paraissait immense – il faisait la
même taille que le nôtre mais une seule famille l’occupait au lieu de
trois. J’ai découvert avec surprise des peaux d’orange et des coquilles
d’œufs dans la poubelle. Les œufs étaient une denrée raffinée rare dans
ma famille ; nous en mangions seulement pour le Nouvel An et les
occasions spéciales. Et les oranges étaient un produit si luxueux que je
n’en avais jamais mangé une entière de toute ma vie – seulement
quelques quartiers quand mon père en rapportait à la maison du temps
où nous avions de l’argent. Jeter les pelures était un tel gâchis.
Je m’efforçais de me comporter comme si j’étais à ma place là-bas
et que je comprenais les sujets de discussion des invités. Chun-guen
tentait d’expliquer qu’il avait utilisé un ordinateur à l’école et je
hochais poliment la tête et souriais, même si je n’en avais jamais vu.
Les écoles ordinaires en Corée du Nord ne possèdent pas ce genre de
matériel. Mon embarras était si grand qu’une colère inexplicable m’a
gagnée et je suis partie précipitamment. J’ai couru jusque chez moi.
Je pensais que mon emportement signerait la fin de notre histoire
mais Chun-guen savait se montrer patient et pardonner. En sa
présence, je ressentais une douleur dans la poitrine qui n’était pas due
à la faim. Par conséquent, j’ai accepté de le voir quelques fois, mais à la
condition qu’il garde le secret. Nous devions attendre qu’il fasse nuit
noire pour nous retrouver ; si un de nos voisins nous surprenait
ensemble, ce serait très dangereux pour lui. Lorsque nous nous
croisions dans la rue, l’un de nous changeait de trottoir ou prenait une
direction différente.
Chun-guen a découvert où j’habitais et, un soir, il est venu frapper à
ma porte. Il a fait grande impression à mes parents : ma mère l’a
trouvé respectueux, généreux et intelligent. Mon père m’a proposé de
l’inviter à dîner mais j’ai refusé. Je ne voulais pas qu’il voie à quel point
nous étions pauvres – et je ne lui avais toujours pas révélé que mon
père était un prisonnier. À quoi bon ? Je savais que jamais je ne
pourrais me marier avec un homme tel que Chun-guen. Il n’y avait pas
d’avenir radieux pour moi. Je n’irais jamais à la fac et je finirais
sûrement par épouser un pauvre fermier, si je ne mourrais pas de faim
avant.
C’était l’hiver et la situation devenait vraiment désespérée pour ma
famille. Il y a eu un problème avec le vieux système ferroviaire qui
faisait avancer les trains à l’électricité. Le réseau électrique dans le
Nord était si affaibli que le train en provenance de Pyongyang a dû
s’arrêter avant d’arriver à Hyesan, puis faire demi-tour. Au bout d’un
moment, il n’est plus venu du tout. Mes parents ont attendu et attendu
mais en vain. Désormais, le seul moyen d’acheminer des métaux depuis
Pyongyang était en voiture, et c’était impossible. Mes parents n’avaient
rien à vendre et personne ne voulait leur prêter davantage d’argent. Ils
dépensaient les économies mises de côté pour leurs affaires et bientôt il
n’en resterait plus rien.
Il faisait toujours froid dans notre appartement quand le vent
soufflait du fleuve et tous les jours mon père se rendait dans la
montagne et ramassait du bois pour nous chauffer. Il mangeait la neige
afin de se remplir l’estomac. Ma mère menait toutes sortes de petites
affaires afin d’acheter un peu de maïs et quelques pommes de terre
gelées. Malgré cela la faim était désormais omniprésente. Je ne rêvais
plus de pain. Tout ce que je désirais, c’était avoir quelque chose à
manger à mon prochain repas. Sauter un repas pouvait littéralement
signifier la mort, par conséquent c’est devenu ma plus grande peur et
mon obsession. On se fiche du goût de la nourriture et on ne mange
pas avec plaisir. On ne mange plus que pour survivre, avec un instinct
animal, calculant sans s’en rendre compte combien de temps en plus
chaque bouchée va nous faire tenir.
Mes parents ne dormaient plus. Ils avaient peur de ne pas se
réveiller et que leurs enfants meurent de faim. Une fois encore,
allongés dans leur lit la nuit, ils se demandaient quoi faire pour nous
garder en vie.
10

Les lumières de la Chine

La chance avait tourné pour de bon pour ma famille, et la preuve


en a été la célébration du Nouvel An Lunaire chez mon oncle Park Jin
en février 2007. Lorsque j’étais petite, mon père était le plus riche de
son clan et tout le monde venait profiter des fêtes chez nous.
Désormais, c’était mon oncle le plus riche et il organisait les soirées
chez lui. Plutôt que d’accueillir mon père comme un frère, il le traitait
comme un serviteur. Au cours des mois où mon père avait habité avec
ma tante et mon oncle à Hyesan à sa sortie de prison, ils lui avaient fait
balayer et nettoyer la maison. La famille en voulait à mon père d’avoir
ruiné leur vie. Leur songbun n’était déjà pas reluisant au départ mais
aujourd’hui, comme il était un criminel reconnu, c’était encore pire.
Même mes cousins le traitaient mal devant sa famille et ses anciens
amis. Lors de la fête du Nouvel An, ils ont refusé de le laisser s’asseoir
et discuter avec les voisins qui mangeaient et buvaient à sa table avant.
La soirée a été extrêmement éprouvante, mais mon père a tout accepté
avec résignation et lassitude.
Avant son arrestation, mon père était un homme brillant, drôle et
irrévérencieux. Même du haut de mes treize ans, je voyais que son
séjour au camp avait brisé son âme. Il n’arrivait plus à regarder un
policier dans les yeux, pas même ceux avec lesquels il avait bu et
plaisanté autrefois autour de sa table. Mon père adorait la musique
sud-coréenne avant ; à présent il refusait d’en écouter. Il craignait
qu’on l’entende et qu’on le dénonce. À sa sortie du camp, il ne chantait
plus qu’une seule chanson : « Notre pays vaut mieux que ma vie » dont
les paroles disaient : « La verte forêt frémit sur notre terre et nos
montagnes, et je n’ai même pas planté un arbre… » Il n’était plus celui
que j’avais connu enfant.
Le soulagement m’a envahie quand la fête du Nouvel An s’est
achevée et qu’enfin nous sommes partis.
Quatre kilomètres séparaient la maison de mon oncle de notre
appartement. Mon père est resté en arrière tandis que ma mère, ma
sœur et moi rentrions ensemble à la maison, longeant le fleuve noir,
guidées par les seuls éclairs de lumière produits par les feux d’artifice
dans le ciel au-dessus de la Chine. Je vivais en Corée du Nord, le pays
où nous étions censés n’avoir rien à envier à personne et tout ce que
j’éprouvais, c’était de la jalousie – une jalousie maladive envers les gens
de l’autre rive. Je n’osais toujours pas m’interroger sur les raisons pour
lesquelles nous n’avions pas autant en Corée du Nord, mais je sentais
au fond de moi que je voulais aller là où se trouvaient la lumière et la
nourriture. C’était comme être irrésistiblement attirée par une flamme.
J’aurais aimé savoir à l’époque ce que représentait vraiment cette
lumière pour les Nord-Coréens comme moi. La suivre me coûterait
mon innocence et aussi, pendant un temps, mon humanité.

À chaque Nouvel An, Kim Jong-il faisait une allocution que nous
devions tous mémoriser. En 2007, nous n’y avons pas coupé : le peuple
nord-coréen était le plus fort, nos ennemis seraient vaincus, l’économie
redevenait florissante. Cependant, nous n’arrivions plus à croire à la
propagande car nos vies ne faisaient qu’empirer. Mes parents n’en
pouvaient plus. Ils savaient qu’il n’y avait pas d’avenir pour leurs filles
ici et ils ont commencé à discuter d’une échappatoire.
Nous connaissions un homme qui était parti travailler en Russie.
C’était pratiquement de l’esclavage mais au moins il était nourri et ne
mourait pas de faim. De plus, il parvenait à mettre assez d’argent de
côté pour démarrer un commerce lucratif à son retour. Mon père
connaissait un autre homme envoyé comme main-d’œuvre en Libye et
qui gagnait des devises étrangères pour le régime. À son retour, il nous
a raconté que sa vie en Libye était très solitaire – pendant trois ans, il
n’avait pas vu sa famille. Mais il avait de quoi se nourrir. Et il avait
même mangé des ailes de poulets.
Notre faim immense nous poussait à vouloir connaître tous les
détails. Selon lui, les Libyens mangeaient beaucoup de poulet – ce qui
nous stupéfiait – mais ils ne mangeaient généralement pas la volaille
en entier. Ils découpaient les ailes et les vendaient à si bas prix que
même les Nord-Coréens pouvaient s’en offrir. La Libye nous paraissait
être le paradis. Mon père avait toujours voulu aller à l’étranger et
trouver un moyen de nous envoyer un peu d’argent. Mais il n’avait
jamais saisi sa chance et, désormais, c’était hors de question.
Les Nord-Coréens ont entendu répéter à l’envi que le reste du
monde était un endroit impur, dégoûtant et dangereux. Le pire étant la
Corée du Sud, véritable cloaque humain, rien de plus qu’une colonie
appauvrie de chiens américains qu’on nous apprenait à détester et à
craindre. Mon père n’avait aucune envie d’aller un jour en Corée du
Sud mais en Chine, pourquoi pas ? Si nous trouvions un moyen de
traverser le fleuve, nous aurions peut-être une chance.
Mes parents ont discuté des choix qui s’offraient à eux à voix si
basses que même une souris n’aurait pu les entendre. Nous avions
encore de la famille qui vivait en Chine, mais mes parents n’avaient
aucun moyen d’entrer en contact avec eux. Si nous parvenions à
franchir la frontière nous pourrions peut-être les trouver et leur
demander leur aide. Tout le monde savait qu’ils étaient riches là-bas.
Nous avions vu les programmes télévisés chinois et tout ce luxe dont ils
faisaient la publicité. Nous connaissions des gens qui avaient visité la
Chine en toute légalité, y compris oncle Park Jin, et ils avaient affirmé
que les Chinois avaient de la nourriture en abondance. D’après la
rumeur également, les jeunes Nord-Coréennes trouvaient facilement du
travail en Chine. De nombreuses adolescentes avaient disparu ces
derniers temps et on murmurait qu’elles étaient parties en Chine.
Eunmi et moi pourrions peut-être trouver du travail, aussi. Ma mère
avait entendu dire qu’en Chine on manquait d’enfants, et puisque ma
sœur et moi étions encore très jeunes, des gens seraient peut-être
disposés à nous adopter.
Toutefois, dans un pays sans Internet ni journal étranger,
impossible d’obtenir des informations fiables. À poser trop de
questions, on risquait de se faire dénoncer. Nous ignorions donc si ces
rumeurs étaient fondées. Mes parents connaissaient le marché noir
mais ils vendaient des métaux uniquement aux contrebandiers qui les
rapportaient en Chine ; ils n’avaient aucune relation personnelle de
l’autre côté de la frontière. Les passeurs ordinaires ne faisaient pas le
commerce d’êtres humains. C’était une opération bien plus dangereuse.
Et la surveillance était trop rapprochée pour risquer de franchir le
fleuve seul. Il nous faudrait un intermédiaire pour soudoyer les gardes-
frontières et nous faire traverser. Mais où le trouver ?
Mes parents ont demandé à Eunmi et à moi de nous renseigner
discrètement pour tenter d’apprendre comment les autres filles étaient
entrées en Chine. Mon père a conseillé à ma mère de nous
accompagner si elle le pouvait. Lui resterait parce qu’il ne pensait pas
pouvoir trouver de travail de l’autre côté du fleuve. Et il s’inquiétait
pour la famille qu’il laisserait derrière lui en Corée du Nord. Lorsqu’une
femme fuyait en Chine, le gouvernement s’en fichait un peu, et sa
famille en général n’était pas inquiétée. Mais si un homme tel que mon
père s’échappait, le gouvernement se montrerait sans pitié avec son
frère et ses sœurs, et leurs familles. Ils pourraient perdre leur emploi de
médecin et de professeur, voire être emprisonnés. Même si mon oncle
l’avait bien mal traité, mon père restait loyal envers sa famille.
De plus, il imaginait que nous ne serions pas loin. « Une fois en
Chine, quand tout ira bien, vous descendrez sur la rive du fleuve pour
le Nouvel An, nous a-t-il dit. Vous irez sur la plage où nous nagions
tout le temps et lavions le linge. Je vous y retrouverai. »
Ma sœur et moi avons entrepris d’interroger nos camarades et je
tendais l’oreille pour glaner la moindre information. Un jour, j’ai
surpris l’étrange histoire qu’une femme du quartier racontait à ses
amies. Elle connaissait une jeune fille qui avait traversé le fleuve et
frappé aux portes de Changbai. Des gens l’avaient fait entrer chez eux
et lui avaient offert des plats délicieux et de beaux vêtements neufs.
Puis ils lui avaient annoncé qu’ils voulaient qu’elle épouse leur fils.
L’arrangement ne lui convenait pas et elle avait tenté de revenir à
Hyesan comme elle était venue. Mais cette fois, les gardes-frontières
nord-coréens l’avaient capturée et arrêtée. Une des voisines a fait
remarquer que la fille avait été bien bête de refuser une proposition si
généreuse.
Je n’avais aucune idée de ce dont elle parlait.
Avec le recul, je me demande comment nous avons pu faire preuve
d’une telle naïveté. Aucun de nous ne connaissait le concept de « trafic
d’êtres humains » et il nous était impossible d’imaginer un commerce
aussi diabolique. Sans compter que nous ne faisions preuve d’aucun
esprit critique car nous avions appris à ne pas poser de questions. Je
pensais en effet que si nous parvenions, Eunmi et moi, à traverser ce
fleuve sans nous faire arrêter ni tirer dessus par les soldats, nous
serions en sécurité. Il est vrai que, lorsque la faim et le désespoir sont si
grands, on est prêt à prendre tous les risques pour survivre.

Alors même que nous préparions notre fuite, je continuais à voir


Chun-guen en secret. Notre relation était si innocente, nous ne nous
étions même jamais tenu la main. Un soir, alors que mon bâtiment
était plongé dans le noir, nous nous trouvions dans la cage d’escalier
au bout du couloir où une fenêtre surplombait le fleuve. Comme
toujours, les lumières de Changbai brillaient au loin. J’avais froid, alors
il a drapé sa veste sur mes épaules et a passé ses bras autour de moi.
J’ai dit : « Je me demande comment ce serait de vivre là-bas, dans
toute cette clarté.
— Je l’ignore », a-t-il répondu.
Impossible de lui confier nos plans. C’était sans importance de toute
façon, car il devait partir effectuer son service militaire en avril. En
général, les garçons entraient dans l’armée pour dix ans. Mais comme
ses parents étaient riches et très puissants, il était prévu qu’il ne fasse
que deux ans. Après quoi, il irait à l’université. Son brillant avenir était
déjà tout tracé, mais il m’a tout de même demandé de l’attendre.
L’arrivée de ma famille dans le quartier était encore assez récente pour
qu’il ignore mon passé. « Huit ans, Yeonmi-ya, a-t-il dit. Attends-moi
huit ans et je t’épouserai. » Il était convaincu de trouver un moyen de
venir me voir tous les mois quoi qu’il arrive. Cette promesse m’a brisé
le cœur. Tout à coup, ces lumières qui me faisaient tant envie me
paraissaient bien cruelles.
Le lendemain matin, Chun-guen est venu me chercher pour aller au
jangmadang de Hyesan. Il faisait mauvais alors il nous a payé un moto-
taxi. C’était un peu différent d’une moto classique car l’engin possédait
quatre roues et un coffre ouvert à l’arrière. Nous avons grimpé dans le
coffre et nous nous sommes abrités de la pluie froide sous une bâche.
Au marché, il m’a demandé de choisir un collier qui me plaisait. Mon
choix s’est porté sur un pendentif en forme de clé. Il m’a dit que la clé
qui ouvrait mon cœur lui appartenait. J’ai souri, mais au fond de moi
mon cœur était lourd comme une pierre.

Je n’ai pas trouvé de passeur pour nous emmener en Chine mais


Eunmi pensait en avoir identifié un. Elle ignorait encore son nom mais
d’après elle le départ ne tarderait pas. Le printemps arrivait et le fleuve
allait dégeler.
Avant qu’on puisse mettre notre plan à exécution, je me suis
réveillée un matin avec une grosse fièvre. « Qu’est-ce qui ne va pas, ma
fille ? » ai-je entendu ma mère demander d’une voix lointaine. J’étais si
malade que je n’arrivais pas à ouvrir les yeux. Ensuite, je me suis mise
à vomir. Très vite, de grosses plaques rouges sont apparues sur tout
mon corps. J’avais l’impression que j’allais mourir. Nous avions
entendu des rumeurs selon lesquelles un virus en provenance de Chine
sévissait mais personne ne savait quoi faire pour y remédier. Ma mère
a emprunté de l’argent pour m’acheter des médicaments mais les jours
passaient et mon état ne s’améliorait pas. J’avais terriblement mal au
ventre et je ne pouvais rien garder. J’étais si maigre et si faible que je
n’arrivais même plus à marcher. Alors, mes parents m’ont emmenée à
l’hôpital.
Après un examen, les médecins ont décidé de me retirer
l’appendice. En raison des antécédents de mon père, mes parents ont
cru que c’était le seul moyen de me sauver. Même si nous étions censés
bénéficier de soins médicaux gratuits, les médecins s’attendaient à être
payés pour l’opération. Cela peut paraître dur, mais le gouvernement
ne leur donne presque rien et la corruption est leur seul moyen de
subsistance. J’ignore comment mes parents ont fait mais ils ont
convaincu les médecins de procéder à l’intervention si nous leur
fournissions les anesthésiants et les antibiotiques nécessaires. Ma mère
est retournée dans notre ancien quartier pour emprunter 20 000 wons
(assez pour acheter plus de vingt kilos de riz) à Kim Jong-ae, notre
voisine généreuse, puis elle s’est procuré les médicaments au marché
noir.
Lorsque les chirurgiens m’ont ouvert le ventre, ils ont découvert
que je ne souffrais pas d’une appendicite, seulement d’une sévère
inflammation des intestins. Ils m’ont quand même retiré l’appendice,
puis donné un puissant antibiotique et ont commencé à me recoudre.
Toutefois, la petite dose d’anesthésiant qu’ils m’avaient administrée a
cessé de faire effet et je me suis réveillée avant la fin de l’opération. La
douleur ressentie est indescriptible. Ils ont dû me maintenir contre la
table tellement je hurlais. Je croyais que j’allais devenir folle, mais ils
ont quand même terminé l’opération. Plus tard, ma mère m’a apporté
des antidouleurs et j’ai enfin sombré dans l’inconscience.
À mon réveil, je me trouvais dans une chambre d’hôpital, ma mère
assise à côté de moi. Les lits étaient tous occupés alors on m’avait
installée sur une paillasse par terre. Elle me caressait la main et au
bout d’un moment j’ai remarqué une bague à mon doigt. Elle était
dorée avec des petites perles de verre sur le dessus.
« Qu’est-ce que c’est, Omma ? ai-je demandé, groggy.
— Chun-guen est venu pendant que tu dormais », a-t-elle répondu.
Il m’avait apporté de la nourriture et du jus de fruit, ainsi que cette
bague pour me faire la surprise après mon opération. Mais je ne
m’étais pas réveillée. Elle a ajouté qu’il m’avait tenu la main pendant
un moment puis qu’il avait glissé la bague à mon doigt avant de partir.
Il est revenu plus tard voir comment j’allais, et son premier regard a
été pour ma main.
« Je suis heureux de te voir porter cette bague, Yeonmi-ya », a-t-il
déclaré.
Je me suis efforcée de sourire puis je lui ai montré que je la perdais.
« Elle est trop grande.
— Dans ce cas, il faut te rétablir et prendre du poids. »
Il m’a rendu visite presque tous les jours pendant ma convalescence
et j’étais toujours ravie de le voir.
Ma mère est restée à mon chevet. Comme nous n’avions pas
d’argent pour les payer, les infirmières ne s’occupaient pas de moi. Ma
mère devait tout faire, nettoyer mon incision, me nourrir avec ce
qu’elle trouvait. L’hôpital était sale et piètrement équipé. Pour faire
mes besoins, je devais me lever et traverser une cour avant d’atteindre
les toilettes extérieures. Au début, j’étais trop faible pour me tenir
debout. Mais une fois que j’ai été assez solide sur mes jambes pour
marcher jusqu’aux toilettes, j’ai découvert que l’hôpital se servait de la
cour pour entreposer ses morts. Pendant mon séjour, plusieurs
cadavres ont été entassés comme des rondins de bois entre ma
chambre et les toilettes. Plus horrible encore : les rats qui s’en
nourrissaient jour et nuit. C’était la chose la plus affreuse que j’avais
jamais vue. Les rats mangeaient les yeux en premier, parce que c’est la
partie la plus tendre. Je revois ces yeux rouges caverneux. Ils viennent
hanter mes cauchemars et je me réveille en hurlant.
Ma mère n’arrivait pas à croire que l’hôpital laisse les cadavres ainsi
étalés au grand jour.
« Pourquoi n’enterrez-vous pas ces gens ? » a-t-elle demandé à une
infirmière qui passait.
Celle-ci a haussé les épaules. « Il faut qu’il y ait au moins sept
cadavres pour que le gouvernement vienne les récupérer. Là, il n’y en a
que cinq », a-t-elle répondu avant de s’éloigner.
Ma mère avait lutté pour garder la foi et se persuader qu’elle vivait
dans un bon pays. Elle était choquée et attristée de découvrir combien
la Corée du Nord était devenue corrompue et impitoyable. Elle était
plus convaincue que jamais qu’elle ne pouvait pas laisser ses filles
grandir dans un tel endroit. Nous devions partir au plus vite.
Les médecins nous ont informés que je devais rester dans cet
hôpital infernal encore sept jours avant qu’ils me retirent mes points de
suture. Nous étions presque fin mars et le temps allait commencer à
nous manquer pour traverser le fleuve gelé. Cependant, j’étais encore
trop faible pour voyager.
Le 25 mars, la veille du jour où je devais sortir de l’hôpital, ma
sœur est venue me rendre visite ; ma mère était à mon chevet. Elle
nous a annoncé qu’elle ne pouvait plus attendre, elle avait trouvé un
passeur pour l’emmener en Chine. Elle avait seize ans et commençait à
prendre ses propres décisions. Ma mère a eu beau la prendre à part et
la supplier de m’attendre, Eunmi s’est montrée inébranlable : « Non, je
pars ce soir avec la sœur de mon amie. Si je ne saisis pas cette chance,
il n’y en aura peut-être pas d’autre. » De l’avis de ma mère, elle ne
mesurait pas l’importance de ce voyage en Chine, elle agissait comme
si elle allait juste visiter un quartier de l’autre côté du fleuve et peut-
être en revenir aussitôt. Ma mère trouvait cela dangereux mais elle n’a
pas réussi à la convaincre de rester.
Plus tard le même soir, Eunmi est revenue à l’hôpital.
« Nous n’avons pas pu partir ce soir, a-t-elle expliqué.
— Tu vois, ce n’est pas si facile de s’échapper ! a lancé ma mère.
— Ce n’est que reporté, a répliqué ma sœur. Nous avons pris un
autre rendez-vous pour demain soir. »
11

Disparues

Le lendemain, mon oncle a emprunté une voiture pour me ramener


à la maison. Ma famille espérait que les médecins retireraient mes
points de suture et me laisseraient sortir mais ils ont refusé car nous
leur devions encore de l’argent. J’ai donc dû rester une nuit de plus.
Ma sœur est passée plus tard avec son amie. Eunmi était habillée de
fins vêtements noirs et ses cheveux étaient tirés en arrière. Quand nous
lui avons appris que je ne pouvais toujours pas quitter l’hôpital, elle a
murmuré à ma mère, pour que les autres patients n’entendent pas :
« Je suis désolée mais je pars ce soir. »
Ma mère, qui ne croyait pas qu’elle y arriverait toute seule, s’est
contentée de répondre : « D’accord. Tu reviendras. » Elle ne l’a pas
serrée dans ses bras et ne lui a même pas dit au revoir. Elle le
regretterait pendant des années. Nous ne mesurions pas le désespoir
d’Eunmi. Mon père m’avait préparé un plat spécial, un gâteau de
pomme de terre frit dans l’huile et les épices. C’était un mets rare et
très cher, mais il s’inquiétait car j’étais vraiment très maigre et cela
faisait des jours que je n’avais rien mangé de solide. Il avait confié ce
plat à Eunmi pour qu’elle me le remette. Mais je me sentais trop mal
pour manger ce soir-là.
« Je n’ai pas faim, ma sœur, ai-je dit.
— Dans ce cas, ça ne te dérange pas si je le mange à ta place ?
— Non, vas-y. »
Elle s’est assise à côté de moi et a fourré le gâteau de pomme de
terre dans sa bouche si vite qu’on aurait cru que quelqu’un essayait de
lui voler sa nourriture.
« C’était délicieux, a-t-elle affirmé quelques secondes plus tard. Je
t’en supplie, ne dis pas à papa que je l’ai mangé !
— C’est promis. »
Repenser à cette époque reste encore très douloureux. C’était la
seule chose qui nous préoccupait : manger.
Ma mère m’a tenu compagnie cette nuit-là. Comme Eunmi ne
revenait pas, nous avons supposé qu’elle était rentrée à l’appartement.
Mais à 5 heures du matin, mon père a surgi dans la chambre en
tremblant.
« Où est Eunmi ? a-t-il demandé. Elle est ici ?
— Non, a répondu ma mère. Je la croyais avec toi.
— Non, elle n’est pas rentrée à la maison. »
Eunmi était partie. Ma mère n’aurait jamais cru qu’elle mettrait son
plan à exécution toute seule, et à présent, elle s’en voulait. Elle était si
bouleversée que le souffle lui manquait. Mon père se tordait les mains.
Et si Eunmi était tombée dans l’eau gelée et s’était noyée ? Et si on ne
retrouvait jamais son corps ? Mes parents m’ont prévenue qu’ils
devaient partir à sa recherche sur-le-champ, il fallait donc que je quitte
l’hôpital tout de suite. Ils ont trouvé les médecins et ont parlementé
avec eux jusqu’à ce qu’ils finissent par m’enlever mes points.
J’étais encore trop faible pour marcher mais Chun-guen était venu
la veille et avait proposé de venir me chercher à ma sortie. Quelle joie
de le voir arriver avec un ami à moto. Son ami a attendu dehors et
nous nous sommes retrouvés un instant tous les deux dans la chambre
d’hôpital. Chun-guen a fini par m’avouer qu’il connaissait l’histoire de
ma famille. Des filles jalouses qui habitaient dans sa résidence avaient
découvert qu’il me rendait visite à l’hôpital, et lui avaient tout raconté
des actes criminels de mon père. Mais Chun-guen m’a assuré qu’il s’en
fichait. Il voulait toujours que je l’épouse. Il était tellement optimiste,
et si sûr de faire de moi la personne la plus heureuse au monde. Je n’ai
rien répondu et je me suis contentée de sourire. Ce qui a semblé lui
suffire. Dans ma grande détresse, il m’offrait un peu de chaleur, de
lumière et d’espoir. Je lui en serai éternellement reconnaissante.
Nous sommes sortis de l’hôpital ensemble et son ami a démarré la
moto. Chun-guen me tenait fermement pendant que son ami roulait au
pas jusqu’à mon immeuble. J’étais trop faible pour monter les escaliers
alors Chun-guen m’a portée jusqu’à mon appartement. Il s’est montré
très vaillant sur les premiers étages puis il a commencé à transpirer à
grosses gouttes.
« On dirait que tu reprends du poids ! » a-t-il plaisanté.
J’ai seulement souri car rire était trop douloureux.
Devant ma porte, j’avais encore trop honte pour le faire entrer, je
ne voulais pas qu’il voie combien nous étions pauvres. Nous nous
sommes dit au revoir et il est parti.

En entrant dans notre chambre, j’ai trouvé mes parents blottis l’un
contre l’autre par terre. Il n’y avait aucune nouvelle concernant Eunmi.
Mon père se balançait d’avant en arrière et pleurait en silence. Il n’osait
pas faire de bruit à cause des voisins : il ne fallait pas qu’ils découvrent
qu’il y avait un problème. Quand ils lui avaient demandé où était
Eunmi, il avait répondu qu’elle se trouvait chez des amis. Ils ne
devaient pas savoir la vérité sinon ils nous dénonceraient. Nous avons
donc attendu cette nuit-là en espérant qu’Eunmi reviendrait, mais
craignant qu’une chose affreuse lui soit arrivée. Les pires pensées nous
ont traversé l’esprit. Ne pas savoir était le plus difficile.
J’étais si faible et si fatiguée que je suis allée directement au lit,
c’est là que j’ai trouvé un mot d’Eunmi sous mon oreiller. « Va voir
cette dame. Elle t’emmènera en Chine. » Elle me laissait l’adresse d’une
maison près du fleuve, en face de la gare de Wiyeon.
Le lendemain matin, mes parents sont allés voir la famille de la fille
qui s’était enfuie avec Eunmi. Ils ont emporté le mot avec eux. Puis
tous ensemble, ils se sont rendus à l’adresse indiquée par Eunmi. Une
femme est venue ouvrir la porte. « Où est notre fille ? lui a demandé
ma mère. Dites-moi ce que vous avez fait d’elle ! »
La femme a secoué la tête. « Je ne sais pas de quoi vous parlez. Je
ne connais pas votre fille. »
Ils ne pouvaient rien faire alors ils sont rentrés chez nous.
Les jours se sont écoulés et toujours aucune nouvelle d’Eunmi. Le
31 mars, mon père a envoyé ma mère faire une course. J’étais encore
très faible mais je me sentais assez solide pour marcher un peu, alors je
l’ai accompagnée. Elle prévoyait de s’arrêter chez l’amie d’Eunmi en
chemin pour voir s’ils avaient eu des nouvelles des filles.
Là-bas, il régnait une ambiance de veillée funèbre. Tout le monde
pleurait, et la mère de la fille était folle de chagrin. « C’est ma faute ! »
geignait-elle. Elle a expliqué que sa fille était sans cesse affamée, ce
que sa mère lui donnait à manger n’était jamais suffisant. « Je lui ai dit
qu’elle mangeait trop. Mais si j’avais su qu’elle partirait comme ça, je
me serais tue. » Elle ne pouvait pas s’arrêter de sangloter, et son mari
lui a demandé de se calmer. « Tu vas finir par mourir de chagrin,
sinon. » À voix basse, il nous a confié que c’était mieux pour sa fille
qu’elle soit partie. Elle ne pouvait pas vivre dans ce pays. Et d’autres
voisines ont déclaré qu’elles aussi iraient en Chine, si la chance se
présentait.
Nous les avons laissés et ma mère a réfléchi à une nouvelle
stratégie. Elle voulait absolument savoir si Eunmi avait traversé saine
et sauve la frontière chinoise. Elle m’a suggéré de retourner seule chez
l’intermédiaire et de prétendre vouloir passer en Chine. Nous espérions
qu’elle me laisserait jeter un œil chez elle ; après tout, Eunmi s’y
trouvait peut-être encore.
J’ai frappé à la porte et la même femme m’a ouvert. Elle avait une
quarantaine d’années, comme ma mère, mais elle tenait dans ses bras
un bébé qu’elle allaitait encore. Elle était vêtue très pauvrement et, en
jetant un coup d’œil à l’intérieur, j’ai vu que la maison était si délabrée
qu’elle menaçait de s’effondrer à tout moment. Me voyant non-
accompagnée, elle est devenue beaucoup plus amicale. J’ai dit que je
voulais me rendre en Chine et elle m’a répondu que ça pouvait
s’arranger. Puis j’ai appelé ma mère qui était cachée un peu plus loin.
La femme a bloqué la porte et a refusé de nous laisser entrer, alors
nous sommes restées dehors pour parler. Elle niait toujours connaître
ma sœur mais elle paraissait plus encline à gagner notre confiance.
« Attendez ici », a-t-elle dit.
Elle a tourné au coin de la maison puis elle est revenue quelques
instants plus tard et nous a conduites dans une ruelle. Là, elle nous a
présenté une femme enceinte, elle aussi plutôt avenante.
« Si vous le souhaitez, vous pouvez traverser le fleuve ce soir », a
déclaré la femme enceinte.
Jusque-là, j’ignorais à quel point je voulais quitter la Corée du
Nord. Même lorsque j’avais frappé à sa porte, je ne le savais pas. Mais à
cet instant précis, j’ai pris ma décision. J’allais en Chine, et ma mère
venait avec moi. Tout de suite. Ce n’était pas notre plan initial. Ma
sœur et moi étions censées partir devant, sans ma mère. Mais je savais
désormais que je ne pouvais pas laisser ma mère.
J’ai serré ses mains entre les miennes et je lui ai dit : « Nous devons
partir, Omma ! Cette chance ne se représentera peut-être pas ! »
Ma mère a essayé de s’écarter.
« Yeonmi-ya, je ne peux pas laisser ton père. Il est malade. Tu dois
y aller toute seule. »
Agrippée à elle, j’ai insisté : « Non, si je lâche ta main, tu vas mourir
en Corée du Nord. Je ne peux pas partir en t’abandonnant ici ! »
Elle m’a suppliée. « Laisse-moi juste prévenir ton père que je pars et
je reviens. »
Même pour informer mon père, je refusais de la laisser partir. Il
trouverait un moyen de la retenir ou bien elle changerait d’avis. Je
savais que si je la laissais disparaître, je risquais de ne plus la revoir.
Alors j’ai usé de tous les arguments possibles pour la persuader de
m’accompagner. Je lui ai dit que nous allions retrouver Eunmi et nous
installer en Chine, puis que nous ferions venir papa. Je croyais encore
que nous pourrions revenir n’importe quand pour faire signe à mon
père depuis l’autre rive, comme ces enfants chinois qui me
demandaient si j’avais faim. Mais le plus important, la seule chose qui
comptait, c’était que le lendemain nous n’aurions plus à nous soucier
de la nourriture. Je ne lui ai pas laissé le choix.
Je serrais encore les mains de ma mère lorsque j’ai annoncé à la
femme enceinte : « Je pars si ma mère vient aussi.
— Vous pouvez y aller toutes les deux, a-t-elle répondu.
— Et pour ma sœur, Eunmi ? Est-ce qu’on va la retrouver là-bas ?
— J’en suis sûre, a affirmé la femme. De l’autre côté du fleuve, tous
les Nord-Coréens vivent dans le même coin, alors vous l’y verrez
forcément. »
Cette explication nous a paru logique, parce que c’est ainsi que l’on
organiserait les choses en Corée du Nord, chacun affecté à sa zone.
Nous n’avons jamais songé à demander ce qui poussait ces femmes à
nous aider et pourquoi nous n’avions rien à leur payer. Nous ne
pensions pas à mal. Ma mère avait beau travailler au marché noir, elle
faisait confiance aux gens. Les Nord-Coréens faisaient souvent preuve
d’une naïveté que je ne peux expliquer.
Le reste de la journée, nous n’avons pas arrêté de changer
d’endroit, la femme enceinte nous a fait attendre devant différents
immeubles de la banlieue de Hyesan. En fin d’après-midi, nous nous
sommes engouffrées dans des toilettes publiques où on nous a remis
des vêtements sombres très fins qu’on nous a ordonné d’enfiler. La
femme nous a assuré que, dans cette tenue, on nous prendrait pour des
contrebandiers qui convoyaient des marchandises d’une rive à l’autre.
Ce serait l’histoire qu’il nous faudrait raconter si nous nous faisions
attraper. Nous dirions qu’on nous avait payées pour récupérer des
paquets en Chine et que nous prévoyions de revenir tout de suite après.
Puis elle a disparu et deux jeunes hommes sont apparus. Ils nous
ont guidées ma mère et moi à travers des ruelles et des allées pour
sortir de la ville. D’après eux, en longeant la route, les gens nous
repéreraient et on pourrait avoir de gros problèmes. Par conséquent, ils
nous ont fait emprunter des sentiers dans les montagnes – ces versants
pentus où nous allions ramasser du bois – et une route sinueuse qui
menait au fleuve. J’avais été opérée moins de deux semaines
auparavant et j’étais déjà épuisée. Les garçons marchaient vraiment
très vite et au bout d’un moment, la douleur est devenue insupportable
et j’ai dû leur demander de ralentir un peu. Au début, les deux garçons
étaient les seuls à ouvrir le chemin puis un troisième nous a rejoints. Il
était encore plus jeune que les deux autres, mais il se comportait
comme s’il était le chef. Il nous a donné d’autres instructions sur ce que
nous devions faire une fois en Chine.
« En traversant le fleuve, surtout ne révélez votre âge à personne,
nous a-t-il prévenues. Nous avons dit à ceux de l’autre côté que vous
aviez dix-huit et vingt-huit ans. Ils ne vous prendront pas si vous êtes
trop jeunes ou trop vieilles. Et il ne faut pas qu’ils sachent que vous
êtes mère et fille. Ils ne s’y attendent pas et ce serait un problème. »
Cela m’a paru étrange mais je devais faire confiance à ces passeurs
et me convaincre qu’ils savaient ce qui était le mieux pour nous faire
entrer en Chine. Nous avions marché toute la journée, et la nuit
commençait à tomber. Nous n’avions rien mangé depuis le matin et ils
ne nous ont rien proposé. À un moment donné, les deux premiers
garçons se sont arrêtés et nous ont dit de suivre le plus jeune. Il nous a
menées au bord d’un précipice. Il faisait très sombre mais nous
arrivions à distinguer une grande route en contrebas, ainsi que la berge
abrupte du fleuve gelé.
« Suivez-moi, a lancé le garçon. Et ne faites pas un bruit. »
DEUXIÈME PARTIE

