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7-005-A-26

Encyclopédie Médico-Chirurgicale 7-005-A-26

Physiologie et physiopathologie
des vaisseaux hépatiques
JY Scoazec

Résumé. – L’architecture vasculaire du foie est complexe. Deux vaisseaux afférents, la veine porte et l’artère
hépatique, donnent naissance à plusieurs réseaux capillaires, largement indépendants les uns des autres.
Dans les espaces portes, le réseau capillaire le plus important est le plexus péribiliaire qui assure la
vascularisation de l’arbre biliaire intrahépatique ; le plexus péribiliaire est l’une des principales cibles du rejet
d’organe. Dans les lobules hépatiques, les capillaires sont extrêmement spécialisés. Ce sont les sinusoïdes
hépatiques, bordés par un endothélium fenêtré et discontinu, dépourvus de membrane basale et exprimant
des marqueurs spécifiques. Les sinusoïdes transportent un sang d’origine mixte, portal et artériel, et assurent
une perfusion unidirectionnelle des lobules hépatiques, de leur périphérie vers leur centre. Leur paroi régule les
échanges entre les hépatocytes et le sang circulant et assure des fonctions spécifiques. Les sinusoïdes se
drainent dans les veines centrolobulaires qui rejoignent, par l’intermédiaire de veines collectrices, les veines
sus-hépatiques. Des lésions des sinusoïdes accompagnent de nombreuses pathologies, comme l’ischémie-
reperfusion ou la fibrose hépatique, et contribuent à aggraver leurs conséquences physiopathologiques. Les
différents compartiments vasculaires du foie présentent en outre des pathologies spécifiques qui pourraient
être la conséquence de la spécialisation, souvent très poussée, de leurs populations endothéliales respectives.
© 2002 Editions Scientifiques et Médicales Elsevier SAS. Tous droits réservés.

Mots-clés : foie, vaisseaux hépatiques, capillaires hépatiques, sinusoïdes, endothélium.

Introduction Organisation générale


de la circulation hépatique
Le foie est caractérisé par une architecture vasculaire
particulièrement complexe [16]. Il possède en effet deux types de L’organisation générale de la circulation sanguine hépatique est
vaisseaux afférents, la veine porte et l’artère hépatique, qui donnent schématisée dans la figure 1. Le hile du foie reçoit deux vaisseaux
naissance à plusieurs réseaux capillaires indépendants. Le principal afférents distincts : la veine porte, qui draine le sang des veines
de ces réseaux capillaires est celui qui irrigue les lobules hépatiques ; mésentériques, splénique et pancréaticoduodénale, et l’artère
il est formé par des vaisseaux hautement spécialisés, connus sous le hépatique, branche du tronc cœliaque. Ces deux vaisseaux se
nom de sinusoïdes hépatiques. Les vaisseaux efférents se drainent divisent dans le parenchyme hépatique en de nombreuses
dans les veines sus-hépatiques, qui rejoignent la veine cave. Les ramifications successives qui parcourent les espaces portes et
différents compartiments vasculaires du foie sont bordés par des donnent naissance à plusieurs réseaux capillaires. Les réseaux
cellules endothéliales morphologiquement et phénotypiquement capillaires des espaces portes dépendent entièrement de l’artère
diverses, dont certaines présentent un très haut degré de hépatique (fig 1). Ils comprennent : le réseau capillaire péribiliaire
spécialisation, témoignant d’adaptations physiologiques très ou plexus péribiliaire, qui assure la vascularisation de l’arbre biliaire
spécifiques [23]. intrahépatique ; le réseau capillaire interstitiel des espaces portes ;
les vaisseaux propres (vasa vasorum) des grosses branches
Les objectifs de cette article sont de : intrahépatiques de la veine porte et des veines efférentes ; les
– décrire l’architecture générale de la vascularisation hépatique et capillaires de la capsule de Glisson. Ces réseaux capillaires sont
les différentes étapes de sa mise en place au cours de largement indépendants mais restent interconnectés.
l’organogenèse ; Le réseau capillaire des lobules hépatiques est formé par les
sinusoïdes hépatiques. Ces vaisseaux capillaires très spécialisés
– décrire les principaux réseaux capillaires de la microcirculation séparent les travées hépatocytaires et transportent un sang d’origine
hépatique, leurs rôles physiologiques et leurs implications en mixte, à la fois portal et artériel. C’est la contribution du sang portal
physiopathologie ; qui, en situation physiologique, est de loin la plus importante. Les
– discuter les mécanismes physiopathogéniques des principales sinusoïdes assurent une perfusion unidirectionnelle des lobules
lésions spécifiques de chaque compartiment vasculaire du foie. hépatiques, de leur périphérie vers leur centre. Ils se jettent à leur
extrémité dans les veines centrolobulaires.
Les veines centrolobulaires forment le premier segment des
vaisseaux efférents du foie (fig 2). Elles se jettent dans des veines
collectrices de plus en plus volumineuses dont la réunion
Jean-Yves Scoazec : Professeur des Universités, praticien hospitalier.
Laboratoire central d’anatomie et cytologie pathologiques, hôpital Édouard Herriot, place d’Arsonval,
progressive forme les trois veines sus-hépatiques, droite, médiane et
69437 Lyon cedex 03, France. gauche, qui elles-mêmes rejoignent la veine cave inférieure.

