Vous êtes sur la page 1sur 110

presbyteraanna.blogspot.

com

Vie de saint Callinique de l'Athos.

177-224 minutes

D’après l’Archimandrite Chérubim de l’Athos.

Traduction du Grec & libre adaptation de Presbytéra


Anna.

Vie de Saint Callinique l’Hésychaste de l’Athos.

Ed. de la Fraternité Orthodoxe Saint Grégoire Palamas.


Eglise Orthodoxe Saint Nectaire d’Egine - Saint
Ambroise de Paris. 30 Bd de Sébastopol. 75001 Paris.
Tous droits réservés.

Sommaire

Introduction à la Vie de Callinique l’Hésychaste, P. 1


par feu Père Patric Ranson.

La Paternité Spirituelle chez les Pères du Désert


& dans la Tradition Byzantine,
par le Saint Père Ambroise ( Fontrier) de Paris. P.4

Vie de Saint Callinique l’Hésychaste.

Chapitre Premier :
Pieuses Aspirations. P.19

Chapitre Deuxième :
La Vie au Désert Athonite. P.25

Chapitre Troisième :
Son Cheminement Ascétique. P. 36

Chapitre Quatrième :
Astre Flamboyant. P.51

Chapitre Cinquième :
Au sommet du Thabor. P. 61

Note complémentaire sur la question du calendrier. P.78

***

INTRODUCTION
à la
VIE DE CALLINIQUE L’HESYCHASTE

par feu Père Patric Ranson.

La Vie des Saints est, avec l’Ecriture (Sainte), la


première lecture du Chrétien Orthodoxe, le
prolongement naturel de l’Evangile. Les Saints sont, en
e�et, l’Evangile vécu, accompli, la Vie Divino-Humaine
du Christ, perpétuée de génération en génération.

Aussi, la Vie des Saints est-elle, pour les Orthodoxes, la


véritable Encyclopédie, celle des Vertus Divines, celle de
la prière, celle des Dogmes (Chrétiens Orthodoxes) pour
lesquels ils ont lutté, celle de la Confession de Foi
véritable ( leur Credo & leur Con�teor grecs de l’Eglise
Orthodoxe Universelle).

Les Saints ne Vivent pas hors de l’Histoire, comme on le


croit parfois. Ils sont les Pédagogues appropriés &
adéquats de chaque génération d’Orthodoxes, les
Illuminateurs du Peuple Chrétien, car ils ont fait
l’expérience de la Gloire Divine & Révélée, de la
Lumière Incréée, comme le �rent, autant qu’il est
possible aux Hommes puri�és, les Apôtres au Jour de la
Sainte Pentecôte.

Les Saints ne manquent jamais dans l’Eglise de Dieu, si


même ils demeurent parfois obscurs, ignorés, &
méconnus des hommes durant leur vie terrestre, parce
que le Peuple Chrétien, ne cherchant plus la Perfection
Spirituelle, n’a plus comme critère, ni comme mesure de
la vie personnelle & publique, la Révélation Divine.

Le Saint Père Callinique l’Hésychaste, dont nous


publions ic la Vie, est l’un de ces Saints de l’Eglise
Orthodoxe, qui sont, en notre siècle, montés sur le
même Sinaï Spirituel que leurs prédécesseurs, où Dieu
leur Révéla Ses Mystères Indicibles & Ine�ables.

Dans la Vie de Saint Avvakoum le Zélote, le Père


Théodoret(os) de l’Athos décrit le Saint Père Callinique
l’Hésychaste comme l’un des trois Astres de l’Orthodoxie
Moderne. “ Ils sont bien trois Astres au Firmament de
l’Eglise”, écrit-il, “ ces trois Confesseurs de la Foi, les
Défenseurs de l’Ancien Calendrier, Saint Callinique de
Katounakia, Saint Jérôme d’Egine, & Saint Avvakoum le
Zélote de la Lavra, trois Fontaines de Salut, d’où sourd,
pour ceux qui sont restés Fidèles à l’Orthodoxie de leurs
Pères, une Eau de Consolation Divine.”

La Fraternité Orthodoxe Saint Grégoire Palamas a déjà


fait paraître la Vie d’Avvakoum le Zélote, & nous
espérons, avec l’Aide de Dieu, publier dans un proche
avenir, celle du Saint Père Jérôme d’Egine, dont nous
avons eu la chance de rencontrer, & d’apprendre à
connaître, en Grèce, les Saintes Moniales Eupraxia
l’Ancienne, & Eupraxia la Nouvelle, ses Saintes Filles
Spirituelles, demeurant en son Saint Ermitage d’Egine,
ainsi que ses Enfants Spirituels les plus proches.

En Introduction à la Vie de Callinique, nous ajoutons un


article remarquable du Saint Père Ambroise ( Fontrier)
de Paris - paru voici bien longtemps dans la Revue
Orthodoxe
“ Contact” ( XIXème année, n̊ 58, 1967)-, & portant sur
la Paternité Spirituelle.

La Vie de Saint Callinique l’Hésychaste a été traduite &


adaptée du grec par la Presbytéra Anna, notre Epouse,
sur le texte de l’Archimandrite Chérubim, publié par le
Monastère (grec Orthodoxe) du Paraclet en Attique.
(Grèce).

Nous avons illustré la Vie de Saint Callinique


l’Hésychaste par des photos du Mont Athos prises par
Nicolas Pervychine, Fidèle de notre Paroisse Orthodoxe
française, pour lesquelles vues nous le remercions
vivement.

Nous Prions que, par les Prières de Saint Callinique, le


Lecteur de ce petit Livre ait, à son tour, le Désir Ardent
de boire à la Source Intarissable de la Véritable
Orthodoxie, où il trouvera l’Unique Eglise Indivise &
Universelle du Christ, & la Plénitude des Mystères
Divins.
Qu’il lui advienne de pouvoir dire, songer, croire, &
palpiter en son Coeur Hésychaste, redisant sans cesse la
Sainte Prière du Coeur, selon la Parole Inspirée du
Prophète :
“ Le Zèle de Ta Maison me dévore, Seigneur.”

Amin.

Père Patric Ranson, Proto-Prêtre Orthodoxe.


P.4

LA PATERNITé SPIRITUELLE
CHEZ LES PERES DU DESERT
& DANS LA TRADITION BYZANTINE

Par le Saint Père Ambroise ( Fontrier) de Paris.

CHOIX DE TEXTES

“ Considère les Années des Générations Passées...


Interroge ton Père ( Spirituel), & il te l’Apprendra.
Tes Anciens, & ils te le Diront...”
La Bible,
Deutéronome. 32, 7

Avant d’écrire les lignes qui suivent, nous Confessons


que, pour le Chrétien Orthodoxe, il n’y a qu’un seul &
unique Maître Spirituel, qui Est l’Esprit Saint, le
Consolateur, l’Esprit de Vérité, que le monde ne peut
recevoir, parce qu’il ne le voit pas, & ne le connaît pas.
“Vous Le Connaîtrez”, Disait encore le Seigneur à Ses
Apôtres, & à travers eux à tous ceux qui Croiraient En
Lui, “ vous Le Connaîtrez, car Il demeurera avec vous &
Sera en vous...Il vous Enseignera toute chose,& vous
rappellera tout ce que Je vous ai Dit...Il vous Conduira
Dans Toute la Vérité...car Il ne Parlera pas de Lui-Même,
mais Il Dira Tout ce qu’Il aura entendu, & vous
Annoncera les choes à Venir...

Sans le Saint Esprit, Esprit de Sainteté, nul ne peut


Recevoir l’Illumination Spirituelle, nul ne peut
Contempler les Mystères, nul ne peut Recevoir la Grâce
Déi�ante, nul ne peut être changé & Transformé, nul ne
peut Enseigner, nul ne peut être ni devenir Père
Spirituel Orthodoxe.
Le Seigneur a tracé la Voie Royale de la Perfection : “ Si
tu veux être Parfait, va, & vends tes biens, distribue-les
aux Pauvres, & tu auras un Trésor dans les Cieux. Puis,
viens, & suis-Moi.” Les Pères des Déserts, cette
multitude d’Hommes Amoureux de Dieu, & plus
qu’Amants Epris de Lui, au sens où Saint Paul Dit “ J’ai
été saisi, & pris par le Christ”, ont entendu l’appel du
Seigneur, &, à cet appel, ont quitté ce monde, pour aller
chercher la Perfection, la Puri�cation & l’union avec
Dieu, l’Union Divine, dans “ les Déserts & les
Montagnes, les Cavernes, Grottes, & Antres de la Terre”,
nous Dit encore Saint Paul en son Epître. Ils ont pris à la
lettre les Commandements & Préceptes de Dieu, les ont
Vécus, les ont Médités Jour & Nuit.
Pour montrer combien la Lutte est âpre, dure, &
di�cile, les Pères recouraient à cet adage, qu’ils
usitaient à l’adresse de leurs Enfants Spirituels, pour les
exhorter à persévérer dans le Combat Spirituel & la
Lutte Ascétique - (car la Constance est une grande Vertu
Spirituelle, & très nécessaire autant que Patience &
Longanimité) : “ Donne ton Sang, & tu Recevras
l’Esprit.” C’est pourquoi ils sont devenus des Maîtres &
des Pères Spirituels,& ont formé cette lignée
ininterrompue de Pneumatophores - ce qui Dit : Porteurs
de l’Esprit (de Sainteté)-, de Pasteurs Véritables &
Authentiques, ayant atteint à la Simplicité du Coeur, la
Simplicité Enfantine, celle de l’Enfant Spirituel, exigée
par le Saint Evangile.

“ Heureux les Coeurs Purs...& tous ceux qui, sans cesse,


dans les Profondeurs de leur Coeur, Méditent,
Invoquent, & Prient le Nom Très Glorieux & Très
Désirable du Seigneur Jésus”, écrivent Callixte & Ignace,
ces Saints Pères Théophores - ce qui signi�e “ Porteurs
de Dieu”-. Ceux-là peuvent Voir la Lumière En leur
Intellect Puri�é...& parcourir En Dieu le restant de leur
route & cheminement terrestre, marchant dans la
Lumière de l’Esprit qui Eclaire & Illumine l’Esprit, le
Coeur, & l’Ame, puisque devenus Fils de la Lumière de
la Grâce Illuminative & Illuminatrice, d’un pas sûr &
sans obstacle, la Providence, sans cesse déblayant la
voie devant eux, & leur frayant un chemin sans
encombres, puisque, Dit le Psaume, qui ne ment pas : “
Les Anges te porteront, de crainte que ton pied ne
heurte une pierre”, & comme le Dit encore Jésus, qui
Donne la Lumière de Sa Grâce, laquelle Est Esprit aussi
de Sainteté : “ Pendant que vous avez avec vous la
Lumière, Croyez En la Lumière, a�n de devenir Fils de
la Lumière.” Et aussi : “ Je Suis la Lumière du Monde :
Celui qui Me Suit ne marchera pas dans les Ténèbres,
mais il aura la Lumière de la Vie.” Et David crie encore
la même chose : “ C’est En Ta Lumière que nous Verrons
la Lumière”. Et le Divin Paul : “ Dieu qui a dit que la
Lumière Brille au sein des Ténèbres, c’est Lui qui a fait
Luire Sa Clarté dans vos Coeurs.” C’est par Elle (la
lumière de la Grâce), comme de par une Lampe
Inextinguible & toute Brillante, que ceux qui Croient En
Vérité sont Guidés Mystériquement, & atteignent les
Choses Spirituelles & Mystérieuses qui sont au-delà des
sens sensibles, & c’est par Elle que s’Ouvre à eux, par ce
qu’ils sont Purs de Coeur, la Porte Céleste des Mystères
Mystiques, les Menant En la Vie Sublime qui les fait
Egaux aux Anges dans la Chair puri�ée. C’est alors que
jaillit pour eux, non comme du disque solaire, mais du
Christ-Soleil de Justice, le Don de Scruter, d’Examiner,
de Discerner, de Voir, de Prévoir à l’avance, avec
Préscience, & d’autres Dons semblables octroyés par la
Grâce, & pour tout dire d’un mot, que leur sont
Sensiblement Manifestés & Tangiblement Révélés les
Mystères Indicibles & Ine�ables. Ils sont lors Emplis En
Esprit, en Force Surnaturelle & Divine, au point que,
telle une poussière dans le soleil devenue subtile &
comme immatérielle, ils s’élèvent & semblent voler
dedans l’Espace & le Temps, & au-Dessus de ces repères
spatio-temporels même.

Par cette Puissance Illuminatrice à eux Communiquée


En l’Esprit Saint, & bien qu’ils fussent encore dans la
Chair, mais une Chair Puri�ée, certains Pères, tels des
Incorporels & des Immatériels, ont traversé des �euves
& des mers, & ont marché sur les eaux comme à pied
sec, ont parcouru en un clin d’oeil de longues &
interminables routes, ont accompli des prodiges dans le
Ciel, sur la Terre, sous le Soleil & sur le Soleil, dans les
Mers, dans les Déserts, dans les villes, les cités, les
bourgs, & les campagnes, en tous lieux, pays, &
contrées, parmi les fauves & le reptiles, d’un mot dans
toute la Création entière & parmi tous les éléments...Et à
leur Mort, leurs Corps Vénérables portent le caractère de
l’Incorruptibilité, laquelle manifeste la Grâce qui les
habite, & continue de les habiter, jusque dans leurs
Saintes Reliques. & après la Résurrection Générale &
Universelle, par la Puissance Illuminatrice de l’Esprit, ils
seront Elevés, comme ayant des Ailes, dans les airs, à la
Sainte Rencontre du Seigneur, comme l’a Dit l’Initié aux
Choses Ine�ables, le Divin Paul, & ils seront toujours
avec Lui. & David Chante également : “ Seigneur, c’est
dans la Lumière de Ta Face que nous marcherons, &
Dans Ton Nom nous nous Réjouirons tout le Jour”, ce
qui es dire : “ Dans l’Eternité à Tous Jours”. & se fait
entendre la Grande Voix aussi d’Isaïe : “ Mais ceux qui
se con�ent Dans le Seigneur prennent des Forces
Nouvelles ( d’En-Haut Reçues); ils s’Elèveront dans leur
Vol...”

“ Le Saint Père Spirituel”, Dit Saint Basile le Grand, est


celui qui ne vit plus selon la chair, mais qui Vit Mené,
Conduit, & (en toutes choses) Guidé par l’Esprit de Dieu;
qui, lors, est devenu Fils de Dieu, à l’Image du Fils de
Dieu. Un tel Homme peut être Dit & Appelé Spirituel.” Il
ne su�t pas, pour être un Père Spirituel, d’avoir un
Charisme de l’Esprit, mais il lui sied d’avoir la Grâce en
abondance, comme l’on vient de le voir, ainsi qu’Elisée,
le Prophète, demandait à Elie son maître Spirituel, le
Prophète : “ Que j’obtienne, je te Prie, une double part
de ton Esprit”. Il faut avoir guéri & maîtrisé ses propres
passions avant que d’éclairer les autres. En un mot, il
faut d’abord avoir acquis, avant que de pouvoir
distribuer à profusion. Il faut être l’Homme Spirituel
dont Parle l’Apôtre Paul le Divin. Car si l’homme
charnel, qui n’entend rien aux Choses de l’esprit de
Sainteté, commet par exemple l’iniquité (l’injustice), si
l’homme psychique ne la commet pas, mais ne veut pas
la subir, l’Homme Spirituel, lui, l’Homme Parfait,
l’Imitateur du Christ, non seulement ne commet pas
l’Injustice, mais il la subit, en rendant Grâces, & ne
cherche point à s’en venger, mais à l’épargner à Autrui,
& à l’annihiler radicalement de la Terre des Hommes.

Si l’on interrogeait les Pères du Désert sur ce que doit


être le Père Spirituel, ils répondraient avec Abba
Poemène que : “ Celui qui en Enseigne un autre, il faut
qu’il soit lui-même en parfaite santé d’âme & sans
passions. Il ne faut pas fonder, construire, édi�er, &
consolider la maison du voisin au prix de ruiner la
sienne propre. Celui qui enseigne les autres & n’e�ectue
ni ne réalise rien de ce qu’il enseigne, est semblable à un
puits qui arrose & lave ce qui l’environne, alors que lui-
même est plein de toutes sortes d’impuretés.”

Abba Hyperechios Disait que celui qui Enseigne non par


des Paroles, mais par des Oeuvres, est un Sage Véritable.
& un autre Père compare celui qui enseigne seulement
en paroles, & sans oeuvres, à un arbre qui a des feuilles
& ne porte pas de Fruits Spirituels...

Saint Nil l’Ascète Dit que “ ceux qui ont charge d’âmes
doivent posséder une Parfaite Co-Naissance Spirituelle,
a�n de diriger avec prudence ceux qui lui sont con�és.
Ils doivent Enseigner avec Sagesse tout ce qui regarde le
Combat Spirituel, & ne pas se contenter d’indiquer d’un
geste de la main les choses de la Victoire contre le
Diable, mais diriger la Lutte contre l’Adversaire &
l’Ennemi des âmes. Car la Lutte Spirituelle est plus
di�cile que le combat qui regarde les corps. Dans l’un,
ce sont les corps qui ploient, mais peuvent se redresser
sans peine. Dans l’autre, ce sont des âmes qui tombent,
& risquent de retomber dès qu’elles se sont relevées...”

Le même Saint Nil du Désert Dit en somme que celui qui


est encore dans les passions ne peut pas être un Guide
Spirituel. & il illustre son Enseignement Spirituel en
interprétant Spirituellement la Sainte Ecriture, prenant
comme exemple le Roi David, qui voulait construire le
Temple de Dieu. “ Si celui qui combat encore dans la vie
passionnelle, & dont les mains sont couvertes de Sang,
veut édi�er le Temple de Dieu avec des âmes
raisonnables, il entendra ceci, de la Voix de sa
Conscience mise en lui par Dieu pour le Juger &
reDresser ses voies : “ Ce n’est pas toi qui m’élèveras un
Temple, car tu es un homme de Sang...” Il faut donc être
en Paix, & Paci�é, “de la Paix Divine & Mystérieuse qui
est au-dessus de toute intelligence”, Dit l’Ecriture Sainte,
pour pouvoir Edi�er un Temple Spirituel à Dieu...Voilà
pourquoi Moïse prend la tente, & la dresse hors du
camp, manifestant par là que le maître Spirituel se doit
de se trouver loin des bruits de la Guerre, loin de
l’Armée toute Eclaboussée de Sang, & qu’il doit résider
en un lieu de Prière & de Paix...”

Saint Barsanuphe le Grand appliqua rigoureusement la


règle de Vie de Saint Nil, & vécut Reclus, emmuré en la
cellule d’une Skyte, sise hors du Monastère, près de
Gaza, en Palestine. Il fut le Père Spirituel non seulement
des Moines de son couvent, mais également d’un grand
nombre de Chrétiens. Il ne voyait jamais personne, &
l’on correspondait avec lui par petits billets de papier, &
par l’entremise de l’Abba du Monastère. “ C’est dans sa
cellule”, écrit de lui Saint Nicodème l’Athonite, “qu’il
récolta & goûta le très doux miel de l’Hésychia. Il
s’imposa une Pénitence si rigoureuse qu’il ne trouva de
Consolation que dans les larmes...Il pouvait se passer de
manger, de boire, & de se vêtir d’autre sorte que de
guenilles, car, sa nourriture, sa boisson, son vêtement,
c’était le Saint Esprit...A l’Humilité, il lui fut ajouté la
plus grande des Vertus, peut-être, celle du Discernement
Spirituel...Au Discernement, s’ajouta le Don de Voir &
de Scruter les Raisons Mystérieuses & Causes Spirituelles
des êtres sensibles, & des Etres Intelligibles même. Puis,
s’adjoignit en son Ame le Don de Voir les Choses
lointaines, tout comme si elles étaient proches, le Don
de Prophétie, le Don de Lire dans les coeurs, & comme à
Livre Ouvert, & le Don de Connaître les pensées
d’Autrui....En Père Tendre qu’il était, il ne cessait jamais
de Prier Jour & Nuit Dieu, pour qu’Il fît de ses Frères
des Théophores. Voici ses Paroles : “ Avant que vous ne
le demandiez, par la Flamme Embrasée qui Brûle en moi
pour le Christ qui a Dit : “ Aime ton Prochain comme
toi-même”, par les Ardentes - Brûlantes- Brûlures de
l’Esprit Saint, je ne cesse jamais, de Jour comme de
Nuit, de Prier Dieu de vous faire tous ThéoPhores,
d’habiter en vous, d’envoyer en vous l’Esprit Saint...Je
suis devenu pour vous un Père, qui met tout en Oeuvre
pour mobiliser Ses Enfants pour le Roi de Gloire...”

Saint Barsanuphe est le Modèle grandiose du Père


Spirituel, dont l’ambition est de faire de ses Enfants des
Porteurs de Dieu. Dans l’Amour du Prochain, il parvient
à la Mesure Spirituelle d’un Paul, d’un Moïse. “ Crois-
moi, Frère”, écrivit-il à quelqu’un, “ je suis prêt à dire à
mon Maître Jésus Christ, qui se Réjouit des demandes
de Ses Serviteurs : “ Introduis-moi dans Ton Royaume
avec mes Enfants, ou e�ace-moi de Ton Livre de Vie
Eternelle.”

L’Art, la Manière d’Enseigner du Père Spirituel est


toujours Vivant, Simple, comme une Parabole de
l’Evangile. Souvent, les exemples sont pris dans la Sainte
Ecriture, comme dans le suivant, où Dieu Dit à Ezéchiel
: “ Toi, Fils de l’homme, prends une brique, pose-la
devant toi, & dessine sur elle une ville : “Jérusalem”. - &
c’est la Jérusalem Céleste.- Par là, il est signi�é, selon
les Pères, que le maître Spirituel doit faire de son
Disciple, qui est sur terre, un Temple Saint. “ Souligne
bien”, Dit Saint Nil, “ les mots : “ Pose-la devant toi”,
car les Progrès Spirituels du Disciple seront rapides si
celui-ci se trouve en permanence sous les regards de son
Père Spirituel. Le spectacle continuel des bons exemples
donnés par le Saint Père imprimera des images
semblables dans les âmes les plus sèches & les plus
endurcies...” Puis, un nouvel exemple est emprunté à
l’Ecriture : Judas a trahi dès qu’il s’est soustrait aux
regards du Maître.

Voici une autre manière usitée, celle d’un des Pères du


Désert, pour redresser l’un de ses Fils venu le consulter.
“- Je viens te trouver, Père”, dit-il, “ pour te dire que je
vais attaquer en justice un voisin qui me fait beaucoup
de tort...”
“- Fais comme bon te semble,”lui répondit l’Ancien.
“-J’y vais donc de ce pas.
“Va. Mais, auparavant, Prions un peu.” Et l’Ancien se
mit en Prière, & récita le Notre Père. Parvenu aux
Paroles : “ Remets-nous nos dettes, comme nous
remettons à nos débiteurs...,” l’Ancien dit ceci : “Ne
nous remets pas nos dettes, comme nous ne remettons
pas à nos débiteurs.”
“- Père!”, le coupa l’autre, “tu te trompes ! Ce n’est pas
ainsi...”
“- Mais”, repartit l’Ancien, “ n’est-ce pas cela que tu as
décidé de faire?”
Et le Chrétien partit Spirituellement édi�é, instruit, le
regard intérieur tourné sur sa faute.

Le Saint Père Spirituel, celui qui véritablement un


maître, Dit Saint Cassien le Romain, est indispensable à
celui qui veut pratiquer l’Art Spirituel. ( & ce, dans les
premiers temps surtout de son Initiation à la Vie
Spirituelle).

Si pour les arts & les sciences humaines nous avons des
leçons à recevoir, & s’il nous faut nous en instruire, par
devoir, dans le but & la visée d’y progresser
notablement, bien que ces choses soient pour nous à
portée de mains, d’yeux, & d’oreilles, s’il ne nous en faut
pas moins un maître éprouvé pour nous y diriger
doctement, n’est-ce pas folie que de prétendre apprendre
sans maître l’Art Spirituel, lequel est l’Art de tous arts le
plus di�cile, un Art caché, mystérique, secret, invisible,
où la Grâce Mystérieusement Agit, & tel que celui-là seul
peut le saisir qui a le Coeur Puri�é? Echouer en cet Art
n’est point simplement dommageable. Mais il y va de la
Perdition & de la Mort Eternelle de l’âme. Aussi est-ce à
un Saint Père Orthodoxe, & à un Saint seulement, qu’il
nous faut con�er notre âme néophyte comme à un
maître en l’Art des arts.