CHINE
12

L’autre côté de l’obscurité

Sur l’autre rive du fleuve, pas le temps de se reposer. Nous avions


réussi à passer les soldats nord-coréens mais les patrouilles chinoises
pouvaient encore nous attraper à tout moment et nous renvoyer chez
nous. Notre guide nous a ordonné de continuer à avancer, ma mère et
moi l’avons donc suivi en haut de la berge gelée jusqu’à une petite
cabane sans lumière. Un homme chauve et charpenté nous y attendait.
« Donnez-moi vos vêtements et enfilez ça », a-t-il aboyé. À son
accent rugueux, nous avons deviné qu’il faisait partie de ces nombreux
Chinois d’ascendance coréenne qui vivaient à Changbai. Dans
l’obscurité, nous avons retiré nos vêtements et passé une tenue
chinoise de piètre qualité. À présent, si l’on nous arrêtait, nous aurions
au moins l’air d’être d’ici. Notre guide nord-coréen est resté avec moi
pendant que le passeur chauve entraînait ma mère sur le côté du
bâtiment.
« Ne t’en fais pas, m’a dit le guide. Tout va bien. »
Mais ça n’avait pas l’air d’aller bien du tout. J’ai entendu ma mère
implorer l’homme, puis des bruits affreux comme jamais je n’en avais
entendus.
Ce n’est que plus tard que j’ai découvert ce qu’il s’était passé. Le
passeur a annoncé à ma mère qu’il voulait coucher avec moi. Elle a dû
réfléchir vite – il ne fallait pas qu’il sache que j’étais sa fille et que je
n’avais que treize ans. Il aurait pu nous renvoyer nous faire capturer
par les gardes-frontières. Alors elle lui a expliqué que j’étais trop
souffrante, que je venais de subir une opération et que mes points de
suture allaient sauter.
« Je serai doux, a promis l’homme.
— Non, impossible, a crié ma mère.
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Pourquoi tu te soucies de cette
fille ?
— C’est ma nièce, a répondu ma mère. Nous n’étions pas censées
vous le dire.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Si vous posez des
problèmes, je vous renvoie en Corée du Nord et on vous arrêtera.
— Nous ne causerons aucun problème. Prenez-moi à sa place. »
Il a poussé ma mère sur une couverture par terre, qui ne servait
sans doute pas pour la première fois, et l’a violée.
Quelques minutes plus tard, le passeur est réapparu avec ma mère.
À cet instant, une voiture s’est garée près de la cabane. Nous sommes
tous montés à bord, ma mère et moi sur la banquette arrière, et nous
avons roulé un moment en longeant le fleuve. Je sentais qu’un drame
se jouait, mais j’ignorais encore ce que ma mère avait enduré pour me
protéger.
« Omma, que s’est-il passé ? » lui ai-je demandé. J’oubliais de ne
pas l’appeler maman.
« Rien, ne t’inquiète pas », m’a-t-elle rassurée d’une voix pourtant
tremblante.
Je n’avais pas l’habitude de voyager en voiture et, très vite j’ai été
prise de haut-le-cœur. Ma mère m’a laissée poser ma tête sur ses
genoux et m’a serré les mains très fort. Lorsque nous avons tourné, en
suivant la courbe du fleuve, elle m’a invitée à regarder. Par la vitre,
nous apercevions les sombres immeubles sur la rive nord-coréenne du
fleuve.
« Regarde, Yeonmi-ya. C’est peut-être la dernière fois que tu vois ta
ville natale », a déclaré ma mère.
Mon cœur a fait un bond lorsque nous avons aperçu notre
résidence. Je savais que mon père s’y trouvait, attendant notre retour.
J’aurais juré avoir aperçu une lueur à la fenêtre, comme un signe que
mon père m’aurait fait. Mais ma mère m’a assuré que mon imagination
me jouait des tours. Il n’y avait jamais de lumière chez nous.
L’arrêt suivant était l’appartement du passeur à Changbai.
« Que se passe-t-il ? a demandé ma mère au jeune guide nord-
coréen.
— Écoutez ces gens et tout ira bien. »
L’épouse du passeur chauve était d’origine coréenne comme lui, et
paralysée depuis la taille. Sa mère vivait avec eux et s’occupait d’elle.
L’électricité fonctionnait chez le passeur et à présent qu’il voyait
distinctement nos visages, il est entré dans une colère noire. « Ces
femmes n’ont pas dix-huit et vingt-huit ans ! » a-t-il hurlé à l’autre
homme. Ma mère a tenté de coller le plus possible à notre histoire et
elle est parvenue à le convaincre qu’elle avait en fait trente-quatre ans
(en réalité, elle en avait quarante et un). Mais en m’examinant de plus
près, il a compris que je n’étais qu’une enfant. Le passeur a téléphoné à
quelqu’un et a commencé à se disputer en coréen. Ils parlaient
d’argent.
L’épouse, assise dans son lit à observer toute la scène, a fini par
nous expliquer.
« Pour rester en Chine, vous devez être vendues et mariées. »
Nous étions abasourdies. Comment ça : « vendues » ? Il était
inconcevable qu’un être humain puisse en vendre un autre. Je croyais
que les gens ne vendaient que des chiens, des poules, enfin des
animaux, pas des personnes. Et qu’entendait-elle par « mariées » ? Je
n’arrivais pas à croire ce qui nous arrivait.
Devant notre hésitation, l’épouse a perdu patience.
« Décidez-vous maintenant ! Allez ! a-t-elle ordonné. Vous êtes
vendues ou vous retournez chez vous. C’est comme ça et pas
autrement ! »
Depuis que j’avais saisi la main de ma mère sans vouloir la laisser
partir, notre relation avait changé. À compter de cet instant, je prenais
les décisions. Ma mère m’a regardée et m’a demandé : « Que veux-tu
faire ? »
Sans réfléchir, j’ai répondu : « Je veux manger. »
Nous n’avions rien avalé de la journée et tout était si confus et
terrifiant que j’avais du mal à me concentrer sur autre chose.
« Oui, Yeonmi-ya. Mais veux-tu retourner en Corée du Nord ? »
J’ai réfléchi un court instant. Si on nous vendait, je m’imaginais
qu’au moins, nous serions dans le même village et que nous pourrions
décider ensemble quoi faire une fois sur place. Nous pourrions
retrouver Eunmi et être nourries.
« Je veux rester en Chine, ai-je affirmé.
— Bien, a commenté le chauve.
— Connaissez-vous ma fille aînée, Eunmi ? a demandé ma mère.
Elle était censée aller en Chine et nous n’avons aucune nouvelle. »
Le chauve nous a raconté qu’il attendait la venue de deux filles
quelques jours plus tôt mais qu’elles n’étaient jamais arrivées. Il y était
même retourné la veille de notre arrivée, pour rien. À sa connaissance,
elles se trouvaient toujours en Corée du Nord. Il nous a tout de même
assuré que les filles seraient bientôt en Chine, et que nous pourrions
toutes nous retrouver dans le village où vivaient les autres transfuges.
« OK, ai-je dit. Nous sommes d’accord. »
Il a passé un autre coup de téléphone et, très vite, un Chinois obèse
et une femme maigrelette à l’accent nord-coréen sont arrivés. Ils se
sont assis avec le chauve et ont négocié notre prix devant nous. Le gros
monsieur, Zhifang, était un autre intermédiaire dans la chaîne de
trafiquants qui finiraient par nous vendre à nos « maris ». Nous avons
appris qu’une mère avec sa fille encore jeune étaient généralement
vendues ensemble à un taux bien plus bas que deux jeunes femmes en
bonne santé qui pouvaient être vendues séparément. Par conséquent,
les passeurs nord-coréens avaient menti au trafiquant chauve qui, à son
tour, mentait à son intermédiaire chinois, dissimulant le fait que nous
étions mère et fille et cherchant à le convaincre que j’avais seize ans
pour obtenir un meilleur prix.
Zhifang n’arrêtait pas de me regarder et a fini par demander :
« Allez ! Dis-moi quel âge tu as vraiment ! »
J’étais si petite qu’il était impossible de le persuader que j’étais plus
âgée. Alors j’ai avoué que j’avais treize ans.
« Je le savais ! » s’est exclamé Zhifang.
Au final, ils ont trouvé un accord. Ma mère, qui avait été vendue
par les Nord-Coréens 500 yuans chinois, environ 65 dollars au taux de
2007, était achetée par Zhifang pour l’équivalent de 650 dollars. Mon
prix de départ était d’environ 260 dollars et on me vendait à Zhifang
pour 15 000 yuans, un peu moins de 2 000 dollars. Le prix
augmenterait à chaque nouveau maillon de la chaîne.
Je n’oublierai jamais la cuisante humiliation que nous avons
ressentie en assistant à ces négociations et en nous retrouvant réduites
à l’état de marchandise en l’espace de quelques heures. Ce que
j’éprouvais était au-delà de la colère. Aujourd’hui encore, il est difficile
de comprendre pourquoi nous avons accepté tout ça, sinon parce que
nous étions prises entre la peur et l’espoir. Nous étions hébétées, et
notre réflexion s’arrêtait à nos besoins immédiats : fuir les dangers de
cette frontière. Nous éloigner de cet affreux trafiquant chauve et de son
épouse terrifiante. Trouver à manger et réfléchir au reste plus tard.
Une fois nos prix déterminés, le guide nord-coréen, Zhifang et la
femme ont quitté l’appartement. Puis, enfin, on nous a donné à
manger. Je n’en croyais pas mes yeux quand la belle-mère a posé
devant moi un bol de riz et des concombres au vinaigre épicé. Je
n’avais jamais vu de concombre en hiver, et en goûter un à cet instant
était comme irréel. Manger tout ce riz paraissait impossible. En Corée
du Nord, je devais partager ma nourriture avec d’autres personnes et
toujours laisser quelque chose dans le bol. Chez moi, il est grossier et
honteux de terminer son assiette, car l’on sait que l’hôte va manger les
restes. Mais ici, en Chine, le riz abondait et il était permis d’en manger
un bol entier tout seul. On trouvait plus de nourriture dans la poubelle
de cet appartement que je n’en avais vue en une semaine à Hyesan.
Tout à coup, j’étais ravie de ma décision.

À 5 heures du matin, alors que de lourds flocons de neige


tourbillonnaient autour de la résidence, un taxi est arrivé et s’est garé à
l’angle. Nous sommes sorties et le trafiquant chauve m’a ordonné
d’attendre près de la grille. Ensuite, il a jeté ma mère au sol et l’a violée
juste sous mes yeux, comme une bête sauvage. J’ai vu une peur
immense dans son regard mais je ne pouvais rien faire sinon rester là à
grelotter en priant silencieusement pour que ça s’arrête. C’est ainsi que
j’ai découvert le sexe.
Son affaire terminée, le trafiquant chauve nous a menées jusqu’au
taxi et nous a poussées sur la banquette arrière. Nous étions toutes les
deux muettes d’effroi. Une autre Nord-Coréenne, la petite trentaine, se
trouvait déjà à l’intérieur. Elle aussi venait juste de franchir la
frontière. L’assistante de Zhifang, qui s’appelait Young Sun, a pris place
à l’avant, à côté du chauffeur. Young Sun nous a expliqué que nous
allions dans un autre endroit avant d’être vendues. Ma mère et moi
nous sommes blotties l’une contre l’autre en nous efforçant de rester
calmes. J’ai eu mal au cœur quasiment tout le trajet et nous avons à
peine échangé quelques mots tandis que nous traversions la campagne
chinoise. À la fin de la journée, nous avons fini par nous arrêter dans la
banlieue d’une ville qui paraissait très grande. Ma mère ne parlait pas
chinois et ne le lisait pas non plus mais elle avait un peu étudié
l’anglais à la fac. Elle a vu un panneau écrit à la fois en chinois et en
alphabet occidental et lu que nous étions à Changchun, la capitale de
la province de Jilin.
Déjà l’air semblait différent en Chine. En Corée du Nord, nous
vivions dans une brume de poussière et de déchets incinérés. Mais en
Chine, le monde paraissait plus propre et de bonnes odeurs de cuisine
flottaient partout.
Young Sun vivait avec Zhifang, le trafiquant obèse, dans un
quartier modeste – qui à moi me semblait tout à fait luxueux. Une fois
dans son appartement, elle nous a tout de suite demandé : « Que
voulez-vous manger ?
— Des œufs ! ai-je répondu. Je veux manger des œufs ! »
Je n’avais mangé que quelques rares bouchées d’œufs depuis
l’arrestation de mon père, et encore, seulement pour le Nouvel An.
Young Sun a fait frire cinq œufs entiers qu’elle m’a donnés. Mon
opinion sur la Chine s’améliorait à mesure que je sauçais le jaune
onctueux avec du pain.
Plus tard, nous avons appris l’histoire de Young Sun. Elle menait
des activités de contrebande en Corée du Nord où elle avait accumulé
des dettes avant d’être complètement ruinée. Zhifang lui avait offert un
travail à la condition qu’elle vienne vivre en Chine avec lui. Désormais,
plutôt que de transporter les femmes qu’il achetait à la frontière, il
l’envoyait elle. De cette manière, c’était elle qui prenait tous les risques.
Elle vivait avec lui comme son épouse mais ils n’étaient pas mariés. Elle
n’avait aucun droit et aucun papier d’identité, si bien qu’elle pouvait
être arrêtée à tout moment et renvoyée en Corée du Nord.
Presque tous les transfuges en Chine vivaient la peur au ventre. Les
hommes qui parvenaient à traverser la frontière se faisaient embaucher
dans les fermes pour un salaire d’esclave. Ils n’osaient pas se plaindre
car il n’y avait rien de plus facile pour le fermier que d’avertir la police
et de les faire arrêter et rapatrier. Le gouvernement chinois ne voulait
pas d’un flot d’immigrants, pas plus qu’il ne souhaitait contrarier les
dirigeants de Pyongyang. Non seulement la Corée du Nord est un
partenaire commercial de la Chine, mais elle est aussi une puissance
nucléaire dressée juste à sa frontière, et elle fait office de tampon avec
la présence américaine installée en Corée du Sud. Pékin refuse
d’octroyer le statut de réfugiés à ceux qui fuient la Corée du Nord, à la
place elle leur colle l’étiquette de « migrants économiques » illégaux et
les renvoie chez eux. Nous ignorions tout ça, bien sûr, avant de nous
enfuir. Nous pensions que nous serions bien accueillies. Et dans
certains endroits, nous l’étions, mais pas par les autorités.
Les Nord-Coréennes étaient très demandées dans les zones rurales
car les femmes chinoises manquaient. La politique de contrôle des
naissances du gouvernement interdisait à la plupart des couples d’avoir
plus d’un enfant – et dans la culture chinoise, un garçon vaut mieux
qu’une fille. C’est tragique, mais les femmes avortaient souvent
lorsqu’elles attendaient une fille ou bien, d’après les groupes de
défense des droits de l’Homme, les bébés de sexe féminin étaient tués
en secret à la naissance. La Chine s’est retrouvée avec trop de garçons
et pas assez de filles pour les épouser une fois adultes. Le ratio
hommes / femmes était particulièrement déséquilibré dans les zones
rurales, où beaucoup de jeunes filles étaient attirées par les grandes
villes dans l’espoir d’y trouver un travail et une vie meilleure.
Les hommes souffrant de handicap mental ou physique avaient peu
de chance de trouver une épouse, ce sont ces hommes et leurs familles
qui ont créé ce marché aux épouses-esclaves de Corée du Nord. Mais
s’acheter une épouse avait un coût, parfois plusieurs milliers de dollars,
ou l’équivalent d’un an de revenus pour un petit fermier. Bien sûr, le
trafic et les mariages d’esclaves étaient illégaux en Chine et les enfants
nés de ces unions n’étaient pas reconnus comme des citoyens chinois.
Ils ne pouvaient donc pas aller à l’école et sans papiers d’identité en
règle, ils ne pouvaient pas non plus trouver de travail une fois adulte.
Tout ce trafic est inhumain mais il représente un commerce très lucratif
dans le nord-est de la Chine.
Après avoir mangé et nous être reposées, l’autre Nord-Coréenne,
ma mère et moi, avons écouté Zhifang, revenu de Changbai, nous
expliquer ce qui allait se passer ensuite. Un autre Chinois allait arriver
pour nous emmener à la campagne où on nous trouverait des maris.
« Pourrait-on être vendues ensemble ? a demandé ma mère. C’est
ma fille en fait, pas ma nièce. »
Cette révélation n’a pas semblé surprendre le trafiquant obèse.
« Désolé, mais vous devrez être vendues séparément. J’ai payé pour
chacune d’entre vous et c’est le seul moyen pour que je récupère mon
argent.
— Mais ma fille ne peut pas se marier, a insisté ma mère. Elle n’a
que treize ans.
— Ne t’inquiète pas. Je suis d’accord, elle est trop jeune, a assuré
Zhifang. Je suis humain tout comme toi. Comment pourrais-je vendre
en mariage une fille de treize ans ? »
Si ma mère acceptait qu’on soit vendues séparément, il me
garderait avec Young Sun et ils m’élèveraient jusqu’à ce que je sois plus
âgée. Le moment venu, ils prendraient une décision. En attendant, ils
donneraient à ma mère leur numéro pour qu’elle puisse toujours
garder le contact avec moi.
Ma mère et moi avons discuté quelques minutes avant de conclure
d’un commun accord qu’il s’agissait sans doute du meilleur
arrangement que nous pouvions espérer.
Ma mère a accepté, elle serait vendue sans moi.
« Bien, a approuvé Zhifang. Maintenant, que voulez-vous manger
d’autre ? Si vous voulez de la pastèque, j’irai vous en acheter une
demain. »

Le lendemain matin, Zhifang et Young Sun m’ont emmenée en ville


pour ma première découverte de la Chine. Nous sommes passés devant
des boutiques et j’ai vu un mannequin pour la première fois de ma vie.
Je ne savais pas si c’était une vraie personne ou pas.
Young Sun m’a vue en train de la fixer et m’a expliqué : « Ce n’est
qu’une poupée, ma petite. »
Je n’arrivais pas à en croire mes yeux : il y avait tant de produits
dans les magasins. Et aussi des restaurants et des vendeurs qui
proposaient toutes sortes de nourriture. On pouvait acheter du maïs
grillé dans la rue, et des brochettes de fruits que je n’avais encore
jamais vus. Le seul que je reconnaissais, d’après un manuel scolaire,
était la fraise.
« Je veux celui-ci ! » ai-je dit en désignant le fruit.
Ils me l’ont acheté, et j’ai goûté une fraise pour la première fois de
ma vie. Un délice. J’aurais pu en manger jusqu’à la fin des temps. Au
début, je m’inquiétais que ces petits plaisirs luxueux soient trop chers
mais mes nouveaux amis m’ont rassurée.
À présent, je pensais que la Chine était le meilleur endroit du
monde. J’avais presque oublié les horreurs des deux derniers jours.
Mon esprit était rempli de toutes les choses que j’avais apprises. Je
n’aimais pas ne rien comprendre à ce que disaient les gens autour de
moi alors j’ai demandé à Young Sun de m’apprendre quelques mots de
mandarin. Les premiers ont été : « Zhè shi shénme » qui signifient
« Qu’est-ce que c’est ? » Partout où j’allais, je montrais du doigt et je
disais : « Zhè shi shénme ? » et Young Sun m’enseignait le mot.
Au cours de cette première balade, Young Sun a dû m’expliquer les
règles de circulation pour m’empêcher de marcher sur la route. Nous
n’avions pas de feux de signalisation à Hyesan, et de toute façon, il y
avait très peu de voitures. À Pyongyang, j’étais trop jeune pour
remarquer comment tout cela fonctionnait. Mais ici, il fallait regarder
en hauteur et attendre le signal pour traverser ou bien on se faisait
écraser. Très vite, c’est devenu oppressant. La tête me tournait de voir
tant de lumières, de couleurs différentes, de gens. Les odeurs
d’essence, de barbecue, de pots d’échappement, m’ont donné la nausée
et j’ai failli vomir dans la rue.
Le couple m’a ramenée à l’appartement. À notre arrivée, ils m’ont
informée que le moment était venu de dire au revoir à ma mère.
Zhifang allait la conduire avec l’autre femme à l’intermédiaire suivant.
Tout à coup, je suis sortie de mon rêve. Ma mère me quittait et j’allais
rester avec des étrangers. Elle a essayé de se montrer courageuse pour
moi, et je voyais la détermination sur son visage délicat et las.
« Sois une bonne fille, m’a-t-elle recommandé. Nettoie la maison
tous les jours et cuisine pour ces gens pour qu’ils connaissent ta valeur
et te gardent ici. » Elle m’a montré le numéro du trafiquant obèse
griffonné sur un morceau de papier plié dans sa poche. « Je t’appelle
dès que je peux. Peut-être Eunmi sera-t-elle là-bas quand j’arriverai ? »
La veille, les Sino-Coréens nous avaient donné un petit pain blanc
moelleux enveloppé dans du plastique. C’était tellement bon que j’avais
décidé d’en garder la moitié et de la donner à ma mère pour son
voyage. Mais lorsque je suis allée le chercher, l’autre Nord-Coréenne
l’avait volé et mangé. Je n’avais rien à offrir à ma mère en la serrant
dans mes bras pour lui dire au revoir.

J’ai pleuré un moment après le départ de ma mère, alors pour me


remonter le moral, Zhifang et Young Sun m’ont emmenée dîner au
restaurant. C’était la première fois depuis mon séjour à Pyongyang avec
mon père. Je n’avais jamais vu de baguettes jetables avant, et Zhifang
et Young Sun m’ont montré comment les défaire sans les casser. Puis
ils ont commandé d’énormes plats de porc et de poivrons avec du riz
frit. J’ai mangé jusqu’à ce que je ne puisse plus rien avaler.
Le soir, Young Sun a commencé à m’enseigner quelques notions
d’hygiène. Je n’avais jamais vu de toilettes, et elle m’a expliqué
comment les utiliser. Je croyais qu’on devait se percher dessus, comme
avec la fosse que nous avions en Corée du Nord. Elle m’a montré
comment me laver les mains dans un lavabo et comment me brosser
les dents. Nous étions si pauvres après l’arrestation de mon père que
nous mettions du sel sur nos doigts pour nous nettoyer les dents. Elle
m’a également appris que les Chinoises utilisaient des serviettes
jetables lors de leurs règles. En Corée du Nord, nous prenions juste un
bout de tissu que nous lavions, si bien que je restais confinée à la
maison plusieurs jours par mois. Lorsqu’elle m’a tendu la protection en
coton dans son emballage plastique, je n’avais aucune idée de ce que je
devais en faire. De plus, la serviette sentait si bon que j’avais envie de
la garder pour autre chose. J’ai en tout cas trouvé le concept
formidable car il offrait beaucoup de liberté aux femmes.
Le lendemain, elle m’a emmenée dans des bains publics où les
femmes se douchaient ensemble dans une grande salle. J’avais vu des
douches dans des films, mais c’était la première fois que j’en utilisais
une. C’était merveilleux de sentir l’eau chaude couler sur moi. Young
Sun m’a frottée de la tête aux pieds avec du vrai savon, puis elle m’a
aspergé le crâne avec un produit pour éliminer les poux et a fourré mes
cheveux sous un bonnet de bain. Tout le monde en Corée du Nord
avait des poux, et il était impossible de s’en débarrasser. Ce traitement
a été un grand soulagement.
Quelques heures plus tard, ma transformation était achevée. J’avais
les cheveux propres et de nouveaux vêtements en retournant à
l’appartement. En me voyant, Zhifang a souri et s’est exclamé : « Tu
brilles ! »

Pendant ce temps, ma mère et la Nord-Coréenne qui avait volé


notre pain avaient été vendues à un da laoban, un « patron » dans le
jargon des trafiquants, qui se faisait appeler Hongwei. Il existait une
hiérarchie dans le trafic d’épouses nord-coréennes, allant des
fournisseurs du côté nord-coréen de la frontière, aux vendeurs en gros
tels que le trafiquant chauve sino-coréen de Changbai, ou le couple de
Changchun. Les gros bonnets comme Hongwei se trouvaient tout en
haut et avaient souvent un réseau d’intermédiaires qui travaillaient
pour eux.
Hongwei était un Chinois de l’ethnie han – le groupe ethnique
majoritaire en Chine – et il ne parlait pas un mot de coréen. La petite
trentaine, très grand, il avait un visage long et beaucoup de cheveux.
Ils ont voyagé en bus et en taxi dans la Chine profonde sans que ma
mère ne sache où elle allait. Ils se sont arrêtés pour la nuit dans une
maison sombre et froide à la campagne. Un vieil homme est arrivé et
leur a allumé un feu, et Hongwei a fait comprendre à ma mère qu’il
s’agissait de son mari ; elle devait coucher avec lui. Mais c’était un
piège : il n’était qu’un autre intermédiaire. Ce réseau de trafiquants
d’êtres humains se servait toujours des femmes avant de les vendre,
Hongwei y compris. Ma mère n’a eu d’autre choix que de se soumettre.
Le lendemain, Hongwei a emmené ma mère et l’autre Nord-
Coréenne dans une maison dans la campagne aux alentours de
Jinzhou, à environ quatre cent quatre-vingts kilomètres au nord-est de
Pékin. Là, il les a lavées et leur a donné de nouveaux vêtements et des
cosmétiques. L’autre femme a été rapidement vendue mais cela a été
plus long pour ma mère. Pendant plusieurs jours, Hongwei lui a fait
rencontrer différents hommes. Elle se sentait comme un sac de
pommes de terre dont on débattait le prix au marché. Les hommes
disaient qu’elle était trop maigre, ou trop vieille, et son prix ne cessait
de baisser. Une femme a amené son fils déficient mental pour l’acheter
mais ma mère a refusé. (En général, les intermédiaires ne forcent pas
les femmes à accepter les mariages parce qu’ils savent qu’elles
essaieront de s’enfuir sinon, ce qui est mauvais pour les affaires. Mais si
elles se montrent déraisonnables, ils les frappent ou les dénoncent à la
police pour qu’on les renvoie en Corée du Nord). Au bout du compte,
une famille de fermiers est arrivée avec leur fils d’une petite trentaine
d’années toujours célibataire. Ma mère leur a été vendue pour environ
2 100 dollars.
Ce jour-là, ils l’ont emmenée vivre dans leur ferme située au milieu
de nulle part. C’était une habitation très modeste, construite en pierre
et en plâtre et pourvue d’un toit en tôle. On était début avril, donc les
champs étaient labourés et attendaient qu’on y plante du maïs et des
fèves. Ma mère connaissait seulement quelques mots de chinois, mais
elle a été capable d’expliquer à son nouveau « mari » qu’elle voulait
utiliser son téléphone pour m’appeler. Au début, il a refusé, mais après
plusieurs jours de pleurs et de supplications, il a accepté. J’étais
tellement heureuse d’entendre sa voix lorsque le trafiquant obèse m’a
tendu son portable.
« As-tu vu Eunmi ? ai-je demandé.
— Non, ma petite fille. Je n’ai vu personne d’autre de Corée du
Nord. »
À sa voix, j’ai compris qu’elle allait mal. Elle n’avait pas dormi
depuis plusieurs jours et elle ne savait pas comment expliquer à sa
nouvelle famille qu’il lui fallait des somnifères, comme ceux qu’elle
prenait à la maison quand elle avait les moyens d’en acheter. Elle
regrettait de m’avoir laissée seule. Elle ne pouvait plus me protéger et
elle n’avait pas retrouvé ma sœur. J’ai essayé de lui remonter le moral,
en lui assurant de ne pas s’en faire pour moi, que tout allait bien,
qu’elle avait un numéro de téléphone où elle pouvait me joindre quand
elle voulait.
Elle n’a pas pu me rappeler avant de nombreuses semaines. La
famille mettait le portable, leur argent et même la nourriture sous clé.
Elle a découvert qu’en plus d’être une épouse pour le fermier chinois,
on attendait d’elle qu’elle soit l’esclave de toute sa famille. Elle devait
cuisiner, nettoyer la maison et travailler dans les champs. Jour après
jour, elle les suppliait de la laisser téléphoner à sa petite fille, mais ils
se fichaient de ses larmes et de ses cris. Pour eux, elle n’était qu’un
animal de ferme supplémentaire ; elle n’était pas un être humain.
13

Un pacte avec le diable

Ma mère n’était partie que depuis trois jours que Zhifang tentait
déjà de me violer.
Son appartement comprenait deux chambres séparées par un
couloir. Je dormais toute seule à un bout du couloir, à l’opposé de la
chambre de Zhifang et Young Sun, et un soir, dans le noir, il s’est glissé
dans mon lit. Il sentait l’alcool et ses mains étaient rêches quand il m’a
attrapée. Malgré le choc, je me suis mise à lui donner des coups de
pied et à me débattre pour lui échapper.
« Chut ! a-t-il murmuré. Ou tu vas la réveiller !
— Lâche-moi ou je hurle ! » ai-je menacé.
À contrecœur, il m’a laissée tranquille et s’en est retourné auprès de
sa petite amie endormie.
Deux jours plus tard, il a remis ça. Cette fois, il avait soûlé Young
Sun jusqu’à ce qu’elle perde conscience. Alors, au milieu de la nuit, il
s’est introduit dans ma chambre. Là encore, je me suis débattue, j’ai
rué, j’ai crié, j’ai mordu. Je croyais que la seule façon de sauver ma
peau était de me comporter comme une folle. Je m’agitais tellement
qu’il a compris qu’il devrait sérieusement m’abîmer ou même me tuer
pour aller au bout de son idée. Alors, je n’aurais plus de valeur. Il a
abandonné.
« Bien, a-t-il déclaré. Puisque c’est ça, tu ne peux pas rester dans
cette maison. Je vais te vendre à un fermier.
— Parfait. Vends-moi alors ! »
Quelques jours plus tard, l’homme qui avait acheté et revendu ma
mère est revenu pour m’emmener.

Hongwei n’était pas son nom véritable mais bon, il mentait sur tout
de toute façon. Il a prétendu avoir vingt-six ans mais en réalité il en
avait trente-deux. Il ignorait mon âge car Zhifang le trafiquant obèse
lui avait raconté que j’avais seize ans. Personne ne disait la vérité.
J’essayais d’apprendre le chinois mais je ne comprenais que très
peu de chose. Et Hongwei ne pouvait communiquer avec moi que par
gestes. Il m’a emmenée dans un restaurant chinois pour le petit-
déjeuner avant notre long voyage. J’étais terrifiée et mes mains
tremblaient. Tous les passeurs que j’avais rencontrés en Chine avaient
tenté de me violer et je supposais que celui-ci ne ferait pas exception.
Hongwei n’arrêtait pas de gesticuler pour m’indiquer de manger mais
j’en étais incapable. Même si j’étais encore maigre et sous-alimentée, je
n’avais plus d’appétit. J’étais venue en Chine pour la nourriture et
maintenant, le simple fait d’y penser me donnait la nausée.
Nous avons pris plusieurs bus jusqu’au territoire de Hongwei, qui
s’étendait de l’ancienne cité de Chaoyang jusqu’au port animé de
Jinzhou. Les bus marquaient des arrêts fréquents et, à l’un d’eux, un
vendeur est monté pour proposer des glaces aux passagers. Hongwei
m’en a acheté une. Je n’avais rien avalé depuis longtemps et tout à
coup mon appétit est revenu. C’était un délice incroyable. J’ai tout
mangé et une fois ma glace terminée, j’ai continué de la manger dans
ma tête.
Le soir, nous avons logé dans une auberge dans une petite ville à
l’extérieur de Jinzhou. Le temps qu’on arrive, j’étais à nouveau trop
bouleversée pour me nourrir. Alors Hongwei m’a emmenée dans une
épicerie. Je comprenais qu’il voulait que je prenne ce dont j’avais
besoin mais je n’avais jamais vu d’articles aussi luxueux, alors j’ai
essayé de lui expliquer qu’il ne me fallait rien. Il a pris les devants et
choisi des articles pour moi. Une brosse à dents fantaisie, du savon, et
une belle serviette brodée. Il a vu que ma peau était rêche à cause de la
malnutrition et du froid, du vent sec qui soufflait en Corée du Nord
l’hiver, alors il m’a acheté une crème hydratante. C’était si gentil que
j’ai commencé à me détendre. J’ai songé qu’il n’était peut-être pas si
mauvais en fin de compte.
Lorsque nous sommes arrivés à l’auberge, il m’a montré un
téléphone portable comme je n’en avais jamais vu auparavant. Non
seulement il permettait de communiquer mais il faisait aussi de la
musique et pouvait prendre des photos. Hongwei était en train de me
montrer comment on revenait en arrière sur les vidéos quand ma mère
est soudain apparue à l’écran, disant bonjour et agitant la main. Je
n’arrivais pas à y croire ; j’étais surexcitée.
« Omma ! Omma ! » ai-je crié dans le téléphone en le lui arrachant
des mains. Je croyais qu’elle allait me parler alors j’ai essayé de lui
répondre. Hongwei était sous le choc : il ignorait que la femme qu’il
venait de vendre était ma mère. Comme avec moi, il avait exhibé son
téléphone et fait une vidéo d’elle pour lui montrer comment ça
fonctionnait.
Quand j’ai compris que ma mère ne me parlait pas à travers le
téléphone, mon cœur s’est serré. Mais voir son visage m’a rassérénée et
j’y ai lu le signe que je la retrouverais bientôt.
Plus tard, Hongwei m’a fait comprendre par gestes qu’il était mon
mari et que je devais coucher avec lui. Ensuite il a essayé de me violer.
Une fois encore, je me suis débattue, j’ai rué, mordu et crié comme
une furie. J’ai fait tellement de bruit qu’on aurait pu croire qu’il était en
train de m’assassiner. Alors Hongwei a laissé tomber et il est allé se
coucher. J’ai passé la nuit le dos collé au mur, à fixer l’obscurité les
yeux injectés de sang, attendant qu’il retente sa chance.
Le lendemain matin, Hongwei a cherché à m’amadouer avec des
cadeaux. Il m’a emmenée dans un magasin et m’a acheté un jean, un
pull et des baskets. J’avais vu ce genre de chaussures dans les
programmes chinois que je regardais en secret en Corée du Nord. Je
rêvais d’en posséder une paire. Maintenant que ce rêve était devenu
réalité, j’étais toujours aussi malheureuse. Je commençais à
comprendre que toute la nourriture et toutes les baskets du monde ne
feraient pas mon bonheur. Les biens matériels n’avaient aucune valeur.
J’avais perdu ma famille. Je n’étais pas aimée, je n’étais pas libre, et je
n’étais pas en sécurité. J’étais en vie, mais tout ce qui rendait la vie
précieuse avait disparu.

Après une journée dans cette petite ville de campagne, Hongwei a


réservé un taxi pour nous emmener à Jinzhou. Il avait loué un
appartement avec une chambre dans une résidence de quatre étages
située dans le vieux quartier près du zoo et d’un grand parc. À mes
yeux, c’était un endroit magnifique mais j’étais terrifiée de m’y
retrouver avec Hongwei. Une nouvelle fois, il a essayé de me violer.
Une nouvelle fois, je me suis débattue comme un beau diable, comme
quelqu’un qui n’a rien à perdre. Ma frayeur et ma rage étaient telles
que même s’il me touchait involontairement dans mon sommeil, je me
mettais à hurler et à pleurer si fort qu’il était impossible de m’arrêter.
J’ai failli m’évanouir et je crois que ça l’a inquiété. Hongwei s’est rendu
compte qu’il ne me prendrait pas par la force à moins d’être prêt à me
détruire.
Du coup, il m’a enfermée dans une pièce de l’appartement pendant
des jours ou des semaines – je n’ai aucune idée de combien de temps
ça a duré. Il n’ouvrait la porte que pour m’apporter à manger. Mais je
restais campée sur mes positions. Si bien qu’un jour il a décidé de me
montrer la réalité de ma situation.
Au terme d’un voyage de deux ou trois heures, nous avons atteint
une maison à la campagne où Hongwei m’a présentée à une jeune
Nord-Coréenne enceinte qui vivait avec un Chinois. Hongwei lui a
demandé de traduire, pour s’assurer que je saisissais bien : si je refusais
de coucher avec lui, il me vendrait à un fermier. Il voulait que je
comprenne qu’il m’offrait une meilleure alternative.
« Qu’il me vende », ai-je dit à la fille.
Hongwei a secoué la tête d’incrédulité. Il m’a laissée seule avec elle
pour que je réfléchisse. D’après elle, Hongwei espérait un très bon prix
pour moi car j’étais vierge et de toute évidence très jeune.
Je croyais pouvoir accorder ma confiance à cette fille car nous
venions toutes les deux de Corée du Nord, je pensais qu’elle aurait pitié
de moi. « Tu veux bien me sauver ? lui ai-je demandé. Peux-tu m’aider
à m’échapper et à retrouver ma mère ? »
Elle a discuté avec son mari et ils se sont mis d’accord. Nous avons
préparé un plan. Pendant que Hongwei avait le dos tourné, je me suis
glissée par la porte de derrière, j’ai sauté par-dessus une barrière et j’ai
couru jusqu’à une vieille bicoque délabrée dans les bois. La belle-mère
chinoise de la fille m’a bientôt rejointe. Quelques heures plus tard, un
homme à moto est arrivé pour m’emmener dans une maison cachée
dans les montagnes qui appartenait à l’un de leurs proches.
Arrivée là-bas, j’ai compris qu’on m’avait piégée. La Nord-Coréenne
et son mari m’avaient volée à Hongwei et à présent ils essayaient de
me vendre pour leur propre compte. Ils sont venus me voir dans les
montagnes accompagnés d’un autre intermédiaire, et la fille m’a dit :
« Si tu acceptes de coucher avec cet homme, il te trouvera un mari
jeune et riche dans une grande ville. Tu n’auras pas à épouser un
fermier. »
J’ai refusé une fois encore. Plutôt mourir.
La Nord-Coréenne m’a rendu visite pendant une semaine environ
pour essayer de me convaincre d’être vendue. J’ai eu du temps pour
pratiquer mon chinois à ce moment-là, et j’apprenais vite.
Pendant ce temps, Hongwei avait rameuté ses amis pour l’aider à
me retrouver. Ils sillonnaient toute la zone sur leurs motos, fouillant les
maisons et les remises. Le couple qui m’avait volée a raconté à
Hongwei que je m’étais enfuie mais il ne les a pas crus. Il a tenté de les
menacer pour qu’ils me rendent mais ils s’en sont tenus à leur histoire.
Le Chinois qui m’avait enlevée a même proposé de l’aider dans ses
recherches.
Grâce à ses relations, Hongwei a fini par découvrir où j’étais
cachée. Il a fait une proposition au couple : s’ils ne coopéraient pas
avec lui, il les dénoncerait à la police et la fille serait renvoyée en Corée
du Nord. Mais s’ils me rendaient indemne, il les paierait. Ils ont
accepté. Ainsi, Hongwei m’a achetée une seconde fois. Je n’ai jamais
connu le montant exact mais je sais que c’était beaucoup plus que ce
qu’il avait versé à Zhifang.
Lorsqu’un autre homme à moto s’est présenté à ma cachette dans la
montagne, j’ai cru qu’on venait me secourir. Mais il m’a emmenée en
ville où Hongwei m’attendait avec une bande d’hommes aux mines
patibulaires.
« Est-ce que tu vas bien ? a demandé Hongwei. Ils t’ont fait du
mal ? »
J’ai secoué la tête pour lui répondre. Je le comprenais mieux
désormais mais je n’avais pas envie de lui parler.
En général, quand les épouses-esclaves nord-coréennes tentent de
s’enfuir, elles sont battues violemment et même tuées parfois. Mais
Hongwei n’en a rien fait. Il paraissait si heureux de mon retour qu’il a
offert un festin au restaurant à ses amis criminels qui l’avaient aidé à
me retrouver. Le soir, nous avons repris le bus pour Jinzhou.
Sur le trajet à pied entre la gare routière et l’appartement, je me
sentais très forte et calme parce que j’avais pris la décision de me tuer
plutôt que d’accepter cette vie. J’avais perdu le contrôle sur tout le
reste, et c’était le dernier choix qui m’appartenait. Je pleurais chaque
jour depuis que j’avais quitté la Corée du Nord ; je ne pensais pas avoir
autant de larmes en moi. Mais le dernier jour de ma vie, je n’en
verserais pas une.
Alors que j’abandonnais, Hongwei, lui, était empli d’espoir. Il n’était
pas croyant, mais il lui arrivait de prier Bouddha. Le concept de
religion tout entier m’était étranger. En Corée du Nord, nous ne
vénérions que les dictateurs Kim, et notre foi était en juche, la doctrine
d’autodétermination nationaliste créée par Kim Il-sung. Pratiquer une
autre religion est strictement interdit et peut conduire à l’exécution.
Ceci étant, en Corée du Nord, les diseurs de bonne aventure sont
populaires (bien que non autorisés officiellement) et beaucoup de gens
sont superstitieux en ce qui concerne les dates et les nombres. Alors je
comprenais la nature très superstitieuse de Hongwei. Il a compté les
marches jusqu’à l’appartement et, une fois dedans, il a brûlé le même
nombre de papier-monnaie – de la fausse monnaie qu’on envoie dans
l’au-delà en guise d’offrandes aux défunts. Il espérait que cela lui
porterait chance avec moi. Mais ça n’a pas marché.
De nouveau, il a tenté de me violer. Il m’a plaqué les bras sur le lit
mais je l’ai mordu et l’ai frappé très fort avant de m’enfuir. J’ai couru
dans la cuisine où j’ai pris un couteau que j’ai tenu contre ma gorge et
je me suis postée sur le balcon.
Je hurlais en coréen : « Si tu t’approches, je saute ! » Il ne
comprenait pas ce que je disais mais il pouvait lire dans mes yeux que
j’étais prête à mourir.
D’une voix apaisante, Hongwei a dit : « biedong, biedong » qui
signifie « ne bouge pas » en chinois. Il utilisait des mots simples que je
pouvais comprendre et faisait des gestes pour m’expliquer le marché
qu’il avait en tête. « Tu seras ma femme, a-t-il dit. Maman vient. Papa
vient. Sœur vient. »
Tout à coup, il avait capté mon attention. Doucement, j’ai baissé le
couteau. Nous nous sommes assis et, toujours à l’aide de mimes et de
mots basiques, il a exposé son offre : si je vivais avec lui en tant que sa
xiao-xifu, ou « petite femme » – à savoir sa maîtresse – il retrouverait
ma mère et la rachèterait. Puis il localiserait mon père en Corée du
Nord et paierait un passeur pour le faire venir en Chine. Enfin il
m’aiderait à retrouver ma sœur.
Et si je ne le faisais pas ? De toute évidence, il ne pouvait pas me
vendre, alors il me remettrait à la police chinoise. Jamais je n’aurais
laissé cela arriver, bien sûr.
Je peinais à réfléchir, mais j’ai perçu la chance d’agir pour d’autres
que moi. Je n’avais pensé qu’à moi presque toute ma vie. À présent,
j’avais une chance de choisir ma famille. J’étais prête à mourir pour
éviter la honte d’être violée mais un nouveau choix s’offrait à moi :
mourir égoïstement ou sauver ma famille.
Mais d’abord il fallait que je me décide : pouvais-je faire confiance à
cet homme ?
Tout ce qu’on m’avait dit depuis que j’avais quitté la Corée du Nord
n’était qu’un tissu de mensonges. Mais quelque chose dans la façon
dont Hongwei avait présenté son offre me donnait envie de le croire.
Après tout, il avait tout mis en œuvre pour me retrouver. Il savait que
s’il ne tenait pas parole, je me tuerais, et à sa manière barbare, il
semblait éprouver de vrais sentiments pour moi.
Au final, il n’y avait pas de choix à faire.