Toute référence à cet article doit porter la mention : Scoazec JY. Physiologie et physiopathologie des vaisseaux hépatiques. Encycl Méd Chir (Editions Scientifiques et Médicales Elsevier SAS, Paris, tous droits réservés), Hépatologie,
7-005-A-26, 2002, 6 p.
7-005-A-26 Physiologie et physiopathologie des vaisseaux hépatiques Hépatologie

Veine
1 Représentation sché- 3 Représentation sché-
Capillaire de la
capsule de Glisson sus-hépatique matique de l’architecture matique de l’architecture
vasculaire du foie. vasculaire du foie fœtal.

Vasa
vasorum

Capillaires portaux
interstitiels

Sinusoïde

Plexus péribiliaire
Vasa
vasorum

Artère hépatique Veine porte

espaces portes et induira la différenciation des cellules biliaires


intrahépatiques à partir des hépatoblastes situés à son contact.
Cependant, contrairement à ce qui est observé plus tard, après la
naissance, la future veine porte n’est pas le principal vaisseau
afférent du foie fœtal. Ce rôle est dévolu à un vaisseau provenant de
la veine ombilicale gauche. Lorsque l’ébauche hépatique est
suffisamment développée pour venir au contact de ce gros tronc
veineux, celui-ci pénètre à l’intérieur du parenchyme hépatique et
établit deux connexions :
– l’une avec la veine cave inférieure par l’intermédiaire d’un canal
intermédiaire, le ductus venosus, qui se forme au sein du réseau
2 Aspect histologique du parenchyme hépatique montrant une section de veine porte sinusoïdal ;
(flèche) au sein d’un espace porte et une section de veine centrolobulaire (tête de flèche)
(coloration par l’hématéine-éosine, agrandissement × 190). – l’autre avec la branche gauche de la veine porte.
L’architecture veineuse caractéristique du foie fœtal, avec son double
Mise en place de l’architecture système veineux, l’un dérivant des veines vitellines, l’autre de la
veine ombilicale gauche, est ainsi en place dès la sixième semaine
vasculaire au cours de l’organogenèse (fig 3).
hépatique À 8 semaines, la première ébauche de l’artère hépatique devient
reconnaissable dans le pédicule hépatique. Ce n’est cependant pas
La mise en place de l’architecture vasculaire au cours de avant la dixième semaine que les premières branches
l’organogenèse hépatique est un phénomène particulièrement intrahépatiques de l’artère hépatique sont visibles dans les futurs
complexe, dont beaucoup d’aspects sont encore mal connus. Deux espaces portes. Les vaisseaux efférents du foie se forment à partir
phénomènes complémentaires sont étroitement intriqués : des veines cardinales et se hiérarchisent progressivement au cours
– la mise en place d’une vascularisation adaptée aux fonctions de la croissance du parenchyme hépatique. Cependant, les détails
spécifiques du foie fœtal, dont la principale est la fonction de leur organisation et leur mode de connexion avec les réseaux
hématopoïétique, qui débute vers la dixième semaine de vie fœtale capillaires, dont le réseau sinusoïdal, sont encore mal connus.
et atteint son maximum entre le troisième et le 7e mois de gestation ; Au moment de la naissance, de profonds remaniements de
l’architecture vasculaire du foie ont lieu [8, 12]. Le ductus venosus, qui
– l’acquisition progressive des caractéristiques structurales et
connectait la veine ombilicale gauche à la veine cave inférieure, se
fonctionnelles nécessaires aux fonctions spécifiques du foie adulte.
ferme. La veine ombilicale gauche régresse et se ferme à son tour :
Chez l’homme, l’ébauche hépatique apparaît vers la quatrième elle peut se reperméabiliser en cas d’hypertension portale sévère. La
semaine, dans le mésenchyme précardiaque (ou septum veine porte devient le principal vaisseau afférent. Elle assure la
transversum), entre les deux veines vitellines, droite et gauche [8, 36]. vascularisation du foie droit par des branches nées directement de
L’architecture vasculaire du foie fœtal qui se met en place entre la son tronc principal lors des phases précoces de l’organogenèse. En
cinquième et la dixième semaine de vie intra-utérine est très revanche, la vascularisation du foie gauche se fait par l’intermédiaire
différente de celle du foie adulte (fig 3). La formation des sinusoïdes de connexions indirectes établies entre la branche gauche de la veine
est le premier événement identifiable. porte et des troncs veineux issus originellement des branches
Dès la cinquième semaine, les cordons d’hépatoblastes envahissant le intrahépatiques de la veine ombilicale gauche.
septum transversum, dans la région située en avant de l’ébauche
cardiaque, rencontrent des capillaires préexistants, probablement
dérivés du réseau vitellin [8]. Ces capillaires, une fois entourés par Microcirculation hépatique :
les cordons d’hépatoblastes, donnent progressivement naissance aux physiologie et physiopathologie
sinusoïdes. Parallèlement, l’architecture veineuse se met en place [12].
Les deux veines vitellines s’anastomosent pour donner naissance à
la future veine porte. Celle-ci progresse à l’intérieur de l’ébauche CAPILLAIRES SANGUINS DES ESPACES PORTES
hépatique. Ses branches sont accompagnées par une couronne de Plusieurs réseaux capillaires coexistent à l’intérieur des espaces
mésenchyme qui joue un rôle organisateur fondamental. Ce portes. Le plus important de ces réseaux assure la vascularisation
mésenchyme servira de guide pour la mise en place des futurs des canaux biliaires intrahépatiques : c’est le plexus péribiliaire [11, 30]

