Vous êtes sur la page 1sur 318

Jack Sheppard, ou Les

chevaliers du brouillard / par


W. Harrison Ainsworth ;
traduit par Félix Relda

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Ainsworth, William Harrison (1805-1882). Auteur du texte. Jack
Sheppard, ou Les chevaliers du brouillard / par W. Harrison
Ainsworth ; traduit par Félix Relda. 1878.

1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart


des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le
domaine public provenant des collections de la BnF. Leur
réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet
1978 :
- La réutilisation non commerciale de ces contenus ou dans le
cadre d’une publication académique ou scientifique est libre et
gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment
du maintien de la mention de source des contenus telle que
précisée ci-après : « Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale
de France » ou « Source gallica.bnf.fr / BnF ».
- La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait
l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la
revente de contenus sous forme de produits élaborés ou de
fourniture de service ou toute autre réutilisation des contenus
générant directement des revenus : publication vendue (à
l’exception des ouvrages académiques ou scientifiques), une
exposition, une production audiovisuelle, un service ou un produit
payant, un support à vocation promotionnelle etc.

CLIQUER ICI POUR ACCÉDER AUX TARIFS ET À LA LICENCE

2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de


l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes
publiques.

3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation


particulier. Il s'agit :

- des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur


appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés,
sauf dans le cadre de la copie privée, sans l'autorisation préalable
du titulaire des droits.
- des reproductions de documents conservés dans les
bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont
signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque
municipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à
s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de
réutilisation.

4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le


producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du
code de la propriété intellectuelle.

5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica


sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans
un autre pays, il appartient à chaque utilisateur de vérifier la
conformité de son projet avec le droit de ce pays.

6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions


d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en
matière de propriété intellectuelle. En cas de non respect de ces
dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par
la loi du 17 juillet 1978.

7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition,


contacter
utilisation.commerciale@bnf.fr.
LES CHEVALIERS
DU BROUILLARD
/o^ 1 L. to;K SHEPPAHD —
(1 liii HAJpisSON ÀINSWORTH

A. CINQUALBRE, Libraire -Éditeur, 54, rue des Écoles, 54, Paris.


Ç/F4CK SHEPPARD

o 1: i, K s

CHEVALIERS DU BROUILLARD

PREMIÈRE ÉPOQUE
(1703)
JONATHAN WILD

CHAPITRE PREMIER

LA VKliVIÏ ET SON ENFANT

À onze heures du soir, le 26 novembre 1703, un homme apparaissait, une


lanterne à la main, sur le seuil d'une méchante habitation située dans un obs-
cur quartier du bourg de Soulhwark, connu sous le nom de quartier de la
Vieille-Monnaie. Agé d'environ quarante ans, ce personnage portait un habit
de frise brune, à larges pans et à collet étroit, croisé sur la poitrine, un gilet
de bure claire avec poches tombant jusqu'aux genoux, des culottes de peluche,
des bas d'eslame grise, des souliers h bouts ronds, à talons de bois et à
hauts quartiers, attachés par des petites boucles d'argent, un chapeau à
trois cornes, une perruque rousse ébouriffée et un épais cache-nez de
laine. Ses vêtements, encore souillés de la poussière del'alelier, avaient évi-
demment du service ; mais son extérieur convenable annonçait l'homme
aisé. Il était court, gros, trapu ; il avait le nez camard et la physionomie douce
et modeste.
Derrière ceL individu venait, vêtue d'une robe noire tachée et ornée çà et là
des restes d'un vieux crêpe, livrée de la veuve en deuil, et tenant dans ses bras
un enfant endormi, emmailloltédans les plis d'un châle de tiretaine, une femme
pâle, misérable, dont lamine famélique contrastait avec le visage gras et bien
portant de son compagnon. Malgré leur maigreur, ses traits étaient agréables,
ils eussent même étébeaux, sans une vive rougeur humide de la lèvre, qui dénote
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

l'habitude de boire des spiritueux, et que la lividité du teint de cette malheu-


reuse rendait encore plus dégoûtante. Elle n'avait guère plus de vingt ans. Chez
elle les privations et les souffrances avaient fait l'oeuvre de la durée ; elles
avaient épuisé son corps et dépouillé sa joue de sa fraîcheur et de sa rondeur ;
cependant elles n'avaient point terni l'éclat de ses yeux, ni éclairci sa chevelure
noire comme l'aile du corbeau. Retenant une toux convulsive de mauvais au-
gure, la pauvre femme adressait des paroles d'adieu à son visiteur, indécis à
la porte, comme s'il eût eu à faire une communication qui l'embarrassât.
— Bonne nuit, monsieur Wood, disait-elle, que le Dieu tout-puissant vous
bénisse et vous récompense ! Vous fûtes toujours le meilleur des maîtres pour
mon pauvre mari, et vous venez de vous montrer le meilleur des amis pour sa
veuve et pour son orphelin.
— Bah! bah ! ne parlez pas de cela, madame Sheppard. Je n'ai fait que mon
devoir, et je ne mérite ni ne demande vos remerciements : qui donne au pauvre
prête à Dieu. Tout bornés que sont mes moyens, il y a longtemps que je vous
eusse offert des secours, si j'eusse connu plus tôt le lieu où vous avez pris re-
fuge depuis que votre malheureux mari...
— A été exécuté, ajouta Mme Sheppard, poussant un profond soupir et re-
marquant que son bienfaiteur hésitait à prononcer ces mots. Vous avez pour
la veuve d'un pendu plus de considération qu'il n'eslbesoin. Je suis accoutumée
à l'insulte et à l'infortune, et j'y suis maintenant insensible ; mais je ne suis
pas accoutumée à la compassion; je ne sais comment la prendre. S'il le
pouvait mon coeur parlerait, il déborde. Autrefois, les larmes eussent
coulé involontairement de mes yeux, au simple récit de votre générosité,
monsieur Wood. Aujourd'hui, la source est tarie. Je n'ai pas pleuré depuis....
— Et j'espère bien que vous ne pleurerez plus, ma pauvre âme, à moins
que ce ne soit de joie, interrompit Wood, déposant sa lanterne à terre pour
s'essuyer les yeux. Tenez ! poursuivit-il, s'elforçant de vaincre son émotion,
je ne peux pas vous quitter ainsi. Il faut que je reste une minute, ne fût-ce que
pour vous voir sourire.
11 rentra, ferma la porte, et, suivi de la veuve,
se dirigea vers une chambre,
où une poignée de copeaux pétillait dans la grille rouillée de la cheminée.
Misère, saleté : voilà ce qui frappait dansla pièce témoin de cette entrevue.
Son plancher fétide et boueux était pour le pied un appui très-peu sûr-; ses
murs nus, chargés de dessins grotesques à la craie rouge et au charbon, repré-
sentaient, comme sujet principal, la punition de Nabuchodonosor. Le plancher
supérieur était affaissé en plusieurs endroits, des lattes avaient été enlevées,
et l'humidité avait gonflé et orné d'une espèce de tracé géographique le plâtre,
festonné de toiles d'araignées, qui restait encore de place en place. Une courte-
pointe rapiécée et crasseuse, surlaquelles'étalaient une coiffe noire,uneécharpe,
un corsage lacé et fait selon la mode gênante en vogue au commencement du
dernier siècle, à côté de divers autres objets de toilette féminine, recouvrait
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 5

une vieille couchette cassée. Au pied de cette couchette, étaient rangés sur un
rayon, une couple de fioles vides, une cuvette et un pot à eau fêlés, unecruche
de terre brune sans anse, une petite cafetière en fer blanc sans bec, une sou-
coupe de terre rouge, un fragment de miroir et une bouteille étiquetée Bosa
Solis. Des pipes brisées ajoutaient à la malpropreté du sol ; si, toutefois, malpro-
preté n'est pas trop faible pour qualifier un amas d'immondices.
Sur un placard affiché au-dessus de la cheminée, on lisait : Les dernières
paroles et la dernière confession de TOM SHEPPARD, le fameux auteur des vols avec
effraction extérieure, qui subit son châtiment à Tyburn, le 25 février 1703. Ce
placard était enrichi d'une image, gravée sur bois, du malfaiteurau lieu de son
supplice. On avait mis en pendant, d'un côté, le portrait imprimé de la souve-
raine régnante, Anne, épingle sur le portrait de Guillaume III, dont le nez
aquilin, les yeux perçants et la chevelure abondante surmontaient le diadème
de la reine; de l'autre, une mauvaise gravure du chevalier de Saint-Georges,
ou Jacques III, comme l'appelait la lettre, semblait entacher quelque peu de
jacobitisme le maître de céans.
Sous ces estampes, un groupe de clous à cheval enfoncés dans le mur compo-
sait ces mots : Paul Graves, savetier; et plus bas, la phrase suivante écrite au
charbon, et accompagnée d'une pittoresque esquisse du malheureux oscillant à
une poutre, rappelaitle sort du pauvre diable : C'ait panda dan cet chambrepour
avoir émé la liloeur. Une chandelle d'un farthing ' brûlait dans le goulot d'une
bouteille et répandait sa faible lueur sur la table, beaucoup mieux pourvue de
comestibles qu'on n'eût pu s'y attendre, grâce à la prévoyante bonté de M. Wood.
— Vous avez là un bien triste logement,
madame Sheppard, dit ce dernier,
regardant autour de lui et présentant ses mains à la flamme avare.
— C'est vrai, monsieur; cependant il vaut mieux que la pierre froide et la
belle étoile.
— Naturellement. Tout est préférable à cela. Mais buvez donc une goutte
de vin, continua Wood emplissant une coupe de corne et la présentant à sa
compagne ; c'est du porto de choix, il vous fera du bien. Maintenant, asseyez-
vous, ma chère, et causons tranquillement. Il n'est de si pires choses qui ne
puissent s'arranger, croyez-moi, vos tourments touchent à leur fin.
— Puissiez-vous dire vrai,
monsieur, répondit M"'0 Sheppard, souriant
d'un air incrédule, j'ai eu ma bonne part de misère. Néanmoins, je n'attends
point de repos de ce côté-ci de la tombe.
— Quelle absurdité ! cria Wood, tant
qu'il y a vie, il y a espérance. Ne vous
découragez pas. D'ailleurs, continua-l-il, écartant les plis du châle qui enve-
loppait l'enfant, et faisant tomber la lumière sur ses traits paisibles et maladifs,
c'est pécher de gémir quand vous avez pour vous consoler un enfant pareil.
Que Dieu le protège! Il ressemble bien à son père... ; et tel père....

•I. Deux liants.


LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Cette ressemblance cause tout mon


chagrin, repartit la veuve en frémis-
sant; sans cela, Userait, en effet, ma consolation. Jamais il ne crie, jamais il
ne se démène comme les autres enfants ; qu'il soilà monsein ou sur mes genoux,
c'est toujours le petit être doux et calme que vous voyez. Mais quand je con-
temple cet innocent AÙsage, si semblable à celui du père, et quand je me rap-
pellela fin honteuse de ce père, qui, pendant un temps pratiqua les devoirs de
l'honnêteté, le désespoir s'empare de moi, M. Wood. Mon fils m'est plus cher
que la vie; eh bien! j'ai souvent prié le ciel qu'il me l'enlève, s'il doit dans
l'avenir, être exposé aux tentations de Tom et mourir déshonoré comme lui.
Parfois, j'ai cru, en assistant à sa langueur et à son dépérissement, que mes
prières étaient exaucées.
— C'est la
destinée qui règle la pendaison et le mariage; toutefois, j'ose
penser que votre fils est réservé à un sort meilleur, reprit Wood, d'un ton qui
permettait de douter qu'il fût très-heureux dans ses relations matrimoniales.
— Dieu
seul le sait, dit la veuve d'un air découragé; mais si mynheer Van
Galgebrok, que j'ai rencontré hier au soir à la Cross Shovels, dit vrai, le petit
ne mourra pas dans son lit.

Miséricorde! s'écria Wood. Et quel est ce Van Gai... Gai...
— Van
Galgebrok. C'est le fameux, sorcier hollandais qui prédit l'accident
et la mort du roi Guillaume, il y eut un an en février dernier, un mois avant
l'accomplissementdes deux événements, et annonça qu'un prince, alors de
l'autre côté delà mer, reviendrait prendre possession de son royaume. Cette
prédiction le fit enfermer à Newgate, et fouetter, attaché à l'arrière d'une
charette. Dans ce temps-là, il se faisait appeler Rykhart Seherprechter, et ses
camarades de prison l'avaient surnommé le pourvoyeur de gibets, par allusion
à l'habitude qu'il avait de désigner tous ceux qui étaient destinés à la potence.
Comme on n'avait point souvenir qu'il se fût jamais trompé, on le redoutait
autant que la fièvre. Il distingua mon pauvre mari de la foule des criminels ;
et vous savez, monsieur, si son jugement se vérifia.
— Hélas, oui!
soupira Wood, d'un air qui semblait exprimer qu'il n'avait
pas fallu une habileté surprenante dans l'art de la divination pour prédire le
sort de l'individu sus-nommé. Quoi qu'il en fût, il se borna à s'informer sur
quoi se fondaient les mauvais présages du sorcier, à l'égard de l'enfant.
— Sur un grain de beauté
noir, en forme de bière, qu'il a sous l'oreille
droite, et sur une ligne profonde, en forme de noiud coulant, qui se trouve
juste au-dessous delà première articulation de son pouce gauche. Assurément,
on ne peut s'étonner que le pauvre petit soit ainsi marqué. Lorsque j'étais en
couche à Newgate, dans la salle d'hôpital des prisonnières, où mon fils vit le
jour, éveillée ou endormie, je n'avais devant les yeux que cordes, gibets, cer-
cueils, visions horribles! Puis, je vous ai conté, n'est-ce pas, monsieur, que le
petit Jack naquit un mois avant terme, juste le jour de l'exécution de son
pauvre père.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Non, je ne
savais pas cela. C'est affreux! s'écria Wood. Mais quant aux
marques de cet enfant, comment pouvez-vous vous laisser abuser de la sorte,
Jeanne.
— Abusée ou non, le vieux Van m'a dit une chose qui s'est déjà
réalisée,
reprit mystérieusement Mme Sheppard.
— Qu'est-ce donc?
— Pour calmer, je présume, l'épouvante où ses paroles m'avaient jetée,
il
m'a affirmé que, avant l'expiration des vingt-quatre heures suivantes, l'enfant
trouverait un ami qui le soutiendrait dans la vie.
— Un ami n'est pas sitôt gagné "que perdu. Comment cela s'est-il
accompli,
Jeanne? -
— Je pensais que vous l'eussiez deviné , monsieur, repartit
timidement la
veuve..Après moi, je suis sûre que le petit Jack n'a qu'un ami en ce monde, et
c'est plus que je n'eusse osé dire hier. Mais, je ne vous ai pas tout appris. Van
m'a dit encore que mon fils sauverait la vie de son nouvel ami à l'heure de
leur rencontre. Je cherche en vain comment cela se fera.
— Quiconque jouira de son bon sens, le cherchera aussi, risposta
Wood. Il
n'est pas vraisemblable qu'un bambin de neuf mois me sauve la vie ; si c'est
moi qui dois être son ami, comme vous me paraissez vouloir l'insinuer,
Madame Sheppard. Du reste, je n'ai pas encore promis de le soutenir. Je ne ie
ferai que s'il se conduit en honnête garçon; notez bien cela. De tous les arts,
— et c'est ce que son père ne put jamais comprendre, quoique, pour lui rendre
justice, je doive avouer que c'était le plus habile ouvrier qui eût jamais manié
une scie et chassé un clou; — de tous les arts, l'art d'être honnête homme est
l'art suprême. Tant que votre fils observera ce précepte, je serai son ami.
— Je no désire rien de plus, monsieur, répondit doucement la veuve.
— 11 est un vieux proverbe qui dit, poursuivit Wood : « Mettez l'enfant d'un
autre dans votre sein, il vous percera le coude et s'échappera. » Il est vrai que
je n'y attache pas grande importance. Ceci lie doit s'entendre que d'un homme
qui épouse une veuve avec des charges, et je ne suis pas dans ce cas-là. Aussi,
ma chère, ai-je à vous faire une proposition au sujet de ce marmot. Je ne sais
si elle vous agréera; toutefois, mon intention est bonne, et j'ajoute que
vous la connaîtriez déjà depuis cinq minutes, si vous m'aviez fourni l'occasion
de vous en instruire.
— De quoi s'agit-il, monsieur? demanda M"10 Sheppard, un peu alarmée de
ce préambule.
— Patience, Jeanne! Plus on se presse, moins on avance ; et il vaut mieux
que le pied glisse que la. langue. Voici l'affaire. J'ai du goût pour votre petiot,
et, comme je n'ai pas d'enfants, sivousyconsentez, ainsi que M™0 Wood, —car
je ne lais rien sans consulter ma femme, —je l'emmène chez moi, je l'élève, et
je lui apprends mon. état de charpentier.
La veuve baissa la tête, et serra son. enfant plus fort sur sa poitrine.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD


Eh bien! reprit Wood d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux est-ce
,
convenu?
— Je ne pourraisjamais m'en séparer, cria la veuve, fpndant en larmes. Oh!
non, je ne le pourrai pas.
— Enfin, j'ai trouvé le moyen de l'émouvoir, pensa le charpentier, ces

'.'
larmes lui feront du bien. Vous ne pouvez vous en séparer ! répéta-t-il à haute
voix. Sûrement vous ne voulez pas faire obstacle à son bonheur. Je serai pour

sorcier. .'-''.'
lui un second père, je vous le promets, et rappelez-vous les paroles du

.'.— Je vous suis bien reconnaissante, monsieur, de votre offre généreuse;


pourtant, je n'ose l'accepter.
— Vous n'osez, Jeanne ! Je ne vous comprends pas.
— Si je perds mon enfant, monsieur, je perds tout ce qui m'est laissé en ce
inonde. Je n'ai que lui.
— En vous le demandant, ma bonne femme, je n'ai en vue que d'améliorer
sa condition, n'est-ce pas? riposta Wood aigrement. 11 n'est pas probable qu'on
vous propose tous les jours de l'année un pareil avantage.
Et, se préparant à sortir, il murmura, sur le peu de consistance du sexe, des
remarques que nous ne nous soucions point de rapporter ; car, bien qu'il n'eût
pas le désir sérieux de voir accepter son offre, le refus de Mmu Sheppard le
piquait. :

— Accordez-moi jusqu'à demain, lui cria la veuve d'un accent de prière.


— Ne vous pressez pas pour 'réfléchir, ne vous pressez pas.
— Oh! je vous en prie, monsieur, que mon hésitation ne vous fâche pas,
reprit la veuve en sanglotant. Je sais que je ne mérite pas vos boutés; mais si
je vous dévoilais quelles dures choses j'ai entreprises, à quelles effrayantes
extrémités j'ai été réduite, et à quelle infamie je me suis résignée, pour obtenir
une maigre subsistance par amour pour cet enfant ; si comme moi, vous sentiez
ce que c'est que d'être seule ici-bas, privée de tous ceux qui m'aimèrent, fuie
de tous ceux qui me connurent, excepté des gens odieux et méprisables; si
vous aviez éprouvé — que le ciel vous épargne celte triste leçon ! —combien
l'amour augmente en raison de l'affliction qu'il cause, vous comprendriez que
mon iils me soit devenu plus cher à mesure que je lui faisais un nouveau
sacrifice, et vous me plaindriez au lieu de me blâmer, parce que je ne consens
point immédiatement aune séparation qui me briserait le coeur. Donnez-mo1
donc jusqu'à demain, monsieur. D'ici là, j'aurai peut-être puisé dans ma ten-
dresse maternelle assez de force pour cette nouvelleabnégation.
Le digne charpentier était maintenant beaucoup plus mécontent de lui-même
qu'il ne l'avait été d'abord de M1"0 Sheppard. Dès qu'il fut parvenu à maîtriser
son émotion, il proféra une énergique imprécation contre son inhumanité, serra
chaleureusement la main de la veuve, et lui jura qu'il ne voulait ni la séparer de
son enfant, ni souffrir que personne l'en, séparât.
LES |:HiEVALIERS DU BROUILLARD
!

En un inslaul, l.i voie fut remplie d'une foule île personnes des deux sexes. (Page 1G.)

— Que la peste m'étouffe, si jamais j'ai eu l'intention de vous enlever votre


marmot! J'ai voulu éprouver la sincérité et l'étendue de l'amour que vous lui
portez, et je suis coupable d'avoir porté les choses si loin. Heureusement que
faute avouée, dit-on, est à moitié pardonnée. Plus tard ce petit gaillard récla-
mera mon appui, et, comptez-y, l'ami OwenWood ne lui manquerapas.
En parlant .ainsi, le charpentier tapota sur la joue de l'objet de ses bienveil-
lantes dispositions et l'éveilla par mégarde. L'enfant ouvrit une grande paire
d'yeux noirs qu'il fixa un instant sur Wood, puis il tendit ses petits bras vers sa
mère, comme pour implorer sa protection ; et poussa un cri plaintif et mélan-
colique, que de douces caresses apaisèrent promptement.
— Le petit enfant n'a pas de meilleure amie que sa mère, fit observer Wood
en souriant.
— Ah ! monsieur, si je n'eusse été mère, je n'eusse pas sui'vécu au jour où je
devins veuve !
— Ne pensez plus à cela, madame Sheppard.
— Et le moyen de n'y plus penser. Je ne réussis à me délivrer do l'image de

Liv. 2.
10 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

mon pauvre Tom, tel que je le vis à Newgate, dans la salle de pierre, après
qu'on lui eut ôté ses fers, que lorsque d'une manière ou d'une autre, je viens à
bout de m'abrutir. Le lugubre glas de la cloche du Saint-Sépulcre résonne
toujours à mon oreille.
— Je m'étonne alors, dit Wood indiquant
l'affiche collée au-dessus de la
cheminée, que A-OUS vous plaisiez à garder sous vos yeux cette affreuse image.
faire ainsi; mais ne me questionnez pas à ce
— J'ai de bonnes raisons pour
sujet, monsieur, vous me rendriez folle, s'écria la veuve d'un air égaré.
— C'est bien! c'est bien! pour
changer de propos, permettez-moi de vous
conseiller de ne recourir, sous aucun prétexte, à l'usage des liqueurs fortes. Un
clou chasse l'autre, d'accord; mais le plus mauvais clou que vous puissiez
employer est un clou à cercueil, et la plus sûre route que vous puissiez suivre
pour arriver au cimetière est l'allée du genièvre.
— Qu'importe! si elle égaie le voyage et abrège la distance, repartit la
veuve, à laquelle ce reproche sembla donner une soudaine éloquence. Quand,
comme moi, on n'a jamais pu sortir des tristes et ténébreux sentiers de la vie,
la tombe est un refuge qu'il est doux d'atteindre plus tôt que plus tard. La
liqueur que je bois est un poison, c'est possible; elle peut me tuer, elle me tue
peut-être; mais le froid, la faim, la misère, mes propres pensées ne me tue-
raient-ils pas? Le genièvre est l'ami du pauvre, son unique dédommagement
du luxe du riche. Il le réconforte dans l'excès de son malheur. Qu'il soit traître,
qu'il lui réserve pour l'avenir de plus graud.es douleurs, je le crois; mais il
assure le bonheur présent et cela suffit. Lorsque je parcourais les rues,
errante et sans asile, injuriée dans toutes les maisons où je m'arrêtais pour
demander mon pain, battue sous toutes les portes où je cherchais un abri;
lorsque je me glissais dans une construction déserte, que j'étendais sur la pierre
mes membres fatigués, espérant en vain de m'y reposer; ou, pis encore, lorsque
rendue furieuse par la faim, je cédais à d'horribles tentations et gagnais un
repas de la seule façon qui fût en mon pouvoir, je sentais mon coeur meurtri
dans ma poitrine, alors je buvais. Aussitôt mes chagrins, ma misère, mon
opprobre étaient effacés. Les pensées, les sentiments, les visages, les lieux
d'autrefois se représentaient à ma mémoire : je me figurais être heureuse,
aussi heureuse que je le suis en ce moment, ajouta-t-elle, riant d'un rire con-
vulsif.
— Pauvre créature! dit Wood. Ponvcz-vous appeler bonheur une gaieté
qui tient du délire?
—•
C'est la seule à. laquelle je me sois abandonnée depuis bien des années,
reprit la veuve, recouvrant subitement son sang-froid. Je vous disais donc,
M. Wood, continua-l-elle d'une voix, sourde et le regardant d'un air sombre,
que le genièvre peut détruire le corps; cependant, tant que la pauvreté et
le vice existeront, tant qu'on sera maltraité, on boira du genièvre.
— Dieu m'en préserve! s'écria Wood avec ferveur; puis, comme pressé de
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 11

terminer l'entretien, il ajouta précipitamment : Je pars, je vous retiens trop


longtemps. Demain, vous aurez de mes nouvelles.
seconde
— Attendez! lui cria madame Sheppard, arrêtant ses pas pour la
fois. Je me rappelle que mon mari m'a laissé une clef qu'il m'a recommandé de
vous remettre à la première occasion.
-—
Uue clef, Jeanne? J'en ai perdu une, pour moi fort précieuse, il y a
déjà longtemps. C'est la mienne, je le parierais!
— Ne vous réjouissez pas avant de l'avoir vue. Je vais vous la montrer;
mais il faut que je vous donne la peine de tenir l'enfant, pendant que je courrai
au grenier, où je l'ai cachée pour plus de sûreté.
— Pauvre femme! murmura Wood lorsqu'il fut seul. Elle a dû connaître
des jours et des circonstances plus prospères qu'elle n'en connaîtra désormais.
Il eist étrange que je ne sache pas encore son histoire. Tom Sheppard était un
finaud; il ne confia jamais à personne qui il avait épousée. Mais il est évident
qu'elle était beaucoup mieux que lui, et que la destinée ne l'avait pas faite pour
être la femme d'un ouvrier charpentier, et, encore moins, ce qu'elle est aujour-
d'hui. Elle a le coeur bien placé; le reste s'améliorera, si elle échappe au mal
qui la dévore. Une toux sèche est la trompette de la mort. Pour peu que cela
soit vrai, elle n'a pas grand temps à vivre. Quant, à ce petit bonhomme, si je le
puis, je ne manquerai pas d'empêcher la prédiction du Hollandais, qui me fait
l'effet d'être plus jacobite que sorcier, et plus coquin que sorcier ou jacobite.
Les réilexions du charpentier furent interrompues par les cris lamentables
de l'enfant qui, brusquement privé des affectueuses caresses auxquelles il était
accoutumé, et dérangé par son passage en d'autres mains, se débattait comme
un petit démon. M. Wood le dorlota d'abord de la manière la plus approuvée
par les nourrices, il essaya, pour l'apaiser, d'une mélodie propre à la circon-
stance; puis, échouant complètement dans tous ses efforts, et passablement irri-
table, comme nous avons pu déjà le remarquer, il s'impatienta, leva, au-dessus
de sa tète le petit malheureux, etle secoua si rudement, que l'expédientfut bien
près d'être par trop efficace. Un court instant de silence succéda à ce procédé;
mais, avec la respiration revinrent les cris perçants. Alors le charpentier, dans
le but de distraire l'enfant, ramassa sa lanterne et sorti!.

CHAPITRE II

l.A VIEILLE- 31 ON X AIE

L'habitation de Mmo Sheppard était la dernière d'une rangée de maisons


en ruines appelées Wheeler's llents, dans un passage fangeux, moitié rue,
moitié chemin, qui, de la rue de la Monnaie, s'étendait le long des méandres
d'un ruisseau profond, bordé de jardins incultes et sa?us apparence, dans la
direction des champs de Saisit-Georges. Les demeures voisines de la sienne
12 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

étaient occupées par ce qu'il y avait de plus infime dans les banqueroutiers,les
voleurs, les mendiants, et autres personnages exécrables et dégradés, qui se
réfugiaient là pour échapper à leurs créanciers, ou pour éviter le châtiment dû
à leurs délits. Car nous ferons observer que la Vieille-Monnaie présentait tou-
jours un-sûr asile au débiteur insolvable. Bien qu'une loi, faite sous GuillaumeIII,
eût aboli quelques-uns de ses privilèges d'inviolabilité, ce fut seulement vers le
milieu du règne de Georges Ior, que,, la nature criante du mal appelant impé-
rieusement un remède, un nouvel acte législatif de plus de portée lui enleva
définitivement ses franchises. Ce quartier du bourg de Southwark, par suite
de l'encouragement ainsi offert à l'improbité, et de la sécurité donnée au crime
était donc regardé, à l'époque des faits que nous allons rapporter, comme le
grand réceptacle du trop-plein des scélérats de la métropole. Il était peut-être
de quelques degrés plus bas que ne le sont de nos jours et le mauvais lieu qui
avoisine Saint-Gilles, elles horribles alentours de Saffrou-HiU. C'est cependant
sur l'emplacement des maisons sales et des cours boueuses dont nous avons
parlé, que s'élevait, il n'y a pas deux siècles, la somptueuse résidence de Charles
Brandon, le chevaleresque duc de Suffock, coeur ferme et plein d'honneur, dont
la mémoire ne rappelle que des actions loyales et valeureuses. Henri VIII,
beau-frère du duc, convertit plus tard Suffock-House, ainsi qu'on nommait le
palais de Brandon, en un hôtel de monnaies, qui laissa son nom au terrain sur
lequel il avait été bâti, après sa démolition et la translation des ateliers de mon-
nayage à la Tour.
Le domicile délabré de la veuve était le tableau réel de la misère et de la
désolation. Une partie du toit n'avait plus de tuiles, les cheminées vacillaient,
les murs faisaient le ventre et s'appuyaient sur des étais, les vitres de la plupart
des fenêtres étaient brisées et remplacées par du papier. Au rez-de-chaussée
les volets étaient fermés, ou, pour mieux dire cloués, et Paul Groves, le save-
tier que nous avons mentionné, avait eu l'ingénieuse idée de les recouvrir d'une
marqueterie de semelles, de vieux souliers, de clous à cheval et de morceaux
de cercles de fer.
C'est grâce à la fin prématurée du pauvre diable que M"10 Sheppard avait pu
prendre possession de ces lieux. Cédant à un accès de désespoir, il s'était tué
dans un moment d'ivresse, et lorsqu'on avait découvert son cadavre, au bout
d'un laps de plusieurs mois, l'impression produite par ce spectacle, les alarmes
occasionnées par la caducité du bâtiment, et surtout la terreur inspirée par les
bruits étranges et surnaturels qu'on y entendait pendant la nuit, et qu'on attri-
buait à l'esprit du suicidé, avaient promptementfait abandonner la place. Dès
qu'elle y fut installée, la veuve ne tarda pas à découvrir que le tapage redouté
provenait des gambades nocturnes d'une légion de rats.
Une étroite entrée., resserrée entre deux murs bas, communiquait avec la
voie publique ; et dan» ce passage, Wood et son petit fardeau se tenaient abrités
sous un apentis.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 13

M"'c Sheppard ne reparaissant pas aussi vite qu'il s'y était attendu, le char-
pentier commença de maugréer, et comme l'enfant était calme, il franchitl'en-
trée et s'en éloigna en droite ligne, jusqu'à ce qu'il lui fût possible d'observer
les fenêtres supérieures de la maison. Une faible lueur, contrariée par l'humide
atmosphère de la nuit froide et couverte, allait et venait dans la mansarde, et
se montrait tantôt par les déchirures du toit, tantôt par les crevasses du mur ou
les carreaux cassés du châssis. Il ne voyait point la figure de la veuve, mais il
entendait sa toux sèche et saccadée, et il allait lui crier de redescendre,
puisque, pensait-il, elle ne pouvait trouver la clef, lorsqu'il fut effrayé par un
son tel que celui que rendrait un coffre ou tout autre corps pesant tombant à
terre.
Avant que Wood eût eu le temps de rechercher la cause de ce bruit, son
attention fut détournée par un homme qui passait avec la rapidité d'une flèche,
mais qui, probablement arrêté dans sa marche par un obstacle, revintbrusque-
ment sur ses pas.
Hors d'haleine, le fugitif balbutia quelques mots inintelligibles, mit un
paquet sur les bras du charpentier, sans paraître remarquer la crainte qu'il
excitait dans le sein de ce personnage stupéfait, se dévêtit ensuite de son man-
teau qu'il lui jeta sur les épaules, tira son épée et sembla prêter l'oreille à
l'approche de ceux qui le poursuivaient.
La première frayeur un peu diminuée, Wood ne put s'empêcher d'examiner
l'inconnu avec un certain intérêt. A la fleur de son âge, il avait un extérieur
des plus charmants. Les nobles proportions de son corps n'étaient pas moins
remarquables que la beauté de ses traits ; et sa mise, quoique simple et sans
recherche, annonçait l'homme appartenant aux rangs élevés de la société.
D'une stature haute et imposante,l'expression de sa physionomie, un peu altérée
par la fatigue qu'il venait d'éprouver, était iière et résolue.
En ce moment, le petit Sheppard, auquel Wood avait rendu la respiration
par le déplacement du paquet de l'étranger, poussa un cri. Le jeune homme
tourna vivementla tête.
— Parle ciel ! s'écria-t-il, est-ce vous qui avez un enfant là?
— Oui, j'en ai un ; et il est heureux que vous ne l'ayez pas écrasé avec ce
maudit sac d'effets. Il y a des gens qui ne prennent garde à rien, répondit
aigrement Wood, qui, tout à fait rassuré par les intentions pacifiques de l'in-
connu à son égard, se risqua à exaler sa mauvaise humeur.
Cet enfant peut me sauver, murmura l'autre, comme frappé d'une idée su-
bite. L'expédient me fera gagner du temps. Habitez-vous cette maison?
— Pas précisément.
— N'importe! Puisqu'elle est ouverte, il n'est pas besoin de permission
pour y entrer. Ah ! fit-il, entendant des vociférations et des cris résonner à
peu de distance, il n'y a pas un moment à perdre. Rendez-moi ce précieux
fardeau. Si j'échappe, je vous récompenserai. Votre nom ?
u LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Owen Wood. Je n'ai pas de motifs pour en être honteux. Un loyal


échange, monsieur; le vôtre?
L'étranger hésita. Les clameurs se rapprochaient et de rouges clartés éclai-
raient les murailles et les pignons des maisons voisines.
-T- Je me nomme Darrell, dit à la hâte le fugitif. Si l'on vous découvre et
que vous estimiez quelque peu la vie, ne répondez à aucune question. Enve-
loppez-vous dans ce manteau, il vous appartient. Et surtout souvenez-vous!
Pas un mot !
En achevant ces paroles, il brisa la lanterne, éteignit la lumière. Un instant
après, la porte était fermée et verrouillée ; le charpentier se retrouvait seul
dans la rue.
— Miséricorde ! s'écria-t-il, tressaillant de crainte : le Hollandais avait
raison.
Celte exclamation était à peine proférée, qu'une balle sifilait à ses oreilles.
— Je le tiens ! s'écria une voix triomphante.
Un homme alors accourut vers l'entrée, sauta au collet de l'infortuné char-
pentier et lui mit une épée nue sur la gorge. Suivirent une demi douzaine
d'individus, dont quelques-uns portaient des flambeaux.
— A Tassas. ..sin ! rugit Wood à demi suffoqué et se débattant sous l'étreinte
de son agresseur.
— Damnation ! vociféra un des chefs de la petite troupe ; sir Cecil, ce n'est
pas noti-e misérable.
Et il saisit une torche allumée, dont il éclaira le visage du charpentier.
— Non, ce n'est pas lui, Rowland, répéta sir Cecil, désappointé et lâchant
prise. J'aurais juré qu'il avait enfilé celte rue. Mais comment se fait-il que son
manteau soit sur le dos de ce coquin ?
— C'est vrai, c'est son manteau, reprit Rowland. Ecoute, drôle, continua-
t-il avec hauteur, où est la personne de qui tuas reçu ce vêlement?
Étrangler un homme n'est pas le moyen qu'il réponde, grommela Wood

d'un ton revêche. Vous pouvez être assurés d'une chose, c'esl que vous ne
tirerez rien de moi que vous ne soyez plus civils.
— Nous perdons notre temps avec cet imbécile, dit sir Cecil, et peut-être
aussi l'objet de nos poursuites. Il n'est pas douteux qu'il s'est réfugié dans ce
bâtiment. Entrons.
Comme il s'éloignait, l'enfant se mit à pleurer.
— Chut! lit Rowland, arrêtant son camarade. Entendez-vous cela? Veus
n'êtes pas entièrement en défaut. Le renard ne peut être loin, puisque voilà
son renardeau.
Il arracha le manteau des épaules de Wood, et, voyant le petit Jack, il tenta
de s'en emparer ; mais l'agile charpentier le repoussa et lit retraite vers la porte,
dans laquelle il donna de vigoureux coups de talon.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 18

— Jeanne! Jeanne! cria-t-il, ouvrez pour l'amour de Dieu! Je vais être


massacré et votre enfant aussi ! Ouvrez vile, vous dis-je.

Assommez-le, tonna sir Cecil, ou la garde va arriver.

N'en ayez crainte, repartit Rowland ; cette vermine-là n'ose pénétrer
dans ce lieu privilégié. Tout ce que nous pouvons appréhender, c'est qu'on
vienne à son secours.
Wood voulut mettre aussitôt cette idée à profit; sir Rowland, à son tour,
le saisit à la gorge.
— Encore un
cri et tu es mort, lui dit-il. Livre-moi cet enfant ; je te donne
ma parole que tu ne seras pas tourmenté.
— Je ne le livrerai qu'à sa mère, répondit WTood.
— Te moques-tu de moi, coquin? s'écria violemment
Rowland, donne-moi
l'enfant, ou.
..
La porte s'ouvrit, et Mmo Sheppard parut en chancelant sur le seuil. Elle
était plus pâle que de coutume; cependant ces traits hagards n'exprimaient pas
l'épouvante qu'exil naturellement dû faire naître la scène inexplicable qui se
présentait à sa vue.
— Prenez,
cria Wood, lui tendant son petit protégé. Prenez-le et sauvez-
vous.
La veuve avança machinalementles bras ; Rowland prévint ce mouvement
et enleva l'enfant au passage.
— Ces gens-là sont ses alliés,
dit-il. Ne m'attendez-pas, sir Cecil. Entrez
dans la maison avec vos hommes. Je fais mon affaire dumarmol.
Le chevalier obéit sur le champ, et ne laissa derrière lui qu'un porteur de
torches.
— Davies ! poursuivit
Rowland,lançant un regard significatif à son serviteur,
et lui remit l'enfant.
— Je comprends, monsieur,
répondit Davies, qui se retira à l'écart et délia
délibérément sa cravate, après avoir déposé son flambeau à terre.
— Mon Dieu, voulez-vous voir
étrangler votre enfant sous vos yeux, sans
même appeler du secours? dit Wood, contemplant la veuve avec surprise et
horreur. Femme, vous avez perdu la raison !
On l'eut dit en effet. Pour toute réponse, elle murmura comme une
insensée.
la clef.
— Je ne puis trouver
— Que le diable l'emporte,
la clef! On va tuer votre enfant, notre enfant!
entendez-vous Jeanne?
— Je me suis blessée àlatète, dit-elle, pressant ses
mains sur ses tempes.
Wood remarqua alors un petit filet de sang qui coulait lentement sur la
joue de lamalheureuse.
Au même moment, Davies, ayant complété ses préparatifs, éteignit la
torche.
16 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Tout est fini ! gémit


Wood. Allons! il est peut-être heureux qu'elle soit
folle. Cependant je ferai un dernier effort pour sauver la pauvre petite créature,
dût-il me coûter la vie.
Mû par cette généreuse résolution, il cria de toute la force de ses poumons.
— Arrestation! arrestation!
Au secours ! à l'aide! appuyant sur les mots
d'une voix glapissante particulière, bien connue à cette époque des habitants
de l'Ancienne-Monnaie.
Au coin de la rue le son d'une trompe répondit immédiatement à cet
appel.
— Arrestation! vociféra Wood. Monnaie! Monnaie!
— Mort et enfer! te tairas-tu, cria Rowland faisant une passe furieuse sur
le charpentier qui, heureusement,l'évita dans.les ténèbres.
— Au secours! recommença Wood. Arrestation!
Une seconde corne, puis, successivement, une troisième et une quatrième
répandirent l'alarme dans l'éloignement. Tous les alentours en furent troublés.
Une garnison appelée aux armes, au fort de la huit, n'eût pas été plus prompte-
ment éveillée. Les cris s'élevèrent, les lanternes furent allumées et hissées au
bout des perches, les fenêtres et les portes s'ouvrirent, en un instant, la voie
fut remplie d'une foule de personnes des deux sexes, armées de tout ce qui
leur était tombé sous lamain, et vêtues des babils les plus faciles à endosser.
Se précipitant du côté de la prétendue arrestation, elles s'encourageaient les
unes les autres par leurs clameurs, et menaçaient les contrevenants de leur
vengeance.
Quelque indifférents que fussent habituellement les rentiers de la Monnaie
aux violences commises dans leurs rues, quelque sourds qu'il eussent été tout
à l'heure à la lutte qui avait eu lieu devant l'habitation de M",c Sheppard, ils
étaient toujours suffisamment en éveil pour soutenir leurs privilèges et se
prêter mutuellementmain-forte contre leur ennemi commun, le sergent. Ce
n'était que par l'adoption de telles mesures, surtout depuis la dernière loi
répressive qu'ils parvenaient à sauvegarder l'inviolabilité de l'asile. La justice
faisait souvent des incursions, parfois heureuses, leplus souvent malheureuses,
sur son territoire, mais il arrivait rarement, à moins que ce fût par stratagème
ou par corruption, qu'on fit — pour parler le langage du gentlemen du
gourdin ' — une capture importante. Des sentinelles prête à donner le signal
de la manière que nous avons décrite, étaient postées dans les trois principales
issues de la Monnaie. En cas d'événement, on barrait les rues; les ruelles,
constamment fermées, n'étaient ouvertes qu'avec les plus extrêmes précautions;
de grandes portes, munies de guichets, el les guichets do verrous, défendaient
l'entrée des cours. Les fenêtres, à l'intérieur, étaient fortement barricadées ;
et les endroits le plus exposés de la place forte étaient, en outre, protégés par

1. Les agents de police, qui, eu Angleterre, n'ont pour arme f|u'un bâton gros et court.
.LES- CHEVALIERS DU BROUILLARD 17

Jonathan fixa sur Wood sou regard pénétrant. (Page 10.)

de hautes murailles et des fossés profonds. Il existait encore un labyrinthe, à


travers les inextricabilités duquel aucun agent, sans iil d'Ariane, ne pouvait
suivre un débiteur. On laissait entrer dans la Monnaie quiconque osait en courir
le risque, mais nul n'ensortait, qu'il n'eût auparavant décliné ses qualités ou
produit un passe-port du Maître. Bref, cette horde de bandits ne négligeait
rien pour se garder des accidents et des surprises. Whitefriars avait perdu ses
privilèges; Salisbury-Courf et la Savoie n'offraient plus de refuge aux débi-
teurs; il était doublement nécessaire que la Vieille-Monnaie conservât le plus
longtemps possible ses prérogatives.
En attendant, Wood n'était pas resté oisif. Ccnvaincu qu'il n'avait pas un
moment à perdre, s'il voulait sauver l'enfant, il cessa de crier, et, se défendant
de son mieux contre les attaques de sir Rowland, qui le serrait de près, il se
fraya un chemin jusqu'à Davies, en dépit des obslacles, et lui asséna sur la tête
un si fameux coup de poing, qu'il faillit le renverser. Alors, avant qu'il lut

Liv. 3.
18 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

remis de son étourdissement, il lui arracha Jack, qu'il délivra du noeud coulant
et qu'il eut aussitôt la satisfaction d'entendre crier.
Au même instant, sir Cecil et les siens apparurent sur le seuil.
— Il s'est sauvé ! cria le chevalier, nous avons fouillé la maison sans dé-
couvrir sa trace.
— Arrière ! répondit Rowland. N'entendez-vous pas ce bruit? Les cris de
cet homme ont amené ici l'armée de piliers de prison et de coupe-jarrets qui
infeste la place. Si nous tombons entre leurs mains nous serons mis en pièces.
Davies ! continua-t-il, appelant son serviteur qui menaçait Wood d'une sévère
représaille, ne faites pas attention à cela. Si vous tenez à tous vos membres,
enfermons-nous dans cette maison, et emmenons cette femme qui pourra peut-
être nous fournir d'utiles renseignements.
Davies obéit à contre-coeur ; Mmo Sheppard ne fit pas de résistance.
Quelques secondes plus tard, la flamme des torches illuminait la rue, et un
vacarme infernal, auquel se mêlait le choc des armes et le son des cornes,
annonçait|l'arrivée du premier détachement des habitants delà Monnaie,Wood
s'élança à leur rencontre.
— Sauvé ! s'écria-t-il, agitant joyeusement son chapeau.
— Oui, oui, sauvé, mon coco !
— On les rossera, répondit la horde, aboyant, glapissant, sautant et hur-
lant autour du charpentier, comme une meute quand le piqucur commence de
battre le bois. Mais où sont les chiens qui guettent le gibier?
— Qui cela? demanda Wood.
— Les traqueurs ! les pousse-culs! les marchands de lacets (les sergents),
crièren%)lusieurs voix.
— Où sont-ils les chiens d'attache,? gronda un homme de grande taille, que
sa stature et ses anciennes occupations avaient fait surnommer le Long conduc-
teur de bestiaux du marché du bourg.
— Oui, où sont-ils les robaux (les sergents) que nous les altrimions
(prenions), répéta la foule en choeur, brandissant ses diverses armes et ses
torches.
M. Wood tremblait. Il sentait qu'il avait soulevé une tempête qu'il lui serait
difficile, sinon impossible, de calmer. Il ne savait que dire et que faire, et les
gestes menaçants, les regards furieux des brigands qui l'entouraient, contri-
buaient à l'intimider.
— Je ne vous comprends pas, messieurs, balbulia-t-ilenfin.
— Que dit-il ! tonna le long- conducteur de bestiaux.
— Qu'il ne jaspine pas aryt ichc, répondit une femme.
— Avez-vous bientôt fini avec vot'tintamare ! cria un jeune homme, que
Wood prit pour un mulâtre. V ous faites à ce pauv'pigeon une peur du diable.
Qu'y est-ce qu'il y a d'étonnant qu'il ne comprenne pas l'argot ? Modelez-vous
sur moi.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 19

Et il alla frapper sur l'épaule du charpentier, auquel il posa les questions


suivantes, qu'il accompagna des contorsionsles plus ridicules :

Maudit ! où sont les sergents ? Vieille bête ! avez-vous perdu vot'langue ?
Que le diable vous emporte ! Vous brailliez pourtantjoliment tout à l'heure.
— Silence,
Rlueskin ! dit impérieusement une voix derrière le bandit.
Laissez-moi parler à ce niais.
— Oui ! oui ! crièrent
plusieursdes assistants, que Jonathas jaspitie au sinvre
(parle à l'idiot) ; il a la rouscaillante (langue) bien pendue.
La foule s'écarta, et l'individu qui occasionnait ce mouvement s'avança.
C'était un garçon d'environ vingt-deux ans, que rien ne distinguait dans sa
toilette ou dans son extérieur, si ce n'est cependantl'astuce empreinte sur son
visage. Ses petits yeux gris étaient écartés et rusés comme ceux d'un renard,
et un physionomiste, d'après la conformation générale de ses traits, n'eût pu
mieux le comparer qu'à cet animal. Son nez était long et aigu ; son menton
pointu; son front, large et plat, formait avec les paupières une surface unie ;
sa mâchoire semblait s'étendre d'une oreille à l'autre; sa barbe était rouge, sa
complexion ardente et sanguine. Ceux qui l'avaient vu pendant son sommeil
affirmaientqu'il dormait les yeux ouverts; mais peut-être n'était-ce qu'une méta-
phore pour désigner sa vigilance accoutumée. Ce qui est certain, c'est que le
moindre bruit l'éveillait. Rien proportionné et d'une taille au-dessus de la
moyenne, il était plutôt fort et musculeux que svelteet charnu.
De l'attention qu'il accordait au mécanisme caché et compliqué du grand
système d'infamie mis en oeuvre autour de lui, on pouvait inférer que son but,
en s'établissant dans la Monnaie, avait été de recueillir des données précises
sur les pratiques et les habitudes de ses habitants, afin d'en faire plus tard son
profit.
Jonathan fixa sur Wood son regard pénétrant, et lui demanda, d'un ton
brusque, si c'étaient des sergents qui s'étaient réfugiés dans la maison voi-
sine.
— Je ne crois pas, répondit le charpentier, recouvrant peu à peu sa présence
d'esprit.
— Vous n'avez donc pas été
arrêté ?
— Non.
apprendre alors pourquoi vous avez
— Je m'en doutais. Pouvez-vous nous
fait tant de bruit?
— La vie de cet enfant était menacée.
Ainsi, nous avons été arrachés
— Relie raison, ma foi ! s'écria Rlueskin.
de nos lits et de nos doux foyers, parce qu'un gosselin (petit enfant) s'est avisé
àeverver (pleurer). Par l'âme de ma grand'mère, c'est trop fort!
— Avez-vous l'intention de jouir des
privilèges de la Monnaie? reprit Jo-
nathan, continuant avec calme son interrogatoire. Votre personne est-elle en
danger ?
20 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Pas du fait de mes créanciers, répondit Wood appuyant sur ces mots.
— Veut-il se donner de l'air (échapper aux poursuites) et se mettre en riole?
Demandez-lui cela, cria Rlueskin.
— Vous entendez, dit Jonathan. Mon ami désire savoir si vous voulez payer
votre bienvenue comme membre de l'ancienne et respectable fraternité des
débiteurs.
— Je ne dois pas un farthing, et mon nom ne paraîtra jamais sur une liste
de coquins, répliqua Wood avec colère. Je ne vois pas pourquoi on m'obligerait
à payer pour avoir fait mon devoir. Je vous répète que cet enfant allait être
étranglé; le noeud coulant lui serrait la gorge quand j'ai appelé du secours. Je
savais qu'il était vain de crier au meurtre! dans la Monnaie, aussi j'ai eu
recours à ce stratagème.
— Il est fort ingénieux, monsieur, et vous fait honneur, répartit Jonathan,
réprimant un sourire. Toutefois, avant de vous aventurer si loin dans nos
domaines, il eut été prudent de songer aux moyens d'en sortir. Pour moi, je
n'en vois qu'un, c'est de nous payer nos honoraires. Ne vous flattez point de
vous servir, à l'ocasion, de nos excellents règlements, qui, ce me semble, vous
sont assez familiers; puis de les enfreindre impunément l'instant d'après. Vous
vous êtes posé en débiteur pour votre propre convenance, vous devez être con-
tent de conserver ce caractère pour la nôtre. Si vous n'avez pas été arrêté, vous
nous avez dérangés; or, rien de plus juste et de plus raisonnable que vous
nous payiez notre dérangement. Vous êtes dans l'aisance, vous en convenez
vous-même; car il est présumable qu'un homme qui ne doit rien, est dans une
position à pouvoir payer généreusement. Vous ne vous ressentirez donc pas de
la perte d'une bagatelle de dix guinées.
Quelque peu logiques et concluants que parussent à Wood ces arguments,
et quelque fût son dissentiment au sujet de la dernière supposition, il jugea
opportun de ne faire aucune objection, et l'orateur continua modestement au
bruit des applaudissementsunanimes de l'assemblée.
— J'excède peut-être mes pouvoirs en vous demandant cette modique
somme, et j'ignore si le maître de la Monnaie consentira à vous tenir quitte à
ce prix. Dans une minute, il sera ici ; vous connaîtrez ses intentions. Ne l'irri-
tez pas par un refus qui serait aussi inutile que fâcheux. Je vous assure qu'il a
une manière de procéder très-sommaire avec les récalcitrants. Je vous promets
d'employer tous mes efforts pour lui persuader de ratifier les conditions peu
rigoureuses que je vous ai faites.
<—
Ah! vous appelez dix guinées des conditions peu rigoureuses! cria
Wood. J'achèterais tout le terrain de la Monnaie avec une somme moindre que
celle-lè.
— Il en est plus d'un qui a été ben content de payer le double pour ôter sa
tête de dessous la pompe, dit aigrement Rlueskin.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 21

-7- Que
monsieur délibère à son aise, reprit doucement Jonathan. Je serais
au désespoir de l'influencer dans un sens contraire à ses intérêts.
— Ah! pour ça,
moi aussi, ajouta Blueskin; mais s'il n'crache pas ses
potards (liards), il goûtera de Vaqua pompaginis, v'iàtout. Tiens! voyons donc
le môme qu'on voulait étrangler, conlinua-t-il en enlevant l'enfant des bras de
Wood. Mes étoiles! v'ià ti pas un joli moutard pour met'tout le monde en
branle.
•—
Faites de moi ce que vous voudrez, messieurs, s'écria le charpentier;
mais, pour l'amour de Dieu! ne maltraitez pas cet enfant! Rendez-le à sa mère.
—-
Quelle est sa mère? demanda précipitamment Jonathan. Apprenez-le moi
franehemenl, et parlez bas. Votre salut, celui du marmot, dépendent de votre
sincérité.
Pendant que Wood subissait ce nouvel interrogatoire, Rlueskin sentit une
petite main tremblante se poser sur la sienne. Il se retourna et vit une jeune
femme debout à son côté. Quelque grossières notions qu'eût le bandit sur la
beauté féminine, il ne put être insensible aux charmes de la belle créature qui
sollicitait son atlcntion. Le visage en partie caché par un loup, elle avait dérobé
sa taille sous une ample écharpe, et sa tête sous un large capuchon; nonobstant
ce déguisement, on devinait, à son port noble, qu'elle n'avait de commun avec
la foule qui l'entourait, que l'intérêt qu'elle prenait à son occupation présente.
— Voulez-vous gagner cette bourse? dit-elle d'une voix agitée.
— Je n'y vois pas d'empêchement, répondit Rlueskin. Combien qu'il y a
là-dedans?
— Elle contient de l'or, répliqua la dame. Et j'y joindrai cette bague.
— Que faut-il faire pour gagner cela? Couper une gorge... ou me jeter à
vos pieds, belle?
— Donnez-moi cet enfant, reprit la dame, surmontant avec peine le dégoût
que lui inspirait la familiarité du misérable.
— Compris! fit Rlueskin, clignant de l'oeil d'un air entendu. Approchez-vous
de crainte qu'on ne nous observe; n'ayez pas peur, je ne vous ferai pas de mal.
A présent, glissez-moila bourse dans la main. Bravo ! le plus habile deffmideur
(voleur) n'eût pas fait mieux. Maintenant la brocante... la bague, veux-je dire.
Je ne suis pas très-connaisseur, madame, mais je me fie à votre honneur, vous
ne voudriez pas me ficher du strass.
— C'est un diamant, dit la dame avec angoisse... l'enfant!
— Un diamant: tenez, voilà le môme, reprit-il en lui glissant adroitement
l'enfant sous son écharpe. Ainsi, c'est un diamant, continua-t-il, contemplant la
pierre dans le creux de sa main; il jette du feu comme vos prunelles. A propos,
ma mie! j'ai oublié de vous demander vot'nom... Enfer et démon... elle est
partie !
22 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

CHAPITRE III

LE MAITRE DE LA MONNAIE

Jonathan, s'étant renseigné auprès de Wood sur la parenté de l'enfant, con-


tinuait aie questionnera mi-voix sur les motifs probables qu'on avait d'en vou-
loir à sa vie, et, quoiqu'il n'obtînt à cet égard aucun éclaircissement, il n'eut
pas de peine à tirer certaines conséquences des mystérieux évéuements que nous
avons rapportés; aussi, quand le charpentier eut terminé son récit, resta-t-il un
instant plongé dans ses réflexions.
— C'est diablement étrange, pensait-il, se réjoussant en lui-même. Singu-
lière affaire! quel excellent tour d'avoir mis ce mézière (simple dupe) sous son
manteau, pour que l'enfant d'un autre essuyât le feu destiné au sien propre. Ah !
ah! c'est égal, ce sera un rusé renard s'il sort de la Monnaie à mon insu. Je
devine à peu près où il se cache; je le dépisterai, et si je le leur livre, ces hobe-
reaux me récompenseront grassement. En tous cas, lui-même paiera pour leur
échapper. De quelque côté que je me tourne, je suis assuré du gain. Rlueskin!
cria-t-il, faisant signe à ce misérable de le suivre.
De bruyantes acclamations, indice de l'approche du maître de la Monnaie et
de sa suite, l'arrêtèrent.
Raptiste Keflleby (c'est ainsi que le maître se nommait) était grand, forl,
replet, et sa panse rebondie attestait son amour pour les spiritueux et la bonne
chère.
La gaieté, dans son oeil vif et malin, voilait agréablement la duplicité. Au
premier abord on reconnaissait le coquin et le joyeux compagnon; combinaison
de qualités fort peu rares. Sous le rapport de la toilette, Raptiste ne se montrait
pas à son avantage; nullement amateur du faste et des costumes officiels, on
était presque sûr de le trouver toujours en déshabillé, et c'est ainsi qu'il se pré-
sente en ce moment à ses sujets. La chemise débraillée, le gilet déboutonné, les
bas sans jarretières, les pieds dans des pantoufles, les bras dans une robe de
chambre de flanelle grise, la tête dans un bonnet de laine, le bonnet de laine
dans une perruque à noeuds, et la perruque dans un chapeau galonné d'or. Un
tablier blanc lui serre la taille, un bâton gros et court comme un rouleau de
pâtissier, occupe à sa ceinture la place du poignard.
Le maître de la Monnaie était accompagné d'un gentleman presque aussi
gros et aussi indolent que lui, dont le costume bizarre, composé d'une veste
étroite de frise brune, ornée d'un triple rang de boutons de cuivre, de braies
hollandaises, larges dans le fond, étroites aux genoux, de bas rouges à coins
noirs et d'un bonnet fourré, eût pu passer pour un déguisement, si l'imperfur-
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 23

bable gravité de l'individu n'eût exclu l'idée d'une mascarade. La face large et
usée, les yeux clignotants, la barbe épaisse et grisonnante, cet homme, marchant
côte à côte avec le gouverneur, ne disait mot et semblait absorbé dans les médi-
tations que lui inspirait sa pipe à large fourneau.
Derrière ces deux illustres personnages venait une troupe de robustes gail-
lards, porteurs de bâtons et de torches ; une cocarde blanche à leurs chapeaux
les distinguait de leurs compagnons : c'était la garde d'honneur du maître.
Jonathan s'approcha de ce dernier, sollicita une audience, et lui raconta,
sans préambule, les faits singuliers qu'il avait recueillis de la bouche de Wood,
n'omettant que certains détails insignifiants, qu'il jugea politique de taire.
Par exemple, il se garda bien d'insinuer la possibilité de se saisir de la personne
du fugitif; il affirma, au contraire, que le charpentier l'avait vu s'enfuir.
Le maître l'écouta jusqu'au bout avec une bienséante attention; ensuite il
hocha gravement la tête, appuya son pouce sur une des ailes de son nez, lui
imprima un mouvement de rotation significatif, et cligna de l'oeil à son flegma-
tique voisin. Celui-ci hocha la tête de la même manière, toussa comme peut seul
tousser un Hollandais, retira sa main du fourreau de sa pipe, la porta à son nez,
et accomplit exactement la même cérémonie mystérieuse que Baptiste Kettleby.
Interprétant ce muet échange d'opinions à sa manière, Jonathan se hasarda
à faire observer que le cas était, en effet, très-embarrassant, mais que si on
voulait le laisser faire, il pensait pouvoir en tirer parti, et se chargeait d'arran-
ger le tout à la pleine satisfaction du maître.
— Voui, Voui, maître de la Monnaie, dit le Hollandais, laizez l'avaire à
Jonadan; il arrangera barvaidement dout za. Redournons à not'vrandy et à
not'genièvre. Ze ne zont pas des gris d'alarmes, gomme vous voyez; il z'agit
d'une blaizanderie ; et z'ils édaient barvenus à tenir le bedid agneau de la veuve
Geppard, ils loui auraient rendu zervize, bouisqu'ils auraient zauvé le marmot
de la vièvre de ganvre dont zes derniers zours sont menazés et dont zon bauvre
hère est mort. Mou Diou! la bendaison gourt dans zertaines vamilles. Z'est héré-
ditaire gomme la gi... gu... gommend abelez-vous za... la goude, gomme la
goude; ah! ah! •
— Si l'enfant est destiné au gibet, Van Galgebrok, répondit le maître, riant
à son tour, il est certain qu'il ne sera jamais étouffé par la cravate d'un valet;
mais pour ce qui est de nous en retourner les mains vides, continua-t-il, chan-
geant de ton et prenant un air digne, cela ne se peut. Avec Raptiste Kettleby,
s'engager dans une affaire, c'est la conduire à bonne fin. D'ailleurs, la conclu-
sion de celle-ci me regarde seul. Les délégués ne doivent décider que des
offenses communes; il faut que les outrages des hommes de qualité soient jugés
par le maître en personne. Les excellents décrets de l'île de Rermuda, (quali-
fication donné à la Monnaie par ses occupants), sont catégoriques à cet égard;
je ne souffrirai pas qu'on les viole. Messieurs de la Monnaie, en avant! cria-t-il,
indiquant du bout de son rouleau la demeure de madame Sheppard.
24: LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Hourra ! mugit la foule.


La phalange entière s'ébranla et atteignit le but, excitée par les accords
belliqueux des cornes de vaches, des boîtes de fer-blanc pleines'de pierres, des
vessies, des cordes à boyaux, et d'autres instruments, tons plus harmonieux
les uns que les autres.
— Ouvrez, ou nous forçons l'entrée! cria le maître, frappant rudement les
planches avec son bâton.''
Cette sommation, impérieusement réitérée jusqu'à trois fois, resta sans
réponse! Alors Raptiste saisit le maillet'. d'un de ses hommes, enfonça la
porte, et s'élança, suivi de Van Galgebrok et de sa suite, dans la chambre
où Rowland, sir Cecil et leurs serviteurs, les attendaient l'épée au poing.
— Abattez leurs armes, cria le maître, mais pas d'effusion de sang.
'
— C'est fendez-leur le crâne,' que vous voulez dire, riposta Rlueskin, pro-
férant une horrible imprécation. Pas de :demi-mesures, maître.
— N'aimez-vous pas mieux parlementer avec ces gentilshommes, que d'en
venir tout de suite aux extrémités? dit Jonathan.
— Certainement! répondit Baptiste.' Mais, ajouta-il, regardant fixement
Rowland, je ne me'trompe pas, c'est...
— Votre vieil ami, Baptiste, interrompit Rowland, l'invitant du geste à
se taire. Je suis heureux de vous rencontrer.
— Je suis content aussi que cette reconnaissance de Votre Seigneurie n'ar-
rive pas trop tard, dit le maître. Mais pourquoi ne s'est-elle pas nommée plus
tôt? •;'' : : •' '' '
"'—J'avais oublié les hautes fonctions que vous remplissez dans la Mon-
naie/ Baptiste; Nettoyez donc la chambre de cette canaille,1 si vous avez sur
elle quelque autorité. Je veux vous parler.
— Il
;n'y a qu'un moyen de l'en débarrasser, Votre Seigneurie, répondit
malicieusement le'maître.
— Je vous comprends. Donnez-leur ce qu'il vous plaira; je vous le ren-
drai.
— Tout est fini, mes mignons! cria Raptiste. Ces gentilshommes et moi
avons réglé les choses. Plus de combat.
— Que signifie ceci? demanda sir Cecil. Comment êtes-vous parvenu à
calmer ces eaux troublées?
— J'ai eu la chance de rencontrer un ancien allié dans le maître de la
Monnaie, répondit Rowland. Nous pouvons nous fier à lui, ajouta-t-il à voix
basse ; c'est un zélé partisan de la bonne cause.
— Blueskin, faites évacuer, cria le maître. Ces gentilshommes désirent
être seuls. Ils ont payé leur logement. Où est Jonathan? C'est étrange! pen-
sa-t-il, il me semblait l'avoir vu à mon côté. Enfin, n'importe! Cependant,
c'est un garçon diablement rusé, il m'eût aidé à sortir d'embarras, s'il sur-
vient des difficultés. Rlueskin, reprit-il, s'adressant à ce personnage, qui, pour
'• /":".'-i.
L$'S CHEVALIERS DU BROUILLARD 25

Howluiul et sir Cecil apparurent un bas de l'escalier. (Page 2S.)

lui obéir, avait un instant expulsé tous ses camarades, et de nouveau barricadé
la porte, j'ai de la besogne pour vous.
— Proposez, répondit Blueskin, inclinant la tête.
arrestation,
— Réglez vos comptes avec le misérable qui a imaginé la fausse
et s'il ne sue pas ses rusquins (donne pas ses pièces d'argent) de bonne grâce,
faites-lui goûter de la pompe; allez!
— Il subira l'éprouve jusqu'au bout, dit Blueskin, riant
d'un rire féroce.
Nous le savonnerons avec do la boue, nous le raserons avec un rasoir rouillé, et
nous le tremperons dans Vaqua pompaginis. Maître, votre humble serviteur;
messieurs, votre très-obéissant valet.
Parvenu à se délivrer ainsi de Blueskin, Baptiste se tourna vers Rowland
et sir Cecil, qui se morfondaient d'impatience. Messieurs, la côte est belle, leur
dit-il, rien ne nous dérangera. Je suis entièrement à votre service.

LIV. A.
26 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

CHAPITRE IV

LE TOIT ET LA VEUVE

Laissons-les conférer ensemble et suivons les pas de Jonathan. Le Maître ne


s'était point trompé, il était bien entré dans la maison avec ses camarades ; seu-
lement, au début de la mêlée, dès qu'il avait cru chacun trop occupé de ses
propres intérêts pour remarquer son absence, il s'était glissé hors de la chambre,
non dans le but d'éviter rengagement, la lâcheté n'était pas son faible, mais
parce qu'il avait un autre objet en vue. Il monta furtivement l'escalier, démas-
qua une lanterne sourde, fouilla de l'oeil chaque pièce qu'il traversait, et, dans
une d'elles, tressaillit à l'aspect de la veuve Sheppard, prosternée sur la terre.
Convaincu, toutefois, qu'elle ne l'avait pas aperçu, Jonathan fit le moins de
bruit possible, gravit encore un étage, et arriva à la mansarde où son pied
heurta contre un objet qui faillit le faire tomberr II se baissa et ramassa une
clef.
,
— Ne rejetons jamais une chance, se dit-il, la mettant dans sa poche; qui
sait si cette clef ne m'ouvrira pas un jour une serrure d'or!
Au-dessous d'une ouverture dans le toit dégradé, il examina un petit mon-
ceau de tuiles qui lui parurent avoir été récemment déplacées.
— Il a passé par là! s'écria Jonathan tout joyeux. Je le tiens, j'en suis sûr.
Il ferma la lanterne et monta sans peine sur la couverture.
11 marchait à tâtons ; les ténèbres étaient profondes, un seul faux pas l'eût
précipité dans la rue. Il ne foulait point une partie du toit qu'il ne l'eût aupara-
vant sondée, de peur de passer au travers. Aucune clarté ne le guidait : la
rouge lueur des torches qui brûlaient au pied du bâtiment, n'en illuminait que
les parois. Un instant, l'aventureux bandit considérala foule attroupée au-des-
sous de lui ; certain alors qu'elle ne le découvrirait pas, il continua plus hardi-
ment sa route, jusqu'à une souche de cheminée près de laquelle il reprit sa lan-
terne, dont la flamme n'éclaira que le briquetage en ruines.
— Confusion ! s'écria-t-il,m'aurait-il échappé? Non ;
les murs sont trop hauts
et les fenêtres trop solidement fermées. Il ne peut être loin. Ah! j'y suis! ajouta-
t-il au bout d'un instant de réflexion.
S'enveloppant, pour la seconde fois, dans une complète obscurité, il gagna
la maison attenante, escalada son toit, et s'approcha d'un autre bâtiment, plus
haut, au moins d'un étage, que ses voisins. Ces lieux lui étaient, ce semble,
assez familiers, car il alla dans un coin chercher une échelle, au sommet de
laquelle il fut en une minute, Plus prompt que la pensée, il s'arma d'un pisto-
let et s'élança par une trappe ouverte dans un petit grenier.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 27

Sa lumière tomba sur le fugitif dans l'attitude de la défense et son enfant


dans ses bras.

Ali! s'écria Jonathan, mettant à profit les renseignements que Wood lui
avait fournis, je vous trouve enfin! Votre serviteur, monsieur Darrell.
— Qui êtes-vous? demanda froidement l'étranger.
— Un ami, répondit Jonathan, désarmant son
pistolet et le mettant dans sa,
poche.
— A quoi reconnaîtrai-je que vous êtes un ami?
— Serais-je ici seul, s'il en était autrement? Ne perdons pas en
pointilleries
inutiles un temps précieux. Votre vie et celle de votre enfant sont en mon
pouvoir. Que me donnerez-vous si je vous sauve.
— D'abord, pouvez-vous me sauver?
— Je le peux et je le veux. Quelle sera ma récompense?
— Je n'ai qu'une bourse peu garnie, mais ma reconnaissance...
— Bah! interrompit Jonathan d'un air dédaigneux, votre reconnaissance
s'évanouira avec le danger. Payez les sots en promesses; moi je veux palper
quelque chose.
— Vous aurez tout ce que j'ai sur moi, reprit Darrell.
— Bien! bien! grommela Jonathan. Il faut donc que je m'en contente. Une
bourse mal garnie est une pauvre compensation des risques que je cours. Enfin!
venez. Je n'ai pas besoin de vous recommander la précaution; vous connaissez
ce chemin à se rompre le cou. Je ferme ma lanterne; la lumière nous trahirait.
Écoutez; monsieur, lui dit Darrell. Un mot avant que je ne bouge d'ici.

Je ne sais pas qui vous êtes, et, comme je ne vous vois pas, je suis peut-être
injuste^ mais le son de votre voix m'engage à me défier de vous. Si vous jouez
le traître, ce sera au péril de votre vie.
— Je l'ai déjà hasardée eu venant à vous, répondit Jonathan avec une appa-
rente franchise. Ce devrait être une réponse à vos doutes. Les hommes qui vous
poursuivent sont au-dessous de nous; qui m'empêchait de les emmener dans
votre retraite.
— Assez ! fit Darrell, partons !
Suivi de l'étranger, Jonathan reprit sa route périlleuse. Tout à coup des hur-
lements et des vociférations frappèrent ses oreilles. Il se pencha, regarda dans
la rue, et vit parmi la foule un mouvement dont il reconnut bientôt la cause.
Blueskin et ses amis traînaient Wood à la pompe. L'infortuné charpentier se
débattait en vain. Son chapeau fut placé sur une perche, sa perruque sur une
autre, et des éclats de rire et des moqueries répondirent seuls aux cris qu'il
poussait en invoquant du secours. Il était alternativement lancé en l'air et
plongé dans le ruisseau, jusqu'à ce qu'il disparût dans la vase.
Ce spectacle semblait amuser Jonathan autant que les acteurs. Ne pouvant
contenir sa joie il se frottait les mains et riait à gorge déployée.
28 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Par le ciel! cria Darrell, c'est le pauvre diable que j'ai mis tout à l'heure
en si grand péril. Je suis la cause de ce méchant procédé.
— Certainement, répondit Jonathan. Mais cela lui servira de leçon pour
l'avenir, et lui prouvera que c'est folie de faire une bonne action.
Remarquant toutefois que son compagnon ne goûtait pas la plaisanterie, et
craignant que trop de sympathie pour la situation du charpentier ne lui fît com-
mettre une imprudence, Jonathan se laissa glisser par l'ouverture du toit dans
la mansarde. Darrell l'imita et refusa péremptoirement, quoique embarrassé,
l'aide que lui offrait le bandit. Lorsque tous deux furent débarqués sains et
saufs, ils traversèrent la chambre et descendirent un étage en silence. En ce
moment, une porte s'ouvrit, des lumières raj'onnèrent sur le mur, Rowland et
sir Cecil apparurent au pied de l'escalier.
Darrell s'arrêta et tira son épée.
— Vous m'avez trahi ! dit-il à Aroix basse. Vous recueillerez la récompense
de votre trahison.
— Pas de bruit! murmura Jonathan, sans se départir de son sang-froid; je
puis encore vous sauver. Et, tenez! ajoufa-t-il, voyant s'éloigner les lumières,
c'est une fausse alarme; il sont partis. Nous n'avons pas un moment à perdre,
cependant. Donnez-moi la main.
Il entraîna précipitamment Darrell jusqu'à l'étage inférieur, et entra dans
une petite chambre de derrière, dont il ferma la porte. Reprenant alors sa lan-
terne, il s'approcha de la fenêtre, tira le verrou qui retenait un fort volet de bois
ouvrant à l'intérieur, et démasqua un grillage. Cet obstacle qui semblaitexclure
la possibilité de sortir de ce côté, disparut promptement. Le bandit tira un nou-
veau verrou, décrocha une chaîne suspendue au montant du châssis, et poussa
au dehors le cadre de 1er. Les barres s'abaissèrent lentement et sans bruit de
toute la longueur de la chaîne.
— Vous êtes libre, dit-il. Ce grillage forme une échelle par laquelle vous
pouvez descendre en sûreté. C'est un certain Paul Groves, autrefois habitant de
cette maison, qui inventa la machine et m'en Hvra le secret. Il l'appelait son
appareil de sauvetage pour les incendies. Ah! ah! moi-même, j'en ai souvent
fait usage; mais je ne croyais pas le mettre à si bon profit. Maintenant, mon-
sieur, vous ai-je tenu parole?
— Oui, répondit Darrell. Voici ma bourse, et j'espère que vous me ferez con-
naître à qui je dois cet important service.
— Peu importe! repartit Jonathan, prenant l'argent. Je vous l'ai déjà dit,
j'ai peu de foi en la reconnaissance.
— Je ne sais pourquoi, soupira Darrell, un pressentiment inexplicable s'em
paro de moi. Je crains de courir à de plus grands dangers.
— Faites-en ce qu'il vous plaira, riposta en ricanant le bandit; à votre place
j'accepterais la chance d'un risque à venir et incertain, pour éviter un péril pré-
sent et certai n.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 29

— Vous avez raison. Quel est le


chemin le plus court pour aller à la
rivière?
il difficile de vous l'enseigner. Longez le mur de la Mon-
— Ah! est assez
naie à droite jusqu'à White-Cros street; tournez ensuite encore à droite jusqu'à
Queen street; là, appuyez sur. la gauche, vous arriverez à Deadman's place à
moins de cinquante mètres de Saiut-Saviour's stairs, où vous êtes sûr de trou-
ver un bateau.
— C'est ce que je désire, répondit Darrell, en enjambantla fenêtre.
— Attendez! dit Jonathan, prenez ma lanterne, elle vous sera peut-être
utile. En retour, si vous voulez me donner un gage qui vous fasse souvenir de
cette circonstance dans le cas où nous nous rencontrerions, votre gant me suf-
fira.
— Le voici. Etes-vous certain que ces barres touchent la terre?
— Il s'en faut d'un mètre.
— Sauf! cria Darrell. Bonne nuit.
— Bonne nuit! murmura Jonathan. A présent que j'ai fait lever le lièvre,
je cours lâcher les chiens.
Il courait accomplir cette louable détermination, lorsqu'une femme, qu'il
prit dans l'obscurité pour madame Sheppard, lui saisit le bras et le retint, eu
dépit de ses efforts.
— Où est-il? demanda-t-elle, toute tremblante. J'ai entendu sa voix; mais
comme ils étaient sur l'escalier, je n'ai osé me montrer de peur de le trahir.
— Si vous voulez parler du fugitif Darrell, il s'est évadé par la fenêtre de
derrière.
— Merci, mon Dieu! soupira-t-elle.
— Il faut avouer, vous autres femmes, que vous êtes de bien miséricor-
dieuses créatures, repartit le bandit d'un ton moqueur. Vous remerciez le ciel
du salut d'un homme qui a fait de son mieux pour qu'on torde le cou à votre
enfant.
— Que voulez-vous dire?
— Vous ne savez donc pas que Darrell avait arrangé les choses de manière
qu'on prît votre poupon pour le sien? Votre fils n'a échappé que par miracle
au noeud coulant. Ce stratagème a du reste assez bien réussi au fugitif, puisqu'il
s'est sauvé avec son marmot.
— L'enfant que j'ai là n'est donc pas le mien?
— Assurément non, répondit Jonathan un peu surpris. J'ai laissé le vôtre
aux soins de Blueskin, qui doit être encore dans la rue, parmi la foule, à moins
qu'il ne soit parti voir discipliner votre ami à la pompe.
•—
Divine Providence! à qui appartient donc ce pauvre petit?
— Comment diable voulez-vous que je le sache? Je suppose qu'il n'est pas
tombé du ciel. Est-il bien do chair et de sang? ajouta Jonathan, s'amusant à
pincer le bras de la petite créature, qui poussa un cri de douleur.
30 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Mon fils! mon fils! où est mon fils? s'écria madame Sheppard, accourant
d'une chambre voisine.
— Sang de ma vie ! jura Jonathan ; je suis joliment refait ici. Fou que je suis
d'avoir donné ma lanterne. Hola! des lumières ! des lumières !
— Où fuir? s'écria la dame épouvantée, pendant que le misérable descen-
dait en courant. S'ils me trouvent, ils me tueront comme ils auraient tué mon
mari et mon enfant. Oh! les forces m'abandonnent.
— Un peu de courage, madame, dit madame Sheppard entendant résonner
des voix furieuses; on vient!... sauvez-vous !... au toit! au toit!
— Non, répondit la dame. Je me souviens : cette chambre a une fenêtre de
derrière.
— Elle est fermée, objecta madame Sheppard.
— Elle est ouverte, répliqua l'étrangère, s'élançant par l'ouverture.
— Qu'est-elle donc devenue? tonna Jonathan, qui reparaissait au même
instant.
— Elle a monté l'escalier, répondit la veuve.
— Tu mens, coquine! cria le bandit, la repoussant brutalement. Ecoutez,
ajouta-t-il. Pardieu! le pied lui a manqué.
— Il y eut un moment de terrible silence, interrompu par de faibles gémis-
sements.
Sir Cecil entré dans la chambre avec Rowland et plusieurs autres, se pré-
cipita vers la fenêtre, une torche à la main. Il se retourna, la joue pâle, et fit
signe à Rowland d'approcher.
— Votre soeur est morte, lui dit-il à voix basse.
— Que son sang retombe sur sa propre tête, répondit Rowland d'un air
sombre. Que venait-elle faire ici?
— Elle n'a pu résister à la main du sort qui la poussait, reparfit tristement
sir Cecil.
— Allez! chargez-vous du corps, reprit Rowland, luttant pour vaincre son
émotion. Je vous rejoindrai tout à l'heure. Cet accident fortifie plutôt qu'il
n'ébranle mon projet. La tache de notre famille n'est qu'à demi effacée; j'ai juré
la mort de l'infâme et de son bâtard, je tiendrai mon serment. — Monsieur,
poursuivit-il, se tournant vers Jonathan, pendant que sir Cecil et ses serviteurs
obéissaient à ses ordres, vous savez, dites-vous, quelle route suit la personne
que nous cherchons?
— Oui, mais je ne donne pas d'informations gratis.
— Parlez donc! fit Rowland, lui tendant sa bourse.
— Vous le trouverez à Sainf-Saviour's stair, où son intention est
de passer
le fleuve. Ne tardez pas; il a cinq minutes d'avance sur vous, mais je lui ai
enseigné le plus long chemin! Rowland n'en entendit pas davantage, et dis-
parut.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 31

~ Allons voir comment tout cela finira, dit Jonathan, enjambant la fenêtre
après le gentilhomme.Ronne nuit, maître!
Trois personnes seulement restèrent dans la chambre, le maître de la Mon-
naie, Van Galgebrok et madame Sheppard.

Mauvaise affaire, Van, fit Baptiste secouant longuement la tête.
— Voui, voui, maîdre, répondit
le Hollandais, secouant la tête à son tour,
drès-mauvaise.
de l'ami que nous avons par
— Que voulez-vous? ce sont les fermes soutiens
delà la mer, poursuivit Baptiste, clignant de l'oeil, nous devons étouffer cela du
mieux que nous pourrons.
— Voui, zabrebleu ! Je voudrais zependantqu'ils n'euzent bas gazé ma bibe.
— Jonathan Wild promet, reprit le maître; ce sera un grand homme. Sou-
venez-vous de cela; c'est moi, Baptiste Kettleby, qui vous le dis.
— Ze qui ne l'embêcheras bas d'êdre bendu, répliqua.le Hollandais. Zouve-
nez-vous de zela; z'est moi, Rykhart Van Galgebrok, qui vous le brédis. Abré-
zent, redournons à la Gross Govels, vinir not'vrands et not'vière, maîdre.
— Hélas ! murmura madame Sheppard, contente de leur départ et versant un
Ilot de larmes passionnées, si je n'étais mère, je voudrais à la place de cette
malheureuse dame.

CHAPITRE V

LA DÉCLAUATIÔN 1)15 GUEttUE

Enfin, séchant ses pleurs et posant doucement son enfant à terre, la veuve
s'agenouilla auprès.
— Ouvre mon coeur, père de
miséricorde! pria-t-ello humblement etlos yeux
baissés; remets-moi dans la voie droite. Si j'ai péché gravement, j'ai été cruel-
lement éprouvée. Epargne-moi quelque temps encore, Père! pour l'amour de
ce pauvre enfant,
Ses sanglots l'interrompirent.
— Pourtant, si ta volonté est de me reprendre, conlinua-t-elle dès que son
émotion le lui permit, si mon fils doit rester orphelin parmi les étrangers, fais
naître, je l'en supplie, des sentiments de mère dans un autre sein; accorde-lui
un ami qui me supplée et ne l'accable pas du poids de mon châtiment. Pitié
pour lui ! pitié pour moi ! ,
Mmo Sheppard se releva, ramassa l'enfant et se préparait à descendre, quand
la porte de la rue s'ouvrit et des pas lourds retentirent dans la maison.
— Holà ! la .veuve! cria une voix rude. Qù donc êtes-vous?
M'"° Sheppard ne répondit pas.
32 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

•—
J'ai quéque chose à vous dire, poursuivit la voix un peu radoucie; quéque
chose d'avantageux. Sortez donc de vot' cachette, vojrons! et donnez-moi à
souper, j'ai une faim d'enfer... M'entendez-vous? Ah ben ! c'est bon! si vous
ne voulez pas venir, je vas me servir tout seul, ajouta l'inconnu joignant évi-
demment l'action à la parole. Vous avez là un jambon diablement bon!... déli-
cieux pâté !... et, sur ma vie, v'ià une bouteille d'excellent canary ! Vous avez
été en bonne fortune ce soir, la veuve ! Je bois une rasade à vot' santé et vous
désire un mari meilleur que le premier. Ce sera vot' faute si vous ne concluez
pas un nouvel engagement avec un jeune homme plus convenable... A sa santé !...
Quoi! toujours silencieuse. Vous êtes la première veuve que je vois résister à
c't appât. Je vas essayer de l'effet que produiront sur vot' coeur de joyeux cou-
plets.
LE BOL DE'SAINT-GILLES1.

Sur l'emplacement de l'église de Saint-Gilles s'élevait jadis une léproserie aux porles de
laquelle on avait enchaîné un grand 3)ol de bois. Tous los pa'uv' diables qui passaient par là, se
rendant au gibet, buvaient de la bière double pour se redonner du courage et noyer toute
crainte dans une mer de. bonne liqueur. Car pour s'étourdir pendant le trajet de Londres à
Tyburn, rien do tel que dévider le bol de Saint-Gilles!
Maints voleurs de grands chemins vidèrent maintes rasade d'ale de Saint-Gilles ; mais un
jour la vieille léproserie s'écroula et le grand bol l'ut transféré <i la Couronne. C'est là, mainte-
nant, que le voleur boit de la bière double pour se redonner du courage et noyer-toute
crainte dans une mer de bonne liqueur. Car pour s'étourdir pendant le trajet de Londres à
Tyburn, rien de mieux que de vider le bol de Saint-Gilles!
Là, MULSACK et SwiFTNEc.K, deffardeurs de naissance; le vieux Moi! et Ton Cox levèrent une
dernière fois le coude ici-bas; là, RANDAL, SIIOHTKHet VIIITNEY ptianchèrent (burent), cl le joyeux
JACK JOYCIS lit ses adieux au pommard (à la bière). Un pot d'ale calme les terreurs du voleur
de grand chemin et l'aide à chanter gaiement les lugubres psaumes! Car pour s'étourdir pen-
dant le trajet de Londres à Tyburn, rien de mieux qiie de vider le bol de Saint-Gilles!

— Ah ! ça dessèche-t'y la gorge d' chanter, dit l'inconnu recourant à la bou-


teille. Ecoutez, la veuve, continua-t-il, voilà qui concerne un de vos amis !
Lorsqu'on amena à Tyburn le vaillant Ton SIIËITAIU) :
— Arrêtez la cbaretle A-LA CounosNid cria-t-il; arrêtez un moment!
On lui présenta le bol, mais il le repoussa en disant :
— Gardez-le jusqu'à ce que JONATHAN WII.D le demande. La canaille, un jour, passera par ce
chemin cl boira la mesure pleine pour humecter son argile! Jamais alors le bol de Saint-Gilles
n'aura étourdi un plus franc scélérat que JONATHAN WILU!
Si ma destinée veut que je fasse jamais celte route à reculons, je m'arrêterai certainement
à la porte de la Couronne, j'appellerai l'aubergiste, je lui demanderai le bol et je le viderai à la
santé de mon âme! Quoi qu'il arrive, je goûterai du piclon (de la boisson), afin d'èlre ferme
quand j'épouserai la veuve (je serai pendu)! Car pour s'étourdir pendant le trajet de Londres à
Tyburn, rien de mieux que de vider le bol de Saint-Gilles!

— Que le diable emporte la femme! gronda le chanteur. Je no


parviendrai

1. A la léproserie de Saint-Gilles, on présentait un bol d'ale, comme le dernier rafraîchissement


qu'ils dussent prendre en celte vie, aux prisonniers conduits de Londres à Tyburn, pour y expier
leurs trahisons ou leurs crimes.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD où
p i

Deux individus s'élaucéreut à bord. (l'âge M.)

donc pas à la séduire. Veuve Sheppard, n'ayez pas peur, je vous dis! ce n'est
qu'un gentleman qui vient vous offrir sa main.
M"1C Sheppard, que l'espoir du départ de l'intrus dès qu'il aurait satisfait

son appétit, avait un peu consolé de la perte de ses provisions, fut on ne peut
plus malheureuse lorsqu'elle vit s'approcher une lumière et entendit des pas
dans l'escalier. Son premier mouvement fut de fuir vers la fenêtre; elle allait
s'échapper par cette issue au risque de partager le sort de l'infortunée damer
quand une personne qui montait l'échelle du dehors lui saisit le bras. Poussant
un faible cri, elle recula et fût tombée sans Blueskin, qui entrait en chancelant,
la chandelle d'une main et la bouteille de l'autre.

— Tiens! vous êtes donc là? s'écria le bandit tout joyeux. Je vous cherche
comme une épingle.
— Laissez-moi, je vous en prie, dit Mmc Sheppard; vous faites du mal à
mon fils.

LIV. U.
34 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Etouffez le gosselin, reprit Blueskin. Si vous ne l'empêchez pas de brailler


je m'en mêle. J'haïs les enfants, et si je faisais à ma tête je les noierais comme
une portée de petits cabos (chiens).
Mme Sheppard connaissait la nature sauvage de l'homme qui la menaçait,
elle n'osa plus répondre, se dégagea doucement de ses bras et s'efforça de le
contenter.
— A présent, la veuve, continua le bandit déposant à terre sa chandelle,
appliquant ses lèvres au goulot de la bouteille et se laissant choir lourdement
sur un banc, j'ai de bonnes nouvelles à vous communiquer.
— De bonnes nouvelles seront du nouveau pour moi. De quoi s'agit-il?
— Devinez ! répondit Blueskin essayant de faire prendre une galante expres-
sion à sa repoussante physionomie.
— Je ne sais, reprit en tremblant M"10 Sheppard, qui ne devinait que trop
bien à quoi allait aboutir ce préambule.
— Pour ne pas vous laisser plus longtemps en suspens, comme disait le
gabier au pauvre Tony Sheppard, avant de le lancer dans l'espace, je viens
vous faire une honorable proposition de mariage, vous ne me refuserez pas,
j'en suis sûr ; ainsi c'est une affaire bâclée. Demain nous irons au Fleet et nous
serons conjoints/Nepoulottez (lvémhlez)p&s, allez 1 Ce que j'ai dit tout à l'heure
à propos de vot'moutard,"c'était une sottise ; je ne le pensais pas. C'est ma ma-
nière, comme ça, quand je suis lancé. Je le traiterai comme ma propre chair
et mon propre sang. Je lui ferai:- son inducation de doubleux (voleur) et je lui
apprendrai à se servir de bonne heure de ses fourchettes (mains). Je veux qu'il
devienne aussi habile tireur (lilou) que son père.
— Jamais ! cria. Mmc Sheppard. Jamais ! jamais !
— Hein! quique c'est? demanda Blueskin, se levant précipitamment. Vous
vous mettez donc dans le toupet que si je me charge de vot''gosselin, je ne
l'élèverai pas à ma fantaisie.
— Ne me questionnez pas, repartit la veuve; laissez-moi, vous ferez
mieux.
— Vous laisser, répéta le bandit, avec un rire méprisant, pas encore.
— Je ne suis pas sans protection, s'écria la pauvre femme. Il y a quelqu'un
à cette fenêtre. Au secours ! au secours!
Le silence succéda à ses cris, et Blueskin, qui avait d'abord regardé autour
de lui d'un air inquiet, se mit à rire plus fort.
— Ça ne prend pas, la veuve, dit-il, se rapprochant d'elle à mesure qu'elle
s'éloignait, ne vous époumonnez pas. Allons, voyons, soyez raisonnable et
écoutez-moi. Vot'moutard m'a déjà porté bonheur et ce sera ben aut'chose si
je surveille son inducation. Cette bourse, ajouta-t-il, la faisant tinter en l'air,
et celte bague m'ont été données pour lui, il y a une heure, par la dame qui a
LES CHEVALIERS DU BROUILLAI!D 35

fait un faux pas en quittant vot'maison. Si je m'étais trouvé là, au lieu de Jona-
than Wild, cet accident n'aurait pas eu lieu.
On entendit au dehors un léger bruit.

Quoiqu'il y a ? s'éeria le bandit -regardant la fenêtre avec frayeur. Qui
est là ? Bah ! c'est le vent.
— C'est Jonathan Wild, reprit la veuve dans l'espoir de l'alarmer. Je vous
disais bien que je n'étais pas sans protection.
— Lui! il vous protège? fit malicieusement Blueskin. Vous n'avez pas au
monde de plus mortel ennemi que Jonathan Wild. Si vous avez lu les der-
nières paroles de vot'mari, vous devez savoir qu'il a attribué sa mort à Jona-
than, et ce n'est pas sans raison, j'en suis le témoin.
— Maudit! s'écria Mm° Sheppard, avec une violence qui fit trembler le
misérable, va ! ne me te tente pas !
— Je comprends ce que vous voulez dire, reprit Blueskin, lançant en l'air
un large couteau à gaine qu'il avait tiré de sa poche, et qu'il rattrapa adroite-
ment par le manche ; vous avez une dent contre Jonathan Wild, eh ben ! moi
aussi. Il a pendu vot'premier mari, je ferai en sorte qu'il ne pende pas le se-
cond. Mais, qu'il soit damné ! Parlons de choses plus agréables. Regardez cette
bague ; c'est un diamant, qui vaut une mine d'or. Il sera vot'anneau de ma-
riage. Regardez donc, je vous dis. Le nom de la dame est gravé dessous, mais
si petit, si petit, que je peux pas lire A L I v A - Aliva - T u E N — Trencher-Aliva
Trencher.
— Aliva Trenchard ! s'écria vivement M"10 Sheppard. Est-ce cela?
— Oui, oui ; maintenant je vois mieux, c'est Trenchard. Avez-vous entendu
ce nom quelque part ?
— Il me le semble ; il y a bien longtemps, dans mon enfance, répondit
Mmo Sheppard, passant sa main sur son front. Mais la mémoire me fait entière-
ment défaut, entièrement. Où puis-je l'avoir entendu ?
— Le diable le sait, repartit Blueskin. Peu importe! Cette bague est à vous
et vous êtes à moi. Tenez, passez-la à votre doigt.
M"10 Sheppard retira sa main et se roidit pour repousser les avances du
bandit.
— Mettez le gosselin par terre, rugit Blueskin d'un air féroce.
— Pitié ! cria la veuve, se débattant et tenant Jack à bras tendus, ayez
pitié de cette innocente créature.
L'enfant épouvanté joignit ses faibles cris à ceux de sa mère.
— Mettez-le par terre, tonna Blueskin, ou je fais un malheur.
— Jamais! répondit la veuve.
Proférant une terrible imprécation, le misérable prit le couteau entre ses
dents, et voulut sauter à la gorge delà pauvre femme, dont le bonnet tomba
dans la lutte. Il la saisit alors par les cheveux et la tînt avec force. Loin d'émou-
voir sa compassion, les cris perçants de la veuve ne firent qu'augmenter sa
36 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

furie. Il lui enfonça un .genou dans le côté, et, d'une main, l'attirait à lui, tandis
que de l'autre il cherchait son couteau. L'enfant était maintenant à sa portée;
encore une minute, il exécutait son funeste dessein, si derrière lui un bras ne
l'eût terrassé.
Quand Mm 0 Sheppard, renversée du même coup qui avait abattu son agres-
seur, releva la tête, elle vit Jonathan Wild agenouillé auprès du corps de
Blueskin. 11 examinaitattentivement la bague à la lumière.
Trenchard, murmurait-il, Aliva Trenchard ; ils avaient raison, quant au
nom. Eh bien! si elle survit à l'accident, comme l'élégant sir Cecil le croit pos-
sible, cette bague fera ma fortune en m'aidant à découvrir les principaux per-
sonnages intéressés dans cette étrange aventure.
— La pauvre dame vit-elle? demanda avec empressement Mme Sheppard.
— Sang de ma vie! s'écria Wild, serrant précipitamment la bague dans son
gilet, et ramassant le lourd pistolet d'arçon avec lequel il avait assommé
Blueskin, je vous croyais sans connaissance.
— Vit-elle? répéta la veuve.
— Qu'est-ce que cela vùus fait?
— Oh! rien, rien. Dites-moi seulement si son mari s'est sauvé.
— Son mari! reprit dédaigneusementJonathan. Un mari n'a point à craindre
les parents de sa femme. Son amant, Darrell, s'est embarqué sur la Tamise,
où, si le grain qui souffle comme le diable ne chavire pas son embarcation, il
court grand risque d'avoir la gorge coupée par ceux qui lui donnent la chasse.
J'ai été avec eux jusqu'au bord du neuve, et je les aurais suivis pour voir la fin
de fout cela, si les matelots n'avaient refusé de me prendre. Du reste, de la
manière dont les choses ont tourné, il est heureux que je sois revenu.
— Oui, en vérité, répondit M"10 Sheppard, très-heureux pour moi.
— Pouvvous ! s'écria Jonathan, ne vous flattez pas que je pense à vous.
Blueskin eût massacré vous et votre marmot que je n'eusse pas levé un doigt
pour l'en empêcher, s'il n'eût encouru mon déplaisir et s'il ne fût entré dans
mes plans d'intervenir. Je ne pardonne jamais une injure; votre mari a pu
vous le dire.
— En quoi vous avail-il offensé ? demandala veuve.
— Je vais vous l'apprendre. Deux fois il traversa mes projets. La première
je fermai les yeux; mais, la seconde, j'avais résolu de m'introduire par effrac-
tion dans la maison de son maître, le drôle qui vous a visité ce soir, Wood,
charpentier dans Wych-Sfreet, il me trahit. Je lui déclarai que je le conduirais
à la potence, j'ai tenu parole.
— Et pour cette action mauvaise, vous-mêmeirez un jour au gibet.
— Pas avant que je n'y aie conduit votre enfant, riposta Jonathan.
— Ah ! s'écria M'" 0 Sheppard, paralyséejpar cette menace.
— Si ce. marmot maladif devient homme, continua Jonathan, se relevant,
je le pendrai au même arbre que son père.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 37

— Pitié ! cria la veuve.


mauvais génie! vociféra Jonathan, qui semblait jouir de sa
— Je serai son
torture.

Va-t'en, misérable ! ou je te chasse d'ici par mes malédictions.
bienvenues ! répondit Wild d'un ton moqueur.
— Qu'elles soient les
M"10 Sheppard leva le bras ; les fatales paroles tremblèrent sur ses lèvres,
mais elles ne s'en échappèrentpoint ; la tendresse maternelle l'emporta sur son
indignation. Elle s'agenouilla et tendit ses mains sur la tête de son fils.
— Les prières et les bénédictions d'une mère, murmura-t-elle avec une
ferveur inspirée, te protégeront contre la malice d'un démon.
— Nous verrons! riposta Jonathan, lui tournant les talons avec insou-
ciance.
Lorsqu'il eut quitté la chambre, la pauvre femme tomba la face contre
terre.