“ On ne peut apprendre de soi-même la Science des


Vertus”, Enseigne encore un autre Père, Saint Grégoire
le Sinaïte, bien que certains aient recouru à l’Expérience
comme maître. Celui qui agirait ainsi, & ne prendrait
pas conseil auprès de ceux qui ont progressé est un
présomptueux. Si le Fils ne Fait rien qu’Il ne Voit Faire
au Père, si l’Esprit Saint ne Parle pas de Lui-Même, quel
est donc celui qui peut prétendre être monté si Haut
dans la Vertu sans personne pour l’initier? Folle
témérité! S’il croit posséder la Vertu, il se trompe.
Remettez-vous donc à ceux qui connaissent les douleurs
de la Vertu Pratique, c’est-à-dire le Jeûne jusqu’à la
Faim, la Chaste Continence, les Veilles prolongées dans
la Nuit, les Prosternations épuisantes, jusqu’au nombre
de trois cents & plus pour les Moines Grands Schèmes
du Grand Habit Angélique, la Station Debout &
immobile, la Prière Persévérante, l’Humilité Véritable, la
Contrition du Coeur, les Soupirs incessants invoquant
l’Esprit, le Silence Béni enveloppant la Prière du Coeur,
&, en toute chose, la Longanime Patience... L’Ecriture
Sainte Dit Bien : “Tu mangeras les peines & douleurs de
tes Vertus”, & aussi : “ Le Royaume des Cieux appartient
à ceux qui en forcent l’Entrée.”
Bien qu’il ait Vécu en Ascète dans la Pratique de toutes
les Vertus, un souci préoccupait Saint Grégoire le Sinaïte
: celui de trouver un Homme Spirituel qui fût en Mesure
Spirituelle de le Conduire & Mener là où il n’était pas
parvenu de lui-même, car il sentait au fond de son
Coeur comme un vide encore qu’il fallait combler, & le
besoin d’apprendre ce que les Anciens qu’il avait connus
ne lui avaient pas Enseigné. “ Dieu exauça sa demande,
& lui donna le Guide Spirituel qu’il cherchait. Il Révéla à
un certain Père Arsène, Anachorète, l’existence de
Grégoire, & son Désir Ardent de s’élever plus Haut
encore sur les Cîmes Spirituelles. Arsène, poussé par le
Saint Esprit, se rendit chez Grégoire, qui le reçut avec
Joie. Après les salutations d’usage, propres aux Moines,
le vieillard & Saint Ancien Arsène commença de parler,
comme s’il lisait en un Livre Divin. Il Parla de la Garde
de l’Intellect, de la Puri�cation du Coeur, de l’Attention
& Vigilance Neptique, de la Prière Intellective & Hyper-
Noétique, dévoilant comment l’intellect se Puri�e par la
Pratique des Commandements & Divins Préceptes, &
comment l’Esprit devient Lumière, sous l’E�et de la
Grâce Déi�ante.

Puis, s’adressant à Grégoire, il lui demanda :


- A toi, donc, mon Fils, quelle est ton labeur & Oeuvre
Spirituelle?

Le Divin Grégoire lui exposa tout ce qu’il avait fait


depuis le commencement : sa séparation d’avec le
monde, son amour de la solitude, tous les combats qu’il
y avait livrés...

Le Divin Arsène, qui Connaissait parfaitement la Voie


fort ascendante qui mène aux sommets de la Vertu,
sourit, & lui Dit :
“- Tout cela, mon Enfant, tout ce que tu viens de me
conter se dénomme, selon les Pères Théophores,
“Praxis”- “Pratique”-, & non point encore Théoria -
“Contemplation.” En entendant ces Paroles, Grégoire
tomba aux pieds de l’Ancien, & le Supplia, au Nom du
Seigneur, de lui Enseigner ce qu’était la Prière
Intellective & Hyper-Noétique, l’Hésychia Priante, la
Garde de l’Intellect, & la Prière du Coeur. Arsène prit
occasion, sans perdre plus de Temps, d’entreprendre là
d’Initier son nouveau Disciple, & de lui commmuniquer
tout ce que lui-même avait reçu de la Grâce Divine.

Dans l’Orthodoxie, ce n’est pas la règle qui fait le Moine,


mais le Saint Père & Maître Spirituel. Nous avons connu
des Moines qui ont quitté leur Monastère pour aller
Vivre auprès d’un Saint Père Spirituel, puis en chercher
à nouveau un autre après al Mort de ce dernier. Saint
Grégoire a formé des Disciples dignes du Royaume des
Cieux. C’est lui qui a manifesté au monde Saint Maxime
le Kavsokalyvite - le Brûleur de cabanes-, qui jusque là
errait dans les Déserts Athonites, se faisant passer pour
fou. Un maître & Père Spirituel non manifesté par un
autre, non recommandé, dirions-nous, par un autre
maître connu de ses Pères & éprouvé par ses Fils
Spirituels, est un faux maître, & peut-être même un
gourou, dont il faut se garder. Le Christ se réfère à Son
Père, & le Père le Manifeste au Monde. Il a deux
Témoins lors de son Baptême dans le Jourdain, le Père &
l’Esprit, descendu sur Lui sous forme de Colombe.
L’Esprit ne Parle pas de Lui-Même, mais Il Dit ce qu’Il a
Entendu auprès du Père. Nous avons souvent entendu
chez les Anachorètes poser la question suivante : “ De
qui es-tu Disciple? De quel Saint Père & maître
Spirituel? ”, qu’ils se posent lorsqu’ils se rencontrent la
première fois, pour savoir aussitôt à qui ils ont a�aire. &
nous avons entendu de Saints Moines avouer aussi qu’ils
ne se déplaçaient aps toujours pour aller accueillir les
Pèlerins qui leur arrivaient, fût-ce de très loin : “ Cela
dépend de qui il s’agit”, disaient-ils, &, traduisant en
anglais, au cas où l’on ne les aurait pas compris : “ It
depends on who it is.” Car les Saints ont aussi entre eux
leurs
“ V.I.P” - “Very Important Personns”-.

Revenons à Saint Grégoire & à son Disciple Kalliste, qui


devint plus tard Patriarche de Constantinople, &
pénétrons, grâce à celui-ci, dans la sphère intime & la
familiarité de son maître, par le récit & l’entretien qui
suit :

“- Je le questionnais d’une manière simple & dépourvue


de curiosité, quand je le voyais sortir de sa cellule, le
visage en Joie...Et il me Disait :
- L’Ame qui s’attache à Dieu, qui a été blessée de Son
Amour, qui est montée & s’est Elevée au-dessus de toute
la Création, qui Vit au-dessus de tout le Visible, qui est
tout entière enchaînée par le Désir de Dieu, ne peut plus
se cacher tout-à-fait totalement ni complètement à la
vue des autres. Car la Grâce, de toutes parts transpire de
cet Etre, & jusqu’au plus loin de lui Rayonne
Mystérieusement, & SurPuissamment. Du reste, le
Seigneur Lui-Même Annonça de tels prodiges, lorsqu’Il
Dit : “ Ton Père, qui Voit dans le Secret (des Coeurs) se
Manifestera au Vu & Su de Tous.” & encore : “qu’ainsi
Brille votre Lumière devant les hommes, a�n que,
voyant vos Oeuvres Bonnes, ils rendent Gloire à votre
Père qui est dans les Cieux.” Car le Coeur Danse de Joie,
l’Esprit tressaille d’Allégresse, le Visage Rayonne de
Joie, selon le Sage qui a Dit : “ Le Coeur en Liesse fait de
Joie Resplendir le Visage.”
- Je lui dis encore : “Divin Père, Enseigne-moi, pour
l’Amour de la Vérité, ce qu’est l’Ame,& comment les
Saints la prennent en Vue. Oui, Dis-moi : Comment la
considèrent-ils?
Lui, accueillant favorablement ma requête, & avec toute
la sérénité tranquille qui lui était coutumière :
“ Très cher Enfant Spirituel”, me répondit-il, “ ne
cherche pas ce qui est au-Dessus de ta portée, &
n’examine pas ce qui est plus Profond que toi. Devant la
question d’importance que tu viens de poser, tu n’es
encore qu’un Enfant, ce qui est dire Spirituellement
imparfait.
Tu ne peux ingérer encore une nourriture solide, non
plus qu’appréhender ni saisir des choses qui sont au-
dessus de ta Mesure Spirituelle, & dont la
compréhension, de ce fait, par imparticipation à leurs
Faits Mystériques, t’échappe. La nourriture solide &
substantielle des Hommes Faits ne convient pas aux
nourrissons qui ne peuvent absorber & digérer que du
lait.
Je tombai à ses pieds, & les pressai fortement, le
Suppliant avec plus d’insistance encore de m’en donner
l’explication. & lui, condescendant à ma Prière, me Dit,
quoique très brièvement, & comme en passant, &, par
souci d’Humilité, comme l’air de rien :
- Si quelqu’un ne voit pas la Résurrection de son Ame, il
ne peut apprendre ce qu’est exactement l’Ame
Spiritualisée toute.
De nouveau, insistant respectueusement, je le Priai de
m’en Dire plus :
- Montre-moi, Père, si tu es parvenu au sommet de cette
Ascension Spirituelle, c’est-à-dire si tu as appris, toi, ce
qu’est l’Ame Spiritualisée toute, entièrement devenue
Spirituelle.
Lors, c’est avec beaucoup d’Humilité qu’il me �t cette
réponse, toute simple,& confondante, en Vérité, de
Sainte Simplicité :
- Oui.
- Pour l’Amour du Seigneur, repris-je alors, Enseigne-
moi encore cela, pour le bien de mon Ame.
Cette Ame Divine & toute Vénérable satis�t alors à mon
Saint Désir, & me dispensa cet Enseignement si Spirituel
:
- Lorsque l’Ame a mis toute sa Volonté entière à
combattre les passions par le moyen & truchement de la
mise en Oeuvre de toutes les Vertus Pratiques, avec la
Raison Surrationnelle & le Discernement Spirituel, peu à
peu elle les réduit, & progressivement se les soumet .
Après les avoir soumises, elle cultive les Vertus
Naturelles qui l’Enseignent & la Conduisent aux Choses
qui sont au-Dessus de la Nature, l’y faisant Monter
comme par une Sainte Echelle Spirituelle, dont les
Degrés sont les Vertus. Quand l’intellect Puri�é, par la
Grâce du Christ, & désembarrassé de toute pensée
mauvaise, est parvenu dans la Sphère Supérieure qu’est
le Monde Spirituel, il est alors Illuminé par la Lumière
du Saint Esprit. Il s’élargit lors, Lumineusement, dans la
Contemplation des Choses Saintes, il s’Elève au-Dessus
de lui-même, se dépasse, & se surpasse, selon la Mesure
de la Grâce de l’Esprit de Sainteté que Dieu lui a
répartie, & il Voit plus Clairement, plus Purement,
jusqu’en leur intime, la Nature Profonde des êtres, selon
l’ordre & la relation qui leur sont propres, & non plus
comme spéculent, en un rapport d’extériorité, les
philosophes du dehors, qui ne perçoivent que l’ombre
des choses, & qui ne cherchent pas à suivre, comme il
convient, l’opération de la Nature. Car, comme
l’Enseigne l’Ecriture Divine, “ils se sont Egarés dans
leurs vains raisonnements, & leur coeur sans intelligence
s’est rempli de Ténèbres.”

Mais l’ame qui a reçu les Embaumantes arrhes de la


Grâce du Saint Esprit, par les fréquentes Contemplations
qu’elle a des choses d’en bas & d’En Haut, peu à peu
délaisse ce qui est en bas, pour ne plus Monter &
s’Elever que vers ce qui Est En Haut, le plus Divin.
Comme le Dit Saint Paul aux Philippiens, “ oubliant ce
qui est derrière moi, & m’élançant vers ce qui Est devant
moi, je Cours vers le But Suprême...” L’Ame, ainsi
Eclairée & Illuminée par l’Esprit de Sainteté, Brille,
Resplendit, Scintille, & Lumine toute. Elle est peu à peu
Elevée jusque sur les sommets de la Contemplation.
Unie à l’Epoux Céleste, Christ, par l’Immortel Eros - car
cet Amour pour Dieu est pour le Saint Erotique Divine-,
elle s’entretient continûment avec Dieu, comme
Dialoguant toujours avec Lui, qui Surabondamment la
Comble, & de Ses Richesses l’adOrne.”

“ Lorsqu’on rencontre & que l’on trouve de tels maîtres


Spirituels, “ Dit Nil l’Ascète, “ les Disciples se doivent
lors, dans les premiers Temps, de renoncer à eux-
mêmes, & à leurs volontés propres, au point de ne
di�érer plus presque d’un corps inanimé, pour devenir
telle la matière docile, ductile,& le matériau façonnable
de la glaise montant au tour entre les Mains Heureuses
du Saint Potier qui lui confère Forme, Art, &
Signi�cation... Car c’est ainsi, oui, c’est ainsi que
travaille la Vertu le Maître chez ses Disciples Bénis, lors,
par ses Saintes Prières, devenus dociles assez, dans leur
si grand soif d’apprendre les Mystères de son Art, pour
ne le contredire jamais, le Sachant Saint.
“ Ne te leurre donc pas, mon Enfant, en te croyant
capable de te guider tout seul dans le labyrinthe ardu
des Choses Spirituelles,” conseille Abba Poemène. “ Va
te soumettre à un Ancien, & laisse-le te diriger en tout.”
Un autre Père du Désert, instruisant un Novice, lui
Disait : “ Sois, Frère, comme le Chameau. Charge-toi de
tes imperfections, & laisse-toi Guider par un Père
Spirituel sur la Voie Sainte qu’il Connaît mieux que toi,
ô combien! incomparablement.” Car le Fils Spirituel
auprès de son Saint Père a la semblance d’un nain aux
côtés d’un Géant; sa lumière est celle d’une lanterne
sourde auprès d’un Astre Irradiant son Irrésistible
Chaleur; & sa science est celle d’un néophyte se
mesurant à un Génie de l’Humanité, hélas!

“ Si l’on veut critiquer les recettes de Vie auxquelles


recourt le maître, l’on ne progressera jamais, car ce qui,
aux yeux du Disciple, peut paraître sans importance,
voire insensé,” Dit encore Saint Nil, est en Vérité fort
bon, & de très longue date, & du tréFonds, & de Très
Haut Eprouvé. Celui qui est Artiste, & celui qui ne l’est
pas, & ne comprend rien à l’Art, jugent di�éremment
l’Oeuvre d’Art. Le premier a la science pour règle, ou
plutôt il donne à la Nature son Génie pour seule &
unique règle de tout, que, pour �nir, il lui impose, de
par la Force de son Art, & le second n’a pour critère que
la ressemblance aux choses déjà vues, conformes à ses
préjugés banals & préventions indigentes.”

L’on dit qu’Abba Jean le Kolobe, avant de devenir


Ascète, vécut de longues années, sous la direction
Spirituelle d’un Ancien, dans la Thébaïde. Son maître,
au commencement, qui voulait l’éprouver, un jour le
prit, & lui �t faire une interminable & harassante
marche de douze longues heures, depuis leur hutte de
branchages jusqu’en un lieu aride de Désert. Là, l’Ancien
prit son bâton, le piqua dans la terre, & ordonna au
jeune Jean, son Disciple, de venir tous les jours l’y
arroser, en y venant porter un lourd seau d’eau depuis
sa hutte, située, donc, nous l’avons vu, à douze heures
de là. Le Bon Disciple �t nonobstant avec Zèle ce que
son maître & Père Spirituel lui avait enjoint de faire. &,
trois ans après, voici que le bois sec reprit vie, & se mit
à produire des noix fraîches. L’Ancien les cueillit, &, le
Dimanche suivant les apporta aux Ermites, qui, une fois
la semaine, ce Saint Jour, se retrouvaient à l’Eglise.
Après l’O�ce Divin, il les leur distribua donc, leur
Disant : “ Venez, Frères, & goûtez aux Fruits de
l’Obéissance.”

Abba Hyperéchios Disait que l’obéissance était le joyau


le plus précieux du Moine. Celui qui le possède sera
exaucé de Dieu, & entrera dans la Familiarité du
Cruci�é, qui s’est fait obéissant jusqu’en Mourir.

Saint Marc l’Ascète, Fidèle à la Tradition des Pères


Saints, Enseigne de même : “ Il est dangereux de vivre
seul, selon sa fantaisie, sans nul témoin, ou avec des
hommes sans Expérience réelle du Combat Spirituel. Les
machinations du Mauvais sont innombrables, celées, &
fort dissimulées, & ces pièges de l’Ennemi sont de
surcroît divers & variés, & partout habilement posés &
disposés. C’est pourquoi, dans la mesure du possible, il
faut s’appliquer à Vivre avec des Hommes Sages &
Vertueux, ou les Voir fréquemment. Quand on ne
possède pas la Lampe de la Co-Naissance Véritable, pour
n’avoir pas atteint encore l’Age Spirituel des Parfaits,
étant encore Enfant inexpérimenté de ces pièges de
l’Ennemi des âmes, il sied de suivre celui qui possède,
porte, & tient Haut la Lampe, en manière de ne pas
marcher à l’aveugle pour trébucher dans les Ténèbres,
de ne s’exposer pas aux périls des tumultueux orages, &
des froids intenses, & ne courir point le risque de tomber
tout vivant en la gueule des Fauves anti-spirituels qui
peuplent ces Ténèbres, & s’emparent, pour les dévorer
tous crus, jusqu’à l’os de l’âme, de ceux qui marchent
dans le Noir de leurs âmes Egarées, sans la Lampe
Spirituelle de la Divine Parole de l’Esprit du Verbe.”

Relativement à cette fréquentation de Sages Hommes


Saints, plus d’une histoire de Désert nous viennent à
l’esprit: Un Ancien Disait que celui qui entre dans une
parfumerie, même s’il n’achète rien, en ressort tout
imprégné de bonnes odeurs & de suaves e�uves. La
même chose advient à celui qui fréquente de Saints
Hommes, car il s’imprègne, sans même s’en aviser
parfois, du Parfum de leurs Embaumantes Vertus.

“ Trois Anciens”, lit-on dans la Vie de Saint Antoine, “


avaient coutume de se rendre une fois l’an au Mont de
l’Abba Antoine, pour y recevoir l’Enseignement Spirituel
du grand Saint. Une fois, deux d’entre eux lui posèrent
des questions sur l’Ascèse de l’Ame & du Corps, pour
donner ainsi au Saint occasion
d’épancher la Sagesse Divine qui jaillissait de ses lèvres
Saintes. Le troisième écoutait en silence, & ne posait
nulle question. Le Saint lui Dit alors :
- “Depuis tant d’années que tu me viens visiter, tu n’as
pas encore posé une seule question. Ne veux-tu rien
apprendre de l’Ascèse?”
- “Il me su�t de te regarder, Abba”, repartit l’autre
Ancien. Cela m’a beaucoup Enseigné”.

De tout ce qui précède, nous apprenons qu’il n’est pas


d’autre Voie sûre que celle de confesser tout le jour ses
pensées, dans l’Entretien Spirituel, & la Vie quotidienne
aux côtés de l’Ancien & des Pères qui ont le Don de
Discernement Spirituel, de ne recevoir que d’eux seuls la
règle de leur conduite dans la Vertu, & de ne se �er
jamais à son jugement propre...Car, se confesser à
quelqu’un qui n’a pas & ne possède pas le Discernement
Spirituel, non plus qu’il n’a davantage l’Expérience
Pratique & Théorétique de la Vie Spirituelle, c’est
risquer sa propre perte, & jusqu’à la sienne ensemble.
Abba Poemène conseille donc de ne pas livrer ni con�er
le secret de sa confession à quelqu’un sur qui notre
conscience ne nous avertit pas de ce qu’il est réellement
au fond de lui.

Abba Cassien & la suite de ses Moines visitèrent Abba


Moïse - qui fut un ancien brigand Ethiopien devenu, par
la Vertu de la Pénitence, l’un des plus grands Saints, des
plus illustres, & des plus réputés du Désert-, & ils
l’interrogèrent sur la confession des pensées. Moïse leur
répondit : “ Il est très Bon, mes Enfants, de ne pas celer
ni cacher ses pensées aux Pères, mais de les confesser
librement & purement. Il ne faut pas écouter ses
jugements propres, ni se �er à soi, mais se soumettre
sans restriction à ceux des Pères Saints. Il ne faut
cependant pas davantage livrer à n’importe qui les
secrets de son Coeur, mais à des Anciens seulement,
devenus Spirituels, qui Savent Discerner, qui ont le Bon
Témoignage de beaucoup de leurs Pères, & non point
seulement des cheveux blancs & chenus. Car, nombreux
sont ceux qui s’attachent à la forme extérieure du Père,
& croyant livrer leurs pensées à un Saint, c’est à un
gourou Egaré qu’ils les dévoilent; lors, au lieu de la
guérison Spirituelle, c’est le désespoir qu’ils en
obtiennent, à cause de l’inexpérience de ceux qui les ont
entendus, & de l’abus de con�ance & de liberté qu’ils en
ont fait.”

Saint Maxime le Cavsocalyvite - le Brûleur de cabanes,


car il brûlait toutes ses cellules l’une après l’autre, à
crainte de s’y par trop attacher- fut ainsi la victime,
d’abord, d’un confesseur inexpérimenté & usurpateur de
cette fonction Spirituelle de confesseur, auquel il avait
confessé ses Visions Spirituelles, & l’Apparition de la
Mère de Dieu, qu’il avait encontrée au sommet du Mont
Athos. Lequel faux confesseur le traita, lui, d’égaré & de
fou. Mais, ce fut une Grâce pour Saint Maxime, qui usa
de cette catégorisation arbitraire & erronée, & de
l’épithète même, discriminante, di�amante, humiliante,
& vexatoire, “d’égaré”, pour se préserver de la louange
des hommes, criant à tous ceux qui tentaient de
l’approcher : “ Eloignez-vous de moi, je ne suis qu’un
égaré.”

“ Les Pères Expérimentés”, Enseigne Cassien le Romain,


ne se meuvent pas d’eux-mêmes, mais leur Motion &
leur Agir sont Célestes, car c’est Dieu, l’Esprit de Grâce
Providente, & ce sont les Ecritures Inspirées aussi qui les
meuvent. Qu’il faut interroger ceux là seuls qui sont
avancés dans la Vertu, c’est ce que l’on peut apprendre
de par nombre de passages de l’Ecriture Sainte, comme
dans la Vie de Saint Samuel, qui fut, tout Enfant,
consacré à Dieu par sa Mère, qui fut digne de converser
avec le Seigneur, & qui pourtant ne se �a point à son
jugement, & s’en fut consulter son Père Spirituel Elie,
pour apprendre de lui ce qu’il devait répondre à Dieu. &
bien que dieu l’eût, par Son Appel, rendu digne de Lui,
Il continuait de le vouloir soumis à son Père Spirituel,
a�n de le faire progresser dans l’Humilité.
De même, le Christ qui choisit Paul, & l’Appela, sur le
chemin de Damas, eût pu lui ouvrir immédiatement les
yeux, & lui montrer aussitôt, & d’emblée, la Voie de la
Perfection Spirituelle. & cependant, il l’envoya d’abord à
Ananie, & lui enjoignit d’apprendre de ce dernier la voie
de la Vérité, lui Disant : “ Lève-toi, rentre dans la ville,
& là, l’on te Dira ce que tu devras faire.” Par là, & de
telles choses, il nous est donc Enseigné de nous laisser
Guider par ceux qui sont Parfaits...” Je montai,” Dit
Paul, “ à Jérusalem, pour voir Pierre & Jacques, pour
leur exposer l’Evangile que je prêchais, de peur de
courir ou d’avoir couru en vain”, & ce, bien que la Grâce
du Saint Esprit le suivît dans la Puissance des Miracles
qu’il Accomplissait. Quel est l’orgueilleux & le
présomptueux qui osera se �er à son propre jugement
sur lui-même, quand le Vase d’Election confesse qu’il a
besoin de l’avis des Saints Apôtres? Il est donc clair - &
ces faits le démontrent- que le Seigneur ne Révèle à
personne la voie de la Perfection, si ce n’est à ceux qui y
sont Guidés par leurs Pères Spirituels, & si & seulement
si encore ceux-ci sont véritablement Saint & Orthodoxes.
C’est pourquoi Dieu Dit par le Prophète : “ Interroge ton
Père, & il te l’Apprendra, tes Anciens, & ils te le
Diront...”

Comme l’Apôtre, le Saint Père Spirituel Connaît les


douleurs de l’enfantement Spirituel, dans les attaques
des démons déchaînés contre lui, car les démons
revendiquent & convoitent à Mort l’Ame du Fils
Spirituel, Dit Nil l’Ascète, & viennent le troubler
de Nuit comme de Jour, suscitant contre lui les
calomnies, les di�cultés de toutes sortes, les dangers, &
les périls sans nombre, jusqu’à leur cessation, après qu’a
l’Ascète remporté le prix & trophée de la Victoire
Spirituelle sur le Diable.

“Il advient parfois, ” Dit Saint Jean le Carpathe, que le


maître se livre au déshonneur, & subisse des épreuves
pour le Bien de ses Disciples. “ Nous sommes sans
honneur & méprisé, vous, vous êtes Glorieux & Forts En
Christ”, écrit Paul aux Corinthiens.
Saint Syméon le Théologien fut attaqué par ses propres
Moines, incités & excités à ce faire par le Diable. Le
Patriarche d le’époque, a�ecté par leurs calomnies, les
condamna à l’exil, mais, sur la demande & les Prières du
Saint revint sur sa décision, & se contenta de les
disperser. Mais, en Bon Berger qu’était le Saint, ne
pouvant sou�rir de voir sa Bergerie & son Bercail vides,
il se mit en quête de les retrouver tous, & leur �t
parvenir ce qui était indispensable à leur vie &
subsistance. Il s’en alla les trouver ensuite un à un, leur
demandant pardon comme s’il les avait o�ensés. C’est
ainsi qu’au bout d’un temps, il parvint à les rassembler
tous dans son Monastère.

