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Réinventer la psychanalyse

ÉDITORIAL........................................................................................................................................................... 3
Réinventer la psychanalyse Marie-Hélène Briole ............................................................................................ 3
L’ORIENTATION LACANIENNE ...................................................................................................................... 5
L’ex-sistence Jacques-Alain Miller.................................................................................................................. 5
LA FORMATION DES ANALYSTES ............................................................................................................... 16
Le cas, du malaise au mensonge Éric Laurent ............................................................................................... 16
La passion du psychanalyste Pierre Naveau................................................................................................... 22
LA PASSE ET LE SYMPTÔME......................................................................................................................... 26
Un apprentissage par le symptôme Bernard Lecœur ..................................................................................... 26
Satisfaction? Philippe La Sagna ..................................................................................................................... 29
Le travail du symptôme Patrick Monribot..................................................................................................... 32
Désidéalisation de la passe Alain Merlet ........................................................................................................ 36
Nommer le symptôme Dominique Laurent ................................................................................................... 38
Quand le transfert fait symptôme Véronique Mariage................................................................................... 41
Corps et symptôme Vicente Palomera............................................................................................................ 45
LOM du XXI siècle Marie-Hélène Roch........................................................................................................ 48
CARTELS DE LA PASSE................................................................................................................................... 53
Rapports des cartels de la passe de l’ECF (1998-2000) ................................................................................... 53
Rapport du Cartel de la passe «A5» ............................................................................................................. 53
Rapport du Cartel de la passe «B5» ............................................................................................................. 58
ÉTUDES LACANIENNES.................................................................................................................................. 63
Sens et jouissance Pierre Skriabine................................................................................................................ 63
Fondements de la clinique Javier Aramburu................................................................................................. 69
Un noeud : le mythe, la lettre et la femme Joseph Attié ................................................................................. 74
CLINIQUE DE LA FÉMINITÉ........................................................................................................................... 82
Les moyens de la jouissance Yasmine Grasser .............................................................................................. 82
Une hystérique moderne Hélène Deltombe .................................................................................................... 86
Un cas d’homosexualité féminine en contradiction avec la théorie de Freud et de Lacan Agnès Aflalo........ 89

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ÉDITORIAL
Réinventer la psychanalyse précisément à la forme logique du savoir
Marie-Hélène Briole scientifique. L’adoption par la psychanalyse de cette
forme logique du savoir montre bien quelle est
En juillet 1978, à l’issue d’un congrès de l’École l’ambition de Lacan : que la psychanalyse puisse
freudienne de Paris ayant pour thème «La s’égaler à la science, c’est-à-dire que son savoir
transmission», Jacques Lacan concluait ainsi : «Tel accède au réel et le détermine de façon nouvelle.
que j’en arrive maintenant à le penser, la S’il s’agit bien, dans la cure, de «faire passer la
psychanalyse est intransmissible. C’est bien jouissance à la comptabilité», c’est qu’on y échange
ennuyeux. C’est bien ennuyeux que chaque de la jouissance contre du signifiant. Mais le
psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il y signifiant n’épuise pas toute la jouissance : une autre
soit forcé – de réinventer la psychanalyse». soustraction de jouissance s’avère nécessaire,
Comment se fait-il, interroge Lacan, que par puisqu’il reste un surplus de jouissance que Lacan a
l’opération du signifiant il y ait des gens qui appelé a, le plus-de-jouir. Exactement cette part de
guérissent ? De quelle manière le désir de l’analyste jouissance non traduite en signifiant qui n’est pas
parvient-il à toucher au réel de la jouissance, et encore, au dernier terme, désinvestie.
comment la psychanalyse peut-elle rendre De quelle étoffe est le désir qui permet, pour Lacan,
transmissible «le truc» qui opère sur le symptôme ? que cette opération puisse avoir lieu ? Ce désir est de
Si Lacan a pu évoquer la psychanalyse comme étant l’ordre d’un vouloir être, puisqu’il réfère le désir de
«intransmissible», c’est qu’elle ne peut se l’analyste au désir de celui qui, comme Cantor, a
transmettre en terme de savoir. On opère sur le inventé un signifiant nouveau capable de donner son
symptôme à partir de la vérité et non à partir du cadre au champ du savoir. Le fantasme est
savoir, même s’il est exigé du praticien un certain précisément le nom que nous donnons au cadre, «ce
savoir sur la structure. Au niveau de l’expérience, il qui constitue pour chacun sa fenêtre sur le réel». Si
convient de faire table rase du savoir acquis. le fantasme est pour chaque sujet le cadre du savoir
L’annulation du savoir est ce qui permet de laisser sa dont il est capable, apercevoir le cadre comme cadre
place au réel comme imprévisible, car l’essentiel est serait le traverser : il pourra alors saisir ce fantasme
la mutation subjective à obtenir : «La vérité, comme la loi de la série qui constitue son existence,
soulignait Lacan en 1973 dans sa «Note italienne», afin de se séparer du sens du symptôme.
ne sert à rien qu’à faire la place où se dénonce ce Autrement dit, comme l’a démontré J.-A. Miller
savoir». Là où il y a un pas-de-sens, un trou dans le dans L’orientation lacanienne, si un sujet en vient à
savoir, il faut un saut, un franchissement. C’est le outrepasser les limites du fantasme, il devrait avoir
lieu de l’acte qui nécessite de chacun, pour franchir la possibilité de gagner sur le réel avec le savoir,
ce pas-de-savoir, une invention : «Naturellement ce «c’est-à-dire de procéder à l’invention d’un
savoir n’est pas du tout cuit. Car il faut l’inventer». signifiant nouveau dans son existence». C’est là le
Comme l’a récemment indiqué Jacques-Alain fondement de la procédure de la passe, car arriver à
Miller, l’idée d’un terme vrai et définitif de inscrire à la place de l’objet ale signifiant nouveau
l’analyse, accomplissant une mutation irréversible qui lui répond reste à vérifier dans chaque cas.
du sujet, suppose non seulement qu’il y ait une La passe, telle que Lacan l’a inventée et instituée
logique de la cure, mais que la cure soit logique : comme processus de vérification, invite à mettre en
c’est-à-dire déterminée par un algorithme initial, et écriture le sujet tel qu’il est produit par l’expérience,
conclue par une formule d’arrêt. Les effets de vérité le sujet acéphale qui est celui de la pulsion et non
viennent, au fur et à mesure, s’inscrire comme plus celui de l’inconscient. Ce nouveau sujet n’est
signifiants à la place vide du sujet supposé savoir, plus manque-à-être mais parlêtre ; c’est dire qu’il se
dans un ordre qui n’est pas prescrit d’avance mais complète de sa jouissance et peut se passer de
qui s’ordonne après-coup. À terme, un savoir effectif l’Autre pour se nommer. Au-delà des limites de
est là, accessible au sujet, susceptible d’être validé : l’Œdipe, au-delà du régime du Nom-du-père, la
une élaboration de savoir. Ce virage – de solution qui nous est proposée est un consentement à
l’inconscient comme vérité, à l’inconscient comme «l’Autre qui n’existe pas», un vide là où le malaise
savoir – est contemporain de la valorisation du de la civilisation offre un réel. Cela suppose
mathème, et d’un accent qui n’est plus mis sur le effectivement, comme l’a voulu Jacques Lacan «que
parler mais sur l’écrire. Ce mode d’écriture tient

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chaque analyste réinvente la façon dont la


psychanalyse peut durer».