Pendant longtemps, j’ai envisagé ça comme une transaction


commerciale, pas comme un viol. Ce n’est que maintenant que le temps
a passé que je peux accepter ce qui s’est produit dans toute son
horreur. J’avais treize ans et demi et j’étais petite pour mon âge. Quand
Hongwei m’a prise de force, j’ai cru que j’allais me déchirer en deux.
J’avais si peur, et l’acte était si douloureux, dégoûtant et violent que je
ne parvenais pas à croire que ça m’arrivait vraiment. Au bout d’un
moment, j’ai eu l’impression de quitter mon corps et d’être assise par
terre à côté du lit. Je me regardais mais ce n’était pas moi.
Dès qu’il en a eu fini avec moi, je suis allée dans la salle de bains et
je me suis douchée pendant des heures. Je me sentais si sale. Je me
sentais si désespérée. J’ai frotté ma peau jusqu’au sang, et ça m’a un
peu soulagée. J’ai découvert que la douleur physique m’aidait à moins
ressentir la souffrance intérieure, et pendant un moment, me pincer et
m’érafler la peau avec un linge rêche est devenu une habitude. Parfois,
c’était le seul moyen d’échapper à la douleur dans mon cœur.
Lorsque Hongwei est venu voir pourquoi la douche coulait depuis si
longtemps, il m’a trouvée par terre, inerte et proche de la noyade. Il n’a
pas prononcé un mot en me portant jusqu’au lit, mais je voyais des
larmes couler sur son visage.
J’avais l’impression de perdre la tête. L’acte sexuel était si
répugnant que je vomissais tous les soirs. Pendant longtemps, je n’ai
rien pu avaler d’autre que quelques cuillerées de riz par jour. J’ai fini
par être engourdie et Hongwei a cru que j’allais mieux. Mais je faisais
seulement semblant d’être en vie tout en me regardant de loin, comme
si je jouais un rôle dans un film qui n’avait pas de fin. Tout ce qu’il me
restait c’était une haine sourde pour cet homme. Je rêvais de le tuer
dans son sommeil et de m’enfuir. Mais où serais-je allée ? Et qui d’autre
pouvait sauver ma famille ?
« Nous retrouverons bientôt ta mère, m’a lancé Hongwei un matin.
Mais il y a une autre clause à notre marché : tu vas devoir m’aider dans
mes affaires. »

J’étais en Chine depuis deux mois quand j’ai commencé à travailler


pour Hongwei. Il a amené deux filles nord-coréennes qui ont logé à
l’appartement, je leur parlais et traduisais quelques mots. Je les ai
lavées, comme Young Sun l’avait fait avec moi, je leur ai choisi du
maquillage et des vêtements, et je leur ai enseigné l’hygiène.
Contrairement à ma mère et moi, ces filles savaient qu’elles seraient
vendues en Chine avant de s’enfuir. Elles s’en fichaient, disaient-elles.
C’était mieux que de mourir en Corée du Nord.
Hongwei m’a emmenée avec lui pour l’aider à vendre ces femmes à
la campagne. Une fois l’affaire conclue, nous sommes retournés au
village où il avait vendu ma mère et j’ai rencontré son « mari » chinois.
Je parlais suffisamment chinois à présent pour pouvoir lui expliquer
que je voulais racheter ma mère. Nous avons négocié un prix – c’était
ma première véritable transaction financière. Hongwei a payé un peu
plus de 2 000 dollars pour me la racheter et, au fond de moi, j’étais
ravie qu’il perde de l’argent avec ce marché.
Quelques jours plus tard, nous avons retrouvé la famille dans un
endroit secret à la campagne pour procéder à l’échange. On était en
juin, et l’herbe était haute. Ma mère m’a vue de très loin et a couru sur
un chemin de terre pour me serrer dans ses bras. Elle ne savait pas du
tout ce qu’il m’était arrivé ni que je venais la chercher. Une fois, elle
avait réussi à téléphoner en douce au trafiquant obèse Zhifang à
Changchun mais tout ce qu’il avait pu lui apprendre c’était que j’étais
partie. Nous débordions de bonheur de nous revoir et nous pleurions
de joie sans pouvoir nous arrêter. C’était la première fois que je
souriais ou même que je me sentais vivante depuis des semaines.
Par habitude, ma mère m’a prise sur son dos comme quand j’étais
bébé.
« Voyons voir si ma petite puce a grandi pendant mon absence. »
Mais je n’étais plus une petite puce. Plus tard, elle m’a avoué qu’elle
m’avait à peine reconnue avec mon maquillage et mes nouveaux
habits. Je ne me reconnaissais pas non plus. Je ne ressemblais plus à
une enfant, et tout ce qu’il y avait d’enfantin en moi avait disparu.
C’était comme si le sang s’était asséché dans mes veines et que j’étais
devenu quelqu’un d’autre. Je n’avais plus pitié de personne, pas même
des filles que j’aidais à vendre, y compris de moi. Mon unique objectif
était de réunir ma famille.
Nous n’avions aucune nouvelle de ma sœur. Hongwei avait
interrogé les autres passeurs mais n’avait rien appris. C’était une grosse
déception. Pourtant, je gardais l’espoir qu’on puisse utiliser son réseau
pour la retrouver. Et bientôt nous reverrions aussi mon père.
Ma mère a quitté cette affreuse ferme sans un regard en arrière.
Nous sommes rentrés tous les trois à Jinzhou.
Je haïssais toujours Hongwei mais j’ai appris à vivre avec lui. Il se
montrait parfois rude avec moi au début, mais il s’est adouci avec le
temps, et je crois qu’il a commencé à me respecter, à me faire
confiance et, à sa manière, à m’aimer.
Il n’avait pas eu la vie facile. Hongwei était né dans une ferme à
l’ouest de Chaoyang, une ancienne cité de temples bouddhistes, de
parcs, de gratte-ciel, et de gangs de rues. À douze ou treize ans, il
s’était enfui en ville et avait intégré un gang qui contrôlait un réseau de
clubs karaoké. Ce n’était pas le genre de bars où l’on chante, comme
ceux que l’on peut trouver à Séoul ou dans d’autres villes. Il s’agissait
d’endroits où les femmes ne se contentaient pas de servir à boire mais
fournissaient d’autres sources de divertissement. Hongwei n’avait pas
fait d’études mais il savait lire et écrire, et il était très intelligent. À
quinze ans, il dirigeait son gang et son propre empire du karaoké. Il se
servait de ses relations pour toucher à d’autres types d’affaires, comme
les restaurants ou la promotion immobilière. Environ deux ans avant
que je fuie la Corée du Nord, il avait bifurqué vers le trafic d’êtres
humains. Pendant un temps, c’était là que l’argent se trouvait.
À Chaoyang, Hongwei avait une épouse chinoise et deux enfants,
un fils et une fille. La fille, ai-je appris plus tard, n’avait qu’un an de
moins que moi.
Quand Hongwei a racheté ma mère, elle lui a révélé mon âge,
treize ans et pas seize. Je n’avais jamais pris la peine de lui dire car je
ne pensais pas que ça ferait une différence. Mais il a paru choqué.« Je
n’aurais jamais couché avec elle si j’avais su qu’elle était si jeune ! »
J’ignore si c’était vrai mais après ça, il a commencé à me traiter un
peu plus gentiment, et j’ai presque commencé à le voir comme un être
humain. Cependant, j’attendais toujours qu’il tienne ses promesses, y
compris celle de sauver mon père de Corée du Nord. Hongwei avait des
contacts à Changbai, parmi lesquels des femmes qui servaient de lien
entre les deux rives. Par exemple, elles faisaient passer de l’argent à
des Nord-Coréens que des proches à l’extérieur voulaient aider. Ou
encore des téléphones portables pour que les familles séparées puissent
rester en contact. C’était très dangereux mais moyennant un bon prix,
ça pouvait être arrangé.
En août, Hongwei a engagé l’une de ces intermédiaires pour
retrouver mon père.
14

Un cadeau d’anniversaire

Le 15 août est un jour férié important en Corée du Nord car il


commémore la reddition du Japon en 1945. À cette date en 2007,
notre agent a fini par localiser mon père dans notre ancien
appartement à l’extérieur de Hyesan. Il ne possédait pas de téléphone
et tenter de le contacter d’une autre manière l’aurait mis en danger.
Alors la femme que nous avions engagée lui a tendu un portable
chinois. Il était accroupi sur le balcon, à contempler le Yalu, quand je
l’ai appelé à l’heure prévue.
« Abuji ? C’est Yeonmi ! Omma et moi allons bien. Comment te
portes-tu ? »
Silence à l’autre bout du fil. Il n’arrivait pas à croire qu’il entendait
ma voix après presque cinq longs mois.
« Je vais bien, ma petite fille, a-t-il enfin répondu. Je suis si heureux
de t’entendre. Où es-tu ? »
Nous n’avions pas beaucoup de temps pour nous parler, parce que
la police surveillait les appels clandestins. J’ai pu lui dire que nous nous
trouvions en Chine et que ma mère et moi étions en sécurité. Nous
n’avions pas encore retrouvé Eunmi mais nous continuions à la
chercher.
« Tu me manques tellement, papa, ai-je dit. Je vais te faire venir en
Chine. Nous allons payer un passeur pour qu’il te conduise jusqu’à
nous.
— Je t’en prie, ne t’inquiète pas pour moi.
— Viens, papa, c’est tout. Je m’occuperai de tout. »
J’ai ajouté que nous chercherions Eunmi tous ensemble.
« D’accord, a-t-il terminé. Je viendrai. »
Après le départ de notre contact, il a pleuré toute la nuit.
Mon père nous avait recherchées longtemps après notre fuite. Il
était retourné à l’adresse que Eunmi m’avait laissée et il avait appris
que la femme qui nous avait fait quitter le pays s’appelait Jo Yong-ae.
Lorsqu’il avait exigé qu’elle lui dise ce qu’il était advenu de son épouse
et de ses filles, elle avait reconnu qu’elle nous avait envoyées en Chine,
ma mère et moi. En revanche, Yong-ae prétendait ne rien savoir au
sujet d’Eunmi. Mon père ignorait ce qu’il nous était arrivé après avoir
franchi la frontière. Tout ce que Yong-ae avait accepté de lui dire
c’était que nous étions parties dans un endroit où nous aurions à
manger. Il espérait de toutes ses forces que nous le contacterions.
Après notre départ, son frère et notre ancien voisin ont installé une
femme chez lui pour lui préparer à manger et faire le ménage. Ils
pensaient tous que ma mère ne reviendrait jamais. Il ne dormait plus,
ne mangeait plus, il ne faisait que pleurer.
Pendant ce temps, beaucoup de nos connaissances pensaient que
c’était mon père qui nous avait envoyées en Chine. Après tout, il était
un homme intelligent aux nombreuses relations. Comment pouvait-il
ignorer où nous nous trouvions ?
Les adolescentes qui partageaient notre appartement étaient
convaincues que mon père était en mesure de les aider à entrer en
Chine aussi. Elles étaient très pauvres et désespérées. Il leur a assuré
qu’il était impuissant mais elles ont continué à l’implorer, lui répétant
qu’elles ne pouvaient plus vivre en Corée du Nord.
Au bout du compte, il a accepté de les aider à gagner la Chine à la
condition qu’elles préviennent leur mère avant de partir. Il leur a
donné l’adresse de Yong-ae et les filles ont fui grâce à elle, sans avertir
leur mère. Elles savaient que jamais elle ne les aurait laissées partir.
Quand elle a découvert la disparition de ses filles, elle a accusé mon
père. Plus tard, il a raconté à ma mère que Yong-ae lui avait donné
100 yuans, environ 13 dollars en monnaie chinoise, pour lui envoyer
les filles. Il se sentait coupable de la grande tristesse de la mère. Mais il
ignorait complètement qu’elles seraient vendues comme épouses – et
que nous avions connu le même sort, ma mère et moi. Il croyait juste
que de riches Chinois payaient pour adopter des Nord-Coréens.
Six semaines de plus ont été nécessaires pour organiser l’évasion de
mon père. Je le savais encore très malade, même si je pensais
simplement qu’il travaillait trop et ne mangeait pas assez. Quand je lui
ai de nouveau téléphoné, je lui ai assuré que je le nourrirais et que je
l’aiderais à retrouver la santé en Chine.
« Oui, bien sûr », a-t-il répondu. Il était toujours si optimiste, et il
ne se plaignait jamais de sa douleur. Mais je percevais l’épuisement
dans sa voix. Il n’y avait pas de temps à perdre.

J’en étais venue à apprécier notre joli appartement et le quartier de


Jinzhou, où je pouvais profiter du parc voisin et du marché. Pourtant,
nous allions bientôt devoir déménager.
Il y avait un fleuriste sur la rue principale en face de notre
immeuble et cette boutique me fascinait car je n’en avais jamais vu
avant. En Corée du Nord, si l’on veut des fleurs, on sort en ramasser.
Mais ici, il y avait des magasins entiers remplis de toutes sortes de
variétés. Parfois, je me glissais dans la boutique juste pour humer les
parfums doux et épicés, même si je n’achetais jamais rien. La femme
qui tenait le magasin a commencé à me reconnaître. Très vite, elle s’est
mise à me sourire et à me faire signe de la main quand elle me voyait.
Cela m’inquiétait car je savais que si quelqu’un découvrait que j’étais
une Nord-Coréenne sans papiers, la police s’en prendrait à nous.
Quand j’ai fait part de mes inquiétudes à Hongwei, il a vidé
l’appartement et nous avons déménagé le lendemain. Nous serions
sans doute partis tôt ou tard de toute façon, parce qu’il était trop risqué
de rester au même endroit très longtemps.
L’appartement suivant était un vaste studio avec une cuisine et une
salle de bains situé dans un autre quartier de la ville. Parfois il y avait
jusqu’à neuf femmes qui dormaient à même le sol dans ce logement,
attendant d’être vendues.
Pendant que ma mère s’occupait de l’appartement, Hongwei
m’envoyait gérer ses affaires, tout comme Zhifang le faisait avec Young
Sun. C’était moi qui prenais tous les risques, sillonnant la campagne
avec des réfugiées clandestines. Je devais faire semblant d’être
beaucoup plus âgée parce que les femmes n’auraient pas écouté une
gamine de treize ans. Mon travail consistait à traduire pour elles, à
acheter les billets ou à commander les taxis pour les ramener à
Hongwei, et à les convaincre de coopérer si elles voulaient rester en
Chine. Une fois qu’elles avaient rencontré leur mari potentiel,
j’expliquais aux hommes que les femmes apprendraient le chinois
comme je l’avais fait, et qu’elles seraient de fidèles épouses pour eux.
Je disais aux femmes que ces hommes étaient gentils et riches, et
qu’elles pourraient envoyer de l’argent à leurs proches.
J’essayais de faciliter les choses pour les femmes que je vendais
mais parfois j’étais impuissante. Les trafiquants étaient des violeurs et
des criminels, et beaucoup de femmes souffraient le martyre. Une
jeune femme d’environ vingt-cinq ans avait sauté d’un pont dans une
rivière gelée au cours de son évasion. Le temps qu’elle arrive à
Changchun, elle ne pouvait plus bouger ses membres inférieurs. Elle
m’a confié que Zhifang l’avait violée malgré tout. Hongwei a tout de
même réussi à la vendre à un fermier. C’était horrible.
Malheureusement, il existait de nombreux cas comme le sien, certains
même pires.
Cela me rendait malade de penser à ce que de nombreuses filles ou
femmes et moi-même devions endurer pour survivre en Chine. J’aurais
voulu que ça n’arrive jamais, et que je n’aie jamais plus à en parler.
Mais je veux que tout le monde connaisse la vérité abjecte du trafic
d’êtres humains. Si le gouvernement chinois mettait un terme à sa
politique impitoyable d’expulsion des réfugiés en Corée du Nord, alors
les trafiquants perdraient tout pouvoir d’exploiter et de réduire en
esclavage ces femmes. Mais bien entendu, si la Corée du Nord n’était
pas un tel enfer sur terre, ces femmes ne ressentiraient pas le besoin de
la fuir.

La plupart du temps, Hongwei vendait les femmes comme épouses


à des Chinois, mais parfois ces femmes lui demandaient de les vendre à
des réseaux de prostitution, afin de gagner de l’argent pour aider leur
famille. À mon arrivée en Chine, j’ignorais ce qu’était une prostituée.
Puis un jour, Hongwei m’a emmenée avec lui dans un port appelé
Huludao, où beaucoup de Sud-Coréens et autres touristes venaient
chercher du sexe bon marché. Il déposait une femme dans un bordel et
il avait besoin de moi pour traduire.
La maquerelle était une Chinoise d’une cinquantaine d’années, qui
faisait son possible pour être gentille avec moi. Elle m’a montré son joli
bureau et m’a fait visiter les couloirs flanqués de petites chambres
derrière des rideaux, tout juste assez grandes pour contenir un petit lit.
Il y avait également une salle de douche, mais je n’ai pas compris
pourquoi les gens s’en servaient en milieu de journée.
Là-bas, j’ai rencontré plusieurs Nord-Coréennes, dont une fille
magnifique de Pyongyang qui y travaillait depuis sept ans. Toutes
m’ont affirmé que c’était un endroit super pour gagner de l’argent, et
en plus on pouvait manger du kimchi et d’autres plats nord-coréens
tous les jours et rencontrer beaucoup de Sud-Coréens. Tout cela
m’enchantait car je rêvais de rencontrer un Sud-Coréen avec un bel
accent, comme ceux que j’avais vus dans les films. Les filles en faisaient
une description idéalisée et la mère maquerelle m’a proposé une place.
Lorsque j’ai annoncé à Hongwei que je voulais rester avec la
gentille dame, il s’est écrié : « Tu es folle ? N’envisage jamais de
travailler dans un tel endroit !
— Mais je veux que tu me vendes à elle ! » ai-je répliqué.
Alors il m’a giflée.
« Tu ne comprends rien à ce que je te dis ! »
Il a terminé sa transaction et m’a fait sortir de cet endroit aussi vite
que possible.
Je suis retournée plusieurs fois à Huludao les mois qui ont suivi, et
j’ai appris dans quoi je me serais fourrée si j’étais restée. Les clients
payaient environ cinq dollars pour coucher avec ces femmes, mais elles
ne se faisaient qu’un dollar par passe. En fait, un très bon pourcentage
pour un bordel, ce qui expliquait pourquoi les filles y restaient. Mais il
fallait coucher avec presque douze hommes par jour, dont certains
étaient des fermiers si répugnants qu’il était impossible de se
débarrasser de leur odeur. Pourtant, il existait des endroits encore pires
que celui-ci.
Hongwei m’a parlé d’hôtels à Pékin et à Shanghai où on droguait
les filles qui voulaient partir, pour en faire des toxicomanes. Comme
ça, elles ne pouvaient plus s’enfuir.
Le trafic d’êtres humains est une réalité répugnante et extrêmement
violente. Mais, quelles que soient les circonstances, les êtres humains
trouvent toujours le moyen de se lier. Nous pouvons pleurer et rire
ensemble, même dans les pires moments. Ma mère et moi avons appris
à connaître les femmes qui passaient dans notre vie, et certaines sont
devenues des amies.
Myung-ok avait la petite quarantaine, elle venait de Hyesan et
s’était échappée de Corée du Nord à deux reprises. La première fois,
elle avait traversé le Yalu avec sa fille qui avait à peu près mon âge, et
elles avaient été vendues ensemble. Mais alors qu’elles vivaient avec
son mari chinois, la police les avait capturées et renvoyées en Corée du
Nord. La fille était trop jeune pour aller en prison alors elle a été
envoyée dans un camp de « rééducation » – ce qui veut dire qu’elle a
été affamée et battue pendant des semaines. Myung-ok a été envoyée
dans un camp de travail, où elle a été torturée et s’est presque tuée à la
tâche.
Après sa libération, Myung-ok a décidé de tenter à nouveau de
s’échapper, même si sa fille qui avait trop peur restait. Myung-ok a
traversé la frontière une seconde fois et s’est retrouvée entre les mains
de Zhifang qui l’a vendue à Hongwei. Ma mère et Myung-ok
s’entendaient bien car elles venaient toutes les deux de Hyesan et
Myung-ok avait un grand sens de l’humour.
Malheureusement, Hongwei a vendu Myung-ok à un fermier
handicapé qui la traitait très mal. L’homme craignait tant qu’elle
s’enfuie qu’il la suivait partout, même dans la salle de bains. Elle ne l’a
plus supporté et a réussi à fuir à Shenyang, une ville animée au nord-
est du pays, où une vaste population de transfuges nord-coréens se
cachait. Mais Hongwei avait des relations dans la pègre de Shenyang et
ses hommes l’ont retrouvée et battue. Elle a été renvoyée auprès du
fermier. Si elle était parvenue à s’enfuir pour de bon, Hongwei aurait
dû rembourser le fermier ; ses femmes étaient livrées avec une garantie
d’un an, comme les voitures.
Avant que nous n’entendions les histoires de Myung-ok et d’autres
femmes, ma mère et moi ne mesurions pas pleinement ce
qu’impliquerait le fait d’être attrapées par la police et renvoyées en
Corée du Nord. Des histoires encore plus sordides circulaient au sujet
de femmes qui portaient des bébés de père chinois, que l’on forçait à
avorter, ou qui étaient exécutées si les Nord-Coréens les surprenaient
en train de fuir en Corée du Sud. Après ça, ma mère et moi avons fait
le serment de ne jamais nous faire prendre vivantes.

Mon père a essayé de fuir en Chine une première fois en


septembre 2007. Quelqu’un devait venir le chercher quand il aurait
traversé à gué le fleuve. Une fois sur l’autre rive, personne ne
l’attendait. Hongwei avait payé le trafiquant obèse pour qu’il se charge
de l’évasion mais il avait échoué. Mon pauvre papa a dû esquiver de
nouveau les soldats pour revenir en Corée du Nord.
er
Il a retenté sa chance le 1 octobre. À ce moment-là, l’eau était
haute et froide. Cette fois, Hongwei est allé à Changbai pour veiller à
ce que tout se déroule bien. Il a payé à Zhifang l’équivalent de
1 300 dollars pour mon père – un prix très élevé pour un homme
fuyant la Corée du Nord. Hongwei a eu un choc en voyant combien
mon père était maigre et affaibli. Il avait espéré le mettre au travail
pour qu’il rembourse sa dette. Mais il s’est rendu compte qu’il était
même trop malade pour voyager en bus, alors Hongwei a pris un taxi
pour les ramener, lui et les deux femmes qu’il venait d’acheter, jusqu’à
Jinzhou.
Ils sont arrivés le 4 octobre 2007, le jour de mes quatorze ans, six
mois après mon arrivée en Chine. En voyant mon père passer la porte,
ma mère et moi avons couru dans ses bras. Je pouvais à peine croire
que j’avais retrouvé mes deux parents. Et c’était la première fois depuis
des années que mon père était présent pour fêter mon anniversaire. En
général, il voyageait pour ses affaires, et plus tard, il était détenu en
camp de travail. Alors, Hongwei a décidé de célébrer l’événement.
Pendant que mes parents et moi pleurions de joie, nous serrions dans
les bras et discutions, Hongwei est sorti acheter à manger et à boire
pour nous. Je lui avais dit que mon père adorait la viande, alors il a
pris du canard, du poulet, du bœuf et du porc. Quelques femmes nord-
coréennes vivaient avec nous à l’appartement à ce moment-là, et
Hongwei en avait ramenées deux autres avec mon père, alors nous
étions nombreux pour la fête. Le repas était comme un rêve éveillé
pour mon père, mais cela m’attristait de voir qu’il était trop faible pour
manger quoi que ce soit.
Le soir, il nous a montré, à ma mère et à moi, un petit sachet
d’opium qu’il avait emporté avec lui pour se tuer s’il était capturé en
traversant la frontière. Il s’en serait aussi servi s’il avait été arrêté en
Chine parce qu’il refusait qu’on le renvoie en Corée du Nord, et qu’il ne
voulait pas risquer de révéler à la police où nous nous trouvions. Il
était très content de s’en être sorti vivant et de revoir sa famille. Il ne
manquait plus qu’Eunmi. Nous n’avions toujours aucune nouvelle, mais
mon père était rempli d’espoir. Il avait des plans pour la rechercher
après s’être fait soigner pour ses douleurs d’estomac. Et alors peut-être
qu’il trouverait le moyen de démarrer une affaire afin de prendre à
nouveau soin de nous. Mon oncle Min-sik avait raison quand il avait dit
à ma mère que son futur mari était comme une plante qui poussait sur
un rocher.
Mon père a vite compris mon arrangement avec Hongwei. Cela lui
a brisé le cœur de voir sa petite fille exploitée par cet homme plus
vieux mais la réalité était plus compliquée, et comme ma mère et moi,
il éprouvait des sentiments mitigés envers Hongwei. Mon père lui était
reconnaissant d’avoir tenu parole et sauvé ma mère, de ne pas m’avoir
vendue à un fermier où j’aurais été perdue pour toujours. Il savait que
les choses auraient pu être bien pires pour moi. Il a remercié Hongwei
de l’avoir fait venir en Chine et de l’autoriser à vivre sous son toit. Mais
au fond de lui, il le haïssait aussi. Mon père me reconnaissait à peine
désormais, avec mon visage maquillé et mes ongles manucurés. J’étais
une personne différente, responsable de la vie de mes parents et de
tant d’autres. Pourtant, il ne pouvait rien y faire et il n’avait aucun
moyen d’alléger mon fardeau. Il devait se reposer sur moi pour tout. Et
puis, il était tellement malade.
Mon père n’était pas du genre à révéler ses sentiments ni à montrer
ses faiblesses. Il me souriait toujours et me disait que tout irait bien.
J’étais si reconnaissante qu’il me traite comme une adulte. Mais je
voyais bien qu’il était accablé de me voir ainsi privée de mon enfance.
La seule fois où il a montré ses sentiments, c’est en me serrant dans ses
bras. Il a respiré mon parfum et dit d’une voix douce : « Tu as perdu ta
bonne odeur de bébé, Yeonmi-ya. L’odeur que tu avais enfant me
manque. »

Ma mère et moi voulions connaître toutes les nouvelles de Hyesan.


Mon père nous a parlé des fils de son frère, qui espéraient devenir
médecins, et de ses sœurs à Pyongyang et à Hyesan. Sa petite sœur de
Hyesan était veuve et n’avait pas eu beaucoup de chance dans la vie.
Sa fille, qui avait mon âge, et elle étaient atteintes de tuberculose. Mon
père m’a demandé de prendre soin d’elles et du reste de la famille s’il
lui arrivait quoi que ce soit.
Chun-guen était parti à l’armée, comme prévu. Même après ma
disparition, il m’était resté fidèle. Mon père m’a appris qu’il était venu
chez nous. « Où est Yeonmi ? » avait-il demandé. Il semblait triste et
inquiet. Mon père n’avait rien à lui répondre.
Mon père devait aller dans un hôpital chinois moderne au plus vite
pour se faire examiner. Mais le problème, c’est qu’il était clandestin.
Nous ne pouvions même pas le faire passer pour un Nord-Coréen qui
rendrait visite à sa famille car ses papiers d’identité avaient été détruits
lors de son internement au camp. Par conséquent, le faire admettre
dans un hôpital convenable s’avérerait cher et risqué. Le personnel
pourrait le dénoncer aux autorités. Alors à la place nous l’avons
emmené dans une petite clinique qui ne poserait pas trop de questions.
Mon père souffrait encore affreusement et malgré la faim qui le
tenaillait, il était trop nauséeux pour manger quoi que ce soit. Le
médecin de la clinique l’a examiné et nous a annoncé que son cas était
trop grave pour être traité chez eux. « Vous devez l’emmener à l’hôpital
tout de suite ! » nous a-t-elle dit. Mais cela nous était impossible. Alors
elle lui a donné des médicaments pour soulager sa douleur. Nous
l’avons ramené à la maison, il était livide, comme si son sang avait
déserté ses veines. Nous avons décidé de risquer nos vies pour le faire
admettre à l’hôpital.
Hongwei n’aimait pas cette situation, mais il a accepté de nous
aider à le faire hospitaliser. Début novembre, un mois après son arrivée
en Chine, mon père est entré dans la salle d’opération d’un hôpital de
Jinzhou. Les chirurgiens ont ouvert son ventre et l’ont refermé aussitôt.
À l’expression sur le visage du médecin qui est venu nous parler,
nous avons compris que les nouvelles étaient mauvaises.
« J’ai bien peur qu’il n’y ait rien que nous puissions faire, a-t-il
déclaré. Ce patient souffre d’un cancer du côlon à un stade avancé qui
s’est propagé aux autres organes. » Il a expliqué qu’il y avait tant de
tumeurs qu’il était vain de tenter une opération. Mon père avait peut-
être entre trois et six mois à vivre, au mieux. Tout ce que nous
pouvions faire, c’était veiller à ce qu’il se sente le moins mal possible.
15

Poussière et ossements

Ma mère ne comprenait pas, j’ai dû lui expliquer les propos du


médecin. Tout ce que je saisissais moi-même c’était que mon père allait
mourir très bientôt. Je ne savais rien du cancer car il est très rare en
Corée du Nord. Ce n’est pas que la maladie n’existe pas, seulement
qu’elle n’est pas diagnostiquée. La plupart des gens ne meurent pas du
cancer car d’autres choses les tuent avant.
Ma mère et moi ne pouvions nous résoudre à révéler la vérité à
mon père. C’était tellement triste : il s’est réveillé de son opération en
pensant que tout irait bien.
Nous devions le faire sortir de l’hôpital au plus vite, et nous l’avons
ramené à la maison pour se rétablir. Dès que l’anesthésie a cessé de
faire effet, la douleur est revenue. Il ne pouvait rien avaler. Son état
empirait chaque jour et nous n’avions pas les moyens d’acheter les
médicaments dont il avait besoin, ni la perfusion qui l’aurait soulagé, ni
les compléments alimentaires qui auraient pu prolonger son espérance
de vie. L’opération avait coûté si cher que je n’osais pas réclamer
encore de l’argent à Hongwei.
« Pourquoi est-ce que je ne vais pas mieux, ma petite fille ?
n’arrêtait-il pas de me demander. S’ils ne peuvent pas m’aider en
Chine, je devrais peut-être retourner en Corée du Nord. » Il se sentait
coupable pour sa famille. Nous avions appris que son frère et ses sœurs
avaient été interrogés par la police après sa fuite. Les fils de mon oncle
Park Jin avaient dû quitter l’armée et leurs carrières de médecins
étaient compromises. Ma tante de Hyesan avait été torturée pendant
son interrogatoire. Mon père regrettait sa décision, et il voulait
retourner les aider. Il imaginait qu’il pourrait raconter à la police qu’il
n’avait pas fui mais qu’il était juste allé en Chine se faire soigner.
C’est à ce moment-là que ma mère et moi avons dû lui annoncer
qu’il avait un cancer, et que les médecins ne lui donnaient pas
longtemps à vivre.
« Dans ce cas, je rentrerai mourir dans le pays où je suis né », a-t-il
déclaré.
Nous avons dû le supplier de ne pas nous demander de le renvoyer
en Corée du Nord. Il était trop malade pour voyager, et s’il parvenait
jusqu’à Hyesan, il mourait en prison. « Abuji, qui prendra soin de toi là-
bas ? ai-je répliqué avec tristesse. Et qui t’enterrera ? »
Après ça, il a cessé de parler de rentrer en Corée du Nord.

Les mois qui ont suivi ont été très difficiles. Le gouvernement
chinois avait commencé à sévir contre les trafiquants, et les affaires de
Hongwei se faisaient plus dangereuses et moins rentables. On était en
2008 et tout le pays se préparait aux Jeux olympiques d’été à Pékin.
Plus tard, j’ai appris que les gouvernements occidentaux et les groupes
de défense des droits de l’Homme avaient fait pression sur la Chine
pour qu’elle améliore sa façon de traiter les immigrants, les minorités
ethniques et les opposants politiques. Selon des bulletins
d’informations dont nous n’avons jamais entendu parler, Pékin avait
répliqué en ramassant tous ceux qui pourraient faire honte au
gouvernement et saper le grand triomphe international de la Chine.
Tout ce que nous savions à l’époque, c’est qu’il était devenu plus
difficile et plus cher de soudoyer des policiers et qu’ils pourchassaient
et expulsaient les réfugiés nord-coréens à un rythme effréné. De plus
en plus souvent, les clients potentiels hésitaient à acheter des femmes à
Hongwei par crainte d’une descente de police dans leur ferme où elles
seraient reprises.
Hongwei était de plus en plus furieux et énervé. Il passait le gros de
son temps à la campagne à essayer de vendre les femmes qu’il avait
déjà achetées et il voulait que je l’accompagne pour l’aider. J’étais
déchirée entre le désir de profiter du temps qu’il me restait avec mon
père mourant et les affaires de Hongwei.

Nous ne possédions pas de photos de nous trois, mon père, ma


mère et moi, et nous trouvions important d’en prendre une pour ne pas
l’oublier. Comme il était trop faible pour sortir, on a fait venir un
photographe à l’appartement pour qu’il prenne quelques clichés. Mon
père portait un beau pull que nous lui avions acheté en Chine. Ma
mère et moi avions revêtu nos plus beaux habits et nous étions
maquillées. Je portais des bijoux en or que Hongwei m’avait offerts.
Nous avons relevé mon père sur son lit et chacune d’un côté nous
l’avons soutenu ; il a réussi à esquisser un mince sourire pour les
photos. Je faisais dix ans de plus que mon âge. Mon père était si
maigre que je le reconnaissais à peine sur ces photos. Nos poses étaient
formelles et peu naturelles. La mort envahissait les espaces entre nous.
Mon père allait de plus en plus mal, même respirer le faisait
souffrir, et il ne pouvait pas se rendre seul à la salle de bains, un coup
terrible pour un homme si digne. Pourtant, il ne se plaignait jamais.
Alors que ses forces s’amenuisaient, tout ce que mon père souhaitait
c’était ma compagnie. Mais j’étais trop jeune pour comprendre ce
qu’impliquait la mort. Je pensais que même après sa disparition je le
reverrais car il avait toujours réussi à me revenir.
Lorsque je parvenais à passer du temps avec lui, il voulait souvent
me parler de sa jeunesse. Je l’écoutais me raconter des histoires, me
décrire comment il avait failli s’électrocuter en jouant avec des amis à
Hyesan. Il avait touché un fil électrique des deux mains et s’était
retrouvé projeté dans les airs. Il s’était réveillé à l’hôpital dans une cuve
remplie d’eau pour dissiper l’électricité. Surtout, il évoquait son
enfance avec une douce nostalgie. Quand il était jeune, disait-il, le
système de distribution publique était si performant que ses amis et lui
recevaient des bonbons tous les mois.
Les bons jours, nous jouions aux dames chinoises pour passer le
temps. En Corée du Nord, il gagnait presque à chaque fois, et je ne
l’avais battu qu’en de rares occasions. Désormais, c’est moi qui gagnais.
Je n’allais pas faire preuve de clémence, même s’il était malade ! Un
jour, il a souri et m’a attirée à lui pour m’embrasser sur le sommet du
crâne, en respirant profondément.
« Yeonmi-ya, c’est bien toi, a-t-il dit. Je sens à nouveau ton odeur
de bébé. »

Hongwei était de plus en plus exaspéré de devoir s’occuper de nous


trois et les relations étaient très tendues. Un soir, Myung-ok, la femme
que Hongwei avait capturée quand elle s’était enfuie à Shenyang, a
débarqué ivre à l’appartement et a fait un esclandre. Quand Hongwei
s’est avancé vers elle pour la gifler, je me suis interposée et il m’a
frappée à sa place. Le foyer sombrait dans le chaos. C’est devenu
encore pire quand nous avons ramené Myung-ok à son fermier chinois
et qu’elle s’est à nouveau échappée. Hongwei a dû retourner au village
pour assurer sa garantie.
Début janvier, ma mère m’a téléphoné alors que je me trouvais à la
campagne avec Hongwei.
« Yeonmi, tu dois rentrer maintenant. Ton père va bientôt mourir. »
Je percevais l’angoisse dans sa voix. J’ai pris un taxi pour Jinzhou et
retrouvé mon père au lit, confus.
« C’est toi, Yeonmi ? » Il tenait ma main mais ne me voyait pas.
« C’est bien toi, ma fille ? Où est ma fille ? »
J’ignore s’il m’appelait moi ou Eunmi, qui avait disparu depuis neuf
mois maintenant. Ma mère m’a appris qu’il avait trouvé ses somnifères
et les avait tous avalés. Il voulait se tuer pour ne plus me causer de
soucis.
« Oh, papa ! ai-je sangloté. Je t’en prie, ne t’en fais pas. Tout ira
bien. Je serai là. »
Mais bien sûr, c’était impossible : je ne pouvais pas rester. Hongwei
ne cessait d’appeler, insistant pour que je revienne l’aider à finir de
vendre les femmes. L’esprit de mon père était si fort qu’il refusait de
quitter son corps. En fin de compte, j’ai dû partir mais j’ai promis de
revenir dès que possible.
Mon père a tenu bon quatre semaines. Je faisais des allers-retours
incessants en bus ou en taxi pour lui rendre visite, et chaque trajet me
prenait plusieurs heures. Hongwei était de plus en plus en colère et
violent. Une fois, il m’a jeté un verre qui m’a atteinte derrière l’oreille.
Une autre fois, il m’a giflée sous les yeux de mon père. Je ne sais pas
comment j’ai survécu à ces heures terribles.
Au bout d’un moment, mon père n’a plus été en mesure de parler et
Hongwei m’a ramenée une dernière fois pour lui faire mes adieux. Je
serrais mon père dans mes bras en lui disant « De quoi as-tu besoin ?
Que puis-je faire ? » Mais il ne pouvait plus me répondre. Il pouvait
seulement ouvrir les yeux pour que je sache qu’il m’avait entendue. J’ai
tenu sa main et vu que ses ongles étaient très longs. « Voilà ce que je
peux faire. » J’ai coupé ses ongles avec soin, caressant ses doigts avec
délicatesse au passage. Il s’est endormi avant que je ne fasse la seconde
main.
« Nous finirons demain », ai-je murmuré, avant de me
recroqueviller sur le sol à côté de lui.
Le lendemain je me suis réveillée à 7 h 30 et j’ai vu qu’il avait cessé
de respirer. Son corps était encore chaud, alors je me suis allongée
contre lui et je l’ai tenu dans mes bras. Ses yeux étaient ouverts mais
malgré tous mes efforts je n’arrivais pas à les refermer. En Corée, on dit
que si un mort ne ferme pas les yeux, c’est parce qu’il lui reste une
tâche inachevée dans ce monde. À mon avis, mon père était encore à la
recherche d’Eunmi, et il ne reposerait pas en paix tant qu’on ne l’aurait
pas retrouvée. Je me disais que je serais comme mon père : je ne
fermerais pas les yeux tant que je n’aurais pas retrouvé ma sœur.
J’étais folle de chagrin et je refusais de lâcher le corps de mon père.
Je n’arrivais pas à croire que je ne le reverrais jamais. J’essayais de lui
parler, pensant qu’il allait se réveiller. Impossible d’accepter que
l’homme le plus fort que j’avais connu venait juste de mourir et que je
n’avais rien pu y faire. J’ai terminé de lui couper les ongles et j’ai
brossé ses cheveux. J’ai lavé son visage avec une serviette et posé une
couverture sur lui pour lui tenir chaud. Je suis restée à son chevet
jusqu’à la tombée de la nuit où nous avons dû enlever son corps.
Nous avions discuté des funérailles de mon père avec lui quand il
était encore en mesure de s’exprimer. Il ne voulait pas être incinéré car
il n’aimait pas l’idée d’être brûlé, mais il savait qu’il voulait être enterré
en Corée du Nord un jour, et la crémation était le seul moyen d’y
parvenir. Quand j’ai été prête à le laisser partir, ma mère et moi l’avons
enveloppé dans une feuille de papier épais, du genre dont on se sert
pour protéger les sols pendant les travaux. À minuit, deux hommes de
Hongwei nous ont aidées à le mettre à l’arrière d’une voiture.
Hongwei a décidé que le moment était venu de changer
d’appartement alors nous avons emballé nos quelques affaires et nous
sommes partis au nord à Chaoyang. Il connaissait un endroit où mon
père pourrait être incinéré en toute discrétion. Même dans la mort,
nous devions nous cacher des autorités. Sur place, les hommes ont
déchargé la dépouille de mon père dans le crématorium. Ma mère et
moi les avons regardés le faire rouler dans le feu et refermer la porte.
Pour la première fois depuis que mon père était mort, je me suis mise à
sangloter. Bientôt, ma mère pleurait avec moi, mais les hommes nous
ont demandé de garder le silence, on pouvait nous entendre.
Il a fallu presque une heure pour que les flammes accomplissent
leur œuvre. Une fois terminé, il ne restait plus que de la poussière et
des ossements. Nous devions partir au plus vite au risque d’être
découverts, alors j’ai ramassé les cendres de mon père dans une boîte
que j’avais apportée. L’homme qui travaillait au crématorium m’a
proposé une paire de gants car les cendres étaient encore très chaudes,
mais j’ai refusé. J’ai rassemblé les grains de poussière et les fragments
d’os à mains nues pour sentir son poids ; à la fin, il restait si peu de lui.
Nous avons roulé pendant deux heures avant d’atteindre la petite
ville de Yangshanzhen, où se trouvait une maison dans laquelle nous
pourrions loger. Nous avions déjà décidé d’enterrer les cendres de mon
père dans un endroit secret à proximité, au sommet d’une petite
montagne surplombant une rivière. Il avait toujours aimé le soleil et
l’eau. Ma mère est restée dans la maison des amis de Hongwei pendant
que lui et ses hommes me conduisaient à travers champs dans la
montagne. Je serrais mon père contre mon cœur tout en les suivant
dans la nuit froide et obscure. Les hommes ont creusé un trou dans la
terre gelée. Alors j’ai mis la photo de mon père dans la boîte que j’ai
placée face à la rivière, pour qu’il puisse la contempler en attendant
mon retour.
Jamais de ma vie je ne m’étais sentie aussi seule.
16

L’enlèvement

Hongwei commençait à manquer d’argent. Les mesures répressives,


prises par le gouvernement chinois à l’encontre des trafiquants d’êtres
humains les mois précédant les JO d’été de 2008, avaient miné son
commerce, il lui fallait donc trouver une nouvelle source de revenus.
Nous avons encore déménagé, dans un appartement de Shenyang cette
fois, et il s’est mis en quête d’investissements immobiliers afin de se
refaire.
Shenyang était un centre financier et industriel tentaculaire, la plus
grande agglomération du nord-est de la Chine, à la réputation de
capitale régionale du crime. La ville était envahie de gangs violents et
contrôlée par les fonctionnaires corrompus que le gouvernement de
Pékin éliminait régulièrement et remplaçait par d’autres. Tous les
promoteurs que connaissait Hongwei à Shenyang étaient des criminels,
et quand ils ne menaient pas des opérations douteuses, ils passaient
leurs nuits dans des tripots privés. Hongwei me traînait avec lui dans
ces clubs enfumés et louches où je le regardais jouer aux dés et à la
roulette. Il croyait que je lui portais chance mais il a perdu bien plus
souvent qu’il n’a gagné. Comme l’hiver cédait le pas au printemps,
Hongwei a laissé tomber complètement ses affaires et s’est toqué pour
un jeu de loterie chinoise appelé Mark 6. Très vite, il perdait
l’équivalent de 1 000 dollars à 4 500 dollars par jour. Hongwei était si
accro au jeu qu’il ne mangeait plus, ne dormait plus et ne s’intéressait
plus à rien d’autre. Il disparaissait pendant des jours, puis revenait avec
ses amis ivres et sous l’emprise de la drogue qui couchaient avec des
prostituées dans notre appartement. Si je m’en plaignais, Hongwei
devenait violent.
Une fois encore, ma mère et moi nous trouvions dans une situation
désespérée. Hongwei nous donnait moins de 10 yuans, 1,30 dollar, par
semaine pour acheter à manger et nous étions toutes les deux mal
nourries et d’une maigreur inquiétante. Ma mère souffrait d’une
infection de la gorge et je ne pouvais pas l’emmener chez le médecin.
Pour moi, j’ai atteint le point de non-retour au cours d’une promenade
en ville où je n’ai même pas pu lui offrir de l’eau pour soulager son mal
de gorge car une bouteille coûte presque 40 cents à Shenyang. Nous ne
pouvions plus continuer ainsi et nous connaissions toutes les deux
l’unique solution à notre disposition.
« Tu dois me vendre, Yeonmi-ya, a déclaré ma mère. Je t’en prie, je
veux être vendue. Je ne suis qu’un fardeau pour toi ici. »
J’avais échoué. J’avais passé un marché avec Hongwei afin de
sauver ma famille et voilà ce qu’il était advenu de nous : ma sœur était
toujours portée disparue, mon père était décédé, et ma mère mourait
de faim. Quant à la personne que j’étais devenue, je préférais ne pas y
songer, de toute façon ça m’était bien égal. Hongwei voulait que je
porte ses enfants, mais je ne pouvais m’y résoudre. Il était hors de
question que je donne un enfant à mon violeur ! À l’époque, j’ignorais
tout de la contraception, nous n’avions pas ça en Corée du Nord. Alors
dès l’apparition des premières nausées, j’ai fait le nécessaire. En Chine,
il existe des médicaments pour ça. Après, je me suis sentie morte à
l’intérieur, et peut-être bien que je l’étais. À ce moment-là, j’imaginais
que les choses ne pouvaient pas être pires. Et voilà maintenant à quoi
j’en étais réduite : j’étais prête à vendre ma propre mère.

