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L’enfant, l’adolescent, la psychose

Editorial .................................................................................................................................................................. 3
Alexandre Stevens Christian Vereecken ........................................................................................................ 3
L’ENFANT, L’ADOLESCENT, LA PSYCHOSE................................................................................................ 4
L’APPEL AU PERE José Cornet ..................................................................................................................... 4
ESTELLE l’état civil d’une jeune schizophrène Philippe Hellebois ................................................................ 5
UN CAS DE PHOBIE Yves Depelsenaire........................................................................................................ 8
MELANIE KLEIN : UNE LECTURE DE FREUD Marcella Errecondo..................................................... 10
WINNICOTT, DU SEIN ... AU SOIN Philippe Stasse .................................................................................. 13
WINNICOTT Bruno de Halleux .................................................................................................................... 15
L’INTRODUCTION DU NOM-DU-PERE Alfredo Zénoni.......................................................................... 16
L’ENTRETIEN .................................................................................................................................................... 21
A PROPOS D’UNE INSTITUTION Antonio di Ciaccia............................................................................... 21
ENTRETIEN AVEC ANTONIO DI CIACCIA Christian Vereecken .......................................................... 23
CONFERENCES.................................................................................................................................................. 27
UN CAS DE PSYCHOSE Robert Lefort Rosine Lefort .............................................................................. 27
SEMINAIRES ...................................................................................................................................................... 36
UNE INTERVENTION AU SEMINAIRE : COMMENT SITUER L’ŒDIPE CHEZ LACAN EN 1953
Pierre Bejster .................................................................................................................................................. 36

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Editorial
Deux textes abordent la question de la structure de la
Alexandre Stevens psychose (un texte sur le Nom-du-Père et la
Christian Vereecken conférence de G. Pommier).
Enfin, dans la rubrique Documents, nous présentons
L’enfant a souvent occupé une place à part dans la un texte de Jacques Lacan, le Discours de clôture
psychanalyse, ceci en particulier dans le droit fil des qu’il a prononcé lors des Journées sur les psychoses,
théories de Mélanie Klein et d’Anna Freud. chez l’enfant en 1967. Ce texte publié initialement
Mélanie Klein en privilégiant une relation d’objet dans la revue Recherches est actuellement
primordiale avec le sein fonde l’analyse d’enfant sur introuvable.
la restauration des avatars qu’a subis cette première
relation. Anna Freud, s’appuyant de la ligne de
tenants du moi-fort, oriente la thérapie d’enfant dans
un sens pédagogique. Quarto a déjà rendu compte de
l’élaboration de théories particulières pour la
psychose de l’enfant situant celle-ci comme un stade
du développement normal (dans la ligne kleinienne,
Tustin – Quarto 14 ; dans celle d’Anna Freud,
Mahler – Quarto 13).

Dans ce fil, la psychanalyse d’enfants s’est souvent


présentée comme une spécialisation dans le champ
de la psychanalyse, spécialisation qui tend alors
généralement à la psychothérapie, voire même
franchement à une visée éducative.
Cette position n’est pas celle de l’enseignement de J.
Lacan. L’enfant est un sujet pris comme tout autre
en la circulation des quatre discours. Aucune
spécialité discursive à son propos.

Dans cette logique, et ainsi que cela s’est affirmé dès


les premiers enseignements de clinique
psychanalytique tenus à Bruxelles il y a trois ans, il
n’y a donc pas de spécialité de la psychanalyse
d’enfants, pas plus qu’il n’y a dans l’Ecole de la
Cause freudienne des "psychanalystes d’enfants" et
d’autres "d’adultes". Tout au plus, peut-on
considérer qu’il y a des particularités techniques
dans une cure psychanalytique avec un enfant.
C’est à cette large problématique que ce numéro de
Quarto entend apporter quelques éclairages sans
toutefois clore la question. Nous présentons ainsi
trois séries de textes. D’abord, quelques études sur
des auteurs qui se spécifient justement de la
psychanalyse d’enfants (M. Klein, Winnicott, F.
Dolto).
Ensuite, quelques fragments cliniques concernant
des cures avec des enfants ou des adolescents (trois
d’entre eux sont présentés dans la première rubrique,
un quatrième est l’objet de la conférence de R. et R.
Lefort) et un travail en institution (L’entretien).

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L’ENFANT, L’ADOLESCENT, LA PSYCHOSE


L’APPEL AU PÈRE lancinante, la question même de ce que c’est qu’une
José Cornet question. Explicite ou non, elle s’intitule : qu’est-ce
qu’un père ?
Un psychanalyste est-il autorisé à parler de
l’adolescence, à interpeller les discours et les Une séquence clinique nous ouvre au vif de cette
pratiques contemporaines sur l’adolescent et question de l’adolescent (e) : "délire psychotique"
l’adolescente ? Oui, en ce que les adolescents actuels est le diagnostic qui précède le premier entretien.
et futurs se trouvent et se trouveront toujours Premiers mots : "Chez moi, tout est faux ; dans ma
davantage pris dans le discours scientifique, et qu’à famille, ils jouent tous la comédie, mais tout est
ce jour, (hormis la religion), le seul discours que la faussé ; ils ne parlent que pour faire du remplissage."
science ait rencontré comme répondant au sien, c’est " un jour, j’ai une chouette conversation avec mon
le discours psychanalytique, inventé par Freud et père ; à un moment donné, mon père me dit : tu ne
formalisé par Lacan. Thèse à démontrer, d’ores et mangeras pas le yoghourt qui est dans le frigo parce
déjà démontrable. Adolescience eût été un bon titre que c’est le dernier ; c’est avec ce dernier qu’on fera
pour ces rencontres internationales. des nouveaux yoghourts dans l’appareil (ferment).
Mais, dira-t-on, ne faut-il pas parler de la Accord verbal, mais le soir l’envie de yoghourt
psychanalyse à titre posthume ? Ramenée dans la prime, je demande à ma mère si je peux en prendre,
conduite de la cure à un american way of life, la j’irai le lendemain en chercher un autre pour le
psychanalyse internationalisée a rendu l’âme. Elle mettre dans l’appareil. Dont acte, suivi d’une
est morte, même si elle ne le sait pas encore, pour engueulade du père qui me traite d’égoïste ; or, il n’y
faire place à foison de techniques de manipulations a rien d’égoïste là dedans, mon père ne comprends
du corps, de la communication, de la famille, des rien."
groupes, du sexe et tutti quanti ; bref, toutes des
techniques que l’on peut rassembler au nom d’une Puis se tournant vers moi : "Est-ce que vous
unité dans les moyens de leur, fin, celle-ci étant connaissez l’appareil ?"
désignable comme le bien sous forme du bien-être, Exemple en or d’un adolescent tout normalement
la satisfaction sous la forme du plaisir, la fin de confronté à la question "qu’est-ce qu’un père". Cette
l’incommunicabilité sous la forme de la communion, question de "vie et de mort" met en péril tout
grâce notamment à un langage partagé voire l’appareil langagier qui règle les rapports humains,
programmé. et le poussera dès lors aux solutions imaginaires et
réelles de ce ratage du symbolique : les idées
Dans ce contexte, faire retour à Freud paraît rétro, obsédantes – "se jeter sur les rails" seront à entendre
infernal. A nous laisser enseigner à nouveau par sa comme "se remettre sur les rails, pour ne plus
découverte, nous revoilà malades de la peste, qu’il (craindre de) dérailler", entrer dans les ordres "(pour
nous avait promise, sur le chemin des Amériques : là pallier au semblant) sera à entendre comme"
où l’humain se croyait souverain maître, et toujours chercher invariablement une ouverture via un
'davantage son petit chef à lui, Freud découvre qu’il système signifiant fermé car son vœu est un "ordre
n’est même pas maître dans sa propre maison, là où ouvert".
l’humain se croyait libre d’un voyage soigneusement
organisé, Freud nous le montre jouet à son insu de Tressage d’artiste de questions multiples : différence
pulsions sexuelles qui le mènent par le bout du nez, père – géniteur, question de l’évanouissement du
là où l’humain se croyait intègre, Freud nous le sujet, question de la jouissance (ici orale – verbale)
découvre taillé dans le bois même des maladies autour de l’interdit, à ramener au désir via la
mentales, là où l’humain se croyait promis au plaisir, question de la vérité et l’inscription de ce désir. En
Freud nous le montre travaillant inéluctablement à sa quelque sorte, ramener la question d’un faux en
propre perte, là où l’humain se croyait vivant, Freud parole (mon père ment quant au ferment) à celle
nous le montre à la merci des pulsions de mort. d’une inscription vraie à travers son corps. Moment
Mot à mot presque, vous trouvez là les signifiants fécond, dirons-nous, et décisif, de l’adresse au
qui articulent chaque demande subjective d’un (a) psychanalyste : connaissez-vous l’appareil ?
adolescent (a). La fête finie (celle promise par les Comment ne pas voir s’inscrire maintenant dans le
vendeurs de techniques de rêve) recommence, transfert l’abandon du père tout-sachant (ferment)

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pour l’inscription du "savoir" de l’Autre, interrogé, pleurant, elle s’arrachait les cheveux, la peau des
c’est-à-dire barré, et cette fois non menteur. mains, des avant-bras, des jambes, et se frappait le
Chez les humains, c’est le signifiant qui commande visage. Ceci à des moments précis de la journée : au
et fait la loi ; c’est lui qui règle une cohérence dans lever, au coucher, à la sieste.
les relations avec autrui ; pour majeure partie, tout Pendant ces "crises" elle semblait ne rien entendre à
ce à quoi un humain va être confronté, va pouvoir mes questions mais y répondait sans réticence une
être traité par la voie symbolique, c’est-à-dire dans fois calmée. Elle me disait alors qu’elle était triste
le discours Toutefois, il est pour chacun quelques parce qu’elle pleurait, ajoutant que cela n’avait rien
questions qui ne sont pas symbolisables. Elles ont d’extraordinaire puisque cela arrivait à tout le
nom : la femme, la procréation, la mort. monde.
Électivement, le psychotique prend tout-à-fait au Elle ne pouvait en donner d’autre raison, sinon celle-
sérieux la question de la procréation, devant laquelle ci, "c’est comme ça, c’est une affirmation parce que
il sera pris de court parce que rien dans le c’est vrai". Quand je lui demandais ce que signifie
symbolique n’explique le fait qu’un être sorte d’un être triste, elle me répondait : "Pleurer, c’est être
autre, rien n’en rend compte : ce qui a cours dans le triste, c’est la même chose" en précisant qu’elle
symbolique, c’est que rien ne se crée hors du aimait bien pleurer et que cela allait mieux après.
signifiant ; qu’une créature engendre une autre Dès nos premiers entretiens, elle m’adressa de
créature est impensable dans le symbolique, la nombreuses questions, souvent en réponse aux
créature est impensable sans une fondamentale miennes. "Pourquoi faut-il parler ? – Pourquoi tu me
création. demandes ça à moi ? – Quand tu étais petit, tu as
Une modalité de non-réponse à cette question fait le déjà pleuré ?" Interloquée par la figure de Jésus-
psychotique (forclusion du nom du père). Une autre Christ Superstar entrevue à la télévision, elle me
modalité de non-réponse à cette question fait lança : "Qu’est-ce que le Seigneur ? Est-ce qu’il
l’apparente psychose normale de l’adolescence. Elle parle ?" Aucun fantasme ne succéda à ce
crée l’obligation pour le psychanalyste qui veut questionnement sur le désir de l’Autre mais sa
éviter les saccages imaginaires, de s’être rompu à propre question sous sa forme radicale. En réponse à
savoir ce que c’est qu’un signifiant, unité comptable l’une de ses interrogations, je lui demandai un jour
dis langage, et de sa cohorte corps-jouissance-mort. ce qu’elle ressentait quand elle était dans
Freud et Lacan nous y ont plus qu’introduits, de l’ignorance. Elle ne put que dire "Estelle". Que son
justifier les moyens dans une fin toujours incertaine. nom soit pour elle une question, d’autres éléments le
Appel au père, le terme est de Lacan, poursuivre ce confirment :
point de départ, oblige tout écouteur au neuf. −Elle disait ne pas supporter mettre un pantalon, la
Argument développé dans un atelier Rencontres Internationales sur
l’Adolescence, Bruxelles 21-24 avril 1983.
braguette lui étant intolérable. Dans le même temps,
elle me demandait la date de ses prochaines règles.
−Une question fréquente "Connais-tu d’autres filles
qui s’appellent Estelle ? Mes parents m’ont donné ce
ESTELLE l’état civil d’une jeune schizophrène
nom-là."
Philippe Hellebois
−Enumérant la liste des pensionnaires avec qui elle a
passé le week-end elle rajoute son nom en fin de
Dans cet essai clinique, je voudrais aborder deux série. "J’ai passé le week-end avec un tel, un tel et
questions posées par un cas de schizophrénie. Estelle."
La première concerne le diagnostic. Je m’attacherai −Armée d’un stylo et d’un effaceur, c’est avec ce
à justifier celui de schizophrénie, utilisant faute de dernier qu’elle écrivait son nom sur la page blanche.
mieux un concept peu adéquat vivement critiqué par Elle le raturait au stylo, ce qui avait pour résultat de
Freud et Lacan. le faire apparaître en négatif. Son seul commentaire :
Dans la seconde, j’essaierai de préciser la direction "J’efface et puis j’écris. C’est comme ça."
dans laquelle peut s’engager la cure d’une telle Elle affirme avoir commencé à pleurer et à se
patiente. mutiler après avoir partagé sa chambre avec une
certaine Marie-Cécile, précisant que celle-ci pleurait
Estelle, jeune fille de 16 ans d’origine italienne, vit souvent. Lorsque je lui demandai de la décrire, elle
depuis sa douzième année en institution dont les ne put dire qu’une chose : "Elle est elle".
trois dernières années au centre de psychiatrie
infantile auquel je suis attaché. Il y a un an et demi, La "crise" terminée, elle en contemplait le résultat
elle se mit à se mutiler quotidiennement. Tout en avec intérêt. Soliloquant, elle lançait : "Estelle, tu as

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vu tes mains." A peine calmée, elle se plaça un jour jouets. J’ai lu mon livre. J’aime bien." Activités
devant un miroir, et me dit regarder "Estelle qui qu’elle reproduit dans l’institution, et qui consistent
pleure". Il est intéressant aussi de relever quand et en manipulations ordonnées mais indifférentes
comment elle s’arrêtait de pleurer. Ayant extrait de d’objets dépareillés et de vieilles revues, mais qui
ses yeux toutes les larmes possibles, elle en montrent l’importance qu’elle accorde au discours
recueillait la dernière sur son doigt et la regardait commun qu’elle essaie de reproduire. Sous ce
attentivement. Elle franchit, me semble-t-il, une signifiant familial "ma grand-mère" elle place aussi
étape importante quand elle me montra ce reste et son père à propos de qui apparut le premier
m’en demanda le nom. néologisme. Le décrivant comme une sorte de
Elle décrivait l’état de ses bras et de ses jambes, en vagabond inconsistant, elle disait qu’il travaille au
différenciant les plaies encore fraîches et celles déjà "Minchefer" où il fait des trous avec une bêche mais
cicatrisées, et en commentant ces dernières par les en vain parce que "ça repousse après". Elle
termes "Ça veut dire que je recommence encore". précisait : "Il habite chez ma grand-mère où il plante
Qu’elle recommence encore elle essayait de le des légumes", pour conclure : "Il va faire des
mesurer en effectuant de fréquents comptages : "Le commissions, puis il va boire un verre. Et alors c’est
matin, j’ai pleuré El fois". Nombre 8 qui paraît fini avec mon père."
occuper une place importante quand elle prévoyait Ses autres apparitions dans nos entretiens se
d’avoir 8 enfants, 4 garçons et 4 filles. Nombre résumèrent pour Estelle par des bruits : "Mon père
énigmatique aussi quand elle répondait à l’une de vient de faire un prout."
mes questions à ce propos en demandant "Tu as déjà
vu faire le chiffre 1 ?" Ce compte-rendu clinique devrait permettre d’abord
de porter un diagnostic raisonné. En disant "Je suis
Elle s’appliquait aussi à décompter, non pas' les triste parce que je pleure, c’est la même chose" et
jours, mais les nuits qui la séparent des fêtes de fin s’arrachant par tous les moyens les larmes qui en
d’année, de son anniversaire, mais surtout de ses témoignent, Estelle montre comment pour elle se
retours chez sa grand-mère paternelle. En effet, si joue la forclusion du Nom-du-Père et la carence de
ces dates et leur corrélat, le compte à rebours, l’effet de signification qui en découle. Carence telle
scandent véritablement son temps, c’est sous la qu’elle ne peut y suppléer qu’en se faisant
dépendance de ce signifiant particulier incarné par réellement pleurer et en se marquant le corps des
cette grand-mère paternelle. Ainsi, lorsque stigmates qui d’être triste font signe.
l’institution décida pour des motifs que j’ignore, On voit ici, comme le montre Lacan, comment le
d’interrompre visites et retours chez celle-ci, sans "dit schizophrène" se trouve placé devant ce
préciser de nouvelles dates, la violence et la maniement affolé du langage… qu’il n’arrive pas à
fréquence des mutilations augmentèrent faire mordre sur un corps. "(Quarto, n°10, février
considérablement. Les opérations de comptage 1983, p. 18)
disparurent et Estelle elle-même ne demandait plus Ou encore cette remarque de l’Étourdit "… de ce
quand elle y retournerait. Au bout du rouleau, elle ne réel : qu’il n’y a pas de rapport sexuel, ceci du fait
pouvait plus que dire : "Je ne parviens plus à être qu’un animal a stabitat qu’est le langage, que
triste. Il n’y a plus de larmes." d’labiter c’est aussi bien ce qui pour son corps fait
organe, – organe qui, pour ainsi lui ex-sister, le
De ses mutilations, elle attendait désespérément la détermine de sa fonction, ce dès avant qu’il la
fin. Quand un jour, je me laissai aller à tenir ses trouve. C’est même de là qu’il est réduit à trouver
poignets pour l’empêcher de se massacrer, elle me que son corps n’est pas-sans autres organes, et que
cria tout en se débattant : "Tiens mon bras." Dès leur fonction à chacun, lui fait problème, – ce dont le
qu’il fut décidé de réintroduire sa grand-mère dans dit schizophrène, se spécifie d’être pris sans le
son horizon temporel, elle s’apaisa quelque peu. secours d’aucun discours établi."(L’Étourdit, in
Seulement alors, elle me repose cette question Scilicet, n°4, pp. 30-31).
"Quand est-ce que je retourne chez ma grand-
mère ?" pour y répondre elle-même et décompter De même lorsque Freud affirme que dans la
"les nuits qui restent à dormir". schizophrénie, il y a prédominance de la relation de
mot sur la relation de chose, que le discours
Il faut signaler aussi que ses retours, elle n’en dit schizophrénique est un langage d’organe, il nous
rien, se contentant d’énumérer quelques activités indique que la combinaison signifiante – la relation
dont elle ne dit rien de plus que "J’ai joué avec mes de mot – n’entraîne pas ici un effet de signification –

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la relation de chose –, d’où le recours à un langage dans le réel. Ce processus semble être articulé de la
d’organe. (Freud, L’Inconscient, in manière suivante. Elle se mutile pour parvenir à
Métapsychologie, p. 113 et 117). pleurer, à produire des larmes qui sont les insignes
d’une identité plus solide qu’elle désigne comme
En commentant ces propositions dans sa conférence ceci :"Estelle qui pleure".
"Schizophrénie et Paranoïa"(J.-A. Miller, Elle la rattache à une pensionnaire nommée "Marie-
"Schizophrénie et Paranoïa", conférence prononcée à Cécile", qui avait cette particularité – pleurer très
Bruxelles, le 24 avril 1982, in Quarto n°10), J.-A. souvent –, et cette chance –"Elle est elle".
Miller montrait comment ce mode de forclusion
porte sur le sentiment de l’organisme de manière Ces séquences ne peuvent s’achever avant qu’elle ne
telle que pour ce sujet, la castration faute de porter se soit extraite une quantité suffisante de larmes, ou
sur le phallus, marque le corps tout entier. Ce dont plutôt la dernière larme possible qu’elle recueille sur
Freud témoigne à propos d’un de ses patients dont il son doigt et me demande alors de nommer. On
dit que "l’analyse démontre qu’il joue son complexe touche ainsi à la question centrale de la localisation
de castration tout entier au niveau de sa peau". de la jouissance, dont on peut constater d’emblée
(Freud, L’inconscient, p. 115). Pour ce sujet les qu’elle a effectivement fait retour dans le corps. Ce
trous qu’il a provoqués dans sa peau par l’expression sujet, confronté à la "jouissance pure et désarrimée
du contenu de ses comédons représentent réellement de l’objet a"(J.-A. Miller, Schizophrénie et Paranoïa,
l’organe génital-féminin ce qui signe pour lui la montrait que si dans la paranoïa, la jouissance reste
différence d’avec un symptôme hystérique ou située au champ de l’Autre, dans la schizophrénie
obsessionnel."Entre l’expression d’un comédon et par contre, aucune normalisation phallique de la
une éjaculation du pénis, il n’existe qu’une bien jouissance d’objet n’a pu advenir.) attend qu’elle
mince analogie quant à la chose ; elle est encore plus puisse être reprise dans un discours, semblant
mince entre les innombrables pores à la surface de la susceptible de la détacher du réel du corps.
peau et le vagin ; mais dans le premier cas, de tous Ce dont elle témoigne de plusieurs manières : – en
quelque chose jaillit, disant des croûtes et des cicatrices qui marquent ses
jambes et ses bras "ça veut dire que je le fais
Et pour le second, la formule cynique : un trou est encore"-en se plaignant que les cheveux arrachés
un trou, est valable mot à mot. repoussent trop vite, en se montrant aussi très
C’est l’identité de l’expression verbale, et non la sensible à toute prise dans un discours, fut-il celui du
similitude des choses désignées qui a commandé la maître le plus mercantile, des crises et de leurs
substitution. C’est là où les deux éléments – mot et stigmates.
chose – ne se recouvrent pas que la formation de
substitut schizophrénique s’écarte de celle des Un éducateur inventa le traitement suivant : la faire
névroses de transfert. "(Freud, Ibidem, pp. 117-116). payer avec son argent de poche chaque crise avec un
J.-A. Miller remarquait aussi comment la dialectique tarif ad hoc par plaie et par larme. Elle se calma
du sujet, précédant le statut de l’organisme s’y quelque peu, mais pour me demander stupéfaite :"Je
trouve biaisée. Le Nom-du-Père manquant à faire ne comprends pas, des larmes, ça se paie 7". Je ne
fonctionner la métaphore paternelle, elle-même au pus que lui expliquer que c’était un traitement
principe de l’opération de séparation, qui permet au inventé pour qu’elle, ne puisse plus avoir la larme à
sujet de se doter d’un état-civil, laisse le sujet schizé, l’œil 1 Traitement qu’elle n’avait d’ailleurs pas
hors-normes. attendu pour compter ses crises.
Il resterait à préciser le statut de ce signifiant
Estelle montre combien sa question touche cette familial représenté par la grand-mère paternelle.
notion au plus près. Son existence même comme Signifiant important qui commande la mise en place
sujet paraît à chaque nuit, remise en cause, rien des discours qu’elle peut tenir, le décompte des nuits
semble-t-il ne la garantissant suffisamment du la séparant des retours chez elle, l’énumération de
sommeil. Son inscription dans la fonction-phallique, ses activités de la journée etc, et dans la dépendance
également, est tellement ténue qu’un pantalon doté duquel elle place aussi son père.
d’une braguette, un retard de menstruation, peuvent La rigueur du témoignage d’une telle patiente quant
la contester. à sa position subjective converge avec l’impératif de
De cet état civil hypothétique, elle tente de s’en Lacan, selon lequel devant la psychose, l’analyste ne
réassurer par des séances de mutilation – véritable doit reculer en aucun cas. Cette rigueur rappelle
opératin d’inscription signifiante mais se déroulant aussi qu’avant tout traitement de la psychose, une