2
Hépatologie Physiologie et physiopathologie des vaisseaux hépatiques 7-005-A-26

4 Mise en évidence des capillaires du Branches terminales 5 Représentation sché-


plexus péribiliaire (flèches) par une techni- des veines portes matique de l’organisation
que immunohistochimique utilisant un des sinusoïdes hépatiques.
marqueur des cellules endothéliales, le
CD34. Tête de flèche : canal biliaire.

Veine porte Veine porte

Sinusoïdes Sinusoïdes

Veine centrolobulaire
(fig 4). Les études microanatomiques ont montré que le plexus
péribiliaire forme un lacis vasculaire à la surface externe des
¶ Organisation du réseau sinusoïdal
principales voies biliaires intrahépatiques. Les premiers segments L’origine anatomique des sinusoïdes est complexe. Contrairement à
des voies biliaires intrahépatiques, les cholangioles, sont dépourvus une idée reçue, ils ne naissent pas directement de la périphérie des
de vascularisation propre. Le plexus péribiliaire n’apparaît qu’en espaces portes à la manière des rayons d’une roue. La plupart
regard des canaux biliaires interlobulaires. Il se densifie peu à peu, d’entre eux naissent en fait de la périphérie des lobules hépatiques,
au fur et à mesure que le diamètre de la voie biliaire augmente. Au à partir de rameaux spécialisés de la veine porte, connus sous le
niveau des canaux biliaires intrahépatiques les plus volumineux, le nom de branches terminales [15] (fig 5). Les branches terminales des
plexus péribiliaire adopte une disposition en deux couches : une veines portes sont localisées en plein parenchyme hépatique et
couche externe constituée par de petites artérioles et veinules, et une forment en quelque sorte la frontière anatomique des lobules
couche interne formée uniquement de capillaires [30, 31]. Les capillaires hépatiques. Dans la première partie de leur trajet, les sinusoïdes ont
constituant le plexus péribiliaire ont des caractères structuraux non un trajet tortueux et sont fortement interconnectés. Rapidement, ils
spécialisés. Ils appartiennent à la catégorie des capillaires continus, adoptent un parcours plus rectiligne au contact des travées
la plus répandue dans l’organisme : ils sont bordés par une couche hépatocytaires qu’ils séparent les unes des autres. Ils se jettent
continue de cellules endothéliales reposant sur une lame basale bien finalement à l’intérieur des veines centrolobulaires (fig 5).
individualisée, entourée par des péricytes, cellules contractiles Les sinusoïdes transportent un sang dérivé presque exclusivement
contribuant à la régulation du flux sanguin intracapillaire. de la veine porte. La contribution du sang d’origine artérielle est
Le plexus péribiliaire se forme tardivement et progressivement au faible. Le mélange entre sang portal et sang artériel nécessaire à la
cours de l’organogenèse hépatique. Selon l’hypothèse actuelle [31], les vascularisation des lobules hépatiques implique l’existence
capillaires du plexus péribiliaire ne dérivent pas de vaisseaux d’interconnexions anatomiques entre capillaires d’origine portale et
préexistants mais se forment directement à partir de précurseurs (ou sinusoïdes. La nature exacte et la localisation précise de ces
angioblastes) présents dans le mésenchyme portal. La différenciation connexions restent cependant très discutées. Au fur et à mesure de
de ces précurseurs coïnciderait avec la formation de la plaque son parcours, le sang sinusoïdal s’appauvrit progressivement en
ductale, c’est-à-dire le début de la différenciation des cellules certains constituants, comme les substrats, l’oxygène et les hormones
biliaires intrahépatiques. Les premiers vaisseaux capillaires sont « consommés » par les hépatocytes, mais s’enrichit en produits