J’ai cherché longtemps et partout un endroit convenable pour elle,


mais tout le monde craignait la police. J’ai fait passer le message parmi
les femmes que nous avions déjà vendues et l’une d’elles m’a indiqué
un client potentiel. Il s’agissait d’une famille de fermiers avec un fils
célibataire qui vivait dans un village à plusieurs heures de voiture à
l’ouest, après Chaoyang. Hongwei a approuvé le plan – ma mère ne lui
servait à rien – et nous sommes allées rencontrer la famille. Ils avaient
l’air gentil, le travail ne serait pas trop dur et il y aurait de la nourriture
en abondance pour ma mère. La famille a aussi promis de lui permettre
de rester en contact avec moi. Alors nous l’avons vendue pour environ
2 850 dollars.
Hongwei a joué tout l’argent dès notre retour à Shenyang.
J’étais de nouveau séparée de ma mère et malheureuse. Hongwei
n’avait plus un sou, il était frustré et se défoulait sur moi. Cependant,
malgré mon profond mal être, une force en moi refusait d’abandonner.
Il ne s’agissait peut-être que de colère ou bien c’était le pressentiment
inexplicable que ma vie aurait un jour un sens. Je ne possédais pas de
mot dans mon vocabulaire pour la « dignité » ni pour la notion de
moralité. Je savais juste que cette situation était devenue inacceptable.
Je devais trouver un moyen de m’en sortir.
Il y a une forte concentration de réfugiés nord-coréens à Shenyang.
La plupart se cachent, mais certains sont parvenus à obtenir des
papiers chinois et à se faire passer pour des citoyens d’origine
coréenne. Une carte d’identité était la clé pour trouver un travail et ne
plus vivre dans la peur, j’ai donc commencé à interroger les amis de
Hongwei pour qu’ils m’indiquent comment m’en procurer une. Même
Hongwei comprenait ma démarche, et il a accepté de m’accorder un
peu d’indépendance.
L’un de ses amis dénommé Li m’a fait fabriquer une fausse carte
d’identité, mais sa piètre qualité ne trompait personne. Puis un jour,
j’ai déjeuné dans un restaurant coréen avec Li et un couple de criminels
à qui j’ai mentionné ma situation délicate. La fille connaissait des gens
qui pourraient m’aider à obtenir une vraie carte d’identité, ou en tout
cas une contrefaçon convaincante.
Après le repas, la petite amie de Li m’a accompagnée dans un
endroit chic rempli de gens qui paraissaient riches. C’était un genre de
club privé ou de restaurant, parce qu’on y servait des plats à des
hommes en costumes hors de prix installés confortablement dans des
fauteuils en cuir. J’étais stupéfaite de voir une douzaine de jeunes
femmes magnifiques, très grandes, vêtues de robes élégantes assises
avec eux.
La fille semblait connaître beaucoup de monde ici et saluait les gens
au passage en me conduisant à une table où un homme en costume
classique d’une quarantaine d’années était installé seul. En fait, il était
le seul homme de la salle à ne pas être en compagnie d’une femme.
Tout le monde ici semblait le connaître et s’adressait à lui avec respect.
« Cette fille vient de Corée du Nord et elle veut travailler, mais il lui
faut une carte d’identité, a-t-elle déclaré.
— Assieds-toi », a fait l’homme en indiquant d’un geste la chaise à
côté de lui.
J’ai obéi. Il s’appelait Huang, mais j’ignore si c’était son véritable
nom.
« Tu es déjà venue ici ? » m’a demandé Huang.
J’ai répondu que c’était la première fois. Il a examiné mes mains et
mes bras à la recherche de marques et de tatouages qui indiqueraient
que j’étais une prostituée. Il n’y en avait pas.
« Est-ce que tu fumes ? Est-ce que tu bois ?
— Non.
— Bien, a-t-il approuvé. Tu ne dois jamais ni fumer ni boire. »
Il a appelé les serveurs, les managers et même les grandes filles
sexy à notre table pour leur demander si je travaillais ici. Tous ont
répondu non.
« Ce n’est pas un endroit pour toi, a affirmé l’homme. Tu ne
voudrais pas finir comme ces filles.
— Je veux juste une carte d’identité pour pouvoir travailler dans un
restaurant, ai-je expliqué.
— Je connais des gens dans la police, et je pourrais peut-être
t’aider », a-t-il répliqué d’un ton détaché.
C’était une question de vie ou de mort pour moi mais il en parlait
comme si ça n’avait aucune importance. J’ai dit que je lui serais
reconnaissante de son aide.
Il m’a proposé qu’on aille s’asseoir dans un parc au calme pour
discuter un peu. Il avait l’air gentil et poli et je n’y voyais aucun
inconvénient alors j’ai accepté. Bien sûr j’aurais dû me méfier, mais
étrangement, je faisais encore confiance aux gens. Toute ma vie on
m’avait appris à croire à des mensonges et c’était devenu une
dangereuse habitude.
La voiture qui l’attendait sur le parking ressemblait à un tank, avec
une rangée de phares au-dessus de la cabine et un lit sur-mesure
encastré derrière les sièges.
« Qu’en penses-tu ? a-t-il demandé. Il n’y en a pas beaucoup des
comme ça en Chine. »
Nous avons roulé jusqu’à un parc immense au nord de la ville, où
nous sommes restés dans la voiture à discuter.
« Parle-moi de toi. Quel âge as-tu ? »
Je n’avais que quatorze ans mais je lui ai raconté que j’en avais dix-
huit, l’âge requis pour posséder une carte d’identité en Chine.
« Tu as de la famille ?
— J’ai ma mère. Et j’essaie de retrouver ma sœur. C’est pour cela
qu’il me faut une carte d’identité pour travailler.
— Et un petit ami ?
— Il y a un homme qui s’occupe de moi mais nous sommes de plus
en plus indépendants.
— Alors, il te faut un appartement, a-t-il annoncé. J’en possède
plusieurs en ville. En fait, il y en a un juste de l’autre côté du parc. Tu
pourrais y rester en attendant tes papiers. Tu veux le visiter ? »
Huang m’a conduite dans l’un des immeubles les plus luxueux de
Shenyang. Son immense appartement au vingt-septième étage
ressemblait à un musée. Il m’a expliqué qu’il était un important
marchand d’art et d’antiquités qui avait démarré modestement et était
à présent l’un des hommes les plus riches et les plus puissants de
Shenyang. J’ai découvert plus tard qu’il n’avait jamais terminé le
primaire et savait à peine écrire son nom. Mais il me paraissait
sophistiqué et il n’avait pas du tout une allure de criminel.
Son appartement était décoré de peintures, de Bouddhas anciens
en ivoire et de vases en porcelaine. Il a désigné une chaise en bois
finement sculpté qui d’après lui valait 650 000 dollars.
Il y avait aussi des hommes de main qui surveillaient l’entrée et un
système de sécurité qui sonnait l’alarme quand on essayait de sortir sur
le balcon ou d’ouvrir la mauvaise porte. C’était une véritable forteresse.
« Si tu restes ici, je t’obtiendrai ta carte. Je m’occuperai de tout
pour toi. »
Au début, j’étais extrêmement reconnaissante envers Huang. J’ai
appelé ma mère et je lui ai raconté que ma situation s’arrangeait et que
quelqu’un allait me procurer des papiers d’identité. Hongwei n’arrêtait
pas de me laisser des messages, mais je lui ai dit de ne pas s’inquiéter.
Et un temps, tout a semblé se dérouler parfaitement.

Le lendemain, Huang est venu me chercher dans sa voiture et m’a


conduite dans sa boutique d’antiquités. Puis nous sommes allés dans le
gigantesque appartement d’un ami pour le regarder jouer au golf sur
un green intérieur. Il m’a emmenée sur la tombe de sa mère, puis chez
une diseuse de bonne aventure qui lui a assuré que je lui porterais
chance. Dans les lignes de ma main, elle a vu un fils.
« Tu as quelque chose de spécial, m’a dit Huang. Je veux que tu
aies ce fils avec moi. »
Je ne savais pas quoi répondre ; je savais seulement que le moment
était venu de m’éloigner de cet homme, mais j’ignorais comment car il
ne me quittait plus des yeux.
Nous avons roulé jusqu’à un autre immeuble de luxe à l’autre bout
de la ville, et il m’a fait monter dans un appartement où vivaient sept
magnifiques jeunes filles.
« Tu vois, si tu restes avec moi, tu auras des tas d’amies, a-t-il
déclaré. Tu ne seras pas seule. »
La plupart des filles avaient moins de vingt ans, mais j’étais de loin
la plus jeune. L’une d’elle étudiait à la faculté et ses manuels étaient
ouverts devant elle. Huang s’est étendu dans un fauteuil et pendant
que certaines des filles commençaient à lui masser les pieds et les
mains, j’ai profité de l’occasion pour en suivre une autre dans la
cuisine.
« Je n’ai pas envie de rester ici, ai-je murmuré. Peux-tu m’aider à
m’enfuir ?
— Tu es folle ? Pourquoi ferais-tu ça ? Cet homme est riche et
généreux. »
Le soir, Huang m’a ramenée à l’appartement rempli d’œuvres d’art.
Tandis qu’il se trouvait dans une autre pièce, j’ai pris mon portable et
rappelé ma mère.
« Je ne crois pas que ce soit un endroit pour moi, Omma, ai-je
chuchoté en coréen. Il y a quelque chose de bizarre chez cet homme. Il
a des femmes qui lui massent les pieds et il veut que j’aie son bébé
parce que la vie l’a gâté mais qu’il lui manque un fils… »
Tout à coup, j’ai vu Huang qui se tenait à côté de moi. J’ignore s’il a
compris ce que je disais mais il a dû saisir le ton de ma voix car il m’a
arraché le téléphone des mains.
« Ne vous inquiétez pas, a-t-il rassuré ma mère en chinois. Je vais
procurer une carte d’identité à votre fille et je vous enverrai de l’argent
tous les mois. Tout ira très bien. »
Elle ne parlait toujours pas chinois alors elle n’a pas très bien
compris ce qu’il se passait sinon qu’on me kidnappait. Huang a
raccroché et glissé mon téléphone dans sa poche. Puis il m’a
empoignée. Je me suis écartée.
« Non, ce n’est pas ce que je veux, ai-je répliqué. Je veux
travailler. »
Brusquement, sa voix s’est faite glaciale.
« Sais-tu ce qu’ils font aux transfuges renvoyés en Corée du Nord ?
a-t-il demandé. Ils les attachent ensemble avec du fil de fer, par le
muscle en haut de l’épaule, pour qu’ils ne puissent plus s’enfuir. Je
pourrais te renvoyer ce soir. Ou te faire tuer et personne ne saurait
jamais ce qu’il t’est arrivé. »
Une nouvelle fois, il a essayé de m’empoigner et je l’ai mordu. Il
m’a frappée au visage si fort que le sang a coulé de ma bouche.
Puis, il a fait un pas en arrière.
« Tu sais, je ne suis pas obligé de faire ça. Je peux avoir n’importe
quelle fille. Elles m’aiment toutes, même les étudiantes. Et tu vas me
vouloir aussi, je te l’assure. »
Sur ces mots, il m’a laissée seule dans son appartement et a
verrouillé la porte.
Je n’avais plus qu’une idée en tête, sortir d’ici. Je ne m’étais pas
échappée de Corée du Nord pour devenir l’esclave de cet homme, un
trophée de plus dans sa collection d’œuvres d’art. Hongwei était
mauvais mais au moins il avait un cœur. Cet homme avait de la glace
dans les veines, comme un reptile. Jamais je n’avais rencontré
quelqu’un d’aussi terrifiant.
J’ai passé toute la nuit à tester les différentes portes mais les
alarmes s’enclenchaient et les sbires de Hongwei accouraient. On
m’avait enlevée et nul ne savait où j’étais.
Le lendemain, Huang est revenu et a tenté une autre approche. Il
m’a apporté de beaux vêtements et des bijoux, et m’a demandé de les
essayer.
« Dis-moi ce que tu veux, et je te l’achèterai.
— Je veux que tu me laisses partir.
— Non, tu vas m’implorer de te garder quand j’en aurai fini avec
toi. »
Je ne sais pas combien de temps je suis restée avec mon ravisseur.
Une semaine, peut-être plus.
J’étais sans cesse surveillée. Quand je ne me trouvais pas avec
Huang, j’étais sous la garde de ses maîtresses. Je me sentais prise au
piège comme jamais. Comme en Corée du Nord, je vivais avec une
peur si dense et si profonde qu’elle aurait pu remplir le ciel nocturne et
clouer mon âme au sol sous son poids. Je ne voyais pas d’issue.
Huang n’a pas réessayé de me violer mais il pouvait se montrer très
cruel. Lorsque je refusais de manger, il me mettait la nourriture de
force dans la bouche. Il me menaçait, puis redevenait brusquement
gentil. Je pensais ne jamais lui échapper vivante.
Puis un jour, alors que j’étais assise avec certaines de ses maîtresses
dans sa boutique d’antiquités, l’ami de Hongwei, Li, est entré. Huang
est sorti de son bureau pour accueillir le visiteur.
« Bonjour, grand frère Huang, a-t-il dit. C’est un honneur de te
rencontrer.
— Comment sais-tu qui je suis ? s’est enquis Huang.
— Qui ne connaît pas ton nom ? a fait Li. Cette fille manque à sa
mère, a-t-il ajouté. On m’a envoyé avec un message de la part de
Hongwei. Il veut la récupérer, lui aussi.
— Dis à Hongwei qu’elle n’a plus besoin de lui. N’est-ce pas,
petite ? »
Il m’a regardée et j’ai hoché la tête pour acquiescer. Je craignais
qu’il nous tue tous, y compris Hongwei et ma mère, si j’hésitais.
« Dis-lui comme je te traite bien.
— Il me traite très bien », ai-je affirmé à l’ami de Hongwei.
Huang lui a demandé de partir.
Peu de temps après, mon portable a sonné dans la poche de Huang
qui l’avait gardé pour surveiller mes appels. Quand Huang a vu que
c’était Hongwei, il a décroché.
Hongwei avait fouillé tout Shenyang à ma recherche. En désespoir
de cause, il avait fini par contacter ma mère qui l’avait aidé à retrouver
ma trace. Plus tard, il m’a raconté sa conversation avec Huang.
« Rends-la moi ou tu auras la guerre ! l’a-t-il menacé. C’est toi qui
vois. Si tu veux jouer avec la police, j’amènerai la police. Si tu veux
jouer avec les gangs, j’amènerai les gangs.
— Tu tiens vraiment à en faire toute une histoire ? a demandé
Huang.
— Non, la question c’est : est-ce que tu veux mourir et laisser tout
cet argent derrière toi ? »
Après cet appel, Huang m’a ramenée à l’appartement protégé par
ses hommes de main et les alarmes. Je savais de quoi Hongwei était
capable, mais je connaissais aussi suffisamment mon ravisseur pour
deviner qu’il ne pouvait pas laisser Hongwei gagner. Alors j’ai voulu
tenter une autre approche. « Je me suis trompée, je le vois bien, ai-je
dit à Huang. Je ne veux pas retourner avec Hongwei. Tu es tellement
plus fort. Et pourquoi entrer en guerre avec lui ? Il n’a rien à perdre et
toi tout. Je vais lui dire que je ne veux plus de lui. »
Je l’ai convaincu que mon unique souhait était de revoir ma mère.
« Si je suis si malheureuse, c’est parce qu’elle me manque
énormément. »
Je savais que même si cet homme était un criminel impitoyable,
c’était aussi un fervent bouddhiste qui avait aimé sa mère. « S’il te
plaît, laisse-moi revoir ma mère une dernière fois. Elle vit à Chaoyang.
Après, je reviendrai vers toi et nous oublierons Hongwei. »
J’ai réussi à le convaincre. Le lendemain, il a proposé de m’envoyer
à Chaoyang avec l’un de ses chauffeurs, mais j’ai refusé, le bus irait très
bien. C’était plus facile. Il était tellement sûr de m’avoir conquise qu’il a
accepté. Il m’a même rendu mon portable.
Sitôt le car sorti de la gare, j’ai appelé Hongwei.

Hongwei m’a retrouvée à la gare routière de Chaoyang. Il a pleuré


en me voyant.
« Oh, ma Yeonmi-ya. À quoi pensais-tu ? sanglotait-il. Tu ne
comprends pas comment tourne le monde. »
Il m’a conduite en voiture jusqu’à la ferme où vivait ma mère.
Personne d’autre ne savait où elle se trouvait et il pensait que j’y serais
en sécurité quand Huang viendrait me chercher.
J’ai pris conscience de n’avoir manqué à Hongwei qu’une fois que je
lui avais été enlevée. Et qu’il soit prêt à entrer en guerre avec un
homme aussi riche et puissant juste pour me récupérer me surprenait.
Je crois que Hongwei aussi en a été étonné. Il m’a confié plus tard qu’il
n’avait jamais pris de risques par amour avant.
La gentille famille de fermiers m’a accueillie et m’a laissée vivre
avec ma mère. Nous aurions pu rester un moment mais nous étions en
juillet 2008 et les Jeux olympiques de Pékin allaient commencer début
août. La police passait de maison en maison dans les villages voisins, à
la recherche de clandestins. Plusieurs Nord-Coréennes avaient déjà été
déportées. Notre famille chinoise s’inquiétait que quelqu’un en ville ne
nous dénonce et que leur ferme ne soit aussi fouillée. Alors Hongwei
s’est arrangé pour qu’on nous cache dans la ville où mon père était
enterré. Malheureusement, nous avons très vite été repérées là-bas,
alors Hongwei nous a emmenées dans sa ville natale de Chaoyang.
Nous avons tous vécu ensemble un moment mais nous n’avions pas
d’argent. À ce moment-là ma mère a appelé notre amie Myung-ok, la
femme qui s’enfuyait tout le temps de chez son mari chinois. Myung-ok
était revenue à Shenyang et elle avait un travail.
« Quel genre de travail ? a demandé ma mère.
— Rien de trop bizarre, a répondu Myung-ok. Si tu viens à
Shenyang, je te présenterai mon patron. »
Ma mère et moi étions de nouveau désespérées. Et nous changions
sans arrêt d’appartement, pas seulement pour garder une longueur
d’avance sur la police mais aussi parce que Hongwei était convaincu
d’être hanté par le fantôme de mon père.
Au début, mon père venait lui rendre visite dans ses cauchemars
mais dernièrement, quand Hongwei entrait dans l’appartement vide, il
trouvait mon père en train de préparer du riz. Ou bien mon père était
assis sur le lit, en train de contempler le mur. Hongwei pleurait et me
disait qu’il savait que mon père ne lui pardonnerait jamais ce qu’il
m’avait fait. Et à présent, il savait qu’il devait me laisser partir. Il
regrettait d’avoir pris mon innocence et il était désolé pour toute la
souffrance qu’il m’avait infligée, même s’il savait qu’il était trop tard
pour ça. Il a promis de toujours prendre soin de moi et aussi d’honorer
l’esprit de mon père et d’entretenir sa tombe jusqu’à la fin de ses jours.
J’éprouvais des sentiments si confus pour cet homme. Je l’avais haï
pendant si longtemps que je ne pensais pas pouvoir lui pardonner un
jour, mais mon cœur n’était plus si dur. Il n’y avait pas que du mauvais
en lui. Et c’est vrai qu’il avait fait beaucoup pour moi. Il m’avait ramené
ma mère, il avait fait venir mon père en Chine, et il m’avait aidée à
l’enterrer ici. Je savais qu’il avait fait de son mieux pour retrouver ma
sœur aussi.
Au cours de notre période de vie commune, il m’avait acheté de
nombreux bijoux en or, que j’avais gardés cachés tout ce temps. Voilà
que je les lui rendais. Il en avait davantage besoin que moi. D’une
certaine manière, j’achetais ma liberté.
Je l’ai remercié pour tout ce qu’il avait fait pour moi et je lui ai dit
au revoir.
Ma mère et moi avons pris le premier bus en partance pour
Shenyang.
17

Comme du pain tombé du ciel

Lorsque ma mère et moi sommes arrivées chez Myung-ok à


Shenyang, elle nous a enfin expliqué quel genre de travail elle pouvait
nous obtenir. Il s’agissait seulement de discuter avec des hommes sur
un ordinateur.
Myung-ok travaillait pour un patron chinois, un laoban, qui louait
plusieurs appartements équipés d’ordinateurs et de connexions
Internet. Le laoban était un opérateur à la petite semaine au service
d’un parrain plus installé dans le milieu des salons de discussion pour
adultes. Tout en bas de la chaîne se trouvaient les Nord-Coréennes qui
n’avaient plus d’autres choix. Ces femmes vivaient dans de petites
chambres où elles pouvaient « chatter » en ligne vingt-quatre heures
sur vingt-quatre. Les clients – presque exclusivement des hommes sud-
coréens – parcouraient les sites à la recherche de femmes qui leur
plaisaient puis ils payaient à la minute pour leur parler et les reluquer
en ligne. La plupart d’entre elles acceptaient de se dévêtir mais
certaines se contentaient d’aguicher les clients avec des conversations
coquines. Le but était de les garder connectés le plus longtemps
possible. Les laoban empochaient le plus gros de l’argent.
Je n’avais jamais entendu parler de webcam avant ; pour ma mère
et moi, cela semblait une façon bien étrange de gagner sa vie. Au
début, j’ai essayé de trouver une place dans un restaurant mais sans
papiers, c’était impossible. La police faisait des descentes partout, à la
recherche de clandestins. Nos perspectives de travail étaient très
limitées. Je n’avais que quatorze ans mais j’avais déjà vu toutes les
choses affreuses que les gens sont prêts à accomplir pour survivre – et
beaucoup étaient bien pires qu’un salon de discussion pour adultes. En
dépit de l’horreur de ma situation, au moins Hongwei ne m’avait
jamais droguée ni passée à d’autres hommes. Et comparé à ce qu’il
aurait pu advenir de ma mère et moi maintenant que nous n’étions
plus sous sa protection, le salon semblait une solution acceptable.
C’était loin d’être un emploi idéal mais au moins nous n’étions pas
obligées de coucher avec qui que ce soit. Nous n’appartenions à
personne et il était possible de se faire de l’argent. Mon plan était de
travailler assez longtemps pour pouvoir acheter une carte d’identité de
qualité. Avec des papiers, je pourrais trouver un meilleur emploi et
prendre soin de ma mère.
Peu de temps après que nous avons commencé à travailler, Myung-
ok, qui était incroyablement intelligente et débrouillarde, a quitté le
patron chinois et acheté sa propre franchise de sites de discussion pour
adultes. Comme elle nous faisait une meilleure offre, nous l’avons
suivie.
Par rapport aux critères d’aujourd’hui, la technologie que nous
utilisions était primitive mais n’en restait pas moins déroutante pour
nous. Ma mère et moi n’avions jamais vu d’ordinateur et nous avons dû
apprendre à taper les caractères pour les voir apparaître à l’écran.
C’était très difficile pour ma mère. Lorsqu’un client démarrait une
conversation, elle mettait tellement de temps à trouver les touches
pour taper « bonjour » que lorsqu’elle relevait enfin les yeux, l’écran
était noir et le client parti.
« Laisse-moi faire, Omma », lui ai-je dit. Même si à moi aussi il me
fallait du temps pour taper, mes clients paraissaient s’en moquer. Ils ne
s’offusquaient pas non plus quand je refusais de retirer mes vêtements.
Je ne les laissais voir que mon visage, et s’ils devenaient vulgaires ou
insistants, je me déconnectais. Cela fonctionnait pour moi et les
hommes étaient curieux d’en apprendre davantage sur mon compte. En
général, je me contentais d’écrire ce qu’ils avaient envie de lire, mais
j’ai appris à connaître certains de ces clients et fini par entretenir de
véritables discussions avec eux. J’étais très populaire et parfois je
conversais avec des hommes de six ou sept sites différents en même
temps. Je devais faire attention à ne pas les mélanger et à ne pas me
tromper dans mes réponses.
Plus je travaillais, plus je pouvais gagner d’argent. Si je restais en
ligne tout le temps, je pouvais toucher environ 4 000 yuans – plus de
500 dollars – par mois une fois retirés les 70 % des patrons.
Enfin ma mère et moi avions assez de riz pour manger et nous
n’avions pas peur d’être violées tous les soirs. Cependant, nous n’étions
pas libres. La chat-room était un autre genre de prison. Si nous
quittions l’appartement, nous devions sans cesse regarder par-dessus
notre épaule pour vérifier que l’on ne se faisait pas repérer. Je ne sais
pas ce qui me terrifiait le plus : tomber entre les mains de la police
chinoise ou croiser Huang ou l’un de ses sbires. Je savais qu’il me
recherchait encore et Huang n’était pas le genre d’homme que l’on
pouvait doubler impunément.
Près de notre résidence se trouvait un collège. De notre fenêtre,
j’apercevais des filles de mon âge avec leur cartable qui jouaient avec
leurs amies. J’ai demandé à ma mère : « Omma, quand est-ce que je
serai comme elles ? » Elle n’avait aucune réponse à m’apporter.
Je croyais que la vie continuerait ainsi pour toujours, puis ma mère
a fait la connaissance d’une autre Nord-Coréenne dénommée Hae-soon
qui vivait avec un Sud-Coréen à Shenyang. Avant de rencontrer Hae-
soon, ma mère et moi n’avions jamais envisagé la possibilité de fuir en
Corée du Sud. Mais Hae-soon connaissait tout de la Corée du Sud et
nous a assuré que les Sud-Coréens nous accueilleraient comme des
citoyens et nous aideraient à trouver des emplois et des logements. Elle
savait aussi combien il était dangereux de tenter de quitter la Chine. Si
nous nous faisions attraper et renvoyer en Corée du Nord, c’en était
fini de nous. Chercher du travail en Chine était un crime, mais s’enfuir
en Corée du Sud relevait de la haute trahison, et le châtiment était soit
le camp de prisonniers politiques, dont on ne ressortait jamais, soit
l’exécution.
Hae-soon connaissait un moyen de quitter la Chine qui avait
fonctionné pour d’autres. Des missionnaires chrétiens dans la ville de
Qingdao pouvaient conduire les clandestins de Chine en Mongolie,
censée accueillir les réfugiés nord-coréens. Une fois en Mongolie,
l’ambassade sud-coréenne les prenait en charge. Hae-soon voulait se
rendre à Qingdao et entamer ce périple, mais elle n’avait pas le
courage de l’entreprendre seule. Elle nous a demandé, à ma mère et
moi, de l’accompagner.
En écoutant l’histoire de cette femme, j’ai compris que nous devions
aller en Mongolie. Ma mère avait très peur. Nous nous en sortions bien
à Shenyang, disait-elle. Partir était trop risqué selon elle et elle a tenté
de m’en dissuader. Mais j’ai senti brûler en moi la flamme d’un ancien
désir, qui me soufflait que vivre ne consistait pas seulement à survivre.
J’ignorais ce qu’il adviendrait de nous mais je préférais mourir plutôt
que continuer à mener cette existence – je savais au fond de mon cœur
que je méritais d’être traitée comme un être humain, et non comme un
animal traqué. Une nouvelle fois, j’ai pris les mains de ma mère entre
les miennes et j’ai refusé de les lâcher tant qu’elle n’accepterait pas de
m’accompagner en Mongolie.

Hae-soon nous a donné le numéro de portable d’un contact de la


mission. Au téléphone, il a appris à ma mère qu’il était lui aussi un
transfuge nord-coréen et que, par la miséricorde de Dieu, sa vie était
bénie et qu’il avait trouvé la liberté. Elle lui a confié notre espoir de fuir
en Corée du Sud, et nos tentatives pour retrouver ma sœur, qui nous y
attendait peut-être déjà. Selon le missionnaire, Dieu était tout-puissant
et il pouvait tout accomplir. Si nous priions Dieu, alors tout
s’arrangerait. Il a communiqué à ma mère un numéro à Qingdao. Là-
bas, les gens nous en apprendraient davantage sur Dieu et pourraient
nous aider à trouver un moyen de gagner la Corée du Sud.
Quand ma mère m’a rapporté cette conversation, aucune de nous
ne savait de quoi parlait le missionnaire. La Corée du Nord est un pays
athée et c’était la première fois que nous entendions parler de ce Dieu
chrétien. Mais nous étions disposées à croire en quelque chose de
nouveau si notre survie en dépendait. Et l’idée de miséricorde nous
plaisait bien. Une nouvelle fois, alors que nous disposions de très peu
d’informations, ma mère et moi avons décidé de faire le grand saut.
L’argent était le seul obstacle. Nous avions réuni quelques
économies mais il nous fallait beaucoup plus pour notre fuite.
Je ne peux pas l’expliquer, mais lorsque j’ai faim, je crois toujours
que si je le souhaite avec assez d’ardeur, le pain va tomber du ciel. Mon
père possédait le même genre d’optimisme même si la fortune ne lui
souriait pas souvent. Mais il faut davantage que de l’espoir et des
efforts pour réussir. Il faut aussi de la chance. Et peut-être que cette
diseuse de bonne aventure avait raison, car en dépit de tout ce qui
m’était arrivé, j’avais eu beaucoup de chance dans la vie.
Pendant que nous préparions notre fuite, un ami rencontré en ligne
a tout à coup rendu la chose possible. C’était un homme d’un peu
moins de quarante ans qui vivait et travaillait en Corée du Sud et qui
était devenu l’un de mes clients réguliers. La plupart des hommes que
je rencontrais en ligne me croyaient quelque part à Séoul parce que je
leur mentais. Mais celui-ci était différent. Il me traitait comme une
vraie personne, et je lui avais raconté mon histoire. Il en a été si ému
qu’il a souhaité m’aider à m’échapper. Il est venu me rencontrer à
Shenyang et m’a donné de l’argent pour nos frais. Tout ce qu’il voulait
en échange, assurait-il, c’était que je l’appelle une fois à Séoul, bien
que je doute qu’il l’espérait vraiment. C’était un solitaire au grand
cœur.
Bientôt, nous avons été prêtes à partir. Ma mère a proposé à
Myung-ok de nous accompagner, mais celle-ci dirigeait sa propre
affaire et avait trop peur de fuir.
Début février, l’heure de quitter Shenyang est arrivée. Les dangers
de notre évasion imminente nous préoccupaient. Je me suis acheté un
manteau en tweed marron pour notre voyage et nous avons décidé de
nous faire plaisir avec un dernier festin dans un restaurant coréen –
une folie qu’on ne se permettrait jamais dans des circonstances
normales. Nous sommes même allées dans un karaoké – un vrai –,
pour s’amuser entre amis.
Je ne chante pas très bien mais j’ai toujours aimé la voix de ma
mère. Quand j’étais petite, elle chantait pour moi quand elle nettoyait
la maison ou quand elle me mettait au lit. Sa voix était le son le plus
beau et le plus chaud que je connaissais. L’entendre à nouveau a brisé
le mur que j’avais érigé autour de mon cœur. Si je m’étais laissée aller à
ressentir toutes ces émotions, j’aurais perdu la tête. Depuis presque
deux ans, mes cinq sens étaient comme engourdis. J’étais incapable de
toucher, sentir, voir, entendre ou goûter le monde qui m’entourait. Si
je m’étais autorisée à pleurer, je n’aurais jamais pu m’arrêter. Alors j’ai
survécu, mais je n’ai jamais éprouvé de joie, ni de sentiment de
sécurité. À cet instant, en écoutant ma mère chanter ces vieilles
chansons, cet engourdissement se dissipait. J’étais submergée par
l’amour sans bornes que je ressentais pour elle et aussi par la peur
intense de la perdre. Cette terreur me déchirait la poitrine. Ma mère
était tout pour moi. Elle était tout ce que j’avais.
Je devais tenir la promesse faite à mon père, la protéger et
retrouver Eunmi. Et cela impliquait de nous conduire en Corée du Sud.
18

Suivre les étoiles

Le lendemain matin, Hae-soon, ma mère et moi avons entamé un


long trajet d’angoisse entre Shenyang et Qingdao. Environ 1 200
kilomètres par la route séparent les deux villes et à tout moment, la
police chinoise pouvait arrêter notre car pour procéder à une
vérification des papiers. Heureusement, la chance était de notre côté,
et en deux jours nous avons rejoint notre destination sans encombre.
Qingdao est un immense port moderne situé juste en face de la
Corée du Sud sur la mer Jaune. De là, avec un passeport, on peut
prendre l’avion et en à peine un peu plus d’une heure rallier l’aéroport
d’Incheon à Séoul. Pour leur part, les transfuges nord-coréens doivent
emprunter une route autrement plus tortueuse pour atteindre la
liberté.
À la gare routière de Qingdao, nous avons retrouvé une Sino-
Coréenne d’une cinquantaine d’années qui nous a emmenées dans une
résidence d’un quartier quelconque. On nous a déposées dans l’un des
deux refuges de la ville tenus par une mission protestante clandestine.
C’était la première étape de notre périple secret, où la Bible était
enseignée aux transfuges nord-coréens en attendant qu’ils tentent leur
chance vers la Mongolie. La mission était tenue par un pasteur sud-
coréen assisté de la femme d’origine coréenne et d’un chrétien chinois
de l’ethnie han qui organisait et guidait les voyages jusqu’à la frontière
mongole.
La république populaire de Chine entretenait une relation complexe
et souvent violente avec la religion en tant qu’institution. Les églises
ont été purgées pendant la Révolution culturelle des années 1960, bien
qu’à l’époque plus récente des réformes économiques, le gouvernement
athée ait permis à des églises d’œuvrer au grand jour. Mais les missions
chrétiennes qui tentent de convertir les non-croyants sont illégales,
tout comme le fait d’aider des Nord-Coréens à fuir vers d’autres pays.
On nous a averties que si les autorités découvraient la mission de
Qingdao, le pasteur et ceux qui l’aidaient pourraient être emprisonnés
et que nous serions déportés. C’est pourquoi on ne nous a jamais révélé
le vrai nom de ceux qui nous ont secourues.
Nous partagions toutes les trois un petit appartement avec huit ou
neuf autres Nord-Coréennes. On nous a recommandé de ne pas faire
trop de bruit et de ne jamais quitter l’appartement toutes seules –
même si certaines le faisaient quand même. Nous étions toutes
censées nous acheter notre propre nourriture avec une allocation de
cinq yuans – environ 65 cents – par jour. Une fois par semaine, la Sino-
Coréenne nous emmenait dans un endroit sûr pour faire les courses.
Heureusement, ma mère et moi avions de l’argent pour acheter plus de
nourriture, que nous partagions avec notre groupe.
À notre arrivée, ma mère et moi n’avions jamais entendu parler de
Jésus-Christ. Une autre fille nous a éclairées en nous disant : « Pensez à
Dieu comme à Kim Il-sung et à Jésus comme à Kim Jong-il. Alors ça
aura plus de sens. »
Je dois avouer qu’au début, je me contentais de mimer les gestes
des missionnaires. Si je devais accepter le Christ comme mon sauveur
pour aller en Corée du Sud, alors j’allais devenir la meilleure
chrétienne que ces gens avaient jamais vue. Nous devions prier tous les
matins puis étudier la Bible toute la journée. Le pasteur nous faisait
recopier des pages et des pages du livre des Proverbes en coréen. Nous
chantions beaucoup, nous priions et nous nous repentions de nos
péchés. Je n’avais aucun mal à saisir le concept d’un Dieu tout-puissant
et omniscient. Ça ressemblait beaucoup à ce que l’on nous avait
enseigné en Corée du Nord au sujet de notre Cher Dirigeant, qui savait
tout et s’occuperait de tout pour nous si nous lui étions fidèles. En
revanche, j’avais du mal à saisir comment Il pouvait être un Dieu
miséricordieux. Je me demandais pourquoi ce Dieu existait en Corée
du Sud et pas en Corée du Nord.
Mais très vite, j’ai été emportée par les chants et l’esprit de
l’Évangile et j’ai souscrit totalement au message d’espoir. En plus, j’ai
découvert que j’étais très douée pour prier.