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question préliminaire se pose. De son examen névrose, perversion et paranoïa. En ce qui concerne
dépend l’orientation de la cure. Son ressort, que le petit Hans, l’issue promise est suggérée par Lacan
Lacan qualifie d’efficacité explicative est dirigé vers en un éblouissant parallèle étrangement proche de la
la recherche de la causalité et de son objet. Estelle perversion délicate de Léonard de Vinci.
n’est pas sans l’indiquer."Pourquoi est-ce que je fais
ça ?" me lance-t-elle à propos de ses cicatrices. Elle Le cas de phobie que je rapporte dans ce qui suit a
montre aussi ce qu’elle attend, que ces marques contribué à m’éclairer cette analyse qui est à
multiples qui indexent son corps puissent être prises proprement parler le point de départ de la clinique
dans un discours propre à assurer son existence de lacanienne comme telle, en tant qu’elle répartit les
sujet et à capitonner sa jouissance en l’arrimant à un entités à partir de la place qu’y occupe ou pas, la
semblant. Néanmoins, la carence irréparable dont sa fonction paternelle, et de ses modes de suppléance. 1
structure fait preuve, ne veut pas dire qu’un discours Diderot a décrit dans ses délicieux "Bijoux,
quelconque fera l’affaire, même s’il entraîne des indiscrets" la sidération d’une société où la parole
effets. Il importe d’articuler celui qui convient. était venue aux organes sexuels des dames de la
cour. Les théories s’affrontaient dans les académies
UN CAS DE PHOBIE pour expliquer le phénomène.
Yves Depelsenaire Un commerçant, avisé fit fortune avec l’invention de
muselières. Nul pédagogue par contre ne se fit fort
de savoir comment enseigner le discours aux bijoux
O surprise, on découvre depuis quelque temps qu’il encore muets ! La parole était, il est vrai, encore
y a une clinique lacanienne. On découvre que loin fleur de rhétorique avant que d’être instrument de
d’être, comme il fut trop longtemps réduit (par un communication, et l’éducation sexuelle encore à
malentendu dont on ne peut d’ailleurs tenir quitte venir.
certains de ses élèves), un poète ou un philosophe de
la psychanalyse, Lacan n’avance rien qui n’ait son Il suffit pourtant que la parole vienne tout
assise et ses conséquences dans la clinique. Près de simplement à la bouche pour produire parfois un
trente ans après sa tenue, la parution récente du étonnement comparable. Je n’étais pas loin de
Séminaire "Les Psychoses"(Les Psychoses, Le l’éprouver dans le cas que je vais rapporter. Il s’agit
Séminaire, Livre III, Le Seuil, 1981) fait date à cet d’un garçon d’une quinzaine d’années, que je
égard : on mesure mieux à sa lecture l’extraordinaire prénommerai Jean Claude. Diagnostiqué
méconnaissance dont cet enseignement n’a cessé psychotique à son entrée, il était depuis un an et
d’être frappé. demi pensionnaire dans un centre
psychothérapeutique où j’étais censé vaguement
Certes, il n’y a pas chez Lacan, hormis le cas Aimée écouter, ce qui n’y était pas très aisé, pour des
dans sa thèse de psychiatrie (La paranoïa dans ses raisons que je n’ai pas à détailler ici mais qui
rapports avec la personnalité, Le Seuil), de compte- m’avaient amené à cette époque précise à y
rendus cliniques exhaustifs à la manière des cinq présenter ma démission. Je n’avais pas prémédité
psychanalyses de Freud. Il y a par contre une lecture d’en avertir Jean Claude, pour la bonne raison que
systématique, inégalée, et qui les renouvelle de ces l’évitement du dialogue apparaissait exactement
cinq cas princeps. S’agissant du Président Schreber, comme son symptôme, et que j’avais nulle idée de
on en trouvera précisément l’exemple dans le l’anneau magique qui y couperait court. Mais venant
Séminaire III. à le croiser un matin, je lui dis à peu près ceci :"je
L’année suivante, dans le séminaire encore inédit vais partir d’ici quelques semaines, sans même avoir
intitulé "La relation d’objet", c’est sur le cas du petit su au juste pourquoi tu te trouvais ici, c’est quand
Hans que Lacan fait retour. même étrange." Sur cette parole lancée au hasard, il
De ces deux années d’enseignement, résultera l’écrit se précipite aussitôt vers la porte du local, mais, à
"D’une question préliminaire à tout traitement ma surprise, c’est pour en fermer le verrou, et
possible de la psychose"(in Écrits, Le Seuil, 1966). revenir s’asseoir à mes côtés. Commence alors une
Dans ce texte Lacan étaye sa théorie de la forclusion longue conversation pendant laquelle il insiste
d’un signifiant primordial dans la psychose de particulièrement, ce n’est pas sans ironie, sur deux
Schreber (Le Nom-du-Père) à l’aide de la clinique souvenirs "du temps où il ne parlait pas encore". Le
de la phobie. D’avoir démontré en effet que la
phobie du petit Hans n’a d’autre fonction que de
1
faire pièce à une carence du père, Lacan est amené à Ce cas a fait préalablement l’objet d’un exposé au cours d’une séance
publique de l’enseignement de Clinique psychanalytique organisé à
faire de cette entité une plaque tournante entre Bruxelles à l’égide de l’École de la Cause Freudienne.

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premier est la vision d’une femme nue, Celle-ci de cinq ans sa cadette, n’était pas du père de
immobile,"peut être bien ma mère" dit-il. Le second, Jean Claude, mais d’un amant avec qui la mère est
l’ouverture subite, brutale, de portes et de fenêtres. Il allée vivre alors. Après cette séparation, Jean Claude
n’établit pas de rapport entre ces deux scènes, sinon a vécu le plus souvent avec son père et sa
qu’il les date l’une et l’autre de sa petite enfance, et grand/mère paternelle."Mon père, raconte-t-il,
les qualifie d’images "traumatisantes". voulait bien poursuivre la vie commune lui. Ma
Ce caractère traumatisant de la vision en tant que mère le trompait, elle se foutait de lui, et il se laissait
telle, Jean Claude ne va pas cesser de l’évoquer au encore marcher sur les pieds. Ma mère, je la déteste.
cours de la dizaine d’entretiens qui suivra : horreur C’est une salope, une putain ; c’est elle qui m’a
de regarder et d’être regardé qui culmine dans traumatisé. Mais je me vengerai. Un jour, je la
l’appréhension de voir surgir un œil dans un miroir, tuerai. Je ne serai pas heureux avant d’avoir tué
et qui l’amène à tenir en permanence à son front une beaucoup de monde."
main prête à se rabattre sur un côté de son visage,
cependant qu’il ferme l’œil opposé. Peu après le départ de son épouse, le père de Jean
Claude semble bien s’être dégagé de toute
Précaution bien insuffisante pourtant, puisque c’est responsabilité sociale. Pour l’éducation de son fils, il
dans le noir de la nuit que la menace est la plus se repose entièrement sur la grand'mère, et les
sensible, du moins lorsqu’il se trouve dans la maison orientations d’un oncle maître d’éco le. Il a de plus
de son père. Dès que le soir tombe, il lui faut alors renoncé à l’exploitation de la petite entreprise
couvrir d’un drap la "maison maudite", comme il a familiale :"il a foutu sa miroiterie en l’air".
baptisé le grand miroir qui se trouve dans sa Jean Claude tient assurément cet acte pour la marque
chambre. Mais se trouve-t-il dans son lit, il craint la plus nette de la défaillance de son père, mais
alors de voir pulluler au pied de celui-ci quantité de celle-ci ne se pointe-t-elle pas déjà dans ce souvenir-
petits êtres sans yeux, poussant des cris d’animaux. trauma de l’ouverture subite de portes et de
Dans cette chambre où il a longtemps dormi en fenêtres ? Ouverture sur tout ou rien, sur ce qui ne
compagnie de sa grand'mère, il redoute maintenant saurait se voir – une femme nue, un fantôme
que n’ait pénétré un homme invisible ou une phallique – la castration plus tard multipliée et
créature de l’au-delà. Il ne peut alors supporter d’y déniée en l’image de mille petits membres galopant
rester seul, et il arrive qu’il doive pousser à son tour à l’aveuglette.
des "cris d’animaux" pour appeler son père ou sa
grand-mère. Dans la maison paternelle, ouverte à tous vents, Jean
La maison maudite, c’est ainsi qu’il nomme aussi la Claude se trouve bientôt en proie à une angoisse
demeure elle-même :"je déteste cette baraque. Tout débordante : il se sent à la merci des voleurs et de
y est toujours ouvert. Elle est sans défenses contre créatures de l’au-delà. A son père, sans amour-
les voleurs. Mon père s’en fiche. C’est un con. Il propre, aussi incapable sans doute de s’opposer à ses
laisse tout tomber. Il s’est laissé marcher sur les tendances érotiques ou sadiques envers sa mère et sa
pieds par sa femme. Il a foutu sa miroiterie en l’air. sœur qu’à le protéger, il substitue un père tout
Et il s’en fout de son fils." puissant, hyperphallique, monstrueux animal qui
l’épouvante au même degré que ses propres
Ce père inconsistant, cet "imbécile", il arrivait impulsions meurtrières. S’il jubile en effet souvent à
autrefois à Jean Claude de l’imaginer soudain évoquer sa haine pour sa mère et son concubin, sa
transformé en un monstre énorme et sans yeux, petite sœur et finalement le monde entier, il avoue
poussant, des cris d’animaux en haut d’un escalier. aussi être saisi de temps à autre d’une véritable
A cette époque, lui-même, dit-il, était un "imbécile phobie de l’impulsion criminelle.
qui croyait en Dieu et autres sornettes" que sa Dans la maison paternelle, la "maison maudite",
grand'mère lui avait "mises dans la tête". Mais cette miroir d’une miroiterie à l’abandon,"tout est
"stupidité"(l’image du monstre dans l’escalier) ouvert" : il n’y a limite ni au désir, ni à l’angoisse.
s’empare encore parfois de son imagination, Le miroir, qu’il désigne des mêmes termes, lui aussi
aujourd’hui qu’il ne croit "plus à rien". Il s’applique est ouvert. Un organe peut y flamboyer soudain dans
alors à compter, à dessiner, à boire de la bière, pour l’obscurité, abjecte cause de son désir, inscrit au lieu
Chasser cette pensée qui semble l’avoir d’émergence de la pulsion scopique.
particulièrement harcelé après la séparation de ses
parents, soit exactement après la naissance de sa Dernier venu dans la série monstre sans yeux –
sœur. homme invisible – petits êtres sans yeux, l’œil y

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occupe à l’évidence une place particulière. Parmi ces qu’il n’est pas impossible finalement que je sois
objets, les trois premiers semblent jouer assez devenu le plus assuré de ses objets phobiques.
efficacement le rôle de suppléants des signifiants de "Qui promène qui ?" interrogeait Lacan à propos de
la castration. la promenade fameuse du petit Hans et de son père.
L’œil échoue à tenir ce rôle. Ce n’est que pour une Question qu’au fond je puis à mon tour me poser
part qu’il se trouve, pour reprendre la formule de quant à ce cas, par lequel je suis mené à la place
Lacan,"élevé à la dignité d’un signifiant" en d’où le sujet, ce traumatisé du désir, se réassure de
inscrivant la castration au lieu même où elle lui a son symptôme.
manqué, soit dans la maison paternelle, et au sein de
celle-ci dans ce qui la représente non sans malice : le MELANIE KLEIN : UNE LECTURE DE FREUD
miroir drapé comme pour un deuiL. L’œil signe en Marcella Errecondo
effet aussi le retour dans le réel de ce qui se trouvait
littéralement énucléé des objets précédents : le
regard. Mélanie Klein s’est toujours maintenue très proche
des concepts freudiens. Elle même l’affirme. En
Tout se passe comme si cet objet qu’il lui faut éviter même temps elle prétend dépasser Freud et
à tout prix, dont il cherche à se déposséder, lui continuer ainsi ses découvertes. Mais, Mélanie Klein
renvoyait sans ménagement, sur un mode arrive à soutenir un texte qui est une réplique du
paranoïaque même, la question principielle de la texte de Freud, un double dans la mesure où elle cite
phobie :"que me veut l’Autre ?", soit "à quoi suis-je des concepts freudiens, mais un 'double inversé qui
identifié ?" finit par dire autre chose.
L’émergence de cet objet disloque le cadre déjà
A propos du moi et de l’objet
précaire et vacillant du fantasme, le lieu où
s’imaginait le sujet – en l’occurrence les Etats-Unis Les notions du moi et de l’objet sont corrélatives ;
où il se rêve volontiers "hors-la-loi" ! Le monde l’apparition de l’un implique celle de l’autre. "Selon
sensible se vide alors de tout objet, y compris de son Mélanie Klein, il existe dès la naissance un moi
imago déjà compromise ("mon père laisse tout capable d’éprouver de l’angoisse, d’employer des
tomber","il s’en fout de son fils".) mécanismes de défense et d’établir des relations
primitives d’objets dans le fantasme et dans la
Expérience de mort, évanouissement du peu de réalité. Ce point de vue n’est pas entièrement en
réalité de la représentation d’une autre phobie, celle désaccord avec celui de Freud. Quelques uns de ses
de l’empoisonnement par les microbes d’un concepts semblent supposer l’existence d’un moi,
semblable, tente vaille que vaille de localiser. Vaille qui se forme très têt. Freud décrit aussi un
que vaille puisque ces microbes sont presque aussi mécanisme de défense apparaissant à la même
invisibles que l’autre redouté. époque, à savoir la déviation de la pulsion de mort,
C’est donc en somme à l’échec de toute la qui se place au début de la vie, et son concept
construction phobique que nous assistons. Échec qui d’accomplissement hallucinatoire de désir présume
le pousse soudain sans doute à rompre avec le un moi capable de former une relation d’objet
symptôme d’évitement de la parole, cohérent fantasmée."(1)
jusqu’alors avec les autres conduites d’évitement, et "Bien que Freud n’ait pas présumé l’existence du
qui désignait sans bruit par où le "traumatisme" moi depuis le début, il a attribué à l’organisme une
comme il dit, s’était au fond installé, soit par fonction qui, à mon avis, ne peut être remplie que
l’absence d’une parole, celle du père. Prévenu de par le moi".(2) Pour Freud, il n’y a pas de moi
mon départ prochain, ce n’est pourtant que, dans depuis la naissance et d’ailleurs il dit que c’est une
l’espace clos par avance de quelques entretiens qu’il hypothèse nécessaire à faire qu’une unité
a cessé de s’en satisfaire. S’il m’a, à mon grand comparable au moi ait à se développer. Ce qui est
étonnement, fait dépositaire de ces paroles, ce n’est primordial ce sont les pulsions autoérotiques. La
malgré tout qu’après avoir soigneusement posé le pulsion sexuelle n’est pas centrée : elle manque
verrou qu’il me les a adressées. Retournera-t-il à d’objet et elle nit pas dans le sujet, mais c’est ce
présent, tels les bijoux de Diderot, à la discrétion la décentrement même qui fonde la subjectivité.
plus absolue ? A mon invitation à poursuivre, hors "Quand la toute première satisfaction sexuelle était
de l’institution où nous nous sommes rencontrés, nos encore liée à la nutrition, la pulsion sexuelle avait un
entretiens, il n’a en effet point répondu, de sorte objet en dehors du propre corps : le sein maternel.
Elle le perdit plus tard, sans doute à l’époque où

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l’enfant a pu former la représentation globale de la source de plaisir. L’expérience de satisfaction


personne à qui appartenait l’organe qui lui donnait (fondement du désir) établirait le rapport entre une
de la satisfaction" (3) représentation et une perception. L’image du corps
Selon Freud, au début il n’y a pas d’objet : le sujet permet de situer ce qui est du moi et ce qui n’est pas
coïncide avec de qui est agréable et le monde du moi et donc une rencontre d’objet qui
extérieur avec ce qui est indifférent. (4) Il considère corresponde à la représentation d’un objet
que le sein c’est l’enfant jusqu’à ce qu’il le perde. Il satisfaisant et perdu. La forme du moi viendrait à
n’y a pas de rapport logique avec le sein puisque il pallier ce manque (8 et 11).
n’y a pas de sujet et d’objet, ni même deux sujets. Mélanie Klein oublie l’importance de la pulsion
Pour Freud, l’objet (une fois perdu) est introduit scopique et de l’image du corps-forme du moi si
dans la phase anale : c’est là qu’il parle du sein bien qu’elle maintient ses descriptions au niveau du
comme objet. Avant d’introduire l’amour d’objet, sadisme-masochisme. Mais c’est à partir du concept
Freud introduit le concept du narcissisme, concept d’unification qu’on peut penser les rapports entre le
de l’unification : "il faut que quelque chose vienne moi et les objets, et à partir de là que Freud introduit
s’ajouter à l’autoérotisme, une nouvelle action le deuil de l’objet d’amour ; ainsi, la libido en
psychique pour que le narcissisme se constitue". (5) abandonnant l’objet retombe sur le moi comme
Dans "Le moi et le ça", Freud dit qu’il y a une phase identification. (6) Mélanie Klein reprend cette notion
préalable au choix d’objet : l’identification, d’objet mais de façon différente à l’usage qui en est
"première identification de l’individu avec le père, fait dans les Trois Essais où l’objet a un caractère
directe et immédiatement antérieure à tout choix variable, coordonné par la pulsion et où la recherche
d’objet". Elle sera une première forme ambivalente de la satisfaction (recherche de l’objet) vise à
utilisée par le moi pour distinguer un objet. Mélanie retrouver l’objet marqué par les traits du
Klein parle d’une fonction de l’organisme qui serait narcissisme.
une fonction de moi, celle d’expulser à l’extérieur Chez Mélanie Klein l’évolution du moi se fera grâce
tout ce qui est désagréable. Elle s’appuie sur les à des introjections successives du bon objet, ce qui
défenses énoncées par Freud : transformation en son permettra finalement par le moyen de l’amour et de
contraire et retour sur la personne même, pour les la réparation de restaurer l’unité perdue, de mitiger
considérer comme activités du moi. l’envie et de réduire le clivage. L’objet est le sein,
Selon Freud, les défenses (destins de la pulsion) sont non pas réel mais fantasmé à partir d’une expérience
antérieures au refoulement (7); la transformation en réelle du sein. Mais bien que ce que le sujet attribue
son contraire implique le retour d’une pulsion de au sein ne soit fondé sur aucune expérience concrète,
l’activité à la passivité, et le changement même de la pulsion s’articule néanmoins différemment selon
son contenu. Il montre ici les paires antithétiques : l’expérience réelle du sein.
sadisme-masochisme et voyeurisme-exhibitionisme En transposant à la scène analytique ces
(4) … "Ce sont les pulsions sexuelles les plus conceptions, on verra qu’il y aura des effets
connues qui, se présentent comme ambivalentes. En imaginaires produits, tels que le psychanalyste se
général, nous pouvons dire d’elles qu’elles agissent met en position du savoir. De plus, selon Mélanie
de façon autoérotique, c’est-à-dire que leur objet Klein, il y a un rapport entre un sujet qui a besoin de
s’éclipse derrière l’organe qui en est la source et quelque chose de spécifique et l’autre, sa mère, qui
qu’il coïncide généralement avec celle-ci. L’objet de non seulement sait mais possède cet objet. Mais, si
la pulsion de voir c’est aussi d’abord une partie du la mère essaye de satisfaire son enfant,
corps propre et pourtant ce n’est pas l’œil même ; l’insatisfaction revient toujours. Donc, à côté de la
dans le sadisme, l’organe fort, qui est probablement satisfaction et de la frustration externes, Mélanie
la musculature capable d’action, vise d’une manière Klein introduit la satisfaction et la frustration
directe un objet autre même s’il se situe dans le internes rattachées à l’envie.
corps même". (4)
Freud signale que l’opposition actif-passif ne doit A propos de l’Œdipe
pas se confondre avec l’opposition entre moi-sujet et
dehors-objet. Le sujet agit oisivement vers Mélanie Klein considère l’Œdipe comme une
l’extérieur et activement vers l’intérieur. Tout structure qui organise le sujet et rend compte des
d’abord, le moi-sujet coïncide avec l’agréable et le symptômes. La discussion a souvent porté sur l’idée
monde extérieur avec l’indifférent. En accord avec d’un Œdipe précoce. Or, ce qui différencie l’Œdipe
le principe du plaisir, il accueille dans son intérieur de Mélanie Klein et celui de Freud ce n’est pas que
les objets qui sont offerts dans la mesure où ils sont l’Œdipe soit précoce ou non mais que chez Freud
l’Œdipe a une référence phallique alors que chez

