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Le problème Marcion : un questionnement incompris

S'il y a une figure du parfait hérétique dans le catholicisme et l'orthodoxie, c'est bien celle de
Marcion, en témoignent les jugements d'un Tertullien à son égard, qui fait de lui un barbare à la
culture « cannibale », dont l'audace théologique a menacé de détruire les fondements du
christianisme.

Quel est donc son crime ? Celui d'avoir suggéré l'existence de deux dieux, d'avoir tenté, comme
Mani, d'imposer un dualisme radical au christianisme ? Tertullien s'acharne, un livre durant, à
démonter son erreur fondamentale : à savoir poser l'existence de deux dieux de puissance égale.
Comme St Irénée de Lyon contre Valentin, il lui reproche également d'avoir ouvert les portes du
polythéisme, puisque deux dieux sont le commencement de plusieurs... Que Marcion soit dualiste et
qu'il ait pu étayer l'existence de deux principes, soit, mais a-t-il seulement postulé l'existence de
deux dieux, de puissance égale ?

On peut également lui reprocher d'avoir tailladé les écritures saintes, de n'avoir retenu que l'évangile
selon St Luc, raccourci de la Nativité (en raison de son docétisme), et dix épîtres de Paul. Et surtout,
d'avoir rejeté l'Ancien Testament dans son intégralité. C'est oublier qu'au IIième siècle, le canon
scripturaire n'était pas fixé. Reproche-t-on aux pères d'avoir écarté des dizaines d'évangiles sous
prétexte qu'ils ne correspondaient pas à leur doctrine, quand bien même l'évangile de Thomas était
en réalité l'un des plus anciens, si bien qu'il ait pu servir de modèles aux évangiles ultérieurs ? On
lui a même reproché, à titre posthume, presque deux millénaires plus tard, et hors contexte
théologique, d'avoir contribué à la construction de la doctrine antisémite nazie. Comme si l'occident
avait besoin de l'hérétique comme bouc-émissaire parfait, pour justifier ses heures les plus
sombres...

Ce qu'on lui reproche à travers la critique de son antithèse, est en réalité plus profond. On lui
reproche de poser de « mauvaises questions ». Des questions qui d'ailleurs, sont souvent posées par
les agnostiques, les athées, et même les croyants, encore aujourd'hui : si Dieu est amour, comment
expliquer la violence présente dans l'Ancien Testament ? Si Dieu est Tout-Puissant, pourquoi laisse-
t-il faire les guerres, les famines, les désastres écologiques ?
Quel est ce Dieu omniscient qui demande où se trouvent Adam et Eve lorsqu'ils se cachent dans le
jardin (Genèse 3, 9)? Comment faire confiance à un Dieu jaloux (Exode 20,5), alors que Paul nous
rappelle que l'Amour, qui est Dieu (1 Jean 4, 8), ne connaît pas de jalousie (1 Corinthiens 13, 4) ? Et
quel est ce Dieu ambivalent, créateur des ténèbres et du mal (Isaïe 45, 7) tandis que Jean nous dit
qu'en lui, il n'est point de ténèbres (1 Jean 1, 5) ? Qui est ce Dieu qui punit et immole par le feu (2
Rois 1, 9-10), alors que Jésus lui, qui vient pour sauver, refuse de châtier de la sorte (Luc 9, 54-
55) ? Comment adorer un Dieu, qui promet l'enfer aux pécheurs, autrement que par crainte ?
Comment faire confiance à un Dieu, qui impose sa loi, tout en nous donnant les moyens de la
transgresser ? Autant de questions qui dérangent. Elles dérangent d'autant plus qu'il existe
aujourd'hui, dans la négation de la violence scripturaire chez les croyants « modernistes », une
forme de marcionisme refoulé. On préfère parler de circonstances historiques, plutôt que d'aborder
l'ambivalence des textes sacrés, avec honnêteté et discernement spirituel.

Que l'on soit clair : il n'appartient pas à notre démarche de prendre le « parti » de Marcion, il s'agit
de comprendre, sur le plan spirituel, les tenants et aboutissants d'une telle remise en question, et ses
implications du point de vue de l'expérience gnostique.

Puisqu'on ne connaît rien de ses écrits et de sa doctrine véritable, si ce n'est ce qu'en disent les
pères, partons de sa postérité.
Si l'on admet l'hypothèse qu'il y ait deux dieux, et que l'on souhaite rester dans l'optique d'un
monisme, comme tente de le faire son disciple Apelle, il faut tout d'abord admettre que l'un soit
vrai, et l'autre, faux. Ou bien, l'on doit considérer une hiérarchie, l'un doit être une part de l'autre, ou
provenir de l'autre, autrement, nous restons dans le dualisme radical.