identifiables à partir de 10 semaines de gestation dans les espaces libérés par les hépatocytes, comme le glucose ou les protéines
portes de la région centrale du foie et de 15 semaines dans les plasmatiques.
régions périphériques. Ces vaisseaux, d’abord isolés, donnent Le sinusoïde est donc un lieu d’échanges massifs entre le sang et les
naissance au plexus péribiliaire, qui se densifie au fur et à mesure hépatocytes. Sa paroi est dotée de caractéristiques structurales très
de la croissance des canaux biliaires. Il est bien identifiable à partir particulières, habituellement interprétées comme des adaptations à
de 15 semaines de vie intra-utérine dans la région centrale du foie et ces fonctions d’échanges très développées [3, 34]. Contrairement à la
de 25 semaines en périphérie. La naissance ne marque pas la fin de plupart des autres capillaires de l’organisme, dont ceux des espaces
la croissance et de l’organisation du plexus péribiliaire dont portes, les sinusoïdes sont des capillaires fenêtrés et discontinus. En
l’architecture définitive n’est atteinte que vers l’âge de 15 ans. d’autres termes, ils sont bordés par des cellules endothéliales
Le plexus péribiliaire joue un rôle physiologique très important en pourvues de pores intracytoplasmiques et séparées par des solutions
assurant la vascularisation de l’ensemble de l’arbre biliaire de continuité intercellulaires. De plus, les sinusoïdes sont, chez
intrahépatique. Son rôle en physiopathologie reste mal connu, l’homme, dépourvus de lame basale identifiable. Ils sont séparés des
essentiellement en raison des difficultés rencontrées pour sa mise en hépatocytes adjacents par l’espace périsinusoïdal (fig 6) qui contient
évidence et l’analyse de ses lésions. Les atteintes du plexus une matrice extracellulaire de composition très particulière,
péribiliaire ont été décrites dans deux exemples de situations dépourvue de laminine (ce qui explique l’absence d’organisation en
pathologiques. Lors de la transplantation hépatique, la destruction lame basale), mais riche en fibronectine et en ténascine [6, 21]. Des
des capillaires péribiliaires par les lymphocytes de l’hôte est en effet études récentes ont également montré la richesse de cette matrice en
un des premiers événements du rejet cellulaire aigu [14, 28]. Les lésions collagène XVIII, un précurseur de l’endostatine [17], dont la forme
du plexus péribiliaire favorisent le développement ultérieur de soluble est un puissant facteur antiangiogénique : il a été proposé
lésions secondaires, d’origine ischémique, des canaux biliaires que la production d’endostatine par le foie et sa libération dans la
interlobulaires. Des lésions du plexus capillaire péribiliaire existent circulation générale pourrait contribuer à la régulation des
dans d’autres pathologies hépatiques [30] . Une raréfaction des phénomènes d’angiogenèse physiologique dans l’organisme [4].
capillaires péribiliaires est ainsi observée au cours de la cholangite La paroi des sinusoïdes hépatiques contient trois autres populations
sclérosante primitive et de la cirrhose biliaire primitive [33], sans que de cellules résidentes (fig 6) :
la nature primitive ou secondaire des lésions vasculaires puisse être
– les cellules de Kupffer, macrophages intravasculaires adhérant à
actuellement établie avec certitude.
la face luminale des cellules endothéliales ;
RÉSEAU CAPILLAIRE DES LOBULES HÉPATIQUES : – des lymphocytes résidents, également adhérents aux cellules
SINUSOÏDES endothéliales ;
Les sinusoïdes sont des vaisseaux capillaires hautement spécialisés – les cellules stellaires (ou cellules d’Ito) situées du côté
qui assurent la vascularisation du lobule hépatique [16, 19]. abluminal [3].