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L’ORIENTATION LACANIENNE
«Il y a l’objet (a). Qu’est-ce que le structuralisme ? – qui marque de
Il ex-siste maintenant, de ce que je l’ai construit.»
LACAN, «NOTE ITALIENNE», Autres écrits. Paris, Seuil, 2001, p. 309. son empreinte l’enseignement de Lacan. C’est un
appel fait aux mathématiques pour résoudre, si
invraisemblable que cela puisse paraître, le problème
L’ex-sistence de la condition humaine. C’est l’illusion que l’on
Jacques-Alain Miller puisse substituer le mathématique, et même le
logique, au tragique, substituer le mathème au
pathème, et même jusqu’à démontrer le pathème –
ce que l’on souffre, ce qui affecte – assujetti au
I – Le trou, l’ex-sistence et la consistance mathème.
C’est une ambition qui a toute sa noblesse, celle
1. Du pathème au mathème
même qui s’exprime dans la préface de la troisième
J’ai promis de vous expliquer l’ex-sistence, et en partie de L’éthique de Spinoza consacrée aux
deux coups de cuillère à pot, ai-je dit. * Bien qu’elle affects. Spinoza s’y propose de traiter de la nature et
n’ait pas été méditée, ou justement parce qu’elle n’a de la force des affects selon la même méthode qu’il
pas été méditée, je ne renie pas cette expression, a utilisée à propos de Dieu dans la première partie,
parce qu’elle procède de cet idéal de simplicité qui, comme de l’esprit dans la seconde, c’est-à-dire en
selon Lacan, anime son enseignement. considérant l’action humaine, les actions humaines,
Un idéal, cela veut dire que l’on n’y atteint pas, mais et l’appétit, les formes du désir, comme s’il était
aussi que l’on ne se complaît pas dans la complexité, question de lignes et de surfaces. Il va jusque-là.
que l’on entreprend de la réduire. On ne la réduit pas Dans l’enthousiasme que lui avait produit la
pour autant à une intuition, c’est-à-dire on ne la géométrie, il avait l’idée que la puissance du mode
réduit pas à ce que l’on suppose pouvoir faire sens géométrique de pensée allait bien plus loin que les
commun. objets auxquels Euclide l’avait appliquée. Même s’il
Le sens commun, c’est ce que tout le monde est allé plus loin que tous, il n’a pas été le seul à le
s’accorde à penser. La psychanalyse, foncièrement, croire. Cela a été le moteur de la recherche qui a
s’inscrit en défaut par rapport à cet accord qui fonde animé ce que nous appelons en France le siècle
le sens commun. La psychanalyse ne veut rien dire classique : prendre très au sérieux le mode
si ce n’est que le sens commun est l’effet du géométrique de pensée et rêver par ce moyen de
refoulement. Cela situe notre place, à part, et isole la résoudre le problème de la condition humaine.
psychanalyse, la fait l’objet d’une ségrégation. Lacan était même allé jusqu’à supposer que cette
ambition les faisait participer de la position de
Un mode géométrique de pensée l’analyste et regrettait de devoir constater qu’il n’en
était pas de même de nos jours où ne prenait pas
Cette ségrégation est de structure, et elle est d’autant forme une communauté de ce style référant l’action
plus probante que Lacan a rêvé qu’elle pourrait être humaine et ses ressorts au signifiant et à sa
levée par son enseignement. Il a rêvé qu’il pouvait combinatoire, alors qu’il lui semblait qu’on en avait
lever la ségrégation à laquelle est vouée la peut-être le moyen.
psychanalyse en la rattachant – quelle idée ! – à la Spinoza a pensé que ce mode géométrique pouvait
dialectique et même à la dialectique platonicienne. Il s’étendre non seulement aux lignes et aux surfaces,
a cru qu’il pouvait par ce biais croire, ou faire croire, mais encore à Dieu, à l’esprit, et au corps, comme il
qu’elle n’était pas isolée ni même isolable de cette le stipule expressément. Le mode géométrique de
curieuse restructuration des sciences humaines qui a pensée est un mode logique que Spinoza ne borne
semblé s’accomplir au milieu du siècle dernier sous pas à la pensée, à ce que l’on appellera plus tard la
le chef du structuralisme. raison pure, mais il l’étend aussi bien au corps.
Ce moment restera comme celui où la psychanalyse Cela annonce la figure que la raison peut prendre
a semblé pouvoir être solidaire d’un mouvement depuis Freud, à savoir qu’elle peut pénétrer dans ce
d’ensemble de la pensée et de la science. Cela fait qui était auparavant réservé à l’obscur des passions,
son prix, sans doute, mais aussi son illusion. Et l’on de la jouissance, et y pénétrer sous un autre mode
voit à l’occasion tel ou tel manifester la nostalgie de que celui de dominer, de se faire maître, comme on
ce moment. l’a rêvé.

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Une proscription de la psychanalyse 2. Le hors de l’ex-sistence

Pour être effectif, cela a évidemment demandé à Je vous ai communiqué il y a peu ce qui à mes yeux
Lacan de changer de géométrie, de passer des lignes fondait le sans-loi du réel 1, et c’est dans le même
et des surfaces à la topologie, au graphe et enfin au esprit que je m’attaque à ce qu’il en est de l’ex-
nœud. D’où nous sommes, le regard en arrière sur le sistence. L’ex-sistence, devenue une catégorie du
demi-siècle écoulé fait voir que ce n’est que pendant dernier enseignement de Lacan, est ce dont se
un moment bref que l’on a pu croire la psychanalyse qualifie à proprement parler le réel. Pour faire le
faire sens commun avec le mouvement des sciences. lien, au sans du sans-loi répond maintenant le hors
On doit enregistrer le fait qu’elle est retournée de l’ex-sistence.
depuis lors à un statut ségrégatif qu’il nous revient
d’assumer à défaut de le démentir. Une vérité type-noeud
C’est une contingence qui me le rend patent, celle de
tomber sur un ouvrage français – il a ses mérites – Le dernier enseignement de Lacan, que je n’aborde
qui se présente comme l’histoire de la rhétorique thématiquement que maintenant, avec précaution, ne
depuis l’Antiquité à nos jours, et de constater qu’il a vous invite pas à brûler ce que vous avez adoré. Je
le culot de faire l’impasse sur Lacan. Inconnu au vous rassure, mais ce pourrait être une dénégation,
bataillon ! Effacé, gommé. car ce dernier enseignement met en effet en question
Si la rhétorique, dont Lacan pouvait dire au milieu ce qui pourrait sembler être acquis une fois pour
du siècle qu’elle était tout à fait désuète, a retrouvé toutes. Et c’est ce qui inquiète.
une jeunesse, c’est bien parce qu’il a donné tout son Il ne s’agit pourtant pas de brûler. Il s’agit de ne rien
écho à l’article de Jakobson sur les deux aspects de adorer, c’est-à-dire de ne pas confondre le réel et les
l’aphasie. Il en a tiré cette «Instance de la lettre» qui constructions qui sont les artifices dont nous
a marqué pour lui-même le moment où il s’est l’appareillons.
aperçu qu’il avait perdu du temps avant de s’y Lacan dit quelque part des vérités que ce sont des
mettre, comme il l’indique de façon chiffrée à la fin solides, c’est-à-dire que ce ne sont pas des surfaces
de cet article. On s’est mis à partir de là à compulser étalées sur un plan et qui se livrent au premier regard
les ouvrages qui contenaient cette rhétorique qui et au seul regard toujours de la même façon. C’est
avait encore dominé les études classiques jusqu’à une façon de dire que les vérités autorisent des
l’orée du siècle, et ont repris vigueur, une vigueur perspectives, que l’on peut tourner autour et ne pas
inattendue, les études sur cette bibliothèque de en dire toujours la même chose.
rhétorique. Cela nous permettrait déjà de réduire son dernier
Eh bien, aujourd’hui, ceux-là mêmes qui en ont été enseignement à un angle, un angle sous lequel on
les bénéficiaires ne reculent pas, ils ne se sentent pas considère ce qui s’effectue et s’accomplit dans une
morveux, aucune puissance ne leur interdit de passer analyse, et cela supposerait que la vérité reste la
à la trappe la seule mention du nom de Lacan. même, bien solide, pendant que nous tournons
J’enregistre. Je l’enregistre comme une proscription autour. Mais la mêmeté n’est pas fondée dans l’être,
prononcée par le discours universitaire à l’endroit de elle dépend des paramètres qui la définissent. Et
la psychanalyse et de celui qui, de la psychanalyse, c’est ainsi que l’on peut changer de géométrie, que
s’est avancé dans ce domaine en montrant ce que l’on peut admettre des déformations topologiques
Freud, le sachant ou pas, faisait revivre de cette qui affectent les lignes et les surfaces tout en restant
ancienne rhétorique. Je le prends comme le signe de contraintes, limitées par des invariants que la
ce que l’on désire, dans une certaine zone de ce qui topologie elle-même prescrit.
se pense et de ce qui cherche, à savoir que Sans doute sort-il du dernier enseignement de Lacan
l’enseignement de Lacan soit comme s’il n’avait pas une vérité qui n’est pas du type solide, qui n’est pas
existé. non plus du type surface, et qu’il a voulu être du
C’est d’ailleurs dans la mesure même où surnage le type nœud, type qui ne nous est pas familier. C’est
personnage qu’il a été. D’autant on efface ce que parce que cette vérité est sortie que le nœud s’est
l’on pourrait avoir à lui devoir, d’autant l’on met en mis à ex-sister.
valeur la bizarrerie du personnage. Une bizarrerie Il s’est mis à exister par un coup de force de Lacan,
qui n’est pas niable, mais cette bizarrerie n’annule qu’il a légitimé en disant que ce nœud sortait de la
pas sa leçon. Ce qu’il enseigne est évidemment au- pratique analytique elle-même. J’ai dit comment, au
delà de sa singularité, sinon ce que nous faisons dans plus simple, on pouvait justifier ce coup de force de
la psychanalyse n’aurait pas de sens. ce que l’on parle, de ce qu’il faille le corps, et qu’en