CHAPITRE VI

I. OUAG1C

Aussitôt que ses persécuteurs l'eurent mis en liberté, M. Wood s'enfuit à


toutes jambes de la Monnaie, et courut ainsi, sans trop savoir où, jusqu'à ce
que ses forces l'abandonnassent complètement.
Alors il reprit haleine et commença de considérer en quel lieu le hasard
l'avait conduit. Frottant ses yeux pour y mieux voir, il aperçut devant lui un
sombre édifice à large toit surmontéd'une haute tour, et reconnut immédiate-
ment l'église de Saint-Sauveur. L'horloge sonna minuit ; heure solennelle qui
fut à l'instant répétée par une multitude de cloches, au-delà de la Tamise,
entre lesquelles on distinguait parfaitement la voix grave de Saint-Paul. Un
sentiment de terreur inexplicable s'empara du charpentier lorsque tous ces
carillons eurent cessé. Il trembla, non d'une crainte superstitieuse, mais de
l'appréhension d'un danger prochain. Le singulier aspect du ciel n'était pas
étranger à ces frayeurs naissantes. Au-dessus de la tour, une toute petite
tache pâle indiquait la position de la lune, qui venait d'apparaître. L'obscurité
était toujours profonde, cependant le vent, qui soufflait déjà avec violence,
chassait rapidement les nuages dans les cieux et dispersait les vapeurs qui
pesaient sur la terre. Tantôt la lune se dérobait totalement, tantôt elle
répandait un éclat blafard et triste sur les nuées. Pas une étoile visible; à leur
place, des bandes d'un éclat lugubre sillonnaient, de temps à autre, la sombre
voûte, et ajoutaient à la sinistre et menaçante apparence du firmament.
Alarmé de ces signes précurseurs d'un orage et beaucoup trop fatigué du
38 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

traitement sévère qu'il avait subi pour continuer sa route à pied, Wood tâcha
de trouver une taverne où il pût se réchauffer et se reposer. Dans ce but, il
enfila, à gauche, une rue étroite et avisa bientôt un petit débit de bière, au-
dessus de la porte duquel pendait l'enseigne du Trompette Gallois.
— Servez-moi un verre de brandy, dit-il à l'hôte.
— Trop tard, monsieur, on va fermer, répondit d'un ton hargneux le
maître du Trompette, qui ne goûtait pas fort l'extérieur de son chaland.
— Morbleu! David Pugh, ne remettez-vous pas votre vieil ami et compa-
triote? s'écria le charpentier.
— Comment, Owen Wood, c'est vous? cria à son tour David avec étonne-
ment. Pourquoi diable êtes-vous si tard dehors? Et que vous est-il donc arrivé,
mon ami ? Je vous vois dans un piteux état.
— Donnez-moi d'abord du brandy, ensuite je vous conterai cela.
Holà! la femme! l'hôtesse! apporte-moi la bouteille sur la seconde plan-
. —
che, dans le coin du buffet, cria David. Tenez, monsieur Wood, conlinua-l-il,
emplissant un verre et le présentant au charpentier, voilà qui va vous ranimer.
N'ayez pas peur, avalez cela ! C'est venu de Nantes en droite ligne, et je le
conserve pour mon usage particulier, ajouta-t-il plus bas.
Après avoir bu, Wood se déclara, en effet, beaucoup mieux; il alla s'asseoir
au coin du feu et raconta brièvement à son ami les procèdes inhospitaliers
dont les messieurs de la Monnaie l'avaientrendu victime. M. Pugh, descendant
de Calwallader, ainsi que le charpentier, s'échauffa la bile à ce récit et laissa
échapper de violentes et sonores imprécations en langue galloise ; déjà même
il exprimait son envie d'attirer quelques-uns de ces brigands au Trompette,
lorsque M. Wood, l'interrompit et lui fit part de son intention de passer le
fleuve, afin d'éviter l'orage.
— L'orage! répéta l'hôte. Sacrebleu! je me doutais que nous aurions
quelque chose comme cela. Il y a une heure, quand j'ai regarde le baromètre,
il était plus bas que je ne me souviens de l'avoir vu.
— Ah! nous aurons du tintamare c'te nuit, l'hôte, pour sûr et certain, dit un
vieux loup de mer qui se chauffait, en fumant sa pipe.
« Le baromètre n'baisse point tant, voyez-vous, sans qu'il s'en suive un
ouragan ; j'ai souvent remarqué ça dans les Indes occidentales. D'ailleurs, il
s'est montré c'matin un'coupe de marsouins avec la marée et ils se sont promenés
toute la sainte journée sur la Tamise; au-dessus du pont de Londres. Ces
monstres-là sont toujours les avant-coureurs d'un orage.
— Alors, je me sauve, dit Wood.
— Il vous faut un bateau, Owen; le batelier qui dort sur ce banc vous
conduira aussi habilement et vivement que n'importe qui, Ben ! cria Pugh,
secouant un garçon à larges épaules, on a besoin d'un marinier.
— Présent! dit Ben, se levant brusquement. Pour où aller, maître?
demanda-t-il à Wood, en portant la main à son bonnet de laine.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 39

— Arundel
Stairs, le point le plus rapproché de Wych-Street.
maître.
— Venez,
Wood prit congé de David Pugh, et se dirigea avec le marinier du côté de
Saint-Saviour'sStairs.
Plusieurs bateaux, amarrés à la rive, dansaient sur le courant impétueux
et semblaient impatients de leurs entraves. Le batelier sauta dans un d'eux,
aida M. Wood à s'y asseoir et poussa immédiatement au large. A peine avait-il
ajusté ses avirons, qu'on vit briller et s'avancer une lanterne, un cri se fit
entendre à peu. de distance, et, presque aussitôt, une personne accourut tout
essouflée sur le haut des marches.
— Ya-t-il un bateau là? demanda une voix que M. Wood crut reconnaître.
— Cherchez bien, monsieur, répondit Ben, sans cesser de nager à culer,
vous trouverez un batelier endormi sous sa banne dans une de ces embar-
cations.
— Ne pouvez-vous me prendre avec vous? demanda la voix ; je vous
récompenserai largement. J'ai ici un enfant que je veux emmener tout de suite
au delà du fleuve.
— Un enfant! pensa Wood. Ce doit être le fugitif Darrell. Arrêtez! cria-t-il
au batelier, je serais bien aise d'être utile à ce gentleman.
— Impossible, maître, repartit Ben ; la marée descend comme par une
écluse de moulin, et nous avons le vent debout. Le vieux loup de mer ne se
trompait pas ; nous essuierons une fameuse rafale avant d'avoir atteint l'autre
rive. Entendez-vouscrier les girouettes sur Winchester House? Tout à l'heure,
si ça continue, elles pleuvront sur nous. Ne tardons pas une minute, marchons !
Il plongea ses rames dans le courant et la barque s'écarta rapidement du
rivage.
Toutefois, l'inquiétude de M. Wood touchant le fugitif ne fut pas de longue
duré. Peu après, un autre marinier se préparait au départ et une seconde paire
d'avirons fendait le fleuve.
— Que je sois maudit si l'on ne jurerait pas que tout le monde se donne la
main pour traverser la Tamise par celle belle nuit. Y en a-t-il des courses, à
mesure qu'il vente plus fort! sur le haut des marches, v'ia toute une compagnie
qui demande des mariniers, et, par la messe! ils ont l'air ben plus pressés
qu'aucun de nous, s'écria Ben.
M. Wood se tourna vers la rive ; trois personnes, dont l'une portait une
torche, sautaient dans le plus grand des bateaux qui fussent à l'amarre.
Manoeuvré par deux rameurs agiles et lancé évidemment sur les traces du
fugitif, ce bateau brisait le courant et gagnait du terrain à vue d'oeil. Le char-
pentier s'appliquait à percer l'obscurité afin d'entrevoir l'esquif poursuivi;
mais il ne distinguait qu'une masse noire informe et, croyait-il, immobile à peu
de distance. Pourtant, aux regards exercés de Ben, les choses prenaient un
aspect tout différent; il devinait, à l'activité croissante du maniement des
40 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

rames, que le fugitif faisait des efforts inouïs pour échapper ; un instant, il
sembla prêt à aborder; puis, ce projet, probablement à cause du danger qu'il
offrait, fut abandonné ; mais pas assez tôt pour que les poursuivants ne prissent
avantage de ce moment d'hésitation, et, redoublant d'ardeur, n'amoindrissent
leur éloignement.. •
,
Ben épiait ces manoeuvres avec grand intérêt, et raidissait tous ses muscles
pour rester de l'avant sur les deux barques.
— Je suppose, monsieur, que ce sont des happe-chair qui ont une prise de
corps contre ce gentleman, dit-il à Wood.
— Je crains pis que cela, répondit le charpentier.
— Vous pensez donc que ce sont des racoleurs ?
— Je ne sais pas, repartit-il brusquement, et il fixa ses regards sur l'eau,
comme pour détourner forcément son attention de la scène qui se jouait non
loin de lui.
Mais celte nuit n'était pas favorable à la rêverie; c'était une nuit d'orage et
de terreur qui promettait, à chaque instant, de devenir plus orageuse et plus
terrible. Pas une barque sur le fleuve autre que celles mentionnées. Les
ténèbres.étaient presque palpables. Le veut, qui, jusque-là, avait souillé par
bouffées, s'était abattu tout à coup, et un calme de mort, plus effrayant que les
mugissements de la tempête, lui avait succédé.
Au sein de ce lugubre silence la détonation d'un pistolet fit tressaillir le

appréhensions.
...
charpentier; il leva la tête et vit un spectacle qui le remplit de nouvelles

La lueur d'une torche, tenue à la poupe de la barque hostile, lui montra


celle-ci près de l'objet de sa recherche. Le coup de feu avait produit son effet;
le marinier qui prenait chasse avait lâché ses avirons, et l'embarcation,
dérivant au fil de l'eau, accourait sur l'ennemi. Echapper était maintenant
impossible. Darrell, l'épée nue à la main, se préparait à repousser l'attaque de
ses agresseurs, qui, de leur côté, semblaient attendre avec impatience le
moment où il tomberait en leur pouvoir.
La collision ne tarda pas à avoir lieu. Les rameurs du grand bac jetèrent
le grappin d'abordage et tinrent ferme la barque en dérive. Wood vit alors
deux individus dans l'un desquels il reconnut Rowland, s'élancer à bord de
cette dernière; ensuite, il entendit un cri perçant, et, presque aussitôt, le
bruit d'un corps tombant dans le fleuve.
— Pour l'amour de Dieu! batelier, virez de
bord, cria Wood, dont l'huma-
nité l'emportait sur toute considération personnelle; quelqu'un vient de tomber
à l'eau, secourons-le, si c'est possible.
— A présent, tout est fini pour lui, maître, répondit Ben, faisant volte-face
et ramant vigoureusementvers le théâtre de la lutte.
Les combattants étaient réduits à deux : Rowland et Darrell. Darrell s'était
débarrassé d'un de ses assaillants, le serviteur Davies. Ce malheureux lancé
LKS CHEVALIERS DU BROUILLARD II
1

Duel de Itowland et de Darrell. {Page 42.)

par-dessus les bords de l'esquif, avait trouvé une tombe liquide, et le flot impé-
tueux l'avait emporté. Pendant que les deux ennemis redoublaient de fureur
l'un contre l'autre, les hommes du chevalier s'efforçaient de lutter contre la
force du courant et s'occupaient à maintenir stationnaires les deux barques
attachées ensemble. Grâce à cette circonstance, le bateau de M. Wood, poussé
par avirons et marée, dépassa le but qu'il voulait atteindre, et, avant qu'il pût
revenir sur ses pas, le combat était terminé. Darrell, plus fort que son antago-
niste, avait eu d'abord l'avantage. Ni l'un ni l'autre ne s'était servi de son épée.
Le bateau oscillait violemment sous les secousses qu'ils lui imprimaient,et, s'il
n'eût été lié à la barque voisine, il eût inévitablement chaviré. Cependant Row-

LIV. 6.
42 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

land se sentant faiblir sous le bras puissant de son adversaire, appela à l'aide le
second de ses serviteurs, porteur de la torche. Celui-ci, à la vue du danger qu'il
courait, saisit l'épée de son maître et la passa au travers du corps du fugitif;
une minute plus tard, il était confié aux vagues.
Quoique mortellement blessé, Darrell reparut sur-le-champ, et fit un effort
désespéré pour regagner le bateau.
— Mon fils! gémit-il faiblement.
— Tu fais bien de me le rappeler, répondit.Rowland, qui le regardait se
débattre avec un sourire de vengeance;Satisfaite.,j'avais oublié le maudit reje-
ton.,Tiens, le voilà! cria-t-il, ramassant l'enfant au fond de la nacelle et le jetant
à l'infortuné père.
Le pauvre petit tomba à peu de distance de Darrell, qui nagea de ce côté
et le saisit avant qu'il n'allât au fond. Au même instant, le bruit des rames lui
fit remarquer .la bateau de Wood remontant vers lui.
— Le voilà, batelier! s'écria le bienveillant charpentier; je le vois. Ramez
comme s'il s'agissait de votre A'ie.
— C'est lé meilleur moyen de le manquer, maître, répondit froidement Ben.
Restons tranquilles, la marée nous l'amènera assez tôt.
L'avis de Ben était judicieux. Porté par le courant, Darrell fut en .une
seconde près du bateau.
— Cramponnez-vous à l'aviron, lui cria le marinier.
— D'abord, prenez l'enfant, répondit le mourant, levant en l'air la petite
créature et se retenant mollement à Jaramêi
— Donnez-le moi, dit le charpentier; là, c'est bien. A présent, votre main.
— La force m'abandonne, reprit Darrell d'une Yoix étranglée; je no puis
monter dans ce bateau. Portez mon fils chez... il est... Oh! je succombe..,, por-
tez-le... portez-le...
—Où? demanda Wood...
.,.
Darrell essaya de répondre, mais il ne put que proférer une exclamation
inarticulée, ses muscles se détendirent, il disparut pour jamais.
Dans l'intervalle, Rowland, alarmé du bruit des voix, avait arraché la torche
des mains de son domestique, et, la penchant sur le bord de la barque, il avait
été témoin de l'incident que nous venons de décrire.
— Malédiction! s'écria-t-il, il y a un bateau dans nos eaux. On a secouru
l'enfant. Détachez la nacelle et. vite aux avirons! ferme!
Les mariniers obéirent promplement, mais les desseins de Rowland furent
déjoués d'une manière aussi imprévue qu'épouvantable.
Un calme plat, avons-nous dit. avait succédé à la tempête; mais, comme
Rowland s'élançait au gouvernail et donnait à ses hommes le signal de la chasse,
un grondement semblable à une volée de canon éclata sur leurs têtes, et, pour
la seconde fois, le vent impétueux rompit ses digues. La surface du flot, tout à
l'heure noire comme de l'encre, blanchit, siffla et bouillonna comme une
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 43

immense chaudière, jusqu'à ce que la tourmente balayât le fleuve agité, empor-


tât au loin les tourbillons d'écume; les dispersât en larges gouttes de pluie, et
laissât le torrent plus noir qu'auparavant. Le grain avait dégénéré en ouragan;
cet ouragan fut le plus terrible qui jamais dévasta la cité. La destruction mar-
quait partout son passage? les clochers tombaient et les tours chancelaient sous
sa furie. Les arbres furent déracinés, quantité de maisons s'écroulèrent, d'autres
perdirent leurs toits; les feuilles de plomb qui couvraient les églises s'envo-
lèrent « recroquevillées comme rouleaux de parchemin. » Le souffle impitoyable
n'épargna rien, ni sur terre ni sur mer. Une partie des bâtiments mouillés dans
le fleuve démarèrent, se heurtèrent tumultueusement les uns contre les autres,
ou firent côte. Tout était ténèbres, ruine, horreur, confusion. On s'enfuyait de
sa demeure vacillante, pour y revenir épouvanté par de plus grands dangers.
La fin du monde semblait proche.
En ce moment de désespoirs et de ravage universels, tandis que Londres
entier tremblait à la voix de la nature irritée, le charpentier, exposé à toute sa
rage, continuait sa course beaucoup mieux qu'on n'eût pu l'espérer. Sa barque,
ayant changé de direction aussitôt qu'il eût recueilli l'enfant, recevait en poupe
le premier choc de l'ouragan, qui soufflait du sud-ouest, et de sa proue fendait
profondément le fleuve. Maintes fois près d'être submergée, elle se redressait
légère, et bondissait vent arrière sur les vagues courroucées, complètement
livrée à leur merci.
Wood s'était jeté instinctivement au fond du bateau; il serrait dans ses bras
le petit orphelin et lâchait de se résigner à son sort, quand il sentit les lèvres
de Bensur son oreille. Le batelier se faisait un cornet de sa main pour que le vent
n'emportât pas ses paroles.
— C'est fini, maître!
lui dit-il; n'y a plus qu'un miracle qui peut nous sau-
ver. Le bateau va ben certainement se met' en pièce contre l'pont; s'il échappe
à la pile, il fera un joli saut plus loin, y a une chute d'eau de plus de douze
pieds de haut; pensez ce que ça va l'être avec ce vent du diable.
— Dieu nous vienne en aide! soupira Wood. Est-ce le tonnerre? demanda-
t-il entendant un bruit formidable.
— Non! c'est encore un coup de vent; le v'ià!
L'ouragan avait atteint son plus haut point, il semblait triompher dans sa
mission implacable.Ses cris assourdissants et conlinus ôtaient à l'ouïe la faculté
d'entendre. Quiconque eût fait face au grain eût été sur-le-champ suffoqué. Le
vent s'introduisaitdans les coutures des habits qu'il déchirait, pénétrait la peau,
engourdissait la chair et paralysait les forces. D'épaisses ténèbres augmentaient
la terreur causée par cette révolution des éléments. L'imagination peuplaitl'air
de fantômes. L'excès de la crainte aliénait la raison des plus peureux.
C'est à peu près en cet état que se trouvait le charpentier, loi'squ'il fut tiré
de sa stupeur par la voix de Ben qui lui criait :
— Le pont! le pontl
44 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

CHAPITRE VII

LANClEN PONT DE LONDRES

A l'époque de cette histoire, il n'y avait à Londres qu'un seul pont, beau-
coup plus remarquable que tous ceux que la métropole possède aujourd'hui.
Couverte de maisons d'un bout à l'autre, cette vénérable construction ressem-
blait à une rue traversant la Tamise. On eût dit Grace-Church street, avec ses
magasins et sa foule incessante de passagers s'étendant du Middlesex au bord
du Surrey. Il est vrai que les habitations étaient plus vieilles, les boutiquesplus
sombres et la voie plus étroite, mais le bruit, le mouvement, l'aspect étaient
les mêmes. Une porte cintrée, hérissée de pointes et garnie des têtes des traîtres
(selon la coutume d'alors), le terminait à ses deux extrémités. On y admirait
Nonesuch House — déjà presque en ruines — qui, autrefois rivalisait avec nos
palais, et la chapelle dédiée à saint-Thomas, sous laquelle une crypte curieuse,
construite au milieu des arches, servait de sépulture à Pierre, le chapelain de
Colechurch, qui commença le pont de pierre de Londres. Quant aux autres bâti-
ments, ils étaient contigus et l'on lirait un tel parti de chaque pouce do terrain,
qu'oïl avait ménagé un certain nombre de caves et même de pièces habitables
dans la forte maçonnerie des piliers.
L'ancien pont de Londres — le bisaïeul du pont actuel — était soutenu par
dix-neuf arches dont chacune « valait un rialto pour l'épaisseur et la hauteur ! »
Ces arches s'appuyaient sur d'énormes piliers, et les piliers sur des avant-
becs ou brise-glaces, espèces de jetées destinées à rompre l'impétuosité du cou-
rant.
Rappelé à lui-même par l'avertissement de Ben, le charpentier leva les yeux
et aperçut, dans l'obscurité, les sombres contours du pont, faiblement éclairés
par les nombreuses lumières qui brûlaient aux fenêtres des hautes maisons.
Soudain, ces lumières s'évanouirent à ses regards, et un choc épouvantable
ébranla tout le bateau. Wood se leva précipitamment; l'esquif venait de heurter
un des contre-forts du pont.
— Sautez ! cria le batelier d'une voix de tonnerre.
Wood obéit. La frayeur lui donna une vigueur inaccoutumée. Il s'élança
avec son petit fardeau dont il ne s'était pas séparé un instant, et retomba sain
et sauf sur l'avant-bec, de plus de deux pieds au-dessus du niveau de l'eau. Le
pauvre Ben n'eut pas un égal bonheur; comme il se préparait à suivre le char-
pentier, il y eut entre sa barque et celle contenant Rowland et ses hommes, les-
quels avaient toujours navigué dans les mêmes eaux, une collision si violente,
qu'il fut presque renversé cl manqua son élan. Vainement il s'accrocha à une
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 45

projecture de la maçonnerie,la pierre glissante lui coula entre les mains, il


poussa un grand cri et disparut, emporté avec une rapidité effrayante.
M. Wood entendit le cri, mais sa situation était trop critique pour qu'il
essayât de porter secours à l'infortuné batelier. D'un autre côté, il avait cru
voir quelqu'un sauter sur l'avant-bec au moment où les deux embarcations
s'étaient abordées; enfin, ne distinguant personne autour de lui, il en concluait
qu'il s'était trompé.
Pour que le lecteur comprenne bien et la position dans laquelle M. Wood se
trouvait et ce qu'il fit pour en sortir, il est nécessaire de donner une idée de la
forme et de fa structure de l'aire où il avait pris refuge. On sait que la pile de
chaque arche de l'ancien pont de Londres était défendue contre la force du
courant par un énorme éperon en saillie, appelé brise-glace ou avant-bec. La
largeur de ces brise-glaces variait selon la grosseur des piles qu'ils entouraient;
leur longueur au contraire, était à peu près partout la même. Ils affectaient la
forme d'un bateau. Revêtus de pierre et d'une solide ceinture de pièces de bois,
les pilotis qui servaient d'assises à ces jetées résistaient depuis des siècles à l'en-
vahissement du fleuve. Quelques-uns sont maintenant ensevelis au fond de la
Tamise. Le brise-glace sur lequel se tenait le charpentier était le quatrième
du bord de Surrey. 11 pouvait avoir trois mètres de largeur, sur un peu
plus de longueur, et le flot éclaboussait continuellement la vase dont il était
couvert.
M. Wood s'était couché pour éviter la furie du vent, mais cette posture était
la plus mauvaise qu'il pût choisir. S'il courait moins le risque d'essuyer l'oura-
gan, il avait beaucoup plus de chances d'être suffoqué ou emporté par les
vagues. Pendant qu'il était ainsi sur le dos, il lui sembla qu'il glissait do la
plate-forme. Fou de terreur, il se remit sur ses pieds, trébucha et faillit réaliser
ses pires appréhensions. Alors il essaya de grimper sur les contre-forts en
pente et sur les soflites de la pile, dans l'espoir d'atteindre une des fenêtres
ou autres ouvertures dont les côtés du pont étaient percés, comme un vaisseau
de guerre, garni de sabords, et dut renoncer à ce projet insensé. Le désespoir
lui inspira une tentative devant laquelle il avait reculé jusqu'ici. Il s'agissait de
passer sous l'arche en longeant l'étroit rebord de l'avant-bec, et de gagner, s'il
était possible, la plate-forme de l'Est, où, abrité par le pont, il souffrirait moins
de la brise carabinée.
Certain de périr à sa place s'il ne la quittait pas au plus vite, Wood se
recommanda à la protection du ciel, et, tenant soigneusement l'enfant qu'il
n'avait pas le courage d'abandonner, même en celle terrible extrémité, il se jeta
à genoux et rampa en s'aidant de la main droite. A peine entré sous l'arche,
l'air s'y engouffrait avec une violence cl un bruit si épouvantables, qu'il fut
lenlé de laisser son entreprise. Toutefois, l'amour de la vie l'emporta sur la
crainte; il continua.
Le rebord le long duquel il se traînait avait environ un pied de largeur.
46 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

La longueur de l'arche excédait soixante-dix pieds. Cette distance parut sans


fin au pauvre charpentier. Arrivé à mi-chemin, après de lents et pénibles efforts,
une énorme pierre, placée là par un des ouvriers occupés à réparer le pont,
s'opposa à son passage. Wood sentit une sueur froide lui baigner les tempes.
Revenir sur ses pas était impossible, se relever, c'était s'exposer à une mort
inévitable. Le torrent grondait à ses pieds, les éclats du tonnerre se mêlaient,
sur sa tête, aux mugissements du souffle courroucé ; il poussa la pierre de
toutes ses forces, et il eût l'étonnement et la joie de la voir céder sous cette-
pression,puis tomber dans le fleuve. Il reprit sa course au milieu de nouveaux
dangers, et fut deux fois contraint de se mettre à plat ventre pour ne point glis-
ser delà voix humide et vaseuse qu'il parcourait. Enfin, il allait sortir de des-
sous la voûte, lorsqu'il s'aperçut avec une indicible horreur, qu'il avait perdu
l'enfant.
Le sang de ses veines reflua vers son coeur et tous ses membres tremblèrent
à cette découverte. Une sorte de vertige s'empara de lui ; il poussa des cris d'an-
goisse et se cramponnaavec désespoir aux aspérités de la pierre. Quand sa pensée
plus calme lui permit de se recueillir, il se ressouvint qu'il avait déposé son
protégé une dans cavité de la pile, avant de déplacer le bloc de granit destiné à
combler cette cavité, et que, pressé de s'éloigner, il avait oublié de le reprendre.
Le charpentier se reprocha amèrement sa négligence et résolut, à tout prix, de
la réparer. Il se remit donc à marcher à reculons, n'osant affronter le vent. Sa
persévéranceet son humanité reçurent leur récompense; l'enfant était sain et
sauf dans le lieu où il l'avait mis.
Wood, tout joyeux de l'heureuse issue de ses laborieuses fatigues, ne se
donna pas le temps de respirer; il saisit l'orphelin, repartit et arriva, sans autre
accident, sur la plate-forme orientale de l'avant-bec. Ainsi qu'il l'avait prévu, il
y fut comparativement abrité, et lorsqu'il considéra le gouffre mugissant
au-dessous de lui, son coeur déborda de reconnaissancepour sa délivrance pro-
videntielle.
En se promenant sur le brise-glace, il s'aperçut qu'il n'était pas seul, un
individu se tenait debout à son côté. Ce devait être la personne qu'il avait vue
s'élancer au moment de la collision des deux barques. La nuit empêcbail de dis-
tinguer les traits de l'étranger et le bruit étourdissant écartait la possibilité de
lier conversation avec lui. Néanmoins le charpentier lui toucha l'épaule pour
l'avertir de sa présence. L'inconnu tressaillit à ce contact et parla, mais ses
paroles furent emportés par l'ouragan.
Wood, afin de se distraire de ses pensées, examina la construction gigan-
tesque qui se dressait devant lui comme un mur d'épaisses ténèbres. Quels ne
furent pas ses transports lorsqu'il remarqua une clarté à quelques mètres
au-dessus de sa tôle! Ramasser une poignée de boue graveleuse sur laquelle
il marchait, et jeter un à un des cailloux vers le rayon lumineux ne lui cau-
sèrent aucune hésitation. Chaque pierre brisa sa vitre. Ce signal de détresse
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 47

fut apparemment compris; bientôt en effet, la fenêtre s'ouvrit pour laisser


descendre une lanterne de corne attachée à une échelle de corde.
Wood attira l'attention de son compagnon sur ce secours inattendu. Tous
deux s'avancèrent vers l'échelle ; alors, à la lueur de la lanterne, le charpentier
reconnut les traits sévères de Rowland, et il trembla en voyant son regard fixé
sur l'orphelin.
— C'est son enfant! cria le chevalier, d'une voix qui domina là tempête. Il
sort de cet abîme mugissant pour me tourmenter. Ses parents ont péri, et leur
misérable fruit vivrait pour anéantir mes espérances et détruire ma renommée !
Jamais !
Il saisit Wood à la gorge, et, malgré sa résistance, il l'entraînait au bord
de la plate-forme, quand un fracas semblable à celui du tonnerre se fit entendre.
Une souche de cheminée roulait du toit de la maison au pied de laquelle la lutte
avait lieu, et tombait en une pluie de briques et de pierres. Un instant après,
quand le charpentier étendit le bras, sachant à peine s'il était mort ou vif, il se
retrouva seul. La fatale ondée qui avait respecté lui et son précieux fardeau,
avait frappé son aggrèsseur et l'avait précipité dans le gouffre.
— C'est un mauvais vent qui ne souffle rien de bon, pensa le charpentier,
regardant l'enfant dont les faibles cris prouvait que, jusqu'ici, la vie avait
résisté à ces dures épreuves. Pauvre petite créature ! murmura-l-il en le pres-
sant tendrement sur son sein et en se suspendant à la corde pour gagner la
fenêtre; s'il est vrai que tu aies perdu ton père et ta mère comme le disait tout
à l'heure cet homme terrible, tu n'es pas complètement seul et sans ami; je te
servirai de père ! — En souvenir de cet épouvantable nuit et de la mort dont
j'ai pu le préserver tu porteras le nom de TUAMES DAIUUSLL '.
Wood n'eut pas plus tôt franchi la fenêtre que la nature épuisée l'aban-
donna. Lorsqu'il reprit ses sens, il était couché, roulé dans une couverture, et
une couple de briques chaudes à ses pieds.
Ses premières questions concernèrent son fils adoptif. Il eut le bonheur
d'apprendre que non-seulement il vivait, mais encore qu'il se portait bien. Les
maîtres de la maison hospitalière qui les avaient recueillis, l'avaient soigné tout
particulièrement.
Le lendemain, vers midi, le vent était calmé, et le charpentier assez remis
pour songer au départ. Le triste tableau qu'offrait l'immense cité couverte de
ruines et soudainement bouleversée l'émut profondément. Cependant, comme
c'est la coutume dans les grandes calamilés, une foule avide de pillage parcou-
rait les rues.
Au milieu de celte foule, un individu prit Wood au collet et l'accusa de lui
avoir volé son enfant. Le charpentier protesta vainement de son innocence. Le
compagnon du bandit, lequel il avait reconnu à son teint bronzé pour un de ses

1. Tliames est le nom anglais de la Tamise


48 LES' CHEVALIERS DU BROUILLARD

tourmenteurs de la nuit précédente, l'accusèrent à leur tour, et il est probable


que Thames Darrel eut été enlevé à son sauveur, si la force publique, envoyée
pour maintenir l'ordre et protéger la propriété, ne l'eût opportunément délivré
de ses persécuteurs qu'elle dispersa à coups de hallebardes.
M. Wood alorsjo.ua des jambes et ne regarda derrière lui que lorsqu'il fut
devant sa porte, dans Wych-Street. Sa femme vint à sa rencontre sur le seuil
où il lui remit son petit protégé.

DEUXIEME EPOQUE
(1715)

THAMES DARREL

CHAPITRE PREMIER

1. APPRENTI PARESSEUX

Douze années se sont écoulées depuis les événements rapportés dans la pré-
cédente partie de cette histoire. La reine Anne gouvernait alors, nous sommes
à présent au commencement du règne de Georges Ier, et nous reprenons notre
récit aux premiers jours de juin 1715.
Par une après-midi de ce joli mois, il arriva que M. Wood, absent pour ses
affaires pendant une grande partie de la journée, revint — non sans dessein
peut-être — plus tôt qu'on ne l'attendait à sa demeure de Wych-Street, Drury-
Lane. Sur le point d'entrer, n'entendant chez lui aucun bruit qui annonçât le
travail, il commença de craindre qu'un apprenti, sur les habitudes laborieuses
duquel il avait conçu quelques doutes, ne négligeât sa besogne. Il s'arrêta un
instant pour écouter; comme le silence continuait, il souleva le loquet avec pré-
caution et se glissa dans la pièce, résolu à châtier le coupable si ses soupçons se
vérifiaient.
De même que tous les ateliers de ce genre, la chambre était pleine des outils,
des instruments et des matériaux propres à l'ancienne et honorable corporation
de la charpenterie. Plusieurs plans et figures au charbon couvraient les murs,
les intervalles étaient occupés par un calendrier de l'année courante, une bal-
^LESi* G'HEVAMERS
DU BROUILLARD 49

— Ali! seeria-t-elle, je vous ui conseillé de prendre ce paresseux.


lade rappelant l'Histoire de la chaste Suzanne, une vieille gravure des sept chan-
deliers d'or, une vue de l'intérieur du temple presbytérien du docteur Daniel
Burgess, avec les portraits de ce révérend et des principaux membres de son
troupeau, enfin, un extrait des divers actes du Parlement contre la boisson, les
jurements et autres profanations.
Le sol, couvert de sciure et de copeaux, était longiludiualement traversé par
un large établi sur lequel s'étalaient un quart de pinte de genièvre, une croûte
de pain et un morceau de fromage, roulé dans un papier, qu'un chat affamé,
attiré par l'odeur de la friandise, était parvenu à ouvrir. Les mots suivants y
étaient imprimés en lettres capitales : HISTOIRE DES QUATRE ROIS, ou I.E MEILLEUR

uv. 7.
so LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

GUIDE DE L'ENFANT VERS LA POTENCE. Un sale jeu de cartes épars dans la sciure,
sous l'établi, complétait ce tableau.
Près de la porte se dressait une pile de planches de sapin. M. Wood se cacha
derrière, afin d'épier sans vu, les faits et gestes du paresseux apprenti.
Monté sur un tabouret placé sur l'établi, ce dernier tournant le dos à la porte,
s'amusait à graver son nom sur une poutre au-dessus de sa tête.
La toilette des enfants de ce temps-là, ne différait pas beaucoup de celle des
hommes; notre jeune garçon portait une culotte de peluche noire et un gilet
de droguet gris, avec poches d'une longueur démesurée. C'était évidemment la
défroque d'une personne beaucoup plus vieille que lui. D'habit, pour le mo-
ment, il n'en avait point, trouvant plus commode,, et plus agréable de se livrer
à ses occupations en manches de chemises.'Toutefois, lorsque sa toilette était
complète, il en revêtait un à larges parements et à longues basques, qui avait
jadis appartenu à son maître.
En entrant, M. Wood n'avait pu éviter de faire un certain bruit, l'apprenti
tressaillit et tourna la tête. Son visage était celui d'un garçon vif et intelli-
gent, mais, pour ses treize ans environ, il avait la taille extrêmement grêle, et
la largeur de son costume le faisait encore paraître plus maigre qu'il n'était on
réalité. 11 semblait doué d'une ruse et d'une pénétration précoces el cacher un
jugement, d'homme sous le masque d'un enfant. Le regard qu'il jeta vers la
porte révélait singulièrement son caractère; c'était un mélange de crainte, d'ef-
fronterie et de révolution. La résolution triompha, il rit de ses alarmes.
Le seul trait de sa physionomie intéressante auquel il y eût véritablement à
redire étaitlahouchequi dit-on, trahit plus qu'aucun autre les instincts ; la sienne
dénotait une forte inclination pour les plaisirs grossiers. Ses yeux, quoique
grands, brillants et ombragés de longs cils, annonçaient, comme tous les yeux
noisette en général, une nature dissimulée. Le nez, légèrement déprimé, avait
les narines dilatées; le menton, étroit, était assez bien formé ; le front, large
et haut, possédait une flexibilité de muscles si extraordinaire qu'il élevait ses
sourcils à volonté jusqu'à ses beaux cheveux noirs, coupés ras pour lui per-
mettre de porter perruque à l'occasion.
Ne voyant personne derrière lui, l'enfant se convainquit qu'il n'avait rien
à redouter, il reprit sa tâche avec une nouvelle ardeur et entonna les couplets
suivants :
LA PIERRE DE NEWGATE.
Quand on emprisonna CLAUDE BU VAL à Newgate il grava son nom sur la pierre du cachol.
— Ali! dit le gafl've de garuciw (le gardien de la prison) qui regardait le mur endommagé,
vous avez gravé votre épitapkc, CLAUDK DU VAL, avec votre ciseau si lin, Ira la!
— Celte S ma nque de profondeur, murmura l'apprenti retouchant la lettre.
Là, elle est mieu:s maintenant.
Du VAL fut= pendu. Celui qui le remplaça inscrivit son nom sur la même pierre.
— Ali! ali! dit i<> gaffre do garache moirtrant nue joie diabolique, Ton WATÊUS, VOUS êtes
destiné à l'arbre tri] île! Avec votre ciseau si lin ! Ira la!
LES CHEVALIERS DU BRGU1LLARD 51

Fi ! fi ! fi donc ! cria l'enfant. Décidémentje suis fou. J'aurais dû tailler John


et non Jack. Enfin, cela ne fait rien. Personne ne m'a jamais appelé John que
je sache ; je puis affirmer que j'ai été baptisé Jack. Diantre! prenons garde,
j'allais écrire mon nom avec un seul P.
LK CAPITAINE UEW, RUMBLOD, YITIINEY, — une jo3'euse gance (bande), — occupèrent le même
cachot. Tous gravèrent leurs noms sur la pierre et tous partagèrent le sort du bravo DU VAL
avec leurs ciseaux si lins !• tra la!

— Miséricorde! continua l'apprenti, j'espère que cette poutre ne ressemble


pas à la pierre de Newgate, autrement je courrais le risqué, comme les grands
hommes dont parle la chanson, de me balancer à l'arbre de Tyburn. Ne crai-
gnons pas cela. Pourtant si mon nom devait acquérir la môme célébrité que les
leurs, la perspective du gibet ne m'importerait guère et ne me détournerait pas
de prendre la même route, pour peu que j'y fusse incliné.
Une vingtaine de hardis et gais voleurs de grands cliemins secouèrent, l'un après l'autre,
leurs chaînes dans ce vieux cachot. Sur ce nombre il n'en échappa pas un de ceux qui avaient
gravé leurs noms sur la pierre de Newgate! Avec leurs ciseaux si lins! tra là!

— Là! cria le jeune garçon, sautant à bas du tabouret et reculant de


quelques pas sur l'établi pour examiner son oeuvre, c'est fait! Claude Duval
n'eût pas 'fait mieux.
Grâce au soin avec lequel le nom inscrit sur la poutre a été conservé par les
propriétaires qui ont succédé à M. Wood dans son habitation de Wycli Street,
on peut encore voir de nos jours ce nom :

JACK SHEPPARD

— J'ai presque envie de planter là le vieux Wood et de me faire voleur de


grands chemins, poursuivit Jack, pliant.son couteau et le mettant dans sa poche.
— Que le diable t'emporte! tonna, derrière l'apprenti, une voix qui le rem-
plit d'effroi. Descends, coquin! je t'apprendrai à dégrader mes murs à l'avenir,
Descends, te dis-je, descends de suite, ou je vais à toi!
Disant cela, M. Wood tirait Jack par la jambe et le forçait à quitter l'établi.

Ah! vous voulez vous faire voleur de grands cliemins, mon gaillard? Con-
tinua le charpentier, administrant une sévère correction à son élève. Détrous-
ser les courriers, je suppose, comme Jack Hall?
— Oui, je me ferai voleur, répondit Jack tristement, si vous me battez de
cette manière.
Etonné de l'assurance de l'enfant, Wood cessa de le frapper, le regarda fixe-
ment et lui dit :
— Jack! Jack! vous finirez par être pendu!
— Mieux vaut être pendu que soumis à sa femme, riposta le jeune garçon,
avec un malicieux sourire.
52 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Qu'entendez-vous par là, coquin? s'écria Wood rouge de colère. Oseriez-


vous insinuer que Mmo Wood me gouverne?
— 11 est clair que vous ne savez pas vous gouverner vous-même, répliqua
froidement l'apprenti; mais, advienne que pourra, je ne veux pas être frappé
pour rien.
— Pour rien! répéta Wood furieux, vous appelez rien, négliger votre
ouvrage et chanter de l'argot? Morbleu! incorrigible vaurien, plus d'un maître
à ma place vous eût déjà conduit devant un magistrat et l'eût prié de vous enfer-
mer seul à Bridewell; moi, je serai plus indulgent, je me contenterai de vous
corriger, à condition...
— Yous ferez ce que vous voudrez, maître, interrompitJack, fouillant dans
sa poche comme pour y chercher son couteau, mais je vous conseille de ne pas
remettre la main sur moi.
Le charpentier considéra ce hardi coupable, et n'inférant rien de bon de sa
physionomie, il jugea prudent d'ajourner l'exécution de ses menaces à un temps
plus favorable.
— Où avez-vous appris la chanson que j'ai entendue tout à l'heure? demanda-
t-il d'un ton d'autorité.
— Au Lion noir, dans notre rue.
— C'est la pire maison du voisinage, le rendez-vous des mauvais garnements
et des voleurs, soupira Wood. Est-ce Joe Hind, l'aubergiste, qui vous l'a
apprise?
— Non, c'est un nommé Blueskin, qui vient souvent au Lion, réponditJack
avec une candeur qui étonna son maître presque autant que sa confiance, cl
cette chanson m'a donné l'idée de graver mon nom sur la poutre.
— Un mur blanc est le papier d'un fou, Jack, souvenez-vous de cela. Jolie
compagnie et jolie maison à fréquenter pour un apprenti ! Mais la canaille que
vous me nommez est auteur de plusieurs vols avec effraction. Il fut jugé aux
dernières sessions du Old Bailey et n'échappa à la potence qu'en dénonçant ses
complices. C'esl Jonathan Wild qui le tira d'affaire.
— Avez-vous quelquefois vu Jonathan Wild, maître? dit Jack changeant de
ton et prenant un maintien plus respectueux.
— Oui, il y a quelques années, et bien qu'il doive être fort changé mainte-
nant, je suis persuadé que je le reconnaîtrais.
— C'est un homme de votre taille à peu près, n'est-ce pas, monsieur ? Il a la
barbejaune et la mine rusée comme un vrai renard?
— Hum ! fit Wood, toussant légèrement pour dissimuler un sourire, le signa-
lement n'est pas mauvais; mais pourquoi m'interrogor à ce sujet?
— Parce que...
— Parlez, reprit Wood avec bonté, ne craignez rien; si vous avez mal fait,
confessez-le, je vous pardonnerai.
— J'ai bien peur de ne point mériter ce pardon, réponditJack en fondant en
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 53

larmes. Connaissez-vous ceci, monsieur? ajouta-t-il en tirant une clef de sa


poche.
Où avez-vous trouvé cette clef? s'écria le charpentier.
Elle m'a été donnée au Lion par un homme qui buvait l'autre soir avec
Blueskin et qui devait être Jonathan Wild. Il m'a promis une couple de guinées
si je m'assurais qu'elle-s'adapte bien à vos serrures.

Morbleu! c'est mon vieux passe-parlout, dit Wood prenant la clef des
mains de l'enfant. Votre père, Jack, me la déroba autrefois dans un but devenu
aujourd'hui sans importance, et avant de subir son châtiment.à Tyburn, il
chargea sa femme de me la remettre. Votre mère le perdit dans la Monnaie;
probablement Jonathan Wild le lui avait volé.
— Probablement,
monsieur, répondit vivement Jack; mais laissez-moi cette
clef jusqu'à demain seulement, et si* je ne prends pas Wild dans un piège d'où
il lui sera difficile de sortir malgré toute sa ruse, je ne me nommerai plus Jack
S lie d pard.
— Je devine votre pensée,
Jack, répondit gravement le charpentier; je
n'aime point les actions couvertes; que vous ayez affaire à un fripon, pou
importe! vous devez toujours jouer cartes sur table. Il est certain que livrer
Jonathan Wild à la justice serait une bonne chose, toutefois, je ne peux con-
sentir à la marche que vous voulez suivre avant d'y avoir mûrement réfléchi.
Quant à vous, vous l'échappez belle; Wild avait, à n'en pas douter, l'intention
de vous employer tant que vous lui seriez nécessaire et de vous vendre ensuite.
Que ceci vous soit un avertissement pour l'avenir; ne vous liez qu'avec précau-
tion. Fuyez les tavernes et les mauvaises compagnies. Vous pouvez encore
revenir au bien. Vous promettez d'être un ouvrier do premier ordre, cependant
il vous manque une qualité sans laquelle toutes les autres ne sont rien; il vous
manque la persévérance. La paresse mène à la misère, Jack. Ayez toujours
présent à la mémoire le sort de votre père. Je me suis engagé à veiller sur vous
comme sur un fils; je tiendrai ma parole, mais si vous négligez mes conseils,
quelle chance ai-je de vous être utile ? Mon parti est pris, ou vous m'obéirez,
ou vous me quitterez, à votre choix. Si vous préférez chercher un autre patron,
voici votre brevet d'apprentissage.
— Je vous obéirai, maître,
s'ééria Jack sérieusement alarmé de la calme
fermeté de Wood.
— Nous verrons ; de bonnes paroles sans les actes ne prouvent rien. Main-
tenant, enlevez ces cartes, que je ne les revoie plus; chassez ce chat, jetez celle
mesure de genièvre par la fenêtre et dites-moi pourquoi vous n'avez pas encore
touché à la caisse de lady Trafford, que je vous avais particulièrement recom-
mandé de terminer avant mon l'etour; il faut que cette caisse soit portée ce
soir, lady Trafford part demain.
— Elle sera portée dans deux heures, répondit Jack en saisissant un mor-
ceau de bois et un rabot.
54 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Ah! Jack!
lit M. Wood en secouant la tête, ce qu'on veut on le peut. Je
voudrais vous persuader d'imiter Thames Darrell.
lui le métier de charpen-
— Je puis me flatter de comprendre mieux que
tier, répondit Sheppard, ajustant adroitement la planche et maniant le rabot
avec un extrême dextérité.
— Peut-être, reprit Wood.
— Thames a toujours été votre favori.
différence entre vous et je n'en ferai
— Jusqu'à présent je n'ai fait aucune
jamais que vous ne m'y forciez.
— Vous m'avez constamment donné la besogne la
plus pénible; du reste,
je ne me plains pas, c'est de la peine que j'ai épargnée à Thames Darrell.
Jack, il le
— Et quand Thames Darrell pourra vous en épargner à son tour,
fera de grand coaur, répondit une douce voix. Qu'y a-t-il, père? demanda le
nouveau-venu s'adressant à Wood; est-ce que Jack vous a mécontenté? Eu ce
cas, oubliez sa faute, je suis sûr qu'il fera de son mieux pour vous satisfaire.
N'est-ce pas, Jack?
— Oh ! certainement, affirma Sheppard.
le char-
— Quant il tonne, le voleur devient honnête homme, murmura
pentier.
— Puis-je vous aider, Jack?
demanda Thames en ramassant un rabot.
— Non, non, laissez-le faire tout seul, s'écria
le maître; il a entrepris de
finir son travail pour six heures, je veux voir s'il sera exact.
— Ce sera difficile, père,
objecta Thames, permettez-moi de lui aider.
— Nullement, qu'il se
dépêche un peu. Il faut rattraper le temps perdu,
et vous, mon ami, je n'ai pas besoin do m'informer si vous avez fait votre tâche?
Thames détourna la tête à cette question qu'il sentait être encore un reproche
indirect pour son ami : celui-ci répondit à sa place :
— Darrell a eu fini sa tâche de
très-bonne heure, et celte caisse aurait été
terminée en même temps si j'avais écouté ses avis.
— Vous comptezbeaucoup sur votre
habileté,Jack, répondit Thames. Quand
je travaillerai aussi vite que vous je pourrai me permettre d'être paresseux. Re-
gardez donc, père, cette caisse ne croit-elle pas à vue d'oeil entre ses mains?
— Vous êtes un noble coeur, mon
petit ami, et selon toute vraisemblance
vous serez un fier homme, répondit Wood caressant la tôle de son fils adoptif
et le regardant avec orgueil et amour.
Des gens dans une position sociale très-supérieure à celle du digne char-
pentier eussent été, en effet, justement fier de Thames Darrell. Quoique plus
jeune de quelques mois que son compagnon Jack Sheppard, il était plus grand
de la moitié de la tête et bien plus robuste. Les deux amis formaient un con-
traste frappant; sur les traits ouverts de Darrell on lisait la franchise et l'hon-
neur, sur la physionomie de Jack, l'astuce et la fourberie. Jack avait le teint
d'un Egjqitien. Darrell était brillant et frais comme une rose ; la bouche de l'un
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 55

était épaisse et large, celle de l'autre petite et parfaitement dessinée, avait la


lèvre supérieure fine et iîère. Le nez de Jack était épaté, celui de Darrell était
grec. La physionomie du premier avait une expression vulgaire, celle du second
exprimait une rare distinction. Darrell avait les yeux de cette nuance gris-clair
qu'il est difficilede distinguer du bleu le jour et du noir la nuit; sa riche cheve-
lure brune dont il ne pouvait se résoudre à se séparer, malgré la promesseque
lui faisait son protecteur d'une nouvelle perruque à la mode, s'éparpillait en
boucles abondantes et soyeuses sur ses épaules, tandis que la tête rasée de Jack
ressemblait à une grosse boule.
Thames exprimait modestement l'espoir de ne point -démentir la favorable
prédiction du charpentier, lorsque Jack Sheppard jugea à propos de grimper
sur une petite échelle placée contre le mur, et de sauter avec l'agilité d'un singe
sur une espèce de ferme servant de support à de espars et à des blocs de bois,
pour y chercher les matériaux nécessaires à l'achèvementde son travail. Il se
pressait beaucoup et ne lit point attention où il posaitle pied; une planche céda,
il fût tombé s'il n'eût pas eu la précaution de se retenir à un madrier transver-
salement posé au-dessus de lui.
— Prenez garde, Jack! s'écria Thames, témoin de l'événement, ce bois
n'est pas solidement assuré.
L'avertissement venait trop tard ; le madrier fléchit et descendit lentement.
Perdant toute prétence d'esprit, Jack lâcha prise et se laissa choir sur la ferme.
La pièce de bois pendait sur sa tête, encore une minute il allait être écrasé,
quand un bras délicat mais fort en arrêta la descente.
— Ofez-vous de là, Jackl s'écria Thames ; cette poutre me rompt le poignet...
je ne puis la retenir plus longtemps, à bas! dit-il en sautant derrière Sheppard
qui avait roulé du haut de la charpente. Pas d'os brisés, j'espère, continua-t-il en
souriant à l'apprenti qui so frottait les tibias et regagnait l'établi en boitant.
— Tout va bien, répondit l'enfant avec une indifférence affectée.
— C'est un miracle que vous vous soyez tirés de là fous deux! dit Wood,
recouvrant seulement la parole. Une sueur froide me ruisselle sur le corps.
Pourquoi vous êtes-vous aventuré sur cette charpente, monsieur? Je vous ai
toujours dit qu'il vous y arriverait quelque accident...
— Ne le grondez pas, père, interrompit Thames, n'a-t-il pas eu assez peur?
— Allons, puisque vous le désirez, je me tais, reprit Wood. Mais vous, mon
enfant, votre bras n'a aucun mal, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec sollicitude.
— Un peu foulé, ce n'est rien; tout-à-l'hcure je n'y penserai plus.
— Vous êtes donc blessé? demanda le charpentier alarmé. Descendez vile
que votre mère examine votre poignet; elle a un remède excellent pour les fou-
lures. Et vous, Jack, à votre ouvrage.
— S'il venait avec nous, hasarda Darrell, il profilerait du remède.
— Du tout; un peu de souffrance lui fera du bien. Je voulais lui donner une
volée, ces meurtrissures lui en tiendront lieu.
56 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Thames, dit Sheppard en jetant un regard haineux à son maître, vous


m'avez sauvé la vie ; je ne l'oublierai pas.
— Bah ! ne parlez pas de cela, vous me rendrez le même service un de ces
jours.'
-,.- — Je ne serai point content que je
nome sois acquitté,répondit Jack, repre-
nant son ouvrage pendant que Wood et Thames quittaient l'atelier.

CHAPITRE II

TUAMES DARRELL

Wood examina le bras de Thames Darrell, le déclara très-malade; et se


M'"0
mit eii dévoir dé le baigner avec une lotion de couleur rougeâtre. Cependant
lorsqu'elle apprit dèsori mari que Jack Sheppard était la malheureuse cause de
l'accident, soii indignation ne connut plus de bornes et peu s'en fallût qu'elle ne
courût à 1?atelier infliger une punition sommaire au coupable.
— Je savais bien ce qui arriverait, cria-t-elle de cette voix glapissante, par-
ticulière aux mégères, quand vous amenâtes ici l'indigne marmot de cette
indigne prostituée. Je vous ai dit qu'il n'en résulterait aucun bien, et chaque
jour l'expérience prouve que j'avais raison. Mais comme tout votre sexe domi-
nateur, vous avez fait à votre guise; jamais vous ne vous laisserez guider par
moi, jamais!
— Eu vérité ^ mon amour, vous vous trompez! répondit le charpentier, s'ef-
forçant d'apaiser la colère naissante de sa femme par les plus doux regards et
le plus humble maintien.
Celte soumission ne produisit pas l'effet désiré; elle sembla.au contraire
prêter un nouvel aliment à la mauvaise humeur de Mmc Wood, qui cessa son
occupation, campa la main droite sur sa hanche, et, les1 yeux enflammés, se
tourna vers son époux qui tournait la tête.
— Ah ! cria-t-elle presque suffoquée par la fureur, je vous ai conseillé de
vous charger de cet indigent paresseux, propre à rien, que vous feriez bien
mieux d'envoyer à l'asile que de garder à vos frais, n'est-ce pas? Je vous ai con-
seillé de le prendre comme apprenti et de lui accorder un salaire, au lieu de
tirer de lui un gain légitime? Je vous ai conseillé de le nourrir, de le vêtir,
de le traiter aussi bien que ceux qui valent mieux que lui, de souffrir son inso-
lence, et de fermer les yeux sur ses défauts? Je vous ai conseillé tout cela, je
suppose? Bientôt vous me persuaderez que je vous ai recommandé aussi d'al-
ler visiter sa mère si souvent; sous prétexte de charité de lui porter du vin,
des provisions, de l'argent, de l'éloigner de la Monnaie, seul séjour convenable
pour de telles créatures, et de lui louer un cottage à Willesdén: Ma foi ! lorsqu'il
/;• ',
V'.( »/
-LES/Ô^EVALTERS DU BROUILLARD 57

Il réussit assez liien à faire des recrues pour son corps. (Page 03).
s'agit de femmes, un mari sage devrait rendre son épouse la distributrice de
ses dons. Pour ma part, si j'étais encline à faire du bien à quelqu'un, ce no
serait toujours pas à celle Madeleine pleurnicheuse et hypocrite.
— Voilà pourquoi j'ai agi précisément sans votre consentement, c'est que je
savais vos dispositions à son égard, mon amour. Soyez sûre que je fais tout
pour le mieux; Mmo Sheppard est...,
— Je connais Mme Sheppard, monsieur; je connais son histoire. Vous avez
vos raisons, nul doute, pour élever son fils, votre fils, devrais-je dire peut-être,
M. Wood; mais, répondez-moi, ma maison doit-elle être le refuge de tous vos
enfants naturels.
— Vinny, dit Thames dont la joue ardente attestait l'effet produit sur lui par
cette insinuation, et s'adressant à une charmante petite fille d'environ douze
ans, voulez-vous m'aider à remettre mon habit? Ma place n'est pas ici.

Liv. 8.
58 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous; reprit Mmo Wood d'un ioiï fort

fàdôùêi; ce' que je dis' dès enfants naturels ne s'applique pas à voiis; ajdttki-l-ellê
eîi lâiieânt un regard hîéprisant à son compagnon; je ne lui fêr'àls' pas l'honneur
de ijêffsër qu'il ptit être le père d'un pareil fils !
M; Wbod leva les iiïâïhs au ciel en signé dé iriitèt désespoir.
'" '— Owen, Owen, poursuivit M'"0 Wtiëti, s'rtffaissant sur une eliaigê et agitant

so'n' éventail avec fébrilité, voyez dans quelle excitation me fhèt ïtôtrë viôlëhëè!
et cela âti hlomèht ïnêmè où vous' savez que j'àttëïids la visite de M.- Knëëhohe
de ïëtëuFâë son vbjrage dé Manchester: Je ne voudrais pas pour toiii àù ittbride
qu'il rHë vît Bii ëët état; il iië voiis le pardonnerait £>61iit.
•^ Bâlîi iiàii! ma cîièrë,- M. Ëiiëëhb'në pïëiiû ihvàriablemenl; mon'parti; je
îië lui fëjir6ëne qu'une chose, c'est d'êli'ë papiste et jacobite.
plaindre aussi
— JftërJbite! répéta M™0 Wood, par nia foi! ne peut-il pas se
ïaisëffMnlërnënt que vous êtes hàhovieh et presbytérien? Tout cela, c'est affaire
a flpïliiëiï; Maintenant^ ihoh airii, ajotita-t-ëiië lo regard àtlendrij je Suis ëo'ïi-
tëiitë fié terminer notre tfùërelle, mais il faut que vous me pfditiettiëz de iië
jjliis' aller Voir cette prostituée à Willëstlëil: Ytîiii savez Oh ne petit s'ënip'êëhêr
à 6l;i:6 jâloûsë" même d'un indigne objet:
llëiirëiix uë conclure là paix à ces cohdiiiëiis, M. Wbod promit à sa- fëmhie
tout ce t[iï'é'iÎ6 Voûliitj s'avoùaiit à part lui néanmoins, que celui des tlëiix qui
avait sujet tf/êirë jaloux n'était pas ëëllë qui se plàigiîàît.
Et iëi qti'ëii ïiotis permette ùiië {leH le digrëssioii siïr' la singulière et iiiëom-
préliëiisiidë iiiftiiëiice que les fëiriitiës acariâtres exercent fréquëmiiiëht sur
iëiir§ seigneurs et rriàîtrë§:
Gêltë influence iië s'étend p'⧠seulement, ce semble; à la volonté du mari;
elle ë'éteiid encore â ses inclinations. Nous ne nous souvenons pas d'avoir ren-
contré illi seul individu notoirement connu pour subir lo joug de sa femme,
mécontent de son sort, et qui, loin d'en gémir ne se réjouît de sa servitude.
Comment expliquer cette conduite en apparence inexplicable? On a attribué
diverses causes à ce phénomène de la vie conjugale; la plus vraisemblable,
selon nous, c'est que les femmes impérieuses possèdent un charmesuffisamment
fort pour compenser l'irritant effet de leurs emportements; quelque qualité
secrète et attirante inconnue de tout le monde excepté de leur mari.
C'est vraisemblablement un charmé de cette nature que subissait le digne
charpentier. Le regard de sa compagne lui rendit inslàhlanéhient là gaîté, et
il se fût disputé avec quiconque eût entrepris de lui démontrer qu'il n'était pas
le plus heureux des hommes et que M11,c Wood n'était pas là meilleure des
femmes.
De peur qu'on ne le taxe d'une tendresse trop aveugle pour sa chère moitié,
nous devons dire que les attraits de cette dernière justifiaient, à un certain
point, lé dévouement qu'il lui témoignait. D'abord, elle avait sur son mari un
immense avantage; elle atteignait à peiiiè sa quarantième année, et bel âge à
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

toujours paru aux juges les plus compétents la plus séduisante comme la plus
critique époque de l'existence de la femme. M. Wood, au contraire, avait plus
de cinquante ans, ce qui n'a jamais été une recommandation auprès du beau
sexe. Eu.second lieu, elle pouvait réellement prétendre à la
beauté. Réputée
extrêmement jolie dans sa jeunesse, ses traits et sa personne s'épanouissaient
dans son âge mûr tout en conservant leurs agréments primitifs, et le charpen-
tier lui trouvait toujours l'oeil aussi brilllant, le teint aussi fleuri, la tournure
aussi charmante que lorsqu'il l'avait épousée, vingt ans auparavant.
Ce jour-là, elle attendait M. Rneebone et s'était parée avec plus de soin'et
de recherche que de coutume. Une robe de damas gorge de pigeon, fort décol-
letée par devant, dessinait admirablement les formes arrondies de sa taille; une
paire de souliers de cuir rouge à hauts talons serrait à point une cheville très-
fine et un tout petit pied. Un corsage lacé, retenu par des boucles en faux dia-
mants, lui servait à peuprès de ceinture; un collier de corail entourait son cou;
quelques mouches faisaient ressortir l'éclat de ses joues et do son menton. A la
nouvelle de l'accident de Thames, elle avait déposé sur une table ses gants do
chevreau rose garnis de dentelles et son énorme éventail, représentant la mort
et la métamorphose d'Actéon. Une grosse montre de chrysocale pendait à son
corsage par une multitude de petites chaînes d'acier. Un bonnet de mousseline
à barbes, orné de boulons d'or, surmontait sa chevelure relevée derrière en une
sorte de tampon, suivant la mode d'alors. Une écharpe de soie noire à falbalas
couvrait ses épaules, et un tablier de satin jaune doublé de mousseline blanche,
s'étalait sur sa robe gorge de pigeon.
Laissons-là tous ces atours et occupons-nous maintenant d'un couple plus
jeune et plus intéressant.
— Savez-vous que je suis tentée
de quereller Jack Sheppard qui a occa-
sionné votre blessure, disait à Thames la petite Winifrcd Wood, en lui aidant à
remettre son habit.
— Je ne vous crois pas
capable de quereller personne, Winny, et encore
moins Sheppard qui est mon ami. Mon bras va mieux, ec je vous ai déjà affirmé
que cet accident n'est pas arrivé par la faute de Jack.
— Il est
singulier qu'il vous plaise tant, cher Thames; vous ne vous res-
semblez pas du tout.
cela qu'il m'est sympathique. D'ailleurs, je vous
— C'est justement pour
assure, quoique vous en puissiez penser, que Jack est un. très-bon camarade.
— Allons! répondit-elle, il se peut que je sois injuste envers Jack
Shep-
pard ; je lâcherai de mieux le juger à l'avenir.
— Pour vous y encourager, je vous apprendrai qu'il n'est personne, pas
même sa mère, qu'il aime plus que vous.
— Qu'il aime plus que moi! répéta
Winifred en rougissant légèrement.
— Oui, Winny. Pauvre garçon! il se
berce parfois de l'espoir de vous épou-
ser, quand il sera grand.
60 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Thames !
— Ai-je dit quelque chose qui vous offense?
— Non; mais si vous ne voulez pas que je déteste Jack Sheppard positive-
ment, ne me reparlez jamais de cela.
— Alors, changeons d'entretien. Supposez que je sois obligé de vous quit-
ter.
Le regard de Winifred répondit qu'il lui était impossible de s'arrêter à celte
supposition.
• —
Vous n'avez attaché aucune importance à ce que ma mère a dit tout à
l'heure, n'est-ce pas? demanda-t-elle après un instant de silence; elle n'y pense
déjà plus.
— Oui, mais j'y pense, moi, Winny; je ne veux pas être un fardeau pour
ceux auprès desquels je ne puis invoquer que la compassion.
— Si vous parlez sérieusement, Thames, vous êtes fou; si vous plaisantez,
vous êtes cruel. Ma mère, j'en suis sûre, n'a pas eu l'intention de vous blesser,
elle vous chérit trop pour cela.
Thames essaya de répondre, la voix lui manqua.
— Bien! je vois que l'orage s'apaise, dit Winifred rayonnante.
— Vous vous trompez, Winny, rien n'ébranlera ma résolution; demain je
partirai.
— Ne le faites point sans consulter mon père... votre père, Thames, deman-
da-t-elle d'un ton suppliant. Promettez-le moi.
— Volontiers; je m'engage même à m'en remettre à sa décision.
— En ce cas, je suis tranquille.
— Je suis convaincu qu'il approuvera mon dessein, repartit Thames, et,
dans cette hypothèse, Winny, me promettez-vous que Jack Sheppard mo rem-
placera dans vos affections ?
— Jamais! s'écria la petite fille, jamais je n'aimerai personne comme je vous
aime.
— Excepté votre père.
Winifred allait répondre : non, mais elle se retint et murmura en rougis-
saut :
— Ne me contrariez pas sans cesse en me parlant de Jack Sheppard.
Toute cette conversation, ayant eu lieu à voix basse et à part, n'avait pas
été entendue de M. et do M'"" Wood, plongés de leur côté dans un petit tête-à-
tête conjugal. Cepeu.dantles derniers mois attirèrent l'attention de la femme du
charpentier.
— Que dites-vous: de Jack Sheppard? dcmanda-l-clle.
— Thames me faisait observer...
— Thames ! iuler-rompit M"'c Wood en regardant son mari avec colère; voilà
encore un exemple de votre entêtement et de votre mauvais goût? Qui, autre
que vous, se fût avisé de donner un pareil nom à cet enfant; c'est le nom d'un
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 61

fleuve, ce n'est pas le nom d'un chrétien. On n'appela jamais un gentilhomme


Thames, et Darrell est gentilhomme, à moins que l'histoire que vous m'avez
contée ne soit de votre invention.
— Ma
chère, vous oubliez...
— Non, M. Wood, je n'oublie pas, j'ai une excellente mémoire, Dieu merci !
et je me souviens parfaitement que tout le monde fut noyé en cette circonstance,
excepté vous et l'enfant !
— Mon amour, vous êtes hors de vous...
— J'ai eu grand tort de me charger de vos...
— Mère! dit Winifred.
— C'est inutile, objecta Darrell dont l'air calme glaça le coeur de la jeune
fille, ma détermination est irrévocable.
— M. Kneebone va venir, ma chère, vous n'y songez plus, hasarda
M. Wood.
— Oh! c'est vrai, s'écria l'aimable épouse. Vous me troublez tant aussi.
Essuyez vos yeux, Winifred, et venez au parloir avec moi, ou je vous envoie au
lit. M. Wood faites-moi le plaisir de vous habiller et de nous rejoindre le plus
tôt possible. Thames, vous êtes bien tel que vous voilà; puisque vous avez mal
au bras, M. Kneebone vous excusera. Seigneur! n'est-ce pas lui qui frappe? Oh!
comme je suis animée !
Elle saisit son éventail, jeta un regard dans la glace, arrangea son écharpe,
lit prendre à ses traits une souriante expression, et parut dans la pièce voisine,
suivie de sa fille et de Thames Darrell.

CHAPITRE 1IJ

LL" JAC011ITE

M. William Kneebone, marchand de lainage « do crédit et de renom »,


tenait son commerce à l'Ange, vis-à-vis de l'église Saint-Clément, dans le
Strand.
Il était né à Manchester. Son père, Kenelm Kneebone, ardent catholique et
sergent de dragons, avait perdu la vie à Boyne, en combattant pour Jacques II
et laissant pour tout héritage ses lauriers et son dévouement absolu à la mai-
son des Stuarts.
Beau et joyeux garçon d'environ trente-six ans, le galant marchand de lai-
nage était taillé en Hercule, et sans son goût pour les complots qui lui attirait
de fréquents embarras, il eût été mis au nombre des membres les plus respec-
tés de la corporation.
Depuis quelque temps ses conspirations avaient pris un caractère sombre et
62 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

dangereux ; les événements ne lui permettaient plus de rester inactif. Les


mécontents remuaient tout le royaume; onétaitàla veille delà mémorable révolte
qui éclata deux mois plus tard en Ecosse. L'année précédente, l'avènement de
Georges Ier au trône avait été le signal des efforts des partisans des Sfuarfs pour
détruire le gouvernement existant et gagner des soutiens à leur cause. Trom-
pés dans leurs espérances de restauration de la dynastie déchue, à la mort de
la reine Anne, les amis du chevalier de Saint-Georges semaient la dissension
dans tout le pays, afin de soulever une insurrection générale en sa faveur.
Aucun moyen n'était négligé peur parvenir à ce but; des agents allaient dans
toutes les directions, faisant les offres les plus tentantes pour entraîner les irré-
solus sous l'étendard du chevalier. On excitait les provinces habitées par les
vieilles et opulentes familles catholiques dont le zèle pour le martyr de la reli-
gion — ainsi qu'ils considéraient le chevalier —joint aux persécutions qu'elles-
mêmes enduraient, faisait des alliés sincères et efficaces. Des armes, des che-
vaux, des équipements étaient achetés et distribués en secret. Si le prince, objet
de cet enthousiasme, se fût hardiment mis à la tête de ses partisans avec le cou-
rage dont il avait fait preuve à la bataille de Malplaquet il eût peut-être recon-
quis la couronne de ses ancêtres. Mais l'indécision fatale à sa race rendit inu-
tile les efforts de ses partisans. Il hésita longtemps, manqua d'énergie, et,
lorsque enfin il se décida à frapper un grand coup; le moment opportun était
passé.
Mais n'anticipons pas sur les faits.
A l'époque de cette histoire, les Jacobites étaient pleins de confiance.
Louis XIV vivait encore, et la France avait promis des secours qu'on attendait.
La disgrâce des derniers chefs du parti tory avait fortifié leur cause au lieu de
l'affaiblir. La foule s'ameutait sous le prétexte le plus frivole et commettait les
plus grands excès en proclamant hautement sa haine pour la maison de Hanovre,
et sa résolution d'arrêter la succession protestante. Mais une administration
vigilante et sagace épiait avec soin les démarches de cette faction. Le gouver-
nement no s'abusait point sur le nombre de ses ennemis qui recherchaient
toutes les occasions de faire montre de leurs forces, et if avait recours à des
mesures de précaution pour déjouer leurs desseins.
Le jour même auquel nous nous reportons, c'est-à-dire le 10 juin 1715,
Bolingbroke et Oxford étaient accusés de haute trahison. Le comité secret sié-
geait sous la présidence de Walpole, et le bruit courait qu'on avait fait les plus
importantes découvertes. Par une curieuse coïncidence, ce jour-là était l'anni-
versaire de la naissance du chevalier du Saint-Georges. La foule agglomérée
dans les rues, buvait publiquement à la santé du prince sous le nom de
Jacques III, et, dans beaucoup de villes de province, les cloches sonnaient et
des réjouissances étaient organisées comme -pour l'anniversaire d'un monarque
régnant. Le cri presque général était :
-rr A. bas le roi Georges ! Vivent les Stuarls !
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 63

.Les partisans du chevalier, avons-nous dit} prodiguaient les promesses à


leurs prosélytes; ils offraient des places à quiconque voulait les accepter; des
brevets en blanc,' signés du prince j et devant être remplis par le nom de la per-
sonne qui lèverait une compagnie pour son service étaient libéralement accor-
dés. M. Kneebonej entre autres, très-influentparmi les meneurs de sa faction,
obtint ainsi une nomination de capitaine dans un régiment d'infanterie. Le bel-
liqueux marchand de lainage prétexta aussitôt un voyagé commercial et se ren-
rendit dans le comté de Lancastre, en vue de faire des recrues pour son corps.
Il réussit assez, bien à Manchester j ville qu'on pouvait considérer comme le
quartier général des niéeonlents.
De retour à Londres^ il apprit que deux individus passsablementéquivoques
avaient sollicité le grade de sous-officiers dans sa compagnie. M.- Kneebone,'
ou, comme il eût préféré qu'on l'appelât; le capitaineKneebone, rie trouvait pas
satisfaisantes les recommandations fournies par les postulants: Toutefois, ce
n'était pas le moment de se montrer trop difficile et il se détermina à juger par
lui-même les aspirants militaires; ils lui furent présentés à la Cross Shovels par
notre ancienne connaissance, Baptiste Kettleby. Le maître de la Monnaie avec
qui le capitainejacobite avait traité autrefois plusieurs affaires, se porta garant
de leur honneur et de leur loyauté et sut si bien convaincre Kneebone, qu'il
reçut immédiatement le serment d'obéissance et de fidélité des postulants au roi
Jacques III et plusieurs autres encore que ces messieurs n'hésitèrent pas plus
à prêter, qu'ils n'hésitèrent à empocher l'argent qu'on leur compta pour parfaire
le marché.
Les alliés s'assirent alors devant un bol de punch, et, en se retirant, le capi-
taine Kneebone exprima le regret qu'une promesse faite à M'" 0 Wood de passer
la soirée avec elle l'empêchât de rester avec ses nouveaux amis aussi longtemps
qu'il l'eût désiré. A. celte nouvelle, les deux sous-officiers échangèrent des
regards d'intelligence ; ils se mirent à railler la galanterie de leur capitaine et
lui demandèrent la permission de l'accompagner. Kneebone qui avait vidé son
verre à la restauration des Stuarls el à la chute de la. maison de Hanovre, plus
souvent que ne l'exigeait la prudence, consentit, et tous trois se mirent en route
pour Wycb Street, où ils arrivèrent de la plus joyeuse humeur.

CHAPITRÉ IV

.M. KNKKilOKK JCT SIÏS AMIS

M""! Wood fut très-surprise et très-mortiliée do voir M. Kneebone en com-


pagnie. Celui-ci présenta ses amis sbus les noms de Jérémiah Jackson et de
Salomon Smith, voyageurs d'un gros fabricant de drap de Manchester: Ni l'air,
64 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

ni les manières, ni la toilette de ces messieurs, ne prévinrent Mmo Wood en leur


faveur et, à la suite .de leur présentation, tous deux reçurent un salut qui res-
semblait fort à une rebuffade. Heureusement M. Jérémiah Jackson et Salomon
Smith ne s'effrayaient] pas pour si peu ; il eut été difficile de trouver deux per-
sonnes ayant plus d'assurance. Imitant l'exemple de M. Kneebone, que celle
froide réception ne paraissait pas déconcerter, ils s'assirent nonchalamment sur
une chaise, et, au bout d'un instant, ne se gênèrent pas plus que s'ils eussent
été chez eux.
Impossible de se faire une idée de leurs singulières faces, avec leurs per-
ruques bizarres descendant très-bas sur leurs fronts, et leurs mentons;enfoncés
dans de larges cravates. Chacun avait une grande mouche noire^sur l'oeil droit
et un tic très-original du côté gauche de la bouche ; si leur intention avait été de
se déguiser, ils avaient parfaitement réussi.
,
M"'0 Wood les trouvait tous.les deux remarquablementcommuns, cependant
M. Smith l'emportait sur.son camarade; il avait le teint aussi bleu qu'une veste
de marin, et quoique MJ Jackson fût tout ce'qu'on peut imaginer de plus laid,
il avait do très-belles dents, ce. qui n'échappa pas à M"10 Wood. Leurs costumes
étaient exactement semblables. Bref, M. Salomon Smith semblait être le sosie
de M. Jérémiah Jackson. Ils parlaient le même langage, causaient, riaient, tous-
saient, éternuaient de la même façon. Si M. Jackson admirait un joli service de
vieux chine bleu dans un cabinet du Japon, M. Smith tombait en extase. Enfin,
lorsque Jérémiah eut fixé très-effrontément M™0 Wood et cligné de l'oeil en
regardant(M. Kneebone, son impertinence fut exactement imitée par Salomon
et tous deux partirent d'un éclat de rire immodéré. '
L'étonnement et le déplaisir de M"10 Wood croissaient à chaque minute. Elle
ne pouvait souffrir les libertés de ces gens-là et se sentait près de perdre
patience; mais, malgré ses oeillades et ses signes de têle, M. Kneebone encou-
rageait plutôt qu'il iie réfrénait l'insolente' gaieté de ses compagnons. M'"0 Wood
continuait à pester et le trio continuait à rire, quand M. Wood, dans ses habits
du dimanche, fit son apparition.
Le digne charpentier, sans penser à s'enquérir de la cause de cette hilarité
et du nom de ses hôtes inconnus, donna une poignée de main aux voyageurs,
frappa cordialement sur l'épaule de M. Kneebone, et à son tour rit plus fort
qu'aucun d'eux.
Ce fut le dernier coup pour madame Wood.
— Je crois que vous êtes tous ensorcelés! s'écria-t-elle.
— Par vos charmes, madame, répondit galamment M. Jackson.
— Nous sommes entièrement captivés, ajouta M. Smith en posant une main
sur son coeur.
Kneebone et Wood redoublèrent leurs rires.
— M. Wood, dit la dame en se redressant, ma prière aura peut-être sur
vous quelque influence, veuillez vous calmer un peu; M. Kneebone, ajouta-t-
'(JL/ES,^GHEVALIERS
DU BROUILLARD 65

lilueslvin.

elle, lançant un regard furieux au marchand de lainage, faites comme il vous


plaira.
— Je ne vous ai point offensée, j'espère, ma chère madame Wood,
dit le
capitaine d'un ton conciliant; mes amis, M. Jackson et M. Smitb, ont des façons
d'agir un peu étranges, il est vrai, mais...
— Très-étranges, monsieur, interrompit dédaigneusement Mmo
Wood.
— Ma chère, dit le charpentier, je suis sûr que M. Kneebone et ces mes-
sieurs dîneraient avec plaisir.
— Je vais aviser à les satisfaire, répondit sa femme. Ingrat! murmura-t-elle
en affectant de passer avec difficulté devant M. Kneebone pour gagner la porte.
Comment avez-vous pu amener avec vous de pareilles gens, quand nous ne nous
sommes pas vus depuis quinze jours?
— Il ne m'a pas été possible de faire autrement, mon âme! Du reste, vous
méconnaissez complètement ces gentlemen.

uv. y.
66 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Miséricorde! vous
m'alarmez. Que sont-ils donc?
M. Kneebone prit un air mystérieux et approchant ses lèvres de l'oreille de
Mmc Wood :

— Des agents secrets de la France... vous comprenez...


des amis de la
bonne cause...
— Ce sont des personnes de qualités? des nobles?
M. Kneebone fit un signe affirmatif.
— Ah! mon Dieu! c'est donc cela que leurs
manières me paraissaient tout
à fait sortir du commun. Ainsi l'invasion va réellement avoir lieu, le chevalier
de Saint-Georges débarquera à la Tour avec cinquante mille Français; l'usur-
pateur hanovrien sera décapité, le docteur Sacheverel sera nommé évoque, et
nous serons tous... eh?
bouche ; ne vous
— Tous heureux, acheva Kneebone, mettant un doigt sur sa
laissez pas emporter par votre imagination, mon enchanteresse, cet enfant a les
yeux sur nous, continua-t-il en montrant Darrell.
Mais M 100 Wood était trop troublée pour tenir compte de ce conseil.
qui ai
— Oh! ciel! s'écria-t-elle, des gentilshommes français déguisés ! Moi
été si grossière! Jamais je ne me le pardonnerai.
ange!
— Un bon souper réparera tout. Soyez prudente, mon
— Ne craignez rien, je suis la prudence personnifiée. Vous pourriez me con-
fier le chevalier lui-même, je ne le trahirais pas. Mais pourquoi ne m'avez-vous
pas prévenu de votre visite, j'aurais préparé quelques friandises; nous n'avons
qu'une couple de canards achetés à votre intention. Winny, mon amour, venez
avec moi, j'ai besoin de vous... Je suis désolée de vous quitter, messeigneurs...
non... Ah! je ne sais plus ce que je dis... j'ai quelques ordres à donner en
bas.
Elle fit une profonde révérence aux personnages distingués qui y répon-
dirent par un salut, digne au moins d'un prince du sang, dans son opinion.

CHAPITRE V

l'AUCOX ET lîUSAHl).

Le vif désir de madame Wood de plaire à ses illustres hôtes se manifestabien


tôt dans un repas très-abondant. Aux canetons et aux petits pois préparés spé-
cialement pour M. Kneebone elle ajouta quelques plats improvisés qui firent
ressortir ses talents culinaires. Côtelettes d'agneau, rognons, oeufs et jambon
frits, fromage grillé, on servit en outre une tarte aux groseilles chaude, un
pâté de pigeons, un couple de homards, et un beau morceau de saumon entouré de
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 67

fenouil etbaignant dans du vinaigre. L'hôte et Thames descendus à la cave rap-


portèrent une foule de flacons d'apparence fort respectable.
Lorsque Mme Wood, le visage enluminé, reparut suivie de Winnifred, on
se mit à table. Wood découpa les canards, M. Kneebone attaqua les pâtés, tandis
que Thames débouchait une bouteille d'ale de Carnavonshire. Le marchand de
lainage était un beau mangeur, mais ses exploits, comparés à ceux de M. Smith,
semblaient des jeux d'enfant. M. Smith avait l'appétit d'un Gargantua; ce qui ne
lui faisait pas négliger les bouteilles; son verre ne restait jamais en repos
malgré les regards expressifs et les remontrances à voix basse de M. Jackson,
lequel faisait également honneur aux excellentes choses qu'on lui servait, mais
ne buvait qu'avec réserve et se montrait visiblement contrarié de l'intempé-
rance de son compagnon. Quant au capitaine, obligé d'être aimable avec ma-
dame Wood, de découper pour ses amis et de trinquer avec le charpentier, il
ne manquait pas d'occupation.
Comme le coucou placé dans un coin de la salle sonnait six heures, Jack
Sheppard entra, portant une caisse sous son bras.
— Vous voyez que j'avais raison, père, dit Thames en souriant, Jack a fait
sa tâche.
— Où faut-il porter cela? demanda l'apprenti.
— Je vous l'ai déjà dit, repondit Wood d'un ton bourru, chez sir Rowland
Trenchard, Southampton-Fields. Rappelez-vous que cette caisse est pour sa
soeur, lady Trafford.
— Bien, monsieur.
— Humectez-vous un peu le gosier avant de partir, Jack, s'écria M. Knee-
bone en lui versant un verre d'ale. Qu'est-ce que vous portez chez sir Rowland
Tranchard?
— Une boîte, monsieur.
— Elle est d'une forme singulière, reprit Kneebone. Sir Rowland est un des
nôtres, ajouta-t-il en clignant de l'oeil à ses compagnons; son beau-frère, sir
Creil Trafford en étaitaussi. Ce sont deux vieilles familles duLancastre, ardentes
catholiques et royalistes jusqu'à la moelle des os. Relie femme que lady Trafford...
sur le retour, cependant.
— Ah! comme vous aimez les détails, soupira madame Wood.
— Du tout, du tout. Encore un verre, Jack.
— Merci, monsieur.
— Videz-le à la santé du roi Jacques III et à la perte de ses ennemis !
— Arrêtez! objecta Wood, c'est une trahison ; ne portez point un pareil toast
à ma table.
— Nous fêtons l'anniversaire de la naissance du roi, insista le marchand,
68 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

politiques de
— Pas de mon roi, riposta Wood. Je respecte les opinions
chacun et je désire qu'on respecte aussi les miennes.
— Eh, mon Dieu! que de bruit pour rien !
cria madame Wood. Je verrai qui
doit être obéi. Ruvez, Jack.
— Au roi Jacques III et à la perte de ses ennemis ! dit Sheppard en vidant
son verre.
Le charpentier se rassit au milieu des rires de la compagnie.
— Jack, dit Thames, vous méritez d'être
pendu comme rebelle à votre roi
et à votre maître légitime. Mais puisqu'on veut des toasts, ajouta-t-il en saisis-
sant un verre, écoulez! Au roi Georges Ier, à son long règne! A la perte du
prétendant et de ses adhérents!
— Bravo ! s'écria Wood, les larmes aux yeux.
— C'est le moutard qui doit essayer la carouble dans les serrantes (la clef
dans
les serrures), n'est-ce pas? murmura Smith à son complice en regardant Jack
Sheppard à la dérobée.
— Silence! répondit Jackson,, et ne vous troublez pas
la tronche (tête) en
pilanchant (buvant) davantage; vous avez besoin de toutes vos forces pour colle-
tiner (arrêter). Qu'y a-t-il, garçon? conlinua-l-il à voix haute, remarquant que
Sheppard tressaillait en le considérant. Est-ce la première fois que vous voyez
des gentilshommes n'avoir qu'une paire d'yeux à deux?
— Je désirerais vous dire un mot, maître, dit Sheppard en
s'approchant do
Wood.
— Pas une syllabe, répondit aigrement le charpentier. Allez à vos affaires,
— Thames ! implora Jack.
Darrell détourna la tête.
— Madame! poursuivitl'apprenti, s'adressant en dernier ressort à madame
Wood.
— Sortez sur-le champ, mauvais sujet! cria celle-ci, se levant avec violence
et frappant l'enfant au visage.
— Que je sois maudit, murmura Sheppard dont l'oeil étincela, si jamais
j'essaie encore d'être honnête.
— Ce
drôle est incorrigible, et c'est aujourd'hui seulement que j'ai décou-
vert. ..
— Quoi? demanda Jackson en dressant les oreilles.
— Père, ne parlez pas mal de lui derrière son dos, dit Darrell.
— Si j'étais votre père, mon jeune monsieur, je vous apprendrais à n'ouvrir
la bouche que lorsqu'on vous interroge, riposta le sous-officierfurieux de cette
interruption.
Un coup d'oeil de Wood arrêta la réplique de Thames sur ses lèvres.
— La réprimande est juste, reprit le charpentier. Débouchez-nous celle
bouteille cachetée de bleu, mon ami. Messieurs, un verre de brandy ne termi-
nera pas mal notre repas.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 69

Cette proposition fut acceptée à l'unanimité et la bouteille circula prompte-


ment. Smith trouva la liqueur si fort de son goût qu'il y revint une seconde fois.
fils est un garçon d'esprit, monsieur Wood, dit Jackson d'un ton
— Votre
légèrement ironique.

Ce n'est que mon fils adoptif, monsieur Thames Darrell est...
— Mon mari l'a baptisé Thames, acheva madame Wood, parce qu'il l'a
trouvé dans le fleuve... ah! ah!
— Ah! ah! fit Smith en absorbant une
nouvelle rasade de brandy, il inven-
tera la poudre un de ces jours, je le lui garantis.
— C'est plus que vous ne ferez jamais, fol ivrogne! grommela Jackson. De
la prudence! vous allez tout gâter.
— Si nous envoyions chercher un bol de punch? proposa Kneebone.
Wood donna aussitôt à sa fille les ordres nécessaires et une servante courut
à la taverne voisine, d'où elle revint bientôt un bol de liquide flambant à la
main. On débarrassa la table ; les verres et les bouteilles prirent la place des
assiettes et des plats, et le capitaine commença de distribuer la brûlante liqueur.
A la prière qu'il lui fit on sourdine de ne point oublier la santé du chevalier
de Sainl-Georges, madameWood répondit par un toast à haute voix.
•—
Le chevalier saura cela, murmura le marchand de lainage.
— Vous plaisantez! dit madame Wood ravie de cette idée.
M. Kneebone lui affirma le contraire, et comme preuve do sa sincérité, il
lui serra chaudement la main sous la table.
M. Smith, plus d'à moitié ivre, devint très-bruyant, réclama l'attention do la
société, et, sans qu'on l'en priât chanta des couplets bachiques après lesquels
M. Jackson renoua la conversation.
— Combien y
a-t-il de temps que vous avez trouvé ce garçon, M. Wood?
demanda-t-il.
— Voyons ! y
Il eût juste douze ans en novembre dernier.
— Ce doit
être à l'époque du grand orage, alors?
foi ! s'écria le charpentier, vous avez mis le doigt dessus, ce fut la nuit
— Ma
même du grand orage.
— Si cela ne vous
ennuyait pas trop, je vous serais bien obligé de me racon-
ter les détails do cet événement.
M. Wood ne se fit pas prier. Il avala une gorgée de punch et commença ;
mais sa relation produisit un effet totalement opposé à celui qu'il en attendait.
Au lieu de s'apitoyer, ses auditeurs se montrèrent disposés à rire, et quand il
fit la description du coup qu'il avait bu à la pompe do la Monnaie, Jackson
n'y tint plus, il se renversa sur sa chaise et donna libre cours à sa gaité.
— Pardonnez-moi, dit-il, mais réellement...
ah! ah! Vous m'excuserez!...
C'est si divertissant... ah! ah! Répétez-le moi, je vous prie.... ah! ah! ah!
— Sur ma parole, répondit
Wood, mes infortunes vous amusent énormé-
ment.
70 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

On se réjouit toujours du
— C'est certain! Rien ne m'a jamais tant égayé.
malheur des autres, jamais du sien propre. Les farceurs !... ils ont dû bien rire !
ah! ah!
— Ah! oui, ils ont ri, allez! Mais moi je ne riais pas, je vous en réponds,
et quoiqu'il y ait bien longtemps de cela, ma rancune est toujours aussi vive.
— C'est naturel! On ne pardonne point une injure.
Moi, jamais je ne par-
donne!... ah! ah!
— En vérité, M. Jackson, il me
semble que je vous ai déjà rencontré quelque
part; vos rires me rappellent un... un...
— Qui donc, monsieur? demanda Jackson, reprenant soudain son
sérieux.
•—Ne soyez point offensé, continua Wood sèchement, si je vous disque votre
voix, vos manières, et surtout votre extraordinaire hilarité me rappellent tout
à fait un des farceurs, comme vous les appelez, qui se rendirent coupables de
l'outrage dont je viens de vous entretenir.
— Qui voulez-vous désigner?
— Certain individu qui depuis cette époque s'est acquis une assez infamante
réputation .comme empoigneur de voleurs, et qui enfin, aujourd'hui, est voleur
lui-même.
— Son nom, monsieur, son nom?
— Jonathan Wild.
— Sang de ma vie! cria Jackson en se levant brusquement, je ne peux pas
entendre calomnier ainsi M. Wild que je crois le plus honnête homme du
royaume.
— Feu et furie! rugit Smith, brandissant en l'air la bouteille de brandy,
personne ne médira de M. Wild en ma présence.
— C'est le M'as droit de la communauté ! nous ne pouvons rien
faire sans
lui !
— Nous, répéta Wood, d'un ton
significatif.
— Tout honnête homme, monsieur.
— Hum! fit le charpentier.
— Je pense, dit Thames en riant, que M. Jackson qui tient en si haute
estime Jonathan Wild, ne se formaliserait pas si on lui disait qu'il lui res-
semble.
— Assurément non, mon jeune
monsieur, répondit Jackson en lançant un
regard haineux à Darrell; je ne pourrais qu'être flatté de ressembler à un gen-
tilhomme comme M. Wild, mais je ne puis supporter que la considération bien
méritée de mon ami soit qualifiée A'infamante réputation.
s'inferrompant par des
— Non, nous no pouvons supporter cela, dit en
hoquets, Smith presque incapable de se tenir sur ses jambes.
— Eh bien! messieurs, reprit Wood doucement,
puisque M. Wild est votre
ami, je regrette mes paroles, car je ne doute pas qu'il ne soit aussi honnête que
vous. »
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 71

— Assez, interrompit Jackson en étendant la main, si je me suis


moi-môme
exprimé avec vivacité, je le regrette également. Toutefois, permettez-moi de
vous faire observer, mon bon monsieur, que vous êtes complètement dans
l'erreur à l'égard de mon ami ; M. Wild n'est point un voleur.
— Je vous crois, monsieur, répliqua aigrement le charpentier.
— C'est plus que je ne fais, murmura Thames.
— Je ne savais pas que Jonathan Wild fut une de vos connaissances,
M. Jackson, dit Kneebone dont l'assiduité auprès de M"10 Wood avait détourné
l'attention de la scène précédente.
— Je l'ai connu toute ma vie.
— Vous avez connu le diable alors ! Pourriez-vous me dire quand il se pro-
pose de mettre sa menace à exécution?
— Quelle menace? .
— De pendre le garçon qui lui sert de chacal, un nommé Blake...ouBlueskin.
— Vous êtes mal informé, monsieur, répondit Smith, M. Wild est inca-
capahle d'une telle bassesse.
— Bah ! riposta le marchand de lainage ; je vois que vous ne le connaissez
pas aussi bien que vous le prétendez; Jonathan est capable de tout. Il a déjà
pendu douze de ses associés ; dès qu'ils cessent de lui être utiles ou qu'ils devien-
nent dangereux,[il les dénonce et tout est fini; il a toujours soin d'avoir bon
nombre de témoignages en réserve. Blueskin est inscrit. Aussi sûr que vous
êtes assis là, M. Smith, il sera pendu après les prochaines sessions du Old Bei-
ley. Je ne voudrais pas être dans sa peau!
— On pourra déjouer ce projet, dit Smith, jetant un regard diabolique à son
voisin.
— Jonathan fait ce qu'il veut dans les tribunaux, répliqua Kneebone.
— C'est vrai, affirma en riant Jackson, c'est vrai i
— La seule chance de Blueskin serait d'effectuer sa menace, poursuivit le
capitaine.
— Ah! il menace donc aussi? s'écria Jackson.
— Mieux que cela, repartit Kneebone, on m'a rapporté qu'il tira le couteau
sur Jonathan dans une querelle qu'ils eurent dernièrement ensemble, et que,
depuis lors, il a ouvertement exprimé sa résolution de couper la gorge à son
maître au moindre vent de trahison. Mais peut-être M. Smith me pensera-t-il
mal informé aussi sur ce point.
— Au contraire, répondit Smilh en regardant de travers son compagnon, je
pense que vous savez la vérité.

Eh bien ! monsieur, je vous suis obligé, dit Jackson, j'aurai soin de mettre
M. Wild en garde contre son assassin.

— Et moi je donnerai l'éveil à Blueskin sur les desseins d'un traître, ajouta
Smith d'un ton provocateur.
— A mon avis, remarqua Kneebone, peu importe la manière dont la société
72 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

sera délivrée de ces deux misérables ; si Blueskin meurt par la corde et Jonathan
par le couteau, ils n'auront que le sort qu'ils méritent. Wild fut autrefois agent
du parti jacobite, puis il se laissa corromprepar la faction opposée et n'hésita
pas à abandonner et à trahir ceux qui l'avaient employé. Tout récemment, il
s'est fait l'instrument de Walpole et du comité secret. Plusieurs arrestations
importantes lui ont été confiées ; mais comme nous sommes avertis et armés,
nous avons constamment échappé à ses embûches, ah! ah!... Jonathan est un
garçon diablement habile, cependant il ne peut avoir les yeux partout, autre-
ment il eût été avec nous ce matin à la Monnaie, eh! monsieur Jackson.
— Sans doute, sans doute, répondit celui-ci.
— Malgré toute sa ruse, il peut trouver quelqu'un de sa force, continua
Kneebone en riant. Je lui ai tendu un piège.
— Prenez garde d'y tomber vous même, ricana Jackson.
— A votre place, dit Smith, j'appréhenderaisWild parce que c'est un ennemi
déclaré.
— A la vôtre, répondit le marchand; je l'appréhenderais doublement parce
qu'il fait profession d'être votre ami... Mais nous négligeons le punch; une
rasade, messieurs, au succès de notre entreprise!
— Au succès de noire entreprise, répétèrent les autres, d'un ton particulier.
— Oserai-je vous demander si vous n'avezjamais fait de recherches sur la
mystérieuse affaire dont vous nous parliez tout à l'heure? demanda Jackson en
se tournant vers le charpentier,
— Non, pas qui eussent un caractère décidé, répondit Wood d'assez mau-
vaise grâce. Je me suis souvent reproché de n'avoir pas poussé plus loin mes
investigations, quoique, après tout, elles eussent été infructueuses. Tous les
acteurs de ce drame ténébreux, ont péri.
— En êles-vous certain?
— Aussi certain qu'un être raisonnable peut l'être. J'ai vu tourbillonner
leur bateau, j'ai entendu le bruit de sa chute sous le pont. Si le principal insti-
gateur du crime que je rencontrai peu après sur la plate-forme et qui fut préci-
pité dans les flots furieux par la pluie de briques, a pu se sauver, son salut dût
être l'effet d'un miracle.
— Mais le vôtre ne fût-il pas miraculeux? reprit ironiquement Jackson. Que
feriez-vous s'il vivait?
— Tous mes efforts pour le livrer à la justice.
— Avez-vous quelque raison de supposer qu'il ait survécu à l'accident?
demanda vivement Thames.
Jackson sourit et affecta l'air d'un homme qui en sait plus long qu'il n'en
veut dire.
— J'ai fait une simple question, répondit-il, lorsqu'il eut bien joui de
l'anxiété de l'enfant.
L'espérance un instant allumée dans le -sein de Darrell s'éteignit subitement.
,.N-,VliES- CHEVALIERS DU BROUILLARD 73

.lonntliiin l'empoigncur île. voleur?.

— Si j'étais sûr qu'il vécût... reprit Wood.


— Eh bien! il vit, interrompit Jackson, changeant de ton, et il est bien heu-
reux pour vous qu'il ait cru cet enfant noyé.
— Son nom? s'écria Thames avec impatience.
— Vous êtes curieux, jeune homme, repartit froidement Jackson. Quand
vous serez plus vieux, vous saurez qu'on ne révèle pas gratuitement des secrets
de cette importance. Votre père adoptif connaît mieux l'humanité.

Je donnerais la moitié de ce que je possède pour faire pendre le misé-
rable et réintégrer cet enfant dans tous ses droits.
— Supposé, d'abord, qu'il eût des droits. A en juger par les faits que vous
m'avez racontés, je doute peu qu'il ne soit le fruit illégitime de quelque élégant
débauché de basse naissance. En ce cas, il n'aurait en héritage ni nom, ni for-
tune. Ce que vous appelez l'assassinat serait tout uniment la vengeance d'un
parent de la dame séduite — de bonne famille assurément — sur le séducteur.

Liv. 10.
74 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Je vous engage, dans votre intérêt, à laisser les choses telles qu'elles; vous
n'avez rien à gagner, et toutes vos peines seraient en pure perte. Néanmoins,
si vous avez un désir particulier de faire pendre le gentilhomme qui trouva bon
de se faire justice par ses mains, comme je pense votre motif extrêmement
désintéressé et louable, proposez-moi des conditions acceptables et il n'est pas
impossible que vos voeux soient satisfaits.
— Je ne vois pas comment on
pourrait les réaliser, à moins que vous n'eus-
siez été présent à tout ce qui se passa à l'époque.
— Je ne suis pour rien dans cette affaire, répondit brusquementJackson; je
connais ceux qui y ont pris part, voilà tout, et je pourrais fournir des preuves,
si vous l'exigez.
— La meilleure preuve serait offerte par un
complice de l'assassin, dit
Thames, que les insinuations de Jackson sur sa parenté avait grandement
offensé.
—; Vous dévoileriez ce complice, M. Jackson? demanda Wood.
— Je le dévoilerai, moi, répliqua Thames.
— Alors, vous n'avez pas besoin de mes renseignements, riposta sévèrement
Jackson.
— Arrêtez! cria Wood. Je suis vraiment dans un grand embarras. Si réel-
lement vous êtes instruit de cette affaire.
— Nous en causerons demain, monsieur, dit Jackson lui coupant la parole.
Avec votre permission, je vais m'occuper pendant quelques minutes de notre
entretien.
— Comme il vous plaira, répondit Wood en se dirigeant vers la cheminée
an-dessus de laquelle il prit un bâton de constable, suspendu à un clou.
Jackson tira un carnet de sa poche, amincit lentementla pointe d'un crayon
et écrivit sur une feuille blanche. Poussé par un invincible sentiment de curio-
sité, Thames profila de ce moment pour~saisir le canif dont l'autre s'était servi
et en examiner le manche. Aussitôt sa physionomie changea. Il reposa le canif
sur la table et fixa un regard scrutateur et défiant sur Jackson qui continuait à
écrire sans rien remarquer autour de lui.
— Là, dit-il, fermant le carnet et se levant, c'est arrangé ! Demain à midi je
vous reverrai. Réfléchissez aux conditions, je me fais fort de trouver l'homme.
— Halte! s'écria le charpentier d'un ton d'aulorité,vnous ne nous séparerons
pas ainsi. Thames, fermez la porte. Maintenant, monsieur, je dois insister pour
obtenir une explicationsatisfaisante de vos mystérieuses allusions; si vous refu-
sez de souscrire à ma requête, en qualité de chef du district, je serai dans la
nécessité de vous faire arrêter.
Jackson accueillit celte menace avec un rire moqueur.
— Holà! cria-l-il en frappant sur l'épaule do Smith qui s'était endormi la
bouteille de brandy à la main, voici l'heure!
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 75

— De quoi? grommela ce dernier en se


frottant les yeux.
— De
l'arrestation, répondit Jackson, tirant tranquillement de sa poche une
paire de pistolets.
— Présenti fit Smith en exhibant une couple d'armes semblables.
— Au nom du ciel! qu'est-ce que tout cela? cria Wood.
— Ne craignez rien, il ne vous sera pas fait de mal. Nous né voulons que
remplir notre devoir en appréhendant au corps un rebelle. Capitaine Kneebone,
poursuivit Jackson, veuillez nous suivre.
— Mon intention est de ne point bouger, répondit le marchand; asseyez-
vous, je vous prie, M. Jackson.
— Voyons, monsieur, vociféra celui-ci, pas de plaisanterie. Vous obéirez
peut-être à ce mandat, ajouta-t-il en déployant un warrant.
— Un mandat d'arrêt! s'écria Kneebone en se levant vivement.
d'État. Vous êtes accusé de haute trahison.
— Oui, monsieur, du secrétaire
— Par ceux qui ont conspiré avec moi?
•—
Non ; par ceux qui vous ont tendu un piège. Vous avez longtemps déjoué
notre vigilance, mais nous vous tenons enfin!
— Damnation! ai-je pu être dupe d'un si misérable artifice?
— Il est maintenant superflu de vous lamenter, capitaine. Vous nous devez
encore de l'obligation pour vous avoir permis de rendre cette visite. Nous vous
aurions mis en sûreté quand vous quittâtes la Monnaie, si nous n'avions désiré
nous assurer que les charmes de Mmo Wood égalaient le tableau que vous nous
en avez fait.
— Gueux! glapit la dame, osez-vous bien exprimer de si viles
insinuations
contre moi? 0 monsieur Kneebone! sonl-ce là vos nobles Français?
— Ne me faites pas de reproches, soupira le marchand de lainage.
— Emmène-le, Joé ! dit Jackson à voix basse, à son compagnon.
Shmith obéit. Mais il avait à peine fait quelques pas que le robuste K'nec-=
boue le terrassait d'une main, tandis que de l'autre il s'emparait d'un pistolet
et ajustait la tête de Jackson.
— Retire-loi ou je fais feu, cria-t-il.
— M. Wood, dit Jackson sans s'émouvoir, vous êtes eoaslable et fidèle sujet
du roi Georges, je vous requiers de m'aider à faire prisonnier cet individu.
Vous serez responsable de son évasion.
— M. Wood, je vous ordonne de rester ici, cria la douce moitié du charpen-
tier, sinon vous me rendrez compte de vos actes.
— Je déclare ne savoir que faire, répondit "Wood brisé par tant d'émotions.
M. Kneebone, vous m'obligeriez beaucoup en vous vendant.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Jamais! tonna le marchand, et si cette canaille ne décampe pas promple-


ment, je lui loge une balle dans la cervelle.
— On vous attribuera ma mort, fit observer Jackson au charpentier.
— Montrez-moi votre mandat, fit celui-ci à moitié fou, il n'est peut-être pas
régulier. N
.
— Demandez-lui donc son nom, suggéra Thames.
— Bonne idée, pensa Wood. Voulez-vous me faire connaître à qui j'ai
l'honneur de parler? Je suppose que Jackson est un pseudonyme.
— Peu importe! répondit Jackson avec colère.
— Gela nous importe beaucoup, insista Darrell, et si vous ne vous nommez
pas, je vous nommerai, moi! Vous êtes Jonathan Wild!
— Se cacher plus longtemps est inutile, riposta l'autre, jetant au loin sa per-
ruque, sa mouche et reprenant sa voix habituelle, je suis Jonathan Wild!
— Vraiment, reprit Kneebone. Eh bien, tiens! Voilà Ion passe-port pour
l'éternité.
Heureusement pour le bandit, le coup râla.
— Je pourrais maintenant vous faire entreprendre le même voyage, dit
Jonathan dont les traits n'avaient pas bougé; je préfère vous conduire à New-
gale; les choucas jacobites ont besoin d'un épouvantail.
D'un bond de chal-ligre il sauta à la gorge du marchand de lainage. Celle
attaque fut si brusque et si adroite que son gigantesque antagoniste n'eut pas le
temps de la parer.
— Aidez-moi à lui mettre les manicles, Blueskin, dit-il à cet individu qui,
revenu un peu de son étourdissement, essayait de se relever. Vite donc, mâtin!
jamais nous n'en viendrons à bout.
— A l'assassin ! vociféra Mmc Wood.
— Voici un pistolet, cria Thames, relevant l'arme non déchargée que Blues-
kin avait laissé tomber, faut-il tirer?
— Non! donne-moi cela, fit Wood en arrachant le pistolet des mains de
l'enfant. Je sais le moyen d'arranger cette affaire. Jonathan Wild, je vous
ordonne de relâcher votre prisonnier.
— Je n'obéirai qu'à un ordre de M. Walpole, répliqua Wild qui, avec le
secours de Blueskin, était parvenu-à passer les menotes au marchand.
— En ce cas, je vous arrête ainsi que votre allié Joseph Blake, autrement
nommé Blueskin, sous l'inculpation de crime capital, riposta Wood, brandis-
sant le bâton, insigne de sa dignité.
— Habile invention! qui ne vous servira de rien pourtant, répliqua Wild.
Laissez-nous passer, monsieur. Blueskin, bâillonnez votre homme.
—-
Ouvrez la fenêtre, Thames, et appelez du secours, dit le charpentier.
— Arrêtez! cria Jonathan qui ne se souciait pas de pousser trop loin les
choses. Un mot, M. Wood.
— Je ne veux d'explica.Uons que devant un magistral.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 77

— Au moins, formulez votre accusation. Est-elle sérieuse?