3
7-005-A-26 Physiologie et physiopathologie des vaisseaux hépatiques Hépatologie

caractéristiques des cellules endothéliales sinusoïdales traduisent


l’existence d’adaptations fonctionnelles particulières. Ainsi,
l’expression de récepteurs pour les immunoglobulines traduit-elle
la capacité des cellules endothéliales sinusoïdales de contribuer, avec
les cellules de Kupffer, à la clairance des complexes immuns
circulant dans le sang portal [2]. D’autres marqueurs traduisent
l’adaptation à un microenvironnement particulier : ainsi, l’expression
de CD14, récepteur pour la protéine de liaison du
lipopolysaccharide, est probablement à mettre en parallèle avec
l’enrichissement du sang portal en lipopolysaccharide provenant des
bactéries intestinales.

¶ Différenciation des sinusoïdes au cours


de l’organogenèse hépatique
Les sinusoïdes se forment entre la cinquième et la dixième semaine
de vie fœtale à partir des capillaires du septum transversum,
d’origine probablement vitelline, une fois entourés par les cordons
d’hépatoblastes envahissant le mésenchyme [8] . Ces capillaires
subissent un processus de différenciation progressive au cours
6 Mise en évidence de l’expression de la protéine CD4 par une technique d’immu-
noperoxydase appliquée en microscopie électronique ; la protéine est détectée sur les cel- duquel ils perdent leurs caractéristiques initiales, comme
lules endothéliales (flèches) et les cellules de Kupffer (K). Noter la présence d’une cel- l’organisation continue et la présence d’une membrane basale, et
lule stellaire ou cellule d’Ito (I). H : hépatocyte ; L : lumière sinusoïdale ; * : espace acquièrent les caractéristiques spécifiques de l’endothélium
périsinusoïdal. sinusoïdal hépatique, comme la structure discontinue, la présence
de fenestrations cytoplasmiques et la disparition de la membrane
Les cellules stellaires sont des péricytes très spécialisés, assurant basale [9, 35]. Les premières cellules résidentes non endothéliales,
plusieurs fonctions importantes : la régulation du flux sanguin cellules de Kupffer et cellules stellaires, sont reconnaissables à partir
sinusoïdal grâce à leurs propriétés contractiles, la synthèse des de 8 à 10 semaines de vie intra-utérine [8]. Ce n’est cependant pas
constituants de la matrice extracellulaire occupant l’espace avant la 17 e semaine que la paroi des vaisseaux capillaires
périsinusoïdal et le stockage des rétinoïdes dérivés de la vitamine intrahépatiques acquiert des caractéristiques générales comparables
A [1, 3]. à celles des sinusoïdes adultes [35].
Les mécanismes de la différenciation des sinusoïdes hépatiques sont
¶ Cellules endothéliales sinusoïdales et leurs fonctions encore imparfaitement connus. Des études récentes [5] suggèrent
physiologiques l’existence de deux processus coordonnés, complémentaires et
successifs. La première phase du processus correspond à un
Les cellules endothéliales sinusoïdales présentent des processus de différenciation structurale, de la cinquième à la 12e
caractéristiques morphologiques très spécifiques : semaine de la vie intra-utérine. Cette étape est caractérisée par la
– leur cytoplasme est fenêtré par des pores intracytoplasmiques perte progressive des marqueurs caractéristiques des endothéliums
regroupés dans la zone périnucléaire du corps cellulaire ; continus et l’existence de remaniements importants de la matrice
périsinusoïdale, incluant la disparition de la laminine et l’apparition
– elles forment un revêtement habituellement décrit comme de la ténascine. Cette étape est contemporaine de la mise en place