“ Reçois donc & écoute avec Piété les Instructions


Spirituelles & Divines des Pères. Les Choses Spirituelles
sont inaccessibles à ceux qui manquent d’Expérience
Spirituelles”, Dit Saint Macaire. La Communication &
Communion du Saint Esprit, - c’Est Esprit de Sainteté - ,
est Octroyée en Don à l’Ame Fidèle, puis Sainte...C’est à
celui qui a acquis l’Expérience que sont sensiblement &
tangiblement Manifestés les Trésors Célestes de l’Esprit.
Mais, celui qui n’est pas Initié n’y peut absolument rien
comprendre.”

Or donc, nous Apprennent encore les Saints Kalliste &


Ignace ceci même : “ Ecoute donc avec Piété ce que ton
Père Saint te Dit de ces Choses, jusqu’à ce que tu
deviennes digne de les recevoir à ton tour. Tu Verras
alors, par les Yeux Expérimentés de l’Ame, à quels Biens
Supérieurs & à quels Divins Mystères les Ames des Vrais
Chrétiens Orthodoxes peuvent dès ci-bas Communier
Mystériquement...”

(R.P.)Révérend Père Ambroise (Fontrier).

VIE DE SAINT CALLINIQUE L’HESYCHASTE.

CHAPITRE PREMIER

PIEUSES ASPIRATIONS

Années de jeunesse.

C’est en 1853, à Athènes, que naquit celui qui devait


devenir Saint Callinique l’Hésychaste. Le petit
Constantin - c’était là le nom qu’il avait reçu à la Sainte
Illumination du Baptême-
avait pour parents les pieux descendants d’une famille
de capitaines, les Thiaspris, qui s’étaient illustrés lors de
la révolution de 1821, aidée de la plume & des pinceaux
des Romantiques européens, poètes, écrivains, peintres,
etc.., & qui, après des luttes héroïques menées par le
Peuple grec & ses héros, avait vu la libération de la
Grèce, en�n, du joug de la Tyrannie Ottomane.

Les premières années de sa vie se passèrent dans


l’Athènes d’alors, tellement irriguée encore des �ots de
la piété & de l’attachement à la Tradition Chrétienne
Orthodoxe des Saints Pères grecs. C’est que la Foi, en
vérité, constituait à l’époque toute la science du Peuple,
sous la conduite de ses Saints Anciens, était à la plus
haute Ecole qui se puisse, l’Ecole de la Sainteté
Théologienne. Aussi, rares étaient les agnostiques,
indi�érents à Dieu comme à l’Eglise, & feignant de
rester indécis quant à décider & trancher de la Vitale
Question du Salut de leur âme.

Constantin faisait à tous l’e�et d’un garçon vif &


intelligent, dévoré pour l’Eglise d’un zèle ardent. Il
s’adonnait avec passion à l’étude des livres grecs, & ne
perdait pas une occasion de venir à l’église, pour y
suivre les saints & divins o�ces, à l’imitation du
Prophète s’écriant : “ Le zèle de Ta Maison, Seigneur,
me dévore”.

On le voyait souvent même assister à des vigiles entières


- ces o�ces, qui durent toute la nuit, étant alors loin
d’être rares dans les paroisses. Il y accourait, pour jouir
de leurs Bienfaits Spirituels & de cette nourriture si
désirable à l’Ame en quête de sa puri�cation & de son
Edi�cation Spirituelle. Et ce qu’il entendait dans les
homélies & autres prédications des Saints Anciens & des
Prêtres, comme ce qu’il lisait dans les Livres Saints, il le
Vivait de toute son Ame, profondément fervente. Car, en
vérité, ce à quoi il participait déjà, était un fastueux
banquet Spirituel, dont il faisait ses Délices.

Pour sa jeune Ame inquiète, cependant, ces prémices ne


représentaient, au demeurant, pas tout encore à ses
Yeux Spirituels. Ce qu’il désirait était tout autre chose
encore, quelque chose de plus intense & de plus élevé,
qu’il ne trouvait pas ici, à Athènes. Et il ignorait alors
que ce à quoi il aspirait ainsi, d’une façon confuse
encore, fût une Vie Vouée toute entière à Dieu.

Mais il arriva qu’il �t, à point nommé, la connaissance


d’une personne qui possédait de la Vie Monastique
aghioritique - sur la Sainte Montagne de l’Athos- une
Co-Naissance profonde. Aussi connut-il bientôt l’exacte
manière dont Les Pères de l’Athos menaient la Vie
Divine. Ces leçons ne furent cependant pas sans le
troubler. Déjà, toute son Ame inquiète de son Salut se
tournait vers la Sainte Montagne. Là-bas, peut-être,
songeait-il, trouverait-il ce qu’il cherchait, & ce à quoi
aspirait tant son Ame assoi�ée comme la Biche des
Ecritures, courant se désaltérer & s’étancher aux Sources
de la Vie Divine.

Par une belle journée de 1875, l’on eût pu voir, sur le


port de mer du Pirée d’Athènes, Costas arpenter le
débarcadère en quête d’un caïque qui pût le faire passer
jusqu’à l’Athos. Il avait en lui-même pris l’ultime
décision. Et ses lèvres, doucement, murmuraient :
- Mon Dieu, si Ta Volonté est que je devienne Aghiorite,
présente à ma vue le caïque qui m’emmènera vers la
Sainte Montagne.

Il abordait les capitaines, l’un après l’autre, s’enquérant


de leur destination. Et il commençait à douter que la
réponse fût jamais favorable, lorsqu’un sourire illumina
son visage : Il y avait bien un petit caïque qui partait
pour l’Athos.

Saisi d’un fol enthousiasme, il pria le pilote de le


prendre à son bord, lui promettant de se rendre tout au
long du voyage aussi utile qu’il le pourrait. Et le
capitaine, peu disposé d’abord à embarquer ce passager
peu commun, devant tant d’insistance, à la �n pourtant,
se laissa �échir.

Et, tout en faisant ses adieux au Pirée, Costas, plein de


joie, rendait Gloire à Dieu de la tournure que prenaient
les événements. A son Seigneur il avait demandé un
caïque; le caïque s’était présenté, & voici que ce voyage,
dont il avait tant rêvé, prenait une allure de réalité.

En route pour le Monastère d’Iviron.

Le caïque cinglait à présent vers le Monastère d’Iviron,


où il devait charger du bois. C’était là un périple de
plusieurs jours, sans compter les dangers & les périls qui
pouvaient surgir & s’encontrer en mer, une époque où,
pour cette même raison, tous les voyages traînaient en
longueur.

Or, durant ce temps, Costas, de par sa conduite, s’attira


bientôt l’estime de tous. Les passagers s’étonnaient
seulement de ce qu’il ne leur répondît pas quant au but
de son voyage. Ils voyaient ce garçon toujours aimable,
jamais inactif, qu’ils savaient cultivé, - assez du moins
pour avoir achevé ses classes au lycée-, & qui arrachait
la sympathie de tous, & ils ne pouvaient croire qu’un
jeune homme si distingué, & d’aussi �ère allure, pût
vouloir s’enfermer, sa vie durant, dans quelque
Monastère Athonite.

Mais ce n’était pas tant la curiosité de ces gens, ni les


questions qu’ils lui faisaient, qui le fatiguaient, que les
mauvaises pensées dont le Démon l’assaillait. Assis dans
un coin du caïque, Costas était en proie à de troubles
inquiétudes. Le Malin le soumettait à dure épreuve, lui
rappelant la pittoresque Athènes, ses parents, ses frères,
ses soeurs, & tant d’autres visages qui lui étaient chers,
dont il s’était ainsi si cruellement séparé, & dont le
désarroi avait dû être sans pareil à l’heure où ils
s’étaient avisés de son départ, ou plutôt de sa fuite vers
la Sainte Montagne. Et l’Ennemi des Ames lui
représentait encore, pour l’accabler davantage, les
terribles épreuves qui sans nul doute l’attendaient, en ce
lieu inconnu où il se rendait, peuplé de visages inconnus
de personnes étrangères, qui tous vivaient dans un
extrême dénuement, adonnés aux plus austères
privations, & se menant la vie si dure.

“ Ta pauvre jeunesse”, lui disait & lui redisait la voix, ne


la plains-tu pas? Où vas-tu donc l’enterrer?”

Et pourtant, à peine le sommet de l’Athos parut-il au


loin, que toutes ces craintes cédèrent, cependant que
l’enthousiasme, de nouveau, le reprenait. Bientôt, se
présentèrent à sa vue les divers Monastères, çà & là
disséminés au pied de l’Athos. Et ce qu’il avait entendu
dire, ce qu’il avait imaginé de la Sainte Montagne, il le
voyait à présent se détacher devant lui & vivre sous ses
yeux. Ils approchaient du Monastère d’Iviron : son
émotion, sa joie ne connaissait plus de bornes. Le caïque
allait accoster : sans attendre même qu’il touchât terre,
Costas, achevant à peine ses adieux au capitaine du
bateau, déjà sautait sur le sol athonite, & s’empressait de
courir au Monastère.

Il ne fut pas long à y parvenir. Et, de fait, il arrivait.


C’était bien là, ainsi qu’il l’avait lu, que se trouvait cette
Icône Miraculeuse de la Toute Sainte que l’on nomme
“la Panaghia Portaïtissa.”Agenouillé devant sa
majestueuse �gure, il implora sa protection, avant que
d’entrer dans sa nouvelle vie. Aussi n’est-ce pas un
hasard fortuit si, par la suite, & dans la suite de ses
Jours Bénis, la Grâce de la Mère de Dieu précéda
toujours ses pas, & toujours le prévint en toutes choses.

Le Désert de Katounakia.

Après qu’il eut été hébergé quelques jours à l’hôtellerie


du Monastère, il commença de songer au lieu de son
séjour. Lui fallait-il rester là, ou bien s’en aller plus loin?
Ce qui ne conférait pas à son Ame le repos auquel elle
aspirait venait de ce que le Monastère était
idiorythmique, à savoir que les Moines avaient chacun
leur règle de Prière propre, & ne se retrouvaient que
pour la célébration de la Liturgie & des grands O�ces.
Or, souvent, & la suite des temps le prouva, nombre de
ces Monastères idiorythmes, si même ils produisirent
des Saints préférant cette liberté qui leur permettait de
consacre plus de temps à la Prière du Coeur, à l’étude &
aux lectures patristiques, seuls, chacun, en leur cellule,
beaucoup, toutefois, eurent des pratiques moins strictes
que les autres. Il résolut donc d’aller chercher ailleurs
un lieu qui fût plus propice à cette Hésychia qu’il
désirait tant, cette Solitude Silencieuse & Paisible
enquelle seule se peut mener à bien la Prière du Coeur.

Il apprit peu apprès que s’il voulait mener la Vie


Hésychaste, ce lui serait plus aisé au Désert de
Katounakia de l’Athos. Il y avait là de grands Ascètes,
pareils à ceux qu’il admirait depuis si longtemps. Sans
plus attendre, il se mit en route pour la Skyte de Sainte
Anne. Et, pressant le pas, il ne mit guère de temps
davantage pour atteindre Katounakia.

Katounakia, sise au Nord de l’Athos, sauvage & fort


rocailleuse, ainsi que les Déserts avoisinants,
Cavsokalyvia, Saint-Vassili, la Petite Sainte-Anne,
Karoulia, & jusqu’à Vigla, toutes ces contrées qu’englobe
la dernière langue de terre, formant la presqu’île
athonite, qui s’avance dans la Mer Egée, oui, en vérité,
toutes ces contrées se trouvaient constituer le sol le plus
béni, le plus sancti�é, & le plus Saint de la Sainte
Montagne. Et s’il fallait imaginer le reste de l’Athos
comme la partie centrale d’une église, cette région-là,
vraiment, en serait comme le Saint Autel.

Aujourd’hui encore, celui qui chercherait des êtres


Vivant pleinement la Vie En Christ, assez même pour
avoir progressé dans la voie de la Sainteté, c’est dans ces
contrées là qu’il en trouverait, en densité, le plus grand
nombre à l’arpent de terre. Que dire alors du siècle
dernier, à l’époque où arriva Costas, en ces lieux où
abondaient les Saints, comme autant de lys dont
�eurissait le Désert?

Désormais, le jeune émule des Ascètes, tant admirateur


de la Vie Ascétique, pouvait chercher un Géronda
vertueux, un Saint Ancien, dont la conduite de Vie fût
su�samment austère pour le faire, de plus prompte
sorte, progresser dans la Vie Spirituelle. C’est ainsi qu’il
découvrit Pappa-Daniel - “pappa”, en grec, marquant le
diminutif a�ectueux de “pappas”, qui signi�e “prêtre”.
L’Ancien Daniel, au demeurant, était un Saint Père
Hésychaste admirable, & Père Spirituel confesseur non
moins admirable.

CHAPITRE DEUXIEME

LA VIE AU DESERT.

C’est vers 1870, pour s’y exercer à la Vie Hésychaste,


que le Pappa-Daniel était arrivé dans l’inhospitalière
contrée de Katounakia, qui, légèrement, surplombe la
mer. Là, au prix de bien des sueurs & des peines, il
fonda l’église de Saint-Gérasime-le-Nouveau, & deux
petites cellules de Moines Ermites. Telle était au Désert
la cabane où il allait passer le restant de ses jours.

Le Pappa-Daniel était originaire de Zagora, petite ville


sise au pied du Pélion. A l’Athos ensuite, il avait été
ordonné Higoumène du Monastère de Grégoriou. Mais,
l’excès de soucis qui incombaient à sa charge, & les
dissensions qu’il avait rencontrées au Monastère,
l’avaient fait fuir à Katounakia. Il était venu s’ajouter
aux Ascètes, si nombreux déjà, qui peuplaient ce Désert,
& rendre Gloire à Dieu pour cette Hésychia dont Il lui
faisait Don.

Dès lors, de toute son Ame, il se voua à la Vie Neptique


- Vigilante- des Pères Neptiques, -Priants Veilleurs de
Vigiles, attentifs aux pensées de leur Coeur, en fermant
la porte aux mauvaises pensées, & à toute mauvaiseté,
�ltrant le Mal à l’entrée de ce Coeur pour n’y laisser
entrer que le Bon, le Bel, & le Bien -, à son tour plaçant
dans son Coeur, - comme il est dit dans l’Histoire de
Philothée-, les deux Ascensions de Dieu, & s’e�orçant,
comme les colombes, de revêtir des ailes pour atteindre,
au Lieu même de son Désir, le Repos Divin dans la Paix
des Déi�és, qui Surpasse toute intelligence.

C’est donc à ce remarquable Saint Hésychaste, qui


possédait aussi la réputation d’un vertueux Père
Spirituel, que furent conduits les pas du jeune Costas,
pour qu’il remît son Ame entre ses mains bénies, comme
s’il l’eût remise entre les Mains du Seigneur Dieu Lui-
Même.

Le Géronda Daniel ne crut pas d’abord que ce jeune


homme de bonne éducation, élevé à Athènes, &
solidement instruit & versé dans les Lettres anciennes,
pût résister à la Vie de Désert. Aussi était-il tout naturel
qu’il n’acceptât que malaisément de le prendre à son
obéissance, fût-ce comme simple novice.
Costas, cependant, ne semblait pas ébranlé. Il insistait,
suppliant ardemment que l’Ancien le reçût.
- Eprouve-moi, Géronda, répétait-il. Et, si je ne fais pas
ton a�aire, chasse-moi.

Or, l’Ancien, cependant qu’il réitérait à Costas son refus,


dans le même temps Priait le Seigneur, implorant une
Illumination Divine, qui lui marquât ce qu’il devait
résoudre. Il attendait donc que Dieu lui noti�ât en son
Coeur si ce tout jeune homme, à peine sorti de l’enfance
encore, pourrait réellement supporter la lourde croix de
la Vie Erémitique.

C’est ainsi qu’il prit pour �nir la décision de le prendre


sous sa protection & sa direction Spirituelle.

Le Mystère du Désert.

Qui s’est jamais trouvé à la Cabane de Saint Gérasime


n’a pu qu’intensément ressentir le grandiose de l’aspect
du Désert. A quelques mètres sous les pieds gît la mer,
&, les jours de tempête, s’entend fortement, sur la roche
à vif de l’abrupte falaise, le grondement des vagues
déchaînées en furie.

Au-dessus de la cabane, s’érigent en surplomb,


clairement visibles, des rocs escarpés pouvant atteindre
jusqu’à cent mètres, parfois, de hauteur en amont. Ici &
là, par intervalles, à �anc de falaise, comme posés en
l’air, mêmement suspendus au-dessus du vide, à mi-
pente entre ciel & mer, s’aperçoivent autres Ermitages
de Saints Ascètes, qui, pour l’Amour de leur Christ, se
sont exilés, à Vivre dans le Désert sous la voûte étoilée.
Un peu plus haut encore, d’admirables Anciens
montèrent jusqu’à ces cîmes mener leur périlleuse
Ascèse, & dont les noms sont aussi célèbres par toute la
Chrétienté Orthodoxe Universelle que ceux d’un Pappa-
Daniel, d’un Gérasime, ou d’un Pappa-Ignace, tout
autant réputés pour leur Vertu que pour leur Sagesse
Divines.

Mais, dans l’enceinte même de la cabane de Pappa-


Daniel, celui qui découvre là une anfractuosité du
rocher - laquelle sert aujourd’hui de remise à bois- peut
y voir également quatre à cinq marches menant à une
sorte de grotte enfoncée sous terre, de spacieuse
apparence pourtant, où sont encore visibles les traces
d’un ancien Ermitage. De quels sentiments un visiteur
ne se sent-il pas assailli alors, à s’ainsi découvrir
environné de ces secrètes cachettes, où les Pères Saints,
naguère, menèrent l’Ascèse.

Puis, tournant ses regards vers le nord-est, au fond du


paysage, il distingue, lors, le majestueux sommet de
l’Athos. Ce sommet surplombant la vaste étendue de
l’Egée, & qui se détache sur les abrupts rochers où
s’accrochent, disséminés çà & là, les érémitiques cabanes
entourées de buissons arides, voilà qui confère à ces
lieux tout chargés de mystère une grandeur quasi
surnaturelle, que vient encore sceller l’absolu silence,
que rien d’extérieur ne vient jamais troubler.

Tel était le cadre qui charmait véritablement Costas,&


pour quoi il renonçait sans regret aux choses vaines de
ce monde. Là, aux côtés du Pappa-Daniel, son Ancien,
qu’il voyait si savant en l’étude des Saints Pères, &
tellement avancé sur la voie de la Sainteté, Costas se
regardait comme le plus heureux des jeunes gens. Et, la
seule vue de son vénérable Ancien, chenu, aux cheveux
tous blanchis par l’âge, su�sait à le faire pleurer
d’émotion & de joie tout ensemble.
Epreuves & privations.

“Costas, mon enfant”, lui dit son Père (Spirituel), “ ici,


nous ne mangeons qu’une seule fois le jour, & encore
prenons-nous ce repas sans huile. Pour l’huile, en e�et,
nous n’en prenons que le samedi, le dimanche, & les
jours de fête...Ici, c’est en Prière que nous passons la
plus grande partie de la nuit. Après quoi, nous dormons
quelque peu, puis, durant la journée, nous occupons nos
mains à quelque travail, pour gagner notre pain.

- “Que cela soit béni, Géronda”, répondit son Fils (


Spirituel), selon la formule monastique habituelle, usitée
à marquer l’assentiment. “ Car, pour moi, c’est bien
cette Vie-là que je désirais pour mon Ame. Et si j’en
eusse voulu une autre, j’eusse pu aller au Monastère, ou
bien dans une quelconque skyte que ce fût.”

“-Ici, Costas, “poursuivit son Père, “ nous n’avons ni


sources, ni fontaines. Et l’eau de pluie que retient nos
citernes, il nous faut beaucoup l’économiser. Ici, parmi
ces rochers, nul jardin ne pousse. C’est pourquoi nous ne
goûtons ni fruits ni légumes verts. mais quelques herbes
sauvages des montagnes, des olives, des légumes secs,
une �gue, parfois, ou quelque autre chose achetée au
magasin de Dafni, où, rarement, nous faisons nos
emplettes, voilà de quoi nous subsistons...Ici, au lieu de
pain, nous mangeons des biscottes de pain sec.”
- Et, de fait, dans les Monastères de la Sainte Montagne,
du pain qui reste au réfectoire l’on fait des sortes de
biscottes, plus au vrai croûtons très durs, destinés aux
Ermites. C’est ainsi que la cabane de Pappa-Daniel était
approvisionnée en ces dites biscottes par le Monastère
de Xéropotamou-.
Et, tandis que Costas écoutait attentivement, l’Ancien
continuait de lui décrire les dures conditions qui
seraient celles de sa nouvelle Vie.

-“Ici, Costas,” poursuivait-il, “nous n’avons ni lait, ni


fromage, ni oeufs. A Pâque même, nous ne mangeons
pas d’oeufs rouges, peints de ce vermillon qui �gure le
Sang Christique sur le Tombeau du Christ. Mais, nous
sortons celui, de bois peint de volutes & d’ornements,
que nous gardons en Mémoire de la Fête Pascale,
& sa vue su�t à nous la remémorer.

Costas témoignait à ces dires le plus grand intérêt,


heureux d’entendre pareilles leçons d’austérité pour
préluder à sa nouvelle Vie de Saint. Une autre Ascèse
pénible encore était de ne point se laver que par petits
morceaux. Les bains, comme les ablutions à grandes
eaux, il lui fallait les oublier. Saint Jérôme n’écrit-il pas,
du reste, que qui s’est une fois lavé dans le Christ, au
Jour du bain de la Régénération (Spirituelle) de l’âme,
lors de son Baptême, & de sa triple immersion dans les
Eaux Baptismales, n’a plus par après besoin de se laver.
Et? bien que de prime abord, ce pût paraître curieux,
telle est pourtant bien la règle en usage chez les
Anachorètes, pour lesquels elle ne constitue qu’une de
leurs privations sans nombre. Car le bain est considéré
comme un amollissant plaisir du monde, dont un Moine
se doit priver par esprit de macération, & il est vrai qu’il
crierait de joie, sans doute, à se plonger en un bain
profond en�n; Certains Moines, toutefois, se plongent
tout habillés de longues tuniques, dans la mer, l’été, qui
baigne les pieds de leurs cellules. Mais les plus grands
Ascètes, de ce grand plaisir encore se privent, par Esprit
de maîtrise souveraine de soi, & suréminente préséance,
sur le corps déchu, de l’Ame, des passions victorieuse.
Quand à son vêtement de corps, qu’il ne pouvait que
rarement laver, il faudrait bien qu’elle devînt - ainsi le
disait-il lui-même- comme “la rude éto�e d’un bât.”
Quant à sa noire soutane, elle était, & l’été plus encore,
toute raidie de sueur chaude & de sel marin.

Et voici qui donnera sans doute une image plus


saisissante de ce que pouvaient être les privations d’une
Vie Sainte à Katounakia.

Quelques années avaient passé depuis son arrivée, &


Costas était devenu le Père Callinique. Un Jour de
Pâque, un généreux Moine s’était mis en souci de leur
faire don d’un peu de fromage. Aussi la table pascale
revêtirait-elle, pour une fois, un caractère de Fête.

- “Mon Enfant,” lui dit l’Ancien, “ n’oublie pas d’ajouter


le fromage qu’on nous a o�ert.”

A ces mots, le Père Callinique s’étonna. Emporté par son


Idéal Ascétique, il semblait peu enclin à rompre son
jeûne habituel pour s’accorder ce luxe.

-“Que dis-tu, Géronda? Du fromage au Désert? A-t-on


jamais ouï pareille chose?”

Mais, à quelque temps de là, il fut, néanmoins, le jouet


des circonstances. Deux, trois années avaient passé
depuis lors, durant lesquelles il avait su�samment pu
faire l’épreuve des peines de l’obéissance & de la Vie de
Désert. Le Jeûne du Grand Carême, cette année-là,
maintenant que s’accumulait sa fatigue, & sa peine,
cumulative aussi, le fatigua à l’excès. Car le Jeûne des
Ermites est beaucoup plus austère encore que celui des
autres Moines. Et, si l’on n’en veut pour exemple que la
simple entrée en Carême, qui se marque, dans les
Monastères, par le Triméron, ou Jeûne complet de trois
jours, elle se célèbre, chez les Ermites, par un Jeûne
absolu de cinq jours. En�n, la Pâque arriva. Durant la
préparation de la table pascale, il �t part de son désir à
l’Ancien :

-A présent que voici la Pâque, Géronda, comme il serait


bon d’avoir un peu de fromage!

Alors, pour toute réponse, la Pappa-Daniel lui redit en


souriant les paroles mêmes qu’avait eues son novice,
quelques années plus tôt :

- Que dis-tu là, mon Enfant? Du fromage au Désert? At-


on jamais entendu pareille chose?

Grâce à son enthousiasme juvénile encore, le Père


Callinique parvint pourtant à surmonter ce nouveau
genre de Vie, si dur, âpre, & pénible fût-il. Mais, il ne
laissait pas pour autant d’éprouver, de connaître, & de
traverser aussi ses heures di�ciles, temps de faiblesse,
de lassitude, & d’a�iction.

L’Ancien, par exemple, ne voulait pas qu’il sortît de


l’enceinte de leur cabanon, pour éviter que son esprit ne
se disperse, & que sa pensée ne s’éparpille au vent. Cette
clôture totale, & ce complet retrait du monde, proche du
grand renfermement, lui inspiraient bien souvent une
noire mélancolie, écrasante, tel un poids très lourd lui
oppressant la poitrine.