Peu après notre arrivée, ma mère a appelé notre amie Sun-hi, qui
vivait dans une province voisine avec son « mari » chinois et sa fille de
neuf ans, Hyong-sim. Pendant une courte période, nous avions toutes
vécu ensemble dans l’un des appartements de Hongwei, et Sun-hi et
ma mère s’étaient tout de suite bien entendues. Elles avaient le même
âge, venaient toutes les deux de Hyesan (même si là-bas elles ne se
connaissaient pas), et étaient toutes les deux à la recherche de leur fille
aînée qui avait disparu dans le réseau des trafiquants en Chine. Sun-hi
avait connu une vie compliquée et tragique, mais elle était déterminée
et résistante, enjouée même, et nous les considérions, Hyong-sim et
elle, comme notre propre famille.
Ma mère a fait part de nos plans à Sun-hi et lui a assuré qu’elle
pourrait fuir en Corée du Sud elle aussi si elle contactait la mission.
Sun-hi et sa petite fille avaient des difficultés à survivre dans la pauvre
ferme de son mari, si bien qu’elle était prête à tenter sa chance. Elle est
arrivée avec Hyong-sim à Qingdao à la mi-février et toutes deux se sont
jointes à notre groupe.
Malheureusement, nous nous préparions déjà à changer
d’appartement. Ma mère avait du mal à s’entendre avec Hae-soon qui
voulait tout contrôler. L’intolérance de ma mère était peut-être
simplement due au stress mais vivre dans le même appartement que
Hae-soon lui était insupportable, et elle ne voulait pas poursuivre notre
voyage avec elle. Nous avons offert un peu d’argent à la femme
d’origine coréenne pour la remercier et soutenir la mission, et en un
rien de temps nous intégrions un autre appartement similaire avec un
groupe différent qui préparait aussi son départ. Ce groupe se trouvait
être le prochain à partir pour la Mongolie, nous allions donc quitter la
Chine plus tôt que les autres.
En dehors de ma mère et moi, notre nouveau groupe comprenait
trois autres femmes – une qui vivait en Chine depuis presque dix ans,
une autre âgée d’une petite vingtaine d’années, et une de l’âge de ma
mère. Il y avait également une jeune famille : le père, la mère, et le fils
d’environ trois ans. Ils avaient des proches en Corée du Sud qui avaient
payé grassement un intermédiaire pour aller les chercher en Corée du
Nord. Ils étaient venus directement de la frontière à la mission de
Qingdao, ils n’avaient jamais vécu en Chine et ne comprenaient pas un
mot de chinois.
Ma mère et moi aimions bien ces gens, et nous nous entendions
bien avec ce groupe. Ils avaient terminé leur apprentissage biblique et
le pasteur pensait que nous étions tous prêts à partir.
Un jour de la fin février, alors que nous achevions nos préparatifs
de départ, le pasteur a organisé une prière avec notre nouveau groupe.
Nous avons loué le Seigneur et nous nous sommes repentis de nos
péchés, un rituel par trop familier pour quiconque venait de Corée du
Nord. Assis en cercle, nous nous sommes confessés et nous avons
supplié Dieu de nous pardonner toutes nos mauvaises actions.
Nous l’avions fait à de nombreuses reprises avec ce pasteur, mais
cette fois-là semblait différente. Après m’être repentie, le pasteur a
déclaré : « Tu n’as pas autre chose à ajouter ? »
Je l’ai considéré avec curiosité. Il s’est tourné vers ma mère. « Il y a
certainement d’autres péchés dont tu peux nous parler ? »
Nous étions sous le choc. Ma mère et moi avons communiqué en
silence du regard. Nous nous disions que quelqu’un de l’autre groupe
avait raconté au pasteur notre travail sur les sites internet pour adultes.
« Nous nous repentons de nos péchés en privé avec Dieu, a répliqué
ma mère. Devons-nous les dire devant tout le monde ? »
Oui, nous devions faire une confession complète devant toute
l’assemblée et implorer le pardon divin.
Nous nous sommes mises à pleurer et le pasteur a demandé à tous
les autres de quitter la salle.
Ma mère et moi lui avons raconté ce que nous avions dû faire à
Shenyang ; nous le regrettions mais c’était une question de survie.
Nous pensions que Dieu nous avait pardonné.
Le pasteur a secoué la tête d’un air grave.
« Non, vous êtes des pécheresses. Et je ne peux pas vous autoriser à
aller en Mongolie dans le péché. Vous mettriez tous les innocents en
danger. »
Nous avons supplié et imploré le pasteur, lui promettant de ne
jamais plus commettre de péché de notre vie. Nous étions tellement
désolées. Ne pouvait-il pas nous pardonner ?
« Ce n’est pas ma décision, a-t-il rétorqué. Vous devez prier Dieu de
vous accorder son pardon.
— Vous avez raison, a alors répondu ma mère. Nous avons été
immorales et si notre profonde repentance n’est pas suffisante pour
obtenir le pardon de Dieu, alors nous ne devons pas accompagner les
autres et leur porter préjudice. Nous pouvons seulement dire combien
nous regrettons et demander sa miséricorde. »
Le pasteur s’est tu un moment. Puis il nous a lu un passage d’Isaïe
traduit en coréen.
« ‘‘Venez et plaidons ensemble’’ dit l’Éternel. ‘‘Si vos péchés sont
comme l’écarlate, ils deviendront aussi blancs que la neige. S’ils sont
rouges comme le cramoisi, ils seront comme la laine.’’ »
Ces mots m’ont apaisée, et j’ai remercié le pasteur encore et encore
pour ses prières. Malgré tout, j’ai quitté la réunion en me sentant sale
et honteuse de ce que j’avais fait pour survivre.

Le lendemain, la femme d’origine coréenne nous a informées que


nous pouvions partir avec le groupe.
Le pasteur est venu à l’appartement une nouvelle fois pour prier
avec nous avant notre départ pour la Mongolie et pour nous souhaiter
bon voyage. Il m’a prise à part pour me délivrer un dernier message :
« Je t’en prie, mène une vie convenable en Corée du Sud. » Il n’avait
pas de grandes attentes pour moi, je le voyais bien – il pensait que mon
passé modèlerait mon avenir. Comment pouvais-je lui dire que tout ce
que je voulais, c’était vivre et être libre ?

Notre groupe prévoyait de traverser la frontière pour la Mongolie


de nuit, à pied, durant l’une des périodes les plus froides de l’année,
quand les températures dans cette zone du désert de Gobi peuvent
descendre jusqu’à -30 °C. Traverser en hiver était censé être moins
risqué car les patrouilles frontalières chinoises étaient moins
nombreuses et moins vigilantes : qui se risquerait à geler de froid au
cours d’une marche si périlleuse ? Mais il existait toujours une
possibilité d’être arrêtés avant d’atteindre la frontière. Auquel cas, ma
mère et moi avions décidé de ne pas nous laisser prendre. Ma mère a
dissimulé une grosse quantité de somnifères – le même genre que ceux
utilisés par ma grand-mère pour se donner la mort. J’ai caché un rasoir
dans la ceinture de ma veste en tweed pour me trancher la gorge avant
qu’on me renvoie en Corée du Nord.
La veille de notre départ, j’ai appelé Hongwei. Nous ne nous étions
pas vus depuis des mois, et j’éprouvais toujours des sentiments mitigés
à son égard. Mais maintenant que j’étais confrontée à ma mort, je me
sentais plus en paix que par le passé. J’avais consacré trop d’énergie et
trop de temps à haïr et à juger les choix que d’autres avaient faits.
Désormais, à quinze ans, j’avais l’impression que le temps me manquait
pour exprimer mon amour et ma gratitude aux gens qui peuplaient ma
vie. J’ai dit à Hongwei que j’avais prié pour que mon père cesse de le
hanter et lui pardonne. Je priais pour lui pardonner aussi. Je voulais
également qu’il sache que je m’enfuyais en Mongolie, car si je mourais
dans le désert, il serait le seul à se souvenir de moi.
À la fin de notre conversation, j’étais en larmes et la voix de
Hongwei était serrée par l’émotion.
« Au revoir, Yeonmi-ya, a-t-il dit. Je te souhaite le meilleur. Reste
en vie, s’il te plaît. »
Pour une fois, son souhait s’est exaucé.

Quatre longues journées ont été nécessaires pour atteindre la


frontière. Notre groupe a voyagé en train et en car, accompagné par le
Chinois han qui travaillait pour la mission. Il était de taille moyenne, et
paraissait avoir presque cinquante ans, un Chinois comme tant
d’autres, ce qui lui permettait de ne pas attirer l’attention tandis qu’il
escortait des transfuges sans papier hors du pays. Il ne parlait pas
coréen, et c’était moi qui m’exprimais le mieux en mandarin dans notre
groupe alors j’ai dû traduire ses recommandations en cas d’arrestation
par la police « Si l’un de vous est capturé, ne dénoncez pas les autres
membres du groupe. Dites à la police que vous voyagez seul et
protégez les autres. »
Bien entendu, nous étions tous très anxieux en montant à bord du
train à Qingdao. Nous avons roulé toute la journée, feignant de dormir
pour que personne ne nous parle. À Pékin, nous avons pris un car et
nous avons serpenté à travers les montagnes où les anciens empereurs
chinois avaient construit une grande muraille de pierres pour tenir les
armées tribales de la steppe nordique à l’écart. Le paysage s’est fait
plus plat et désolé à mesure que nous avancions sur une route à deux
voies, nous enfonçant dans le grand désert de Mongolie intérieure.
Nous voyagions sans aucun bagage en dehors de petits sacs à dos
contenant des bouteilles d’eau, des en-cas, et quelques biens
personnels, que nous serrions sur nos genoux tout en scrutant les
abords de la route pour repérer le moindre barrage ou contrôle routier.
Par chance, il n’y en a eu aucun.
Le long trajet prenait fin à Erlian, une petite ville frontalière
balayée par la poussière au milieu de l’immensité du désert de Gobi.
Nous sommes arrivés très tôt le matin, et notre guide s’est mis en quête
d’un endroit où nous cacher en attendant la nuit. Mais partout où nous
allions, on nous refoulait car nous n’avions pas de papiers. Nous avons
fini par trouver une pension qui acceptait l’argent liquide sans poser de
questions.
Nous avons passé la journée, terrifiés, dans notre chambre en
attendant que la nuit tombe. Ma mère et moi nous méfiions du couple
qui dirigeait la pension, et malgré le froid glacial, nous avons laissé la
fenêtre de la chambre ouverte pour nous enfuir si la police débarquait.
Comme le soleil commençait à se coucher, notre guide nous a expliqué
qu’il nous déposerait près de la frontière et qu’alors nous devrions
poursuivre seuls dans le désert. Puisque le père du petit garçon était
l’unique homme de notre groupe, il a été chargé d’en prendre la tête.
La Sino-Coréenne à la mission nous avait fourni deux lampes torches et
deux boussoles, et le guide a montré au père comment les utiliser.
Nous devions marcher en direction du nord-ouest et franchir cinq
clôtures en fil barbelé avant d’arriver à une très haute enceinte, signe
que nous avions atteint la frontière. Nous devions alors nous présenter
comme réfugiés nord-coréens à la première personne que nous
croiserions en Mongolie et nous rendre pour être secourus. Si personne
ne venait, nous devions trouver la route et la suivre jusqu’à la ville la
plus proche.
En tout cas, c’était ainsi que cela devait se passer.
Un taxi est venu dans la nuit et nous a emmenés à un site de
construction à quelques kilomètres en dehors de la ville. Les parents
avaient expliqué à leur petit garçon qu’il ne devait pas pleurer pour ne
pas nous faire repérer. Heureusement, c’était un enfant obéissant et il
n’a pas fait un bruit ; nous avions prévu des sédatifs sinon.
Notre guide chinois nous a donné des instructions de dernière
minute que j’ai traduites en coréen : « Si vous regardez bien, dans le
désert, vous verrez des lumières brillantes : c’est une ville du côté
mongol. Suivez-les. Les lumières de la ville côté chinois sont beaucoup
plus faibles. N’allez pas dans leur direction. »
Au-dessus de nous, un quartier de lune était accroché dans le ciel
constellé d’étoiles. Notre guide a désigné l’étoile la plus étincelante.
« Si vous êtes séparé du groupe, ou que vous ne pouvez pas vous
servir de la boussole, cherchez l’étoile lumineuse dans le ciel. Elle
indique le nord. »
Puis il nous a dit de nous mettre en route. Au bout de quelques pas,
ma mère et moi nous sommes retournées et nous l’avons vu agenouillé
sur le sol gelé. Il avait joint les mains et les levait vers le ciel. Je me
suis demandé : Pourquoi cet homme, qui ne parle même pas notre
langue, se soucie-t-il de nous au point de risquer sa vie pour sauver la
nôtre ? Cette vision m’a émue aux larmes. Je l’ai remercié d’une prière
silencieuse tandis que nous nous enfoncions dans la nuit.
Il n’y avait nulle part où se dissimuler, ni arbres ni buissons – rien
que des kilomètres et des kilomètres de sable et de pierres piqués de
touffes d’herbes sèches. Le froid était comme vivant, nous harcelant
pendant notre marche. Il me griffait la peau et s’accrochait à mes
jambes pour les ralentir. J’ai immédiatement regretté d’avoir mis le
manteau en tweed acheté à Shenyang plutôt qu’une parka. Les
missionnaires nous avaient conseillé de voyager léger mais je les avais
pris trop au pied de la lettre. Je n’avais même pas apporté de gants ni
d’écharpe. Je me serrais contre ma mère en quête d’un peu de chaleur
et elle m’a donné son épais manteau quand je n’ai plus cessé de
trembler. Les chaussures qu’elle portait étaient trop fines pour ce
terrain aride et elle n’arrêtait pas de trébucher. Alors le père du bébé a
tendu à ma mère une paire de baskets qu’il avait en plus. Elles étaient
trop grandes mais elle a serré les lacets au maximum pour ne pas les
perdre. Je ne suis pas sûre qu’elle y serait arrivée sans son aide.

Ça a été la nuit la plus longue de ma vie. Chaque fois que nous


entendions un bruit ou que nous apercevions une lumière au loin, la
panique s’emparait de nous. Après avoir rampé sous la quatrième
clôture de barbelés, nous avons entendu des moteurs au loin puis nous
avons vu le puissant faisceau d’un projecteur balayer le désert. Nous
nous sommes aplatis au sol, immobiles. Le père du garçon avait reçu
un tout nouveau téléphone portable pour ce voyage et il s’en est servi
pour appeler la mission à Qingdao. Le pasteur savait-il si le projecteur
appartenait aux Chinois ou aux Mongols ? Que devions-nous faire ?
« Ne vous faites pas arrêter », a seulement répondu le pasteur.
Nous sommes restés à terre à prier jusqu’à ce que les bruits et la
lumière s’évanouissent. Après ça, nous craignions d’allumer les lampes
torches pour consulter la boussole, alors nous avons suivi les étoiles
pour avancer, en marchant et en rampant dans le désert. Après avoir
franchi le cinquième barbelé, je croyais notre épreuve bientôt terminée.
Mais des nuages sont venus cacher les étoiles et nous avons perdu nos
repères. Pendant un temps, il se peut que nous ayons tourné en rond
jusqu’à ce qu’une idée nous vienne : nous nous sommes tous blottis
autour du papa pour bloquer la lumière de la torche pendant qu’il
consultait la boussole.
Au fil des heures, le froid s’intensifiait et j’ai commencé à douter de
la réussite de notre entreprise. Je croyais que j’allais mourir dans ce
désert. Retrouverait-on mes ossements ? M’enterrerait-on ? Ou bien
serais-je perdue et oubliée, comme si je n’avais jamais existé ? Prendre
conscience que j’étais totalement seule dans ce monde est la chose la
plus effrayante que j’ai jamais ressentie de ma vie, et la plus triste
aussi.
Cette nuit-là, j’ai aussi commencé à détester le dictateur Kim Jong-
il. Je n’y avais pas beaucoup réfléchi avant mais à présent je lui en
voulais de notre souffrance. Je m’autorisais enfin à penser à lui en mal
car même s’il pouvait lire dans mon esprit, j’allais sûrement mourir ici
de toute façon. Que pouvait-il me faire ? Me tuer une seconde fois ?
Mais même aux portes de la mort, trahir le Grand Dirigeant était sans
doute l’acte le plus difficile que j’avais jamais accompli. Son courroux
ne pouvait pas m’atteindre et pourtant j’avais l’impression que sa main
me suivait partout où j’allais, qu’elle cherchait à me retenir. Ma mère
m’a confié plus tard qu’elle avait pensé la même chose tandis que nous
avancions péniblement dans la nuit.
À l’instant où je songeais que ça ne pouvait pas être pire, une
meute d’animaux sauvages nous a encerclés dans l’obscurité. Je les
entendais haleter et gratter le sol et je pouvais voir la faible lueur de la
lune se refléter dans leurs yeux. Je ne sais pas si c’étaient des chèvres
ou des loups, mais j’ai complètement perdu la tête.
« Au secours ! Il y a quelqu’un ? Aidez-nous ! » ai-je hurlé. À ce
stade, je me fichais qu’il s’agisse de Chinois ou de Mongols, je voulais
qu’on m’entende.
Mais il n’y avait personne.
J’étais prête à baisser les bras, à m’allonger au sol et à mourir. Je ne
pouvais plus faire un pas. J’avais commencé à halluciner quelques
heures plus tôt, je voyais des clôtures de barbelé au loin. « Omma,
regarde ! » répétais-je sans cesse. Mais une fois que nous atteignions
l’endroit, il n’y avait rien.
Peu avant l’aube, le froid était si vif que nous avions tous peur de
mourir gelés. De désespoir, nous avons allumé un petit feu avec les
quelques brins d’herbe sèche et brindilles que nous avons pu ramasser.
Mais notre feu n’était pas suffisant. Nous envisagions de brûler
quelques-uns de nos vêtements lorsque tout à coup nous avons
entendu un train approcher. Il paraissait très près, même si nous
pensions nous trouver en plein désert. Dans l’air froid et pesant, le
bruit semblait provenir de deux endroits différents. Plusieurs personnes
du groupe se sont mises à courir dans un sens, mais ma mère et moi
sommes parties dans l’autre direction.
Quelques minutes plus tard, le contour de l’immense clôture
frontalière s’est dessiné dans le demi-jour au-dessus de nous. J’ai cru à
un nouveau mirage mais ensuite nous avons vu les trous dans le
barbelé et les lambeaux de tissus accrochés là où d’autres avant nous
avaient traversé. On y était ! Quand j’ai rampé par l’une des trouées,
les gros barbelés ont déchiré mon pantalon et mon manteau comme
pour essayer de me ramener en Chine. Ma mère m’a aidée à me
dégager et soudain, nous étions libres.
Le soleil se levait derrière nous, projetant nos longues ombres sur la
terre désertique tandis que nous foulions le sol de Mongolie. Ma mère
a pris ma main et m’a rappelé que nous étions le 4 mars – c’était
l’anniversaire de mon père.
TROISIÈME PARTIE

CORÉE DU SUD
19

Les oiseaux de la liberté

Nous respirions l’air libre de la Mongolie depuis une minute


seulement qu’un soldat en tenue de camouflage a accouru vers nous.
Il a levé son fusil et a crié quelque chose dans une langue que nous
n’avions jamais entendue. Il devait être Mongol. Nous étions sauvés !
« Xiexie ! Xiexie ! ai-je crié en chinois. Merci ! Merci ! »
Le soldat continuait de nous hurler dessus mais j’étais si heureuse
d’être capturée que je sautillais les mains en l’air. Il a essayé de garder
un air sérieux mais ne pouvait s’empêcher de rire.
L’humeur a vite changé quand le reste de notre groupe est apparu
au loin, les mains au-dessus de la tête, suivi par d’autres soldats armes
au poing. Une fois qu’ils nous ont regroupés, les soldats mongols se
sont mis à parler tous en même temps dans leurs talkies-walkies, la
confusion la plus totale régnait. En quelques minutes, trois ou quatre
véhicules militaires tout-terrain sont arrivés moteurs rugissants et nous
ont encerclés.
Dans l’une des jeeps, se trouvait un officier de haut rang et on nous
a ordonné de nous serrer tous les huit sur les deux rangées de sièges
derrière lui. Sitôt à l’intérieur, il s’est tourné vers nous et a déclaré dans
un mauvais chinois : « Hui zhongguo ». « Retour en Chine. »
J’étais abasourdie. Ce n’était pas ce qui était prévu ! Sans réfléchir,
nous avons sauté du véhicule. Seuls ma mère et le père qui tenait son
petit garçon sont restés sur leur siège. Les soldats ont essayé de nous
faire remonter à l’intérieur mais nous nous accrochions à leur
uniforme, pleurant et implorant leur pitié. « Sauvez-nous ! Ne nous
renvoyez pas ! Ils vont nous exécuter ! »
J’ai senti le rasoir que j’avais dissimulé dans ma ceinture, et je me
suis préparée à le sortir pour me trancher la gorge. J’étais déterminée.
C’était la fin pour moi.
« Nous nous tuerons avant que vous nous renvoyiez ! ai-je crié.
— Oui, nous mourrons d’abord ! » a renchéri une autre femme.
Les soldats paraissaient apeurés, voire honteux. Finalement, l’un
d’eux a lâché : « D’accord. Allons à Séoul. »
Ces mots ont suffi à nous calmer et nous sommes remontées en
voiture. Mais la panique nous a repris lorsque le chauffeur est parti en
direction du poste frontière chinois.
« Non, nous ne pouvons pas y retourner ! » ai-je crié. Nous nous
sommes tous remis à pleurer et à supplier.
L’une des Nord-Coréennes a donné un petit coup de coude au père
du petit : « Priez ! » Il lui a rétorqué : « Mais je prie ! »
J’étais trop épuisée pour me rappeler mes prières mais les
missionnaires nous avaient appris que lorsqu’on ne peut pas prier,
quelques mots suffisent. Dans ma tête, je n’arrêtais pas de répéter : « Le
sang de Jésus est mon sang. » Je ne savais pas ce que ça signifiait, mais
cela me semblait de circonstance, et c’était tout ce à quoi je pouvais
penser pour nous aider à survivre. De toute évidence, je ne pouvais pas
compter sur les êtres humains à cet instant, alors j’allais prier les
pierres, les arbres, et le ciel si ça pouvait nous aider à nous en sortir.
Pendant tout ce temps, ma mère cherchait un moyen de sauver sa
fille. Elle a envisagé de me jeter par la portière pour que je m’échappe
avant qu’on atteigne la Chine. En Corée du Nord, beaucoup de gens
sautent des trains en marche pour éviter une arrestation. Puis elle s’est
souvenue que les voitures ne sont pas comme les trains – elles
s’arrêtent et font demi-tour ; je serais facilement rattrapée. La seule
option était la tentative de suicide. Par chance, nous n’en sommes pas
arrivées là.
Le véhicule a cahoté à travers la ville, dépassé la route menant au
poste-frontière chinois, et a continué jusqu’à tourner dans une base
militaire mongole.

Dès que le 4 x 4 s’est garé derrière les grilles, notre petit groupe a
été escorté dans un bâtiment d’un étage qui ressemblait à une caserne
ou à une prison. Une par une, les femmes étaient emmenées dans une
pièce où une femme soldat leur ordonnait de retirer leurs vêtements.
Elle a même fouillé nos cheveux pour vérifier que nous n’y cachions ni
argent ni drogue. Elle a pris tous les yuans que ma mère avait encore
sur elle. Ils nous traitaient comme des criminels plutôt que comme des
réfugiés. Il y avait tout de même une grande pièce avec des lits
superposés où nous pouvions dormir, et ils nous ont donné à manger.
Nous sommes restés dans cette base militaire pendant plus d’une
semaine, et les soldats nous disaient fréquemment que nous allions
retourner en Chine. Nous ne savions pas s’ils étaient sérieux ou juste
cruels.
De temps à autre, des officiers mongols venaient prendre des
photos de nous et nous poser des questions, alors on m’appelait pour
jouer les interprètes. En dehors du petit garçon, j’étais la plus jeune du
groupe, mais parce que je pouvais communiquer avec nos gardiens,
j’étais responsable de tout le monde.
Nous avons été soulagés lorsque des officiers gradés nous ont
emmenés en train jusqu’à la capitale, Oulan-Bator ; de là, nous avons
rejoint une autre base militaire, puis finalement un complexe sécurisé à
la campagne. Il y avait plus de vingt autres transfuges qui y attendaient
déjà à notre arrivée, et d’autres débarquaient à mesure que certains
partaient.
Les hommes et les femmes étaient séparés dans deux pièces. Il n’y
avait pas de lits, juste des planches avec des couvertures. Une fois par
semaine, le personnel faisait chauffer de l’eau pour que nous prenions
un bain – les hommes y allaient toujours en premier, comme en Corée
du Nord. La plupart du temps, nous étions gelés car c’était toujours
l’hiver mais nous ne nous plaignions pas. Pour les Nord-Coréens, ce
genre d’endroit paraît normal, voire luxueux, alors que les Sud-Coréens
appelleraient plutôt ça une prison.
Nous ne pouvions pas partir et nous devions respecter des horaires
stricts pour dormir, manger et travailler. Les adultes nettoyaient le
bâtiment, pendant que j’entretenais les extérieurs. Environ une fois par
semaine, des représentants de l’ambassade sud-coréenne venaient nous
interroger et nous devions raconter nos histoires par écrit. Mais les
gens de l’ambassade ne pouvaient pas nous dire combien de temps
nous devrions attendre ni quel était cet endroit exactement.
De toute évidence, il existait un genre d’accord tacite entre la
Mongolie et le gouvernement sud-coréen pour détenir les transfuges
dans ce camp jusqu’à ce qu’ils puissent être acheminés par avion à
Séoul. La politique d’État de la Mongolie était d’octroyer aux réfugiés
nord-coréens en provenance de Chine un laissez-passer vers un
troisième pays, mais la réalité sur le terrain était beaucoup plus
trouble. En fait, les transfuges étaient pris dans une lutte politique et
économique de longue haleine. Autrefois état satellite de l’Union
soviétique, la Mongolie était désormais une démocratie multipartite
dotée d’une économie de marché en expansion. Elle entretenait des
relations économiques et diplomatiques aussi bien avec la Corée du
Nord qu’avec la Corée du Sud, la Chine et les États-Unis, et sa gestion
des réfugiés nord-coréens semblait refléter l’importance relative de
chacune de ces relations à un moment donné. En 2005, environ cinq
cents Nord-Coréens traversaient la frontière chaque mois. En 2009,
quand nous l’avons franchie, ce nombre avait considérablement
diminué car la Chine avait renforcé ses patrouilles à la frontière et les
relations entre la Mongolie et Pyongyang s’étaient apaisées. La
situation était si critique que les passeurs et les missions de secours
faisaient passer les transfuges par un autre itinéraire qui traversait le
Sud-Est asiatique.
En fait, notre groupe a été l’un des derniers à être envoyé en
Mongolie par la mission de Qingdao. Sun-hi est arrivée en Mongolie
avec sa fille un mois après nous. Tandis que ma mère et moi sommes
remontées en tête de file à Qingdao, Sun-hi, Hyong-sim, et la fauteuse
de troubles Hae-soon ont toutes été affectées à un troisième groupe qui
est parti pour la Mongolie encore plus tard qu’initialement prévu. Une
chance pour elles au final puisque tous les membres de notre groupe
d’origine ont été capturés par les Chinois avant d’atteindre la frontière.
Et renvoyés en Corée du Nord.
Le groupe de Sun-hi est parti deux semaines après l’arrestation de
notre groupe d’origine. Comme nous, ils ont traversé la clôture
barbelée et se sont fait attraper par les gardes-frontières mongols qui
ont essayé de les renvoyer en Chine. Sun-hi a avalé du poison pour les
en empêcher et ils ont dû la conduire de toute urgence à l’hôpital pour
la ranimer. Plus tard, nous avons appris que la mission de Qingdao
avait fermé peu de temps après. La femme d’origine coréenne et notre
guide missionnaire chinois han ont été arrêtés et emprisonnés en
Chine. Leur crime : avoir aidé des Nord-Coréens à fuir vers la liberté.
Ma mère et moi ne savions pas combien de temps nous serions
retenues en Mongolie, ni si nous risquions toujours d’être renvoyées en
Chine. Nos espoirs s’amenuisaient à chaque jour qui passait. Mais cela
aidait de travailler à l’extérieur, car nous avions moins l’impression
d’être en prison et le paysage était magnifique autour d’Oulan-Bator.
Parfois ma mère se joignait à moi, et nous contemplions ensemble les
montagnes et rêvions de liberté. Plusieurs fois par jour, d’élégants
avions à réaction argentés décollaient de l’aéroport dans la vallée. À
mesure qu’ils gagnaient en altitude, les appareils ressemblaient à des
oiseaux déterminés s’envolant vers la liberté. Un jour que je les fixais,
ma mère m’a dit : « Nous prendrons un avion comme ceux-ci pour aller
en Corée du Sud. Nous serons bientôt libres. » J’essayais de m’imaginer
à bord de chacun d’eux, en train de disparaître dans le ciel, mais cela
me paraissait impossible.

Le 20 avril 2009, un représentant sud-coréen est venu nous


chercher et nous a emmenés à l’aéroport international d’Oulan-Bator.
Puisque nous n’avions pas de papiers, on nous a fourni des passeports
sud-coréens avec de faux noms.
On nous a conseillé de ne pas prononcer un mot de coréen dans
l’aéroport, si bien que nous avons attendu dans la salle
d’embarquement dans un silence complet, craignant même de respirer.
Chaque fois que je voyais un uniforme militaire, je sursautais (cela
m’arrive encore aujourd’hui). Finalement, on nous a escortés dans
l’avion et, à notre grand soulagement, personne ne nous a arrêtés. Bien
sûr, c’était la première fois que nous montions à bord d’un avion.
Quand on s’est assises, ma mère et moi avons échangé un regard
étonné, et alors je lui ai tapé dans la main. C’était un geste que j’avais
vu dans les films sud-coréens, et j’étais prête à devenir sud-coréenne.
En tout cas je le pensais.
En attendant que l’avion décolle, ma mère et moi nous tenions
fermement les mains. J’avais l’impression de me trouver dans l’un de
ces films où toutes sortes de pensées se bousculent dans votre esprit à
un moment charnière de votre vie. Je revivais chaque pas que nous
avions fait dans le désert de Gobi ; je me rappelais le fleuve gelé que
nous avions traversé pour rejoindre la Chine, et comment je m’étais
échappée des mains des passeurs et des trafiquants avant de gagner
enfin la Mongolie. Je revoyais mon père, qui d’une certaine manière
m’avait accompagnée tout au long du voyage, et m’avait aidée à rester
en vie, en me guidant à travers les dangers. Je me sentais coupable
qu’il soit mort sans avoir goûté à la liberté, et à présent j’allais le faire
sans lui. J’ai éprouvé la honte des survivants, la honte de ceux qui s’en
sortent quand tant de leurs proches meurent ou restent prisonniers
d’une situation infernale. Mais ma tristesse et ma culpabilité étaient
apaisées à la pensée du bonheur de ma mère, et à l’espoir de retrouver
bientôt ma sœur – si elle ne nous attendait pas déjà en Corée du Sud.
J’étais assise côté hublot et j’avais hâte de décoller pour contempler
l’horizon et l’océan, que je n’avais vu qu’en photo et en vidéo. Mais dès
que nous avons commencé à rouler, j’ai été prise de nausées. J’ai évité
de regarder par la vitre pendant les trois heures et demie que durait le
vol même lorsque nous avons entamé notre descente vers l’aéroport
international d’Incheon en Corée du Sud. Je ne voulais pas gâcher ma
première vision de la liberté en étant malade.
On nous a demandé de rester assis après l’atterrissage et nous
avons attendu que tous les autres passagers soient descendus de
l’avion. Alors un homme du NIS, le Service des renseignements
national, l’équivalent sud-coréen de la CIA, est monté pour nous
escorter. D’autres agents l’ont bientôt rejoint pour nous faire traverser
l’aéroport. Ces hommes étaient si beaux et parlaient avec un accent
tellement enchanteur, comme les Sud-Coréens que j’avais vus dans les
films, que ma mère a dû me donner un petit coup dans les côtes pour
que je cesse de les dévisager.
En sortant de l’avion, j’ai pénétré un autre monde. La première
chose que j’ai vue, c’était un couloir blanc baigné de lumière brillante.
Le tapis roulant avançait comme par magie, nous menant jusqu’au
terminal principal. Toutes les élégantes Sud-Coréennes qui glissaient
dans l’autre sens portaient de fines vestes en cuir, des minijupes, et des
casques audio aux couleurs acidulées sur les oreilles. À leur vue, j’ai eu
envie de me terrer dans un trou de souris pour cacher mon manteau en
tweed miteux et mon jean rapiécé. J’avais honte d’être vêtue comme
une pauvre fille de la campagne dans cet endroit éblouissant.
Au bout du tapis roulant, j’ai eu peur de marcher sur le beau sol en
marbre luisant. Il avait l’air aussi glissant qu’une rivière gelée et j’ai cru
que j’allais tomber. Tout le monde m’a attendue pendant que je me
rendais aux toilettes. Je pensais avoir vu des toilettes modernes en
Chine, mais ici c’était indescriptible. Les cuvettes étaient si propres et
étincelantes que j’ai cru que c’était là qu’on se lavait les mains. Et les
robinets de la rangée de lavabos s’enclenchaient mystérieusement
quand on s’en approchait ; je me suis sentie très bête et très complexée.
Si bien qu’avant même d’entrer officiellement en Corée du Sud, j’avais
l’impression d’être une ratée.

Les beaux agents du Service des renseignements nous ont


rapidement fait sortir de l’aéroport, puis grimper dans un bus qui
attendait.
Notre premier arrêt a été l’hôpital où j’ai passé un bilan de santé
complet pour la première fois de ma vie. C’était très étrange d’être
examinée par des médecins équipés de matériel aussi moderne. Mais le
plus bizarre a été quand on m’a demandé de faire pipi dans un flacon.
Quoi ? Je ne savais pas du tout comment faire. En plus, le flacon qu’ils
m’ont donné était si beau que je ne voulais pas m’en servir pour ça !
Les médecins ont reçu mes résultats sans attendre, j’étais en bonne
santé. Pas de tuberculose, ni de maladie contagieuse. Très vite, nous
étions tous libres de passer à l’étape suivante de notre voyage.