discontinu, c’est-à-dire interrompu par des solutions de continuité de l’hématopoïèse intrahépatique (rappelons que le foie est en effet
intercellulaires ; le principal organe hématopoïétique du fœtus). Certaines des
– elles ne reposent pas sur une membrane basale organisée. Le modifications structurales observées permettent donc probablement
caractère réellement « discontinu » de l’endothélium sinusoïdal a été aux sinusoïdes fœtaux de s’adapter à cette importante fonction
cependant contesté. Certains auteurs considèrent en effet que le physiologique. La seconde phase du processus débute à la 10 e
caractère apparemment discontinu de l’endothélium sinusoïdal est semaine. Elle est caractérisée par l’apparition progressive et
d’origine artefactuelle et qu’il est provoqué par des altérations dissociée des marqueurs caractéristiques des cellules endothéliales
secondaires aux procédures de fixation tissulaire [34]. sinusoïdales hépatiques adultes (CD4, récepteurs pour le fragment
Fc des immunoglobulines, protéine CD14...) ; ce processus contribue
Les particularités structurales de l’endothélium sinusoïdal traduisent
vraisemblablement à préparer les cellules endothéliales
l’intensité des échanges entre le sang et les hépatocytes. Les
intrahépatiques à exercer leurs fonctions spécifiques dans le foie
hépatocytes importent à partir du sang sinusoïdal des petites
adulte.
molécules, comme des glucides, des lipides et des acides aminés, et
exportent dans la circulation de nombreux produits de leur
¶ Rôle des sinusoïdes hépatiques en physiopathologie
métabolisme, comme les protéines plasmatiques. Les cellules
endothéliales sinusoïdales, fenêtrées et discontinues, servent de filtre Des lésions, parfois sévères, des sinusoïdes hépatiques,
et de tamis pour ces échanges bidirectionnels [34]. Elles contribuent accompagnent de nombreuses pathologies hépatiques et contribuent
également de façon active à certaines fonctions hépatocytaires. Ainsi, à aggraver leurs conséquences physiopathologiques. Nous en citons
ce sont les cellules endothéliales sinusoïdales qui assurent la deux exemples : les lésions dues à l’ischémie-reperfusion et les
désialylation de nombreuses protéines circulantes, comme la lésions de capillarisation accompagnant la fibrose hépatique.
transferrine, préalable indispensable à leur captation par L’endothélium sinusoïdal est une des cibles privilégiées des lésions
l’hépatocyte [2]. dues à l’ischémie-reperfusion, telles qu’elles peuvent s’observer en
Les cellules endothéliales sinusoïdales exercent également de transplantation hépatique [ 3 2 ] . Le déterminisme des lésions
nombreuses fonctions spécialisées [2], dont certaines se traduisent par endothéliales secondaires à l’ischémie-reperfusion est multifactoriel :
l’expression d’un ensemble très caractéristique de marqueurs libération de radicaux libres toxiques par les cellules de Kupffer et
spécifiques [27, 29]. Le plus spécifique de ces marqueurs est la protéine les polynucléaires accumulés dans la lumière sinusoïdale,
CD4 [26] (fig 6). L’expression de cette protéine, décrite à la surface de production excessive de cytokines par les cellules de Kupffer
certaines sous-populations de lymphocytes T et de macrophages, activées, rôle toxique de la séquestration plaquettaire favorisée par
distingue les cellules endothéliales sinusoïdales hépatiques des la stase intrasinusoïdale. Des facteurs structuraux de fragilité
autres cellules endothéliales de l’organisme. D’autres marqueurs (absence de certains types de jonctions intercellulaires, absence de