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plus il est quelque chose qui soit non-sens au gré du son pseudopode horizontal il indique le reste qui en
symbolique comme de l’imaginaire. 2 émerge.
Pour saisir ce qu’il en est de l’ex-sistence, il faut Je l’ai choisi aussi parce que son usage classique en
encore s’interroger sur ce que veut dire sortir, la logique en fait le signifiant de ce qui s’affirme dans
sortie. Que l’on s’en tienne à l’expression, que l’on l’énoncé comme vrai. Et je dis : je le propose
en fasse une analyse phénoménologique, pourquoi comme signifiant de l’ex-sistence.
pas. Cela suffit pour s’apercevoir que sortir veut dire Dans l’Autre conçu comme lieu où se rassemblent
que l’on n’y est plus, que l’on franchit une limite, un les signifiants, les signifiants sont relatifs les uns aux
seuil, et que, de ce fait, on passe dans un autre autres. C’est ce que veut dire qu’un signifiant est
espace, n’espace, dans une autre dimension pour un autre signifiant. Tandis que le grand S qui
éventuellement. Mais sortie veut dire aussi, dans ce figure dans la formule de Lacan avant, et dans ma
bye-bye qu’elle comporte, qu’il faut y être passé transformation au bout à droite, désigne au contraire
pour enfin en être sorti. un signifiant hors de l’Autre. C’est, si l’on veut, un
Cela suffit déjà pour dire que l’ex-sistence est signifiant absolu, c’est-à-dire qui n’est pas relatif.
toujours corrélative d’une sortie hors de. C’est ce qui me permet de vous donner S de grand A
barré comme la matrice de la position de l’ex-
Le signifiant de l’ex-sistence sistence. Je le fais dans la mesure où l’ex-sistence
désigne toujours, quand on l’invoque, quand on la
Quand il a fallu, dans le programme que je m’étais met en fonction, la position du réel en tant que la
fixé, vous expliquer le réel sans loi, je me suis référé position du réel est corrélative de l’inexistence de
au pont aux ânes que constitue la construction des l’Autre.
alpha, bêta, gamma par laquelle commence le Si le dernier enseignement de Lacan fait un sort à
volume des Écrits de Lacan. Je peux faire de même l’ex-sistence, en assure la promotion, c’est dans la
pour expliquer l’ex-sistence ou montrer qu’elle est mesure où elle s’inscrit de l’Autre qui n’existe pas.
déjà là. Son concept est en quelque sorte esquissé Il s’ensuit de la thèse – c’en est une – de
dans un mathème bien antérieur à sa promotion dans l’inexistence de l’Autre la nécessité de poser une ex-
l’enseignement de Lacan. L’ex-sistence est déjà là, sistence et à savoir laquelle, comment la cerner.
in nusce, dans ce mathème auquel on se réfère du S L’Autre obéit à une loi qui est une loi de relativité,
de grand A barré. celle-là même qu’exprime la formule selon laquelle
Comment se déchiffre le chiffre de ce mathème ? un signifiant ne vaut que par rapport à un autre
Comment se déchiffre-t-il si l’on veut bien y signifiant. C’est très bien, parce que cela fait
introduire la pulsation temporelle dont il est animé ? système, et le système signifiant comporte qu’il n’y
Au premier temps, il y a l’Autre. a rien qui lui soit extérieur. Si l’on se laisse aller, au
Au second temps, on repère ou l’on éprouve que cet moins en dehors de l’expérience analytique, le
Autre ne saurait se soutenir. Il n’est pas substance, il système conduit à la négation du réel, à considérer
ne se tient pas tout seul, il est inconsistant, il qu’il n’y a qu’artifice, que construction. Cela
s’effondre, il s’efface, et c’est ce qu’écrit le A barré. conduit tout droit à la négation de la référence.
Au troisième temps, ce mathème écrit qu’il subsiste
du désastre de l’Autre un signifiant qui ne trouve pas 3. Substance jouissante
à s’inscrire dans le lieu précédemment désigné.
Cela justifie la réécriture que je propose de ce L’aile marchande de la psychanalyse
mathème, celle qui me fait introduire le signifiant
d’ex-sistence à partir de l’effondrement de cet Autre, L’enthousiasme produit par ce concept du système,
qui permet de poser ce qui réchappe de ce désastre une fois que l’on saisit le langage dans les rets du
obscur. système, l’enthousiasme qui s’en est suivi justement
J’inscris avec ce signifiant la thèse, la position, au beau temps du structuralisme, a conduit tout droit
l’affirmation de ce qui se pose hors de ce qui vient à toutes les aberrations de la théorie de la littérature,
de s’effondrer, ce qui se pose comme résultat de ce à savoir qu’elle n’avait plus affaire qu’à elle-même,
qui s’annule et de ce qui s’efface. que l’on a appelé littérature l’usage intransitif du
langage, dénoué de toute référence. D’où, en effet,
(A) S l’exaltation d’une liberté joueuse. On peut construire
le système comme ci ou comme ça, il n’y a jamais
Je choisis ce signifiant parce que, dans sa forme personne pour vous rappeler à l’ordre. Cela donne
imaginaire, à sa façon, il est parlant. De sa barre d’ailleurs à l’occasion des résultats distrayants, voire
verticale il prend acte de ce qu’il s’est annulé et de émouvants.

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Ce que Lacan appelle l’ex-sistence rétablit le réel. sérieusement distinguer la supposition et l’ex-
Sans doute, cette vision joueuse de l’usage du sistence. supposition //ex-sistence
langage dans l’air du temps a continué à exercer ses La supposition, dont la fonction a été repérée dès
ravages. Ceux qui peuvent se présenter aujourd’hui, longtemps, déjà dans la scolastique, est un effet de
ici et là, comme l’aile marchande de la psychanalyse signification de la chaîne signifiante. Ce que l’on
soulignent à quel point ce que l’analysant articule est bafouille et ce que l’on communique est de cet
à mettre à son crédit justement. C’est la façon dont il ordre-là. Ce qui est supposé n’existe pas tout seul
prend les choses, c’est la petite histoire qu’il raconte mais dépend de ce qui le suppose.
comme ci ou comme ça, et cela ne se juge C’est ainsi que le sujet est supposé. C’est à ce titre
finalement qu’à l’esthétique, à la satisfaction qu’il que Lacan recommande, au début de son
peut en éprouver, sans autre sanction. enseignement, que, dans la psychanalyse, on vise le
Il est certain que, sans sortir de ce qu’est la sujet. On ne s’occupe pas, comme lui-même et
psychanalyse, on peut la prendre de bien des façons. Freud à l’occasion ont pu le faire, de vérifier les
Ses paramètres ne sont pas si exigeants si on les coordonnées objectives de ce que le sujet articule,
réduit à ceci de venir parler à quelqu’un de ce qui ne mais l’on assume la négation de la référence.
va pas, de façon plus ou moins régulière, et que ce Pas dans la littérature, dans la psychanalyse.
quelqu’un dialogue avec vous, sans prétendre à rien
d’autre qu’à tenir cette place. De la supposition à l’ex-sistence
C’est ce que je lisais hier de tel ouvrage anglais qui
ne trouvait pas mieux pour définir la psychanalyse Il faut bien dire que la théorie de la littérature des
que de dire que c’était un certain nombre de belles années du demi-siècle est purement et
conversations payantes – verbatim –, et qu’il pouvait simplement une conséquence de la perspective
en sortir si le psychanalyste ne se poussait pas trop psychanalytique. C’est pour cela que c’est énorme
du col, et se gardait bien de prescrire un mode de d’écrire une histoire de la rhétorique en voulant en
vivre au patient. On voit bien comment le point de éliminer la pointe de ce que la psychanalyse a eu ici
vue systématique peut se dégrader jusque-là. comme conséquence, ne serait-ce que pour la nier ou
C’est justement à cela que voudrait faire barrage pour la dériver.
l’ex-sistence qui rétablit le réel, c’est-à-dire que Lacan recommande au début de son enseignement
l’Autre qui n’existe pas est justement ce qui a pour que c’est à l’analyse de se fixer sur le sujet comme
conséquence d’esquisser la position de la substance supposé de ce qu’il dit. Mais cette supposition n’est
jouissante. Le mot de substance ici, que Lacan n’a pas une ex-sistence. C’est ce que dit, aussi
pas repris, a pourtant sa valeur d’indiquer que tout clairement que cela se peut, ce symbole de S barré.
de même, là, ça se tient tout seul, hors de. L’hypothèse psychanalytique telle que Lacan l’a
articulée, l’a construite, c’est qu’à partir de cette
Pas d’Autre de l’Autre supposition l’on accède à une ex-sistence. Cette
hypothèse a pris la forme de ce qu’il a appelé la
Il faut mettre à sa place le dit de Lacan selon lequel logique du fantasme, et qui comporte que le
il n’y a pas d’Autre de l’Autre. fantasme soumis au dispositif analytique est animé
On s’est imaginé que l’inexistence de l’Autre de par une logique qui permet de passer de la
l’Autre laissait intouchée l’existence de l’Autre. On supposition à l’ex-sistence.
a consenti – convaincus, on se demande pourquoi, C’est d’emblée que la question est située, agitée,
par les arguments de Lacan – que l’Autre de l’Autre dans l’enseignement de Lacan. Cette logique est
n’existait pas, et l’on a cru que l’on pouvait tenir prescrite dès «Fonction et champ de la parole et du
mordicus que pour autant l’Autre existait. langage», dont la troisième partie essaye de dessiner
Il n’en est rien, parce que, justement, l’existence de ce que pourrait être une réalisation du sujet. Ce dont
l’Autre de l’Autre est ce qui permettrait à l’Autre il est en fait question dans cette réalisation du sujet,
d’ex-sister. Il n’y a pas d’Autre de l’Autre veut dire c’est que la supposition permette d’accéder à une ex-
l’Autre n’existe pas. Cela met en question que sistence, ou, pour le dire dans les termes du dernier
l’Autre puisse venir à fonder une existence et, même enseignement de Lacan, que le sens permette
et surtout, à la produire. d’accéder au réel. L’ex-sistence telle que Lacan
Il n’y a pas d’Autre de l’Autre comporte que l’Autre finalement la tire de ce que lui-même a été conduit à
ne peut fonder une existence qu’à lui-même agiter, cette ex-sistence qui finalement le conduit à
s’effondrer. C’est ce que veut dire la réduction de dire que le réel est l’exclu du sens.
l’Autre au sujet supposé savoir. C’est la réduction de Il suffit d’écrire ici sens et réel pour que l’on s’y
l’Autre à une supposition. C’est là qu’il faut retrouve. La défaillance d’un sens produit comme