Le Centre du NIS est un complexe de haute sécurité à l’accès


réservé, qui se situe à environ une heure de voiture de Séoul. À peine
étions-nous arrivées que nos affaires personnelles nous ont été
confisquées et qu’on nous a remis de grands sacs remplis de vêtements,
de shampoing et autres produits de toilette pour notre séjour. L’accueil
chaleureux s’arrêtait là. Il est devenu évident que cet endroit était plus
une prison qu’un centre d’accueil pour réfugiés. Les gens qui
s’occupaient de nous étaient brusques et nous parlaient vulgairement,
même aux enfants. Comme en Mongolie, on nous a emmenés un par
un dans une pièce où on nous a déshabillés et fouillés
consciencieusement ; une fois encore, je me suis sentie humiliée et
violée. C’était une bien triste manière de commencer notre vie de
liberté.
L’objectif du Centre était de démasquer les imposteurs : les Chinois
d’origine coréenne qui tentaient d’émigrer en Corée du Sud, et les
agents nord-coréens infiltrés. Une inquiétude tout à fait justifiée, car
plusieurs dizaines de transfuges avaient été arrêtés pour espionnage au
fil des ans. Cela reste pourtant une infime proportion des plus de vingt-
six mille Nord-Coréens qui ont transité par le Centre et vivent
désormais en Corée du Sud.
Les agents du Service des renseignements nous ont expliqué qu’ils
devaient nous interroger et enquêter sur nous avant de nous laisser
entrer dans le pays. Ma mère et moi nous étions mises d’accord sur ce
que nous raconterions de notre histoire. Nous étions si inquiètes après
la réaction épouvantable du pasteur de Qingdao en apprenant que
nous avions travaillé pour des sites pour adultes. Nous pensions que
moins les Sud-Coréens en sauraient sur notre passé, mieux ce serait
pour nous. Alors nous nous sommes entraînées à raconter notre
histoire en omettant le fait que j’avais été vendue en Chine à l’âge de
treize ans, ou que j’avais été la maîtresse de Hongwei. Mais l’histoire
était si complexe et si difficile à mémoriser que ma mère a fini par
décider qu’il valait mieux dire toute la vérité. Le seul élément qu’elle
voulait passer sous silence a été son divorce d’avec mon père. De toute
façon, elle avait toujours considéré qu’il n’avait aucune valeur car ils
avaient divorcé uniquement pour qu’elle puisse changer de résidence
officielle tant qu’il se trouvait en camp de travail. Elle voulait honorer
la mémoire de mon père en restant son épouse, même dans la mort.
Après la fouille, notre petit groupe de Qingdao a été conduit dans
une salle où s’entassaient déjà plus d’une vingtaine de transfuges qui
venaient d’arriver et qui étaient allongés par terre sur des couvertures.
Chacun de nous a reçu un stylo et du papier afin d’écrire toute son
histoire. Une fois nos écrits rendus, nous pouvions bavarder, dormir ou
regarder la télévision qui ne diffusait que Discovery Channel doublé ou
sous-titré en Coréen. J’ai appris des choses sur les fonds marins, les îles
désertiques et les crocodiles en Afrique. J’ai même vu pour la première
fois comment un bébé se développait dans le ventre de sa mère.
L’attente a été longue, mais très instructive. La nourriture était bonne,
aussi. On nous donnait beaucoup de biscuits salés et de cookies, et
nous faisions la queue pour de délicieux repas composés de plats
comme le curry, que je goûtais pour la première fois. Certains membres
du personnel des dortoirs se montraient désagréables avec nous mais la
plupart étaient très amicaux. Chaque jour, nous pouvions nous
dégourdir les jambes et faire de l’exercice pendant quelques heures,
mais en dehors de ça, nous étions gardés en isolement tandis que
certains passaient à l’étape suivante de leur interrogatoire et que des
nouveaux arrivaient pour prendre leur place.
Nous avons entendu des tas d’histoires effrayantes et
bouleversantes. Nous avons appris par exemple qu’une autre amie de
Myung-ok, qui avait travaillé pour son site pour adultes afin de payer
son passage en Asie du Sud-Est, s’était noyée dans le Mékong en crue
avant de pouvoir rejoindre la Thaïlande. Ma mère et moi avions
envisagé de suivre cet itinéraire, mais il était trop cher pour nous. Il
n’existait pas de route sans danger pour fuir la Corée du Nord, et nous
avions eu de la chance d’en être sorties vivantes.
Après une vingtaine de jours dans la grande salle d’attente, ma
mère et moi avons été transférées dans une pièce plus petite avec une
femme et ses trois enfants. Elle nous a raconté que son mari avait été
arrêté en Chine juste sous ses yeux mais qu’elle avait dû feindre de ne
pas le connaître pour protéger ses enfants. Elle se sentait si coupable
de l’avoir abandonné. Ma mère a tenté de la rassurer en lui disant
qu’elle avait fait ce qu’il fallait, mais la nuit, la femme pleurait son mari
dans son sommeil.
Au bout de deux semaines, l’heure de nos interrogatoires
individuels est enfin arrivée. Ma mère et moi sommes passées dans des
chambres privatives, chacune meublée d’un petit lit, d’une table, d’une
chaise et pourvue d’un coin toilette. Au moment des repas, quelqu’un
apportait un plateau dans la chambre et venait le rechercher une fois
que j’avais terminé.
L’agent chargé de mon interrogatoire était grand et avait une
cinquantaine d’années, il s’exprimait avec un accent doux que j’ai
trouvé charmant au début. Mais beaucoup de ses questions m’ont mise
mal à l’aise et m’ont rappelé ce que j’avais ressenti à Qingdao.
Il a commencé par me questionner sur ce que j’avais appris à l’école
et sur d’autres choses que seuls les enfants nord-coréens peuvent
connaître, comme le serment des Jeunes Pionniers. Il m’a fait dessiner
une carte de mon quartier et m’a interrogée sur les activités de ma
famille en Corée du Nord. Parfois, on m’emmenait dans son bureau
pour répondre aux questions, parfois il m’appelait au téléphone pour
vérifier une chose que ma mère avait déclarée. Je sais que c’était
nécessaire mais cela m’angoissait. Surtout quand il voulait que je parle
de la Chine.
Vers la fin de l’interrogatoire, il a demandé : « Est-ce que tu as des
tatouages ? »
Ce qu’il voulait savoir en réalité c’est si je m’étais prostituée. Les
prostituées en Chine sont souvent identifiées par leurs tatouages sur les
bras ou dans le dos. J’avais le visage cramoisi de honte que cet homme
se sente en droit de me poser une telle question. En quoi était-ce
important ? Il connaissait mon passé ; il savait que j’avais travaillé pour
un site pour adultes. À présent, il me considérait comme un rebut qu’il
venait de décoller de sa chaussure. À ses yeux, je valais moins qu’un
insecte.
« Non, je n’ai pas de tatouages.
— Tu en es sûre ?
— Oui. Pourquoi vous ne me croyez pas ?
— Tu sais, je peux faire venir une femme pour te déshabiller.
— Allez-y ! Vérifiez vous-même !
— D’accord, calme-toi. Je te crois. »
L’agent a tenté de changer de sujet.
« Alors, que comptes-tu faire en Corée du Sud ? »
Sans hésitation, j’ai répondu : « Je veux étudier et aller à
l’université. »
Il a émis un ricanement de surprise et répliqué : « Je ne crois pas
que tu pourras. » Puis il a ajouté : « Mais j’imagine que tout le monde a
droit à une seconde chance. »
Une seconde chance ? ai-je songé. Une seconde chance, c’est bon pour
les criminels. Je n’étais pas une criminelle ; j’avais fait ce qui était
nécessaire pour nous sauver, ma famille et moi. Mais mon cœur s’est
serré. J’ai compris qu’il n’y avait pas d’espoir pour moi dans cet endroit.
Je me sentais sale et perdue, comme lorsque le pasteur m’avait fait la
leçon. Si c’était ainsi que les gens me traiteraient en découvrant qui
j’étais, alors je devais devenir quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui pourrait
être accepté et réussir en Corée du Sud. Mon existence jusqu’à présent
s’était résumée à rester en vie. J’avais trouvé un moyen de survivre en
Corée du Nord. J’en avais trouvé un autre en Chine. Mais je me
demandais si j’aurais le courage de survivre ici. J’étais tellement
fatiguée.
Je suis retournée dans ma chambre-cellule et j’ai regardé par la
fenêtre cette campagne où j’avais cru que je serais enfin libre. Je n’ai vu
qu’un autre enfer. Comme il serait facile de frotter mon poignet contre
le métal aiguisé et de l’entailler jusqu’à ce que ma vie s’en écoule
brusquement comme un orage qui éclate soudain puis s’évanouit tout
aussi vite.
Puis je me suis rappelé que j’avais une promesse à tenir. Comme
mon père, j’avais juré que mes yeux ne se fermeraient pas tant que je
n’aurais pas retrouvé ma sœur. Je voulais vivre pour la revoir.
Au cours de notre fuite, nous avions demandé à tous les gens que
nous rencontrions s’ils avaient vu Eunmi. Personne n’avait croisé sa
route. Nous avons donné son nom aux agents du Service des
renseignements à notre arrivée au Centre mais ils n’avaient aucun
dossier la concernant. J’étais anéantie, mais je refusais de baisser les
bras. Si elle était en vie en Chine, je devais seulement lui faire savoir
où nous étions et elle trouverait un moyen de nous rejoindre.
Début juin, notre groupe de cent trente nouveaux réfugiés était prêt
à quitter le Centre. Nous avions obtenu les autorisations de la sécurité
nationale. La veille de notre départ, le personnel a organisé une grande
fête pour célébrer le début de notre nouvelle vie. Ils nous ont souhaité
bonne chance ; ils savaient que nous en aurions besoin. L’étape
suivante était un centre d’intégration où les Nord-Coréens apprenaient
à devenir des Sud-Coréens.
20

Rêves et cauchemars

La première chose qu’ils nous ont apprise au Centre d’intégration


de Hanawon a été l’hymne national. Nous étions tous très doués pour
le chanter. Après tout, c’était le genre de talent que nous Nord-Coréens
avions perfectionné toute notre vie. Le reste s’est révélé beaucoup plus
compliqué.
Hanawon, situé à une soixantaine de kilomètres au sud de Séoul,
signifie « maison de l’unité ».
Ce campus de bâtiments en briques rouges et de pelouses vertes
entourées de clôtures de sécurité a été construit en 1999 par le
ministère de l’Unification sud-coréen, un cabinet créé en prévision du
jour où le Nord et le Sud seraient réunifiés. Son programme a pour but
d’aider à l’intégration des transfuges dans la société moderne – ce qu’il
faudra prévoir à grande échelle si les vingt-cinq millions de Nord-
e
Coréens sont un jour autorisés à entrer dans le XXI siècle.
La république de Corée a évolué de son côté pendant plus de
soixante ans ; même la langue y est différente aujourd’hui. D’une
certaine manière, Hanawon est un camp d’entraînement pour les
voyageurs dans le temps en provenance de la Corée des années 1950 et
1960, qui ont grandi dans un monde sans distributeurs automatiques
de billets, centres commerciaux, cartes de crédit, ni Internet. Les Sud-
Coréens utilisent beaucoup de mots d’argot incompréhensibles pour les
nouveaux arrivants et l’anglais s’est peu à peu insinué dans la langue
avec le « Conglish », mélange de coréen et d’anglais. Par exemple, un
sac à main – handbag en anglais – se dit maintenant han-du-bag-u. Le
shopping se dit syoping. J’étais abasourdie d’apprendre que les gens
achetaient pour le plaisir. Il y avait tant de choses dont nous n’avions
jamais entendu parler : des imprimantes et des scanners, des salades,
des hamburgers, des pizzas. Ce n’était pas seulement un nouveau
vocabulaire pour moi, mais des codes pour pénétrer un nouveau
monde.
C’était à la fois déconcertant et exaltant. Le personnel à Hanawon
essayait de nous apprendre le maximum de choses en trois mois, avant
de nous lâcher dans notre nouveau pays hypercompétitif, numérique et
démocratique.

Dès notre arrivée, notre petite bande de Qingdao a été affectée à


une équipe – le groupe 129 – et a reçu des uniformes : pantalons de
survêtement, T-shirts, sweats à capuche et baskets. Le complexe était
conçu pour héberger deux cents transfuges en même temps mais,
pendant notre séjour, nous étions presque six cents – que des femmes
et des enfants de moins de dix-huit ans. Les hommes étaient envoyés
dans un autre complexe. Nous dormions à quatre ou cinq par chambre,
et prenions nos repas au réfectoire.
Pendant que ma mère et les autres adultes apprenaient à ouvrir un
compte en banque, à utiliser une carte de crédit, à payer un loyer et à
s’inscrire sur les listes électorales, j’ai rejoint les autres adolescents et
enfants en classe pour nous préparer au rigoureux système éducatif
sud-coréen. D’abord, ils nous ont fait passer un test de connaissances.
J’avais quinze ans mais je n’étais pas beaucoup allée à l’école alors j’ai
obtenu un niveau CE1 en maths et encore pire en lecture et écriture.
Je devais reprendre toute mon éducation. Depuis le début.
Nous étions nombreux à avoir des difficultés à nous adapter à la
classe. Rester assis sans bouger sur une chaise n’était ni confortable ni
naturel pour nous. Et les leçons étaient souvent déroutantes. Nos
manuels scolaires n’employaient plus les « chiens d’Américains »
comme unité de mesure pour les additions et les soustractions –
maintenant nous avions de beaux fruits colorés comme les pommes et
les oranges. Je ne connaissais toujours pas mes tables de
multiplication. Et j’avais besoin d’aide pour les bases comme l’alphabet.
En dehors des caractères coréens, le seul alphabet que je connaissais
était celui que nous utilisions en Corée du Nord pour épeler les mots
russes. En apprendre un nouveau semblait une tâche écrasante.
Les éducateurs passaient beaucoup de temps à nous enseigner le
monde au-delà des frontières fermées de la Corée du Nord. C’était la
première fois que nous apprenions qu’il existait des démocraties
prospères sur toute la surface du globe, et que la Corée du Nord était
l’un des pays les plus pauvres de la planète, et le plus répressif de tous.
Chaque jour, les éducateurs remettaient en question les croyances
fondamentales que l’on nous avait martelées depuis notre naissance.
Certaines découvertes étaient plus faciles à admettre que d’autres.
J’arrivais à croire que Kim Jong-il vivait dans des demeures luxueuses
pendant que son peuple mourait de faim. Mais je ne pouvais accepter
que ce soit son père, le Grand Dirigeant Kim Il-sung, et non le diable
yankee ou les envahisseurs sud-coréens, qui avait commencé la guerre
de Corée en 1950. Pendant longtemps, j’ai simplement refusé de le
croire. Considérer que la Corée du Nord était la victime perpétuelle de
l’agression impérialiste faisait partie de mon identité. Abandonner une
vision du monde gravée dans sa chair et imprimée dans son esprit
comme la voix de son propre père n’est pas chose facile. De plus, si
tout ce qu’on m’avait appris jusqu’à présent était un mensonge,
comment savoir que ces gens ne me mentaient pas eux aussi ? Il était
impossible de croire une quelconque figure d’autorité.
À Hanawon, nous avons également appris les règles de la société
dans laquelle nous allions vivre. Par exemple, les instructeurs nous ont
expliqué qu’il était interdit de frapper les autres ici. Cela nous coûterait
beaucoup d’argent et pourrait nous envoyer en prison. Si cette
information a choqué les garçons, à moi elle m’a bien plu. En Corée du
Nord et en Chine, de telles lois n’existaient pas, alors si quelqu’un me
frappait je ne m’attendais pas à ce qu’il soit puni. Par conséquent, ce
système qui protégeait les faibles m’a semblé très intéressant. Je n’avais
jamais envisagé un tel concept.
J’ignore si les autres transfuges connaissaient le même problème
mais pour moi le plus difficile a été d’apprendre à me présenter en
classe. Presque personne ne savait comment procéder, alors les
professeurs ont proposé de commencer par donner notre nom, notre
âge et notre ville d’origine. Ensuite, on pouvait parler de nos passe-
temps, de notre chanteur ou de notre acteur préféré, et enfin, on
racontait ce qu’on voulait devenir plus tard. Quand mon tour est venu,
je suis restée paralysée. Je ne savais pas ce qu’était un « passe-temps ».
Quand on m’a expliqué qu’il s’agissait d’une activité qui nous rendait
heureux, j’ai été incapable d’imaginer quoi que ce soit. En Corée du
Nord, mon seul objectif devait être le bonheur du régime. Et pourquoi
s’intéresserait-on à ce que « je » voulais faire une fois grande ? Il n’y
avait pas de « je » en Corée du Nord – seulement un « nous ». Tout cet
exercice m’a mise très mal à l’aise et m’a bouleversée.
En voyant ça, l’instructrice m’a rassurée : « Si c’est trop difficile, dis-
nous seulement quelle est ta couleur préférée. » Une fois encore, je suis
restée sans voix.
En Corée du Nord, on nous apprend à tout mémoriser, et la plupart
du temps il n’existe qu’une seule bonne réponse à chaque question.
Alors quand elle m’a demandé ma couleur préférée, j’ai réfléchi de
toutes mes forces pour trouver la « bonne » réponse. Je n’avais jamais
appris à utiliser la partie critique de mon cerveau, celle qui émet des
jugements raisonnés sur pourquoi telle chose semble meilleure que
telle autre.
L’éducatrice m’a dit : « Ce n’est pas si dur. Je commence : ma
couleur préférée est le rose. Alors, quelle est la tienne ?
— Le rose ! » ai-je répondu sur-le-champ, soulagée qu’on m’ait
soufflé la bonne réponse.
En Corée du Sud, j’ai appris à détester la question : « Qu’en penses-
tu ? » Qui ça intéressait de savoir ce que je pensais ? J’ai mis beaucoup
de temps à commencer à raisonner par moi-même et à comprendre que
mes opinions comptaient. Mais après cinq ans d’apprentissage de la
liberté, je sais à présent que ma couleur préférée est le vert printemps
et qu’en guise de passe-temps j’aime lire des livres et regarder des
documentaires. Je ne copie plus les réponses des autres.

Je crois que mes professeurs à Hanawon étaient animés des


meilleures intentions lorsqu’ils nous ont prévenus que la compétition
serait rude avec les étudiants nés en Corée du Sud. La réussite
académique de ce pays est en tête du classement de l’Indice mondial
Pearson, qui place le Royaume-Uni au sixième rang et les États-Unis au
quinzième. On nous a dit que les enfants sud-coréens étaient si obsédés
par l’éducation qu’ils étudiaient sept jours par semaine et remplissaient
tout leur temps libre de cours particuliers pour prendre de l’avance sur
leurs camarades de classe. En nous révélant ça, les gens de Hanawon
voulaient s’assurer que nos attentes d’intégration dans les écoles
publiques étaient réalistes. Dans mon cas, ils m’ont fait perdre tout
espoir. J’ai presque eu envie d’abandonner avant même de commencer.
J’ignorais que la liberté pouvait être aussi cruelle et difficile.
Jusqu’à présent, j’avais toujours cru qu’être libre signifiait pouvoir
porter des jeans et regarder les films que je voulais sans m’inquiéter
d’être arrêtée. Je comprenais désormais que je devais penser tout le
temps – et c’était épuisant. Il y avait des fois où je me demandais si,
sans la famine, je n’aurais pas été mieux en Corée du Nord, où on
s’occupait de penser et de prendre des décisions pour moi.
J’étais fatiguée de me montrer si responsable. En Chine, j’étais
soutien de famille, c’est moi qui maintenais ma mère en vie. À présent,
je ne savais plus comment faire pour redevenir une enfant. Quand nous
sommes arrivées à Hanawon, ma mère et moi avons partagé une
chambre avec une autre femme et sa fille, qui avait à peu près mon
âge. La mère se plaignait que j’étais trop indépendante et mature, et
disait que je devais me comporter davantage comme une enfant. Mais
je ne savais pas ce que cela signifiait. Au fond de moi, j’avais
l’impression d’avoir mille ans.
Je détestais quand les gens ne m’aimaient pas, alors j’ai essayé de
me conduire comme une enfant pour les mères et de m’intégrer auprès
des autres ados. Je ne sais pas si ça a bien marché. Nous nous voyions
tous les jours et partions en excursions en groupe mais je me sentais
très seule. Le personnel nous a emmenés dans Séoul pour nous faire
visiter le musée de la Guerre et nous montrer le fleuve Han, mais aussi
pour nous apprendre à acheter un ticket et à prendre le métro. J’étais
très stressée, avec tout ce bruit et ces machines, ces publicités
lumineuses, et ces essaims de gens partout. Je souriais et feignais d’être
attentive. À l’extérieur, j’étais une enfant parfaite, mais à l’intérieur,
c’était une vraie tempête.
Un jour, alors que je me trouvais au réfectoire à discuter avec des
Nord-Coréens de mon âge, l’un des garçons critiquait une adolescente
qui avait déjà un enfant.
« On ne peut pas faire confiance aux Nord-Coréennes, a lancé un
autre. Elles ont toutes été vendues. Celle-ci ne peut pas le cacher, c’est
tout.
— Je ne sais pas du tout de quoi vous parlez ! leur ai-je dit. Ça veut
dire quoi, vendues ? »
Chaque fois que le sujet de la Chine était évoqué, je bottais en
touche. Ma mère et moi ne parlions jamais du passé, même lorsque
nous n’étions que toutes les deux. Nous échangions un regard et nous
comprenions sans un mot. Les oiseaux et les souris peuvent encore nous
entendre. Ma mère avait dû relever ses propres défis avec cet étrange
monde dans lequel nous allions bientôt pénétrer. Mais elle affichait
une meilleure attitude que moi. Chaque jour où elle n’avait pas à se
battre pour survivre était une bonne journée pour elle.
Nous avons toutes les deux essayé de toutes nos forces d’oublier les
mauvais souvenirs et d’aller de l’avant. Je voulais effacer mon ancienne
vie mais ses horreurs revenaient me hanter dès que je m’endormais. Je
faisais un cauchemar récurrent : l’eau montait autour de moi et je
devais traverser la rivière pour m’enfuir. Il y avait toujours quelqu’un
qui me pourchassait, et quoi que je fasse, je ne pouvais pas lui
échapper. Parfois les cauchemars étaient si horribles que je me
réveillais en hurlant. Il me fallait quelques secondes pour reconnaître
l’épaisse couverture sur mon lit, et me rappeler que j’étais en sécurité,
que j’avais survécu, que j’en étais sortie.
Mais parfois, même au milieu de la journée, je me demandais si
tout cela n’était pas un rêve.
Je devais me pincer un millier de fois par jour. Je croyais qu’à tout
instant j’allais me réveiller dans ma maison froide de Hyesan, seule
avec ma sœur, allongée par terre à contempler la lune par la fenêtre,
me demandant quand notre mère reviendrait avec de quoi manger.
Parfois, je me pinçais si fort que je me faisais des bleus et que je
saignais, car j’avais besoin de ressentir la douleur pour m’assurer que
cette vie était bien réelle. Parfois, je le faisais juste pour être sûre que
je pouvais ressentir quelque chose. Un engourdissement m’enveloppait,
comme un compagnon glacial qui m’observait de loin, moi qui étais
incapable de m’impliquer dans le monde.
En Corée du Nord, nous n’avons pas de mots pour désigner la
« dépression » ou le « stress post-traumatique », alors je n’avais aucune
idée de ce que c’était et encore moins que j’en souffrais. Le concept
d’« aide psychologique » m’était si étranger que lorsqu’on m’en a
proposé une à Hanawon, je ne savais pas de quoi on me parlait.
Récemment, j’ai vu des études qui montrent que presque 75 % des
nouveaux transfuges nord-coréens en Corée du Sud souffrent de
troubles émotionnels ou mentaux. Selon moi, c’est en dessous de la
vérité. Nous faisions tous de notre mieux à Hanawon pour nous
conduire normalement alors qu’au fond de nous les angoisses de notre
passé et les incertitudes de notre avenir nous dévoraient vivants.

Aux premiers jours de la république de Corée, les transfuges du


Nord tout juste arrivés étaient traités comme des héros et recevaient en
général de grosses récompenses, des subventions et des bourses
d’études. Cependant, après la famine des années 1990, une vague de
réfugiés a commencé à déferler sur la Corée du Sud, mettant à rude
épreuve le système d’intégration. En fait, c’est en 2009 que le nombre
de réfugiés a été le plus élevé avec 2 914 nouvelles arrivées.
Et aujourd’hui, comparé aux transfuges principalement masculins,
hautement qualifiés, du passé, environ 75 % des réfugiés étaient des
femmes pauvres des provinces du nord – comme ma mère et moi. Avec
le temps, les avantages concédés pour l’intégration avaient diminué.
Mais ils restaient une bouée de sauvetage qui nous aidait à nous
adapter à notre nouveau chez-nous.
Le 26 août 2009, Hanawon a organisé une cérémonie de remise de
diplômes pour les membres du groupe 129. Ma mère et moi avons reçu
des papiers de citoyenneté pour la république de Corée. Un immense
soulagement m’a submergée. J’ai cru que c’était l’ultime épreuve sur la
route de la liberté. Mais sitôt franchies les grilles de Hanawon, l’endroit
m’a manqué. Je me trouvais à présent sur la terre des choix, où les
supermarchés proposaient quinze marques de riz, et j’avais déjà envie
de retourner dans un endroit où l’on nous disait quoi faire.
Dès que nous avons commencé notre nouvelle vie, j’ai découvert
combien la liberté pouvait être douloureuse.
Ma mère et moi devions recevoir une allocation d’intégration pour
le logement et les dépenses diverses d’un peu plus de 25 000 dollars
pour les cinq années à venir. Cela peut sembler une somme
considérable mais il faut savoir que c’est ce que gagne en moyenne un
foyer sud-coréen en une année. Les transfuges doivent travailler dur
pour se mettre au niveau de la population, et beaucoup n’y parviennent
jamais. On nous avait dit que l’on touchait un peu plus d’argent si l’on
acceptait de s’installer en dehors de la capitale bondée, alors ma mère
et moi avons été envoyées dans une petite ville ouvrière près d’Asan, à
deux heures de train au sud de Séoul.
Notre appartement était assigné et payé par le gouvernement. Un
compte en banque avait été ouvert au nom de ma mère et on nous a
fait un premier versement pour nous aider à démarrer. Mais nous
n’avons pas tout touché d’un coup. Des trafiquants chinois avaient la
réputation de traquer les réfugiés en Corée du Sud pour récupérer
l’argent qu’ils leur devaient. Et des escrocs sud-coréens arnaquaient les
Nord-Coréens de leur allocation d’intégration. Rien de plus facile
puisque ces derniers ne connaissaient rien au fonctionnement du
monde.
En Corée du Nord, il n’existe pas de contrats écrits, alors à
Hanawon ils ne cessaient de nous seriner que dans ce monde, tout se
passait par écrit, et qu’une fois qu’on avait signé quelque chose on en
était responsable. On ne pouvait pas changer d’avis. Mais les vieilles
habitudes ont la peau dure. Alors le gouvernement avait considéré
qu’avec des paiements échelonnés on ne risquait pas de tout perdre
d’un coup. S’ils avaient vu nos conditions de vie à Asan, ils se seraient
rendu compte que ma mère et moi n’avions pas grand-chose à perdre.
Notre lotissement était perché en haut d’une colline à la lisière de
la ville, non loin de quelques petits magasins et d’une ligne de bus qui
menait à des lieux plus peuplés. Les loyers étaient très bas ici et notre
immeuble était rempli de locataires assistés par le gouvernement, dont
des gens très vieux ou des handicapés sans famille pour prendre soin
d’eux, des personnes souffrant de troubles psychologiques qui auraient
dû être internées dans un asile, et nous.
Nous vivions dans une pièce comprenant un coin cuisine, un
matelas au sol en guise de lit et un balcon pour entreposer des affaires.
L’immeuble était infesté de cafards, les gens urinaient dans l’ascenseur
et dans le hall d’entrée, et un homme fou dans l’appartement voisin
hurlait jour et nuit. Heureusement, notre voisine d’en face était une
vieille dame bienveillante qui nous a donné un bol et de jolies assiettes
dont elle ne voulait plus. Nous avons acheté un petit réfrigérateur dans
un magasin d’occasion. Pour le reste, nous avons tout trouvé sur le
parking où les résidents avaient pris l’habitude de jeter leurs vieilles
affaires. Ma mère et moi n’en avons pas cru nos yeux lorsque nous
avons trouvé des lampes, des ustensiles de cuisine, un matelas usagé,
et même une petite télé. Les gens emménageaient et déménageaient
constamment, alors il y avait de nouveaux trésors toutes les semaines.
Les Sud-Coréens jetaient encore plus de choses utiles que les Chinois.
Un autre bonheur en Corée du Sud, c’est que les fruits étaient tout
à fait abordables. En Corée du Nord, les oranges et les pommes sont
des produits de luxe alors ici ma mère ne résistait pas au plaisir d’en
acheter pour que nous les partagions. Elle avait tellement souffert dans
la vie et malgré tout elle avait toujours réussi à être reconnaissante de
quelque chose. Elle pouvait aussi voir le côté drôle des choses, même
dans son propre comportement. Par exemple, nous n’arrêtions pas de
faire des bêtises avec les objets peu familiers qui nous entouraient, et
une fois, ma mère s’est vaporisé de mon parfum dans la bouche,
croyant que c’était un spray pour l’haleine. Quand elle a eu fini de
tousser et de me maudire, elle a éclaté de rire. Nous avons ri aux
larmes toutes les deux.
Un soir, peu après notre arrivée à Asan, je me suis réveillée en
entendant ma mère pouffer.
« Qu’est-ce qu’il y a, Omma ? ai-je demandé. Qu’y a-t-il de si drôle ?
— Le réfrigérateur, Yeonmi-ya ! Je viens juste de l’entendre
s’enclencher tout seul ! »
21

Un esprit affamé

Mon objectif premier était de faire la connaissance de vrais citoyens


sud-coréens. Jusqu’à présent, tous les gens que nous avions rencontrés
étaient des transfuges, des agents du gouvernement, ou du personnel
formé pour nous accueillir. J’avais aussi très envie d’en apprendre
davantage en informatique : j’ai donc décidé de me rendre dans une
salle Internet que j’avais repérée au milieu des boutiques près des
appartements. Contrairement aux cybercafés, ouverts à tous, il
s’agissait de clubs privés où l’on payait une petite somme à l’heure pour
jouer et discuter avec des amis en ligne. J’ai attaché mes cheveux en
queue-de-cheval, enfilé des vêtements propres et descendu la colline.
Le club informatique se trouvait au deuxième étage, en haut d’un
escalier en béton crasseux. J’ai trouvé l’endroit incroyablement chic
avec ses néons colorés et ses rangées de postes informatiques occupés
par des jeunes hommes à la beauté ensorcelante.
J’ai rassemblé mon courage et poussé la porte vitrée. Le type plus
âgé à l’accueil a levé les yeux sur moi.
« J’aimerais utiliser ce PC… » ai-je dit.
À mon accent, il a su que je n’étais pas d’ici.
« Les étrangers ne sont pas admis au club.
— D’accord, je viens de Corée du Nord mais je suis citoyenne sud-
coréenne maintenant », ai-je répondu, profondément choquée.
Je sentais les larmes me piquer les yeux.
« Non, vous êtes étrangère, a-t-il insisté. Les étrangers ne sont pas
admis ici. »
J’ai tourné les talons et redescendu l’escalier en courant ; je ne me
suis arrêtée qu’une fois de retour à l’appartement. J’avais le moral à
zéro.
Le lendemain, tout ce que je voulais, c’était rester allongée dans
mon lit cachée sous une couverture, mais ma mère a insisté pour que je
m’habille. On était début septembre, et l’école avait déjà commencé. Il
était temps pour moi de m’y inscrire.
Si mes résultats au test me situaient au niveau des Sud-Coréens de
huit ans, j’avais presque le double en âge et j’étais trop grande pour le
primaire. Par conséquent, je devais m’inscrire au collège local. J’aurais
pu choisir l’alternative de l’établissement privé réservé aux transfuges
mais je voulais m’intégrer au plus vite à la population locale.
Le collège se situait dans un bâtiment moderne en briques décoré
de banderoles colorées qui félicitaient les élèves de leurs performances
académiques et sportives. Ma mère et moi avons rencontré un membre
de l’administration dans son bureau, et sans attendre il m’a informée
que ce serait difficile. « Vous savez, nous avons eu un jeune Nord-
Coréen ici il y a quelques années. Il n’a jamais pu se remettre à
niveau. » Il m’a décoché un regard lourd de sens, comme pour me
signifier que moi aussi j’étais un cas désespéré.
« Et les uniformes coûtent très cher dans notre école, a ajouté le
principal. Nous allons devoir t’en fournir un d’occasion que ta mère
arrangera pour toi. »
Ensuite, on m’a présenté mes nouveaux camarades de classe.
Toutes les filles étaient vêtues de leur bel uniforme et moi je portais
une vieille tenue que m’avait donnée une assistante sociale. J’ai essayé
de discuter avec quelques élèves mais ils me dévisageaient avant de
s’éloigner. Plus tard, j’ai entendu des filles parler de moi, se moquant
bien que je les entende.
« Qu’est-ce que cette chose fait ici ?
— C’est quoi, cet accent ? C’est une espionne ou quoi ? »
À la fin de la journée, je suis rentrée chez moi avec ma mère et je
ne suis jamais retournée dans cette école.

Après cette expérience, j’avais si peur des autres que je refusais de


quitter notre appartement. Quand j’essayais de sortir, j’étais prise de
sueurs froides et mon cœur battait si fort que j’avais l’impression que
j’allais mourir. Je ne me sentais bien dehors que tard le soir, quand il
n’y avait plus personne dans les rues. Ma mère m’accompagnait à une
petite aire de jeux destinée aux quelques enfants de notre résidence.
Là, je m’asseyais sur la balançoire et me berçais doucement pendant
que ma mère me racontait sa journée ou me chantait de vieilles
chansons.
« Tu dois prendre confiance en toi, Yeonmi, disait-elle. Pourquoi as-
tu si peur quand les gens te regardent ? »
Je ne voyais pas comment lui expliquer.
Après un mois à me terrer, j’ai compris que je devais me forcer à
sortir. Même si beaucoup de Sud-Coréens pensaient que je n’avais pas
d’avenir, même s’ils me croyaient bête, arriérée et indigne de
confiance, j’allais leur prouver le contraire. J’allais réussir, d’une
manière ou d’une autre. Et la première étape consistait à aller à l’école.
Avant de mourir, mon père m’avait confié ses regrets. Il avait
toujours voulu que j’étudie et rapporte de bonnes notes à la maison. Il
savait que je voulais aller à l’université un jour et pourquoi pas devenir
médecin comme beaucoup de membres de notre famille. Mais avec son
arrestation, ce rêve s’était envolé. Désormais, j’avais la possibilité
d’honorer les souhaits de mon père.
Parmi toutes les choses apprises à Hanawon, beaucoup n’avaient
aucun sens pour nous. Toutefois, il y avait une phrase toute simple
qu’on ne cessait de nous répéter et qui est restée gravée dans ma
mémoire : « Dans une démocratie, quand on travaille dur, on est
récompensé. » Au début, je n’y croyais pas. Ce n’était pas ainsi que les
choses fonctionnaient en Corée du Nord, où le dur labeur n’était
récompensé que si l’on avait un bon songbun et des relations. Mais je
savais que je pouvais travailler dur et j’aimais l’idée d’être récompensée
pour mes efforts. Je ne possédais pas encore de mot pour désigner la
« justice », et je n’en comprenais pas plus le concept, mais l’idée me
séduisait. Je devais me mettre à l’œuvre sur-le-champ pour atteindre
mes objectifs : il n’y avait pas un instant à perdre.
En novembre 2009, je me suis inscrite à la Heavenly Dream School,
un pensionnat chrétien privé réservé exclusivement aux jeunes Nord-
Coréens, dans la ville voisine de Cheonan. Presque toutes les écoles
pour transfuges étaient dirigées par des chrétiens. Celle-ci était la plus
proche de chez nous.
J’avais tant de retard à rattraper. Je m’étais fixé comme objectif
d’obtenir des équivalences des diplômes du collège et du lycée en
même temps que les autres élèves de mon âge sortaient diplômés du
lycée pour entrer à la fac. Il y avait une quinzaine d’adolescents à la
Heavenly Dream School – ce nombre variait régulièrement – dont des
filles rencontrées à Hanawon. Je n’étais pas une élève populaire. J’étais
résolue à m’intégrer complètement, et donc, lorsque je m’adressais aux
gens, je m’efforçais de parler avec un accent sud-coréen. Les filles me
trouvaient bizarre et distante. D’après les enseignants, je ne « m’ouvrais
pas assez ». Lire la Bible pendant des heures et aller à l’église ne
m’intéressait pas, mais pour tous les autres c’était très important. Moi,
je voulais seulement étudier. J’avais soif de connaissances et je ne
tolérais aucune distraction. On m’avait surnommée « La machine à
apprendre ».
La plupart du temps, je restais dans ma chambre et je lisais. Je me
rappelais le plaisir de lire en Corée du Nord, sauf qu’aujourd’hui il y
avait bien plus à découvrir que les seules aventures de Kim Il-sung et
de Kim Jong-il.
Pendant ce temps, ma mère, soulagée de me savoir dans un
pensionnat où j’étais nourrie et en sécurité, prévoyait un voyage en
Chine.

Dès notre sortie de Hanawon, ma mère était entrée en contact avec


des trafiquants chinois qui avaient envoyé une femme à Hyesan,
s’enquérir d’Eunmi. Nous voulions savoir si elle s’était fait arrêter en
Chine et renvoyer en Corée du Nord, comme tant d’autres femmes de
notre connaissance. Mais personne n’avait eu de nouvelles de ma sœur
au cours des deux ans et demi qui s’étaient écoulés depuis sa
disparition.
Par conséquent, nous avons fait savoir aux trafiquants de Chine que
nous offrions une récompense de 10 000 dollars pour toute
information sur Eunmi. Au même moment, ma mère a fait une
demande de passeport sud-coréen. Nous vivions dans la pauvreté les
premiers mois à Asan car nous économisions tout ce que nous pouvions
pour rechercher ma sœur. Et dès que ma mère a obtenu son passeport,
elle a réservé un vol pour la Chine.
Difficile d’imaginer le courage qu’il a fallu à ma mère pour
organiser ce voyage. Elle ne parlait presque pas chinois et elle n’avait
jamais voyagé à l’étranger sans guide. Et malgré sa nouvelle
citoyenneté sud-coréenne, rien ne garantissait qu’elle ne serait pas
enlevée et vendue une nouvelle fois, ni même qu’elle ne tomberait pas
entre les mains d’agents nord-coréens qui la renverraient à sa mort.
Elle a surmonté ses peurs et pris un avion pour la ville balnéaire de
Dalian – parce que c’était le moins cher – puis effectué un très long
trajet en bus jusqu’à Shenyang.
Elle a séjourné chez notre amie Myung-ok, notre patronne du site
pour adultes, pour rechercher Eunmi. Quand nous nous cachions, elle
avait trop peur pour contacter la famille de mon père, qui vivait dans le
Nord-Est, à Yanbian. Nous craignions qu’un simple coup de fil pour les
localiser ne mène la police à notre porte. Cette fois, ma mère les a
retrouvés via la banque dans laquelle la tante de mon père avait
travaillé autrefois. C’était merveilleux de reprendre contact avec cette
partie de la famille, mais quelle crève-cœur d’apprendre que personne
n’avait de nouvelles d’Eunmi.
Après vingt jours en Chine, ma mère est rentrée, découragée. Nous
n’avions aucune nouvelle de ma sœur, mais nous ne perdions pas
espoir. En tout cas, ma mère n’est pas revenue les mains vides. Avant
de partir pour la mission à Qingdao, nous avions caché nos affaires en
lieu sûr à Shenyang. Nous ne voulions pas transporter quoi que ce soit
qui nous identifierait comme des Nord-Coréens pendant notre fuite. Il
y avait entre autres un petit paquet de photos de famille. Ces clichés
étaient tout ce qui nous restait de mon père et d’Eunmi et de la famille
que nous aimions et que nous avions laissée derrière nous. Désormais,
nous les avions avec nous en Corée du Sud.
Et ça n’a pas été le seul point positif de ce voyage. Par le passé,
Myung-ok refusait de s’enfuir car elle était terrifiée à l’idée d’être
arrêtée et renvoyée en Corée du Nord pour être torturée et exécutée.
Mais les propos enchantés de ma mère sur la vie en Corée du Sud et
l’aide apportée par le gouvernement à notre arrivée l’ont convaincue.
« Regarde ! lui a dit ma mère en lui agitant son passeport sous le nez.
Tu pourras en avoir un là-bas, et ensuite tu pourras voyager où tu veux
sans crainte. Tu seras libre ! »
Ce passeport a insufflé à Myung-ok le courage d’entreprendre ce
voyage. Ma mère et moi avons passé quelques coups de fil et planifié sa
fuite via la Thaïlande. Elle est partie quelques mois plus tard et a fini
par rejoindre la Corée du Sud.

Je ne suis pas restée à la Heavenly Dream School très longtemps.


Dès que ma mère est rentrée de Chine, fin novembre, j’ai laissé tomber
et je suis revenue à l’appartement. Je n’avais pas le sentiment d’avancer
comme je le souhaitais et je n’aimais pas les activités religieuses. Faire
semblant d’être plus croyante que je ne l’étais en réalité me déplaisait.
Et les prêches me rappelaient le terrible sermon du pasteur de
Qingdao.
Une fois à la maison, je n’ai fait que lire. Je dévorais les livres. Je ne
lisais pas uniquement par plaisir ou soif d’apprendre ; je lisais pour
vivre. Je ne disposais que de 30 dollars par mois, et après les dépenses
courantes, j’utilisais tout ce qu’il me restait pour acheter des livres.
Certains étaient neufs ; d’autres d’occasion. Même si j’avais faim, les
livres passaient en priorité. Je n’ai appris l’existence des bibliothèques
que beaucoup plus tard. Cela paraît difficile à croire aujourd’hui, mais
à notre arrivée nous ignorions tant de choses sur la vie en Corée du
Sud.
J’ai commencé par des traductions en coréen de textes pour
enfants, puis je suis passée aux livres illustrés sur les pays du monde.
J’ai acheté des ouvrages sur la mythologie romaine et l’histoire
mondiale. J’ai lu les biographies d’Abraham Lincoln, Franklin Roosevelt
et Hillary Clinton. L’Amérique m’intéressait, et j’aimais
particulièrement les biographies car elles parlaient de gens qui avaient
dû surmonter des obstacles et des préjugés pour aller de l’avant. Ils me
laissaient penser que je pouvais y arriver alors que personne d’autre ne
croyait en moi, et que moi-même je doutais de moi.
J’ai bachoté douze ans de programmes scolaires en dix-huit mois.
Je suivais des cours dans quelques écoles spécialisées pour m’aider à
obtenir mes équivalences de diplômes. Mais même là, j’étudiais mieux
toute seule. Je me suis juré de lire cent livres par an et je l’ai fait.
Je lisais pour me remplir l’esprit et pour chasser les mauvais
souvenirs. Mais il s’est avéré que plus je lisais, plus mes pensées se
faisaient profondes, ma vision du monde lucide et mes émotions
affûtées. Le vocabulaire en Corée du Sud était tellement plus riche que
celui dont nous disposions, et lorsqu’on possède plus de mots pour
décrire le monde, on peut approfondir sa réflexion et former une
pensée complexe. En Corée du Nord, le régime ne veut pas que l’on
pense, et il déteste la subtilité. Tout est noir ou blanc, il n’y a pas de
nuances de gris. Par exemple, en Corée du Nord le seul genre d’amour
que l’on peut décrire est celui pour le Dirigeant. Nous avions entendu
le mot « amour » utilisé de différentes manières dans les émissions de
télé et les films de contrebande mais on ne pouvait pas l’appliquer à
notre vie de tous les jours en Corée du Nord – pas avec nos amis, ni
notre famille. Mais en Corée du Sud, il y avait tellement de façons
d’exprimer l’amour – pour ses parents, ses amis, la nature, Dieu, les
animaux et bien sûr, l’élu de son cœur.
Lorsque j’étais au centre du Service des renseignements en
attendant d’aller à Hanawon, des intervenants extérieurs venaient
parfois discuter avec nous et nous demander de répondre à des
sondages. Une femme nous avait parlé d’amour. D’après elle, dire « je
t’aime » à une plante l’aidait à pousser. Il était donc très important de
dire à ceux à qui l’on tenait qu’on les aimait. Elle nous a demandé de le
dire à notre voisin/voisine du moment. L’exercice était très étrange,
mais il m’a permis de comprendre qu’il existait des façons d’exprimer
son amour pour ses amis, ou même les plantes et les animaux. Tout
devait nous être enseigné, même les émotions humaines les plus
fondamentales.
Je commençais à prendre conscience que l’on ne peut pas vraiment
grandir et apprendre à moins de posséder un langage dans lequel
s’épanouir. Je pouvais littéralement sentir mon cerveau s’éveiller à la
vie, comme si de nouvelles connexions embrasaient des lieux autrefois
sombres et déserts. Lire m’enseignait la signification d’être vivant,
d’être humain.
J’ai lu des classiques de la littérature comme L’Attrape-Cœur, Sa
Majesté des mouches et des nouvelles de Tolstoï. Je suis tombée
amoureuse de Shakespeare. Mais c’est la découverte de La Ferme des
animaux de George Orwell qui a marqué un vrai tournant pour moi.
C’était comme trouver un diamant dans une montagne de sable. J’avais
l’impression qu’Orwell savait d’où je venais et ce que j’avais traversé. La
Ferme des animaux était en réalité la Corée du Nord, et il décrivait ma
vie. Je voyais ma famille dans les animaux – ma grand-mère, ma mère,
mon père et moi aussi : j’étais comme un des « nouveaux cochons »
sans idées. Réduire l’horreur de la Corée du Nord à une simple
allégorie a effacé son emprise sur moi. Cela m’a libérée de mes chaînes.