— Très-sérieuse.
Reconnaissez-vous cette clef, et vous rappelez-vous à qui
et pourquoi vous l'avez donnée?
Wild demeura confondu.
— Relâchez votre prisonnier, continua
Wood; voyez la fenêtre est ou-
verte.
— Monsieur, dit Jonathan à voix basse en s'approchant du charpentier, le
secret de la naissance de votre fils adoplif et le nom du meurtrier de son père
me sont connus. Je puis, je veux vous rendre service à tous deux, mais à une
condition, c'est que vous ne traverserez pas mes plans. L'arrestation de cet
homme est pour moi très-importante; ne vous y opposez pas, et je me mets à
votre disposition. Faites-moi échouer et je deviens votre ennemi mortel. Je n'ai
qu'a révéler l'existence de cet enfant à qui il convient, pour que sa vie ne vaille
plus un fétu.
— Ne l'écoutez pas, père, cria Thames, ignorant ce dont il s'agissait; il y a
dehors beaucoup de monde.
— Choisissez! dit Jonathan.
— Décidez-vous promptement ou je crie, ordonna M"10 Wood en mettant la
tète à la fenêtre.
— Relâchez votre prisonnier, répéta pour la troisième fois le charpentier.
— Otez les manchettes, Blueskin. Vous savez mon inébranlable détermina-
tion, souflla-t-il à l'oreille do Wood en passant devant lui; avant demain soir,
ce garçon aura rejoint son père.
— Voici des lettres qui vous prouveront quel serpent vous avez réchauffé
dans votre sein, vieux radoteur assoté de sa femme! dit Blueskin en jetant un
paquet de papiers aux pieds du constable, au moment de suivre son chef.
— Mort de ma vie ! qu'est-ce que cela, s'écria le charpentier en examinant
la suscription d'une des lettres. Comment, c'est votre écriture, Dolly! et adres-
sée à M. Kneebone.
— Mon écriture! c'est impossible! balbutia la dame en jetant un regard
alarmé sur le marchand.
— Malédiction! la canaille m'a volé vos lettres dans ma poche, murmura
Kneebone. Que faire?
— Que faire? mon Dieu! que faire? Combien vous êtes imprudent de ne pas
les avoir brûlées! mais les hommes sont si insouciants. Voyons! il faut payer
d'effronterie... Donnez-moi ces lettres, mon ami, poursuivit-elle à voix haute de
son ton le plus caressant; ce sont de méchantes pièces fabriquées.
— Permettez! madame, répondit le charpentier, lui tournant le dos et tom-
bant sur une chaise. Thames, mon enfant, apporte-moi mes lunettes. Mon coeur
m'inspire des craintes. Fou que j'étais de l'épouser pour sa beauté! J'eusse dû
me souvenir que « belle femme et robe déchirée trouvent toujours un clou en
chemin. »
78 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

CHAPITRE VI

LE PREMIER PAS VERS L'ÉCHELLE

S'il est un être charmant par excellence, c'est une jolie fille de l'âge de Wini-
fred Wood. L'unique sentiment qu'éveille sa beauté est celui de l'admiration.
Comme le parfum qui s'exhale de la fleur, le charme de son innocence se
répand autour d'elle, purifie ses moindres pensées, ses moindres actions et lui
sert de talisman contre l'approche du mal.
Bien belle est la fille de douze ans! plus exquise que l'enfant et la femme,
entre lesquels elle tient le milieu.
Ne voulant pas assister à la scène des récriminations entre ses parents adop-
tifs, Thames saisit la première occasion pour se retirer au dernier étage de la
maison, dans une petite chambre où Jack et lui passaient ensemble leurs heures
de loisir. A sa grande surprise, il aperçut par la porte entre-bâillée Winifred
assise devant une petite table et occupée à dessiner sur une feuille de papier.
Ne l'entendant pas approcher, elle continua son travail sans lever la tète.
C'était un charmant spectacle que de suivre de l'oeil les mouvements agiles
de ses petits doigts, et, quoique la posture qu'elle avait prise ne fût pas favo-
rable au déploiement de sa taille si fine, il y avait un je ne sais quoi dans son
attitude et dans le feu de sa physionomie, colorée par les doux rayons du soleil
couchant, qui parut être la suprême beauté au jeune garçon.
Les traits réguliers et délicats de Winifred eussent été parfaits sans quelques
légères taches de petite vérole. Cet accident parfois épargne plus qu'il ne détruit
et communique une expression qu'on chercherait en vain sur un visage plus
lisse.
La chambre de jeu des jeunes garçons se distinguait — ainsi que toutes
celles destinées au même usage — par une absence complète d'ordre et de pro-
preté. Les objets étaient épars çà et là, pour être pris ou rejetés selon le caprice
du moment; la table boiteuse et les chaises aux dos rompus portaient les traces
de plus d'un combat. Tout, dans celte chambre, peignait la tournure d'esprit
des jeunes locataires.
Un bonnet de grenadier, un sabre rouillé, un fusil dépourvu de sa platine
et de sa baguette, un ceinturon et une giberne attestaient les goûts militaires
prononcés de Darrell. Sur une planche s'alignaient les Vies des hommes illustres
de PluLarque, qu'il paraissait avoir fréquemment consultées, tandis que la pous-
sière s'était amoncelée sur le Manuel du charpentier et sur le Traité de trigo-
nométrie. Au-dessous de ce rayon était collée la bonne vieille ballade de Saint-
Georges 'pour l'Angleterre el une chanson royaliste, fort en vogue à celle époque,
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 79

intitulée Reconnaissance du vrai protestant ou actions de grâces de la Grande-


:
Bretagne pour le premier août, jour de l'heureux avènement de Sa Majesté au
trône.
La bibliothèque de Jack Sheppard consistait en quelques volumes d'ex-
traits, déchirés et tachés par le pouce, de ces effrayantes chroniques qu'ont
léguées au monde les Froissard et les Holinshed du crime, commensaux de
Newgate. Sa collection musicale comprenait deux chants en argot placardés
sur la muraille, et son extraordinaire habileté d'ouvrier éclatait dans une
réduction du pilori du Fleet Bridge et du gibet permanent de Tyburn. Ce
dernier spécimen de son savoir-faire était augmenté d'un pendu en miniature,
représentant un ramoneur célèbre par ses vols avec effraction. Nous ne devons
point oublier le groupe de famille, dû au crayon de Winifred, qui occupait la
place d'honneur sur le mur.
Thames contempla quelques instants en silence Winifred. Tout à coup la
physionomie de la jeune fille, jusqu'ici souriante et satisfaite, se rembrunit, elle
jeta son crayon, prit un morceau de gomme et s'écria en effaçant son esquisse :
— Ce n'est pas du tout cela, il n'est pas assez beau !
— Qui donc? demanda Thames, entrant brusquement et tâchant de s'em-
parer du dessin que, au bruit de ses pas, elle avait froissé dans ses mains.
— Je ne puis vous le dire, c'est un secret.
— Je le découvrirai bientôt, alors, riposta Darrell, ouvrant de force les
doigts serrés de Winifred et lui arrachant le portrait.
— Ne le regardez pas, je vous en supplie, implora-t-elle.
Sa prière ne fut pas écoutée; Thames déplia le dessein et vit son portrait.
— J'ai bien envie de ne jamais vous reparler, monsieur! dit la jeune fille
qui eut peine à retenir une larme de contrariété; vous avez mal agi.
— C'est vrai, chère Winny ! ma conduite est inexcusable.
— Malgré tout, je l'excuse, répondit la petite demoiselle en lui tendant
la main.
— Pourquoi craigniez-vous de me montrer mon portrait, Winny !
— Parce qu'il ne vous ressemble pas.

Eh bien ! tel qu'il est, il me plaît beaucoup, et je vous le demande comme
un souvenir...
— De quoi? interrompit-elle, frappée de son ton sérieux.
— De vous, répondit-il tristement; j'en fais grand cas et vous promets de
ne m'en séparer jamais. Winny, ce soir est le dernier que je passerai sous le toit
de votre père.
— L'en avez-vous informé?

Non, mais je le ferai avant, qu'il ne se retire dans sa chambre.

En ce cas vous resterez! s'écria l'enfant en battant joyeusement des
mains. Je suis sûre qu'il ne voudra pas se séparer de vous. Oh ! merci ! merci !
que je suis heurouse !
80 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Arrêtez, Yinny ! reprit Thames gravement, je


n'ai pas encore promis.
—•
Mais vous promettez, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant tendrement.
— Incapable de résister,
Thames consentit et il soupira :
•—•
0 Winny ! pourquoi M. Wood n'est-il pas aussi mon père !
C'est ce que je pensais, répondit la jeune fille, vous seriez mon vrai

frère. Non... Cependant... parce que... Ah! je ne sais plus ce que. je voulais
dire, conlinua-t-elle un peu embarrassée. Tenez ! je suis fâchée que vous soyez
né gentilhomme.
— Je ne le suis peut-être pas,
repartit Thames à l'esprit duquel revenaient
les méchantes insinuations de Jonathan Wild. Enfin, peu importe! Donnez-
moi ce portrait ; je le garderai pour l'amour de vous.
chose plus digne d'être gardé, dit-elle,
— Je veux vous donner quelque
ôlant un médaillon de son cou et le lui présentant. Ceci contient une mèche do
mes cheveux qui vous rappellera quelquefois votre petite soeur. Quant au. por-
trait; je le conserve pour moi, bien que si votis partiez je n'aurais besoin de
quoi que ce fût pour me souvenir de vous. J'avais encore beaucoup de choses à
vous, dire, mais vous m'avez fait perdre la tête.
En parlant ainsi, elle fondit en larmes et pencha son visage sur l'épaule de
Darrell qui n'essaya pas de le consoler. Son propre coeur était plein de tristes
pressentiments. Il sentait qu'il allait s'éloigner — peut-être pour toujours —
de l'aimante petite créature.qu'il tenait dans ses bras et qu'il s'était accoutumé
à chérir comme le frère le plus tendre. La pensée de ce qu'elle souffrirait de
cette séparation l'affectait si vivement, qu'il ne put s'empêcher de pleurer avec
elle.
Un sifflement moqueur, suivi d'un éclat de rire, le tira de cet état; il leva
la tête et vit devant lui la mine effrontée de Jack Sheppard.
— Ah ! Ah !
s'écria Jack, clignant de l'oeil d'un air malin, je vous ai pinces,
n'est-ce pas ?
La lille du charpentier était librs et jolie. Elle fut facile, inconstante et perfide! Elle dé-
«
daigna l'ouvrier (c'est-à-dire moi) et sourit à un galant de haut rang.
« Rang ! rang!
<; Elle sourit à un
galant de haut rang.
« Ah ! ah ! ah ! »

— Jack ! cria Thames avec


colère.
Sheppard continua sa chanson qu'il accompagnait des plus grotesques gri-
maces :
Les années s'écoulèrent ; elle se repentit de son amour pour le gentilhomme (c'est-à-dire
«
vous .') J'ai méprisé la tendresse de l'ouvrier, soupira-t-clle ; mais où est mon galant de haut
rang ?
Où? où?
«
« Où est mon galant do haut rang?
« Ah ! ah ! ah ! »
.^•''^'A'LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 81

Voilà ton passe-poil pour l'éternité. — (Vu^ji "iii.i

— Que faites-vous ici ? demanda Thames.


— Oh ! rien du tout,
répondit Jack en ricanant; mais cetle chambre est
aussi bien la mienne que la. vôtre. Cependant je ne veux pas troubler vos diver-
tissements ; si vous m'accordez un gros baiser de vos douces lèvres, mademoi-
selle, tel que celui que vous venez de donner à Thames, je me retirerai tout de
suite.
Sheppard reçut un gros baiser d'une nature toute différente, que la petite
demoiselle allongea sur sa face tendue, avant de s'enfuir de la mansarde.

Ventrebleu ! cria Jack en se frottant la joue ; j'ai du malheur aujourd'hui ;
toutefois, j'aime mieux un soufflet de la fille qu'un soufflet de la mère, je sais

Liv. 11.
82 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

qui frappe le plus dur. Je vous jure. Thames, continua-t-il en se jetant négli-
gemment sur une chaise, que je donnerais ma main droite — et ce n'est pas
un mince sacrifice de la part d'un ouvrier charpentier — pour que celte petite
friponne fût la moitié aussi amoureuse de moi qu'elle l'est de vous.
— Il n'est pas vraisemblable que cela arrive jamais, si vous continuez à vous
conduire de la sorte.
— Que diable
vouliez-vous que je fisse? Que je m'en allasse? Il fallait me
faire un signe.
— Pour éviter une
querelle, trêve sur ce sujet, répondit Thames aigre-
ment.
— Qui redoute de se quereller? riposta Sheppard d'un air de défi.
—-
Jack, lui dit sévèrement son compagnon, ne me provoquez pas davan-
tage ou je vous flanque une volée.
— Nous serons deux pour jouer à ce jeu-là, mon fadar (élégant) répliqua
' Jack, se mettant en défense.

— Alors, garde à vous! cria Thames en fermant ses poings; mon bras droit
est encore bien roide, pourtant vous allez voir que je puis m'en servir.
L'apprenti n'était pas de taille à lutter avec son adversaire; s'il était plus
.
adroit, la force lui manquait. Au bout de quelques minutes il eut décidément
le dessous et un coup de poing bien appliqué l'étendit tout de son long sur le
plancher.
— Cela t'apprendra à être plus poli à l'avenir, dit Thames en tenant Jack-
sous son pied.
— Je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, répliqua Sheppard ; mais,
écoutez donc! il n'est pas agréable de voir la fille qu'on aime dans les bras d'un
autre.
— Vous voulez une seconde roulée, à ce qu'il paraît, reprit Thames en fron-
çant le sourcil.
— Non pas. Je ne penserai plus à elle. Miséricorde! poursuivit-il en avisant
le dessin que Winifred, dans son trouble, avait oublié; est-ce elle qui a fait
cela?
— Oui; reconnaissez-vous
l'image de quelqu'un?
— Non, répondit Jack amèrement. C'est étrange! ajouta-t-il en se parlant à
lui-même; quelle frappante ressemblance !
— Il n'est pas étrange, fit observer Thames en riant, qu'un portrait res-
semble à la personne qu'on a voulu représenter.
— D'accord; mais ce qui est étrange c'est qu'il ressemble à quelqu'un qu'on
ne s'est pas proposé de faire. Ce portrait est exactement semblable à une minia-
ture que j'ai dans ma poche.
— Une miniature! De qui?
— Je ne sais pas, répondit Jack mystérieusement; néanmoins je soupçonne
fort qu'elle est de votre père.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 83

— Mon père ! repartit Thames au comble de l'étonnement, voyons-la !


— Voici! fit l'apprenti en exhibant un médaillon entouré de brillants.
Darrell vit le portrait d'un jeune homme de haute naissance — à en juger
par son costume — dont les traits aristocratiques et fiers offraient certainement
une ressemblance très-frappante avec les siens propres.
— Vous avez raison, dit Thames, au bout d'un instant de muette contem-
plation; ce doit être mon père!
— Le doute n'est pas possible, répondit Sheppard, comparez-le avec le des-
sin, ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau.
— Où avez-vous eu cette miniature ?
— Chez lady Trafford, où j'ai porté la boite.
— L'auriez-vous volée?
— Voler est un mot disgracieux, je l'ai emportée.
— Quoi qu'il doive en advenir, il faut la restituer.
— Vous n'allez pas me trahir! cria Jack alarmé.
— Non, mais j'insiste pour que vous reportiez immédiatement ce bijou.
— Reportez-le vous-même, riposta Jack d'un air sombre; je n'irai certaine-
ment pas.
— Très-bien, répondit Thames en se disposant à sortir.
— Arrêtez ! cria Jack en lui barrant la porte ; avez-vous envie de me faire
traverser l'eau?
— Je veux vous arracher à voire perte et vous sauver du déshonneur !
— Bah! fit Jack dédaigneusement, on n'est déshonoré et perdu que lors-
qu'on est découvert. Si vous vous taisez, je n'ai rien à craindre. Donnez-moi
celle peinture ou. je vous la ferai rendre.
— Ecoutez-moi, dit Thames sans s'émouvoir, vous savez que vous n'êtes
pas de force avec moi.
— A coups de poings, peut-être; aussi ferai-je usage de mon couteau.
— Vous n'oseriez !
— Essayez de quitter celle chambre et vous verrez.
— Je ne m'attendais pas à cela de vous, répondit résolument Thames;
pourtant vos menaces ne m'empêcherontpas de sortir si bon me semble; arrière
que je passe!
Jack se tint obstinément immobile, son compagnon le saisit hardiment au
collet.
— Lâchez-moi! cria l'apprenti, se débattant avec violence et levant le bras,
lâchez-moi ! sinon je fais bon marché de votre vie.
Celle lutte eût probablement eu de graves conséquences, si la petite Wini-
fred no tût accourue tout effrayée.
— Ah ! supplia-t-elle en voyant l'arme levée dans la main de
Sheppard ; ne
frappez pas Thames... ne lo frappez pas; si vous voulez tuer quelqu'un, tuez-
moi plutôt, cher Jack !
84 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

L'enfant lâcha son couteau et s'éloigna d'un air maussade.


— Laissez-nous, Winny; Jack et moi nous avons un petit compte à régler
ensemble, dit Darrell; n'ayez point de craintes, notre différend est terminé.
— Bien sûr? demanda Winifred en tournant vers Jack un oeil inquiet.
— Oui, oui, répondit Sheppard, qu'il fasse ce qu'il voudra; qu'il me pende
même s'il lé juge à propos et si vous le désirez.
— Plus tranquille, et à la prière réitérée de Thames, Winifred s'en alla à
contre-coeur.
— Voyons, voyons, Jack, dit Darrell, en prenant la main de son compa-
gnon ; je vous déclare encore une fois que je ne dirai pas un mot, que je ne ferai
pas un geste pour vous nuire, soyez-en convaincu. Seulement je suis déterminé
à voir lady Trafford; peut-être me donnera-l-elle quelques éclaircissements au
sujet de ce portrait.
— Peut-être, répondit Jack dont la physionomie se rasséréna; c'est une
bonne idée; j'irai avec vous. Mais il est nécessaire que vous lui parliez en par-
ticulier, car elle est très-malade et a généralement quelqu'un auprès d'elle.
Méfiez-vous surtout de sir Rowland Trenchard, il est farouche et soupçonneux
en diable. Sans lui je n'aurais jamais remarqué la miniature; il tançait verte-
ment sa seigneurie — laquelle peut à peine bouger de son sofa — pendant que
j'emballais les joyaux, et j'observai qu'elle faisait tous ses efforts pour lui cacher
un écrin. Il n'eut pas plutôt le dos tourné, qu'elle glissa cet écrin dans la boîte,
et, l'instant d'après je trouvai le moyen de le fourrer dans ma poche. Je ne
tardai pas à regretter ce que j'avais fait; car, je ne sais pourquoi, celle pauvre
dame avec son visage pâle et ses yeux noirs me rappelait ma mère.
— Cela seul eût dû vous préserver d'une action coupable, Jack.
— Je ne l'eusse pas commise si M"10 Wood ne m'eût frappé, répondit amè-
rement Sheppard. Son soufflet a fait de moi un voleur, et si je vais jamais à la
potence, c'est elle que je rendrai responsable de ma mort.
— Allons! ne pensez plus à cela, et faites mieux désormais.
— Oui, quand je me serai vengé, murmura Jack. En attendant suivez mon
conseil, évitez sir Rowland. ou sinon j'ai bien peur que vous ne mettiez la pauvre
dame et moi dans un grand embarras.
-—
Soyez sans inquiétude, répondit Thames en prenant son chapeau; par-
lons !
Les deux enfants sortirent; en descendant l'escalier, ils entendirent les voix
de M. et de M"": Wood, causant amicalement avec M. Knoebone qui prenait
congé d'eux.
— Je suis bier-i fâché, mon bon ami, qu'il y ait eu un malentendu entre nous,
disait le marchand de lainage.
— Ne parlez plus de cela, répondit Wood de ce ton conciliant qui admet
qu'on a tort; votns explication est très-satisfaisante.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 83

— Nous vous attendons demain, ajouta M",u Wood, et, je vous en prie,
n'amenez personne avec vous, surtout un Jonathan Wild.
— Ne craignez
rien, repartit en riant M. Kneebone. Mais, à propos de
Jonathan, il faut veiller à la sûreté de Thames Darrell. et ne pas rire des menaces
du brigand; le coquin n'attendra pas à demain pour se mettre à l'oeuvre. Veil-
lez sur l'enfant.
— Vous entendez cela? murmura Jack.
— Oui, répondit Thames à voix basse, nous n'avons pas un moment à
perdre.
— Veillez sur vous-même, dit M. Wood, j'aurai soin de Thames. Un mau-
vais jour finit rarement bien. Bonne nuit! Dieu vous protège!
On échangea de cordiales poignées de main et l'on réitéra les excuses et
les protestations d'amitié des deux côtés; après quoi M. Kneebone se retira.
— Ainsi, vous me soupçonniez réellement? demanda Mmo Wood à son
mari d'un ton de reproche. Oh! les hommes! les hommes! une l'ois qu'ils ont
quelque chose dans la tête, rien ne pourrait l'eu faire sortir.
— Mais, mon amour, lui répondit son mari, les apparences, convenez-en,
étaient un peu contre vous. Enfin, puisque vous m'assurez que vous n'avez pas
écrit ces lettres, et que M. Kneebone m'affirme qu'il ne les a pas reçues, je ne
puis faire autrement que de vous croire. D'ailleurs, j'ai pour principe qu'un mari
ne doit ajouter foi qu'à la moitié de ce qu'il entend, et uniquement qu'à ce qu'il
voit.
— Excellente maxime! c'est la meilleure que vous ayez jamais énoncée.
— Je vais maintenant chercher Thames Darrell, poursuivit le charpentier.
— Il ne lui arrivera aucun mal, ne vous en occupez pas ! Venez avec moi au
parloir, je ne puis être loin de vous ce soir.
— Profitons du moment, s'écria Jack, comme la porte se refermait sur le
couple réconcilié.
Une douce pression sur le bras de Thames l'obligea à se retourner; c'était
Winifred.
— Où allez-vous? lui demanda-t-ellc.
— Je serai de retour tout à l'heure, répondit Darrell, éludant la question.
— Ne sortez pas, je vous en supplie, reprit-elle d'un accent de prière; vous
courez un danger. J'ai surpris ce que disait M. Kneebone.
— Mort et démon! quelle malencontreuse interruption! cria Jack impa-
tienté. Si vous flânez comme cela, le vieux Wood va nous attrapper.
— Ne faites pas un pas, ou je l'appelle! riposta Winifred. C'est vous, Jack,
qui induisez, mon frère à mal. Thames, la démarche que vous entreprenez no
peut être louable, autrement vous ne redouteriez pas d'en avertir mon père.
— Il vient! cria Jack en frappant du pied avec dépit. Encore une minute et
il sera trop tard.
— Vinny. il le faut! dit Thames en repoussant la jeune fille.
86 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Demeurez, cher Thames, demeurez! Il ne m'écoute pas! Il est parti!


Quelque chose me dit que je ne le reverrai plus.
Quand M. Wood arriva pour reconnaître la cause de ce vacarme, il trouva
la jeune fille assise sur une marche, en proie au plus amer chagrin.
— Où est Thames?
Winifred lui montra la porte.
Jack?
— Et
— Jack est avec lui, dit-elle d'une voix pleine de sanglots.
M. Wood proféra une imprécation.
— Dieu me pardonne! cria-t-il tout ému; si je n'avais pas cédé à la sotte
prière de ma femme, cela ne serait pas arrivé!

CHAPITRE VII

VllKHli ET SUCUH

Ce soir-là, dansune magnifique chambre d'un vieux et beau manoir du


temps d'Elisabeth, deux personnes étaient réunies. L'une d'elle était une
femme, évidemment malade depuis nombreuses années; elle portait des vête-
ments de deuil et se reposait sur une chaise longue à rouletles, la tète appuyée
sur des coussins et les pieds sur un tabouret de velours. Une béquille à traverse
d'argent, posée près d'elle, attestait l'état d'extrême faiblesse auquel elle était
réduite. Son âge n'était pas facile à déterminer; elle avait encore une apparence
de jeunesse, quoique son visage portât les empreintes qui indiquent habituelle-
ment le déclin de la vie, mais qui chez elle devait être le résultai d'une longue
et grave maladie. Sur ses joues creuses une légère rougeur hectique faisait res-
sortir la pâleur do son teint blême et flétri; ses grands yeux noirs étaient sans
éclat; sou corps était amaigri et sa chevelure brune parsemée de nombreux fils
blancs. On devinait que jeune et en santé, elle avait dû être admirablement
gracieuse et belle. Ce qui intéressait principalement dans sa physionomie, c'était
une expression de mélancolie calme et profonde:
Son compagnon était un homme de condition, et leur ressemblance établis-
sait au premier abord leur proche parenté. C'étaient les mômes yeux noirs,
quoique allumés d'un feu sombre, le même teint blafard, le même corps grand
et mince, la même fierté dans les traits. Quant à leurs physionomies', elles diffé-
raient complètement; sa tristesse paraissait provenir du remords plutôt que de
l'affliction; on n'eût jamais pu trouver une tète si sévère sous le capuchon d'un
moine ou sous le bonnet d'un inquisiteur. Il semblait inexorable et impéné-
trable comme le destin.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 87

— Eh bien ! lady Trafford, disait-il en fixant sur la malade un regard cruel,


vous partez demain pour le Lancastre? Ai-je votre dernière réponse?
— Oui, sir Rowland. Vous toucherez la somme que vous me demandez,
mais...
— Mais quoi, madame?
— Ne vous méprenez pas sur mes intentions; c'est au roi Jacques que je la
donne, non à vous; pour servir à l'avancementd'une noble et sainte cause, non
à la poursuite d'extravagants desseins.
Sir Rowland se mordit les lèvres pour ne rien répliquer.
— Quant au testament, reprit-il avec un calme forcé, vous refusez toujours
d'en faire un?
— Mon testament est fait, répondit lady Trafford.
— Comment? lui cria son frère en se levant brusquement.
— Rowland, continua-t-elle, vous essayerez en vain de m'intimider pour me
faire condescendre à vos désirs, je n'agirai point contrairement à la voix de ma
conscience. Mon testament est en sûreté.
— En faveur de qui l'avez-vous signé?
— En faveur de mon fils.
— Vous n'avez pas de fils, repartit sir Rowland d'un ton courroucé.
-—
J'en eus un, répondit la malade, et peut-être vit-il encore.
— Si je croyais cela... cria le chevalier avec fureur; mais c'est inutile,
ajouta-t-il en reprenant soudain possession de lui-même. Aliva, votre enfant,
a péri avec son père.
— Et par qui tous deux ont-ils été exterminés? demanda-t-elle, se soule-
vant péniblementet le regardant en face.
— Par le vengeur du déshonneur de sa famille, par votre frère! dit-il froi-
dement.
— Frère! cria lady Trafford dont l'oeil s'éclaira tout à coup, frère aussi vrai
que Dieu nous jugera, j'étais mariée à l'homme que tu as assassiné.
— Mensonge! horrible et damnable mensonge!
— Je dis la vérité, murmura la pauvre femme en retombant sur sa couche;
je le jure par la croix!
— Son nom, alors? reprit le chevalier avec fureur; révélez-le moi ot je vous
croirai.
— Pas maintenant... pas maintenant. Quand je serai morte vous rappren-
drez. Ne vous mettez point en peine vous n'attendrez plus longtemps cet éclair-
cissement. Rowland, poursuivit-elled'une voix altérée, je sens que je n'ai plus
que quelques jours à vivre. Si vous me traitez comme vous le faites, vous aurez
à répondre de ma mort aussi bien que de celle de mon mari et de mon enfant.
Séparons-nous en paix; nous nous dirons un adieu éternel.

Ainsi soit-il! répondit Rowland qui concentrait sa rage. Toutefois, avant
de nous séparer, je suis résolu à connaître le nom de voire prétendu mari.
88 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— La torture ne me l'arracherait pas, dit lady Trafford avec fermeté.


— Quel motif vous force à le cacher?
-—
Un voeu... un voeu que j'ai fait à mon époux.
Sir Rowland la considéra un instant comme s'il était prêt à répliquer, puis
il se leva, arpenta plusieurs fois la chambre, et revint se placer devant elle.
: —
Qu'est-ce qui vous a mis en tête que votre fils fût vivant?
— J'ai rêvé que je le verrais avant de mourir.
— Rêvé! répéta le chevalier avec un affreux sourire; est-ce tout? Alors,
sachez de moi que votre espoir est aussi chimérique que ce qui vous l'a inspiré.
A moins.qu'il ne sorte du sein de la Tamise où. lui et son père'abhorrés sont
ensevelis, vous ne le reverrez pas en ce monde.
— Que le ciel ait pitié de vous, Rowland, murmura lady Trafford en joi-
gnant les mains; vous n'avez pas eu pitié de moi.
— Et je n'en aurai point que vous ne m'ayez avoué le nom
de ce misérable!
cria-l-ilfrappantle parquet avec fureur.
— Rowland, votre violence me tue, soupira la malade d'un ton
plaintif.
— Sonrnom, vous dis-je! son nom! tonna le chevalier.
Il tira son éjiée. Lady Trafford poussa un cri et s'évanouit.
Lorsqu'elle revint à elle, son frère avait quille la chambre, la laissant aux
soins d'une servante. Ses premières paroles furent pour commander à ses servi-
teurs de tout disposer pour son départ.
— Ce soir, votre
seigneurie? se hasarda à dire un vieux domestique.
— A l'instant, Hobson; aussitôt que
la voiture sera prèle.
— Elle sera à la porte dans
dix minutes. Votre Seigneurie n'a-l-elle plus rien
à m'ordonncr?
—: Rien. Ah! si pourtant; prends cette,caisse et mets-la toi-même dans la
voiture. Où est sir Rowland?
— Dans la bibliothèque, votre seigneurie; il a recommandé qu'on ne le
.
dérangeât pas, et justement, il y a dans le vestibule un homme fort singulier
qui l'attend et ne veut pas s'en aller.
— Très-bien! fais diligence, Hobson.
Le vieux domestique s'inclina, prit la boîte et sortit.
En moins de temps qu'il ne l'avait promis la voiture fut annoncée. Lady
Trafford fut descendue, installée dans son équipage ; lo postillon sauta en selle
et dirigea ses chevaux à fond de train sur Barnet.

CHAPITRE Y111
I.E «ÉNIE DU MAI,

Sir Rowland se promenait chez lui d'un pas rapide et agité. Ne concevant
pas que sa soeur jusque-là soumise à ses moindres volontés, exprimées ou
/^\\V-Ms,/C11EVALIERS
DU BR0UILLARD 89

— De mou confesseur! s'écria le chevalier. (Page 93.)

faciles, put partir sans le consulter, il s'étonnait et il enrageait d'entendre le


bruit que faisaient ses serviteurspour la transporterà sa voilure.Toutefois,il avait
trop d'orgueil pour intervenir el empêcher ce départ. 11 ne pouvait non plus se
résoudre à reconnaître qu'il avait eu tort et à prier lady Trafford de rester,
quoiqu'il eût la certitude qu'un voyage de nuit mettrait sa vie en danger. Quand
il n'entendit plus le bruit des roues, sur qu'elle n'était plus là, sa résolution
faiblit pourtant; il lira violemment le cordon d'une sonnetle.
— Mes chevaux, Charcam! cria-t-il au domestique qui se présenta.
Le valet hésita.
— Mort de ma vie! ne m'obéira-t-on pas! Je veux aller rejoindre lady Traf-
ford. Dépêchez-vous!
— Sa Seigneurie ne dépassera pas Saint-Alban ce soir, sir Rowland, répon-
dit respectueusement Charcam, et il y a dans l'antichambre une personne
qui insiste d'une manière toute particulière pour obtenir de vous une au-

Liv. L2.
90 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

dicnce. Je pense humblement que Votre Honneur sera désireux de l'entretenir.


— Ah! s'écria sir Rowland, lançant un regard significatif à Charcam qui
était le confident de ses menées jacobiles, est-ce le messager de sir William?
— Non, sir Rowland.
— De M. Colbert Knyaston, alors ?Le courrier de sir John Fackington était'
ici hier.
— Non, sir Rowland.
— C'est peut-être celui de lord Derwenlwater, ou de M. Forsler? On attend
des nouvelles du'Northumberland.
— Je ne puis vous répondre, sir Rowland. Ce monsieur ne m'a pas commu-
niqué ses affaires, mais je suis sûr qu'elles sont importantes.
— Allons! je le verrai, reprit le chevalier après un moment de silence. Il
doit venir de la part du comte de Mar. Tenez toujours les chevaux prêts ; je me
rendrai ce soir à Saint-Albau.
Il se jeta dans un fauteuil et Charcam disparut.
Bientôt après le visiteur annoncé fut introduit. A la lueur d'un jour douteux,
— car la nuit tombait et l'appartement était assombri par de lourdes draperies
— sir Rowland vit un homme d'une taille et d'un âge moyens, d'apparence
assez commune et d'uue physionomie méchante. Il portait un costume de
voyage, un couteau de chasse pendait à sa ceinture.
— Votre serviteur, sir Rowland, dit l'étranger, courbant la tète et s'avan-
çant.
— Au fait, monsieur, répondit l'autre avec raideur.
Le nouveau venu regarda Charcam. Sir Rowland fit un signe et le domes-
tique se retira'.
— Vous ne vous souvenez pas de moi, je présume? commença par dire l'in-
connu en prenant un siège.
Le chevalier qui supportait mal la familiarité se leva immédiatement.
— Ne vous dérangez pas, continua son interlocuteur nullement déconcerté
par celte rebuffade. Je ne fuis jamais de cérémonies où je sais être bien accueilli.
Nous nous sommes déjà rencontrés.
— En vérité, je vous serai obligé alors de venir en aide à ma mémoire.
— C'ôlail le 26 novembre 1703, à la Vieille-Monnaie, dans Soulh-Wark.
Le chevalier chancela comme frappé d'un coup mortel, mais il se remit
promptement et reprit avec une feinte assurance :
1—
Vous vous trompez, monsieur. A cette époque j'habitais noire résidence
de famille dans le comté de Lancastrc.
Un sourire incrédule plissa les lèvres de l'étranger.
— Voyons, sir Rowland, reprit-il — après un instant de silence pendant
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 91

lequel le chevalier l'enveloppad'un regard scrutateur et s'efforça de se rappeler


ses traits — je ne contredirai pas vos paroles, vous avez raison d'être réservé
tant que vous ne savez pas à qui vous avez affaire, et même lorsque vous le sau-
rez, vous ferez encore bien de vous tenir sur vos gardes : « N'avouez rien, ne
croyez rien, ne donnez rien pour rien. » C'est ma propre devise, et c'est aussi
une maxime d'applicationuniverselle, ou du moins, de pratique universelle. Je
ne suis pas venu pour jouer ici le rôle de votre confesseur, je suis venu pour
.
vous servir.
— De quelle manière, monsieur, demanda Trenchard étonné.
— Vous l'apprendrez tout à l'heure. Vous me refusez votre confiance; j'ap-
plaudis à votre prudence, cependant elle est vaine. Votre histoire, vos actions,
jusqu'à vos pensées me sont mieux connues qu'à votre directeur spirituel.
— Prouvez-le,-criasir Rowland avec colère, ou...
— Je le prouve, interrompit froidement l'inconnu. Vous êtes le fils de sir
Montacule Trenchard, d'Ahslon-Hall, près de Manchester; sir Montacute eut
trois enfants : deux filles et vous. L'aînée,' Constance, fut perdue tout enfant par
la négligence d'une servante, et l'on n'en entendit plus parler. La plus jeune,
Aliva, est la lady Trafford actuelle. Je n'indique ces circonstances que pour vous
assurer de l'exactitude de mes informations.
— Si c'est à cela qu'elles se bornent, monsieur, répondit ironiquement lo
chevalier, vous pouvez vous épargner la peine de continuer. Ces particularités
ne sont ignorées de nu! de ceux qui ont quelque droit à les posséder.
— C'est possible, riposta l'étranger, aussi en ai-je d'autres plus secrètes en
réserve et avec votre permission je poursuivrai. Votre père, sir Montacute
Trenchard, qui avait été un loyal sujet du roi Jacques II et qui avait porté les
armes à son service, tourna le dos aux Stuarls lors de l'abdication de ce
monarque, et ne voulut pas reconnaître par la suite leurs prétentions à la cou-
ronne. Le bruit courut que son orgueil n'avait pu pardonner un affront qu'il
avait reçu de Jacques sous forme d'une réprimande publique. Quoi qu'il en fût,
il mourut catholique, et cependant ami de la succession protestante.
— Jusqu'à présent vous avez dit. vrai, fit observer Trenchard, mais je ne vois
pas de secret dans tout cela.
— Soufl'rcz que je continue. Les opinions du vieux chevalier l'induisirent à
regarder d'un oeÀl mécontent la conduite do son fils qui avait embrassé avec
ardeur la même cause que lui avait désertée. Ses remontrances n'étant point
écoutées, il eut recours aux menaces, et quand les menaces échouèrent, il adopta
des mesures plus énergiques.
— Ah! fit Trenchard.
— Sir Montacute ne s'était point encore avisé de limiter les dépenses de
son fils; il ne lui chercha pas querelle au sujet de sa prodigalité, ses
— revenus
étaient considérables — il trouva seulement mauvais que Rowland enfouît des
sommes folles au service d'une faction qu'il était déterminé à ne pas soutenir.
92 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

En conséquence le vieux chevalier réduisit des deux tiers la pension qu'il avait
toujours accordée à son fils, et, sans nouveau motif, poussa les choses jusqu'à
faire un testament en faveur de sa fille Aliva, fiancée déjà à son cousin sir Cecil
Trafford.
— Après, monsieur, dit Trenchard qui respirait péniblement.
— En présence de cette situation,
Rowland fit ce qu'eût fait toute personne
sensée. Instruit de l'inflexibilité de son père, il s'ingénia à déjouer ses desseins
et imagina d'empêcher le mariage de sa soeur. Ses moyens furent si habiles
que sir Cecil ne cessa pas d'être son meilleur ami. Pendant deux ans, il se crut
assuré du succès et prit secrètement part à tous les complots jacobites dans les-
quels sir Cecil fut aussi gravement compromis. Enfin, il commençait à se relâ-
cher de sa surveillance sur Aliva, quand, en novembre 1703, son serviteur de
confiance, Davies, lui envoya l'avis, dans le comté de Lancastre, que sa soeur,
alors en visite à Londres, s'était mariée secrètement à un homme de qualité
dont on ne pouvait savoir le nom, et vivait retirée dans une simple demeure
du Borough, où elle avait donné naissance à un fils. Rowland eut bientôt formé
et exécuté ses plans; accompagné de sir Cecil, qui était toujours passionnément
épris d'Aliva et à qui il représentait qu'elle était tombée victime des artifices
d'un imposteur, il se mit en route pour la capitale. En y arrivant, leur premier
soin fut de rechercherDavies qui les conduisit à l'habitation solitaire de la dame,
située à l'extrémité de Saiul-George's Fields, dans la South-Warth. On refusa
de leur ouvrir la porte, ils l'enfoncèrenl. L'époux d'Aliva, qui se faisait appeler
Darrell, vint à leur rencontre l'épée à la main, et les tint quelques minutes en
respect; mais, poussé par les cris de sa femme, plus soucieuse de la vie de son
enfant que de la sienne propre, il le prit dans ses bras et s'évada par le der-
rière de sa maison.
« Rowland et ses compagnons
s'élancèrent à sa poursuite, ils suivirent sa
trace jusque dans la Monnaie, où, comme des limiers en défaut, ils perdirent la
piste de leur proie. Dans l'intervalle,-la dame était revenue de son évanouisse-
ment et les avait rejoints; mais, effrayée des menaces de ses parents, elle n'osa
se montrer à son mari qu'elle savait caché sur le toit même de la maison dans
l'intérieur de laquelle on le cherchait. Guidé par un individu qui connaissait
une issue dérobée, Darrell s'échappa. Avant de se séparer de son conducteur, il
lui laissa un gant qui a été précieusement conservé. Aliva se précipita pour
suivre son époux et fit une chute très-grave; sir Cecil l'emporta complètement
évanouie : on pensa qu'elle avait perdu la vie; cependant elle survécut à
l'accident, mais ne recouvra jamais la santé. Dirigée par le même individu
qui avait fait évader Darrell, Rowland, Davies et un second serviteur recom-
mencèrent à donner la chasse au fugitif. Poursuivants et poursuivis s'embar-
quèrent sur la Tamise. L'orage éclata sur eux avec fureur; mais, insouciant
des terreurs de cette nuit et du péril qui le menaçait, Rowland précipita dans les
flots le mari el l'enfant de sa soïiir. »
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 93

Terminez votre histoire, monsieur, dit le chevalier qui avait écouté ce


, —
récit avec une émotion mêlée de rage et de crainte.

J'ai presque fini, répondit l'étranger. Comme tout son équipage avait
péri dans la tempête et que lui-même n'avait été sauvé que par miracle, Row-
land se figura n'avoir point à redouter de dénonciateur. Douze ans de sécurité
lui firent presque oublier le souvenir de son crime. Sir Montacute avait été
rejoindre ses ancêtres; son titre était passé à Rowland, ses biens à Aliva. Cette
dernière avait été amenée à épouser sir Cecil, à des conditions posées par son
frère, lesquelles, quelque étranges et sans précédents qu'elles fussent, avaient
été acceptées par l'amant.
Sir Rowland regarda son interlocuteur d'un air effaré.
— Le mariage ne fut jamais consommé, acheva l'imperturbable étranger.
Sir Cecil n'est plus. Lady Trafford, supposée sans enfants, languissante et affli-
gée, faible d'esprit et de corps, ne contractera vraisemblablement pas une nou-
velle union. Avant peu, les biens de la famille reviendront à sir Rowland.
— Es-tu
homme ou démon? s'écria Trenchard en considérant l'inconnu.
— Vous me
flattez, sir Rowland, répondit l'autre en grimaçant un sourire.
— Si vous êtes un
homme, reprit Trenchard avec force, je veux savoir à
quelle source vous avez puisé ces renseignements.
— Je pourrais ne pas vous répondre, sir Rowland, mais je suis disposé à
vous donner toutes satisfactions. Les uns me viennent de votre confesseur, les
autres d'ailleurs.
— De mon confesseur! s'écria le chevalier. A-t-il trahi ces confidences
sacrées?
— Oui, et que cela vous apprenne à l'avenir à ne point rendre un prêtre
dépositaire d'un secret important, autant vaudrait le conter à une femme.
Rebaltez les oreilles de leurs Révérences de toutes les balivernes qu'il vous
plaira, mais ne leur dites rien qui ne puisse être répété. Moi-même, autrefois
disciple de Saint-Pierre, j'en parle par expérience.
— Qui êtes-vous? demandaTrenchard
incapable d'en croire ses oreilles.
— Je m'étonne que vous ne
m'ayez déjà pas fait cette question, sir Row-
land; elle eût épargné à moi beaucoup de circonlocutions, à vous une longue
incertitude. Mon nom est Wild... Jonathan Wild.
El le grand empoigneur de voleurs se mit à rire de l'effet produit par cette
révélation. Accoutumé à ces manifestations de surprise, il en jouissait.
Sir Rowland porta la main à son épée.
— Monsieur Wild, dit-il, d'un Ion ferme etsarcastique, une personne de votre
sagacité doit savoir que de tels secrets sont dangereux pour le possess eur.
— Parfaitement,monsieur, répondit froidementJonathan; mais je n'ai rien
à craindre, d'abord parce qu'il est de votre intérêt do ne me point molester,
ensuite parce que j'ai prévu toutes les éventualités. C'est toujours bien armé
que je chasse le tigre humain : mes janissaires sont dehors; un d'eux est porteur
94 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

d'une liasse de papiers contenant toute la relation des événements que je vous
ai rappelés; passé un certain temps, si je ne reparais pas, ces documents seront
déposés entre les mains de l'autorité. Vous voyez que j'ai calculé mes chances.
— Vous avez oublié que vous êtes en mon pouvoir, riposta durement le che-
valier, et que tous vos alliés ne peuvent vous soustraire à mon ressentiment.
— Je puis du moins me protéger moi-même, Répliqua Wild avec un calme
provoquant; je suis réputé bon tireur aussi bien que lame passable et, si besoin
est, je vous fournirai la preuve de mon habileté. J'ai eu pas mal de rencontres
dans mon temps, et je m'en suis généralement tiré à mon honneur. Je porte
les marques de quelques-unes, ajouta-t-il, ôtant sa perruque et découvrant un
crâne nu, couvert de cicatrices et de plaques d'argent; cette blessure, dit-il en
indiquant du doigt la plus large balafre, me fut faite par le couteau de chasse
de Tom Thurland que j'appréhendais au corps pour le meurtre de madame
Knap. Ce morceau d'argent avec lequel on raccommoderait une cafetière, sert
à. boucher un trou de Will Collhurst qui avait volé M. ïlearl, dans Honnslow-
Heath; je m'assurai du gredin après qu'il m'eut blessé. Celte fracture est
l'oeuvre de Jack Perrot —• autrement dit Jack le Rémouleur — qui s'intro-
duisit avec effraction dans le palais épiscopal deNorwich. Jack était un scélérat
fort comique, il avait mi peu trop de goût pour le fin bourgogne et la femme
de charge favorite de Sa Grâce. L'évêque, afin de lui enseigner la discrétion
avec laquelle il convient de s'immiscer dans les affaires de l'Eglise, l'envoya
danser à Tyburn. Pas une égratignure qui n'ait son histoire. Le seul inconvé-
nient que me fasse éprouver ma caboche tailladée c'est que je ne supporte plus
la boisson; toutefois celte infirmité est partagée par beaucoup de têtes eii meil-
leur état que la mienne. Lally Welit, qui fut plus tard jugée pour vol dans les
magasins,s'arma contre moi d'un grand couteau de table, et quand je le lui eus
enlevé, la coquine me coupa deux doigts de la main gauche avec ses dents. Vous
voyez que je n'ai jamais hésité et que je n'hésiterai jamais à exposer ma vie:
ma professionm'a endurci.
Sur ce, il rajusta tranquillement sa -perruque.
monsieur Wild? demanda
— Qu'espérez-vous gagner de 'cette entrevue,
Trenchard, comme s'il eût pris une soudaine résolution.
— Ah! nous parlons enfin
d'affaires, repartit Jonathan en se frottant les
mains tout joyeux. Voici mes conditions, sir Rowland, ajouta-t-il, tirant une
feuille de papier de sa poche et la mettant sous les yeux du chevalier.
— Mille livres ! fit
Trenchard d'un air sombre ; c'est payer bien cher un se-
cret, quand on peut s'assurer un silence...
tète, riposta Jonathan en fronçant
— Que vous achèteriez au prix de votre
les sourcils. Sir Rowland, sije voulais, je vous écraserais d'un mot. Vous m'ap-
partenez. Votre nom et la fatale épithète de dangereux... qui y est attachée sont
en première ligne sur la liste des mécontents que le Comité secret a saisie.
J'ai contre vous un mandat d'arrêt signé de M. Walpole.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 95

— M'arrêter! s'écria Trenchard en tirant son épée.


— Rengainez cette lame, sir Rowland, le roi Jacques III en aura besoin. Je
n'ai nullementl'intention de vous arrêter; j'ai àjouérunjeu différent; ce sera
de votre faute si vous n'êtes pas le gagnant. Je vous offre mon assistance à ces
conditions, et la proposition est si loin d'être exorbitante, qu'elle serait triplée
si je n'avais un intérêt.commun dans la cause. Je suis franc avec vous; votre
affaire arrangée m'aidera à venger un affront personnel, et pour moi cela n'est
pas d'une mince considération. D'ailleurs un millier de livres sont une baga-
telle pour se débarrasser d'un individu qui peut vous en enlever dix mille.
— Qu'entends-je?
— Je vous délivrerai de l'enfant, poursuivit Jonathan avec le plus grand
sang-froid. Cette clause sera stipulée dans le marché.
— Il vit donc? vociféra Trenchard.
— Certainement, non seulement il vit, mais il. vivra si nous n'y mettons
bon ordre.
Le chevalier s'appuya sur une chaise et passa une main dans ses cheveux
baignés de sueur.
— Alors ce n'était pas un rêve, dit-il d'une voix caverneuse et en se parlant
à lui-même, je les ais vus sur la plate-forme du pont... l'enfant et son sauveur!
Ils ne furent pas ensevelis sous les ruines, ni précipités dans le gouffre... ou du
moins comme moi ils échappèrent!... Dieu!... je m'étais habitué à croire qu'il
avait péri! Aujourd'hui mes pires appréhensions se réalisent... il vit!
— Encore... insinua Jonathan.
— Je ne puis, je n'ose lui faire du mal, répondit Trenchard d'un air égaré,
en s'afl'aissant comme paralysé dans son fauteuil.
Jonathan rit dédaigneusement.
— Abandonnez-le-moi, dit-il, il no vous inquiétera pas davantage.
— Non, répondit sir Rowland qui paraissait complètement abattu, je ne lut-
terai point contre la destinée ; trop do sang a déjà coulé!
— Voilà qui devient touchant, murmura Wild d'un ton de mépris. Livrez-
moi ce franc vilain, je ne le laisserai pas échapper... Voyons! votre intention
est-elle de vous déclarer coupable, sir Rowland? S'il en est ainsi, je n'ai qu'à
exécuter tout de suite mon mandat.
— Tout beau ! monsieur, cria le chevalier, se levant soudain et reculant d'un
pas.
— Je savais bien que je l'y amènerais, pensa Wild.

Où est l'enfant? demanda Rowland.
— Sous la garde de son sauveur, Owen Wood, charpentier qui l'a élevé.
— Wood !... de Wich-strceL ?
— Lui-même.
— Un garçon de chez lui était ici tout à l'heure; serait-ce lui par hasard?
— Non, c'était l'apprenti Jack Sheppard. Je quitte à l'instant votre neveu.
96 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

En ce moment Charcam entra;


— Je vous demande pardon, sir Rowland, dit le serviteur, mais un enfant
se présente avec un message pour lady Trafford.
— De là part de qui? demanda Trenchard.
1--r-;Dè:-M.rWood,'. le'charpentier. ' :•
:—:Avéz-v6ûs reconnul'apprenti qui est veriutantôt?
. ;,
---Non,j sir Rowland, celui-ci est beaucoup plusjoli. ;.-:
" —C'est lui,-par le ciel! s'écria Jonathan.: Sir Rowland, consentez-vous!
ajouta'-Uil à voix basse. -! : -'
- - ' ' :
. .
— Oui, répondit Trenchard du même ton.
— C'est bien ! Il ne s'en retournera pàsi : - ' • -

— L'avez-vous informé du départ de lady Trafford?reprit le chevalier, se


composant de son mieux pour parler à Charcam.
v '—Non, sir'Rowland. Comme vous vous proposez d'aller à S'aintrAlban ce

soir, j'ai pensé que vous seriez bien aise de le voir. En outre, il est.singulier,
cet enfant; à toutes mes questions il a refusé de répondre, disant que c'est à" Sa
Seigneurie elle-même qu'il veut parler. Je n'ai pas jugé à propos dele renvoyer
sans vous prévenir dé cette circonstance. '

• - —^
Vous avez eu raison. -
.
! :—'Où'esWlîdemauda Jonathan.
-'.-••'
" — DansTe vestibule.
— Seul?-
;
• v •' - '_ :.::'.'.
compagnons'qui l'attend la
:..'
juste-
— Non, monsieur; il a un de ses à .porte,
ment celui qui a fermé la boîte à.bijoux de Sa Seigneurie.
— Des bijoux! s'écria Jonathan/Ah!j'y suis. Les
doigts de Jack Sheppard
sont des gluaux. Quelque chose vous a-t-il manqué,sirRowland,aprèsle départ
de ce garçon? •''• '

— Pas que jesaehe, dit.le chevalier,


Attendez, il me. vient une idée.
.
Et il conféra à part avec Jonathan.
— C'est cela,'fit Wild quand
Trenchard eut terminé. ! Ce jeune fou vient
rendre l'objet, quel qu'il soit, que lady Trafford s'efforçait de nous: cacher et
que. son compagnon a soustrait. C'est précisément ce: qu'un: pareil.niais est.
capable défaire. Nous le tenons comme une linotte en cage, et nous pourrons
lui tordre le cou'aussi aisément. Obligez-moi dé vous laisser diriger en cette con-
joncture, sir Rowland; je suis un vieux routinier dans ces sortes d'affaires.
Écoutez! ajouta-l-il en se tournant vers le serviteur, vous pouvez amener l'en-
fant, mais ne lui dites pas un mot de l'absence de lady Trafford. Un vol a été
commis, et votre maître, soupçonne que ce garçon en a été le complice ; il désire
donc l'interroger. Il sera nécessaire que vous vous assuriez.de son compagnon,
et comme vous dites qu'il n'est pas dans la maison, usez de précaution en l'ap-
prochant,'car c'est un petit drôle qui vous glisserait entre les doigts. Quand vous
vous en serez emparé, toussez trois fois de cette façon... aussitôt deux rudes
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 97

— C'est l'arrêt de mort de reniant... (Page 99.)

gaillards apparaîtront. Ne vous effrayez pas de leurs manières; ils sont capables
d'être hargneux avec les étrangers, mais cela ne dure pas. L'homme à la barbe
rouge se chargera de votre prisonnier; l'autre ira chercher une voiture le plus
promplement possible.
— Pour qui? monsieur, demanda Chaream.r
— Pour moi son maître, Jonathan Wild.
— Vous êtes Jonathan Wild? cria le serviteur effaré.
— Oui; que mon nom ne vous épouvante pas. C'est étrange ! dit l'empol-
gneur de voleurs en souriant avec complaisance, tout le monde tremble en
Ventendant prononcer. Obéissez pron;mtenïenf^e.t vous n'avez rien à craindre.
Laissez supposer à l'enfant que vousoïllez l'intrôilu'ire auprès de lady Trafford ;
vous me comprenez. ! f£ 1 * [ 1 ' 's: \
(

Liv. 13.
98 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Le domestique ne comprenait plus rien, il était confondu de se trouver en


présence de Jonathan Wild. Toutefois, n'osant avouer son trouble, il s'inclina
profondément et sortit.

CHAPITRE IX

CONSKQtJJÎNCES D'Ii VOL

— Que prétendez-vous faire, monsieur? demandaTrenchard dès qu'ils furent


seuls.
— Ce que les circonstances me dicteront. 11 est certain qu'il surgira quelque
chose dans le cours de cet interrogatoire, dont je pourrai tirer parti; sinon, je
ferai conduire votre neveu au violon de Saint-Gilies sous ma responsabilité.
— C'est là votre plan remarquable ! fit dédaigneusement le chevalier.
— Une fois au violon, continua Wild sans prendre garde à cette interruption,
nous en sommes aussi sûrs que s'il était au tombeau. Le constable Sharples est
à ma solde. Je pourrai enlever le prisonnier à quelque heure de la nuit qu'il
me plaira, et je l'enlèverai. Il faut que vous sachiez, sir Rowland, — car je n'ai
pas de Secrets pour Arous — que, dans l'intérêt de mes affaires, je me suis rendu
acquéreur d'un petit sloop, au moyen duquel j'exporte en Hollande et en
Flandre, où je suis toujours assuré d'un prompt débit, certaines marchandises
telles que montres d'or, bijoux, vaisselleplate, ou bien encore un billet, un bor-
dereau d'un orfèvre duquel on a causé par correspondance...Vous comprenez?...
Ce sloop est dans le fleuve à la hauteur de Wapping; sa cargaison est presque
embarquée, et il fera voile demain à la pointe du jour, pour Rotterdam. Son
capitaine Rykharl van Galgebrok, m'est dévoué; dès qu'il sera en mer, il jettera
le garçon par-dessus le bord aussi tranquillement que s'il allumait sa pipe. Il
sera prudent, néanmoins, de lui couper la gorge avant de le noyer; j'ai essayé
de ce procédé. L'Océan garde mieux un secret que la Tamise, sir Rowland. A
minuit votre neveu sera sous les écoulilles du Zecsland.
— Pauvre enfant! murmura Trenchard d'un air distrait, toute la scène du
fleuve se représente à mon esprit. J'entends le plongeon dans l'eau... jo vois
un objet blanc flotter comme un oiseau de mer... Il ne périra pas!
— Sang de ma viel s'écria Jonathan d'un ton de mépris mal déguisé, ou ne
se laisse pas aller ainsi! Asseyez-vous et soyez calme.
— J'ai souvent eu d'effrayantes visions pendant lesquelles le mort m'est ap-
paru, poursuivit le chevalier, mais... envisager le vivant...
— Ce sera fini dans quelques minutes, riposta Jonathan impatienté, et ce
sera trop court pour moi; j'aime ces sortes d'entrevues. En attendant, ayez la
bonté d'apposer votre signature au bas de ce billet, sir Rowland. Je ne demande
rien, vous voyez, que ma part du pacte ne soit accomplie.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 99

Trenchard prit une plume.


— C'est
l'arrêt de mort de l'enfant, fit observer Wild avec un sinistre sou-
rire.
— Je ne puis le signer !
— Damnation! On ne plaisante pas ainsi avec moi. Signez ou je pars.
— Allez, monsieur, répondit le chevalier avec hauteur.
— Oui, oui, reprit Jonathan, mettant ses mains dans ses poches; mais pas
seul, sir Rowland.
La porte s'ouvrit violemment, et Charcam parut, entraînant Thames, qu'il
tenait au collet, et qui se débattait en vain pour recouvrer la liberté de ses mou-
vements.
— Voici un des voleurs, sir Rowland! cria le domestique. Je suis arrivé à
temps. Le jeune fripon avait appris d'une des servantes que Lady Trafford n'est
plus ici, et il s'enfuyait quand je l'ai rattrapé au bas de l'escalier.
— Voyons? approchez, mon oiseau de Newgate ! continua-t-il, le secouant
brutalement.
Jonathan se mit à siffler en sourdine.
— Si les choses s'étaient bien passées, pensa-t-il, j'aurais maudit la stupi-
dité de ce domestique ; au point où elles en sont, je ne suis pas fâché de la
bévue.
Trenchard considéra Darrell un instant et devint livide ; cependant pas un
muscle de sa physionomiene bougea.
— C'est lui ! se dit-il en lui-même.
— Que pensez-vous do votre neveu, sir Rowland? murmura Jonathan, qui
tournait le dos à Thames. Il serait mille fois malheureux, n'est-ce pas, de
tuer un enfant qui donne de si belles espérances ?
— Démon! cria le chevalier, avec fureur. Donne-moile papier !
Jonathan se hâta de ramasser la plume et de la présenter à Trenchard.
— Si je suis le diable, dit Jonathan, comme quelques gens l'affirment, et
comme je ne suis pas éloigné de le croire moi-même, vous verrez que je diffère
de l'idée qu'on se forme généralement de l'ennemi du genre humain, et que
j'exécute fidèlement les ordres de ceux qui confient leurs âmes à ma garde.
— Emmenez ce garçon, reprit Trenchard. Je ne me sens plus aucune énergie
en sa présence.
— De quoi suis-je accusé? demanda Thames, qui, extrêmement alarmé
d'abord, avait retrouvé son courage.
— De vol ! répondit Jonathan d'une voix de tonnerre, et se retournant sou-
dain. Vous êtes prévenu d'avoir aidé votre camarade Jack Sheppard, à sous-
traire des objets de prix d'une caisse de bijoux appartenant à lady Trafford. Ah !
ah ! continua-t-il, exhibant un court bâton d'argent, qu'il portait constamment
sur lui et proférant une horrible imprécation, vous êtes confondu ! A genoux,
100 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

fripon ! Confessez votre culpabilité; sir Rowland peut encore vous sauver de la
potence.
— Je n'ai rien à confesser, repartit
Thames hardiment : je n'ai pas commis
d'action mauvaise. Etes-vous mon accusateur?
— Oui. Qu'avez-vous à alléguer pour votre
défense?
— Que votre inculpation est sciemment
fausse et malicieuse.
— Est-ce tout? Venez, que je vous
fouille, mon jouvenceau.
— Vous ne me toucherez pas, s'écria Thames, et
s'échappant des mains de
Charcam, il se jeta aux pieds de Trenchard. Ecoutez-moi, sir Rowland! dit-il.
Je suis innocent. Je n'ai rien volé. Cet homme, ce Jonathan Wild, que j'ai vu
pour la première fois, il y aune heure, dans Wych Street, est, je ne sais pour-
quoi, mon ennemi. Il a juré de me perdre!
— Bah! fil Jonathan. Vous n'ajouterez pas foi à une pareille absurdité, sir
Rowland !
— Si vous êtes innocent, mon enfant, vous
n'avez rien à craindre, dit le
chevalier, contenant son émotion. Mais que veniez-vous faire ici?
— Excusez-moi, sir Rowland, je ne puis répondre à cette question. C'est à
lady Trafford que je voulais parler.
— Etes-vous instruit que je suis le frère de Sa
Seigneurie? Elle ne me
cache rien.
—Je vous crois, répondit Darrell embarrassé ; cependant je suis forcé de me
taire.
— Votre refus ne
plaide pas en votre faveur, repartit sévèrement Tren-
chard.
— Consent-il à être fouillé? reprit Jonathan.
— Non. L'on ne me traitera pas comme un criminel, s'écria Thames.
— L'on vous traitera selon vos mérites, répondit malicieusement Wild, qui,
en dépit de sa résistance, plongea ses mains dans les poches de l'.enfanl, et il en
sortit la miniature. Où avez-vous eu cela? demanda-t-il grandement surpris du
résultat de son procédé.
Darrell ne répondit pas.
— Nous trouverons bien le moyen de vous ouvrir les lèvres, dit Jonathan.
Amenez-moi son camarade, ordonna-t-il bas à Charcam : je vais prendre soin
de celui-ci, et cette fois ne négligez pas mes instructions. Vous reconnaissez
que ce portrait est la propriété de lady Trafford? poursuivit-il, lançant un re-
gard d'intelligence au chevalier.
— Certainement! répliqua Trenchard. Ah! lit-il, tressaillant soudain, quand
son l'égard rencontra la miniature. Comment avez-vous cet objet en votre pos-
session ?
— Répondez donc, voleur! cria Wild, frappant violemment Darrell de son
bâton d'argent.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD •101

— Je ne veux pas,
répondit Thames d'une voix ferme, et votre brutalité ne
sera de nul effet sur moi.
— Nous verrons,
repartit Jonathan, le frappant plus fort.
— Finissez ! dit Trenchard d'un ton d'autorité. Savez-vous de qui est ce
portrait? demanda-t-il à l'enfant.
— Non, dit Thames, retenant ses larmes. Pourtant, je pense que c'est celui
de mon père.
—-
En vérité ! vit-il votre père.
— Il fut assassiné que j'étais encore au berceau.
— Qui vous a dit que ceci fut son portrait?
— Mon coeur, qui me dit aussi que je suis maintenant en face de son
meurtrier.
— Naturellement, repartit Jonathan; c'est moi... un empoigneur de voleurs
est toujours un meurtrier aux yeux d'un voleur. Si votre père vous ressemblait
en quelque manière, mon blanc-bec, je regrette que vos soupçons soient mal
fondés. Néanmoins, je puis vous certifier que j'aurai le plaisir de pendre le fils
de votre père; et le fils de votre père n'est pas à cent mille de vous en ce
moment... ah ! ah!
Comme il achevait ces mots, entrèrent Charcam et un nain juif, misérable-
ment vêtu d'une blouse de serge brune. Jack Sheppard marchait entre eux.
Derrière, une foule de domestiques attirés par la nouvelle du vol, lambinaient
à la porte, retenus par la curiosité.
Jack promena un rapide regard autour de lui ; à la vue de Thames sous la
garde de Jonathan, il devina tout, et compritparfaitement l'oeillade que le ban-
dit lui lança à la dérobée.
— Procédons
vivement, dit Trenchard à voix basse.
— Votre nom? commença
Wild, interpellant l'audacieux, qui le considérait
avec le plus grand calme.
— Jack
Sheppard, répondit l'apprenti.

Reconnaissez-vous ce portrait? ajouta Jonathan, lui présentant la minia-
ture et lui faisant un nouveau signe d'intelligence.
— Oui.
— Pouvez-vous nous
apprendre d'où il vient?
— Oui.
Établissez les faits.

— Il vient de la boîte à bijoux de
lady Trafford.
Un murmure d'étonnement s'éleva dans l'assemblée.

— Fermez la porte, commanda


Trenchard impatiemment.

A mon avis, sir Rowland, il est mieux de continuerpubliquementcet inter-
rogatoire.

Ainsi-soit-il, répondit le chevalier. Poursuivez.
102 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Vous dites que cette miniature a été volée dansla boite à bijoux de lady
Trafford ; reprit Jonathan, par qui?
— Par Thames Darrell.
— Jack! s'écria Thames indigné.
Mais Sheppard n'écouta pas celle exclamation.
Un chuchotement circula parmi les domesti ques : quelques-uns — spécia-
lement les femmes — se penchèrent en avant pour regarder le coupable.
— Silence ! vociféra Charcam, appuyant énergiquement sur la dernière
syllabe.
— Etiez-vous présent au vol? demanda encore Jonathan
— Oui.
—Vous le jureriez?
— Je le jure! répondit Sheppard.
— Menteur!
s'écria Thames.
— Assez !
reprit Wild triomphant. Eloignez les domestiques,monsieur Char-
cam. Ils en ont suffisamment entendu à mon gré, murmura-t-il. Il est mainte-
nant trop tard pour les conduire devant un magistrat, sir Rowland ; donc, avec
votre permission, je les logerai cette nuit dans le violon de Saint-Gilles. Jack
Sheppard, vous n'avez rien à craindre, puisque vous êtes devenu témoin contre
votre complice. Demain, vous comparaîtrez devant le juge Walters, qui écoutera
votre déposition, et je ne doute pas que Thames Darrell ne soit envoyé en pri-
son. A présent, en cage, mon petit canari. Avant de partir, je vais vous accom-
moder d'une paire de manchettes.
Et il passa les menottes à son captif.
— Je suis innocent! cria Thames,
fondant en larmes. Je n'ai pas commis
ce vol. J'ai quitté Wych Street tout à l'heure. Envoyez chercher M. Wood, et
vous verrez que je dis la vérité.
— Restez en paix ! mon garçon,
cela vaudra mieux, dit Wild d'un ton
menaçant.
ainsi condamné ! cria Thames.
— Lady Trafford ne m'eût pas
— Qu'on l'emmène ! tonna
Rowland avec humeur.
— Restez en bas avec les prisonniers, Nab,
ordonna Jonathan au nain juif
Je vous rejoins dans une minute.
Le mécréant barbu saisit Jack par le milieudu corps, Thames , par la nuque,
et s'éloigna, comme l'ogre des contes des fées, un enfant sous chaque bras;
Charcam fermaitla marche.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 103

CHAPITRE X

-MEUE ET l'ILS

A peine étaient-ils sortis,.un bruit confus se fit entendre au dehors et Char-


cam rentra le visage triste et bouleversé,
— Que veut cet homme? demanda Wild.
— Sa Seigneurie... bégaya le serviteur.
— Que lui est-il arrivé? cria le chevalier. Est-elle de retour?
—Oui, sir Rowland.
— Diable ! fit Jonathan. Voici une contre-ruse.
— Ce n'est pas tout, Votre Honneur, continua Charcam. Madame Norris
dit que Sa Seigneurie est mourante.
Mourante ! répéta le chevalier.
. —
— Mourante! sir Rowland. Les spasmes, la courte haleine, les défaillances
l'ont prise en route, et l'ont rendue plus malade que jamais. Madame Norris a
été tellement effrayée qu'elle a ordonné aux postillons de tourner bride en toute
hâte, et elle ne croyaitjamais ramener ici Sa Seigneurie vivante.
— Mon Dieu ! je l'ai tuée ! s'écria Trenchard abasourdi.
— A n'en pas douter, fit observer Wild, d'un ton moqueur; ce n'est pas
une raison pour l'apprendre à tout le monde.
— On la descend de voiture, reprit Charcam. Plairait-il à Votre Honneur
d'envoyer avertir le médecin et le chapelain?
— Courez vite les chercher tous deux, répondit Rowland avec angoisse.
— Un moment! cria Wild. Où sont les enfants ?
— Dans le vestibule.
— Sa Seigneurie le traverse-1-elle?
— Naturellement; il n'y a pas d'autre chemin.
— Ramenez-les promptement dans cette chambre ! Us ne doivent pas se ren-
contrer, sir Rowland, ajouta-t-il pendant que Charcam s'empressait d'obéir à
ses instructions.
— Lo ciel en a autrement décrété, répéta le chevalier anéanti. Je cède
au sort.
-^ Ne cédez à rien, riposta Wild, s'efforçant de le rassurer ; surtout lorsque
vos desseins prospèrent. Le sort de l'homme est dans ses propres mains. Vous
serez l'exécuteur de votre neveu, ou il sera le vôtre. Secouez votre faiblesse.
Celte heure-ci va tout gagner ou tout perdre. Allez près de votre soeur, ne la
quittez que lorsque ce sera fini, et reposez-voussur moi pour le reste.
Sir Rowland s'avança irrésolument vers la porte, où il recula devant un na~
104 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

vrant spectacle. Sa soeur, évidemment à la dernière extrémité, était couchée


sur une chaise longue, portée par deux domestiques, et précédée de madame
Norris, qui se tordait les bras en pleurant. Venait ensuite Charcam, auquel
tous ces événements faisaient perdre la tête : il traînait Thames, et laissait Jack
Sheppard sous la garde du nain juif.
.
-—
Malédiction de l'enfer! murmura Jonathan entre ses dents ; ce fou gâtera
tout. Eloignez-le, ajouta-t-il; marchant rapidement vers Charcam.-
— Qu'il reste! ordonna Trenchard.
— Comme il vous plaira, sir Rowland, répondit Wild, avec une
indifférence
affectée ; mais je ne suis pas habitué à chasser le daim pour qu'un autre, mange
la venaison, sachez cela.
Il se retira à l'écart, croisa ses bras et murmura :
fais jouer
— C'est un caprice. Cette femme ne peut vivre longtemps, et je
à mon souhait les fils de cette opiniâtre marionnette.
Sir Rowland. s'était agenouillé près de sa soeur, il pressait dans les siens les
doigts glacés de la moribonde, et implorait son pardon dans les termes les plus
tendres. Cependant, elle ne parut s'apercevoir de sa présence, que lorsque
madame Norris lui eut administré des restaurants.
;
— Rowland, dit-elle.d'une yoix faible, où est lepère
Spencer?Je veuxre-
cevoir l'absolution ; quelque chose me pèse sur la conscience.
Le front de'Rowlànd se rembrunit.
ainsi que vos
— Je l'ai envoyé chercher, Aliva; il sera ici tout à l'heure,
médecins.
— Je n'ai que faire de.ceux-ci. La médecine ne peut plus me sauver.
— Chère soeur...
— Je mourrais heureuse, si j'avais vu mon enfant.
— Soyez heureuse alors, Aliva. Vous le verrez.
telles plaisante-
— Ne vous moquez pas, Rowland; ce n'est pas l'heure de
ries.
-—
Je dis la vérité, par le ciel! répondit solennellementle chevalier. Laissez-
nous, madame Norris, et ne rentrez pas que le père Spencer ne soit là.
'— Votre Seigneurie... implora Norris hésitante.
— Allez ! répondit lady Trafford ; c'est ma volonté dernière.
La fidèle servante, noyée dans les larmes, s'éloigna, suivie des deux domes-
tiques.
Jonathan se glissa derrière une draperie,
— Rowland, reprit lady Trafford, fixant sût lui un regard où se peignait la
plus vive anxiété, vous m'avez assuré que je verrais mon fils. Où est-il?
— Dans celte chambre.
— Ici ! cria lady Trafford.
— Ici... mais calmez-vous, chère soeur; cette
émotion sera trop forte...

Je suis calme, Rowland.., bien calmej répondit-elle, tandis que le trem-
LES^IEVALIERS DU BROUILLARD 103

Les bandit? <h\ Londres.

blement de ses lèvres démentait ses paroles. L'histoire de sa mort était donc
fausse ? Je le savais, du reste. J'étais sûre que vous n'aviez pas eu le courage de
massacrer un enfant... un innocent enfant, Dieu vous fasse miséricorde !
— Qu'il vous entende ! repartit Trenchard, se signant dévotement. Mais mon
crime n'est pas moins grand parce que votre enfant a échappé. Cette main avait
consommé sa perte, lorsqu'une autre s'étendit pour le sauver, Il fut retiré de sa
tombe liquide par un honnête artisan, qui depuis l'éleva comme son fils.
— Dieu le bénisse! s'écria lady Trafford avec ferveur. Ne me faites pas lan-
guir plus longtemps. Les minutes sont des siècles. Montrez-moi mon fils.
— Le voici! répondit Trenchard, lui amenant, par la main, Thames, qui
avait été lejémoin muet et profondément ému de celte scène.
— Ah! s'écria
lady Trafford rappelant toutes ses forces. Ma vue s'obscurcit.

Liv. 14.
•106 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

De la lumière! que je le contemple. Oui!... ce sont les traits de son père! C'est
lui... c'est mon ûls!
— Mère! cria Thames; êtes-vous en vérité ma mère?
— Oui, oui ; mon doux enfant ! murmura-t-elle, sanglotant et le pressant
tendrement dans ses bras.
— Oh ! pourquoi vous relrouvé-je ainsi? reprit Thames d'un ton déchirant.
-^ Ne pleure pas, mon ami, repartit la malade, l'attirant encore plus près
d'elle, je suis si heureuse!
Rowland se repentait déjà de ce qu'il avait fait.
— Vous ne pouvez plus refuser de me révéler le nom du père de ce jeune
homme, Aliva, dit-il.
— Je n'ose, Rowland. Je ne puis parjurer mon serment. Je le confierai au
père Spencer, qui vous le fera connaître lorsque je ne serai plus. Ouvrez ce
rideau, mon enfant, que je vous voie mieux, dit-elle à Thames.
'-r- Ah ! fit Darrell, reculant à la vue de Jonathan Wild.
— Silence ! fit à voix basse le bandit d'un air menaçant.
— Qui est là? demanda lady Trafford.
— Mon ennemi, répliqua Darrell.
— Votre ennemi... répéta-t-elle sans le comprendre. Sir Rowland est votre
oncle... il sera votre tuteur... il vous protégera. N'est-ce pas, frère?
— Promettez ! souffla une voix grave à l'oreille de Trenchard.
— Il me tuera? cria Thames. Il y ici un homme qui en veut à ma vie.
— C'est impossible!
— Regardez ces fers, poursuivit-il,levant ses poignets enchaînés. C'est par
l'ordre de mon oncle qu'on me les a mis.
— Ah ! s'écria la mourante.
— Pas un moment à perdre, chuchota Jonathan s'approchant de Trenchard.
Sa vie... ou la vôtre.
— Personne ne vous nuira, mon enfaut, reprit lady Trafford. Je vous répète
que votre oncle vous protégera; ce sera son intérêt. Il dépendra de vous.
— Faites ce que vous voudrez, dit Trenchard à Wild.
— Otez ces chaînes, Rowland; à l'instant, je vous le commande! continua
Sa Seigneurie.
— Si je le veux, vociféra Jonathan, s'avançant et saisissant rudement
Thames.
— Mère ! cria ce dernier, au secours !
— Qu'est-ce que cela! râla lady Trafford, se levant sur sa couche et ten-
dant les bras à son fils. Dieu! voulez-vous me l'enlever?... voulez-vons me
l'assassiner?
— Le nom de son père et il est libre, répondit Rowland la retenant.
— Relâchez d'abord mon fils, et je vous découvre ce nom, Rowland, je vous
le jure
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 107

— Parlez alors, riposta


le chevalier.
— Trop
tard ! -gémit-elle, retombant lourdement en arrière. Il est trop
tard!... oh!...
Sans s'inquiéter des cris de la moribonde, Jonathan serra un mouchoir sur
la bouche de Thames et l'entraîna hors de la chambre.
Il rentra un moment après et trouva sir Rowland, les traits presque aussi
blancs et aussi rigides que ceux du cadavre, debout près du corps inanimé de
sa soeur.
— C'est votre ouvrage! lui dit sévèrement le chevalier.
— Pas tout à fait, répondit tranquillementJonathan. Du reste, cela
serait
que je n'en serais pas honteux. Savez-vous que vous avez failli lui arracher son
secret, sir Rowland. Les femmes sont hypocrites jusqu'à la lin : elles ne sont
sincères qu'avec elles-mêmes.
— Taisez-vous ! cria le chevalier avec force.
— Sans vous offenser, reprit Jonathan,je vous ferai observer que je
suis en
possession de ce secret.
— Vous !
— Ne vous ai-je pas dit que le fugitif Darrell me donna un gant?
Mais nous
reparlerons de cela plus tard. Vous pourrez m'acheter ce renseignement quand
vous y serez disposé. Je ne vous ferai pas de dures conditions. Je revenais vous
prévenir que j'ai mis votre neveu en voiture; et, si vous voulez vous rendre à
ma forteresse cette nuit, à une heure, dans le Old Railey, vous entendrez parler
de lui pour la dernière fois.
— J'irai, répondit Trenchard, d'un air sombre.
— Vous n'oublierez pas les mille livres, sir Rowland. Les bons comptes...
vous savez...
— Ne craignez rien. Vous aurez votre récompense.
— Merci ! merci ! \
Il s'inclina et sortit.
— Cet homme eût fait un bravo, murmura le chevalier, s'affaissaut dans un
fauteuil; il n'a ni crainte ni remords. Quenepuis-je acheter son apathie aussi
facilement que je me procure son assistance !
Peu après, madame Norris introduisit, le père Spencer ; sir Rowland était
évanoui sur le cadavre de son infortunée soeur.

CHAPITRE Xï

LES BANDITS DE LO'flMt'IÏS

Jonathan Wild trouva à la porte du manoir, 11110 voiture dont les stores'
étaient soigneusement fermés. Tout auprès, tenant un cheval par la bride, un
nommé Quilt Arnold, grand et de mauvaise mine, bien que vêtu de brillants
108 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

oripeaux, lui affirma que les deux prisonniers étaient en sûreté dans l'intérieur
de la voiture, sous la garde d'Abraham Mendez, le nain juif..
Quilt et Abraham composaient sa garde du corps ou plutôt étaient ses janis-
saires, comme il les appelait. Il donna quelques instructions à la hâte au pre-
mier, enfourcha sa monture et s'éloigna au galop. Quilt, à son tour, s'élança
sur le siège ; stimulé par la promesse d'un bon pourboire, le cocher fouetta son
indolent attelage, et fit merveille dans les profondes ornières et les routes dan-
gereuses, ou, pour mieux dire, les espèces de ruelles, dont Southampton Fields
était alors sillonné.
Il était dix heures, quand le lourd véhicule arriva en vue du violon de
Saint-Gilles. Le bruit tumultueux qui atteignit ses oreilles et la clarté de plu-
sieurs lanternes arrêtées devant le violon, instruisirent Quilt qu'il se passait
quelque chose d'extraordinaire. Craignant un mouvement en faveur de ses pri-
sonniers, s'ils mettaient pied à terre au milieu de celle cohue, il pensa pru-
dent de faire une halte. En conséquence, il descendit et courut sur le lieu du
rassemblement, où il fut content de ne trouver en partie que des sentinelles
et autres gardiens de nuit. Quilt, de sa nature ardent amateur de chamaillis, ne
put s'empêcher de rire aux éclats du piteux état de ces personnages. Pas un
qui ne portât les marques d'une lutte grave et récente. Bâtons de défense, as-
sommoirs, haches à deux tranchants, lanternes, sabres et caboches tombaient
on ruines; et à en juger parles souillures des habits, on avait dû se cogner en
conscience. Impossible d'entendre brailler plus fort que ne braillaient ces infor-
tunés. Les jurons faisaient explosion comme les obus d'une batterie bien
nourrie ; ils se croisaient avec les promesses des plus cruelles représailles.
Ici, un pauvre diable, la mâchoire disloquée, bredouillait de terribles me-
naces et gesticulait comme un insensé; là, un autre, le nez fendu, exhalait
des plaintes et des imprécations analogues. A droite, un homme gigantesque,
une crécelle brisée pendue à la poche de son pardessus, tenait une lanterne à
la hauteur de son visage usé, pour bien montrer aux spectateurs que ses deux
orbites étaient meurtris; à gauche, un maigre constable s'était dévêtu de sa
chemise, pour bander avec plus de facilité la plaie béante qu'il avait au bras.
— Il paraît que les bandits de Londres ont été à l'oeuvre, dit Quilt, s'appro-
chant du groupe.
— Ma foi ! oui ; c'est l'cas de l'dire, répondit un gardien, qui essuyait un
ruisseau de sang sur son front. Ils ont rompu la paix et nos boules par dessus
le marché. Mais, qué-que c'est que ce farceur-là? ajoula-t-il, tournant sa lanterne
vers le janissaire. Ah! Quilt Arnold, mon brave, est-ce vous? Par le diable ! la
vue de votre trogne amie me fait du bien.
— Je voudrais vous faire le même compliment, Terry, mais votre crâne
fêlé n'est pas un beau spectacle. Comment avez-vous été blessé?
— Comment? Je dois ça à un de mes compatriotes ; par exemple, je l'i ai
rendu la monnaie de sa pièce... ah ! ah !
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 109

— Un de vos compatriotes,Terry?
— Eh ben,
oui ; et un illustre encore! Vous avez entendu parler du marquis
de Slaughterford, Quilt?
— Naturellement; qui ne le connaîtpas? C'est le chef des bandits de Londres,
le général des grincheurs (voleurs), le prince des débauchés, l'ami des chirur-
giens et des vitriers, la terreur de voire tribu et l'idole des filles!
— C'est lui à un cheveu près! s'écria Térence ravi. Oh! Quel fier garçon!
— Bon! je croyais qu'il vous avait cassé la tête.
— Bah! ce n'est rien. Un morceau de taffetas gommé raccomodera les
choses; et Terry O'Flaherty n'est pas homme à s'inquiéter du coup d'un jacque-
mart. D'ailleurs, je vous répète que je l'i ai rendu ce qu'il m'avait donné... et
mieux encore. Je l'ai justement touché avec mon Étoile du Soir, comme j'ap-
pelle ce gros bâton, ajouta le gardien brandissant un énorme assommoir, chargé
de plomb à l'un de ses bouts, et, par saint Patrick ! je l'ai abattu comme un
boeuf.
— Morbleu! Vous l'avez donc tué?
— Pas tout à fait, reprit Térence en riant. Seulement,je l'ai ramené à la
raison.
— En l'en privant, n'est-ce pas? Je suis fâché que vous ayez blessé Sa Sei-
gneurie, Terry. La jeune noblesse a le droit de faire ses. folies.. S'il lui plaît, de
temps à autre, de s'enfuir avec un marteau de porte, de barbouiller une ensei-
gne, de battre la garde ou de bourrer un magistrat, elle paie pour ses divertis-
sements et tout est dit. Que peut désirer de plus un homme raisonnable, et
surtout un gardien de nuit? En outre, le marquis est mon intime; et il est dia-
blement beau garçon. Il n'y en a pas un qui lui ressemble parmi les pairs.
— Oh! s'il est votre ami, mon cher, n'en parlons plus : je suis en peine de
l'avoir rossé. Cependaut, nom de nom ! le diable lui-même me ficherait une pile,
y aurait pas à tortiller, faudrait que je l'i rende.
— Bien! bien! vous verrez, repartit Quilt. Sa Seigneurie ne vous oubliera
pas. Elle est aussi généreuse que facétieuse.
Il parlait encore que la porte du violon s'ouvrit et un robuste gaillard parut
sur le seuil, une lampe à la main.
— Tiens !: voilà Sharples! cria Quilt.
— .Paix, lit Térence. Il haussa son lumignon. Par Jésus! il veut nous
causer.
— Meschieurs de la garte, cria Sharples aussi fort que le lui permettait une
,
toux opiniâtre, monnople prisonnier... heugh! heugh!... le Marquis de Slaugh-
terford...
Les gardiens de nuit furieuxl'interrompirent par un tonnerre d'exécrations.
— A bas les bandits de Londres! A bas les grincheurs! cria la populace.
— Ecoutez! écoutez! vociféra Quilt.
— Sa Seigneurie m'envoie vous dire... heugh! heugh!...
MO LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Nouveaux grognements et nouveaux sifflets.


— Vous ne voulez pas m'entendre? demanda Sharples, après une pause.
— Mais si, répondit Quilt.
— Levez-vot'face et faites taire vot'toux, ajouta Térence.
—-
Eh ben, en deux mots, reprit Sharples avec dignité, le marquis vous
prie d'accepter dix guinées pour boire à sa santé.
Les cris de colère se changèrent en cris de joie.
— Ensuite Sa Seigneurie m'a encore chargé de vous
dire, continuaSharples,
d'une voixrauque, que c'est lui que regardent toutes les ordonnances de méde-
cin, pour les meschieursqui ont eu la boule cassée, ou qui ont été autrement
endommagés dans la bagarre... heugh! heugh!
— Hourrah! cria la populace.
— Nous sommes tous endommagés ! nous avons tous eu
la boule cassée !
crièrent une douzaine de voix.
— Oui, grâce à lui! repartit Térence. Pourtant nous ne voyons pas
d'ob-
jection à convertir en boisson les ordonnancesdu docteur.
— Pas la moindre, répliqua la foule.
— Vot'réponse, Meschieurs? demanda Sharples.
— Vive le marquis ! Nous acceptons son honorableproposition.
— Vive le marquis! répéta Térence. Il est la
gloire de la vieille Irlande!
A l'avenir, je réserverai l'Etoile du Soir pour les ennemis de Sa Seigneurie.
ici. J'ai là-
— Vous ferez bien, répliqua Quilt. Mais éclairez-moi donc par
bas une couple de moutards que je veux remettre aux soins de Sharples.
— Dépêchez-vous alors, dit Térence; sans cela je
perdrai ma part delà
monnaie.
Aidé de Térence et d'un porte-torche, qui avait volontairement offert ses
services, Quilt fit sortir les prisonniers de la voiture, et, laissant Sheppard à
Abraham, il entraîna Thames vers le violon. Les deux enfants n'avaient pas
encore échangé un mot. Toutes les fois que Jack avait essayé de s'entretenir
avec son compagnon, un grognement de colère du nain l'avait fait taire; quant
à Darrell, son coeur était trop plein pour qu'il éprouvâtle désir de causer. Un
instant, ses poignantes réflexions le firent éclater en sanglots; mais, grâce à la
mobilité d'impressionsnaturelles à la jeunesse, ses pleurs étaient taris quand la
voiture s'arrêta. Jack Sheppard n'avait pas cessé de se montrer insouciant et
insensible, il avait sifflé et chanté tout le long du chemin.
Thames n'avait pas foi entière en la menace de Jonathan de l'envoyer au
violon, et il redoutait pis que l'emprisonnement. Il cherchait à percer l'obscu-
rité pour découvrir en quel lieu il se trouvait, lorsque, par hasard, levant les
yeux au-dessus des maisons environnantes il vit se découper sur le ciel sombre
le clocher de l'église de Saint-Gilles. Wild ne l'avait pas trompé.
Quilt.
— Pourquoi ces moutards-là sont-ils ici? demanda Térence à
— Qu'est-ceque cela vous fait?
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD III

— Oh! rien, rien!


histoire de curiosité. Par les puissances ! ajouta Térence,
approchant sa lanterne du visage de Thames, qui marchait entre le janissaire
et lui, il estjoliment gentil le petiot. C'est t'y malheureux qu'on ramasse ça de si
bonne heure en mauvais chemin.
— Epargnez-moi votre compassion, l'ami, je suis injustement arrêté, dit
Thames.
— Certainement, repartit malicieusement Quilt; il en est de même de tous
les voleurs. Pour en gripper un justement, il nous faudrait attendre jusqu'au
jugement dernier. On ne peut pas supposer que vous vous soyez jamais fait le
cadeau d'un portrait enrichi de diamants. Morbleu ! qu'y a-t-il? poursuivit Quilt,
entendant du bruit derrière lui. Y'ik Vaut'gosselin qui donne le croc en jambe
à son compagnon. Veille sur ce blanc-bec, Térence; mes jambes sont plus agiles
que celles du vieux Nab.
Et confiant Thames aux soins du gardien de nuit, il s'élança à la poursuite
du fugitif.
— Voulez-vous gagner une bonne récompense, l'ami? dit Thames au gar-
dien, dès qu'ils furent seuls.
— En vous donnant la clef dès champs, mon mignon, n'est-ce pas? répon-
dit Térence. Ça ne se peut. Vous êtes le prisonnier de M. Wild.
— Je ne vous demande pas de me mettre en liberté, interrompit Thames.
Il s'agit d'une commission à me faire.
— Oùçà? mon coeur.
— Chez M. Wood, le charpentier, dans Wycli Streel. Il demeure près du
Lion-Noir.
— Le Lion-Noir!répéta Térence, connu ! à preuve que c'est une belle cabane.
Ah! j'y ai vidé plus d'un pot de bière avec l'hôte, Joe Hind. Vous dites donc que
M, Wood demeure près au Lion-Noir?
— Oui. Apprenez-lui que Thames Darrell, son fils adoptif, est détenu par
Jonathan Wild.
— Thames Dilton... esl-ce votre nom?
— Non; Darrell, répondit l'enfant impatienté, Thames Darrell.
— Bon! je n'oublierai pas. C'est tout de même drôle. Jamais je n'ai entendu
un chrétien s'appeler le Shannon ou la Liffiy ; et la Tamise [Thames) n'est qu'une
flaque d'eau bourbeuse comparée à ces deux fleuves magnifiques. Il est vrai que
vous êtes un fils d'adoption; ça fait une grande diflarence. On donne toujours
des noms bizarres aux enfants... enfin, suffit. Est-ce que vous êtes sûr de
n'avoir pas d'aul'nom, M. Thames Ditton.
Darrell, vous ai-je dit. Voulez-vous faire cette commission? Vous serez

largement payé de votre peine.
— J'me moque pas mal de la peine, répondit Térence, qui, au fond, avait
réellement bon coeur, et je voudrais ben vous sauver si je pouvais, car vous
112 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

m'ayez tout l'air d'un fils de seigneur, et, pour moi, c'est beaucoup. Mais si
M: Wild "vient à savoir que je l'y ai jeté des bâtons dans ses roues...
;. — Je ne voudrais pas être dans votre peau pour un monde entier, acheva
Quilt, qui, ayant rattrapé Sheppard et l'ayant remis à Abraham, revenait près
d'eux à î'improviste ; et ce ne sera pas ma faute s'il ne le sait pas.
— Sacrebleu! cria
Térence alarmé. Voulez-vous jouer un mauvais tour à
vot'vieux oamarade, Quilt?
-—:Oui; s'il joue le traître. Venez, mon fin matois ; malgré toute votre ruse,
il y en-a plus d'un de votre force.
— Pas delà mienne toujours, grogna Térence.
— SouyiensTloi ! cria Quilt, forçant le captif à.marcher plus vite., .'
; ,
— Souviens-toi du-diable! rétorqua Térence, qui avait recouvré son audace
naturelle. Crois-tu que j'aie peur d'un méchant pinceur de voleurs et de ses
mirmidons? Ah ben ! Maître-Thames Ditton, comptez sur moi; et vous,M. Quilt
Arnold, je vous défie.
— Chien! tu me menaces? cria Quilt, se retournant violemment.
' Mais le gardien de nuit l'évita, se mêla à la foule et disparut.

CHAPITRE XII

LE VIOLON DE SAINT-f.ILLF.fi.

Averti de l'approche des prisonniers par les clameurs croissantes du dehors,


Sharples, occupé à distribuer, dans l'intérieur du violon, les largesses du mar-
quis, fit promptementdisparaître une couple de guinées dans sa manche, feignit
de jeter le reste de l'argent à ses compagnons, et courut ouvrir la porte. En
montant l'escalier de bois qui y conduisait, Jack Sheppard tenta une seconde
fois de s'échapper. Il passa subitement entre les jambes de son conducteur,
mais le costume du nain n'était pas favorable à l'entreprise; la longue robe
d'Abraham le retint comme dans une trappe, et, au lieu de la liberté, il eut une
sévère correction.
Quilt prit Sharples à part et lui causa quelques instants.
— Eh ben, grommela le conslablc; vous savez qui j'ai
ici, je suppose?
— Assurément, répondit
Quilt; mon noble ami, le marquis de Slaughter-
ford. Qu'est-ce que cela prouve?
— Ce que ça prouve! répéta Sharples, d'un ton bourru. Ça prouve beaucoup.
Quoi que vùulez-vous que je fasse de ces deux petits drôles, hein?
— Ce <[ue vous faites généralement do vos prisonniers, monsieur
Sharples.
Mettez-les sous clef. ,'
,LE:S^#/È^<LIERS DU BROUILLARD 113

La Magdeleiue. (Page 119.)

— C'est facile à dire. Mais supposez que


je n'aie pas de place pour les
mel'sous clef, comment que je m'y prendrai?
Quilt parut embarrassé. Il passa.son bras sous celui du constable et le tira
à l'écart.
Allons! c'est ben! c'est benl on le fera, gronda Sharples, après avoir

écouté quelques représentations; mais c'est diablemont embêtant. On n'a déjà
pas si souvent une bonne aubaine comme le marquis...
— Et une pratique comme M. Wild, donc?
insinua Quilt.
— Ah çà! Est-ce qu'on va nous garder ici toute
la nuit? cria Sheppard.
Sharples, que que c'est que c't oiseau-là?
— Jour de Dieu! reprit
— Un oiseau qui veut jucher. Ainsi,
Saint-Gilles, en marche! si vous vou-
lez nous verrouiller, dépêchez-vous.

Liv. 15.
114 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— On y va! on y va! répondit le constable.


— On y va!... S'il est minuit, c'est Jonathan Wild, répliqua Jack, lançant
à Thames un regard significatif.
— Foiis n'afez.bas un trou quelque bart où qu'on puisse vurrer ces gamins?
demanda Abraham. Le guferneur ne sera bas ici afant minuit.
Sheppard marcha sur le pied de'Thames pour lui faire remarquer ces der-
nières paroles.
— Je me souviens joustement d'un petit endroit caché qui fera pas mal l'af-
faire, dit.Sharples. Ils seront là aussi sourementquè des poussins dans un pou-
lailler.
— Montre-nous le,chemin, Saint-Gilles, cria Jack d'un ton de moqueuse
autorité. ;''. *
;'
.
Ils étaient dans une espèce -d'antichambre, coupée comme un segment de
cercle et séparée de la pièce principale par une- cloison au travers de laquelle
s'échappaient un bruit et dès-rires-qui révélaient là présence du marquis et de
ses amis. Un assortiment1 de Gâtons, de haches, de mousquets, de menottes, de
capotes et d^iaiitèrnes'pèndàient aux murs. Dans un angle, on voyait une
vieille chen^hée:démolié;^daiisun autre, une sorte de boîte en planche, encla-
vée dans la.Muraille, ressemblait à un buffet ou à une armoire. Ce fut vers
cette boîte (0ef:Sharples dirigea ses pas; il ouvrit une porte coupée et découvrit
un enfoncenj^it àtpeine aussi large et certainement, beaucoup moins propre
qu'une niclféyà chiens.
— Ça vousjva-t-il? demanda le constable, éclairant avec sa lanterne les
étroites limites'du trou.
Sheppard, dont les mains étaient libres, profita de ce moment pour s'empa-
rer de la pique d'une hallebarde, séparée de son bâton, qu'il avait remarquée
près de lui sur un banc; ensuite il bouscula son conducteur, s'élança sur le
bord du réduit avec l'agilité d'un paillasse, partit d'un éclat de rire moqueur,
et frappa joyeusementles planches de ses talons. Sa gaieté subit pourtant un
échec. Abraham, grandement courroucé déjà de sa conduite précédente, lo prit
par les jambes et le poussa si rudement dans le trou, que Ta pique qu'il avait
trouvé le moyen die glisser dans sa poche, perça ses vêtements jusqu'à la chair
et lui fit une légère mais douloureuse blessure. Jack, qui tenait du Spartiate
par sa nature, endura co martyre sans sourciller et poussa la stoïque indiffé-
rence jusqu'à, grimacer d'une façon bouffonne à la barbe de Sharples, pendant
que cet aimable fonctionnaire s'occupait à lui donner Thames pour compagnon
de captivité.
— Comment que vous trouvez vos quartiers, insolent? demanda Sharples,
d'un Ion jovial.
— Mieux que la compagnie, Saint-Gilles, répondit Sheppard. Ainsi ferme
la porte et délivre-nous de ta présence.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 115

— Ce garçon-là n'sera content que quand il sera sur le chemin de Bridewell,


fit observer Sharples.
— Ou
de la rue, riposta Jack. La prison qui doit me garder n'est pas encore
bâtie, sache bien cela.
— C'est ce que nous verrons, graine de chanvre ! répliqua Sharples en lui fer-
mant brutalementla porte au nez. Si vous sortez de cette cage, je vous fais misé-
ricorde. Maintenant, venez, meschieurs, je veux vous montrer un nouveau jeu.
Les deux janissaires le suivirent jusqu'à l'entrée, de la seconde chambre;
arrivé là, Abraham mit 'un doigt sur ses lèvres et lança un regard significatif du
côté des enfants, pour expliquer son intention à ses compagnons. La porte se
referma sur eux, le nain revint doucement sur ses pas et se posa en faction
près de l'armoire.
Pendant quelques minutes tout resta silencieux. A la fin Jack Sheppard
s'écria :
— La côte est belle!
Darrell ne répondit pas.
— Ne soyez pas
fâché contre moi, Thames, continua Sheppard, d'un ton
calculé, propre à apaiser l'indignation du jeune homme. J'ai fait tout pour le
mieux, comme je vais vous l'expliquer.
— Je ne vous
reproche rien, Jack, répondit gravement Darrell. Je romps
avec vous.
— Oh! pas comme cela,
j'espère, repartit Sheppard. D'ailleurs, je ne romps
pas, moi. Et si vous me devez votre emprisonnement, vous me devrez aussi
votre délivrance.
— Je préférerais rester ici toute ma
vie que de vous devoir ma liberté,
s'écria Thames.
— Je
n'ai rien fait qui puisse vous être désagréable, continua. Jack. "
— Rien ! répéta Darrell, d'un accent plein de mépris ; vous vous êtes parjuré.
— Cela ne regarde que moi; un.serment me coûte peu quand il s'agit de
votre vie.
— N'en parlons
plus, interrompit Thames; ces excuses aggravent votre
faute.
— Querellez-moi autant qu'il vous plaira, Thames, mais écoutez-moi. J ai
pris la marche qu'il fallait pour vous servir.
— Fi ! cria Thames. Vous
m'avez accusé pour vous dérober à la justice.
— Sur mon âme, Thames, vous me jugez mal! riposta Jack, avec anima-
tion; je donnerais ma vie pour la vôtre.
— Vous espérez que j'ajouterai foi à vos protestations après ce qui s'est
passé?
— Oui, et, mieux que cela, j'espère que vous me remercierez.