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Mélanie Klein il est oral. Il y a une promotion telle concluons qu’au début l’enfant décharge son
de la phase orale que la polyphonie perverse agressivité surtout en évoquant des sentiments et des
freudienne se réduit à un sadisme d’incorporation – sensations d’ordre agressif. Par exemple, c’est là que
destruction de l’objet. Les pulsions sont ce qui n’a prend naissance, à notre avis, l’énorme, importance
pas évolué et donc toute l’évolution de l’enfant se psychique des excréments comme agents de
fera vers une maturation des pulsions et leur l’hostilité et moyens de décharger l’agressivité".
unification autour d’un objet total. "Pour Mélanie C’est que pour Freud l’envie a un rapport au pénis et
Klein les psychoses et l’analyse d’enfants sont la elle se base sur la prémisse universelle du phallus et
même chose, l’enfant pervers polymorphe de Freud sa signification narcissique :… pour le petit garçon
est remplacé par le petit criminel à cause de la ou la petite fille c’est impossible de se représenter
promotion de la phase orale. (9)" une personne semblable au moi sans cette partie
Mélanie Klein se base sur K. Abraham qui divise la constitutive essentielle ". (3) A partir d’ici, il dérive
phase orale en une phase précoce (suce ibn) et une la castration et son impact dans le narcissisme, la
autre sadique (morsure) avec l’apparition des dents castration donnant sens, rétroactivement, aux pertes
et les sentiments de culpabilité qui surgissent dans la successives vécues auparavant : la perte du sein
phase suivante (premier stade anal-sadique). maternel, l’expulsion de fèces, la séparation du corps
"L’enfant désire détruire et dévorer l’objet libidinal. maternel à la naissance
A cause de ceci surgit l’angoisse, et l’objet introjecté Pour Mélanie Klein l’envie a un rapport au sein,
devient une instance qui punit les tendances l’envie du pénis est tout à fait niée et c’est ainsi que
œdipiennes qui se sont éveillées ; l’enfant craint un la castration apparaît différemment. Dans
châtiment correspondant à l’offense." "Contributions à la Psychanalyse" elle dit :"Bien'
Freud dit que les tendances pulsionnelles amènent que l’envie du pénis et le complexe de castration ont
les sentiments de culpabilité, mais il les situe après un rôle important chez la fille, ceux-ci sont renforcés
la période de latence. Chez Mélanie Klein, il s’agit par la frustration de ses désirs œdipiens positifs" ; et
de dévorer à la mère alors que chez Freud il s’agit de même si dans une certaine période la fille présume
la dévoration du père. La relation au père y que sa mère a un pénis comme attribut masculin, ce
détermine après coup la relation avec la mère alors concept n’a pas le rôle si important dans son
que chez Mélanie Klein c’est la relation avec la mère développement que Freud croyait."Ses désirs oraux
qui détermine en forme linéaire une relation avec le pour le pénis du père se mélangent avec ses premiers
père : il n’y a pas là de fonction paternelle. désirs génitaux de recevoir un pénis. Mélanie Klein
"Mais à cause des angoisses persécutrices et considère l’envie du pénis par ce qui concernerait
dépressives vécues par l’enfant par rapport à la mère ses origines orales. Le pénis y est comparé au sein,
et au sein, le pénis du père devient bientôt, pour la et l’envie est reculée jusqu’à l’envie du sein
petite fille et pour le petit garçon, un objet alternatif maternel.
de désir oral, qui tout en les attirant vers lui les
détourne du sein". (1)
"L’aspiration à récupérer la relation initiale au sein
se transforme en un désir d’union génitale, et des
sentiments dépressifs à propos du tort que l’enfant A propos du transfert
sent avoir causé au corps et au sein de la mère
stimulent le développement de tendances génitales La polémique entre Anna Freud et Mélanie Klein a
accompagnées du désir de restaurer le corps de la comme point central la question de la possibilité ou
mère"(1)…"pour la femme, le mari représente non de mener une psychanalyse avec de jeunes
toujours et en même temps, la mère qui donne ce qui enfants. En s’opposant à Anna Freud, Mélanie Klein
est désiré et l’enfant bien aimé"(2) affirme qu’on peut analyser des enfants puisque du
Chez Freud, le pénis devient un élément de réunion point de vue de l’inconscient les enfants ne sont pas
et de séparation avec la mère ; l’enfant est une partie différents des adultes.
d’elle et une partie séparée d’elle. Chez Mélanie Pour éviter l’angoisse liée à la parole, Mélanie Klein
Klein, le pénis attaque et détruit la mère et ensuite introduit la technique du jeu, en considérant que la
engage un processus de réparation par la satisfaction difficulté des enfants pour s’exprimer par la parole
et par le don d’un enfant au lieu de ce dommage. concerne plutôt l’angoisse qu’un manque de
Chez Freud, les fèces sont un cadeau que l’enfant connaissance du langage. Le jeu permettra
fait à sa mère, pour Mélanie Klein, ce sont les armes l’interprétation mais son but est d’arriver à la parole.
sadiques anales qu’il a pour détruire sa mère : "Nous Les symptômes et les inhibitions sont liés au

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langage, mais aussi au jeu, et ceux-ci avec le Ce travail a été basé sur :"Existe un psicoanalisis del infans ?" dans
"Psicoanalisis : una politica del sintoma" de German L. Garcia, Alcrudo Editor,
complexe d’Œdipe. 'Zaragoza, 1980.
Dans le "Colloque sur l’analyse d’enfants", Klein 1 SEGAL, Hanna : "Introduction à l’œuvre de Mélanie Klein"
signale : "dans l’analyse des enfants aussi bien que 2 KLEIN, Mélanie :"Envidia y gratitud"-Obras Completas, Paidos. Buenos
dans l’analyse des adultes, nous les faisons remonter Aires. "Les stades précoces du conflit Œdipien"
jusqu’à l’objet originel. 3 FREUD, S. : "Très essayos para una teoria sexuel"
En nous servant du matériel analytique, nous 4 FREUD, S."Las pulsiones y sus destinos"
pouvons grâce à la perlaboration de situations 5 FREUD, S."Introducion del narcisismo"
antérieures, reconstruire les sentiments éprouvés par 6 FREUD, S."Duelo y Melancolia"
le patient à l’égard du sein maternel, lors de sa 7 FREUD, S."El yo y el Elle
première enfance."
8 FREUD, S. "La Negacion"
Mélanie Klein suppose que l’analyse récapitule dans
9 GERMAN GARCIA : "Existe la psicoanalisis del infans ?"
le transfert les phases de l’évolution, de telle façon 10 FREUD, S. : "Sobre la transmutaciones de los instintos"
que la parole est remplacée par son équivalent 11 LACAN, J. , Seminario I
allégorique, en partant d’un centre imaginaire formé
par la relation entre la bouche et le sein, scène de WINNICOTT, DU SEIN ... AU SOIN
multiples et mutuelles attaques provoquées par Philippe Stasse
l’envie excessive du sein, les possibles réparations
postérieures, l’amour et la haine. On fait du
Le développement de l’enfant dans la pensée
symbolisme l’instrument interprétatif du fantasme.
winnicottienne s’étire suivant un schéma strictement
Ainsi, en transposant à la scène psychanalytique
linéaire dans lequel la : mort intervient comme fin
nous trouvons la gratitude ou l’envie, la culpabilité
temporelle et non comme pulsion. L’enfant y est
ou la réparation produites par le même sein.
objet des soins de la mère dans une relation
Mélanie Klein parle des patients qui peuvent être
exclusivement duelle. A ce couplage mère-enfant
satisfaits avec une interprétation comme s’il s’agit
s’articulent chez Winnicott des notions telles
d’un repas ou d’une tâtée, et qui produit un bien être,
l’intégration, le processus de maturation, la
ou bien le contraire.
frustration d’un objet réel, la régression dans la
Le fantasme y est "sensoriel", il faut le traduire : "Le
réalité. Notions qui ne sont pas sans conséquences
patient envieux ne marque qu’à contrecoeur son
quant à la conception de la psychose infantile.
accord avec l’analyste et l’aide que l’analyste
apporte se trouve détériorée et dévalorisée du fait de
"On peut utiliser ce terme, le moi, pour décrire la
la critique envieuse ; il lui devient impossible
partie de la personnalité humaine en cours de
d’introjecter l’analyste en tant que bon objet ou
développement qui, dans des conditions favorables,
d’accepter et d’assimiler ses interprétations avec une
tend à s’intégrer pour devenir une unité."
conviction suffisante réelle."
(Winnicott, Processus de maturation, p. 9).
On pourrait se demander ici de quel registre parle
Winnicott considère le moi comme une instance
Mélanie Klein quand elle désigne l’acceptation
d’intégration des pulsions, venant du ça. Son
"avec une conviction suffisante, réelle" alors que
développement s’établit suivant un triple processus :
Freud nous a dit dans la Dénégation que
1. L’intégration dans l’espace et dans le temps :
l’acceptation consciente ne lève pas le
primitivement, il n’existe qu’une relation à des
refoulement."Le symbolisme constitue la base de
objets partiels (par ex, le sein). C’est l’intégration
toute sublimation et de tout talent, puisque c’est au
graduelle de la personnalité du nourrisson en une
moyen de l’assimilation symbolique que les choses,
unité qui lui permet, de sentir que l’objet partiel fait
les activités et les intérêts deviennent les thèmes des
partie d’une, personne.
fantasmes libidinaux."'Elle transforme le fantasme
Cette intégration se réalise par deux types
en l’inconscient. Le, passage du fantasme au langage
d’expériences : la technique des soins infantiles, et
ne se produit pas, chez le patient mais est introduit
les expériences instinctuelles qui rassemblent les
par l’analyste au moyen de l’interprétation dite
éléments de la personnalité et en font un tout.
intégrative. Mélanie Klein tire ce qu’elle écoute de
2. La personnalisation : développement que l’on a de
la théorie, elle n’arrive ainsi pas à ce symbolisme
sa personne et de son corps.
que Freud nous dit être des hiéroglyphes à
3. La réalisation : relation primaire à la réalité
déchiffrer, mais au contraire elle part d’un
extérieure ou instauration de la relation d’objet.
symbolisme à priori pour expliquer la parole.
Celle-ci ne peut s’établir que si l’environnement
offre les objets de telle façon que l’enfant crée

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l’objet. Le nourrisson se trouve donc dans un état "La mère suffisamment bonne"… Une théorie du
d’attente face à la mère qui, lorsqu’elle est soin
"suffisamment bonne", offre un objet qui satisfait les
besoins de l’enfant. Celui-ci commence alors à Selon Winnicott, cette mère répond à
éprouver le besoin de ce que sa mère lui offre. "l’omnipotence" du nourrisson. Elle témoigne d’une
Lorsqu’il n’y a ni carence, ni privation (lorsque acceptation presque totale des besoins de l’enfant, et
l’environnement est suffisamment bon), l’objet, tout assure ainsi la continuité du développement affectif.
d’abord phénomène subjectif, devient un objet perçu Avec le temps, cette adaptation se fait de moins en
objectivement. A ce stade, l’environnement moins sentir, cette diminution étant fonction de la
favorable permet au nourrisson d’avoir une capacité croissante qu’acquiert l’enfant de faire face
expérience vécue de "l’omnipotence". à la défaillance maternelle.
"Omnipotence", dit Winnicott, état de non Si l’adaptation de la mère est suffisamment bonne, le
frustration (principe de plaisir) précédant le nourrisson commence à croire à la réalité extérieure.
"désillusionnement progressif" (principe de réalité) Il peut progressivement renoncer à l’illusion de la
où l’enfant apprend à se passer de sa mère. Il création et du contrôle omnipotent. Entre le
existerait donc pour Winnicott dans la réalité de nourrisson et l’objet (l’objet partiel maternel) se
bonnes et de mauvaises conditions permettant le constituent les fondements de la relation
développement de l’enfant. symbolique.
En perdant le sein maternel, l’enfant perd donc la Lorsque l’adaptation de la mère n’est pas
mère (le sein étant celui de la mère et non de suffisamment bonne, l’adaptation de la mère aux
l’enfant). De là, dans cette conception, l’absence de hallucinations et aux pulsions spontanées de l’enfant
toute idée de soustraction (castration) ; de là aussi le est déficiente. La fonction qui aboutit à la formation
mythe du retour à une expérience de satisfaction symbolique est bloquée. Il y a séduction du
première pour expliquer la jouissance. Celle-ci n’est nourrisson qui en vient à se soumettre. La mère fait
pas marquée de l’idée d’une déperdition ; elle se défaut au nourrisson au lieu de répondre à son geste.
sous-tend d’un retour à une expérience fusionnelle et A la place, elle y substitue le sien propre qui n’aura
ne provient donc pas du fait même de cette de sens que par la soumission de l’enfant. C’est dans
castration. cette inadaptation de la mère à ressentir les besoins
de l’enfant que Winnicott situe l’origine du faux
Self self.

Il y a chez Winnicott l’idée d’un self qui n’est pas le A la recherche de l’objet perdu… le mythe
moi-je, mais le moi en tant qu’il est travaillé par le winnicottien du rapport sexuel possible
processus de maturation. Le moi du nourrisson
progresse vers un état dans lequel les exigences Dans la relation mère-enfant chez Winnicott l’objet
instinctuelles sont ressenties comme faisant partie du vient obstruer ce qui manque à l’enfant. Il vient
self et non de l’environnement. Ce self central est boucher un trou ; ce qui permet la réunion avec la
susceptible d’être influencé par des traumatismes, ce mère après le "traumatisme de la naissance". C’est
qui provoque la mise en place de défenses, et donne un objet qui comble, et permet une rencontre
ainsi naissance au faux-self (traumatismes dus aux heureuse dans laquelle le manque n’a pas de place. Il
carences de l’environnement). Le faux-self prend n’existe donc aucune dialectique dans la relation du
alors la place du vrai self. Le faux-self, c’est ce qui sujet à l’objet puisque cette rencontre ne laisse
ramasse toutes les expériences négatives dues aux aucune place au manque – (objet que Lacan a
traumatismes venant des carences de comparé au fétiche en ce qu’il dispense de dire ce
l’environnement. qui manque à la mère).
Chez Freud, au contraire, le rapport du sujet à l’objet
est profondément conflictuel. L’objet est
irrémédiablement perdu, et sa recherche est marquée
du signe d’une répétition impossible. On ne trouve
donc pas de trace chez Winnicott d’une notion
essentielle, la notion du manque de l’objet. Les
relations restent éminemment duelles, calquées sur
le développement de la relation primitive mère-
enfant, nous dit Lacan, et il ajoute : "Cette relation

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problématique demeure incompréhensible tant qu’on – Illusion où la mère est proche d’un état
l’interprète en termes de réalité, de frustration d’un pathologique que Winnicott appelle la préoccupation
objet réel. Entre la mère et l’enfant, Freud a introduit maternelle primaire, état d’hypersensibilité de la
un troisième terme, un élément imaginaire, dont le mère qui donne l’illusion à l’enfant de trouver son
rôle signifiant est majeur : le phallus". (Lacan, objet ; c’est d’ailleurs ce que Winnicott entend par la
Séminaire sur la relation d’objet). mère suffisamment bonne, c’est-à-dire suffisamment
adaptée aux besoins de l’enfant afin que celui-ci ait
Jamais n’interviendra donc chez Winnicott la le sentiment continu d’exister, et qu’il puisse nourrir
fonction symbolique du père (Winnicott ne parle du l’illusion que ce qu’il crée existe réellement.
père qu’en termes de soutien matériel de la mère ou – Désillusion où la continuité des soins vient se
de mère de rechange), fonction du père qui introduit rompre et où l’enfant peut progressivement faire
un écart entre les trois termes de la relation mère- face à la frustration.
enfant-phallus, et insère le manque d’objet dans une
nouvelle dialectique. Le point délicat ici s’aperçoit dans les termes mêmes
que Winnicott utilise : tout y est question de dosage
L’identification à la mère, chez Winnicott, est donc et de quantité.
une identification à une mère pleine, non châtrée, Là, adaptation trop stricte aux besoins de l’enfant, et
mère qui n’a pas de référence au nom du père. Et le self ne se développera jamais ; ici, une mère pas
Jacques-Alain Miller de conclure : "Demandons- suffisamment bonne peut engendrer chez l’enfant
nous – pourquoi chez Freud le Nom du Père avait une menace d’annihilation qui consiste en une
émergé, demandons-nous si dans toutes les théories expérience traumatique survenue à ce stade
sur la psychose qui sont répandues dans les d’illusion, trace qui ne peut être fixée comme un
institutions d’appartenance winnicottienne qui se souvenir (appelant une restitution, une compensation
suffisent de la conception du soin, est-ce qu’on ne ou un renoncement) mais qui laisse une angoisse
fait pas que répandre une propédeutique perverse. A impensable (qui n’appelle pas une réparation).
l’horizon de toutes ces thérapeutiques du soin, il y a
la figure de l’Autre non barré, voire de la mère non Dans un article tardif ("Fear of breakdown", paru
châtrée, de 'la mère phallique". dans l’International Review of PsychoAnalysis,
1974, n°1 ; et traduit dans la Nouvelle Revue de
(Jacques-Alain Miller, Problèmes Cliniques pour la Psychanalyse, in Quarto Psychanalyse, n°11), Winnicott considère l’affection
n°1).
psychotique d’abord comme une organisation
défensive liée à une agonie primitive. La psychose
WINNICOTT est alors un aménagement élaboré de défenses dont
Bruno de Halleux l’objet est de prévenir la répétition de la
désintégration. Winnicott nous indique que la crainte
"Naturellement si ce que je dis comporte une parcelle de vérité les poètes en
auront déjà traité".
clinique de l’effondrement (break-down) qui mine la
vie du patient a déjà eu lieu, mais dans un lieu
Parler de la psychose chez Winnicott est une particulier ;
entreprise hasardeuse car sa théorie, 'd’un abord "C’est un fait qu’il porte caché dans l’inconscient.
facile, est pour le moins confuse et parfois même L’inconscient dont il est ici question n’est pas
embrouillée. exactement l’inconscient refoulé de la
Reprenant donc certaines idées maîtresses bien psychonévrose ; ce n’est pas non plus l’inconscient
connues de Winnicott, j’ai essayé d’en approfondir de la formule freudienne, cette partie de la psyché
certains aspects pour finalement conclure sur qui est très proche du fonctionnement
l’analyse Winnicottienne avec des psychotiques. neurophysiologique ; ce n’est pas plus l’inconscient
de Jung… Dans le contexte particulier dont je parle,
L’origine de la psychose l’inconscient signifie que l’intégration du moi n’est
pas en mesure d’englober quelque chose. Le moi est
L’origine de la psychose, nous dit Winnicott, est à trop immature pour rassembler tous les phénomènes
trouver dans les avatars de ce processus d’illusion- dans le champ de la toute puissance personnelle".
désillusion aboutissant à la formation du self, soit (Fear of breakdown)
que la mère n’aie pas été suffisamment bonne ou C’est donc "la crainte de cette agonie originelle qui a
qu’elle ait été trop stricte à son adaptation. Ce causé l’organisation défensive que le patient
processus d’illusion-désillusion est la pierre d’angle manifeste sous la forme d’un syndrome de maladie."
pour le devenir de l’enfant.