Le Jeûne, ou, pour être plus exact, le manque, les


carences, & la quasi-absence de nourriture, l’épuisait à
l’excès, dans son jeune âge même, tandis, dans le même
temps, que le Diable lui peignait sous les plus vives
couleurs les opulentes tables qu’il retrouverait dans le
monde, s’il abandonnait l’âpre Vie de Désert.

Le réveil à minuit, après trois heures de sommeil


nocturne à peine, suivi, des heures durant, de la longue
litanie de Prières, les veilles de nuits entières durant les
Agrypnies, tout cela faisait qu’il sentait, par moments,
ses forces l’abandonner, & s’évanouir tout-à-fait ses
capacités d’endurance & de résistance.

Et, de fait, peut-on aisément s’habituer à ne se laver


plus, & à ne manger qu’à peine pour se malaisément
soutenir, lorsqu’on est jeune athénien, & de bonne
famille?

Et les mille ruses perverses des démons, & leurs


attrayantes suggestions de tentations sans nombre,
suscitant le soulèvement des pensées de révolte, & les
assauts de l’imagination en délire, comment tout ce
déchaînement se pouvait-il à tout instant supporter &
sou�rir?

Pourtant, il ne �échissait pas. L’esprit d’extrême


combattivité dont il était doué l’aidait à y faire front
avec noblesse, quelles que fussent les di�cultés, &, Dit
Saint Nil l’Ermite, “ les a�ictions, les épreuves, les mille
coups des démons mauvais & diaboliquement méchants,
les traits en�ammés qu’ils dardaient sur lui, & les
machinations de toutes sortes qu’ils fomentaient &
tramaient contre lui.”, qui d’ordinaire poursuivent les
Ascètes. Parfois, tout à l’inverse, il éprouvait de la joie,
non sans que ce qu’il ressentait fût mêlé de quelque
orgueil, de ce qu’il avait été jugé digne, si jeune encore,
de descendre dans l’arène de sable du Désert.

Et puis, il n’était pas seul. Son pieux Ancien, dans toutes


ces épreuves de son Ame, se tenait à ses côtés, toujours
prêt à réchau�er son zèle, pour qu’il pût surmonter les
obstacles, les pièges, & les machinations du Démon, &
qu’il progressât vers l’avant avec bonheur.

La sculpture sur bois.

Comme bien d’autres Ermites, le Pappa-Daniel


pratiquait la sculpture sur bois. C’était là le travail
auquel il occupait ses mains.

Et, jusqu’à aujourd’hui, dans les Déserts de la Sainte


Montagne, l’on rencontre des Pères qui s’exercent à cet
art. Ils ont de la sorte une occupation qui leur permet de
subvenir à leurs diverses nécessités, &, surtout, de
combattre l’Acédie, ce dégoût total de tout, cette
lassitude entière, cette absence de tout désir Spirituel, &
de nerf vital, cette dépression existentielle, en�n, qui,
du fait d’une tentation du Diable, permise par Dieu,
pour éprouver l’âme, & la rendre plus forte au sortir de
cette longue crise, le laissant totalement apathique, sans
force, & de longs jours couché comme sans vie, qui
s’abat soudain sur les Moines surexténués par l’excessive
Ascèse.

Costas allait donc, lui aussi, apprendre à son tour, de


son Géronda, la technique de la sculpture des Croix
Orthodoxes Athonites & des objets d’art monastique de
la Sainte Montagne. Le bois brut, qu’il fût de chêne, de
buis, ou de pin, il saurait bientôt le changer en de la
belle ouvrage sculptée. Il fallait tout d’abord, à l’aide
d’une petite scie à bois, en ôter de minces copeaux; puis
poncer, & polir; après quoi, sur le bois bien poli, d’un
léger coup de crayon, l’on pouvait tracer les contours du
dessin, que l’on sculpterait. En�n, avec divers
instruments, tels de petites lancettes, entamer la
sculpture proprement dite. Le tout, presque achevé, se
pouvait encore peindre de diverses couleurs aux tons
très délicats. C’est ainsi que l’on obtenait des cuillères,
des peignes athonites, des coupe-papiers, des sceaux à
imprimer les phosphores de pain bénit, de petites croix
sculptées,& de véritables oeuvres d’art même, telle que
la belle �gure au doux visage d’un Saint, ou bien
quelque scène admirable du cycle iconographique des
Scènes de la Vie du Christ Seigneur.

Pappa-Daniel faisait surtout des cuillères, & de


magni�ques cuillères. Pour parvenir à l’imiter, son jeune
novice devait déployer une extrême attention, & faire
montre de beaucoup d’application, qu’il devait assortir
d’une longue patience.

Ainsi donc, parmi tant de nouvelles découvertes que lui


réservait le Désert, il y avait aussi ce travail, qui, jusque
là lui était demeuré inconnu, & à l’exercice duquel,
pourtant, avec son zèle fort appliqué, dont il était
coutumier, il faisait, jour après jour, de merveilleux
progrès, comme dans son art. Et jusqu’à aujourd’hui,
l’on conserve encore - comme à Larissa, chez le Père
Archimandrite Arsène Théodoropoulos une Croix de
Bénédiction, gravée de scènes de la Passion- certaines de
ses Oeuvres, qui dénotent sa maîtrise d’un art
admirable.

Doué d’une grande résistance physique, Costas pouvait


également exécuter du gros oeuvre. Le travail n’était pas
pour l’e�rayer.

Dès les premiers jours de sa Vie à Katounakia, l’on put


voir combien il était e�cace à la tâche, comme à toute
tâche à laquelle il s’attelait.
Il avait remarqué que, tout entour leur cabanon, le sol
était inégal & accidenté, ce qui, lors de ses
déplacements, causait à son vieux Géronda, une
indéniable fatigue inutile. Il eut lors la pensée qu’il
pourrait peut-être tout naturellement faire quelque
chose pour soulager son Père Spirituel:

-“ Géronda,” s’enquit-il, me donnerais-tu la bénédiction


pour ouvrir un chemin entre ces ronces, a�n qu’avec tes
visiteurs, vous puissiez circuler sans di�culté?

- Dieu nous pardonne, mon Enfant”, lui répartit l’Ancien


selon la formule habituelle aux Moines par où se
marque le consentement, & s’indique que l’on agrée
quelque chose. Et il marquait aussi par ces simples mots
qu’il se trouvait tout heureux que son novice ait été d’En
Haut inspiré de la sorte pour lui faciliter sa marche
malaisée au travers des ronces.

Quelques jours durant, les bruits de la pelle & de la scie


vinrent troubler l’Hésychia du Désert. Mais, bientôt, les
buissons de ronces une fois taillés, & les grosses pierres
enlevées, l’on vit un joli sentier aux contours bien tracés
s’élancer avec grâce au travers de ce Désert hostile &
caillouteux.

Le Précieux Dépôt.

Toute la conduite de son novice fondait & incitait le


Pappa-Daniel, sans l’ombre d’une hésitation, à le
tonsurer Moine. Costas prit donc le nom de Callinique -
lequel a signi�ance de “belle victoire”, par référence à
la triple Victoire du Christ Ressuscité descendu aux
Enfers y terrasser Hadès, savoir le Péché, la Mort, & le
Diable-, nom nouvel, à sa tonsure monastique reçu,
symbolisant le renouveau de l’Homme Nouveau, de par
la profession de ses Voeux Monastiques, marquant son
entrée dans l’état nouveau, désormais par lui
nouvellement professé, de la Vie Angélique des Saints
Moines -. Et l’Ancien �t lors plus que jamais pour lui
monter à Dieu ses Prières, pour que véritablement les
Ascétiques Luttes de son Fils fussent quelque jour de la
“Belle Victoire” En Christ couronnées.

Déjà cependant le Pappa-Daniel pressentait qu’il lui


faudrait avant peu quitter ce monde éphémère, & il
voyait avec satisfaction qu’il pouvait passer le relais
Spirituel du Dépôt Apostolique à son Fils Spirituel, &
sans crainte déposer sur les frêles épaules du Père
Callinique, sur lesquelles toute sa Moisson Spirituelle
désormais reposerait, celle de sa riche Expérience
Hésychaste, & tout ce qu’elle avait engrangée à ce Saint
dont Callinique voyait tangiblement qu’il l’était, par
l’Esprit, de Ses Embaumantes Arrhes Paradisiaques
Attesté, & dont il avait lui-même hérité de la longue
chaîne ininterrompue de la Transmission Apostolique, &
de la Sainte Tradition Patristique par eux toujours
renouvelée, des Grands Saints Hésychastes d’antan, des
Temps jadis, & de sa génération même.

Grégoire le Sinaïte n’avait-il pas, au début du XIVème


siècle, cependant que parcourant l’Athos, ranimé cette
Flamme Sacrée, quoiqu’étou�ée jusqu’à s’éteindre quasi,
de l’Hésychasme Priant des Saints Pères sur le sou�e
incessamment pratiquant la Prière du Coeur? C’était lui
qui en avait inspiré la Renaissance Hésychaste, y
enseignant la Prière du Coeur oubliée, qui, seule, par
l’entière puri�cation de l’esprit, a pouvoir d’élever sur
les ailes bénies de la Contemplation, en son sublime
essor ascendant, jusqu’à conduire à la Mystérieuse &
Mystique Union Divine avec la SurEssentielle Déité.
Et c’était cette Flamme encore, qui, telle une Perle
Précieuse, pareille à un Flambeau Sacré dont l’on garde
entretenu le Feu, pour de Génération en Génération,
comme bâton de Relais Spirituel le passer & Transmettre
à l’Age à venir, pour, dans la suite des Ages, Intact,
Pérenne, & Sans Prix, le Perpétuer, c’était cette Flamme
même qui s’était dès longtemps allumée dans la grande
Ame aussi de l’Ancien, qu’il décidait présentement de
Précieusement Transmettre à son jeune novice, dont il
pressentait, respectueux d’icelle Transmission, la belle
Ame, à se Sancti�er appelée, & bien davantage
s’Embellir Tous Jours.

Aussi longtemps que dura son Enseignement Spirituel,


Transmission Directe, & longue Initiation aux secrets de
la Prière du Coeur & de la Contemplation Théorétique,
nourrie aux Sources Patristiques Authentiques, le Père
Callinique ressentait incessamment le parcourir tout
entier comme des frissons de Sainte Ferveur.

Il fallait, aux commencements surtout, se violemment


vaincre soi-même, se regarder sans fard ni complaisance
aucune, & se résoudre, avec grand force de volonté
farouche, à de soi chasser, sans vile lâcheté, toute zone
d’ombre, dont s’ombrerait la Lumière de l’Esprit, au
défoliant désherbant, guettant, épiant, traquant,
extirpant, & brusquement arrachant chacune pousse
d’ivraie, & mauvaise herbe du vice par l’Ennemi, de
celles, sans nombre, immémorialement semées en l’âme
du vieil homme. Alors seulement, l’on pourrait se
hasarder plus avant, progresser au Chemin de Sainteté,
songer à Spirituellement s’Elever, &, dans la Sphère
Céleste, par l’Hésychia Sainte ouverte, soudain pénétrer,
pour se trouver, conjointement avec la Prière, à elle uni,
au Pays entré de son Ame, tel qu’un hôte en�n se verrait
chez lui être chez soi, comme jamais, se trouvant.

Cet univers Sublimement Elevé des cîmes Spirituelles de


la Contemplation Mystique, de toute son Ame, attirait
Callinique. Quelle route ascensionnellement montante
s’ouvrait devant lui! Toute d’Illuminations Divines En
Esprit de Sainteté, de Thaboriques Contemplations, de
pascals Eclats de Lumière, de vertigineuse apProche du
Père des Lumières...Ce Père de Gloire, d’icelle Gloire
Splendidement Magni�cent, qu’il lui semblait déjà d’au
loin distinguer, comme la Lumière au bout du chemin!

Désormais, & maintenant seulement, Pappa-Daniel


pouvait en Paix s’en aller de ce monde, pareil au
BienHeureux Prophétique vieillard Syméon de
l’Evangile, dont se chante l’hymne vespérale, laudique
devenue, à la Vue du Christ-Né que ses Saints Parents
lui viennent porter au Temple dont il est le Grand
Prêtre, s’écriant : “ Maintenant que mes Yeux ont Vu,
peut mon Ame s’en aller En Paix...”

Il s’endormit dans le Seigneur, & s’en fut de ce monde


l’Autre en 1881...Et, tandis qu’on le déposait sans vie
dans sa dernière demeure terrestre, le corps de son
vieux rasso, - noir Monastique & Presbytéral manteau de
sa noire soutane usée - enveloppé, son Fils pleurait à
chaudes larmes, à �ots coulant, d’une intraduisible
a�iction déchiré, pour jamais en ce monde séparé de ce
qu’il avait de plus cher après Dieu, son cher Ancien, tant
bien-aimé.

Les yeux brouillés de larmes, il psalmodiait, tristement


chantant, le thrène funèbre de sa Mort & Dormition.

Comment Vivrait-il, maintenant, de la Bienfaisante


Protection Priante privé de son Saint Père Spirituel. Son
Géonda avait été tout à ses yeux, & représentait tout
pour lui. Il était la table de son festin Spirituel, sa
cassette, le Trésor de son Coeur enclosant, où profusion
se puisait des fonds auxquels se devait recourir aux
di�ciles heures de la Spirituelle Lutte, en guerre sans
merci par les pouvoirs hostiles changée, pour s’en
défendre & survivre en son Ame, d’eux puri�ée.

Il s’éprouvait Spirituellement Orphelin, à la suite de


Saint Syméon le Théologien, lequel, aussi, avait pour
son Géronda, chanté le thrène funèbre :

“De Terre tu as pris mon Père. Las!


De devant mes yeux Tu as ôté mon Guide!
Ô Ami de l’Homme ! & seul Tu m’as laissé,
Tout-à-fait Orphelin, à jamais Abandonné!”

CHAPITRE TROISIEME.

SON CHEMINEMENT ASCETIQUE.

Ami de l’étude patristique & philocalique.

Le Père Callinique était à son tour l’Ancien devenu de


l’Ermitage Saint-Gérasime. A ses côtés cohabitait &
demeurait le Père Néophyte, lequel avait naguère été
maçon à Samos, & qui, peu après Costas, était également
venu là se (sou)mettre à l’obéissance du Saint Pappa-
Daniel.

Le premier dessein de Callinique, son but & sa visée


fondamentales, étaient, avant tout, pour en sauver le
Trésor Spirituel, & le Transmettre aux Ages à venir, de
veiller, comme sur la prunelle de l’oeil, aux
Enseignements Spirituels de son BienHeureux Père, a�n
de justi�er quelque jour les riches Espérances à long
terme éterne qu’avait son Ancien fondées sur lui. Et c’est
vérité que son esprit combatif le �t bientôt apparaître
comme le digne Continuateur de cette Haute Tradition
Spirituelle des Saints. L’Ascèse, le Jeûne, la Prière du
Coeur, les Divins O�ces de Prières Psalmodiées à
l’Hymnologie Chantée, le profond Silence, le
Recueillement des pensées, la Concentration sur les
Textes Sacrés des Ecritures & des Saints Pères de
l’Eglise, & la Méditation Spirituelle sur ce Saint Corpus
Textuel, voilà ce qu’il cultivait avant tout, avec l’esprit
de rigueur & de stricte observance Patristique qui le
caractérisait. Au point que, dans l’esprit de ses
contemporains Athonites, l’Ancien Callinique, plus
sévère que lui, ne montrait point le même esprit
d’Economie que son Géronda.

Il avait pour l’étude un goût passionné, comme s’il dût


demeurer à toujours inassouvi. “Studieux à l’extrême” -
ainsi que l’on le disait de lui sur l’Athos-, il se plongea
corps & âme dans cette lecture d’un pro�t Spirituel sans
égal, pour laquelle s’augmentait son zèle sacré & sa
prédilection sans bornes, que l’on eût pu croire
passionnée, s’il ne se fût agi d’un être dépassionné. Et,
bien qu’il n’eût pas béné�cié d’une formation
supérieure, privé qu’il avait été d’Enseignement
Supérieur, n’ayant jamais pu, en sa courte vie de jeune
homme dans le monde, fréquenter l’Université, il réussit
pourtant, grâce à l’extraordinaire acuité d’esprit qui
était la sienne, à pénétrer intimement les Pensées les
plus subtile des Saints Pères Déi�és, En Esprit aussi
parvenant à comprendre, au profonds, le Sens le plus
Mystériquement caché de l’Ecriture & des Pères Saints
de l’Eglise Orthodoxe.

Car, pour lui, c’étaient les Pères Neptiques, & autres


Saints Hésychastes, qui, après l’Ecriture, venaient au
premier rang de la cohorte des Déi�és, tels Saint
Hésychius l’Ancien, Saint Isaac le Syrien, Saint Grégoire
Palamas, & tout le cortège des Divins Etres qui avaient
partagé l’Esprit de la BienHeureuse Hésychia, & vécu la
Sainte Ascension Thaborique vers la Trans�guration
Spirituelle . Voilà donc quels étaient ses familiers, &
ceux, trois fois Bénis de Dieu, de leurs Saints Anciens, &
de tous les Saints, qui partageaient son Angélique
Solitude d’Anachorète Renonçant au bruyant tumulte du
monde, à ses passions malheureuses, à ses vains plaisirs,
à ses méchants Démons, à son Diable Hideux, à ses
sataniques suppôts, & à leur Barbare tohu-bohu
d’Abjecte Iniquité Tueuse, dont le fruit amer, putride, &
pourri, est la Misère du Monde, Misère Honteuse de ce
Monde Vil, qui l’Abandonne, à sa Misère noire.

Et leur Vie, leur Pensée, leur Cheminement Spirituel, il


tâchait à les faire siens. Car, jamais il ne se
pardonnerait, Vivant sur le même Mode qu’eux, d’être
dénué des Fruits Spirituels qu’ils avaient, quant à eux,
cueillis en telle abondance profuse d’Esprit de Sainteté.

Vif & zélé comme il l’était, cultivant, outreplus, le


Talent Spirituel que lui avait Dieu Donné, il s’adonna
même à l’étude du russe, & du slavon, vieux-russe de la
langue slavonne. Tant & si bien qu’au bout de peu de
temps, tout seul, de lui-même, & par ses propres E�orts,
il parvint à l’écrire & à le bien parler. Bientôt, il le
maîtrisa parfaitement. Ce fut là un sain apprentissage,
qui devait plus tard se révéler pour lui d’une très grande
utilité, & d’un riche pro�t, tant de pièces maîtresses, de
bijoux de notre magni�que Littérature Spirituelle, &
d’Ecrits du Corpus Patristique des Saints russes, se
trouvant encore celés au public, pour ce qu’hélas! non
traduits, faute de Connaisseurs su�samment
Expérimentés en la Vie Spirituelle pour être rompus à
cette Pratique Inspirée.

Mais de tous les Ecrits des Saints Pères, c’était la


Philocalie qui avait tout son Amour. Le nom de cette
Somme Patristique, “Philocalie”, a signi�ance “Amour
du Beau”. Et de fait, quelle Beauté que cette si Belle
Ouvrage! Quelle somme aussi de Spirituelles Beautés ne
recèle-t-elle pas! C’est à ce Corpus Textuel d’Extraits,
parmi les plus magni�ques des Pères Saints, de tous
ceux qui ont magistralement traité de la Prière du
Coeur, qu’allait sa préférence de Coeur & d’Esprit & sa
prédilection d’Ame, comme passionnée. Transporté, à
leur lecture Illuminative, d’un Spirituel BonHeur, son
Esprit Eclairé en parcourait les pages, s’unissait à ces
Esprits Sublimes, qui naguère avant lui, avaient
embrassé l’admirable Neptique & la Vie Sainte de la
Contemplation des Choses Divines & des Mystiques
Mystères.

L’amour de la Solitude.

Outre le plaisir qu’il goûtait à l’Etude, la Solitude, elle


aussi, attirait fortement Callinique. Il lui était plus aisé,
du coeur de la Solitude profonde, de s’envoler En Esprit
plus près de Dieu qu’il ne l’eût pu faire dans le bruit, le
trouble, la confusion, & que s’il eût été en proie aux
soucis du monde. Sa Vie durant, il en fut de même ainsi.
Que serait, du reste, une Vie Hésychaste où la Solitude
n’eût point eu de part?

Voici, en peu de mots, une historiette qui laisse assez


paraître ce penchant du Père Callinique, auquel,
souvent, il ressentait le besoin d’incliner: Il advenait,
parfois, pour s’acquitter de diverses corvées matérielles
& nécessités vitales, qu’il lui fallût descendre jusqu’à
Daphni.

Cette longue marche, quoique harassante n’e�rayait


nullement le Père Callinique. Outre qu’il aimait tout
particulièrement se mener la Vie dure, la perspective de
demeurer assez longtemps à Ciel Ouvert en cette vaste
solitude l’enchantait. Echappant aux bruits, comme aux
jacassantes discussions & conversations qu’eût sans
doute comportées un voyage en barque, ou en caïque, il
goûtait, par les chemins déserts, à la Présence de Dieu.
Saint Jean Chrysostome, en sa Dix-neuvième Homélie
sur les Actes, ne recommande-t-il point, pour mieux
s’adonner à la Paix de la Prière mentale “ les chemins
mêmes, lorsqu’ils sont déserts, donnant du répit à nos
pensées, nul n’étant là pour les venir troubler”?

Ses pas, seuls, résonnant sur les sentiers abrupts, tandis


qu’il franchissait les profonds cours d’eau, qu’il
escaladait les hauts talus, ou qu’il se frayait un chemin
au travers des bois obscurs, qui confèrent à la Sainte
Montagne sa parure d’une si grande beauté, sans
relâche, il Priait, d’Esprit en son Coeur.

Que de fois aussi! environné de ces admirables beautés


naturelles, & tandis que miroitait au loin la vaste nappe
étale de la mer Egée, bruissante à ses pieds, & lumineux
miroir des chauds rayons solaires qui, sur elle, partout,
scintillait, n’éleva-t-il pas ses mains, pour Glori�er
l’Auteur de telle Création, qui tout Créa par Sa Sagesse.
Car c’était de Lui, son Dieu & Divin Plasmateur, qu’avait
son Coeur l’aiguillonnante nostalgie, Lui, pour jamais,
qu’il désirait faire sien.
Maître de tempérance.

Jour après jour, l’esprit de tempérance le tenait


davantage, lui tenant à Coeur, à l’Esprit, & à l’Ame.
Aussi, ses novices & lui menaient-ils très frugale Vie.
Une jarre d’huile leur durait l’entière année, & ce, bien
qu’ils en �ssent usage, & pour la table, & pour les
veilleuses de l’église. Car, le samedi & le dimanche, où
l’huile est de règle, il en versait dans le plat la quantité
d’un verre à liqueur, & cela faisait si peu, que c’était à
peine si l’on en sentait le goût.

Devant sa cellule grimpait une petite vigne à sa treille,


qui chaque an donnait jusqu’à dix corbeilles entières
d’un beau raisin fruité, de soleil gorgé. Pourtant, jamais
il n’en mit à sa bouche, ni ne permit à ses disciples d’en
porter à la leur, pour qu’ils ne fussent point, disait-il,
privés des Fruits Spirituels de la tempérance qui se prive
du terrestre pour s’enrichir des Lumières de Dieu.

Un jour qu’il devait y avoir une Agrypnie, longue veille


de Prières à l’église, les Pères lui demandèrent s’ils
pouvaient boire un café, pour s’aider à mieux tenir
éveillés la Vigile entière durant. La réponse ne se �t pas
attendre :

- S’il s’agit que nous veillions à coups de médicaments &


de toxiques, mieux vaut encore aller dormir.

Lui-même ne but jamais un café de sa vie. Cependant, il


est indéniable que nombre de Moines tiennent contre le
sommeil pour ce qu’ils s’accordent ce plaisir encore de
boire à outrance cet adjuvant anti-fatigue caféiné. Mais
le Père Callinique s’était dénié jusqu’à ce plaisir là, qui,
du reste, est à beaucoup cause de coléreuses chutes, ce
dont il se fût bien gardé, s’assurant de soi la pleine &
entière maîtrise.

Durant le Carême, il faisait de longs Jeûnes. Il lui


advenait même de Jeûner intégralement, sans du tout
manger, ni boire même la moindre goutte d’eau, durant
vingt jours entiers, à l’imitation des Grands Saints
d’antan, tels que les peint le Synaxaire de l’Eglise.

Il observait avec un soin scrupuleux la règle athonite,


qui veut qu’un Moine ne se lave guère, ou quasi pas.
C’est ainsi qu’un soir, dans sa cellule, tandis qu’il
écrivait à son pupitre, le sommeil, soudain,
subrepticement le gagna. Or, sur ces entrefaites, la
lampe-tempête à pétrole se mit à fumer,
fuligineusement, d’e�rayante sorte, au point qu’il en fut
bientôt tout noirci de suie.

Ses disciples eux-mêmes, lorsqu’ils ouvrirent en�n la


porte, ne le reconnurent point, tant son visage était noir.
Dans leur zèle, ils coururent chercher de l’eau, pour lui
en baigner le visage. Mais, il les arrêta, &, s’essuyant du
revers de sa main, il les rassura :
- Soyez sans crainte. La suie s’en ira bien, avec les
larmes & la sueur.

