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D'énergie sociale et de révolution intime, contre la peste

émotionnelle.Relire Wilhelm Reich.


Georges Bertin.

"L'effondrement graduel des idéologies de gauche, le triomphe de la société de


consommation, la crise des significations imaginaires de la société moderne manifeste
une crise du sens et c'est cette crise du sens qui permet aux éléments conjoncturels de
jouer le rôle qu'ils jouent... Nous vivons une phase de décomposition 1."

Il est pour nous2 frappant, presque au sens premier, de constater aujourd'hui que les
analyses sociologiques posées par Wilhelm Reich, voici 85 ans, sont à nouveau d'une
extrême actualité. Alors que les politiciens s'évertuent le plus souvent, sur les tréteaux
de la Société du Spectacle, à prendre d'assaut les scènes médiatiques pour masquer leur
absence de pensée politique, jamais notre société post moderne n'a en effet été aussi
proche de cette crise des significations imaginaires sociales que Reich nommait déjà,
dans les années 30, « peste émotionnelle » et qu’il décrit dans son ouvrage: "L'analyse
caractérielle3", comme «  une biopathie chronique de l'organisme, conséquence directe
de la répression, sur une vaste échelle, de l'amour génital ".

Et poursuivait-il, "elle a pris un caractère épidémique et, au cours des millénaires, aucun
peuple n'en a été épargné ". Elle a le pouvoir de contaminer des masses entières, de
corrompre des nations, de détruire des populations mais reste incapable d'engendrer
une seule mesure positive quand il s'agit d'améliorer la misère économique.

La peste émotionnelle inculquée à l'enfant dès les premiers jours de sa vie, trouve son
origine, pour Reich, chez des individus dans la frustration génitale, elle se manifeste
dans ce qu'il nomme "les cuirasses caractérielles" ou dispositifs inconscients mis en
place par les sujets pour neutraliser les difficultés qu'ils éprouvent à assumer, dans
l'évolution des conflits, leurs besoins libidinaux face à la peur de la punition. Le Moi y
prend sa forme définitive tandis que les restrictions libidinales imposées par la société
déterminent des changements qui se manifestaient dans des positions personnelles et
sociales rigides déterminant un monde de réactions immuables et automatiques, comme
si la personnalité se revêtait d'une cuirasse, d'un blindage capable d'absorber les coups
portés contre elle par le monde extérieur et intérieur. L'étendue de la cuirasse
détermine ainsi la capacité de l'individu à équilibrer son économie énergétique (Reich,
1976, p.408).

1
Cornélius Castoriadis, "Contre le conformisme généralisé", Le Monde diplomatique, août, 1997.

2
Bertin G. Un imaginaire de la pulsation, lecture de Wilhelm Reich, P. U. de Laval, 2003.
3
Reich, 1976, p.431,
Car la vie cuirassée domine la vie sociale, elle se manifeste en son cœur par divers traits
qu'il décrit (Reich, 1978):

- la pléthore de mots et de concepts qui ne servent qu'à détourner des principes de


base de la vie: la loghorrée qui s'abat sur nous à partir des étranges lucarnes en est le
témoin manifesté de manière quasi expérimentale,

- un enthousiasme démesuré quand la vie cuirassée rencontre les lois existentielles et


simples de la vie non cuirassée, c'est le moteur de bien des retours à la terre, à une vie
soit disant saine, authentique dont savent profiter nombre de vendeurs du « Vivre
Autrement », eux parfaitement lucides, et largement financés par le capitalisme
intrenational qui trouve là une nouvelle niche de profits quasi exponentiels surfant sur la
vague d'angoisse générée par les stress de cités tentaculaires dont nous avosn fait
hértiers le reste du monde tandis que nos « terroirs » retournent au désert,

- une incapacité totale des individus cuirassés d'appliquer des lois simples aux
persécution pleines de haine à l'égard de tout ce qui rapporte à une vie non cuirassée:
participentde ce courant les contempteurs sécuritaires des libertés individuelles, de la
libération sexuelle, artistique , morale, esthétique, générateurs d'une morale
close,puritaine, fermée de plus en plus souvent traduite en termes législatifs ...

Ces processus individuels sont ainsi à la racine collective de la peste émotionnelle. En


effet, dès que l'on touche à ses causes, on provoque inévitablement une réaction
d'angoisse ou de colère. Et Reich en énonçait les conséquences manifestées:

 sur le plan individuel par les maladies du cœur, du cancer ou de la schizophrénie


(Reich, 1982): « notre pays consomme 8O millions de boîtes de tranquillisants chaque
année notre pays consomme de deux à quatre fois plus d’anxiolytiques, hypnotiques,
antidépresseurs et autres neuroleptiques que n’importe quel autre pays européen  »,
indique le professeur Zarifian4.

 sur le plan social par une économie sexuelle primitive déterminant les catégories
sociales de la famille autoritaire, de l'idéologie tribale.