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effet du signifiant laisse éventuellement ex-sistant Nietzsche, où il suit, à sa façon pesante, cette
un réel qui se soutient de soi. bipartition de l’existence et de l’essence dans
l’histoire de la métaphysique. Cela fait apercevoir
Un trou que l’essence a toujours été du sens. Même depuis
son statut d’idea chez Platon, c’est dans l’essence
que se rassemble ce qu’est une ex-sistence ou,
(A) S comme on dira plus tard dans la scolastique, sa
quiddité.
sens réel Quid, ce que, quiddité. Ce n’est pas très joli, c’est la
traduction de quidditas. La quiddité, c’est que l’on
Il n’y a pas besoin de grands développements pour peut aborder ce qui est par ce que cela signifie, par
que je puisse aussi bien marquer à partir de là que la les prédicats dont on peut le doter, et qu’il s’en
position d’une ex-sistence est toujours corrélative distingue le fait que ça est, sans que l’on sache
d’un trou. nécessairement le sens que ça a.
Le fait que ça est, ce que, c’est la quoddité.
(A ) S Cela suffit pour que l’on aperçoive que l’essence est
dotée d’une forme qui a signification, tandis que
sens réel
l’ex-sistence en tant que telle, c’est ce qui est
trou // ex − sistence
informe. Ce qui a trouvé sa représentation dans
l’objet petit a. C’est une division de l’être, une
C’est ce que met en valeur le dernier enseignement division entre le sens et l’ex-sistence. Quand tout
de Lacan à partir du noeud, et même – c’est ce qui cela débouche sur la définition de l’être à partir de la
est fort – à partir de la simple considération du rond causalité, l’existence, ce qui existe vraiment et dont
de ficelle. Le rond de ficelle est avant tout un trou à on cherche les preuves de cette existence.
quoi ex-siste quelque chose. Ce qui oblige à Que veut dire chercher les preuves de l’existence de
problématiser ce quelque chose sous les espèces de Dieu ? Cela veut dire que l’on cherche si, à partir de
la consistance. la façon dont on peut appareiller le sens dont il
s’agit, l’on peut obtenir une existence. Et par rapport
à la causalité, l’existence est comme telle constituée
extra causas, en dehors des causes. La position de
l’existence s’accomplit une fois que l’on a traversé
l’ordre des causes, c’est-à-dire un ordre qui fait sens.
Qu’est-ce qu’une psychanalyse dans l’histoire de la
Voilà les trois termes qui cadrent la réflexion de métaphysique ? Une psychanalyse met le parlêtre à
Lacan dans son dernier enseignement: le trou, l’ex- l’épreuve du sens. Elle met ce qui, pour lui, fait sens
sistence et la consistance, aussi bien affectés de à l’épreuve de l’énoncé. Elle met à l’épreuve un être
façon différentielle à chacun des trois ronds de qui ne doit cet être qu’au sens. Elle le met à
ficelle du noeud borroméen que se retrouvant l’épreuve du sens qui s’ensuit de la chaîne
présents dans chaque rond une fois qu’on le signifiante. Et la question est de savoir si, de cette
décompose. Dans le noeud borroméen comme tel, le épreuve, il accède à un réel, c’est-à-dire s’il accède à
trou est ce qui caractérise en propre le symbolique, une position qui ex-siste au sens.
l’ex-sistence est le trait du réel, et c’est dans la C’est existentialiste, et je ne répugne pas à la
consistance que l’on reconnaît l’imaginaire. Chacun formule dont Jean-Paul Sartre l’avait décoré de
des trois est affecté à chacun des ronds, mais cette «l’existence précède l’essence». Je pourrais très bien
tripartition se retrouve aussi bien dans chaque en donner ma version lacanienne selon laquelle le
élément qui se laisse ainsi décomposer: trou, ex- réel précède le sens, sauf qu’une analyse veut dire
sistence et consistance. qu’il faut en passer par le sens pour accéder à ce réel
en tant qu’il pourrait précéder le sens.
L’essence, le sens et l’ex-sistence Je vois en tout cas ici fondé le réel en tant qu’exclu
du sens, c’est-à-dire qui ex-siste au sens. C’est ce
Ce qui est formidable, c’est que cette notion d’ex- dont le nœud est préposé à rendre compte.
sistence est tout à fait à sa place dans l’usage
classique du terme. Il suffit de se reporter à ce texte
de Heidegger «La métaphysique en tant qu’histoire
de l’Être» qui fait le dernier chapitre de son

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II– Après-coup de l’émergence de l’ex-sistence qu’une proposition qui ne devient affirmation que si
l’on ajoute le trait vertical. Il faut à droite une
1. Modus ponens proposition pour que cela ait un sens. Il refuse que
n’y figure qu’un simple substantif ou la notation
Le symbole du jugement d’un substantif.
Il n’accepterait pas par exemple que l’on écrive, en
J’ai introduit un symbole lacanien, ce que je ne fais utilisant le symbole, maison pour dire «il y a une
pas souvent. Peut-être même ne l’ai-je jamais fait. Je maison». Il faut une proposition complète pour que
me contente d’ordinaire de manier ceux que Lacan le symbole du jugement puisse être employé à bon
lui-même a forgés à notre usage. Si cette fois je l’ai escient.
fait, c’est pour donner plus de consistance au
concept de l’ex-sistence en le formalisant sous les Un indémontrable majeur
espèces d’une relation entre deux termes.
Pour ce faire, j’ai détourné le symbole que Frege – Si je retiens ce symbole, si je le détourne à notre fin
qui est à l’origine de ce qui s’est développé au pour en faire le symbole de l’ex-sistence au sens de
vingtième siècle essentiellement comme la logique Lacan, c’est pour l’usage auquel ce symbole est mis
mathématique, symbolique – a introduit dans sa dans l’énoncé des règles d’inférence. Ce n’est pas la
Begriffschrift, son Écriture conceptuelle, qui est peine que j’en développe la notion générale, je me
parue en 1879 et qui se présentait comme un langage contenterai de l’énoncé d’une règle d’inférence
formalisé de la pensée pure conçu sur le modèle de majeure, et où l’on fait l’usage du symbole de Frege.
l’arithmétique, de ce qu’il appelait «le langage de Voilà les données du problème. On affirme que «si
l’arithmétique». B alors A», on affirme aussi en même temps, en les
Ce symbole est le suivant. liant, la proposition B, et alors on peut supprimer B
dans la proposition conditionnelle, la première, pour
obtenir la position de A.
C’est une mécanique logique tout à fait primaire, qui
figurait d’une façon presque formalisée dans la
Il est fait, pour Frege, de la combinaison d’un trait logique des stoïciens comme le premier des
vertical et d’un trait horizontal. C’est le premier indémontrables dont ils faisaient la liste. Ils ne
symbole qu’il introduit dès le paragraphe 2 de son faisaient pas la différence aussi soigneuse que nous
Traité comme le signe qui exprime le jugement. avons appris à la faire entre axiome et règle
Qu’appelle-t-il jugement ? C’est un acte de la pensée d’inférence, et ils faisaient de cette mécanique-là un
qui porte sur un contenu. Ce contenu du jugement indémontrable majeur conditionnant la pensée
est lui-même exprimé par un signe ou un ensemble logique. Le résultat, c’est qu’à la fin du processus on
de signes, disons, dans notre langage, une chaîne a une proposition A inconditionnée, alors qu’au
signifiante. Cette chaîne s’inscrit pour lui à la droite départ on a un A qui est conditionné par la position
du symbole. de B.
si B, alors A
........
B
Ce symbole est chez Frege un préfixe qui signifie ....................................................
que ce qu’il appelle l’auteur affirme la vérité du
A
contenu, affirme qu’il en est ainsi. Il affirme une
vérité dans un cadre conceptuel qui reste pris dans la
notion que cette vérité est conforme à la réalité. Tout cet échafaudage, c’est ce que la scolastique, qui
Si ce symbole est omis, s’il y a seulement le terme s’y est mise aussi, appelle le modus ponendo ponens.
de droite, alors pour lui il n’y a pas jugement. C’est une des formes du modus ponens, c’est-à-dire
L’auteur introduit seulement une ou plusieurs idées une façon, un mode, une modalité logique de poser
sans se prononcer sur leur vérité. Il vous donne des un terme en en posant, ponendo, un autre, en
idées, mais il ne les prend pas à son compte, il ne l’occurrence B.
garantit pas qu’il en est ainsi. Vous avez encore un autre modus ponens, qui est
Chez Frege, cela se décompose. Si l’on se contente celui-là le modus tollendo ponens, qui fonctionne de
du préfixe écrit par un trait horizontal, on n’introduit