Et il désirait que ses disciples s’en tinssent à la même


conduite. Un jour, l’un d’eux, qui, toute son enfance
durant, avait vécu à Larissa, s’apprêtait à mouiller son
visage, lorsqu’il entendit l’Ancien lui dire :

- Si tu veux te baigner, va donc à Larissa, ou à Salamvira


du Pénée. Car, ici, pour te laver, tu n’auras que les
larmes & la sueur.

Il savait bien, l’Ancien Callinique, comme comptent, &


importent, les privations que l’on impose au corps
récalcitrant. Il savait que “la chair �étrie ne laisse plus
aux démons de repos”, ainsi que l’Enseigne Saint Jean
Climaque, & qu’au dire de l’Abba Thalassios, & des
autres Saints Pères, l’esprit tempérant est le temple du
Saint Esprit.

La Simplicité, & l’Humilité, s’observaient en lui au


premier regard. De vrai, il était si sobrement & si
humblement vêtu, & il était toujours si simple en toute
sa conduite comportementale, qu’il faisait toujours,
paradoxalement, la forte impression que ne manque pas
de laisser, sur tous ceux qui les approchent, l’imparable
Authenticité d’être des Saints.

Il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour échapper


à la vanité. Nul n’eût pu le persuader de se laisser
prendre en photographie. Par bonheur, pourtant, un
visiteur, quelque jour, le put photographier à son insu,
sauvegardant ainsi pour la postérité de ses Enfants
Spirituels à venir, l’impression, si belle, & si forte, de ses
humbles traits, farouches presque, d’Icône Spirituelle.

C’était par Humilité aussi, & pour ce qu’il avait


conscience des comptes qu’il eût alors dû rendre à Dieu
qu’il n’avait jamais voulu accepter la lourde charge en
même temps que la Grâce de la Prêtrise. “ Ayant vu,”
disait-il, “quelles lourdes charges, & quelles
responsabilités incombaient au Prêtre, redevable à Dieu
de chacune de ces âmes qu’il portait dans sa Prière, &
par son Sacerdoce, j’ai choisi la Vie Paisible du Moine”.
Et de vrai, le Moine se désengage de tout pour mieux
s’engager pour Dieu, libre de tout souci, à �n d’être libre
aussi de s’Abymer En Dieu.

Ce même souci d’Humilité transparaissait encore aux


derniers jours de sa Vie sur Terre. Il avait, durant son
existence terrestre, reçu nombre de lettres d’admiration,
lui décernant félicitations & louanges, émanées de
personnes de qualité, parfois, ou de personnages aussi
en vue ou bien aussi illustres que le Tsar même de
toutes les Russies. Mais, peu de temps avant que de
Mourir, il enjoignit à son novice de jeter au feu son
entière correspondance.

L’attention qu’il portait à ses Paroles, sa concision, le


soin qu’il prenait de fuir tous les excès, son ascèse du
Silence, telles étaient les parures précieuses dont
s’adornait son Ame. Et, le Jour où il prenait part aux
Purs & Saints Mystères de la Communion, il s’enfermait
par après dans sa cellule, & ne permettait point,
jusqu’au soir, qu’on vînt le déranger.

Pour l’Ascèse du Silence, il n’est pas besoin, peut-être,


de s’y arrêter, puisque la Vie d’un Hésychaste ne se
conçoit point sans ces profondeurs silencieuses, le
Silence, selon Saint Jean Climaque, étant “la Mère de la
Prière, & l’Epouse de l’Hésychia” Sainte.

Quant à sa Bonté, elle ne connaissait point de limites.


Tous ceux qui le visitaient trouvaient en lui un être
d’une grande Douceur, & d’un Amour sans faille. Il allait
même jusqu’à délaisser pour ses hôtes sa Prière & son
Hésychia, & il se conformait à l’humeur de chacun,
selon la Parole du Divin Apôtre, qui Dit : “ Je me suis
fait Tout à Tous”, tâchant en outre de répondre à leurs
diverses demandes & requêtes en tous genres, & plus
encore, par ses Prières, de résoudre toutes leurs
existentielles di�cultés & d’e�acer en eux toutes peines
de l’âme. Aussi n’est-ce pas sans raison que l’on le
regardait comme un homme “ d’une indulgente
Douceur, compatissante à tous, & chaleureusement
irradiant un Amour sans pareil.”

Reclus.

Muni de telles armes Spirituelles, le Père Callinique était


en mesure de s’Elever davantage, & d’atteindre à la
Théorétique Contemplation Théologienne des Mystères
Divins.

Dans l’entre-temps, un nouveau Moine, le Père Daniel,


était venu s’adjoindre à sa Synodie, s’ajoutant au Père
Néophyte. Originaire d’Alatsata en Asie Mineure, il fut
comme lui jugé digne de devenir Prêtre. L’Ancien
Callinique avait à présent fort à faire, & sa tâche était
lourde. Car, outre ses deux disciples, beaucoup de
visiteurs pèlerins se présentaient à lui, en quête de
Prières & de réconfort Spirituel. Et à tous, sans
acception de personne, & pour leur plus grand bonheur,
c’était avec la plus grande justesse, & avec le plus grand
doigté Spirituel de Maître & Père Confesseur des âmes
qu’il répondait à leurs nécessités intérieures.

Mais il ne négligeait pas pour autant son Etude, sa chère


Etude, qui consolait son Coeur, nourrissait son Esprit, &
étanchait son Ame, & Spirituellement l’Edi�ait, &
toujours plus Profondément & plus Haut le Guidait en sa
Spirituelle Quête, & Thaborique Montée, jalonnant, des
repères balisés par les Saints, le chemin montant,
ascensionnellement, des Vertus. Car, c’était là, de même
que son incessante familiarité avec Dieu, qu’en sa Prière
il entretenait sans cesse, l’un des Secrets Mystiques de sa
Spirituelle Stature, l’Esprit de Grâce Incréée, peu à peu,
au fur-&-à-Mesure de ses Avancées & de ses Percées
Spirituelles, Mystériquement lui en Dévoilant &
Révélant bien d’autres.
Tant, que, confrontés à lui, bien des soucis de la vie &
préoccupations matérielles reprenaient leur véritable
place de détails négligeables, sans guère plus
d’importance que s’ils eussent été insigni�ants quasi.

En 1885, quatre ans après la Mort de son Géronda,


l’Ancien Callinique prit la décision de faire un grand pas
de l’avant. Il prit l’héroïque décision de se reclure, se
limitant, comme à l’étroit d’une prison, à l’espace
modique & resserré que couvraient sa cellule,
augmentée d’une mince bande de terrain qui en faisait
le tour. Les années que Dieu lui donnerait encore à
Vivre, il les passerait Reclus, en Reclus con�né dans
l’étroitesse de ce lieu con�né.

Et de fait, à l’image de tant de Saints Reclus, entre


lesquels tant de Saints Pères du Désert, des temps les
plus anciens de la Chrétienté jusqu’à Saint Séraphim de
Sarov & Saint Théophane le Reclus, Saint Callinique
l’Hésychaste, les quarante-cinq dernières de sa Vie sur
Terre, vécut de la sorte, Reclus.
Qu’il eût besoin d’avertir quelqu’un d’une quelconque
requête de sa part, pour s’éviter de sortir il hissait une
éto�e au bout d’une hampe, tel un signal dressé, auquel
accouraient ses disciples, s’enquérant au plus vite de ce
que leur voulait signi�er leur Père.

Ce fut, sur le Divin Autel, un immense holocauste que


l’o�rande à Dieu que Lui faisait de son extérieure liberté
l’Ancien Callinique. Quarante-cinq années d’une Vie
Recluse en une cellule de ce Désert, de cette tombe
murée que lui devenait Katounakia, quarante-cinq
années durant lesquelles le Géronda s’interdit à lui-
même toute sortie, tout voyage, toute excursion, toute
promenade, tout commerce avec les hommes. ce n’est
qu’avec la Mort qu’il lui fut donné d’en�n sortir de son
enfermement, & encore, ne fut-ce qu’avec son Ame
seulement qu’il put quitter le tombeau de son corps.
mais ce corps, lui, après la Mort même, �dèlement
demeura dedans l’étroite enceinte que lui avait �xée sa
Sainte Ascèse.

Ce sacri�ce tout héroïque de soi, qu’accomplit l’Ancien,


fut surabondamment rétribué par Dieu. Evagre ne dit-il
pas dans la Philocalie : “ Vois, le vin qui a vieilli dans la
même outre, & qui, longtemps, sans bouger, est dans un
même lieu demeuré, comme il devient excellent, & quel
bouquet subtil il distille aux nez connaisseurs!”

Sa décision de demeurer Reclus, l’Ancien l’assortit d’une


ferme intention de ne se vouer plus qu’à la Prière du
Coeur, jusqu’à s’adonner tout à la Vigilance Neptique,
pour s’Elever à la Co-Naissance des Mystères de la
Contemplation. Or, à cet Univers Sublime, auquel bien
peu sont jugés dignes d’accéder, la vie matérielle , n’a
plus part. L’action le cède à la Contemplation ; le travail
des mains, les diaconies, les services, les corvées, &
autres tâches auxquelles sont a�ectés les jeunes Moines
d’un Monastère, ici dorénavant quittent la place. Ce
n’est plus à la sculpture sur bois que s’occupera
désormais Callinique l’Hésychaste. “Bienheureux,” Dit
l’Abba Isaac le Syrien, “ ceux qui sont parvenus à ce si
haut degré, tant élevé, de l’Ascension Spirituelle.
Bienheureux,”écrit-il encore, “ celui qui demeure dans
l’Hésychia, & qui, fuyant le trouble des multiples
sollicitations, a toutes ses tâches matérielles mué en cet
unique labeur Sacro-Saint & Oeuvre Sainte, que lui est
la Prière du Coeur.”
Cf : Saint Isaac le Syrien, Oeuvres Ascétiques.
(Discours 23).

Ed. Desclée de Brouwer, coll. Théophanie.

La Vie Hésychaste.

Le Père Néophyte & le Père Daniel, les deux disciples du


Père Callinique, se souciaient scrupuleusement de
ménager à leur Ancien tout le temps libre nécessaire à
l’Hésychia qu’il requérait. Aussi s’arrangeaient-ils seuls
des soucis matériels qui incombaient à leur Vie de
Cabane, au soin des visiteurs pèlerins, comme à toute
chose adventice ou événement fortuit qui pût
inopinément survenir. Et ils regardaient comme sujet de
gloire propre qu’ils le libérassent de tout en sorte que
leur Père fût en mesure d’atteindre, & atteignît par le
fait à de si Hautes Spirituelles Cîmes, & qu’il fût, selon
que le formule Saint Grégoire de Nysse, jugé Digne “ à
tous Jours de sonder les Intelligibles Mystères, & d’aux
Cieux s’Elever, avec les Célestes Puissances”.

Et pour ce que la moindre césure en l’Hésychia, de


simple coupure & bris de son profond Silence est comme
déchirante brisure, de l’Hésychaste ressentie, & que le
moindre & plus petit souci ne peut que nuire à sa
Contemplation Mystique, le Père Callinique prenait
bien, lui aussi, un extrême soin de Vivre libre, l’Esprit
entièrement libre, pour ce que de tout souci libéré, à
cette �n que ce même Esprit Libre, d’Enfant de Liberté,
se gardât pur & serein, tous Jours, comme un Ciel sans
nuages, pour ce que désennuagé.

Aussi, depuis qu’il avait embrassé la Neptique, nulle


préoccupation qui pût être liée à quelque intérêt
matériel que ce fût, nulle a�aire de ce monde, ne
tenaient plus de place aucune en sa Vie d’Esprit. “ Que
la pensée des choses de ce monde”, écrit Saint Nil
l’Ermite, “ ne trouble pas la pureté de la Vertu, que les
soucis corporels ne ternissent pas le pur Miroir de la
Contemplation.”

C’est ainsi que, jamais, l’Ancien Callinique n’ouvrit la


bouche pour demander avec curiosité à quelqu’un de ses
visiteurs en grand nombre, qui dé�laient à sa Skyte, s’il
pouvait lui donner des nouvelles de ce monde. Non, il
fallait que toute velléité
d’ humeur curieuse fût en lui étou�ée. Et, si même le
monde entier courait à sa perte & Mort Spirituelle, lui, à
tout le moins, ne détachait point son Esprit de la
Contemplation Spirituelle. Car, telles sont les hautes
exigences que de ses adeptes réclame la Neptique, elle,
Dit Saint Hésychius l’Ancien, “ si bonne & si suave, si
délectable & si lumineuse, si belle & si radieuse, elle
en�n, qui, à jamais comme à toujours, sans répit ni
relâche, invoque le Nom tout adorable de la Prière du
Coeur : “ Seigneur Jésus, mon Christ!”, enquel Seul elle
Respire!”

Et, lorsque tombait le soir, tandis que, jusqu’à minuit,


ses disciples goûtaient un peu de repos, & que régnait
une parfaite Hésychia, l’Ancien, lui, dans son havre de
Paix, à quelque soixantaine de mètres à peine de leurs
cellules, continuait toujours de cultiver, seul, l’Oeuvre
Sainte & Divine de la Prière. Puis, lorsqu’à minuit ses
disciples, levés déjà, entamaient à l’église l’O�ce du
Typikone, lequel est le Livre contenant le rituel des
O�ces de Prières, selon la règle athonite, il s’allongeait
en�n, & se reposait jusqu’à l’aube, l’espace de quelques
courtes heures. Et ce n’était, pour lui, qu’une fois la
semaine seulement, qu’il se rendait à l’église Saint-
Gérasime, à �n d’y participer aux Divins Mystères.
Bien qu’il eût abandonné toute activité pratique, il
arrivait parfois, pourtant, qu’il se remît à la cuisine. Ses
disciples tenaient le bois prêt, & lui apprêtaient aussi
tout le nécessaire. Alors, l’Ancien, comme seul à Seul
avec Dieu, de son Hésychia tout environné, faisait le
plus souvent cuire tout simplement du riz, frugalement
bouilli, cependant qu’en son Coeur, la Prière, palpitante,
incessamment continuait de battre. Et son repas à lui, il
le prenait à part de ses disciples, pour ne rompre pas sa
solitude, qui lui était si chère, en manière, à chaque
bouchée même, de pouvoir paisiblement songer & dire
en Esprit ces Eternelles Paroles, qui sont celles de la
Prière du Coeur des Hésychastes : “ Seigneur Jésus, mon
Christ, aie pitié de moi.”

C’est donc dans ce cadre béni que, jour après jour,


paisiblement, se déroulait la Vie Hésychaste du Père
Callinique, cependant que “les Rayons Eclatants de la
Divine Beauté” Eclairaient son Lumineux Esprit. Car
telle est aussi la formulation de Saint Callixte le Réfugié,
laquelle �gure quelque heureuse caractérisation de la
Face Trans�gurée de Gloire des Glori�és Déi�és. Et telle
était aussi, de fait, Divine, l’Illumination sur son visage
de la Grâce Incréée, qui sur tout son être Irradiait, & sur
ses disciples mêmes, & sur tous ceux qui jamais
l’approchèrent, comme il advient de ces corps faits de
verre poli, aux surfaces naturellement brillantes, qui,
lorsque viennent sur eux frapper les rayons du soleil,
deviennent, Dit Saint Basile le Grand, “ plus étincelants
encore, & d’un tout autre éclat, sous l’action même de
ces rayons qui les font resplendir.”

Ses disciples.

Lorsqu’il fallait à l’Ancien Callinique recevoir dans sa


Synodie quelque nouveau Moine, assez longtemps,
d’abord, il l’éprouvait. Et certes, ce n’était pas chose
facile, pour le nouveau venu, que de devenir son
disciple, surtout s’il ne jouissait pas, corporellement,
d’une constitution physiologique capable d’une notable
résistance physique.

L’Ancien parlait peu. Toutefois, l’on sentait, aux


quelques mots qu’il proférait, qu’il était strict en ses
exigences. Et si le disciple ne se conformait pas d’abord
à ses ordres en tout point, & ne s’empressait pas
d’exécuter �dèlement ses injonctions & prescriptions, il
ne pouvait guère espérer de rester longtemps à son
obéissance:
- “Allons,” lui disait le Père Callinique, “ puisque c’est
ainsi, lève-toi, & va-t-en. Tu ne sais que dire : “Père,
bénis-moi, pour que je fasse ma volonté. - & non la
tienne- ”. Je ne veux donc pas être damné pour les
désobéissances qui sont tiennes.

Et s’il advenait, parfois, qu’il supportât quelque


désobéissance, ce n’était que pour ce qu’il discernait à
l’avance que le Moine, avec le Temps, s’amenderait, &
qu’en usant de quelques remontrances, assorties
d’exemples appropriés, il parviendrait assez tôt à le
mettre sur la voie droite.

C’est pourquoi, lors même qu’il eût pu posséder une


foule de disciples, tant, de toutes parts, l’on accourait à
lui, l’extrême ascèse, en vérité, qu’il menait, & que
rehaussait encore son austérité propre, tout cela faisait
en sorte que bien peu, pour �nir, demeuraient avec lui,
à ses côtés, dans sa sphère intime, au point de devenir
les plus proches de ses Enfants Spirituels.
La Vertu, désormais célèbre, & sur l’Athos, & au-delà, du
Saint Père Callinique l’Hésychaste, & sa renommée, qui
allait toujours croissant, bientôt attirèrent au �let de la
Vie Monastique le gros poisson que constituait, pour la
Pêche Spirituelle, Spyridon Ménagias. C’était là une
forte personnalité que cet homme, naguère encore riche
aristocrate, & célèbre chimiste, membre de la faculté de
Zurich, mais qui, en 1920, renonçant subitement à tout,
vendit ses biens, & devint le Père Gérasime, disciple de
l’Ancien Callinique. C’est ainsi que la synodie du
Géronda compta désormais trois Saints Moines.

Plus tard, lorsque s’endormirent le Père Néophyte & le


Père Daniel, & que le Père Gérasime dut, à cause de sa
santé, gagner Voulgaréli d’Arta, l’Ancien Callinique
demeura seul quelque temps. Et bien que, par la suite,
de nombreux Moines vinssent à lui, - ainsi Joseph,
Athanase, le Diacre Gérasime, Arsène, & Christodoule, il
n’en prit cependant que bien peu d’entre eux pour
disciples. Le Père Gérasime Ménagias, lui, en 1925,
tenta de revenir chez son Père Spirituel, mais,
l’humidité, qui montait de la mer toute proche, une
nouvelle fois, le contraignit de s’en aller. Il s’en fut donc
à la Skyte de Saint Vassili, dont le climat plus sec lui
était également plus favorable.

Pédagogue instructeur de ses disciples.

Chaque jour, il consacrait à ses disciples un assez long


temps - jusqu’à deux heures, bien souvent, qu’il passait à
leur dispenser son Enseignement Spirituel, comme à les
entretenir des Vérités Divines. Ils s’en venaient donc à sa
cellule tirer pro�t du grand fonds de son inépuisable
richesse Spirituelle. Plus tard, ils dressaient, devisant,
comme au �l du pinceau, le tableau de ces soirées
passées auprès de leur Père, qu’ils peignaient sous les
plus tendres couleurs d’une scène de genre charmante.
Au point qu’un étranger, qui n’eût point eu vent de leurs
ascèses terribles, & redoutables, en eût envié leur sort.
L’on eût cru, relataient-ils donc par après, dans le calme
paisible du soir athonite, des Enfants venus à ses pieds
déposer leurs soucis & inquiétudes, pour qu’en chargeât
ses solides épaules leur Saint Père Ermite de Katounakia.
Comme si, de lui confesser leurs pensées, tout en parlant
de choses & d’autres, au �l de l’entretien, & comme en
passant, eût été pour eux de frapper aux portes de sa
tendre sollicitude, immense. Et lui, semblant leur ouvrir
les bras de sa Miséricorde, leur dispensait, leur en
faisant largesses, in�nies, la richesse en le réceptacle
enclose de son Coeur puri�é. Après quoi, s’inclinant en
une humble métanie, humblement touchant terre de
leur main, en un ultime signe de respect & de vénération
pour leur Saint Père, ses disciples lui embrassaient la
main, puis, accompagnés de sa bénédiction, & des
incessantes Prières qu’il faisait pour eux, & à leur
intention expresse, monter vers Dieu, ils s’en allaient
peu de temps dormir, avant l’aurore, & l’o�ce matutinal
de Prières de l’aube.
Ces entretiens, pourtant, ne laissaient pas d’être
austères, hautement Spirituels, proprement
“monastiques” en�n. Car, d’autres sujets divers & variés,
de souvenirs ravivant la mémoire des temps anciens, des
bavardages futiles à bâtons rompus, trouvés au hasard
de la non-pensée, s’abaissant tout le jour à débiter des
riens, pour passer le temps, il n’en était pas question. “
C’était au point”, s’étonnait un jour l’un de ses Disciples,
“ que l’on n’eût su deviner s’il avait seulement même
une histoire, des parents, des frères, des soeurs, ni rien
de tel...Car, de toutes ces choses, jamais il ne sou�ait
mot.”

Sachant trop aussi quels Bienfaits Spirituels procurent


aux novices les morti�cations, les remontrances, douces
ou sévères, & la nécessité, pour commencer à s’édi�er
Spirituellement, de renoncer à sa volonté propre, pour
suivre celle, par l’Esprit de Sainteté Eclairée, de son Père
Spirituel, - car c’est là tout le sens de la propédeutique
monastique commençant par le fait, selon la formule
consacrée, “d’être à l’obéissance de son Saint Ancien”-,
le Géronda - l’Ancien - Callinique en usait en
conséquence.

C’est ainsi que l’un de ses Disciples, un jour qu’il était


allé à Daphni pour y faire des courses, acheta, de son
propre mouvement, une belle orange de Ja�a. Il
désirait, par esprit de gratitude envers son Saint Père, &
pour lui en témoigner, par ce signe, sa reconnaissance,
lui o�rir ce présent, & dans le même temps aussi, il est
vrai, de ce même cadeau que son Père ne manquerait
pas de lui partager, de rafraîchir un peu sa bouche, &
refaire tant soit peu les forces de son corps malmené &
déshydraté par les privations continuelles.

“ - Géronda”, lui annonça-t-il, tout joyeux, à son retour.


“ Je t’apporte une orange!”

Ce ne parut guère, toutefois, satisfaire le Père


Callinique.

“ Et comment as-tu pu acheter une orange, puisque je ne


t’ai pas donné la bénédiction pour le faire? C’est en
faisant ta volonté propre que tu l’as achetée. Allons,
prends ton orange, & jette-là sur l’instant.”

Et il lui imposa de surcroît un sévère canon de quarante


jours.

Un autre de ses Disciples, qui avait sévèrement pris


froid, se coucha un soir gravement malade, si malade
qu’il passa une fort mauvaise nuit. A son réveil,
toutefois, il entendit le Géronda, qui, bien qu’il connût
parfaitement en quel pitoyable état il gisait, lui
enjoignait :
- Ecoute, mon Enfant. Tu vois cette lettre? Il faut
absolument qu’elle parvienne à Karyès aujourd’hui
même. Lève-toi donc, & vas-y.
Or, Karyès, la capitale administrative d ela Sainte
Montagne, était distante de Katounakia de rien moins
que huit heures de marche. Mais, l’Ancien Callinique
savait néanmoins que l’obéissance donne des ailes. Cela,
son Disciple ne l’ignorait pas non plus. Lors, prenant sur
lui pour secouer son exténuement total, il porta la lettre
à bon port, ce dont il ne fut pas sans recueillir en sus les
Fruits Spirituels de son obéissance absolue, la Main
Divine l’inscrivant sur l’Ardoise Céleste, en ajout de tous
ses hauts faits & autres actes vertueux.

Une autre fois encore, l’un de ses Moines devait


débarquer du caïque la cargaison de biscottes que leur
envoyait gracieusement, pour les assister dans leur
dénuement extrême, le Monastère de Xéropotamou.
Mais il revint peu après, demandant la bénédiction de
l’Ancien pour amener la barque en un autre point du
rivage, qui fût plus proche du sentier, car elle mouillait
trop loin, & il fallait donc, depuis l’endroit où se faisait
le débarquement, charrier longtemps les sacs le long de
la plage, avant que d’arriver au pied de la sente, - ce
qui, à la fatigue déjà intense de la si rude montée
ajoutait encore celle d’un charroi inutile, de sorte que la
corvée redoublait de la sorte en pénibilité.
Mais le Géronda ne le lui permit pas, objectant
simplement :
- Que deviendrait, & quel sens aurait une Vie de Moine
dont l’on exempterait fatigues & labeurs corporels?

L’on vit à la Skyte, à une certaine époque, au nombre de


ses Disciples, outre un Moine remarquable, un jeune
novice, qui, quant à lui, ne laissait guère présager d’une
belle croissance Spirituelle capable de se révéler
notablement remarquable.
Le Géronda, toutefois, tâchait, ce nonobstant, & par
mille biais, moyens, & ressorts de son Art Spirituel, qu’il
exerçait sur les âmes avec un doigté Spirituel tout
admirable, de l’amener à la claire conscience de son être
malade. Mais il lui advenait aussi, bien souvent, &
toujours avec une rare maîtrise, d’aller jusqu’à le piquer
à vif, comme l’aiguillonnant, pour qu’il se corrigeât.