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Contre ce retour, le sujet peut se protéger, mal, par évolution normale, le nourrisson parvient peu à peu
une psychose de défense. à se libérer du soutien de la mère et à se différencier
Octave Manonni (dans un article de la revue "L’Arc" en un "Self" personnel séparé.
n°69, consacrée à Winnicott) nous fait remarquer Jacques-Alain Miller considère qu’avec le mot de
d’une part qu’on peut rapprocher cette thèse de celle "Self", Winnicott s’est approché du signifiant
de la forclusion chez Lacan. Ce quelque chose qui lacanien. Ce terme dénote l’opacité fondamentale de
n’a pas de lieu pour y être englobé va réapparaître la vie ; il le traduit par sujet de la vie. Par opposition,
dans le réel (la crise psychotique). D’autre part, le "faux-self" est ce qui résulte des carences
Winnicott ajoute une idée originale en croyant à la d’adaptation de la bonne mère, de l’environnement.
guérison de la psychose si un patient peut Le "faux-self" est cette façade, cette carapace pour
s’effondrer réellement (régression dans le réel). affronter le monde, défense destinée à protéger le
(Laing est passé à l’acte en créant Kingsley Hall). vrai "Self". Jacques-Alain Miller rapproche le "faux-
Mais Winnicott reste prudent : "Pourtant cette self" de la fonction imaginaire du moi. Winnicott
solution n’est pas suffisamment bonne… et en fait, met en garde les analystes de ne traiter qu’avec le
bien des patients auxquels je pense sont des "faux-self", parole vide, qui risque de prolonger
personnes estimables qui ne peuvent se permettre de indéfiniment l’analyse.
s’effondrer au sens d’aller à l’hôpital psychiatrique." La position de l’analyste se doit de ressembler aux
(Fear of break-down) En dehors de l’hôpital, le soins maternels. Ce qui est recherché avant tout,
patient ne peut guérir que s’il se rappelle cet c’est la "communication seeking", l’établissement
effondrement, c’est-à-dire qu’il ait pour la première d’un transfert qui semble n’être qu’une répétition de
fois l’expérience de cette chose passée dans le la dépendance avec la mère. Dès lors, l’analyste ne
présent. Cela ne peut s’effectuer que dans le transfert peut s’identifier qu’à la bonne mère, la mère
avec une compréhension profonde de la part de réparatrice, la mère du soin. La cure privilégie la
l’analyste et du patient. relation du soin qui guérit aux dépens de
l’émergence du signifiant. Ce qui ici est premier,
Self et faux self c’est l’action du thérapeute qui doit modifier la
situation elle-même. Puisque la psychose est
Pour avancer dans la compréhension de la psychose rapportée à la faillite du soin de la mère, l’analyste
chez Winnicott, il m’a paru utile de s’arrêter sur va se mettre à la place ale l’objet perdu en tant qu’il
cette notion de "Self" et de "faux-self" qui est en l’est lui-même et risque de viser ainsi un rapport
filigrane dans toute son élaboration théorique sur la sexuel possible. Mère non châtrée, non désirante,
psychose ; ce "Self" ne correspond pas au sujet, ni à point aveugle d’où Winnicott a tiré les meilleures de
la personnalité, ni encore à l’EGO des Anglo- ses intuitions.
saxons. Winnicott ne définit d’ailleurs l’idée d’un
vrai "Self" que pour tenter de comprendre le "faux-
L’INTRODUCTION DU NOM-DU-PÈRE
self", car, dit-il, le vrai "Self" ne fait guère plus que
rassembler dans ses détails l’expérience liée au fait Alfredo Zénoni
de vivre. (Processus de maturation chez l’enfant, –
PB Payot, p. 126). Suivre le cheminement du séminaire sur, les
psychoses ne me paraît pas avoir seulement l’intérêt
Au départ, le "Self" est proche du biologique : il est historique d’examiner les matériaux qui ont préparé
lié à l’idée du processus primaire, il " provient de la les formulations à la "Question préliminaire", mais
vie des tissus corporels et du libre jeu des fonctions surtout l’intérêt de redonner à ces formulations tout
du corps, y compris celui du cœur et de la respiration le relief de leur nouveauté par rapport à une
"(ibid.) Puis, ce" Self "acquiert vite de la complexité problématique en impasse dans le champ
et établit des rapports avec la réalité extérieure au psychanalytique. "Trop connue", la forclusion du
moyen de processus naturels, processus qui se Nom-du-Père risque de se ravaler au rang d’une
développent chez chaque nourrisson au cours de son étape que l’enseignement ultérieur de Lacan ne ferait
évolution." Le "Self" est donc à comprendre dans que dépasser, quand nous savons que ses derniers
son mouvement ; il est le noyau du moi en ce qu’il séminaires n’ont pas cessé d’y faire allusion et d’en
assume "le sentiment continu d’existence". Il abrite reprendre l’écriture, comme s’il s’agissait là d’un
ce qui est vivant chez le sujet, son potentiel de vie point foncièrement problématique de la structure.
psychique créative, ce qui est à la source de ce que
nous appelons la spontanéité, ce qui nous donne le
sentiment chez l’autre de l’authenticité. Dans une

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Un défaut dans le signifiant significations et le signifiant, là où précisément les


significations essentielles pour le sujet sont celles
L’accident dans le registre de la chaîne signifiante mêmes qui ne rencontrent dans le signifiant rien qui
où Lacan désigne le défaut qui donne à la psychose puisse en répondre. Ce qui fait support ou
sa condition essentielle (Écrits, p. 575) est approché détermination du sujet dans son existence,
tout le long du séminaire par deux voies concernant son sexe et sa contingence dans l’être – à
relativement distinctes et qui se croisent, sorte de savoir qu’il est homme ou femme, qu’il pourrait
point de capiton du séminaire lui-même, sur un n’être pas – rencontre donc le signifiant dans une
paradoxe apparent. primauté par rapport à la signification qui est en
D’une part, l’accent est mis par Lacan sur un défaut même temps son manque de réponse, son manque de
de la relation du sujet à un ordre dont il isole ici pour garantie. (Les psychoses, p. 202 ; Écrits, p. 549.)
la première fois le caractère d’indépendance, voire C’est donc là du à propos de significations
d’antinomie par rapport à la signification, relation à fondamentales se produit le croisement avec le
l’ordre du signifiant comme tel. C’est dans ce manque de fondement du signifiant, que le sujet
séminaire que se trouve formulé, surtout dans la s’effectue comme rapport au signifiant comme tel,
séance du 11 avril, le caractère asémantique du soit comme signification qui a la forme d’une
signifiant, sa différence par rapport à un signe en question.
tant que précisément comme signifiant, il ne veut A la lumière de cette convergence, il est déjà
rien dire. C’est ce que montrent aussi les possible de tirer une première conclusion quant à la
développements sur la métaphore, dont l’effet de différence entre névrose et psychose, sur la voie de
sens ne se produit pas comme l’expression sous une l’approche du défaut fondamental que Lacan
forme imagée d’une signification préalable, mais épinglera du terme de Verwerfung du signifiant. Les
bien comme la position d’un signifiant justement significations en jeu dans la psychose sont les
séparé de ses connotations habituelles. C’est d’être mêmes que celles qui s’articulent comme question
choisi pour ce qu’il ne veut pas dire, comme pour la pour tout sujet. Ce ne sont pas les significations qui
première fois dans le contexte, qu’il polarise toutes sont inaccessibles à un sujet psychotique, mais c’est
sortes de significations – sans que l’addition de ces leur dépendance par rapport à quelque chose qui
significations ne puisse donner lieu à la signification n’opère que de ne pas trouver en lui-même le
dont le signifiant métaphorique serait l’expression, fondement ou la garantie de ce qu’il détermine, donc
puisque c’est le signifiant qui les détermine, d’être leur dépendance par rapport au signifiant comme tel,
choisi sans signification. qui n’est pas opérante dans la psychose. Détaché du
Or, le défaut essentiel qui donne à la psychose sa signe et réduit à son état asémantique, de pur trait
structure concerne la relation du sujet au signifiant différentiel, le signifiant est ce qui ouvre la
ainsi spécifié. dimension de la vérité, là où précisément il est en
D’autre part, ce défaut est rapporté par Lacan à un lui-même sans signification propre et foncièrement
point privilégié de l’ordre signifiant, à un signifiant énigmatique. (Les psychoses, p. 216, 225).
spécial ou "primordial", pas à un signifiant Ce qui identifie un vivant pris dans la parole ne peut
quelconque – alors que tout signifiant est le faire que dans la dimension de la vérité, donc dans
quelconque au regard de l’effet de signification un ordre radicalement chiffré, énigmatique,
déterminé par son articulation. Malgré donc le impliquant déjà le langage parlant du langage. Et
caractère asémantique du signifiant comme tel, c’est pourquoi les significations que déterminent ces
Lacan développe l’hypothèse d’un trou, dans le signifiants, comme homme ou femme, vivant ou
symbolique qui se trouve situé par les significations mort, ne peuvent fonder un sujet qu’à se moduler
qui y sont connotées autour. Une zone du signifiant radicalement comme question. C’est à sa question
se trouve ainsi privilégiée par le réseau de que se résume un être dans le symbolique. (Les
significations qui sont approchées dans les psychoses, p. 196, 202, 215 ; Écrits, p. 549). A
conjonctures où le rapport au signifiant comme tel l’approche de ces significations, le sujet psychotique
vient à faire défaut. Ce qui est rejeté ou retranché rencontre aussi ce qui les formule radicalement
pour le sujet est tantôt référé à la menace de comme question, mais sans qu’il ait le support, de la
castration, à la bisexualité, la forme féminine, tentât question. Ce qui lui fait défaut, ce n’est pas la
au signifiant mâle primordial, à la procréation, réponse, mais précisément qu’il n’y a pas de réponse
jusqu’à se préciser dans l’"être père". dans le signifiant : il approche du trou que comporte
Ces deux lignes du séminaire viennent donc le symbolique, mais dans un symbolique qui ne
converger sur un point de croisement entre les comporte pas de trou, qui ne fonde pas la

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signification de rien d’autre que de ce qui lui donne significations naturelles et l’ordre du signifiant :
sa forme fondamentale de question. "père" ne se nomme que par rapport à la procréation
(et non par rapport à des significations pédagogiques
Rappelons-nous la différence que Lacan marque ou législatives qui le fonderaient) mais ce n’est qu’à
nettement entre ce cas d’hystérie traumatique où il se distinguer de l’ordre biologique de la génération
s’agit du signifiant fondamental, d’une question : qui pour supporter un ordre de nomination qui précède
suis-je ? un homme ou une femme ? et suis-je et qui subsiste au delà de la vie, qu’il se Posera,
capable d’engendrer ? et le cas du jeune homme comme signifiant, avec les connotations de loi ou
dans la vie duquel il est arrivé tout d’un coup d’autorité, sur lesquelles il ne se fonde pas.
quelque chose et il n’est pas capable d’expliquer D’être asémantique, le signifiant ordonne la
quoi. signification, lui donne sa loi, il la précède.
Ce n’est pas que l’apparition de la fille de son
partenaire ait été sentie par lui comme incestueuse et Ces connotations accompagnent la paternité en ceci
qu’il s’en soit défendu. Au contraire, il butait là précisément qu’elle se résume à ce qui de la
devant quelque chose dont, la question lui faisant paternité est pur signifiant, "irréductible à toute
défaut, "il était allé se mettre trois mois sur son lit, espèce de conditionnement imaginaire" (op. cit., p.
pour s’y retrouver. Il était dans la perplexité". (Les 355).
psychoses, p. 228) Mais ce n’est que comme signifiant qu’elle les
induit, et non pas à s’en faire l’expression. Comme
Qu’est-ce qu’être père ? dans une métaphore, le signifiant vient d’autant plus
jouer sa fonction qu’il est indépendant d’une
L’accident de la chaîne signifiante, qui détermine signification préalable, alors que, une fois posé, il
que les significations ne soient pas situées comme polarise des significations sans résulter, de leur
un effet de ce qui leur confère forme de question, est addition ; de même "père" viendra d’autant plus
progressivement approché par le séminaire à la signifier la marque du signifiant dans l’univers des
convergence de ces mêmes significations autour de significations qu’il se distinguera des significations
"qu’est-ce qu’être père ?" Question et référence qui mêmes qui le connotent. Il s’agit d’un "c’est comme
n’ont cours que dans la réalité humaine et qui ça" sans preuves, qui implique l’annulation de son
résument l’ordre signifiant en tant que sur ce point énoncé à l’instant même où il vient fonder l’ordre du
se dégage la pure fonction d’un symbole, d’un trait, symbolique sur sa non justification. "Tout énoncé
d’une nomination, en tant que distincte des d’autorité n’y a d’autre garantie que son énonciation
significations qui peuvent se polariser autour. Les même, car il est vain qu’il le cherche dans un autre
pages où émerge la fonction primordiale de ce que signifiant, lequel d’aucune façon ne saurait
peut vouloir dire être père, non pas dans le faisceau apparaître hors de ce lieu (de l’Autre). (…) C’est en
culturel impliqué dans ce terme, mais bien au sens imposteur que se présente pour y suppléer le
de procréer, sont aussi les pages où l’accent est mis Législateur (celui qui prétend ériger la Loi). Mais
sur la primauté et l’autonomie radicale de "père" par non pas la Loi elle-même, non plus que celui qui
rapport à l’ordre de faits ou de significations qui s’en autorise." (Écrits, p. 813).
pourrait le fonder (copuler avec une femme, qu’elle
porte ensuite quelque chose dans son ventre et que Place du père en tant que déjà mort, en tant que du
ce produit finisse par être éjecté). Remarquons seul fait qu’il est celui qui articule la loi, sa voix ne
l’antinomie : d’une part, il ne s’agit pas de l’image peut que défaillir derrière. Le père comme…
du père, de son rôle, ou de sa fonction idéale dans signification se résume au nom, pas même au mot de
l’éducation de l’enfant – nous n’avons pas ici le "père" ou au patronyme du père du sujet, mais à ce
portrait du père qu’il faudrait en négatif du père que Lacan nomme pour la première ') fois dans le
carent du psychotique – mais bien de "être père" au séminaire "Nom-du-Père" pour en dégager la
sens de procréer. Mais, d’autre part, Lacan fait catégorie de signifiant.
remarquer que les connotations signifiantes qui
accompagnent cette notion à travers toutes les Nom-du-Père et parole
traditions linguistiques sont très loin de se confondre
avec celles du génital : "invoquer le père (…) est Le repérage de ce signifiant "primordial" ne
tout à fait autre chose que de se référer purement et constitue pas une butée du séminaire comme s’il
simplement à la fonction génitrice" (Les psychoses, s’agissait là d’avoir trouvé le fondement de l’ordre
p. 359). Dans la fonction "être père" viennent se symbolique dans un signifiant qui en serait en
conjoindre dans une disjonction radicale l’ordre des quelque sorte l’englobant. Il en constitue la butée

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dans la mesure même où un tel signifiant n’est suis, sans que cette altérité ne se soutienne que de
précisément qu’un signifiant qui assume pour ainsi l’indétermination même de celui qui m’annonce ce
dire en "premier" le fait de ne pas pouvoir se que je vais être. "Le je a une nature essentiellement
signifier lui-même, en faisant de la vérité un ordre fuyante, qui ne soutient jamais totalement le tu". (op.
qui ne se fonde que de sa disparition en acte. cit., p. 323) Car si c’est d’un "tu es…" que le sujet
Ce moment paradoxal du signifiant père sera invoque celle ou celui à qui il s’adresse dans la
toujours au point de gravitation de l’enseignement parole la plus librement donnée – comme Lacan
de Lacan, depuis la "Question préliminaire" en l’écrit dans "La direction de la cure" – sans déclarer
passant par le titre même du séminaire qu’il ne put ce qu’il est, lui, ce n’est pas par un accord de retour
tenir : "Les noms-du-père" – comme si l’énoncer au qu’il pourra recevoir la reconnaissance de son désir
singulier c’était déjà trop en dire, en manquer la autrement qu’à se réduire à un statut. Une telle
dimension d’élision en acte – jusqu’aux derniers réponse, loin d’effacer la dépendance du sujet par
développements des formules de la sexuation. Mais rapport à l’Autre, fixerait l’être même qui vient s’y
il est déjà sensible dans le séminaire, non seulement proposer dans un énoncé – mari ou élève, par
dans la forme en chicane de son trajet, comme j’ai exemple – qui redoublerait la marque que le sujet
essayé de le montrer, mais également dans les reçoit de son propos, en en annulant l’énonciation
chapitres terminaux où l’émergence du signifiant (comme si, mari ou élève, il l’était – sur le mode
père se fait dans une référence constante à ces d’un constat) (Écrits, p. 634).
moments de la parole (l’appel, la prise de parole, la
parole fondatrice) où la dimension du signifiant se Or, sur ce point où la parole et le symbole ne sont
détache d’autant mieux sur son fond de béance qu’il fondateurs que de ne pas être précédés par les
ne s’agit pas de ce qui pourrait se présenter comme significations auxquelles ils ne se réduisent pas, que
une dimension "descriptive" du langage, mais de sa peut-il se produire si dans le symbolique la structure
dimension "vocative". du symbolique ne se trouve pas symbolisée comme
telle, si le signifiant ne comporte pas l’appel à sa
Là donc où l’on attendrait que Lacan nous parle du propre condition de signifiant, soit au manque de
père et nous déploie les significations de la fonction garantie qui le fonde (dimension de la bonne foi et
paternelle, il nous parle de la parole et spécialement aussi de la tromperie) ? C’est là que prend toute son
de ces moments où elle s’avère radicalement importance l’examen de la phrase vocative ou de la
dépendre de rien d’autre que de son acte parole fondatrice pour situer la connexion entre le
d’énonciation : non pas la parole comme expression registre de la paternité – en tant que relevant du
mais comme constitutive de la signification à signifiant comme tel – et l’ordre du signifiant
l’instant même de ne pas pouvoir s’y fonder. "Tu es comme celui où le sujet est appelé à assumer les
celui qui me suivras" : toutes sortes de significations significations de son existence, là où il n’y a rien qui
pourront être accrochées à cette parole (je suis prêt, puisse en répondre, là où la vérité d’une parole ne
je suis dominé, je suis influencé…) sans que la précède pas son énonciation. C’est sur ce point que
portée signifiante de cette annonce ne s’y réduise ou se produit, par exemple, pour Schreber le
même ait quelque chose à voir avec elles. "La phénomène des phrases interrompues avec le
plénitude que le tu confère à l’autre, et qui est aussi passage de la scansion sur le plan de l’énoncé –
bien ce qu’il en reçoit, est essentiellement liée au scansion qui joue sur les propriétés du signifiant,
signifiant" (Les psychoses, p. 319). avec l’interrogation implicite qu’elle comporte – et
avec la certitude d’une signification qui pourtant se
Qu’est-ce dire d’autre sinon que cette délégation ou dérobe comme un trou vers lequel le sujet se sent
élection ne pourra se situer dans sa pleine aspiré (Les psychoses, p. 295, 319). C’est de ce
signifiance que si appel y est fait au signifiant point aussi que procède, comme le remarque Lacan
comme tel, et non pas à l’être qui le fonderait ? cette absence étonnante dans le rapport de Schreber
Constatation ou prévision se distinguent ici du à son Dieu, du TU, qui est le signifiant de l’Autre
mandat ou de l’élection selon qu’à cette parole il est dans la parole (Écrits, p. 575576). Ce type de
répondu par une question – qui est appel au manifestations liées à la structure du signifiant
signifiant – ou par une signification. "Tu es celui qui permettent en retour de situer le Nom-du-Père
me suivras", "tu es ma femme", "tu es celui qui seras comme corrélatif du point où cette structure même
père" : que suis-je pour l’être, si tant est que je le s’avère se fermer sur une faille interne. Il ne s’agit
sois ? Loin de décrire ce que je suis ou ce que je pas du terme plus important, disons, du code, mais
serais, une telle parole me fait plutôt autre que je ne d’un terme quelconque au regard de la fonction

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primordiale qu’il assume de capitonner le rapport comporte. Est-ce un signifiant qui assume de
code-message dans l’élision même du terme qui la signifier ce manque en s’excluant de lui-même, ou
fonderait. est-ce l’ensemble du signifiant comme tel qui
comporte en lui-même sa propre impossibilité ?
Le signifiant auquel il est fait appel dans certaines
conjonctures, appel auquel ne répond pas pour le L’indécidabilité même de cette question tient à la
psychotique le signifiant qu’il n’y a pas de réponse, nature même du moment qu’elle indique : moment
ce signifiant est au point de convergence de tout "aléatoire", qui détermine le signifiant comme
l’ordre signifiant en tant qu’il assume en acte la loi signifiant (par opposition au signe, par exemple) et
du signifiant : qu’il n’y a pas de point de que la structure du signifiant "exige" pour
convergence sur un premier signifiant qui porterait s’ordonner comme telle. Cette "exigence" ne sera
en soi l’accent de sa primauté, ou le sens de son connotée ou sous-entendue que dans l’acte même
sens. Scansion interne au signifiant, en tant qu’il par où elle s’exclut de tout ce qui pourrait en faire un
s’élide lui-même à se poser comme tel, et dont le élément de l’automaton signifiant, qu’elle fonde
mode sera opérant pour un sujet selon que le pourtant.
signifiant comportera en lui cet "accent" de
signifiant ou pas, "selon que la partie signifiante Ce point de tuché, dans sa dépendance à
aura été par lui conquise et assumée, ou au contraire l’impossible qui se cerne dans le signifiant dès qu’il
verworfen, rejetée" (Les psychoses, p. 318). est mis en rapport à lui-même, ne cessera pas de
Sans être automatiquement lié à un signifiant, et travailler l’écriture du Nom-du-Père par Lacan, dans
précisément de ne pas l’être, en acte, le Nom-du- des séminaires et des écrits où ne manquent pas les
Père est ce qui permet à l’ensemble du signifiant de références explicites au séminaire sur les psychoses
comporter le trou que le signifiant comme ensemble et à la "question préliminaire".