Mais à l'origine, l'intuition de Marcion est différente, elle ne se pose pas comme une réflexion
typiquement grecque sur la Monade. Il y a un Dieu connu, c'est celui de l'Ancien Testament, il parle
lui-même par les bouches des prophètes, et établit des décrets, il récompense et punit ; et il y a un
autre Dieu, celui prêché par Jésus, et celui-là est « inconnu ». Il est appelé « étranger » puisqu'il
n'est pas concerné par le destin du monde, c'est le dieu du Royaume, de la Plénitude, auquel on
accède à la fin de « l'histoire », lorsque les rideaux se ferment, ou plutôt s'ouvrent...C'est ce Dieu là
qui retient l'attention de Marcion, et vers ce Dieu là qu'il faut tendre pour lui. Ce Dieu est en nous,
puisque nous sommes nous-même étrangers à ce monde (Jean 17, 16). Dés lors, s'il existe deux
dieux, un Dieu de décret, connu, qui fait histoire, et un autre que les gnostiques appellent «allogène
», qui sont-ils l'un pour l'autre ?

Selon les pères, Apelle revient dans les girons de la foi orthodoxe, non seulement en professant la
Trinité et l'Incarnation, mais en mitigeant les positions de Marcion sans pour autant les rejeter
intégralement. Il évoque l'hypothèse d'un demiurge différent du Dieu suprême, étranger, auquel ce
dernier confie les clefs du monde, et avant tout le soin de le créer.
La postérité la plus étonnante du marcionisme se retrouve chez certains gnostiques dans leur vision
du demiurge et des archontes à travers leur récit cosmogonique et eschatologique. A aucun moment,
les gnostiques ne postulent un dualisme radical.

Le demiurge, parfois associé au Dieu de l'Ancien Testament, n'est pas le Dieu suprême. Il n'est pas
le Logos créateur, mais son usurpateur. Il est le rejeton de la Mère Divine, et n'a autorité que sur le
monde inférieur. C'est cette même entité qui, étant aveugle des principes qui lui sont supérieurs,
prétend régner comme Dieu : « Il est impie du fait de la folie qui l'habite. Il a en effet dit « Je suis
Dieu et il n'existe pas d'autre dieu à côté de moi », car il est ignorant de son origine, du lieu d'où il
est venu. » (Livre Secret de Jean 2, 11, 20). Il tyrannise, accompagné de ses fils, les archontes, non
seulement la Foi-Sagesse, mais aussi l'être humain. Jaloux de son essence divine et de sa perfection,
il parvient à l'enfermer dans une prison d'apparence paradisiaque (le jardin d’Éden) et entreprend de
l'enchaîner dans la gangue d'un corps afin d'assurer sa déchéance.

C'est ce demiurge que les « psychiques » nomment « Seigneur », Adonaï, par ignorance de leur
propre essence divine et par naïveté quant à son autorité réelle.

Cette inversion du mythe biblique, opération que l'on nomme « antinomique », est largement
inspirée du marcionisme et de sa critique de l'Ancien Testament. Cependant, et cette précision est
essentielle, chez les gnostiques, elle n'a pas de valeur théologique. En effet, elle n'a pas pour
vocation de prouver le dualisme, d'autant plus que la plupart des gnostiques sont monistes. Elle n'est
pas non plus antisémite, quand on sait que de nombreuses communautés gnostiques fleurirent dans
un milieu culturel judéo-chrétien. Sa vocation est spirituelle : elle permet d'illustrer une intuition
gnostique fondamentale, l'idée que nous sommes emprisonnés, que nous vivons une illusion, un
mensonge, que nous dormons.

Mais le marcionisme gnostique est en fait plus précis, il va plus loin : non seulement nous sommes
en prison, mais en plus, nous prenons nos bourreaux pour nos sauveurs, nos geôliers pour nos
libérateurs, nous consentons à notre humiliation, tandis que nous nions notre part divine.
Il est prométhéen dans le sens où il nous pousse à arracher en nous toute croyance limitante afin de
découvrir qui nous sommes vraiment : des étincelles de lumière de Dieu qui constituent son ciel
parfait, sa plénitude. Nous sommes l'image parfaite du Dieu Suprême : l'Homme de la Vérité.