Lors donc qu’un visiteur, pélerinant jusqu’en ces lieux


perdus pour s’édi�er à sa vue, & trouver riche pro�t à
ses conseils Spirituels, vint à lui demander :
- Es-tu le même, Père Saint, avec un Moine obéissant,
qu’avec un autre, qui ne l’est pas, & refuse, le plus
souvent, de t’obéir?
Alors, le Géronda, d’une voix assez forte, pour que
l’incorrigible pût l’entendre :
-“Ecoute-moi”, répondit-il, “ j’ai sur moi deux sacs, l’un,
plein de farine, l’autre, plein de son. A celui qui obéit, je
donne de la farine, & à celui qui n’obéit pas, je donne du
son.”
Ces Paroles brûlèrent le Disciple négligent comme les
�ammes d’un feu. Et son trouble fut tel, qu’il résolut de
s’amender en�n, pour goûter, lui aussi, de la �eur de
farine blutée de son père.
C’est donc avec ce doigté admirable, & telle subtilement
�ne connaissance des âmes que le Saint Homme de Dieu
paissait ses Disciples en son Divin Bercail, lui qui savait
trop combien il lui faudrait qu’il rendît compte à Dieu,
& un compte exact, au dernier degré d’exactitude, pour
chacune des Ames dont il avait d’En Haut reçu la
charge.

CHAPITRE QUATRIEME

ASTRE FLAMBOYANT

Le Charisme du Discernement.

Les Luttes Spirituelles du Saint Père Callinique, la Pureté


de sa Vie, & son Incessante Union à Dieu par le
sancti�ant commerce de la Prière du Coeur, ne tardèrent
pas à faire de lui un nouvel “Astre Flamboyant” au
Firmament de l’Eglise. La vive pénétration de son
Intelligence acérée par l’Esprit, & la promptitude
naturelle de son esprit parurent lors accrues à un point
surprenant, de sorte que celui qui, à le fréquenter
quelque peu, ne manquait pas de le remarquer, en
demeurait confondu de stupeur.

Avec le Charisme du Discernement Spirituel, que bien


peu parviennent à acquérir, il est donné à l’Homme
Sancti�é, & par l’Esprit de Sainteté octroyé qu’il puisse,
dans les circonstances mêmes les plus embrouillées,
sonder les profondeurs secrètes des coeurs, séparer la
paille du grain de blé, & distinguer la lumière d’avec les
Ténèbres. Le Bienheureux Auteur de l’Echelle Sainte,
Saint Jean le Climaque - qui signi�e Saint Jean “de
l’Echelle ”-,
cf Saint Jean le Climaque : L’Echelle Sainte .
( Ed. de Bellefontaine).

ne Dit-il pas que ? : “ le Discernement Spirituel est la


CoNaissance par l’Illumination Divine”, “la saisie
infaillible de la Volonté de Dieu, en toute chose, en tout
temps, & en tout lieu,”, “l’aperception pure”, & “la
Lumière de l’Intellect” puri�é.

Aussi, sa réputation de Géronda doué du Charisme de


Discernement attirait-elle à lui une foule de gens, qui,
tous, désiraient du Père Callinique, pour l’objet
particulier qui les tourmentait, recevoir une réponse qui
fût �able, & infailliblement en justesse attestée, pour ce
que Divinement Inspirée de l’Esprit de Sainteté.

Et, qu’il s’agît d’exposer des requêtes personnelles, de


trouver la solution à des questions embarrassantes ou
fort délicates, de demander l’exégèse explicative
éclairante de passages obscurs de l’Ecriture Sainte, ou de
vouloir pro�ter à l’Edi�cation Spirituelle de son âme,
tous avaient recours à l’Ancien Callinique, invités à
festoyer au Banquet Spirituel où s’éjouissait son Ame
des Délices Divines. De là que tous, par après, s’en
retournaient Spirituellement enrichis des trésors
Spirituels que recélait l’Ame du Saint, &, par ses Saints
Prières, sur la Voie progressant du Bonheur Spirituel.

Disciples, Gérondas & autres Anciens, Ermites, Moines


cénobitiques des Monastères, gens du monde, quelle que
fût leur profession civile, leur environnement familial, &
leur situation socio-culturelle, à quelque nationale qu’ils
appartinssent, qu’ils fussent Grecs, Russes, ou de partout
ailleurs dans le monde, &, s’ajoutant à eux, les Saintes
Communautés Orthodoxes de la Sainte Montagne
entière, tous accouraient auprès de l’Hésychaste Reclus
de Katounakia, pour être de sa seule vue édi�és, & de
ses Saintes Paroles enrichis, thésauriquement.
Et ce n’étaient pas seulement les visiteurs pèlerins, mais
les lettres aussi qui, chaque jour, a�uaient à sa porte.
Car, pour tous, comme pour chacun d’entre eux, le Saint
Père Callinique l’Hésychaste était le conseiller
d’élection, à l’Ame entre toutes choisie. Tout comme les
Saints Pères Théophores - Porteurs de Dieu-, doués du
Charisme de ClairVoyance, & qui, pareils à de forts
aimants, attirent à eux les êtres de bonne volonté, le
Géronda, lui aussi, mystérieusement captivait les
amoureux de la Vie Spirituelle.

Ce Charisme, le Géronda le possédait à un très haut


degré. Car, selon le niveau de Sainteté, & leur Degré
d’Elévation sur l’Echelle Sainte des Vertus, les Saints
Pères le détiennent en plus ou moins grande �nesse
d’Intelligence Spirituelle, & acuité de Vues.
Il semble même qu’il ait eu en sus le Don de Prophétie,
car il advint plusieurs fois qu’il prédit avec une extrême
précision des événements qui se réalisèrent par la suite,
de la façon même dont il les avait décrits. Ce qui est
souvent le cas chez les Saints, qui, cependant, par
Humilité profonde, évitent de toujours Dire à leurs
Disciples ce qu’ils savent, en sorte que ceux-ci ne les
déi�ent pas de leur vivant.
Plus simplement aussi, il advient, par manière générale,
que Dieu exauce les voeux de Ses Saints, de telle façon,
& en tels modes exactement, qu’ils l’ont par avance
instamment demandé à Dieu qu’Il les réalisât plus
parfaitement, en Divine Manière, & toute Merveilleuse
Sorte, qu’ils ne l’eussent humainement pu faire advenir.

Réponses Inspirées.
Un Moine, que frappait de rudes, di�cultueuses, &
douloureuses épreuves, s’en trouvait, ensuite de cela,
plongé dans
une a�iction si profonde, qu’il se trouva bientôt la proie
d’une brûlante révolte de ses pensées. Il courut se
réfugier auprès de l’Ancien, pour tâcher d’y puiser
quelque soulagement à ses peines. Lorsqu’il lui eut
exposé l’état pareillement troublé de son psychisme
atteint & sensiblement déréglé, il s’entendit recevoir les
sages préceptes de consolation du Père Callinique :
- “Ecoute, mon Enfant,”l’exhorta-t-il. “ Prends ce
récipient, & emplis-le d’eau. Puis, tu y jetteras de la
terre, & tu mélangeras le tout.
Le Moine �t comme l’Ancien le lui avait enjoint.
- “Et maintenant, “ s’enquit le Géronda, “ discernes-tu
quelque chose au fond du vase?”
-“ Non, Père”, “ répartit le Moine, je ne peux rien voir :
l’eau est toute trouble”.
Sur ces entrefaites, le Père Callinique parut oublier le
vase, & se mit à s’entretenir avec lui de tout autre chose.
Plein de compassion, de sollicitude, & d’Amour pour le
Moine éprouvé, il le consolait par ainsi dans ses
a�ictions, & le forti�ait intérieurement, lui prodiguant
force Conseils Spirituels propices à restaurer en lui la
paix de l’esprit, & la sérénité dans ses états d’âme.
Puis, au bout d’un moment, toutefois, il le pria de
regarder à nouveau au fond du vase.
- “A présent”, put logiquement observer le jeune Moine,
“ c’est à peine si le mélange commence de se clari�er.”
L’édi�ant entretien se poursuivit quelque temps encore,
roulant sur divers sujets aptes à rasséréner le novice,
lorsque l’Ancien lui �t ressouvenir de regarder la
suspension boueuse.
-“ Père!” s’écria naïvement le Moine! “le mélange s’est
entièrement puri�é. J’aperçois fort nettement, à présent,
tout un tas de petits cailloux restés tout au fond!”
Et le Sage Géronda de conclure sur ces mots :
- Ce qui t’arrive, vois-tu, n’est pas chose fort
dissemblable. Présentement, ton esprit est comme une
eau trouble. Mais, sois sans crainte. Prends seulement
patience, - si même il faut faire longue patience-, &,
dans quelques mois, deux à trois mois d’ici, la boue du
mélange se sera déposée au fond de toi. Tu verras pour
lors combien tes Pensées seront droites & pures.”
Et il en fut par la suite tout comme l’Ancien avait Dit.

Une autre fois, un Moine venu d’ailleurs, qui, pour une


quelconque raison que l’on ne sait point, était tombé
dans un état d’exténuation physique qui, ayant in�ué
sur son psychisme, l’avait fait sombrer dans l’absolu
découragement, se mit en route pour Katounakia. A
peine fut-il parvenu à sa Skyte qu’il ne put cependant du
tout en exposer rien au Géronda. Et il demeurait sans
mot dire, seul avec son désespoir. Ses di�cultés
mentales & spirituelles étaient de telle nature, & de telle
intensité psychique, qu’il avait peine à trouver les mots
pour les dire. Et, comme il advient, le désespoir profond
est toujours muet, répugnant même à seulement ouvrir
la bouche, pour proférer fût-ce un cri.
Il se trouvait donc en situation fort di�cile, &
son âme était en proie au pire désarroi.
C’est alors que, le Saint Père Callinique, mû soudain par
l’Esprit de Dieu, se mit à lui conter cette histoire :
“ Un Moine”, commença-t-il, “ venait souvent me voir. Il
arriva un jour pour me con�er une grande di�culté
sienne qu’il avait, l’éprouvant douloureusement en son
âme. Or, voici ce qui lui était arrivé. Ecoute donc...”
Et il lui rapporta mot pour mot ce que son interlocuteur
troublé hésitait à lui confesser.
Stupéfait, le Moine alors s’écria :
“- Ah! Père Saint! C’est exactement la même chose qui,
justement, m’arrive!”
Il était si bouleversé de ce que l’Ancien l’eût d’aussi
belle sorte sorti de son désarroi profond que, dans
l’excès de sa joie, d’un bond se levant, il étreignit le
Géronda, avant que de lui embrasser les mains avec
émotion.

Lorsque quelqu’un du monde lui venait dire son désir de


devenir Moine, le Géronda ne donnait pas toujours pour
autant son assentiment. Loin de là, lorsque le
ClairVoyant Hésychaste
discernait par avance que celui qui aspirait ainsi à la Vie
Monastique
n’avait cependant pas les épaules solides, non plus que
l’esprit de sacri�ce, la constance, la ténacité volontaire
& longanime, ni, pour tout dire en�n, l’éto�e solide d’un
Moine, à l’Ame précieuse entre toutes, il le détournait
de son ambitieux projet, & lui conseillait tout
bonnement de retourner humblement dans le monde,
pour s’y modestement marier avec la Femme la plus
douce & la plus gentille qu’il pourrait, par ses Prières,
trouver, & y pieusement élever des Enfants dans
l’Amour de la Sainte Eglise Orthodoxe.

Lors des Entretiens Spirituels, qu’il tenait à ses pèlerins


pour leur Edi�cation Spirituelle, & le pro�t de leur âme,
lorsqu’il voyait son visiteur fatigué par le caractère
Théologique par trop subtilement élevé des propos qu’il
leur échangeait, le Père Callinique, après ces Spirituelles
Montées, - les Anavathmi, comme l’on dit dans les
O�ces de Prières à l’Eglise-, semblait comme
redescendre, s’abaissant, lors, à évoquer de plus
plaisants sujets, pour délasser ses auditeurs, leur reposer
l’esprit, & ne les point lasser, de ce qu’ils n’étaient point
accoutumés à sa faculté de concentration propre, non
plus qu’à son agilité d’esprit, parcourant d’un ample
coup d’oeil éclairé les vastes étendues de la Théologie
Mystique.

C’est ainsi qu’il pouvait s’exclamer soudain, le plus


simplement du monde interrompant la conversation de
haut vol, comme en proie à la plus vive surprise :
- “ Mais quels beaux raisins se suspendent à cette treille!
Comme j’aimerais en goûter une grappe!”

Parfois aussi, l’Ancien, se voyait, comme tous les


Ermites accueillant le tout-venant des hommes,
importuné par des gens d’allure douteuse, qui, loin
qu’ils fussent mus par des intérêts le moins du monde
spirituels, ne venaient là que motivés par un esprit de
curiosité déplacée. A leur totale indi�érence pour les
Choses véritablement Spirituelles, il répondait par une
feinte égale indi�érence, évitant délibérément d’aborder
toute Question Spirituelle que ce fût. Paraissant lors
oublier jusqu’à sa piété & jusqu’à sa contrition
naturelles, - en ce qu’elles lui étaient devenues,
d’habitudes premières une seconde nature -, il cessait de
vouloir plus tenter aucunement d’élever tant soit peu
l’entretien au-dessus de leurs intérêts banals d’hommes
du commun :
- “Eh! ” leur lançait-il alors sur un ton bonhomme, jovial
quasi : “ le travail marche-t-il comme vous voulez? Vos
vignes ont-elles bien donné cette année? Et vos olives,
ont-elles rendu beaucoup d’huile, & d’abondance?”
Mais à l’adresse de ceux, a contrario, qui dirigeaient
l’entretien sur des Questions toutes Spirituelles, à ceux-
là il ouvrait volontiers bien des trésors o�erts de son
Ame puisés.

Si toutefois il voyait quelqu’un de spirituellement


immature manifester avant le temps un zèle par trop
excessif , partant, inopiné, de là qu’inopportun, il ne
cachait point davantage sa désapprobation. C’est ainsi,
qu’en une lettre de Direction Spirituelle qui s’adressait à
une Moniale, il la blâma sévèrement, la tançant presque,
de jeûner à l’excès, - &, de fait, elle ne mangeait qu’une
fois la semaine - :
“ Ce jeûne outrancier”, lui écrivit-il, “ t’est inspiré par le
Malin. Suis donc, pour l’heure, “la Voie Moyenne”, qui
est aussi “la Voie Royale” de nos Pères Saints.”

Les deux Moines qui voulaient se faire Ermites.

Deux novices, qui avaient déjà fait leurs preuves au


Monastère, reçurent de leur Higoumène la bénédiction
pour aller au Désert. Là, cherchant à y instaurer, pour
leur nouvelle Vie, un mode d’existence réglée, ils s’en
vinrent recourir aux Lumières de l’Esprit Eclairé du
Saint Ancien Callinique.

L’un d’eux était bien fait d’une éto�e à mener l’âpre Vie
Sainte d’Anachorète, qui fuit le monde & se retire au
Désert - ce retirement au plus loin du monde, consistant
à s’enfoncer au �n fonds du Désert, étant, ce tout de
l’Anachorèse, verbalement signalé par le seul & unique
terme grec “d’anachorein”-, & ce, quelque rude & dure
qu’elle fût. Mais l’autre, qui avait, dans le monde, reçu
la délicate & subtile instruction d’un savant & d’un �n
lettré, ne supporterait plus, semblait-il, d’être traité
d’aussi austère, frugale, fruste, & quasi rustre façon.
Aussi, le premier, mû de Pitié, pour l’Amour de son
Frère, s’en vint, par compassion pour lui, lui exposer la
sensible réalité des faits. Il en était à peu près comme
s’il lui eût protesté ceci : “ Ne lui impose pas, Géronda,
chose trop di�cile pour lui, car il ne parviendra pas à s’
acquitter de telle dureté de Vie.” Et tout en s’expliquant
de la sorte au Géronda, il se cachait de son Frère. Mais
l’Ancien Callinique croyait bien, quant à lui, qu’au prix
d’un e�ort demeurant raisonnable, & fort envisageable,
le second même des deux Moines pourrait, lui aussi,
suivre l’ordinaire de l’austère règle des Moines
Erémitiques, & de Dieu recevoir un digne salaire,
augmenté pour sa part de ce qu’il fût en proportion
exacte de ses peines pour lui d’avantage accrues.
Quand donc vint le tour de s’adresser au second, voici
quel il lui tint à peu près en guise d’étonnant discours :
“- Pour toi, Frère Bien-Aimé, qui mena sans le monde
délicate & molle vie, il semble que tu doives, dans
l’arène, la palestre, & le stade olympique ensemble de
l’Ascétique Lutte à mener en l’Hésychia, peiner fort au-
delà de tes naturelles forces. C’est pourquoi, loin de
quitter ton Monastère, prends soin d’y demeurer. Et
reçois aussi, pour règle de conduite, cet ecclésial canon :
Chaque fois que le Prêtre te donnera du pain bénit, ne le
mange pas dans l’instant, mais, va dans ta cellule, &
mouille-le de tes larmes, disant : “ Seigneur, mon
Seigneur, pardonne-moi, qui suis par trop lâche, si tant
que je ne suis point parvenu à mener la Vie Erémitique.”
Alors, seulement, tu mangeras cette parcelle de ton pain,
prélevé sur la sainte prosphore liturgique.”
Ces Paroles de l’Ancien frappèrent le Moine de même
stupeur que s’il eût été étonné de foudre, & atterré de
Mort quasi. Il en fut si blessé dans son amour-propre
que, se tournant vers le premier Frère, il lui lança
véhémentement, du ton le plus ferme qui s’eût pu ouïr :
“- Ce sera toi, sans doute, qui aura dit au Géronda que je
suis sans nulle endurance, ni résistance aucune? Sache
donc, que, pour moi, je suis prêt à Mourir même, s’il le
faut, mais, devant ce, bien disposé à Vivre dans l’Ascèse
& les privations, plutôt que de me devoir in�iger à moi-
même les injures de lâche, de pleutre, & de mol.”
Lors le Saint Père Callinique, dans un sourire, lança :
“- Venez voir un Noble Lutteur & Vaillant Ascète du
Christ!”
Et l’Ancien dé�nit, pour lui aussi, la même conduite
exacte de Vie qu’il avait donnée au premier.

L’agent scandalisé.

Un policier, qui se trouvait stationné en garnison à


l’Athos, était à l’excès choqué de divers faits de violence
& autres incongruités sordides auxquelles il avait été
confronté dans l’exercice de sa fonction. C’est ainsi que,
l’âme révoltée, il s’en vint à sa calyve - à sa cabane-
trouver le Père Callinique.
“- Géronda”, lui dit-il, “ pareil état de choses me met en
souci, & me laisse totalement désabusé. J’ai tant désiré,
pourtant, venir à la Sainte Montagne! J’espérais y
trouver de Saints Moines vertueux! Et voici que je
n’encontre, à l’inverse, partout, que désordre! S’il y en a
donc tellement en ce Saint Lieu, que doit-il donc en être
du reste du monde?” ...“Oui”, répétait l’homme avec
dégoût, “ je suis venu chercher la vertu, & je n’ai trouvé
que d ela méchanceté.”

“- Ami,” lui repartit lors l’Ancien, la vertu n’est pas un


habit qu’on lave, & qu’on étend ensuite bien en évidence
à la corde en plein Daphni, à la vue de tous, pour le seul
e�et de la montre des “ m’as-tu-vu”.
Cette sage remarque laissa l’autre sans voix.
Poursuivant toutefois sa bienfaisante thérapie, le
Géronda aida le pauvre homme à remettre quelque peu
d’arrangement parmi les pensées qui se bousculaient
dans son esprit désordonné :

“- Ta fonction”, continua-t-il, “ n’est pas d’observer les


fautes, péchés, & manquements des uns & des autres,
non plus que leurs errances spirituelles, mais de tâcher,
bien plutôt, de les pressentir, déceler, & prévenir à
temps, pour éviter qu’elles ne se fassent jour. On ne t’a
pas envoyé sur ces lieux pour y admirer la vertu, mais
pour tenter d’étou�er le Mal encore à sa racine, & de la
sorte en amoindrir les e�ets fâcheux. Mais tu as oublié
que c’était là l’unique mission que l’on t’avait con�ée.
Tu en as détourné ton attention pour regarder ailleurs.
C’est pourquoi tu es tombé dans cetet a�iction & ce
désespoir. Et n’oublie pas, mon enfant, que la vertu est
une chose cachée, que les Saints cultivent en secret dans
l’alcôve du Coeur, lorsqu’est celle-ci bien close aux
regards d’Autrui.
Ces Paroles, où transparaissaient si clairement la Bonté
d’Ame & la Vertu secrète du Géronda �rent la joie de
l’homme, qui s’en alla tout transporté.

Le Moine ramené à la raison.

Non loin de la cabane de l’Hésychaste Callinique,


demeurait un Moine, qui causait incessamment bien du
scandale parmi les Frères de par son bavardage
inconsidéré, qui faisait du tort à beaucoup. Et, sur les
prétextes les plus futiles, il forgeait toutes sortes
d’histoires, qui n’étaient que matière à s’acharner contre
les Pères, ne craignant pas même, pour ce faire, d’user
de paroles fort inconvenantes, frisant l’indécence, dans
la bouche d’un moine.
Le Père Callinique lui-même n’échappa pas à sa critique
générale de tout & de tous. Un jour que ce moine
indigne passait devant sa cabane, l’homme, se saisissant
du premier prétexte qu’il put trouver, lequel était, bien
entendu, de pure invention, il l’injuria de honteuse sorte
& copieuse façon. Le Géronda, quant à lui, cependant
qu’il recevait les injures au visage, demeurait
paisiblement comme indi�érent, ne sou�ant mot.
L’autre, son répertoire une fois épuisé, s’en allait s’en
retourner à sa skyte.
C’est alors que l’Ancien lui donna la plus belle leçon que
ce vaurien eût jamais reçue. Lui désignant du doigt la
petite église de Saint Gérasime, il lui signi�a seulement :
“- Et maintenant, frère, va communier”.
Le moine, tout d’abord, n’attacha guère d’importance à
ces paroles. Mais, plus il approchait de sa cellule, & plus
leur signi�cation grandissait à ses yeux. Tant & si bien
que le trouble, sans tarder, l’envahit. En vérité, oui,
comment oserait-il à présent communier, s’il ne
demandait pardon à son Frère Saint, qu’il avait
amèrement blessé ? Son inquiétude allait croissant, &
son esprit désormais ne pouvait plus trouver nulle paix
aucune. Lors, n’y tenant plus, il revint en arrière sur ses
pas. Et, lorsqu’il fut devant l’Ancien, il lui �t, tout
tremblant, une métanie, implorant, suppliant, de lui son
pardon.
Voici donc par quelles subtiles habiletés le Géronda
savait la manière de remettre à la raison, & de faire
revenir à eux, & à la conscience de soi les êtres par trop
inconsidérés dans leurs actions mauvaises.

Heureuses comparaisons.

Pour que s’imprimassent mieux, & d’indélébile sorte, les


vérités qu’il enseignait à ses Enfants Spirituels, l’Ancien
avait accoutumé de recourir toujours à d’heureuses
comparaisons, enquelles, véritablement, il excellait.

Si donc il voulait frapper l’esprit des Moines, en leur


remontrant quels dangers ils encourraient à manquer de
vigilance, en la Garde du Coeur & des pensées
mauvaises, il usait de telle image qu’icelle :
“- Représentez-vous, “ leur disait-il, “ quelque
funambule, sur une corde, au-dessus d’un �euve
impétueux marchant, où bouillonnent, écumeux, de
terribles courants, furieusement. De même que pareil
acrobate, si, l’espace d’un seul instant distrait, il se
montrait inattentif, encourrait une lamentable Mort, de
même ainsi se perd le Moine qui ne veille pas
continûment sur lui”.

Un Ascète, quelque jour, lui demandait pourquoi les


Moines d’aujourd’hui ne progressaient plus jusqu’aux
Spirituelles Hauteurs que parvenaient à atteindre leurs
Anciens. Le Géronda, lors, recourant à une image des
plus expressives qui se pussent, lui répartit de la sorte :
“- Nous ne progressons plus, pour ce qu’il est mille &
une préoccupations vaines pour nous solliciter
inutilement de toutes parts, au point que nous en
oubliions l’essentiel. Or nous subissons ce fait
incontestable comme s’il se fût agi d’une inexorable
fatalité, de même exacte façon que nous nous en
laisserions conter par un vulgaire ferrailleur, qui nous
fait promesse jurée que, dans trois jours d’ici, notre outil
sera prêt, mais qui, lorsque nous venons prendre
réception de notre commande, nous explique qu’il n’a
pas eu assez de temps de reste pour la fabriquer encore.
Il met alors bien en évidence l’objet que nous lui
demandons de dupliquer, & nous �xe alors une nouvelle
date. Dans l’entre-temps, cependant, ont a�ué de
nouvelles commandes, l’instrument à reforger a été
relégué dans un coin, &, lorsqu’arrive la seconde
échéance, le travail n’est pas plus avancé que la
première fois. Et, d’atermoiement en atermoiement,
l’histoire, à l’in�ni, se répète, & se peut répéter encore &
toujours. Or, c’est la même chose qui, dans la Vie
Spirituelle, nous advient. La foule de nos soucis génère
l’oubli du plus fondamental, & la négligence à son
égard, en sorte que, loin d’atteindre jamais à la Vertu,
nous piétinons indé�niment, rien ne faisant que du sur
place.