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la façon suivante : on pose A ou B, en donnant au terme comme tel, d’affirmer la vérité de sa position,
«ou» un sens exclusif, et si l’on pose «non B», alors mais à la suite d’un parcours logique.
on peut poser A. Cette fois-ci on a posé le modus À le dire ainsi, on voit ce qu’a de paradoxal la
ponens de A en ayant enlevé le terme B, la barre notion de l’ex-sistence. D’un côté, le terme ex-
horizontale signifiant la négation. C’est un peu plus sistant est là tout seul, il est là coupé de sa condition,
loin dans la liste des indémontrables stoïciens. il n’est plus enfermé dans la condition – comme on
le voit ici figurer dans le jugement «si B alors A» –,
mais, par un autre biais, il est aussi vrai que l’on y
si B, alors A accède précisément par le moyen de ce dont il est
fait abstraction.
tollendo B Ce sont des têtes d’épingle, mais, à y être attentifs,
on s’aperçoit que la notion de l’ex-sistence – une
.................................................... notion lacanienne qu’il s’agit de construire un petit
peu, puisque nous la trouvons chez Lacan plutôt
A
utilisée que thématisée – modifie celle de la
C’est ce modus ponens, bien connu au bataillon – conséquence.
c’est vraiment le b.a.-ba de la mécanique logique –, Une conséquence logique, c’est seulement «ce qui
que je détourne à mes fins et que je fais fonctionner suit». Lorsqu’on parle de conséquence, on met
d’une autre façon. l’accent sur ceci que le conséquent reste purement et
J’ai entrepris de le faire fonctionner non pas à une simplement attaché à l’antécédent et qu’il est du
place mais bien à deux places. Le concept de l’ex- même ordre.
sistence exige que l’on utilise ici deux places. Je C’est précisément ici que l’ex-sistence se distingue
place à gauche du symbole de l’ex-sistence de la conséquence, parce que l’ex-sistence introduit
l’ensemble de cette articulation signifiante qui une discontinuité entre l’antécédent et le conséquent.
conditionne la position du terme de droite. Je mets Elle rejette le conséquent dans un autre ordre, c’est-
avant le conditionnant et j’attribue l’ex-sistence au à-dire dans un autre lieu. C’est ce qui fait le
terme de droite. paradoxe et éventuellement l’oscillation que l’on
constate dans l’usage du terme.
D’un côté l’ex-sistence conserve la trace du lien qui
articule les deux termes, et en même temps elle les
désarticule, puisque c’est le second qui subsiste alors
qu’on s’allège du premier. Mais évidemment, ex-
sistence n’est pas substance, au sens où la substance
J’entends par l’ex-sistence du terme de droite que, se passerait de tout, et en particulier de ce qui l’a
conformément à la logique du modus ponens, ce qui amenée au jour. Le terme ex-sistant est donc à la fois
le conditionne est annulé une fois que le parcours indépendant, inconditionné, mais il ne l’est qu’en
prescrit a été accompli. Une fois que l’on a atteint tant que dénoué d’une condition.
ça, dans la logique, on peut faire entrer la position de Si l’on veut, l’ex-sistence est un résultat, mais un
A dans de nouveaux calculs sans avoir à traîner résultat qui reste, alors même que l’on efface
après lui ce qui nous a permis de poser A. On peut l’opération dont il résulte. Et pour faire sa place à la
dire que la condition est annulée précisément dans la notion de l’ex-sistence, il faut encore pousser sur le
mesure où l’on énonce que le terme de droite ex- côté celle de la supposition. Je l’ai déjà indiqué, il y
siste, mais, tout en étant annulé, il est maintenu pour a une différence tout à fait essentielle à faire entre
autant qu’il faut en être passé par là. supposition et ex-sistence, dans la mesure où le
supposé demeure dans la dépendance directe de ce
Entre antécédent et conséquent qui le pose et que, là, la condition ne peut pas être
annulée. En ce sens, dans l’usage des termes tel que
C’est justement ce que signale la graphie de l’ex- nous le pratiquons, ce qui est supposé n’ex-siste pas.
sistence comme nous la reproduisons de Lacan, qui
est là pour rappeler les attenances qui demeurent du 2. Un reste ex-sistant
terme de droite à celui de gauche. Ex-sistence
conserve le lien du terme de droite avec le terme de Un effet de la chaîne signifiante
gauche. C’est ainsi qu’en utilisant ce graphisme
élémentaire nous disons que ce terme de droite ex- Pour donner ici un exemple, qui est en fait ce qui
siste à celui de gauche. C’est une façon de poser ce nous guide aussi bien, lorsque Lacan ramène

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l’inconscient au sujet supposé savoir, c’est en tant question, c’est bien que l’on a à se demander si le
qu’il n’en fait qu’un effet de la chaîne signifiante réel ne resterait pas sous la dépendance du semblant.
telle que structurée dans l’expérience analytique. Et C’est précisément la question qui tourmente Lacan,
il prend bien soin de préciser, pour ceux qui ne qui a défini le réel par l’impossible. Il a défini le réel
donneraient pas au terme de supposition la valeur par l’impasse où l’on peut se trouver dans une
qui convient, que cela n’est rien de réel. articulation logique et qui permet d’isoler ce qui en
L’expérience analytique se déroule ainsi sous le chef ex-siste.
d’une supposition. Que, de cette opération, quelque
chose vienne à ex-sister n’est à cet égard qu’une Une impasse logique
hypothèse, c’est-à-dire que la supposition laisse
place, fasse place, introduise, permette l’accès à une Cette notion que l’on atteint l’ex-sistence à partir
ex-sistence, et, pour le dire encore autrement, que, d’une impasse logique est ce qui explique le choix
du sujet qui n’est que supposé, puisse venir à ex- qu’il a fait du terme de passe pour ce virage de la
sister à cette même place ce que Lacan a baptisé du supposition à l’ex-sistence. Ce terme renvoie à la
terme d’objet petit a. notion que c’est à partir d’une impasse logique que
l’on peut à proprement parler opérer le véritable
supposition ex - sistence modus ponens, c’est-à-dire qui est là tout à fait
disjoint de la conséquence.
................................................... C’est pourquoi ce que je vous ai dit du modus
S (a) ponens est un échafaudage, parce que c’est ici
évidemment en ligne directe que ça se suit. C’est
C’est ce qui supporte au plus simple ce dont Lacan a simplement une conséquence que l’on peut amputer
donné les coordonnées sous le nom de la passe. La de son antécédent, de sa prémisse.
passe serait le moment de l’éclipse de la supposition
en tant qu’elle laisserait un reste ex-sistant, c’est-à-
dire que cela désignerait le virage de la supposition à
l’ex-sistence. Et un virage affectant le sujet qui, tout
en étant destitué, s’en trouverait par là même
d’autant plus ex-sistant. Lacan le signale d’une
façon très précise, et qui se laisse exactement repérer
sur ce schéma tout élémentaire qu’il soit. L’idée de Lacan est que, d’une impasse logique,
On ne voit pas pourquoi on devrait parler de post- surgit quelque chose qui est d’un autre ordre que ce
analytique – je le dis pour moi, puisqu’il m’est qui s’est là coincé.
arrivé d’en parler – pour qualifier ce qui se laisse Définir le réel par l’impossible, ce n’est rien d’autre
dénommer d’une façon plus située, plus prenante, le que de définir le réel par une modalité logique, c’est-
domaine de l’ex-sistence. Considérons, dans ces à-dire par la logique, et c’est donner le pas à la
termes élémentaires, l’après-coup de l’émergence logique sur le réel. En l’occurrence, l’ex-sistant n’a
d’une ex-sistence. Une fois qu’une ex-sistence a valeur de réel que par rapport à la logique qui le
émergé, conformément à l’usage classique du modus conditionne.
ponens, l’antécédent est réductible au semblant. Régulièrement, nous voyons le dernier Lacan en
L’antécédent – ce que comporte d’ailleurs l’usage du appeler à l’impasse, souhaiter des impasses bien
symbole que j’ai proposé – n’ex-siste pas, tandis que structurées, des impasses qui se démontrent et,
l’ex-sistant, lui, paraît réel, au moins il est posé comme il le dit dans Télévision, «des impasses qui
comme réel. On peut donc donner une formule s’assurent à se démontrer». S’assurer à se démontrer,
générale qui qualifie le premier terme de semblant et c’est ce qui est là encapsulé dans ce symbole
celui de droite de réel. d’assertion. C’est parce qu’il espère des impasses
bien structurées que cela permet d’en toucher,
semblant réel comme il dit, le réel pur et simple.
Il ne le précise ce réel d’être pur et simple que parce
L’ex-sistence est-elle «vraiment» en mesure de
que ce n’est pas si sûr qu’il soit pur et simple. Il est
«fonder» le réel ? Je mets «vraiment» et «fonder»
plutôt impur et complexe d’être dépendant de la
entre guillemets, parce qu’on se demande si l’on a
démonstration de l’impasse.
vraiment atteint la notion du réel qui convient
lorsqu’on est encore occupé de le fonder. Mais
prenons ces termes, puisque, si l’on pose cette