De l'autorité des parents pointés du doigt pour avoir baissé les bras face à leurs
enfants, et qui doivent se réapproprier leur autorité « naturelle » , à celle de l'Etat
s désigné come défaillant, il s'agit, sous l'autorité du garde des sceaux, de donner un
coup d'accélérateur au programme immobilier de la justice, qui conditionne
largement la politique de restauration de l'autorité publique. Le gouvernement actuel
a ainsi programmé 11 000 places de prison, dont 7 000 nouvelles.

4
Le Nouvel Observateur, 5 11 96.
Quant aux Ministres de l'Education, lesquels se succèdent à une cadence accélérée,
et ne sont plus des « auctores  » pouvant parler de l'autorité que leur conférerait la
fréquentation des études, mais des agents, très instables, des politiques publiques,
ils sont tous porteurs de cette même obsession, d'une « vision finalement assez
simple de l'éducation: le savoir est chose sacrée, l'autorité ne doit plus être une
conquête permanente des maîtres, la décision scolaire appartient en dernier lieu à
l'enseignant qui est l'unique capitaine de son vaisseau. L'autorité est le corollaire
clair et objectif de la réussite des élèves... J'emploie volontairement le qualificatif
de maître car je crois que la véritable question est désormais celle de l'autorité. Il
faut restaurer l'autorité naturelle que possédaient les maîtres d'hier 5.

L'invocation quasi frénétique tient lieu ici de recul critique.

Et Reich de de citer les domaines où sévit la peste émotionnelle :

- le mysticisme "dans ce qu'il a de plus destructif",

- les efforts passifs ou actifs vers l'autoritarisme;,

- le moralisme,

- les biopathies de l'autonomisme vital (nous sommes en 1933),

- la politique partisane,

- la maladie de la famille,

- les systèmes d'éducation sadiques,

- la délation et la diffamation,

- la bureaucratie autoritaire,

- l'idéologie belliciste et impérialiste, le gangstérisme et les activités antisociales


criminelles, celui-ci étant très souvent lié à celui-là,

 la pornographie, qu'encouragent les précédents y trouvant des sources de revenus


faramineux. La prostitution enfantine est toujours également présente dans nos
sociétés développées, (cf le procés de Cleveland en 1987, celui des Iles Okney en
1991, l'affaire Dutroux en 1998, le procés d'Angers en 2005 (65 petites victimes)
et la liste en est longue de ces révélateurs de la misère et du refoulement collectif.

5
09/09/04 - François Fillon ministre de l'Éducation nationale.
« Nous avons atteint le degré zéro de tolérance de la traite, de la vente, des
échanges, de l'emprisonnement et de la torture des enfants  », estimait Mme
Bellamy, Directrice générale de l'UNICEF, devant le congrés contre l'exploitation
sexuelle des enfants de l'UNICEF organisé à Yokohama (Japon) le 12 décembre
2001, au vu d'un rapport instruit pendant deux années ... «  Cela veut dire que nous
devons mettre un terme à toutes les activités dégradantes de l'exploitation sexuelle
des enfants à des fins commerciales, faisant état à cette occasion d'un rapport
expliquant en détail l'ampleur et les conséquences du problème et présentant des
témoignages d'enfants et de femmes victimes de l'exploitation sexuelle  ». Et de
poursuivre: « les causes sous-jacentes de l'exploitation sexuelle des enfants à des
fins commerciales sont, entre autres, la pauvreté, la discrimination sexiste, la
guerre, la criminalité organisée, la mondialisation, la cupidité, les traditions et les
croyances, les dysfonctionnements familiaux et le trafic de drogue  ».

- l'usure, surtout appliquée aux plus pauvres, matraqués sempiternellement d'offres de


crédit pour accéder à une consommation qu'ils envient aux classes dites supérieures,

- la haine raciale, dont, entre autres les « meutes sportives » sont les révélateurs les
plus quotidiens.

Le parallèle est dès lors aisé entre la peste émotionnelle et les maux sociaux contre
lesquels les mouvements de libération ont toujours lutté.

On le voit, le changement est loin d’être au rendez vous et les hommes du troisième

millénaire débutant organisent la réïfication et la mercantilisation de l’être humain dans

des proportions jamais atteintes, le marché désormais tout puisant venant en quelque

sorte prendre le relais hypocrite de l’enfermement organisé tant par les nazis que les

soviets au siècle précédent.

Reich, on le sait, dénonçait la responsabilité des masses populaires allemandes, et

notamment des couches petites-bourgeoises ralliées à l’idéologie dominante, pourtant en

contradiction totale avec leur situation économique insatisfaisante. Effrayés par leur

liberté, lui préférant la docilité et la répression pulsionnelle, elles adhérèrent au

discours hitlérien en intrenant la morale sexuelle, laquelle ne les avait jamais atteint

auparavant. De pareilles tentations existent toujours outre atlantique comme ici qui

viennent cautionner les politiques les plus brutales et répressives et se traduisent par

leur cortège de misères, de destructions massives, d'emprisonnements etc..