“- Géronda,” lui demanda-t-on un jour, lorsque deux


Disciples reçoivent un ordre, & s’en acquittent tous
deux, à cette di�érence près que l’un, avec joie,
s’empresse d’obéir, & que l’autre ne s’acquitte de son
devoir, de sa tâche, ou de sa diaconie, qu’en râlant &
rechignant à la peine, quelle rétribution recevront-ils
chacun?”
“- En pareil cas,” répondit l’Ancien, “bien qu’ils aient
tous deux exécuté le même travail, celui qui rechignait à
l’accomplir s’est fatigué bien davantage que l’autre. En
outre, le premier ne recevra pour tout salaire qu’une
piécette rouillée, tandis que celui qui aura fait son
ouvrage d’un coeur léger se verra, pour �nir, rétribué
d’En-Haut du Livre d’Or de la Vie, & des Grâces de
l’Esprit”.
Voulant ces Grâces évoquer que dispense Dieu à ceux
qui luttent en Vérité, le Père Callinique énonçait le
contenu d’expérience suivante, de son vécu tiré, & d’une
juste métaphore illustrée :
“- A celui”, Enseignait-il, “ qui véritablement lutte, en
vue de �dèlement observer & pratiquer les Divins
Préceptes, Dieu, lors de chaque grande Fête, prodigue
davantage encore ses Grands Dons Spirituels. Un peu
comme lors d’une victoire, célébrée les jours solennels
de remises de prix & de trophées, les dignitaires
viennent médailler de récompenses du simple non gradé
enviées, quoique purement symboliques, leur remettant
en prime toutes sortes de dédommagements &
rétributions diverses, qu’il s’agît d’espèces sonnantes &
trébuchantes, de présents honori�ques divers, de
médailles réputées glorieuses, ou de toute autre
distinction honori�que que ce fût. Mais, d’un tout autre
Or, Spirituel & Mystique, sont les Charismes de l’Esprit
de Grâce octroyés, lesquels sont Energies Incréées de
l’Essence Divine.

CHAPITRE CINQUIEME

AU SOMMET DU THABOR

Illuminations Divines.

Au Priant Neptique & Vigilant à la Garde du Coeur &


des pensées, qui assidûment s’exerce à l’Oeuvre Sainte,
exacte, si haute & tant subtile de la Prière du Coeur, &
qui toujours, tel un ange dans la chair, garde au Trône
de la Déité Sainte les yeux de son Ame attachés, il
advient à la �n que se Manifeste à lui,
Théophaniquement, les Energies Divines, & qu’il Vît
jusqu’à la Lumière Incréée, même, qui de ces
Manifestations Divines est la plus Haute, comme si
Christ-Dieu Trans�guré Lui-Même lui Apparaissait dans
la Surnaturelle Splendeur de la Divine Lumière, la même
qui autrefois Resplendit aux Yeux décillés des Apôtres,
qui en haut du Mont Thabor, lequel désormais, pour les
Mystiques Orthodoxes, symbolise le summum de la
Perfection Divine - la Trans�guration de l’humain en
Divino-Humain- en tombèrent atterrés, à la renverse, sur
la face foudroyés, à la Vue de la Sublimité du Christ
Manifestement & Théophaniquement Apparaissante
dans toute la Lumière Incréée de Sa Resplendissante
Gloire.

Cette Lumière Incréée, que bien peu d’entre les Glori�és


mêmes ont été dignes dès cette Vie de Voir de leurs
yeux sensibles, & dont furent éblouis tout, Moÿse, les
trois Saint Apôtres lors présents à la Sainte
Trans�guration du Christ Dieu-Homme, que met en
scène, la relatant, cette péricope de l’Evangile, le Divin
Paul, qui, sur le chemin de Damas, l’ayant Vu soudain
s’imposer à lui, Surradiante, en tomba renversé à terre,
jeté bas de sa monture, & de son éblouissement assez
longtemps demeuré totalement aveugle, les yeux
physiologiquement brûlés, le temps de la prise de
conscience de ses péchés, & de sa pénitence, comme
intérieurement d’autant encore enténébré, Saint Vassili
le Grand, Saint Maxime le Confesseur, le grand Martyr
qui eut la langue & les mains coupées pour son
Orthodoxe Foi, plutôt que de la renier, Saint Syméon le
Nouveau Théologien, & d’autres encore, l’Ancien
Callinique, fut, lui aussi jugé digne, de la contempler à
son tour, &, plus d’une fois, d’en être en son Ame éjoui.
Et nombre de ceux qui le visitèrent lors même qu’il
venait de Voir la Lumière Incréée, étaient à leur tour
frappés d’étonnement, à seulement constater, & pouvoir
observer ainsi tangiblement quel Rayonnement
Extraordinaire émanait encore de sa face, & quel regard
étonnamment profond, lumineux, & réjoui en lançaient
encore, comme d’autant de Feux, ses yeux lors
stupé�ants à voir, tant tout son visage se trouvait être
Irradié encore de ce Surnaturel Eclat.

Un jour que, seul dans sa cellule, il naviguait, comme à


son accoutumée, sur l’Océan Mystique de la Prière du
Coeur, l’un de ses Disciples vint frapper à sa porte. Peu
de temps après le Géronda s’en vint ouvrir le petit
guichet qui y était pratiqué, faisant o�ce d’ouverture :
“- Que veux-tu, mon Enfant Béni?” s’enquit-il. Ah! Que
m’as-tu coupé dans ma Prière?... Si tu avais Vu où
j’étais!...Si tu avais Vu quelle Lumière il y avait dans ma
cellule!”

L’Ancien Grégoire, d’Eternelle Mémoire, s’en vint un


jour à la cabane du Père Callinique. Ainsi, du moins,
avait-il accoutumé de faire, chaque fois qu’il était en
proie à un trouble dont il ne parvenait point seul à
délivrer son âme, pour retrouver son habituelle sérénité.
De fait, le Bienheureux Hésychaste, lui, parvenait
toujours à la lui rendre. Comme il arrivait pourtant, on
le pria d’attendre que le Saint Père Callinique eût
achevé sa Prière, après quoi il pourrait plus librement se
consacrer à ses visiteurs pèlerins.

Le Géronda Grégoire attendit tout le jour. Le Saint


Hésychaste ne paraissait toujours point...L’aurore du
second jour, déjà, blanchissait...Mais, l’une après l’autre,
les douze heures du jour se passèrent, sans qu’il parût
davantage...Plongé dans les abyssales profondeurs de la
Prière du Coeur, le Père Callinique, la nuit durant
continua de s’entretenir avec son Seigneur, qu’il
invoquait tout le jour. Le troisième jour, même, le
trouva encore En Prière. En�n, l’après-midi de ce jour
dernier, le Géronda Grégoire, qui attendait toujours,
apprit que l’Ancien avait achevé sa Prière en�n.

Lorsqu’alors le �t appeler auprès de lui le Saint Ancien,


le Géronda Grégoire se trouva tout soudain devant un
phénomène admirable. C’était, à voir, une chose
sublime, une chose ine�able. Et quand bien même
eurent, par après, de nombreuses années, depuis lors,
passé, jamais cependant ne put l’Ancien Grégoire
oublier ce qui lui avait lors paru être quelque angélique
vision. Souvent, au contraire, il en évoquait devant ses
Moines l’émouvant & bouleversant souvenir :
“- Pappa Joachim!” dit-il un jour, s’adressant au
Hiéromoine admirable qui se trouvait lors être d’entre
ceux de sa skyte, “ si tu avais vu combien brillait la face
de l’Ancien Callinique! Il resplendissait! Ah! comme son
visage brillait! Que te dire en�n? Tu aurais cru voir
Moÿse sitôt redescendu du Sinaï! Quel éclat que le sien!
Quel regard singulièrement profond jetaient ses yeux, &
si lumineux, que tu en eusses été d’étonnement frappé!
Il s’était répandu sur toute sa personne comme une
Céleste Lumière qui de sa Luminescence l’enveloppait &
de sa Resplendance l’auréolait tout!”

Quelle Joie plus éclatante au Coeur d’un Saint, & quel


Bonheur plus Haut, sur cette terre, que d’être jugé
digne, dès cette vie même, de voir la Lumière de la
Déité Trine?
Ce Bonheur qu’il est aux Bienheureux d’En Haut Donné
de Suavement Goûter, tel qu’il fut aussi celui du Saint
Père Callinique, c’est avec les mots mêmes dont usa,
dans ses Hymnes à l’Amour Divin, Saint Syméon le
Nouveau Théologien, qu’ il eût pu le chanter :
“ Je Communie à la Lumière, je Participe à Ta Gloire,
Et mon visage brûle, pareil à Celui de mon Désiré...
Voici mes membres Porteurs de Lumière soudain...
Ah! plus Beau que les beaux suis-je devenu!”

“ Plus Beau que les beaux.”

Ce visage du Saint Père Calinique, qu’avait ainsi Irradié


la Lumière du Thabor, l’heure passée même de la Prière,
que de fois ne Brilla-t-il pas, & ne continua-t-il pas, par
après, d’irradier des Rayons encore de la Grâce Divine!

En Vérité, oui, elles siéraient bien aussi à l’Ancien


Callinique, les Paroles desquelles Saint Isaac le Syrien
peignit le BienHeureux Arsène, l’Hésychaste Saint, égal
aux Anges! “ Sa Vue & sa Contemplation seule”, révèle-
t-il, “ éjouissait l’Ame, & toute parole, lors, devenait
vaine & super�ue, inutile & oiseuse.”

Un Disciple du Père Callinique reçut l’intimation de


gagner les abords de la Grande Lavre, pour s’y acquitter
d’une tâche. Or, il était ce jour-là épuisé à l’extrême,
cependant qu’était la Lavra distante de rien moins que
trois heures de marche à pied. S’étant donc mis en route
avec quelque mauvaise grâce, il n’avait pas fait cent pas
qu’il fut assailli par de mauvaises pensées, qui le
poussaient à la révolte & à l’indignation. Aussi ne fut-il
pas long à rebrousser chemin, bien décidé à venir se
répandre en plaintes auprès de sin Ancien.

Qu’advint-il toutefois? Comme il approchait le Géronda,


il vit soudain, épandue sur tout son visage, tant de
Divine Grâce, d’Eclatante Bonté, & de Joie Supérieure,
qu’il en fut sur-le-champ désarmé tout. Lors, il se prit à
pleurer, & se mit à s’adresser à lui-même de vifs
reproches, se tançant de la sorte, à soi disant :
“-C’est pour ton Salut, malheureux! que le Géronda te
demande pareils e�orts, & tu ne sais, toi, que t’en
indigner?

Un Ermite qui sortait d’un Entretien Spirituel qu’il avait


eu avec le Père Callinique, évoquait, lui aussi, semblable
Grâce sur tout son visage épanchée :
“-Cependant qu’il me parlait, il me �xait d’un doux
sourire. Son regard brillait, & l’on voyait, sur son visage
épandus, la Joie & l’Allégresse; c’était comme s’il
ressentait en cette heure les Bienfaits Mystérieux de la
Grâce Suave, & qu’il était en son Coeur habité des
sentiments mêmes auxquels se complaît Dieu. L’Ecriture
ne dit-elle pas : “ En Mes Saints j’ai mis Ma
Complaisance”?

Le Père Gérasime, de la Petite-Sainte-Anne, Moine


remarquable & célèbre Hymnographe, qui, huit années
durant eut l’Ancien Callinique pour Conseiller Spirituel,
contait qu’il s’était un matin en l’état d’âme trouvé de se
voir si troublé qu’il en avait été poussé vers sa cellule,
mu par une insurmontable inquiétude.
“-Bienvenue à toi! Bienvenue! “ s’écria l’Ancien à mon
adresse, du plus loin qu’il m’aperçut. “ Je t’attendais.”
Quel ne fut lors mon trouble, à lui entendre me dire
qu’en e�et il m’attendait, lors même que je ne l’avais
nullement averti de mon inopinée survenue. Saisi de
crainte, je m’assis à ses côtés. C’est alors que je vis son
visage, que je n’avais pas regardé d’abord. Et je
l’aperçus rayonner tout d’une Vive lumière, qui semblait
de l’Au-Delà venue. A cette vue, je me sentis envahi tout
d’une Ine�able Joie, plus forte que je n’en avais jamais
sentie, comme si elle n’eût point été de nature sensible,
mais toute Surnaturelle, telle une Allégresse nonpareille,
dont mon être entier fut soudain comme irrésistiblement
baigné tout. Alors, dans le même instant, je sentis de lui
s’exhaler les e�uves suaves de l’Odeur de Sainteté.
Pour ce qu’en Vérité, de l’Incessant Entretien que, du
fonds de son Coeur, vouait l’Ancien à son Christ, - tout
le jour avec Lui devisant, & la nuit même l’y suppliant,
par l’Ardeur de sa Prière Intense continûment soulevé, &
comme transporté, jusqu’en sembler bondir parfois,
comme le cerf du Psaume des Sources Mystiques
Assoi�é, & de la Sublime Beauté du Dieu-Homme en son
Coeur d’Amour épris, Lui, dit la Fiancée du Cantique des
cantiques, qui “ par La Beauté est Beau entre tous les �ls
des hommes”-, s’en trouvait Illuminé, tout, le paysage
de son Ame, qui sur son apparence entière, par voie de
suite, en rejaillissait.

Contre l’Hérésie.

Aussi bien, ayant, de par le vécu de son expérience


propre, de l’Hésychasme acquis une Co-Naissance
profonde, & jusque dans ses aspects les plus
pratiquement & Théorétiquement complexes, qui ne se
peuvent connaître que de la pointe �ne d’un Esprit
subtil & d’une Ame délicate, l’Ancien Callinique était-il
mieux que quiconque à même déceler le caduque, ce qui
le mettait fort naturellement en position de lui conférer
Autorité Spirituelle pour pouvoir à bon droit condamner
tout enseignement qui fût tant soit peu théologiquement
erronné.

Or, en 1913, se �t jour, chez les Moines russes de la


Sainte Montagne, l’Hérésie dite “des adorateurs du
nom.”
L’hérésiarque initiateur était un ascète du Caucase,
dénommé d’Hilarion, dont le traité sur la Prière mentale
recélait un enseignement hérétique, portant sur
l’Invocation du Nom de Jésus, qui, nonobstant, passa
tout-à-fait inaperçu du Synode de l’Eglise russe lui-
même. L’Hérésie, cependant, commençait de prendre
une si grande ampleur, & d’exercer de si grands ravages
dans l’esprit des Moines russes de l’Athos, qu’il �nissait
par être à craindre qu’elle ne s’étendît même
nocivement au-dehors de la Sainte Montagne. Dans un
état de choses aussi critique pour la sauvegarde de la
pureté de la Justesse Théologique de l’Enseignement
Orthodoxe, la seule mesure de salut envisageable restait
qu’apparût un être véritablement Spirituel, qui fût donc
Homme de Discernement, qui résolût de se lever pour se
dresser contre pareil égarement, en manière de le
combattre avec succès & bonheur. C’est alors que parut
l’Homme Providentiel tant attendu. Il n’était autre que
le Saint Ancien Callinique l’Hésychaste.
Dans les mémoires qu’il entreprit lors de rédiger à cet
égard, relativement à cette fausse doctrine, & qu’il �t
parvenir au Patriarche Oecuménique de Constantinople,
comme au Patriarche de Moscou tout ensemble, il
démontrait la caducité de vues des adorateurs du Nom,
qui, selon la juste caractérisation de leur faire que leur
attribua l’Ancien, “ délaissent la tête pour en adorer la
skou�a”, laquelle désigne la coi�e des Moines athonites.
Sur cette subtile question de doctrine, & pour de plus
amples détails, enquels nous n’entrerons point ici, nous
nous permettons de renvoyer le lecteur au texte de
Gabriel de Dyonisiou, Lausaïque, de la Sainte Montagne,
p. 32. Ed. de Volo, 1953).
Les thèses du Théologien Inspiré qu’était Saint
Callinique l’Hésychaste furent partout unanimement &
universellement reçues. Le Tsar & le Patriarche de
Russie lui adressèrent des lettres de félicitations, & le
grati�èrent de distinctions honori�ques. L’on rapporte
qu’outreplus le Tsar �t au Synode de l’Eglise russe cette
remarque piquante :
“- Vous qui étiez constitués en un Synode entier
assemblé de Métropolites & d’Evêques, vous n’avez pas
même été capables de relever l’Hérésie. Et il a fallu que
fassiez éclairer vos entendements peu clairvoyants par
un simple Moine de l’Athos!”
Sans doute, à s’exprimer ainsi sans �nesse, le Tsar
ignorait-il qu’il avait a�aire, en la personne de
Callinique l’Hésychaste, à un Saint Déi�é, ayant atteint
aux cîmes de la Théologie Contemplative.

C’est ainsi, pour �nir, que tous ceux qui avaient


embrassé l’Hérésie, & qui continuaient de vouloir s’en
a�rmer les tenants - ils n’étaient pas moins, hélas! de
mille deux cents moines russes en ce cas- furent priés
d’embarquer sur un cuirassier russe, qui les mena
s’établir dans les montagnes du Caucase, où ils
persistèrent dans leurs errances dogmatiques, altérant la
Vraie Foi des Saints Apôtres Orthodoxes.

Son Enseignement de la Prière du Coeur.

Après qu’il eut brillamment & orthodoxement réfuté les


Adorateurs du Nom, l’Ancien Callinique fut
unanimement réputé connaisseur admirable de la
Théologie Hésychaste & de la Prière du Coeur.
Qui, donc, éprouvait sur cette question les doutes d’un
esprit inéclairé, recourait à sa Sagesse d’Esprit, & qui
voulait avec justesse s’adonner à la Prière du Coeur
demandait son aveu, son Enseignement Initiatique, sa
bénédiction, & ses Prières pour ce faire. En Vérité,
l’Ancien Callinique l’Hésychaste �gurait présentement le
maître incontesté - & de fait, c’était un maître - de cette
Céleste Philosophie de vie.

Cependant, avant que de regarder à Enseigner &


Transmettre la Prière du Coeur, le Saint Père Callinique
observait le Précepte Evangélique qui recommande aux
Apôtres la Prudence du Discernement, énonçant : “ Ne
donnez pas les Perles aux pourceaux.”
C’est ainsi qu’il n’eût jamais Enseigné les Mystères de la
Prière à un moine qui ne se fût point exercé à la parfaite
obéissance envers son Saint Père Spirituel, non plus qu’à
la morti�cation de sa volonté propre, s’ensuivant de son
renoncement à icelle, école de Sagesse & de Sainte
Humilité, & qui n’eût point davantage fait ses preuves
dans les luttes de la pratique de la Vie Sainte, ni, de la
sorte, entrepris de déraciner les passions funestes &
mortifères d’au-dedans de lui.

Il considérait tout d’abord que l’absolue Hésychia, & que


la totale absence de soucis du monde constituaient un
fondement premier, nécessaire à la culture édi�catrice
de la Prière.
- Car l’on cultive la Prière sur des fondements requis
absolument de paix parfaite de l’esprit, non moins
nécessaires au commençant que ne l’est au laboureur la
culture d’une terre rendue plus arable pour ce que
mieux nettoyée de partie de ses mauvaise herbes -.
“- Dans le trouble du monde”, insistait-il, “ il ne peut y
avoir de Prière mentale. Mais, de la Prière, l’on ne peut
que proférer les mots : “ Saigneur Jésus Christ, aie Pitié
de moi.”
Cependant, autre est la Véritable Prière du Coeur, Dite
En Esprit dans la Paix profonde, & autre le balbutiement
des mots d’une prière que l’on dit sans se pouvoir
concentrer, & sans presqu’y penser dans le bruit, le
tumulte, &le trouble de l’agitation du monde. La
première est à la seconde ce que l’Université est à l’école
élémentaire.”

L’Ancien jugeait non moins indispensable l’Initiation à


son Art Spirituel par un maître. “ Il ne su�t pas”,
insistait-il, “ pour faire l’apprentissage de la Prière du
Coeur, de recourir à des livres, que l’on lit sans les
pouvoir comprendre de l’intériorité du Coeur profond. Il
faut encore la voix & le vivant Exemple d’Edi�cation
d’un maître Spirituel sûr, expérimenté, plein de
Discernement, rompu à toutes les plus dures Ascèses,
possédant véritablement la Prière en son Coeur, en
Hésychaste Accompli, & Déi�é. &, il sied encore que le
Disciple entretienne encore avec lui des liens de
proximité & d’étroite dépendance, pour qu’ayant sans
cesse, des années durant, sous les yeux son Saint
Exemple de Vie, il se pût savoir conformer à ses Saints
Préceptes.”

Il désapprouvait grandement que, mus par leurs seules


volontés propres, des gens sans expérience aucune de la
Vie Spirituelle, & qui n’avaient point même, pour
commencer, passé par l’obéissance à un Père Spirituel
digne de ce nom, s’adonnassent, sans bénédiction
aucune de quelque Père Inspiré, à ce qu’ils s’imaginaient
être la Prière mentale. Il allait même jusqu’à identi�er
une telle attitude à de l’égarement. “ La Prière du
coeur”, Enseignait-il, “ est un Don de Dieu, un Charisme
de l’Esprit de Sainteté, pouvant par Grâce Providente
seule assurer Progrès Spirituel & Secret Avancement de
tous ceux qui, sur la voie de la praxis existentielle, &
Pratique Ascétique, se sont heureusement pliés à l’ascèse
première de l’obéissance, mère d’Humilité.”

Et pour mieux faire saisir combien sont spirituellement


égarés ceux qui, sans répondre en rien ni satisfaire
aucunement aux conditions préalablement requises,
entrent dans le stade & l’arène de la Prière mentale, il
recourait à cette anecdote plaisante :
“ Un moine russe qui vivait dans l’Hésychia
avait grand désir de se rendre au Saint Tombeau, pour
en voir jaillir la Lumière Divine de la Résurrection. Un
jour, donc, de la Sainte & Grande Semaine, il s’en fut à
Jérusalem, &, le soir de la Résurrection, étant entré dans
l’église, il prit, sans rien demander à personne, la
meilleure place, & la plus en vue, qu’il s’attribua sans
vergogne, égoïstement. Or, il ignorait là que ce fût là
quelqu’un des sièges réservés à des notabilités de
première importance.
Il ne s’était donc guère passé de temps que, déjà, les
forces de la milice se saisissaient de lui, & apprenant
quel il était, savoir un homme de rien, socialement sans
importance aucune, & d’un statut déclassé, le jetaient
violemment dehors, de ce qu’il eût osé, sans laisser-
passer exprès, s’arroger de son propre chef une place
d’honneur qui ne lui était pas destinée. C’est ainsi qu’il
s’en revint tout honteux à l’Athos, n’ayant seulement pu
voir du Tombeau jaillir la Sainte Lumière Bleue, qu’en
fait sourdre l’Evêque Orthodoxe, à son cierge pascal de
la Veilleuse au Tombeau allumé.
Or, la même chose advient à ceux qui, sans remplir
aucune des conditions préalables & nécessaires à son
Exercice Spirituel & à sa Sainte Pratique, & sans un
Saint Maître Spirituel davantage, se mettent en tête de
pouvoir prétendre atteindre jamais à la Prière du Coeur
des Saints Hésychastes. Il n’est même jusqu’à certains
égarés qui s’imaginent pouvoir être avant peu se trouver
enveloppé dans la Thaborique Vision de la Lumière
Incréée de la Gloire Divine.

La visite de l’aveugle.

Tous voulaient venir voir ce Maître Eclairé qu’était le


Saint Ancien Callinique, quand même il leur fallait, pour
parvenir jusqu’à lui, a�ronter les plus grandes
di�cultés, - tel ce Père Léonce qui, tout aveugle qu’il
était, n’en menait pas moins la Vie Neptique des
Vigilants Gardiens des pensées de leur Coeur. Or il avait
de si longtemps conçu le vif désir de s’en aller visiter le
Père Callinique, & ce, bien que son Ermitage de Saint
Syméon, (sis aux entours du Monastère de
SimonosPétra, lequel possédait cet Ermitage pour
“métochion”-dépendance spirituelle- & dont il dépendait
donc, au plan de l’obédience), fût distant de près d’une
journée de marche de Katounakia. Un jour en�n,
oublieux de son âge - il avait lors soixante dix ans
passés-, il s’en fut, guidé par son jeune moinillon de
novice, le Moine Daniel, pour tenter ce qui pour lui
constituait une expédition, tenter de rejoindre la calyve
- le cabanon- de Saint Gérasime.

Outreplus que le chemin se trouvait, comme la plupart


des sentes de muletiers sur la montagne de l’Athos, fort
inégal, tors, tortu, sinueux, raidement montant, & des
plus di�ciles à parcourir, l’état général de santé
précaire de l’Ancien, fragilement usé de fatigue & tout
exténué de tant longue Ascèse de Vie, ne laissait pas
escompter que les deux Moines marcheurs pussent
arriver avant la tombée du soir sur les lieux auxquels ils
pèlerinaient de la sorte. Contre toute attente, cependant,
l’après-midi touchait à peine à sa �n qu’ils approchaient
déjà de Saint Gérasime. La calyve était donc en vue
lorsque le Père Léonce, soudain, glissa si
malencontreusement en chemin que, brusquement
tombant à terre, il vint se heurter contre une pierre au
visage, & s’en trouva si mal en point que le sang se mit,
d’une mauvaise blessure à la tête, à couler d’abondance.