D'avoir préparé ma réclusion?
— De vous
avoir sauvé de la mort.
116 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Comment?
— Ecoutez-moi, Thames, vous courez un danger plus grand que vous ne
l'imaginez. J'ai surpris les instructions de Jonathan Wild à Quilt Arnold, et,
bien qu'ils parlassent en argot et à voix basse, mes oreilles, habituées au jargon
des voleurs, n'ont pas perdu un mot. Jonathan s'est entendu avec sir Rowland
pour se défaire de vous. Ils vous ont fait amener ici afin de mieux exécuter leur
dessein. Si nous ne trouvons pas le moyen de nous évader, avant la pointe du
jour, vous serez enlevé ou massacré, et votre disparition sera attribuée à la
négligence du constable.
— Etes-vous sûr de cela? demanda Thames, qui, tout brave qu'il fût, ne put
s'empêcher de frissonner à cette nouvelle.
— J'en suis certain. Dès l'instant où je suis entré dans la chambre et vous ai
vu prisonnier de Jonathan Wild, j'ai deviné ce qui se machinait et j'ai agi en
conséquence. Les choses n'ont pas tourné aussi bien que je le désirais; néan-
moins, elles auraient pu être pires. Thames, je veux vous sauver. Mais, dites,
nous sommes amis, n'est-ce pas?
— Vous ne me trompez pas? répondit Thames avec défiance.
— Non, par le ciel! répliqua Sheppard, d'une voix ferme.
— Ne faites pas de serments, Jack, ou j'hésiterais. Je ne peux vous tendre
la main; prenez-la moi.
— Oh! merci! merci ! balbutiaSheppard, tout ému. Je vous délivrerai bien-
tôt de ces bracelets.
— Ne vous mettez point en peine, Jack, M. Wood sera ici tout à l'heure.
— M. Wood! Comment êtes-vous parvenu à le faire prévenir?
Abraham, qui avait écouté attentivement ce dialogue, retint son souffle et
colla son oreille plus près des planches.
— Par le gardien de nuit auquel on m'avait confié.
— Malédiction sur lui! murmura Abraham.
— Chut! fit Jack, j'ai entendu du bruit. Parlez plus bas. On nous épie...
peut-être est-ce le juif.
— Peu m'importe ! s'écria Thames hardiment. Il saura que ses plans vont
être déjoués.
— Oui, mais il peut apprendre à déjouer les vôtres.
— Tut jiste ! Tut jiste ! dit Abraham à haute voix.
— Mort et démons ! cria Jack. Le vieux voleur est là ; je m'en doutais. Vous
vous êtes trahi, Thames.
— Pah! repartit en riant Abraham, fus bufez le zauver, fus zafez.
— Certainement, je le puis et toi aussi, vieil Aaron, si j'avais un
rasoir.
— Ainzi, fus attendez monchiuWud? reprit le janissaire d'un ton railleur.
— Peu t'importe?
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 117

— Ah! c'est que


je zerais fâché te n'être bas là bour le recefoir, ce zerait
ineifil. •
zerait ineifil! répéta Jack, imitant le ton nasillard du juif. Eh pien,
— Ce
reste ù ti es et que le tiaple t'emborte !
— Tout est fini! murmura
Darrell. M. Wood sera arrêté; j'ai détruit mon
unique chance de salut.
— Pas votre unique, Thames, mais votre plus sûre. Nous pouvons encore
leur renvoyer la balle. Voyons, à nous deux, croyez-vous que nous viendrions
à bout du vieux marchand de défroques, si nous étions dehors cette boîte.
— Avec mes bras libres, j'en viendrais à bout tout seul.
— Barlez plis haut, fulez-fus? cria Abraham, j'aime à endentre ce que fus
tites. Fus ne boufez pas afoir de zeerets bur moi.
— Rourquoi n'allez-fus bas causer afec foire combagnon et afec Saint-
Chilles, buisque fous aimez tant la conférzation, Aaroii? demanda insidieuse-
ment Sheppard.
— Barce qu'ils zont dans la champre foisine et que
la boite est fermée; foilà
mon jeune tanty, répondit le juif, sans défiance.
— Oh ! très-bien ! murmura Jack triomphant. Thames, faites grand tapage
pour détourner son attention.
Aussitôt il tira la pique de sa poche, et, sifflant, chantant, battant des pieds,
en moins de quelques minutes il ôta les menottes à Darrell.
— Jack! cria Thames, serrant avec force la main de Sheppard, vous êtes
toujours mon ami; je vous pardonne du fond du coeur.
L'apprenti lui rendit cordialement son serrement de mains, lui recommanda
« de ne pas laisser
tomber les manchettes, de peur qu'elles ne parlent. »
et entonna la mélodie suivante :

« Oh! donnez-moi un ciseau, une lime ou un couteau, et les gaffres verront si je sais m'en
servir.
« Tol-de-Rol! »

— Quel tiaple
de facarmo faites fus tonc? demanda Abraham.
— Nous pratiquons la
chanson, Aaron. Et fus? répondit Jack..
— Je bratique la
batience, grommela le Juif.
avoir besoin. Sautez sur mes épaules, Thames, ajouta plus
— Attends à en
bas Sheppard. Là, vous y êtes! Prenez celte pique, cherchez la serrure et
ouvrez-la... Il est inutile que je vous dise comment. Quand ce sera fait, je vous
pousserai dehors, vous vous chargerez du vieux marchand de défroques, et,
moi, je me charge du reste.

« Le lendemain matin, lorsque le porte-clefs entra dans sa cellule, la vue du trou percé
dans la muraille le rendit muet. Les bracelets noirs du shériiï étaient par terre. Mais on ne
trouva nulle part le gars qui les avait portés.
«ïol-dc-Uol! »
IIS LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Jack terminait à peine sou couplet que la porte s'ouvrit en craquant et


Thames s'élança par l'ouverture.
Cette manoeuvre avait été exécutée avec une promptitude qui surprit com-
plètement le Juif. Debout, en ce moment, près du panneau et l'oreille au trou
de la serrure, il reçut un coup violent qui l'envoya trébucher à quelques pas en
arrière. Darrell ne lui laissa pas le temps de se reconnaître ; il le renversa, lui
mit la pique sur la gorge, et le menaça de le tuer s'il essayait de bouger ou
poussait un cri. Jack, sorti du chenil derrière son ami, courut verrouiller et reti-
rer la clef de la porte du violon. Ce mouvement et le bruit de la lutte don-
nèrent immédiatement l'éveil. Quilt et Sharples volèrent au secours de leur
compagnon; il était trop tard. La porte résista à leurs efforts, et ils eurent la
mortification d'entendre Sheppard rire aux éclats de leur déconvenue.
— Ne vous avais-je pas dit que la prison qui doit me garder n'est pas bâtie?
leur cria-t-il.
— Tu n'es pas encore dehors, animal! riposta Quilt.
— Cela ne tardera pas. Tenez! ramassez cela, ajouta-t-il en lançant
les
menottes contre la cloison, et passez-les vous !
— Holà, Nab ! vociféra Quilt. Que diantre êtes-vous devenu?
Vous souffri-
rez donc que deux gamins vous battent ainsi?
— Ze ne le zuffrirais bas zi je bufais l'embêelier, repartit Abraham, faisant
appel à toute sa vigueur pour se relever. Bar mon salut, carzon, continua-t-il,
d'un air farouche, zi fus ne me lâchez pas la parpe, je fus étrangle!
— Aide-moi, Jack! cria Thames; je n'en suis plus le maître:
•—
Colle-lui un coup de pique, répondit froidement Sheppard, occupé à
ouvrir la porte de la rue. ,
Thames ne voulait pas suivre cet avis, il se contenta de faire briller l'arme
aux yeux du juif et de redmîbler d'énergie pour le maintenir sous lui. Pendant
ce temps, Quilt tempêtait toujours de l'autre côté des planches, et l'on enten-
dait une voix grave et mâle chanter, comme pour narguer le désordre général :

— « Avec la pipe, du punch sur la table et des nymphes souriantes autour de nous, il n'est
pas detavernc*où l'on s'amuse mieux qu'au vieux violon de Saint-Gilles!
« An violon ! au violon !
« Au joyeux, joyeux violon ! »

— Au joyeux, joyeux violon! fit chorus Sheppard, qui enlevait le dernier


obstacle. Hourah! cria-t-il. Venez, Thames, nous sommes libres.
— Bas zi fite!... bas zi fite! dit Abraham, se cramponnant à
Darrell et se
débattant avec lui. Zi fus barlez, fus m'emborterez afec fus.
— Fuyez, Jack! s'écria Thames qui faiblissait enfin.
Abandonnez-moi à
mon sort.
— Jamais! répondit Sheppard.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 119

Il s'élança, arracha la pique des mains de Thames et en frappa rudement le


janissaire à la tête. Il se préparait à recommencer quand Darrell l'arrêta.
— Cet homme ne peut plus nous nuire, lui dit-il; partons!
— Comme vous voudrez. J'ai cependant une fameuse démangeaison de
l'achever. Il est vrai que ce serait voler le bourreau de son dû.
Ils se dirigèrent vers la sortie, où ils reculèrent soudain devant Jonathan
Wild et Blueskin.

CHAPITRE XIII

LA MAGDELEINE.

La disparition inexplicable des deux enfants jeta toute la maison du digne


charpentier, on le conçoit, dans le plus grand trouble et la plus extrême inquié-
tude. Comme le temps s'écoulait, sans amener leur retour, l'anxiété de
M. Wood devint tellement insupportable qu'il prenait son chapeau pour courir
à leur recherche, quoiqu'il ne sût de quel côté diriger ses pas, lorsqu'un léger
coup frappé à la porte le fit demeurer.
— Le voilai cria Winifred tressaillant de joie, et prouvant par cette excla-
mation que ses pensées étaient concentrées sur un seul objet, le voilà!
— Je crains bien que non, lui dit son père, hochant la tête avec doute.
Thames ouvrirait tout de suite, et, généralement quand Jack rentre tard, il
passe par la porte de derrière ou par la fenêtre de la boutique. Enfin, allons
voir!
Winifred le devança; mais, au bout d'une' minute, elle revint, toute triste,
annoncer que c'était « seulement madame Sheppard. »
— Qui cela? demanda madame Wood, qui faillit étrangler.
— La mère de Jack Sheppard. Elle vous apporte un panier d'oeufs et des
fleurs de Willesden.
— Des oeufs, pour moi! Vous vous trompez, enfant! Ils doivent être pour
votre père.
— Non, non ; j'ai bien compris ; ils sont pour vou3. Cependant elle demande
.
à parler à papa.
— J'en étais sûre, ricana madame Wood.
— J'y vais sur-le-champ, dit le charpentier, se précipitant vers la porte. Il
' est probable qu'elle vient s'informer de Jack.
— Je n'en crois rien, moi. Restez, monsieur.
— Au moins, permettez que je la congédie, ma chère, reprit Wood, anxieux
de détourner l'orage qui se préparait.
— M'avez-vous entendu? cria la dame, avec une croissante fureur. Faites un
pas, si vous l'osez.
120 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Mais, mon amour, vous savez que je veux aller chercher les enfants...
— Madame Sheppard, voulez-vous dire, monsieur? Ne pensez pas m'abu-
ser par de faux prétextes,"Jour de Dieu! onnese joue pas de moi. Asseyez-
vous, je vous l'ordonne. -Winnyj introduisez. Je la recevrai moi-même; c'est
plus qu'elle ne vaut, j'en jurerais. ; ..
Trouvant superflu de discuter davantage, M. Wood s'assit avec soumission
dans un fauteuil, pendant que sa fille se hâtait d'obéir à son acariâtre mère.
— Enfin, mes souhaits seront donc exaucés! continua madame Wood en lan-
çant à son mari un regard de triomphe menaçant. Je verrai donc face à face
cette prostituée déhontée! Si réellement elle est aussi jolie qu'on la représente,
je ne sais pas comment cela finira; mais je commencerai par lui arracher les
yeux.
D'après ce qui précède, on s'imagine aisément que la manière dont madame
Wood;reçut laveuvequi entrait, en ce moment, conduite par Winifred, ne fut
pasdes.plus gracieuses etdes plus encourageantes. La femme du charpentier la
toisa de ,1a tête aux^pieds, espérant trouver matière à querelle dans sa toilette
ou dans sa personne : elle fut déçue.-Madame Sheppard, vêtue avec une pro-
preté, un goût; et une simplicité-.excessives^ne donnait aucune prise à la mal-
veillance; son maintien était si humble, son air si modeste, que, si elle eût été
laide, elle eût peut-être échappé aux traits que la malice se préparait à lui.déco-
cher; mais, hélas! elle était belle, et la beauté est un crime que ne pardonne
pas une femme jalouse. ; :
Commeun laps.de temps assez long et des circonstances différentes ont pro-
duit,un remarquable changement dans l'extérieur de la pauvre veuve, il n'est
pas sans importance de le noter ici. La première fois que nous la vîmes, c'était
une misérable créature abandonnée, sale, décharnée, l'air hagard : aujourd'hui,
ses vêtements, avons-nous dit, sont la propreté et la simplicité mêmes ; sa
taille, quoique mince, a ce léger embonpointqui estl'indice de la santé ; son teint,
toujours pâle, n'a plus sa lividité maladive, et son extrême transparence contraste
agréablementavec des sourcils et des cils noirs, ombrageant un oeil qui a rega-
gné en douceur et en chasteté ce qu'il a perdu en vif éclat. C'est surtout dans la
bouche que se manifestent le plus sensiblement les modifications qu'a subies la
malheureuse, tombée dans l'abjection, opprimée par la misère, tourmentée par
la honte, qui demandait un oubli momentané à d'abrutissantes liqueurs, et qui,
affranchie de ses vices, est rendue au bien-être et au contentement, sinon au
bonheur, par un concours de circonstances plus prospères. Ce qu'il y avait de
défectueux dans ce trait n'a pas disparu, mais il n'est plus repoussant. La rou-
geur humide et fiévreuse de sa lèvre, qui, autrefois, le caractérisait, est main-
tenant remplacé par un incarnat pur et sain, qui dénote des habitudes con-
traires. En somme, le visage s'est transformé. Les lignes les moins bien se sont
perfectionnées ; les plus mal — et il y en avait peu en comparaison — se sont
améliorées ou complètement effacées. La contenance de la veuve, chose encore
^V'L>ÉS' CHEVALIERS DU BROUILLARD 121

Mm» Sheppard s'élança sur la roule de la Monnaie, (l'âge 42S.)

plus digne d'attention, porte un cachet de distinction qu'on ne lui connaissait


pas auparavant, et qui semble indiquer que sa véritable position dans la société
est beaucoup au-dessus de celle où les circonstances l'ont placée.
— Eh bien! madame Sheppard, dit le charpentier, s'avançanf à sa ren-
contre, et prenant l'air le plus souriant qu'il lui fut possible, quelles nouvelles
de la ville, hein? Rien de fâcheux, j'espère?
— Rien, monsieur, répondit la veuve. Un voisin m'a offert une place dans
sa voiture jusqu'à Paddington, et comme il y a longtemps que je n'ai vu mon
fils, je n'ai pu résister à la tentation de venir m'informer do lui et vous
remer-
cier de toutes les bontés que vous avez pour nous deux. Je vous ai apporté
quelques plantes potagères et des oeufs, madame, dans l'espoir que vous vou-
driez bien les accepter, ajouta-t-elle, se tournant vers madame Wood qui sem-

Liv. 16.
122 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Liait réunir toutes ses forces pour ne pas éclater. Voici un bouquet pour vous,
ma chère petite, si votre mère me permet de vous l'offrir, continua-t-elle,
ouvrant son panier et présentant une botte dé fleurs à Wiuifred.
—'N'y touchez pas, Winny! glapit madame Wood; elles sont peut-être
empoisonnées.
— Oli! je n'ai pas peur de cela, mère, dit l'enfant en aspirant les senteurs
du bouquet. Que ces roses sont suaves! Faut-il les mettre dans l'eau?
— Remettez-les où elles étaient, lui répondit sévèrement sa mère et allez au
lit.
— Ne voulez-vous pas que je veille un peu pour voir si Thames reviendra,
mère ? reprit Winifred d'un ton suppliant.
— Peu vous importe qu'il revienne ou non, enfant ! J'ai parlé et ma pa-
role fait loi, avec vous, du moins, ajoula-t-elle eu regardant son mari d'un air
dépité.
La petite fille n'insista pas ; elle replaça les fleurs dans le panier, fondit' en
larmes et se retira.
M"10 Slieppard, témoin effrayé de cette scène, fixa timidement Wood, atten-
dant un mot qui lui dictât sa conduite ; mais le charpentier était trop agité pour
lui venir en aide. Elle se hasarda donc à exprimer la erainte.de les avoir dé-
rangés.
— Certainement! vous nous avez dérangés! s'écria M"10Wood. Je m'étonne,
que vous osiez vous montrer dans cette maison, prostituée que vous êtes!
—-Ne m'avez-vbus pas envoyé chercher, madame ? répondit doucement la
veuve.
— Oui, pour voir jusqu'où vous pousseriezl'effronterie.
— Je suis bien fâchée. Je n'ai cependant en l'intention de vous offenser en
aucune manière, repartit la veuve, s'adressant de nouveau à Wood.
— N'échangezpas des oeillades avec lui sous mon nez! Je ne le supporterai
pas. Regardez-moi et répondez-moi seulement à une question. Prenez garde !
ne tergiversez pas... rien ne me satisfera que la vérité.
M'"° Slieppard leva les yeux et considéra son interlocutrice.
— N'êtes-vous pas la maîtresse de cet homme? demanda M,ucWood, d'un
air capable de réduire en poussière sa rivale supposée.
— Je ne suis la maîtresse d'aucun homme, répondit la veuve, qui devint
pourpre, mais qui ne se départit pas de sa douceur et de son humilité.
— C'est faux ! cria M""- Wood. Je vous connais trop bien pour vous croire,
madame. Les femmes dissolues sout incorrigibles. On m'en a assez conté sur
vous...
— Ma chère, interrompit M. Wood, pour l'amour de Dieu...
— Je veux parler. Je veux dire à cette ignoble créature ce que je sais et oc
que je pense d'elle.
— Pas maintenant, mon amour... pas maintenant, supplia Wood.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 123

Si, maintenant; je n'en retrouverai peut-êtrejamais l'occasion. Jusqu'ici



elle a eu l'adresse de m'éviter, et je ne doute pas qu'elle ne m'évite encore
mieux à l'avenir.

C'est ma faute, très-chère amie, en vous faisant rencontrer, je redoutais
une scène de ce genre.
— Ecoutez, madame, je vous eu conjure!
dit M11"3 Slieppard; s'il vous plaît
d'écraser quelqu'un de votre colère, que ce soit moi, et non votre excellent
mari, dont l'unique tort fut de répandre ses bienfaits sur un objet indigne.
de raillerie.
— Indigne, en effet! répéta M"10 Wood d'un ton
— Je lui dois tout, continua la veuve,
je lui dois plus que la vie; sans son
secours j'eusse péri, corps et âme. Il fut un père pour moi et pour mon enfant.

Je n'ai jamais mis en doute ce dernier fait, madame, je vous l'assure,
interrompit de nouveau la femme du charpentier.
fois failli ne se
— Vous avez dit, poursuivit la veuve, que celle qui a une
corrige pas. Ne le croyez pas, madame, il n'en est point ainsi; la misérable
que le désespoir a poussée à commettre des crimes que son âme abhorre les
encore susceptible de se relever et d'avoir part à la miséricorde. J'ai souffert,
j'ai péché, je me suis repentie. La paix et l'innocence ne peuvent plus habiter
mon sein, les larmes ne peuvent effacer mes crimes, l'affliction ne peut laver
ma honte; cependant, comme mon repentir est sincère, je ne désespère pas du
pardon de Dieu.
— C'est pathétique ! s'écria M1"0 Wood d'un accent plein de mépris.
.
— Vous ne pouvez pas me comprendre, madame, et
c'est heureux pour
vous. Entourée d'aisance, le ciel vous a donné un mari aimant, et vo\is n'avez
point été assaillie par les horribles tentations auxquelles la misère m'a exposée.
L'expérience ne vous a point appris ce que c'est que de manquer de pain, de
vêtements, d'asile. Vous n'avez jamais vu votre enfant mourir de faim dans vos
bras; vous n'avez pas senti tous les coeurs se fermera votre approche; vous
n'avez pas entendu le sarcasme ou la malédiction s'échapper de toutes les lè-
vres, vous n'avez pas enduré l'insulte, tous les bras ne se sont pas levés pour
vous frapper au visage. Moi, j'ai supporté tout cela. A présent, je résiste au
tentateur ; je suis forte de corps et d'esprit. Mais en ce 'temps-là... oh! madame,
il y a, dans la vie du pauvre déshérité qui traverse les rues, lorsque sa raison
est près de s'obscurcir, il y a des moments — moments de ténèbres tjui enve-
loppent toute une existence — où l'on ne suit que les horribles inspirations du
désespoir, et où le vice lui-même se pare des couleurs delà vertu. Pardonnez
ce que je viens de dire, madame, je ne désire point atténuer mes fautes, encore
moins les justifier. Je voudrais prouver à vous et à celles qui, heureuse.ment,
n'ont pas passé par toutes mes épreuves, que le crime a un compte à ï égler
avec la misère ; et je vous affirme, d'après ma conviction, que la fenimi - q.ui
s'avilit, parce qu'il ne lui a pas été accordé assez d'énergie pour se roidir co. utre
l'affliction, peut s'amender, peut se repentir, peut être pardonnée.
i SIM- LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Que cela me fait de bien de vous entendre parler ainsi, Jeanne, dit Wood
d'une voix émue et les yeux remplis de larmes, et que cela me récompense do
ce que j'ai fai t pour vous !
— S'il suffit de professer du repentir pour être une Madeleine, M"IG
Sliep-
pard en estime, assurément, ajouta ironiquement M"IC Wood. Toutefois, je ne
me paie pas de simples mots; il me faut autre chose pour me persuader que je
me suis inépiïse sur le caractère d'une personne.
— Vous avez raison, mon amour, c'est très-juste. Je puis vous renseigner
sur ce point; depuis douze ans, à ma parfaite connaissance, la conduite do
M'"" Slieppard a été irréprochable, elle a été un modèle de bienséance.

— Oh ! naturellement. Il m'est impossible de récuser un si désintéressé


témoignage; M"10 Slieppard, je le gagerais, en dirait autant de vous. C'est le
modèle de la tendresse et de la fidélité conjugales, l'exemple de sa famille et
de ses voisins. N'est-ce pas, madame?
— C'est vrai,répondit la veuve, avec animation. 11 est plus... beaucoup plus
encore.
— Vous mentez! cria Mmo Wood furieuse. C'est un vil trompeur, un
lyraimiquo libertin : voilà ce qu'il est, le vieux front chenu ! Mais je le dévoile-
rai, je proclamerai ses méfaits dans le monde entier; alors, nous verrons !
Jour de Dieu! Je lui montrerai ce dont une épouse outragée est capable. Si
toutes les femmes étaient de ma trempe, les hommes apprendraient bientôt
leur insignifiance. Un jour luira, et ce ne sera pas long, où notre sexe revendi-
quera sa supériorité; et quand nous aurons la haute main, ils n'oseront pas,
je l'espère, nous subjuguer! Ne supposez pas, madame, que tout ce que je dis
là s'applique à vous ; je parle des femmes vertueuses... des femmes mariées,
madame; les autres ne méritent ni considération ni pitié.
— Je n'attends pas de pitié, répondit doucement M1"0 Slieppard; je n'en
demande pas non plus. Mais plutôt que d'être une cause de mésintelligence
entre vous et mon bienfaiteur, je m'éloignerai de Londres et de ses environs
pour jamais.
-~ Je vous en prie, madame, et vous emmènerez votre fils avec vous.
— Mon fils ! répéta la veuve tremblante.
— Ouï, votre fils, madame. Si vous pouvez en faire quelque chose de bon,
vous serrez plus habile que nous. La maison sera joliment débarrassée. Jamais
pareil paresseux, pareil mauvais sujet, pareil proprc-à-rien n'en aura franchi
le seuid.
— - Est-ce vrai, monsieur? cria M",c Slieppard, regardant Wood avec an-
goisf je. Jack est-il tel que- madame me le peint?
- —
Il n'est pas précisément ce que je souhaiterais qu'il fût, Jeanne, répondit
à re igret le charpentier. Enfin! un poulain emporté devient quelquefois le meil-
leu r cheval. Jack se réformera peut-être.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 125

— Se réformer ! ah bien oui ! Il a déjà fait plus d'une


enjambée vers la po-
tence. Les voleurs et les filous sont ses compagnons favoris.
— Les
voleurs ! s'écrie Mmo Slieppard terrifiée.

Jonathan Wild et-Blueskin se chargent de son éducation, continua
M"' 0 Wood.
— C'est impossible ! fit la veuve d'un air égaré.
—-Si vous en doutez, ma chère femme, repartit froidement la mégère, in-
terrogez M. Wood.
— Vous allez contredire cela, monsieur, dit Mmo Sheppard d'un ton
qui
trahissait ses craintes.
— Je le voudrais, Jeanne, répondit tristement le charpentier.
La veuve laissa tomber son panier.
— Mou fils, murmura-t-elle, mon fils le compagnon des voleurs ! mon fils
au pouvoir de Jonathan Wild! cela ne se peut.
— Pourquoi donc? reprit madame Wood d'une voix railleuse. Le père de
votre fils était un voleur, et Jonathan Wild — si ma mémoire me sert bien —
était son ami; qu'y a-t-il d'extraordinairequ'il ait pour Jack de la partialité.
— Jonathan Wild fut le plus mortel ennemi de mon mari, répondit madame
Sheppard. Il l'induisit d'abord à quitter la voie de l'honnêteté, puis il lui pré-
para une mort infamante, et il a juré d'en faire autant pour mon fils. 0 mon
Dieu! Je ne pourrai donc jamais espérer d'être heureuse tant que vivra cet
homme terrible !
— Remettez-vous, Jeanne, dit Wood; on tâchera de remédier à cela.
— Oh! non, non; si vous m'avez dit la vérité, tout est perdu. Monsieur,
ajouta-t-elle, avec un calme forcé et saisissant le bras de Wood, ne me laissez
pas en suspens; de quoi Jack s'est-il rendu coupable? Déclarez-le moi, que je
sache l'étendue de mon malheur.
— Vous vous faites du mal sans nécessité, Jeanne. Jack fréquente de mau-
vaises compagnies, c'est la seule chose que je lui reproche.
— Merci, mon Dieu! s'écria la mère avec ferveur. Ainsi, il n'est pas trop
lard pour le sauver. Où est-il, monsieur? Puis-jo le voir?
— Non ; il est sorti sans permission, ot il s'est fait accompagner de Thames,
répondit la femme du charpentier. Si j'étais M. Wood, quand il rentrera, je le
renverrais à ses affaires; je ne garderais certes pas un apprenti qui brave mon
autorité.
11 fut coupé'court à la réponse de M. Wood par
un coup violent à la porte.
— Morbleu! Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il alarmé.
— C'est Jonathan Wild qui revient avec une troupe de constables à ses
trousses pour fouiller la maison, lui répondit sa femme, non moins effrayée.
Nous allons tous être massacrés. Si seulement M. Kneebone était là pour me
protéger.
Si c'est Jonathan, riposta Wood, il vaut beaucoup mieux pour M. Knee-

126 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

bone qu'il ne soit pas là; n'a-t-il pas assez de se protéger lui-même? J'avoue
que je n'ose aller ouvrir; je suis persuadé qu'il est arrivé quelque chose aux
enfants.
— Est-ce que Jonathan Wild est venu ici aujourd'hui? demanda madame
Sheppard avec inquiétude.
— Certainement,répondit madame Wood, etBlueskin aussi! Ils ne font que
de partir. Miséricorde! quel tapage, ajouta-t-elle, comme on frappait plus bru-
talement encore que la première fois.
Pendant que le charpentier, agité de sinistres pressentiments, quittait irré-
solument la chambre, un léger pas descendaitl'escalier, et, avant qu'il pût l'em-
pêcher, un homme était entré dans l'allée de sa maison.
— Est-ce ici que demeure monsieur Wud, ma jolie demoiselle? demanda la
rude voix du gardien de nuit irlandais.
— Oui, répondit Winifred. Apportez-vous des nouvelles de Thames ûar-
rell?
-—
Par ma foi, oui! répondit Térence; mais, Dieu bénisse vot'angélique
face! comment que vous avez deviné ça?
— Est-il bien? Est-il en sûreté? Va-t-il revenir?
— Il est au violon de Saint-Gilles. Avertissez M. Wud que je suis ici,
et que je viens l'i faire une commission de la part de son fils naturel; ne me
retenez pas, ma petite chérie, n'y a pas une minute à perdre si on veut tirer le
pauv'garçon des griffes du pinceur de voleurs et voleur lui-même, Jonathan
Wild.
Le charpentier, qui avait tout entendu, se déclara prêt à se rendre à Saint-
Gilles, rentra pour prendre son chapeau et sa canne, jugea à propos de mettre
en poche son bâton de conslable, et jura de tirer une terrible vengeance de
Jonathan. Pendant ce temps, Térence, qui l'avait suivi, répétait son histoire
pour madame Sheppard. La malheureuse veuve s'abandonna au désespoir lors-
qu'elle sut que son fils était arrêté comme complice d'un vol qui avait été com-
mis; madameWood soutint énergiquement que si Thames avait été entraîné au
mal, ce devait être par l'influence de son indigne compagnon.
— Vous avez raison, madame, lit observer Térence. M. Thames a l'honnê-
teté écrite sur sa belle face; quant à son camarade, il est né voleur fieffé. Dieu
vous bénisse, madame! Nous en voyons beaucoup dans not'profession; tous les
jeunes gibiers de potence se ressemblent; j'ai reconnu que c'en était un... et un
malin, allez!... au premier coup d'oïil.
— Oh ! s'écria la veuve en se couvrant le visage de ses mains.
— Prenez une goutte de brandy avant de partir, gardien, dit Wood, rem-
plissant un verre d'eau-de-vie et le présentant à Térence, qui fit claquer ses
lèvres après l'avoir vidé. Ne voulez-vous pas en accepter un, Jeanne? ajoufa-t-il ;
si vous nous accompagnez, cela vous fera du bien.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 127

— Vous êtes trop


bon, monsieur, je n'ai besoin de rien, et, d'ailleurs,
depuis bien des années, je ne bois plus que de l'eau.
Nous sommes libres de croire de cette assertion ce qu'il nous plaira,
.—•
objecta madame Wood en ricanant. M. Wood, continua-t-elle d'un ton d'auto-
rité en arrêtant son mari prêt à sortir, un mot : si Jack Sheppard ou sa mère
rentre jamais dans cette maison, je la quitte... voilà tout. Maintenant, faites ce
que bon vous semblera. Vous connaissez ma détermination irrévocable,
M. Wood ne répliqua pas. Il baisa, à la hâte, sa fille en pleurs, lui recom-
manda de se consoler, et s'élança hors det la chambre. Térence et la veuve
marchèrent sur ses traces avec une égale vitesse. Quand ils furent devant le
violon, Terry sentit le courage lui manquer; la terreur qu'inspirait le naturel
vindicatif de AVild était telle, que nul de ceux qui lui avaient causé un déplaisir
n'osait se retrouver en face de lui. Sachant bien que la démarche qu'il avait faite
lui attirerait la haine de l'empoigneur de voleurs, le gardien de nuit, dont la
colère contre Quilt Arnold s'était dissipée pendant la route, pensa plus prudent
ne pas hasarder une rencontre avec le maître du janissaire, au moins avant que
l'orage ne fût un peu passé ; en conséquence, il donna à Wood les instructions
qui pouvaient lui être nécessaires, reçut une ample récompense de ses services
et s'éloigna.
Ce ne fut pas sans une longue hésitation et de nombreuses difficultés de la
part de Sharples que le charpentier et sa compagne obtinrent de pénétrer dans
le violon. Il s'assura d'abord de leur identité par un vasistas grillé, puis il refusa
de leur ouvrir qu'ils n'eussent exposé le motif de leur visite. Wood, agissant
d'après les recommandations de Terry, ne se souciait pas de s'expliquer; tou-
tefois, comme il n'avait pas le choix, il s'exécuta et les verrous tombèrent. A
peine furent-ils entrés, le constablo changea complètement de manière d'être.
Il devint aussi poli qu'il avait été insolent; s'excusa de les avoir retardés et
répondit à toutes les questions qu'ils lui posèrent au sujet des deux enfants, par
une négation formelle qu'on les lui eût amenés prisonniers et comme preuve de
la vérité de ses paroles, il leur proposa de les conduire dans chaque cellule.
Alors il barra et ferma la porte à double tour, retira la clef de la serrure, —
mesure de précaution qu'il n'omettait jamais, iit-il observer avec un méchant
sourire — la mit dans sa veste, fit signe au couple de le suivre et marcha vers
la seconde chambre. Chemin faisant, le pied glissa à Wood ; il regarda le sol et
remarqua des éclaboussures de sang en plusieurs endroits. Ces taches, encore
humides et plus rapprochées les unes des autres à mesure qu'on s'écartait de
l'entrée, attestaient que des violences avaient été récemment commises en ce
lieu, et le charpentier frissonna d'horreur à l'idée que, peut-être, peu avant son
arrivée, son fils adoptif avait été inhumainement massacré. Le regard qu'il jeta
à la dérobée sur madame Sheppard ne la rassura pas; ainsi que lui, la veuve
paraissait terrifiée de cette alarmante découverte : néanmoins, il était trop tard
pour reculer. Il appela à son aide foute sa force morale et s'aventura derrière
128 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

son conducteur, qui les introduisit dans la pièce .voisine et fit brusquement
retraite, les enfermant, à clef et riant aux'éclats du succès de son stratagème. La
vexation qu'il ressentit de s'être laissé prendre au piège de la sorte, frappa un
instant Wood de stupeur. Quand, enfin, il retrouva la parole, il eut recours aux
plus pressantes sollicitations pour engager le eonstable à le rendre à la liberté ;
mais, menaces, instances et promesses échouèrent; le malheureux captif dut se
résigner,-aprèsâvoirépuise vainement tous les moyens de séduction.
Il était prisonnier dans la pièce qu'avaient occupée les bandits de Londres,
apparemment relaxés,, et le tableau qu'ikenvisàg'eait n'était pas' de nature à
diminuer, son :dégbût et ses appréhensions. Ce n'étaient que bancs, verres,
cruches,'bouteilles, tables, brisés et épars dans toutes les directions; que mon-
ceaux de marteaux de toutes grandeurs enlevés aux portes, d'énseigiies effacées
et barbouillées; l'on respirait là une'.atmosphère suffoquante, imprégnée des
diverses .odeurs'du tabac,- de l'aie, du brandy et autres liqueurs. '
Pendant que l'oeil du charpentier errait sur cette scène de dévastation,
madame Sheppardlui indiqua du doigt un objet épouvantable. C'était un corps
d'homme inerte,' étendu dans' un .coin sur un matelas et la.tête enveloppée
d'une, serviette imbibée de :saug; Près de cet homme, dans lequel le lecteur
reconnaîtra probablement Abraham Mendoz, deux individus de très-mauvaise
mine étaient assis et fumaient tranquillement, sans paraître s'apercevoir de la
présence "dés nouveaux' venus. Leur.conversation en argot inintelligible pour
Wood, fut aisément comprise de sa compagne, à qui elle révéla que c'était son
fils, dont.le courage et l'adresse formaient le sujet de leur entretien, qui avait
frappé le blessé.. D'autres: demi-mots : lui apprirent encore que Thames Darrell
avait été.emmené par Jonathan Wild et. Quilt Arnold, et queBlueskin avait
invité Jack à l'accompagner à la Monnaie. Cette découverte qu'elle communi-
qua sùr-le-:champ au charpentier : le rendit fou. Il renouvela infructueusement
ses prières auprès de Sharples; la veuve et lui passèrent la plus grande partie
de la nuit dans une inquiétude et une angoisse inimaginables.
Enfin, vers trois heures, comme les premières lueurs de l'aube commen-
çaient à percer les lucarnes du violon , un bruit de chaînes et de verrous
les avertit que la porte de la rue s'ouvrait pour livrer passage à quelqu'un.
La démarche de ce quelqu'un avait vraisemblablementrapport au charpentier,
car, bientôt après, Sharples vint annoncer à ses détenus qu'ils étaient libres.
Wood ne se le fit pas répéter deux fois; il se précipita dehors, déterminé à opé-
rer une descente chez Jonathan Wild, dans le Old Bailey, dès qu'il pourrait se
faire prêter main-forte. Madame Sheppard, que ses craintes maternelles entraî-
naient d'un autre côté, s'élança sur la route de la Monnaie.
/c^LiE-s'criÈ^ALIBRS DU BROUILLARD 129

La maison obscure. (Page 130 )

CHAPITRE XIV

LA CltOSS S110VELS.

Dans un espace de temps incroyablement court, car l'inquiétudelui don-



nait des ailes, — madame Sheppard atteignit la place forte des débiteurs. Une
longue pratique l'ayant autrefois familiarisée avec le jargon du lieu, elle se ren-
seigna près d'une sentinelle posée à l'entrée du Nord, et apprit que Blueskin,
en compagnie d'un jeune homme qu'elle reconnut être son fils au portrait qu'on
lui en fit, était arrivé depuis environ trois heures et s'était rendu à la Cross Sho-
vels. La pauvre mère éprouva une sorte de soulagement; près de son enfant, il

Liv. 17.
130 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

lui sembla impossible de ne pas trouver le moyen de l'arracher au péril, et ses


lèvres exhalèrent une fervente prière, après quoi elle gagna la taverne en ques-
tion, l'esprit préoccupé de ses meilleures chances de succès.. Elle savait la ruse
et la fureur des personnes avec qui elle aurait affaire, elle savait que, dans ce
petit état, il ne fallait compter ni sur du secours ni sur l'appui dos lois, elle sentit
la nécessité d'user de circonspection. Aussi, quand elle fut à la Cross Shovels
qu'elle avait hantée dans ses jours de malheur et dont elle se rappelait les êtres, au
lieu d'entrer dans la salle principale? où elle aperçut une nombreuse assemblée
des deux sexes, elle se glissa dans une petite pièce, à la gauche du comptoir,-
et, pour ne point attirer l'attention, demanda qu'on lui servit à boire. Les gar-
çons étaient trop affairés en ce moment pour s'occuper d'elle, et l'occasion eût
été favorable pour examiner, sans être'Vue, ce-qui se passait dans la chambre
voisine, si un obstacle ne se fût dressé en la massive personne de Baptiste
Kettleby, devant la petite fenêtre masquée par un rideau, près de laquelle elle
se tenait en observation. Le maître de la Monnaie, attendu sa double qualité de
gouverneur et de cabaretier, adressait à ses hôtes, du haut d'une chaise, une
harangue que, nonobstant sou impatience, madame Sheppard fut obligée
d'écouter.
« Messieurs de la Monnaie, disait l'orateur, quand, pour la première fois,
vous m'appelâtes à d'importantes fonctions, il y a cinquante ans, il existait, au
delà du fleuve, trois places de refuge pour les débiteurs opprimés et persé-
cutés.- »
— On sait ça! crièrent
plusieurs voix.
«Le hasard voulut, messieurs, poursuivit le maître, que, vers cette époque,
en une singulière occasion, l'archiduc d'Alsace, le souverain de la Savoie et le
satrape de Salisbury Court, se rencontrassent à la Cross Shovels. On y passa
joyeuse nuit, comme vous le pensez; car il n'arrive pas tous les jours que quatre
monarques puissants se réunissent. Or, pendant que nous fumions nos pipes et
avalions notre punch, Alsace se tourna de mon côté et dit :
— Monnaie, vous êtes bien heureux ici.
— Assez,
répondis-je; mais il me semble que vous n'êtes pas malheureux
aux Friars?
— Oh! si.
— Comment ça?
— C'est fini pour nous; on nous a enlevé not'charte.


Pas possible!
Si, si.
-..-...
— Pas possible, vous dis-je, me récriai-je avec colère; c'est inconstitu-
tionnel.
— Inconstitutionnel ou non, affirmèrent Salisbury Court et Savoie, parlant
ensemble, c'est la vérité. Nous serons mangés par les Philistins, et nous serons
obligés de devenir honnêtes pour nous défendre.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 131

— Quant à ça, n'y a pas de crainte, pensai-je;


— Je vois comment ça se
fera, reprit Alsace, chacun paiera ses dettes et,
seulement alors, réfléchira à cet état de choses.
— Il n'est pas
question de ça, m'écriai-je, frappant du poing la table, si bien
que les verres dansèrent. Il faut tout prévenir et je sais un moyen.
— Lequel, Monnaie? demandèrent-ils tous trois.
— Pendez-moi tous les sergents qui mettront le pied sur vos territoires, et
vous êtes sauvés.
— Nous le ferons, dirent-ils,remplissantleurs verres, l'air aussi fier que les
grenadiers de la garde du roi Georges. A ta santé, Monnaie!
«Mais,messieurs,malgré leur fanfaronnade, malgré leurs embarras, ils ne
firent rien, ils ne pendirent personne. Aussi ousqu'ils sont aujourd'hui? »

Oui, ousqu'ils sont? répéta la compagnie, d'un ton de moqueuse indi-
gnation.
— Messieurs, reprit solennellement le maître, il est aisé de répondre à cette
question : ils ne sont nulle parti S'ils avaient pendu les sergents, les sergents ne
les auraient pas pendus. Nous-mêmes avons traversé des circonstances sem-
blables. Attaqués par un décret infâme et inconstitutionnel, promulgué sous le
règne du dernier usurpateur, Guillaume d'Orange (car je ferai observer que si
le roi légitime avait été sur le trône, cet acte législatif n'aurait jamais reçu la
sanction royale; les Stuarts — que Dieu les conserve! — furent toujours du
côté des débiteurs); attaqués, dis-je, de cette manière outrageante, tout a été
près d'être fini pour nous! Mais la vigoureuse résistance que firent, en celte mé-
morable conjoncture, les patriotiqueshabitants de Bermuda, triompha des agres-
sions d'un pouvoir arbitraire, maintint et établit leurs privilèges sur une base
plus ferme que jamais; et, tandis que leurs alliés pusillanimes étaient écrasés et
anéantis, ils prospéraient. Messieurs, je suis fier de rappeler que j'ai organisé,
que j'ai dirigé ces mesures. J'espère voir le jour où, non-seulement le South-
wark, mais Londres lui-même sera transformé en une Monnaie ; où il n'y aura
plus que des débiteurs et point de créanciers ; où l'emprisonnementpour dettes
sera complètement aboli ; où le vol sur les grands chemins sera considéré
comme un divertissement agréable, et la fabrication des actes faux, comme un
talent; où Tybum et ses gibets seront renversés; où l'on ne connaîtra plus la
peine capitale; où Newgale, Ludgate,la Gatehouse et les Compters seront rasés
au niveau du sol ; où Bridewell et Clerkemvell seront détruits ; où les noms du
Fleet, du King's Bench et du Marshalsea, n'existeront plus que dans la mémoire !
Eu attendant, comme ce jour peut encore être plus éloigné que je ne le prévois,
nous sommes forcés de tirer du présent le meilleur parti possible. Ne vous
abandonnez pas vous-mêmes, messieurs, et votre gouverneur ne vous abandon-
nera pas. Avant de m'asseoir, j'ai à proposer un toast, qui, j'en suis sûr, sera
accueilli avec l'enthousiasme qu'il mérite. Je porto la santé d'un étranger, de
M. Jack Sheppard. Son père fut une de mes pratiques, et je suis heureux de
132 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

voir que le fils marche dans la même voie. Il ne pouvait choisir de plus dignes
mains que celles auxquelles il s'est confié. Messieurs, à la bonne santé et au
succès de M. Sheppard.
L'auditoire de Baptiste répondit à son toast par des applaudissementsfréné-
tiques, et lorsqu'il s'assit au milieu des vivat et du choc général des pots et des
verres, la vue de la veuve ne fut plus obstruée. Elle promena un oeil rapide sur
cette foule tumultueuse, et son regard s'arrêta enfin sur un groupe plus laid
que le reste, dont sou fils formait la figure principale. La mère désolée put à
peine étouffer le cri qui s'échappa de son coeur à ce spectacle. Jack, évidemment
au dernier degré de l'ivresse, la chemise ouverte, les vêtements en désordre, une
pipe à la bouche, un bol de punch et un grand verre demi-vide devant lui,
recevait et rendait, ou plutôt essayait de rendre — il n'avait plus la conscience
de ses actes — les caresses que lui prodiguaient deux femmes, dont l'une avait
jeté un bras autour de son cou, et l'autre, appuyée sur le dos de sa chaise,
murmurait des folies à son oreille.
Ces dames étaient douées de grands attraits personnels.La plus jeune, assise
près de Jack, paraissait accaparer toute son attention. Elle n'avait que dix-sept
années, bien que son extérieur annonçât la maturité d'une personne de vingt
ans. Un ovale parfait encadrait ses traits délicats; elle avait des yeux bleu clair,
rieurs, un joli nez retroussé, des dents comme des perles, le teint animé et
rehaussé par une riche chevelure châtain, un cou et des épaules de neige. Cette
jeune fille se nommait Edgeworlh Bess ; comme ses charmes ne seront pas sans
influence sur la vie future de son admirateur-enfant, nous avons jugé à propos
de les décrire. La seconde bonaroba, connue parmi ses compagnes sous le nom
de Poil Maggot, était le type de l'amazone. Haute de près de six pieds et pro-
portionnée à l'avenant, elle unissait à la taille d'une Thalestris ou d'une Trulla,
les contours réguliers de la Venus de Médieis. Un chapeau d'homme galonné,
posé sur le côté de sa tête, lui donnait une expression malicieuse et séiait à
ravir à son air masculin. Mmo Maggot, de même que sa camarade, Edgeworth
Bess, était splendidement habillée, et ni l'une ni l'autre ne dédaignait le pré-
tendu agrément prêté aune belle„peau par le contenu de la boîte à mouches.
Sur un fût vide qui lui servait de siège, et vis-à-vis de Jack Sheppard, que ses
rapides progrès dans la dépravation semblaient réjouir beaucoup, Blueskin
encourageait les deux femmes dans leur tâche odieuse et domptait sa victime
avec le verre. Quelques individus, attablés alentour, accordaient aux faits et
gestes du bandit et de sa société tout juste l'intérêt qu'un assistant accorde à
un jeu qui n'est pas le sien; mais, généralement, chacun était trop attentif à ses
propres affaires pour s'occuper d'aucune autre. D'abord cette réunion était com-
posée de gens auxquels le vice sous tous ses aspects n'offrait plus de nouveauté.
Puis, Jack n'était par le seul adolescent qu'il y eût là. Non loin de lui, un cercle
de jouvenceaux buvaient, juraient et maniaient les dés avec l'avidité et l'adresse
des plus anciens joueurs. Près de ces jeunes hommes, un fourga ou receleur,
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 133

concluait un marché avec un doubleux ou voleur, pour une boc de jonc et sa


pendante, c'est-à-dire, en langage plus intelligible, pour une montre d'or et sa
chaîne; deux manteaux, vulgairement appelés boîtes de montres, et une tré-
fâère, autrement dite la tabatière d'argent. A côté du receleur, une bande de
voleurs avec effraction riaient de leurs exploits et projetaient de nouvelles
déprédations; deux gentlemen, affublés de perruques et de redingotes de
voyage, mangeaient une volaille rôtie et buvaient une bouteille de vin.
Dans cette foule, si diverse en apparence, et si semblable au fond, un seul
objet, avons-nous dit, rivait l'attention de madame Sheppard. A peine fut-elle
remise du coup que lui portait le tableau de l'avilissement de son fils, n'ayant
plus qu'un but, l'éloigner immédiatement de la société corrompue qui l'envi-
ronnait, elle oublia les mesures de prudence qu'elle avait précédemment adop-
tées, se précipita dans la salle et somma sou enfant de la suivre.
— Oh! cria Jack, promenant autour de lui son regard ivre, qui est là?
— Votre mère, répondit madame Sheppard; venez avec moi, monsieur.
— Que ma mère aille au diable! repartit Jack.
— Je suis aise de vous revoir dans la Monnaie, madame Sheppard, cria
Blueskin. Venez donc vous asseoir.
— Acceptez un verre de genièvre, madame, dit Poil Maggot, je sais que ce
fut votre liqueur favorite.
— Jack, mon enfant, reprit madame Sheppard, dédaignant ces brocards,
venez.
— Non pas! Je suis trop bien ici.
— Jack! répéta la malheureuse mère.
— M. Sheppard, s'il vous plaît, ma'ame, interrompit le jeune garçon. Je ne
permets à personne de m'appeler Jack; n'est-ce pas, Bess?
— A personne, mon ami, personne, excepté moi.
— Et moi, fit Maggot, d'une voix insinuante. Cet amour de petit homme
m'adore tout autant que vous, Bess. N'est-ce pas, mon cher Jack?
— Non, Poil, répondit M. Sheppard. Après elle c'est vous que j'aime le
mieux, et je vous préfère toutes deux à celle-là, ajouta-t-il indiquant sa mère
avec sa pipe.
— 0 ciel! cria madame Sheppard.
— Bravo! vociféra Blueskin; voilà qui est digne de Tom Sheppard, ah! ah!
ah!
— Jack, cria la veuve, se tordant les bras avec désespoir, vous me brisez le
coeur!
— Bah! bah! repartit Sheppard, le coeur des femmes ne se brise pas si faci-
lement; n'est-ce pas, Bess?
— Certainement, non, répondit cette dernière, surtout quand il s'agit d'un
fils.
— Misérable! cria madame Sheppard.
134 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Je jure, riposta Edgeworlh Bess, assaisonnant ses paroles d'une impréca-


tion peu féminine, que je ne supporterai pas davantage cette scène ridicule.
Que signifie votre appellation de misérable, madame, ajouta-t-elle, marchant
droit à la veuve d'un air insolent et menaçant.
— Oui... que signifie votre appellation, ma'ame? répéta Jack, chancelant
derrière elle.
— Venez avec moi, mon enfant! venez! venez ! cria sa mère, lui saisissant
la main et s'efforçant de l'entraîner.
— Il n'ira pas, tonna Edgeworlh Bess, s'emparant de l'autre main. Ici, Poil,
à mon aide!
La puissante intervention de Maggot mit bientôt Jack à l'abri des tentatives
de sa mère. Non contente de cette prouesse, elle enleva le jeuue homme aussi
aisément que si c'eût été un enfant, et le chargea sur ses épaules, au grand
divertissement des spectateurs et au croissant désespoir de la mère.
— Maintenant, nous verrons si on osera venir le mettre par terre, cria-t-
elle.
— Nul n'osera, cria M. Sheppard de sa position élevée. Je suis mon maître,
à présent je veux devenir homme de sac et de corde, comme mon père : je
volerai le vieux Wood; il a des coffres pleins d'argent et je sais où il les garde.
Je le volerai et je vous donnerai le chojrin (le fruit du vol), Poil...
Jack eût continué sur ce ton, si, perdant son équilibre, il ne fût tombé à
terre. On le releva complètement insensible et on le coucha sur un banc pour
le laisser dormir et cuver son vin. Pendant ce temps, l'infortunée mère, en
dépit de ses supplications et de sa résistance, fut, par l'ordre de Blueskin, jetée
hors de la maison et chassée de la Monnaie.
Le lendemain et toute la nuit suivante, la pauvre veuve erra comme une
ombre autour de la place forte des débiteurs, où, par le commandement exprès
du Maître, on refusa de la laisser pénétrer. Elle ne sut rien de nouveau de son
fils et le seul renseignement qui lui parvint, savoir que Jonathan Wild avait
visité en secret la Cross Shovels, ne fit qu'augmenter son inquiétude. Un
instant, elle conçut le projet d'aller demander à M. Wood son appui et ses con-
seils; mais, à l'idée de la réception que lui ferait vraisemblablement la femme
du charpentier, elle recula, et dut de même abandonner plusieurs autres expé-
dients qui se présentèrent à son esprit, après avoir tenté, sans succès, à diverses
reprises, de tromper la vigilance des sentinelles et de se glisser furtivement
dans la Monnaie.
Enfin, une heure avant l'aube du second jour, qui était un dimanche, épuisée
de fatigue, elle entreprit de retourner chez elle. Cette route déjà fort longue
pour un piéton bien reposé, était plus que ne pouvait faire la malheureuse,
dans son état de faiblesse. Le jour la trouva sur le chemin sinueux de Harrow.
Road, et afin d'abréger, autant que possible, la distance qu'elle avait à parcou-
rir, elle prit la traverse et s'avança, sur la droite, au milieu des prairies nouvel-
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 138

lement fauchées ou couvertes de foin. Arrivée, non sans de pénibles efforts, au


sommet de la colline, ses forces la trahirent, elle s'étendit sur un tas d'herbe et
dormit bientôt d'un sommeil profond et réparateur.
Lorsqu'elle s'éveilla, le temps était si beau, que son triste coeur en éprouva
de la consolation. L'air, parfumé des suaves senteurs de la terre, résonnait des
mélodies des oiseaux; les rayous du soleil doraient l'épais feuillage des arbres;
la nature entière semblait heureuse et réjouie; et la tranquille sérénité du saint
jour, se communiquant à tout ce qui l'environnait, rendit un peu de calme à
l'esprit torturé de l'infortunée mère.
Quel contraste entre l'aimable scène qu'elle contemplait et le sale voisinage
qu'elle venait de quitter! De tous côtés, sa vue se reposait sur les sites les plus
ravissants et les plus variés, et, au dessous d'elle, Willesden, village charmant
et retiré à la porte de la métropole, apparaissait avec ses fermes éparses, ses
vastes métairies, et la vieille tour grise de son église sortant d'une touffe
d'arbres.
Ce fut vers cet endroit que madame Sheppard dirigea ses pas. Elle atteignit
promptement sa demeure, petit cottage au bord de Willesden. En entrant chez
elle, la première circonstance qui la frappa lui parut de mauvais augure; sa
pendule était arrêtée et l'aiguille marquait précisément l'heure à laquelle elle
s'était éloignée de la Monnaie. Elle n'eut pas le courage de la remettre en mou-
vement.
Lorsqu'elle eut changé de vêtements et pris, à la hâte, quelque nourriture,
la veuve se rendit à l'église. Dans l'intervalle, elle avait réussi à se composer
assez pour répondre aux bonjours affectueux des voisins qu'elle rencontrait
sur son passage.
A peine le service était-il commencé, elle fut troublée par les mille petits
artifices que mit en oeuvre, pour attirer son attention, un individu qui vint se
placer en face d'elle et la regarder avec une effronterie offensante. C'était
M. ivneebone. Maintes fois déjà elle avait été obligée de repousser ses avances,
et son impertinence qui, jusqu'alors, ne l'avait point inquiétée, contribuait, ce
jour-là, à la distraire. Cependant une affliction beaucoup plus grande lui était
réservée.
Au moment Où le prêtre s'approchait de l'autel, elle vit un enfant traverser
rapidement l'église et se poster derrière le marchand de lainage, qui, pour se
livrer plus commodémentà sa pantomime amoureuseet déployer sa belle stature,
dont il n'était pas peu vain, préférait rester debout. Elle n'avait fait qu'entre-
voir cet enfant, mais un coup d'oeil avait suffi pour la convaincre que c'était
son fils. Au surplus, s'il lui avait été possible de révoquer en doute son instinct
maternel, elle ne pouvait douter de son antipathie. Cachée par un pilier,
immédiatement derrière M. Kneebone, elle aperçut les traits cruels de Jonathan
Wild, et la vie se glaça dans ses veines quand son oeil rencontra l'oeil gris altéré
de sang de l'empoigneur de voleurs.
136 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Soudain, un soupçon horrible assaillit son esprit. Pourquoi cet homme


était-il là? Pourquoi le tentateur osait-il se montrer dans le lieu saint? Ques-
tions difficiles à résoudre;, questions pleines'd'angoisses etde vagues pressen-
timents. Pendant ce temps les cérémonies.'sacrées se continuaient ; le prédicateur
prononçait solennellemént.ledivin précepte : Tu ne déroberas point ! Le regard
de madame Sheppard. se tourna involontairement du côté de soii fils. Elle
surprit une main furtiye se glissant sur le flanc de M. Kneebône, n'en put voir
davantage, mais devina tout. De nouveau l'oeil' triomphant et diabolique de
Jonathan se fixa sur elle; elle y lut ces mots :
— Ton fils a'commis un vol, ici, dans ces mûrs sanctifiés! Il m'appartient...
il m'appartient pour jamais! .-. ' '
,
::La veuve pous^a.ùn: cri et s'évanouit.

CHAPITRE XV

MAISON' DÉ JONATHAN AVILI), 1)ANS LK ' OLD ItAlLEV

:
Comme L'horloge de l'église dé Saint-Sépulcre sonnait une heure, dans celte
nuit féconde en événements du 10 juin, à laquelle il nous est nécessaire dé
revenir, un homme à cheval /suivi à distance par un domestique, galopait sur
la place qui s'étend devant Nèwgate, et se dirigeait vers une habitation du Old
Bailey. Avant qu'il eût eu le temps dé serrer la bride, sa monture, apparem-
ment effrayée par un objet qu'il ne distinguait pas, fit un si brusque écart qu'elle
le désarçonna et le précipita à terre. Une seconde plus tard, un témoin de cet
accident accourait lui aider à se relever.
— Vous n'êtes pas blessé, j'espère, sir Rowland? demanda cet individu.
— Pas gravement, monsieurWild ; un peu froissé,voilà tout. Maudite bête !
que peut-elleavoir? ajouta Trenchard, saisissant la bride de son cheval, lequel
continuait de s'ébrouer et de frissonner, comme s'il fût toujours sous le coup
d'une frayeur inexplicable.
— Je ne sais, Votre Honneur,
répondit le groom qui s'était approché. Elle
a bien sûr vu quelque chose de surnaturel.
— A n'en pas douter, reprit Wild, en ricanant, l'âme
d'un voleur de grand
chemin qui vient de rendre le dernier soupir à Newgate.
— Emmenez cet animal,
Saundcrs, dit sir Rowland au groom, je n'en ai
plus besoin. C'est étrange! poursuivit-il, quand celui-ci se fut éloigné, Stuart
m'a conduit à travers cent dangers et jamais il ne m'a joué un pareil lour.
le jouerait pas deux fois, fit observer Jona-
— S'il m'appartenait, ne me
il
than. Quelque bon que fût un cheval qui m'eût jeté à terre eu ce fatal endroit, je
l'assommerais.
v" '-'' //•-. e-
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 137

Vous n'êtes pas blesse, j'espère? (Page 13G.)

— Pourquoi donc, monsieur?


— Une chute près deNewgatea toujours été considérée comme un présage
de mort pour le boiteux répondit Jonathan, avec une malignité mal déguisée.
— Fi donc!
— C'est par cette porte que sortent les condamnés pour se
rendre à Tyburn,
poursuivit Fempoigneur de voleurs, indiquant le sombre portail de la prison.
Je répète que je ne voudrais pas tomber auprès.
— Je ne vous croyais pas susceptiblede superstition, M. Wild, dit le
chevalier
d'un ton de dédain.
— Les faits convainquent les plus incrédules, sir Rowland. J'ai vu plusieurs
cas où l'ignominieux arrêt dont je vous parle fut prédit par un accident toi
que celui que vous avez subi...

Lrv. 18.
138 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— C'est bien! interrompit Trenchard. Où est l'enfant?


— Tout près d'ici. Savez-vous, sir Rowland, que nous avons failli perdi'e
nos peines et lui?
— Comment cela?- demanda l'autre avec défiance.
— Secondé par son camarade, Jack Sheppard, le jeune drôle a tenté un
coup hardi pour s'échapper du violon où mes janissaires l'avaient enfermé, et il
eût réussi, si, par bonheur, — car le diable ne manque jamais à un agent
aussi utile que moi — je n'étais arrivé pour l'empêcher. Un de mes chiens
couchants les plus vieux et les plus fidèles, Abraham Mendez, a reçu de l'un des
gars une blessure à la, tête qui me privera de ses services pendant une semaine
au moins, si, toutefois, elle ne lui donne pas son brevet d'invalide. Il est vrai
que, en compensation de la perte de ce serviteur, j'en ai gagné un autre; Jack
Sheppard est en mon pouvoir.
— Peu m'importe ! fit.Trenchard.
— Sans doute, repartit froidementl'empoigneur de voleurs; mais j'envisage
autrement la chose. Jack Sheppard est pour moi ce que Thames Darrell est
pour vous : un objet de haine. J'avais une dent contre son père ; depuis long-
temps c'est un compte réglé. J'en ai une contre sa mère, patience ! Je pourrais
me défaire de lui tout de suite, comme vous allez vous défaire de votre neveu,
sir Rowland; cela ne remplirait pas mon but. Pour être complète, ma vengeance
doit être lente. Certain de ma proie, je me permets d'attendre; d'ailleurs, les
délais rendent la vengeance plus agréable, et j'accorde trop à la passion pour la
priver de la moindre saveur. Je surveille ce garçon, ce Sheppard, depuis son
berceau et bien que j'aie toujours feint de ne point m'intéresser à lui, je n'ai
pas perdu de vue un instant mon projet. J'ai souffert qu'il fût élevé convena-
blement, honnêtement, parce que je voulais que sa chute fût plus profonde et
le coup que je méditais de porter à sa mère, plus affreux. C'est de cette nuit
que datera sa ruine, car, désormais, je suivrai une marche différente. Il est, en
ce moment, en des mains qui ne laisseront pas inachevée la tâche que je leur
ai confiée, c'est-à-dire l'entière perversion de ses principes. Quand j'aurai
abreuvé ses lèvres à la coupe du vice et de la dépravation, quand je lui aurai
fait commettre tous les crimes, quand il ne pourra plus ni avancer ni reculer,
quand il aura volé son bienfaiteur et brisé le coeur de sa mère, alors, seulement
alors, je le dévouerai au même sort que son père. Tout cela je l'ai juré et je
l'exécuterai...
voix derrière lui, en
— Si ta caboche est à l'épreuve de la balle, cria une
même temps que le canon d'un pistolet touchait son oVeille. Heureusement ou
malheureusement, comme le lecteur le trouvera bon, l'amorce seule brûla et la
flamme fut assez vive pour éclairer le visage du gardien de nuit irlandais, qui
prit la fuite.
— Ah! Terry O'Flaherty, lui
cria Jonathan d'une voix qui ne trahissait
pas la plus faible émotion, cours! cours! tu ne m'échapperas pas. Je lancerai à
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 139

ta piste une mente qui t'aura bientôt forcé. Foi de Jonathan Wild! à la fin de
la session prochaine tu le balanceras au gibet en expiation de ta criminelle
tentative sur ma personne. Quand je vous le disais, sir Rowland, ajouta-t-il,
se tournant en riant vers le chevalier, le diable ne m'abandonne jamais.
— Dépêchons-nous,monsieur. Rendons-nous chez-vous, auprès de l'enfant.
— L'enfant n'est pas chez moi, répondit Wild.
— Où donc est-il?
— A Queenhite; en milieu que nous appelons la Maison Obscure. C'est une
sorte de taverne souterraine ou de cave, située au bord du fleuve et fréquentée
par l'équipage du patron de,mon sloop hollandais. Ne vous inquiétez pas de
votre neveu, sir Rowland, à présent, il est en sûreté sous la garde de Quilt
Arnold et de Van Galgebrok. Ils onll'ordre de le tuer s'il essaie de nouveau de
s'évader; et ce sont des gaillards, le dernier surtout, avec lesquels il ne faut pas
badiner. En cas de recherche de son père adoplif, j'ai trouvé plus prudent de
l'envoyer à la Maison Obscure que de l'amener ici. Si vous le désirez, vous
pourrez le voir embarquer A'ous-même sur le Zeeslang, sir Rowland; mais au-
paravant, il faut que vous consentiez à vous reposer quelques minutes dans ma
demeure, pour que nous réglions nos petites affaires. J'ai, d'ailleurs, des
instructions nécessaires adonner âmes gens, afin de les mettre en garde contre
une surprise. Permettez que je vous précède; voici le chemin.
La résidence du preneur de voleurs était grande et triste, séparée de la rue
.
par une cour humide et défendue de toute approche par une grille de fer. Sa
situation en retraite des maisons adjacentes semblait résulter de sa crainte de
tout voisinage. Au jour, elle avait l'air suspect; la nuit elle ressemblait à une
prison; il est vrai que Jonathan faisait tout son possible pour que celte
ressemblance fût frappante. Les fenêtres étaient grillées; les portes, barrées;
le portier lui-même, vêtu comme un geôlier, avec son énorme trousseau de clefs
pendu à sa ceinture, sa physionomie repoussanlc, ses manières bourrues,
paraissait avoir été emprunté à Newgate. Le cliquetis des chaînes, le grincement
des serrures, le bruit des verrous, devaient être une musique pour Wild, à en
juger par le soin qu'il prenait de s'assujettir à ces sons. Le sordide ameublement
des chambres correspondait à l'aspect et au nom que chacune d'elles avait d'un
cachot; les murailles nues étaient couleur de pierre; les parquets étaient
dépourvus de tapis ; les lits, de rideaux; les fenêtres, de stores. Excepté dans la
salle de réception du maître, l'oeil ne rencontrait pas une table en ces lieux. Des
bancs, et des planches de sapin brut, posées en travers sur des tabourets,
occupaient la place de ces meubles commodes. Un large escalier de pierre,
conduisant nul ne savait où, et de longs couloirs ténébreux, frappaient les
visiteurs de l'idée qu'ils traversaient un bâlimentimmense, et bien qu'il n'en
fût rien, en réalité, l'illusion, habilement ménagée, produisait toujours l'effet
qu'on s'en était promis. Il était peu do gens qui n'entrassent avec appréhension
chez M. Wild, et n'en sorlissentavec plaisir. Sa demeure était devenue le sujet des
140 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

récits les plus étranges; on prétendaitque les mansardes étaientoccupéespardes


faux monnayeurs, et que des artistes y travaillaient à altérer les montres et les
bijoux. Les objets volés étaient soi-disantemmagasinés dans les caves. Certains
affirmaientqu'une communication,pratiquée sous terre,existaitentrel'habitation
du preneur de voleurs et Newgale, ce qui lui permettaitd'être constamment en
secrète correspondance avec les prisonniers ; d'autres, qu'un passage, également
souterrain, aboutissait à de vastes caveaux, où les malfaiteurs qu'il lui plaisait
de dérober à la justice, pouvaient vivre cachés jusqu'à ce que tout danger fût
passé. Jonathan, qui aimait à envelopper de mystère lui et sa retraite, encoura-
geait et peut-être même semait ces bruits merveilleux. Quoi qu'il en fût, la
mauvaise réputation de l'endroit était telle, que rarement on longeait le Old
Bailey sans jeter un regard de craintive curiosité sur ses murs sombres et se
demander ce qu'ils renfermaient; plus rarement encore on lisait sans effroi,
inscrit au-dessus de la porte en grosses capitales sur une plaque d'airain, le
nom formidable de JONATHAN WILD.
Jonathan frappa d'une façon particulière ; aussitôt le portier, dont nous
avons parlé vint ouvrir. Trenchard eut à peine franchi le seuil de cette
demeure, qu'un farouche aboiement se fit entendre et deux dogues de la plus
haute taille s'élancèrent furieusement sur lui. Le chevalier se mit en défense,
maie il eût inévitablement été déchiré, si une volée de jurons, secondée par une
vigoureuse application de coups de pieds de leur maître, n'eût apaisé ces féroces
bêtes, qui s'éloignèrent en grognant. Wild s'excusa auprès de sir Rowland de
cette réception peu agréable, gronda vertement le serviteur qui l'avait occa-
sionnée, en oubliant d'enchaîner les chiens, et ordonna qu'on leur éclairât
jusqu'à la salle d'audience. Le portier, mécontent de la semonce, obéit d'assez
mauvaise grâce; il monta l'escalier, traversa une galerie le long de laquelle
Trenchard remarqua que toutes les portes étaient peintes en noir et numérotées ;
devant une d'elles il s'arrêta, choisit une clef dans son trousseau, et introduisit
sir Rowland dans une pièce dont il ne put bien apprécier l'étendue que lorsque
les lumières furent sur la table. Il regarda alors autour de lui avec quelque
curiosité, et, pendant que le preneur de voleurs donnait à voix basse des
instructions à son domestique, il eut tout le loisir de se livrer à son examen.
Au premier coup d'oeil, il s'imagina être tombé sur un musée de raretés, tant
il y avait de rayons vitrés et d'armoires ouvertes rangés contre les murs; au
second, il se convainquit que si Jonathan était un amateur, ses goûts n'erraient
pas dans les sentiers battus. Une rapide inspectionle fit reculer de dégoût. Dans
un compartiment, était réuni un ample assortiment d'armes, dont chacune,
ainsi que l'attestait son étiquette, avait été un instrument de destruction. Ici,
c'était un rasoir, la lameébréchée et le manche teint de sang coagulé, qui avait
servi à un fils pour égorger son père ; là, une barre de fer courbée et presque
brisée, qui avait servi à un mari pour fendre le crâne à sa femme ; en pi-emière
ligne, un large couteau aigu et une immense fourchette à deux fourchons,
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 111

autrefois la propriété du bourreau, avaient été employés par ce terrible fonc-


tionnaire à séparer les membres des condamnés à mort pour haute trahison et
à plonger des quartiers de ses victimes dans des chaudrons d'huile et de gou-
dron bouillants. Les gibets de Tyburn et de Hounslow paraissaient avoir été
spoliés de leurs dépouilles pour enrichir la montre contiguë, où l'on ne voyait
que crânes et os recueillis, comme une relique, des voleurs de grands chemins
fameux à cette époque. Plus loin, c'étaient des cord.es dont chacune avait
accompli sa destinée; plus loin encore, c'était une série, presque innombrable,
d'instrumentspropres aux effractions et impossible à décrire. Ces objets inté-
ressants avaient été soigneusement arrangés, classés et, avons-nous dit, éti-
quetés par le preneur de voleurs.
De cette singulière collection, Trenchard reporta ses regards sur le proprié-
taire, debout à peu de distance de lui et toujours occupé à discourir vivement
avec son serviteur. Comme il considérait sa physionomie insensible fortement
empreinte de duplicité et de malignité, tout ce qu'il avait entendu raconter de
la perfidie de Jonathan lui revint en mémoire et il regretta profondément de
s'être remis au pouvoir d'un misérable sans scrupules.
Jonathan Wild était en ce moment sur la route de la grandeur à l'apogée
de laquelle il atteignit peu de temps après. Il s'élevait graduellement à une
importance que n'avait jamais acquise et que n'acquerra jamais, espérons-le,
un homme dans son exécrable profession. C'était le Napoléon de la fourberie.
Il avait établi un empire sans contrôle sur tous les praticiens du crime : conquête
nullement petite et gouvernement peu facile à maintenir. Mais Jonathan possé-
dait au plus haut degré la résolution, la sévérité, la ruse. Le danger et les dif-
ficultés ne l'épouvantaient point et ce que sa tête avait conçu, son bras l'exé-
cutait. Feignant de se placer entre le voleur et le volé, il pillait les deux. Ce fut
lui qui forma le grand dessein d'une corporation de voleurs, dont il se constitua
le directeur et l'unique chef, se réservant le droit de livrer à la potence ceux
qui cachaient leur butin ou refusaient de le partager avec lui. Il divisa Londres
en districts ; nomma une bande pour chaque district, et un chef responsable
envers lui, pour chaquebande. La campagne fut partagée de la même manière.
Ceux qu'il gardait autour de sa personne, ou auxquels il accordait des postes
de confiance, étaient pour la plupart des criminels revenus de la transportation
avant l'expiration de leur peine, et, à son avis, ses plus sûrs agents, en ce qu'ils
ne pouvaient ni témoigner légalement contre lui, ni revendiqueraucune portion
des vols dont il lui plaisait de les priver. Mais le couronnement de la gloire de
Jonathan, ce qui l'éleva en iniquité au-dessus de tous ses prédécesseurs et
attacha à son nom une renommée impérissable, ce fut un horrible trafic qu'il
commença, trafic jusqu'alors inconnu, trafic de sang humain, et qu'il exerça en
se procurant des témoins pour déposer contre la vie de ceux qui avaient encouru
son déplaisir, ou qu'il trouvait nécessaire de faire disparaître.
142 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

On ne s'étonnera donc pas que Trenchard ressentit .quelques craintes, en


contemplant cet être terrible.
Apparemment,Jonathan remarqua qu'il était l'objet d'un minutieux examen,
il se hâta de congédier son domestique et rejoignit le chevalier.
— Vous admirez mon cabinet, sir Rowland, lui dit-il en souriant d'un air
sinistre, c'est ce qu'on fait généralement. Quelquefois même il fut vanté par des
personnes qui contribuèrent ensuite à augmenter ma collection. Ce crâne,
ajouta-t-il, appartint autrefois à Tom Sheppard, le père du garçon dont je
vous parlais tout à l'heure. Voici la corde qui le pendit. Quand j'en aurai mis
une autre à côté, je serai content...
— Occupons-nous de nos affaires, monsieur, interrompit le chevalier avec
dégoût. Je vous apporte la somme que vous m'avez demandée; comptez.
L'oeil de Jonathan étineela en tombant sur les billets contenus dans le porte-
euille que Trenchard avait jeté sur la table.
— Vous me donnez cent livres de plus que nous ne sommes convenus, sir
Rowland, reprit-il, après avoir compté deux fois.
— Gardez-les, répondit Trenchard avec hauteur.
— Je les porterai à votre compte, reprit l'empoigneur de voleurs d'un Ion
significatif. Maintenant parlons pour Queenhite.
— Un moment ! fit le chevalier, prenant une chaise.
— Je suis à vos ordres, sir Rowland.
— J'ai à vous faire une questionrelative à... et Trenchard hésita.
— Relative au père de Thames Darrell, acheva Jonathan; je m'en doutais.
Vous désirez savoir qui ce fut, eh bien, sir Rowland, vous le saurez. Je vous ai
dit qiie je ne vous ferais pas de dures conditions, je tiendrai ma promesse. Nous
sommes seuls, conlinua-t-il, mouchant les chandelles, regardant avec précau-
tion autour de lui et baissantla voix, ce que vous me confierez ne transpirera
pas, du moins à votre désavantage.
— J'ai peine à vous comprendre, monsieur.
—-
Je vais me rendre intelligible. Ne vous souvient-il pas, sir Rowland, que
je suis instruit que vous êtes gravement impliqué dans le complot jacobite dont
on a découvert la trame?
— Ah ! lit le chevalier.
— Vous connaissez tous les chefs de l'insurrection qu'on prépare, et, de
plus, vous êtes en correspondance avec eux.
— Quelle raison vous autorise à le supposer, monsieur?
-^•Patience, sir Rowland, vous allez tout savoir. Si vous me fournissez une
liste de ces rebelles avec des preuves de leur trahison, non-seulement j'assure-
rai votre salut, non-seulement je vous découvrirai le nom et le rang véritable
de l'époux de votre soeur Aliva, mais je vous révélerai encore des détails que
vous ne pourrez obtenir que par moi, sur Constance, la soeur que vous avez
perdue.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 143

— Ma soeur Constance ! répéta le chevalier ; qu'est-elle devenue ?


— Alors, vous acceptez ma proposition ?
— Me jugez-vous aussi scélérat que vous l'êtes, monsieur?
— Je vous prenais pour un homme qui n'hésiterait pas à profiter de toutes
les chances favorables qu'il rencontrerait, répondit froidement Wild. Je vois
que je me suis trompé; n'en parlons plus. Un temps viendra peut-être, où vous
serez heureux d'acheter mes secrets et votre propre sûreté à un prix beau-
coup plus cher que les têtes de vos compagnons.
— Etes-vousprêt? dit Trenchard en faisant un pas vers la porte.
Jonathan le suivit ; une minute plus tard ils avaient quitté sa maison.

CHAPITRE XVI

LA MAISON 0BSC1TRK

A l'époque de cette histoire, les principales rues de Londres n'étaient


qu'imparfaitement éclairées, et les avenues moins fréquentées étaient dans une
obscurité complète. La labyrinthe de cours et de ruelles dans lesquelles il s'en-
fonçait eût embarrassé tout autre que Jonathan; mais le preneur de voleurs,
qui se faisait fort de trouver son chemin, les yeux bandés, dans quelque partie
que ce fût de la métropole, se dirigeait sans hésitation vers son but. Il semblait
arrivé, lorsque, saisissant le bras de son compagnon, il le conduisit le long
d'une allée étroite qui ne paraissait pas avoir d'issue. Au bout de cette allée, il
s'aiTêta, recommanda au chevalier de marcher avec précaution, s'il ne tenait à
se rompre le cou, et descendit un escalier, au bas duquel il poussa une porte,
qui cria sur ses gonds en livrant accès à lui et à Trenchard dans la maison
obscure.
Ce caveau, long et étroit, avec un plafond soutenu par de grosses poutres
découvertes et si bas que la tête de sir Rowland y touchait, ressemblait à la
cabine d'un bâtiment. Nonobstant la chaleur de la saison, très-supportable, il
est vrai, dans cette région souterraine, un grand feu projetait ses rouges clartés
sur un cercle de physionomies les plus repoussantes qu'on pût voir.
Madame Spurling, la divinité du lieu, qui dirigeait des opérations culinai-
res, suspendit subitement toute occupation, pour introduire, avec une extrême
déférence, Jonathan et le chevalier dans une seconde salle, où Quilt Arnold et
Rykharl Van Galgebrok fumaient tranquillement, assis devant une petite table.
Le janissaire et le patron hollandais se levèrent, madame Spurling se retira.
— Monsieur est le gentilhomme qui désire confier son jeune parent à vos
soins, dit Jonathan, présentant Trenchard à Van Galgebrok.
— Zc
gendilhomme beud être azuré que j'aurai bour zon parent doudes les
1U LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

adenzions bozibles,réponditRykharten. saluant profondément le chevalier ; mais


zi un agzidend imbrévu, bar exemblé une glizade bar dezus le bord, aiTivait bar
hazard le long du voyage, il ne.vaudrait;pas en jederendièïement la faude
zur mes ébaules, ah! ah! '.-,;
. . ::. :'. >:.::-;'.
?;demanda sirRowland.Je ne le vois. pas.. .
— Où est-il ..
reprit lé patrojaregardant la terré; Zordez-le,-
— Nadurellemend." Il .',...;
esd ici,
Quilt. :.;: :.. '.. v .:., ,-:.,-, •,.?. ,.-. r ' ', .-.
En parlant ainsi, il repoussa la table, le.-janissaire se baissa, tira un verrou
et ouvrit une trappe.; . .;.::::.' ;;!);...: '..':".';•'.
régar.dant par l'ouverture ; on yoûsdemandè,
— Arrivez! cria Quilt;
Ne recevant pas de réponse, il plongea son bras dans le trou jusqu'à
l'épaule et parvint, avec quelque peu de peine et d'efforts, à en tirer Thames
Darrell. Le pauvre enfant, les mains garrottées derrière le dos, était fort pâle,
mais ri ne témoignait aucune crainte.
— Pourquoi ne venez-vouspas
quand on vous appelle, animal? dit Quilt,
d'un ton farouche.
— Parce que je sais ce qu'on me veut, répondit Thames.
supposez-vous'qu'on'veuille faire de vous, hein?
— Ah! vraiment?'Et :que
Ah! il est là! s'écria
— Vous allez mè'luer parTôrdre'de mon cruel oncle.
Thames; apercevant sir .-Rowland. Où est ma mère? ajoutà-t-il, enveloppant le
chevalier d'un regard: scrutateur: •

— Votre mère est.morte, répondit Wild, d'un


air sombre.
— Morte! répéta l'enfant. Oh ! non... non! Vous: dites
cela pour me terri-
fier... pour m'éprouver,je ne vous crois pas. Quelque inhumain qu'il soit, il ne
l'aurait pas tuée. Avouez, monsieur, poursuivit-il, s'avançant vers le chevalier,
avouez que cet homme a menti!:.. Ma mère vit, n'est-ce pas? ne me le cachez
pas et faites ensuite de moi ce qu'il vous plaira.
— Répondez donc et finissez-en, sir
Rowland, reprit Jonathan.
— La vérité, je vous en conjure? cria Thames; ma mère
vit-elle?
— Non, répliqua Trenchard, vaincu parle conflit de ses émotions et inca-
.
pable de soutenir le regard désespéré de son neveu.
— Etes-vous convaincu ? demanda
Jonathan, avec un sourire digne d'un
démon.
fon-
— Ma mère!... ma pauvre mère! s'écria Thames tombant à genoux et
dant en larmes, je ne reverrai donc plus ton gracieux visage, je ne sentirai
donc plus ton affectueux serrement de mains, je n'entendrai donc plus ta douce
voix? Ah! si... nous nous retrouverons au ciel, où j'irai promptement te rejoin-
dre. A présent, ajouta-t-il d'une voix plus calme, je suis prêt à mourir; si vous
avez pitié, tuez-moi.
— Nous n'avons pas pitié de vous, gronda brutalement l'empoigneur
de
voleurs. Debout et trêve de pleurnicheries ; votre heure n'est pas encore
venue.
/ (LES' CHEVALIERS DU BROUILLARD 145

Il prit sou cheval et partit, (l'âge 148.)

— Monsieur Wild, dit Trenchard, je n'irai pas plus loin; mettez cet en-
fant en liberté.
— Si je vous désobéis, sir Rowland, répondit Jonathan, vous me remer-
cierez plus tard. Bâillonnez-le, dit-il, en poussant rudement Darrell vers Quilt
Arnold, et conduisez-le au bateau.
— Un mot? reprit l'enfant, comme le janissaire se préparait à exécuter le
commandement de son maître ; qu'est devenu Jack Sheppard?
— Le diable le sait ! repartit Quilt. Il doit être dans les mains de Blueskin :
ainsi, il ne tardera pas à être sur le grand chemin de Tyburn.
— Pauvre Jack! soupira Thames.
Quilt Arnold mit un morceau de bois dans la bouche du jeune garçon et
1 entraîna. Trenchard,
comme hébété, le regarda faire, sans essayer d'empêcher
le départ de son neveu.

Liv. 19.
146 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Sir Rowland, dit Wild, que préférez-vous : rester ici jusqu'à mon retour
ou nous accompagner?
— Je vais avec vous, répondit Trenchard.
Ils sortirent de la maison obscure et gagnèrent le bord du fleuve. Quilt Arnold
attendait sur la marche palière, au pied de laquelle était amarré le bateau con-
tenant le captif. Le preneur de voleurs échangeaquelques paroles avec son janis-
saire; après quoi, tous, à l'exception de celui-ci, descendirent dans le bac de
passage, que firent mouvoir sur-le-champ une couple de rameurs. Un clair do
lune magnifique, malgré l'heure avancée de la nuit, permettait de distinguer les
objets environnants, et les quelques embarcations qui sillonnaient le fleuve,
apparaissaient comme des fantômes, à travers les vapeurs légères qui le cou-
vraient. Toutprès dû ponl de Londres, Wild se pencha à l'oreille de Van Galge-
brok, qui remplissait les fonctions de timonier, et le patron se dirigea aussitôt
vers la quatrième arche du côté du bord de Surrey. Jonathan observa que Tren-
chard frissonnait.
— Vous vous
rappelez cet avant-bec, sir Rowland, dit-il malicieusement, et
ce qui s'y passa, il y a douze ans?
— Trop bien, répondit le chevalier, fronçant le sourcil. Ah! qu'est-ce que
cela? cria-t-il, montrant du doigt un objet qui flottait près d'eux, sur les vagues
bouillonnantes.
— Nous allons voir, repartit Wild.
Il étendit la main et souleva une tête complètement défigurée. Gà et là,
quelques lambeaux de chair adhéraient encore aux os, et les cheveux collés sur
ce qui avait été autrefois la'face, rendaient hideux ce vestige humain.
— C'est le crâne d'un rebelle, dit Jonathan, appuyant avec une intention
marquée sur ces mots ; le vent l'aura détaché d'une des piques du pont. Je ne sais
pas à qui a appartenu cette tête sans cervelle ; mais, n'importe, elle figurera dans
ma collection.
On n'échangea plus un mot qu'on ne fût en vue du sloop, à l'ancre devant
Wapping. L'équipage était aux aguets; un matelot lança une corde au patron,
qui fui immédiatement hissé abord; ensuite, ce fut le tour de Thames.
Pendant qu'il était en l'air, l'enfant regarda sévèrement son oncle.
— Nous nous reverrons! lui cria-t-il, d'une voix menaçante.
— Pas en ce monde, repartit Jonathan. Levez l'ancre, Van! cria-t-il au
patron.
Au bout de quelques minutes, \aZceslang déployait ses voiles aux premières
brises du malin.
Sur un signe de l'empoigneur de voleurs, le bateau de passage se remit en
route vers une petite anse bourbeuse, d'où Wild sauta à terre. Il fut accosté
par plusieurs personnes, au milieu desquelles était'Quilt, tenant un cheval par
la bride. Une voiture stationnait à peu de distance.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 147

Sir Rowland, absorbé dans ses pensées et les yeux toujours fixés sur le sloop,
débarqua plus à loisir.
— Enfin,
je suis mon maître! murmura-t-il, en touchant la plage.
— Non pas,
sir Rowland, dit Jonathan, vous êtes mon prisonnier.

Quoi? s'écria Trenchard, reculant et tirant son épée.
— Je vous arrête sous l'inculpation de crime de haute trahison, poursuivit
Wild, lui mettant un pistolet sur le front et lui présentant un pai*chemin ; voici
mon warrant.
— Traître! vociféra sir Rowland. Damné... double traître !
— Emmenez-le, cria Jonathan à ses agents, qui,-déjà, avaient entouré le
chevalier et le précipitèrent dans la voiture, sans lui donner le temps de pro-
noncer une nouvelle parole, premièrement chez M. Walpole, secondement à
Newgate. Et maintenant, Quilt, continua-t-il, s'adressant à son janissaire, cours
au violon de Saint-Gilles. Si d'après la démarche de son misérable Terry
O'Flaherty, que j'ai inscrit sur ma liste noire, le vieux Wood s'y est rendu et
y a été détenu par Sharples, ainsi que je l'avais commandé, qu'on le relâche,
je me soucie peu qu'il apprenne qu'il a perdu son fils adoptif. Quand j'aurai es-
corté à ses nouveaux quartiers ce fou orgueilleux, je'me rendrai à la Monnaie,
pour voir ce que devient Jack Sheppard.

CHAPITRE XVIII

COMMENT JACK SllEl'l'AKll s'j'ïClIAlM'A IHÎ LA 1MUS0N JUS WILLIÎSJIEN.

Le cri perçant poussé par madame Sheppard, à la suite du vol commis dans
l'église de Willesden, eut des conséquences fatales pour son fils. Heureuse-
ment, elle ne les vit pas. Effrayée parce cri, l'assemblée entière tourna son
attention du côté d'où il était parti, et une personne, placée près de la porte,
remarquaun individu qui s'enfuyait avec une extrême précipitation. Un enfant
essayait de le suivre; mais, comme les soupçons étaient éveillés, on l'arrêta!
Pendant ce temps, M. Kncebone, alarmé de l'expression d'effroi qu'il avait
surprise dans le regard de la veuve, avant qu'elle n'exhalât sa déchirante excla-
mation, porta instinctivement la main à la poche de son habit, et n'y trouvant
plus son portefeuille qui contenait des lettres et des papiers compromettants
pour lui et plusieurs de ses complices politiques, il acquit la certitude qu'il
avait été volé. Se détournant donc, dans l'espoir de découvrir son voleur, il ne
fut pas moins surpris que désolé — car, en dépit de ses défauts, le marchand de
lainage n'était pas méchant homme — de voir Jack Slieppard aux mains du
constable et marguillier Dump. La vérité se fit immédiatement jour dans son
esprit. Il devina la cause du regai'd inexplicable et du cri soudain de la mère,
118 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

fit part de ses soupçons au marguillier, et demanda à emmener le prisonnier


dans le cimetière. Dès qu'il fut hors des murs sacrés on le fouilla ; mais sans
succès. Jack protesta avec chaleur de son innocence et se soumit de très-
mauvaisegrâce à celle inspection. En vain, le marchand de lainage lui offrit de
le rendre à la liberté, s'il consentait à restituer l'objet volé ou à dénoncer son
complice, auquel on supposait qu'il l'avait remis. Il répondit avec la plus ferme
assurance qu'il ne savait pas ce qu'on voulait lui dire, qu'il n'avait pas vu de
portefeuille, et qu'il n'avait pas de complice à dénoncer. Non content de nier
sa participation au crime qu'on lui imputait, il commença de menacer, à son
tour, son gardien et son accusateur, et il accabla ce dernier des plus amers
reproches. Peu à peu la foule des spectateurs s'était accrue, et quelques-uns
s'étaient dispersés à la recherche du second voleur. Néanmoins, tout ce qu'on
put recueillir fut qu'un homme à cheval venait de s'éloigner au galop dans
la direction de Londres, Kneebone résolut de courir à sa poursuite ; il laissa
Jack à la charge du conslable, se rendit à l'auberge, prit son cheval et partit
à bride abattue.
Dans l'intervalle, les autorités villageoises avaient décidé, d'un commun
accord, de mettre le prisonnier sous les verrous. Comme on le conduisait à
son cachot, survint un accident qui fit une profonde impression sur l'esprit du
jeune coupable. Il aperçut sa mère, privée de connaissance, les traits pâles et
le corps immobile, portée par plusieurs femmes. Cette vue le frappa au coeur,
il pria ses conducteurs de presser le pas, et il se sentit soulagé quand les murs
de la petite prison lui eurent dérobé ce spectacle et l'eurent soustrait aux exé-
crations de la populace.
Jack abandonné de l'instigateur et du complice de son crime, resta plongé
dans l'abattement. Quoique depuis deux jours, il eût commis plus d'une action
infâme, il n'était point encore endurci au point de résister aux aiguillons du
remords. Fatigué, néanmoins, de réfléchir sur le passé et terrifié de la pers-
pective de l'avenir, il se jeta sur la paille qui garnissait le sol de sa cellule et
demanda du calme au sommeil. Quand il se réveilla, la journée était fort
avancée; il entendit des voix résonner au dehors, vit, de temps à autre, un
visage se coller à la grille de fer, placée au-dessus de la porte de la prison,
mais personne n'entra pour communiquer avec lui. Epuisé de besoin, il avisa
une cruche d'eau et un pain noir laissés par le constable dans un coin, mangea
de grand appétit, but tout ce qu'il lui fut possible d'absorber et répandit le
reste à terre. Sa faim apaisée, son audace naturelle lui revint. Il fut d'abord
visité par ce génie qui, dans la suite de sa carrière, lui inspira de si hardies
et si heureuses tentations. Examinant sa prison, à peine haute de quelques
pieds, il ne jugea pas difficile de s'évader. La porte était trop forte et trop
bien fermée pour qu'on la forçât, les murs étaient trop épais ; mais il avait
le plafond, il pouvait y atteindre, il ne douta point d'y pratiquer une issue.
Comme il méditait sur son dessein, il eut le hasard de mettre le pied sur une
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 149

fourchette cassée et rouillée. Cet instrument pouvait lui être d'une grande uti-
lité; il le ramassa, et résolut de différer l'accomplissement de son projet jus-
qu'au soir.
Les heures furent bien lentes au gré de son impatience, qu?il maîtrisa de son
mieux. Enfin, à la tombée de la nuit, la porte s'ouvrit et M. Dump parut, une
cruche et un pain à la main. Il prévint Jack qu'il n'aurait plus rien jusqu'au
lendemain, et Jack répondit qu'il s'estimerait suffisamment pourvu si on lui
accordait une petite ration de genièvre. Cette requête accueillie avec un suprême
dédain par M. Dump, fut probablement entendue de quelqu'un du dehors; car,
peu de temps après le départ du constable, Jack entendit frapper à la porte, il
leva les yeux et vit le tube d'une pipe entre les barreaux. Comprenant sur-le-
champ cette ingénieuse invention, il appliqua ses lèvres au tube, aspira delà
liqueur autant que la prudence le lui conseillait, remercia son bienfaiteur in-
connu, s'étendit de nouveau sur sa paille, et se livra au repos une seconde fois,
se promettant bien de se relever dès que l'obscurité serait complète. -Mais l'a-
bondante libation qu'il avait faite, jointe à la fatigue et à l'anxiété qu'il avait
éprouvées, l'appesantirent tellement, que le jour commençait:àluire lorsqu'il
rouvritlesyeux. Jack maudit son inertie et se mita l'oeuvre avec ardeur. Il pro-
fita de certaines inégaliiés de la porte pour grimper jusqu'au plafond, assura son
pied sur une légère saillie du mur, et se servit très-utilement de sa fourchette.
En moins de quelques minutes, il eut fait un large trou dans le plâtre, qui
tomba en un nuage de poussière, brisa plusieurs lattes, et saisil une poutre à
laquelle il se suspendit d'une main, jusqu'à ce qu'il eût, non sans difficultés,
enfoncé une tuile du toit. Le reste alors lui fut aisé; il eut bientôt assez élargi
l'ouverture pour passer au travers, et il se disposait à descendre, quand un
bruit de chevaux sur la route, l'obligea à se blottir sur le toit. Au lieu de passer
outre, comme Jack l'espérait, les cavaliers s'arrêtèrent en face de la prison, et
mirent pied à terre. Immédiatement il lui sembla qu'on appuyait un instru-
ment contre la porte dans le but de la forcer, ses craintes se dissipèrent. Il
s'était d'abord imaginé que les voyageurs étaient des officiers envoyés par la
justice pour le transférer dans une prison plus solide ; mais la voix de l'un d'eux
lui fit reconnaître des amis.
— Faites vite, Blueskin. Que le diable vous emporte, grommelait Jonathan
Wild. Nous aurons tout le village à nos trousses si vous taraudez (frappez)
ainsi la porte. Employez le cadet (pince en fer), mon brave.
— C'est inutile, M. Wild, cria Jack en se penchant sur le bord du toit, j'ai
fait le tour.
— Que diantre signifie cela? vociféraJonathan, regardant en l'air. Est-ce que
vous avez brisé la cage, Jack?
— A peu près.
— Bravo! cria l'empoigneur de voleurs. Mais êtes-vous réellement là-haut?
— Non, je suis en bas, répondit Jack, sautant à terre. Ne vous avais-je pas
150 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

dit, monsieur Wild, qu'il faudrait une cachemitte (un cachot) mieux bâtie que
celle de Willesden pour me retenir?
— Oui, oui ; et je réponds que vous donnerez du fil à retordre aux gardiens
des prisons de Sa Majesté. Partons, Blueskin, de peur qu'on ne nous observe.
— En route ! cria ce dernier, sautant sur son cheval ; nous ne tarderons pas
à être à la ville. Edgdworth Bess et Poil Maggot se meurent d'envie de vous
voir ; j'ai cru que Bess pleurerait les yeux de s&sorbo?me (tête) quand elle a ap-
pris que vous éiiezgerbé (emprisonné). Vous n'avez pas besoin de vous inquiéter
de M. Kneebone, M. Wild lui a fait son affaire.
— Oui, ami, reprit en riant Jonathan. Le portefeuille que tu lui as grinché
(volé), renfermait les lettres dont j'avais besoin. Il est maintenant pris aux lacs
et emmagasiné avec sir Rowlan Trenchard. Ainsi, décarons (sauvons-nous).
— Il faut auparavant que je voie ma mère.
— Quelle bêtise ! Voulez-vous vous exposer à de nouveaux risques. Sans
elle vous n'auriez pas couru le danger auquel vous échappez en ce moment.
— Peu importe ! je veux la voir. Laissez-moi derrière, je n'ai pas peur. Je
serai à la Cross Shovelss dans le courant de la journée.
— Non; si vous êtes résolu à faire cette folie, répondit Wild, qui avait pro-
bablement ses raisons pour se prêter aux fantaisies du garçon, je ne vous lais-
serai pas en arrière. Blueskin gardera les chevaux et je vous accompagnerai.
Il jeta la bride de son cheval à son compagnon, lui ordonna de retourner
sur ses pas à quelque distance, etilsuivit Jack, qui ayantquitlé la grand'route,
s'avançait, entre deux haies de troènes du plus beau vert, dans un étroit sentier
opposé à la prison.

CHAPITRE XIX

1J1KN ET MAL

Jack ayant frappé quelque temps à la porte de sa mère sans obtenir de


réponse, pesa sur le loquet et s'étonna de le trouver ouvert. Jl entra, agité d'un
pressentiment sinistre, eut peur et n'osa parler ; enfin, appelant à son aide tout
son courage, il s'écria :
— Mère !
— Qui est là?
demanda une voix faible sortant du lit.
— Votre fils.
— Jack! s'écria la veuve, se
dressant sur son séant. Est-ce vous? n'est-ce
point un rêve ?
— Non, mère, je viens vous
dire bonjour et vous tranquilliser avant de
quitter ce lieu,
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 161

— Où allez-vous donc?
— Je ne sais, réponditl'enfant, mais je ne suis point en sécurité ici.
— C'est
vrai, reprit la veuve, à l'esprit de laquelle tous les incidents de la
veille revinrent en foule. Je ne vous retiens pas ; seulement, apprenez-moi
comment vous vous êtes évadé de votre prison. Venez vous asseoir là, près de
moi, sur le lit; donnez-moi votre main et racontez-moi tout, Jack, continua
madame Sheppard. J'ai été malade... bien malade... je crois que j'ai eu le dé-
lire... j'ai pensé mourir la nuit dernière... Vous ne saurez jamais le mal que
vous m'avez fait... Je ne vous le reproche pas; toutefois, promettez-moi de
vous corriger, de fuir vos vils compagnons, et je vous pardonnerai... je vous
bénirai. 0 mon fils, mon cher fils, laissez-vous convaincre pendant qu'il en est
temps encore. Vous vous êtes livré à un homme méchant et terrible, qui n'aura
de repos que lorsqu'il vous aura complètement perdu. Ecoutez les prières de
votre mère, et ne la laissez pas mourir le coeur brisé.
— Il est trop tard, repartit Jack d'un ton bourru; quand même je le vou-
drais, je ne puis plus être honnête.
— Oh! ne dites pas cela, Jack, reprit la malheureuse veuve ; il n'est jamais
trop tard. Je sais que vous êtes au pouvoir de Jonathan Wild, je l'ai vu hier
près de vous, dans l'église, et si jamais l'ennemi du genre humain a pris une
forme humaine, c'est lui que j'ai aperçu. Prenez garde, mon fils, prenez garde !
Vous ne vous doutez pas de quelle scélératesse il est capable. Soyez honnête
et vous serez heureux. Vous êtes encore un enfant ; si vous vous êtes écarté du
droit chemin, une volonté plus forte que la vôtre vous a entraîné. Je vous en
supplie, retournez chez votre maître, M. Wood, confessez-lui vos fautes; il est
bienveillant, il vous les pardonnera en mémoire de votre père et par égard pour
moi; retournez-y, mon fils...
— Je ne le puis, répliqua Jack avec humeur.
— Pourquoi ?
s'écria la mère.
— Je vais vous le
dire, répondit une voix grave derrière le lit, en même
temps que les rideaux s'écartaient et découvraient la satanique figure de Jona-
than Wild, lequel s'était glissé sans bruit dans la chambre. Il ne peut retourner
chez son maître parce qu'il l'a volé.
— Volé! répéta la veuve effarée ; Jack!...
L'enfant détourna les yeux.
— Oui, volé, reprit Jonathan. L'avaul-dernièrenuit, lademeure deM. Wood
a été forcée et pillée, et la femme du charpentier a reconnu votre fils au nom-
bre des voleurs. Tenez, ajouta-t-il, jetant une affiche sur le lit, voici les détails
cl les circonstancesdu vol ; vous verrez qu'on offre une récompense pour l'ar-
restation do Jack.
— Ah ! fit la veuve, se cachantle visage.
— Venez, dit impérieusement Wild à Jack, vous perdez votre temps.
— Ne t'en va pas, Jack ! lui cria sa mère.
152 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Il le faut, tonna Jonathan, ou il ira en prison.