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L’ENTRETIEN
suivant les stades du couple imaginaire Freud-
A PROPOS D’UNE INSTITUTION Piaget.
Antonio di Ciaccia Si nous n’avons pas pris en compte ces idéologies
dominantes, nous avons dû prendre position par
En préliminaire à l’entretien d’Antonio Di Ciaccia sur l’Antenne 110, nous rapport à une idéologie syncrétique, qui était
publions ci-dessous le texte de son intervention au colloque de la section
clinique à Prémontré (25-26 juin 1983) qui portait sur le même sujet.
implicite dans l’institution dont l’Antenne est une
section. Cette idéologie se résume ainsi l’enfant est
naturellement bon, s’il est handicapé, c’est l’autre
qui en est responsable ; pour réparer le handicap, il
Mon propos aujourd’hui est celui de rendre•compte suffit d’être un autre meilleur que l’autre parental
brièvement du travail d’une équipe qui s’occupe et l’enfant se développera harmonieusement. La
d’enfants dits psychotiques dans une institution bonté étant la clé de la thérapeutique, il ne faut
appelée l’Antenne, qui a commencé à fonctionner recourir à aucune contrainte, mais attendre que le
en 1974. Le nombre d’enfants est passé au fil des désir de l’enfant naisse et faire alors avec lui de
années de 4 à 13 et le nombre des adultes de chemin de l’épanouissement.
l’équipe de 3 à 10. La plupart des enfants sont On ne fait rien avant d’avoir constaté la naissance
internes pendant la semaine. L’âge des enfants se du désir. Or, si quelque chose peut se passer avec
situe entre 4 et 14 ans. Du point de vue diagnostic, des enfants qui ne sont pas psychotiques, au moins
l’Antenne accueille, sauf rares exceptions, des dans la casse et la révolte, avec l’enfant
enfants qui ont un diagnostic d’autisme ou de psychotique force est de constater qu’on peut
psychose infantile, établi par des autorités toujours attendre. En plus celui qui a fonction de
médicales. L’Antenne n’accueille pas des enfants thérapeute, se trouve sommé par l’institution de
souffrants de troubles organiques lorsque ces répondre à la demande des parents, d’éduquer
troubles sont clairement établis. l’enfant-hors-norme à la norme de l’enfant normal.
Mon intention n’est pas de faire l’historique de Dans ce contexte, notre projet de travail a été celui
l’Antenne, mais d’essayer de donner quelques d’essayer de repérer le préliminaire à tout
éléments qui ont guidé notre pratique. Cette traitement. Ce préliminaire nous l’avons emprunté
réflexion se veut aussi un nouveau point de départ à l’enseignement de Jacques Lacan ; nous sommes
ou bien une épitaphe, l’existence de l’Antenne partis du fait que l’enfant psychotique – comme
étant actuellement menacée pour des raisons tout autre – est dans le langage.
administratives. S’il est exclu du discours qui fait le lien social, il
est pourtant dans le langage. Inutile de lui coller un
Dès le départ, notre intention a été celle de nous lien social analytique qui lui est encore plus
référer à l’enseignement du Dr Lacan. Mais le peu étranger que le discours du Maître.
d’indications explicites à ce sujet, et surtout notre
ignorance, nous ont contraints à une recherche Mais si l’enfant psychotique n’est pas dans le
pleine d’erreurs et pourtant pleine d’initiatives. discours, peut-on dire qu’il est dans le langage et
D’emblée, dans notre démarche, nous avons évité qu’il y est comme produit des lois du langage ? Le
de prendre en considération les idéologies premier effet des lois du langage est la production
dominantes, au moins en Belgique, dans ce d’un sujet. Mais le fait que le langage est déjà là,
domaine ; idéologies que je résumerai au nombre n’implique pas nécessairement que le sujet soit
de trois, mais qui se mélangent souvent dans la constitué, au moins en tant que sujet barré (S).
pratique institutionnelle. La première oppose au Pour que le sujet soit constitué ainsi, il faut qu’un
milieu familial supposé pathogène, un milieu signifiant vienne le représenter pour un autre
institutionnel thérapeutique ; la deuxième applique signifiant.
la stratégie de laisser vivre les symptômes et offre à
chacun la liberté de vivre sa folie ; et la troisième Il y a donc un choix radicalement différent entre le
favorise chez l’enfant une régression, prélude d’un choix du sujet qui choisit de se faire représenter par
nouveau commencement au développement, un signifiant auprès d’un autre signifiant, du choix

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du sujet qui ne choisit pas le manque-à-être-dans- grand lorsque des autistes ont réclamé ce rôle
le-langage. qu’ils ont tenu avec beaucoup de plaisir.
Bien que beaucoup de choses nous les ayons
comprises après coup et d’autres pas du tout, nous Le deuxième axe concerne le rôle des adultes.
nous sommes mis à la tâche de mettre en œuvre un A l’Antenne, les adultes s’adonnent à des tâches
dispositif qui puisse produire la paire signifiante diverses, mais dans des cadres qui restent fixes et
minimale pour qu’un sujet surgisse comme barré qui sont bien connus par les enfants. A l’intérieur
dans la chaîne signifiante. de ces cadres les adultes, seuls ou par paire,
animent des travaux pédagogiques, des ateliers
Notre travail se développera suivant une double manuels, des occupations artistiques et n’importe
stratégie : l’une visant l’entourage familial et quoi. Le but poursuivi est celui de rendre présents
l’autre l’organisation de vie des enfants. les adultes aux enfants. Les adultes travaillant,
Cette organisation est centrée sur au moins deux chacun selon leur style, pour qu’il y ait une
axes, articulés entre eux. Le premier axe concerne ébauche de relation imaginaire. Nous avons
la parole. Je n’entends pas ici la parole comme ce constaté que toujours quelque chose se passe dans
par quoi il y a reconnaissance. Reconnaître un ce domaine. Mais avec une destinée différente.
enfant dont rien ne prouve qu’il soit à même d’être Dans certains cas, cette relation est destinée à être
reconnu, nous paraît peine perdue. Il nous semble la première d’une série. Le rapport à l’autre est
qu’une telle voie n’aurait pu nous amener qu’à une dans ce cas susceptible d’être imaginarisé par
mystique de la reconnaissance, très confortable l’enfant et peut alors devenir objet d’un discours.
pour celui qui n’est pas fou, mais pas assez pour Dans d’autres cas, au contraire, l’enfant reste
celui qu’il est. Si l’asile n’est pas une réponse à la arrimé à un seul adulte ou à plusieurs, mais un à la
question que la psychose infantile pose, la fois. L’enfant est ici en situation de manque de
mystique non plus. mobilisation et de chevauchement de ses relations,
imaginaires. L’arrimage à l’adulte a pourtant sa
Avant tout, j’entends par parole le fait de parler consistance indéniable qui persiste après le départ
normalement à l’enfant psychotique, comme à de l’enfant de l’institution et qui lui offre un point
n’importe qui. Non pas pour l’obliger de donner de repère assez stable.
une réponse, mais pour lui signifier que sa non-
réponse est déjà une réponse. Ensuite dans ce Ces relations entre enfants et adultes donnent
contexte est entendu comme parole tout cri – consistance à des foisonnements imaginaires mais
quelquefois même des gestes – émis par l’enfant. elles pourraient chavirer vers des situations duelles.
Non pas pour lui coller une interprétation, mais A cet effet nous avons instauré un déplacement
pour lui signifier qu’on est à l’écoute de quelque constant vers un tiers qui empêche que la relation
chose qui doit avoir pour lui une signification, enfant-adulte tombe dans un court-circuit. Ce
même si pour nous ça n’a pas de sens. recours au tiers est nécessaire à l’adulte pour
maintenir son désir dans un lieu autre. L’enfant
Pour souligner l’importance accordée à la parole, psychotique au contraire insiste pour que désir et
les enfants participent à plusieurs réunions demande coïncident.
hebdomadaires, appelées réunions de parole. Ici on
traite la parole comme un objet, mais comme cet Il réactualise inlassablement dans la réalité, le
objet particulier, dont la présence est toute faite schéma dont il souffre, schéma où il est patent qu’il
d’absence. Les enfants abandonnent leurs objets est prisonnier de l’autre dont il détient la clé de la
habituels pendant le temps de la réunion, et enfants jouissance. Ce schéma est par ailleurs souvent
et adultes font circuler la parole. Nous accordons repérable dans la parole des parents. Ce tiers est
plus d’importance au déplacement de cet objet donc nécessaire aussi à l’enfant qui le demande en
"parole" qu’au contenu des propos ou des silences même temps qu’il le refuse. Ce tiers peut être
tenus par les participants. Je dois avouer que je fus l’autre adulte présent, ou mieux l’autre adulte
bien étonné le jour où un enfant psychotique me absent, ou mieux encore la réunion des adultes.
demanda de pouvoir être président de la réunion et Dire à l’enfant qu’on parlera de lui et ensuite lui
d’être ainsi à l’origine de cette passation de la confirmer qu’on a parlé de lui à la réunion des
parole, travail qu’il accomplit avec beaucoup de adultes, sans ajouter aucune référence surmoiïque,
dignité, mais mon étonnement a été encore plus a toujours eu un effet pacificateur.

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La deuxième partie du travail concerne l’entourage certitude. Presque toujours cette certitude est
familial. entérinée par la science médicale. La science
Ici nous avons tout simplement renversé les médicale se prête facilement à rendre vrai ce qui
données en ce qui concerne la demande. Au lieu est de l’ordre de la réalisation du fantasme.
que l’institution réponde à la demande d’aide des Je n’aborderai pas plus loin – aujourd’hui au moins
parents pour éduquer l’enfant è la norme, nous – ce chapitre, celui du fantasme où l’enfant
exigeons – pour que l’enfant soit inscrit à psychotique est pris. Fantasme qui est central dans
l’Antenne – que les parents acceptent une série de cette affaire, si l’on croit les propos de Jacques
conditions assez strictes et contraignantes. Une de Lacan aux Journées sur la psychose chez l’enfant.
ces conditions concerne l’obligation d’entretien Pour l’instant je vais simplement vous raconter
avec une personne désignée par l’équipe. Cette quelque chose qui concerne un des derniers enfants
personne décide des modalités de ces entretiens, inscrits à l’Antenne. Rose avait 4 ans lorsqu’elle
par exemple, de voir les parents seuls ou ensemble, est arrivée. Je la vois avec ses parents. Pas un
avec ou sans l’enfant, à l’Antenne ou ailleurs, etc. regard ne m’est destiné. Vissée dans les bras de son
Le but de ces entretiens n’est pas de faire l’analyse père, elle n’écoute pas la mère qui parle.
des parents ; qui d’ailleurs ne sont pas
demandeurs ; ni de faire de la thérapie familiale, La mère dit qu’ils ne comprennent pas : pour eux,
dont le but est celui de répartir les rôles dans la il n’y pas de problèmes. C’est vrai que Rose
constellation familiale ; ni celui de distribuer des n’obéit pas, qu’elle est sale, qu’elle se balance,
conseils ou de pacifier des angoisses. qu’elle ne regarde jamais personne et qu’elle ne
En premier lieu le but recherché est celui de faire parle pas non plus. Si. Un seul mot. Un mot entre
causer les parents de leur enfant psychotique. papa maman bonbon. La mère, candide, me dit que
Grâce à la présence de cette tierce personne les Rose l’appelle papa et qu’elle appelle son père,
parents articulent en histoire ce qui est pour eux un maman. Je demande pourquoi ils l’ont appelée
enchaînement des évènements supposés Rose. A l’Antenne, on avait remarqué que Rose
traumatiques. Ils construisent pour l’enfant une allait souvent se mettre dans le coffre à jouets,
mythologie, en donnant consistance au roman On aimait bien ce nom, c’est la réponse. Quelques
familial. mois plus tard la mère me dira que dans son
enfance elle avait toujours appelé Rose toutes ses
Bernard dira "Je" pour la première fois à la suite poupées. Côté père, la chose est plus compliquée.
d’un récit pareil. C’était la période pendant laquelle Au moins en ce qui concerne la place de l’enfant
Bernard blessait son corps pour y faire des trous, dans le fantasme. Mais je n’en dirai pas plus.
jusqu’au sang, je le voyais avec son père et sa mère
plusieurs fois par semaine. Il arrivait avec la chaise Deux mots comme conclusion.
sur la tête, chaise qu’il ne quittait jamais, même
dans son lit. Il se mettait en position fœtale sur le Le travail des adultes de l’équipe, soit en individuel
divan, Éon derrière tourné vers moi, la chaise sur ou en collectif, n’est donc pas celui de faire de la
lui et il écoutait les récits de sa mère et de son père thérapie, si par ce terme on entend que la mise en
à son propos : sa naissance, la rencontre de ses œuvre de techniques visant la guérison ; ni de faire
parents, l’histoire de son grand-père, etc. Il de la psychanalyse, qui est la mise en œuvre d’un
repartait à la fin de la séance en poussant des cris, discours bien défini ; mais plutôt la mise en forme
comme à l’arrivée, tandis qu’il restait silencieux d’un dispositif, en partie artificiel, qui essaie de
pendant la séance en regardant tête en bas celui qui rendre opératoires les lois du langage.
parlait.
Ce dispositif nous paraît apporter quelques
Quelques mois plus tard, à l’Antenne, pendant une éléments de réponse par rapport à la question
réunion des adultes à laquelle il assistait avec soulevée par Lacan au sujet du diagnostic. Les
d’autres enfants, il s’approcha d’une femme de références imaginaires ou phénoménologiques
l’équipe et lui parla. "Il n’y a plus de petit bébé, il auxquelles la psychiatrie fait recours pour
n’y a plus de petit bébé" disait-il. "Où est-il le petit déterminer le diagnostic, nous paraissent être
bébé ?" demanda l’adulte. "Je suis là", répondit remises en cause par la constatation d’après coup
l’enfant. des effectuations des lois du langage : des enfants
Le deuxième but recherché dans ces entretiens avec ayant le même' comportement et apparemment les
les parents est de placer une énigme là où il y a

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mêmes symptômes ont évolué d’une façon les réunions d’enfants, on en a vu de toutes les
différente dans la mise en acte de ce dispositif. couleurs. Par exemple, on donnait à un enfant la
Je pense que ces éléments peuvent permettre une parole – on la lui donnait comme on donnerait un
ébauche de diagnostic différentiel. objet – et l’enfant ne savait que faire avec la parole
que l’autre lui avait donnée. Alors on a vu des
enfants se lever et se mettre à danser, d’autres se
lever, regarder autour d’eux en se demandant ce
qu’ils devaient faire ou se lever pour aller donner
une bise à quelqu’un… C’était une idée toute
ENTRETIEN AVEC ANTONIO DI CIACCIA simple et je dirais même que le reste aussi était tout
Christian Vereecken simple ; c’est-à-dire qu’on a immédiatement
demandé à l’institution de nous donner les choses
Christian Vereecken (C.V.). Comment as-tu été nécessaires pour pouvoir vivre avec les enfants :
amené à t’occuper d’enfants psychotiques ? par exemple, la cuisine, faire les courses, s’occuper
Antonio Di Ciaccia (A). Par hasard, je cherchais un enfin de la vie quotidienne. Tout le monde sait que
travail pour payer mon analyse. C’est comme cela si dans une cuisine on demande à un enfant autiste
que je suis arrivé dans une institution qui m’a de donner du sel, il ne donnera pas de sel mais il
proposé de m’occuper d’enfants psychotiques. J’ai donnera bien quelque chose.
alors demandé la liberté de former une équipe. C.V. Ce qui me frappait en lisant ton texte, c’est
Je n’avais jamais fait avant de la thérapie d’enfants que ce n’est pas du tout une idée de traitement, de
psychotiques. Une fois dans l’institution, on m’a réparation, de rafistolage.
mis dans une salle avec un enfant psychotique et on A. Un collègue m’a fourni le mot après-coup : c’est
m’a dit : "Voilà, vous faites la thérapie", alors que un traitement préliminaire.
lui, ne demandait absolument rien. C’est en partant C.V. Même préliminaire du diagnostic…
de cette séance là que j’ai dit aux deux autres A. C’est cela. La plupart du temps, le diagnostic est
membres de l’équipe qu’il fallait faire autre chose. basé sur des aspects phénoménologiques ou
Actuellement, je peux très bien souscrire à cette psychologiques vagues qui n’apprennent rien des
décision, c’est-à-dire que la question de la possibilités de changement.
demande n’est presque jamais correctement posée C.V. Peux-tu dire un mot de ton rapport à la
dans les institutions et que l’on confond le discours littérature sur la psychanalyse d’enfants ?
analytique avec le fait que l’humain est – de toute A. Je l’ai étudiée après. Souvent, on l’a étudiée
façon – dans le langage. avec toute l’équipe. Je dois dire que je reste assez
C.V. C’est sans doute qu’on ne repère pas, comme insatisfait, chez les anglo-saxons, parce que je
tu le dis dans ton texte, que l’enfant peut être dans n’arrive pas bien à saisir de quoi ils parlent
le langage en tant qu’objet, mais que s’il n’y est lorsqu’ils parlent d’enfants autistes ou
pas comme sujet, il n’est pas dans le discours ? psychotiques. Je reste insatisfait lorsque je suis
A. Oui, c’est cela. D’emblée, à l’Antenne, nous dans la littérature lacanienne au sens large, c’est-à-
nous sommes fixés une ligne de conduite – de dire dans les auteurs qui se réfèrent à Lacan, parce
parler à l’enfant psychotique comme à n’importe que les repérages diagnostics sont encore plus
qui –, et ce qui est étonnant, c’est qu’il répondait. vagues. Evidemment, c’est encore plus difficile
On avait pris l’habitude, tous les matins, de faire chez Lacan, parce qu’il fait très rarement référence
une réunion avec les enfants. Or, ces réunions se à ces questions.
passaient assez mal ; c’est-à-dire, les enfants C.V. N’y a-t-il pas beaucoup de malentendus à
restaient chacun dans leur coin en se balançant, et propos de la psychanalyse d’enfants ?
nous, on essayait de tenir une conversation et A. Je pense que l’on a pris l’analyse du petit Hans
d’intéresser l’un ou l’autre. Un jour où on était en comme une analyse d’enfant tandis que c’était la
retard, nous n’avons pas trouvé les enfants ; on les preuve pour Freud de la sexualité infantile, et on a
a finalement trouvés au lieu de la réunion, assis en pris l’analyse des cas de Mélanie Klein comme des
silence. C’est alors qu’on s’est dit : "Ils ont analyses d’enfants psychotiques, tandis que c’était
compris quelque chose". la preuve que l’enfant déjà avait des fantasmes.
On les a provoqués à donner une réponse qui J’ai eu des expériences assez étonnantes avec des
n’était pas la réponse de la parole, c’était une autre enfants de deux ans où les choses ont marché avec
réponse. Mais j’ai été étonné de constater une ou deux séances, mais je serais très prudent sur
qu’ensuite, cela ait débouché dans la parole. Dans le nom à donner à cela.

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Ce n’est pas une analyse, ce n’est pas une thérapie A. Tous les ateliers sont importants et bidons en
non plus. C’est une remise en chaîne d’un discours même temps. Ce n’est pas ce que les adultes y font
ou quelque chose comme cela. qui est important, ce qui compte c’est de faire
C.V. Quel rapport avec le discours parental ? courir les désirs de l’enfant derrière les désirs des
A. À l’Antenne, c’est mon travail de voir les adultes. Il n’y a pas d’autre but et bien sûr, cela n’a
parents. Je l’ai fait seul pendant très longtemps. Je aucune valeur pédagogique.
ne considérais pas que du fait que des parents C.V. Quelle est la durée, du séjour des enfants ?
avaient un enfant psychotique, ils étaient A. — En bien, dans le cas d’enfants pseudo-
automatiquement susceptibles d’une thérapie de la psychotiques, selon notre diagnostic, la durée du
part d’un autre (c’est le péché mignon de la plupart séjour est extrêmement courte. Pratiquement, cela
des institutions : vous venez avec un enfant peut se résoudre en quelques mois, mais il faut le
psychotique, donc, on vous envoie faire une porter à un an pour des raisons scolaires. Nous
thérapie). avons beaucoup d’enfants pseudo-psychotiques
C.V. La fameuse théorie de l’enfant symptôme. (grosso modo, la moitié des enfants qui sont passés
A. La demande par rapport à l’enfant est prise à l’institution). Quelques-uns de ces enfants ont pu
simplement si ils acceptent de venir me parler de être intégrés dans une école normale et ils y sont
l’enfant ; c’est-à-dire, ce que j’attends d’eux, en restés.
premier lieu, c’est une reconstitution mythologique C.V. Pseudo-psychotique, je suppose, désigne les
de l’enfant. L’enfant souvent n’est pas présent mais enfants à qui on a collé à tort un diagnostic de
je fonctionne comme le trait d’union, c’est-à-dire psychose ?
que l’enfant sait que je suis l’oreille pour cette A. Oui. Je me rappelle d’une petite fille qui était
mythologie et les parents savent que je peux les muette. Après peu de temps à l’Antenne, où je
rapporter à l’enfant. Ces entretiens avec les parents faisais des séances avec un frère et un singe auquel
ont évolué vers une position transférentielle, mais elle s’identifiait, elle s’était mise à parler comme
c’est très, très rare. Ce qui m’a étonné, c’est qu’ils tout le monde.
n’étaient pas à même de pouvoir faire ce travail C.V. Vous tombez, je suppose, de temps en temps,
ailleurs. sur des enfants que vous considérez vous aussi
C.V. Sans discours, pas de symptôme, donc ici il comme psychotiques ?
faut le reconstruire, ce symptôme. A. Bien sûr, mais alors c’est beaucoup plus dur. La
A. Il faut le construire, il faut même le faire seule chose que l’on ait pu faire c’est de créer me
"
mousser". D’emblée, nous avons pris parti de ne référence stable, mais qui s’appuie toujours sur une
faire ni la thérapie ni la psychanalyse des enfants personne déterminée.
c’est-à-dire que tout rapport individuel avec Mais une fois que l’enfant est parti de l’institution,
l’enfant sous l’enseigne de la thérapeutique a été il se référera souvent à cette personne, mais il ne
mis à l’écart ; même le travail de logopédie ou de voudra pas la voir ni la rencontrer.
psychomotricité… ce qui ne veut pas dire que nous Ce qui nous intéresse c’est cette énigme de l’enfant
fassions du groupe. Comme je l’ai dit, c’est une psychotique qui serait irrationnel mais qui en
démarche préliminaire qui s’appuie au contraire sur même temps est très intelligent, et souvent, très
la valeur de la présence des adultes et sur les doué.
affinités imaginaires que les enfants trouvent C.V. C'est-à-dire ?
auprès des adultes. Quelque fois cette relation A. Par exemple, je pense à un enfant qui avait
imaginaire a pu susciter une demande d’analyse – un gobelet sur la tête et qui allait sur sa balançoire
qui a été recevable, bien sûr – ailleurs, auprès avec son gobelet sans le laisser tomber. C'est
d’analystes. Mais en fait il n’y a eu que deux ou quelque chose d'étrange : le rapport avec la réalité
trois enfants de l’Antenne, en dix ans, qui ont est différent. Par exemple, un jour où il y avait
demandé une analyse. du verglas et que les éducateurs s'accrochaient car
C.V. Il s’agit de ne pas rater ce temps préliminaire. ils glissaient, eh bien, les enfants psychotiques
A. La plupart des thérapies d’enfants psychotiques marchaient normalement. Il y a un aspect de leur
que l’on fait, sinon toutes, relèvent tout simplement intelligence qui m'a toujours frappé : je crois que
de l’application du discours analytique alors que la c'est une énigme à laquelle il faudrait attacher
question est de rendre possible le discours beaucoup d'importance; c'est la perception des
analytique. Nous avons essayé de le rendre désirs de l'autre par un signifiant qui est
possible par ce temps préliminaire. normalement fermé. Tous les stagiaires, par
C.V. Vous faites aussi des ateliers ? exemple, éprouvent le sentiment d'être mis sur

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la sellette par les enfants psychotiques, et plus


un enfant est psychotique, plus il est capable de
percevoir là où la castration fait défaut chez l'autre.
Cela se vérifie avec les parents aussi.
Je pense que souvent des psychiatres interprètent
les difficultés rencontrées par les parents des
enfants psychotiques à cause de la lucidité de
leur enfant comme un révélateur qu'il y a de l'"a-
normal" chez les parents. Malheureusement, les
psychiatres ne sont pas assez humbles pour se lais-
ser tester par les enfants psychotiques ...