C’est en ce triste équipage qu’en�n ils arrivèrent.


L’Ancien Callinique n’en �t au Père Léonce qu’un
accueil plus chaleureux encore que celui qu’il avait
accoutumé de réserver à ses hôtes visiteurs.
“- Le sang, Géronda, que tu as en chemin versé,” lui dit
alors le Père Callinique, te seras compté comme un
martyre, & imputé pour tel. Car, c’est pour l’Amour du
Christ, & pour entendre de Salutaires Paroles, que tu as
en route enduré tous ces tourments.

L’Entretien Spirituel se poursuivit plusieurs heures


durant, roulant essentiellement sur la matière qui leur
tenait le plus à Coeur, la Prière Mentale.
Sur ces entrefaites, le novice entra, venu leur porter un
plateau des rafraîchissements usités dans les hôtelleries
monastiques pour marquer l’hospitalité des moines,
désireuse d’honorer ses hôtes, quelque monachal &
frugal que fût ce témoignage de cordiale bienvenue, &
comportant généralement un café grec, un grand verre
d’eau fraîche, & quelques loukoums, vestige de
l’occupation ottomane, & quelques pistaches, parfois, ou
des �gues à l’instant cueillies sur le grand arbre
odoriférant, & qui constituaient, ici, l’ordinaire de la
cabane. C’est alors que le Père Léonce s’étonna :
“ - Pourquoi, Géronda, ne laisserais-tu pas ton novice
entendre ce que nous disons? Serait-ce que tu ne lui
apprends pas la Prière du Coeur, à lui?”
“-Mais si, je la lui enseigne aussi, bien sûr, Père Léonce.
Mais si je le tiens à nos côtés, ici, qui nous apporterais le
plateau, pour que nous nous rafraîchissions de cette
bonne eau fraîche? A ce jeune novice que tu vois, il faut
d’abord que je lui montre à briser là sa volonté propre,
de par l’obéissance. Puis, bientôt après, avec
l’obéissance à son Père Spirituel, viendra la Prière
Mentale. S’ensuivra, En Dieu d’Esprit de Grâce, la
Libération, & de cette obéissance, & de tout. Mais, de
toute Elévation Spirituelle, l’obéissance ( à un Saint Père
Spirituel possédant la Prière du Coeur) est la condition
première sine qua non - sans laquelle il n’est pas-
possible d’entrer en la Vie Spirituelle (sous la conduite
d’un Maître con�rmé de Spiritualité).”

A l’un de ses jeunes novices, le Saint Père Callinique


avait intimé l’injonction de s’en aller chercher du
terreau pour les arbres; ce qui nécessitait, pour
s’acquitter de cette diaconie - tâche monastique-, une
longue marche, & par là même impliquait pour lui une
éprouvante fatigue. Lors, le moine, épuisé déjà, &
soucieux de pouvoir, lui aussi, se ménager la possibilité
d’être aussi libre de son temps que le requiert
l’Hésychia, pria l’Ancien qu’il voulût bien lui diminuer
le nombre de ces trop fréquentes corvées, en sorte qu’il
pût vaquer à la Prière l’esprit plus insoucieux, & qu’il
pût s’adonner en�n à l’étude, qu’il eût tant aimé mener
à bien, & dont il était tant privé.
Le Géronda, toutefois, ne voulut point lui donner son
assentiment.
“- Non,” fut sa réponse. “ Contente-toi, sur l’instant, &
pour le moment, d’obéir. Car, c’est à l’obéissance, tout
d’abord, que tu trouveras le plus de pro�t spirituel.
Mais, tu verras plus tard, lorsque je ne serai plus en vie,
que je t’aurai quitté, & ne serai plus avec toi,
tangiblement, ici, à tes côtés, oui, tu verras, lors, que tu
auras bien assez de temps de reste pour étudier. Et tu
comprendras pour lors, que tout ce qui est écrit dans les
livres, tu l’auras appris déjà, à vivre à l’obéissance,
toutes ces années passées auprès de moi.

Divins avertissements.

Dieu, bien souvent, parle au secret des Ames puri�ées


des Saints, les avertissant soudain, selon & par les Voies
de Sa Providence, tant des choses présentes, que des
choses à venir.
C’est ainsi qu’Il prodiguait En Esprit à Saint Callinique
l’Hésychaste les Divines Illuminations qui le dotaient du
Don de Diorasis - Don de sonder les coeurs & d’être en
l’Esprit Eclairé de ce qui se passe ailleurs-, & du
Charisme de Proorasis - lequel est le Charisme de
Prophétie & Don de Voir à l’avance ce que réserve l’à
venir. Car, Saint Callinique était, de par ses Vertus,
lesquelles lui avaient attiré l’Esprit de Grâce, devenu
véritablement de par Dieu Voyant des âmes, des esprits,
& des coeurs, & il leur pouvait annoncer & prédire ce
qui leur adviendrait, en leur futur proche & lointain.

Une Femme très fortunée, mais néanmoins très pieuse,


& qui vouait à l’Ancien une très grande vénération, le
suppliait par lettres de prier pour toute sa famille, à �n
que la Toute Sainte les gardât & protégeât de tout péril.
Or, ils avaient, à Lavrio, une maison de campagne, & le
voyage qu’il fallait accomplir en bateau pour s’y rendre
présentait, presque chaque fois, d’e�royables dangers.
Un jour, donc, que le caïque se dirigeait vers le domaine
familial, ils advint qu’ils se trouvèrent pris, soudain,
dans une terrible tempête. Ils crurent, tout d’abord,
qu’ils ne réchapperaient pas au naufrage. A la �n,
pourtant, & lors même qu’ils se sentaient à toute
extrémité, voici qu’au prix des plus farouches e�orts, ils
parvinrent à échouer sains & saufs sur une plage du
bord du rivage. Le mari, lors, qui demeurait fort loin de
partager la piété de sa femme, entreprit de s’en prendre
à elle :
“- Ah, tu vois!”coléra-t-il. Tu vois par quoi nous avons
passé! Notre vie, franchement, ne tenait qu’à un �l!
C’est la Mort, vraiment, que nous avons frôlée! Je me
demande bien où sont ces fameuses prières que les
moines de l’Athos t’assuraient faire pour toi! C’est donc
là toute leur protection? Belles intentions de prière pour
nous!
Pourtant, arrivés, sur ces entrefaites, à leur propriété
secondaire, ils y trouvèrent une lettre du Père
Callinique, qui les avait précédés, d’assez longtemps
déjà. Ils l’ouvrirent, &, la parcouraient du regard,
lorsque leurs yeux, soudain, tombèrent sur ces lignes :
“Vous serez la proie d’une redoutable épreuve. C’est
pourquoi soyez très vigilants. Mais, pour �nir, toutefois,
vous en réchapperez, pour ce que la Toute Sainte vous
protégera.”
Ces mots laissèrent sans voix le riche propriétaire
incrédule. Et, de cet instant, sa vénération pour le Saint
Père Callinique ne connut plus de bornes.

Aux Ermites qui, vivant dans les si grandes privations


qu’ils s’imposent, par esprit ascétique, ont aussi,
néanmoins, certaines nécessités matérielles, dont la
satisfaction permet d’assurer leur survie existentielle,
Dieu, en mille manières variées prodigue, dépêche, &
envoie tout ce qu’il faut. C’est pourquoi aussi Dieu
semble parler au coeur des hommes qui font o�ce de
truchement, & servent chacun, comme de canal, à la
Providence, auxquels, pour ce qu’ils se trouvent être en
mesure d’o�rir à Ses Saints ce qui leur fait défaut, Il le
leur inspire, sans acception de personne, ni même
considérer, d’apparence, s’ils sont pieux Chrétiens ou
Impies, ni Fidèles ou In�dèles.
C’est en ce sens qu’Abba Dorothée écrit : “ Pour ce qui
est du corps, & de ses nécessités matérielles, s’il se
trouve quelqu’un pour être digne que Dieu lui ménageât
le Divin Repos chômé de l’Hésychia, le Seigneur
pourvoit à tous les besoins de son existence, & pour ce,
sait inspirer pour Ses Saints de la Compassion au coeur
des Athées, des Musulmans, ou des Sarrasins eux-
mêmes, en manière qu’ils répondissent, par l’aumône &
leurs dons, charitablement aux nécessités de ceux qui,
sans occupation autre, exemptés des soucis du monde,
demeurent En Prière dans l’Hésychia.”

C’est ainsi qu’il advint à la Calyve - au cabanon- Saint


Gérasime, qu’à la veille de la Pâque, le Père
Christodoule se rendit à Daphni, pour y faire les courses
de son ravitaillement. Il s’était mis en chemin, lorsque
l’Ancien dit à son autre novice :
“-S’il te plaît, Père Arsène, rattrape-le, & dis-lui
d’acheter aussi un peu de tarama.”
Le Père Arsène courut, mais il était trop tard. Son Frère
était loin déjà.
Lorsque le Père Christodoule revint, le lendemain, le
Père Arsène courut à sa rencontre, & tout désolé, lui
conta l’histoire. Ce récit laissa le Père Christodoule tout
abasourdi :
“-Ecoute, Frère!” - Et, avec stupeur, il se signa-. Voici
qui va t’étonner! Lorsque j’eus achevé mes emplettes au
magasin de Daphni, & dans le moment même que je
m’apprêtais à partir, le patron de l’échoppe s’enquit du
nom de mon Géronda, cherchant à savoir lequel des
Pères était le mien. Apprenant que c’était l’Ancien
Callinique, il en fut tout heureux. Car il avait entendu
parler de lui, su�samment du moins pour qu’il parût le
beaucoup respecter. “ Que me dis-tu là!” s’exclama-t-il.
Ainsi, tu as le Père Callinique pour Géronda? Attends un
peu, s’il te plaît...Tiens, voici; prends cela. Porte-lui de
ma part un cadeau, ce petit présent, pour la Pâque !” Et
il glissa dans mon sac un gros paquet de tarama!

Perles Spirituelles.
Voici, ci-énumérées, quelques-unes des Sentences
Spirituelles, au profond sens caché, ou manifeste, -à
l’évidence-, que le Saint Ancien avait prononcées,
d’entre ses Dits à ses Disciples :

“ Géronda,” lui dit un jour l’un de ses novices, “


j’éprouve comme un tiraillement, qui me fait sou�rir.
“- Eh bien”, lui répondit son Père & Saint Ancien, dis la
Prière : “ Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie Pitié de
moi, pécheur”; & le démon, qui t’in�ige ce tiraillement
s’en ira aussitôt”.

“ Il convient de demander à Dieu la puri�cation de ses


passions, avant que de vouloir s’essayer à progresser
dans la Vie Erémitique : Un vase dont l’intérieur n’est
pas puri�é, l’y laisserait-on recevoir les Parfums de la
Myrrhe?”

“ Qui de nous pourrait-il, à sa Mort, reposer en une


châsse d’or, pareil à Saint Niphon de Constantinople,
dont sont enchâssées les Saintes Reliques en un
reliquaire d’or? Celui le peut qui serait Humble & se
satisferait, content, de toutes choses. Qu’on lui présente
donc au réfectoire de simples fèves, plat du Pauvre, &
menu de Moine en Carême, il s’exclame en joie : “ Ah?
Des fèves? Me voici
bien aise, & d’en manger tout ravi.” Qu’on lui présente
un quelconque autre plat : ce, tout aussi bien, il le reçoit
avec empressement, heureux de ce qu’il a, de ce qu’on
lui donne, & de ce que Dieu lui envoie. Mais celui, à
l’inverse, qui toujours se plaint, & qui en toute chose ne
cherche que son confort matériel, sa paresse physique &
intellectuelle, & sa volonté propre , celui-là, non,
vraiment, ne peut espérer d’à sa Mort se Savoir, par ses
Frères, en une châsse-reliquaire d’or, avec vénération
déposé, & leurs lèvres baisant sa Sainte Dépouille
Endormie dans le Seigneur.

“Si les journaux rédigent des pamphlets dirigés contre


les célébrités à la vie scandaleuse, & contre les
personnes des dirigeants & des responsables politiques,
ou des dignitaires argentés qui manquent à leurs devoirs
de Charité la plus élémentaire, quand ils n’iraient
sou�er mot d’un vil S.D.F, ou d’une personne qui
compte dans l’Oeuvre du Bien, les sycophantes, eux, &
les calomniateurs dépourvus de toute vertu, s’en
prennent aux êtres vertueux, & réputés tels, fussent-ils
Saints, & qui ne sont dignes, au contraire, que d’estime
& de vénération. C’est que le Diable Hait la Vertu, &
qu’il a toujours pris les Bons en Haine.”

“Les moines qui se lient à des gens du monde &


personnes libres de la société civile, s’ils son parfaits,
décroissent en vertu, & s’ils sont imparfaits passent par
chutes & tribulations. Sur eux s’accomplit la Parole de
David : “ Ils se sont mêlés aux Mortels, & ils en ont
appris les oeuvres.” (Ps. 105, 35).

“ Veillons, nous, Moines, à nous garder des souillures de


la chair. Celui qui tombe dans un péché charnel, sent
clairement que Dieu ne peut plus s’Unir purement à lui.
C’est pourquoi un homme qui a commis une grande
iniquité, un crime même, trouve encore l’audace
salutaire d’entrer dans une église, & d’y allumer des
cierges. Mais celui qui a souillé sa chair a mauvaise
conscience d’entrer vénérer les Saintes Icônes”.

Son Rayonnement.

L’extraordinaire Figure de Callinique l’Hésychaste, qui


brillait sur l’Athos de tant de Charismes & de tant de
Vertus, constituait pour la Sainte Montagne une
immense Bénédiction de Dieu. C’était, dans ce Désert de
Katounakia qui surplombe la mer, comme si se fût
élevée là une Haute Colonne de Feu, éminente assez
pour épancher & répandre sa Radiante Lumière sur tous
ceux qui, sous son halo de Phare, traversaient, tant vaste
& agité, l’Océan de la vie.

Combien de personnes vertueuses, & réputées même


pour leur sagesse, ne s’inclinaient-elles pas devant sa
Supérieure Grandeur d’Elévation Spirituelle?

C’est ainsi que l’Ascète russe Pappa-Parthène, naguère


général de l’armée impériale, ainsi que le Hiéromoine
Théodose, ancien doyen d’une Faculté de Russie, s’en
allaient souvent le visiter. Venait aussi à lui un autre
Ermite russe encore, que Dieu avait grati�é du grand
Charisme dont Il l’avait jugé Digne : Il advenait, en
e�et, qu’il embaumât, &, dès son arrivée, les Disciples
du Père Callinique s’empressaient au plus près de lui, à
�n de mieux respirer l’Odeur Suave de Sainteté qu’il
Epandait à ses entours, Fleurant les Parfums de la Rose,
tout Embaumante.

Le Père Athanase Le Lavriote, ancien médecin, & de


grande renommée, �n lettré de surcroît, à la célébrité
duquel avait également contribué le nombre quasi
pléthorique de ses écrits, jusqu’auprès duquel, pour lui
rendre hommage, s’était même rendu, à bord de son
yacht privé, le premier ministre Lemonnier, lequel,
accostant au pied du Saint Monastère de la Lavra, lui y
avait remis une décoration, décernée par l’Etat français,
- cette célèbrité monastique qu’était donc le Père
Athanase venait lui aussi, en personne, recevoir les
Conseils Spirituels Eclairés du Saint Père Callinique.
Et lorsque le roi Constantin Ier de Grèce, captivé par les
édi�antes oeuvres de création littéraire, dans la pure
Tradition Monastique gréco-byzantine, du grand
écrivain Alexandre Moraïtidis, célébré dans la Grèce
entière, résolut de le décorer à son tour, d’un
quelconque ordre du Mérite, des Lettres, & des Arts, cet
homme si pieux voulut préalablement recevoir, en ce
sens, & à cet e�et, la bénédiction du Saint Père
Callinique. Il écrivit donc à son ancien élève, le Père
Gérasime Ménagias, devenu Moine sur l’Athos, de
demander à ce propos, en premier lieu, son avis, & de
s’enquérir quel était sur ce sujet le sentiment & la
position de son Géronda. Et ce ne fut que lorsque le Père
Callinique eut donné son accord pour ce faire,
que l’écrivain accepta in �ne de se voir remettre
l’honori�que distinction royale.

En 1931, le périodique religieux russe, connu sous le


nom : “ Le Chrétien”, publiait dans son onzième numéro
les célébrissimes “Impressions de la Sainte Montagne”,
recueillies par le Père Pantéléimon, alors professeur de
théologie à l’Académie Saint Serge, à quelques verstes
de Moscou, & qui, en 1912, avait, près de six mois
durant, depuis la Sainte Russie parcourue toute à pied,
par après, de là gagnant Constantinople, puis la Sainte
Montagne, péleriné sur tout l’Athos entier. Il y fait,
entre autres �dèles récits artistement littérarisés,
mention du Père Callinique, au sujet duquel il s’exprime
en ces termes :
“ J’ai fait là connaissance avec un être angélique,
réunissant admirablement en sa seule personne la
prudence du Discernement & l’Expérience Spirituelle la
plus profonde. Il témoigne envers les hommes d’une
Douceur, & d’un Amour, sans pareils. Et ce Spirituel
Trésor de Richesses, il la dispense d’abondance aux
Moines russes venus de Russie lui demander ses Prières
& son Enseignement.”

Et, parmi les russes, ce n’étaient pas les Moines


seulement, mais les Evêques mêmes qui accouraient
aussi jusqu’auprès du Saint Père Callinique, tel cet
Evêque Nicolas, qui vint recevoir ses Conseils Spirituels,
pour qu’il l’aidât, de son Eclairement En Esprit, à mener
à bien sa di�cultueuse & délicate oeuvre pastorale.

Tandis qu’il n’était encore que jeune Moine Lavriote - du


Saint Monastère de Lavra-, le Métropolite Denys, de la
Métropole de Trikkis & de Stagiès, fut jugé digne de
visiter la calyve - ce qui est dire la cabane, ou le
cabanon - de Callinique l’Hésychaste, laquelle lui faisait
o�ce d’Ermitage. Son Géronda, le Père Zosime, l’avait
en e�et pris avec lui, pour aller au Désert de Katounakia
visiter les Ascètes, à cette �n d’en être Spirituellement
Edi�és. Long Temps après, Monseigneur Denys parlait
encore du Saint Père Callinique le Reclus :
“ Il vous donnait le sentiment qu’il portait en lui l’Esprit
Saint, & que la Grâce de Dieu reposait sur lui. Son air en
imposait. Son visage était sancti�é...Toute son allure
était celle d’un Saint. C’était, de part en part, un Homme
entièrement Spirituel, austère & mesuré dans ses
Paroles, dont la Pensée, Lumineuse, était
bien celle d’un véritable Ascète...Citoyen du Désert,
c’était un Ange dans la Chair...”

Qui, au seul souvenir de cette Grande & Haute Figure


Spirituelle, toute Extraordinaire, ne l’eût point gardée
profondément empreinte, en l’esprit gravée, comme
constituant l’une des plus remarquables Figures
Spirituelles, en nos sombres Temps d’Apostasie, jamais
encontrées?

Sa Fin Bien Heureuse.

L’été 1930 trouva l’Hésychaste alité. Le Temps de son


Départ pour le Ciel désormais approchait. Sa maladie
propre ravivait néanmoins avec force dans son Esprit le
souvenir de son Saint Ancien d’Eternelle Mémoire,
célèbre dans toute la Chrétienté Orthodoxe, le Pappa-
Daniel.
Car, la maladie qui, - il s’en souvenait maintenant- avait
emporté son Saint Géronda, le Père Daniel, était,
curieusement, la même exactement qui le visitait &
l’éprouvait à son tour. Seulement, tandis que, pour son
Père, elle n’avait duré qu’une quinzaine de jours, pour
lui, qui était d’une constitution plus robustement solide,
elle devait durer quarante jours.

La nouvelle de cette grave maladie, qui devait s’avérer


fatale, a�igea grandement les Pères Athonites, dont il
était le Consolateur Spirituel, & l’Inestimable Guide. Ils
espéraient, néanmoins, de le voir guérir. Hélas! Son état
ne paraissait point devoir s’améliorer.

Juillet tout entier se passa. Puis, Août arriva.


Ce nécessiterait plusieurs jours encore avant que ne
sonnât le glas,
- l’heure de sa Fin.
La Fête de la Trans�guration approchait, dont la
Mémoire, aux yeux de tout Hésychaste, revêt sa
signi�cation si particulièrement aiguë de Métamorphose
dans l’Incréée Lumière Thaborique. Car ceux seuls qui
ont Voué leur Vie entière à la Sainte Hésychia peuvent
dans Sa Gloire percevoir la Divine nature de la Lumière
Incréée du Christ Trans�guré, & les Trans�gurant,
comme la Sublimité saisir de la Puri�cation de l’Ame au
cours de la Montée Thaborique au travers de la Sainte
Ascèse, & le Sens Mystérieux de ces Paroles en eux
appréhender, celles mêmes, par l’Evangile rapportées
des Saints Apôtres, tombés au sol, renversés face contre
terre, par la Splendeur d’une telle Lumière de Grâce
Christique devenue Gloire, Sa Gloire aux Hommes en�n
Se Révélant : “ Qu’il fait bon demeurer ici. Restons-y.
Demeurons. Edi�ons trois tentes,” etc...- toutes Choses
Sublimement Surnaturelles, qui font les Coeurs Vrais de
Contrition brisés.
Pour ce Saint Véritablement Déi�é qu’était Callinique
l’Hésychaste, ce Saint Jour Béni de la Trans�guration fut
l’avant-dernier de sa Vie sur la Terre des Morts-vivants.

Le 7 Août 1930, le Saint Reclus allait défaire


dé�nitivement en�n, par trop entravants pour l’Ame, les
liens de la chair, & dans le Libre In�ni du Bleu du Ciel
s’envoler devers la Jérusalem Céleste, qu’il avait tant
chantée dans sa quotidienne Psalmodie des Psaumes,
Jérusalem Céleste, notre mère à tous.

Les dernières Heures de sa Vie furent plus Saintes


encore, s’il se puit, que n’avaient été le reste entier de
ses jours, de leur digne point d’orgue d’une Vie
Angélique achevant le Cours. Une secrète Vision lui
donna de comprendre que sa Fin approchait, imminente
à présent : S’y donnait à Contempler un cortège de Pères
Saints, litaniquement venus à sa Rencontre. Emu de
cette Divine Visitation, qu’il avait eue à l’état de Veille,
en toute Conscience & Coeur Ejoui, il murmura à son
Disciple :
“- Va, mon Enfant, va pour apprêter l’Eglise. Car, vois-
tu, les Pères Saints sont Venus me Chercher.”
La Joie, dont cette Visitation reçue en une Vision Sainte
avait brûlé tout son Coeur, était indescriptible. Les
Saints qui lui étaient si chers, & que, toute sa Vie
entière, il avait pris pour Héros du Bon Combat, & pour
Modèles à suivre pas dans leurs pas, voici - il en avait, à
l’instant, reçu, tangiblement, la preuve palpable- qu’ils
ne l’avaient jamais oublié, à toute Heure du Jour & de la
Nuit, sa Vie durant, ni ne l’oubliaient point,
présentement, maintenant qu’à grands pas l’Heure
critique approchait, de sa Mort.
Dix longues minutes, avant que de rendre l’Ame, les
mains vers le Ciel élevées, il Contemplait, ébloui, les
Glorieuses Figures de ces Saints à sa Rencontre Venus en
telle sorte & manière tant Chaleureusement l’accueillir
dans la Patrie Bien Heureuse de l’Eternel, & de Sa
Béatitude Suave.

“Ah!” murmura-t-il doucement, d’une voix faible


laissant échapper les soupirs de son Ame exaltée pour
son Christ, & sa Douceur, in�nie, “ je Te Rends Grâce
pour Grâce, mon Dieu, de ce que, quoique n’ayant en
ma Vie entière rien fait de Bon, ni qui Vaille, tu me
donnes de mourir Orthodoxe...”

Sur ces mots, il ferma les yeux.


Lui qui, Disent, Saintes, les Ecritures, “avait méprisé,
passagères, vaines, viles souvent, les choses de ci-bas, &
qui n’avait que furtivement, tel une ombre, sur la Terre,
éphémère, comme la Fleur des Champs, passé, mais qui,
toujours, était des Choses d’En Haut, Sublimes, Suaves,
Ine�ables, Amoureux, d’icelles Epris, Librement Captif,
demeuré, & citoyen du Ciel”, de Félicité tout empli,
Saint Callinique l’Hésychaste, l’Ermite Reclus, en
l’instant de cette Heure à Dieu remettait, de Sainteté,
son Esprit Saint.
Lorsque, trois années plus tard, l’on rouvrit la terre,
pour y déterrer, selon l’Orthodoxe coutume, sa
vénérable dépouille, l’on y vit, sur ses os déposée,
jaunie, cette douce teinte ambrée, qui dénote, aux Dits
Inspirés & Grand Expérience de la Tradition Sainte,
qu’ont Reçu les Saints de Dieu l’Insigne Faveur d’Eterne
Sainteté.
Ainsi vit-on que ces Saintes Reliques étaient bien celles
d’un Authentique Saint de Dieu, qui Son Christique
Esprit avait, En l’Orthodoxe Foy, tout Humblement,
Fidèle, Reçu.

***