— Si tu dois aller en prison, j;irai avec toi, Jack, mais évite cet homme
comme tu éviterais un serpent.! : '< 'i
— Venez donc; vociféra; Jonathan. • '- ; ' • >
'

— Ecoute-moi, Jack; tu rie sais:pas ce que tù fais. Cet homme auquel tu te


confiés a juré de, teqierdre; aussi vrai que j'espère en la miséricorde de Dieu,
je ne le meiis pas. Qu'il le nie, s'il l'osé 1
—Bah! fit-Wildj :je;lependràis dès à: présent, si je le voulais; mais qu'il
reste avec vous s'il le >trouvé bon, je nel'enempêcherai pas»
~ Tu entends,'mon fils, choisis entre le bien et le mai, entre lui et moi.
Sache bien que ta vie..', plus:que ta vie..: va dépendre de ta décision.
— Allons, choisissez, Jack,-dit.Wild;: ;'• : .:.,.;.;:
Le jeune garçon quitta la chambre^sans réiiondre.
— Il est parti! cria madame Sheppard au désespoir. ' •

— Pour toujours! ajoutal'eihpoigneùr de voleurs, se préparant à le suivre.


— Démon! cria la veuve, lui saisissant lé bras et fixant sur lui ses yeux
égarés, combien- d'années'accordes-lù à mon enfant avant" d'accomplir ta ter-
.
riblemenace? '.'.'.' r i ••'. '. ::;'.' ;
— Neuf! répondit froidement Jonathan.

TROISIÈME ÉPOQUE
LE BRISEUR DE PRISONS

CHAPITRE PREMIER.

L1C RETOUH

Environ neuf ans après les événements que nous avons racontés, vers le
milieu de mai 1724, un jeune homme d'un extérieurremarquablelongeait Wych
street, examinant avec curiosité, sur son passage, toutes les habitations situées
à sa gauche. Grand, robuste et bien proportionné, ce jeune homme pouvait
avoir vingt et un ans. Son oeil gris clair et sa physionomie ouverte révélaient
une nature franche, généreuse et résolue. Il avait les traits réguliers et parfai-
tement dessinés, le teint frais et fleuri, quoique un peu hâlé par les voyages et
SlÂS "CHEVALIERS DU BROUILLARD 153

Son visage portait toujours l'empreinte de la maladie... (Page 139.)

par le soleil. Affectant un mépris de bon goût pour la mode ridicule et univer-
selle de cette époque, au lieu de porter perruque, il laissait flotter sur ses épau-
les sa noire chevelure bouclée, opulente comme celles qui distinguèrent la cour
de Charles II. En petite tenue militaire française, avec les bottes à genouillères
et le chapeau galonné, ses habits n'indiquaient point qu'il appartînt à aucun
rang particulier, mais toute sa personne annonçait la distinction. Les pas-
sants, surtout ceux du sexe le plus sensible et le plus aimable, se retour-
naient pour admirer la bonne mine et la mâle contenance del'étranger, qui, ab-
sorbé dans ses pensé'es, continuait sa route, sans paraître remarquer l'intérêt
dont il était l'objet. Devant une vieille maison adossée à l'église Saint-Clément,
il s'arrêta et lut sur une immenseenseigne, sur laquelle un ange aux couleurs
voyantesétendait ses ailes, le nom de William Kneebone, marchand de lainages.
Des larmes s'échappèrent des yeux du jeune homme, et il eut quelquepeine
à se calmer assez pour entrer dans la boutique. Un personnage de haute taille,
qu'il reconnut immédiatement, s'avança à sa rencontre. C'était M. Kneebone,
vêtu à la dernière mode. Une perruque frisée tombait sur ses épaules ; une

Liv. 20.
154 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

cravate de vraie malines entourait son cou de plis si épais qu'elle gênait sa
respiration et le menaçait d'une attaque d'apoplexie ; il avait encore de la den-
telle aux poignets et sur la poitrine ; des bas à coins d'or et des souliers à ta-
lons rouges. Un roide habit de drap cannelle, garni sur les manches, sur les
poches et sur les pans, de rangées de boutons de métal de la largeur d'une
pièce de six francs, lui pendait jusqu'aux jarrets. L'épée à poignée d'argent et
le chapeau galonné sous le bras gauche complétaient sa toilette.
Le marchand de lainage salua poliment l'étranger, et s'informa de ce qu'il
désirait.
— Je n'ose vous le dire, balbutia le jeune homme. Autrefois, un nommé
Wood, charpentier,résidait ici, vit-il encore?
.

— Si vous aviez quelque inquiétude sur son compte, monsieur, je suis heu-
reux d'être à même de vous l'enlever, répondit Kneebone. Mon excellent ami,
Owen Wood, — que Dieu conserve, — est toujours en vie ; et pour un homme
qui ne parcourra plus soixante années, il est très-bien conservé, je vous
assure.
— Vous me charmez par cette nouvelle, reprit l'étranger, dont le visage se
rasséréna. En ne le retrouvant plus dans sa vieille demeure, je craignais qu'il
ne lui fût arrivé malheur,
— Au contraire,- tout lui a prospéré. Ses affaires ont marché, il a fait des
héritages inattendus, et, pour couronner l'oeuvre, une heureuse spéculation sur
les fonds de la mer du Sud l'a enrichi, lorsque tant d'autres y ont perdu leur
fortune, et votre humble serviteur a été du nombre, ah! ah! Bref, monsieur,
M. Wood est dans une très-belle position. Il a tenu sa boutique aussi longtemps
que cela a été nécessaire, et plus longtemps même, à mon avis. 1 Quand il a
quitté cette maison, il y a trois ans, je la lui ai reprise, ou plutôt,—pour vous
parler franchement,—il me l'a cédée exempte de tout loyer ; car, je n'ai pas
honte de l'avouer, j'ai fait des pertes, et de grosses pertes ; sans lui, je ne sais
ce que je fusse devenu. M. Wood, monsieur, ajouta-il d'une voix émue, est le
meilleur et il serait le plus heureux des hommes, s'il n'était pas...
Kneebone hésita.
— Eh bien, monsieur? continuez, dit l'étranger.
— Sa femme vit encore, acheva sèchement Kneebone.
— Je comprends, répondit l'officier, incapable de
réprimer un sourire ;
mais il me revient en mémoire que vous fûtes naguère uu des favoris de ma-
dame Wood.
le marchand de drap, aspirant une énorme prise, de
— C'est vrai, repartit
l'air d'un homme qui ne déteste pas d'être raillé sur sa galanterie, c'est vrai.
A présent c'est fini, totalement fini. Lorsque j'eus contracté une si lourde
dette de reconnaissance envers son mari, je ne pus plus, en honneur, continuer...
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 155

hem! Ajoutez à cela qu'elle n'est plus jeune, et que son caractère ne s'est nul-
lement amélioré... hem!
— Assez sur ce
sujet, monsieur, reprit gravement l'étranger. Occupons-
nous d'un objet plus agréable... de sa fille.
— Plus agréable, beaucoup plus, en effet, répéta Kneebone, souriant avec
suffisance.
Le jeune homme parut tenté de châtier cette impertinence.
— Est-elle mariée? demanda-t-il au bout d'un instant...
— Mariée!... non, non. WinifridWood ne se marierajamais, à moins que
la tombe ne rende ses morts. Tout enfant, elle a donné sa tendresse à un jeune
garçon nommé Thames Darrell, que son père avait élevé et qui périt, à ce
qu'on présume, il y a neuf ans ; elle s'est déterminée à rester fidèle à sa mé-
moire.
— Vous m'étonnez, dit l'étranger d'une voix tremblante.
— C'est qu'il est certainement étonnant de trouver une femme fidèle, sur-
tout à un attachement de petite fille, poursuivit le marchand de lainage. Pour-
tant, c'est l'exacte vérité. Il s'est présenté des épouseurs en quantité, car où la
fortune et la beauté sont réunies, les amateurs ne manquent pas; elle les a tous
refusés.
— Incomparable créature ! s'écria le militaire.
— C'est bien mon opinion.
— Je vous poserai encore une question, monsieur, après laquelle je cesserai
de vous importuner, reprit l'inconnu. Vous parliez tout à l'heure d'un jeune
homme qui fut élevé par M. Wood; il me semble qu'ils étaient deux. Qu'est
devenu le second?
— Jack Sheppard! cria Kneebone fort surpris.
— C'est ainsi qu'il se nommait.
— Eh bien! monsieur, votre costume et vos manières me portaient à penser
qu'il y a longtemps que vous êtes absent de votre pays; à présent, j'en suis
convaincu; autrement vous ne me questionneriez pas sur Jack Sheppard. Il
n'est bruit que de lui dans toute la ville, dont il est la terreur. Les femmes ne
peuvent plus dormir dans leurs lits, et les hommes n'osent plus se coucher du
tout. Jamais voleur plus audacieux et plus expérimenté dans l'effraction ne
mania une pince. Il se rit des serrures et des verrous, et plus on se met sur ses
gardes, plus on prend de précautions contre lui, plus on est sûr d'être attaqué.
Ses exploits et ses évasions sont dans la bouche de tout le monde. Il est par-
venu à se sauver de toutes les prisons de la métropole. Il se vante que pas une
n'est bâtie de manière à le conserver. Nous verrons. Il est maintenant sous la
protection de Jonathan Wild.
156 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Ce misérable exerce-t-il toujours la même influence? demanda l'é-


tranger.
— Oui ; et ce qui est plus singulier, c'est qu'elle semble grandir. Jonathan
déjoue toutes les fins de la justice. Impossible de lutter avec lui, même ayant
le bon droit de son côté. Il y a quelques années, en 1715, un peu avant la ré-
bellion, je Jus assez imprudent pour me liguer avec le parti jacobite, et, parles
machinations de Wild, je fus incarcéré à Newgate, d'où je m'estimai heureux de
sortir ma tête sur mes épaules. J'accusai l'empoigiieur de voleurs, et mon accu-
sation était vraie, de m'avoir fait voler par le petit Sheppard le portefeuille
qu'il produisait comme une preuve à ma charge. On ne m'écouta pas. M. Wood
subit un échec plus grave. Corrompu par un certain sir Rowland Trenchard,
Jonathan enleva le fils adoptif du charpentier, et chargea le patron d'un sloop
hollandais de le jeter à l'eau dès qu'il serait en pleine mer. Ce fait fut prouvé
clair comme le jour; mais cette canaille de Wild s'arrangea si bel et si bien,
qu'il sortitde l'affaire blanc comme neige. Dureste, on peut attribuer son succès,
en ce cas, à l'appui qu'il reçut de M. Walpole. Comme à la suite de leur téné-
breuse transaction, il avait arrêté son complice sir Rowland Trenchard, sous
l'inculpation de haute trahison, le gouvernement trouva son compte à se mé-
nager un tel agent, et peu après, on apprit que Trenchard avait acheté sa liberté
à Jonathan au prix du tiers de ses biens.
A ces mots, un nuage passa sur le front de l'étranger.
— Sait-on ce que fit ensuite sir Rowland? demanda-t-il.
— Après la ruine de ses espérances et la chute de son parti, il se relira dans
ses terres, à Asthon-nalï, près de Manchester, où il a toujours vécu depuis,
complètement éloigné du monde.
Le militaire resta un moment perdu dans ses réflexions.
— Maintenant,monsieur, dit-il, se préparant à partir, voudriez-vous ajouter
à l'obligation que je vous dois déjà, en me faisant connaître le lieu où je ren-
contrerai M. Wood?
— Avec plaisir, monsieur, répondit le marchand de lainage. Il habite une
ferme qu'il a prise à Dollis llill, charmant petit endroit près de Willesden, à
quatre ou cinq milles de Londres. Si vous vous y rendez, — et la magnifique
vue qu'on y a des plus belles campagnes des environs vaut bien la peine qu'on
fasse cette démarche, — vous êtes certain de le trouver chez lui. Je l'ai vu hier,
il m'a dit qu'il ne bougerait pas d'une semaine. Il revenait de Bedlam, où il
avait visité la pauvre madame Sheppard.
— La mère de Jack! s'écria le jeune homme. 0 mon
Dieu! est-ce qu'elle
est dans une maison de fous.
— Hélas ! oui, monsieur. C'est la mauvaise
conduite de son fils qui l'y a
menée. Eaut-il que le châtiment des crimes qu'il commet retombe sur la mal-
heureuse femme. Elle a failli mourir, quand elle a appris qu'il avait volé son
maître; et il est bien triste pour elle qu'elle se soit rétablie, car elle n'a jamais
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 157

recouvré la raison. Elle divague continuellement sur Jack, sur son mari et sur
ce misérable Jonathan, auquel, d'après ce qu'on peut recueillir de ses extrava-
gances, elle attribue tous ses maux. Je la plains du fond du coeur. Cependant,
au milieu de ses afflictions, elle a en M. Wood un fidèle ami. Constamment il
veille et pourvoit à tous ses besoins ; et même, sans sa femme, il lui donnerait
asile dans sa demeure. Voilà, monsieur, ce que j'appelle un bon Samaritain.
L'étranger essuya furtivement une larme, et, s'apercevant qu'il se dispo-
sait aie quitter, M. Kneebone se hasarda à lui demander à qui il avait l'honneur
de parler.
Une porte s'ouvrit et la réponse fut arrêtée sur les lèvres du jeune militaire
par l'entrée d'une femme athlétique, pompeusement parée, qui s'approcha fa-
milièrement de M. Kneebone. Elle remarqua tout de suite l'inconnu, l'honora
d'un regard extrêmement impudent, et ne se donna pas la peine de cacher
l'admiration qu'il lui faisait éprouver.
— Vous voyez, ma chère madame Maggot, que je suis occupé, dit Kneebone
un peu déconcerté.
— Qui avez-vous là avec vous? demanda hardiment l'amazone.
— Je ne connais pas monsieur, répondit le marchand de lainage de plus en
plus embarrassé.
— Il est joliment beau garçon, toujours, fit observer madame Maggot, le
considérant de la tête aux pieds avec une évidente satisfaction, diablement
beau garçon! Je serais bien douce, ajouta-t-elle, lançant une oeillade enga-
geante au jeune homme, et si j'étais à votre côté, vous n'auriez à redouter ni
gardien, ni constable. J'ai secouru Jack... vous savez, Jack Sheppard... dans
plus d'un assaut. Je manie un bâton de défense aussi bien qu'un boxeur de pro-
fession; j'ai battu le fameux Figg. Qu'en pensez-vous, monsieur? voulez-vous
de moi?
Quelque tentante que puisse paraître l'offre de madame Maggot, le jeune
homme jugea convenable de la décliner. Il lui adressa quelques compliments
bien mérités sur ses prouesses extraordinaires,renouvela ses remerciements à
M. Kneebone et prit congé de lui.
Son premier soin fut de se procurer un cheval et de gagner le vest-eud de
la ville. Arrivé à Tyburn Gale, encore sous l'impression de ce que lui avait
raconté M. Kneebone de la conduite sans frein de Jack Sheppard, il fit halle
un instant pour contempler le lieu de l'exécution et tomba dans une sombre
rêverie. Tout à coup, deux hommes à cheval le dépassèrent rapidement sur la
route et s'arrêtèrent à peu de distance. L'un, d'une stature herculéenne, très-
brun de peau, armé de pistolets dans ses fontes et d'un couteau de chasse à sa
ceinture, avait les traits durs et repoussants. L'autre, du même âge environ
que l'étranger, était vêtu d'un costume éclatant : habit de cheval écarlate ga-
lonné d'or et doublé de bleu, avec parements de même couleur, gilet de soie
vert brodé d'argent et garni d'une haute frange, chapeau en harmonie avec ce
158 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

faste éblouissant. Bien fait, élancé, sa taille n'excédait pas cinq pieds quatre
pouces. Il était pâle, et son grand oeil noir avait une expression sinistre. Ses che-
veux, noirs aussi, coupés à la Titus, dessinaient parfaitement sa petite tête
ronde.
Une mutuelle reconnaissance eut immédiatementlieu entre l'étranger et cet
individu. Tous deux tressaillirent. Le premier semblait prêt à venir adresser la
parole au second; mais soudain, changeant d'avis, il appela son compagnon
d'une voix familière au voyageur, enfonça ses éperons dans les flancs de son
cheval et s'élança à bride abattue sur Edgeware Road.
Poussé par un sentiment que nous ne chercherons pas à pénétrer, l'étran-
ger se mit vainement à leur poursuite ; sa monture, moins bonne que les leurs,
le laissa loin derrière eux, et, les ayant suivis dans de nombreux détours, il
finit par les perdre de vue. Alors, il commença de se reprocher sa folie, qui
l'avait éloigné, pensait-il, du but qu'il voulait atteindre ; toutefois, après avoir
chevauché quelques instants à travers une campagne charmante, il entra daus
Willesden, et ne sachant de quel côté s'orienter pour se rendre à Dollis Hill,
il demanda son chemin à un vieillard qui causait près de la porte de la petite
prison.
— Chez qui voulez-vous aller à Dollis Hill, monsieur? dit le paysan, portant
la main à son bonnet.
— Chez M. Wood.
— C'est tout près d'ici, reprit le bonhomme, montrant du doigt une petite
éminence boisée à un mille de distance, et voilà la demeure de M. Wood,
ajouta-t-il, désignant le toit d'une maison visible au-dessus d'un bouquet d'ar-
bres.
Le jeune homme remercia le vieillard, et comme il s'éloignait, il surprit
quelques mots de la conversation des deux campagnards.
— Je vous dis, John Dump, que je ne sais pas si c'est parce que vous me
parlez de Jack Slieppard que ça me l'a remis en tête, mais je l'ai vu une fois,
et s'il n'a pas changé depuis ce temps-là, je vous jure que c'est lui qui a
passé à cheval tout à l'heure et qui a mis pied à terre à l'auberge des Six
Cloches.
— Diantre! cria Dump, si vous étiez sur de ça et que nous puissions l'arrê-
ter, nous gagnerions la récompense promise.
Le voyageur n'en entendit pas davantage; il prit le chemin qu'on lui avait
enseigné, passa devant les Six Cloches, remarqua les chevaux des deux ca-
valiers à la porte, et dans la boutique vit le plus jeune, qui, l'apercevant, se
glissa rapidement dans une autre pièce. Indécis un instant s'il irait aborder cet
homme qui semblait l'éviter avec tant de soin, il se contenta d'écrire sur une
feuille de son carnet : « Vous êtes reconnu des villageois, prenez garde. » Il dé-
chira cette feuille, recommanda à l'aubergiste de la remettre sur-le-champ au
propriétaire du cheval qu'il lui indiquait et il poursuivit sa route.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 159

Le soir était calme et serein, le crépuscule enveloppait graduellement la


campagne. Tantôt l'oeil errait sur une vallée délicieuse, tantôt sur un espace
immense qui offrait des perspectives ravissantes et variées ; à gauche, on admi-
rait les hauteurs de Hampstead parsemées de villas et, beaucoup plus loin, des
vapeurs brumeuses marquaient la position de la métropole.
Au détour du chemin, sous deux grands ormes qui l'ombrageaient complè-
tement, l'étranger découvrit l'habitation qu'il cherchait. Le digne charpentier,
la pipe à la bouche, un pot de bière à couvercle d'étain à son côté, était juste-
ment assis sur un banc, au pied des arbres, et, dans cette attitude paisible, on
eût dit une statue de la bienveillance et de la bonté. Des rides plus profondes,
les épaules plus hautes, plus d'embonpoint, l'affaiblissement de la vue,
l'haleine plus courte, attestaient en lui la marche des années; cependant sa
physionomie respirait la santé et le bonheur, et la vie campagnarde qu'il menait
avaitenrichi ses joues de teintes plus vermeilles. Autour de lui régnait l'abon-
dance. Les granges voisines de sa demeure étaient flanquées de tas de paille, de
monceaux de fèves, et de meules de foin. Les volailles encombraient la cour;
des pigeons mangeaient à ses pieds; les boeufs rentraient à l'étable et les
chevaux à l'écurie. Un énorme dogue enchaîné se promenait majestueusement
devant sa niche, et les ouvriers de la ferme passaient et repassaient vaquant
à leurs occupations.
M. Wood entendit les pas d'un cheval et se retourna; mais comme il faisait
presque nuit, il ne put bien distinguer les traits du voyageur.
— Je n'ai pas besoin de demander si c'est ici que réside M. Wood, dit ce
dernier, puisque je le trouve à sa porte.
— Vous avez raison, monsieur, répondit le digne charpentier, se levant aus-
sitôt, je suis Owen Wood, à votre service.
-—
Vous ne vous souvenez pas de moi, sans doute? reprit l'étranger.
— Je ne sais, monsieur, votre voix ne m'est pas inconnue; mais je deviens
un peu sourd... et mes yeux ne sont pas tout à fait aussi bons qu'autrefois.
— N'importe! continua le jeune homme, mettant pied à terre, vous me re-
connaîtrez tout à l'heure. Je vous apporte des nouvelles d'un vieil ami.
— Alors, qui que vous soyez, monsieur, vous êtes le bienvenu. Veuillez
entrer. Jem! soignez le cheval de monsieur, et conduisez-le à l'écurie.
Dans un parloir très-propre, obscurci par les pots de fleurs et les plantes
grimpantes qui garnissaient la fenêtre, le militaire entrevit Mmo Wood plus splen-
didement parée que jamais, et Winifred, sa fille, occupée à coudre.
Winifred avait vingt ans. Son visage portail toujours l'empreinte légère de
la maladie qui l'avait frappée dans son enfance, mais cet unique obstacle à sa
parfaite beauté était rachetée par une expression de physionomie des plus aima-
bles. Elle était grande, bien faite, gracieuse; elle avait la taille arrondie et les
yeux d'un bleu limpide qui rivalisaient d'éclat avec les étoiles.
160 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Ma femme et ma fille, monsieur, dit le


charpentier, en les présentant à
son hôte.
Wood, admiratrice-passionnée, on se le rappelle, de la beauté mas-
Mmo
culine, apprécia d?un coup d'oeil les-qualités physiques du jeune homme et lui
fit un salut fort poli. L'accueil de Winifred fut bienveillant et réservé, et, les
compliments échangés; elle;se remit àu-travail.
Monsieur nous;apporte des.nouvelles;d'un vieil ami, ma chère, dit le
> —
charpentier.{::-!- :
;'';,;. M > •
Vraiment dei^qui:donc?iluidemanda;sa femme.
!;
.:--: ".- ;(
.'.;,..
. — ,
— D'une:personne que vous avez peut-être oubliée, répondit l'étranger,
mais qui ;n'a -pu oublier, elle, les-bontésl.d.ont elle fut l'objet de votre part et de
celle de votre excellent mari. ;-: :
;::i .;>, -
.-.;; ;.;, ; , ;
Au: son de cette voix, toute trace de; couleur s'effaça des joues de Winifred
; :
et roûvrâgequ'éllè;ten.ait;tomba sur ses genoux. '• , : - > :

. ' i — ; J'ai un souvenir à ;VQUS remettre, ajouta ;Tétràngery se; tournant vers
elle.-, I.;';: -:.:.:.:- -.; -, '; ;;;.:V ,.;',;; .;_'...,,, •,.. ,. .;
.
.',
, -

; — A moi?; fit Winifred;d';ùne voix


tremblante.: :

— Ce médaillon,-dit-riL tirant: de son sein un petit


bijou suspendu à un ruban
.
noir, le reconnaissez-vous?
Oui ! oui ! cria Winifred.
':"..''. . ; .

^—Que signifie tout ceci? demanda le charpentier étonné. .
— Père, ne me ,remeltez;-ypus pas? s'écria le
jeune, homme, lui serrant
chaleureusement la main. Neuf années ont-elles changé à ce point votre fils
adoptif?
— Dieu me bénisse!... est-ce possible?... cria le
charpentier.
Wood, se joignant au groupe.
— Thames Darrell serait ressuscité? dit M1""
— Oui! oui! répondit Winifred en jetant ses
bras autour du cou du jeune
homme, c'est mon frère... mon cher frère!
— Voilà à quoi je ne me
seraisjamais attendu,reprit le charpentier, essuyant
ses larmes; j'espère au moins que ce n'est point un rêve ! Thames, mon enfant,
quand vous aurez fini avec Winny, embrassez-moi.
— Mon tour
viendra avant le vôtre, monsieur, lui objecta sa femme. Sur mon
coeur, Thames! ô cher! ô cher!
Répéter les questions, les félicitationsqui suivirent, ou décrire la joie extra-
vagante du charpentier qui faillit étouffer son fils adoptif en le serrant sur sa
poitrine, cabriola autour de la chambre, lança sa perruque dans la grille vide
de la cheminée, et commit diverses autres actions fantastiques pour alléger un
peu le fardeau de son bonheur; raconter les non moins insensés transports de
son épouse et ce ravissement plus renfermé, mais aussi vif, de sa fille, serait une
tâche inutile, puisque chacun peut y suppléer par l'imagination. Le souper fut
servi, on déboucha la plus vieille bouteille de vin, on mit en perce le meilleur
baril d'ale; cependant personne ne mangea, les coeurs débordaient.
/; f
LESL-CHEVALIERS DU BROUILLARD 161

Ils escaladèrent le mur. (Page 105.)

Thames, la main de Winifred dans la sienne, commençale récit de ses aven-


tures, lesquelles nous pouvons rapporter en deux mots. Jeté à la mer par Van
Galgebrok, un bateau pêcheur français l'avait recueilli et conduit à Ostende, où
il avait longtemps enduré des privations et des fatigues, et où il n'avait pu
trouver le moyen de communiquer avec l'Angleterre. Enfin, les circonstances
l'ayant porté à Paris, le cardinal Dubois l'avait remarqué et employé comme
secrétaire. Plus tard, il était entré au service de Philippe d'Orléans, auquel il
devait son brevet d'officier. A la mort de son royal patron, résolu à rentrer dans
sa patrie, il avait été obligé de retarder et d'ajourner la réalisation de son dessein
jusqu'à l'époque actuelle.
Winifred l'écoutait avec l'attention la plus soutenue et quand il eut ter-

L-iv. 21.
162 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

miné, ses yeux pleins de larmes et son sein gonflé dirent combien il l'avait in-
téressée.
Ensuite on s'entretint de l'ancien camarade de Darrell. M. Wood déplora sa
misérable carrière et parla du triste état de la Veuve Sheppard.
— Pour ma part, j'avais toujours prédît ça, fit observer M'uo Wood, et je suis
fâchée et surprise qu'il n'ait déjà pas expie ses crimes; la potence le réclame
depuis des années. Quant à sa mère, je n'en ai aucune pitié, elle n'a que ce
qu'elle mérite.
— Chère mère, ne dites pas cela, s'écria Winifred ; si Jack avait considéré
que la honte et le déshonneur qui rejaillissent d'une conduite criminelle sur les
parents innocents sont le pire châtiment que puisse souffrir le coupable, il aurait
peut-être agi différemment et n'aurait pas attiré tant de maux sur sa malheureuse
mère.
— J'ai toujours détesté M'" 0 Sheppard, reprit amèrement la femme du char-
pentier et je répèle que Bedlam est trop bon pour elle.
— Ma chère, dit Wood, vous devriez être plus charitable...
— Charitable, charitable! c'est votre cri continuel. Jour de Dieu! j'ai élé
beaucoup trop charitable. Voilà-Winny qui vous engage constamment à aller
visiter M"10 Sheppard dans sou asile, à lui porter ceci, à lui envoyer cela; je ne
vous en ai jamais empêché et cependant une générosité si mal placée révolte-
rait un saint. Vous appelez probablement charité l'instance avec laquelle elle
vous a prié de ne point faire pendre Jack Sheppard, lorsque vous le pouviez,
après le vol de Wych street? Ma foi, moi, j'appelle ça entraver l'action de la
justice. Hein! quel horrible gueux vous avez laissé dans le monde!
— Chère mère, si quelqu'un dut éprouver du ressentiment, ce fut moi, car
personne ne fut plus effrayé. Mais ce pauvre Jack me faisait de la peine, comme
il m'en fait encore, je croyais qu'il s'amenderait.
— S'amender! répéta dédaigneusement M"10 Wood, il s'amendera quand il
sera à Tyburn.
-—Oh! j'eus une peur affreuse, la nuit du vol, continua Winifred. Quoique
bien jeune alors, je m'en rappelle encore toutes les circonstances; je veillais,
pleurant votre départ, cher Thames, soudain, j'entends un bruit étrange; je
cours sur le palier, et, à la lueur d'une lanterne sourde, je vois Jack Slieppard
monter furtivement l'escalier, suivi de deux hommes masqués. J'ai honte de
l'avouer, je fus tellementterrifiée que je n'eus pas la force de pousser un cri et
m'enfuis me cacher.
— Taisez-vous! cria M""' Wood, vous me donnez la lièvre. Quand je pense
qu'ils ont emporté toute l'argenterie, tout l'argent et la plupart de mes meilleurs
vêtements, entre autres ma robe gorge de pigeon que j'aimais tant! je n'en ai
jamais pu retrouver une pareille. Jour de Dieu ! si ça ne dépendait que de moi,
je les pendrais tous. Qu'ils s'avisent d'y revenir, je ue laisserai pas M.. Wood
tranquille qu'il n'ait fait juger tous ces coquins-là.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 163

— Espérons qu'ils n'y


reviendront pas, ma chère, dit doucement le charpen-
tier, et ne nous préoccupons pas d'avance de ce que nous leur ménageons.
Thames, qui avait été plusieurs fois sur le point de raconter sa rencontre
fortuite avec Sheppard, dont la présence dans le voisinage de Dollis Hill
l'inquiétait, jugea prudent de la laisser ignorer à ses amis, pour ne point
exaspérer madame Wood; du reste,la conversation roula bientôt sur un autre
sujet. Il fut question de ses propres affaires. M. Wood ne put lui communiquer,
touchant sir Rowland Trenchard, de plus amples informations que celles qu'il
avait obtenues de M. Kneebone; mais il lui demanda de différer jusqu'au
lendemain la considération de la ligne de conduite qu'il devait suivre, parce
qu'il avait à lui soumettre un plan qu'il approuverait.
La soirée étant fort avancée, on songea à se séparer. Madame Wood qui
avait recouvré sa bonne humeur, embrassa cordialement Thames et à son tour
lui dit, en plaisantant, qu'elle différaitjusqu'au lendemain tout ce qu'elle avait
à lui proposer,
Ce lendemain, elle ne le vit point.
Le charpentier conduisit son fils adoptif dans une chambre très-confortable
pour la campagne. Le coeur de Thames, bondit, lorsque son oeil remarqua, au-
dessus de la cheminée, une copie de l'esquisse au crayon que Winifred avait
faite douze ans auparavant.
Au moment de se coucher, il réfléchit sur Jack Sheppard, se reprocha de
n'avoir pas mis M. Wood en garde contre la possibilité d'une attaque, et
résolut de lui faire part de ses pressentiments. Toutefois, il ne tarda pas à
rougir de ses alarmes. Convaincu que Jack, tout mauvais qu'il fût,élait incapa-
ble de piller deux fois son bienfaiteur, il se contenta de regarder l'amorce de
ses pistolets et il les posa près de lui pour les avoir sous la main en cas de besoin.

CHAPITRE II.

VOL AVEC El'HîâCTION A DOLLIS HILL.

Thames n'était pas destiné à. jouir d'un long repos, et ses appréhensions
n'étaient pas sans fondement; le danger approchait. Jack Sheppard et son
campagnon avaient quitté Willesden sitôt après avoir recule billet d'avertisse-
ment des mains de l'aubergiste, et s'en étaient allés du côté de Harrow, d'où
ils étaient revenus à Neadson par des chemins de traverse, à la chute du jour,
pour se diriger, passé minuit, sur Dollis Hill.
La nuit, calme et ténébreuse, favorisait leur entreprise; ils marchaientseul
à seul et foulaient l'herbe qui longeait la route, de manière à amortir le bruit
des pas de leurs cheveaux. Près de la maison, Jack, qui tenait la tête, se retourna
et dit à voix basse à son complice :
16-1 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Blueskin, le travail que nous allons faire ne me plaît qu'à moitié; de-
puis que j'ai revu l'ami et le compagnon de mon enfance, je l'entreprends à
contre-coeur. Si nous retournions?
Vous désappointeriez M. Wild, capitaine, répondit l'autre d'un ton
respectueux. Vous savez qu'il y a longtemps qu'il caresse ce projet, il serait
dangereux d'y faire obstacle.
— Bah! je me moque de sa colère. Tous les confrères ont peur de lui; moi,
je ris de ses menaces, il n'ose me quereller. D'ailleurs, j'ai mes raisons pour
ne point aimer cette besogne.
—-
Dame! capitaine, vous savez que j'agis toujours d'après vos ordres, vous
n'avez qu'à parler, j'obéirai ; mais que pensera Edgeworlh Bess quand elle nous
verra arriver les mains vides ?
— Que voulez-vous qu'elle pense?
— Que nous avons eu peur. Enfin, je n'y ferai pas attention, vTà tout.
— Oui, mais jV fais attention, cria Jack, sur qui l'insinuation de son cama-
rade avait produit l'effet désiré; avançons!
— C'est bien, capitaine, reprit Blueskin ; vous avez donné vot' parole à
M. Wild...
— Un mot avant de commencer, Blueskin, interrompit Jack; si la famille
s'alarme, pas de violence; il y a dans la maison une personne que je ne vou-
drais effrayer pour rien au monde.
— La fille de Wood, je suppose?
— Vous avez avez mis le doigt dessus.
— Que dites-vous d'un enlèvement, capitaine ? Pour peu que vous ayez du
goût pour elle, faut faire ça !
— Non, non, repartit Jack en riant, Bess ne souffrirait pas une rivale.
Cependant, si vous voulez jouer un tour d'ami au vieux Wood, vous n'avez
qu'à lui enlever sa femme.
— Je ne me soucie pas de la traîner sur mon cheval, mais que je la trouve
sur mon chemin, et le diable m'emporte si je n'ai pas bientôt fini avec elle !
— Vous oubliez que je vous ai recommandé de ne point commettre de vio-
lences, fit observer Jack sévèrement.
Ils mirent pied à terre, attachèrent leurs montures à un arbre et gagnèrent
la ferme. L'épaisse obscurité ne leur permettait do distinguer autour d'eux
que les massifs de verdure dont les lieux étaient environnés. Sur leur passage
le chien aboya ; Blueskin lui jeta un morceau de viande préparée qui le fit taire.
Ils enjambèrent une haie, escaladèrent un mur, sautèrent dans le jardin, der-
rière la maison, et Sheppard chercha une fenêtre qu'il connaissait. L'ayant
découverte, il reçut des mains de son compagnon les instruments qu'il lui
fallait, et, en moins de quelques secondes, ils s'introduisirent dans une espèce
de cabinet formé en dehors. Cet empêchement disparut dès que Blueskin eut
allumé une chandelle, Muni d'un ciseau, Jack fit glisser le verrou, et cette
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 16a

opération demanda si peu de temps et de bruit, qu'une personne aux écoutes


l'eût à peine entendue. Ils ôtèrent ensuite leurs bottes, montèrent l'escalier sur
la pointe du pied et avec tant de précaution, que pas une planche ne craqua.
Jack prêta l'oreille au trou de la serrure de toutes les portes du palier, et,
s'étant assuré, par la respiration, de la chambre que Thames occupait, il l'y
enferma. Avant de pénétrer chez M. Wood, il éprouva un petit retard, La
porte était fermée à l'intérieur et la clef dans les gardes, Jack, d'une habileté
sans égale dans la profession qu'il avait choisie, enleva promptement un pan-
neau à l'aide d'une mèche anglaise et d'un couteau, passa le bras de l'autre
côté et ouvrit. Se couvrant alors le visage d'un masque de crêpe, il prit la
chandelle d'une main, un pistolet de l'autre, marcha droit au lit et fit jouer la
lumière devant les yeux des dormeurs. Le ronflement sonore qui s'éleva de la
couche lui prouva que leur sommeil était profond et réel. Ignorant le danger
qu'elle courait, madame Wood se retourna pour prendre une position plus
commode, Jack, le doigt sur la détente de son pistolet, retint son souffle et fit
signe à Blueskin qui s'armait d'un long couteau, de demeurer immobile. Ce
moment d'anxiété écoulé, il jeta un morceau de peau sur un petit bureau pour
amortir le bruit de ses efforts, l'ouvrit avec une pince et emplit ses poches de
l'or qu'il contenait. Pendant ce temps, Blueskin avait tiré de dessous le lit le
coffre à argenterie et il entassait dans un sac de toile cafetières, chocolatières,
plais, lasses, pots, timbales et flambeaux. Ces adroits praticiens du vol s'y pre-
naient si bien, que ce métal ne rendait pas le moindre son.
Lorsqu'ils eurent enlevé tout ce qu'ils pouvaient charger sur leurs épaules,
Jack exprima l'intention de visiter la chambre de Winifred, et comme, malgré
son caractère insouciant, il conservait toujours du respect pour l'objet de ses
premières affections, il défendit à Blueskin de l'accompagner, lui ordonna de
veiller sur les deux époux, et lui enjoignit strictement do ne leur faire aucun
mal. De nouveau il avait recours à la mèche anglaise pour entrer chez Winifred,
quand, soudain, un cri partit de la chambre du charpentier et Blueskin parut,
se débattant avec madame Wood.
Jack éteignit sur-le-champ sa lumière et commanda à son camarade de le
suivre ; mais celui-ci ne pouvait lui obéir qu'à la condition délaisser son butin,
car madame Wood se cramponnait au sac de toilo.
— Rendez-moi ça, criait-elle ; au secours ! au secours... monsieur Wood !...
— Laissez-moi partir! vociféra Blueskin, laissez-moi partir, vous ferez
mieux !
Et il tenait son sac le plus ferme qu'il pouvait d'une main, pendant que de
l'autre il cherchait son couteau.
— Non, vous ne partirez pas!... Au feu!... au meurtre!... au voleur!...
j'en tiens un !...
— Venez donc! cria Jack.
106 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Ça m'est impossible, la diablesse s'est emparée du sac. Lâchez-le, je vous


dis !
Et il ouvrait sa lame avec ses dents.
— Au secours !... au meurtre !... au voleur !... Owen... Owen !... Thames !...
au secours !...
— Voilà! cria M. Wood, où êtes-vous?
— Ici. Au secours !... je le tiens !
— Abandonnez tout ! cria Jack descendant l'escalier au milieu du branle de
toutes les cloches; l'alarme est répandue... sauvons-nous!
— Malédiction! jura Blueskin d'un ton farouche, puisque vous n'avez pas •
voulu m'écouter, subissez votre sort.
Il la saisit par les cheveux, lui renversa la tête en arrière et lui plongea son
couteau dans la gorge.
Les cris de l'infortunée éveillèrent Thames. Il prit ses pistolets, courut à sa
porte et s'épuisa en vaines tentatives pour sortir. La lutte sur le palier, la chute
du corps, les gémissements excitèrent ses craintes au point qu'il réussit à l'en-
foncer. En cet instant, plusieurs domestiques épouvantés apportaient des lu-
mières; un horrible spectacle frappa ses regards. Le parquet inondé de sang,
madame Wood massacrée et sans vie, Winifred évanouie dans les bras d'une
servante et le charpentier contemplant sa femme et sa fille d'un oeil égaré. Il
avait suffi de quelques minutes pour réduire celte famille au désespoir. Thames,
sur l'avis d'un domestique que les voleurs s'enfuyaient par le jardin, s'élança
à la fenêtre et déchargea ses deux pistolets; mais un peu plus tard, le galop
des chevaux sur la route lui apprit que les assassins s'étaient échappés.

v
CHAPITRE III.

JACK SHEI'VAIU) SIC OUE1UÏLLE AVEC. JONATHAN WILD,

One heure après l'affreux événement que nous venons de raconter, Jonathan
Wild était assis dans la salle de réception de sa résidence du OldBailey, occupé
à vérifier ses registres et ses livres de compte, lorsque son janissaire Quilt
Arnold entra lui annoncer Jack Sheppard et Blueskin.
plume "et levanl la tète avec un sourire de salis-
— Ah ! cria Wild, posant sa
faction ; je pensais à vous, Jack. Quelles nouvelles? Avez-vous goupiné (fait
quelque chose) à Dollis Hill?
— Non, répondit
Jack, en s'asseyantd'un air sombre.
— Comment!
s'écria Jonathan, Jack Sheppard a échoué? Si un autre que
lui me le disait, je ne le croirais pas.
répartit Jack aigrement, nous avons beaucoup trop
— Je n'ai pas échoué,
fait.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 167

— Voyons, parlez clairement; je ne comprends pas les énigmes.


— Ceci parlera pour moi, dit Slieppard en jetant un lourd sac d'argent sur
la table ; vous comprenez généralement ce langage. Il y a plus que je n'avais
promis d'apporter ; c'est le prix du sang !
— Quoi ! vous avez coupé la gorge au vieux Wood? demanda Wild du ton
le plus insouciant.
— Si j'avais fait cela vous ne m'eussiez pas revu... Le sang qui a jailli est
celui de sa femme.
— Tant pis pour elle! cria Blueskin avec humeur. Elle ne voulait pas me
laisser partir, il a ben fallu que je me défende.
— N'importe! reprit Jack, nous ne travaillerons plus ensemble.
— Allons, allons, capitaine! Je pensais que vot' mécontentement était passé ;
ce n'est pas ma faute.
— Faute ou non, vous ne m'êtes plus rien.
— Vlà donc ma récompense pour avoir fait de vous le célèbre doubleux de
sorgue (voleur de nuit) que vous êtes? murmura Blueskin, etçà, parce que j'ai
fermé la bouche d'une brailleuse. C'est trop dur !
— Ma résolution est prise, nous nous séparons ce soir.
— Je ne vous quitterai pas, capitaine, je vous aime comme un fils et je
vous suivrai comme un chien.
— C'est certainement une diable d'affaire, remarqua Jonathan, mais on s'ar-
rangera. Il faut disparaître de la scène jusqu'à ce que l'indignation soit un peu
apaisée. Je vous donnerai asile en bas.
— C'est inutile, reprit Sheppard, je suis las de la vie que je mène, j'y veux
renoncer et partir à l'étranger.
— J'irai avec vous, dit Blueskin.
— Avant de partir, vous me demanderez la permission, objecta froidement
Jonathan.
— Prétendez-vous m'en empêcher? s'écria Jack.
•—
Je prétends, interrompit Wild avec un calme plein de mépris, ne vous
permettre d'abandonner ni l'Angleterre, ni la profession que vous exercez.
Quand même vous pourriez redevenir honnête, ce dont je doute, je ne le souf-
frirais pas. Vous continuerez d'être mon esclave...
— Esclave? répéta Sheppard.
— Osez me désobéir, continua Jonathan; osez négliger mes ordres et je
vous pendrai.
— Ecoutez! cria Jack se levant soudain et se composant de son mieux, il
est temps que vous sachiez avec qui vous avez affaire. Désormais, je brise le
joug que vous m'avez imposé, je ne bougerai plus ni pied ni main à votre ser-
vice, et si vous me molestez, j'éclate. Vous m'appartenez plus que je ne vous
appartiens; Jack Sheppard est de force avec JonathanWild.

C'est vrai, approuva Blueskin.
168 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Jonathan sourit dédaigneusement.


— Un motif seul m'engagera à rester avec vous, poursuivit le jeune
homme.
— Lequel? demanda Wild.
— Thames Darrell est derelour.
—Impossible! cria Jonathan.
— Je l'ai vu, et j'aurais pu causer avec lui si bon m'avait semblé. Mainte-
nant, j'ai la certitude que vous pouvez le réintégrer dans tous ses droits ; faites-
le et je suis à vous comme précédemment.
— Hum! fit Jonathan.
— Votre réponse? reprit Sheppard: oui ou non?
— Je ne concluerai rien avec vous, dit Wild sévèrement. Vous m'avez défié,
vous sentirez mon pouvoir. Vous m'étiez nécessaire, autrement je ne vous eusse
pas épargné si longtemps. Il y a deux ans, j'avais juré de vous faire pendre ;
je n'ai que différé mon dessein. Vous êtes venu ici sous ma protection, vous
sortirez en toute liberté, mais dans une heure mes chiens couchants seront à
votre poursuite. ' ' '

— Ne-pouvant VOUS opposer à mon départ,'voùs ne me faites point de grâce,


repartit Sheppard. Du reste, je ne'prendrai aucune peine pour me cacher.
Vous savez où me trouver si vous ayez besoin dé moi ; je ne ferai pas de résis-
tance'. ,' ' '
_
" ' - '
' ' ' .->..•......
— Une heure! répéta Jonathan regardant à sa montre.
— Capitaine,, voulez-vous que.je termine tout de suite celte affaire-là?
murmura Blueskin,'tirant un pistolet, /
— Ne le touchez pas, répondit Jack, il n'exécutera pas sa menace.

Blueskin, appela Jonathan, comme' ce bandit se'disposait à suivre son
maître, demeurez avec moi.
— Non; si vous l'arrêtez, vous m'arrêterez aussi.
— A votre aise, fit Jonathan se rasseyant.
Jack arriva à la Monnaie où il fut rejoint par Edgeworlh Bess, en lêlè-à-tèle
de laquelle il soupa de l'air le pl.us insouciant du monde. Cependant, à l'expira-
tion de l'heure fixée par Jonathan Wild, Quilt Arnold et Abraham Mendez pa-
rurent précédant une escouade de constables, et Sheppard, à la grande surprise
doses amis, selaissa tranquillement,garrotter. Néanmoins, Blueskin l'eût défendu
avec rage, si son maître ne le lui eû.t interdit. Egdeword Bess, qu'on supposait
être sa femme, fut arrêtée et traînée -ainsi que lui devant un magistrat. Wild les
accusa de plusieurs vols; mais comme Sheppard déclara qu'il avait à faire d'im-
portantes déclarations et à établir diverses charges contre son accusateur, on
conduisit lui et sa compagne à la Prison-Neuve de Clerkenwell, en attendant
qu'il fût procédé à une sérieuse; instruction.
jLESjGHEVALIERS DU BROUILLARD 169

Jjouis-Hill.

CHAPITRE IV

JACK SURPI'AIID S ÉVADE DE LA l'IUSOK-ÎOELVE

Connaissant la nature entreprenante de Jack, le gardien delà Prison-Neuve


jugea à propos de le charger de fers d'un poids inaccoutumé et de le confiner
dans une cellule d'environ six pieds de longueur sur trois de largeur et douze de
hauteur, que sa solidité et sa sûreté avaient fait appeler le fort Newgate. Ses
fenêtres, percées à neuf pieds d'élévation, n'avaient pas de vitres; d'énormes
barreaux de fer et une poutre de bois de chêne les protégeaient. Le sol était
traversé par une barre de fer, le long de laquelle glissait la chaîne de Sheppard,
d'un bout à l'autre de sa cellule qu'occupait en commun avec lui Edgeworth
Bess. La gaieté, l'esprit, les plaisanteries ' et la conduite obligeante du prisoiir
nier lui attirèrent promptement l'amitié du geôlier, qui fit son possible pour
lui rendre plus douces les rigueurs de sa situation.

Liv. 22.
170 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Le bruit de sa détention causa dans la. ville une sensation immense. De


toutes parts des accusations furent portées contre lui. Entre autres, une plainte
fut déposée pour le meurtre et le vol de Dollis Hill, et une forte récompense
promise pour l'arrestation de Blueskin. La menace de Jack de dénoncer Wild
ajoutait encore à l'impatience avec laquelle on attendait son prochain interro-
gatoire.
.
La veille des débats, c'est-à-dire le troisième jour de son emprisonnement
un vieillard très-bien vêtu qui disait ne point connaître Jack et n'avoir d'autre
motif que la curiosité, sollicita la permission de le voir. Ses amis obtenaient
accès auprès de lui ; mais comme il avait ouvertement avoué son intention de
s'évader, on le surveillait de près. Le vieillard fut introduit dans le fort
Newgate, et le guichetier se tint à son côté. Après une briève conversation
que Sheppard soutint avec son entrain ordinaire, le visiteur se tourna vers -
Bess et lui adressa quelques lieux communs de galanterie. Jack fit un mouve-
ment; qui attira l'attention dû geôlier, l'étranger profita de cet instant pour
donnèivun mouchoir à Edgeworth qui aussitôt le cacha dans son sein. Cette
manoeuvre échappa complètement à l'observation du porte-clefs et le vieillard
ne tarda pas à se retirer.
Jack partit d'un éclat de rire lorsqu'il se retrouva seul avec sa compagne.
— Blueskin est un véritable ami, dit-il; son déguisement était parfait.
Vous a-t-il remis des instruments?
— Oui, répondit Bess, ôtant le mouchoir de sa poitrine.
— Bravo ! cria Sheppard développant une lime, un ciseau, deux ou trois
vrilles et un perçoir. Jonathan Wild verra qu'il n'est pas facile de me garder
sous les verrous. Aussi sûr qu'il est en vie, avant demain je le visiterai dans le
Old Bailey et je réglerai mes vieux comptes avec lui. On voudrait être empri-
sonné rien que pour avoir le plaisir de se sauver. Je vais donc enfin prouver
mon habileté.
Le geôlier avait probablement conçu des soupçons sur le vieillard, car ce
soir-là son inspection fut plus minutieuse que d'habitude ; toutefois, ne remar-
quant rien qui justifiât ses craintes, il s'éloigna assez satisfait.
Dès qu'il fut certain de n'être plus troublé, Sheppard saisit sa lime et eu
moins d'une heure il se débarrassa de ses fers. Bess lui aida alors à atteindre
la fenêtre. Là, les obstacles qu'il devait- détruire eussent épouvanté un courage
moins ferme que le sien. Avec une adresse extraordinaire, il lima deux bar-
reaux et brisa son outil en terminant cette opération. Restait la traverse de
chêne de neuf pouces d'épaisseur. Armé de sa vrille, il imagina de percer en
hauteur des trous si rapprochés les uns des autres, aux deux extrémités de la
poutre, que, entièrement perforée, elle céda à ses efforts.
Cette partie de son travail l'avait fatigué au point qu'il fut obligé de se
reposer un peu pour recouvrer l'usage de ses doigts. Il descendit ensuite, pria
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 171

Bess de lui sacrifier quelques-uns de ses vêtements, déchira en bandes une


robe et un jupon et les tordit de façon à en faire une espèce de corde qu'il
attacha aux barreaux inférieurs de la fenêtre. Ce ne fut pas sans de graves
difficultés qu'il parvint à élever sa maîtresse jusqu'à l'issue qu'il avait pratiquée
et à la lui faire franchir. Lui passant une sorte de noeud coulant autour du
corps et se cramponnant à une des barres, il se préparait à guider sa descente,
mais Bess ne se sentit point la hardiesse de tenter l'entreprise, il fallut les sup-
plications pressantes et même les menaces de Jack pour la décider à se confier
au fragile lien qu'il avait préparé. Enfin, elle se lança dans l'espace, et Shep-
pard maintenant la corde avec force et précaution, elle arriva à terre saine et
sauve. Une minute plus tard, le brise-prisons était à son côté.
Le plus fort restait encore à accomplir. La geôle de laquelle ils venaient
de s'échapper si heureusement était entourée d'un mur haut de plus de vingt
pieds et défendue par de formidableschevaux de frise. Jack avait un expédient
en réserve pour cette escalade. 11 gagna la grande porte, assujettit ses vrilles
dans le mur, d'espace en espace, afin de ménager pour ses pieds des points
d'appui, et réussit, ainsi à effectuer son ascension. Il courut des risques consi-
dérables pour se faire rejoindre par sa compagne. Edgeworlh, que blessait sin-
gulièrement les pointes de fer, se laissa celle fois descendre sans objeclion au
pied de la muraille, et la meilleure partie des habits de Jack resta accrochée
aux piques des chevaux de frise, comme un souvenir de son invasion.

CHAPITRE V

LE 1) É O I! 1 S E M E K T

Dans les prairies, à un quart de mille environ derrière la Prison-Neuve, —


car, à celle époque, le district nord de Clorkenwell-Rridewell s'étendait en
champs fertiles dans la direction d'islinglon, —s'élevait une cabane solitaire,
connue sous le nom de l'Antre de Marie la Noire. Ce lieu devait son nom, —
qu'il conserve encore, — à une vieille femme qui l'habitait, et joignait à un
caractère d'honnêteté très-équivoque, la réputation de sorcière. Quoi qu'il en
fût de cette parlie de son histoire, Jack Sheppard pensait pouvoir se confier à
elle, et comme Edgeworlh Bess était incapable de supporter d'autres fatigues,
il se détermina à la conduire chez cette vieille, et à se pourvoir ensuite de vête-
ments pour exécuter le dessein qu'il avait formé de visiter Jonathan Wild dans
sa demeure du Old-Bailey. Quelque téméraire où hasardeux que fût un projet,
lorsque Jack l'avait rêvé, il le réalisait.
172 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

On était au matin du lundi de la Pentecôte, le 28 mai 1724, deux heures


sonnaient. Quelques pâles rayons de lune empêchaient l'obscurité d'être com-
plète. Jack jeta un rapide regard autour de lui avant de tourner l'angle de la
prison, et certain de n'être point poursuivi, il marcha d'un pas délibéré vers
la cabane, tantôt soutenant sa compagne qui succombait de frayeur et d'épui-
sement, tantôt la portant dans ses bras, et en quelques minutes il fut à sa desti-
nation.
Il descendit la glaisière abandonnée au fond de laquelle était bâtie la chau-
mière de Marie la Noire, arracha la sibylle à son sommeil, remit Edgeworth
Bess à ses soins, avec promesse d'une forte récompense si elle ne la laissait
manquer de rien jusqu'au lendemain au soir, et partit le coeur allégé de la
moitié de son fardeau.
La première pensée de Jack fut d'aller Chercher Blueskin. Il se dirigeait
donc vers la Monnaie, quand le bruit des pas d'un cheval l'obligea à sauter par-
dessus une haie et à se réfugier derrière un arbre. Aussitôt un cavalier, cou-
vert d'un ample manteau et son chapeau rabattu sur 'ses yeux, passa ventre à
terre. Il était suivi d'un serviteur dont le cheval trébucha et s'abattit juste de-
vant l'endroit où Jack s'était abrité. Soit ignorance de l'accident ou insouciance,
le maître poursuivit sa roule sans même tourner la tète.
Sheppard, jugeant l'occasion trop favorable pour n'en point profiler, quitta
sa retraite et avant que l'homme, le pied pris dans son étrier, pùljsorlir de sa
position embarrassante et se relever, il lui enleva ses pistolets dans ses fontes.
L'autre jura d'une voix que Jack reconnut immédiatementpour celle'de Quilt
Arnold et tenta vainement de tirer son épée.
— Chien! cria Sheppard, lui mettant le canon d'un pistolet si près do
l'oreille que le froid contact du fer le fit tressaillir; sais-lu qui je suis?
— Sang et tonnerre! vociféra le janissaire en ouvrant de grands yeux, ce
ne peut être le capitaine Sheppard !
— Tu te trompes, répondit Jack, et mieux vaudrait pour toi que tu rencon-
trasses le diable sur ton chemin. Te rappelles-tu quand lu m'as arrêté à la
Monnaie il y a quelques jours, je t'ai dit que ton tour viendrait? Il est venu
et plus tôt que tu ne l'y attendais.
— Je vois ça, capitaine, reprit Quilt avec soumission, mais vous êtes trop
généreux pour prendre avantage de ma situation ; d'ailleurs, j'ai agi pour d'au-
tres et non pour moi-même.
— C'est pourquoi je te fais; grâce de la vie.
— J'étais sûr que vous ne me feriez pas de mal, capitaine, dit Quilt d'un
ton cajoleur, tout en essayant de dégainer ; votre bravoure vous interdit de
frapper un homme à terre,
— Ah ! traître ! cria Jack qui avait remarqué le mouvementdu janissaire,
bouge et lu es mort ! En par'la,nl ainsi, il fui déboucla son ceinturon auquel était
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 173

suspendu un couteau de chasse et il l'attacha à sa ceinture. Maintenant, con-


linua-t-il sévèrement, est-ce ton maître qui vient de passer à cheval ?
— Non.
— Qui donc alors? Parle ou je fais feu !
— Eh bien ! puisque vous l'exigez, c'est sir Rowland Trenchard.
— Sir Rowland Trenchard ! répéta Jack étonné ; qu'allais-tu. faire avec lui ?
— C'est bien long à raconter, capitaine, et je ne peux guère respirer dans
cette position.
—:
Allons, debout ! dit Jack, et commence.
Quilt hésita.
— Je serai fâché d'en venir aux extrémités, ajouta Sheppard, levant de
nouveau son pistolet.
-—-
Eh bien, puisque vous me forcez à trahir les secrets de mon maître,
répondit Quilt avec humeur, j'ai été tout exprès à Manchester pour porter une
lettre à sir RoAvland.
— Concernant Thames Darrell? demanda Jack.
— Comment diable avez-vous deviné cela? s'écria le janissaire.
— Peu t'importe ! Tu as informé sir Rowland que Thames Darrell est de
retour, n'est-ce pas?
,
— Exactement, et sur-le-champ il a décidé de venir à Londres avec moi.
Nous avons couru la poste durant tout notre voyage, et je suis horriblement
fatigué ; c'est ce qui fait que vous vous rendez maître de moi si aisément.
— Peut-être bien, répliqua Jack sous l'empire d'une idée subite. Il faut en-
core, monsieur, que je vous tourmente pour votre habit, le mien est resté
accroché aux piques de la Nouvelle Prison, je vous emprunte le vôtre.
— Eh quoi ! capitaine, c'est une plaisanterie ; vous ne voudriez pas voler
le chef des janissaires de M. Wild?
— Je volerais M. Wild lui-même, riposta Jack. Voyons, habit bas, drôle
ou je te fends le crâne d'abord et je te dépouille ensuite.
— J'aime mieux vous céder que d'occasionner un si grand crime, capitaine,
repartit Quilt; tenez, voici. A présent?
— Ton gilet.
— Morbleu ! capitaine, je mourrai de froid. J'espérais que vous vous con-
tenteriez de mon chapeau et de ma perruque.
— Donne-les-moi aussi, ainsi que tes bottes.
— Mes bottes ! Feu et furie ! elles ne vous iront pas, elles sont trop grandes.
Et puis, comment voulez-vous que je m'en aille à cheval sans mes bottes ?
— Ne l'inquiète pas de cela, lu l'eu iras à pied. Allons ! dépêchons-nous?
Quilt s'agenouilla, comme pour obéir mais, épiant le moment opportun, il
se cramponna aux jambes de Slieppard avec l'intention de le faire tomber.
Cependant Jack était trop agile pour lui; d'un coup de pied il cassa une demi-
174 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

douzaine de dents au janissaire et d'un coup de crosse de pistolet sur la tète il


l'élendit inanimé et sanelànt,
—- Tel maître, tel valet, se dit-il en roulant le corps au bord de la route.
Il revêtit à la hâte les habits de Quilt Arnold, arrangea la perruque sur son
visage et sur ses yeux de manière à voiler complètement ses traits, enfonça le
chapeau sur son front, enfin se dissimula du mieux qu'il put. Dans les poches
de l'habit, il trouva entre autres choses un masque, une clef et un portefeuille.
Celui-ci contenait des papiers que Jack mit soigneusement à part, espérant
qu'ils serviraient au projet de vengeance qu'il méditait contre le preneur de
voleurs. H s'élança ensuite sur la pauvre haridelle qui s'était ramassée et ton-
dait tranquillement l'herbe du chemin, joua des éperons et ne tarda pas à ren-
contrer sir Rowland, à la recherche de son serviteur.
— Que vous esl-il arrivé ? demanda impatiemment le chevalier.
— Mon cheval s'est abattu, répondit Jack, imitant à s'}' méprendre l'into-
nation de Quilt Arnold.
— Je croyais avoir entendu des voix?
— Moi aussi, dit Jack, et nous ferons bien d'avancer. Ce lieu est kanlé par
les voleurs-
— Ne m'avez-vous pas," dit que la canaille qui a été si longtemps la terreur
de la ville, Jack Sheppard, est en prison.
— Ouï, sir Rowland, mais nul ne sait si l'on viendra à bout de l'y garder,
et il y a de plus grandes canailles que Jack Sheppard en liberté.
Trenchard ne parla plus. Il reprit le galop avec colère et ne s'arrêta qne de-
vantla porte de Jonathan Wild. Jack, instruit des façons d'agir de Quilt Arnold,
descendit de cheval, et, au lieu de frapper, ouvrit avec le passe-parlout. Lo
portier parut à l'instant; Sheppard lui ordonna de soigner les bêles.
— Eh beu, Quilt, avez-vous fait un bon voyage? demanda-l-il.
— Nous n'avons pas perdu de temps, comme vous voyez, répondit Jack. Le
gouverneur est-il chez lui?
— Oui, il est dans la salle d'audience avec Blueskin.
— Ah! vraiment! Que veut-il ici?
— Je suppose qu'il veut racheter Jack Sheppard, mais il échouera.
Quand
M. Wild a mis quelque chose dans sa tète, loule la persuasion de la terre ne
l'influencerait pas. Jack sera jugé demain, et, aussi sûr que je m'appelle Oba-
diah Lemon, il prendra ses quartiers à Newgale.
— Nous verrons, repartit Jack. Veillez aux chevaux,
Obadiah. Je suis à vos
ordres, sir Rowland.
Aussi familier que Quilt Arnold avec toutes les parties de la mystérieuse
demeure de Jonathan Wild et avec toutes les habitudes de ses locataires, Jack
prit sans hésiter une lampe qui brûlait dans le vestibule, fit monter le grand
escalier de pierre à son compagnon, arriva à la salle d'audience, posa sa lu-
mière sur une planche, ouvrit la porte et auuonça à haute voix, — toujours
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 175

avec l'intonation parfaite du personnage qu'il représentait, — sir Rowland


Trenchard!
Jonathan, occupé à causer avec Blueskin, se leva aussitôt et salua le cheva-
lier avec une cérémonieuse servilité. Ce dernier lui rendit son salut d'un air
hautain et se jeta, comme épuisé, sur une chaise.
— Vous voilà plus tôt que je ne l'avais calculé, sir Rowland, dit l'empoi-
giieur de voleurs. On ne s'est point amusé en route, eh!... Excusez-moi un
instant, que je congédie cette personne. Vous savez ma réponse, Blueskin,
ajouta-t-il, poussant vers la porte cet individu qui ne semblait point décidé à
partir, il est inutile d'insister davantage. Jack est inscrit sur le livre noir.
— Encore un mot, fit Blueskin.
— Pas une syllabe, répondit Wild; vous parleriez aussi longtemps qu'un
avocat de Old-Bailey, vous n'ébranleriez pas ma détermination.
— Si je vous offrais ma vie en échange de la sienne, reprit Blueskin d'un
ton suppliant.
— Hein ! vous vous rendriez? demanda Wild d'un air incrédule.
— Je me rendrais sur-le-champ, si vous vous engagiez à le sauver, et vous
toucheriez la récompense du vieux AVood ; deux cents livres, rien que ça.
— Fidèle garçon, murmura Jack, je lui pardonne sa désobéissance.
— Consentez-vous? persista Blueskin.
— Non, répondit Wild, je n'ai écouté votre absurde proposition que pour
voir jusqu'où va votre fol attachement pour ce jeune homme.
—Je l'aime, cria Blueskin, v'ià tout. Jel'i ai appris tout ce qu'il sait, et n'y
a pas, n'y aura jamais son pareil. Si vous pendez Jack Sheppard, vous couperez
la fleur de la profession, quoi! Tenez, j'vous crois pas capable de ça. Donnez-
lui une leçon, enseignez-lui l'obéissance, bon! mais ne menez pas plus loin
les choses.
— Je ne suis pas de votre avis, répondit froidement Jonathan.
— En ce cas, grommela Blueskin, vous avez mon offre.
— Et vous mon conseil, rétorqua Wild. Bonsoir.
— Blueskin, souffla Jack de sa voix naturelle, quand l'autre passa devant
lui, attendez dehors.
— Miséricorde! cria Blueskin, reculant.
— Qu'y a-t-il? demanda brusquement
l'empoigneur de voleurs.
— Rien... rien... répondit le bandit, seulement je pensais...
— Vous avez cru voirie bourreau, sans doute, mon brave homme, dit Jack ;
rassurez-vous, ce n'est que Quilt Arnold. Voyons, décampez! vous voyez bien
que M. Wild est en affaires. Cachez-vous à portée de la voix, ajouta-t-il
tout bas.
Blueskin fil un signe de tète affirmafif, quitta la chambre, et Jack feignit de
fermer la porte, mais il la laissa légèrement entre-bâillée,
— Que lui disiez-vous? dit Wild, soupçonneux,
•176 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Je lui conseillais de ne plus se préoccuper de Jack Sheppard, dit le faux


janissaire.
— Il est infatué de ce garçon, reprit Jonathan, je serai obligé de le faire
pendre pour qu'il lui tienne compagnie. A présent, sir Rowland, à nous deux,
continua-t-il, s'adressant au chevalier. Il y a longtemps que nous ne nous
sommes vus, un peu plus de huit ans; vous êtes-vous toujours bien porté?...
Mort de ma vie ! vous me paraissez étonnamment changé, je vous eusse à peine
reconnu.
Quoique.seulement au milieu de sa carrière, le chevalier subissait, en effet,
les ravages d'une vieillesse prématurée. Son corps usé était légèrement voûté,
ses yeux étaient creux et hagards; sa barbe, qu'il n'avait pas faite pendant.son
voyage, était entièrement blanche. Cependant, ses manières étaient aussi arro-
gantes qu'autrefois, et ses regards brûlaient d'un feu sombre.
— Je ne suis pas ici pour vous consulter sur l'étal de ma santé, monsieur,
fit observer Trenchard mécontent de la remarque de Jonathan.
— C'est vrai, repartit celui-ci. Vous avez sans doute été bien surpris de la
nouvelle que je vous ai envoyée du retour imprévu de votre neveu?
— Ce retour est-il imprévu pour vous?
-—
Sur mon âme, oui ! répondit Jonathan. J'aurais été moins stupéfait de
voiries os deTom Sheppard se réunir et se promener daus cette case, que de
voir reparaître Thames"Darrell. Le patron Van Galgebrok m'a affirmé, et deux
hommes de son équipage avec lui, qu'on l'a jeté à la mer, Mais il a été recueilli
par des pêcheurs, Cl depuis, il a vécu en France, où il eût été heureux pour
lui qu'il demeurât encore.
— L'avez-vous vu?
dit Trenchard.
— Le témoignage
de mes sens a pu seul me convaincre qu'il était vivant,
après la positive assurance que j'avais reçue du contraire. Il habite, avec
M. Wood, Dollis-Hill, près do Willesden, et par une singulière et curieuse
coïncidence, en ce qui nous concerne, Blueskin, le gaillard qui était là tout
à l'heure, a égorgé madame Wood la nuit même de l'arrivée de votre neveu,
do sorte que le trouble qu'a répandu dans la maison cet événement l'a em-
pêché, jusqu'à présent, de commencer des hostilités à notre égard.
— El quel
plan de conduite avez-vous à me proposer?
— Mon plan est très-simple,
repartit l'empoigneur de voleurs, souriant
amèrement, je le traiterai comme vous avez traité son père, sir Rowland.
— L'assassiner!
s'écria Trenchard en frissonnant.
— Oui, l'assassiner, si ce terme vous convient. J'appellerais cela m'en dé-
faire; mais n'importe ! la fin est la même.
accéder à cela, répliqua Rowland avec fermeté. Puisque la
— Je ne puis
mer l'a épargné, je l'épargnerai. C'est folie de lutter contre le destin ; je ne ver-
serai plus de sang.

Et périrai sur le gibet, acheva dédaigneusement Jonathan.
\\V'L>È's"eUE VALIERS DU B 11.0UILL A RD 177

Constance Treiicliiird clJonallum Wild

— La fuite m'est encore permise, reprit Trenchard, je puis me sauver en


France.
— Et vous pensez que je ne m'opposerai pas à votre départ! s'écria
Wild
d'un ton menaçant. Non, non, je ne compromettrai pas ma sûreté; nous som-
mes liés par un pacte, vous ne ferez pas retraite.
— Mort et enfer! tonna sir Rowland, se levant et tirant son épée, ne vous
lïaltez pas d'enchaîner ma volonté, misérable!
— Dans ie cas présent, si, repartit Jonathan avec calme. Vous êtes entière-
ment en mon pouvoir, sir Rowland, mais ayez de la patience, je suis votre
fidèle ami. Thames Darrel mourra; notre sûreté l'exige; je me charge des
moyens.
— Plus de sang! Plus de sang! répéta Trenchard, faisant un geste de dé-
sespoir et passant sa main sur son front. Ne bannirai-je jamais ces horribles

Liv. 23.
178 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

fantômes de ma couche!... le père, la poitrine ensanglantée et la chevelure dé-


gouttante!... la mère, les mains crispées et les regards pleins de haine et de
reproche !... faudra-t-il encore être poursuivi par l'ombre du fils ?... Horreur !...
Epargnez-moi ce nouveau crime! Et pourtant, la potence... mon nom désho-
noré... mon écusson.effacé par le bourreau!... Non, je ne puis me soumettre à
tant d'ignominies.
<—
El certainement, vous ne le pouvez pas, dit Jonathan, accoutuméà l'humeur
du chevalier. C'est une misérable faiblesse de craindre de faire couler le sang.
Le général qui ordonne un massacre dort-il moins profondément et entend-il
la nuit les gémissements de ses victimes? Nous le bafouerions et l'estimerions
lâche s'il éprouvait de ces hallucinations. Qu'on la prenne sur un champ de ba-
taille, dans un lit ou au bord d'un chemin, la vie est toujours la même. Outre
ceux que j'ai tués de mes propres mains, j'ai fait monter plus de trente per-
sonnes à la potence. La plupart de leurs restes sont dans ces montres, et je ne
me souviens pas qu'aucun d'eux ait troublé mon repos. Le mode de destruction
ne fait pas de différence. Il ne me coûtera pas plus de commander à mes janis-
saires de couper la gorge à Thames Darrell, que de commander l'exécution de
Jack Sheppard.
A ces mots, la main de Jack chercha involontairement un pistolet.
— J'éloignerai de vous ce nouveau danger, continua Wild, ne se doutant
point du péril auquel sa remarque l'avait exposé, aux mêmes conditions que
lorsque je vous fis sortir de Newgate.
— Ces: conditions furent le tiers de ma fortune, dit Trenchard amèrement.
— Qu'est-ce que cela? répondit Jonathan. Si Thames Darrell échappe, vous
perdrez tout à la fois les biens et l'existence.
— C'est vrai, c'est vrai, répliqua le chevalier.
— Est-ce un marché conclu? demanda Wild.
— Prenez la moitié de mes richesses, prenez-les tout entières... prenez ma
vie, si vous voulez... Je suis las, las de tout, cria Trenchard avec fureur.
de
— Non, répondit Jonathan, nous vivrons tous deux, j'espère, pour jouir
nos parts, longtemps après que Thames Darrell sera oublié. J'accepte un tiers
de votre héritage, et comme en affaire il faut toujours se mettre en règle, je
vais rédiger nos arrangements.
Il traça quelques lignes à la hâte sur une feuille de papier, qu'il tendit en-
suite à sir Rowland.
— Signez, lui dit-il.
Le chevalier obéit machinalement.
En
— C'est bien ! cria Jonathan, serrant vivement le papier dans sa poche.
retour de votre générosité je vous révélerai un secret qu'il est important que
vous sachiez.
— Un secret! s'écria Trenchard, relatif à qui?
— A madame Sheppard, repartit mystérieusement Jonathan.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 179

— Madame Sheppard ! répéta Jack,


négligeant so rôle.
— Ah! fit
Wild, regardant méchamment l'interrupteur.
monsieur, dit Jack, mon exclamation vient de ma surprise, en
— Pardon,
entendant qu'une personne de la qualité de sir Rowland peut avoir quelque
chose de commun avec une femme telle que madame Slieppard.
— Veuillez, à l'avenir, ne point témoigner votre surprise par des paroles,
répondit sévèrement Jonathan. Mes serviteurs, comme les muets orientaux,
doivent avoir yeux, oreilles, mains, au besoin, langues, jamais. Me compre-
nez-vous, drôle ?
— Très-bien, monsieur, dit Jack, je suis muett
— Votre secret? demanda impatiemment Trenchard.
— Il est superflu de vous rappeler, sir Rowland, que vous eûtes deux
soeurs, Alivaet Constance.
— Toutes deux sont mortes! soupira le chevalier.
— Non pas, Constance existe.
— Constanceexiste? Impossible! s'écria Trenchard.
— J'en alla preuve, répliqua Jonathan.
— Alors, où est-elle?
— A Bedlam, répondit l'empoigneur de voleurs, avec un rire satanique.
— Ciel! s'écria le chevalier, frappé
d'un trait de lumière, vous m'avez
nommé madame Sheppard...
— Madame Sheppard est Constance Trenchard, interrompit malicieuse-
ment Jonathan.
Jack fut incapable de retenir une nouvelle exclamation.
— Encore? fit brutalement
Jonathan, prenez garde!
— Quoi! vociféra Trenchard, ma soeur, la femme d'un criminel condamné,
la mère d'un autre ! Cela ne se peut.
— Cela est, pourtant. Volée par une bohémienne, à peine âgée de cinq ans,
Constance Trenchard, après de nombreuses vicissitudes, fut amenée à Londres
où elle vécut dans une extrême pauvreté, avec la lie de la société. Inutile de
vous retracer sa misérable carrière, ce que je ferais aisément, toutefois, si vous
l'exigiez. Pour se préserver du dénuement, ou d'un opprobre qu'elle considé-
rait pire, elle épousa un ouvrier charpentier, nommé Sheppard.
— Hélas! une femme d'une si
haute naissance réduite à une telle dégrada-
tion! gémit le chevalier.
— Il n'y a rien là qui doive vous paraître étrange, reprit Wild; en premier
lieu, elle ne connaissait pas sa naissance, et, conséquemment, n'avait point à
combattre un faux orgueil ; en second lieu, sa misère l'exposait à des tentations
dont vous ne pouvez vous former une idée. Une détresse comme la sienne ex-
cuserait des fautes beaucoup plus graves que celles qu'elle a commises. Dans
les mêmes circonstances, nous eussions tous fait la même chose. Pauvre fille !
180 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

qu'elle était belle alors! si belle, que moi, qui me soucie fort peu des attraits
des femmes, j'en devins amoureux.
Jack saisit de nouveau son pistolet, et ne fut retenu d'ajuster la tête de
l'empoigneur de voleurs que par l'espoir d'en découvrir plus long sur sa mère.
Il eut bientôt de bonnes raisons pour se féliciter de sa patience.
— Quelle preuve fournissez-vous à l'appui de cette histoire? demanda Tren-
chard.
— Celle-ci, répondit Jonathan, étant un papier d'un portefeuille et le pré-
sentant au chevalier. C'est une déposition écrite, signée de Martha Cooper, la
bohémienne qui vola l'enfant, et qui fut plus tard exécutée pour un crime sem-
blable. Vous remarquerez qu'elle est attestée par le révérend M. Purney, l'au-
mônier actuel de Newgate.
— Je connais l'écriture de M. Purney, dit Jack, s'avançant, et puis établir
tout de suite si ce document est une pièce fabriquée.
— Regardez, dit Wild, lui passant le portefeuille.
— C'est incontestablement la signature
de l'aumônier, reprit Jack. Et comme
il rendait le portefeuille à Jonathan, il eut l'adresse de glisser la précieuse
preuve dans sa manche, et ensuite dans sa poche.
— Et dire que notre sang illustre coule dans les veines d'un scélérat, d'un
voleur! s'écria Trenchard d'un air égaré, je ne veux pas le croire.
— D'autres le croiront, murmura Jack, en se retirant. Grâce au ciel! j'ai
une haute origine.
— Ecoutez, dit Jonathan, et vous verrez que je ne fais pas les choses à
moitié. Le testament de votre père, sir Montacule Trenchard, vous a instruit,
— et je ne le répèle ici que pour le projet particulier que j'ai en vue, — vous a
instruit, dis-je, que si votre soeur Aliva mourait sans descendance, ou si cette
descendance s'éteignait après elle, la totalité de ses biens retournerait à Con-
stance et à ses héritiers.
— J'entends,
dit sir Rowland avec humeur.
— Moi aussi, murmura Jack.
— Thames Darrell tué, poursuivit Jonathan, Constance, ou plutôt madame
Sheppard, a droit à toute la fortune, laquelle, dans la suite, pourvu qu'il
échappât à la potence, reviendrait à son fils.
— Ah! fit Jack retenant son souffle, et se penchant en avant pour écouter
avec une croissante curiosité.
— Après, monsieur? dit sir Rowland d'une voix agitée.
— Tout cela ne peut vous inquiéter, reprit Wild ; madame Sheppard, comme
je vous l'ai dit, est à Bedlam, et sa folie est incurable. Quant à son fils, il est
dans la Prison-Neuve, d'où il ne sortira que pour être transféré à Newgate et
de là à Tyburn.
— Tu crois cela, murmura Jack entre ses dents.
— Pour vous mettre l'esprit tout à fait en repos sur le compte de madame
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 181

Sheppard, dès que nous aurons disposé de Thames Darrell, j'irai la voir à
Bedlam, et comme il paraît que je suis une de ses principales terreurs, je lui
causerai une frayeur telle que je parierais qu'elle n'y survivra pas longtemps.
— Démon !
grommela Jack.

Maintenant, dit Jonathan, que nous sommes débarrassés des obstacles
secondaires, voici le plan que je vous soumets pour nous délivrer de la plus
sérieuse difficulté. Thames Darrell, vous ai-je dit, est chez M. Wood, à Dollis-
Hill, entièrement ignorant des desseins que nous formons contre lui ; il ne se
doute pas que vous.êtes informé de son retour, ni même de son existence, il
sera donc très-facile de l'attirer dans un piège. Demain au soir,L ou du moins ce
soir, car nous touchons à un autre jour, je propose de l'appeler hors de la
maison par un stratagème infaillible ; quoi de plus aisé alors que de lui casser
la tête? Pour être plus sûr du succès, je dirigerai moi-même l'entreprise; mes
janissaires seront de la partie. Vous entendez, Quilt?
— Oui, répondit Slieppard.
—-AbrahamMendez goûtera fort cette expédition. Il a voué une haine mor-
telle à la mémoire de Thames Darrell, depuis la blessure qu'il reçut à la têle
lorsque les deux garçons essayèrent de fuir du violon de Saint-Gilles. Je l'at-
tends de minute en minute; je l'ai envoyé à la Prison-Neuve.
— A la Prison-Neuve! s'écria Sheppard, quoi faire?
— Une commission auprès du guichetier. Jack Sheppard a eu hier un visi-
teur qui m'est suspect; il pourrait bien tenler de s'évader, je veux qu'on le
veille.
En ce moment, un bruit de pas se fit entendre sur l'escalier. Jack s'arma do
ses deux pistolets et se prépara à une rencontre désespérée.
— H y a un autre mystère que je voudrais soulever, dit Trenchard,- s'adres-
sant à Wild, vous m'en avez appris beaucoup, mais pas encore assez.
— Que désirez-vous de plus? demanda Jonathan.
— Savoir le nom et le rang du père de Thames Darrell.
— Une autre fois, répondit
l'empoigneur de voleurs.
— Sur-le-champ, riposta Trenchard, ou notre engagement est nul.
— Cette menace est vaine, sir Rowland, repartit Jonathan d'un ton do
mépris.
— Infâme! répliqua le chevalier en tirant son épée, ce secret... ou je le
l'arrache.
Avant que Wild eût le temps de répondre, la porte s'ouvrit violemment, et
Abraham Mendez se précipita dans la chambre, la figure consternée.
— Il z'est échabé ! cria le juif.
— Qui? Jack? s'écria Jonathan:
— Ui, répondit Abraham. Je liens te la Brison-Neufe, j'ai fizidé za cellule
afecle borde-clefs; nus n'afons drufé que les chaînes bar derre, la venêdrc
prisée, et Jack et Ageworlk Bess bardis.
182 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Damnation! J'aurais donné mille livres pour que cela


n'arrivât pas. Mais
s'il s'est évadé de sa prison, il n'a pu franchir le mur de Clerkenwell-Bridewall.
Avez-vous cherché dans la cour?
— Bardut et nus afons fu zon pel hapit et zes manchedes en lampeaux sur
sur les biques de la crand' borde ; il est zerdain qu'il z'en est allé bar là.
Wild exhalait sa rage en un torrent d'imprécations,quand parut Quilt Arnold,
couvert de sang et à demi nu.
— Mort de ma
vie! qu'est-ce que cela?,cria Jonathan, au comble de la sur-
prise. Quilt Arnold, est-ce vous?
— Oui, monsieur, bredouilla le janissaire, j'ai été volé, maltraité et pres-
que massacré par Jack Sheppard.
— Par Jack Sheppard! s'écria l'empoigneur de voleurs.
— Oui, et j'espère que vous en tirerez vengeance, dit
Quilt.
— Quand je le tiendrai, comptez-y.
— Vous n'avez pas à
aller loin pour ça; le voici.
— Oui, le voici, dit Sheppard, jetant son chapeau et sa perruque, et mar-
chant vers le groupe avec une audace qui occasionna un mouvement de surprise
général. Sir Rowland, votre neveu vous salue.
— Arrière, misérable! s'écria arrogamment le chevalier, je vous renie. Toute
l'histoire de votre naissance est une invention.
— Le temps nous le prouvera, repartit Sheppard avec une égale hauteur,
mais, à mon tour, je vous renie.
— Eh bien! Jack,
lui dit Jonathan, qui le considérait avec un étonnement
mêlé d'admiration, j'avoue que vous êtes un garçon hardi et habile. Si je
n'étais Jonathan Wild, je voudrais être Jack Sheppard. Je suis presque fâché
d'avoir juré de vous faire pendre, malheureusement je ne puis revenir sur ce
que j'ai dit, je suis esclave de ma parole. Si je vous laissais aller, vous présu-
meriez que je vous crains; en outre, vous avez surpris des secrets qui ne doi-
vent pas transpirer. Nab et Quilt, à la porte! Jack, vous êtes mon prisonnier.
— Vous imaginez-vouspouvoir me retenir? dit Jack en riant.
— Je l'essayerai, répliqua
ironiquement Jonathan.
— Blueskin!
cria Jack.
— Présent, capitaine,
répondit une voix du dehors.
La porte s'ouvrit, et les deux janissaires furent terrassés par le bras
puissant du robuste voleur.
— Vous voyez que vous vous
êtes vanté un peu trop tôt, monsieur Wild,
reprit Sheppard. Adieu, mon digne oncle, je me suis approprié la preuve de
ma naissance.
— Confusion! tonna Wild. Fermez les portes en bas! Lâchez les chiens!
Les animaux, ils ne m'écoulent pas! Ah! je vais sonner l'alarme. Il leva le
bras pour exécuter son dessein, mais une balle du pistolet de Jack lui perça la
main et paralysa le membre. Ah! ah! mon gaillard! poursuivit-il, en appa-
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 183

rence insensible à la douleur do sa blessure, je ne vous ferai pas de quartier


maintenant. Et de la main valide il tira un coup de feu qui n'atteignit pas Jack,
— Fuyez,
capitaine, fuyez! vociféra Blueskin, je ne suis plus maître de ces
deux diables, fuyez! Ils me fendront la caboche avant de poser un doigt sur
vous. . . :
— Suivez-moi! cria Jack. La clef est en dehors, dans la serrure; vite! vite!
Séduit par celle chance de salut, Blueskin s'échappa. Wild déchargea sur
lui deux pistolets ; une des balles traversa le chapeau de Jack, l'autre traversa
la partie charnue de son bras ; cependant il opéra sa retraite, ferma la porte à
double tour, et les pas des deux compagnons retentirent sur l'escalier.
—- Malédiction de l'enfer ! rugit Jonathan, ils se
sauvent! Pas une minute
à perdre,
Il leva une trappe dans le parquet et découvrit des degrés au bas desquels
il s'élança avec ses deux janissaires. Cette voie de communication le conduisit
en un instant dans le vestibule; mais Jack était déjà parti. Il courut à la porte
de la rue. Gisant auprès, renversé d'un coup de crosse de pistolet, le portier
eut encore la force de lui indiquer Giltspur slreet. Jonathau regarda dans cette
direction et vit les fugitifs à cheval s'éloigner triomphants.
— Ce soir, c'est leur tour, dit-il, enveloppant ses doigts blessés dans un
mouchoir, demain ce sera le mien.

CHAPITRE VI

WlNlEIiEl) REÇOIT DEUX PROPOSITIONS

Après la tragique affaire de Dollis Hill, qui avait frappé d'un coup si dou-
loureux toute la famille, M. Wood déploya une grande force d'âme, se prêta
aux formalités de l'enquête, fit sa déposition avec calme, et donna des ordres
pour les funérailles qui eurent lieu le surlendemain. Cependant, dès que les
cérémonies funèbres furent terminées, sa fermeté l'abandonna et il s'affaissa
sous le poids de son affliction. Par bonheur, Winifred, que toutes les circon-
stances de l'horrible événement avait d'abord déchirée, était parvenue à se
tranquilliser et à se remettre assez pour offrir à son père le plus efficace et l'u-
nique adoucissement qu'il pût accepter, ses attentions personnelles.
Le soir même de l'enterrement, soir délicieux et parfumé, la petite ferme
de Dollis Hill avait une apparence de gaieté qui excluait toute idée du crime
épouvantable commis dans ses murs quelques jours auparavant. Les oiseaux
babillaient dans le feuillage, les vaches beuglaient dans la cour, les fleurs du
jardin embaumaient l'atmosphère, les cloches de Willesden sonnaient au loin
le dernier service, loul respirait la paix et le bonheur; mais il est des heures
184 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

où les influences extérieures les plus aimables ne font qu'attrister l'esprit en


lui rappelant des joies.qui ne sont plus. Ainsi pensait, du moins, l'une des
deux personnes assises devant la fenêtre d'un parloir de l'habitation. C'étail
une gracieuse jeune'fille vêtue de deuil et les traits empreints d'une douleur
profonde, en compagnie d'un homme magnifique, également en deuil, les poi-
gnets et la poitrine: garnis de la plus fine dentelle, et portant Tépée dans un
fourreau noir. Bref, c'étaient M. Kneebone et Winifred.
En sa qualité d'aini intime de la morte, M. Kneebone, pour payer un der-
nier tribu de respect à sa mémoire, s'était cru obligé de figurer, le malin,
parmi ceux qui avaient conduit le convoi. Vaincu par son chagrin, M. Wood
venait de seretirer dans sa chambre où il avait appelé Thames auprès de lui,
et Winifred, malgré l'ennui qu'elle en éprouvait, était restée avec le marchand
de lainage, qui, suivant sa maxime, « qu'on ne gagnait rien par trop de timi-
midité», se résolut à profiter de l'occasion. La crainte de madame Wood l'a-
vait seule empêché jusqu'ici de courtiser sa fille; cet obstacle écarté, il pensa
pouvoir se risquer. !

— Nous avons fait une perte cruelle, ma chère Winifred, commença-t-il par
dire; j'use du privilège que me donne ma.vieille amitié en vous appelant de
ce nom familier. — Nous avons fait une perte cruelle en la personne de votre
regrettablemère dont je révérerai toujours la mémoire.
Les yeux de Winifred se remplirent de larmes. Ce n'était pas précisément
ce que désirait le marchand de lainage. Il se hâta de changer l'entretien,
— Quelle remarquable chose, fit-il observer en prenant une prise, que
Tha-
mes Darrell, que nous supposions mort, — et dans son coeur Kneebone eût sin-
cèrement voulu qu'il en fût ainsi, —• soit revenu plein de vie et de santé! Il
est vraiment étrange que je ne l'aie pas reconnu lorsqu'il s'est adressé à moi.
— C'est étrange, en effet, répondit naïvement Winifred, moi, je l'ai re-
connu tout de suite.
•—
Cela se comprend, repartit malicieusement Kneebone. Me serait-il per-
mis, comme vieil et cher ami de votre regrettable mère dont je déplorerai
toujours la perte, de-vous poser une question?
— Certainement, fit Winifred.
— Et vous y répondrez franchement?
— Je vous le promets.
— En ce cas, pensa le marchand de lainage, j'aurai au moins
sondé le
terrain. Eh bien! ma chère, conlinua-l-il à haute voix, entretenez-vous encore
le vif attachement que vous aviez pour le capitaine Darrell?
Les joues de Winifred brûlèrent; elle fixa ses regards mécontents sur le
questionneur et lui dit :
— J'ai promis de répondre à votre question ; je l'aime comme un frère.
— Seulement comme un frère? insista Kneebone.
LESi CHEVALIERS DU BROUILLARD 185


Je vous aime depuis longtemps, s'écria Wiuifrcd se suspondiint à son cou. (l'âge 187.)

\Y inured demeura silencieuse, mais son air eut décontenance une personne
ayant moins d'assurance que le marchand de lainage.
— Si vous saviez quelle importancej'attache à
la connaissance de vos sen-
limonls à cet égard, ajouta-l-il passionnément, vous ne refuseriez pas de
m'éclairer. Accepferiez-vousl'offre de la main du capitaine Darrell? '
— Je ne devrais pas vous répondre, monsieur,
dit Winifred, mais, pourmot-
tre fin à votre inconvenante curiosité, je vous déclare que non.
— Pourquoi cela? demanda ardemment Kneebone.
— Je n'aime pas à être ainsi interrogée, repartit sèchement la jeune fille.
— Au nom de votre regrettable mère dont je révérerai toujours la mémoire,
cria Kneebone, je vous supplie de me dire pourquoi vous ne l'accepteriez pas.
— Parce que nos positions sont différentes, soupira
Winifred, incapable de
résister à cet appel à sa tendresse filiale.

Liv. 24.
186 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Vous êtes un modèle de prudence et de discrétion, s'écria le marchand


de lainage, rapprochant sa chaise de la sienne. Une mésalliance ne manque
jamais d'apporter le malheur dans un ménage, et quand le capitaine Darrell se
sera procuré les preuves de sa naissance, je ne doute pas qu'il ne découvre qu'il
appartient à une famille noble. Il a tout à fait la tournure d'un gentilhomme.
Maintenant, mon ange, que vous m'avez parlé à coeur ouvert sur ce sujet, je
remplirai promptement un engagement auquel m'a fait souscrire votre regret-
table mère dont je déplorerai toujours la perte.
— Ma mère vous a fait contracter un engagement? dit Winifred sans
défiance.
— Oui, mon ange, Dieu ait son âme! Elle m'a arraché le serment d'y être
fidèle.
— Oh! de quoi s'agit-il?
— C'est vous que cela concerne. Assurez-moi que vous ne désobéirez pas
aux injonctions de celle dont, tous deux, nous révérerons toujours la mémoire.
— Si c'est en mon pouvoir, soyez-en certain.
Mais, qu'est-ce?
— J'ai promis de vous offrir mon coeur, ma main, ma vie, répondit Knee-
bone, tombant à ses pieds.
— Monsieur! s'écria
Winifred, se levant aussitôt.
— L'inégalité des rangs ne peut s'opposer à notre union, continua Knee-
bone; grâce au ciel! je ne suis pas le fils d'un seigneur.
En dépit de son déplaisir, Winifred ne put s'empêcher de sourire de l'ab-
surdité de cette déclaration. Le marchand de lainage crut alors à un encoura-
gement et fit des extravagances; il lui saisit la main qu'il couvrit de baisers.