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CONFERENCES
UN CAS DE PSYCHOSE internement à l’asile psychiatrique. On m’a confié
Robert Lefort l’observation de cet enfant.
Rosine Lefort La description en est faite dans le séminaire de
Lacan, je pense que vous la connaissez, je ne vais
Nous allons essayer de saisir certains points donc pas la reprendre, à part que les seuls mats qu’il
particuliers, plus exactement un point, qui est le hurlait sans arrêt, c’était "Madame ! Madame !"
rapport du réel et du signifiant dans la psychose, par Quand un enfant criait, il se précipitait pour le faire
l’intermédiaire du cas de l’enfant au loup. Ce dossier taire, ou il lui donnait tout ce qui était à lui. Pour ce
de l’enfant au loup, qui est un dossier très qui était de lui-même, il ne savait pas marcher, il ne
volumineux, – Rosine Lefort, à l’époque, notait très savait que courir – il n’avait commencé à marcher
soigneusement, chaque soir le compte rendu des qu’à trois ans, c’est-à-dire très tard – il ne savait que
séances – était resté en attente d’une lecture courir d’un bout de la pièce à l’autre en hurlant. Pour
théorique. prendre un objet, s’il ne l’atteignait pas du premier
coup, il fallait qu’il recommence son geste depuis le
On aurait peut-être pu le faire plus tôt, enfin on le départ, il ne savait pas du tout accommoder. Les
fait maintenant, et c’est certainement quelque chose deux seuls mots savait dire c’était "oui", "non", mais
qui peut éclairer beaucoup justement ce qui est là en "oui-non" accolés l’un à l’autre, c’est-à-dire qu’il
question,, dans ce rapport entre le réel et le disait les deux en même temps. Il n’était pas
signifiant. question de savoir s’il disait oui ou s’il disait non.
Le 6 février apparut un mot, un signifiant : "Loup".
Pour beaucoup, la question peut paraître un peu
spécialisée, mais je crois que si on n’arrive pas à Il est apparu hors séance, lorsqu’il m’a amené pour
cette articulation, on ne pourra pas, surtout, mettre me faire vider dans la cuvette où on vidait tous les
en évidence la spécificité de ce qui se passe dans la pots du jardin d’enfants et qu’il m’a demandé d’y
psychose. Il faut bien dire que, quand on s’adresse vider son pipi. A ce moment-là, terrorisé, il a crié :
au psychotique, ou quand on entend l’enfant "loup !", en montrant le trou des W.C. Ce mot loup,
psychotique, n’est-ce pas, on a tendance – c’est ce ce signifiant, qui est, dans le fond, le représentant de
qui s’est souvent fait – à aplatir un peu ce qu’il y a la destruction, car il avait été détruit par tous les
de spécifique dans ce qui se passe dans, la psychose, contenus de son corps, aussi bien ceux qui rentraient
étant donné une certaine apparence, qui rappelle que ceux qui sortaient, va être l’objet d’une certaine
beaucoup ce qui se passe chez l’enfant… non dialectique pendant à peu près quatre mois –
psychotique, disons, ou chez le sujet non dialectique de ce qui rentre dans son corps, de ce qui
psychotique. Il faut donc aller quelquefois y voir de en sort, de ce que ça détruit, et s’il peut en garder.
près pour s’apercevoir que ce qui est en cause, ce Je vais vous lire les séances telles qu’elles ont été
n’est pas seulement le phénomène, mais bien la écrites à l’époque (ce traitement a été fait avant
structure, justement ce statut du signifiant, et ce l’enseignement de Lacan). C’est une description,
statut aussi des registres que Lacan a promu dans très minutieuse, avec ce que j’en ressors à chaque
son enseignement : les trois registres du symbolique, fois comme impression de ce qui se passe dans ces
de l’imaginaire et du réel ; c’est donc par rapport à séances ; je suis donc amenée à employer des mots
ces critères, ces points de repère, qu’on va essayer qui sont pipi, caca et lait – on a peu l’habitude, dans
de définir, finalement ce qui en est de ce signifiant, un discours analytique, d’entendre employer ces
de ce dire du psychotique. Alors pour cela, on va mots-là, n’empêche que lorsqu’on a affaire à un
prendre une sorte d’exemple : un morceau du enfant psychotique paranoïaque – car il était de
traitement de "l’enfant au loup". structure paranoïaque – de quatre ans, c’est cela qui
est en cause, ce sont les contenus du corps, dont la
Je passe la parole à Rosine. dénomination pour lui, a toujours été entendue avec
ces mots-là. Ce sont donc ces mots que j’emploie et
Je vais d’abord rappeler en quelques mots qui est d’ailleurs, quand on lit les mémoires de Schreber, on
l’enfant au loup. C’est un petit enfant qui n’a pas se rend compte qu’il est question de la même
tout à fait quatre ans, qui est arrivé dans ce dépôt de dialectique pour l’intérieur du corps. Mais
l’assistance publique pour diagnostic avant un évidemment, il n’emploie pas les mêmes mots, parce

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que lui, il est président du Tribunal et qu’il a – c’est pour cela la sépare toujours – représente le
cinquante ans. Cela n’empêche pas qu’il en est pénis, et la tétine seule représente l’oral.
revenu exactement au même endroit que cet enfant. Alors là, il me fait remettre la tétine sur le biberon,
Alors, dans les séances qui ont suivi il m’est arrivé à en disant : "'étine". Pendant qu’il remplit ce biberon
situer le "loup" dehors, en essayant que le loup ne d’eau, il fait pipi accroupi dans sa couche – car il a
soit pas dedans. Je dis "Le loup" parce que c’est plus quatre ans, mais il a toujours une couche, à
pratique, mais lui né l’appellera le loup que plus l’assistance publique c’est comme cela – et il
tard. Pour le moment, c’est uniquement un cri : termine son pipi debout, mais toujours à travers la
"loup", tout seul. couche, et à la fin, il le nomme, il dit "pipi". Il met
différents objets dans une boîte, se fait retirer sa
"Loup", dehors c’était ce qu’il y avait au-delà de la couche mouillée, dépose sur mes genoux la boîte et
fenêtre, ce qu’il y avait au delà de la porte, mais qui le biberon, met le biberon dans la boîte, et la tétine à
n’était pas à l’intérieur de la pièce, c’est-à-dire à côté. Toujours, la séparation, de nouveau.
l’intérieur du transfert. Il le disait très clairement en
regardant la fenêtre : "Loup dehors". Et nous allons Sans rien annoncer, il s’assied sur le pot, pousse et
voir que ce progrès qu’il a fait est tout de même très fait caca. C’est la première fois, en séance. En se
précaire. relevant, il le regarde, ce caca, me le montre, mais
toujours sans rien dire, alors qu’il avait nommé
Ce jour-là, le 19 février, quand je suis arrivée, il "pipi" tout à l’heure. Son attitude et son expression
s’est serré dans mes bras, en disant "maman" pour la semblent vouloir dire "je l’ai fait de moi-même,
première fois. Arrivant en séance, il mange le parce que j’ai voulu et que tu es là, j’en suis content,
chocolat – oui, alors je dois signaler tout de suite mais je ne le dis pas parce que j’aurais peur que cela
que, pour ces enfants, c’est la petite Nadia qui me me détruise."… C’est ce que j’avais écrit à ce
l’avait appris, il y a de la nourriture réelle en moment là. "La vertu destructrice du mot."
séance ; Nadia avait treize mois et un jour, j’ai Je ne dis rien de ce qui touche à sa peur s’il disait le
appris par une infirmière, après six semaines de mot. Il se fait retirer ses chaussures et ses
traitement, qu’elle avait réclamé son petit déjeuner chaussettes, prend le livre, me fait ouvrir et refermer
au biberon ; je me suis donc dit à l’époque : c’est la fenêtre, pendant le moment où elle est ouverte, il
qu’elle avait donc des choses à dire dessus, j’en ai dit "dehors, loup", serrant son livre contre lui, puis
donc mis en séance, pas du tout dans l’idée qu’elle le après me l’avoir fait refermer, il vient s’asseoir près
boirait, mais dans l’idée que c’était un objet de de moi, par terre, très calme, regarde pour la
discours et qu’il fallait qu’elle ait l’objet réel pour première fois depuis le début, le livre posé sur mes
pouvoir en dire quelque chose. Ce qui fait que pour genoux, avec les autres objets ; il tourne les pages ou
les enfants, les petits, je met toujours en séance du me les fait tourner, s’exclamant à certaines images.
lait, un biberon, et puis d’autres choses selon ce qui Deux fois au cours de cette scène, très calme, son
est nécessaire. regard posé sur moi perd alors brièvement
l’expression bizarre que je lui avais remarquée dès
Alors, Robert a donc commencé par manger le les premiers jours. Ce n’est qu’un bref éclair ;
chocolat, et il a regardé les jouets plus longuement cependant, cela m’a bouleversée, car c’est vraiment
que d’habitude. Car le regard de cet enfant était très un regard.
impressionnant par sa mobilité permanente, et en
même temps sa fixité. On avait l’impression qu’il ne Cette scène calme aurait peut-être duré plus
voyait pas, qu’il ne regardait pas. Et ce jour-là, pour longtemps, si la personne qui habite dans la pièce à
la première fois, il a regardé un peu longuement les côté ne rentrait. Il entend un bruit de clé dans la
objets qui étaient autour de lui. serrure, une porte qui s’ouvre, une porte qui se
referme ; alors Robert s’affole, se précipite à la
Il a vidé le biberon de son lait et puis il a mis à la porte, l’ouvre, regarde, referme vite en me disant
place un peu d’eau, qu’il m’a fait boire – un petit affolé, "pot, pot". Il va prendre ce pot, ouvre la
peu – puis il en a bu, l’a rempli à nouveau, m’a fait porte, le dépose à toute vitesse devant la porte de la
remettre la tétine, en disant "'étine", et a reposé le voisine, referme vite, très agité, en hurlant "loup,
biberon sur la table. loup". Il est de plus en plus agité, vérifie que la porte
Ce biberon était représentant de deux choses. est fermée, toujours criant "loup" ou "pot".
Ce n’était pas un représentant oral comme on La manière dont il a déposé le pot, cette agitation, et
pourrait le penser ; la bouteille du biberon sa peur, plus "loup", tout cela m’évoque un geste

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propitiatoire qui reviendrait à dire : "j’étais calme, Le lendemain, (je dis les deux séances à la suite),
en sécurité, quelqu’un m’a dérangé", j’ai eu peur de j’apprends que la nuit a été agitée, et qu’on a dû lui
perdre Rosine, et je serais encore détruit, alors donner un calmant. Dès qu’il est entré dans la pièce,
j’offre, pour conjurer le sort, ce caca qu’on a il dit "pipi", et comme il n’a pas de couches, il
toujours exigé de moi. Je dois le faire pour calmer la s’assied tout de suite sur le pot et la fait. Il mange le
colère des autres. Alors, je pourrai peut être rester là, chocolat, et je lui redis le rapport entre les deux, car
puisque j’ai fait ce qu’on exigeait de moi, et ne plus depuis quelque temps, s’il fait pipi, il boit tout de
changer ". Ce qu’évoque toujours" loup ", c’est aussi suite après, et je lui ai déjà dit que quand quelque
les changements qu’il a subis. Je lui dis tout cela, il chose sortait, al remettait quelque chose dedans.
m’écoute très attentivement, ses yeux dans les Puis, il vide le lait du biberon sur le plancher, avec
miens, appuyé contre mes genoux ; il se calme peu à une certaine jouissance, d’abord avec la tétine, puis
peu. Et il a suffisamment compris ce que je lui ai dit sans. Cette jouissance cela me fait penser que depuis
pour aller rechercher le pot, le remettre près de ma le début, il y a eu évolution. Alors pour ce mot
chaise, refermer la porte en la claquant, et en disant "jouissance", je vais dire quelque chose. C’est que si
contre elle :" loup ! ". j’ai employé ce mot, cela devait être très fort,
l’expression de jouissance chez cet enfant.
Mais évidemment, une certaine peur subsiste, et se Maintenant, on l’emploie, on parle beaucoup de
manifeste par plusieurs "a pu" qu’il disait de temps jouissance en psychanalyse, mais à l’époque on n’en
en temps dans les séances précédentes ; il déchire les parlait pas ; Lacan n’en avait pas parlé, puisqu’il
pages du livre pour en recouvrir le caca, et me fait n’avait pas encore enseigné, il fallait donc que je
ensuite une toilette agressive et brusque. sente beaucoup cette jouissance pour que je puisse le
Quand il recouvre son caca, il dit plusieurs fois le dire.
mot :"caca", de plus en plus détendu à mesure qu’il
rajoute les pages du livre par dessus. Il me donne le Cette jouissance me fait penser que depuis le début,
poupon qui était sans couche, et un bout d’étoffe, en il y a eu évolution en trois étapes. D’abord, il se
me disant sur un ton suppliant :"couche". Il me passe débarrassait du lait avec terreur, parce qu’il fallait
les épingles de sa propre couche, je ne dois en mettre que le lait et le biberon soient séparés. Ensuite, il ne
qu’une parce que l’autre, retournant le poupon sur le vidait le lait que pour le remplacer par l’eau. Par
ventre, il la lui enfonce plusieurs fois dans le contre, il y a liaison du vidage du lait et du
derrière, de plus en plus violemment, à travers la remplissage par l’eau… par la jouissance, ïl remplit
couche. J’ai l’impression qu’il se punit à travers ce donc le biberon, me fait remettre la tétine, embrasse
poupon car si on l’a dérangé tout à l’heure, c’est la bouteille. Il retire cette tétine pour introduire dans
qu’il est coupable, mais je lui dis juste qu’il se fait le biberon le crayon qu’il prend dans ma poche, et
mal parce qu’on lui a fait mal. Il retire alors un autre qu’il trouve dans une boîte. Puis il me
l’épingle de la couche du poupon, la met avec l’autre confie le biberon sur les genoux, s’assied sur le pot
dans le biberon qu’il referme avec la tétine inversée, pour faire caca. Il le fait, il me le montre très vite, et
c’est-à-dire invaginée. Deux fois de suite, il les vide surtout, il vient regarder le biberon en croquant un
dans sa main, les remet dedans ; quelques gouttes biscuit, s’assurant que les crayons sont bien toujours
d’eau tombent, il met la tétine dans la boîte, remplit à l’intérieur du biberon.
le biberon et me verse de l’eau sur la main ; alors, il
commence à me faire une toilette agressive, tapant Je lui dis qu’il a fait caca, qu’il se remplit, et que
sur ma main mouillée. Il vide en définitive le pour bien s’assurer que lui existe toujours, il regarde
biberon sur ma main, la paume en l’air, très excité, si les crayons sont toujours dans le biberon, qu’il les
et il me frotte, et il jouit, évidemment de me tremper. sort et les rentre, dans le biberon, comme pipi et
J’ai l’impression qu’il décharge sur moi par cette caca sortent de lui, s’assurant ainsi que son corps est
scène de toilette agressive, comme il a dû en toujours là, pour se remplir et faire de nouveau. Je le
connaître beaucoup, l’agressivité déclenchée par lui dis. Il embrasse les crayons à travers le verre,
l’angoisse, et le sentiment de culpabilité provoqué mais à ce moment il entend la voisine (la même
par le retour de la voisine. scène que la veille), qui rentre dans sa chambre. Il
Ensuite, il me fait boire agressivement, et je mets fin court à la porte, l’ouvre, va à la porte de la voisine, –
à la séance. En retraversant la cuisine, pour la il n’a pas sorti le pot – l’ouvre pour la refermer en la
première fois, il me réclame deux tartines de pain claquant, revient dans la pièce, et en revenant, en
qu’il enveloppe pour monter dans sa chambre. refermant la porte de la pièce, il s’appuie contre elle,
de nouveau en disant "loup". Mais il a beaucoup

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moins peur qu’hier, car il a été actif pour enfermer le le fond, de me la faire refermer, pour dire :"loup,
"loup" dehors. Il n’a pas emporté le pot avec le caca, dehors". Il cherche une place pour le berceau, dans
mais il est allé refermer la, porte de la voisine. Elle le lit, à ses pieds, enfin par terre ; il me fait mettre de
est chez elle, c’est ce qui se spécifie : dehors, c’est l’eau dans le biberon pour le vider par terre, et ainsi
"loup" et moi, ici, avec toi. Mais il a eu peur, on l’a trois fois de suite avec un air excité. Il descend
dérangé, donc puni, donc il est coupable, alors il ensuite remplir le biberon lui-même, pour d’abord
ressort du biberon les crayons, casse la mine du m’en faire boire agressivement, m’essuyer la
mien, qu’il remet dans ma poche, et remet l’autre bouche, et en asperger les murs. Il est agité, mais son
intact dans le biberon. De nouveau, il regarde angoisse est un peu moins vive. A la fin, il remplit le
brièvement les images du livre, retire le crayon du biberon en le maintenant couché sur le fond de la
biberon, pour le mettre dans une boîte et le remplace cuvette, trépignant et sautant, frappant le peu d’eau
par une épingle de couche. qui reste avec le plat de la main, pour éclabousser
tout autour.
Il refait de nouveau caca sur le pot, tenant en main Alors, il finit de vider la cuvette par terre. Pour
un petit objet, et un petit pot, les appuyant l’un descendre, il met tous les objets dans la cuvette vide,
contre l’autre. Quand il se relève, il dit le 'il n’arrive pas à la porter, et je dois donc le porter,
mot :"caca", en me le montrant avec un air ému et lui, d’un côté, et la cuvette avec ses objets de l’autre.
joyeux. Pour la première fois, je sens qu’il y a dans C’est la première fois que je peux porter ses objets.
ce "caca" l’intention de me faire un cadeau de plus Voilà.
du caractère conjuratoire habituel. Il avait ce désir
mais je lui avais dit (et le lui dirai très longtemps) Alors maintenant, nous allons essayer de faire un
qu’il n’était pas encore temps pour lui de faire un commentaire sur ces deux séances très importantes,
cadeau, que pour faire un cadeau sans en être mutilé, justement sur le réel et le signifiant.
il faut d’abord avoir reçu, et qu’il n’en était pas
encore à avoir reçu pour pouvoir donner. Mais là, ce Qans la première partie de la première séance, il a
jour là, il a donné, il y avait eu le désir, quand fait un, pas de plus dans une tentative d’articulation
même, de me donner quelque chose, et il avait lutté, de l’objet oral et de son pénis. (Le biberon et la
donc, contre sa peur d’être détruit pour le faire. Je tétine). Certes pas au niveau des signifiants, mais
lui dis juste qu’il a été content de me faire ce cadeau, des représentants de son corps, et surtout dans le
et que comme je suis là, il a pu sentir la joie de faire transfert. D’entrée de jeu, il manifeste l’importance
caca ainsi et de me le montrer, avec un visage de son rapport à moi plus intensément que
heureux pendant une seconde. Il appuie le pot contre d’habitude, non par un appel pathétique, ni en
ma chaise, met un peu d’eau dans le biberon, remet cherchant refuge non plus contre quelque danger,
la tétine, me fait boire, boit ensuite calmement, une c’est plus une reconnaissance qui le laisse plus libre
gorgée. Je lui dis qu’après avoir fait caca, il peut me ensuite et capable, en allant en séance, de passer
faire boire et boire lui – même calmement de l’eau d’une maison à l’autre, alors qu’il fait nuit, sans
qu’il a mise lui-même dans le biberon. Le lait, c’est avoir peur, puis de monter l’escalier à pied, en me
évidemment encore trop difficile, mais je ne le lui donnant la main. Cette tonalité se poursuit dans la
dis pas. pièce, où il ne se précipite pas sur les jouets, mais,
Il va chercher un poupon dans le berceau, qui n’est pour la première fois, les regarde longuement en
pas le poupon habituel, il est violent avec lui, il mangeant un bout de chocolat.
essaye de lui arracher un bras et me le jette sur les Successivement, alors, il fait cinq choses qui
genoux. J’ai l’impression que cette fois-ci, le poupon s’articulent, et qui vont culminer vers le nouveau
est à la fois les autres enfants (entre autres Maryse la regard dont je vous ai parlé tout à l’heure.
petite fille que j’ai prise en traitement avant lui le Premièrement, s’il vide le biberon de son lait, qu’il
matin, et qu’il a déjà essayé deux fois d’étrangler, et remplace par un peu d’eau, c’est pour m’en faire
Nadia l’autre petite fille), mais aussi la partie de lui boire doucement, et en boire lui aussi. Alors, après
qui doit être punie. Il sépare nettement ces deux avoir rajouté de l’eau, il me fait mettre la tétine, et
parties, il se coupe en deux, entre le dehors et le pour la première fois il en dit le mot. Ensuite,
dedans, de même qu’il coupe en deux le poupon. Il deuxièmement, en même temps qu’il remplit le
prend ensuite une épingle sur ma blouse, l’enfonce biberon, il fait pipi dans sa couche, d’abord
dans le derrière du poupon. Il met alors tout dans le accroupi, puis debout, et il dit, le mot. Donc, dans
lit, puis me demande ce poupon, le laisse tomber de ces deux premiers temps, il fait le lien entre d’une
haut dans le lit, me fait ouvrir la fenêtre, dans le but, part l’eau qu’il met dans le biberon, et le pipi qui