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L’inconscient ex-siste au discours 3. Symbolisation et ex-sistence

C’est pourquoi nous trouvons aussi bien chez Lacan Double statut de l’inconscient
un usage dépréciatif de l’ex-sistence. Par exemple,
allez voir la troisième partie de son écrit Télévision, Si vous prenez encore, dans Télévision, l’exemple
où il introduit son idée de discours : «Je ne fonde pas qu’il y prend de Dieu, il dit très clairement : «Dieu a
l’idée du discours sur l’ex-sistence de l’inconscient, ex-sisté». Et puis, comme l’autre l’a dit, Dieu a
c’est l’inconscient que j’en situe de n’ex-sister qu’à cessé d’ex-sister aussi fort qu’avant, et Lacan
un discours.» Je souligne ce «ne que» pour utiliser évoque la possibilité que Dieu puisse reprendre de la
notre petit symbole. Ce qui est ici à gauche, c’est le force jusqu’à finir par ex-sister de nouveau.
discours, et l’inconscient ex-siste au discours. Je ne Nous trouvons la même oscillation concernant le
fais que transcrire sa phrase. L’inconscient ex-siste statut de l’inconscient. Il est clair que l’inconscient,
au discours et ne fait qu’ex-sister au discours. dans le dernier enseignement de Lacan, reçoit au
moins un double statut, tantôt référé à la supposition
du discours analytique, et tantôt relevant de l’ex-
discours ICS sistence au point que Lacan puisse le dire réel.
Son dernier enseignement navigue dans cette
problématique. L’inconscient est-il supposition ?
Que veut dire cet usage dépréciatif ? C’est un usage L’inconscient est-il ex-sistant ? Et cette ex-sistence
limitatif. Cela limite l’ex-sistence de l’inconscient à délivre-t-elle ou non un réel ?
ex-sister au discours. C’est un usage de la notion D’ailleurs, un des problèmes du domaine de l’ex-
d’ex-sistence qui met l’accent sur ce qui continue sistence, autrement dit post-analytique, est de savoir
d’attacher le terme ex-sistant à ce par rapport à quoi si après une analyse on croit encore à l’inconscient
il ex-siste. ou plus. Lacan ne se privait pas de témoigner des
Il considère ici en effet ces discours dont il a donné grands doutes qu’il nourrissait sur la densité de la
les formules comme des articulations signifiantes croyance en l’inconscient des analystes pratiquant
qui ne sont qu’une construction, un artifice, qui ne l’analyse. Une fois que le savoir supposé qui s’ensuit
sont qu’un ensemble articulé de semblants, et que de la position de l’analysant dans le discours
l’ex-sistence de l’inconscient est strictement analytique s’est éclipsé, qu’est-ce qu’il reste de la
dépendante de l’articulation du discours. position de l’inconscient chez un praticien ? Cela lui
Il ne dit pas du tout – au moins là – que c’est paraissait au moins quelque chose qui était à
électivement que l’inconscient ex-sisterait au interroger.
discours analytique. Il entend que l’inconscient ex- On a en effet, chez Lacan, un inconscient
siste au discours comme tel et que c’est même par symbolique, le fameux «structuré comme un
rapport au discours hystérique que l’inconscient ex- langage», mais on a aussi un inconscient que je ne
siste le mieux, du moins le plus clairement. C’est en reculerai pas à dire imaginaire – c’est celui du savoir
tout cas un usage de l’ex-sistant qui met en relief sa supposé –, et puis l’idée d’un inconscient qui serait
dépendance par rapport au discours. réel et qu’il met à l’épreuve et qu’il écrit.
Lacan avait à l’occasion, antérieurement, volontiers Il faut ici saisir en quoi cette problématique de l’ex-
articulé la dépendance de l’inconscient par rapport sistence à la fois se différencie de et aussi poursuit la
au discours analytique, lorsqu’il expliquait que problématique beaucoup plus connue, beaucoup plus
l’inconscient se vérifiait d’autant mieux qu’il était parcourue, de la symbolisation, du style des «mots
interprété. C’est ce qu’il a pu dire dans pour le dire», pour reprendre le titre d’un ouvrage de
«Radiophonie» quelques années auparavant, que Marie Cardinale – tout récemment disparue – qui a
l’inconscient se met à ex-sister toujours d’avantage eu sa célébrité.
plus on l’interprète. C’était aussi mettre en valeur le Tout le monde a pensé saisir ce dont il s’agissait
rapport d’ex-sistence qui sans doute fait surgir un dans le thème de la symbolisation. Je propose que
terme, mais n’efface pas complètement sa relation l’on saisisse ce qui différencie et articule la
avec ce qui le conditionne. problématique de l’ex-sistence et celle de la
L’ex-sistence est à éclipses, à cet égard. Cela ne va symbolisation.
donc pas de soi que l’ex-sistence nous définisse le
réel. Un au-delà de désidentification

Prenons d’abord la précaution de marquer que, chez


Lacan, la problématique de l’ex-sistence ne concerne

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pas seulement la relation du symbolique et du réel, démontrable dans cette perspective, que ce qui est
comme je le mettais en valeur avec les termes au-delà tend toujours à être défini comme réel.
d’impasse logique et de passe, mais qu’elle s’étend
aussi aux relations de l’imaginaire et du réel.
Symbolique Réel

Imaginaire Réel

Lacan isole dans son dernier enseignement, par


exemple, des termes qui ex-sistent à l’imaginaire. Je
ne prendrai comme référence que celle, bien connue,
qui apparaît une fois dans le Séminaire Encore,
lorsqu’il évoque l’instance de la jouissance phallique
comme hors corps. Cela se laisse placer sur ce
schéma comme un terme ex-sistant à l’imaginaire.
Un appel à la dimension du réel

Dans le Séminaire XI, la traversée du plan de


l’identification interroge sur la pulsion conçue
comme réelle. Toute la problématique de la
symbolisation est valable pour situer le cours de
l’analyse, mais, lorsqu’il s’agit de sa fin, il y a en
définitive, dans le premier mouvement de
l’enseignement de Lacan, un appel plus ou moins
L’événement de corps 3 est l’analogue de l’impasse précis à la dimension du réel.
logique. C’est ce qui s’inscrit dans ce qui ex-siste au Voyons par exemple lorsque cette zone
corps, de la même façon que ce qui fait passe ex- d’intersection est pour Lacan précisée. Non pas
siste par rapport à ce qui du symbolique est logique. simplement le phallus mais le fantasme, à la même
Les dix premières années de l’enseignement de place, à cette place d’intersection mise d’autant plus
Lacan donnent vraiment le sentiment d’explorer en valeur que, pour donner la formule de ce
entre le symbolique et l’imaginaire ce qui est le fantasme, Lacan accole un terme symbolique et un
recouvrement de l’imaginaire par le symbolique et terme imaginaire.
précisément l’intersection des deux, aux fins
d’assurer la dominance du symbolique. Ce qui se
situe à l’intersection – ce qui avait d’abord retenu –,
c’est un terme comme celui du phallus tel qu’il
figure dans la métaphore paternelle, c’est-à-dire un
terme imaginaire prenant valeur symbolique.
Lacan a situé les principaux concepts de la
psychanalyse dans cette intersection. Tout le premier
mouvement de son enseignement tend à montrer le
caractère symbolique de concepts qui étaient traités
comme imaginaires. Et Lacan de supposer que l’analyse fait obéir le
Cela a fait mouche avec la référence phallique fantasme à une logique qui se conclut par une
considérée comme l’identification majeure du sujet traversée. La traversée du fantasme, c’est la reprise
mais ayant un au-delà du fait même de l’opération du terme de traversée qui figure déjà dans le
analytique, un au-delà de désidentification. C’est la Séminaire XI. Cette traversée veut dire finalement
première approche que Lacan a pu faire de la fin de institution d’un non-rapport entre S barré et petit a et
l’analyse. émergence d’un réel.
Dans le Séminaire XI même, on trouve encore la Il en va encore de même si l’on se reporte au début
formule de traversée du plan de l’identification. de l’enseignement de Lacan, à la doctrine de la fin
Qu’est-ce qu’il y a, peu développé mais présent, de la cure qu’il propose dans son article «Variantes
pour situer cet au-delà de ce qui figure à de la cure-type». Tout ce qu’il articule de la cure
l’intersection ? On voit, d’une façon régulière, analytique est en termes de symbolisation, mais ce