Adorable fille! cria-t-il du ton et de l'air le plus passionnés, depuis long-
temps je vous aime comme un fou. Votre regrettable mère dont je déplorerai
toujours la perle, s'aperçut de ma passion et voulut bien y souscrire. Que n'est-
elle là pour appuyer mes aveux !
— Je ne
puis en entendre davantage, dit Winifred, essayant de retirer sa
main; laissez-moi,monsieur, je l'exige.
— Non, repartit
Kneebone avec une ardeur croissante, pas avant que vos
lèvres n'aient prononcé le mot qui fera de moi le plus heureux ou le plus misé-
rable des hommes. Ecoutez, adorable fille! vous ignorez l'étendue de mon
dévouement; ce n'est point l'intérêt qui me guide, l'amour, l'admiration de
votre incomparablebeauté me dictent seuls ma conduite. Que votre père lègue,
si bon lui semble, toute sa fortune à son fils adoptif, peu m'importe ! Maîtr.o do
vous, je posséderai un trésor que les rois m'envieront.
— Cessez ce langage ridicule, monsieur, et quitlez celle pièce ou je vais
appeler quelqu'un.
En ce moment, Thames entra; mais comme le marchand de lainage tour-
nait le dos à la porte, il ne le vit pas, et continua :
— Appelez
qui vous voudrez,bien-aimée fille, je ne bougerai pas que vous
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 187

ne m'ayez répondu. Vous dites que vous n'aimez le capitaine Darrell que
comme un frère...
— Monsieur
Kneebone!...
~~ Que vous
n'accepteriez pas sa main s'il vous l'offrait...
— Silence, monsieur.
— Je ne peux donc plus le considérer...
— D'où vient, monsieur, que je vous entends prononcer mon nom? demanda
Thames en s'avançant. Avez-vous osé insulter madame?
— L'insulter ! repartit Kneebone, s'efforçant de cacher son embarras sous
un air de défi ; loin de là, monsieur, je lui ai fait une honorable proposition de
mariage, pour remplir la promesse donnée à sa regrettable mère dont je révé-
rerai tou...
— Ne soutenez pas cette fausseté, misérable ! s'écria Darrel, ou je vous
mets dans l'impossibilité de répéter cet outrage. Sortez! et ne rentrez dans
cette maison qu'à vos risques et périls.
— Je ne sortirai, monsieur, répliqua Kneebone, que si madame m'en prie.
Vous êtes heureux que sa présence m'empêche de châtier votre insolence
comme elle le mérite.
— Partez! monsieur Kneebone, je vous en prie! dit Winifred. Thames, au
nom du ciel!...
— Votre volonté est ma loi, bien-aimée fille, reprit Kneebone, s'inclinant
profondément. Capitaine Darrell, ajouta-t-il, vous aurez de mes nouvelles.
— Quand il vous plaira, monsieur, dit Thames froidement. Que signifie
tout ceci, chère Vinny? demanda-t-il lorsque le marchand de lainage se fut
retiré.
— Rien... rien... répondit-elle, fondant en larmes; je vous conterai cela
plus lard.
— Winny, reprit Thames tendrement, quoi que ce soit que ce
fat vous ait
dit, il m'a rendu service puisqu'il me fournit l'occasion ^
vous parler d'une
chose que je n'ai pas encore eu le courage d'énoncer.
— Thames !
— Vous semblez douter de mon amour, poursuivit-il; vous semblez
croire
qu'un changement dans les circonstances produira un changement dans mes
affections. Ecoulez-moi donc avant que je fasse un pas pour établir mon ori-
gine ou rentrer dans mes droits. Quelles que soient ma naissance et ma posi-
tion, mon coeur vous appartient. Vous agrée-t-il?
— Cher Thames!
— Pardonnez-moi cet aveu inopportun de mon amour ; mais,
dites, me
suis-je trompé? m'aimez-vous?
— Oui... oui, et depuis longtemps! s'écria Winifred, se suspendant à
son cou.
188 LES CHKVAL1ERS DU BROUILLARD

CHAPITRE VII

JACK SIIKPPA1UJ AVERTIT TUAMES UAliUEL

Le lendemain au soir, la famille s'assembla, pour la première fois depuis le


fatal événement, dans la chambre où Thames avait été introduit lors de son
arrivée à Dollis Hill. Cette pièce avait été la résidence favorite de madame
Wood, et son souvenir y était si intimement lié, que le charpentier et sa fille
n'avaient encore pu se résoudre à y entrer. Déterminé cependant à vaincre ce
sentiment le plus tôt possible, Wood donna des ordres pour que le souper y
fût servi ; mais il eut beaucoup de peine à maîtriser ses émotions et à conser-
ver son calme. Le .portrait de sa femme avait été enlevé; un cordon suspendu
au mur indiquait sa place et la vue de ce vide lui faisait plus de mal que
l'image. On avait jeté un mouchoir sur la cage du serin favori de l'absente
pour l'empêcher de chanter ; les fleurs qu'elle avaient cueillies penchaient la
tête et dépérissaient sur la cheminée. Tous ces riens affectaient le coeur du veuf
et contribuaient à son abattement.
Le repas fut pris en silence. Lorsque le couvert fut enlevé, Wood attira la
table près de la fenêtre, mit ses lunettes, ouvrit la Bible et laissa les amants
converser ensemble. Nous ne trahirons point leurs confidences et nous
ne rapporterons de leur entretien que l'intention expriméo par Thames Darrell
de se rendre à Manchester aussitôt que Jack Sheppard serait jugé.
— Je m'étonne qu'on ne nous ait pas appelés pour déposer aujourd'hui, dit-il,
on a probablement arrêté le second voleur.
— Ou Jack s'est échappé, ajouta Winny.
— Ceci est peu croyable. Quoi qu'il en soil, dès que celle triste affaire sera
terminée, je n'aurai pas de repos que je n'aie vengé mes parents massacrés.
— Comme il achevait ces mots, une servante entra dire qu'il y avait à la
porte un monsieur qui demandait à parler au capitaine Darrell pour affaire
pressante.
— A moi? fil Thames. Qui est-ce?
— Il ne s'est pas nommé, monsieur, c'est un jeune homme.
— N'allez pas le trouver, cher Thames! s'écria Winifred, il a peut-être de
mauvais desseins.
— Comment ! refuser de voir une personne qui désire me parler! repartit
Thames, prévenez-le que je suis à lui.
— Oh ! mademoiselle, fit observer la servante, ce jeune homme n'a pas
Pair méchant. Il est très-doux, très-poli, très-comme il faut et la preuve,
continua-t-elle plus bas, c'est qu'il m'a donné une couronne toute neuve.
Un pas retentit,; la porte roula, et le visiteur, richement velu d'un costume
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 189

écarlate galonné d'or et de bottes montant au-dessus du genou, pénétra


hardiment dans la chambre, le chapeau à la main. Un couteau de chasse
pendait à son baudrier... Il s'arrêta devant Thames Darrell et fixa sur lui ses
regards expressifs. Winifred poussa un cri ; Thames se leva précipitamment et
tira à demi son épée ; Wood ôta ses lunettes pour s'assurer que ses yeux ne
le trompaient pas et s'écria d'un ton et d'un air qui révélaient son étonnement
et son effroi :
— Jack Slieppard !
— Jack Sheppard ! répéta la domestique. Oh! la! la! je suis perdue!
Nous
allons tous être égorgés! ô mon Dieu!
Et elle s'enfuit dans le corridor où elle s'évanouit.
Pendant ce temps, la cause de cette épouvante et de ce trouble demeurait
parfaitement immobile, et son maintien ne manquaitpas d'une certaine dignité.
Ses yeux perçants toujours attachés sur Darrel, il semblait attendre qu'on lui
adressât la parole.
— Voire audace est incroyable ! s'écria enfin celui-ci. Si vous avez
trouvé
le moyen de vous échapper de votre prison, ce lieu n'est-il pas le dernier où
vous deviez vous montrer?
— C'est pourtant le premier que j'ai voulu voir, répondit Jack. Par-
donnez ma témérité; j'étais résolu à conférer avec vous, et, craignant que vous
ne vinssiez pas à moi, je suis venu à vous malgré la certitude que j'avais de
consterner vos amis.
— Misérable! repartit Thames, j'ignore le motif de votre visite, mais vous
ne partirez pas d'ici.
Un faible sourire plissa les traits de Jack.
— Passons! reprit-il. Mon motif est de vous servir et de vous sauver la vie.
Libre à vous ensuite de me récompenser en me livrant à la justice, je ne me
défendrai pas. Ceci vous prouvera, ajouta-t-il, dépliant une longue affiche et la
jetant sur le parquet, que je suis instruit de la récompense qu'on offre pour
mon arrestation. Mes manières doivent vous convaincre que je ne veux vous
faire aucun mal, pour que vous sachiez bien que je ne me dispose pas à fuir, je
vais m'enfermermoi-même; tenez, voici votre clef, êtes-vous satisfait?
— Non, s'écria Wood avec fureur, je ne le serai que quand je vous verrai
pendu au plus haut gibet de Tyburn.
— Cela viendra, monsieur Wood, répondit tranquillementJack.
— Oh! oui, cela viendra!... cela viendra! répéta le charpentier, en le mena-
çantdu geste, et je ne sais ce qui me retient de devenir votre exécuteur, vipère
que j'ai nourrie dans mon sein!
— Ecoutez-moi, monsieur, dil Jack.
— Je ne veux pas vous entendre, assassin !
— Je ne suis point un assassin, répliqua Sheppard, je serais mort plutôt que de
commettre un crime si affreux?
190 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Ne pensez pas m'abuser, audacieux scélérat! Si vous n'êtes pas le cou-


pable, vous êtes le complice; aussi, vous serez pendu, canaille!... vous serez
pendu!
— Ma conscience m'acquitte de toute participation à ce meurtre, repartit
Jack humblement. Mais le passé est irrémédiable; je ne suis pas venu ici
pour me disculper, je suis venu pour vous avertir que votre existence est en
danger, Thames.
— Du fait de quelqu'un de vos compagnons?
— Du fait de voire oncle, de mon oncle, sir RowlandTrenchard.
—-Qu'est-ce que cette vanterie, misérable? dit Thames, Votre oncle, sir
Rowland?
— Ce n'est point une vanterie ; vous êtes cousin du voleur Jack Sheppard.
— Si cela était, il n'y aurait pas de quoi être fier de la parenté, fit observer
Wood, haussant les épaules.
— Il est aisé d'avancer une assertion comme celle-ci, reprit Thames dédai-
gneusement.
— Et également aisé de l'appuyer de preuves, répliqua Jack, lui tendant le
papier qu'il avait dérobé à Wild. Lisez.
Thames le parcourut rapidement et le passa à Wood d'un air incrédule.
— Gracieux ciel! voilà qui est plus étonnant que tout le reste, cria le char-
pentier en se frottant les yeux. Thames, ce n'est point une pièce fabriquée.
— Vous croyez, père?
— Sincèrement. J'avais toujours soupçonné que madame Slieppard était
supérieure à sa condition.
— Moi aussi, dit Winifred.
— Pauvre, pauvre femme ! soupira Wood, en essuyant ses larmes. O Jack !
Jack! que vous êtes coupable.
— Oui ! fit Sheppard d'un ton repentant.
— Si ce document est authentique, continuaWood, et je suis persuadéqu'il
l'est, vous êtes aussi malheureux que misérable. Voyez ce que votre mauvaise
conduite vous a fait perdre... voyez ce que vous auriez été. Ceci est votre châ-
timent.
— Je le sens, répondit Jack tristement, plus encore pour ma pauvre mère
que pour moi.
— Elle a assez souffert pour vous, dit Wood.
— Oui I oh oui! gémit Jack d'une voix brisée.
— Pleure, méchant! s'écria le charpentier un peu adouci, les larmes le
feront du bien.
— Ne le désolez pas, cher père, il souffre beaucoup, supplia Winifred. 0
Jack! repentez-vous de votre conduite, il en est temps encore.
— Je ne puis me repentir... répliqua Sheppard, recouvrant soudain sa fer-
meté. C'est vous qui m'avez fait ce que je suis.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 191

demanda Winifred.
— Comment cela?
aimais, répondit Jack. Ne tressaillez pas; mon amour est mort
— Je vous
maintenant. Je vous aimais comme un enfant, sans espoir de retour, je devins
furieux et désespéré. Aujourd'hui j'apprends, quand il est trop tard, que je
pouvais vous mériter, que je suis aussi bien né que Thames Darrell. Enfin,
n'y pensons plus, cela me rendrait fou. Je vous ai dit que votre existence est
en danger, Thames, ne méprisez pas mon avertissement. Sir Rowland Tren-
chard sait que vous êtes en Angleterre; je l'ai vu la nuit passée chez Jonathan
Wild, à la suite de mon évasion do la Prison-Neuve, Il arrivait de Manchester,
d'où il a été appelé par ce traître; je les ai surpris complotant votre assassinat.
C'est ce soir qu'ils doivent exécuter leur dessein.
— Ciel! s'écria
Winifred.
— Et quand je vous aurai dit,
poursuivit Jack, que je suis, après vous et
ma mère, le plus proche héritier des biens de mon grand-père, sir Montacute
Trenchard, vous ne révoquerez peut-être plus en doute le désintéressement de
ma démarche,
— Si je pouvais cro
ire cette étrange histoire, je le ferais, répondit Thames.
— Tenez ! voici les
instructions écrites de Jonathan Wild à Quilt Arnold,
reparlit Sheppard, exhibant le portefeuille qu'il avait trouvé dans les vêtements
du janissaire. Cette lettre vous attestera qu'une communication a eu lieu entre
vos ennemis.
Thames lut la dépêche, et au bout d'un instant de réflexion :
— De
quelle manière m'attaqueront-ils?
— C'est sur quoi je ne
puis vous renseigner. Je vous conseille d'être sur
vos gardes, car, à l'heure qu'il est, ils sont dans le voisinage.
— Ici ! s'écria
Wood alarmé.
— Jonathan
Wild dirigera l'attaque.
— Jonathan
Wild! répéta le charpentier tremblant. Alors, c'en est fait de
nous! Quel malheur que j'aie quitté Wych Street! Nous serons tous massacrés
dans celle ferme avant d'avoir du secours et personne n'en saura rien.
— Il y a
quelqu'un dans le jardin, dit Jack, j'ai vu un visage à la vitre.
— Où? où?
cria Thames.
— Demeurez
paisible, répliqua Jack, je vais m'assurer si c'est l'ennemi.
Il fit remonter la fenêtre, et cria, en imitant la voix de Thames Darrell :
— Qui est là?
Un coup de pistolet lui répondit ; la balle passa au-dessus de sa tête et se
logea dans le plafond.
Sheppard, c'est Jonathan. Votre oncle est
— J'avais raison, dit froidement
avec lui, je les ai aperçus tous deux.
demanda précipitammentThames.
— Puis-je compter sur vous?

Oui, repartit Jack, je combattrai à vos côtés jusqu'au dernier soupir.
Suivez-moi, alors, cria Thames, dégainant et sautant par la fenêtre.
•—
192 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Au bout du monde, répondit Jack, ens'élançant dans le jardin après lui.


— Thames !... Thames !... cria Winifred. On va le tuer!... Au secours !...
— Mon enfant!... ma fille chérie!... dit Wood l'entraînant an fond de la
chambre.
Deux coups de feu retentirent, puis résonna un cliquetis de fer qui s'éloigna
peu à peu et cessa bientôt complètement.
Wood appela ses serviteurs et les ayant armés de tout ce qui lui tombait
sous la main, il courut au jardin, où le premier objet qu'il rencontra fut Thames
Darrell, étendu sur la terre et baigné dans son sang. De Jack Slieppard et des
agresseurs on ne découvrit aucune trace ; néanmoins, lorsque le corps rentra
à la maison, sur les bras des gens de la ferme, M. Wood crut; entendre le rire
triomphant de Jonathan Wild.

CHAPITRE VIII

REliLAIU

Quand Darrell et Sheppard eurent franchi la fenêtre, ils furent immédiate-


ment assaillis parWild,. Trençhard;et leurs domestiques. Jack attaqua Jona-
than avec une telle furie qu'il le poussa,dans,uirmassif et eût probablement été
le vainqueur,- si. le .-.pied ne lui eût glissé en allongeant une botte désespérée à
son adversaire. Étonné de sa chute, il fut quelque, temps àse relever, et tout
était dit pour lui, lorsque le bras inattendu de Blueskin,. sortant d'entre les
arbres, l'épée au poing, vint à son secours. Jack vit bientôt ce fidèle, bandit
chanceler.sous un.coup^urlui fendit la tempe; et comme il. volait à son aide,
un gémissement frappa son oreille. Il changea de direction et trouva Thames
atterré. -
. ,
....-._,- . ; .
.
lui.dit-il avec inquiétude.
r •
— Darrell, vous êtes blessé?
— Pas dangereusement, j'espère,
mais... sauvez-vous.
— Où sont les assassins ? cria Sheppard.
— Partis. Ils
s'imaginent m'avoir tué, cependant je vivrai pour les punir.
— Je. vais vous porter dans la maison, ou
chercher M. Wood.
— Non, non, si vous tenez à m'être agréable, fuyez; autrement je ne
réponds
pas de votre sûreté.
— Je ne puis vous laisser ainsi.
— Fuyez, fuyez, vous dis-je; je le veux. Je ne suis point en état do vous
protéger.
Jack se résigna à contre-coeur. Il alla reprendre son cheval à l'endroit où il
l'avait attaché, monta en selle, s'éloigna à travers champs, pour éviter ses enne-
LÈS CHEVALIERS DU BROUILLARD 193

... Et ils attendaient.

mis, et, en moins d'une heure, arriva harassé à la Nouvelle-Monnaie,située


sur le bord du fleuve, au coeur du Wapping.
Pour mettre un terme à l'infâme abus qu'elle faisait de ses libertés, un dé-
cret, ordonnant l'entière suppression de la Vieille-Monnaie, avait passé dans
la neuvième année du règne de Georges Ier, peu de mois avant la date de
l'époque à laquelle nous nous reportons. De même que, lors de la destruction
de Whitefeiars, sous Charles II, les habitants d'Alsatia avaient traversé le
fleuve et s'étaient établis dans le bourg de Soathwark; de même, chassés de
leur place forte, ils émigrèrenl de nouveau, repassèrent la Tamise et s'instal-
lèrent à Wapping, dans un misérable quartier qu'ils appelèrent la Nouvelle-
Monnaie. Expulsé de la Cross Shevel, Baptiste Ketleby ouvrit une seconde
taverne sur le même pied que la première et lui donna le titre des Sept Villes
de refuge. Ses sujets, cependant, ne se soumirent plus à son autorité absolue et

Liv. 25.
194 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

il vit s'affaiblir son pouvoir de jour en jour. Convaincus que la justice ne les
laisserait pas longtemps tranquilles, les habitants de la Nouvelle-Monnaie se
livrèrent à toutes sortes d'outrages, et se conduisirent avec tant d'insolence
que le gouvernement dut prendre d'énergiques mesures répressives.
Jack mit pied à terre aux Sept Villes de refuge; il pourvut aux besoins de
son cheval, but simplement un verre d'eau-de-vie et se jeta sur un lit où il
s'endormit d'un lourd sommeil. Quand il rouvrit les yeux, fort tard dans la
journée, il fut tout surpris de voir Blueskin qu'il croyait mort, veillant à son
chevet, une épée sur ses genoux, un pistolet dans chaque main et la tête ban-
dée d'un linge taché de sang.
— Ne vous dérangez pas, capitaine, lui dit-il, tout va bien.
— Quelle heure est-il? demanda Jack.
— Midi. Je ne vous ai pas réveillé parce que vous me paraissiez fatigué.
— Comment vous êtes-vous échappé? dit Sheppard, à la mémoire duquel
revenaient toutes les circonstances de la veille au soir.
— Assez facilement. Je suppose que je suis resté quéque temps évanoui,
car, en revenant à moi, j'ai trouvé c't horion à ma lêle et la terre imbibée de
sang. Personne n'm'avait découvert, si benque j'ai pu me traîner jusqu'à mon
cheval. J'ai pensé que si vous étiez en vie et en liberté, vous seriez ici. J'suis
venu, et j'vous ai gardé, de peur d'une surprise de la part de Jonathan. A pré-
sent, quéque vous allez faire?
— Je vais d'abord visiter ma mère à Bedlam.
— Il serait beii plus sage d'aviser à sauver le fils de vot'mère ; vous vous
exposerez à de grands risqués.
— Risques ou non, j'irai, répartit Jack. Jonathan projette de lui faire du
mal ; je veux la voir sans retard et lâcher de la soustraire à ce monstre.
— Vlà une entreprise qui ne réussira pas, grommela Blueskin. Comment,
vous voulez vous charger d'une mère folle au moment où vous avez tant
besoin de songer à vous dérober aux poursuites?
— Ne vous inquiétez pas de moi. Une fois pour toutes, j'irai.
— M'emmenez-vous,capitaine?
— Non. Vous attendrez mon retour ici.
— En ce cas je l'attendrai longtemps, murmura le voleur, vous ne revien-
drez pas.
— C'est ce que nous verrons, riposta Jack. Pourtant, si tes crainles se réa-
lisaient, prends cette bourse, tu la remettrais à Edgeworlh Bess que tu irais
chercher à l'antre de Marie la Noire.
L'ancien Bethléem ou Bedlam, hôpital pour les fous, aujourd'hui complète-
ment disparu, était une construction magnifique, érigée sur le modèle des
Tuileries. On dit même que Louis XIV. furieux de celte insulte faite à son
palais, avait approprié aux emplois les plus abjects une imitation de Saint-
James.,
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 193

Jack pénétra dans le vaste jardin qui s'étendait devant et derrière le bâti-
ment, et, moyennant rétribution, le portier l'admit à franchir la porte de fer qui
donnait accès dans ses murs. Les clameurs qui s'élevaient de tous côtés le
rendirent presque sourd en y entrant. La plupart des aliénés secouaient leurs
chaînes, ou criaient, ou chantaient, ou tambourinaient sur les portes avec une
frénétique violence ; c'étaitle bruit le plus épouvantable qu'il eût jamais entendu.
Çà et là, quelques groupes rieurs se promenaient pourtant de cellule en cellule,
comme divertis par cesaffreuses misères.Ici, unepauvre créature demi-nue,une
couronne de paille sur la têle, un sceptre debois à la main, étaitassise par terre,
avec la dignité d'un monarque sur son trône; là, un musicien semblait en extase
au son des accords qu'il tirait d'un violon d'enfant; plus loin, une têle effrayante
claquait des dents et hurlait comme une bête féroce; plus loin encore, un amant
joignait les mains el levait les yeux au ciel dans l'attitude la plus passionnée.
Puis, c'était un chasseur qui s'était fracturé le crâne à la chasse et criait conti-
nuellemenl taïaut. Mais le plus triste de tous ces fous était, sans contredit,
celui qui bredouillait des sons inarticulés, grimaçait des sourires, et réalisait
le rire extravagant.
Jack, que ce spectacle déchirait, gagna à la hâte la grille qui séparait le
corps de logis des femmes de celui des hommes et demanda la cellule de ma-
dame Sheppard. Une vieille femme s'offrit aussitôt pour l'y conduire.
— Elle est assez tranquille aujourd'hui, monsieur,lui dit-elle, chemin fai-
sant, mais dernièrement elle était bien méchante. Sa gardienne dit qu'elle ne
vivra pas longtemps.
— Dieu la secoure ! soupira Jack.
— La prolongation de son existence serait un malheur, continua la vieille
femme; si vous la voyiez dans l'état où je l'ai vue quelquefois, monsieur; vous
ne lui souhaiteriez pas de guérir.
Jack ne répondit pas.
— Il paraît que son fils est enfin arrêté et qu'il va être pendu. Ma foi ! j'en
suis contente, car c'est bien lui qui est cause que sa pauvre mère est ici. Voilà
pourtant ce que le crime fait, monsieur ; ceux qui s'adonnent au mal attirent
toutes sortes d'afflictions sur leurs parents. La pauvre créature est si douce,
quand elle n'a pas ses accès de fureur ; elle attendrirait un coeur de pierre.
Elle pleure nuit et jour. Si Jack Sheppard connaissait la position de sa mère,
cela serait pour lui une leçon qu'il n'oublierait point; oui, une leçon plus sévère
que celle qu'il recevra do la main du bourreau. Quelque endurci qu'il soit,
cela le toucherait. Mais il ne vient jamais... jamais.
La conductrice s'arrêta el ouvrit une porte.
— Monsieur, voici la cellule de madame Sheppard, dit-elle.
— Laissez-nous seuls, ma bonne femme, dilJack, lui mettant une guinée
dans la main.
196 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Tant que vous voudrez, monsieur. Entrez. N'ayez pas peur, elle n'est
pas malfaisante, d'ailleurs, elle est enchaînée et ne peut vous atteindre.
Quoique préparé à une émotion terrible, Jack recula devant l'objet effroya-
ble qui se présenta à sa vue. Blottie dans un coin, sur un monceau de paille, sa
malheureuse mère n'était plus que l'ombre d'elle-même. Ses yeux pénétrants
étincelaient comme deux flammes, du fond de son obscur réduit. Elle n'avait
pour tout vêtement qu'un jupon et un lambeau de couverture attaché sur ses
épaules. Ses pieds et ses bras nus semblaient appartenir à un squelette ; son
visage osseux, d'une pâleur sépulcrale, portait l'horrible empreinte de la dé-
mence ; ses doigts décharnés étaient armés d'ongles comme des griffes. Un
vieux linge entourait sa têle rasée. Une chaîne, retenue par un anneau rivé
dans le mur, entourait sa taille.
Quand Jack parut dans sa cellule, elle fixa sur lui son regard ardent, puis
ses Iraits se dilatèrent.
— Vous êtes un ange, lui dit-elle, la physionomie rayonnante de
bonheur.
— Plutôt un monstre, murmura Sheppard, puisque c'est là mon ouvrage.
— Vous êtes un ange! continua la pauvre insensée, et s'il eût vécu, mon
Jack vous eût aimé; mais il est mort tout enfant... il y a longtemps... long-
temps... longtemps!
— Que n'est-ce la vérité ! cria Jack.
— Le vieux Van me prédisait sa fin sur le gibet; il me montrait sous son
oreille une tache noire où l'on attacherait le noeud coulant, Alors vous ne savez
p;is ce je fis...
Et elle partit d'un éclat de rire qui glaça le sang de Jack dans ses veines.
— Que fîles-vous? lui demanda-l-il d'une voix brisée.
— Je l'étranglai... ah! ah! ah !... je l'étranglai pendant qu'il était dans mes
bras... ah! ah! C'est cela qui m'a rendue folle, ajouta-l-elle changeant tout
à coup d'expression. J'ai tué mon enfant pour le sauver de la potence... oh ! oh !
C'est assez d'un pendu dans une famille. Si je n'étais pas devenue folle, on
m'aurait pendue.
— Pauvre mère! soupira Jack.
— Il faut que je vous raconte un rêve que j'ai fait la nuit dernière : j'étais
à Tybum; une potence était dressée, et une grande foule l'environnait. Il y
avait là des milliers de gens et tous avaient des faces de cadavre. Au milieu
d'eux s'avançait une charrelte, dans laquelle était un homme... cet homme
était Jack... mon fils Jack... on allait le pendre. Vis-à-vis de lui, sous le cos-
tume d'un prêtre, se tenait Jonathan Wild, un livre à la main... mais ce ne de-
vait pas être un livre de prières ; je le reconnus malgré son déguisement. Quand
ils furent au pied de la potence, Jack sauta à bas de la charrette et le bourreau
pendit Jonathan à sa place... ah! ah! La foule poussa des hourras... et moi
aussi... ah! ah ! ah!
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 197

— Mère ! cria Jack,


incapable d'endurer plus longtemps cette douloureuse
scène, mère, ne me remettez-vous pas?
C'est la voix de Jack!... le plancher s'ouvre!... il
— Ah!... Qui est là?...
vient à moi !...
— Il est près de vous, mère.
— Où?... je ne le vois pas ; où est-il?
— Ici, répondit Jack.
— Vous êtes donc son ombre?
— Non, non, je suis votre infortuné fils!
•—
Laissez-moivous toucher, alors ; laissez-moi sentir si vous êtes bien de
chair et d'os, cria la folle, rampant vers lui.
Jack, comme pétrifié à sa place, ne put faire un pas à sa rencontre. Les mains
jointes et les yeux presque hors de leurs orbites, il contemplait la misérable
insensée qui s'était traînée aussi loin que le lui permettait sa chaîne.
— Venez! criait-elle, étendant ses maigres bras, venez !
Jack tomba à genoux.
— Qui êtes-vous? demanda madame Sheppard,
lui passant les mains sur
son visage el le regardant d'un air qui le fit frissonner.
— Votre fils!... voire fils
désolé et repentant.
fils! Jack n'avait pas la moitié de
— Vous meniez? vous n'êtes pas mon
votre âge quand il est mort. On l'a enterré dans le cimetière de Willesden,
après le vol.
— O Dieu!
s'écria Jack, elle ne me reconnaît pas! Mère!... chère mère!
njoula-t-ii en la serrant dans ses bras, regardez-moi encore.
— Allez-vous-en! allez-vous-en! fit-elle,
s'éehappant el poussant de grands
cris. Ne me touchez pas... je serai paisible... je ne parlerai plus de Jack et de
Jonathan... je n'ouvrirai plus leurs tombes avec mes ongles... Ne me désha-
billez pas entièrement... laissez-moi ma couverture! j'ai bien froid, ce soir. Si
vous m'emportez mes vêtements, ne me jetez pas d'eau froide sur la tête, cela
me donne d'affreuses palpitations!
— Horreur ! cria Jack.
— Ne me flagellez pas !
continua-t-elle, essayant de se cacher dans l'angle
le plus reculé de sa cellule. Les lanières m'entrent jusqu'aux os... je n'en puis
supporter davantage. Epargnez-moi, je serai tranquille... tranquille... tran-
quille!...
— Mère ! reprit Jack, se rapprochant d'elle.
— Allez-vous-en! fit-elle, jetant un cri perçant et prolongé. Et elle s'ense-
velit sous la paille qu'elle lançait au-dessus de sa tête avec les gestes les plus
extravagants.
— Je la tuerai, si je demeure, murmura Jack.
Pendant qu'il considérait ce qu'il avait de mieux à faire, la pauvre folle,
dans les idées bouleversées de laquelle était déjà survenu un changement,
198 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

sortit sa têle de dessous la paille regarda autour d'elle et dit à voix basse :
,
— Sont-elles parties? '
— Qui? demanda Sheppard.
— Les infirmières.
— Vous maltraitent-elles?
— Chut! fit-elle, mettant un doigt sur ses lèvres, chut! venez ici je vous
dirai tout.
Jack s'approcha.
— Asseyez-vous près de moi, poursuivit-elle. Là, c'est bien ! Je vais vous
confier ce qu'elles me font. Attendez ! Avant, il faut fermer Ja porte ; autre-
ment, on nous surprendrait. Voyez-vous, ajouta-t-elle, arrachant de sa tête le
chiffon qui l'enveloppait,j'avais de beaux cheveux noirs autrefois, on me les a
coupés.
— Je deviendrai fou, si je l'écoute encore, se dit Jack, essayant de se lever,
il faut que je parte.
— Ne bougez pas, lui cria sa mère, le retenant ; on vous enchaînerait à Ja
muraille. Maintenant, apprenez-moi ce qui vous a amené ici.
— Le désir de vous voir, chère mère !
— Mère! répéta-t-elle, mère !... Pourquoi m'appelez-vous mère ?
— Parce que vous êtes ma mère.
— Quoi ! s'écria-l-elle, le regardant fixement en face. Vous êtes mon fils ?
vous êtes Jack?
— Oui, mère ! oui !... Dieu soit loué, elle me reconnaît, enfin !
— O Jack ! cria la. pauvre femme, tombant à genoux et le couvrant de bai-
sers.
— Mère... chère mère ! dit Jack, fondant en larmes.
— Vous ne me quitterez plus, sanglota M"' 0 Sheppard le pressant sur son
sein.
— Jamais ! jamais !
Ces mots étaient à peine prononcés que la porte s'ouvrit violemment et
deux hommes parurent. C'étaient Jonathan Wild et Quilt Arnold.
— Ah! s'écria Jack, se levant précipitamment.
— Juste à temps, dit l'empoigneur de voleurs. Jack, vous êtes mon pri-
sonnier.
vie, riposta
— Avant de me reprendre la liberté, vous me prendrez la
Sheppard.
Et comme il se mettait en défense, sa mère l'entoura de ses bras.
— Ils ne vous
feront pas de mal, mon fils ! s'éeria-t-elle.
Ce mouvement lui fut fatal. Profilant de sa position embarrassée, Jonathan
et Quilt se précipitèrent sur lui et le désarmèrent.
— Merci, Mme Sheppard ! dit Wild, passant une
paire de menottes auxpoi-
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 199

gnets de Jack. Sans vous, nous aurions eu quelque peine à arrêter votre
fils.
Comprenant apparemment la faute qu'elle avait commise, la pauvre folle
s'élança violemment sur lui et lui enfonça ses longs ongles dans les joues.
— Arrière ! maudite coquine! rugit
Jonathan. Arrière! vous dis-je. Et il
la frappa du poing avec force.
La malheureuse femme chancela, exhala une plainte et tomba inanimée sur
la paille.
— Démon ! cria Jack. Ce coup te coûtera la vie.
— Il est inutile de le redoubler, en tous cas, répondit Jonathan, regardant
le corps étendu avec une joie maligne. A présent, à Newgate.

CHAPITRE IX

COMMENT JACK SHEPPARD SORTIT DU FORT DES CONDAMNÉS

Le lundi 31 août 1724, jour dont se souvinrent longtemps encore après les
employés de Newgate, un flux inaccoutumé de visiteurs avait envahi la loge.
Depuis que Jonathan Wild l'avait arrêté à Bedlam, Jack avait élé jugé, reconnu
coupable et condamné à mort, et, le matin même, l'prdre d'exécution, pour le
vendredi suivant, était arrivé de Windsor. Jusqu'à présent, on avait espéré un
sursis, et l'on s'était employé en faveur de Sheppard auprès des plus hauts
personnages ; mais maintenant que son sort semblait scellé, la curiosité du
public augmentait. Les portes de la prison étaient assiégées comme l'entrée
d'une baraque à une foire, et le fort des condamnés, dans lequel il était con-
finé et où les visiteurs étaient admis au prix modéréd'une guinée par tête, avait
tout à fait l'apparence d'une salle de spectacle. Vers la fin de la journée, la
foule diminua; ceux qui ne voulaient pas se soumettre aux exigences du gui-
chetier s'en retournaient non satisfaits, et à cinq heures on ne reçut plus que
deux étrangers, M. Shotbolt, le maître porte-clefs de Clerkenwell Prison, et
M. Griffin, remplissant le même office à Westminster Gatehouse. Jack, qui
avait été autrefois sous la garde de ces deux messieurs, les accueillit très-cor-
dialement, s'excusa d'être obligé deles recevoir dans un si triste logis, et voulut
absolument, quand ils prirent congé de lui, les régaler d'un double bol de
punch, qu'ils dégustaient en ce moment en compagnie de M. Ireton, le premier
geôlier et de ses deux satellites, Austin et Langley. Non loin de cette petite
société, un gigantesque et musculeux individu, l'air sinistre, les traits durs et
inflexibles fumait une courte pipe noire et sirotait un grog froid au genièvre.
Son nom était Marvel ; sa profession, aussi repoussante que son aspect, était
200 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

celle d'exécuteur public. Il avait près de lui une femme d'un embonpoint re-
marquable, la peau brune, la lèvre supérieure fortement ombragée, l'oeil noir
et guilleret, à laquelle il rendait toutes les attentions dont sa nature de fer était
susceptible. Veuve pour la quatrième fois, Mme Spurling, — car c'est l'hôtesse
de la Maison obscure, à Queenhite, que nous retrouvons ici cabaretière dans la
loge de Newgate, où les anciens règlements permettaient aux prisonniers
l'usage des liqueurs fortes, — par les charmes de sa personne ou de sa bourse,
était parvenue à émouvoir le coeur de pierre de M. Marvel, qui, lui ayant pendu
ses premiers maris, se croyait forcé, en conscience, de lui offrir de les rem-
placer. Mais la dame ne s'obtenait pas ainsi. Sans le repousser complètement,
elle ne lui donnait que bien peu d'espoir. M. Marvel en était toujours à son
temps d'épreuve. Derrière M'"° Spurling se tenait son domestique nègre, Ca-
liban, monstre malicieux, hideux, mal bâti, bossu, le nez plat, les oreilles
comme celles d'une bête sauvage, la tête trop grosse pour son corps, et le corps
trop long pour ses jambes. Cet horrible échantillon de difformités, qui cumu-
lait les fonctions de garçon et d'encaveur chez sa maîtresse, était constamment
en butte aux quolibets du. geôlier, qui l'avait surnommé le Chien noir de
Newgate.
Avant d'aller plus loin, il sérail bon de décrire minutieusement la loge. Elle
communiquait avec la rue par de larges degrés de pierre, s'arrêtant au pied
d'une lourde porte plaquée; de fer, et renforcée par d'énormes verrous et une
serrure avec gardes d'une taille prodigieuse. Au delà de cette porte était un
guichet plus bas, niais aussi solide, surmonté d'une rangée de piques de fer.
Comme on n'appréhendait point d'évasion de ce côté, les plus hardis criminels
n'ayant jamais tenté rien de semblable, cette issue était généralement ouverte
pendant le jour. A gauche de l'entrée, était une cloison formée d'épaisses
planches de chêne, jointes par des chevilles de fer et garnies de gros clous.
Dans cette cloison, qui masquait le sombre couloir conduisant au fort des con-
damnés, on avait pratiqué, à environ cinq pieds du sol, une.porte coupée à
travers laquelle les malfaiteurs destinés au gibet avaient la liberté de causer
avec ceux deleurs visiteurs qui ne leur portaientpas assez d'intérêt, oun'avaient
pas assez d'argent pour pénétrer dans la cellule. Protégée par de longues pi-
ques, de la force d'une défense d'éléphant, que séparait entre elles un inter-
valle de six pouces, cette porte coupée précédait un angle provenant d'une
saillie de trois ou quatre pieds dans la muraille, qui cachait la porte intérieure
de laprison. De l'extrémité la plus reculée de la loge, où deux marches exhaus-
saient le parquet, on embrassait ce lieu d'un coup d'oeil, à l'exception de l'an-
gle que nous venons de mentionner. C'est sur cette élévation que les guiche-
tiers et leurs hôtes, assis autour d'une table, fêtaient le breuvage odorant qu'ils
devaient à la libéralité du prisonnier. Tous ces hommes robustes et de mau-
vaise mine, vêtus de l'uniforme couleur tabac, avaient un air de famille. La
seule différence qui distinguât les employés de Newgate de leurs confrères,
KES CHEVALIERS DU BROUILLARD 201

Enlèvement de Darrel. (Page 21)3.)

c'est qu'à la ceinture de ceux-là pendaient d'énormes trousseaux de clefs que


ceux-ci avaient déposés dans leurs geôles respectives.
— Eh bien ! j'ai vu plus d'un
charmant garçon dans mon temps, M. Bre-
ton, disait le maître geôlier de Westminster Gatehouse, se servant un troisième
verre de punch, mais je n'en ai jamais vu un comme Jack Sheppard.
— Ni moi, répondit Ireton,
suivant son exemple. Depuis trois mois qu'il
est ici, il est devenu l'âme de la prison ; et maintenant que l'ordre d'exécution
est arrivé, au lieu de se montrer abattu, comme font tous les autres, il est plus
gai que jamais. J'avoue que je serai fâché de le perdre, M. Griffin. Nous avons
fait un joli bénéfice aujourd'hui... soixante guinées.
— Que cela! s'écria Griffin d'un air incrédule. J'aurais juré que vous aviez
au moins fait le double.

Liv. -2G.
202 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Pas un farthingde plus, je vous assure, repartit Ireton avec humeur.


J'ai reçu l'argent moi-même;j'en sais quelque chose.
.
— Certainement... certainement.
-—
J'ai offert à Jack cinq guinées pour sa part, continua Ireton ; il n'a pas
voulu les accepter, et m'a chargé de les donner aux débiteurs et aux criminels
pauvres pour qu'ils les boivent à sa santé.
— Jack est un excellent coeur, fit observer le guichetier de Clerkenwel
Prison ; et quoiqu'il m'ait joué un vilain tour, je porte un toast à sa prompte
délivrance.
— ATyburn, eh! M. Sholbolt, dit l'exécuteur. Je réponds cordialement à
votre toast.
—-
Moi, dit Mmo Spurling, j'espère bien qu'il ne verra jamais Tyburn, et si
j'avais accès auprès du secrétaire d'État, ce serait certain. C'est mille fois pitié
de pendre un si joli garçon. Il n'était pas venu tant de dames dans la loge
depuis Claude du Val, le voleur de grands chemins gentilhomme. Elles ont
toutes déclaré que ça leur ferait une peine affreuse si on le pendait.
— Bah ! fît Marvel.
Vous croyez donc que notre sexe n'a pas de sentiment, monsieur?
. —
s'écria la cabaretière indignée. Vous vous trompez ; et, pour vous le prouver,
je vous préviens que si le capitaine Sheppard est pendu, vous ne m'appellerez
jamais Mme Marvel.
— Sacrebleu! jura l'exécuteur, vous ne savez pas ce que vous dites,
Mmo Spurling. Que le capitaine Sheppard se tire d'affaire, et j'ai juste cin-
quante guinées de moins dans ma poche, sans compter le bel habit galonné
qu'il avait le jour du jugement et que je lorgne pour mon habit de noces.
— Ne parlez pas de ça, monsieur ; je ne pourrais vous supporter dedans.
Le jour du jugement... ah ! jamais je n'oublierai la figure de Jack en cette occa-
sion... c'était un bourdonnement d'admiration dans tout le tribunal. Etait-il
assez beau et digne ! Tout le monde s'étonnait qu'un si jeune homme commît
des vols si audacieux. Sa fermeté ne l'abandonna que lorsque son ancien pa-
tron, M. Wood, fut interrogé. Et quand parut M 110 Winifred, à qui on prétend
qu'il fut attaché dans son enfance, il trembla à ne plus pouvoir se soutenir.
Pauvre demoiselle !... elleétait aussi bien émue après la sentence ; il n'y avait
pas un oeil sec dans la salle.
— Que si, il y en avait un, dit Ireton.
— Ah ! parbleu ! celui de M. Wild, repartit Sholbolt.
— Précisément. C'est étrange, l'antipathie qu'il a pour Sheppard. Lo regard
qu'il fixait sur lui en cet instant terrible ressemblait au regard d'un démon el
me fil frissonner jusqu'aux os. En emmenant le prisonnier, nous rencontrâmes
Jonathan dans la cour; il s'arrêta devant Jack, et lui dit d'un ton railleur :
— Eh bien, je vous ai tenu parole !
— C'est vrai, répondit Sheppard, et je
tiendrai la mienne!
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 203

— Je suis surpris que M. Wild ne soit pas encore venu s'informer de lui
aujourd'hui, fit observer Langlej'. C'est la première fois qu'il y manque.
allé à Enfield pour arrêter Blueskin, dit Austin. Il paraît qu'il a reçu
— Il est
d'une femme des renseignements positifs, et qu'il est sûr de le pincer, à cinq
heures, chez une daronne (maîtresse d'une maison où l'on reçoit les voleurs).
— M. Wild l'a échappé belle, dernièrement, avec le
capitaine Darrell, reprit
Sholbolt.
— Je suis fort peu au courant de cette affaire, repartit Griffin.
— Je suppose que personne n'en sait le fin mot, s'écria Ireton, clignant de
l'oeil; il y a là-dessous quelque mystérieuse transaction. Tout ce qu'on connaît
à peu près, c'est que le capitaine Darrell, qui habite Dollis Hill avec M. Wood,
fut attaqué et presque tué par une bande de brigands, àla tête desquels étaient,
afiirme-t-il, M. Wild et sir Rowland Trenchard. M. Wild, appuyé sur le témoi-
gnage de ses serviteurs, a invoqué un alibi, et sir Rowland en a fait autant.
L'un a établi qu'il était, à l'heure du crime, dans sa résidence du O d Bailey ;
l'autre, qu'il était à Manchester. Alors le capitaine lésa accusés de l'avoir enlevé
àl'âge de douze ans, et de l'avoir remis aux mains d'uu patron hollandaisnommé
Van Galgebrok, qui, suivant leurs instructions, le jeta par-dessus bord en pleine
mer, où il fut sauvé par des pêcheurs. Cette accusation, faute de preuves suffi-
santes, eut le même résultat que la première : Jonathan fut le vainqueur. On
pense cependant que si on avait retrouvé le patron, cela n'aurait pas tourné de
la même manière; mais il n'y a pas à y compter. Chacun sait que M. Wild a
bientôt fait de dépêcher un homme qui peut lui nuire.
— J'aurais bien déposé à charge, moi, et trouvé Van
Galgebrok, dit ma-
dame Spurling; mais je n'ai jamais vendu une vieille pratique.
— M. Wild est un grand homme, ajouta le bourreau,
remplissant sa pipe.
Nous lui devons beaucoup. S'il lui arrivait malheur, Newgate et Tyburn ne se-
raient plus ce qu'ils sont.
— Ah dame ! M. Wild vous a donné de l'emploi,
n'est-cepas, monsieur Mar-
vel? demanda Shotbolt.
affreusement. Sur les
— Un peu, monsieur, répondit l'exécuteur, souriant
douze cents sujets que j'ai troussés, j'en place au moins la moitié à son compte.
Aussi, qu'il réclame mes services, il verra que je ne suis pas ingrat.
raconterai
— Remplissez vos verres, messieurs, reprit Ireton, et je vous
une plaisanterie que Jack a dite ce matin. Un marchand de lainage de Wych
street, M. Kneebone, le même dont il allégea les poches quand il était petit bon-
homme, est venu le voir el lui a dit en riant qu'il serait content de lui offrir à
souper ce soir. Sheppard répondit qu'il acceptait son invitation avec plaisir cl
qu'il se ferait un devoir de s'y rendre. Ah ! ah ! ah !
— Il a répondu cela? cria Shotbolt. En ce cas, je vous conseille de le veiller
de près. Que je sois pendu si. je ne le crois pas capable d'effectuer sa promesse
204 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

En ce moment, deux femmes, coquettement vêtues de manteaux et de ca-


puchons de soie, se présentèrent à la porte de la loge.
— Tiens ! qu'est-ce qui nous arrive-là? cria Griffin.
— Les deux femmes de Jack, Edgeworlh Bess et Poil Maggot, répondit en
riant Austin.
— Elles ne peuvent pas entrer dans le fort des condamnés, dit Ireton;
M. Wild l'a défendu. Elles parleront au prisonnier à travers la porte coupée.
— Très-bien, monsieur, fit Austin. Eh bien, mes jolies chéries, ajouta-t-il,
on veut causer avec le mari, eh? il faut mettre le temps à profit ; ca va bientôt
finir... Vous savez les nouvelles, je suppose?
— Oui, oh oui! soupira Edgeworlh Bess, fondant en larmes.
— Comment Jack'a-t-ii supporté cela? demanda madame Maggot.
— Comme un héros.
— Je m'en doutais, repartit l'amazone. Allons, Bess, ne pleurnichez pas,
vous l'amolliriez. Conduisez-nous tout de suite, dit-elle à Austin. Voici une
guinôe pour boire à notre santé.
— Caliban! cria le sous-porte-clefs,déverrouillez le capitaine Sheppard, et
dites-lui que ses femmes l'attendent dans la loge.
Le nègre obéit, Maggot et Bess se dévêtirent de leurs capuchons et de leurs
manteaux, qu'elles jetèrent, comme par mégarde, dans l'enfoncement de la mu-
raille. Leurs bustes et leurs épaules magnifiques attirèrent l'attention d'Austin ;
il demanda à son chef s'il assisterait à l'entrevue.
— Eh non ! fit madame Spurling, qui se hâtait de préparer un nouveau bol
de punch. Asseyez-vous là, et amusez-vous; je donnerai un coup d'oeil à votre
place.
Jack, dans une robe de chambre d'étoffe légère, parut à la porte coupée el
s'approcha de l'angle du mur, où il était hors de la vue de tous, excepté de la
cabaretière, qui occupait la droite de la table.
— Avez-vous éloigné Jonathan? murmura-t-ii vivement.
— Oui, oui, répondit Bess. Patience, Kilo l'a attiré à Enfield! vous n'avez
rien à craindre de lui ni de ses mirmidons.
— C'est bien ! meltez-vous devant moi, Poil ; j'ai mon outil dans ma manche.
Feignez de pleurer le .plus fort qu'il vous sera possible. Cetle pique est à moitié
sciée; dans cinq minutes, j'aurai terminé.
figurez
— Quel diable de hurlement! cria Langley. Est-ce que vous vous
que vous allez nous fendre les oreilles comme cela? Un peu moins de tapage,
gourgandines ! ou je vous flanque à la porte.
— Ah!
monsieur Langley! c'est honteux! fit madame Spurling ; j'en rougis
pour vous. Vous vous dites un homme et vous voulez empêcher d'éclater une
douleur si naturelle! Vous n'avez donc aucune compassion de ces pauvres aiili-
gées qui vont perdre tout ce qu'elles ont de plus cher? N'est-ce rien de se se
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 205

parer d'un mari condamné à la potence? J'en ai pleuré quatre, dont j'ai été
privée de la même manière ; je connais ce chagrin-là.

Consolez--vous, mon enchanteresse, dit M. Marvel; je serai leur sub-
stitut.
cabaretière avec un regard d'horreur.
— Vous! jamais! cria la
— Malédiction! murmura Jack. La scie est rompue.
— No peut-ôn briser la pique ? répliqua Maggot.
— Je ne pensé pas, répondit Jack, découragé.
— Essayons ! répartit l'amazone.
Elle saisit l'épaisse barre de fer et la poussa de toutes ses forces, pendant
que Jack la secondait de l'intérieur. Après de grands efforts des deux côtés, la
pique céda enfin et se cassa brusquement.
— Holà ! cria Austin, se levant soudain. Qu'y a-t-il ?
— Ce sont mes' manicles, cria Jack, heurtant ses fers.
— Ah! c'est bon! dit le porte-clefs, se rasseyant tranquillement.
— Passez-moi l'étoffe de laine, que j'entoure mes fers, reprit Sheppard à
voix basse; vite! Bien! Donnez-moi la main. Poil; aidez-moi à passer. Faites
le guet, Bess.
— Arrêtez! murmura Edgeworlh, M. Langley vient par ici. Nous sommes
perdus.
— Risquons toujours l'entreprise, Poil, répondit Jack, se rapetissant pour
passer à travers l'ouverture. '

— Il n'y a plus de danger, reprit Bess; madame Spurling l'a forcé à repren-
dre sa place. Ah! elle regarde par ici, et met un doigt sur ses lèvres. Elle devine
ce que nous faisons; nous sommes sauvés!
— Alors, ne perdons pas un moment, s'écria Jack, pendant que l'amazone
et Bess l'attiraient à elles de tout leur pouvoir.
— Enfin! soupira Maggot le posant doucementà terre.
— Dites donc, mes chères désolées, cria Austin, vous n'avez plus que cinq ou
six minutes. J'attends M. Wild. Dépêchez-vous.
— Seulement un instant, monsieur, répondit Edgeworth d'une voix sup-
pliante, et s'avançant de façon à masquer Sheppard, qui se rencoignait dans la
muraille.
— Il faut tenter un coup hardi,
Jack, fit observer Maggot; nous ne pourrons
jamais sortir sans qu'on nous voie.

Impossible, Poil ; nous échouerons. Ces lours fers ne me permettent pas
de courir. Que Bess se glisse dehors, je mettrai son manteau et son capuchon.
Les geôliers continuaient à boire et à jaser bruyamment.
— Je pense toujours à la parole de Jack à M. Kneebone, disait
Shotbolt,
qui vidait sa dixième rasade. Je parie qu'il médite une évasion pour ce soir.

Ah bien oui, repartit Ireton; delà fanfaronnade. Ce matin, j'ai minutieu-
sement examiné moi-même le fort des condamnés, il n'y avait pas un clou qui
206 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

ne fût à sa place. D'ailleurs, il est solidement enchaîné, el s'il échappe, il faudra


qu'il passe sous notre nez.
— Il en est capable, remarqua Griffin : ce n'est pas le front qui lui manque.
A la Gatehouse, il m'a bien volé mes clefs; et pour se sauver, il a traversé la
chambre dans laquelle je dormais sur une chaise.
— Voilà ce que c'est que de faire la sieste, reprit en riant Ireton. Il ne se
moquera pas de nous ainsi; mais si cela arrivait, je le lui pardonnerais de
grand coeur.
— Moi de même, dit Austin. Nous sommes trop éveillés, n 'est-ce pas, mon
camarade? ajouta-t-il, s'adressant à Langley, que le punch avait presque
assoupi.
— Assurément, fit en bâillant le nonchalant porte-clefs.
Pendant ce colloque, Jack avait endossé le manteau et le capuchon, et
comme il était à peu près de la taille de leur propriétaire légitime, il offraiL
avec elle passablement de ressemblance. Ceci fait, Edgeworlh Bess, qui épiait
le moment favorable, sortit de la loge à la dérobée.
— Eh! s'écria Austin qui avait entrevu sa fuite, l'une des femmes est
partie.
— Mais non, s'écria madame Spurling; elles sont là toutes les deux. Ne les
voyez-vous pas mettre leurs manteaux?
— C'est faux! riposta Marvel à voix basse, et je vois qui a pris sa place.
— Boulé divine ! vous ne voulez pas le trahir !
— Dites un mot, et je suis muet, repartit l'exécuteur, Consentez-vous à être
à moi?
— Vous prenez là un déloyal... très-déloyal avantage, répliqua la cabare-
lière; néanmoins, je consens.
— Alors, je vais lui donner un coup d'épaule. Je perdrai mes honoraires el
l'habit galonné; mais mieux vaut avoir la femme sans l'habit de noces, que
l'habit de noces sans la femme.
Comme il achevait cette réflexion, l'horloge du Saint-Sépulcre sonna six
heures.
— Fermez le guichet, Austin, vociféra Ireton d'un Ion d'autorité.
— Adieu! cria Jack comme s'il se séparait de ses maîtresses. A demain, à la
même heure.
— Nous serons exactes, répondit madame Maggot. Au revoir, Jack! du
courage!
— Parlons, maintenant... 11 y va de la vie ou de la mort, s'écria Sheppard
imitant la démarche d'une femme et se dirigeant vers la porte.
Austin se leva pour exécuter l'ordre de son supérieur, et madame Spurling
el Marvel en firent autant. Celui-ci alla s'adosser sans affectation devant la porte
coupée, de manière à cacher complètement la rupture de la pique, et continua
à fumer sa pipe le plus tranquillement du monde.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 207

Gommeil atteignait l'entrée, Jack entendit un pas d'homme derrière lui, et


sachant que la moindre imprudence pouvait lui être fatale, il s'arrêta incertain
de ce qu'il devait faire.
— Une minute, ma chère ! lui cria Austin. Vous oubliez que vous me pro-
mîtes un baiser la dernière fois que vous vîntes ici.

Est-ce que vous n'en aimeriez pas mieux un de moi? se hàla de deman-
der madame Maggot.
— Beaucoup mieux, dit madame Spurling, accourant à leur secours. D'a-
bord, j'ai besoin de parler à Edgeworlh Bess.
Elle se plaça entre Jack et le porte-clefs. Ce fut un moment d'haletante
anxiété pour tous les intéressés.
— Allons !... ce baiser! reprit Austin, essayant de passer familièrement son
bras autour de la taille de l'amazone.
— A bas les pattes ! s'écria-l-elle, ou vous vous en repentirez.
— Comment cela? demanda le porte-clefs.
— Je vous apprendrai à vous tenir à distance, répliqua madame Maggot,
lui allongeant un coup de poing qui l'envoya rouler à quelques mètres de là.
— Allez-vous-en! murmura madame Spurling, saisissantJack par le bras
et le poussant à la porte; allez-vous-en, et n'y revenez plus.
Avant qu"Austin pût se reconnaître, Jack et madame Maggot avaient dis-
paru.
— Verrouillez le guichet, cria de nouveau Ireton, qui n'avait pas peu ri,
ainsi que ses camarades, de la déconvenauce du porte-clefs.
Austin obéit, et, tout penaud, retourna à la table, après quoi madame Spur-
ling et son futur mari reprirent leurs sièges.
— Vous me tiendrez parole, ma charmante, chuchotal'exécuteur.
— Certainement, répondit madame Spurling poussant un soupir. O Jack !
Jack! vous ne savez pas le sacrifice que vous me coûtez.
— Ma foi! je suis content que ces femmes-là soient parties, dit Shotbolt.
Leur présence, jointe au mot de Jack Sheppard, me portait à craindre quelque
aventure.
— Cela me rappelle qu'il est encore en liberté, repartit Ireton. Caliban ! allez
enchaîner le prisonnier.
— Auparavant, Caliban, objecta madame Spurling, qui désirait retarder le
plus possible la découverte de l'évasion, apportez-moi la bouteille de rhum que
j'ai débouchée hier, je voudrais le faire goûter à M. Ireton el à ses amis. Elle
est dans l'armoire du bas. Ah! vous n'avez pas la clef. Que c'est ennuyeux!
ajouta-l-elle, feignant de remuer toutes ses poches, on ne trouve jamais ce
dont on a besoin.
— N'importe! ma chère madame Spurling, reprit Ireton ; nous
goûteronsle
rhum un peu plus lard. M. Wild sera ici tout à l'heure, et je ne voudrais pas
pour beaucoup... Morbleu! s'écria-t-il, voyant apparaître la figure de l'empoi-
208 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

gneur de voleurs au guichet, le voici! Allez donc, Caliban, diligentez-vous, co-


quin !
— M. Wild ici! répéta la cabaretière alarmée. O miséricorde! il est perdu.
— Qui cela? demanda Ireton.
— La clef, répondit la veuve.
Tous les guichetiers se levèrent pour saluer l'empoigneur des voleurs, dont
la physionomie, habituellementmaussade, était plus refrognée que de coutume.
Ireton se précipita au guichet pour lui ouvrir.
— Pas de Blueskin, je vois, monsieur? dit-il d'un ton respectueux.
— Non, répondit Jonathan avec humeur. J'ai .été leurré; mais la donzelle
qui m'a joué ce tour s'en ressouviendra. Je commence à craindre qu'on ait eu
un motif en m'éloignant... Rien de nouveau, ici.
— Rien, monsieur; Jack vient de rentrer au fort des condamnés. Ses deux
femmes parlent àl'instànt.
— Ha! s'écria Jonathan avec une soudaine véhémence qui électrisa le geô
lier, une pique enlevée!... Mort de ma vie! il s'est sauvé!
— Impossible, monsieur! repartit Ireton.
— Impossible! répéta Wild proférant une épouvantableimprécation. C'est
plus que possible, c'est certain. Allons au fort des condamnés.;
— O massa Ireton! massa Wild! s'écria le noir, rentrant dans la loge et lais-
sant tomber son trousseau de clefs, Chack Sheppard pati.
— Qu'est-ce que vous dites, diable noir? cria Ireton ; parti?
— Oui, massa. Cabilan cherché dans tous les coins, et Cabilan pas trouvé
Chack.
— Ainsi, tonna Wild avec une rage concentrée, il s'est échappé en plein
jour, à votre nez, à votre barbe! Vous pouvez bien dire que c'est impossible.
La prison de Sa Majesté est admirablementgardée. Ireton, vous étiez de conni-
vence avec lui.
— Monsieur!
— J'ensuis convaincu, vociféra Jonathan ; et si vous ne le retrouvez pas,
vous ne garderez pas votre place une semaine. Je ne menace jamais en vain.
Et vous autres, Austin et Langley, vous subirez le même sort.
— Monsieur Wild... dirent les porte-clefs d'un ton suppliant.
— Assez!... Et vous, Marvel, vous vous en êtes mêlé aussi.
— Moi, monsieur?
—:
Si on ne le retrouve pas, je ferai nommer un nouveau bourreau.
— Sacrebleu ! cria Marvel ; je...
— Silence ! murmura la cabaretière, ou je me rétracte.
— Madame Spurling, continua Jonathan, vous me devez votre position. Si
vous avez aidé à l'évasion de Jack Sheppard, vous me devrez aussi la fermeture
de votre cabaret.
'LT$B\ CHEVALIERS DU BROUILLARD 209

~- Jacques Slieppard! répéta la domestique. (Page 1S8.)

— Quand il vous plaira, monsieur; et la


première fois qu'il faudra un
témoin au capitaine Darrell, je vous promets qu'il le trouvera.
— Vous osez!... cria Wild ; puis, ricanant,
il demanda à Ireton : — Com-
bien y a-l-il de temps que les femmes ne sont plus là?
— Cinq minutes, à peine.
— Que l'un de vous aille au marché, un autre au fleuve, un troisième
à la
nouvelle Monnaie. Dispersez-vous dans toules les directions... Cent livres à
celui qui le ramènera.
11 tourna sur ses talons, et sortit suivi d'Ireton et de Langley.


Cent livres !... s'écria Shotbolt; c'est une jolie récompense. Croyez-vous
qu'il les paye ?

Liv. 27
210 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

J'en suis sûr, répondit Austin.


— ...... dit eivlui-même le gardien
-—Alors, je lejs aurai avant demain, se de la
Prison-Neuve. Si Jack Sheppard soupe chez M. Kneebone, je serai de la
partie.

CHAPITRE X.

JACK RETOURNE A DOLLIS 11ILL.

environ une heure après les événements de Newgate^ la porte du petit


parloir de derrière, à Dollis Hill, s'ouvrait sans bruit,; et, %iniïredse'glissait
dans la chambré, près d'un lit sur lequel; était
une femme endormie.
— Dieu soit: loué ! elle repose... elle repose paisiblement, murmura la
jeune fille; le narcotique a produit son effet. Pauvre créature! qu'elle est'belle!
Mais on là; dirait morte!
r
Le calme: de la dormeuse avait, en, effet, quelque chose d'effrayant. Pas un
souffle ne paraissait sortir de ses lèvres entr5ouvertes, et,
sans nue faible, très-
faible palpitation du sein,
on eût pu croire à,la. cessation de la vie. L'extrême
amincissement de ses traits, principalement du menton et du nez, et l'émacia-
lion de son corps, dont on devinait à peine l'existence
sous les couvertures,
rendaient plus frappante cette apparence de. mort. Ses bras décharnés étaient
croises sur sa poitrine, et ses sourcils noirs contrastaientd'une manière remar-
quable avec la livide pâleur de
son visage. Quelques mèches de cheveux courts,
s échappant de dessous son bonnet,.prouvaientque sa chevelure avait.été cou-
pée et qu'elle commençait seulement àrepousser.
Pauvre madame Sheppard ! soupira, Winifred, contemplant la malade.
Quand je;la vois ainsi et
que je pense à tout ce qu'elle a enduré, et à tout ce
qu elle endurera encore, il me prend envie dé prier le ciel de mettre fin à ses
tourments. Je redoute le mal que peut faire à sa sanlé et à son esprit le sort de
son fils, si les efforts qu'on lente pour le sauver sont infructueux. Combien il
est singulier que le coup de poing du bandit Wild, en la conduisant au bord
du tombeau, lui ait rendu la raison... Ah ! elle
remue.
Madame Slieppard poussa
un long soupir et ouvrit ses yeux, plus grands,
plus noirs, plus tristes
que jamais.
Ou suis-je"? s'écria-t-eile, passant ses mains
sur son front.
Avec vos amis, chère madame Sheppard, répondit Winifred, s'avançanl
aussitôt.
Ah! vous' Voilà, ma Jtaoïme demoiselle, dit la veuve, souriant faiblement.
Juand je m'éveille, j'ai toujours peur de me retrouver dans cet horrible
asile.
TranquilMsez-vous, reparfit affectueusementWinifred veillera
; mon père
à ce que vous ne le quittiez plus.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD ' 211

— Oh! que je lui suis


reconnaissante de m'avoir amenée ici et éloignée de
ce spectacle et de ce bruit épouvantables qui m'eussent fait devenir folle, si
j'eusse eu monjbon sens, et que je suis aussi sensible à vos bontés et à vos
soins, très-chère Winifred. Sans vous, je serais toujours dans ce malheureux
état de démence et de maladie. Jamais je ne pourrai m'acquitter; mais le ciel,
je l'espère, vous récompensera.
— Ne parlez pas de cela, madame Sheppard, reprit
Winifred, maîtrisant
son émotion et affectant un air gai; je ferais tout au monde pour vous être
agréable, ainsi que mon père et Thames. Il est vrai que Thames est votre
neveu, et que c'est pour lui un devoir. Nous vous chérissons tous tendrement.
— Soyez bénis ! soyez bénis ! s'écria la malade, détournant
la tête pour
cacher ses larmes.
— Je n'ai pas la liberté de dire ce que Thames projette en votre faveur s'il
conquiert ses droits, continua Winifred; mais je puis êtrejndiscrète à l'égard
des plans de mon père. Vous savez que je dois bientôt être unie à votre neveu ;
du moins, ajoula-t-elle en rougissant, mon père consentira à notre mariage
dès que Darrell sera en possession de son nom. Eh bien, quand ce mariage aura
eu lieu, vous et moi seront proches parentes, n'est-ce pas? Mon père veut que
nous nous touchions encore de plus près.
— Je ne vous comprends pas, dit la veuve.
— Pour être plus explicite : il
m'a demandé si je ne voyais point d'objec-
tions à ce que vous fussiez ma mère.
— Et... qu'avez-vous répondu? demanda vivement
la malade.
Winifred, lui jetant ses bras autour du
— Vous ne devinez pas?... s'écria
cou : Que rien ne me contenterait plus !
— Winifred, dit madame Sheppard
d'une voix ferme, après une pause, du-
rant laquelle elle vainquit ses sentiments, il faut que vous dissuadiez votre père
d'une telle démarche.
l'aimez donc pas?
— Comment! vous ne
la L'affection est morte dans mon coeur. Je n'ai
— L'aimer! repartit veuve.
plus d'amour que pour mon pauvre fils perdu. Je puis estimer, considérer
M. Wood; mais l'aimer comme il mérite de l'être, cela m'est impossible.

— Votre estime est tout ce


qu'il demande,représenta la jeune fille.
— Il l'a, il l'aura
continuellement; il est assuré de ma profonde gratitude
et de mon dévouement sans bornes. Toutefois, je ne suis digne d'être l'épouso
d'aucun homme, et encore moins la sienne. Winifred, vous vous abusez sur
mon compte ; vous ne savez pas à quel point je suis misérable; vous ne savez
pas dans quels bouges ma jeunesse s'est consumée, de quels crimes elle a été
souillée; cependant, les fautes que j'ai commises sont]vénielles en comparaison
de celle que je commettrais si j'épousais votre père. Non, non, cela ne sera
pas.
212 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Vous vous peignez pire que vous n'êtes, chère madame Sheppard. Vos
fautes ne sont attribuables qu'aux circonstances.
— Atténuez-les comme vous voudrez, répondit gravement la veuve, ce
sont des fautes que je ne puis réparer par de plus grandes. Si vous m'êtes atta-
chée, laissons là ce sujet.
— Je suis fâchée de l'avoir soulevé, puisqu'il vous est pénible, repartit
Winifred ; mais comme je connaissais l'intention de mon père, si Ton sursoyait
à l'arrêt du pauvre Jack.
— iSÏ l'on sursoyait?interrompit madame Sheppard, tressaillant violemment.
Votre père en doute-t-il? Parlez!
Winifred demeura silencieuse.
— Votre hésitation me convainc de ses craintes, poursuivit la veuve.
Thames est-il rentré de Londres?
— Non. Je l'attends de minute en minute ; ce que mon père appréhende le
plus, c'est la funeste influence de Jonathan Wild.
— Toujours ce démon sur mon passage ! s'écria madame Sheppard avec un
regard égaré qui alarma beaucoup sa compagne.
— Ecoutez! cria Winifred, Thames est de retour; j'entends les pas de son
cheval. Nous allons apprendre le résultat.
— Dieu! soutenez-moi! murmura madame Sheppard.
— Respirez ce flacon,
dit Winifred.
Au bout d'un instant, qui parut un siècle à la mère agitée, M. Wood pé-
nétra dans le parloir, suivi de Thames. Ce dernier, soit souffrance de sa bles-
sure, non encore bien cicatrisée, soit émotion contenue, soit, peut-être, ces
deux causes réunies, était extrêmement pâle, et portait le bras gauche en
écharpe.
— Eh bien !
s'écria madame Sheppard se soulevant el le fixant avec anxiété,
a-t-on obtenu ce sursis ?
— Hélas! non,
répondit tristementDarrell. L'ordre d'exécution est arrivé;
il n'y a plus d'espoir.
fils! gémit la veuve,retombant en arrière,
— Mon pauvre
— Dieu ait pitié de son âme!
soupira Wood.

Malheureux Jack ! cria Winifred en cachant son visage dans le sein de son
amant.
Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles on n'entendit que les
sanglots de la mère infortunée. A la fin, cependant, elle s'élança hors du lit,
et avant que Winifred pût l'en empêcher, elle se traîna en chancelant près du
capitaine.
— Quand subira-t-il sa peine? demanda-t-elleen attachant sur lui ses
grands
yeux noirs qui brillaient d'une flamme hagarde.
— Vendredi, répondit-il.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 213

— Vendredi! C'est aujourd'hui lundi, il a encore trois jours à


vivre.,, Plus
que trois jours... plus que trois jours, C'est horrible!
— Pauvre créature!
la raison l'abandonne de nouveau, dit M. Wood, épou-
vanté de l'étrangeté de son regard. Voilà mes pressentiments réalisés.
— Plus que trois jours, répétait la veuve, trois courtes journées, et tout sera
fini. Jonathan aura exécuté sa terrible menace. Oui... la potence est là... je la
vois avec son hideuxappareil!... Ah!... et, tremblant de tous ses membres, elle
plaça ses mains devant ses yeux, comme pour voiler une affreuse image.
— Ne vous désespérez pas, ma pauvre amie, dit Wood d'un ton caressant.
— Que je ne me désespère pas ! s'écria madame Sheppard poussant un éclat
de rire qui déchira les oreilles de ses auditeurs, que je ne me désespère pas !
Et qui donc me consolera quand je n'aurai plus de fils ? J'ai pleuré jusqu'à ce
que mes larmes fussent taries... j'ai souffert jusqu'à ce que mon coeur fût brisé...
j'ai prié jusqu'à ce que la voix de la prière fût muette... et tout cela inutile-
ment. Il sera pendu... pendu... pendu. Ah! ah! que me reste-t-il autre que le
désespoir et la folie? Monsieur Wood, continua-t-elle, changeant soudain
d'expression et serrant convulsivement le bras du charpentier, promettez-moi
une chose, promettez-la-moi.
— Tout ce que vous voudrez, ma chère. Qu'est-ce?
— Enterrez-nous dans une même tombe, dans le cimetière de Willesden. Il
y a près de l'église un petit if ; c'est sous cet if que nous reposerons. Dans uno
même tombe, m'entendez-vousbien ! Promettez-vous ?
— Solennellement, répondit Wood.
— Assez, dit la veuve satisfaite. Maintenant, je veux le voir ce soir,
— Impossible, chère madame Sheppard, s'écria Thames, Je vous y conduirai
demain.
— Demain sera trop tard, repartit la veuve d'une voix caverneuse; je le sens, -
11 faut que je le voie ce soir, ou je ne le reverrai plus. Je veux le bénir avant

de mourir, J'ai assez de forco pour aller à lui, et je n'en aurai pas besoin pour
revenir.
— Soyez calme, ma douce âme, dit Wood, faisant un signe à Thames, vous
irez ; c'est moi qui vous accompagnerai.
— Que la reconnaissance d'une mère vous soit favorable ! s'écria madame
Sheppard avec ferveur. Allez, chers amis, ajouta-t-elle d'un air plus posé, lais-
sez-moi un moment que je rassemble mes pensées éparses et que je prie pour
mon fils, avant de partir.
— Devons-nous la quitter ? dit Winifred bas à son père.
— Sur-le-champ, répondit Wood, qui fit évacuer la chambre et ferma la
porte derrière lui.
Madame Sheppard ne fut pas plutôt seule qu'elle tomba à genoux. Elle s'ab-
sorba tellement dans ses ardentes supplications, qu'elle devint étrangère à ce
214 LÉS CHEVALIERS DU BROUILLARD

qui se passait autour d'elle, et ne releva la tête que lorsqu'elle sentit, une main
sur son épaule et entendit un organe bien connu, souffler à son oreille :
— Mère !

Elle tressaillit comme si une apparition l'eût rappelée, et se jeta dans les
bras de son enfant !
—-Mère! chère mère!... cria Jack la couvrant de caresses.
— Mon fils! mon enfant! mon cher enfant!
disait madame Sheppard, lui
rendant ses embrassements avec une tendresse passionnée.
Jack n'y tenait plus. Son sein battait violemment, et de grosses larmes cou-
laient rapidement sur ses joues.
— Je ne le mérite pas, soupirait-il; mais j'aurais risqué
mille morts pour
jouir de cet instant de bonheur.
— Vous vous êtes sûrement bien exposé pour
l'obtenir, mon bien-aimé. Je
ne suis point encore remisedu coup que m'a porté la nouvelle de votre condam-
nation, et vous êtes en liberté devant moi !
— Il n'y a pas deux heures, j'étais enchaîné dans le fort des
condamnés, à
Newgate. Avec une petite scie que Thames Darrell m'apporta, il y a deux jours,
et que je parvins à dérober à mes gardiens, j'enlevai une pique de la porte cou-
pée, et m'évadai, aidé de quelques amis. Gomme Thames m'avait informé que
vous alliez mieux et que vous n'aviez d'inquiétude qu'à cause de moi, c'est
vous que j'ai voulu instruire la première de ma délivrance.
— Merci, mon
enfant! Vous allez rester ici, n'est-ce pas ?
— Je n'ose. Il faut que je pourvoie à ma sûreté.
— M. Wood vous protégera.
— Il n'en a.pas le pouvoir, et, peut-être pas
la volonté. D'ailleurs, je refu-
serais de lui donner tant d'embarras. Dès qu'on s'apercevra de mon évasion,
une forte récompense sera promise sur ma tète. Mes habits, ma personne
seront minutieusement décrits. Jonathan Wild, ses limiers sanguinaires, et
cent autres, excités par l'appât de l'or, s'élanceront sur mes traces. Qui sait?
déjà, sans doute, on a découvert ma voie.
— Vous m'épouvantez!
cria madame Sheppard. Alors, ne tardez pas, fuyez!
fuyez !
— Aussitôt que je le
pourrai sans danger, je reviendrai, ou vous enverrai
chercher, mère.
de moi. Je suis tranquille à présent. Je vous bénis,
— No vous occupez pas
mon fils ! et si nous ne nous rencontrons pas, soyez assuré que ma dernièro
prière sera pour vous.
— Ne me
parlez pas ainsi, chère mère, s'écria Jack, considérant avec cha-
grin la pâle physionomie de la malade : ne me parlez pas ainsi, ou je n'aurai
pas le courage de m'éloigner. Vivez pour moi, mère!
fils, répondit la veuve]en s'efforçant de sourire. Un
— J'essayerai, mon
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 215

dernier baiser. Il n'est pas besoin de vous conseiller de renoncer à la fatale


carrière qui vous a valu de si affreux périls.
— Non,
repartit Jack d'un ton profondément repentant. Oh! pardonnez-moi,
mère, ce que je ne me pardonnerai jamais, pardonnez-moi le mal que je vous
ai fait !
—•
Vous pardonner ! répéta madame Sheppard, dont les traits rayonnèrent
de bonheur. Je n'ai rien à pardonner. Ah! cria-t-elle tout à coup, l'air effaré,
et indiquant la fenêtre, que Jack avait laissée ouverte, Jonathan Wild !
— Trahi! fitSheppard. La porte!... la porte!... Damnation! elle est fermée...
el je suis sans armes. Fou ! fou ! fou que je suis !
— Au secours ! cria la veuve.
— laisez-vous! dit Jonathan, enjambant la fenêtre; ces cris sont vains.
Quiconque y répondra, sera obligé de me prêter main-forte pour arrêter votre
fils. Taisez-vous, vous dis-je, si vous tenez à son salut.
Effrayée des manières de WiLd, madame Sheppard retint sur ses lèvres le
cri prêt à s'en échapper, et la mère et le fils contemplèrentavec effroi l'empoi-
gneur de voleurs qui, dans l'obscurité, semblait grandi de moitié. Outre ses
armes ordinaires, il tenait un assommoir qu'il prenait toujours avec lui dans les
expéditions dangereuses.
— Eh bien ! Jack, dit-il après un instant de silence, êtes-vous prêt à me
suivre tranquillement?
— Vous le saurez quand vous essayerez de mettre la main sur moi, répon-
dit résolument Sheppard.
— Mes janissaires sont là, reprit Wild ; je suis armé, et vous ne l'êtes
pas.
— N'importe ! vous ne me prendrez pas vivant.
— Pi lié pour lui, pitié ! cria madame Sheppard tombant à genoux.
— Debout, mère, s'écria Jack ; ne vous agenouillez pas devant cet homme,
je ne veux pas lui devoir la vie, j'ai déjoué plus d'une fois ses desseins, el je les
déjouerai encore. Je vous réponds qu'il n'aura plus le plaisir de me faire
pendre.
Jonathan leva sou assommoir, mais se contint par un puissant effort.
— Insensé! tonna-t-il, pensez-vous que je ne me serais déjà pas saisi de
vous, si je n'avais un motif pour être patient?
— Ce motif est la peur, répliqua Jack dédaigneusement.
— La peur ! Répétez ce mot, et vous êtes perdu, rugit Wild.
— Ne l'irritez pas, mon cher fils, dit la veuve d'une voix suppliante.
— Quoique folle, vous êtes la plus sensée des deux, repartit Jonathan.
— Epargnez-le, reprit madame Sheppard, qui s'imaginait avoir fait quel-
que impression sur le coeur endurci de l'empoigneur de voleurs, épargnez-le,
et je vous pardonnerai, je vous remercierai, je vous bénirai... Epargnez-le!
— Oui, à une seule condition,, une seule !
216 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Laquelle ? demanda la pauvre femme.


— Il faut que l'un ou l'autre de vous s'en retourne avec moi.
— Ce sera moi, répondit la veuve ; et elle se fût élancée vers Jonathan, si
son fils ne l'eût retenue avec force. Je veux partir, continua-t-elle en se débat-
tant pour recouvrer sa liberté.
— Suivez-moi, madame Sheppard, dit Wild, regardant d'un air calme cette
scène déchirante, suivez-moi, ne l'écoutez pas. Je vous jure solennellement que
je sauverai la vie de votre fils, que je deviendrai son ami, que je le mettrai hors
de l'atteinte de ses ennemis, si vous consentez à devenir ma femme.
— Exécrable coquin ! s'écria Jack.
— Vous entendez, fit observer madame Sheppard, il jure de vous sauver.
— Et vous rejetez avec mépris sa proposition?
— Non, elle l'accepte, repartit Wild triomphant. Venez, madame Shep-
pard. J'ai tout près d'ici une voiture qui vous transportera rapidement à la ville.
Venez, venez !
-—Mère, reprit Jack, je tiens la clef de ce marché étrange et révoltant. 11
sait que deux existences, celles de Thames Darrell et de sir Rowland Tren-
chard, sont entre vous et les vastes possessions de la famille. Ces existences
écartées, — et sir Rowland lui est livré corps et âme, — ces biens seraient à
lui s'il était vôtre mari. Comprenez-vous,maintenant?
— Je ne comprends que votre danger, lui répondit tendrement sa mère.
— Je ne prendrai pas la peine de vous contredire, Jack, dit Wild, ces biens
vous reviendraient ensuite.
— Menteur ! cria Jack Sheppard ; feignez d'ignorer que je suis un criminel
condamné, et que je n'ai droit à aucun hérilage. Ne vous fialtez pas que dans
n'importe quelle circonstance j'accepterais vos conditions. Ma mère ne se dé-
gradera jamais par une alliance avec vous.
— Se dégrader ! riposta brutalement Jonathan. Vous vous figurez donc que
je recevrais mie prostituée dans mon lit, si cela ne concourait pas à mon but?
— Il a raison, fit madame Slieppard d'un air égaré ; je ne conviens qu'à un
être de son espèce. Emmenez-moi ! emmenez-moi !
— Avant une heure vous m'appartiendrez, reprit Jonathan, s'avançant pour
l'entraîner.
— Arrière! cria Jack avec fureur; .touchez-la, et je vous anéantis. Mère!
songez donc à ce que vous faites ; vous voulez vous vendre à ce démon ?
— Pour vous sauver!... lui répondit sa mère en échappant à son étreinte.
Jonathan lui tendit les bras.
— Partons ! cria-t-il en éclatant d'un rire infernal.
Ce rire et ces regards l'alarmèrent.
— Le démon ! s'écria-t-elle, reculant. Sauvez-moi ! sauvez-moi !
— Damnation ! vociféraJonathan ; nous n'avons pas le temps de renouveler
les scènes de Bedlam. Marchez, coquine, je vous enseignerai la soumission.
j I LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 217

Thames Darrell et M. Wood parurent, (l'âge 218.)

Il tâchait de s'en emparer, mais Jack lui sauta à la gorge, et madame Shep-
pard fit retentir la chambre de ses cris.
— Je te
payerai enfin la dette que je te dois ! dit le jeune homme sous les
doigts crispés duquel bleuit la face de Fempoigneur de voleurs.
— Chien!
cria Wild, se dégageant par un violent effort, et assénant à Jack
un coup d'assommoir qui le fit tomber à la renverse, tu n'es pas de force avec
Jonathan Wild. Ni loi ni ta mère ne m'échapperez.
Il porta un sifflet à ses lèvres et en tira un son aigu. Personne ne répondit
à son appel.
— Malédiction ! cria-t-il. Qu'est-il arrivé? Je ne veux pourtant pas
abandon-
ner ma proie.
— Au secours ! au secours ! reprit
madame Sheppard fuyant dans l'anglo
le plus reculé du parloir.

Liv. 28
218 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Ce fut inutile ; Jonathan l'enlevait, quand la porte s'ouvrit et parurent


Thames Darrell et M. Wood, escortés de plusieurs serviteurs bien armés. Un
coup d'oeil suffit au capitaine pour le mettre au courant de ce qui se passait. Il
courut à la fenêtre, où il eût percé de son épée l'empoigneur de voleurs, si
.
celui-ci n'eût promptement interposé madame Sheppard entre lui et le coup
qui lui était destiné.
— Quilt ! Mendez ! où êtes-vous? vociféra Wild sifflant pour la troisième
fois.
— Vous appelez en vain, répondit Thames, vos sbires sont en mon pouvoir.
RendezTVous, misérable !
— Jamais ! répliqua Jonathan.
— Déposez votre fardeau, monstre! cria Wood l'ajustant avec une énorme
espingole.
.;.
— Le voilà! fit Wild.
Il jeta le corps inanimé de la veuve dans les bras de Thames, franchit la
fenêtre, et avant que ce dernier pût s'élancer à sa poursuite, il avait disparu.
— Poursuivez-le! cria Thames aux domestiques. Jack,epnlinua-t-il, s'adres-
sant à Sheppard qui venait seulement de se relever, je ne vous demande pas
comment vous êtes ici, et je ne blâme pas votre témérité. Heureusement, depuis
la dernière tentative d'assassinat de Wild, le personnel de la. ferme a toujours
été bien armé. Une chaise de poste, qui stationnait sur la route, nous a donné
l'éveil. En parcourant le jardin nous avons trouvé deux individus d'allures
suspectes, que nous avions à peine arrêtés lorsque les cris de votre mère nous
ont appelés à temps pour la préserver.
:—
Votre arrivée a été providentielle, dit Jack.
— Ne restez pas ici un instant, répondit Thames. Mon cheval, tout sellé,
est à la porte, avec des pistolets dans les fontes, partez.
— J'ai trop de choses à vous dire concernant vos intérêts.
— Plus tard, repartit impatiemment Darrell. Je ne souffrirai pas que vous
demeuriez une minute de plus.
— Je vous obéis, si vous me promettez de venir à minuit près de la vieille
maison de Wych street, répliqua Jack. D'ici là, j'aurai médité un plan pour
faire échouer les trames de vos ennemis.
— Avant ce temps,-vous serez pris, si vous vous exposez de la sorte. Enfin,
j'irai. Adieu.
— A minuit, fit Jack.
— Il imprima un baiser sur les lèvres froides de sa mère, trouva le cheval
de Thames, le moula, et se précipita à travers champs dans la direction de la
ville.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 219

CHAPITRE XI.

LE PUITS.

Le premier soin de Jonathan, après avoir effectué sa retraite, fut de s'occu-


per de ses janissaires et de courir au bord de la route, où il avait laissé sa
chaise de poste. L'épée au poing il s'approcha de quelques valets de ferme qui
gardaient le postillon démonté, et leur roula des yeux si terribles qu'ils lâchè-
rent pied presque aussitôt. Ouvrant alors le véhicule, il vit Quilt et Mendez
garrottés dans la voiture, monta à leurs côtés, et commanda au postillon de
s'éloigner au galop. Aux six cloches, près de Willesden, il loua des chevaux
pour ses serviteurs, qu'il avait délivrés de leurs liens, les envoya à la recherche
de Sheppard, puis continua sa route jusqu'au Old Bailey; là il congédia sa
chaise de poste. Neuf heures sonnaient : il entra à Newgate pour recueillir ce
qui était survenu depuis l'évasion, et trouva la loge pleine de curieux qu'avait
appelés la nouvelle de l'événement. Les uns examinaient le point où la pique
avait été sciée; les autres la pique elle-même; devenue un objet remarquable;
tous s'émerveillaient que Jack eût pu passer par une ouverture si étroite. Il
fallut que M. Austin leur expliquât que le fameux voleur, extrêmement mince
et élancé, était capable d'accomplir un fait auquel eussent dû renoncer lui,
M. Austin, et tout homme de sa corpulence. Sur le mur était affiché, bien en
évidence, un placard décrivant le signalement et la mise de Jack, et se termi-
nant par ces mots : CENT GUINÉES DE RÉCOMPENSE seront payées
par M. Pitt, le gardien de Newgate, à quiconque découvrira ou arrêtera le sus-
nommé JACK SHEPPARD, pour le livrer à la justice.
Ce placard attirait l'attention générale. Pendant que Jonathan causait avec
Austin, sans lui confier qu'il avait vu le condamné depuis «on évasion, Ireton
arriva.
— Je n'ai pas réussi, monsieur, dit-il d'un air craiutif et désappoinlé. J'ai
visité les maisons de toutes les daronnes de la ville, et n'ai pu mettre la main
ni sur lui ni sur ses femmes. Avez-vous été plus heureux, m.onsieur?
Wild secoua la tète.
— M. Sholbolt prétend avoir un plan infaillible, reprit Ai islin; mais il désire
savoir si vous tiendrez votre parole au sujet de la forte récompense que vous
avez promise.
— Y ai-je jamais manqué en semblable occasion? deman'ua sévèrement l'em-
poigneur de voleurs. Dites à M. Sholboll que je double cette- somme en faveur
de celui qui aura fait Jack prisonnier avant demain matin. Vous entendez?
Deux cents livres, s'il est incarcéré celte nuit à Newgate. Communiquez cette
décision à vos camarades.
220 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Et il sortit.
— Deux cents livres ! s'écria Ireton. Ajoutons l'offre du gouverneur,
c'est
trois cents livres ! Je repars. Veillez bien, Auslin; que nous ne fassions pas
d'autre perte. Je ne m'en consolerais jamais, si Sholbolt obtenait la récom-
pense.
— Diantre! que c'est embêtant, grommela Austin, dès qu'il fut seul.
On ne
m'accorde pas la plus petite chance. Après tout, il faut bien que quelqu'un reste
à la geôle. Ce qui me console, c'est que j'ai tout à fait l'idée qu'on ne le grip-
pera pas.
En quittant la loge, AVild se rendit chez lui. I! dit à son portier qu'il se char-
geait de son office, et le dépêcha à la recherche de Slieppard. Le ton et l'air
singuliers dont il lui donna cet ordre surprirent le domestique, qui, cependant,
ne fit aucune observation et obéit sur-le-champ. Jonathan alors gagna la salle
d'audience, s'y assit, et s'absorba pendant quelque temps clans ses réflexions.
Nous saurons bientôt quellesnoires et farouches pensées travaillaient dans son
esprit. Lorsqu'il redressa la tête, l'expression de son regard eût fait une im-
pression durable sur un spectateur. Se parlant à lui-même, il seinblail'énumérer
sur ses doigts les avantages elles désavantages d'un projet qu'il avait en vue,
el dont il avait résolu l'exécution, à en juger par ces mots, prononcés à haute
voix :

— Je le ferai; pareille occasion ne se représenterait jamais.


Il se leva, arpenta rapidement la chambre de long en large, comme pour
méditer encore sur ses desseins; puis il alla ouvrir, dans un cabinet, un tiroir
secret dont il remua le contenu, et finit par tirer un papier et un gant. Mettant
soigneusement à part ces deux objels, il referma le meuble. Ensuite, il examina
l'amorce de ses pistolets, en frotta la pierre, soumit son épée à la même inspec-
tion, passa l'index sur la lame et parut conlent de son fil. Une vive satisfaction
se peignait sur ses ftraits, dilatés par un sourire diabolique durant celte opéra-
tion. Après son ép6e, il saisit son assommoir, l'établit en équilibre sur le bout
de sa main, et le fit volontairement retomber sur la table.
— Voici l'arme la plus sûre, murmura-t-il. Aucun instrument ne m'a rendu
de si bons services.. J'emploierai l'assommoir.
Il prit une torch e qui brûlait près de lui, toucha un ressort dans la muraille
et démasqua une is; sue dérobée, au delà de laquelle un pont étroit traversait un
bâtiment circulaire, au-dessus d'un trou profond. Personne ne connaissait exac-
tement l'usage de c> et endroit sombre et mystérieux appelé le Puits par ceux
qui l'avaient vu. Des balustres protégeaient les deux côtés du pont, et des mar-
ches, facilitant la diescenle, trop roide pour être sûre sans leur secours, condui-
saient à une porte- à l'opposé. Cette porte était ouverte, Jonathan la ferma et
en ôla la clef. Su?r le pont, il s'arrêta, penchala lumière etregarda dans l'abîme,
La lueur rougcû Ire éclaira le briquelagc visqueux et se refléta plus bas dans
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 221

les eaux noires comme de l'encre. Soudain une légère toux lui échappa, elle
éveilla les échos du lieu, qui la répercutèrent sourdement.
— On
entendra plus de bruit que cela tout à l'heure, pensa Wild. Avant de
se retirer, il leva les yeux et distinguala voûle azurée, parsemée de pâles étoi-
les, à travers un treillage de fer.
De retour dans la salle d'audience, Jonathan laissa la porte du puits entre-
bâillée. Il sortit d'un buffet diverses espèces de viandes froides, un flacon de
vin, une bouteille d'eau-de-vie, et commença de manger et de boire avec vora-
cité. Il avait presque fini, quand on frappa au dehors. Il descendit. C'étaient
ses deux janissaires, dont les poursuites n'avaient pas eu de résultat. Comme
il s'y attendait, il ne fit point de commentaires, se contenta d'envoyer Quilt
continuer ses démarches, avec recommandation de ne revenir que lorsqu'il au-
rait appréhendé au corps le fugitif, et retint Abraham Mendez.
— Vous m'êtes nécessaire pour la besogne dont je vous ai parlé, Nab, lui
dit-il. Je ne veux que vous pour m'aider dans celle affaire. Montez boire un
verre d'eau-de-vie.
Abraham grimaça un sourire et suivit silencieusement son maître, qui, à
peine dans la salle de réception, lui versa une rasade et la lui présenta. Le juif
l'avala d'un trait.
— Bar mon âme! s'écria-t-il, faisant claquer ses lèvres, z'est bon, z'est
drès-bon.
— Vous achèverez la bouteille dès que nous aurons terminé notre travail,
répondit Jonathan.
— De goi s'agid-il, musieurWild ? de sir Rowland Drengard, n'est-ze bas ?
— Précisément. Il sera ici dans une minute. Quand vous l'aurez introduit,
cachez-vous dans la chambre et ne bougez pas que je n'aie prononcé ces mots :
Vous avez un long voyage à faire : c'est votre signal.
— El un vameux bon zignal, repartit Abraham. Il a un long foyage àvaire.
Ah ! ah !
— Paix ! cria Wild. On frappe. Allez, et prenez garde d'éveiller ses soup-
çons.
•— Bas de grainde, bas de grainde.
Un rapide coup d'oeil convainquit Jonathan que tout était bien propice à
son dessoin. Il prépara une chaise, le dossier tourné vers la porte, disposa les
lumières de façon à plonger dans l'ombre le plus possible l'entrée de la cham-
bre, et s'assit pour attendre le chevalier.
Ce ne fut pas long. Enveloppé d'un ample manteau, sir Rowland entra, prit
le siège que lui indiquait son hôte, et le juif, après avoir, sur un signe parti-
culier de son maître, déposé la torche près de la porte du puits, feignit de sortir
et se cacha derrière un meuble.
.
Trenchard, le croyant parti, jeta sur la table un lourd sac que Wild délia
pour s'assurer s'il contenait de l'or, puis un portefeuille rempli de billets.
222 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Donnez-moi une quittance, dit le chevalier.


— Ce n'est guère nécessaire, répondit Wild. Cependant, si vous l'exigez, la
voici. « Reçu de sir Rowland Trenchard quinze mille livres. Jonathan Wild.
31 août 1721. »
— C'est notre dernier marché, fit observer Rowland.
— J'espère le contraire, répliqua l'empoigneur de voleurs.
— C'est le dernier, continua sévèrement le chevalier. Je compte bien ne
vous revoir jamais. Je vous paye cette somme énorme, non parce qu'elle vous
est due, puisque vous n'avez pas réussi dans ce que vous aviez entrepris de
faire, mais parce que je désire n'être plus tracassé par vous. J'ai mis mes
affaires en ordre et suis sur le point de passer en France, où je resterai le reste
de mes jours. A ma mort, tardive justice sera rendue à mon neveu.
— Vous n'avez fait aucun arrangement qui puisse me compromettre,sir Row-
land ? se hâta de demanderJonathan.
— Tant que je vivrai, vous n'avez rien à craindre.
— Sang de ma vie ! s'écria Wild, mal à l'aise ; ceci change sensiblement
les choses. Quand vous êtes-vous confessé, sir Rowland? ajouta-t-il brusque-
ment.
— Pourquoi celte question? repartit l'autre avec hauteur.
— Parce que... parce que je me défie toujours d'un prêtre. I

— J'en quitte un à l'instant


— Tant pis ! fit Jonathan, se levant, comme incertain de ce qu'il devait
faire.
— Tant mieux! reprit Trenchard. L'homme qui est sur le bord de sa tombe
doit toujours être en état de grâce.
— Vous êtes étrangement superstitieux, sir Rowland, dit Jonathan, le re-
gardant avec fermeté. -."-

— Si j'étais superstitieux, je ne serais pas ici.


— Comment cela?
— J'ai fait la nuit dernière un rêve affreux : ma soeur et son époux massa-
crés me traînaient dans celte chambre, et vous commandaient de m'assassiner.
— Rêve affreux, en effet, reprit Jonathan d'un air pensif. Mais ne nous
abandonnons pas à ces lugubres idées. Permettez-moi de vous offrir un verre
de vin.
— Ma pénitence me l'interdit, répondit le chevalier en remerciant du geste.
D'ailleurs, je n'ai pas le temps de m'arrèter ici.
— Tu y resteras plus que tu ne penses, murmura Wild.
— Avant de me retirer, poursuivit sir Rowland, je vous prierai encore de
me révéler ce que vous savez de la parenté de Thames Darrell.
—Volontiers. Prévoyant que vous me feriez celte demande, j'avais réuni
mes preuves. D'abord, voyez ce gant; II a appartenu à son père, c'est celui qu'il
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 223

portait la nuit du crime. Veuillez remarquer qu'il y a une couronne brodée


dessus.
Ah ! s'écria le chevalier tressaillant; était-il de si haute naissance?

Cette lettre vous l'apprendra, dit Wild, lui mettant le document dans la

main.
— Ciel ! cria sir
Rowland. Je reconnais l'écriture... Ah! mon ami! et je l'ai
assassiné! Et ma soeur était alliée à une si noble et illustre famille! O Dieu!
mon Dieu!... que de crimes... que de remords je me serais épargnés, si j'avais
su !...
— Le
repentir vient trop tard et quand le mal est fait, dit Wild amère-
ment.
— Oui; mais il n'est pas trop tard pour
réparer le tort que j'ai fait à* mon
neveu, repartit le chevalier. Je lui restituerai sa fortune. Je retourne immédiate-
ment à Manchester.
— Vous seriez sage auparavant
d'accepter quelques rafraîchissements. Vous
avez un long voyage à faire.
A ce signal, le juif s'élança silencieusement derrière Trenchard et lui jeta
un drap sur la tête, pendant que Jonathan l'attaquait de front et le frappait au
visage de coups d'assommoir redoublés. En un instant le drap blanc se teignit
en rouge ; mais le blessé se débattit si violemment, qu'il renversa la table et
arracha le drap, découvrant une face sanglante affreusement mutilée. Quelque
habitués qu'ils fussent à ces scènes d'horreur, les assassins regardèrent avec
effroi ce spectacle épouvantable.
Durant ce court intervalle, sir Rowland voulut saisir son épée; lejuiE la lui
avait enlevée. Il poussa un sourd gémissement et ne dit mot.
Privé de moyens de défense, il'essuya le sang qui voilait sa vue et chercha
une issue pour fuir. La porte du puits était ouverte ; il l'aperçut et courut do
ce côté.
— Comme je le
désirais! cria Jonathan. Nab, la lumière!
— Le juif releva la
torche et obéit.
Il y eut alors une lutte lerriliante. Le blessé avait descendule pont jusqu'à
la porte opposée ; mais reconnaissant l'impossibilité de s'échappar par là, il
s'était retourné en face de ses assaillants. Evilanl un coup qui, s'il eût porté,
eût sur-le-champ mis fin à ses souffrances, il sauta à la gorge de Jonathan et
combattit corps à corps avec lui. Le pont, bien que solidement construit, cra-
quait tellement sous leurs efforts, que Mendez n'osait franchir le seuil de la
porte. A la lin, pourtant, Jonathan dégagea son bras droit, asséna sur la tète
de sa victime un coup d'assommoir qui lui fractura le crâne, et parvint à la jeter
sur l'appui de la balustrade, à laquelle elle se cramponna avec l'opiniâtreté du
désespoir,
— Grâce! grâce! gémit le chevalier,
Au lieu de lui répondre, l'empoigneur de voleurs chercha son couteau pour
224 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

lui couper le poing. Ne le trouvant pas, il reprit son assommoir et se mit à battre
la main crispée à l'appui de la balustrade,jusqu'à ce qu'il eût forcé les doigts à
se détendre et à lâcher prise. Il en fit ensuite autant à la seconde main, fixée au
bas d'un balustre.
Sir Rowland tomba.
— Donnez-moi la torche, cria Jonathan.
Il abaissa la lumière sur la cavité et vit le blessé, revenu à la surface de l'eau,
qui essayait de s'accrocher aux parois du puits.
— Direz-lui un gup de bistolet, dit le juif, et derminez za zuvrance.
— Qu'est-il besoin de tirer un coup en pure perte! Il ne peut sortir répon-
dit brutalementJonathan.
Après avoir vainement tenté de se maintenir au-dessus de l'eau, Trenchard
s'affaissa, et ses gémissements, qui étaient graduellement devenus de plus en
plus faibles cessèrent tout à fait.
— Tout est fini, murmura Jonathan.
— Rendrons dans la gambre alors, reprit le juif. J'y resbireraimieux qu'izi,
Oh! Christ! la borde est vermée ! Elle zera redombée ZUT elle-même bendant
la ludc.
— Fermée! s'écria Wild. En ce cas nous sommes prisonniers. Le ressort
n'ouvre que de l'autre côté.
— Foilà engore une borde ! dit Mendez,
alarmé.
— Elle n'a pas d'issue, répliqua Wild.
— Ne bufons-nus abeler à
l'aide.
— Et qui nous trouverait?
Connait-on le secret? riposta Jonathan d'un air
farouche. D'ailleurs, les preuves de l'assassinat sont dans la salle d'audience:
la table renversée, le drap sanglant, l'épée du mort, l'argent, mon mémoire,
que j'ai oublié de serrer. Malédictions de l'enfer! Après toutes mes précau-
tions, faut-il que je sois ainsi pris au piège. C'est voire faute, lâche trembleur !
J'ai envie de vous jeter aussi dans le puits.

CHAPITRE XH

LE SOUPER CHEZ M. KNEF.I10NNE

Persuadé que Jack Slieppard ne manquerait pas au rendez-vous du mar-


chand de laine, et sûr alors de pouvoir l'arrêter en quittant Newgate, Shotbolt
courut à la Prison-Neuve pour se préparer à son entreprise. Après avoir dé-
battu avec lui-même s'il s'adjoindrait des aides ou s'il ferait l'affaire seul, l'a-
mour du gain l'emportant sur la crainte, il adopta ce dernier parti. En consé-
quence, il s'arma jusqu'aux dents, mit, en cas de besoin, un rouleau de cordes
<v /;.\
v L15S\ CHEVALIERS DU BROUILLARD 225
.

Entrevue de Jack Sheppard et de M. Kneebone.

et un bâillon dans sa poche, et ressortit vers dix heures pour son expédition.
Avant de se rendre à Wych strect, il passa à la loge et trouva madame Spur-
ling soupant en lèle-à-tête avec Austin. Caliban les servait.
— Eh bien, monsieur Shotbolt, lui cria le
porte-clefs, j'ai de bonnes nou-
velles à vous apprendre. M. Wild a doublé son offre, et le gouverneur, à son
tour, a fait proclamer une récompense de cent guinées pour l'arrestation de
Jack.
—•
Vraiment!
— Lisez! répondit Austin, lui montrant le placard.
Seulement,'pour méri-
ter la récompense do M. Wild, il faut que Jack soit pris avant demain matin.
J'ai bien peur que personne ne la touche.