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sort de lui. Ce n’est pas le pipi qu’il fait dans le pot des clés de la voisine lui impose le retour de ce
selon le surmoi, lié aussi à la crainte et au loup, mais signifiant, sous la forme d’abord de pot, lié à loup.
le pipi de la couche, c’est-à-dire celui de son Et le signifiant provoque alors la perte de l’objet
symptôme d’énurésie, lié au plaisir et qu’il introduit c’est-à-dire sa mutilation, à lui. Mais il est un aspect
pour la première fois en séance avec moi. Si je parle non moins frappant, c’est le caractère propitiatoire
maintenant du symptôme d’énurésie, à l’époque je de son geste. C’est-à-dire au sens propre, un geste
ne le savais pas ; je ne saurai qu’il était énurétique qui a pour but de rendre bien disposées à l’égard des
que lorsque l’énurésie sera terminée, c’est-à-dire à puissances extérieures – c’est la définition –
peu près dans six semaines. surnaturelles, le plus souvent. Tel est l’effet du
Ensuite, il lie à moi le biberon-pénis et la tétine, surmoi, qui définit pour Robert le monde extérieur
objet oral, qu’il met côté à côte, dans une boite sur comme tellement redoutable. Je lui dis d’ailleurs
mes genoux. Après le biberon et la tétine, il peut lier qu’il fait cette offrande pour calmer la colère des
de même à moi le caca, comme je vous l’ai dit – autres, j’aurais pu dire : la colère des dieux, réels de
l’ébauche d’un don qu’il me fait – et surtout, je ne par leur nature signifiante, dans de telles pratiques.
lui fais pas remarquer qu’il n’a pas dit le mot, et Je ne manque pas cependant de lui dire aussi le but
moi-même, je me garde bien de prononcer le mot. positif : que c’est fait pour me garder.
On saisit là comment, pour Robert, donner à l’objet
le mot qui le représente, redonnerait à cet objet le Alors, il revient un peu à la situation antérieure.
caractère de destruction surmoiïque, là où le mot est Il va rechercher le pot – il en est capable – le met
plus destructeur que le moi réel, parce qu’il est ce près de moi, claque la porte, crie de nouveau loup
réel lui-même, et ne participe en rien au symbole. vers l’extérieur. Mais il ne suffit pas cependant de la
De tout ce qui précède, on peut déduire que Robert, porte pour le rassurer, car il va reprendre, dans la
dans le transfert, s’approche d’une signification qu’il deuxième partie de la séance, les éléments de la
n’a jamais connue et cela n’est pas la moindre première, mais cette fois avec un caractère persécutif
contradiction, qu’il doive alors sauvegarder cette et destructeur. Il dit plusieurs fois "a pu". Cet "a pu",
amorce du don symbolique en dissociant l’objet du je lui avais interprété trois semaines avant, dans le
signifiant qui le représente. sens où il n’avait plus jamais eu le lendemain ce
Et qui le représentait jusqu’à maintenant. Mais je ne qu’il avait eu la veille. C’est un enfant qui avait eu
lui dis rien. au minimum vingt-quatre changements en dix huit
mois. Et étant donné qu’il s’agissait de services
Robert conclut de lui-même la scène en me faisant hospitaliers, avec les trois fois huit, vous voyez le
ouvrir et refermer la fenêtre, en disant "dehors, nombre de personnes qu’il avait eues pour s’occuper
loup". Sans savoir d’ailleurs que bientôt, c’est du de lui.
dehors que le loup va revenir dedans. En attendant il
vit avec moi, comme je vous l'ai dit, appuyé sur mes Donc, je lui avais interprété comme cela. Et il l’avait
genoux, dix minutes de grand calme, avec le livre, et lié avec le danger du monde extérieur au-delà de la
c’est à ce moment que je suis bouleversée par son porte. Aujourd’hui, il y ajoute un sens d’effacement
regard. Pour la première fois, donc, le loup, il est et d’annulation comme le prouve le fait qu’il déchire
vraiment dehors. les pages du livre, qu’il en recouvre le caca d’une
part, en disant plusieurs fois "caca", et se détendant
Toute la deuxième partie de la séance explicite au fur et à mesure qu’il rajoute des pages. En même
pourtant la fragilité de l’équilibre que Robert vient temps que d’autre part il me fait une toilette. Car
d’atteindre avec moi, puisqu’il suffit d’un bruit, pour cacher l’objet, boucher mon regard) pourrait faire
que refasse irruption le danger mortel que représente penser que c’est l’objet en soi qu’il vise. Mais le fait
"le loup", et le fracas qu’il provoque chez Robert. qu’il retrouve à ce moment le mot "caca" qu’il avait
Tout spécialement lié à la destruction anale. Le fait soigneusement évité lorsqu’il avait fait dans le pot,
brut, je vous l’ai dit, c’est la voisine qui rentre, des donne à penser que loin de réussir cette annulation,
bruits de clés, des bruits de porte. Robert s’affole, il est pris encore une fois au piège du signifiant dont
prend le pot qui contient le caca, va le déposer l’effet réel de destruction qu’il avait évité fait retour.
devant la porte de la voisine, en même temps qu’il On peut noter cependant qu’il a mis l’objet réel à
crie :"pot, pot, loup", revient dans la pièce, l’abri, ce qui fait la contre-épreuve d’une séparation
complètement affolé. Et ce qu’il avait pu se du réel et du signifiant, mais cette séparation est
dispenser de me donner selon le surmoi (ce qu’il illusoire, car loin que le signifiant le protège du réel,
avait fait avant en évitant le signifiant caca), le bruit il le livre encore plus au danger, puisque ce

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signifiant, c’est le réel dangereux par excellence, une certaine maîtrise de la substitution de l’un par
celui des autres, et du surmoi, celui auquel est l’autre, désamorçant à la fois sa terreur du lait et son
attaché le caractère propitiatoire que n’avait pas horreur du vide.
l’objet réel en soi. D’où peut-être la détente de
Robert, lorsqu’il cache ce dernier. Mais il est loin Cette maîtrise, si elle a affaire avec la jouissance que
d’être rassuré, il est poussé inéluctablement vers je sens, c’est qu’elle met entre parenthèses, en partie,
l’autopunition, d’abord au travers du poupon, et le réel des objets au profit de son acte, vidage et
ensuite au travers de moi. Au travers du poupon, il remplissage. C’est-à-dire une certaine dimension
reprend la question de la couche liée à son plaisir signifiante où la jouissance est bien là en tant que
dans l’énurésie, mais cette fois il plante une épingle rencontre du réel et du signifiant. Qui dit rencontre
de la couche dans le derrière du poupon, comme s’il dit articulation possible, voire mutation, et non pas
devait se faire mal parce qu’on lui a fait mal. Quand (comme on l’a vu à plusieurs reprises) remplacement
il retire l’épingle du poupon, il la met avec l’autre d’un signifiant réel par un signifiant non moins réel.
dans le biberon, ferme celui-ci avec la tétine Mais où peut se passer une telle ébauche
invaginée – à l’envers –, dont on a vu bien des fois d’articulation sinon, bien évidemment dans le
le sens d’éviration. transfert et par le transfert, c’est-à-dire que c’est
parce que son acte s’adresse à moi qu’il y trouve sa
Cette tétine est le seul objet qu’il écarte du jeu valeur de signifiant, débarrassé de sa dimension
suivant, en la mettant à l’abri, dans la boîte du début. réelle de surmoi d’une part, et d’autre part, que le
Il semble que ce qui se passe ensuite soit induit par signifiant dans le transfert, il ne doit pas encore
le fait que quand il retourne le biberon pour avoir les l’articuler pour qu’il soit de l’Autre. Et non pas des
épingles, quelques gouttes d’eau tombent dans sa autres ou du surmoi. Il y a d’ailleurs dans ce
main. Alors c’est comme un frayage qui fait que vidage/remplissage du biberon comme l’esquisse
passant de sa main dans la mienne, il vide de l’eau d’un don qui viendrait de moi à lui, où le biberon-
du biberon sur ma main qu’il maintient paume en pénis se compléterait de la tétine orale qu’il me fait
l’air, de plus en plus violemment et jouit de me remettre. Alors il embrasse la bouteille de lait.
tremper, c’est-à-dire qu’il me met à sa place quand il
est trempé par l’énurésie. Il se débarrasse ainsi sur Il s’assure ensuite de la permanence de ce biberon,
moi de sa culpabilité déclenchée par le retour de la en y introduisant mon crayon, et un autre qu’il
voisine, et en même temps il me rajoute un bout de trouve, mines intactes. C’est assez dire que le
peigne, un objet, entre ma manche et mon bras, le biberon est loin d’être un don symbolique qu’il
remettant quand il tombe, c’est-à-dire qu’il insiste aurait reçu de moi et qui le confronterait dans la
pour m’attribuer "un en plus", un pénis. possession de son pénis, car les deux crayons, le sien
et le mien, se retrouvent dans l’un de ce biberon,
Le lendemain, après une nuit agitée, la séance comme s’il pouvait ne pas perdre son pénis que
comporte deux parties, et comme la veille, la limite parce que je l’ai, et qu’il m’en fait même la
en est l’arrivée de la voisine. C’est ça qui coupe la gardienne lorsqu’il me confie le biberon sur mes
séance en deux. Mais ses réactions sont différentes genoux, avant d’aller sur le pot faire caca.
en fonction de nouvelles liaisons qu’il a établies
entre des objets et le corps. S’il me montre qu’il a fait, il vient surtout regarder
S’il arrive à les faire, c’est que depuis le début du le biberon, en croquant un biscuit.
traitement, un changement très important s’est Il croque les crayons, les remet ainsi que la tétine. Je
produit dans son rapport au biberon et à son contenu. lui interprète la permanence de son corps en dépit de
En effet, je vous ai dit, qu’au début de cette séance, ce qui en sort, parce qu’il peut se remplir et peut
j’avais noté pour moi les trois étapes de sa relation s’assurer que ce corps existe toujours du fait que les
au vidage compulsionnel du biberon, qu’il fait crayons sont toujours dans le biberon. Ainsi, je lui
depuis le début, depuis la première séance. D’abord, dis le circuit de son corps.
il l’a fait avec terreur, parce qu’il devait se séparer
du lait, ensuite il a pu remplacer le lait par de l’eau, Ce qui est flagrant dans cette séquence, c’est la
(parce que la charge affective était sur le liaison nouvelle qu’il a pu faire entre le biberon-
remplissage d’eau, soit par lui, soit par moi) mais pénis et le caca, biberon que je garde pendant qu’il
aujourd’hui, j’ai l’impression d’une certaine est sur le pot. (Il me l’a confié.) Donc qu’il n’est pas
jouissance, qui couple et lie le vidage du lait et le mutilé par ce caca. La liaison caca-pénis permet leur
remplissage par l’eau. Comme si Robert avait acquis séparation.

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Telles sont les prémisses de la deuxième partie de la pot contre ma chaise : et interroge un peu ce qui lui a
séance, qui encore une fois, commence lorsqu’il toujours manqué pour le fonctionnement du cadeau
entend la voisine rentrer chez elle. Mais cette fois, anal, c’est-à-dire un objet oral articulable, donc
contrairement à la veille, il ne va pas déposer, dans possible.
l’affolement, le don propitiatoire. C’est un acte qu’il
fait, au sens symbolique : il va rouvrir la porte de la Mettant un peu d’eau dans le biberon, puis la tétine,
voisine, pour la refermer énergiquement – la claquer il me faire boire et boit lui-même calmement une
– revient, et s’appuyant sur la porte de la pièce après gorgée. Nous sommes évidemment loin d’une
l’avoir refermée, il dit : loup ! Certes, il a eu peur, demande orale, celle du lait, qui viendra, mais plus
mais la coupure qu’il vient de faire entre l’extérieur, tard, dans la cure.
où il a activement enfermé le loup, et l’intérieur,
c’est-à-dire l’espace de transfert, va conditionner et Est-ce qu’il se demande plus ou moins confusément
éclairer les réactions qu’il va avoir et qui n’auront s’il y a une demande que je satisfais pour tous les
rien, à voir avec l’autodestruction massive et globale autres enfants, Maryse et Nadia, mais pas pour lui ?
de la veille, où l’irruption de la voisine l’avait retiré C’est en tout cas ce qui expliquerait le déchaînement
globalement de cet espace de transfert. de son agressivité à la fin de cette séance : d’abord,
il agresse le poupon, représentant ces autres enfants.
Seule mon interprétation l’y avait ramené, et cela Veut-il le détruire ou l’exclure pour être seul avec
n’est pas sans étonnement que d’une part, on a pu moi comme pourrait l’indiquer son "loup dehors"
voir combien la veille il avait entendu ce que je lui qu’il dit après m’avoir fait ouvrir et fermer la
disais, et combien d’autre part, l’effet en est fenêtre ? C’est possible. Mais son comportement
persistant aujourd’hui, c’est-à-dire qu’il peut rester semble renvoyer à tout autre chose dans le jeu d’eau
dans ce champ de la relation avec moi qui le défend agressif qui suit avec vidage réitéré du biberon après
des autres et du surmoi. me l’avoir faire remplir. Débordement de la marmite
dans le lit qui n’en finit plus. Il me fait boire ensuite
Aussi, ce n’est pas lui qu’il punit d’abord, comme la agressivement, m’essuyé, asperge les murs en
veille. Mais mai. Il m’agresse. Sous la forme de mon sautant et en trépignant. Puis il couche le biberon
crayon, dont il casse la mine avant de le remettre dans le fond de la cuvette et frappe l’eau avec le plat
dans ma poche comme si ne n’avais pas pu le de sa main. Disons que nous sommes loin de la peur
protéger du monde extérieur hostile. Il laisse l’autre qu’il montrait au début devant la tache d’eau qu’il
crayon intact dans le biberon, mais il est inquiet sur avait faite en soulevant un peu cette cuvette. Il
le sort de ce crayon, et après avoir regardé un, peu descend d’ailleurs pour la première fois en
les images du livre, comme pour m’amadouer, étant emportant la cuvette vide…
donné leur valeur médiatrice, il retire le crayon du
biberon, le met dans une boite, où il avait mis la Alors, nous allons essayer de conclure maintenant
veille biberon et tétine. Cette fois, dans cette boite, sur le don propitiatoire et ce qu’il implique chez le
ce n’est pas avec la tétine qu’il lie le biberon, mais psychotique dans son rapport au réel et au signifiant.
avec d’une part une épingle de couche, et d’autre Robert nous a démontré dans ces quelques séances
part, un objet oral, un biscuit. que le don anal même chez le psychotique n’est pas
mutilation, destruction en soi. Il faut en effet, et il
Le troisième temps de sa réaction est de faire de suffit qu’il isole l’objet réel sans le lier au signifiant
nouveau caca sur le pot, de se relever en disant "caca" pour que l’effet qu’il en ressent ne soit
"caca" en me le montrant, avec un air ému et joyeux. nullement destructeur. L’affolement, la terreur et la
Si j’ai l’impression à ce moment qu’il me fait un destruction surgissent seulement et uniquement avec
cadeau, je ne méconnais pas le caractère le signifiant. C’est ce que j’ai senti le 19 février,
propitiatoire de ce cadeau. Mais la différence est quand j’ai noté la vertu destructrice du mot. Il faut
considérable entre la propitiation qui s’adresse aux peu de chose, cependant, pour que ce signifiant qu’il
autres (petits autres), qui est destructrice, sans espoir a évité par son silence en me montrant son caca sans
d’aucun bénéfice autre que de ne pas mourir, et cette rien dire fasse irruption. Un simple bruit de clé, au
propitiation qu’il atteint là, dans le champ du niveau du son entendu, c’est-à-dire dans la sphère
transfert avec moi et qui est celle du prix à payer, spécifique du signifiant lui impose le retour de ce
que tout enfant connaît quand il répond à la demande signifiant "caca".
de sa mère pour garder son amour et sa présence.
C’est à peu près ce que je lui dis. Alors, il appuie le

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Certes, on voit bien dans la différence de' ses différent du signifiant de nulle part : le signifiant qui
réactions entre les deux séances que toute la vient de l’Autre, celui qui montre la voie, celui qui
question est de savoir où ce signifiant réside, ce qui fonde la loi, mais l’amour aussi, celui qui enchaîne
le fait pratiquement changer de nature, selon les cas. l’homme et ne le détruit pas. Voilà.

Dans le premier cas, l’entendu du bruit l’a coupé de Robert Lefort


moi, et le signifiant vient du monde extérieur avec
toute sa menace là où pour le moment, il place le Je voudrais rajouter quelques mots à propos des
loup :"loup, dehors". nœuds, des espèces de chaînes, de figurations qui
Monde extérieur hostile, monde de bruit et de fureur. permettraient de voir où se trouve ce réel qui envahit
Le signifiant, sous quelque forme, qui vient de ce tout dans la psychose. Je crois que vous avez dû
monde-là, est un signifiant réel plus dangereux que l’entendre ; il vient du fait que le signifiant est un
le réel de l’objet. signifiant du surmoi ; et que dans le surgissement du
C’est le monde des religions archaïques qui signifiant qui s’adresse au psychotique, il y a
réclament des sacrifices et des destructions. toujours cette notion de commandement,
Ce monde dont le signifiant est le seul vrai d’impératif, cette notion de contrainte. Et cette
représentant, c’est celui des dieux. Pour nous, c’est contrainte – c’est bien évident pour cet enfant dont
celui de l’effet fantastique du surmoi, d’un surmoi vous venez d’entendre parler, c’est tout aussi évident
en quelque sorte déifié, où aucun amour ne vient pour Schreber, vous n’avez qu’à relire ce qu’il
tempérer sa violence. C’est en ce sens que le monde raconte de ses voix, ses rayons, c’est une véritable
de la psychose est celui d’un signifiant déchaîné, contrainte permanente, qu’il en reçoit…
parce que c’est un signifiant qui vient de nulle part,
sans chaîne, et qui ne fait pas chaîne, encore moins Rosine Lefort
nœud. Pour que le signifiant cesse d’être le véhicule
d’un tel surmoi, il faut qu’il soit enchaîné. C’est-à- … je veux juste dire un mot de la contrainte pour cet
dire qu’il vienne de quelque part. Pour tout dire, enfant, je ne l’ai pas dit au début, mais enfin, dans
qu’il vienne de l’Autre. Avec un grand A. C’est l’état de démence dans lequel il était, de ce désordre
parce que cette fonction de l’Autre est défaillante moteur, entre autres, avoir obtenu de lui qu’il mange
que le psychotique est soumis aux ravages du assis à une table avec une cuiller, normalement, qu’il
signifiant, mais c’est aussi parce que l’homme parle soit propre sur le pot, et qu’il dorme comme un
qu’il est seul capable d’atteindre à ce qu’on appelle plomb, eh bien il fallait un sacré commandement
une psychose, c’est-à-dire une déviation qui fait pour qu’il y obéisse.
qu’il devient beaucoup plus qu’un réel : un
signifiant. Par pour un autre signifiant, mais un Robert Lefort
signifiant égaré. Aucun symbole vrai n’émane d’un
tel signifiant, parce qu’il reste de nature réelle, le C’est cela, au fond, c’est un véritable dressage, avec
réel lui-même, et qu’il ne peut dans ces conditions une pression considérable, étant donné qu’il était
faire trou dans le réel, c’est-à-dire amorcer une explosif, dans son agitation. Avec quoi est lié ce
structure, celle du signifiant. surmoi ? Pourquoi ces signifiants, ces
commandements viennent-ils, sinon parce que c’est
Même au niveau des représentants des objets de mis au compte de ce que l’Autre veut. Cet Autre là,
corps, Robert montre, dans la deuxième de ces se réfère tout de suite à quelque chose, je veux dire
séances, comment il arrive tant soit peu à lier ses le champ de la jouissance.
représentants comme pour en ébaucher une chaîne. Ce système de la jouissance, c’est un système, au
En même temps, il s’adresse à moi pour me faire la fond, de nulle part. Il intime. C’est vrai ! C’est bien
gardienne de ses représentants. Faute que je sois le pour cela d’ailleurs que d’une façon paradoxale le
lieu des signifiants en tant qu’Autre, au moins suis- surmoi a un commandement très particulier que
je déjà le lieu de ses représentants, et mon efficacité Lacan a dès longtemps mis en évidence : jouis ! Ce à
s’en trouve établie pour le protéger. Non pas tant du quoi le sujet répond J’ouis, (J apostrophe). Et de
monde extérieur que du signifiant de nulle part, celui nulle part, cette jouissance – parce que de
du surmoi. l’émergence du signifiant et du savoir qui y est
appendu, la jouissance est exclue. Comme réel. On
Et là, Robert indique la source du signifiant en tant ne peut pas dire, d’ailleurs, que même chez le sujet
que telle, source d’un signifiant complètement normal, lorsqu’elle se pointe, même au travers du