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qu’il articule de la fin de l’analyse se distingue de la 1. Miller J.-A., «Le réel est sans loi», La Cause freudienne n°49, Paris, Seuil,
2001, pp. 7-19.
symbolisation. Lacan a défini le cours de l’analyse 2. Cf. Miller J.-A., Le lieu et le lien, op. cit., 2 mai 2001 (inédit). Voici, résumé,
comme symbolisation, que j’ai ramenée au plus le passage auquel il est fait référence : «Lacan a affirmé que le nœud était en
rapport avec la pratique analytique. Premièrement, il y a le symbolique. Vous
simple en disant «des mots pour le dire», mais il n’a recevez quelqu’un, vous lui demandez de parler. Vous mettez par là en action
jamais défini la fin de l’analyse par la symbolisation, la fonction de la parole, ce qui mobilise le champ du langage. Deuxièmement,
il y a l’imaginaire. L’analyse ne fonctionne que si le corps est là aussi dans
sauf peut-être au tout début, à la fin de «Fonction et l’expérience. Et troisièmement, il y a encore le réel, c’est-à-dire l’instance de
champ de la parole et du langage» où l’on voit en ce qui n’a pas de sens.» .
3. Cf. Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause
quelque sorte un horizon de savoir absolu se freudienne, n°44, Paris, Seuil, 2000, pp. 7-59.
présenter, scintiller.
Il donne en fait vraiment sa première doctrine de la
fin de l’analyse dans «Variantes de la cure-type», en
la faisant équivaloir à la fin du moi chez l’analyste.
Sans doute la fait-il équivaloir à une résorption de
l’imaginaire pour pouvoir opérer à partir du lieu de
l’Autre. Ce qu’il appelle, des termes qu’il avait alors
à sa disposition, l’assomption de la mort.
Qu’appelle-t-il là, avec des accents heideggériens,
cette mort qu’il s’agit d’assumer ? C’est un terme
dont la réalité est telle que l’on n’en peut rien savoir
et que l’on ne peut qu’imaginer. Dès sa première
doctrine de la fin de l’analyse, cela pointe vers un
terme qui échappe au symbolique comme à
l’imaginaire et qu’il appelle la mort.
Les repères sont là d’emblée que soit situé, au terme
de l’analyse, quelque chose qui reste à l’extérieur de
la parlotte et qui s’extrait du semblant. On peut
même dire, si l’on prend «Fonction et champ de la
parole et du langage», soit le tout premier Lacan,
qu’il parle de réalisation du sujet.
Il est en effet question d’un sujet qui n’est pas
réalisé au départ et que l’opération analytique
conduit à venir à l’être. On voit là ce qui fait limite.
C’est qu’il faudrait encore faire la différence de
l’être et du réel.
être réel

Lacan opérera ce déplacement dans son dernier


enseignement lorsqu’il parlera du parlêtre, c’est-à-
dire qu’il situera l’être du côté du symbolique. Le
parlêtre est une autre façon de dire le sujet. L’être est
toujours du côté du symbolique. On s’attribue l’être.
Il y a l’être aussi du côté de l’imaginaire, c’est
lorsqu’on le repère sur l’unité du corps, et là on parle
du corps parlant et de son mystère. Mais l’être
s’éclipse devant le réel. C’est ce dont il est question
dans ce dernier enseignement de Lacan, qui décide
alors d’opérer d’emblée avec les trois dimensions et
non pas de réserver celle du réel pour cet au-delà de
la traversée. Il le réinclut, le situe et l’articule
d’emblée dans son architecture nodale.
* Le lieu et le lien, L’orientation lacanienne III, 3, 9 et 16 mai 2001,
enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris
VIII. Texte et notes établis par Catherine Bonningue. Publié avec l’aimable
autorisation de J.-A. Miller.

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LA FORMATION DES ANALYSTES


«Il n’y a d’analyste qu’à ce que le désir lui vienne, soit que déjà par là il soit Chaque cas, dans sa contingence, s’inscrit dans les
le rebut de ladite
( humanité ). classes qui l’attendent. Comment s’inscrit-il ? 2
J. LACAN, NOTE ITALIENNE», Autres écrits, op. cit., P. 308. L’épistémologie des classifications nous fait
apercevoir la fonction de tout classement comme tel.
C’est une nomination, une «individuation». Nommer
Le cas, du malaise au mensonge le cas, l’exigence de bien-dire, est un des noms de la
Éric Laurent logique de l’expérience analytique. Elle oriente le
dire de l’analysant, son transfert, et le dire
Le malaise interprétatif de l’analyste.

Pour savoir «comment on analyse», nous procédons L’évolution du modèle freudien


par la méthode de l’exemple, du cas clinique. La
méthode est de tradition dans la discipline. Elle n’est Le récit de cas freudien, au départ, a suivi le modèle
pas sans critiques. Le prestige de la science et de la du roman goethéen. Les souffrances de Dora doivent
série statistique ruine, dans les sciences humaines, le beaucoup, dans leur forme d’expression, aux
lustre du cas unique. La question ne se limite pas à souffrances d’un jeune Werther qui aurait traversé
la psychanalyse ou aux disciplines cliniques. Le l’idéalisme allemand. Elles fixent cependant un
processus de mise en cause du cas n’est pas continu. modèle : le rêve et ses associations, dérivé de la
Considérons par exemple l’Histoire. Nous avons forme originale mise au point par Freud dans sa
connu la fascination de l’École des Annales pour la Traumdeutung pour rendre compte de l’expérience
série statistique, et le dédain pour le cas singulier. d’analyse originelle. Freud réussit à donner une
On estime maintenant que le plus difficile est forme narrative à la structure, libérée des contraintes
d’écrire la description du grand homme, de la de l’idéal. Il réussit à intégrer la séance analytique,
contingence historique, sans renoncer à la foncièrement nouée dans la dissymétrie de l’analyste
description des déterminations qu’il ou elle a su et de l’analysant, en un même récit continu du
braver. L’enjeu le plus délicat est d’inscrire la dialogue du sujet avec son inconscient. Il réussit
contingence du cas dans la nécessité. aussi à transmettre à Abraham et à Ferenczi son
La crise du récit de cas en psychanalyse, le fait que mode de narration. Son goût romantique a continué
l’on ne sache plus très bien comment le rédiger, et la de le porter vers les prolongements du roman
variété du mode de narrativité admise désigne un historique allemand, vers le rêve historique présenté
malaise. Celui-ci fait mine de s’organiser autour plus ou moins explicitement comme fiction. Le
d’un certain nombre de fausses oppositions et de dédoublement du romancier et de sa fiction y sont
faux dilemmes. Citons, dans le désordre, le qualitatif toujours plus ou moins présents. On le lit dans la
contre le quantitatif, la vignette contre le cas déployé Gradiva de Jensen ou dans les biographies
et la monographie exhaustive, les grandes séries et romancées de héros culturels comme le Leonardo da
l’isolement des variables pertinentes du cas isolé. Vinci de Mereschkowski 3. Karl Abraham et Otto
Les scientifiques renâclent à inscrire le récit de cas Rank en furent très impressionnés. Il fallut attendre
psychanalytique dans le cadre du single case la première guerre mondiale et l’étude sur «l’homme
experiment, comme certains psychanalystes les y aux loups» pour rompre avec ces formes anciennes.
inciteraient 1. Qu’est-ce donc qu’une expérience qui Ce sera le dernier «cas» freudien à prendre la forme
dépende aussi étroitement du lien classique du «récit de cas».
observateur/observé que celle instaurée par le La littérature s’est emparée des ressources du récit
transfert ? de cas freudien pour se dégager des formes
En vérité, le problème est le suivant : la convenues. La Traumnovelle de Schnitzler, qui date
psychanalyse n’est pas une science exacte. Le mime de 1926, s’appuie sur Freud pour forcer la littérature
de la science hors de son domaine ne conduit qu’à la à en dire plus sur les contenus sexuels de la conduite
parodie. C’est souvent le cas pour les séries du sujet. C’est en 1925 qu’Alban Berg veut faire du
statistiques dans notre champ. En ce sens le cas ne Woyzeck de Büchner, dans lequel le drame inclut le
peut être «objectif». Cela n’empêche nullement journal clinique et le fait divers médico-légal, un
d’exister la clinique psychanalytique et les opéra. Écriture automatique, cadavres exquis,
narrations, c’est-à-dire des «types de symptôme». méthode paranoïa-critique, monologue intérieur,