À Hanawon, certains transfuges qui avaient déjà tracé leur chemin


dans la société sud-coréenne nous rendaient parfois visite pour
partager leur expérience. L’un d’eux nous a donné un conseil tout
simple pour nous faire des amis sud-coréens : connaître les émissions
de télé les plus en vogue et les stars les plus populaires pour avoir un
sujet de conversation. Même regarder des films à la télé a participé à
mon éducation. Je mémorisais le nom des acteurs et l’histoire de leurs
films et feuilletons. J’écrivais tous les noms des groupes de musique et
j’écoutais autant de chansons que possible pour reconnaître les tubes
des années 1970, 1980 et 1990.
Je lisais des articles sur les célébrités, j’apprenais les histoires et les
scandales pour en discuter comme si j’avais vécu toute ma vie en Corée
du Sud. Tous ces mariages de stars et ces robes haute couture me
fascinaient. J’ignorais ce qu’était un grand couturier, mais grâce à une
salle avec accès à Internet à l’école, je pouvais consulter toutes ces
informations. À vrai dire, la notion même de « célébrité » m’était
étrangère. En Corée du Sud, les gens beaux étaient adorés comme
notre Dirigeant au Nord. À la grosse différence qu’ici, c’était par choix.
Petit à petit, mon accent du Nord a disparu, j’ai appris comment
m’habiller, manger et faire la conversation et j’ai commencé à passer
pour une Séoulienne. Quand quelqu’un me demandait d’où je venais, je
répondais simplement « Asan » et lui laissais croire ce qu’il voulait. Je
faisais tout mon possible pour laisser mon passé derrière moi. Je n’ai
renoué avec aucune de mes connaissances en Chine. Ma mère est
restée proche de Sun-hi et de Myung-ok après leur installation au Sud,
mais pas moi. Je ne voulais garder aucun lien avec cette partie de ma
vie qui déjà commençait à me paraître irréelle, comme un rêve à moitié
oublié.

D’après ma mère, il n’était pas sain pour moi de rester tout le temps
à la maison à lire. Elle m’a poussée à retourner au pensionnat, alors au
printemps 2010, je me suis inscrite dans une autre école chrétienne
pour transfuges afin de passer mon diplôme de fin de collège, puis j’ai
changé pour le campus de Séoul de la Heavenly Dream School pour
terminer le lycée. J’évitais toujours d’aller en cours et je faisais mes
devoirs le plus souvent toute seule. Mais j’obtenais de bons résultats
aux examens.
En avril 2011, tout juste deux ans après notre arrivée en Corée du
Sud, j’ai décroché mon diplôme de fin d’études au lycée. C’était une
immense victoire. J’ai repensé à tous ces gens qui ne m’en avaient pas
crue capable : le pasteur de Qingdao, l’agent qui m’avait interrogée, le
principal qui m’avait exclue, et les nombreux enseignants qui m’avaient
dit que ce jour n’arriverait jamais. M’entendre répéter que ce que je
voulais était impossible m’avait motivée, et obtenir ce diplôme m’a
prouvé, pour la première fois, qu’il y avait une justice dans la vie. Les
efforts étaient récompensés.
Ma mère n’arrivait pas à croire que l’enfant très lente qu’elle avait
élevée à Hyesan ait obtenu un diplôme académique. Mais elle m’a
rappelé ce dicton nord-coréen : « On ne connaît pas l’intelligence d’un
enfant avant qu’il ait grandi. » Elle n’était pas du genre à avouer de but
en blanc qu’elle était fière de moi mais je sais qu’elle l’était.
Ma mère a surmonté ses propres épreuves, essayant de s’adapter à
la vie en Corée du Sud. Elle a travaillé très dur et occupé plusieurs
petits boulots typiquement effectués par les réfugiés de Corée du Nord.
Elle a débarrassé les tables et fait la vaisselle dans un café-restaurant
où elle a rencontré un homme qui travaillait au sauna local. Ils ont
commencé à sortir ensemble et il lui a trouvé un emploi au snack-bar
de son spa. Malheureusement, il s’est avéré être un homme violent. Je
ne me rendais pas compte de la gravité de la situation avant qu’un soir,
alors que je me trouvais à la Heavenly Dream School à Séoul, je reçoive
un appel de l’hôpital de Asan.
« C’est votre mère, a dit l’infirmière. Vous devez venir la chercher. »
J’ai enfilé mes vêtements et couru au métro, puis j’ai pris le premier
train en partance pour Asan, vers 5 heures du matin. D’abord, je me
suis arrêtée chez nous. Dans l’immeuble, le couloir était éclaboussé de
taches rouge sombre et il y avait une mare de sang dans notre
appartement. Notre voisine m’a raconté qu’il y avait eu une horrible
dispute. Le petit ami de ma mère l’avait frappée à la tête avec une
lourde casserole en métal puis il s’était enfui, en la laissant pour morte.
Les voisins avaient appelé la police, qui l’avait emmenée à l’hôpital.
Ma pauvre maman était dans un triste état, toute bandée de
partout, et souffrait d’une commotion cérébrale. Alors que j’étais
rentrée à la maison pour nettoyer le sang, elle est sortie de l’hôpital
contre l’avis médical car nous ne pouvions pas payer les frais
d’hospitalisation. Elle n’avait pas d’argent pour prendre un taxi et un
bus l’aurait rendue nauséeuse, alors elle est rentrée toute seule à pied.
La voir franchir le seuil de la porte, épuisée et si mal en point, m’a brisé
le cœur. Même au Sud, la vie n’était pas facile pour nous.
Elle n’a jamais porté plainte contre son petit ami. La police l’a
interrogé et voulait le poursuivre mais ma mère avec son grand cœur
lui a pardonné et leur a demandé de le laisser partir. Je crois qu’après
son expérience de la police nord-coréenne, elle ne voulait infliger à
personne ce genre de torture, même à celui qui avait essayé de la tuer.
Elle ne savait pas que la police en Corée du Sud fonctionnait
différemment.
Après son agression, ma mère a essayé de rompre avec l’homme
mais il la harcelait et venait à l’appartement à n’importe quelle heure
pour la menacer. Au bout de deux mois, elle a cessé de résister et s’est
remise avec lui. Mais il a recommencé à la battre. Parfois, elle
m’envoyait un texto qui disait : « Si je meurs ce soir, tu sauras que c’est
lui. »
Ça me rendait folle de penser que ma mère avait tant souffert pour
être libre et que maintenant qu’elle était en Corée du Sud, elle devait
vivre dans la terreur. Comme elle avait refusé de porter plainte, la
police ne pouvait rien faire pour la protéger.
Il devait pourtant y avoir une solution. S’ils ne pouvaient pas la
secourir, peut-être que moi je le pourrais. Je pouvais apprendre le droit
et devenir agent de police, ou même procureur. En Corée du Nord, les
policiers vous prennent votre argent et vous jettent en prison. En
Chine, j’étais paralysée de peur chaque fois que je voyais un uniforme,
car on m’aurait arrêtée sur-le-champ. Les agents de police ne m’avaient
jamais protégée de quoi que ce soit dans ma vie. Mais en Corée du Sud
la protection des citoyens faisait partie de leurs attributions. Alors j’ai
décidé de foncer tête baissée vers ce qui me faisait le plus peur et je me
suis engagée.
Je me suis renseignée et j’ai découvert que la meilleure formation
dans l’administration policière du pays était dispensée par l’université
de Dongguk à Séoul. C’est donc là que j’ai postulé pour mon entrée à la
faculté.
22

Je viens à ta rencontre

L’université Dongguk est perchée sur une colline au centre de Séoul


et jouit d’un panorama à 360° sur toute la ville et les versants boisés du
parc Namsan. L’université a été fondée en 1906 par les bouddhistes et,
bien qu’elle accepte des étudiants de toutes confessions, ses quatre
principes fondateurs reflètent les origines de l’école :

Garder un esprit clair.


Se comporter avec honnêteté et dignité.
Aimer les autres avec bienveillance.
Protéger l’humanité de la souffrance.

Voilà des préceptes que je pouvais adopter sans problème, surtout


le dernier. J’avais passé mes deux premières années de liberté à
travailler sur moi, à éveiller mon esprit et à l’ouvrir aux possibilités du
monde. J’étais en sécurité maintenant, mais je ne pouvais m’empêcher
de songer à ma famille, à mes amis, à tous ceux qui souffraient encore,
et à ma sœur, qu’on n’avait toujours pas retrouvée. Ce n’était pas un
hasard si je m’étais enfuie, si j’avais survécu et si j’avais recouvré ma
liberté et pas eux. Mais je n’en étais encore qu’aux balbutiements d’un
concept que je ne pouvais exprimer pleinement.
Pour l’heure, ma mission consistait à être acceptée dans cette
prestigieuse université. En tant que transfuge nord-coréenne, la moitié
de mes frais de scolarité était financée par le gouvernement et l’école
prenait l’autre moitié à sa charge – du moins tant que j’obtenais de
bons résultats –, le coût n’était donc pas un obstacle. J’avais toutefois
conscience que mon parcours peu commun serait un problème. Comme
tous les transfuges, j’étais exemptée du fameux examen sud-coréen
d’admission à l’université qui durait huit heures mais je devais tout de
même passer des tests d’entrée rigoureux, y compris un oral. Tout
reposait sur l’entretien prévu avec l’administration au début de
l’été 2011.
J’étais si nerveuse que je suis arrivée sur le campus à 5 heures du
matin. Je me suis assise sur un banc dans la fraîcheur matinale,
attendant l’heure de l’entretien. Sur un côté de la grande cour centrale,
se dresse une imposante statue de Bouddha, et juste avant mon
rendez-vous, j’ai prié devant.
J’avais beau avoir adopté pleinement le christianisme pendant mon
séjour parmi les missionnaires, mes croyances ne se limitaient pas à
une seule foi. Je n’avais pas été élevée dans la religion, seulement dans
le culte des dictateurs, et mon esprit cherchait encore où se poser.
Malgré tout ce que j’avais vécu, je croyais en une puissance
bienveillante qui guidait l’univers, une force aimante qui nous poussait
vers le bien plutôt que vers le mal. Je croyais que Jésus faisait partie de
cette force, avec Bouddha, et tous les êtres spirituels auxquels nous
faisions appel dans nos moments de désespoir et de difficulté. Mon
père était là lui aussi. Alors que je me tenais devant Bouddha, j’ai joint
les mains devant mon cœur et j’ai parlé à mon père, je lui ai demandé
de me guider. J’éprouvais encore un lien fort avec lui, je sentais que
tout ce que j’avais à faire, c’était de lui demander, et qu’il viendrait me
transmettre sa force. Ce matin-là, j’ai senti sa présence à mes côtés.
Il était évident que je n’étais pas préparée à entrer à l’université et
le petit jury de professeurs dans la salle d’entretien le savait lui aussi.
Je devais les convaincre qu’ils pouvaient me faire confiance.
« Bonjour, je m’appelle Yeonmi Park. Je suis née à Hyesan en Corée
du Nord. Je suis arrivée ici il y a peu de temps, sans presque aucune
instruction et j’ai beaucoup progressé en deux ans. Je peux vous
assurer que si vous me faites confiance, je ne vous décevrai pas. »
Mon assurance m’a étonnée. Les professeurs aussi ont paru surpris.
« Vous vous en êtes bien sortie jusque-là, a déclaré l’un des
examinateurs. Mais vous n’avez pas un parcours scolaire classique et
vous n’avez pas étudié l’anglais, nécessaire à l’obtention du diplôme. »
Un autre a ajouté : « Nous savons tous que beaucoup de Nord-
Coréens ne terminent pas leur cursus universitaire. Comment pouvez-
vous nous assurer que vous n’échouerez pas vous aussi ?
Je les ai regardé droit dans les yeux et j’ai répondu : « Oui, c’est
vrai que je ne possède pas les mêmes compétences que les autres
étudiants, mais je peux apprendre. Sans compter que, pendant que ces
étudiants étaient en classe, j’apprenais à l’école de la vie. J’ai donc
quelque chose à offrir qu’eux n’ont pas. Si vous m’en donnez la chance,
j’y arriverai et je vous rendrai fiers de moi. »
En août, en consultant les résultats d’admission en ligne, j’ai vu que
j’avais été acceptée à l’université Dongguk dans la filière de justice
pénale.
J’ai pleuré. Enfin, quelqu’un croyait en moi.

L’année scolaire en Corée du Sud commence début mars, j’avais


donc sept mois devant moi avant d’entrer à Dongguk. Puisque je
n’avais pas encore officiellement obtenu mon diplôme de la Heavenly
Dream School de Séoul, je vivais en cité universitaire et je suivais
quelques cours tout en me préparant pour entrer à l’université.
J’occupais aussi un emploi de caissière dans un magasin « tout à deux
dollars » à mi-temps et un autre d’hôtesse et de commis pour la salle de
réception d’un hôtel de luxe. Je ne crois pas qu’on m’aurait engagée si
mon allure ou mon accent avaient trahi mes origines. Alors j’ai fait
comme si je venais de Séoul.
J’étais prête à oublier mon passé et à écrire une nouvelle page de
ma vie avec une nouvelle identité d’étudiante sud-coréenne. C’est alors
que, vers la fin 2011, j’ai reçu un appel du producteur d’une émission
de télé câblée nationale sur EBS, la chaîne des programmes
pédagogiques. Il souhaitait interviewer un transfuge nord-coréen et
avait eu mon nom par quelqu’un de Hanawon. J’ai accepté de le
rencontrer et je lui ai raconté que j’avais fui à travers le désert et que je
recherchais ma sœur qui avait disparu en Chine. À la fin de notre
entretien, il m’a expliqué qu’il était en quête d’une jeune transfuge
ambitieuse qui s’exprimait correctement pour son émission. Étais-je
intéressée ?
J’ai senti la panique monter en moi et j’ai répondu « non ! » sur-le-
champ.
« Mais c’est une émission importante et elle est diffusée partout », a
insisté le producteur. Puis après une pause, il a ajouté : « Et peut-être
que ça pourrait vous aider à retrouver votre sœur. »
Je n’avais pas envisagé cette possibilité. Dans toute la Chine, les
gens regardaient la télévision sud-coréenne sur Internet. Si je racontais
l’histoire d’Eunmi à la télé, peut-être qu’elle me verrait et trouverait un
moyen de nous contacter pour que nous l’aidions à s’échapper.
D’un autre côté, je prendrais un risque énorme à dévoiler mon
histoire publiquement. Plusieurs femmes, en dehors de nos amies
aujourd’hui en Corée du Sud, me connaissaient et savaient ce que
j’avais fait pour survivre en Chine. Mes espoirs de carrière dans le droit
ou la justice pénale pourraient être anéantis si elles parlaient.
J’ai discuté de cette proposition avec ma mère et nous avons décidé
que le risque valait la peine d’être couru si cela nous donnait une
chance de retrouver Eunmi.
J’ai passé deux jours à enregistrer la séquence. Ils m’ont surtout
filmée en train de marcher sur les plages et dans les parcs d’attractions
en compagnie d’un transfuge plus âgé pendant que nous parlions du
fossé des générations entre les Nord-Coréens de mon âge, qui avaient
accès aux DVD étrangers, et ceux de sa génération, qui avaient une
autre manière de penser. À un moment donné, ils nous ont emmenés
dans une école d’accordéon dirigée par un couple de transfuges nord-
coréens, et ils m’ont filmée pendant que je les écoutais jouer et chanter
des chansons du pays. Une gigantesque vague de chagrin a déferlé en
moi, et je n’arrivais plus à m’arrêter de pleurer devant la caméra. Je
leur ai raconté qu’Eunmi jouait de l’accordéon quand nous étions
petites à Hyesan. Que je ne l’avais pas vue depuis cinq ans et qu’elle me
manquait terriblement.
Après la diffusion de l’émission, en janvier 2012, je sursautais
chaque fois que le téléphone sonnait et qu’un numéro inconnu
s’affichait sur l’écran, dans l’espoir que ce serait des nouvelles d’Eunmi
en Chine. Mais les jours ont passé et toujours rien sur ma sœur.

J’ai commencé les cours à Dongguk en mars 2012. L’université était


comme un immense banquet de connaissances qui s’offrait à moi, et il
m’était impossible d’avaler assez vite. Ma première année, j’ai bien sûr
suivi des cours d’anglais, grammaire et conversation, des cours de
criminologie, d’histoire mondiale, de culture chinoise, d’histoire
coréenne et américaine, de sociologie, de mondialisation, des cours sur
la guerre froide, et bien d’autres encore. De ma propre initiative, j’ai lu
les grands philosophes occidentaux comme Socrate et Nietzsche. Tout
était nouveau pour moi.
Enfin, je pouvais penser à autre chose qu’à la nourriture et à la
sécurité, et je m’en suis sentie plus humaine. J’ignorais que la
connaissance pouvait procurer un tel bonheur. Quand j’étais jeune,
mon rêve était d’avoir un seau rempli de pain. Aujourd’hui je
commençais à rêver plus grand.
Malheureusement, les exigences pratiques de la vie étudiante m’ont
coupée dans mon élan. Dans mon tout premier cours, le professeur a
divisé la classe en groupes pour faire un exposé. Dès que j’ai rencontré
mes partenaires, j’ai dû avouer que j’ignorais ce qu’était un exposé. Les
autres se sont chargés de l’informatique et de la conception, et ils m’ont
affectée aux « recherches ». Je ne savais pas très bien ce que ça voulait
dire. J’étais surtout autodidacte à ce moment-là, et j’ai compris que ma
carrière académique serait un désastre si je ne progressais pas tout de
suite en informatique et en recherches. En plus de mes devoirs, j’allais
sur Internet pour apprendre les bases.
Je louais un minuscule appartement en sous-sol dans un quartier
proche de l’université. Pendant l’année scolaire, je vivais quasiment
dans la bibliothèque moderne aux parois vitrées de Dongguk, avec ses
rangées de livres alléchants et sa connexion haut débit à Internet. C’est
devenu mon aire de jeux, ma salle à manger, et parfois ma chambre. Je
préférais la bibliothèque au cœur de la nuit, quand il y avait peu
d’étudiants pour me distraire. Lorsque j’avais besoin d’une pause, je
sortais me promener dans le petit jardin avec son banc qui surplombait
la ville. Je m’achetais souvent un café à la machine et je m’asseyais là
un moment, à contempler la mer lumineuse que formait la métropole
de Séoul. Parfois je me demandais comment il était possible que tant
de lumières brillent ici quand, à seulement une cinquantaine de
kilomètres au nord, tout un pays vivait dans le noir. Même aux petites
heures du matin, la ville scintillait de néons lumineux et de pylônes qui
clignotaient, de routes bondées sur lesquelles avançaient les phares
étincelants. Tout était si lié, et pourtant si lointain. Je m’interrogeais :
Quelle est ma place dans tout ça ? Étais-je Nord-Coréenne ou Sud-
Coréenne ? À moins que je ne sois ni l’une ni l’autre ?
L’ironie du sort voulait que l’un de mes cours les plus compliqués
s’intitule « Comprendre la Corée du Nord ». Pour la première fois, j’ai
découvert en détail le système politique et économique dans lequel
j’étais née. J’ai dépensé beaucoup d’énergie à ne pas tomber des nues
chaque fois que j’apprenais quelque chose en classe. Je n’arrivais pas à
croire que le système de distribution public fournissait une ration de
700 grammes de riz par jour à la quasi-totalité de la population avant
la famine. Quand j’étais petite, on avait de la chance si on pouvait
acheter une telle quantité de nourriture en une semaine pour toute une
famille ! Le cours enseignait que le Grand Dirigeant Kim Il-sung avait
tué ou purgé 1,6 million de personnes. J’étais sous le choc. J’avais
encore du mal à croire ce qu’on m’enseignait, même si certaines choses
me paraissaient plus sensées que l’idée que Kim Jong-il pouvait
contrôler la météo par l’esprit.
Même si je faisais en général de gros efforts pour m’asseoir au
premier rang, prendre des tas de notes et demander de l’aide aux
professeurs, je n’ai jamais parlé à l’enseignant de ce cours. Et je ne lui
ai jamais révélé que je venais de Corée du Nord.
J’ai supposé, à raison, que personne à Dongguk ne m’avait vue dans
l’émission d’EBS, et je n’en ai jamais parlé de moi-même. Les étudiants
de mon département connaissaient mon passé, mais pas les autres. Et
j’avais beaucoup d’amis qui ignoraient que j’étais Nord-Coréenne.
J’aurais pu conserver les apparences si j’avais abandonné ma quête
pour retrouver Eunmi. Mais c’était impossible.
Peu après la diffusion d’EBS, j’ai reçu un appel de la productrice
d’une nouvelle émission du câble qui s’appelait Now On My Way To
Meet You – « Je viens à ta rencontre ». Elle souhaitait que j’y participe.
À l’époque, l’émission était un talk-show doublé d’un concours de
talents où différents participants – de jolies jeunes femmes –
discutaient avec des célébrités, dansaient, chantaient et jouaient des
parodies. La particularité de ce programme, c’était que toutes les
invitées étaient des transfuges nord-coréennes. (Par la suite, l’émission
a évolué et inclus les hommes et les personnes âgées.) Ce programme
avait été créé pour éveiller les consciences au sujet des transfuges et
combattre les stéréotypes sur les Nord-Coréens qui étaient vus comme
des gens ennuyeux, tristes et robotisés. Les sketches traitaient avec
humour certains aspects de la vie au royaume ermite ainsi que les
préjugés que les transfuges avaient dû affronter au Sud. Cependant,
l’émission dépendait du service divertissement de la chaîne, pas du
service pédagogique, et le ton était aussi léger et enjoué que sa bande-
son joyeuse et branchée. Bon nombre des plaisanteries étaient idiotes
et les interviews étaient coupées et remontées, mais cela faisait partie
du charme du programme.
NOMWTMY a très vite acquis une grande communauté de fans
parmi les Sud-Coréens, qui ne savaient quasiment rien sur la Corée du
Nord, et des sondages ont montré que le sentiment des téléspectateurs
envers nous était plus positif après avoir regardé l’émission. À la fin du
show, l’une des invitées nord-coréennes délivrait un message à un être
cher laissé au pays. C’était une séquence toujours très émouvante,
larmoyante, qui ravivait la douleur derrière le sourire des jolies jeunes
filles sur scène.
Au début, j’ai refusé de participer à l’émission. Je nourrissais encore
l’espoir que le reportage d’EBS me permettrait d’avoir des nouvelles
d’Eunmi. Mais à mesure que les semaines puis les mois s’écoulaient, j’ai
compris que je devais toucher un public plus large si je voulais
atteindre ma sœur. NOMWTMY semblait le choix tout désigné. Je
m’inquiétais encore que quelqu’un de mon passé me reconnaisse mais
j’ai chassé l’idée de mon esprit et j’ai foncé – chose dans laquelle j’ai
toujours excellé.
Quand je suis arrivée sur le plateau, j’ai demandé qu’on change
mon nom, pour protéger mes proches en Corée du Nord et préserver
mon intimité.
Les producteurs m’ont questionnée sur ma vie, je leur ai raconté
que nous avions connu des hauts et des bas mais que nous avions été
privilégiés à un moment. Je leur ai confié que j’avais vu des vidéos et
joué à la Nintendo, que mon père avait appartenu au Parti et que
j’avais visité Pyongyang. La plupart des autres femmes que les
producteurs et auteurs avaient interviewées – il ne s’agissait que de la
troisième émission – venaient de familles extrêmement pauvres des
provinces du Nord, ils avaient donc entendu des histoires sordides de
famine et de souffrances. Pour eux, ma vie était celle d’une privilégiée,
et c’est ce qui leur manquait pour offrir un contraste dans leur
émission.
Je n’ai pas eu besoin d’entrer dans les détails sur ce qu’il s’était
passé après l’arrestation de mon père, quand ma sœur et moi étions
restées des mois seules dans notre maison glaciale de Hyesan avec très
peu de nourriture et aucune lumière pour repousser la terrifiante
obscurité. Je n’ai pas eu à mentionner les fois où ma sœur et moi
partions dans les collines pour manger des feuilles et faire griller des
libellules pour nous remplir l’estomac. Pas plus que les cadavres dans
la rue que nous évitions de regarder quand nous allions à l’école. Et
certainement pas ce qu’il s’était passé en Chine.
Pour l’enregistrement, je suis devenue Ye-ju, la Nord-Coréenne
privilégiée. J’ai défait ma queue-de-cheval, enfilé une robe et des talons
hauts et laissé la maquilleuse me transformer en une Cendrillon nord-
coréenne. J’ai appris les chansons et les numéros de danse facilement,
et j’ai eu plaisir à bavarder avec les célébrités de tout ce qui leur
plaisait. J’espérais seulement que le son de ma voix porterait jusqu’en
Chine.
Après cette première émission, les producteurs m’ont réinvitée et
pendant un temps j’y ai régulièrement participé.
Avant l’enregistrement, les producteurs et les auteurs envoyaient un
mail à chaque participante avec une série de questions sur le thème de
l’émission. Puis, au studio, nous lisions un script basé sur nos réponses.
Dans l’un d’eux, on m’appelait la « Paris Hilton de Corée du Nord ». J’ai
dû consulter Internet pour savoir de qui il s’agissait. Plus tard, lorsque
ma mère a participé à l’émission, ils ont diffusé certaines de nos photos
de famille qui la montraient dans des tenues à la mode. « C’est ma
mère la vraie Paris Hilton ! ai-je lancé. Ma mère avait même des sacs
Chanel quand elle vivait en Corée du Nord ! » Bien sûr, je n’ai pas
précisé que ces sacs à main étaient des imitations chinoises d’occasion.
Ni que ce mode de vie privilégié n’a pas duré longtemps. Mais ma mère
et moi tentions d’apporter les réponses que le public voulait entendre.
C’était comme répéter que le rose était ma couleur préférée pour faire
plaisir au professeur.
Malgré tout, comparé aux autres femmes de l’émission, nous avions
mené la grande vie. Même pendant les périodes de privation, nous
étions mieux lotis que les enfants des rues qui mendiaient des miettes à
la gare, qui n’avaient jamais utilisé de savon ni mangé de viande.
Certains sur le plateau avaient survécu à de telles horreurs et bien pire
encore. J’ignore si j’étais encore dans le déni à propos de la cruauté des
Kim ou sur ma propre identité en tant que Nord-Coréenne, mais parfois
je trouvais que mes « sœurs » de l’émission exagéraient un peu les
épreuves traversées.
« Elle croyait que les autres mentaient, a déclaré ma mère à l’une
des présentatrices dans une séquence qui la hante encore aujourd’hui.
Parfois Yeonmi m’appelle après l’enregistrement et me demande : “Je
suis vraiment Nord-Coréenne ? Parfois je ne comprends pas ce que les
autres sœurs racontent.” »
Nous étions toutes deux prises dans nos rôles. Mais ma mère avait
raison de dire que je ne mesurais pas la souffrance des autres. Tout
comme elle avait raison d’affirmer que ma participation à l’émission
m’avait changée parce que j’y ai « beaucoup appris sur la Corée du
Nord ».
Au final, je me suis mise à écouter avec attention ce que racontaient
les autres femmes. Leurs récits confirmaient ce que j’apprenais à la
faculté. Tels des témoins appelés à la barre, une par une, mes sœurs
déposaient contre ce régime impitoyable qui nous avait toutes traitées
comme des moins que rien. Chaque histoire réveillait un peu plus mes
propres souvenirs et remplissait lentement mon cœur de
détermination. Kim Jong-il, censé être immortel, était décédé en 2011,
et son jeune fils grassouillet, Kim Jong-un, avait hérité de la dictature
familiale. Les Kim que j’avais autrefois vénérés comme des dieux
m’apparaissaient à présent comme des criminels. Et les criminels
devaient être punis.
Malheureusement, tout cela ne nous a pas permis de retrouver ma
sœur. À la fin de l’émission, j’ai adressé un message en larmes à Eunmi,
la suppliant de nous contacter si elle m’entendait. Mais seul le silence a
répondu à mon appel.
23

Amazing Grace

En y repensant, il était insensé de croire que je pourrais garder


séparées ma vie d’étudiante sud-coréenne et celle de transfuge nord-
coréenne participant à une émission de téléréalité. Parce que je me
servais d’un pseudonyme et que j’étais très maquillée pendant le
tournage de NOMWTMY, je croyais que personne ne me reconnaîtrait.
Mais au bout d’un moment, la plupart de mes professeurs et de mes
amis à Dongguk ont deviné qu’il s’agissait de moi et certains ont été
choqués et déçus que je ne leur aie pas révélé qui j’étais vraiment.
Évidemment, je ne savais toujours pas très bien moi-même qui j’étais ni
qui je voulais être. Parfois on me reconnaissait dans la rue – ce qui en
général me glaçait le sang jusqu’à ce que je comprenne qu’il s’agissait
d’un fan et non d’un agent nord-coréen surgi de mon passé.
Très vite, le rythme effréné entre mes études à plein-temps, le
tournage de l’émission et mon apprentissage autodidacte sur Internet
m’a épuisée. J’étais si occupée que je dormais très peu et que j’oubliais
souvent de manger. Le département de justice pénale de Dongguk
requiert un entraînement physique et militaire en plus des cours
théoriques, et au début du semestre, je devais courir presque tous les
jours de la semaine et faire du sport tout le temps. J’ai perdu du poids
et je suis descendue en dessous de 36 kg ; j’étais souvent prise de
vertiges. Mon corps n’a pas supporté et j’ai dû arrêter les
entraînements. Mais j’ai continué à perdre du poids, et pendant les
examens de fin d’année, je me suis évanouie et j’ai fini aux urgences.
D’après les médecins je souffrais de stress et de malnutrition. Je me
tuais littéralement à la tâche.
Puisque j’avais dû arrêter l’entraînement physique, mes possibilités
de carrière dans les forces de l’ordre étaient limitées. Mais j’ai choisi de
continuer à étudier le droit. Plus j’en apprenais sur la justice, plus ça
me plaisait. Mais quelles que soient les études que je choisissais, je
devais apprendre l’anglais, et mes progrès n’étaient pas assez rapides.
Alors, pendant les vacances de juillet et août, je me suis inscrite à des
cours d’été dans une école d’anglais sur l’île de Cebu aux Philippines.
J’avais économisé l’argent gagné lors de mes apparitions dans
l’émission et ce voyage était la première chose de ma vie que je faisais
pour moi. Au début, j’étais réticente mais mes amies m’ont convaincue
d’y aller. J’étais très excitée à l’idée de découvrir le monde et
d’apprendre en même temps. Comme l’école était remplie de Sud-
Coréens je n’ai pas beaucoup pratiqué l’anglais. Je me suis fait plein de
nouveaux amis qui me croyaient aussi de Corée du Sud. J’ai mangé
beaucoup de mangues et j’ai barboté dans l’eau, admirant les poissons
colorés qui filaient devant moi. Je ne savais toujours pas nager, mais
mes nouveaux amis me prenaient parfois sur leur dos pour m’emmener
où je n’avais pas pied, comme ma sœur le faisait dans le Yalu.
Je commençais à me demander si je la reverrais un jour.

Les notes du premier semestre d’université étaient disponibles en


ligne. Sur près de quatre-vingt-dix étudiants dans ma promo, j’étais
trente-troisième. Une surprise pour tout le monde – moi y compris –
car la justice pénale était la filière la plus exigeante de toute
l’université. Mes performances ont continué à progresser l’année
suivante et à la fin du semestre de printemps 2013, je me classais
quatorzième de ma promotion. C’était la preuve, non seulement pour
l’administration de la fac mais aussi pour moi, qu’une transfuge nord-
coréenne pouvait rivaliser avec les Sud-Coréens. Je menais enfin une
vie sans limites.

À l’été 2013, j’ai décidé de faire une pause dans mon cursus
universitaire et dans l’émission. Ma mère et moi nous étions résignées
au fait qu’on ne retrouverait peut-être pas Eunmi avant longtemps,
bien que nous ayons toujours l’espoir qu’elle soit en vie quelque part.
Ma mère avait commencé à fréquenter un homme bienveillant qui
dirigeait sa propre entreprise et son ex-petit ami violent était
finalement sorti de nos vies. Maintenant que son existence était plus
heureuse et plus stable, je me sentais libre de quitter le domicile
familial pour plusieurs mois.
J’avais lu les biographies des héros des droits civiques américains
comme Martin Luther King Jr., Rosa Parks, et d’autres encore qui
avaient sacrifié leur sécurité et leur vie au nom de la liberté d’un
peuple. J’étais attirée par leurs histoires, et par l’idée que, pour donner
un sens à sa vie, il faut s’oublier au profit d’une cause plus grande. Ma
mère le savait déjà. Elle m’avait toujours dit que pour être heureux, il
fallait se montrer généreux, quelle que soit notre condition. Elle
pensait qu’avoir quelque chose à offrir signifiait que sa vie avait de la
valeur. En dehors des sacrifices que j’avais faits pour ma famille, j’avais
jusque-là mené une existence très égoïste. À présent, plutôt que de me
focaliser uniquement sur mes besoins, de travailler toute la journée
pour progresser, je pouvais essayer d’être utile aux autres.
Quand j’étudiais à la Heavenly Dream School de Séoul, un groupe
de jeunes chrétiens originaires de Tyler au Texas, Youth With A
Mission, était venu prêcher chez nous. Ils m’avaient parlé d’une
mission de volontariat de cinq mois pour venir en aide aux nécessiteux
qui comprenait douze semaines d’études de la Bible au Texas. Cette
mission semblait un bon moyen de rembourser un peu de la dette
immense que j’avais envers les missionnaires qui s’étaient sacrifiés pour
m’aider à m’échapper en Mongolie. Et puis, c’était une manière de
visiter l’Amérique et de découvrir le monde à moindres frais, malgré
mon niveau d’anglais médiocre. Je n’étais toujours pas une fervente
chrétienne mais j’étais ravie de relever ce défi avec ce groupe de
jeunes.

J’avais un peu mal au ventre lorsque l’appareil s’est posé sur le


tarmac de l’aéroport George-Bush Intercontinental de Houston, mais
cette fois ce n’était pas à cause du mal des transports. Je me retrouvais
tout à coup en territoire ennemi. En descendant de l’avion, j’avais la
tête remplie d’images de soldats yankees au gros nez enfonçant leurs
baïonnettes dans le ventre de mères nord-coréennes sans défenses. La
propagande de mon enfance était encore ancrée dans mon cerveau, et
les sentiments qu’on m’avait inculqués pouvaient encore surgir sans
prévenir. Qu’est-ce qui me prenait de visiter ce pays diabolique ?
Cependant, dès que j’ai jeté un regard sur l’aéroport, toutes mes peurs
se sont envolées. J’ai vu des parents qui tenaient la main de leurs
enfants, des gens qui mangeaient des chips, des groupes d’adolescents
qui portaient des maillots de leur équipe de sport. La seule différence
entre nous était que nous ne parlions pas la même langue. Je
m’étonnais de la rapidité avec laquelle un mensonge perd son pouvoir
face à la vérité. En quelques minutes, une conviction de plusieurs
années s’est tout simplement évaporée.
J’ai pris un autre avion pour Tyler, une petite ville à cent soixante
kilomètres au sud-est de Dallas. L’aéroport tout entier semblait pouvoir
tenir dans la salle d’attente de Incheon et j’ai songé : C’est ça,
l’Amérique ? Je croyais que ce serait plus grand. Un missionnaire sud-
coréen est venu me chercher en voiture et m’a conduite à travers la
campagne. Nous avons franchi les grilles du campus de Youth With A
Mission, un ancien ranch d’élevage de bétail, et nous avons continué à
rouler. Je commençais à prendre conscience de l’immensité de
l’Amérique. Elle m’a paru encore plus grande une heure plus tard
quand j’ai accompagné le groupe d’étudiants au supermarché Walmart.
À mes yeux, c’était le magasin le plus extraordinaire qui puisse exister,
et je n’arrivais pas à croire qu’il soit si gigantesque. Tous les produits
étaient gigantesques eux aussi. J’ai pris un énorme paquet bleu de
porridge orné d’un grand-père au visage sympathique. Il fallait que je
goûte les macaronis au fromage orange, je n’en avais jamais vu avant
et on pouvait les faire cuire au micro-ondes ! C’était très excitant. J’ai
acheté un paquet de chips mexicaines presque aussi gros que moi.
Ainsi que des vêtements de travail et une paire d’Adidas que je n’aurais
jamais pu rêver de m’offrir dans mon ancienne vie.
Jusque-là, l’Amérique m’impressionnait beaucoup.
De retour au ranch, des dizaines d’étudiants de divers états et pays
du monde entier, comme la Thaïlande ou l’Amérique du Sud, s’étaient
rassemblés pour différents programmes y compris mon cours de
formation des disciples, où nous apprendrions à « connaître Dieu, le
monde et nous-mêmes ». Je passais beaucoup de temps avec une autre
Nord-Coréenne et plusieurs missionnaires sud-coréens. J’avais
beaucoup de monde à qui parler – mais malheureusement, pas
beaucoup en anglais. J’ai découvert qu’en fait c’était l’espagnol que je
devrais apprendre. Après la formation initiale, une vingtaine d’entre
nous s’est rendue au Costa Rica pour une mission de deux mois.
Nous avons atterri dans la capitale, San José, puis nous avons pris
un bus jusqu’à la ville côtière, le port de pêche de Golfito. Notre
mission humanitaire avait pour but d’enseigner les Évangiles et
d’apporter notre aide à ceux qui en avaient besoin. Nous fournissions
des soins aux prostituées et aux toxicomanes, nous ramassions les
déchets et nettoyions les refuges, et accomplissions toutes sortes de
bonnes œuvres. C’était la fin de l’été, la saison des pluies, et les nuits
étaient aussi chaudes que les journées. Certains d’entre nous dormaient
sur le balcon de la maison du pasteur, qui servait aussi d’église le
dimanche. Nous nous allongions sur les sacs de couchage qui
finissaient trempés de sueur et, en dépit de la moustiquaire, je ne me
suis jamais autant fait piquer de ma vie. J’avais les jambes enflées et
infectées, et j’étais dans un état si lamentable que j’ai voulu
abandonner et rentrer chez moi.
Mais alors il s’est produit une chose incroyable. Malgré mon
désespoir, j’ai cessé de prier pour moi. Pour la première fois de ma vie,
je me suis mise à prier pour les autres. Et alors j’ai compris ce que je
faisais là.
Ce sentiment s’intensifiait depuis un moment déjà. J’avais lu un
livre très fort intitulé Ne frappez personne, même avec des fleurs, écrit
par une célèbre actrice coréenne et humanitaire dénommée Kim Hye-
ja, devenue ambassadrice de l’ONG Vision Mondiale après avoir visité
les camps de réfugiés en Éthiopie dans les années 1990. Son récit
émouvant sur la misère en Afrique, en Inde et d’autres pays m’a ouvert
les yeux. Il m’a enseigné la compassion.
Avant de lire ce livre, je croyais que les Nord-Coréens étaient les
seuls à souffrir dans le monde. Et même si beaucoup de transfuges
parlaient ouvertement de la famine et de la brutalité, seules quelques
femmes reconnaissaient publiquement avoir été violées ou vendues. Et
certainement pas quand elles étaient enfants. C’était honteux et tabou.
Je croyais donc que j’étais la seule à avoir traversé ces épreuves
terribles. Mais voilà que je lisais que d’autres filles et d’autres femmes
dans le monde avaient enduré les mêmes horreurs. Je n’étais pas seule.
J’ai compris que j’étais trop obnubilée par ma propre souffrance. Mais
je ne savais toujours pas comment pleurer sur la douleur d’un inconnu.
À ma connaissance, c’était impossible, car aucun inconnu n’avait jamais
pleuré pour moi.
J’avais choisi Youth With A Mission car je savais qu’ils aidaient les
communautés les plus pauvres et les plus oubliées, mais j’ai fini par
prendre conscience que je n’étais pas là pour les autres – j’étais là pour
moi. Ces sans-abri au Costa Rica pensaient peut-être que je servais le
riz et ramassais les ordures pour eux mais en réalité, je le faisais pour
moi.
En aidant les autres, j’ai appris que j’avais toujours eu de la
compassion en moi, même si je l’ignorais et que je ne pouvais pas
l’exprimer. J’ai découvert qu’éprouver de la compassion pour les autres
signifiait que je pouvais aussi en ressentir pour moi. J’étais sur le
chemin de la guérison.