Liv. 29.
226 LES CHEVALIERS D.U BROUILLARD

— Vous croyez? dit Sholbolt, s'épanouissant de joie et se félicitant de sa


discrétion. Vous croyez? ah! ah ! N'allez pas vous coucher, toujours.
— Pourquoi cela?
—-Parce que l'arrivée du prisonnier vous dérangerait. Ah! ah!
— Je parie vingt guinées que vous ne le pincez pas cette nuit, repartit
Austin.
— Soit! cria Shotbolt. Madame Spurling, vous êtes témoin : vingt guinées.
Je ne vous ferai pas grâce d'un faf.tb.ing. Ma foi! J'ai l'emploi de ces fonds-là
tout trouvé
— Ne comptez pas vos poussins avant qu'ils soient éclos, objecta sèche-
ment la cabaretière.
—-
Mes poussins sont éclos, ou à peu près du moins, riposta Sholbolt avec
une croissante gaieté. Tenez prêts-vos fers les plus lourds, Austin, je vous en-
verrai un mot quand je le tiendrai.
— Vous ferez mieux de nous envoyer Jack, dit le porte-clefs d'un ton
railleur.
— Comptez sûr moi, comptez sur moi. Si je ne vous l'amène pas, vous me
fourrez dans le fort des condamnés à sa place. Au revoir. Ah! ah! Et il s'é-
loigna: de la loge en riant à gorge déployée de sa plaisanterie.
— Je gagerais ma vie qu'il s'en va à la chasse aux renards et aux oisons
chez M. Kneebone, reprit Austin, se levant pour fermer la porte.
— Cela ne m'élonnerait pas, repartit madame Spurling, comme frappée
d'une idée subite. Caliban, chuehota-l-elle à l'oreille du noir, pendant que le
guichetier avait le dos tourné, suivez-le. prenez garde qu'il ne vous voie, et
revenez me dire ce qu'il aura fait.
Ne se doutant point que ses mouvements étaient observés, Shotbolt mar-
chait précipitamment vers son but. Eu route, il loua une chaise et une couple
de porteurs, auxquels il ordonna de l'attendre dans une cour obscure, vis-à-vis
do la demeure de M. Kneebone.
— Je suis un officiel-de paix, ajouta-t-il, chargé d'arrêter un criminel re-
nommé. Il fera probablement de la résistance, mais vous le jetterez vilement
dans la chaise et vous vous sauverez à Newgate.
— Quéque vous nous donnerez pour nol' peine, vol' honneur?
— Cinq guinées. En voici déjà deux à compte.
— Ahben! vous pouvez être tranquille, dit un des porteurs. Une fois là-
dedans, vol' honneur, j' vous garantis qu'il n'en sortira pas aussi aisément que
Jack Sheppard de la Prison-Neuve.
— Taisez-vous donc, coquins, repartit Shotbolt, mécontent de la comparai-
son, et rappelez-vous mes recommandations.
Il traversa la rue, frappa à la porte de l'habitation de M. Kneebone, dont les
volets étaient fermés; aussitôt un garçon de magasin vint lui ouvrir.
— Votre maître est-il chez lui ?
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 227

— Oui, répondit en
s'avançant un gros et grand personnage, vêtu d'une
magnifique robe de chambre de brocart jaune, doublée de salin cerise, et d'une
calotte de velours cramoisi, surmontée d'un gland d'or. Je suis M. Kneebone,
que désirez-vous?
— Vous parler en particulier,
— Retirez-vous, Tom, commanda le marchand. Monsieur,
continua-t-il,
considérant son interlocuteur avec défiance, je vous écoute.
— Je viens vous apprendre que Jack. Sheppard s'est évadé de Newgate,
monsieur Kneebone.
— Est-ce possible ! votre information n'est-elle pas erronée, monsieur?
— J'étais dans la loge au moment de son évasion, repartit Shotbolt.
— Ah! c'est à peine croyable. J'avoue que je ne pensais pas qu'il accepte-
rait lorsque je l'ai invité à souper ; mais, à présent, je suis tenté de croire qu'il
sera mon hôte.
— J'en suis convaincu, affirma le geôlier, et c'est pour cela que je suis ici.
Il déroula alors son plan au marchand de lainage.
— Monsieur, lui dit Kneebone lorsqu'il l'eut entendu, je ne
m'opposerai
certes pas à ce que vous l'arrêtiez, mais je garderai la neutralité. S'il tient sa
parole, je tiendrai la mienne; vous serez obligé d'attendre la fin du souper.
— Comme il vous plaira, monsieur, pourvu que vous ne
le laissiez pas
s'échapper.
-—
Je m'y engage ; j'ai plus d'une raison pour espérer sa visite ; j'ai refusé
de signer une pétition en sa faveur, non par mauvaise volonté pour lui, mais
par antipathie pour un certain capitaine Darrell, qui l'avait rédigée. Tom!
ajouta Kneebone, appelant son garçon de magasin, ne vous en allez pas, j'aurai
peut-êt'-e besoin de vous. Allumez la lanterne, et si vous entendez du bruit au
parloir, ne vous en inquiétez pas. Maintenant, monsieur, quel est votre nom?
— Shotbolt.
— Eh bien, monsieur Shotbolt, veuillez entrer par ici, reprit Kneebone,
et il introduisit le porte-clefs dans une pièce au milieu de laquelle le couvert
était dressé.
— Où vais-je me cacher? demanda Shotbolt en regardant autour de la
chambre.
— Sous la lable, la nappe descend
jusqu'à terre.
— Et s'il vient escorté de Blueskin ou de tout autre bandit?
— En ce cas je vous aiderai; nous serons d'égale force. Vous n'avez pas
peur?
—Pas le moins du monde. Suis-je bien caché?
— Rentrez un peu votre pied, et souvenez-vous que vous ne devez pas
bouger avant la fin du souper. Je frapperai deux coups pour vous avertir.
— J'oubliais de vous dire, cria Sholbolt, relevant la nappe avec sa tête,
228 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

que l'arrestation de Jack est mise à prix. Si vous me prêtez main-forte, je vous
donnerai naturellementle quart de la bagatelle qu'on a promise.
— Allez au diable, s'écria Kneebone. Me prenez-vous pour un empoigneur
de voleurs comme Jonathan Wild, que vous me faites une proposition si bles-
sante?
— Je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, monsieur, répondit humble-
ment le geôlier. J'étais persuadé que vous n'accepteriez pas ; mais je croyais de
mon devoir...
— Silence! et disparaissez ; je vais sonner pour qu'on serve le souper.
A l'appel du marchand de lainage," parut une jeune et jolie femme, les traits
juifs, le teint basané, l'oeil noir et fripon, les cheveux lisses et luisants, parfai-
tement propre et tirée à quatre épingles; bref, le modèle des femmes de charge
des vieux célibataires.
— Rachel, lui dit M. Kneebone, mettez
quelques assiettes de plus sur la
table et apportez tout ce qu'il y a à l'office. J'attends de la société.
— De la société à cette heure?
— Oui, enfant. Il me faudra une ou deux bouteilles de xérès et un flacon
d'usquebaugh.
— Pas autre chose, monsieur?
— Non... El surtout, je ne veux point d'argenterie.
— Est-ce que vous craignez que vos convives ne vous la volent?
— Ils n'auront pas celte peine, repartit Kneebone, et pour refréner la fami-
liarité de-sa femme de charge, il lui montra la table d'un air significatif.
— Qu'y a-t-illà? cria Rachel, soulevant le coin delà nappe avant, que son
maître pût l'en empêcher. Oh ciel! un homme!
— A votre service, ma chère, dit le geôlier.
— Maintenant que votre curiosité est satisfaite, enfant, reprit Kneebone,
vous exécuterez probablement mes ordres.
Fort intriguée de sa découverte, Rachel quitta la chambre et reparut bientôt
après; portant tout ce qu'il fallait pour composer un souper passable; deux vo-
lailles-froides, une langue, un beau morceau d'aloyau, une jarre de conserves
au vinaigre el deux assiettées de pâtisseries. Elle joignit à cela la liqueur et le
vin commandé, puis du regard, elle interrogea son maître.
— La personne que j'attends à souper est bien extraordinaire, Rachel, lui
dit-il.
— Ma foi, oui, si c'est Je monsieur que j'ai vu sous la table.
— Oh! non, plus extraordinaire encore.
— Qui donc?
— Jack Slieppard.
— Quoi ! le fameux voleur? Je le croyais à Newgate.
— Il est sorti depuis quelques heures, et il rentrera après souper,
répondit
en riant Kneebone.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 229

—-
Oh ! que je serais contente de le voir ! On le dit si beau.
— Je suis fâché
de ne pouvoir vous le permettre, repartit le maître un peu
piqué ; mais comme je n'aurai plus besoin de rien, vous allez vous mettre au lit.
— Au
moins tenez-vous dans votre chambre.
— C'est bon, c'est bon! fit
Rachel en secouant sa jolie petite tête. Je lever-
rai, parce que j'en meurs d'envie, murmura-t-elle en se retirant.
M. Kneebone s'assit alors. A onze heures personne n'était encore venu. Un
long intervalle s'écoula, pendant lequel il consulta plusieurs fois sa montre, et,
à minuit un quart, pour se réveiller, il monta cette dernière et moucha les chan-
delles.

Je désespère, dit-il.
— Ayons un peu de patience, monsieur,
répondit le geôlier.
— Comment vous trouvez-vous
dans votre cachette, Sholbolt? gêné par les
crampes, n'est-ce pas?
— Cela se passera, repartit Shotbolt, changeant de position. Tout à l'heure
j'étendrai mes membres. Ah ! ah!
— Chut ! fit Kneebone, j'entends du bruit; le voici.
Il achevait à peine ces mots que Jack, se présenta, drapé dans un roquelaure
galonné, qu'il rejeta à son entrée dans la chambre. Nous avons déjà enlrelenu
le lecteur du goût excessif de Sheppard pour la parure, nous sommes à même
d'ajouter que la majeurepartie de ses gains illicites étaient consacrés à l'embel-
lissement de sa personne. Ce soir-là il paraissait avoir accordé plus de soin que
de coutume à sa toilette. Sa mise, extrêmement riche, était de celles que ne
portaient que les gens de la plus haute qualité. Elle comprenait un habit de ve-
lours brun à fleurs, galonné d'argent; un gilet de salin blanc, magnifiquement
brodé; des souliers à talons rouges, avec larges boucles de diamants; des bas
blanc de perle, à coins d'or; une cravate de mousseline, garnie de la plus fine
dentelle ; des manchettes assorties à la cravate, tombant sur la main jusqu'au
bout des doigts,et une épée à poignée d'argent. Ce costume, un peu extravagant,
faisait admirablement ressortir ses belles proportions. L'air et les manières de
Jack s'étaientaussi notablement modifiés,depuis qu'il avait découvert sa parenté
avec la famille Trenchard. M. Kneebone, qui ne l'avait vu que chargé de fers
et dans l'ombre d'un cachot, fut très-frappé de. son élégance et de sa distinc-
tion. Il s'avança à sa rencontre et lui lit un salut cérémonieux, que le jeune
homme lui rendit froidement.
— Il paraît que j'étais attendu, dit-il en regardant la table.
— C'est vrai ; la nouvelle de voire évasion m'avait assuré de votre visite.
— Je n'ai jamais manqué à un engagement pris avec un ami ou un ennemi
et je n'y manquerai jamais.
— Hardie résolution, fit observer le marchand. Votre délivrance a dû vous
coûter de pénibles efforts ; peu d'hommes eussent triomphé de tant d'obstacles.
2*0 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Peut-être, répondit Jack négligemment.J'eusse fait plus encore, si c'eût


été nécessaire.
— Veuillez vous asseoir, reprit Kneebone, et commençons de souper.
— Permettez, auparavant, que j'introduise mes amis, dit Jack, en retour-
nant à la porte.
— Des amis! répéta Kneebone effrayé; mon invitation ne s'étendait pas
à eux.
Ses observations moururent sur ses lèvres à la vue de madame Maggot et
d'EdgeworthBess.Derrière elles marchait Blueskin, enveloppé dans un grossier
pardessus appelé, très-proprement en cette circonstance, couvre-coquin. Selon
leur ordinaire, ces dames étaient habillées de couleurs voyantes; seulement
l'amazone, au lieu d'une cravache, tenait à la main un énorme bâton.
M. Kneebone eut un instaut la velléité de donner le signal à Shotbolt; tou-
tefois, pensant qu'il surgirait une occasion plus favorable, il se détermina à ne
point hasarder les choses par trop de précipitation, invita ces dames, ainsi que
Jack, à se placer autour de la table, entama les plats, en un mot, remplit ses
devoirs de maître de maison. Blueskin, s'apercevant qu'on l'oubliait, toussa fort
à diverses reprises, mais comme cet avis indirect était négligé, il s'avança sans
façon et se jeta sur une chaise.
— Excusez-moi, dit-il, en plongeant sa fourchette dans une volaille, qu'il-
transféra du plat sur sou assiette. Celle langue a l'air bien bon, ajoula-t-il, en
s'en coupant une large tranche; excusez-moi. Oh! oh!
—-Je vois que vous faites comme chez vous, dit Kneebone d'un air d'invin-
cible dégoût.
— C'est généralement mon habitude, répondit le bandit, et il se versa une
rasade de xérès. A vot' santé, Kneebone.
— Puis-je vous offrir un verre d'usquebaugh, ma
chère, reprit le marchand,
fixant sur Edgeworlh Bess un oeil si impudent, que même celle jeune fille très-
peu prude en rougit.
— Oui, monsieur, Seigneur, s'écria-l-elle. quelle jolie
bague vous avez là!
— Vous trouvez? repartit Kneebone, l'ôtant de son
doigt pour la passer à
celui d'Edgeworfh. qu'il baisa par la même occasion; portez-la pour l'amour de
moi. Vous ne mangez pas, continua-t-il, s'adressanl à Jack, qui demeurait sou-
cieux et pensif, la têle appuyée sur sa main.
— Le capitaine a rarement appétit: je mange pour deux, dit
Blueskin, qui
ayant dépecé Ja volaille, commençailune attaque vigoureuse sur l'aloyau. Vous
rappelez-vous, monsieur Kneebone, combien M. Wild et moi avons été près
de vous gripper dans cette chambre, il y a neuf ans?

Oui, répondit le marchand; mais, aujourd'hui, les rôles sont presque
intervertis, pensa-t-il..
— Hein! que de choses depuis ce temps-];i,
capitaine ! reprit Blueskin.
— Beaucoup que je voudrais oublier, aucune dont je souhaite me
souvenir,
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 231

repartit gravement Sheppard. Ce soir-là, dans cette chambre, envotre présence,


Blueskin, en la vôtre, M. Kneebone, madame Wood me donna un soufflet qui
me rendit voleur.
— Elle l'a payé cher, murmura Blueskin.
— Oui, elle l'a payé cher. J'aurais voulu que sa main fût aussi mortelle que
la vôtre. Ce soir-là... soir fatal... Winifred étouffa toutes les espérances qui
naissaient dans mon sein; ce soir-là je me livrai à Jonathan Wild et depuis...
ce que je suis.
— C'est aussi ce soir-là que vous me vîtes pour la première fois, mon ami,
fit observer Edgeworlh Bess, en essayant de lui prendre la main qu'il retirafroi-
dement.
— Et moi, ajouta tendrement madame Maggot.
— Que ne vous ai-je jamais connues ni l'une ni l'autre ! cria Jack, se levant
et arpentant la chambre d'un pas précipité.
— Je suis sûre que Winifred ne vous aurait jamais aimé comme je vous
aime, dit Maggot.
— Vous! fit Jnck dédaigneusement.. Comparez-vous au sien votre amour,'
que tout le monde peut acheter? Personne ne m'a jamais aimé.
— Excepté moi, cher ; je vous ai toujours été fidèle, objecta B^ss.
— Paix! riposta Sheppard avec une croissante amertume, je ne suis plus
votre dupe.
— Quel diable de vent souffle donc, capitaine? s'écria Blueskin étonné.
— Je vais vous l'apprendre, répondit Jack, s'elforçant d'être calme. Depuis
quelques minutes toute ma vie coupable s'est représentée à ma mémoire. Il y
a neuf ans, j'étais honnête... j'étais heureux. Il y a neuf ans je travaillais dans
celle maison, j'avais un maître indulgent que j'ai volé, deux fois volé, à votre
instigation, misérable; une maîtresse que vous avez assassinée; un compagnon
dont j'ai perdu l'amitié pour jamais; une mère dont j'ai presque brisé le coeur.
Dans cette chambre ma perte a commencé, dans celle chambre elle s'achèvera.
— Allons, allons, capitaine! cria Blueskin se levant à son tour et se diri-
geant vers son maître, ne pariez pas ainsi. Si quoiqu'un est à blâmer, c'est
moi ; je suis prêt à en prendre la responsabilité.
— Pouvez-vous nie rendre honnête? répliqua Jack. Pouvez-vous faire que
je ne sois point un criminel condamné? Pouvez-vous l'aire que je ne sois point
Jack Sheppard?
— Non: et si je le pouvais, je ne le ferais pas.
— Malédiction sur vous ! malédiction ! cria Jack avec îurcur.
— Jurez, capitaine, repartit tranquillement Blueskin, ça vous soulagera.
— Me raillez-vous? tonna Slieppard on prenant un pistolet.
— Pas moi. Prenez ma vie, si bon vous semble, je ne vous on voudrai pas.
Et voyons si ces deux femmes, quijasenl de leur amour pour vous, vous feront
un pareil sacrifice.
232 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Folie ! dit Jack, se contenant par un puissant effort.


— Et la pire des folies, repartit Blueskin, retournant à la table et prenant
un verre. Pour la guérir, je bois à la sauté du capitaine Sheppard et au succès
de ses entreprises. Qui refusera de me faire raison?
— Moi, répliqua Sheppard en lui ôtant le verre de la main. Asseyez-vous !
— Jack, ce regret de votre vie passée est-il sincère? demandaKneebone,
vque la scène précédente avait vivement intéressé.
— Supposez-le tel. Après?
— Rien... rien, balbutia le marchand de qui la prudence l'emporta sur la
sympathie; je suis aise d'entendre cela, voilà tout. Je ne trahirai pas l'officier,
ajouta-t-il tout bas, en ouvrant sa tabatière, sa ressource infaillible pour se
donner une contenance.
— O ciel! quelle boîte ravissante! s'écria Edgowôrth Besse. Est-elle d'or?
— D'or pur, répondit Kneebone, C'est un cadeau de cette pauvre madame
Wood, dont je déplorerai toujours la perte.
— Permettez que j'aie une prise, dit Bess ; j'aime beaucoup le tabac. -
Le marchand de lainage lui tendit galammentla tabatière": des mains d'Ed-
geworlh elle passa dans celles de Blueskin, qui s'adjugea de son contenu tout
ce qui put tenir entre son pouce et son index, et la mit ensuite froidement dans
sa poche.
Ce mouvement ne fut pas inaperçu.
— Rendez cela! cria Sheppard d'un ton d'autorité.
— Gorbleu! capitaine, grommelaBlueskin, obéissantaussitôt, si vous voulez
quitter les affaires, n'empêchez pas les autres de les continuer.
— Un peu de cette tarte aux prunes me ferait plaisir, dit madame Maggot ;
mais je ne vois pas de cuiller.
— Je vais sonner pour qu'on en apporte, répondit Kneebone, joignant le
geste à la parole seulement, j'ai peur que mes domestiques soient couchés.
,
En attendant, Blueskin, ayant vidé et rempli son verre, entonna les couplets
suivants :
« Jadis, ai-je entendu raconter, Owen Wood, charpentier de son état, habi-
tait Wich slreet, où il gagnait, je crois, de l'argent.
« Ce charpentier avait une femme, le fléau et le tourment de sa vie, qui le
querellait sans cesse et chérissait un hardi marchand de lainage. »
— Paix, fit Jack. Mais les regards mécontents de son chef ne réduisirent
pas le bandit au silence; il continua :
« Owen Wood a maintenant une jolie fille, douce et timide, qui ne res-
semble pas à sa mère, dont l'amant cherche à l'obtenir. Il ne reçoit que des
dédains. »
— Je propose un toast auquel vous répondrez sans doute, monsieur Knee-
bone, cria Sheppard,
— Quel est-il? demanda le marchand en prenant un verre.
JM§ CHEVALIERS DU BROUILLARD 233

.lae-li Slici>vnivcl et Tliumcs Dnrcll l'aidant irruption dans la maison de Jonathan Wild.


A la prochaine union de Thames Darrell et de Winifred Wood, répondit
Jack.
Les joues de M. Kneebone brûlèrent de rage. Il posa le verre sur la table
sans l'avoir approché de ses lèvres. Blueskin reprit sa chanson.
« En vain, il fait
assidûment sa cour ; eu vain, il interroge.— Monsieur Wil-
liam Kneebone, répond-elle, vous no me serez jamais rien.
<(
Seul, Thames Darrell a mon coeur, et Thames est un noble jeune
homme, vous êlcs forcé de le reconnaître; si je pouvais lui retirer mon amour,
je vous préférerais Jack Sheppard. »
—•
Vous refusez mon toast? demanda Jack impatienté.
— Oui, répondit Kneebone.
— Buvez
cela alors, rugit Blueskin, en lui versant le contenu d'une petite
poire à poudre dans un verre d'eau-de-vie el en lui lendanl celle mixtion.

Liv. 30
231 LES CHEVALIERS DU "B ROUILLA RD

Au même instant, Rachel ouvrit, la porte.


— Vous avez sonné, monsieur? dit-elle, en regardant la troupe avec éton-
nemenl.

Votre maître a besoin de quelques cuillers, mon enfant, réponditmadame
Maggot
-
— Sortez, ajouta aigrement M. Kneebone.
— Non pas, repartit effrontément Rachel. Je viens pour voir Jack Shep-
pard, et je ne m'en irai pojnt que vous ne me l'ayez montré. Vous m'avez dit
qu'il rentrerait à NeAvgate après souper, je ne veux pas perdre une si bonne
occasion.
— Ah! il vous a dit
cela! fit Blueskin en allant lui caresser le menton. Eh
bien, je vais vous faire connaître le capitaine Slieppard ma chère : le voici. Je
suis son lieutenant, le lieutenant Blueskin. Nous sommes deux jolis garçons,
n'est-ce pas?
— Très-jolis garçons, répondit Rachel. Mais où est donc le singulier indi-
vidu que j'ai vu sous la table?
— Sous la table, répéta Blueskin, clignant de Voe'û à Jack. Quand doue
l'avez-vous vu, mon amour?
— Tout à l'heure, répondit la femme de charge sans défiance,
i
—La mèche est éventée ! cria Sheppard.
Il saisit la table à deux mains el la renversa : plats, assiettes, bouteilles,
cruches et verres roulèrent avec un fracas épouvantable; les lumières s'étei-
gnirent, et si Rachel ne se fût. hâtée d'apporter une chandelle, la chambre eût
été plongée dans une complète obscurité. Profitant de ce désordre, Sholbolt se
leva, mit un pistolet sur la gorge de Jack el lui commanda de se rendre; mais
Blueskin lui abaissale bras, se jeta sur lui elle terrassa. La lutte fut de courte
durée, car Shobolt n'était pas de force avec son athlétique antagoniste. Il fut
promptement désarmé, garrotté avec la corde et bâillonné avec le fer que son
.
vainqueur trouva sur lui. Pendant ce lemps, Edgevorth Bess s'était approchée
do Rachel et lui avait conseillé, dans son intérêt, de ne pas pousser un cri el
de ne pas bouger, recommandation que la femme de charge, plus dominée
encore par la curiosité que parla crainte, prit en très-bonne part.
— Monsieur Kneebone, dit Jack, on regardant sévèrement le marchand de
lainage, vous avez violé les lois do l'hospitalité. Vous êtes un traître.
— On n'a pas de foi à garder avec un criminel, répondit dédaigneusement
le marchand.
—Il n'est pas étonnant que l'homme qui trompe son bienfaiteur se justifie
ainsi. Je n'avais pas de confiance en vous; ceux qui en ont ou, ont eu lieu do
s'en repentir.
— Je ne vous comprends pas, répliqua Kneebone embarrassé.
— Ecoulez, alors. Où sont les paquets que vous a confiés sir Rowland
Trenchard?
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 233

— Les paquets?
— Ne niez pas,
c'est inutile. Blueskin vous a épié toute la soirée: vous avez
rencontré sir Rowland chez un prêtre catholique, le père Spencer; deux paquets
vous y ont été donnés en dépôt; vous avez promis de faire tenir l'un au cha-
pelain de sir Rowland, à Manchester, l'autre à M. Wood. Produisez-les.
— Jamais! repartit Kneebone. •
— ElVbien, par le ciel! vous êtes un homme mort, cria Jack, armant un pis-
tolet. Je vous accorde une minute de réflexion ; au bout de ce délai, rien ne
vous sauvera.
Ce fut un moment d'anxiété haletante pour tous, même pour Blueskin.
— Elle est écoulée, reprit Sheppard, posant le doigt sur la détente.
— Tenez ! s'écria Kneebone en jetant les paquets à terre ; ils n'ont pour moi
aucune importance.
— J'en fais un plus grand cas, dit Jack en se baissant pour les ramasser.
Ils établiront la naissance de Thames Darrell, lui procureront son héritage et
la main de Winifred Wood.
— Ce n'est pas aussi sûr que vous le pensez, riposta le marchand, s'empa-
ranl du gourdin du geôlier et visant à la têle de Slieppard.
— Défendez-vous ! cria celui-ci tirant sou épée.
-—Laissez-le-moi, Jack, dit madame Maggot; je me charge de sa cor-
rection.
— Soit! j'ai beaucoup à faire, mais surtout point de quartier,
Poil, il n'en
mérite pas.
— Il n'en aura pas non plus, réponditl'amazone. Allons, monsieur Knee-
bone, ajoula-l-elle, redrcssanl sa taille magnifique et brandissant en l'air son
lourd bâton, à nous deux.
— Eloignez-vous, Poil, dit le marchand, je ne veux pas vous
faire de mal.
Il ne sera pas dit que j'aie jamais volontairement levé le bras sur une femme.

Je vous pardonne tout le mal que vous me ferez... Quoi! vous bésilez
encore! Voyons si cela vous éveillera, lâche! continua-l-elle lui assénant un
coup de bâton sur la têle.
— Lâche! répéta
Kneebone furieux. Ni homme ni femme ne m'appliquera
celle épilhète. Puisque vous oubliez voire sexe, coquine, j'oublie le mien.
Ce fut un curieux spectacle de voir comment cette femme extraordinaire,
non moins remarquable par l'extrême délicatesse de ses traits et la symétrie
irréprochable de ses proportions que par sa force et son agilité surprenantes, se
conduisit, en cette occasion; avec quelle adresse elle para tous les coups de
sun adversaire, dont la tôle el le visage, déjà baignés de ruisseaux de sang,
attestaient la précision des siens; par quels moyens habiles elle le fit tantôt
avancer, tantôt reculer; le fatiguant de mille manières, et feignant à chaque
instant de vouloir terminer le combat, dans l'unique but de retarder le coup
final et de rendre sa punition plus sévère.
236 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Jack, aidé de Blueskin, avait dans l'intervalle remis la table sur ses pieds,
placé dessus tout ce qu'il fallait pour écrire et rendu à Shotboltla liberté de ses
bras.
— Ecrivez sous ma dictée, dit-il à. ce dernier, en lui présentant une plume
et lui tenant un pistolet contre l'oreille.
Le geôlier fit un signe d'assentiment et proféra un oui guttural.
« J'ai réussi à arrêter Jack Sheppard. La récompense m'appartient. Prépa-
rez tout pour le recevoir. Quelques minutes après ce billet, il sera à Newgate. »
— Signez, ajouta Jack, el adressez à M. Austin... C'est bien... Maintenant,
où trouver un commissionnaire?
— Le commis de M. Kneebone est dans la boutique, dit Rachel.
— Peut-on se fier à lui? pensa Jack en lui-même. Oui, il ne soupçonne rien.
Donnez-lui cette lettre, mon enfant, elle est pour la loge de Newgate. Qu'il se
dépêche. Mon lieutenant va aller avec vous de peur d'une méprise.
— Soyez sans inquiétude, repartit Rachel d'un ton offensé.
Cependant, elle accepta le bras que Blueskin lui offrit poliment.
Le combat entre madame Maggot et Kneebone était enfin fini. Un vigou-
reux coup de bâton sur le bras du marchand avait achevé la victoire de l'ama-
zone.
— Pour madame Wood! cria-t-elle lorsqu'il laissa échapper son gourdin.
— Je suis à votre merci, Poil, dit piteusement Kneebone.
— Pour Winifred! vociféra Maggot, lui écrasant l'épaule.
— Damnation !
— Pour moi ! poursuivit-elle, redoublant sur la tête et l'étendant insensible
sur le parquet.
— Bravo, Poil! fit Jack, qui avait de nouveau garrotté Shotbolt cl traçait
quelques lignes à la hâte sur un papier : je crois que vous lui avez fêlé le
crâne.
— C'est à peine s'il aura besoin d'un emplâtre, répondit en riant l'amazone.
Tenez, Bess, donnez-moi la corde, que je l'attache à celle commode. Je ne
pense pas qu'il revienne à lui de sitôt, mais il vaut mieux prendre ses précau-
tions.
— Vous avez raison, repartit Bess, et puisque Jack est devenu si singulier,
je vais, pendant qu'il nous tourne le dos, débarrasser celui-ci de sa tabatière.
Il a peut-être un portefeuille,insinua-l-elle en s'appropriant l'objet convoité.
— Chut! reprit Maggot, Jack vous enlendrail. Nous reviendrons pour cela
et pour la robe de chambre.
En ce moment, Rachel et Blueskin rentrèrent. Leur absence momentanée
avait produit des merveilles, car la plus cordiale entente paraissait subsisler
entre eux.
— Avez-vous envoyé mon billet? demanda Jack.
— OUÊ, capitaine, nous l'avons envoyé. Je dis nous, parce que mademoiselle
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 237

Rachel et moi avons chanté mariage; Emporterai-je quelque chose? ajouta-t-il


en promenant un oeil avide autour de lui.
— Non, reprit péremptoirement Jack.
Il cacheta sa lettre, noua un mouchoir sur la figure de Shotbolt, de manière
à la masquer entièrement, lui enfonça son chapeau sur le front et le força à
marcher, pendant que Blueskin accélérait ses mouvements par des coups de
pied dans les jambes. Arrivé à la porte, Sheppard l'ouvrit et cria, imitant la
voix du porte-clefs :
— Allons, mes gars, tout est prêt!
— Présents ! répondirent les porteurs, sortant de la cour avec
leur véhicule.
— Voici votre prisonnier, continua Jack, tirant Shotbolt par le
collet. Enfer-
mez-le.
— Oui, oui, vol' honneur!... En cage, brigand!
Et, malgré sa. résistance, Shotbolt fut jeté dans la chaise, qui, à l'instant se
referma sur lui.
— A Newgate! cria Sheppard, et ne le laissez pas sortir
qu'il ne soit dans la
loge. Voici une lettre pour le principal geôlier, M. Ireton.
— Rien, vot' honneur!
— Qu'attendez-vous encore?
demanda Jack impatienté.
— Le m'sieur qui nous a loué.
— Oh! il vous suit. Allez, ne perdez pas de temps; celte lettre expliquera
tout.
— A présent, que faisons-nous? dit Blueskin, se tournant vers Rachel,
debout à la porte avec Edgeworth Bess.
— Je finis de souper, répondit celle-ci.
— Et moi aussi ! cria madame Maggot.
— Une minute, fit Jack, retenant ses maîtresses. Nous nous séparons ici,
peut-être pour toujours. Je suis sur le point d'entreprendre un long voyage,
d'où il est peu probable que je revienne.
— Ne parlez pas ainsi, s'écria madame Maggot, je serais trop malheu-
reuse !
— L'idée que vous êtes sérieux est affreuse ! pleurnicha Edgeworth.
— Adieu ! poursuivit Jack en les embrassant. Prenez cette clef, vous la pré-
senterez à Baptiste Kellleby, et il vous remettra une boîte aux gardes de la
serrure de .laquelle elle s'adapte. Cette boîte contient cinquante guinées et
quelques bijoux; partagez-vous les unes et portez les autres en mémoire de
moi. Seulement, si vous m'aimez un peu, n'enlevez rien de cette maison.
— Rien! rien! s'écrièrent ensemble les deux dames.
— Adieu! répéta Sheppard, et il s'éloigna précipitamment.
— Que décidez-vous, Poil? demanda Bess, hésitante.
— Entrons, parbleu, sotte ! et emparons-nous de tout ce que nous pourrons
238 LES CHKVAL1ERS DU BROUILLARD

emporter. Je sais où on serre les objets précieux, et puisque Ja<-'k nous laisse,
peu importe qu'il soit content ou non.
Un coup de sifflet retentit.
— Voilà! cria Blueskin. Le capitaine est si pressé qu'on n'a pas le temps
de faire l'amour, dit-il à Rachel. Au revoir, ma charmante! Ces dames sont des
connaissances très-aimables, vous verrez.
Il la baisa et s'élança sur les traces de Jack.
D'un autre côté, la chaise et son infortuné fardeau marchahnil grand Irain
vers Newgale. Arrivé devant la loge, un des porteurs fil trembler sous le mar-
teau la porte massive-, qui s'ouvrit sur-le-champ. Tous les porte-clefs étaient
réunis. Ireton et Langley étaient rentrés de leurs battues infructueuses; Marvel
était venu souhaiter le bonsoir à madame Spurling. La curiosité de la cabare-
tière était à son comble; néanmoins, elle paraissait plus calme que ses compa-
gnons. Derrière elle, Caliban riait tout seul, montrant ses dents d'une oreille à
l'autre.
— Hein! qui aurait cru que Shotbolt nous referait de la sorte? dit Ireton.
Je suis fâché, pour l'honneur du vieux Newgate, que le geôlier d'une autre pri-
son ait obtenu la récompense. C'est diablement embêtant!
— Diablement embêtant! répéta Langley.
•—
Personne n'a plus à se plaindre que moi ! grommelaAustin.
— Vingt livres, fit madame Spurling : j'ai été témoin du pari.
— Voyons! cria Ireton; apportez les fers, Caliban.
— Où est M. Shotbolt? demanda Austin au porteur.
— Ce m'sieur sera ici tout à l'heure ; il était occupé. L'aut'e m'sieur a dit
que e'te lellre vous expliquerait tout.
•—
Occupé! dit Marvel; c'est bizarre... Enfin, voyons le prisonnier.
La chaise fut ouverte.
— C'est Sholbolt! cria Austin. J'ai gagné!
Des exclamations de surprise s'échappèrent do toutes les bouches. Madame
Spurling se mordit les lèvres pour cacher sa gaieté; Caliban se tint les côtes.
•—
Ecoulez la lettre, reprit Ireton, rompant le cachet :

« J'arrangerai de celle manière quiconque essayera de se saisir de moi.


« Signé : JACK SIIKI-PAIU). »

— Ainsi, c'est Jack Sheppard qui nous renvoie Shotbolt en cet état? dit
Langley.
— Il paraît, répondit Marvel. Déliez-lui les bras et ôfez- lui ce mouchoir. Le
pauvre diable est à moitié suffoqué.
— Jo devine quelle part vous avez prise dans tout ceci, murmura
Austin à
madame Spurling.
— Peu vous importe! Vous êtes le gagnant, repartit la
cabaretière.
LES CHiiVALlERS DU BROUILLARD 239

Une demi-heure plus tard, quand on eut suffisamment ri el causé de cet


incident, quand le pari eut été réglé, que les porteurs eurent été congédiés avec
les trois guinées que ShotbolL leur redevait et qu'il fut obligé de leur compter,
Ireton se leva et exprima son intention de traverser la rue pour informer
M. Wild de ces circonstances.
— Langley, prenez
la lanterne, ajouta-t-il, et accompagnez-moi.

CHAPITRE XIII

COMMENT JACK SHlU'l'AUD FUT DE NOUVEAU FAIT PIUSONNIEK

Jack, après avoir sifflé Blueskin, descendit en courant une ruelle qui, de
Wych slreel, conduisait derrière l'église Saint-Clément, où il trouva Thames
Darrell.
— J'allais
partir, lui dit Thames; lorsque je vous ai quitté à la porte de
M. Kneebone, vous m'avez prié de vous attendre ici cinq minutes, et il y a de
cela plus d'une demi-heure.
— Vous ne vous
plaindrez pas de ce relard quand vous serez instruit de ce
que j'ai fait, répondit Sheppard. J'ai obtenu deux paquels de lettres de sir Row-
land Trenchard, lesquelles, je n'en doute pas, établiront vos droits : les voici.
Puissent-elles vous être aussi utiles que je le désire.
— Jack, reprit Thames, fort ému, je
voudrais trouver le moyen d'éclaircir
votre sombre avenir.
— C'est impossible, repartit Sheppard, je suis
perdu.
— Non, pas entièrement.
— Entièrement, répéta
Jack, d'un air affligé. Ecoulez-moi,-Thames, je vais
fuir ce pays pour jamais. Demain, à la pointe du jour, un bâtiment à l'ancre
dans le fleuve fera voile pour la France; j'ai payé mon passage à son bord, et
les quelques effets- que je possède sont déjà embarqués. .Blueskin vient avec
moi; ce fidèle camarade ne m'abandonnera jamais.

Jamais, tant que j'aurai un souffle dans le corps, capitaine, s'écria Blues-
kin qui les avait rejoints. L'Angleterre ou la France, Londres ou Paris, c'est
pour moi tout comme, pourvu que je vous aie là pour me commander.
— Restez à portée de la voix, lui dit son chef, quand j'aurai besoin
de vous,
je vous appellerai.
Blueskin se retira.
— Je ne puis qu'approuver la démarche que vous allez faire, Jack, dil
Thames, et cependant je la regrette sous plus d'un rapport. Enfin, dans quelques
années vous reviendrez avec vos amis.
— je ne reviendrai jamais, répondit amèrement Sheppard. Mes amis
n'ont
240 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

point à craindre mon retour ; ils n'entendront plus parler de moi. Sous un autre
nom, je prendrai du service à l'étranger et tâcherai de me faire une réputation
ou de mourir honorablement; mais, jamais, jamais, je ne reviendrai,
— Je ne combattrai pas votre résolution, Jack ; cependant, je redoute l'effet
de votre départ sur votre pauvre mère.
— Pourquoi me parler d'elle? repartit Sheppard en frissonnant et d'une
voix brisée. J'agis pour le mieux, j'espère qu'elle aura la force de supporter
cette séparation. Portez-lui mon adieu. Je ne vous demande pas de me rempla-
cer, c'est peut-être impossible; mais soyez-lui un second fils.
— Comptez sur moi, s'écria Darrell en lui serrant affectueusement la main.
— J'ai encore une prière à vous adresser, continua Jack en tremblant el.
j'ose à peine vous la faire entendre. Edifiez Winifred sur. mon compte; qu'elle
ne me croie pas plus mauvais que je ne le suis... ni même aussi mauvais que
j'ai pu l'être. Dites-lui que, plusieurs fois, sur le point de commettre une action
coupable, j'ai été retenu par sa douce image. Si l'amour sans espoir que j'avais
pour elle m'a rendu voleur, il m'a aussi épargné plus d'un crime. Lui direz-
vous cela?
— Je vous le promets, répondit gravement Thames.
— C'est bien, dit Sheppard, recouvrant son calme. Occupons-nous à pré-
sent de vos intérêts. Blueskin, qui a été en sentinelle toute la soirée, a suivi sir
Rowland Trenchard jusque chez Jonathan Wild, et, d'après la façon mysté-
rieuse dont il a été introduit par Abraham Mendez, l'homme de confiance de
l'empoigneur de voleurs, et non par le portier ordinaire, je suis persuadé qu'ils
sont seuls, et qu'ils prennent quelque arrangement préalable au départ de notre
oncle d'Angleterre.
— Est-ce qu'il quitte l'Angleterre? demanda Thames étonné.
— Demain, sur le même bâtiment que moi. Les documents que je viens de
mettre en votre possession m'induisent à soupçonner que sir Rowland nourrit
le dessein de vous faire rendre justice lorsqu'il ne sera plus là; mais il se peut,
très bien que ses intentions soient déjouées par les machinations de Wild qui
a évidemment, intérêt à en empêcher la réalisation. Le moyen de parer à cela,
c'est d'essayer de les surprendre ensemble, et en prouvant à sir Rowland que
nous avons le pouvoir de le contraindre à une restitution, de forcer l'autre
misérable à céder. Selon toute probabilité,Jonathan ignore l'existence de ces
paquets, ils nous serviront à l'intimider. Voulez-vous tenter l'entreprise?
— Elle est hasardeuse, répondit Thames, au bout d'un instant de réflexion,
mais elle est. nécessaire. Toutefois, je m'oppose à ce que vous m'accompagniez,
Jack; le danger que je cours, comparé au vôtre, n'est rien.
— Je me soucie peu du danger lorsqu'il est question de vous être utile,
repartit Sheppard. D'ailleurs, vous ne pourriez pas entrer sans moi. 11 ne faut
pas frapper à la porte, et la maison de Jonathan Wild n'est pas d'aussi facile
accès que celle de M. Wood.
LES^CHEVALIERS DU BROUILLARD 241

Mort de Sir Rowland.

— Je comprends,
répliqua Thames el m'en rapporte à vous.
— Alors, ne perdons pas de temps.
Venez Blueskin.
Ils se dirigèrent d'un pas rapide vers le Old Bailey, mais la porte de derrière,
sur laquelle comptait Jack, était fermée.
— Si j'avais sur moi mes anciens
outils, murmura-t-il, nous serions bientôt
maîtres de cet obstacle; nous allons être obligés de le forcer.

Et la cave, capitaine, dit Blueskin, frappant du pied une large planche
de niveau avec le sol, en voici l'entrée. C'est par ici que le vieux voleur apporte
son lourd butin, qu'il emmagasine ensuite dans les cachettes de son infernale
demeure.
En parlant ainsi, le bandit, à l'aide d'un ciseau, avait soulevé la planche. Il
introduisit ses doigts dessous, et, secondé par Jack, il découvrit un trou téné-
breux, dans lequel lui et ses compagnons sautèrent. Ils se trouvaient dans une

Liv. 31
242 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

espèce- de cave fermée, qu'il leur fallut encore ouvrir de force. Ils traver-
sèrent à tâtons une ou deux voûtes humides et gravirent quelques marches qui
les conduisirent dans l'antichambre déserte, où brûlait une lampe sur une plan-
chette. Ils résolurent de continuer sans son secours et montèrent l'escalier. Jack
appliqua son oreille au trou de la serrure de la salle d'audience; n'entendant
aucun bruit, il voulut ouvrir; la porte était fermée.
— Je crains que nous ne soyons arrivés trop tard, dit-il bas àDarrell, nous
allons le savoir. Donnez-moi le ciseau, Blueskin.
Ils entrèrent ; la chambre était plongée dans une complète obscurité.
— C'est étrange! reprit Sheppard. Sir Rowland doit être parti; cependant
la clef est dans la serrure à l'intérieur. Soyons sur nos gardes.
— Faut-il apporter la lumière, capitaine? chuchota Blueskin.
-—Oui, répondit Jack. Je ne sais pourquoi, conlinua-t-il en s'adressanl à
Thames, j'ai le pressentiment d'un malheur. Le courage me manque, je suis
presque fâché d'être venu.
Il avança de quelques pas, son pied fut collé à la terre par une "substance
gluante. Il se baissa pour sentir ce que c'était, et relira aussitôt sa main en
poussant une exclamation d'horreur.
— Dieu du ciel! le parquet est couvert de sang.
Un crime a été commis. La
lumière!... la lumière !...
Etonné de ses cris, Darrell s'élança à sou côté. En ce moment Blueskin reve-
nait avec la lampe. Un spectacle horrible s'offrit à leurs regards : le sol inondé
de sang, les papiers épars, le manteau et le chapeau de l'homme assassiné piéti-
nes et teints de sang caillé, son épôe, le drap ensanglanté, et. de place en place,
l'empreinte des pas en rouge sur le parquet.
— Sir Rowland est massacré! cria Jack, dès qu'il eut recouvré
l'usage de sa
langue.
— 11 est clair qu'il a été tué par son perfide
complice, répondit Thamos;
mon père est terriblement vengé!
— C'est vrai, mais c'est à nous de venger noire
oncle. Qu'esl-ce que cela?
ajouta Sheppard, ramassant une feuille de papier... Un bordereau de la main
de Jonathan; c'est l'explication du crime.
Blueskin.
— Voici un portefeuille plein de billets el un sac d'or, dit
— La somme qui, probablement, a excité
le misérable au meurtre, repartit
Jack. Il ne peut être loin; il est sans doute allé cacher le corps.
— Où donc mènent ces pas? reprit
Blueskin, penchant la lumière sur les
traces sanglantes. Voilà encore des papiers, capitaine.
Ma très-
— Donnez. Ah! fit Jack, une lettre commençant par ces mots : «
chère Aliva. » C'est le nom de votre mère, Thames.
-—
Voyons! cria le jeune homme, lui arrachant lo papier des mains. Celle
lettre est do mon père, dit-il eu la parcourant rapidement du regard. Enfin... je
saurai son nom... A.pprochez-moi la lampe, je ne puis déchiffrer la signature.
LES CHEYAL1ERS DU BROUILLARD 243

Jack se disposait à satisfaire ce. désir, quand une circonstance imprévue l'en
empêcha. Ayant suivi les pas jusqu'à la muraille et ne trouvant aucune issue,
Blueskin leva la lumière et vit sur la cloison des marques de doigts sanglants.
— Il y a
ben sur une sortie par ici quéque part, murmura-t-il. On m'a sou-
vent parlé d'une porte secrète qui existe dans c'te chambre.... Ah ! v'iale ressort !
s'écria-t-il, touchant un petit bouton que son oeil avait rencontré dans le mur.
L'instant d'après, il tombait sous le bras de Jonathan Wild qui. s'élançait
dans la chambre suivi d'Abraham portant la torche. Un rapide regard suffit à
l'empoigneur de voleurs pour l'instruire de ce qui se passait. Les faibles sons
qui étaient arrivés jusqu'à lui dans sa prison l'avaient averti que plusieurs per-
sonnes s'étaient frayé un chemin jusqu'au théâtre de l'assassinat, et il attendait
avec anxiété la fin de leurs investigations, se préparant à tout le mal qui pour-
rait eu advenir. Lorsqu'il avait entendu toucher le ressort, il était accouru et il
avait frappé à coups d'assommoir le premier individu qui s'était présenté à lui.
A la vue des intrus, ses appréhensions se changèrent en joie, et il poussa un
rugissement de triomphe, qui ressemblait au cri des sauvages habitants des
plaines.
Jack se hâta de le visera la tête avec son pistolet, maisDarrell lui retint le
bras.
— Ne faites pas feu! cria-t-il, il est important de ne pas le tuer. Il expiera
ses crimes sur le gibet. Vous êtes mon prisonnier, assassin!
— Votre prisonnier! répéta Jonathan d'un ton moqueur, vous vous trom-
pez, c'est vous qui êtes le mien, ainsi que votre compagnon le condamné Shep-
pard.
— Ne perdez pas vos paroles, ïhames, reprit Jack, attaquons-le.
— Rends-toi, ou meurs, coquin ! cria Darrell en se précipitant sur lui l'épée
haute.
— Voici ma réponse, riposta Wild en lançant l'assommoir sur la tête de son
adversaire avec une telle force, qu'il l'étendit à ses pieds.
— Ah! traître! cria Jack, lâchant la détenle de son pistolet.
Wild, dans cette prévision, baissa soudain la tête et évita la balle, qui,
passant à un pouce au-dessus de lui, alla s'enterrer profondément dans le mur.
Sheppard n'eut pas le temps de tirer un second coup; il eut à se défendre
contre le couteau de chasse de l'empoigneur de voleurs.
— Nab, relevez cette lame et poignardez-le, vociféra Jonathan, se sentant
serré de près.
— Aussi lâche que misérable! cria Jack, comme le juif, obéissant à l'ordre
de son chef, s'emparait de l'arme du mort et l'assaillait, mais je te jouerai
encore.
Et, reculant vers la porte, il la franchit rapidement.
— Courons après lui! qu'il ne m'échappe pas! cria Wild. Mort ou vif, je le
veux!... Apportez la torche.
244 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Jack était juste au milieu de l'escalier, Abraham et Jonathan atteignaient le


palier supérieur, quand la porte de la rue fut ouverte par Langley et Irelon,
tenant une lanterne.
— Arrêtez-le! tonna Jonathan, arrêtez-le! C'est Jack Sheppard.
— Place! cria Jack furieux; je tue le premier qui s'oppose à mon passage.
Selon toute probabilité, le porte-clefs eût cédé, si son subordonné ne l'eût
invité à faire résistance.
— Rendez-vous tranquillement, Jack, dit-il, cela vaudra mieux; vous
n'avez aucune chance de fuir.
Dédaignant cette observation, Jack regarda par-dessus la rampe de fer et
mesura la distance; elle était trop haute; il abandonna son projet.
— Nous le tenons ! s'écria Wild en descendant l'escalier.
Rapide comme la pensée, Sheppard se retourna. Il allait plonger son épéc
dans la gorge de l'empoigneur de voleurs, quand Ireton se jeta sur lui par der-
rière.
— C'est à vous que revient l'honneur de l'arrestation, monsieur Wild, dit le
geôlier, pendant que Jonathan lui aidait à désarmer le prisonnier. Je venais
vous raconter un tour fort comique de cette canaille... et je le trouve ici ; j'avoue
que c'est le dernier endroit où je serais venu le chercher.
— Vous avez paru à point nommé, repartit Jonathan, et j'aurai soin que vos
services ne soient pas oubliés.
— Monsieur Ireton, cria Jack, d'un accent qui trahissait la plus ardente
prière, avant de m'emmener d'ici, je vous adjure si vous désirez favoriser l'ac-
tion de la justice, de fouiller cette maison. Un des crimes les plus barbares y
a été commis tout à l'heure par le monstre Wild. Vous trouverez les preuves de
l'assassinat dans sa chambre. Courez-y sur-le-champ, je vous on supplie, avant
qu'il ait eu le temps de les faire disparaître.
— M. Ireton sera le
bienvenu dans toutes les pièces de la maison où il lui
plaira d'entrer, aussitôt que nous vous aurons conduit à Newgate, dit Jonathan
sur un ton de bravade. Je me propose pour diriger ses recherches.
— M. Ireton ne fera
rien de semblable, reprit le geôlier. Dieu bénisse votre
âme! Vous figurez-vous que je vais écouler une pareille blague?Non pas, je ne
suis pas aussi cornichon que Shotbolt, Jack, quoi que vous en pensiez.
— Par pitié ! montez
l'oscalier, dit Sheppard. Il y a là-haut un homme qui
se meurt... le capitaine Darrell. Prenez-moi avec vous, mettez un pistolet à
mon oreille, et faites feu si je vous ai abusé.
— Et qu'est-ce qui résulterait de
bon de tout cela? répliqua ironiquement
Ireton. Vous tuer, ce serait perdre la récompense. Vous jouez parfaitement
votre rôle, mais n'importe!
— Vous refusez d'y aller? cria
Jack avec colère. Monsieur Langley, j'en
appelle à vous; je répète qu'un meurtre a été commis; qu'un second meurtre va
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 24b

s'accomplir, si vous n'y mettez obstacle. Le sang retombera sur votre tête. M'en-
tendez-vous, monsieur? Ne vous bougerez-vous pas?
— Pas
d'une semelle, repartit Langley avec humeur.

Emmenez-le à Newgate! cria Jonathan. Ireton, puisque vous l'avez
arrêté, la récompense vous appartient; mais j'userai de mon pouvoir pour qu'on
en accorde une à Langley.
—-
C'est cela, monsieur, fit Ireton en s'inclinant. En route, Jack!
— Misérables! cria Sheppard exaspéré par la violence de ses émotions,
vous êtes tous ligués avec lui.
— En marche! reprit
Jonathan. Je veux le voir enchaîné moi-même. Nab,
demeurez à la porte, ajouta-t-il en restant une minute à l'écart; que personne
n'entre ni ne sorte pendant mon absence.
Austin put à peine en croire ses }reux, lorsqu'il vit Jack arriver à Newgate.
Sholbolt, qui commençait à revenir des suites de sa mystification, eut un trans-
port de joie. Madame Spurling s'était retirée dans sa chambre. Le prisonnier
s'adressa à ses nouveaux auditeurs,leur fit le même récit qu'à ses compagnons,
mais n'obtint pas plus de succès. Ses prières furent accueillies avec moquerie,
et Jonathan, après l'avoir vu chargé de fers et jeter dans le fort des condam-
nés, retraversa la rue.
Abraham était toujours en sentinelle à la place où il l'avait laissé.
— Personne n'est venu? lui
demanda-t-il.
— Berzonne.
— C'est bien, répondit Wild, entrant dans la maison et fermant la porte.
Allons nous débarrasser de notre mort. Eh quoi! Nab, vous tremblez comme si
vous aviez la fièvre! ajouta-t-il, eu se tournant vers le juif dont les dents cla-
quaient assez fort pour qu'on les entendit.
— Je ne zuis bas engore pien remis de la frayeur que j'ai eue dans le
buils.
Jonathan retrouva dans la salle d'audience le corps inanimé de Dai'rell à l'en-
droit où il était tombé; seulement, il remarqua que les poches de ses vêtements
étaient retournées et qu'on avait enlevé tout ce qu'elles contenaient. Cette cir-
constance lui donna l'éveil; il regarda autour de lui et s'aperçut que la trappe,
que nous avons mentionnée comme communiquant avec un escalier secret, était
ouverte. Il découvrit ensuite que Blueskin était parti, et, continuant son inspec-
tion, reconnut qu'il avait emporté les billets de banque, l'or, les lettres, et
môme, ce que Jonathan ignorait, les deux paquets que Jack avait donnés à son
ami. Proférant une imprécation terrible, Jonathan saisit la torche et se préci-
pita au bas de l'escalier; il chercha minutieusement et infructueusement de
tous côtés; puis, voyant la porte de la cave ouverte, il en conclut que Blues-
kin s'était enfui, et dans une disposition d'esprit nullement enviable, reprit le
chemin de la salle d'audience. Il commanda au juif de jeter dans le puits le
corps de ïhames.
246 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Musieur Wild, fus defriez pien faire za fus-même, répondit Abraham en


secouant la tête. Bur rien au monde, je ne fudrais rendrer dans cet horriple
lieu.
— Fou! de quoi avez-vous peur? cria Wild, enlevant le corps. Après tout,
ojouta-t-il en s'arrêtant, il me sera peut-être plus utile vivant que mort.
Agissant d'après ce changement d'idées, il ordonna à Mendez de le suivre,
descendit une seconde fois l'escalier secret, porta le blessé dans les régions les
plus souterraines de son habitation, ouvrit successivement plusieurs portes,
arriva à un noir caveau qui eût rivalisé avec les plus sombres cachots de New-
gate, y enferma Thames et remonta chez lui.
— Maintenant, dit-il, allez à la pompe remplir un seau d'eau, Nab, que nous
lavions les taches qui sont sur l'escalier; ensuite nous brûlerons le drap. On
prétend que le sang ne s'efface jamais, je n'ai point encore vérifié la vérité de
ce fait. Quand je me serai reposé une heure, je courrai après lui.

CHAPITRE XIV

f.OSIWÎNT HMÎKSK1N ]!NJ)UHA LA T011TUHK

Dès qu'il fut connu, le jour suivant, par l'intermédiaire des papiers publics,
que Jack Sheppard s'était échappé de sa prison et qu'il avait été repris pendant
la nuit, la curiosité fut de nouveau excitée, et une foule considérable se porta
à Newgate, avec l'espoir d'être admise dans son cachot; mais, par l'ordre exprès
du gouverneur, — Wild ayant en secret conseillé cette précaution, —personne
n'obtint de voir le prisonnier. Des avis opposés surgirent alors relativement à
l'exécution. Les uns pensaient que l'ordre existant était valable; les autres, que
les circonstances de l'évasion exigeaient de nouvelles formalités. Pour lever
toutes difficultés, le gouverneur se rendit h. Windsor, laissant l'intérim do ses
fonctions à Jonathan, qui profita de son court gouvernement pour adopter
contre Sheppard les plus rigoureuses mesures. Il Je fit dépouiller de ses riches
habits, couvrir de haillons sordides, le chargea de fers additionnels et le trans-
féra du fort des condamnés dans le fort de pierre, qui était la cellule la plus
malsaine de la prison. Là, au sein d'une obscurité complète et permanente, visité
à des intervalles déterminés par le seul Ausfiu qui ne lui adressait pas la parole
et ne répondait à aucune de ses questions, nourri littéralement de pain moisi et
d'eau croupie, entouré do murs de pierre, avec un sol humide pour oreiller et
une simple couverture pour le protéger du froid mortel qui lui perçait le corps,
Jack sentit son courage l'abandonner; il tomba dans un abattementprofond, et
soupira avec ardeur après le moment où une mort violente terminerait ses souf-
frances. Maïs il n'en était pas ainsi ordonné; M. Pitt revint porteur de la nou-
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 247

velle que l'exécution était ajournée, et, suivant l'avis de deux éminenls juris-
consultes du jour, sir William Thomson et M. Sergeant Raby, il fut décidé que,
vu l'évasion du condamné Sheppard, il fallait constater son identité d'une
manière juridique et régulière, avant de procéder à l'exécution, et que l'on
attendrait conséquemmentjusqu'en oclobi*e la prochaine session de la cour cri-
minelle du Old Bailey.
Pendant ce temps, le malheureux prisonnier, qu'on n'avait point informé
de ce sursis, languissait dans son horrible cachot, et au bout de trois semaines,
il devint assez gravement malade pour inspirer de sérieuses inquiétudes. En
vain on améliora son régime alimentaire, il repoussa toute espèce de nourri-
ture. Jonathan ne désirait pas sa mort; il le fit donc transporter au-dessus de la
porte du côté occidental, considéré comme la plus solide partie de la geôle,
dans une cellule aérée, appelée le Château, et lui accorda quelque bien-être en
vue de le rétablir, ou, du moins, de le prolonger jusqu'à l'époque de l'exécu-
tion. Le Château, de douze pieds de hauteur environ sur neuf de largeur et qua-
torze de longueur, avait des murs énormes, de petites fenêtres sans vitres,
munies d'un double grillage, une cheminée sans grille, un lit de caserne, et
deux portes l'une sur l'autre de six pouces d'épaisseur chacune. Comme Jack
déclinait rapidement, on lui ôta ses fers, ses vêlements lui furent rendus, on lui
donna un matelas et des draps, et madame Spurling lui fut attachée en qualité
de garde-malade. Grâce aux soins de cette dernière, Sheppard se ranima. Aus-
sitôt qu'il le vit convalescent, Wild, ne craignant plus sa lin prématurée, recom-
mença son dur traitement. Le lit lui fut enlevé, madame Spurling éloignée, on
lui remit ses fers, et on l'attacha par un fort anneau à un crampon scellé
dans le sol. L'unique soulagement qu'on lui permit fut de s'asseoir sur une
chaise. Malgré tout, Jack continua à aller mieux, et le coeur lui revint avec les
forces. Aucun étranger n'avait encore pu le voir, mais comme le temps où son
identité devait être constatée approchait, on se relâcha faiblement de cette sévé-
rité, et de temps à autre certaines personnes furent introduites dans le cachot,
toujours sous la surveillance d'Austin. De qui que ce fut, Jack ne parvint à
apprendre ni ce qu'était devenu Thames Darrell, ni le moindre détail touchant
la famille de Dollis ïïill et sa mère. Austin, auquel Wild avait évidemment fait
la leçon, se renfermait à ce sujet dans un silence impénétrable. Enfin, un mois
s'écoula encore de la sorte; octobre arriva, on n'avait plus que huit jours à
attendre l'ouverture des séances du Old Bailey.
Un soir, Austin allait fermer la grande porte, quand Jonathan Wild et ses
deux janissaires entrèrent dans la loge, amenant un prisonnier pieds et poings
liés. C'était Blueskin. A peine fut-il débarrassé de ses cordes, qu'il se jeta impé-
tueusement sur Wild, le terrassa, le prit à la gorge et l'eût infailliblement étran-
glé sans l'intervention des gardiens. Il se débattit .avec une telle violence, que
les efforts combinés des quatre associés furent nécessaires pour l'enchaîner. 11
affirmait qu'on s'était saisi de lui pendant son sommeil, qu'on avait drogué sa
248 •
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

boisson, autrement qu'on ne l'eût pas arrêté vivant, et que Wild lui avait volé
une grosse somme, avant la restitution de laquelle ilne plaiderait point.
— Peu importe! s'écria Jonathan. Qu'il plaide ou qu'il ne plaide pas, il sera
pendu:en compagnie de son allié Jack Sheppard.
Au nom de son chef, un frisson parcourut le corps athlétique de Blueskin.
— Où est-il? demanda-t-il; que je le voie, que je lui parle, et vous garde-
rez tout l'argent. •
Jonathan ne lui répondit pas et fit signe aux gardiens de l'emmener.
Après lé départ de Blueskin, l'empoigneur de voleurs .exprima l'intention
dé visiter le cachot de Sheppard, et se fit suivre.'d'Ireton et d'Ausfin. Ils
ouvrirentlà porte massive et pénétrèrent dans la cellule. Quel fut leur étonne-
mèht de la trouver vide! Jonathan n'en pouvait croire ses yeux. Il promena
son-regard farouche et scrutateur de l'un à l'autre de ses compagnons, qui, fort
effrayés tous deux,'ne paraissaient cependant pas coupables. Enfin, avant qu'ils
euss.e.nt-proféré une parole, on entendit un léger bruit dans la cheminée, et
Jack en descendit avec ses fers. Sans manifester le moindre embarras, il alla
tranquillements'asseoir.
' — C'est étourdissant! cria Wild. Comment a-t-il ouvert son cadenas? Aus-
tin, ce doit.être par vôtre négligence.
— Ma négligence ! monsieur Wild, repartit en tremblant le porte-clefs. Je
vous.assure qu'il y a une heure il était fermé. Je suis aussi surpris que vous.
— Eh bien, vous en porterez la responsabilité, tonna AVild en jurant.
— Il n'est point à blâmer, s'écria Sheppard. J'ai ouvert le cadenas avec ce
clou à crochet que j'ai trouvé dans le parquet. Si vous étiez arrivé dix minutes
plus tard, ou s'il n'y avait pas eu en travers de la cheminée une barre de fer qui
gênât mon passage, j'aurais été hors de votre atteinte.
— Votre langage est bien hardi, répliqua Wild. Austin, allez dire à deux de
vos camarades d'apporter ici le plus gros cadenas et la plus lourde paire de
menottes qu'ils aient dans leur réserve. Nous verrons s'il les ôlera encore.
Un dédaigneux sourire plissa les lèvres de Jack.
Austin reparut bientôt, escorté de deux subordonnés en tabliers- de cuir et
un fort marteau à la main. Ils glissèrent les fers aux poignets du prisonnier,
rivèrent au crampon le nouveau cadenas, et se retirèrent.
— Laissez-moi seul un moment, dit Jonathan aux porte-clefs. Jack, conti-
nua-t-il, en l'enveloppant d'un regard de joie maligne, lorsque ceux-ci lui
eurent obéi, je vais vous raconter ce que j'ai fait. Tous mes plans ont réussi.
Avant un mois, votre mère m'appartiendra. Les biens des Trenchard seront à
moi, car sir Rowland n'est plus, et le jeune Thames ne reverra jamais la lumière
du jour. Blueskin, qui m'a dérobé les papiers et l'argent, est prisonnier; il
mourra sur le même gibet que vous. Ma vengeance est complètement satis-
faite.
Sans attendre une réponse, il lança un coup d'oeil haineux au prisonnier
L/iBSv CHEVALIERS DU BROUILLARD 249

Le cabaret de Cross-Sliowel,

et quitta le cachot, dont la double porte fut à l'instant fermée et verrouillée.



Je n'ai pas fini, dit Wild aux geôliers; je veux voir si Blueskin est un
peu plus calme; d'ailleurs, j'ai une question à lui faire. Donnez-moi la lumière
et les clefs, j'irai seul.
Il descendit un petit escalier en spirale, s'enfonça sous une longue galerie
de pierre, dans laquelle aboutissaient plusieurs couloirs, enfila l'un d'eux, et
après maints détours dans ce labyrinthe qui lui était familier, il arriva au cachot
qu'il cherchait, choisit une clef dans le trousseau qu'Austin lui avait remis,
ouvrit la porte, et vit Blueskin au fond de l'étroite pièce, les fers aux mains et
aux pieds. Le prisonnier était ondoi'mi; il se plaignit d'être réveillé, mais lors-
qu'il reconnut l'intrus, il se leva avec fureur et de ses prunelles jaillit du feu
sous ses sourcils froncés.
voulez-vous? demanda-l-il brutalement.
— Que

Liv. :J2.
j

250 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Je veux savoir où sont déposés les billets de banque, l'or et les papiers
que vous avez enlevés de chez moi, répondit Wild.
— Ils sont en lieu de sûreté; vous ne les trouverez jamais; mais un autre
les trouvera sous peu.. Vlà tout ce que j'ai à vous dire.
— Ecoutez, Blueskin, reprit Jonathan, contenant sa colère : si vous me
découvrez ce lieu caché et que vous ne me trompiez pas, je vous rends à la
liberté; je fais plus, je vous donne une partie de l'or.
— Mettez en liberté le capitaine Sheppard et quand j'aurai la certitude qu'il
est en sûreté, l'argent, les papiers reviendront en vot'possession, et quelque
autre chose encore dont vous ne vous doutez pas.
— Intraitable butor! s'écria Jonathan furieux. Penses-tu que je voudrais, à
ces conditions, renoncer à la plus douce part de ma vengeance? Non. Je t'arra-
cherai ton secret par d'autres moyens.
Et il sortit en refermant violemmentla porte, •
Dix jours s'étaient écoulés depuis cette menace. Blueskin, accusé par Wild
de vols reconnus vrais, était traduit à la barre du Old Bailey pour être jugé
lorsqu'il déclara qu'il ne se défendrait pas des faits qu'on lui imputait tant
qu'on ne lui aurait pas restitué une somme de cinq cents livres que lui avait
soustraite son accusateur. Cette somme, réclamée par Wild en vertu des statuts
4 et 5 de Guillaume et Marie, sous celte rubrique : Pour encourager l'arresta-
tion des voleurs de grands chemins, lui fut adjugée par la cour.
Comme Blueskin, néanmoins, persistait dans son obstination, on lui donna
lecture du jugement suivant, prononcé contre les prisonniers qui restent
muets :
« Accusé,
disait la sentence, vous serez reconduit à la prison d'où vous sor-
tez, et enfermé dans un cachot noir; vous y reposerez sur la terre nue, sans
litière, sans paille, sans couverture et sans vêtements. Vous serez couché sur le
.
dos; votre tête sera couverte et vos pieds seront découverts. Un de vos bras sera
lié à droite, l'autre à gauche, et vos jambes seront étendues dans la même direc-
tion. Alors on fera peser sur votre corps autant de fer ou de pierre que vous
pourrez en supporter, et l'on excédera ce poids, si besoin est. Le premier jour,
vous mangerez trois morceaux de pain d'orge sans boire; le second jour, on vous
permettra de boire à votre soif, à trois reprises différentes et sans manger, de
l'eau qui est près de la porte de la prison, mais pas d'eau courante. Tel sera
votre régime jusqu'à ce que mort s'ensuive.
« Accusé,
les biens de quiconque a subi ce jugement sont confisqués an pro-
fit du roi. »
Celte lecture, à laquelle succéda un silence solennel, fit une sensation pro-
fonde sur tout l'auditoire; Blueskin seul resta calme, maussade cl opiniâtre. On
l'emmena.
Dans un cabinet attenant au tribunal, Marvel, l'exécuteur, commandé par
Wild, lui lia si étroitement ensemble les deux pouces avec une corde à fouel,
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 251

que la chair fut coupée jusqu'à l'os. Toutefois, ce préliminaire ne lui arrachant
même pas une plainte, il rentra à Newgate.
La chambre do la presse, où Blueskin fut conduit à son arrivée à la geôle,
était une petite pièce carrée, entièrement construite en pierres. A ses quatre
angles, un énorme poteau, le long duquel glissait, à l'aide de poulies, un lourd
appareil de bois, atteignaitle plafond. Dans le sol étaient scellés quatre anneaux
de fer à neuf pieds d'écaiiemenf. Le prisonnier fut de nouveau questionné, il
s'entêta, et des préparatifs furent faits pour le soumettre à la torture. Marvel,
connaissant sa grande force physique, jugea prudent de s'adjoindre Caliban et
les guichetiers. Cependant, le prisonnier fui plus docile qu'on ne l'espérait. Il
se laissa ôter ses fers, dépouiller de ses habits, sans opposer de résistance; mais
comme on allait le coucher à terre, il s'échappa et s'élança sur Jonathan, qui,
les bras croisés, debout à l'entrée, surveillait l'exécution de la sentence. Sa ten-
tative ne réussit pas. Ressaisi aussitôt, les quatre hommes retendirent sur le
pavé et lui tinrent les bras et les jambes pendant que Caliban lui tenait la tète.
Eu cet état, il trouva le moyen de mordre un doigt du pauvre noir, qu'il eut
presque coupé avant qu'on ne pût le secourir. Lorsque Marvel fut parvenu à lui
attacher aux chevilles et aux poignets de grosses cordes fixées àleur autre exlré-
mité dans les anneaux de fer, on fit jouer les poulies, et la pesante machine, res-
semblant à une auge, descendit lentement sur la poitrine du condamné. L'exé-
cuteur plaça d'abord deux poids de cent livres chacun dans la presse; puis, au
bout de cinq minutes, ce fardeau ne paraissant pas suffisant, un troisième poids
do cent livres y fut ajouté. Le patient commença de respirer péniblemeut; tou-
tefois, sa robuste charpente supporta encore cette charge. Enfin, après une
heure de torture, sur un signe do Wild, un quatrième poids opéra, en moins de
quelques minutes, un changement effroyable. Les veines des tempes et du cou
se gonflèrent et noircirent; les yeux hagards sortirent de leurs orbites, une
sueur abondante s'amassa sur le front, et le sang jaillit de la bouche, des narines
et des oreilles.
— De l'eau, dit convulsivement Blueskin.
L'exéculeur fit un signe négatif.
— Cédez-vous? demandaWild.
— Pour toute réponse, le prisonnier se heurta violemment
la tête sur le
pavé humide; mais on l'empêcha de renouveler cet essai de suicide.
— Mettez cinquante livres de plus, dit Jonathan.
— Arrêtez! gémit Blueskin.
— Plaidcrez-vous?
— Oui.
— Relâchez-le, Marvel; vous voyez que nous avons vaincu son obstination.
— Je veux vivre pour me venger! cria Blueskin, lançant à Wild un
regard
où se peignait la plus implacable haine.
Et quand les poids furent enlevés, il s'évanouit*
252 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

CHAPITRE XV

COMMENT l'IÏT l'EINT LE PORTRAIT DE JACK SIIEI'PAHD.

Le jeudi 13 octobre 1724, la porte du château fut ouverte dans la matinée


par Austin, qui prit un air d'importance inaccoutumé pour annoncer à Jack que
quatre messieurs allaient venir le voir, accompagnés du gouverneur.
— Quatre messieurs tels que vous n'en verrez pas souvent, ajouta le gui-
chetier d'un ton qu'il pensait propre à faire impression sur l'esprit de son
auditeur.
— M. Wood esl-il parmi eux? demanda vivement le prisonnier.
— M. Wood?... Non. Croyez-vous que je me donnerais la peine do l'annon-
cer? Ce sont des personnes du grand monde, je vous dis.
— Qui, enfin?
— Premièrement, sir James Thornhill, le peintre d'histoire de Sa Majesté
et le plus éminent artiste contemporain. Les grands dessins du dôme de Saint-
Paul, le plafond de la salle de réception à Hampfon Court palace, la chapelle des
Trépassés à Oxford, le château do Bleinheim, et je ne sais combien encore
d'autres chapelles et châteaux sont son ouvrage. Il décore en ce moment la
salle de l'hôpital de Greenwick.
— C'est bien! reprit Sheppard impatienté. Passons aux autres.
— Secondement, un ami de sir James, un jeune graveur de billets de mas-
carade et de caricatures. On le nomme Hogarlh. Troisièmement, M. Gayle,
poète. 11 composa les Captifs, qu'on joua dernièrement à Drury Lane, et qui
furent tant admirés par la princesse de Galles. Quatrièmement, M. Figg, le
fameux boxeur de profession du nouvel amphithéâtre de Marylebone Fieds.
— Figg est un de mes anciens amis, reparfit Jack. Il fut mon professeur
dans l'exercice de l'épée et du sabre. Je suis content qu'il se soit ressouvenu de
moi.
— Vous ne me demandez pas ce qui amène ici sir James Thornhill? dit
Austin.
— La curiosité,, je présume.
— Nullement. lise présente pour affaire.
— Pour affaire? répéta le prisonnier.
—Pour peindre voire portrait, par ordre de Sa majesté. Le roi a entendu
parler de vos étonnantes évasions, et il veuf connaître votre visage. Voilà une
plume à votre chapeau, j'espère! Aucun voleur n'a jamais eu pareil honneur.
— Est-il réel qjue mes évasions aient fait assez de bruit pour atteindre les
oreilles de Sa Majesté? dit Sheppard d'un air pensif. Mais je n'ai rien... rien
accompli encore, aaiprès de ce que j'accomplirai.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 253

— Ah! pour ça, riposta Austin, vous en avez fait assez, et plus que vous
n'en referez !
— Est-ce que je vais être reproduit pour l'immortalité dans ces fers
désho-
norants? continua le prisonnier.
— Comment donc voulez-vous qu'on vous reproduise?s'écria le
porte-clefs,
partant d'un grossier éclat de rire. Il est déjà très heureux que M. Wild vous
ait permis de reprendre vos beaux habits, autrement on vous reproduirait dans
un costume bien plus honteux. Pour ma part, je trouve que ces fers vous vont
très bien. Ah! voici vos visiteurs.
Des voix raisonnaient à la porte. Austin courut ouvrir et livra passage à
M. Pilt, personnage fastueux et de haute stature, qui, à son tour, introduisit
quatre individus. M. Gay, auquel le gouverneur adressa d'abord la parole,
était un bel homme de trente-six ans environ, le teint brun, la face ovale, les
yeux noirs pleins de feu, de sensibilité et de malice. L'expression générale
des traits était noble, excepté la bouche qui avait un pli moqueur et rusé.
L'extérieur du poète était extrêmement avenant. Avec une forte tendance à la
satire, mais sans une pointe de malveillance ou de méchanceté, les plaisanteries
que Gay semait dans sa conversation ou dans ses écrits ne lui firent jamais
perdre un ami. Tout le monde l'aimait, et parmi ses connaissances les plus
infimes, il comptait les esprits les plus choisis de ce lemps-là : Pope, Swift,
Arbuthnol. Sa personne était élégante; ses manières étaient affables et aisées,
et il se distinguait par la générosité de son caractère. Malheureusement, Gay
n'était pas riche. Autrefois intéressé dans les fonds de la mer du Sud, il s'était
cru possesseur de vingt mille livres, et ses espérances s'étaient évanouies avec
cette entreprise illusoire. Ni son crédit, qui était considérable,ni sa popularité,
no lui procuraient l'avancement après lequel il soupirait. Malgré son assiduité
à la cour,.il avait la mortification do voir parvenir chacun autour de lui, qui se
lamentait ainsi de son infortune :

Je vois chaque jour distribuer des places,


Mais aucune gazette amie ne nomme Gay.

Le prodigieux succès de l'opéra des Mendiants quatre ans après la date de


celle histoire, le récompensa de ses déboires précédents, quoiqu'il ne justifiât
pas pleinementl'épigrammequi faisaitallusion à l'auteur et directeur du théâtre :
«Fit Gay riche et Riche gai. » Au moment où il nous apparaît, on venait de
jouer sa pièce des Captifs àDrury Lane, et il méditait ses Fables, qu'il publia
deux ans plus tard.
Derrière le poète, marchait sir James Thornhill. Le grand peintre avait le
nez aquilin, de beaux traits réguliers et expressifs, et beaucoup de dignité dans
son maintien. Il pouvait avoir cinquante ans. Un jeune homme de vingt-sept
ans le suivait et lui portait son chevalet. A peine entré, il le mit en place, posa
la toile dessus, ouvrit la boîte à couleurs, en retira les pinceaux et la palette;
254 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

bref, eut pour le peintre toutes sortes d'attentions. Ce jeune homme, d'un
visage assez commun, était marqué du sceau du génie. Son oeil perçant et gris
foncé avait des mouvements si rapides qu'il semblait regarder vingt objets à la
fois, et, pourtant, ne s'attacher qu'à un seul. Il se nommait William Hogarth.
Tout à l'heure, nous expliqueronspourquoi il rendait à sir Thornhill des soins
si officieux.
Une espèce d'athlète à face bouffie, honnête et refrognée, taiiladée et bala-
frée dans tous les sens, et remarquable par l'air hargneux, brutal, bouledogue,
qu'un Anglais aime toujours à contempler comme le trait caractéristique de
ses concitoyens; en un mot, le formidable et renommé Figg, l'Atlas de l'cpée,
ainsi que l'appelait le capitaine Godfred, formait f'arrière-garde de cette petite
société. Il avait ôté son chapeau et essuyait la sueur de son crâne rosé couvert
d'emplâtres. Sa chemise ouverte laissait voir un cou de taureau et une poitrine
qui eût servi de modèle pour peindre Hercule. Il avait le nez plat, et on eût
dit que sa peau, brune et épaisse comme du cuir, aArait fréquemment subi
l'opération du tannage. Sous son bras, il portait un gros bâton noueux. Les
prouesses de Figg, dans un combat qu'il soutint contre Suilon, ont été célébrées
par le docteur Bryom, poète dont la ville natale, Manchester, est justement
Hère; et ses traits et sa personne nous ont été conservés par le plus illustre de
ses compagnons en la circonstance préseule, par Hogarth.
A l'aspect des étrangers, Sheppard se leva, croisa ses bras sur sa poitrine,
autant que le lui permettaient ses menottes, et rendit avec fermeté les regards
qu'on fixait sur lui.
— Messieurs, voici le fameux brise-prisons, dit M. Pilt, montrant le prison-
nier.
— Par exemple! cria Gay étonné. Est-ce que Jack Sheppard est un adoles-
cent si léger de formes? Je m'attendais à voir un homme de six pieds au moins,
avec des épaules comme celles de notre ami Figg. Vous êtes sûr que vous ne
vous Irompez pas de cachot, monsieur Pift?
— Il n'y a nulle méprise, monsieur; je suis Jack Sheppard, répondit le pri-
sonnier.
— Eh bien, de ma vie je ne fus plus surpris ! repartit le poète.
— C'est tout à fait l'homme que je me figurais, fit observer Hogarth, qui,
ayant arrangé toutes choses à la satisfaction de Thornhill, s'était retourné vers
le condamné, qu'il considérait, le menton appuyé sur son poing et le coude sou-
tenu par l'autre main; tout à fait l'homme que je me figurais! Corps souple,

tout muscle et activité; pas une once de chair superflue. Dans mes recherches
après des personnages originaux, monsieur Gay, j'ai parcouru tous les quartiers
de notre cité; j'ai visité les repaires fréquentés seulement par les voleurs, la
vieille et la nouvelle Monnaie, les plus mauvais lieux de Saint-Gilles et tant
d'autres; je n'ai jamais rencontré nulle part un individu qui réalisât aussi com-
plètement que celui-ci l'idée que je me suis faite d'un voleur de premier ordre.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 235

N'importe où il aurait frappé mes regards, je l'aurais distingué comme l'homme


désigné par la nature pour concevoir et effectuer le plan de ses extraordinaires
évasions.
Un sourire éclaira la physionomie de Sheppard.
— Il me comprend, vous voyez, continua Hogarth.
— Je ne contesterai pas votre jugement sur ce-point, monsieur Hogarth,
répondit Gay; toutefois, j'en appelle à vous, sir James, n'est-il pas étonnant
qu'une personne si faible en apparence et si jeune soit un si redoutable voleur
et un si vieux coupable? il a tout au plus vingt ans.
•—
J'ai vingt et un ans, reprit Jack.
— Ah ! vingt et un ; je n'étais pas loin de compte.
— Il est certainement très jeune et très mince, dit Thornhill, qui avait atten-
tivement étudié la physionomie de Sheppard; mais je partage l'avis d'Hogarth :
il est organisé pour faire ce qu'il fait. Semblable à un cheval pur sang, il peut
supporter plus de fatigue que s'il était d'un plus épais modèle.
Figg, resté jusque-là près de la porte, s'avança vers le prisonnier et lui
tendit sa large main, que Jack serra chaleureusement.
— Eh bien, comment allez-vous, mon garçon? dit le boxeur d'une voix rude,
mais amicale, et avec des manières brusques qui lui étaient particulières. Je suis
fâché de vous voir ici. Vous n'avez pas voulu écouter mes conseils; je vous
prédisais ce qui vous arriverait. Une maîtresse suffit pour ruiner un homme,
deux ruineraient le diable. Vous riiez de moi autrefois, à présent VOTIS ne riez
que du bout des dents.
— Eles-vous venu ici pour m'iusnlter, monsieur Figg, demanda Jack d'un
ton bourru.
— Vous insulter! du tout. J'ai entenduparler de vos évasions; il n'est bruit
que do vous; j'ai voulu vous voir. Vous fûtes mon élève, excellente lame! Vous
allez bientôt être exécuté; je suis venu vous dire adieu, et vous être utile, si
c'est possible, ajouta-l-il en glissant quelques pièces d'or dans la main du pri-
sonnier.
— Vous êtes trop bon, dit Jack, lui rendant son offrande; je ne requiers
aucune assistance.
— Trop fier, hein? repartit le boxeur; on ne veut pas avoir une obligation.
— Vous êtes dans l'erreur, monsieur Figg, répondit Sheppard souriant; car,
avant qu'on me conduise à Tyburn, j'ai l'intention de vous emprunter une
chemise pour l'occasion.
— Je vous la donnerai de grand coeur; j'en ai toujours des quantités en
réserve. Je n'ai jamais acheté une chemise de ma vie, monsieur Gay, j'en ai
pourtant pas mal vendu.
— Comment vous y ètes-vous pris, monsieur Figg? demanda le poète.
— Voilà : faites annoncer un combat public; la provocation est acceptée.
Cinquante élèves; la veille envoyez chez tous emprunter une chemise, on vous
256 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

en apporte cinquante chez vous, toute toile de Hollande première qualité. Mettez-
en une le lendemain pour la scène; elle est percée, déchirée, ensanglantée.
Chaque élève croit reconnaître sa propre chemise. On offre à chacun séparément
de la lui rendre; tous font la même réponse :
— Vous moquez-vous de moi?... Gardez-la
— Le moyen est ingénieux, dit en riant le poète.
Les préparatifs de sir James Thornhill étant enfin terminés, M. Pitt, après
s'être assuré qu'il ne lui manquait rien, s'excusa d'être obligé de paraître à la
séance de la cour du Old Bailey et se retira.
— Faites-moi le plaisir de vous asseoir, Jack, dit sir James. Messieurs,
éloignez-vous un peu, je vous prie.
"' Sheppard condescendit immédiatement au désir du peintre. Gay et Figg se
rangèrent à l'écart ; Hogarth tira de sa poche un portefeuille et un crayon.
— Je vais croquer la figure de Jack Sheppard^ dit-il, je serai bien aise de
l'avoir dans mes cartons'.
Sir James Tdrhhill examina attentivement la physionomie de son modèle,
lui indiqua du bout de son crayon une attitude convenable, et commença les
opérations. Pendant qu'il traçait rapidement les contours sur la toile, il engagea
la conversation avec Jack et l'amena adroitement à lui raconter ses aventures.
Cette ruse lui réussit au delà de toute espérance : les traits du prisonnier s'ani-
mèrent, et une expression qu'on eût vainement cherchée dans l'état de repos
fut àl'iustànt saisie et reproduite par l'habile artiste. Néanmoins, quand il fut
question de Jonathan Wild, cette expression changea.
— Ah! parlons d'autre chose, dit Thornhill s'interrompant dans sa tâche.
— Vous avez raison, sir James, fil observer Austin, nous ne souffrons point
qu'il nomme M. Wild. Une paraît jamais moins à son avantage que dans ces
moments-là.
Le peintre fit signe à Hogarth d'attirer l'attention de Sheppard.
— Ainsi, vous avez maintenant renoncé à tout espoir d'évasion, Jack?
demanda le jeune homme.
— Cette question en présence du geôlier est hors de propos, monsieur
Hogarth, répondit Jack. Cependant, dût M. Austin le répéter si bon lui semble
à sou maître, Jonathan Wild, je vous déclare franchement que non.

— Bien, Jack! ne fléchissezjamais, cria Figg.


— Ma foi ! reprit
Hogarth, si. chargé do fers comme vous l'êtes, vous venez
à bout de vous échapper de ce cachot, vous ferez ce que nul n'a pu faire.
— Un sourire singulier illumina les trails de Jack.
— Voilà! cria brusquement sir James, voilà l'expression que je voulais.
Au nom du ciel, Jack, ne bougez pas!... ne bougez pas un muscle, si c'est
possible.
Et quelques louches magiques imprimèronl la fugitive expression sur la
toile.

/LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 257

Juck Sheppard ramené à la prison de Newgate.


Je la tiens aussi! s'écria Hogarth. Magnifique tête quand elle est
inspirée.
— C'est vivant, monsieur, dit Austin,
regardant le portrait par-dessus
l'épaule de Thornhill, c'est vivant.
— Beau visage ! affirma Gay,
s'approchant à son tour. Toutes ses évasions
y sont écrites.
— Vous me flattez, repartit en
souriant sir James, pourtant j'avoue que je
le crois ressemblant.
— Que pensez-vous de mon croquis, Jack? dit Hogarth, en lui passant
le
dessin.
— Il n'est pas mal; seulement vous avez oublié
quelque chose là, répondit
Jack, posant le doigt sur la main d'un air significatif.

Liv. 33.
258 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Je vois, fit Hogarth, esquissant rapidement une lime entre les doigts du
prisonnier, est-ce bien, maintenant?
— C'est mieux, mais vous m'avez donné ce que je ne possède pas,-"reprit
,.
Sheppard, appuyant sur ces mots.
— Hum! dit Hogarth, en le regardant fixement, je ne sais comment vous
améliore]".
— Permettez que je regarde, monsieur, dit Austin en marchant vers le
dessinateur. [>*'-
--Nbii, répliqua Hbgarthy effaçant rapidement l'esquisse, je ne suis jamais
content d'un premier essai.
-—
Ma foi, Jack, s'écria Gay, vous devriez écrire vos aventures, elles seraient
tout àùSsi intéressantes que celles de Guzman d'Aifarache, de Lazariilo de
Tormès, d'Estevanilio Gonzalès, de Meriton Latroon, ou de tout autre de mes
fripons favoris, et elles seraient beaucoup plus instructives.
•—Vous feriez bien de les écrire pour moi, monsieur Gay, répondit Jack.
—-: Si vous les écrivez, je les illustrerai, repartit Hogarth.

— Une idée ! je .composerai un opéra dont la scène se passera entièrement


à Newgate, et dont le principal personnage sera un voleur de grands chemins.
Vos deux maîtresses y joueront leurs rôles, Jack.
— Et Jonathan Wild aùssi,: je suppose? demanda Sheppard.
— Certainement. La
canaillemontera sur le gibet. Mais, j'y pense, continua
le poète, regardant Austin, c'est un crime de haute trahison de parler avec
mépris de M. Wild dans son propre domaine.
— Je n'entends rien, monsieur,
repartit en riant, le porte-clefs.
—-
J'allais ajouter, reprit Gay, que mon opéra n'aurait de musique que le
bon vieux rythme de la ballade, et nous verrons si je ne détrônerai pas la
mode de l'opéra italien, en même temps que Cutzoni, Senesino et le divin
Farinelli lui-même.
— Vous rendriez à notre pays un véritable
service, repartit Hogarth. Je
trouve parfaitement honteuses les sommes qu'on prodigue à ces gens-là, et je
serais enchanté dé les entendre huer sur la scène. Mais, pour en revenir à nos
moutons, l'hisLoire de Jack Sheppard m'a aussi fait naître une idée ; jepeindrai
deux apprentis : l'un par sa persévérance et son industrie parviendra à la
fortune, au crédit, aux plus hauts honneurs; l'autre, par une conduite tout
opposée et des habitudes de débauche, ira finir à Tyburn.
plus moral,
— Votre oeuvre sera plus près de la vérité et aura un caractère
monsieur Hogarth, fit observer Jack d'un air abattu. Toutefois, si l'on veut
retracer fidèlement ma carrière, il faudra la représenter comme une longue
lulle contre la destinée sous la forme de...
— Jonathan Wild, interrompit Gay,
je m'en doutais. A propos, monsieur
Hogarth, n'étiez-vous pas hier au soir à la Redoute avec lady Thornhill et sa
charma.lite fille?
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 259

—;
Moi!... Non, monsieur, balbutia le graveur en rougissant; et il se
hasarda à lever les yeux du papier sur lequel il esquissait pour lancer un coup
d'oeil au poète. Heureusement sir James ne remarqua ni l'observation, ni le
mouvement.
— Je me suis probablement trompé, répondit Gay. Il paraît que .vous avez
raillé mon ami Kent dans votre Burlington Gâte ?
— C'est une ravissante caricature, dit en riant Thorhill, qu'est-ce que
M. Kent en a dit?
— Il en fait si grand cas, qu'il dit que, s'il avait une fille, il la donnerait à
l'artiste, reprit Gay un peu malicieusement.
— Ah! s'écria sir James.
— Mort de ma vie ! vous avez ruiné mes espérances, murmura Hogarth au
poète.
— Je les ai avancées plutôt. Mademoiselle Thornhill est une jeune fille déli-
cieuse. Selon moi, une femme est une charge inutile, et je veux mourir garçon;
cependant, à votre place, je sais bien ce que je ferais...
— Que feriez-vous? demanda vivement Hogarth.
— Je l'enlèverais.
— Bah ! fit Hogarth ! qui plus tard devait mettre à profit ce conseil.
— Adieu, Jack, dit Figg, en mettant son cliapeau. Je vous ai assez dérangé;
comptez sur la chemise... Porte-clefs, voilà une couple de guinées pour boire
à la prompte évasion du capitaine Sheppard. Remerciez-le, lui, et pas moi, mon
brave... Faussez compagnie à ce garçon-là si vous pouvez, Jack; dans le cas
contraire, du courage, on est bientôt mort.
— Soyez sans crainte, repartit Jack, si je sors d'ici, nous ferons une partie
à toutes les armes; sinon, nous trinquerons à la cité d'Oxford, sur la route de
Tyburn.
— Je vous ferai boire de mon meilleur. Adieu.
Ils se serrèrent cordialement la main et Figg partit.
A son tour, sir James Thornhill se leva.
— Je ne vous fatiguerai pas davantage, Jack; j'ai fait ici de votre portrait
tout ce que j'en puis faire; j'achèverai le reste chez moi.
— Veuillez avoir la bonté de me le montrer, monsieur, demanda Jack. Ah !
s'écria-t-il, lorsque la toile fut retournée vers lui, que dirait de cela ma pauvre
mère !
— Je suis bien
fâché de ce qui lui est arrivé, à votre mère, Jack, fit obser-
ver Hogarth.
— Que lui est-il arrivé? Est-elle morte? cria le prisonnier en se levant pré-
cipitamment.
— Non... non... Ne vous alarmez pas. J'ai lu ce matin dans le Quotidien un
avertissement offrant une récompense...
— Une récompense ! Pourquoi?
260 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— J'avais le journal... Mort de ma vie ! qu'est-il devenu? Ah ! le voici,


continua Hogarth, le ramassant à terre. Le paragraphe est ainsi conçu : « Madame
Sheppard, a quitté, mardi dernier, la demeure de M. Wood, à Dollis Hill : depuis
ces deux jours on n'en a pas eu de nouvelles. »
— Voyons ! cria Jack, arrachant le papier et parcourant avidementl'avis.
Ah ! fit-il d'un ton plein d'angoisses, elle est tombée entre les mains du misé-
rable.
— Quel misérable ?
— Jonathan Wild, j'en jurerais, dit Gay.
— Précisément!... précisément!... reprit
Sheppard, frappant ses mains
enchaînées contre sa poitrine. Elle est en son pouvoir... et je suis ici, pieds et
poings liés, incapable de la défendre.
— Quel beau croquis je ferais
de lui maintenant ! chuchota Hogarth à Gay.
— Vous voyez vous-même, sir James, que c'est une monomanie, dit Aus-
tin au chevalier, qui se préparait à partir. Il attribue indifféremment tous ses
malheurs à M. Wild.
— Et avec quelque justice, répliqua sèchement Thornhill.
— Permettez-moi de vous aider, sir James, dit Hogarth.
•—
Mille remerciements, monsieur, répondit le peintre avec une glaciale
politesse.
— Jack, reprit Gay,
j'ai ce matin plusieurs affaires importantes, mais
demain je reviendrai écouter le reste de votre histoire, et si je puis vous rendre
service, vous n'aurez qu'à ordonner.
— Demain il sera trop tard, murmura Sheppard d'un air distrait.
Austin ayant serré le palette, fermé le chevalet et soigneusement enlevé la
toile, la petite société prit congé du prisonnier, tellement absorbé dans ses
pensées qu'il remarqua à peine son départ. Au moment où Hogarth franchis-
sait le seuil de la porte, le geôlier l'arrêta.
— Vous oubliez votre couteau, monsieur Hogarth, lui dit-il.
Le graveur lança un coup d'oeil significatif à Sheppard,
— Je m'en
passerai, répondit celui-ci.
La porte se referma et il resta seul.
A trois heures Austin apporta les. provisions de Jack. Il examinaminutieu-
sement ses fers, et les trouvant en bon état, il le pria do lui demander tout de
suite ce dont il avait besoin, parce que, sa présence étant requise ailleurs, il ne
reviendrait pas de la soirée. Le prisonnier le remercia, et il eut recours à toute
sa force de volonté pour empêcher que la joie que lui causait cette nouvelle ne
fût remarquée par le porte-clefs.
Après les précautions habituelles, Austin se retira.
— Maintenant, cria
Jack, à l'oeuvre pour une entreprise auprès de laquelle
toutes celles que j'ai menées à bonne fin ne seront rien !
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 261

CHAPITRE XVI

I.A UA1IRE DE l-'EU

D'abord, Jack Sheppard se débarrassa de ses menottes. Il prit dans ses


dents la chaîne qui les unissait, tira dessus avec vigueur, serra ses doigts auss 1
étroitement que possible les uns contre les autres, et parvint à glisser ses mains
hors des anneaux. Il tortilla ensuite les lourds fers qu'il avait aux pieds; et,
moitié en usant de toutes ses forces, moitié par une saccade adroite et bien
appliquée, il brisa le lien qui les attachait au cadenas ; puis, ôtant ses bas, il
s'en servit pour fixer à ses jambes les bouts de la chaîne et les empêcher de se
heurter ou de gêner ses futurs mouvements.
Redevenu maître de ses membres, Jack voulut passer par la cheminée
qu'obstruait, on se le rappelle, une barre de fer, Pour écarter cet obstacle, il
fallait pratiquer dans le mur une large brèche. A défaut d'instruments conve-
nables, il ramassa les fragments de la chaîne rompue, perça un trou dans le
plâtre au-dessus du chambranle de la cheminée, et ne tarda pas à rencontrer,
comme il le soupçonnait, le mur solidement construit en briques et en pierres.
Déplacer une seule de ces briques avec les outils insuffisants qu'il possédait,
nécessitait une habileté et des peines inouïes. Néanmoins, il savait que, une
fois enlevée, ce qui lui resterait à faire serait comparativement facile; aussi
s'écria-t-il triomphant quand la brique tomba à terre :
— Le premier pas est fait ! la principale difficulté est vaincue !
Ce léger succès enflamma son courage. Après une heure de travail sans
relâche, un monceau de briques, de pierres, de mortier, et une ouverture qui
lui permettait do se tenir droit dans la cheminée, attestaient la rapidité de ses
opérations. Ii n'était plus qu'à un pied de la barre. Il s'introduisit dans le trou
et grimpa jusque-là.
Insouciant du risque qu'il courait d'avoir les pieds ou la tête écrasés par une
lourde pierre qui viendrait à rouler sur lui ; insouciantdu bruit des décombres
s'amoncelant avec fracas, et du danger qu'il y avait conséquemment à redouter
d'être interrompu par un geôlier aux oreilles duquel il parviendrait, Jack con-
'tinuait à abattre de larges pans de mur qui s'écroulaient sur le plancher de la
cellule.
Insensible à la fatigue, bien que demi-suffoqué par les nuages de poussière
qui l'enveloppaient, un quart d'heure plus lard il avait fait une percée de six
pieds de hauteur sur trois de largeur et découvert la barre. Il s'y cramponna à
deux mains, l'arracha des pierres entre lesquelles elle était emmortaisée, et
redescendit pour l'examiner. C'était un morceau de fer plat de près de trois
pieds d'un pouce carré d'épaisseur.
262 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Excellent instrument! pensa Sheppard, le mettant sur son épaule, et


bien digne du mal que j'ai eu pour me le procurer.
Comme il songeait ainsi, il s'imagina entendre tourner une clef dans la
serrure, et brandit, frissonnant, l'arme formidable que lui avait fournie le
hasard, prêt à en frapper quiconque entrerait ; mais quelques minutes d'immo-
bilité et de vaine attente le convainquirent qu'il s'était trompé. Soulagé du
poids de ses appréhensions, il s'assit pour se reposer et méditer sur de nou-
veaux efforts.
Toutes les parties de la prison lui étant familières, le prisonnier savait qu'if
ne pouvait s'évader que par le toit, et que, pour y arriver, il aurait à lutter
contre des difficuttés de toute nature. Néanmoins, c'était possible, et les diffi-
cultés l'excitaient au lieu de le rebuter.
La simple énumération des obstacles à renverser eût détourné de la ten-
tative un esprit moins audacieux. Outre les cas imprévus et la chance de se
tuer en opérant sa descente, Sheppard était instruit que, pour se frayer un che-
min jusqu'aux plombs, il aurait à ouvrir les six plus fortes portes de la geôle.
Cependant, armé de sa barre de fer, il ne désespérait pas de réussir.
— Mon nom réveillera toujours le souvenir d'un voleur, se disait-il; toute-
fois, l'évasion de cette nuit, n'eût-elle d'autre résultat, empêchera qu'on ne me
classe parmi la foule des déprédateurs vulgaires.
Animé par cette pensée, bourrelé d'inquiétudes au sujet de sa mère, brûlant
de se venger de JonathanWild, il reprit sa bare qu'il avait posée sur ses genoux,
et traversa précipitammentla chambre en escaladantle tas de décombres qui attei-
gnait déjà l'appui de la cheminée.
— Demain matin Austin ouvrira de grands yeux, murmura Jack. Il leur
en coûtera quelque chose pour réparer leur forteresse, et il leur faudra plus de
temps pour la rebâtir qu'il ne m'en a fallu pour la démolir.
Avant de se remettre à l'oeuvre, il examina s'il ne lui serait pas possible de
barricader la porte ; mais, réfléchissant que la barre lui était indispensable, il
abandonna cette idée et se détermina à s'en remettre aveuglément à ïa bonne
fortune qui l'avait favorisé en tant d'occasions semblables.
Il rentra dans la cheminée et se hissa jusqu'au cachot situé au-dessus du
sien. Là, muni de son puissant auxiliaire il recommença vigoureusement de
battre en brèche.
— Chaque brique que j'enlève, s'écria-il, me rapproche de ma mère.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 263

CHAPITRE XVII

LA CHAMBRE ROUGE

La cellule clans laquelle Jack s'efforçait de pénétrer devait sonnom à lacouleur


qui avait autrefois peint ses murailles et dont toutes les traces étaient aujour-
d'hui disparues. Comme le château, la chambre rouge était réservée aux prison-
niers d'État.
Lorsqu'il eut fait un trou suffisamment large, Sheppard jeta sa barre dans
la chambre et y entra en rampant après elle. Oppressé par l'odeur de renfermé
de l'étroite atmosphère :
— Je vais renouveler l'air de ce cachot, s'écria-l-il. Voilà huit ans, dit-on,
qu'il n'a été ouvert, je ne veux pas huit ans pour en sortir.
Comme il se promenait de long en large, quelque chose de pointu lui perça
le pied. Il méprisala douleur, se baissa et ramassa un long clou rouillé qui sor-
tait d'entre les planches du parquet.
La porte était fermée par une énorme serrure rouillée que Jack essaya de
crocheter avec son clou. N'y parvenant pas sa fidèle barre de fer lui servit à
,
enlever la plaque qui la couvrit, il lira le verrou.
Il s'enfonça alors dans un sombre et étroit couloir conduisant à la
chapelle. Sur la gauche, il, il y avait deux portes communiquant avec le cachot
du banc du roi et avec le cachot de pierre; mais Jack était trop bien versé dans
dans la géographie du lieu pour commettre une méprise.
Il passa rapidement devant ces deux issues, et ne s'arrêta qu'en face d'une
porte de plusieurs pouces d'épaisseur, presque aussi large que le couloir. Tâton-
nant avec précaution pour trouver la serrure, il s'aperçut, à son grand effroi,
qu'elle était de l'autre côté. Après d'inutiles et réitérées tentatives, il se résolut
à percer le mur dans sa partie la plus rapprochée de l'obstacle. C'était une
tâche beaucoup plus pénible qu'il ne le supposait. Il avait à perforer une énorme
pierre et à craindre que les prisonniers renfermés dans les deux cellules que
nous avons mentionnées n'entendissent le bruit que rendait sa barre de fer, de
laquelle jaillissaient des étincelles à chaque éclat de pierre qui volait. Enfin,
quoique obligé de reprendre plusieurs fois haleine, au bout d'une demi-heure
il eut un passage pour son bras jusqu'au coude. Il fit jouer un lourd verrou, et
il eut l'inénarrable joie de voir céder la porte.
264 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

CHAPITRE XVIII.

LA CHAPELLE.