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signifiant, elle n’est pas en quelque sorte la caution j’existerais pas." Il fallait qu’il fasse des choses pour
du système symbolique même qui l’exclut. Je veux qu’elle, elle existe, afin que lui, il existe,… et il a six
dire qu’il peut y avoir la dimension du réel et du ans et demi.
symbolique, et que c’est bien par la jouissance que Robert Lefort
le réel revient. Ce réel qui est inclut dans le
symptôme. Parce qu’il y a bien évidemment un type
de jouissance qui est toujours là, prête à Oui. Je ne sais pas si finalement Schreber arrive
fonctionner : c’est la jouissance masochique. jusqu’à cet état de conscience. En tout cas, il ne le
Lacan a rapproché ces trois termes : – la jouissance dit pas. Il y a incontestablement là un effet de
en tant qu’elle est exclue, – l’Autre comme lieu où symétrie qui n’a rien à voir avec l’identification…
cela se sait, – et le petit (a) comme effet de chute qui Un état de symétrie qui conduit d’ailleurs à ces
en résulte. phénomènes que l’on rencontre dans les psychoses,
L’enjeu de l’affaire, disait-il, résulte de ceci que où il y a beaucoup plus une tendance à prendre la
dans le jeu du signifiant, c’est pourtant la jouissance place de l’Autre. Parce que là je ne peux pas vous
qui est visée. Et en effet, il avancera (ce n’est pas le donner l’épisode, ce serait trop long,"L’enfant au
moindre des paradoxes) :"le signifiant est la loup" en train d’essayer de s’approprier les insignes
substance jouissante". et la place de l’Autre. Mais dans Schreber, c’est tout
Mais revenons à ce que vous venez d’entendre pour à fait typique, quand il a cessé de faire tout ce qu’il
bien souligner, justement, ce caractère de nulle part, peut pour que l’Autre – Dieu −existe, de par sa
ce caractère de réel qui vient avant le symbolique, jouissance, de par le fait qu’il prend la place de
qui vient avant qu’il y ait des autres registres, l’objet de la jouissance de l’Autre, ou l’objet du
imaginaires et symbolique qui fonctionnent, bien fantasme de l’Autre,− ce qui équivaut à la même
évidemment impensables dans l’état psychotique. chose –, c’est-à-dire de prendre la place du petit (a)
Donc, le réel ? Eh bien le réel, c’est justement cette de l’Autre, eh bien il passe ensuite à la place de
jouissance. Et qu’est-ce qui la véhicule, sinon Dieu. C’est-à-dire qu’il y a une oscillation (mais pas
justement le signifiant. Cela vous explique comment par identification) entre cette place de l’objet de
le signifiant est là, réel, est plus pesant que le réel, l’Autre ou de la place de l’Autre.
dans la mesure où c’est lui le véhicule et le support
de cette jouissance. Bon. Je termine sur le fait de ce poids qui surcharge
Cette jouissance de l’Autre, qui est imposée au le signifiant dans la psychose. Il est effectivement, je
psychotique, à laquelle il se prête, à laquelle il se vous le rappelle, le plan de ce support de la
dévoue, comme Schreber se dévoue pour que Dieu jouissance de l’Autre. C’est dans ce sens que le
existe, et, dit-il,"quand je cesse de penser, – je n’ai signifiant est réel, et pèse plus lourd que ce réel.
pas la liberté de penser, à rien – car si je cesse de Voilà.
penser, Dieu s’éloigne et il est menacé."
C’est l’existence de Dieu Cette conférence a été transcrite par Bernard Lambert.
Elle a été donnée à Bruxelles le 19 mars 1983.
Et il l’a comment ? en s’en faisant l’objet de sa
jouissance ; en se faisant l’objet de la jouissance 'de
Dieu. Et, ajoute-t-il,"s’il m’en revient une petite
part, cela ne sera que justice." Mais ce qui compte…
Oui ?

Rosine Lefort

Bon, Schreber dit cela, mais un petit enfant de six


ans et demi dit quelque chose de tout à fait
extraordinaire, qui est très explicatif, qu’il se sentait
obligé de passer avec certains objets devant sa mère
pour que sa mère fasse des réflexions sur lui. C’était
effectivement agressif. Et j’ai été amenée à lui faire
remarquer que, à chaque fois, il fallait qu’il passe
devant elle et que cela le troublait beaucoup.
Et il a répondu :"mais… il faut bien que je fasse cela
pour elle, pour qu’elle existe, ma mère, sinon moi

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SEMINAIRES
UNE INTERVENTION AU SÉMINAIRE : « … Il existe au sein de l’expérience analytique
COMMENT SITUER L’ŒDIPE CHEZ LACAN quelque chose qui est à proprement parler un mythe.
EN 1953 ? Le mythe est ce qui donne une formule discursive à
Pierre Bejster quelque chose qui ne peut pas être transmis dans la
définition de la vérité, puisque la définition de la
Lacan rapproche "Le mythe individuel du névrosé" vérité ne peut s’appuyer que sur elle-même, et que
et les textes de Lévi-Strauss en note, page 72 des c’est en tant que la parole progresse qu’elle la
Écrits (De nos antécédents) : il y fait allusion aux constitue. La parole ne peut pas se saisir elle-même,
conférences qu’il donna au Collège ni saisir le mouvement d’accès à la vérité, comme
philosophique :"Nous y produisîmes entre autres un une vérité objective. Elle ne peut que l’exprimer – et
mythe individuel du névrosé, initium d’une ce, d’une façon mythique. C’est en ce sens qu’on
référence structuraliste en forme (le premier texte de peut dire que ce en quoi la théorie analytique
Claude Lévi-Strauss sur le mythe)". concrétise le rapport intersubjectif, et qui est le
complexe d’Œdipe, a une valeur de mythe "(292)
Après avoir résumé le texte, je dégagerai quelques Lacan parle alors de "mythe œdipien" : "… la
commentaires fragmentaires que je tenterai théorie analytique est toute entière sous-tendue par
d’éclairer à partir du travail de cette année sur le conflit fondamental qui, par l’intermédiaire de la
l’Œdipe. Tout dans ce texte possède son poids de rivalité au père, lie le sujet à une valeur symbolique
signification spécifique et à la fois se trouve essentielle – mais ce, vous allez le voir, toujours en
intimement concaténé dans la logique de l’ensemble, fonction d’une certaine dégradation concrète, peut-
cependant j’introduirai quelques séquences. être liée, à ces circonstances spéciales, de la figure
du père." (292-293) Il propose "… la définition du
Le mythe individuel du névrosé s’ouvre sur un mythe comme d’une certaine représentation
préambule où Lacan annonce qu’il va traiter quelque objectivée d’un, épos ou d’un geste exprimant de
chose de nouveau issu tant de son expérience façon imaginaire les relations fondamentales
analytique que de son enseignement. caractéristiques d’un certain mode d’être humain à
On notera que le texte est organisé en quatre parties une époque déterminée, si nous le comprenons
(cf., ci-dessous) et que sa dynamique se déploie en comme la manifestation sociale latente ou patente,
trois temps : virtuelle ou réalisée, pleine ou vidée de son sens, de
1. Lacan pose un point théorique (il y a du mythe ce mode de l’être, alors il est certain que nous
dans l’Œdipe) pouvons en retrouver la fonction dans le vécu même
2. Il l’explicite dans deux exemples (l’homme aux d’un névrosé." (293)
rats, Goethe)
3. Il conclut en intégrant un savoir issu de la 2. L’homme aux rats
confrontation des exemples à son point de départ
théorique, et qui lui permet alors de produire une Je condenserai ce que Lacan en dit en cinq points.
nouvelle avancée théorique.
a – Le mythe
1. Le mythe et le complexe d’Œdipe Lacan avance les notions de mythe familial, de
constellation du sujet qu’il définit : "… la
D’emblée Lacan définit la psychanalyse par rapport constellation originelle qui a présidé à la naissance
à l’ensemble des sciences et des arts. Il ne s’agit ni du sujet, à son destin, et je dirais presque à sa
d’une science ni d’un art au sens actuel, mais bien préhistoire, à savoir les relations familiales
d’un art dans l’acception de ce terme au Moyen-âge fondamentales qui ont structuré l’union de ses
quand on parlait des arts libéraux."La psychanalyse parents…" (295)
est actuellement la seule discipline peut-être qui soit Le père de l’homme aux rats, militaire très "sous-
comparable à ces arts libéraux", en ce sens que les officier", avait fait un mariage avantageux en
arts libéraux maintenaient au premier plan un délaissant une jeune fille pauvre mais jolie. Il avait
rapport fondamental à la mesure de l’homme. d’autre part dilapidé au jeu les fonds de son régiment
Il donne ensuite deux définitions du mythe en et avait dû son salut à l’intervention d’un ami gui lui
psychanalyse et les noue au complexe d’Œdipe. a prêté la somme, ami qu’il n’a pas pu rembourser.

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Lacan observe ici les éléments essentiels du imagine que Freud veut lui donner sa fille, qu’il
déclenchement de la névrose obsessionnelle qui idéalise et représente sous la forme d’un personnage
s’actualiseront pour le sujet dans un schéma pourvu de lunettes de crottes. Lacan remarque :"Le
équivalent à la situation originelle. "Le conflit mythe et le fantasme ici se rejoignent et l’expérience
femme riche/femme pauvre s’est reproduit très passionnelle liée au vécu actuel de la relation avec
exactement dans la vie du sujet au moment où son l’analyste, donne son tremplin par le biais des
père le poussait à épouser une femme riche…" identifications qu’elle comporte, à la résolution d’un
(296). La dette non remboursée par le père trouve certain nombre de problèmes."
écho dans celle que l’homme aux rats contracte à la
poste pour la réception d’une paire de lunettes, e. Le quatrième terme
Lacan envisage la situation du névrosé par rapport à
b. Le fantasme un quatrième terme."… il y a chez le névrosé une
Le fantasme de l’homme aux rats se présentifie à situation de quatuor, qui se renouvelle sans cesse,
travers le récit fait par un collègue officier d’un mais qui n’existe pas sur un seul plan."
supplice "… qui consiste dans l’enfoncement d’un … à chaque fois que le névrosé réussit, ou tend à
rat excité par des moyens artificiels, dans le rectum réussir, l’assomption de son propre rôle l’objet, le
du supplicié." (294) Lacan note : "C’est sa première partenaire sexuel, se dédouble…"(300)" D’autre
audition de ce récit qui provoque chez le sujet un part, un personnage se présente qui dédoublé le
état d’horreur fascinée, qui non pas déclenche sa premier, et qui est l’objet d’une passion plus ou
névrose mais en actualise les thèmes, et suscite moins idéalisée poursuivie de façon plus ou moins
l’angoisse." (294) fantasmatique, avec un style analogue à celui de
Mythe et fantasme convergent vers la névrose et l’amour-passion, et qui pousse d’ailleurs à une
mettent l’homme aux rats dans l’impossibilité de identification d’ordre mortel."(300)
rembourser ses lunettes, "C’est sous cette forme très spéciale du
dédoublement narcissique que gît le drame du
c. Le scénario fantasmatique névrosé, par rapport à quoi prennent toute leur
L’homme aux rats élabore alors un scénario qui lui valeur les différentes formations mythiques." (300)
permettrait de dénouer la situation. "Ce scénario 3. Goethe. "Poésie et vérité"
Fantasmatique se présente comme un petit drame, Le récit fait par Goethe dans "Poésie et vérité" de ses
une geste qui est précisément la manifestation de ce démarches amoureuses auprès de Frédérique Brion
que j’appelle le mythe individuel, du névrosé." (298) sert à Lacan de second exemple pour illustrer la
"Il met en scène une cérémonie qui reproduit plus ou structure mythique qu’il met en évidence dans ce
moins exactement la relation inaugurale qui s’y texte.
trouve comme cachée." SIl la modifie dans le sens
d’une certaine tendance. "(298) L’homme aux rats 4. Le système quaternaire
croit devoir payer le prix de ses lunettes à un
lieutenant A. Or, il doit payer au lieutenant B. Mais, Lacan fait trois remarques qui chacune mettent en
en fait, c’est à la dame de la poste qu’il doit l’argent. évidence un élément quart dont le commun
La crise se déclenche autour de l’idée de dénominateur est la discordance, a. Pour le père
remboursement : "ne pas payer A "devient" payer A, Lacan 'observe que, dans la famille moderne, le père
à tout prix ". se trouve l’incarnation d’une fonction symbolique
Lacan observe que "Tout se passe comme si les essentielle. Il avance que "L’assomption de la
impasses propres à la situation originelle se fonction du père suppose une relation symbolique
déplaçaient en un autre point du réseau mythique, simple, où le symbolique recouvrirait pleinement le
comme si ce qui n’est pas résolu ici se reproduisait réel."(305) Et il ajoute :"Il y a toujours une
toujours là."(299) discordance extrêmement nette entre ce qui est perçu
Le scénario construit par le sujet est impossible à par le sujet sur le plan du réel et la fonction
réaliser. Il prend alors le train pour Vienne, va se symbolique. C’est dans cet écart que gît ce qui fait
confier à Freud et envoie "tout bonnement" un que le complexe d’Œdipe a sa valeur – non pas du
mandat à la dame de la poste, tout normativante, mais le plus souvent
pathogène."(305) b. Pour la relation narcissique
d. L’analyse La relation narcissique introduit le quart élément. En
Si le mythe et le fantasme confluent vers la névrose, ce sens que "le sujet a toujours une relation anticipée
ils se rejoignent dans l’analyse. L’homme aux rats à sa propre réalisation.

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C’est en quoi dans toutes ses relations imaginaires métonymique. (N.B. Lacan utilise les termes "mythe
c’est une expérience de la mort qui se œdipien" dans la Proposition d’octobre.)
manifeste."(306)
Lacan ajoute : "Si le père imaginaire et le père 1. 2. Mythe et individualité
symbolique sont le plus souvent fondamentalement La notion de mythe, difficile à conceptualiser hors
distingués… il est très fréquent que le personnage du de la culture, de la société, de l’anthropologie, est
père par quelque incident de la vie réelle, soit pourtant rapportée par Lacan comme concept à la
dédoublé (ami)" (306). famille en parlant•de "mythe familial"(296).
"Tout cela aboutit au quatuor mythique." (306) Mais lorsqu’il place son lecteur face au concept d’un
mythe individuel, il suscite la question de savoir si
c. Le quart élément c’est par analogie qu’on parlerait d’"Œdipe
Lacan nomme ce quart élément : la mort. La mort est individuel" ou s’il n’y a pas ici redondance ? Lacan
ici conçue comme un élément médiateur. Lacan répond dans le texte en donnant une indication : il
précise : "… c’est en effet de la mort, imaginée, rappelle que, selon Freud,"chaque cas doit être
imaginaire, qu’il s’agit dans la création narcissique. étudié dans sa particularité, exactement comme si
C’est également la mort imaginaire et imaginée qui nous ignorions tout de la théorie."(295)
s’introduit dans la dialectique du drame œdipien, et Il illustre ceci en notant qu’en géométrie un cas
c’est d’elle qu’il s’agit dans la formation du particulier "peut avoir une éblouissante supériorité
névrosé." (306) d’évidence par rapport à la démonstration", et cela
dans son rapport à la vérité.
Voici maintenant six observations ponctuelles J’avancerais que lorsque Lacan parle de mythe
situées sur deux plans : individuel, il désigne ce qu’il en est de la part de
I Le mythe individuel mythe contenue dans l’Œdipe de chaque névrosé
1) Mythe et complexe pris dans sa particularité, et comme ce qui peut en
2) Mythe et individualité être saisi par le travail analytique. Je voudrais
3) Mythe et psychanalyse ajouter une nuance sur les rapports entre le collectif
II Questions adressées au séminaire "Or l’Œdipe… et l’individuel, basé sur ceci que J.-P. Gilson a
pose un problème" explicité dans son séminaire :"le discours de
1) Visée anthropologique : science, mythe et l’inconscient comme étant la part qui subsiste du
société mythe quand le discours de la science s’en empare."
2) La mort De cela, je m’autoriserai à supposer une
3) La circulation de la lettre correspondance suffisante entre mythe et inconscient
pour citer un extrait du Séminaire II, où, dans le
I. 1. Mythe et complexe chapitre "L’univers symbolique", Lacan fait
Lacan ne semble pas proposer ici d’abandonner précisément référence à Claude Lévi-Strauss et
l’expression "complexe d’Œdipe" en faveur du dit :"La question que je lui posais n’impliquait
"mythe d’Œdipe". nullement un inconscient collectif, comme il en a
Il définit le mythe de la manière suivante ; "C’est prononcé le terme. Quelle solution pourrait-on bien
précisément la démarche analytique dans la mesure attendre du mot collectif en cette occasion, alors que
où elle concrétise le rapport intersubjectif (et qui est le collectif et l’individuel, c’est strictement la même
le complexe d’Œdipe. C’est" une certaine chose ? Il s’agit de la fonction symbolique."(43)
représentation objectivée ". Ensuite, il avance le
concept de mythe œdipien en tant qu’il est au cœur 1. 3. Mythe et psychanalyse
de l’expérience analytique. Le mythe œdipien (soit Dans la seconde définition du mythe (293) :
un discours) serait donc la part du complexe « … une certaine représentation objectivée…
d’Œdipe (soit une structure) qui peut être exprimant de façon imaginaire les relations
concrétisée, représentée objectivement dans le fondamentales caractéristiques…", Lacan fait
travail analytique. référence à l’imaginaire.
Il serait peut être intéressant de voir dans quelle L’analyse ne trouve pas, me semble-t-il, son assise
mesure Lacan emploie l’expression "mythe dans le même registre que le mythe. Je citerai deux
d’Œdipe" dans ses écrits postérieurs à 1953, et si cet extraits du texte "… ou pire" qui figure au début du
usage tend à montrer une équivalence des deux numéro 5 de Scilicet. "
formulations ou si le mythe d’Œdipe est employé
par extension, c’est-à-dire dans une optique

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(6)la création du dispositif dont le réel touche au 1. Par rapport à "La pensée sauvage" : où un rapport
réel, soit ce que j’ai articulé comme le discours a été introduit entre la mort et la
analytique." jouissance :"Introduction de la mort par rapport à ce
(7)"Ce que nous apporte l’expérience disposée de qui se produit quand deux choses viennent à se
l’analyse, c’est que le moindre biais du texte des dits coller dans un nom propre. Nom propre : ce qui
de l’analysant, nous donne une prise là-dessus relève à la fois de la lettre et du signifiant, qui sont
(Lacan parle de l’inconscient en tant qu’il s’avère mis dos à dos dans leur rapport à la mort en tant
comme savoir) plus directe que le mythe qui ne qu’elle signe l’entrée du vivant dans la jouissance."
s’agrée que du générique dans le langage : 2. Par rapport à la circulation de la lettre, où
Rappelons" Le mythe individuel "où Lacan situe l’homme, la mort et le symbolique ont été mis en
l’analyse comme le lieu où le mythe et le fantasme rapport :"on n’échappe pas à la loi, et la mort est
se rejoignent. (299) toujours présente au rendez-vous des humains et du
symbolique".
3. Par rapport à l’hystérie : "Une économie de la
II. 1. Visée anthropologique : science, mythe et jouissance nommée par Freud le mythe
inconscient d’Œdipe"(Lacan parle de la mort comme d’un
Dans "Le mythe individuel", Lacan distingue élément médiateur).
l’analyse des sciences en soulignant qu’"elle
préserve ce rapport de mesure de l’homme à lui II. 3. En rapport avec les commentaires des deux
même". (291) scènes de la Lettre Volée et de Dora dans ses
Il parle de "sujet moderne", de "l’attitude relations avec son père, avec Monsieur K…
existentielle typique de l’homme moderne"(306). Dans le séminaire "Or l’Œdipe… pose un
Il emploie aussi l’expression "le déclin de notre problème", J.P. Gilson rappelle que le schéma L
histoire"(293). En même temps, il propose que l’on peut avoir forme d’enveloppe où il a inscrit :
envisage la doctrine analytique à travers – pour la Lettre Volée, une circulation de la lettre
"l’anthropologie générale" qui s’en dégage. – pour Dora, une circulation de Dora, comme objet
L "Homme moderne" ne serait-il pas celui de la d’échange.
civilisation technocratique et "le déclin de notre Dans le Mythe individuel, on trouve, dans le
histoire" est-il une interrogation sur la survie de scénario fantasmatique de l’homme aux rats, une
l’inconscient menacé par le discours de la science ? circulation de la somme d’argent, plus précisément,
Ceci semble rejoindre le séminaire "Or l’Œdipe… de l’adresse de la dette représentée par cette somme :
pose un problème" lorsqu’il y a été question du le lieutenant A, le lieutenant B, la dame de la poste.
discours de l’inconscient comme étant la part qui Cette situation présente des similitudes avec celles
subsiste du mythe quand le discours de la science évoquées pour la Lettre volée et Dora.
s’en empare. Également, lorsque à propos du chien
et de la charogne, J.P. Gilson a évoqué l’apparition
du discours du maître dans la civilisation, avec pour
conséquence, la disparition du mythe et l’apparition
de la science. De même, lorsqu’il a exprimé que le
mythe d’Œdipe était à situer par rapport à ce qui
reste du mythe lorsqu’il est barré par le discours du
maître.

II. 2. La mort
Dans "Le mythe individuel" Lacan désigne la mort
comme le quart élément. Il précise que t’est la
relation narcissique qui y introduit, le sujet et qu’il
s’agit de la mort imaginaire.
Il en parle également comme d’un élément
médiateur.
Un éclairage particulier peut être produit par ce qui a
été avancé au séminaire "Or l’Œdipe…" et ce, sur
trois points :

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