Notre mission achevée au Costa Rica, nous avons repris l’avion pour
les États-Unis afin de poursuivre notre action parmi les sans-abri
d’Atlanta, en Géorgie.
Le refuge pour sans-abri où nous officiions était un palais pour moi.
Les SDF avaient des lits et des ordinateurs à disposition, et un
réfrigérateur pour conserver leurs sodas au frais. Ils étaient libres
d’aller et venir. Pourtant, ils étaient malheureux et n’avaient plus
d’espoir. Ils pensaient n’avoir rien à offrir. Je trouvais ça surprenant.
Nous leur servions des hot-dogs et nous nettoyions leurs chambres.
Puis on m’a demandé de discuter avec un de ces sans-abri qui serait en
quelque sorte mon correspondant privilégié. Mon anglais était encore
assez rudimentaire, alors j’ai raconté mon histoire avec des gestes et
des mots simples. Il a compris que je venais d’un endroit appelé Corée
du Nord, et que j’avais vécu une sorte de folle évasion. J’ai mimé la
faim et la peur, et la traque par la police. Quand j’ai frissonné et rampé
en criant « sable, sable, sable », il a compris que j’avais traversé le
désert. J’ai été surprise de le voir pleurer à la fin de mon récit. Je lui ai
dit que tout ce que je voulais c’était une chance d’être libre, tout
comme lui ici en Amérique.
Son émotion m’a permis de comprendre le pouvoir de mon histoire.
Et a ravivé l’espoir pour ma propre existence. En partageant mon
expérience, j’avais quelque chose à offrir aussi.
J’ai tiré une autre leçon de cette rencontre ce jour-là : nous avons
tous nos propres déserts. Ils ne sont peut-être pas identiques au mien,
mais il nous faut tous les traverser pour trouver un sens à nos vies et
être libres.

À la fin de notre programme en novembre, une amie de la mission


m’a conviée avec un autre garçon de Corée du Nord à passer
Thanksgiving avec elle et sa famille en Virginie. Esther Choi était
Coréo-Américaine, ses parents avaient émigré de Corée du Sud une
trentaine d’années auparavant. J’étais très honorée d’être invitée dans
sa famille et j’ai immédiatement ressenti un lien se créer avec eux.
Parce qu’ils vivaient si loin, les Coréo-Américains se cramponnaient
avec amour à leur ancienne culture : ils ressemblaient davantage à des
Nord-Coréens que les Sud-Coréens que je connaissais. J’ai remarqué
qu’ils utilisaient même un vocabulaire démodé qui m’était très familier.
C’était mon premier Thanksgiving américain, et j’ai adoré l’idée de
consacrer une journée spéciale à la gratitude. La mère de Esther
prévoyait de cuisiner une énorme dinde ainsi que des mets coréens,
dont du kimchi, mon plat préféré. J’étais ravie car je n’en avais pas
mangé depuis longtemps. Quelques jours avant la fête, j’étais en
voiture avec Esther et sa mère pour aller chercher des choux dans le
jardin d’un des membres de leur famille quand mon portable a sonné.
C’était ma mère en Corée du Sud. Elle était comme hystérique.
« Yeonmi ! Ta sœur ! J’ai trouvé ta sœur ! »
Mon cœur a bondi dans ma poitrine. J’ai pris une grande
inspiration. Nous avions déjà été bernées par des gens en Chine qui
prétendaient l’avoir retrouvée afin de toucher l’argent de la
récompense, et nos espoirs seraient encore une fois anéantis s’il
s’agissait d’un autre canular.
« Omma, comment ça, tu l’as trouvée ?
— Elle est ici, en Corée du Sud. Au Centre des renseignements. Ils
m’ont appelée. »
J’ai hurlé si fort qu’Esther et sa mère ont cru qu’il se passait quelque
chose de grave. Ma mère et moi pleurions et parlions en même temps,
n’y croyant ni l’une ni l’autre mais l’espérant de tout notre cœur. Ma
mère allait recevoir une autorisation spéciale pour rendre visite à
Eunmi au Centre le lendemain, au même endroit où nous avions été
détenues à notre arrivée. Elle emporterait son téléphone pour que je
puisse parler à ma sœur.
Je n’avais eu aucune nouvelle d’elle depuis sept ans. Tout à coup,
j’ai ressenti le besoin de rentrer en Corée du Sud au plus vite. De retour
chez mon amie, j’ai changé mon billet. J’avais prévu de rester encore
quelques mois pour visiter les États-Unis mais désormais rien n’était
plus important que de rentrer à la maison.
Cette nuit-là, je n’ai pas réussi à dormir. Les pensées
tourbillonnaient et grondaient dans ma tête comme une rivière en crue
après l’effondrement d’un barrage. Tous les murs que j’avais érigés
pour me protéger de la douleur d’avoir perdu ma sœur s’écroulaient, et
maintenant je ressentais tout, absolument tout, le bon et le mauvais. Je
ne pouvais que tenter de toutes mes forces de tenir le coup.
Le lendemain, je n’ai rien pu avaler, et j’ai fait les cent pas dans la
maison pendant des heures jusqu’à ce que le téléphone sonne et que
j’entende la voix de ma sœur. J’étais tellement soulagée, mais je luttais
pour trouver les mots.
« On se voit bientôt, ai-je dit après une minute de silence gêné.
— Oui, à bientôt », a-t-elle répondu d’une petite voix étouffée.
J’ai reconnu cette voix et elle m’a brisé le cœur. C’était la voix de
mon père après sa libération du camp de prisonniers. C’était une voix
captive, hésitante, la voix d’une personne effrayée à l’idée de ne pas
dire ce qu’il fallait et craignant d’être punie. C’était ma propre voix qui
résonnait à travers les années et me rappelait le chemin parcouru.

Entre les avions et les attentes à l’aéroport, j’ai mis presque trois
jours pour rentrer à la maison. Normalement, les transfuges sont
gardés en isolement jusqu’à la fin des interrogatoires mais les agents
du centre du Service des renseignements ont consenti à faire une
exception pour que je rende visite à Eunmi et que je l’« identifie ». Ils
m’ont conduite dans un parloir et elle était là, ma sœur, la sœur que
j’avais cru ne jamais revoir, avec son visage en forme de cœur et ses
petites mains, vivante. Là encore, nous ne savions pas quoi nous dire.
Nous nous sommes juste tenues les mains en pleurant. J’ai prononcé
une prière silencieuse pour mon père, qui devait être en train de nous
sourire, quelque part. C’était fini.

L’histoire d’Eunmi lui appartient, et elle a le droit de préserver sa


vie privée. Je peux vous dire en revanche qu’elle n’a vu aucune de mes
apparitions télévisées quand elle se trouvait en Chine. Elle ne savait
pas que nous avions fui la Corée du Nord ni que nous la cherchions
tout ce temps. Quelle frustration d’apprendre à quel point nous avions
été proches d’elle par moments. Comme nous nous en doutions, Eunmi
et son amie avaient été cachées chez un des trafiquants aux abords de
Hyesan quand ma mère et moi la cherchions et nous sommes enfuies.
Aucune de nous ne savait que seul un mur nous séparait ce jour-là. En
outre, Eunmi vivait dans la même province que ma mère et moi
lorsque nous travaillions à Shenyang. Nous étions proches, et pourtant
c’était comme si un monde nous séparait. Les chances étaient minces
de se croiser par hasard quand tout le monde se cachait des autorités.
Au bout d’un moment, Eunmi a trouvé un itinéraire pour fuir via
l’Asie du Sud-Est, et c’est ainsi qu’elle a gagné la Corée du Sud, toute
seule. Elle n’avait pas besoin qu’on la secoure au final.
À sa sortie de Hanawon, ma sœur est venue vivre avec moi dans
l’appartement près de Dongguk. Elle a décroché un travail à mi-temps
et a repris des études pour passer des diplômes de secondaire tout
comme je l’avais fait. Eunmi avait toujours été meilleure élève que moi,
alors j’étais certaine qu’elle rattraperait son retard encore plus vite, et
ça n’a pas loupé. Elle a obtenu l’équivalence du diplôme de fin de
collège en trois mois et celui du lycée sept mois après. Toutefois,
longtemps encore après son retour, ma sœur paraissait prise au piège
et lointaine, comme s’il n’y avait pas de place dans son cœur pour moi
ou ma mère. Nous le comprenions tout à fait et nous l’avons toutes les
deux laissée respirer. Avec le temps, Eunmi a trouvé de la place pour
nous, et plus encore.
24

Retour à la maison

Les Coréens aiment tellement le Nouvel An que nous le célébrons à


deux reprises, d’abord à la manière occidentale avec des fêtes et des
feux d’artifice à minuit pour marquer le début de l’année calendaire,
puis une nouvelle fois avec plus de feux d’artifice et de réjouissances
encore au cours des trois jours du Nouvel An Lunaire fin janvier ou
début février. C’est la saison pour se retrouver en famille, penser au
passé et prendre des résolutions pour l’avenir. Après nous être
échappées de Corée du Nord en 2007, ma mère et moi avions cessé de
fêter l’événement car cela nous rendait tristes. Mais le Nouvel An 2014
ne l’était pas du tout. Eunmi était en sécurité. Et je fourmillais de
projets.
D’abord, je voulais retourner à la fac et obtenir mon diplôme.
J’avais choisi la police nationale pour protéger ma mère de son petit
ami violent, puis je m’étais véritablement passionnée pour le droit.
Mais je ne m’attendais pas à devenir en une année l’avocate des Nord-
Coréens qui n’avaient ni voix ni espoir – comme moi autrefois. Pas plus
que je ne pensais m’engager sur la scène internationale pour
m’exprimer au nom de la justice mondiale. Ni que le régime nord-
coréen me traiterait de « marionnette des droits de l’Homme ». Et je
n’aurais jamais cru révéler ce qu’il m’était arrivé en Chine. Mais j’allais
vite découvrir que pour être complètement libre, je devais me
confronter à mon passé.

Ma résolution pour la nouvelle année était de mieux parler anglais.


Même après plusieurs mois passés parmi les missionnaires, j’étais
toujours incapable de tenir une conversation. Par conséquent, je me
suis inscrite dans un programme de cours particuliers intensifs à Séoul
où des réfugiés nord-coréens pratiquaient avec des volontaires
expatriés. Au lieu de me contenter d’un seul professeur, je me suis
inscrite avec dix d’entre eux en même temps. Mes tuteurs m’ont tout
fait lire, de Shakespeare à Frederick Douglass, esclave fugitif et
abolitionniste américain. En découvrant sa lettre de défi à son ancien
maître, je me suis demandé quel genre de missive je pourrais écrire à
Kim Jong-un si j’en avais le courage. Peut-être que, comme Douglass, je
lui dirais que j’étais un être humain et que je ne lui appartenais plus.
Maintenant j’étais mon propre maître.
Quand je ne lisais pas et que je n’étudiais pas avec mes professeurs
particuliers, j’écoutais des livres audio en anglais et les conférences
TED – même en dormant. J’ai téléchargé les dix saisons de la sitcom
américaine Friends. Posez-moi n’importe quelle question sur Ross et
Rachel, j’ai la réponse. Le seul inconvénient, d’après mes professeurs,
c’était que je prenais un accent américain et parlais une sorte d’argot
des années 1980. Mon niveau d’anglais s’était nettement amélioré
lorsque j’ai repris à Dongguk en mars 2014, et j’étais en bonne voie
pour décrocher mon diplôme dans l’administration policière. Je
tournais encore de temps en temps quelques épisodes de NOMWTMY,
mais après avoir retrouvé Eunmi, ma motivation avait décliné. À la
place, j’ai trouvé un autre moyen, plus direct, de réclamer justice pour
les Nord-Coréens.
À la mi-février 2014, j’ai été invitée à prononcer un discours – en
anglais – sur la Corée du Nord à des étudiants et des professeurs de la
Canadian Maple International School à Séoul. De l’avis du directeur de
mon programme d’anglais, l’expérience m’aiderait à prendre confiance
à l’oral. Je n’en étais pas aussi convaincue mais pourquoi pas ?
Je me suis attaché les cheveux et j’ai enfilé une robe bleu marine
stricte pour mon premier vrai discours. J’ai un peu parlé de ma vie aux
étudiants : le lavage de cerveau, l’absence de liberté, la peur et la faim.
Je leur ai dit que j’appartenais à une nouvelle génération de Nord-
Coréens, la génération Jangmadang ou celle du marché noir, qui a
grandi après la mort de Kim Il-sung et l’effondrement de l’ancien
système économique. Les jeunes de mon âge apportaient petit à petit le
changement dans le pays, ai-je expliqué. Peut-être pas beaucoup, mais
assez pour me donner de l’espoir pour mes amis, pour mes proches, et
pour les millions de personnes restés au pays.
Ensuite, j’ai répondu à des questions pendant une heure. L’un des
étudiants m’a dit que mon histoire l’avait « inspiré ». J’ai dû consulter
rapidement le mot sur mon portable. Jusque-là, j’ignorais qu’une
histoire pouvait « inspirer » quelqu’un.

Jusqu’au début 2014, la plupart des gens – y compris les Sud-


Coréens – ne connaissaient la Corée du Nord qu’au travers de ses folles
menaces de destruction nucléaire et de ses dirigeants étranges et
effrayants aux coupes de cheveux affreuses. Mais en février, les Nations
unies ont publié un rapport sur les violations des droits de l’Homme en
Corée du Nord, évoquant notamment les exterminations, les viols, et la
famine organisée. Pour la première fois, les dirigeants nord-coréens ont
été menacés par la Cour pénale internationale de poursuites pour
crimes contre l’humanité. Mais la plupart des trois cents témoins qui
ont contribué au rapport sont restés anonymes, et les autres peinaient
à raconter leurs histoires. Soudain, on a eu besoin de transfuges
parlant anglais pour donner la parole aux millions de Nord-Coréens
piégés derrière un mur de silence et d’oppression.
Mon discours à l’école canadienne a donné lieu à d’autres
invitations du même genre qui ont conduit à encore plus de discours et
d’interviews de l’Australie aux États-Unis. En mai, j’ai coécrit une
chronique dans le Washington Post avec Casey Lartigue Jr. Avant ce
printemps, je ne savais pas très bien ce qu’était un activiste des droits
de l’Homme. Voilà que tout à coup, les gens disaient que j’incarnais
cette cause. Je savais que je n’étais pas encore qualifiée pour être le
porte-parole de qui que ce soit, encore moins du peuple coréen. Mais à
compter de cet instant, ma vie s’est emballée. C’était comme d’être
montée dans un train en marche et de ne plus pouvoir en descendre. Je
pensais peut-être que si j’allais assez vite, mon passé ne me rattraperait
pas.
En juin, je me suis rendue à une conférence à Los Angeles et je suis
rentrée le lendemain à Séoul pour passer mes examens. Je n’ai même
pas eu le temps de visiter Hollywood pendant ce voyage, alors que
j’espérais secrètement croiser Leonardo DiCaprio pour lui confier à quel
point Titanic avait été important pour moi enfant en Corée du Nord.
À cette époque, j’ai reçu un appel d’un inspecteur de la police sud-
coréenne affecté à ma surveillance et à celle de ma mère. Tous les
transfuges dépendent d’un agent de police pendant les cinq ans qui
suivent leur arrivée en Corée du Sud pour les aider à s’intégrer en
toute sécurité. En général, mon inspecteur voulait seulement connaître
mon emploi du temps et vérifier comment j’allais. Mais cette fois,
c’était différent. Il avait reçu l’ordre de veiller à ma sécurité car le bruit
courait que le gouvernement nord-coréen me surveillait. Il ne m’a pas
révélé d’où il tenait cette information, seulement que je devais faire
attention à ce que je disais. Ce pouvait être dangereux.
Si c’était censé m’effrayer, c’était réussi. Il ne m’était jamais venu à
l’esprit que le régime pouvait m’accorder assez d’importance pour me
considérer comme une menace. Ou pour me menacer. L’inspecteur
avait parlé à ma mère et l’avait également inquiétée. Elle voulait que je
cesse toute cette folie activiste sur-le-champ. Pourquoi ne pouvais-je
pas simplement mener une vie normale et achever mon éducation
avant d’essayer de sauver le monde ? Mais plus j’y réfléchissais, plus
j’étais en colère. J’avais risqué ma vie pour fuir la Corée du Nord, et ils
tentaient encore de me contrôler. Jamais je ne serais libre si je les
laissais faire.

Mes notes de ce semestre à Dongguk se sont maintenues au-dessus


de la moyenne et je comptais bien terminer l’année scolaire. Je suis
retournée à la fac quelques semaines en septembre 2014, mais une fois
encore ma vie a chamboulé mes projets.
J’avais accepté plusieurs invitations en Europe au mois d’octobre,
dont l’une consistait à représenter la Corée du Nord au sommet annuel
One Young World de Dublin en Irlande. C’était un peu les Nations
unies des leaders de la jeunesse. Je devais être présentée par James
Chau, un journaliste et humaniste britannique connu à travers l’Asie
comme le présentateur de la chaîne publique chinoise CCTV. Pour nous
préparer, nous avons discuté avec émotion toute une matinée de nos
vies, et je lui ai confié certains détails de mon histoire. Pour la
première fois, je prévoyais de faire un discours sur les horreurs du
trafic humain en Chine – même si je n’avais aucune intention de
révéler que moi aussi, j’avais été vendue.
On nous a demandé de porter le costume traditionnel de notre pays
d’origine alors j’ai revêtu un hanbok rose et blanc et je suis montée sur
scène pour mon allocution devant les 1 300 délégués invités et la
presse.
Avant que James me présente, je redoutais de prendre la parole.
J’étais assise avec de jeunes militants venus d’Ukraine et d’Afrique du
Sud, et je craignais de ne pas être à la hauteur pour représenter mon
peuple à cette conférence. Je me changeais les idées en me concentrant
sur la prononciation des mots « international » ou « exécution » dans le
discours que j’avais préparé. Mais lorsque James a commencé à
raconter mon histoire, j’ai vu les larmes couler sur ses joues. Je me suis
approchée pour le réconforter et ses sanglots ont redoublé. Le temps
qu’il décrive comment ma mère s’était sacrifiée et fait violer à ma
place, et comment j’avais enterré les cendres de mon père sur une
colline isolée en Chine, je pleurais avec lui.
L’une de mes plus grandes peurs a toujours été de perdre le
contrôle de mes émotions. Parfois, je ressens la colère comme une
boule en moi, et je sais que si je la laissais sortir, elle exploserait. Je
craignais, si je me mettais à pleurer, de ne plus jamais réussir à
m’arrêter. Alors j’ai toujours gardé ces sentiments bien au plus profond
de moi. Les gens qui me rencontrent pensent que je suis la personne la
plus optimiste et positive qu’ils ont jamais vue. Mes blessures sont bien
cachées. Mais ce jour-là, à Dublin, elles étaient exposées aux yeux de
tous. En m’avançant sur la scène, mon discours à la main, j’ai lutté
pour m’exprimer à travers les larmes.
Le public était déjà debout, et tout le monde dans la salle pleurait
avec moi tandis que j’essayais de toutes mes forces de me ressaisir.
J’ai laissé tomber ma phrase d’ouverture et tenté de dire que j’étais
là pour parler au nom de mon peuple, et non pour moi. Mais j’ai perdu
mes mots en anglais et j’ai dû respirer un grand coup avant de
reprendre.
« La Corée du Nord est un pays inimaginable… » ai-je commencé.
J’ai raconté qu’en Corée du Nord, on pouvait être exécuté pour avoir
passé un coup de téléphone international en douce. Je leur ai dit que
lorsque j’étais enfant, ma mère m’avait conseillé de toujours surveiller
mes paroles car même les oiseaux et les souris pouvaient m’entendre.
« Le jour où je me suis enfuie de Corée du Nord, j’ai vu ma mère se
faire violer à ma place par un passeur chinois », ai-je déclaré entre mes
larmes. Je leur ai raconté que les réfugiés nord-coréens étaient
vulnérables en Chine. « Soixante-dix pour cent des femmes et des
adolescentes nord-coréennes sont exploitées d’une manière ou d’une
autre. Parfois elles sont vendues pour moins de 200 dollars… »
J’avais ouvert une porte et je m’avançais dans la lumière du jour.
J’ignorais où ce chemin me conduirait mais je voyais que je n’étais pas
seule.
« Lorsque j’ai traversé le désert de Gobi, j’avais moins peur de la
mort que de l’oubli. Je craignais de mourir dans le désert sans que
personne ne le sache, sans que personne ne connaisse mon nom ni ne
se soucie que je vive ou que je meure. Mais vous m’avez écoutée. Vous
vous êtes souciés. »
Tout le public était de nouveau debout, à pleurer avec moi. J’ai
regardé autour de moi et j’ai su que la justice était présente dans cette
salle. J’ai senti, en tout cas à cet instant, qu’il y avait de l’espoir pour
chacun d’entre nous.
Mais il me restait encore un désert à traverser.

Après mon discours, j’ai réussi à suivre le reste de la conférence


avant de regagner ma chambre d’hôtel et de m’effondrer sur mon lit.
Quand j’ai enfin consulté mon téléphone, ma boîte mail débordait de
demandes d’interview des médias du monde entier. Un tourbillon a
suivi – mais je me sentais étrangement détachée, comme si un
mécanisme de défense s’était enclenché et m’avait transportée à une
distance émotionnelle plus prudente. Une partie de moi observait
l’autre partie en train de participer.
J’ai donné des dizaines d’interviews au cours des trois mois passés
en Europe. J’ai perdu le compte au bout d’un moment. J’ai même
accepté d’être filmée par la BBC devant l’ambassade nord-coréenne à
Londres, ce qui m’a emplie d’une terreur telle que je parvenais à peine
à parler. Je n’ai jamais fait appel aux services d’un interprète, je n’ai
jamais envisagé que les journalistes puissent ne pas me comprendre ni
que je puisse ne pas bien saisir leurs questions. Je croyais aussi qu’en
modifiant quelques détails sur l’évasion de ma famille en Chine, je
pourrais continuer à dissimuler le fait que j’avais été vendue. Je croyais
que si j’étais honnête vis-à-vis de tout le reste, alors tout irait bien ; si
les épreuves auxquelles j’avais survécu étaient réelles, alors les détails
ne comptaient pas. J’improvisais, comme un musicien de jazz qui joue
la même mélodie un peu différemment à chaque fois, sans avoir
conscience que quelque part, quelqu’un puisse tenir les comptes.

Moins d’un mois après mon discours à Dublin, j’ai commencé à


travailler sur ce récit. C’est étrange pour quelqu’un qui vient juste de
fêter ses 21 ans d’écrire l’histoire de sa vie, surtout si cette personne
garde un secret depuis tant d’années. Mais dès que j’ai commencé à
rédiger mes mémoires, j’ai su que je ne pourrais plus rien dissimuler.
Comment pouvais-je demander aux gens de se confronter à la vérité de
la Corée du Nord, d’affronter la réalité de ce que subissaient les
femmes qui s’étaient enfuies en Chine et étaient tombées entre les
mains de passeurs et de violeurs, si je n’y faisais pas moi-même face ?
De retour à Séoul en novembre, j’ai passé toute une nuit à discuter
avec ma mère et ma sœur de ce qu’il convenait de faire. Il s’était passé
des choses en Chine que ma mère et moi n’avions jamais révélées à
Eunmi. Nous n’en avions même jamais parlé entre nous. Voilà que le
monde entier allait apprendre cette histoire. Cela valait-il la peine de
révéler la vérité ? J’étais convaincue que plus personne ne me
regarderait de la même manière si on savait ce qui m’était arrivé, et ce
que j’avais fait pour survivre. Malgré ses trains à grande vitesse, son
architecture moderne et sa culture pop, la Corée du Sud reste un pays
très conservateur avec sa conception dépassée de la vertu féminine. Je
n’arrivais pas à m’imaginer ici quand mon histoire éclaterait au grand
jour. Et quelle différence cela ferait-il ? Qui écouterait ? Qui s’en
soucierait suffisamment pour tenter de changer les choses ?
Nous avons parlé et pleuré toute la nuit toutes les trois. Ma mère,
qui autrefois espérait que je reprendrais mes esprits et cesserais mon
activisme, avait évolué de son côté. Désormais, elle reconnaissait
l’impact potentiel de notre histoire.
« Tu dois dire au monde que la Corée du Nord est comme un
immense camp de prisonniers », a-t-elle déclaré. Elle voulait que les
gens sachent pourquoi nous avions été obligées de nous enfuir, et ce
qu’il arrivait aux Nord-Coréennes vendues en Chine. « Si tu ne parles
pas en leur nom, Yeonmi-ya, qui le fera ? » Ma sœur partageait ce point
de vue.
Au matin, ma décision était prise. J’allais écrire toute mon histoire,
sans rien dissimuler. Pour que ma vie ait un sens, c’était le seul choix
que j’avais.
Lorsque j’ai finalement décidé de révéler mon secret, je me suis
sentie libre pour la toute première fois. C’était comme si un ciel lourd
de nuages m’avait clouée au sol, et qu’il se levait enfin, me permettant
à nouveau de respirer.

Quelques mois après avoir commencé à travailler sur ce livre, j’ai


regardé une vidéo sur YouTube postée par une unité de propagande
nord-coréenne. Alors que deux présentateurs de la télévision dirigée
par l’État s’adressaient à la caméra, une grande photo de moi est
apparue à l’écran. Il y avait une musique angoissante digne d’un film
d’horreur en fond sonore, et sous la photo on pouvait lire : « Le
champignon vénéneux qui a poussé sur un tas d’ordures ». La presse
nord-coréenne est raillée en Occident pour ses menaces et ses
mensonges scandaleux, et cette insulte aurait même pu être amusante
– sauf que c’était très sérieux et que cela ne me visait pas simplement
moi, mais aussi ma famille.
Mon inspecteur avait raison au moins sur un point : le
gouvernement nord-coréen me surveillait. Début 2015, le régime a
téléchargé deux vidéos différentes de moi dans lesquelles ils me
traitaient de menteuse et de « marionnette de la propagande des droits
de l’Homme ».
Ils ont examiné chacune de mes interviews et m’ont attaquée sur de
prétendues incohérences dans mes déclarations. Quand le régime ne
contestait pas mes paroles, il inventait des mensonges sur ma famille et
sur moi. Ils accusaient ma mère d’être immorale, et mon père d’être un
trafiquant d’êtres humains car il avait aidé nos voisines à s’échapper en
Chine. Pour une raison étrange, ils ont essayé de prouver que j’avais
menti au sujet du décès de mon père, et ils ont trouvé un médecin qui
a affirmé que mon père était mort d’un cancer en Corée du Nord, pas
en Chine.
Pire encore, ils ont fait intervenir mes proches et mes anciens amis
pour qu’ils nous accusent ma famille et moi. Je n’avais pas revu mon
oncle Park Jin, mes tantes et mes cousins depuis huit longues années et
c’était terrible de les voir interviewés de la sorte. Les propagandistes du
régime ont même retrouvé Jong-ae, notre voisine de Hyesan, qui nous
avait aidées ma sœur et moi quand nous étions seules et désespérées.
Les entendre raconter toutes ces affreuses choses sur notre compte
était très douloureux, mais au moins je savais qu’ils étaient en vie.
Les premiers mois de 2015, j’ai visité New York, où j’étais conviée à
suivre en auditrice libre un cours au Barnard College – je prévois
toujours de décrocher mon diplôme un jour – et j’ai appris tout ce que
je pouvais sur les droits de l’Homme. Un après-midi, je consultais
rapidement les centaines de demandes d’ajouts d’amis sur mon profil
public Facebook quand un visage familier est apparu. J’ai dû faire un
bond en arrière comme un personnage de dessin animé en la voyant là.
Yong-ja ! Ma meilleure amie quand j’étais enfant à Hyesan. Je n’avais
pas eu de ses nouvelles depuis le jour où j’étais partie pour la Chine.
« Es-tu la Yeonmi Park que je connais ? » disait le message
Facebook. Mes mains tremblaient tant que je pouvais à peine voir
l’écran. « Oui ! C’est moi ! » ai-je répondu immédiatement, et elle m’a
donné un numéro où la joindre. Elle s’était enfuie en Chine et, comme
Eunmi, avait rejoint la Corée du Sud via le Sud-Est asiatique. Elle avait
découvert que j’étais en vie et que je me trouvais en Corée du Sud
pendant qu’elle était interrogée au Centre des renseignements sud-
coréen, et plus tard elle a réussi à me retrouver grâce aux réseaux
sociaux. C’était merveilleux d’entendre à nouveau sa voix. Notre amitié
a tout de suite repris là où nous l’avions laissée et aujourd’hui nous
discutons tout le temps en ligne.
Je continue d’espérer que d’autres amis de Corée du Nord
trouveront leur chemin vers la liberté. Ma mère avait toujours bien
aimé Chun-guen, le garçon qui voulait m’épouser à Hyesan, et elle a
même essayé de le localiser pour l’aider s’il désirait s’enfuir. Mais nous
avons découvert une bien triste histoire à la place. Moins d’un an après
notre départ de Corée du Nord, toute la famille de Chun-guen a
disparu. D’après la rumeur, son père, expert agricole, avait été accusé
par le régime d’être responsable de la récolte désastreuse et avait été
envoyé dans l’un des camps de prisonniers politiques les plus violents.
Chun-guen et sa mère avaient été exilés dans une petite ville de la
campagne profonde des provinces du Nord.
Chun-guen avait promis qu’il attendrait huit ans, et qu’ensuite il me
retrouverait. Alors que j’écris ces mots, huit années ont passé. Je me
demande où il est, s’il est toujours en vie, s’il se souvient de moi. Bien
que j’aie avancé dans la vie, j’espère qu’il parviendra en Corée du Sud
un jour. Comme les 25 millions d’autres que j’ai laissés derrière moi,
Chun-guen mérite d’être libre.

Au printemps 2015, ma mère est retournée en Chine avec son


compagnon pour récupérer les cendres de mon père.
Après avoir cherché pendant des heures sur les collines qui
surplombent Yangshanzhen, ils ont fini par trouver l’endroit où je les
avais déposées au milieu de la nuit huit ans plus tôt. Quelqu’un avait
pris soin d’entretenir la tombe de mon père et y avait même planté un
arbre qui, pendant des années, s’était dressé à côté de lui comme une
sentinelle. Hongwei avait tenu sa promesse.
Ma mère a rapporté les cendres avec elle en Corée du Sud. Enfin,
nous sommes tous réunis. J’espère honorer un jour la dernière volonté
de mon père et le ramener à Hyesan, où il pourra être enterré près de
son père et de son grand-père sur la colline qui surplombe le Yalu. Si
ce jour arrive, je me rendrai sur la tombe de ma grand-mère et je lui
dirai qu’à nouveau, Chosun est réunie.
Remerciements

Maryanne Vollers, sans toi, ce livre n’aurait jamais existé. Tu m’as


montré non seulement ton intelligence et ta grâce, mais aussi un
amour profond et sincère pour le peuple nord-coréen et l’humanité
tout entière. C’était un grand honneur et un privilège de travailler avec
toi et de t’avoir pour amie.
Je suis profondément reconnaissante à l’incroyable équipe
éditoriale de Penguin Books : chez Fig Tree au Royaume-Uni, Juliet
Annan et Anna Ridley ; chez Penguin Press aux États-Unis, Ann Godoff
et Sarah Hutson.
Je remercie tout particulièrement Karolina Sutton, Amanda Urban,
Matthew J. Hiltzik et Carlton Sedgeley.
Thor Halvorssen Mendoza, tu es le grand frère que j’ai trouvé dans
ce nouveau monde. Tu es l’incarnation de la défense de la justice et du
combat contre la tyrannie partout dans le monde. Merci infiniment
d’être mon mentor et de m’enseigner tous ces nouveaux mots si
intéressants. Je te voue une admiration sans bornes.
Merci aux membres de l’équipe de la Human Rights Foundation,
Alex Gladstein, Sarah Wasserman, Ben Paluba et John Lechner.
À mes amis et mentors de la Liberté en Corée du Nord, Hannah
Song, Sokeel J. Park, Justin Wheeler, Blaine Vess, Kira Wheeler, Tony
Sasso : quand j’en avais le plus besoin, vous m’avez tous aidée à
comprendre ce nouveau monde et vous m’avez appris ce que signifie
être un porte-parole pour le peuple nord-coréen. Tous les conseils que
vous m’avez donnés m’ont permis de devenir une meilleure personne
et un meilleur défenseur de la liberté.
Merci à Casey Lartigue Jr. pour ses encouragements et son soutien
depuis le tout début, et à tous mes professeurs d’anglais qui ont embelli
ma vie.
Merci à Jang Jin-sung, mon ami et mentor, grâce à qui j’ai pu
comprendre la vie de l’autre côté de l’obscurité et y survivre. Merci à
Henry Song, Shirley Lee, et ma famille de transfuges nord-coréens et
de combattants de la liberté qui m’ont donné l’inspiration et leur
amitié : Joseph Kim, Seong Ho-ji, Park Sang-hak, Jihyun Park, et tant
d’autres.
James Chau, merci infiniment d’avoir pleuré avec moi pour mon
peuple. Tes encouragements ont été fondamentaux à un moment
difficile. Sans ton soutien et ta foi, je ne serais pas celle que je suis
aujourd’hui.
Joshua Bedell, ta générosité et ta gentillesse sont infinies. Merci
beaucoup de m’avoir guidée avec une si grande patience.
Ma famille anglaise : Charlotte, Adam, Clemency, Madison et
Lucien Calkin, et mon bon ami Jai J. Smith. Merci à Bill Campbell et le
reste de ma famille du Montana.
Mes chers amis Alexander Lloyd, Cameron Colby Thomson, Daniel
Pincus, Jonathan Cain, Daniel Barcay, Gayle Karen Young, Sam
Potolicchio, Dylan Kaplan, Sam Corcos, Parker Liautaud, Axel
Halvorssen, Uri Lopatin, Peter Prosol, Masih Alinejad, Tommy Sungmin
Choi, Matthew Jun Suk Ha, Wolf von Laer, Ola Ahlvarsson, Ken
Schoolland, Jennifer Victoria Fong Chearvanont, Malibongwe Xaba, et
Li Schoolland.
Chez One Young World : Kate Robertson, David Johns, Ella
Robertson, Melanie York, Mathew Belshaw et tous les ambassadeurs
OYW. Je suis extrêmement honorée que vous m’ayez acceptée dans
votre merveilleuse communauté. Votre soutien et votre profonde
affection pour le peuple nord-coréen me donnent l’espoir et le courage
de me dresser contre la tyrannie partout dans le monde. Votre travail
acharné rend ce monde meilleur chaque jour.
Chez Women in the World : Tina Brown, Karen Compton, et toutes
les femmes qui m’ont inspirée à la conférence et donné le courage de
lutter pour la justice, la liberté et l’égalité.
Chez Renaissance Weekend : Philip Lader, Linda LeSourd Lader,
Dustin Farivar, Eric O’Neill, Christine Mikolajuk, Kerry Halferty Hardy,
Frank Kilpatrick, Linda Hendricks Kilpatrick, Yan Wang, Justin Dski,
Ben Nelson, Mark A. Herschberg, Katherine Khor, Stephanie A.
Yoshida, et Janice S. Lintz.
Merci aux producteurs et aux équipes de Now On My Way To Meet
You. Ainsi qu’à mes professeurs à l’université Dongguk, mes amis de
l’administration policière qui m’ont aidée et encouragée quand je
traversais des moments difficiles, et à tous les enseignants et les
volontaires eux-mêmes réfugiés.
Un merci particulier à Judd Weiss, Suleiman Bakhit, Todd
Huffman, Katy Pelton, la présidente du Barnard College Debora Spar,
la doyenne Jennifer G. Fondiller, Sue Mi Terry, David Hawk, Greg
Scarlatiou, Curtis Castrapel, Beowulf Sheehan, Esther Choi et son
adorable famille, Christian Thurston, Daniel Moroz, Cat Cleveland,
Eunkoo Lee, Ryung Suh, Justice Suh, Madison Suh, Diane Rhim,
Joshua Stanton, Sunhee Kim, Jieun Baek, Felicity Sachiko, Paul Lindley
d’Ella’s Kitchen, CJ Adams de Google Idea, Austin Wright, John Fund,
Mary Kissel, et Michael Lai de Minerva Schools KGI.
Andrew Moroz : j’ai connu plusieurs miracles dans ma vie, et tu es
l’un d’entre eux. Tu m’as redonné foi en l’amour.
Par respect pour leur vie privée et pour assurer leur sécurité, j’ai
changé les noms de certaines personnes, y compris ma bonne amie
« Yong-ja », je t’envoie tout mon amour et toute ma gratitude. Merci
aussi aux missionnaires en Chine, au pasteur sud-coréen, et à tous ceux
dont le nom n’apparaît pas dans ce livre mais est gravé dans mon cœur.
Keum-sook Byeon, ma mère : être ton enfant est la plus grande
bénédiction et le plus bel honneur de ma vie. Sans ton amour et tes
sacrifices, je n’existerais pas aujourd’hui. Nous avons traversé le fleuve
gelé et le désert glacial ensemble, et tu es la seule personne qui me
connaît suffisamment pour que je n’aie pas besoin de mots pour
exprimer mes sentiments. Tu étais la raison qui me faisait vivre quand
j’étais captive, et tu es la raison qui me fait vivre libre. Tu m’inspires et
me donnes la force de me battre pour que change notre pays natal.
Eunmi Park, ma sœur : tu es mon tout, mon plus grand miracle et
ma plus grande joie. Je te remercie de ton cœur immense, de tous les
sacrifices que tu as faits pour moi quand nous étions enfants, et de
m’avoir protégée et réconfortée durant ces longs mois quand nous
n’avions que l’une pour l’autre. Tu étais une mère pour moi et une
meilleure amie. Grande sœur, merci du fond du cœur de nous être
revenue après sept longues années d’absence et de nous avoir rapporté
le bonheur. Je suis si fière de toi. Tu es ma lumière, et je t’aime plus
que la vie elle-même.
Park Jin-sik, mon père : tu es mon héros, et je voudrais que tu sois
là avec moi pour savourer cette liberté. Mais tu es constamment à mes
côtés, donc inutile de rajouter quoi que ce soit ici sinon que je t’aime et
que tu me manques terriblement.
Woo Yang-mang, le conjoint de ma mère, et Lee Hong-ki, le
merveilleux petit ami de ma sœur : merci à tous les deux d’avoir
apporté tant de bonheur à notre famille.
À tous mes proches encore en Corée du Nord et qui subissent
l’oppression : je me sens terriblement coupable de vous mettre tous en
danger mais j’espère qu’un jour vous comprendrez pourquoi j’ai dû
élever la voix. Je promets de travailler sans relâche pour mettre un
terme à l’injustice que vous subissez au quotidien. J’espère que le jour
viendra où je pourrai me rendre en toute liberté dans mon pays natal
et vous revoir.
À tous ceux qui me soutiennent à travers le monde et m’envoient
des messages touchants d’encouragement via les réseaux sociaux : je
n’ai malheureusement pas la place de vous remercier tous ici mais vous
vous reconnaîtrez. Chaque sourire, chaque petit geste, chaque larme
que vous versez pour moi me donne le courage de partager une
histoire que je n’aurais jamais cru partager avec quiconque. Merci de
croire en moi. Il y a eu des moments où j’ai perdu foi en l’humanité,
mais vous m’avez entendue. Vous vous êtes souciés. Et c’est ainsi que,
tous ensemble, nous commençons à changer le monde.