Située à l'étage supérieur de l'angle sud-est de la geôle, la chapelle du


vieux. Newgate était divisée, au nord, en trois compartiments grillés ou parcs,
comme on les appelait, assignés aux débiteurs et aux criminels ordinaires; au
nord7est, il.y avait un petit parc pour les femmes, et, au sud, un espace plus
commode pour les débiteurs de premier ordre et les étrangers. Sous la chaire,
un vaste banc circulaire était affecté aux malfaiteurs condamhés'à mort. C'est
là qu'ils venaient écouter le sermon qu'on leur faisait, et se donner en spectacle
àlà foule que ne manquait jamais d'attirer la curiosité.
Jack s'était introduit dans un des parcs du nord de la chapelle, enceint d'une
clôture de clouze pieds de hauteur, dont la partie inférieure était composée de
planchés de chêne, et là partie supérieure d'une grille de fer surmontée de
piques aiguës. Armé de sa barre, il ouvrit promptement la porte de ce compar-
timent.
Écartant les quelques embarras qu'il trouvait sur sa route, il atteignit'le
banc des condamnés, où son sort l'avait amené naguère, et s'y étendit dans l'es-
poir d'y goûter un instant de repos; ce bienfait lui fut refusé; A peine avait-il
fermé les yeux, que toutes les circonstances de sa première apparition-à cette
place se représentèrent à son esprit. Il se vil lourdement enchaîné, assis au
milieu de ses trois compagnons, qui, depuis, avaient expié leurs crimes sur le
gibet. La chapelle était encombrée de spectateurs ; tous les regards, — et même
ceux de Jonathan Wild, venu là pour le railler, — étaient fixés sur lui. L'illu-
sion fut si complète, qu'il crut entendre la voix solennelle de l'aumônierl'aver-
tir que sa carrière touchait à son terme, et le supplier de se préparer à l'éter-
nité. La pensée de sa mère le tira de ce sommeil pénible; il lui sembla qu'elle
l'excitait à de nouveaux labeurs. Il se leva brusquement, courut au sud de la
chapelle, vers une porte grillée et hérissée de piques qui gardait le passage des
plombs. Réfléchissant que ce serait perdre un temps précieux que de chercher à
la forcer, il brisa une des piques, qu'il prit avec lui, en cas de besoin, et l'esca-
lada.
Un petit escalier lui donna accès dans un obscur corridor, à l'extrémité
duquel il rencontra une cinquième porte. Instruit que dans cette partie de la
geôle les issues étaient barricadées avec plus de soin que dans celle qu'il venait
de quitter, il ne s'étonna ni ne s'épouvanta de trouver une serrure d'une dimen-
sion inaccoutumée. Il usa de tous les moyens pour en enlever la plaque, si soli-
dement vissée qu'elle lui résista, et ne fut pas plus heureux dans ses efforts
pour la crocheter avec la pique et.le clou. Enfin, après une demi-heure de
LES •'CHEVALIERS DU BROUILLARD 263

Vous me rendrez le plus heureux des mortels! continua Knecbonc tombant


à genoux. (Page 280.)

fatigues inutiles, il arracha le palaslre, et la porte, comme il le racontait en


riant, devint son humble servante.
Toutefois, il n'avait pas extirpé de son pied la plus grosse de ses épines. Il
arriva à une sixième porte qu'il avait bien comptée au nombre des barrières qui
s'opposaient à sa fuite ; mais il ne s'attendait point à avoir à déjouer les précau-
tions qui avaient accumulé en cet endroit des difficultés presque insurmon-
tables. Un homme moins courageux eut abandonné l'entreprise, convaincu
d'avance de son insuccès. Sheppard eut un moment d'abattement; pourtant il
persévéra.
Il promena d'abord ses doigts sur toute la surface de la porto pour recon-
naître un à un ses ennemis. C'était une serrure de plus d'un pied de large, for-
tement plaquée et rivée par d'épais cercles à vis, un verrou d'une taille prodi-

Liv. 34
266 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

gieuse, entré dans la crapaudine et retenu par un moraillon et par un cadenas


énormes; puis des barres de fer qui se croisaient sur la porte dans tous les
sens, enfin un réseau de mailles, également de fer, qui assurait la crapaudine
du verrou et.le palastre de la serrure sur le montant principal de là sortie,
Jack attaqua sans effet la serrure avec tous ses instruments. Non seulement
une heure de travail incroyable ne réussit pas même à l'ébranler, mais il cassa
le clou et courba légèrement la barre de fer.
Épuisé de fatigue, les muscles raides, les mains meurtries, ruisselant de
sueur, les lèvres si desséchées qu'il eût volontiers donné un trésor pour un
verre d'eau, il s'appuya contre la muraille, et, en cet état, il éprouva une sou-
daine et étrange alarme. Il se figura que ses geôliers avaient découvert son éva-
sion, qu'ils se mettaient à sa poursuite, grimpaient dans la cheminée, péné-
traient dans la chambre rouge, suivaient sa trace de porte en porte, et n'étaient
plus séparés de lui que par celle qu'il avait escaladée dans la chapelle. Il crut
distinguer la voix de Jonathan qui les animait et les dirigeait. Cette idée l'im-
pressionnatellement qu'il prit la barre à deux mains et en frappa l'obstacle avec
fureur, faisant retentir le couloir de ses coups.
Peu à peu ses craintes, que rien ne justifiait, s'évanouirent; il se calma.
L'idée que sa plus sérieuse entrave était néanmoins la dernière lui redonna de
l'énergie ; il se mit à songer gravement aux moyens d'en triompher.
Tout à coup il pensa à détacher le réseau de fer. Avec une peine inouïe et
à l'aide de la pique et du clou, il parvint à introduire la pointe de la barre sous
le treillage, s'en servit comme d'un levier, pesa dessus de toutes ses forces,
souleva le bandeau de fer, haut de sept pieds, large de sept pouces et épais de
deux, et l'arracha, entraînant en même temps le palastre et la crapaudine.
Fou de joie, Jack s'élança à travers la porte.

CHAPITRE XIX.

LES l'LOJIIlS.

Il gravit quelques degrés, ouvrit facilement une porto verrouillée de son


côlé, et se trouva sur les plombs inférieurs, nom par lequel on désignait une
terrasse revêtue de lames de ce métal, qui couvraient la partie de la prison con-
tiguë à la grande porto et qu'environnaient des murs de quatorze pieds d'éléva-
tion. L'air frais qui frappa au visage de Jack lui fit grand bien.
Au nord des plombs inférieurs se dressaient les créneaux d'une des tours
de la grande porte. Un escalier de bois, protégé par une rampe, conduisait à
une autre porte hérissée de piquants el défendue, à droite, par un demi-cercle
garni de pointes de fer. Jack, au lieu de forcer cette porte, trouva plus expé-
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 267

ditif et plus aisé de monter sur la dernière qu'il eût ouverte, de s'accrocher au
mur et de se hisser sur le toit.
Au moment où il y mettait le pied, l'horloge du Saint-Sépulcre sonna huit
heures. La voix grave de Saint-Paul répondit immédiatement, et ce concert fut
prolongé par toutes les églises du voisinage. Sheppard avait mis six heures à
remplir sa tâche ardue.
Se glissantle long de la muraille, il gagna la tour du sud, grimpa sur ses
créneaux, traversa la plate-forme, se laissa couler sur le toit de la grande porte,
escalada la tour du nord, monta au sommet de la geôle, vis-à-vis de Giltspur-
street, et arriva à l'extrémité du bâliment qui planait sur le toit plat d'une mai-
son, au moins à vingt pieds plus bas, autant que Sheppard en pouvait juger
dans l'obscurité.
Ne se souciaut pas de hasarder ce saut périlleux, le fugitif promena ses
regards autour de lui, espérant découvrir un point de descente plus favorable.
Il ne vit que des murs escarpés, sans la plus petite saillie qui pût lui être utile.
Comme de loules parts ne se présentaient à lui que de graves dangers et,
même l'impossibilité de toucher la terre, Jack se résolut à retourner chercher
sa couverture, moyennant le secours de laquelle il était certain d'atteindre sain
et sauf le toit de la maison de Gillspur-street.
En conséquence, il revint sur ses pas, escalada les deux tours, longea le
mur de la prison, redescendit sur les plombs inférieurs; mais, avant de rentrer
dans l'asile du crime et du malheur il se demanda s'il n'augmentait pas ses
chances d'être ressaisi ; convaincu, toutefois, qu'il n'avait pas d'autre alter-
native, il continua.
Durant tout ce temps, il n'avait pas quitté sa barre de fer; il l'étreignit,
bien déterminé à vendre chèrement sa vie, s'il rencontrait de l'opposition, et
quelques secondes lui suffirent pour franchir le passage dont l'accès lui avait
coûté plus de deux heures. Le sol était jonché de vis, de clous, de fragments
de bois et de pierres, et, en travers du corridor, gisait l'énorme filet de fer. Il
laissa tout en cet état comme une marque de ses prouesses.
A l'entrée de la chapelle, un violent coup de sa barre lui ouvrit la porte
par-dessus laquelle il avait passé tout à l'heure. 11 prêta l'oreille aux portes des
cachots qui aboutissaient dans le corridor conduisant à la chambre rouge, et,
sûr de n'avoir éveillé aucun soupçon, il retraversa cette dernière, s'introduisit
dans le trou de la muraille, descendit par la cheminée et se retrouva dans le
séjour de sa captivité.
Combien ses sentiments actuels différaient de ceux qu'il avait éprouvés en le
quittant. Alors, quoique plein de confiance en lui-même, il doutait à demi de
pouvoir exécuter ses desseins. Maintenant, il les avait accomplis, il se sentait
assuré du succès. Sa démolition du mur de la chambre rouge avait si matériel-
lement accru l'énorme amas de décombres qui chargeait le sol de sa cellule,
268 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

qu'il eut quelque peine à déterrer la couverture ensevelie sous la pile. Il cher-
cha ensuite ses souliers, qu'il mit ainsi que ses bas.
Soudain, ses nerfs reçurent un sévère ébranlement. Plusieurs briques,
déplacées probablement par son dernier passage, roulèrent avec fracas de la
cheminée, et comme l'obscurité était complète, il se figura qu'on essayait d'en-
trer dans son cachot.
Néanmoins, cette fausse alarme, de même que toutes celles qui l'avaient
précédée, s'évanouit promptement, et comme il se disposait à retourner au toit,
U se félicita de la chute opportune de ces briques, laquelle le sauvait vraisem-
blablement de quelques blessures.
Jetant la couverture sur son bras gauche et là barre de fer sur son épaule,
il fit pour la troisième fois le même trajet, et dix minutes ne s'étaient pas écou-
lées depuis sa sortie du château, qu'il avait atteint l'extrémité nord de la prison.
La pique et le clou lui servirent à fixer solidement la couverture au cou-
ronnement de la muraille ; après quoi il s'y cramponna, se laissa glisser avec
précaution jusqu'au bout, et, n'ayant plus que quelques pieds à sauter, débar-
qua sain et sauf sur le toit.
C'était la seconde fois qu'il parvenait à s'échapper de Newgate. Le coeur pal-
pitant de triomphe, il se hâta d'assurer sa retraite. A son inexprimable joie, il
trouva ouverte, dans le toit de la maison opposée, la porte d'une mansarde. Il
entra, alla trébucher contre un petit lit de sangle que l'obscurité l'avait empê-
ché d'apercevoir, et gagna le haut de l'escalier. En ce moment, ses chaînes cli-
quetèrent faiblement.
dans une chambre
— 0 Dieu! qu'est-ce que cela? s'écria une voix de femme
voisine.
— C'est le chien, répondirent les mâles accents
d'un homme.
Jack rattacha ses chaînes du mieux qu'il put et descendit précipitamment
deux étages. Il allait s'élancer dans le vestibule, quand une porte s'ouvrit tout
à coup et parurent deux personnes, dont l'une tenait à la main une lumière. Il
recula le plus vite possible, se réfugia dans la première pièce qu'il rencontra,
et se jeta derrière un paravent qu'il découvrit heureusement dans les ténèbres.

CHAPITRE XX

DJi CE OUI A1UUVA A JACK SllJSPPA II» DANS LA MAISON" DU TOUIINISUH.

Jack élait à. peine caché lorsque la porte s'ouvrit, et les deux personnes qu'il
avait entrevuess entrèrent. Quel fut son étonnement de reconnaître, aux premiers
mois qui furesut prononcés, les voix de Kneebone et de Winifred!
— Combien je m'applaudis, disail
celui-là, d'être venu ce soir faire une
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 269

commande à ce tourneur! Certes, je ne m'attendais pas au plaisir de rencontrer


chez lui vous et votre digne père.
— Trêve de compliments, je vous prie,
répondit Winifred. Vous m'avez
engagée à laisser en bas mon père et M. Bird, et à venir ici entendre une com-
munication que vous vouliez me faire eu particulier touchant Thames Darrell,
je vous serai obligée si vous vous expliquez sans retard. Qu'avez-vousà me dire?
— Une chose qui m'est bien pénible, reprit Kneebone,
hochant tristement
la lêle.
— Ne m'alarmez pas sans nécessité, je vous en supplie.
Quelle que soit votre
nouvelle, j'aurai la force'de la supporter. Que savez-vous de Thames Darrell?
Où est-il?
— Ne soyez point agitée, très chère
demoiselle, autrement, je ne pourrais
commencer mon récit.
— Je suis calme, parfaitement calme, ne faites point tant de mystères ;
apprenez-moi tout sans réserve.
— Puisque vous l'exigez, je dois obéir. Mais préparez-vous à un coup ter-
rible.
— Par pitié, monsieur,
dépêchez-vous! cria Winifred.
— A tout hasard, je vous
ferai connaître la vérité, repartit le marchand de
lainage d'un ton d'affectueuse sollicitude; seulement, affirmez-moi que vous y
êtes bien préparée.
— Allez, allez donc, ce suspens est une torture.
— Eh bien... j'ose à peine prononcer ces paroles... Thames
Darrell a été
assassiné.
— Assassiné! s'écria Winifred.
— Traîtreusementet inhumainement assassiné par Jack Sheppard et Blues-
kin, continua Kneebone.
— Oh! non... non... non! cria
Winifred. Je ne crois pas cela; vous êtes
mal informé, monsieur Kneebone. Jack est certainement capable de beaucoup
de mal, mais il n'aurait jamais levé la main contre son ami, j'en suis sûre.
— Généreuse fille! murmura Jack derrière le paravent.
— J'ai des preuves du contraire, repartit Kneebone. Le meurtre a été com-
mis à la suite du pillage de ma maison par Sheppard et ses complices. Je n'ai
pas voulu communiquer ce fait à votre digne père, mais je vous garantis son
exaclitude.
— Vous avez eu raison de ne lui en pas parler. La mystérieuse
disparition
de madame Sheppard l'a tellement affligé, que je crains que tout autre sujet de
peine ne lui devienne fatal. Pourtant, je ne sais que faire... l'objet de sa visite
ici ce soir était d'être utile à Jack, qui, si votre dire est vrai, ce que je ne puis
croire, ne mérite guère ses bontés.
— Non, il ne les mérite pas, soyez-en bien persuadée. Mais je cherche par
quel moyen votre père se propose de le servir.
270 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— M. Bird est un de nos anciens amis, il connaît un peu les guichetiers de


Newgate, et, par son entremise, mon père espère faire passer quelques outils
à Jack, afin qu'il s'évade encore une fois.
— Je comprends, fit observer Kneebone... Il faudra empêcher cela,
ajouta-
t-il en lui-même.
— Dieu permette que vous soyez mal
renseigné à l'égard de Thames! s'écria
Winifred; toutefois, je vous en conjure, monsieur, taisez cette révélation à mon
pauvre père. Il n'est pas dans une disposition d'esprit à se raidir contre tant
d'adversités.
marchand. Un mot avant de nous sépa-
— Comptez sur ma discrétion, dit le
rer, adorable fille... un seul mot, poursuivit-il, arrêtant son départ; tant que
Thames a vécu, je ne me suis point risqué à renouveler auprès de vous mes
obsessions, parce que je savais que votre coeur était à lui tout entier, mais à pré-
sent qu'il n'est plus là, je pense pouvoir sans inconvenance vous entretenir de
mes voeux.
— Assez, monsieur, répondit
Winifred avec colère; le moment est-il oppor-
tun pour revenir sur un tel sujet?
le marchand ; l'indomptable violence de ma pas-
— Non, peut-être, reparfit
sion peut seule plaider mon excuse. Ma vie entière vous sera dévouée, bien-
aimée demoiselle, et quand vous vous rappellerez combien votre pauvre mère,
dont nous déplorerons toujours la perte, avait à coeur notre union, je suis assuré
que vous ne me refuserez plus.
— Monsieur! s'écria Winifred.
— Vous me rendrez le
plus heureux des mortels, continua Kneebone, tom-
bant à genoux et s'emparant de la main de la jeune fille qu'il dévora de bai-
sers.
— Laissez-moi partir, reprit
Winifred, je n'ajoute aucune foi au conte que
vous m'avez fait.
•—
Par le ciel!... il est vrai... aussi vrai que mon affection pour vous.
—Je ne doute pas de cette assertion, riposta dédaigneusement Winifred,
parce que votre affection m'est aussi suspecte que la sincérité de votre récit. Si
Thames est assassiné, vous êtes son assassin. Ne me retenez pas davantage,
monsieur.
Le marchand de lainage ne répondit pas, il se releva vivement et verrouilla
la porte.
— Quelle est votre
intention? demanda la jeune fille alarmée.
— Simplement
d'obtenir une réponse favorable à mon amour.
— Vous vous y prenez
fort maladroitement, obj ecta-t-elle en s'efforçant de
gagner la porte.
— Vous ne sortirez pas,
adorable fille, cria Kneebone en l'entourant de ses
bras, vous ne sortirez pas que vous ne m'ayez fait une promesse. Vous devez
être... vous serez à moi.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 271

— Jamais, répliqua
Winifred. Relâchez-moi à l'instant, ou j'appelle mon
père.
la
— Appelez, mais souvenez-vous que porte est
fermée.
— Monstre !
cria la jeune fille. Au secours! au secours !
— Vous criez en vain, riposta Kneebone.
— Non pas, dit Jack, jetant à bas le paravent.
Arrière, misérable!
Winifred et son séducteur reculèrent tous deux à cette soudaine apparition.
Jack, les vêtements couverts de poussière, la face mortellement pâle^ ressem-
blait plus à un fantôme qu'à un être vivant.
— Au nom du diable! est-ce vous, Jack? cria Kneebone.
— Oui, répondit Sheppard. Vous ayez sciemment et à dessein affirmé un
mensonge infâme, en disant que j'avais assassiné Thames, pour lequel vous
savez bien que je donnerais ma vie; rétractez vos paroles ou craignez les con-
séquences de mon indignation.
— Que voulez-vous que je rétracte, coquin? repartit le marchand, qui, au son
de la voix de Jack, avait recouvré son assurance, j'ai l'intime conviction que
Thames a été massacré par vous.
— Mensonge ! s'écria le jeune homme d'un ton terrible.
Et avant que Kneebone eût tiré son épée, il l'étendit à ses pieds d'un coup
de sa barre de fer.
— Vous l'avez tué! dit Winifred épouvantée.
— Non; en tous cas il n'aurait que ce qu'il mérite. Vous ne croyez pas ce
qu'il a avancé?
— Je ne vous pense pas assez perverti pour consommer un crime si affreux,
répondit Winifred. Mais par quel étonnant hasard vous êtes-vous trouvé là si
fort à propos?
— Je m'échappe à l'instant de Newgate, et je suis trop récompensé des
fatigues inimaginables que j'ai éprouvées, puisque j'ai eu le bonheur de vous
sauver. Voyons, ajouta-t-il d'une voix pleine d'anxiété, est-il réel qu'on n'ait pas
entendu reparler de Thames depuis la nuit de ma précédente évasion?
— Hélas! bien réel, répondit Winifred. Ce soir-là, il partit à dix heures de
Dollis Hill et il n'a pas reparu. Mon père a fait toutes les recherches possibles, il
a offert d'énormes récompenses; on n'a pu découvrir de lui la plus petite trace.
Ses soupçons tombèrent d'abord sur vous...
— 0 ciel! fit Sheppard.
— Il revint bientôt de cette idée, continua la jeune fille. Il a été infatigable
dans ses démarches ; il a même fait le voyage de Manchester. Mais, quoiqu'il
ait visité la résidence héréditaire des Trenchard, Ashton Hall, il n'a pas plus
obtenu de nouvelles de Thames'qu'il n'en a obtenu de son oncle. Il parait que
sir Rowland a quitté le pays.
— Pour n'y retourner jamais, dit tristement le fugitif. Avant demain matin,
272 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

je saurai ce qu'est devenu Thames, ou j'aurai péri dans la tentative. Instruisez-


moi maintenant de ce qui est arrivé à ma pauvre mère.
— Depuis votre dernière arrestation et l'incompréhensible
disparition de
Thames, elle a toujours été très malade, si malade, que de jour en jour nous
nous attendions à la perdre. Souvent aussi elle a été affligée par des retours de
son affreuse maladie. Mardi soir elle allait mieux; je la laissai pendant quelque
temps seule, endormie sur le sofa du petit parloir qu'elle aime tant... A mon
retour, je vis la fenêtre ouverte etla chambre vide.
— A-t-on remarqué quelque empreinte de ses pas?
demanda vivement Jack.
— Près de la fenêtre, oui; seulement, étaient-elles récentes?
c'est ce dont
nous n'avons pu nous rendre compte.
— Seigneur! mes pires craintes sont
réalisées; elle est au pouvoir de Wild.
— Je dois ajouter, continua Winifred, qu'on a ramassé un de ses souliers
dans le jardin et qu'on a remarqué des traces de ses pieds sur la terre labourée.
Fuyait-elle pour échapper à quelqu'un, ou sous l'empire d'un accès de folle ter-
reur? nous n'en Savons rien. Mon père s'étant arrêté à cette dernière supposi-
tion, a fait battre toute la campagne, mais infructueusement.
— Je sais où et comment la retrouver,
reparlit Jack frissonnant.
— Il faut encore que je vous apprenne, poursuivit
Winifred, que, peu après
votre dernière visite à Dollis Ilill, mon père tomba un soir dans une espèce de
guet-apens que lui avait dressé un individu, qui l'informa qu'il avait des com-
munications à lui faire au sujet de Thames Darrell, une somme considérable et
des papiers importants à lui remettre, pourvu qu'il entreprit de vous procurer
la liberté.
— C'était
Blueskin, fit observer Sheppard.
— Mon père s'en douta et
aussitôt il fit feu sur lui.
le jeune homme. Cependant, s'il
— Votre père a eu raison, dit amèrement
n'avait pas tiré sur Blueskin, il aurait sauvé Darrell et il serait en possession de
papiers qui auraient établi sa naissance et ses droits aux biens de la famille
Trenchard.
— Vous
voudriez qu'il eût épargné le meurtrier de ma mère?
— Non, non...
c'est encore une partie de la chaîne de malheurs qui semble
m'enrouler... Écoutez-moi, Winifred.
Et il lui raconta brièvement les événements qui s'étaient passés dans la
demeure de Jonathan Wild.
L'exposé de la découverte de la mort violente de sir Rowland remplit d'ef-
froi Winifred; mais quand elle sut la manière dont Thames avait été frappé par
l'assommoir de l'empoigneur de voleurs et laissé pour mort sur place, elle
poussa un cri perçant, s'évanouit et fût tombée à la renverse, si Sheppard ne
l'eût reçue dans ses bras.
Lui aussi fut bien près de tomber. En voyant sur son sein la femme qu'il
avait autrefois si passionnément aimée et pour laquelle il nourrissait encore
L;ES CHEVALIERS DU BROUILLARD 273

Désespoir de Winifred,

une ardente affection, son énergie l'abandonna. Il la contempla d'un oeil voilé
de larmes, déposa sur ses lèvres un fraternel baiser... ce fut le premier et le
dernier!
En ce -moment, une main agita le bouton de la porte, et la voix de M. Wood
se fit entendre.
— Qu'y a-l-il? demanda-t-il avec colère; ma fille a crié.
Pourquoi cette porte
est-elle fermée? Ouvrez vite.
— Etes-vous seul? dit Jack, imitant la voix de Kneebone.
— Que signifie cette question? Ouvrez la porte, vousdis-je, ou je
l'enfonce.
Jack étendit avec soin Winifred sur un sofa, éteignit la lumière, ouvrit la
porte en se tenant derrière, et lorsque M. Wood entra, il lui souffla la chandelle
qu'il avait à la main, s'élança au bas de l'escalier, traversa un long couloir, la
boutique, puis se précipita dans la rue.

Liv. 35.
274 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

CHAPITRE XXI

INCERTITUDE /

Vers sept heures, ce soir-là, Jonathan Wild appela ses deux janissaires dans
...
la salle d'audience de sa demeure du Old Bailey et il eut avec eux une longue
conférence, après laquelle il les congédia séparément.
Resté seul, il alluma une lampe, leva la trappe, descendit l'escalier secret,
prit une direction opposée à celle qu'il avait parcourue quand nous l'avons suivi
dans ces régions souterraines, enfila un étroit couloir sur la droite, s'arrêta
devant une porte de caveau et entra dans une pièce qui ne démentait nulle-
ment son apparence extérieure.
Dans un coin, gisait sur un grabat une femme pâle et maigre. Wild appro-
cha la lampe de ses traits rigides, mais beaux encore, et, un peu inquiet, cher-
cha le coeur pour s'assurer s'il battait toujours. Plus tranquille après cet ex a- ';
men, il tira de sa poche un flacon, en versa le contenu dans la coupe d'argent
qui le montait, saisit le bras décharné de la malade endormie et le secoua rude-
ment. Elle fixa sur lui ses grands yeux noirs avec un mélange de terreur et de :
dégoût, puis elle détourna la lêle.
— Buvez cela, dit Jonathan lui tendant la coupe, vous vous sentirez mieux
après.
La pauvre créature porta machinalement la potion à ses lèvres et l'avala
sans hésiter.
— Est-ce du poison ? dem^anda-t-elîe.
— Non, répondit Wild avec un rire brutal. Je ne veux pas encore me débar-
rasser de vous... C'est du genièvre... une liqueur que vous aimiez beaucoup
jadis. Vous avez besoin de forces pour celte nuit.
—- Ah! s'écria madame Sheppard, venez-vous me renouveler vos terribles
propositions?
— Je viens exécuter mes menaces : c'est ce soir que vous m'épousez.
— Je mourrai auparavant, répliqua la veuve.
— Vous mourrez après, dès qu'il vous plaira, mais .jusque-là vous vivrez.
J'ai fait appeler un prêtre.
— Pitié! cria la moribond*s, essayant en vain de découvrir une lueur de
compassion sur l'inexorable physionomie de son interlocuteur, pitié! pitié!
— Bah! vous devez être coi Rente de devenir enfin une honnête femme.
— Oh! laissez-moi mourir, gémit la malheureuse. Je n'ai plus que quelques
heures à vivre. Tuez-moi plutôt que de commettre un pareil outrage.
— Cela ne remplirait pas ifl on but, repartit Jonathan d'un ton farouche. Je
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 275

ne vous ai pas enlevée au vieux Wood pour vous tuer : je vous ai enlevée pour
que vous soyez ma femme.
— Quef motif vous pousse à une
si vile action?
— Vous le connaissez de reste, mon motif.
Autrefois, je voulais vous épou-
ser pour votre beauté; aujourd'hui, je veux vous épouser pour votre opulence.
— Mon opulence? fit la veuve étonnée.
— Vous êtes l'héritière des Trenchard, une dés plus riches familles du
comté dé Lancastre.
— Mais Thames Darrell et sir Rowland existent.
— Sir Rowland est mort, répliqua Jonathan d'un air sombre; Thames Dar-
rell n'attend que ma volonté pour le suivre. Avant la consécration de notre
mariage, il ne sera plus entre vous et les biens de ses ancêtres.
— Ah! s'écria madame Sheppard.
— Regardez, cria Wild frappant du pied et saisissant un anneau de fer scellé
dans une dalle qu'il' leva par un violent effort; votre frère est enterré au fond
de ce puits, votre neveu ne tardera pas à y être jeté.
— C'est horrible ! fit la veuve, frissonnant d'épouvante. Vos odieux projets
retomberont sur votre tête; le ciel ne permettra pas la continuation de tant de
crimes...
— J'en courrai la chance, repartit l'empoigneurde voleurs avec un sinistre
sourire. Jusqu'ici, tous mes plans ont passablement réussi.
— Le jour du châtiment luira bien sûr, riposta la malade.
— En l'attendant, je serai satisfait. A présent, madame Sheppard, prêtez
attentivement l'oreille à ce que je vais vous dire. Il y a de longues années,
lorsque vous étiez dans toute la fleur de votre jeunesse et de votre beauté, je
vous aimais...
— Vous m'aimiez!... vous!...
— Je vous aimais. Frappé de vos manières qui me paraissaient au-dessus de
votre position, je m'informai de votre histoire, et appris que vous aviez été volée
dans le Lancastre par une bohémienne. Je me rendis à Manchester, en vue de
pousser plus loin mes investigations; là, j'acquis la certitude que vous étiez la
fille aînée de sir Monlacute Trenchard. Je m'empressai alors de revenir à
Londres pour vous offrir ma mainj.mais dans l'intervalle vous vous étiez mariée
avec un charpentier au visage de femme et au parler mielleux, nommé Shep-
pard. J'ensevelis dans mon sein le secret important, et résolus de me venger. Je
jurai de conduire votre mari à la potence, de vous plonger dans le besoin, dans
la détresse, de manière que vous n'ayez plus que les ignobles ressources qui
restent à la misère, et je jurai aussi, si vous mettiez au monde un fils, qu'il par-
tagerait le sort de son père...
— Et vous avez cruellement tenu votre serinent, dit la veuve.
— J'arrive au point qui vous touche le plus, poursuivitJonathan. Consentez
276 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

à devenir ma femme, ne me contraignez pas à avoir recours à la violence pour


mener à bonne fin mes projets, et j'épargnerai votre fils.
Madame Sheppard le regarda fixement en face; on eût dit qu'elle voulait
pénétrer les sombres profondeurs de son âme.
— Jurez-moi cela, cria-t-elle.
— Je le jure! répondit précipitamment Wild.
— Oui, mais que vaut un serment de vous? Vous ne vous ferez pas de scru-
pule de le violer; j'ai trop souffert de vos trahisons, je n'ai plus de confiance.
— Comme vous voudrez, repartit froidement Jonathan. N'oubliez pas que
vous êtes en mon pouvoir et que la vie de Jack dépend de votre détermination,
— Que faire? s'écria madame Sheppard avec angoisse.
— Sauvez-le, vous le pouvez.
=—
Amenez-le ici, que je le voie, que je l'embrasse, que je sois certaine qu'il
vit, et je vous appartiendrai, je le jure.
— Hum! fit Jonathan.
— Vous hésitez... vous me trompez.
— Par mon âme, non! Vous le verrez demain,
— Alors, retardez le mariage jusque-là. Vous ne m'arracherez pas mon con-
sentement que je n'aie serré mon fils dans mes bras.
— Vous demandez l'impossible, s'écria Jonathan avec humeur. Tout est
prêt; le mariage ne peut pas être, ne sera pas retardé; vous m'appartiendrez dès
ce soir. D'ici une heure je reviendrai avec le prêtre, ajouta-t-il en se dirigeant
vers la porte.
— D'ici une heure je me serai soustraite à votre cruauté, répondit madame
Sheppard en retombant sur son grabat.

CHAPITRE XXH

DERNIKKF. RENCONTRE ENTRE JACK SIIEPPAÏW ET SA MÈRE

En sortant de la maison du tourneur, Jack Sheppard se rendit chez Jonathan


Wild.
On se rappelle que l'habitation de ce dernier avait une porto de derrière
donnant sur une petite cour; ce fut par là que Jack résolut d'entrer. Il fui
tout étonné et tout joyeux de la trouver ouverte. S'introduisant donc sans peine
dans un étroit couloir pratiqué au bas de l'escalier, il aperçut soudain, sur le
palier au-dessus de sa tête, Quilt Arnold, une lampe à la main. Le janissaire
appela, croyant que le bruit qu'il entendait au-dessous de lui provenait des
allées et venues du juif. Jack se hâta de faire retraite vers le premier lieu de
refuge qui s'offrit à lui; c'était la cave dont il descendit les degrés.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 277

Arrivé au bas de l'escalier, Quilt remarqua que- la porte était ouverte, et la


referma en jurant contre la négligence de son confrère. Ensuite il prit le
'même chemin que Jack, qui s'était blotti derrière un objet d'ameublement, et
passa si près de lui qu'il l'effleura en traversant la cave. La première idée de
Sheppard fut de l'assommer avec sa barre de fer; toutefois, l'allure du janis-
saire le frappa-; il voulut épier ses démarches, et le laissa passer.
Arnold avait, en effet, l'air d'un homme qui réunit tout son courage pour
commettre un cilme. Il fit halte, regarda anxieusement autour de lui, s'arrêta
encore, et dit à haute voix :
— Je n'aime guère cette besogne-là... Enfin, il faut que je la fasse, sans
cela M. Wild me ferait pendre.
Cette pensée sembla le ranimer, il marcha plus hardiment.
— Il va se passer ici quelque chose do terrible que je pourrai peut-être
empêcher, murmura Jack; Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard!
Suivi de Sheppard, qui se tenait à une distance convenable pour épier tous
ses mouvements, sans néanmoinss'exposer, Quilt ouvrit une ou deux portes qu'il
ne referma pas derrière lui, traversa un long et sinueux corridor, à l'extrémité
duquel il mit une clef dans la serrure d'un caveau, après avoir préalablement
posé sa lampe à terre. Son visage prit alors une expression atroce qui confirma
pleinement les soupçons que Jack avait conçus.
Quilt tira son épôe. Une minute plus lard, une exclamation apportait la voix
de Thames aux oreilles de Sheppard. Accourant aussitôt, il vit Quilt à genoux
sur Darrell et prêt à lui plonger son épée dans la poitrine. Un coup de la barre
de fer étendit à l'instant l'assassin sur le sol.
— Jack, est-ce vous? s'écria Thames.
— Oui, répondit Sheppard en débarrassant son ami des cordes qui lui
liaient les pieds et les mains. Je pourrais vous faire la même question; sans
votre voix, je ne vous aurais pas reconnu, vous êtes bien changé.
L'emprisonnement avait produit, il est vrai, des effets désastreux sur le
jeune capitaine, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Maigre, faible, les
yeux creux, la barbe longue, il était impossible de rien voir de plus misérable.
— Je ne suis pas sorti de cet horrible cachot dépuis notre dernière ren-
contre, dit-il.
— Six semaines se sont écoulées depuis cette nuit fatale, répondit Jack,
Pendant tout ce temps, j'ai été enfermé à Newgate, d'où je viens de m'évadèr.
— Six semaines! répéta Darrell d'un ton lamentable, j'aurais juré qu'il y
avait six mois.
— Je vous crois, repartit Jack, mieux que personne je sais comprendre les
misères de la captivité.
— Ne prononcez pas ce mot. Fuyons! cria Thames.
— Je vais vous conduire à la sortie, puis je reviendraim'assurer si ma mère
n'est point aussi prisonnière en ce lieu.
278 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Je suis à même de Vous


renseigner à cet égard, repartit Darrell. La der-
nière fois que le monstre Wild me visita dans mon cachot, il m'apprit, pour
ajouter à mon chagrin, qu'elle occupait un caveau près du mien.
— Emparez-vous des armes
de ce brigand, cria Jack, et cherchons ma
mère.
Thames obéit, quoique son extrême faiblesse attestât qu'il ne sêr-ait capable
d'aucune résistance en cas d'attaque.
— Appuyez-vous sur
moi, lui dit Jack.
Ils prirent la lumière et parcoururent l'étroit corridor. N'y trouvant pas
d'autre porte, Sheppard tourna à droite dans un embranchement. A peine y
avait-il fait quelques pas, qu'ils entendirent un sourd gémissement.
— Ma mère est là! s'écria Jack.
Il s'élança vers l'entrée du caveau. Il avait apporté avec lui le trousseau
de clefs de Quilt Arnold et les essaya toutes sans succès. Alors il eut encore
recours à la barre de fer; il s'en servit avec toutes les précautions qu'exigeaient
les circonstances mais au premier coup madame Sheppard poussa un cri per-
çant.
consentir à votre détestable projet,
— Misérable! vous ne me forcerez pas à
je ne veux pas vous épouser. J'ai une arme... un couteau... si vous ouvrez la
porte, je m'en perce le coeur.
— Dieu! s'écria Jack,
paralysé par ces cris, que faire? Si je persiste, je la
lue.
— Vous ne
m'obtiendrez pas vivante ! continua la veuve.
voix brisée, c'est votre fils.
— Mère! cria Jack d'une
— Vous mentez! Ne pensez pas
m'abuser, monstre! Je connais trop bien la
voix de mon fils. II est à Newgate. Partez.
écoutez-moi : je me suis échappé de ma prison et je
— Mère ! chère mère,
suis venu pour vous sauver, reprit Sheppard, dont les accents étaient altérés
par l'émotion.
— Ce n'est pas
la voix de Jack; on ne me trompe pas ainsi. Le couteau est
sur ma poitrine, si vous bougez, je frappe.
— 0 ciel! cria
Jack perdant la tête... Mère!... chère mère! je vous en sup-
plie, écoutez-moi donc; je viens vous arracher à la violence de Wild. Il faut
que j'enfonce celte porte; retenez un moment votre main.
— Vous
connaissez ma détermination irrévocable, dit madame Sheppard.
Ma vie vous esl nécessaire, autrement vous ne l'auriez pas épargnée; mais vous
serez désappointé, misérable!
approchent, cria Thames; ne l'écoulez pas, c'esl une menace
— Des pas
insensée.
A quoi me résoudre? répondit Jack en faisait un geste de désespoir.

Vous consultez vos infâmes associés, je vous entends, reprit la veuve. Je

vous ai déjoués.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 279

— Forcez la porte, ou il sera trop tard, insista Darrell.


— Mieux vaut qu'elle meure de sa propre main que de celle de ce criminel,
cria Jack brandissantla barre. Bière, me voilà!
L'instrument de fer ébranla les planches. A ce son succéda un gémissement
et le bruit d'une chute à l'intérieur.
— Je l'ai tuée! fit Jack, lâchant la barre... J'ai suivi votre avis, Thames.
Dieu! pardonnez-moi.
— Ne perdez pas de temps, répondit le capitaine, on pourra probablement
la sauver. Que n'ai-je la force de vous aider!
Jack ressaisit la barre el la lança avec fureur contre la porte qui céda aus-
sitôt.
La malheureuse gisait sur la terre, un couteau ensanglanté à la main.
— Mère! cria Jack, s'élançant vers elle.
— Jack, dit-elle en soulevant sa tète, est-ce vous?
— Oui, mère! Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas cru?
— J'étais folle, répondit faiblement madame Sheppard.
— Je vous ai tuée, reprit Jack, s'efforçant d'élancher le sang qui coulait de
la blessure. Pardonnez... pardonnez-moi!
— Vous n'êtes point coupable, mou enfant, je suis seule à blâmer.
— Ne puis-je vous porter quelque part où vous ayez du secours? demanda
Jack d'une voix pleine de larmes et d'angoisse.
— C'est inutile, le coup est mortel. Je meurs heureuse... bien heureuse,
puisque je vous vois. Seulement, ne restez pas ici, vous retomberiez entre les
mains de voire ennemi. Sauvez-vous! fuyez!
— Ne vous occupez pas de moi, mère, ne pensons qu'à vous, répondit Jack
fondant en larmes.
— Vous me fûtes toujours pîus cher que la vie, repartit madame Sheppard.
Pourtant, j'ai une dernière prière à vous adresser : faites-moi enterrer dans le
cimetière de Willesden.
— Oui... oui, mère!
— Nous nous reverrons bientôt, mon fils, murmura la pauvre femme, fixant
sur lui ses yeux vitreux.
— Mon Dieu! elle expirel s'écria Jack, suffoqué par les sanglots. Pardon-
nez-moi... oh! pardonnez-moi!...
— Je vous... pardonne... je vous bénis!... dit-elle avec effort.
Un frisson la fit tressaillir, et sa douce âme s'exhala.
— Seigneur, faites-moi mourir aussi! cria Jack en tombant à genoux près
de sa mère.
Dès que le premier élan de la douleur fut un peu calmé, Thames lui dit :
— Ne demeurons pas ici; vous ne pouvez plus rien pour votre pauvre
mère.
— Je puis la venger, répondit Jack d'un ton terrible.
280 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Laissez-vous guider par moi, reprit le capitaine, vous agirez plus confor-
mément aux désirs qu'elle vous exprimerait si elle parlait encore. Ne vous abî-
mez pas dans des regrets superffus. Enlevons son corps, afin d'exaucer son voeu
suprême.
Sheppard se laissa convaincre.
— Marchez devant avec la lumière, dit-il; je vais la charger sur mes
épaules.
Comme ils atteignaient l'extrémité du couloir, ils entendirent résonner,
dans le cachot qu'avait abandonné Thames, les voix de Jonathan et du juif.
Wild avait sans doute découvert le corps inanimé de Quilt Arnold et il donnait
cours à sa surprise et à sa colère.
Éteignez la lampe, murmura Jack; tournez à gauche, vite! vite!
•—
La précaution avait été prise à temps. L'empoigneur de voleurs et le janis-
saire couraient tous deux dans la direction du cachot dé madame Sheppard.
— Pas une minute à perdre, cria Jack, suivez-moi.
Ils montèrent précipitamment l'escalier, ouvrirent la porte de derrière el
furent promptement dans la cour. Jack s'assura que Thames était bien à son
côté et il s'enfonça avec son sanglant fardeau dans Seacol Lane.
— Où allez-vous? lui demanda Thames qui avait peine à marcher d'un pas
aussi rapide.
— Je ne sais... et je m'en soucie peu, répondit Jack.
Un fiacre passait ; Darrell héla immédiatement le cocher.
— Laissez-moi conduire le corps de votre mère à Dollis Ilill, dit-il.
— Soit! fit Sheppard.
Heureusement il faisait trop noir et le réverbère était trop loin pour que le
cocher vît en quel état était la femme que les deux jeunes gens plaçaient dans
sa voiture.
— Qu'allez-vous faire? reprit Thames,
— Laissez-moi à mon sort; ayez soin des restes de ma mère.
"~ Comptez sur moi, répondit Darrell.
— Faites-là enterrer dimanche, dans le cimetière de Willesden, comme je
le lui ai promis; j'y serai. Et il ferma la porte du véhicule.
Le cocher reçut ses instructions et sur l'offre qu'on lui fit de le payer géné-
reusement, il partit au grand galop.
Jack s'éloignait, lorsqu'un sombre individu, débusquant de derrière un mur,
s'élança sur ses traces.
-VA
-,
LESrî-OHEVALIERS
. DU BROUILLARD 28-1

Vous demandez l'impossible! s'écria Jonathan avec humeur. (Page 270.)

CHAPITRE XXIII

LA POUKSUITK

Avant de tourner l'angle de Seacol Lane, Sheppard s'arrêta pour jeter un


dernier regard sur le fiacre qui emportait la dépouille mortelle de sa malheu-
reuse et bien-aimée mère. Tout à coup deux personnes, qu'il reconnut immé-
diatement pour Jonathan et Abraham Mendez, se présentèrent à sa vue, et leurs
cris lui prouvèrent que, de leur côté, ils l'avaient aperçu.
Reprenant sa course avec ardeur, le fugitif traversa Turnagain Lane, se

Liv. 36
282 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

dirigea vers Holborn Bridge, et commença, de gravir la côte qui était au delà.
Les vociférations de ceux qui le poursuivaient, le signalèrent à l'attention des
passagers qui encombraientles rues, et, entre autres, le gardien de nuit abrité
dans la guérite adossée au mur du cimetière, à l'entrée de Shoe Lane, agita
sa crécelle pour mettre en alerte un de ses compagnons, non loin de là.
Jack s'enfonça dans un labyrinthe de rues sur la gauche; mais sa marche
avait été observée par le gardien, qui remit Wild sur sa voix.
— C'est Jack Sheppard, le fameux voleur! criait Jonathan d'une voix
sonore. Arrêtez-le! il vient de s'échapper de Newgate. Cent livres à l'homme
qui me l'amènera!
Le nom de Sheppard produisit un effet magique; il fut répété de bouche
en bouche. Les boutiquiers quittèrent leurs comptoirs excités par l'appât de
la récompense, et Wild n'était point encore entré dans Field Lane que déjà
une troupe de cinquante individus l'escortaient.
— Arrêtez le voleur! rugit-il, distinguant enfin le fugitif qui courait vers
Hatton Garden. C'est Sheppard!... Jack Sheppard!... Arrêtez-le!
Et ses cris avaient pour échos les voix de la meute de limiers sangui-
naires qui lui faisaient cortège.
— Arrêtez le voleur! arrêtez le voleur! tonnèrent Wild et les siens.
Comprenant aussitôt que Jack était celui qu'on leur désignait par cette
flétrissante épithète, deux valets d'écurie se ruèrent sur sa personne, mais il
fut assez leste pour leur échapper. Alors un palefrenier déchaîna un énorme
chien à sa poursuite. Frappant l'animal de sa fidèle barre de fer, Sheppard
l'envoya aboyer plus loin.
De minute en minute, il sentait ses forces lui manquer; résolu néanmoins
à ne point se rendre vivant, il continuait.
Toujours en avance sur la cohorte acharnée à ses pas, il longea la grande
route jusqu'à ce que les maisons disparurent et il rencontra la campagne.
Là il se disposait à franchir une haie sur la gauche, quand deux hommes à che-
val lui barrèrent le passage et le louchèrent du manche de leurs énormes cra-
vaches. Evitant de son mieux leurs agressions, Jack riposta par de violents
coups de sa barre sur la tète des chevaux qui se cabrèrent et partirent avec une
telle fureur que non seulement ils entraînèrent leurs cavaliers loin de l'objet
de leurs attaques, mais encore ils forcèrent à reculer les deux palefreniers cl
occasionnèrent un grand désordre parmi la foule, Jack profita de ce répit pour
sauter la haie et s'éloigner à travers champs dans la direction de sir John
Odealle's.
Cependant l'instant de refard qu'il avait éprouvé avait sensiblement amoin-
dri la distance entre lui et ses ennemis, dont le chiffre se montait à présent à
plus d'une centaine pour la plupart porteurs do lanternes et de torches. Appre-
nant que l'individu qu'on poursuivait était Sheppard, les deux cavaliers fran-
chirent la haie à leur tour, et ils eurent bientôt rejoint le fugitif. Comme un
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 283

lièvre près d'être pris, Jack retourna sur ses pas. Ce stratagème ne servit qu'à '

le rapprocher de la meute qui foulait le champ dans tous les sens et déchirait
l'air de ses cris. C'était un mugissement épouvantable : les chiens aboyaient,
les hommes hurlaient, et la voix de stentor de Jonathan dominait et dirigeait
celte tempête.
Jack, harassé, était aux abois. Pourtant il raidissait de nouveau tous ses
muscles, lorsque le pied lui manqua, et il tomba dans une tranchée profonde
que l'obscurité l'avait empêché de remarquer. Cette chute le sauva : les deux
cavaliers passèrent au-dessus de sa tête. Rampant alors précipitamment sur ses
genoux et sur ses mains, il trouva une galerie d'écoulement dans laquelle il se
glissa. Peu après, les cavaliers revenaient, après s'être aperçus qu'ils avaient
dépassé le but.
Jonathan et la populace se réunirent à eux, et la lueur des torches répandit
sur le lieu où ils se tenaient un éclat semblable à la lumière du jour.
—: Il doit être dans ees parages, cria un des cavaliers en mettant pied à
terre; nous étions près de lui quand il a subitement disparu.
Sans prononcer une parole, Wild arracha une torche des mains d'un assis-
tant, sauta dans la tranchée et commença une diligente recherche. Déjà il était
à l'orifice de la galerie, et Jack se sentait au moment: d'être découvert, lors-
qu'on cria à l'extrémité du champ qu'on s'était emparé du fugitif. Jonathan et
la cohue se portèrent rapidement de ce côté; le prétendu voleur était tout sim-
plement un mendiant inoffensif qu'on avait ramassé endormi sous une haie.
La colère et le désappointement de Wild furent exlrêmes. Il recourut en
jurant à la tranchée; mais il ne se rappelait plus au juste l'endroit qu'il avait
exploré, et pensant avoir examiné la galerie, il recommença ses perquisitions
sur un autre point.
Dans l'intervalle, le feu de la poursuite s'était refroidi. La foule diminuait
graduellement, et, par bonheur, une forte ondée acheva de la disperser tout
à fait. Jonathan, entièrement insouciant de la pluie torrentielle qui ruisselait
sur lui, fut seul infatigable dans sa recherche. Au bout d'une heure seulement
il se décida à supposer que Sheppard avait trompé sa vigilance. Toutefois, ses
soupçons étaient si forts, qu'il ordonna à Mendez de rester en sentinelle au
bord du fossé, et la promesse d'une forte récompense, engagea deux hommes
à lui tenir compagnie.
— Je le veux mort ou vif, murmura-t-il à l'oreille du juif avant de s'en
aller; mais s'il nous échappe aujourd'hui, vous avez entendu ce qu'il a dit dans
Seacol Lane, nous sommes sûrs de nous saisir de lui dimanche, aux funérailles
de sa mère.
281 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

CHAPITRE XXIV

-
' COMMENT JACK SKEPPAHU SE JJÉHAHRASSA DE SES FEKS

Environ une heure après le départ de Wild, Jack se hasarda à sortir de sa


retraite. La pluie tombait toujours et l'obscurité était profonde. Mouillé, transi
jusqu'aux os, il pouvait à peine mouvoir ses membres engourdis. Il écouta
attentivement, crut entendre respirer quelqu'un non loin de lui et s'écarta
aussitôt. Nonobstant celte précaution, il vint heurter un homme qui s'efforça de
le prendre au collet.
— Gui fa là? cria la voix deMendez, rébondez, ou je fais feu!
Ne recevant pas de réponse, le juif déchargea son pistolet, dont la flamme
lui montra les traits de Sheppard, qui n'eut pas une égratignure, et put
s'éloignera la faveur des ténèbres qui succédèrent à celte lueur fugitive.
Sans savoir où il allait, il poursuivit sa route à travers champs. Peu à peu
l'exercice redonna de la souplesse à ses membres, et la confiance lui revint. Il
dut faire appel à l'inépuisableénergie de son caractère pour le soutenir dans sa
marche laborieuse et difficile sur des terres glissantes et labourées ou sur
l'herbe grasse et humide. Enfin, il rencontra un chemin frayé, mais presque au
même instant le bruit des pas d'un cheval l'obligea de nouveau à sauter une
haie et à reprendre les champs. Il eut un accès de désespoir; il sentait qu'il
mourrait de froid s'il se couchait sur la terre avec ses vêtements imprégnés
d'eau. Chercher un asile pour la nuit lui était impossible : ses habits souillés
de sang et de boue l'eussent infailliblement fait livrer à la justice. Puis ces fers
qui lui étroignaient toujours les jambes... comment s'en délivrer?
Las, découragé, il erra longtemps à l'aventure, regagna la grande route et
marcha jusqu'à ce que ses forces trahissant sa volonté, il tomba au pied d'un
arbre, s'attendailt à expirer de minute en minute.
A la pointe du jour, il s'aperçut qu'il n'était qu'à un quart de mille de
Toltenham. A quelque distance dans la campagne, une espèce de hutte ou
d'étable à vaches s'offrait à ses regards; il s'y traîna, se jeta sur la litière qui
couvrait le soi et s'endormit.
Il ne s'éveilla que fort tard dans la journée. Epuisé, malade, les jambes
gonflées et les mains meurtries, ses fers lui causaient des douleurs intoléra-
bles. La souffrance physique n'était pourtant rien, comparée à la souffrance
morale qu'il endurait. Tous les événements de la veille se représentèrent à son
esprit et il se reprocha la mort de sa mère aussi amèrement que s'il eût été son
meurtrier.
— Si je n'étais pas coupable et misérable comme je suis, elle ne fût jamais
morte ain,«si, s'écria-t-il en fondant en larmes.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 285

Soulagé par cette explosion naturelle de ses remords, il se leva et ouvrit la


.
porte. Il avait cessé de pleuvoir, mais le sol était détrempé et l'atmosphère
était froide et humide. Jack ramassa une couple de grosses pierres, essaya de
briser ses fers. Pendant qu'il se livrait tout entier à cette occupation, un paysan
entra dans la cabane; à la vue du fugitif qui s'était levé précipitamment, il
ressortit effrayé et courût à une maison voisine.
Sheppard opéra sur-le-champ sa retraite, n longea les sentiers elles haies,
évitant le plus possible le regard des passants.
En fouillant ses poches, il trouva vingt guinées et quelques pièces de mon-
naie blanche. Son unique embarras fut d'en profiter dans son accoutrement
sans exciter les soupçons. A la tombée de la nuit, il se risqua à se glisser dans
Tottenham. Comme il traversait la principale rue de la ville, il entendit
prononcer son nom ; c'était un colporteur qui vendait à la foule réunie autour
de lui l'histoire de ses évasions.
— Voici, criait le marchand, le récit complet, fidèle et détaillé de la récente,
étonnante el mémorable évasion de Jack Sheppard du château de Newgate,
enrichi d'un portrait d'après nature qui montrera de quelle manière le prison-
nier était enchaîné ; je ne le vends que deux sous... deux exemplaires pour trois
sous... Merci, monsieur... Vous y verrez...
—:
Donnez-m'en un, marchand, cria une servante, traversant la rue et
oubliant, dans son empressement, déformer sa porte. Madame et monsieur ont
parlé toute la journée de Jack Sheppard, je me meurs d'envie de lire sa vie.
— Voilà, ma chère enfant, répondit le colporteur. Encore un de vendu!
— Si vous ne vous en allez pas promptement, Luey, Jack Sheppard sera
dans votre maison avant vous, fit observer un des assistants.
Cette saillie occasionna un rire général.
— Si Jack venait dans ma maison, repartit une dame, je ferais tous mes
efforts pour le cacher. Pauvre garçon ! je suis contente qu'il se soit échappé de
,
sa prison.
— Il paraît que Jack est fort aimé du beau sexe, dit un apprenti épicier, en
souriant avec affectalion.
—Naturellement; plus un hommeest mauvais sujet,plus les femmes l'aiment,
s'écria l'assistant qui avait déjà dit son mot.
— Vous y verrez encore le récit détaillé des vols nombreux et des précéden-
tes évasions de Jack, brailla le colporteur; vous verrez comment il s'introduisit
par effraction dans la maison de son maître, M. Wood, à Dollis Hill ; vous aurez
le récit complet, fidèle et détaillé du barbare assassinat commis par Jack Shep-
pard et son complice, Joseph Blake, autrement nommé Blueskin, sur la per-
sonne de madame Wood...
— C'est faux ! cria une voix derrière le colporteur.
Celui-ci se retourna et ne sut deviner lequel de ses auditeurs avait avancé
celte dénégation.
286 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Jack, qui s'était arrêté un instant près du groupe, se remit en marche.


Au milieu de la petite ville, il avisa la boutique d'un juif, marchand de.
vieux habits, et remarqua à l'étalage une polonaise galonnée, sorte de redin-
gote qu'on portait beaucoup à cette époque, en devint l'acquéreur moyennant
deux guinées, et s'éloigna.
Un peu plus haut, il vit, assises dans un comptoir, une enfant et une vieille
femme, éclairées par une seule chandelle, et à la vitre desquelles quelques
provisions étaient en montre. Jack, affamé se hasarda à entrer acheter un pain ;
il demandaensuite qu'on lui fournit un marteau. La vieille femme lui répondit
qu'elle ne tenait pas cet article, mais elle lui indiqua un forgeron dans le voi-
sinage.
Guidé par les feux de la forge, qu'on apercevait de loin sur la voie, Shep-
pard trouva facilement le lieu qu'il cherchait. Dès qu'il le vit dans sa boutique,
le forgeron se dérangea de son travail pour s'informer de ce qu'il désirait, et
sur sa réponse il le regarda fixement en face.
— Vous êtes Jack Sheppard? lui dit-il.
— Oui, répondit Jack sans hésiter.
— Vous êtes un hardi garçon, Jack, repartit le forgeron, et vous faites
bien de vous fier à moi. Je vais vous ôter vos fers, car je suppose que c'est pour
cela que vous avez besoin d'un marteau et d'une lime. Je vais vous les ôter, à
une condition.
— Laquelle ?
—. C'est que vous
m'en ferez cadeau.
— C'est convenu.
L'artisan emmena Sheppard dans son arrière-boutiqueet en quelques mi-
nutes il le débarrassa. Là ne se borna pas sa complaisance, il lui frotta les jam-
bes d'un onguent qui en adoucit beaucoup l'enflure, lui donna un baquet d'eau
pour qu'il se nettoyât cl lui apporta ensuite une cruche d'excellente aie.
— Jack, reprit-il, j'ai bien peur que vous n'alliez à la potence ; mais si ce
malheur vous arrive, j'irai vous voir à Tyburu, et je ne me séparerai jamais de
vos fers.
Sheppard remercia cordialement l'honnête forgeron, qui ne voulut rien
accepter pour sa peine, et, vaincu par la fatigue, il alla se coucher dans une
grange, à Stoke Newington, où il dormitjusqu'au lendemain. Cette nuit de
repos lui avait fait du bien, ses jambes étaient dégonflées; cependant, comme
il pleuvait abondamment, il ne sortit pas de la journée, et ce ne fut que vers le
soir qu'il partit pour Londres. Chemin faisant, il trouva les murs placardés
d'affiches offrant une récompense pour son arrestation; partout il était le sujet
de la conversation générale. AHoxlon, il apprit d'un groupe d'oisifs que Jona^
than Wild venait de passer à cheval et que ses sbires parcouraient la campa-
gne dans toutes les directions.
En arrivant à Londres, son premier soin fut de se pourvoir d'un habille-
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 287

ment de deuil complet, qu'il obtint au prix de dix guinées. Il se rendit ensuite
à une petite taverne où il commanda à dîner et demanda une chambre à cou-
cher. A peine avait-il terminé sa toilette qu'il entendit du bruit à sa porte et
son nom prononcé d'un ton nullement amical. Heureusement la fenêtre n'é-
tait pas à une grande élévation; il l'ouvrit doucement, se laissa glisser dans la
cour et passa de là dans la rue.
Il descendait rapidement Haymarket, lorsque ses pas furent arrêtés par
une foule considérable, assemblée autour d'un chanteur. Jack s'arrêta un
instant; ses aventures composaient le sujet de la ballade. Toutefois, n'osant
écouter, il s'enfuit.

CHAPITRE XXV

COMMENT JACK SIIEPPARB ASSISTA AUX FUNERAILLES HE SA MÈIIE.

Celte nuit-là, Sheppard établit ses quartiers à Paddington, dans une taverne
où il ne fut point inquiété. Le lendemain, dimanche, if se mit en route pour
Willesden.
C'était par une belle matinée d'octobre, l'air vif et fortifiant faisait conti-
nuellement tourbillonner jusqu'à terre les feuilles des arbres qui avaientrevêtu
leurs teintes d'automne ; mais le coeur de Jack était trop triste pour que le ma-
gnifique aspect do la campagnele réjouit.
Non loin de Willesden, il s'arrêta cependant sur la hauteur pour contempler
la vallée. C'est à cette même place que sa pauvre mère s'était autrefois arrêtée
dans le même but, après avoir vainement essayé de l'emmener de la Monnaie.
Il ignorait cette circonstance, pourtant l'image de sa mère fut seule présente à
son esprit. Il voyait sortir de son bouquet d'arbres la tour grise de l'église où
elle avait prié. Ici, c'étaient les champs qu'elle avait parcourus; là c'était le
cottage qu'elle avait habité pendant tant d'années; sans lui elle eût vécu heu-
reuse. Ces souvenirs amers lui arrachèrent des pleurs.
Tiré de sa rêverie par le sou des cloches, il résolut, quoi qu'il dût en ad-
venir, d'assister au divin service. Il descendit promplement la colline et trouva
au bas un petit sentier qui conduisait à l'église. Mais il était décrété que ce
jour-là toutes ses blessures seraient rouvertes. Dans le sentier qu'il avait choisi,
s'élevait l'humble demeure de sa mère ; non plus entretenue, parée- de fleurs
et de plantes grimpantes, comme du temps qu'elle l'occupait, mais abandonnée,
dégradée, envahie par les mauvaises herbes. Jack détourna la tète ; cette mai-
son lui apparaissait comme un emblème de la ruine qu'il avait causée. Il se
rappela la visite qu'il y avait faite eu compagnie de Jonathan, dont les perfides
suggestions avaientendurci son coeur aux prières de sa mère.
288 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— 0 Dieu! s'écria-t-il, que je suis sévèrement puni !


Les villageois se rendaient en foule à l'église. Il tourna l'angle d'un mur;
c'était celui de son premier cachot. Une main rustique avait écrit sur la porte:
PRISON DE .TACK SHEPPARD. Au-dessus était collée une affiche où son signalement
était ajouté à la promesse delà récompense. Le fugitif se cacha le visage et
entra précipitamment dans le lieu saint par la porte près de laquelle il avait
commis son premier crime. Le cri perçant de sa mère retentit de nouveau à
son oreille; son émotion fut si forte que, craignant d'attirer Tattention, il se
disposait à sortir, quand la vue de Thames, pâle comme la mort, ayant au bras
Winifred et à son côté M. Wood, le fit reculer involontairement dans le coin
l'e plus sombre de l'édifice. Le service commença. Depuis bien longtemps Jack
n'avait pas entenduréciter les prières solennelles ; il s'ensevelit la face dans ses
mains, et lorsque par hasard il releva le front, il observa qu'il était l'objet du ^

profond intérêt de la famille de Dollis Hill, qui l'avait reconnu.


Après les cérémonies, Thames s'approcha de lui. ,

— Soyez prudent, lui dit-il; l'enterrement se fera après le service du soir.


Sheppard n'osa regarder Winifred. Il quitta l'église et d'une prairie voisine
il suivait des yeux la petite société qui remontait lentement la colline. 11 aperçut
alors la jeune fille qui s'était retournée pour le chercher. Dès qu'elle l'eut dé-
couvert, elle lui envoya de la main un signe amical.
Jack revint faire le tour du cimetière, ensuite il alla prendre quelques ra-
fraîchissements aux Six Cloches, demanda un cabinet particulier et il y resta
jusqu'au soir perdu dans sa douleur.
Dans l'intervalle, le temps avait complètement changé; le ciel s'était cou-
l vert; lèvent, soufflant par bouffées, éparpillait les feuilles jaunies des ormes et
des marronniers. En quittant l'auberge Jack aperçut le lugubre corlège sur la
pente de la colline. Au même instant une voiture allelée de quatre chevaux
s'arrêtait avec fracas devant les Six Cloches; mais Jack était trop absorbé dans
ses pensées pour la remarquer.
Le glas funèbre annonça l'arrivée du corps. Jack, les yeux remplis de
larmes, vit passer Darrell et M. Wood; il marcha à leur suite.
Les cérémonies du matin l'avaient touché, celles du soir l'anéantirent. Au
milieu de ce temple qu'il avait jadis profané, gisaient les restes mortels de son
infortunée mère, dont la fin prémalurée lui semblait être le terrible châtiment
de'ses crimes. Ses sanglots attirèrent sur lui l'attention et Thames fut obligé de
l'engager à se contenir.
La voiture dont nous avons parlé renfermait quatre personnes : Jonathan
Wild, ses deux janissaires et son portier, Obadiah Lemon. Ils mirent pied à
terre, et l'empoigneur de voleurs, regardant de loin défiler le corlège, crut
distinguer Jack; toutefois, n'en étant pas certain, il entra dans l'église. Sûr
alors qu'il ne se trompait pas, il revint poster Abraham et Obadiah à l'angle
V,'LES/ CHEVALIERS DU BROUILLARD 289
.V' "" • ./>..

nord-ouest du bâtiment. Quilt derrière un contre-fort, près du portail, et lui-


même s'abrita derrière le plus gros des ormes qui fussent aux environs.
Une fois les prières terminées, le prêtre et les assistants accompagnèrent le
cercueil au bord de la tombe. Jonathan se mêla à l'assemblée. Au moment'où
les porteurs se préparaient à descendre le corps dans la terre, Jack tomba à
genoux près de la bière, se reprocha le meurtre de sa mère, appela sur sa tête
la vengeance du ciel, et donna cours à son désespoir on termes déchirants.

Liv. 37.
2'JO LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

Un murmure s'éleva parmi la foule ; toutes les bouches prononcèrent le nom


du fameux voleur, mais en présence de son chagrin et de son repentir chacun
fut ému de compassion, pas un bras ne s'avança pour l'arrêter.
— Je l'ai tuée ! criait Jack.
— Oui, vous l'avez tuée, répondit Jonathan lui posant lourdement la main
sur l'épaule. Vous êtes mon prisonnier.
Sheppard se leva soudain. Il n'eût pas le temps de se défendre, le juif lui
élreignaitl'autre bras.
— Chiens de l'enfer! lâchez-moi ! cria-t-il.
Un renfort se présenta en la personne de Quilt Arnold, qui, dans sa précipi-
tation, heurta le fossoyeur et le fit rouler au fond de la tombe ouverte.
— Misérable! reprit Jack, es-tu content de tes forfaits? Vois ta pauvre
victime à tes pieds.
Jonathan ordonna à ses gens d'éloigner le prisonnier.
Thames avait tiré son épée; il s'élança sur l'empoigneur de voleurs.
M. Wood le retint.
— Ne répandez plus de sang! s'écria-t-il.
Cependant les assistants témoignaient des dispositions hostiles ; un éclat de
briques atteignit Jonathan au visage.
— Vous ne passerez pas! crièrent plusieurs voix.
— J'ai connu sa pauvre mère, et, par respect pour sa mémoire, je ne souf-
frirai pas cet acte d'inhumanité, dit John Dump.
— Qu'on lui mette les menottes, ordonna Jonathan, maintenant nous verrons
qui osera s'opposer à mes actes. Je suis Jonathan Wild, j'arrête cet homme au
nom du roi.
Un murmure d'indignation accueillit ces paroles.
— Permettez que je voie jeter la terre sur le corps de ma mère, dit Jack
d'une voix suppliante; après vous ferez de moi ce que vous voudrez.
— Non! tonna Wild.
— Par pilié!... s'écria Wood.
— Non ! vous dis-je.
— Ma mère... ma pauvre mère ! «cria Jack.
En dépit de ses pleurs et de sa. irésislauce, Jonathan et ses janissaires l'en-
traînèrent.
Les projectiles que leur lançait la multitude les accompagnèrent jusqu'à la
voiture qui les attendail le marche-pied baissé. On les menaça même de coupel-
les traits et d'enlever les roues du véhicule, mais Wild fit tête à l'orage pendant
que ses agents installaient Jack dans la voiture; il y monta après eux. Obadiah
était sur le siège; les chevaux partirent au grand galop.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 291

CHAPITRE XXVI.

COMMENT JACK SHEPPARD EUT RAMENÉ A NEWGATE.

L'évasion de Sheppard, dans la nuit du ifî octobre, n'avait été découverte


que le lendemain.
Après avoir poursuivi le fugitif de la manière que nous avons racontée,
Jonathan Wild était rentré chez lui, où il avait employé le reste de la nuit à faire
disparaître, avec Quilt Arnold et Obadiah Lemon, tout ce qui tendrait à l'incri-
miner en cas de perquisitions. Ces précautions prises, son corps de fer exigeant
rarement le bien-être du lit, il se jeta sur une chaise et dormit une heure avant
de commencer les mauvaises actions qui remplissaient chacun de ses jours.
A. six heures, le retour d'Abraham Mendez l'éveilla. Le juif, n'osant pas
confesser que Jack avait trompé sa vigilance, se borna à affirmer qu'il était
resté en sentinelle jusqu'aux premièreslueurs du matin, qu'il avait de nouveau
soigneusement exploré le champ, et que, ne découvrant nulle trace du fugitif,
il avait jugé à propos de revenir.
Wild écouta ce récit d'un air sombre. Néanmoins, persuadé que le dimanche
il ressaisirait sa proie, il se consola, dévora son déjeuner et se rendit à Newgate,
riant en lui-même de la consternation que sa présence allait causer aux porte-
clefs.
La première personne qu'il rencontra dans la loge fut Austin, dont la
toilette paraissait à peine terminée. Un coup d'oeil suffit à Jonathan pour s'assu-
rer que le guichetier ne soupçonnait rien, el il résolut de ne point détruire par
une communication prématurée l'effet de ce qu'il considérait comme une excel-
lente plaisanterie.
— Vous êtes
dehors de bonne heure aujourd'hui,monsieurWild, dit Austin,
endossant son habit; il y a du nouveau, je suppose?
— Je viens
m'informer de Jack Sheppard, répondit Jonathan.
— Soyez tranquille sur son compte, monsieur, il est en sûreté.
— Je voudrais vérifier cela moi-même.
— A votre aise, monsieur Wild; est-ce que vous pensez qu'il est survenu
quelque chose de fâcheux?
— Peu vous importe ce que je pense; suivez-moi au château.
Quand il eut ouvert la porte do la cellule. Austin, pétrifié, sans voix, recula
aussi épouvanté que si la prison se fût écroulée sur sa tête; Wild lui-même était
stupéfait.

Mort de ma vie! s'écria-t-i], à la vue du monceau de gravois et du
292 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

rou béant dans la muraille, il faut que quelqu'un lui ait aidé ; à moins qu'il n'a
des accointances avecle diable, il n'a pu faire cela tout seul.
Monsieur, ça m'en a tout à faitl'air qu'il a des accointances avec le diable,
. —
dit Austin, tremblant de tous ses membres. Mais nous allons le trouver dans la
chambre au-dessus, allez, monsieur, elle est aussi solide et même plus solide
que celle-ci. Je vais voir.
Il gravit le tas de décombres, entra dans la cheminée, passa facilement par
la première ouverture, mais il lui fut impossible d'introduire son gros corps
dans la brèche de. la chambre rouge.
— Je crois qu'il est parti, monsieur, dit-il à Jonathan, la porte est ouverte
et la pièce est vide.
— Vous croyez... vous le savez fort bien qu'il est parti, répliqua Wild,
fixant sur lui un regard sévère et scrutateur ; quand même vous me soutiendriez
le contraire, vous ne me convaincrez pas que vous n'avez pas favorisé sa fuite.
—'Moi, monsieur! Je vous jure...
.
— Paix! interrompit durement Jonathan, descendons. Je ne veux vous
interroger que devant témoins.
L'empoigneur de voleurs agita violemment la corde de la grosse cloche
qui communiquait avec l'intérieur de la prison et qu'on ne sonnait que dans les
occasions importantes. Cet appel réunit presque immédiatement dans la loge
les autres porte-clefs, Marvel, les quatre aides et madame Spurling. Rien ne
peut donner une idée de l'effroi qu'éprouvèrentces personnages lorsqu'ils surent
ce dont il s'agissait; on eût dit que les terreurs d'Austin étaient contagieuses.
La cabaretière seule, n'osant le faire ouvertement, témoigna sa satisfaction en
pinçant à la dérobée le bras de son futur mari.
Guidés par Jonathan, tous les porte-clefs se transportèrent sur le théâtre des
exploits de Jack, et tous, au comble de l'étonnement, déclarèrent d'un commun
accord qu'il était impossible qu'on ne lui eût pas aidé. Ils suivirent ses traces de
porte en porte, marchant de surprise en surprise, et s'émerveillant de la force
des verrous et des serrures qu'il était parvenu à briser, jusque sur le toit, à
l'extrémité du bâtiment, où la couverture clouée avec, la pique leur indiqua de
quel côté il avait opéré sa descente.
Austin subit un rigoureux interrogatoire; toutefois, reconnaissant, d'après
les assertions des employés de la geôle, qu'il n'était pas coupable, Wild se
radoucit et lui promit même de plaider sa cause auprès du gouverneur.
A peine le bruit de la nouvelle disparition de Jack se fut-il répandu, des
milliers de personnes affluèrent à Newgate, où les guichetiers tirèrent un abon-
.
dant profit de leur curiosité.
Jonathan ayant gardé le plus profond secret sur f'espoir qu'il nourrissait de
retrouver le fugitif, l'arrivée de Sheppard à la prison, le dimanche au soir, pro-
duisit une vive sensation. En un instant tous les fonctionnaires furent réuuis
dans la loge. La joie des porte-clefs ne s'exprime pas, mais la pauvre madame
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 293

Spurling fut si chagrine et commença de déblatéreravecsi peu de mesure contre


l'empoigneur de voleurs, que Marvel l'entraîna de force loin du prisonnier.
Sur un ordre de Wild,.Jack fut conduit dans le fort des condamnés, et les
quatre aides, armés de lourds marteaux, y furent appelés pour le charger de
ses fers. Il y avait un captif enchaîné dans le fort. C'était Rlueskin, qui poussa
un sourd gémissement à l'aspect de son chef.
— Capitaine, cria-t-il d'une voix qui trahissait son affliction, ces maudits
chiens vous ont donc rattrapé? Tant pis, avant demain soir j'aurais été près de
vous.
Jack ne répondit pas, il ne leva pas même les yeux sur son fidèle compa-
gnon.
— Ah! c'est comme cela, vociféra Jonathan, regardant Blueskin d'un
air
terrible ; on vous surveillera. Vous entendez, mes gars, conlinua-t-il en s'adres-
sant aux aides; quand vous aurez fini avec Sheppard, vous irez me chercher
d'autres fers pour ce prisonnier; je soupçonne qu'il a travaillé sur ceux-ci.
— Le chaînon qui tient à l'anneau est presque scié, dit Ireton,
qui avait
examiné la chaîne de Blueskin.
— N'importe ; on les veillera nuit et jour, jusqu'au moment de leur départ
pour Tyburn; et puisque leur mutuelle société leur est si agréable, on ne les
séparera pas en cette occasion, ils seront pendus au même arbre.
— Vous ne vivrez pas assez longtemps pour
jouir de ce spectacle, lui cria
Blueskin d'un ton menaçant.
— De quel poids sont ces fers? demanda froidement
Jonathan à un des
aides.
— Ils pèsent plus de trois cents livres; on
les a forgés tout exprès pour le
capitaine Sheppard.
— Ils ne sont pas la moitié assez
lourds, repartit Wild. Mettez-lui les
menottes, doublezles fers des deux jambes, et quimd on l'aura transféré dans
le cachot de pierre, on l'enchaînera couché sur la terre, et deux fers addition-
nels sur les principaux membres le riveront au sol. Ah! ah! nous verrons s'il
s'affranchira de ses nouveaux liens, ajouta-t-il, partant d'un éclat de rire brutal,
qui eut pour échos les rires des assistants.
Sheppard : deux fois déjà en dépit de
— Ecoutez moi-bien, dit gravement
toutes vos précautions, je me suis échappé de cette geôle; triplez, si bon vous
semble, le poids des fers que vous avez commandés, cela ne m'empêcherapas
de m'évader une troisième fois.
— C'est bien, capitaine, cria Blueskin, nous les planterons là et nous pen-
drons ce boucher au gibet qu'il nous aura préparé.
— Veux-tu te taire, animal! rugit Wild en le frappant violemment du poing
au visage.
Il ne tarda pas à se repentir de sa brutalité. Bondissant comme un tigre,
Blueskin cassa sa chaîne qu'il avait déjà sciée en partie, et avant que les geô~
294 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

liers ébahis pussent le défendre, Wild était dans ses griffes. Sa force prodi-
gieuse, de laquelle nous avons souvent parlé, augmentée par le désir de la ven-
geance, devint irrésistible. Quoique robuste et vigoureux, Jonathan fut un en-
fant entre ses mains. Il lui prit le menton, lui renversa la tête en arrière, tira
de sa poche un couteau fermé qu'il ouvrit avec ses dents, et malgré sa résistance,
il le lui plongea dans la gorge. Les plis épais d'une cravate de mousseline le
protégèrent à un certain point ; mais Blueskin était furieux. Un second coup de
couteau élargit et approfondit la blessure, et plaçant la tête dans une position
plus favorable, il l'eût infailliblement détachée du tronc si les guichetiers, re-
venus de leur stupeur, ne se fussent jetés tous ensemble sur le forcené.
— Maintenant, c'est à votre tour, cria-t-il luttant avec énergie contre ses
assaillants et leur infligeant de graves blessures. Fuyez, capitaine, fuyez!
Jack, qui avait contemplé l'assaut meurtrier avec une joie sauvage, glissa
des mains des aides et se précipita vers la porte. Blueskin, frappantjjtoujonrsà
droite et à gauche, y arriva presque en même temps que lui, et il est probable
que Sheppard eût réussi à se sauver, si Langley, resté seul dans la loge, ne
fût accouru alarmé du bruit et n'eût sauté au collet de Jack, avec lequel il se
battit corps à corps. En vain Blueskin, tenant toujours aux abois les porte-
clefs, essaya d'écarter Lengley; pressé de toutes parts, son intervention fut
inefficace.
— Fuyez! lui cria Sheppard. Laissez-moi.
Le bandit lança un regard désespéré à son chef et enfila le couloir.
Madame Spurling et Marvel étaient dans la loge. Entendant le combat et
devinant que Jack tentait de s'échapper, elle courut ouvrir le guichet, nonobs-
tant les remontrances de l'exécuteur, de sorte que rien n'arrêta le passage de
Blueskin. Il traversa le Old Bailey, s'enfonça dans une ruelle en face de la
prison, et en moins d'une minute il eut dérouté toutes les poursuites.
A leur retour dans le fort des condamnés, les geôliers relevèrent Wild qui
baignait dans son sang et paraissait près de rendre le dernier soupir. On envoya
sur-le-champ chercher un chirurgien, et l'on étancha du mieux qu'on put le
sang qui coulait de ses blessures.
— S'est-il enfui? demanda d'une voix faible l'empoigneur de voleurs.
— Blueskin? dit Ireton.
— Non... Sheppard?...
— Non, non, monsieur. Nous l'avons là.
— C'est bien, répondit Wild avec un affreux sourire. Qu'on le conduise
dans le cachot de pierre... et qu'on le veille nuit et jour.
— Oui, monsieur.

Des fers... les plus lourds fers... nuit et jour.
— Soyez tranquille, monsieur.
— Accompagnez-le à Tyburn... Ne le perdez pas de vue que le noeud...
coulant... ne lui serre le cou. Où est... Marvel?
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 293

— Voilà, monsieur, répondit l'exécuteur.


— Cent guinées... si vous pendez Jack Scheppard. Elles sont sur moi. Pre-
nez-les... si je meurs.
— Ne craignez rien, monsieur, reprit Marvel.
— Oh! que je voudrais vivre pour le voir pendre! murmura Jonathan.
Une hideuse expression de souffrance contracta son visage, il s'évanouit.
— Il est mort ! s'écria Austin.
— Je suis content, dit Jack ; ma mère est vengée. Emmenez-moi au cachot
de pierre. Blueskin est un véritable ami.

CHAPITRE XXVII.

DE CE QUI SIC PASSA A DOLLIS IULL.

— Enfin, celte tragédie est jouée, soupira M. Wood, après que la terre eut
recouvert les restes de l'infortunée madame Sheppard ; espérons que, comme
à celle qui avait beaucoup aimé, ses péchés lui seront pardonnes.
Appuyé sur le bras de Thames, il était remonté, profondément abattu, à
Dollis Hill, où il s'était immédiatementretiré dans sa chambre, pour se livrer
en toute liberté à sa douleur. Les deux amants, restés seuls, ne s'entretinrent
que de Jack et de sa mère.
Dans la soirée, M. Wood, plus calme, reparut; il consentit, à la prière de sa
fille, à prendre quelque nourriture. Depuis une heure, ils déploraient tous
trois la malheureuse destinée de Sheppard, et se consultaient sur les moyens à
prendre pour lui être utile, lorsqu'une servante annonça qu'un homme, porteur
d'un paquet pour le capitaine Darrell, attendait à la porte, et ne voulait le
remettre qu'à lui-même. Repoussantles supplications de Wood et de Winifred,
Thames suivit la domestique, et trouva, le visage presque entièrement caché,
l'individu qu'elle avait dépeint.
— Ne craignez rien, monsieur, dit Blueskin, — car c'était lui, — remar-
quant que le jeune homme, peu rassuré par ses allures, portait la main à son
épée ; je viens vous rendre un service. Vlà les paquets pour lesquels mon capi-
taine a hasardé sa vie ; il dit qu'ils établiront vos droits à la succession de la
famiile Trenchard. VTà les lettres qui étaient éparpillées dans la chambre" de
Wild après l'assassinat de sir RoAvland, et v'ià^ ajouta-t-il en lui mettant dans
les mains un gros sac d'argent et un portefeuille, une p'tile somme de quinze
mille livres.
— Comment vous èles-vous procuré tout cela? demanda Thames étonné.
— Pendant la fatale nuit où vous avez été frappé dans la maison de Wild,
296 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

répondit Blueskin. Depuis ce temps-là, c'était resté déposé en lieu de sûreté. A


présent, vous n'avez plus rien à redouter de l'empoigneur de voleurs.
— Pourquoi?
— J'ai épargné de la besogne à l'exécuteur en lui coupant la gorge. Que je
sois maudit si, dans toute ma vie, j'ai fait quelque chose qui m'ait donné aulanl
de satisfaction.'
— Dieu tout-puissant ! est-ce possible ? s'écria Thames.
— Si tellement possible que c'est vrai, repartit Blueskin. Cependant je
regrette de n'avoir pas réussi à mettre en liberté le capitaine; s'il était sauvé,
ça m'aurait été égal d'êt' pendu.
— Que peut-on faire pour lui? s'écria Thames.
— Ah! il n'est pas facile de vous répondre. Je frai le guet nuit et jour autour
de Newgate ; mais comme Jonathan a ordonné, avant que je lui cloue la bouche,
qu'on double les fers du capitaine, et qu'on ne le quitte pas une minute, il est
peu probable que mon assistance lui soit nécessaire; car le scélérat a beau n'êt
plus là pour surveiller l'exécution de ses commandements, j' suis bon certain
qu'on lui obéira.
— Pauvre Jack! s'écria Thames, je sacrifierais toute ma fortune, toutes
mes espérances, pour le sauver.
— Si vous parlez sérieusement, monsieur, donnez-moi ce sac d'or, il
contient millelivres. Que toutes les autres tentatives échouent, cl je m'engage
à l'enlever sur le chemin de Tyburn.
— Dois-je me fier à vous ? reprit Darrell hésitant.
— Qu'est-ce qui m'a forcé à vous apporter c't argent? répondit aigrement
Blueskin. Tout, jusqu'au moindre farfhing, sera employé au service du
capitaine.
— Prenez-le donc, dit Thames.
— Vous lui sauvez la vie, s'écria le bandit. Maintenant, écoutez bien : c'est
à lui et pas à moi que vous devez des remerciements pour la démarche que je
viens de faire, je savais que vous et vol' fiancée lui êtes plus chers que la vie ;
autrement, je me serais approprié le magot. Recevez-le, ainsi quo-vos titres, au
nom du capitaine Sheppard, et avant que je vous quille, promettez-moi une
chose.
— Laquelle ? . . .
— Si on conduit le capitaine à Tyburn, promettez-moid'être près du lieu de
l'exécution, au bout d'Edgeware Road.
— Je vous le promets.
— En cas de besoin, vous prêterez main-forte?
— Oui.
— Jurez-le.
— Je le jure.
L'ES CHEVALIERS DU, BROUILLARD 297

Le bruit de l'émeute...

— C'est bien ! fit Blueskin, et il s'éloigna juste comme Wood, alarmé de


l'absence prolongée de Thames, apparaissait, une espingole à la main.
Impatient de connaître les trésors qui venaient de lui être remis d'une façon
si inattendue, Thames rentra et informa Winifred de cette bonne nouvelle! Les
paquets furent promptementouverts, et pendant que Wood s'absorbait dans la
lecture des dépèches que lui avait adressées sir Rowland, Thames cherchait et
découvrait la lettre qu'il n'avait pu achever chez Jonathan Wild. Lorsqu'il l'eut
parcourue, elle lui tomba des mains. Winifred la ramassa aussitôt.
— Vous n'êtes plus Thames Darrell ! s'écria-t-elle après y avoir jeté les yeux,
vous êtes le marquis de Châlillon.
— Mon père était du sang royal de France, dit le jeune homme.

Liv. 38
298 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

— Qui cela ? fit Wood, regardant par-dessus ses lunettes, qui est le marquis
de Châlillon ?
— Votre fils adoptif, Thames Darrell, répondit Winifred.
— Et la marquise est votre
fille, ajouta Thames.
Seigneur! s'écria Wood, la tête me tourne. Tant d'afflictions... tant de
joies... c'est plus que je n'en puis supporter. Lisez celte lettre, Thames... mon-
sieur le marquis, veux-je dire, lisez, et vous verrez que votre malheureux
oncle, sir Rowland, vous restitue tous les biens du Lancastre. Vous n'avez qu'à
en prendre possession.
Étrange histoire que la mienne ! fit Thames. Enlevé, envoyé en France,

grâce à un oncle, ma destinée m'en fait rencontrer un autre, le propre frère de
mon père, ce maréchal Gaucher de Châtillon, qui, avec le cardinal Dubois, a
été la cause de ma fortune.
J'ai souveut entendu raconter au maréchal que son frère avait péri à
Londres, noyé en traversant le fleuve dans la nuit du grand orage, et qu'on
n'avait jamais retrouvé son cadavre. Je ne me doutais guère alors que c'était de
mon père qu'il était question.
— Est-ce que votre père
n'était pas mêlé aux complots jacobites ? reprit
Wood. H me semble avoir lu quelque chose comme cela dans les journaux de
l'époque.
— Précisément. Il y avait
déjà plusieurs années qu'il habitait ce pays,
lorsqu'on l'assassina. Dans cette lettre, qu'il adressait à ma pauvre mère, il
parle de son amitié pour sir Rowland, qu'il a connu à l'étranger, et il la supplie
de tenir son mariage secret pendant quelque temps encore pour des raisons
qui ne sont pas bien développées.
— Ainsi, sir Rowland a tué son ami. Crime sur
crime, dit Wood.
— A son insu, sans doute, repartit Darrell, d'ailleurs, les punitions terres-
tres ne peuvent plus l'atteindre.
— Wild vit toujours !
cria le charpentier.
— Lui aussi, il a reçu le châtiment dû à ses forfaits ; Blueskin l'a massacré.
— Dieu le bénisse ! s'écria le vieillard avec ferveur. Allons! je pardonne
presque à ce misérable le mal qu'il m'a l'ait en me privant de ma pauvre chère
femme... Oh! non, pourtant, se reprit-il un peu embarrassé.
— A présent,
dit Thames, vous ne différez plus mon bonheur...
— Arrêtez ! interrompit gravement Winifred ; je vous rends votre parole,
la fille d'un charpentier n'est point une alliance convenable pour un pair de
France.
— Je renonce à mes
dignités si, par elles, il faut que je vous perde, s'écria
Thames, en entourant la jeune fille de ses bras et en la pressant sur son coeur.
soit ce que vous voudrez, dit-elle, mes lèvres mentiraient à mon
— Qu'il en
coeur si je vous refusais.
— Eh bien, père, votre bénédiction... votre consentement? reprit Darrell.
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 299

— Vous avez l'une et l'autre, répondit Wood. Je suis trop honoré, trop
heureux de celte union. Oh! dire que je serai le beau-pèred'un pair de France!
Que penserait de cela ma pauvre femme, si elle vivait? 0 Thames... monsieur
le marquis, veux-je dire, vous me rendez le plus heureux, le plus fier des
hommes.
Peu de jours après cet événement, les cloches sonnaient à toute volée dans
la vieille tour de l'église de Villesden. Le village entier était assemblé dans le
cimetière. Jeunes et vieux avaient revêtu leurs habits de fête, et aux sourires
qui éclairaient toutes les physionomies, à l'air malhi des jeunes pâtres, au main-
tien modeste de quelques jolies paysannes, en devinait qu'une cérémonie in-
téressante pour tous les âges et pour toutes les classes, un mariage, allait avoir
lieu.
A l'entrée de la porte ouvrant sur la route de Dollis Hill, se tenaient les
bedeaux. Deux voitures, descendues au galop de la colline, s'y arrêtèrent. De
l'une, sortit Thames Darrell, ou, comme nous l'appelleronsmaintenant, le mar-
quis de Châtillon; de l'autre sortirent Wood et sa fille.
Le soleil ne brilla jamais sur un couple plus aimable que celui qui s'appro-
chait de l'autel. L'église regorgeait des nombreux témoins venus pour assister
à cette cérémonie, et lorsqu'elle fut terminée, les bénédictions et les voeux de
l'assemblée accompagnèrent à sa voilure le noble pair et sa jeune épouse.
En dépit de la joie intérieure qui l'agitait, le premier ne put se soustraire
tout à fait aux pensées attristantes que lui inspirait le souvenir de la triste scène
à laquelle il avait récemment assisté en cet endroit.
Les jeunes gens durent attendre un peu le retour de M. Wood. Il s'était
absenté pour voir si le déjeuner qu'il avait commandé aux Six cloches pour tous
ceux qui voudraient en prendre leur part, était prêt. Il donna aussi des ordres
pour que, dans l'après-midi, un boeuf entier fût rôti en plein air et distribué
avec une pièce de la meilleure aie.
Le soir, les musiciens du village, escortés des plus jjeunes habitants de
Willesden, allèrent organiser un concert à Dollis Hill, sous L'a grand orme devant
la porte de la ferme. L'hospitaliercharpentier leur y offrit un excellent repas,
qu'il présida en personne.
Les nouveaux mariés ne virent pas ces réjouissances. Immédiatement après
la cérémonie ils étaient partis pour Manchester,
300 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

CHAPITRE XXVIII

COMMENT JACK SHEPPARD EUT CONDUIT A WESTMINSTER HALL.

Chargé des fers les plus lourds et veillé constamment par les deux sous-
geôliers qui ne permettaient à personne de l'approcher,Jack Sheppard fut con-
traint de renoncer à tout espoir d'évasion
On l'avait confiné dans le cachot de pierre du centre, pièce spacieuse, claire
et aérée, non par égard pour lui, mais pour ses gardiens, qui eussent souffert
des rigueurs de sa réclusion.
Jack, courageux, résigné, gai même, s'entretenait fréquemment avec l'au-
mônier, qui paraissait très satisfait de son sincère repentir. La seule circons-
tance qui troubla la sérénité de son âme fut la nouvelle que son implacable
ennemi, Jonathan Wild, avait survécu à ses blessures et qu'il recouvrait len-
tement la santé.
Dès que ses forces le lui permirent, Wild se fit transporter à Newgate, pour
repaître ses yeux du spectacle de sa victime.
— Je vivrai encore pour le voir prendre! murmura-t-il par deux fois en se
retirant, après avoir prévu tout ce qui pouvaitprévenir le retour d'une nouvelle
évasion.
Son insatiable désir de vengeance semblait venir en aidejà la nature; quinze
jours plus lard, il reprenait ses occupations.
Le jeudi 12 novembre, au bout d'un mois de captivité, Jack fut conduit de
Newgate à Westminster Hall, les fers aux pieds et aux mains, gardé par une
escouade des agents de Temple Bar et escorté d'une légion de constables.
Ses exploits l'ava ient rendu si populaire que les rues étaient impraticables
sur son passage, et; ce ne fut que par de vigoureuses applications de leurs
bâtons que les const; ibles parvinrent à frayer un chemin au prisonnier sur la
place qui s'étend àe\< mt Westminster Hall. Lorsqu'il descendit de voiture, plu-
sieurs personnes furei ut piétinées et grièvement blessées par la multitude.
Dans l'intérieur de la salle on rendit à Jack la liberté de ses mains, et il alla
s'asseoir devant la coi ir du banc du roi. Lecture lui fut alors donnée de sa con-
damnationpar le Old 1 tailey, et nulle objection n'y étant faite, l'attorney géné-
ral requit l'exécution pour le lundi suivant. Dans une éloquente allocution
adressée aux magistrats, Jack les supplia de présenter au roi
une pétition qu'il
avait préparée; mais on, lui répondit que l'unique chance qu'il eût d'émouvoir
la clémence de Sa Majef itè, était de dénoncer qui lui avait aidé dans sa dernière
évasion, la cour se refu (sant à croire qu'il l'eût effectuée seul.
Sheppard affirma s .olennellement qu'il n'avait reçu de secours que du
«
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 301

ciel; » mot pour lequel il fut à l'instant réprimandé. Comme on lui soutenait
qu'il était impossible qu'il se fût débarrassé de ses fers de la manière qu'il avait
indiquée, il demanda qu'on lui remît ses menottes, et offrit de les retirer en
la présence des magistrats; mais on passa outre et l'arrêt de mort fut prononcé
pour le lundi suivant.
Jack découvrit, non loin de lui, Jonathan qui le considérait avec une joie
sauvage. Le cou de l'empoigneur de voleurs était entouré des plis épais d'une
cravate de mousseline, et les teintes cadavéreuses et sépulcrales de son visage
communiquaient à ses regards une horrible et indéfinissable expression.
Dans l'intervalle, la foule s'était prodigieusement accrue au dehors ; elle ne
dissimulait pas ses dispositions hostiles. Déjà la voiture qui avait amené le
prisonnier était en pièces et le cocher s'estimait heureux d'être encore en vie.
On l'entendait pousser des cris terribles et menacer de déchirer Wild s'il se
montrait.
Au milieu de ce tumulte, des hommes armés d'assommoirs, déguisés et
barbouillés de graisse et de suie, excitaient la populace à tenter d'enlever le
prisonnier. A leur tête, jun individu au teint bronzé, aux formes athlétiques,
brandissait en l'air un coutelas pour animer ses compagnons.
Jonathan, qui avait reconnu cette bande et Blueskin dans son chef, ordonna
aux conslables de le suivre et fit une sortie dans le but de s'en emparer. Toute-
fois, s'il n'avait rien perdu de son énergie et de sa férocité, il avaitperdu beau-
coup de forces; il no réussit pas à arrêter Blueskin, et ce ne fut qu'à grand'-
peine qu'il opéra sa retraite. Le concours des geôliers, des constables et de
tous ceux qui voulurent prêter main-forte, fut nécessaire pour le protéger et
écarter de la salle, dont on avait fermé et barricadé les portes, la cohue furieuse
qui jurait de les enfoncer, si on ne lui livrait Jack Sheppard.
Les choses prirent une tournure si sérieuse qu'on envoya secrètement à la
Savoie chercher des troupes; un régiment des gardes, en une demi-heure, eut
infiniment de mal à disperser les émeutiers. On se procura ensuite une autre
voiture dans laquelle on plaça le prisonnier.
L'apparition de Jack fut saluée par de bruyantes et sympathiques acclama-
tions, auxquelles succédèrent, lorsque Jonathan prit place à côté de lui dans
la voiture, déterminé, disait-il, à ne pas le quitter de vue une minute, des exé-
crations, des huées, des hurlements si terribles, que Wild, impressionné mal-
gré son endurcissement, se rencogna dans le véhicule.
Ce fut la dernière fois que l'empoigneur de voleurs se hasarda à sortir de
sa maison, où il s'enferma, gardé nuit et jour par ses janissaires et ses servi-
teurs bien armés.
302 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

CHAPITRE XXIX

COMMENT EUT BRÛLÉE LA MAISON DE JONATHAN WILD

Le jour fixé pour l'exécution approchait, et le prisonnier, qui semblait avoir


complètement abandonné ses projets d'évasion, détachait ses pensées de la
terre.
Le dimanche, il vint à la chapelle reprendre encore une fois sa place sur le
banc des condamnés; le révérend M. Purney, l'aumônier, qui avait dans ces
derniers temps, conçu pour Jack une grande estime, lui adressa un discours
qui, s'il tendait à nourrir dansson coeur les sentiments de la pénitence, tendait
aussi à lui offrir beaucoup de consolations. Une foule considérable emplissait
la chapelle; mais là encore il fut permis au démon de s'introduire, et Jack fut
distrait de ses méditations par Jonathan Wild, qui tinl ses yeux altérés de
sang fixés sur lui tout le temps du service.
Dans la soirée survint un événement extraordinaire qui, ajouté à la mani-
festation du 12 novembre, convainquit l'autorité qu'il fallait avoir recours à-
des mesures de précaution inusitées pour conduire Jack à Tyburn. Vers neuf
heures, une immense cohue, en tête de laquelle on reconnaissait à lalueur des
torches qu'elle portait, Blueskin, Baptiste Keltleby et le Hollandais Van Galge-
brok, s'arrêta devant la loge de Newgate, et les flots de celte mer humaine
grossirent d'instant en instant, au point que la prison fut bientôt inabordable.
La porte de la loge, trop solide pour être forcée, fut assaillie avec violence, et
comme les efforts échouaient, un cri s'éleAra pour désigner à la fureur de la
multitude l'habitation de Jonathan Wild. En un clin d'oeil les palissades de fer
qui eu défendaient l'approche furent arrachées et employées comme instrument
de destruction contre la porte.
Jonathan, d'une de ses fenêtres, tira sur les assaillants, mais il manqua
Blueskin et Kettleby qu'il avait visés, et sa vue accrut la rage de ses ennemis à
un degré effroyable. L'air retentit de leurs cris de haine et de vengeance ; l'en-
trée céda promplement à leurs violences.
— Par ici, mes gars! vociféra Blueskin, nous déterrerons le vieux renard.
Il avait à peine prononcé ces mots que des coups de feu partirent de toutes
les fenêtres; deux hommes tombèrent mortellementblessés. Blueskin, un cou-
telas d'une main, un pistolet armé de l'autre, se précipita dans l'escalier qu'il
trouva défendu par Quilt Arnold et le juif. Il fit sauter la cervelle du premier.
Le second, paralysé par le sort de son compagnon, fut saisi sans résistance.
— Où est ton maudit maître? lui demanda Blueskin, lui mettant la pointe
de son arme sur la gorge.
Abraham indiqua du doigt la salle d'audience. Blueskin, suivi d'une bande
LES CHEVALIERS DU BROUILLARD 303

nombreuse, y arriva. La porte était fermée, on la brisa. L'éclat des torches illu-
mina la chambre : Jonathan n'y était plus.
Courant à l'entrée du puits, Blueskin toucha le ressort caché ; personne. Il
leva la trappe, descendit dans les caveaux, fouilla séparément chaque cellule,
chaque coin et recoin ; Wild s'était sauvé.
Frustrée de sa proie, la colère de la populace n'eût plus de bornes. Tout à
coup, à l'extrémité d'un couloir, près du réduit qu'avait occupé madame Shep-
pard, Blueskin avisa une trappe qui lui était inconnue ; il l'ouvrit, et l'horrible
puanteur qui s'en échappa lui apprit qu'il avait découvert le réceptacle des vic-
times de l'empoigneur de voleurs.
Penchant une torche sur le trou profond, le bandit remarqua un corps riche-
ment vêtu, l'en retira, et, malgré sa décomposition avancée, reconnut sir Row-
land Trenchard, qu'il fit monter dans la salle d'audience. On l'y déposa sur
une large table. Le juif fut confronté, avec le cadavre, et tremblant sous les re-
gards menaçants de tant d'ennemis, prêts à assouvir sur lui leur courroux, le
misérable chargea son maître des crimes les plus atroces, et le récit du meurtre
de sir Rowland fit frémir même ses farouches auditeurs.
Une des cases du musée de Jonathan fut ouverte; on y choisit une corde,
et, sans'pitié pour ses cris, on l'entraîna du côté du puits, on lui serra le cou
dans un noeud coulant et on le lança par dessus le pont.
A cet acte de sommairejustice ne se borna pas la vengeance des assaillants.
Les magasins de Jonathan furent forcés, pillés de tout ce qu'ils contenaient de
précieux ; on fouilla les cabinets, les tiroirs, les endroits les plus cachés, et on
enleva les énormes amas d'or, d'argent, de vaisselle plate, de montres et de
bijoux qu'on y trouva.
Après l'oeuvre de pillage, commença l'oeuvre de destruction. De la paille et
des combustibles furent amoncelés au milieu de la salle d'audience; on jeta
dessus les hideuses collections de Wild, le corps de sir Rowland Trenchard, et
on y mit le feu. Non contents de cela, les assaillants allumèrent l'incendie sur
une demi-douzaine d'autres points de l'habitation, qui devint rapidement un
brasier immense.
Pendant ce temps, l'objet de tant d'animosité s'était retiré à Newgate, du
toit duquel il assistait au ravage de sa demeure. Ce spectacle à rendre fou lui
fit subir des tortures égales à l'énormité de quelques-uns de ses crimes.
Les flammes qui éclairaient la rue le trahirent; il fut chassé de sa position
par une pluie de pierres et de projectiles de toutes natures.
La populace se porta ensuite sur la prison, déterminée à l'incendier à son
tour, et il est probable qu'elle eût réalisé son intention si l'arrivée d'un déta-
chement des gardes ne l'eût dispersée, non sans qu'on eût à regretter des morts.
On fit des prisonniers, mais les principaux meneurs s'échappèrent. Les
pompes à incendie accoururent. On circonscrit le désastre à la maison de Wild,
de laquelle, le lendemain, il ne restait debout que les murs noircis.
301 LES CHEVALIERS DU BROUILLARD

CHAPITRE XXX

LE CONDAMNÉ EN MARCHE POUR TYBURN

Le bruit de l'émeute et les lueurs du sinistre pénétrèrent dans l'intérieur de


la prison,".et-troublèrent. Jack'jusque dans sa cellule. Fou de rage, après avoir
été chassé du toit, Wild se rendit au cachot du centre, et il exhala sa fureur
contre le prisonnier, qu'il considérait c