4
Hépatologie Physiologie et physiopathologie des vaisseaux hépatiques 7-005-A-26

lame basale) sont probablement responsables de la très grande


sensibilité du revêtement endothélial sinusoïdal à ces différentes
agressions. Des facteurs fonctionnels s’ajoutent à ces facteurs
structuraux. Ainsi, les cellules endothéliales sinusoïdales sont-elles
parmi les seules cellules endothéliales de l’organisme à être
dépourvues de la protéine CD55 (decay accelerating factor) [25] qui
contribue à protéger les cellules somatiques contre le complément
activé, produit localement en grande quantité lors de l’ischémie-
reperfusion [24]. Les lésions endothéliales induites par l’ischémie-
reperfusion jouent un rôle important dans les tableaux de
dysfonctionnement primaire des greffons hépatiques.
Le développement d’une fibrose hépatique s’accompagne d’un
phénomène de capillarisation des sinusoïdes [20]. Au cours de ce
processus, les sinusoïdes perdent leurs caractéristiques distinctives
et se transforment progressivement en capillaires continus, non
fenêtrés et limités par une membrane basale organisée contenant de
la laminine [6]. Ces modifications structurales ont d’importantes
conséquences physiopathologiques. La transformation des
sinusoïdes en capillaires continus diminue les capacités d’échange 7 Aspect histologique d’une péliose hépatique.
entre les hépatocytes et le sang. De plus, les modifications de la
matrice périsinusoïdale facilitent l’accumulation locale de peptides s’observent essentiellement dans un contexte de stase veineuse
régulateurs et de facteurs de croissance, comme les interférons, le locale. Les thromboses des grosses veines sus-hépatiques,
transforming growth factor (TGF)-bêta ou l’hepatocyte growth factor responsables du syndrome de Budd-Chiari, révèlent souvent des
(HGF), susceptibles de modifier à long terme l’homéostasie états d’hypercoagulabilité ou des syndromes myéloprolifératifs
tissulaire. latents [7]. Enfin, les thromboses des veines centrolobulaires et des
Des modifications structurales importantes de la microcirculation petites veines collectrices, responsables de la maladie veino-
hépatique sont observées dans les lésions régénératives du foie, occlusive, sont essentiellement d’origine toxique (alcaloïdes
comme l’hyperplasie nodulaire régénérative, et lors des phases d’origine végétale, radiations ionisantes, administration
initiales de la carcinogenèse hépatique [10, 18]. Dans ces situations, les d’azathioprine). Les différences dans l’étiologie des thromboses
sinusoïdes normaux sont remplacés par des néovaisseaux présentant veineuses hépatiques en fonction de leur siège reflètent évidemment
les caractères structuraux et fonctionnels des vaisseaux capillaires des différences architecturales et hémodynamiques, mais pourraient
continus. Ces néovaisseaux expriment en particulier de nombreux également être dues, au moins en partie, à des réponses différentes
marqueurs des capillaires continus, absents des sinusoïdes normaux. des cellules endothéliales vis-à-vis d’agressions spécifiques.
Le plus caractéristique est la protéine CD34, indétectable aussi bien
Les lésions vasculaires les plus caractéristiques du foie sont celles
sur les sinusoïdes normaux que sur les sinusoïdes capillarisés
du sinusoïde hépatique. La péliose (fig 7), pathologie spécifique du
associés à la fibrose hépatique [10]. La présence de ces néovaisseaux,
sinusoïde hépatique, est une lésion histologique définie par la
faciles à mettre en évidence par des techniques
dilatation pseudokystique des sinusoïdes, la destruction de la paroi
immunohistochimiques, peut constituer une aide diagnostique pour
sinusoïdale, la dissociation de la matrice périsinusoïdale et l’atrophie
l’identification des lésions prénéoplasiques et néoplasiques du foie.
des travées hépatocytaires de voisinage [22]. La péliose n’est que le
stade extrême d’une gamme de lésions, dont la forme la moins
sévère est la dilatation sinusoïdale. Les étiologies de la péliose sont
Pathologie des différents nombreuses et variées et ont a priori peu de points communs. La
compartiments vasculaires du foie pathogénie des lésions endothéliales est donc probablement variable
mais l’évolution vers un tableau morphologique identique est sans
Les principaux compartiments vasculaires du foie sont susceptibles doute facilitée par l’accumulation de facteurs de fragilité par
de présenter des lésions spécifiques. Les compartiments veineux l’endothélium sinusoïdal : absence de lame basale organisée, absence
sont le siège de thromboses, différant par leur contexte de survenue de certains types de jonctions intercellulaires, gamme réduite de
ou leurs étiologies les plus fréquentes. Les thromboses portes récepteurs pour la matrice extracellulaire [22].

Références ➤

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7-005-A-26 Physiologie et physiopathologie des vaisseaux hépatiques Hépatologie

Références
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