Plus sournois, moins radicaux, les discours ambiants, de « racaille  » en « sauvageons  »,

sans parler du discours néo-puritains relayés par les tendances les plus conservatrices

de la droite bien-pensante, mobilisent une assignation à résidence de l'érotisation des

rapports humains, de ce que Reich nommait la forme fondamentale de la fonction de

« superposition », soit cette pulsion puissante qui pousse les systèmes orgonotiques mâle

et femelle à l'accouplement6, pour lui motrice de l'énergie universelle.

Nos défenseurs des cuirasses utilisent là (manipulent?) cette tendance inhérente à

l'homme de prendre la fuite devant le noyau le plus profond de son existence bio-

énergétique en s'en défendant violemment, l'enfermant dans une grande misère qui le

tient prisonnier et l'isole de ses possibilités bio-énergétiques, de ses potentialités

futures, condamnant nos sociétés à la reproduction de l'identique, à ce que Castoriadis

nommait le « conformisme généralisé », très largement partagé dans nos institutions

employant l'essentiel d'une énergie sociale, qu'elles n'ont cesse de lier, à promouvoir

l'inertie au détriment de l'ouverture des portes vers des territoires pleins de promesse.

Et pourtant nous prévenait Reich : « en réalisant au plus haut point l'intégration

émotionnelle du Moi, nous saisissons non seulement par l'expérience et le sentiment,

mais aussi par notre compréhension, fût-elle obscure, la signification et le

fonctionnement de l'océan d'orgone cosmique dont nous sommes une infime partie  7».

Pour Reich il était patent, après constatation de la névrose de masse, qu'un individu qui

n'était guérissable selon ses critères qu’au prix d’une grande et qualitativement nouvelle

"révolution intérieure", et si de nouveaux êtres humains capables d'assumer leur liberté

devaient voir le jour, cela ne pouvait se faire que par la prophylaxie des névroses à

l'échelle des masses, par le bouleversement des pratiques éducatives –par une vraie

"révolution extérieure". Et d'attirer notre attention sur le fait que « les biographies

des grands explorateurs, philosophes, religieux, mettent en évidence que leur pensée

originale était dérivée de l'expérience personnelle de leurs propres fonctions vivantes

en tant qu'événements cosmiques  ».

6
Riech W, La superposition cosmique, Paris, Payot, 1974, p. 30 sq.
7
Ibidem, p. 151.
Car, quête du Graal, entélechie, Grand Oeuvre, chréodes, élan vital, fluide mesmerien, ne

tentèrent-ils pas semblable approche dans la recherche de l'énergie universelle?

Au plan socio politique, Reich proposait8 de mobiliser les énergies sociales nécessaires

pour vaincre la peste émotionnelle et en énonçait les impératifs:

 en finir avec la politique (politicienne),

 développer les tâches pratiques de la vie réelle, ce qu'il nomamit la démocratie du

travail.

Pointant l'antogonisme qui existe dans nos sociétés entre travailleurs et politiciens,

les premiers devant faire la preuve de ce qu'ils font alors que les seconds ne pouvant

rien faire, promettent sans cesse, il débusquait le caractère profondément

irrationnel de nos conduites sociales et en appelait à de nouvelles rationalités pour

lui fondées sur la raison, l'amour, la connaissance, le travail, restaurant le droit de

critique et de discussion. Là où le moraliste et les institutions veulent réprimer

l'économie sexuelle, quand le refoulement sexuel renforce l'exploitation économique,

Reich proposait bien au contraire de la mobiliser au service d'un projet de société

énergétique, pour lui enjeu vital de la survie de l'espèce au prix d'une véritable

autocritique politique.

Partant d'une réflexion tout autre, le professeur Michel Maffesoli dénonce

également la société manipulée « où l'individu isolé peut être traité comme un

enfant, manipulé comme tel, et trouve sa sécurisation dans une organisation rigide

qui joue le rôle de puissance tutélaire, sécurisation acquise en contrepartie de la

dépendance totale d'une entité surplombante. En promettant l'Un et l'homogénéité,

écrit-il, l'Etat centralisateur promet la sécurité et la donne mais à quel prix! La

prise en charge totale de la vie et des passions des hommes ! 9»

8
Reich. W. La psychologie de masse du fascisme, Payot, 1972, p. 307 sq.
9
Maffesoli. M. La violence totalitaire, Paris, Desclée de Brouwer, 1999, p. 323.
Nivellement social, « violence totalitaire », prédation des humains par ceux qui

gouvernent au système des machines, rendent aujourd'hui l'individu spectateur de

son propre destin.

Saurons-nous retrouver cet excès de force où s'accomplira la destinée humaine ?

Réenchanterons-nous le monde? A quel prix? Dans quelle société?

Là encore Reich nous ouvre une porte : «   il te faut construire ta maison sur le

rocher. Ce rocher c'est ta propre nature que tu as tuée en toi  ... écoute ta voix

intérieure qui te guide en douceur. Tu es le maître de ta vie. 10»

Georges Bertin.

10
Reich W. Ecoute petit homme, Paris, Payot, 1973, p 86.