Marcion pose également la question du destinataire de nos prières. A qui nous adressons-nous
vraiment lorsque nous prions ? Et qui nous répond dans nos oraisons intérieures ? Une figure
d'autorité psychologique ? Un père imaginaire, garant de la loi ? Un ami ? Un sauveur ? Cette idée
d'un demiurge jaloux, ignorant, tyrannique et violent, ne pourrait-elle pas s'appliquer à la divinité
tutélaire des terroristes, qui reflète très bien, comme par hasard, leur personnalité ? Dés lors,
seraient-ils en réalité des idolâtres ? Et seraient-ils manipulés par un « faux » Dieu ?
La question mérite une définition plus précise des niveaux de spiritualité tels que définis par les
gnostiques.

Le premier stade de la spiritualité est dit « hylique », matériel : il est question de commerce matériel
avec la divinité. Il ne s'agit pas d'animisme mais de culte matériel (hylé). Ce sont les éléments qui
sont considérés comme des dieux, terre, air, eau et feu. Je vis ma religion dans mon corps, et en
contact avec les éléments, ma manière de me relier à l'être, c'est par la matière.

Le second stade de la spiritualité est dit « psychique ». Mon dieu n'est plus dans la matière, mais
dans ma psyché. Je me relie à lui à travers mes pensées et mes émotions. Je fais de mes fonctions
psychiques un personnage divin, avec lequel je peux commercer. C'est à ce stade là que le demiurge
« apparaît ». Notre dieu devient l'image de notre personnalité. Mais il n'a pas d'être en soi. Il tire son
être de plus grand et plus haut que lui. Ainsi, il n'est pas le « vrai dieu ». Cette subjectivité, limitée
au psychisme, ne peut que s'affirmer dans son unité et sa totalité, en relation avec son propre vide et
son propre chaos. Elle renvoie tout à elle-même comme un attracteur psychique, jusqu'à tyranniser
ce qui remet en cause son existence ou plutôt sa non-existence. Elle n'est pas l'instance d'émanation
de tout ce qui est consubstantiel à la divinité vraie, mais celle de la création et de la législation de
son propre chaos.

Arrive enfin le troisième stade dit « gnostique » ou « pneumatique ». C'est la réalité avant qu'elle ne
soit perçue, introjectée dans la structure mentale et personnifiée sous la forme d'une entité à laquelle
fatalement, nous nous identifions. C'est le moment où l'étincelle divine est retrouvée, où l'être
humain ne s'identifie plus à sa prison d'esprit et de chair, mais à son être divin. Cette réalité est à la
fois plénitude et connaissance. Pour les gnostiques, la connaissance pré-existe par rapport au
monde. Elle est l'un des reflets de la divinité en son essence. Et c'est ce reflet là, cet écho lointain
des abysses du Dieu Suprême, qui sauve. Et le reste est esclavage.

L'inversion biblique ne sert donc, dans le contexte gnostique, qu'à rendre compte de notre
esclavage, mais aussi de notre potentiel divin, et donc libérateur. On ne saurait, à la lumière des
enseignements judaïques, et notamment de la Kabbale, parfois très proche du gnosticisme, prendre
l'idée que le Dieu de la Bible soit faux, au pied de la lettre.
C'est le regard que l'on porte sur le texte sacré qui importe, et c'est lui, qui nous renseigne sur notre
propre spiritualité. L’exégèse explicite avant tout la compréhension de l'âme et l'orientation de
l’intelligence.

Il existe une gnose orthodoxe, qui considère Dieu comme créateur du ciel et de la terre, sans
ambiguïté et avec ou sans intermédiaire. Elle implique que le monde ne soit pas une prison, mais le
lieu d'une transfiguration possible. Elle implique l'idée que la création soit amenée à l'union parfaite
avec le créateur, par l'intermédiaire du Fils, Jésus-Christ. Une telle gnose recherche également un
sens spirituel à l'Ancien Testament. Elle considère que les événements de la Bible et l'histoire du
peuple hébreux, concerne les péripéties de l'âme dans sa relation avec Dieu. Par exemple, les
ennemis d'Israël, bien qu’identifiés historiquement, ne sont donc pas à entendre du point de vue
extérieur, mais intérieur : ce sont nos passions. Lorsque Dieu immole par le feu, on doit entendre
par feu, la repentance et la purification intérieure, pas nécessairement un feu physique et destructeur
de la matière.
Cette gnose orthodoxe là, n'est pas à opposer nécessairement de la gnose antinomique, puisque ces
deux approches se rejoignent dans l'idée d'une connaissance spirituelle. Une première connaissance
nous rappelle notre condition d'esclave, et nous invite à transcender l'illusion de la manifestation,
afin de retrouver notre nature divine, tandis que l'autre invite à faire de la manifestation le lieu de la
rencontre avec Dieu. Dans les deux cas, le but est le retour à notre véritable principe divin.

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