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flux continu des pensées, deviennent autant de lieux concept de personnalité, mais il la tire vers la
d’expérimentation pour la littérature nouvelle. Le perspective française de la «psychologie concrète» 4.
goût change. Il y a là une sorte de mise en abîme de Il souhaite la publication de monographies
la littérature et du cas au moment où, dans la exhaustives sur un cas : «au cœur de ses
psychanalyse, le «tournant des années vingt» – crise conséquences objectives en termes scientifiques, la
dans la pratique de l’interprétation – retentit sur le plénitude dramatique du rapport de sujet à sujet ; elle
modèle du récit de rêve et de ses associations. La se développe dans une recherche qui va au-delà de la
«crise de l’interprétation», qui accompagne le réalité de la conduite : nommément à la vérité qui
tournant des années vingt, met en péril le récit de s’y constitue» 5. Un véritable single case experiment
cas. Au lieu de l’association triomphante qui vient à appuyé sur l’unité de la «personnalité». Le passage
bout du symptôme, les psychanalystes ont affaire au de Lacan à la psychanalyse lui fera abandonner les
symptôme qui résiste au dévoilement de espoirs fallacieux d’une méthode exhaustive. Plus
l’inconscient. Les «cas» viennent rendre compte des exactement, il remplacera l’exhaustion par la
difficultés de chacun et de l’extension de la cohérence du niveau formel où s’établit le
psychanalyse là où le rêve n’a pas cours, dans la symptôme. Nous retrouverons un écho de la
psychose par exemple. Bien davantage qu’avec le méthode dans l’accent mis sur le rôle de la
modèle freudien, c’est l’unité de la séance de récupération par chaque sujet de son histoire 6. A
psychanalyse qui fait matière de compte rendu. Les mesure qu’il logifie l’inconscient, Lacan fait
auteurs essaient de faire coïncider leurs récits avec basculer le récit de cas psychanalytique vers la mise
leur pratique. Le rêve d’un carnet de laboratoire au jour de l’enveloppe formelle du symptôme,
sous-tend cette extraction de moments cruciaux conçue comme une sorte de matrice logique.
d’une séance. L’unité du récit de cas n’était plus le Dans la lecture qu’il fait des cas de Freud, Lacan
destin d’un sujet, mais le fait mémorable, «élève le cas au paradigme», au rang de «l’exemple
transmissible, extrait d’une séance. La forme courte qui montre» les propriétés formelles, au sens le plus
allait prévaloir. Mélanie Klein en invente une large, des manifestations de l’inconscient freudien.
nouvelle forme, sous la modalité du carnet Le paradigme fait venir la structure et indique aussi
d’expérience, séance par séance. Le «matériel» bien la place du symptôme dans une classe, que les
aussitôt traduit en termes «inconscients» par un éléments de substantialité dans la vie d’un sujet qui
apport du psychanalyste de la même longueur, se répètent et qui permutent, ou encore les modes de
bouleverse l’ordonnance des récits freudiens. déclinaison dans la répétition du même. La structure
L’intérêt se centre sur ce que nous pourrions appeler logique et topologique des cas freudiens apparaît
«l’épiphanie» propre à chaque séance, manifestation ainsi avec une netteté inoubliable. La structure
de l’inconscient dans sa matérialité et démonstration logique des trajets du petit Hans autour du vide de la
du «savoir faire» du psychanalyste. Elle n’arrive à phobie se révèle dans la lecture du cas. Le schéma R
détourner le problème de la difficulté de la montre les arêtes de la psychose de Schreber à partir
publication qu’en rendant publique à sa mort (1960) des signifiants isolés par Freud. Le quatuor de Dora
son «analyse d’un enfant de dix ans» menée en rejoint celui de la «jeune homosexuelle», en
1940. Elle maintient ainsi la forme déployée de la indiquant le groupe de transformation de la sexualité
monographie. Ce sera cependant la dernière féminine autour du signifiant du désir. Dans
monographie publiée. l’homme aux rats, il fait valoir la «combinatoire
L’évolution se fera vers la vignette clinique, la générale» 7 des formes du labyrinthe obsessionnel.
forme clinique brève, à mesure que la littérature au La mise au jour dans chacun de ces cas
sens large adopte les procédés freudiens pour en paradigmatiques de la combinatoire inconsciente
faire un objet littéraire nouveau. À mesure aussi que nous a épargné les faux dilemmes dans lesquels le
personne ne prend plus en charge «la» psychanalyse mouvement psychanalytique américain a su
comme telle, mais se voue à en illustrer un aspect s’enfermer. Citons-en quelques-uns : faut-il ou ne
partiel. faut-il pas lire les textes de Freud comme celui d’un
fondateur ? Une véritable science a telle des
De l’histoire à la logique fondateurs ? Ne perdons-nous pas notre temps à lire
les textes princeps ? Ce type de questions dont Jacob
C’est dans cette crise que l’évolution de la méthode Arlow 8 se fait le spécialiste suppose que la question
choisie par le Dr Lacan à partir de sa thèse prend de la scientificité de la psychanalyse soit résolue. Si
toute sa valeur. Dans la thèse de psychiatrie, qui c’était une science exacte, nous n’aurions plus rien à
l’amène au seuil de la psychanalyse, le fonds de la
méthode est jaspersien, et s’organise autour du

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apprendre de Freud, tout aurait été intégralement construction formelle tourne autour d’un impossible
transmis. qui inscrit une place vide en réserve : S(A).
Ces questions s’accompagnent aussi de contorsions Cette place est reconnue cruciale, non seulement
rhétoriques où la critique nord-américaine doit pour l’enjeu d’une cure mais aussi pour la
d’abord considérer que Freud s’est trompé, a falsifié communauté analytique. Comment le discours
ses résultats, a présenté des écarts injustifiables entre psychanalytique constitue-t-il sa communauté
ses notes de séance et sa publication, s’est conduit d’auditeurs et d’exposants ? Comment
de façon bassement intéressée avec ses patients (le reconnaissent-ils l’évidence qui leur est soumise ?
dossier Frink le bien nommé). Bref, il s’agit d’abord Est-ce par une langue commune, une définition
d’effectuer la grimace du non-dupe pour lequel il commune de ce que serait un cas, de ce qui serait
n’y a pas de grands hommes. Ensuite, on peut une analyse idéale, un résultat prévisible ? C’est à
reconnaître que les cas de Freud sont irremplaçables, l’inverse que procède le discours analytique. Le récit
et l’on finit par se ranger à l’avis ironique du grand de cas comporte des formes réglées dans les
critique littéraire Harold Bloom : «Freud est parmi différentes communautés de travail
les écrivains modernes un des plus persuasifs» 9. psychanalytiques. Il y a des modèles du genre qui
Aller au-delà de Freud, repenser la psychanalyse, circulent. Mais c’est dans l’écart par rapport à ces
mettre au jour des concepts nouveaux pour penser modèles que la qualité du travail de chaque analyste,
son objet, implique sans doute de passer par la sa présence, se font entendre. Le cas clinique est, à
dialectique selon laquelle on apprend davantage cet égard aussi, inscription et écart. Comment
d’une erreur de Freud que d’une vérité venant d’un reconnaître alors la pertinence de l’écart ?
autre, comme le «retour à Freud» de Lacan le L’indication fondamentale qu’a donnée Lacan sur ce
montre. point est que la démonstration en psychanalyse est
La particularité de la construction logique de chaque homogène à la forme du mot d’esprit. C’est à partir
symptôme, comment l’inscrire dans les types de de l’effet de sens plutôt que du sens que, dans son
classifications ? 10 Le caractère de cohérence logique dernier enseignement, Lacan fait tenir ensemble le
du symptôme est affirmation de l’existence de signifiant et le sens. Il rejoint ainsi Wittgenstein, du
classes de symptômes et en même temps effectue moins le second Wittgenstein et son sens aigu de la
leur déconstruction. disjonction entre signifiant et signifié. C’est ce que
note Jacques-Alain Miller dans sa conférence
Faire preuve intitulée «l’appareil à psychanalyser» 14: «Lacan ne
s’est pas satisfait du Nom-du-père. Dans la même
La mise au jour de l’enveloppe formelle n’est pas le fonction d’agrafe, il place ce qu’il appelle la
tout du cas. Un cas est un cas s’il témoigne, et de structure du discours. Lorsque nous sommes dans un
l’incidence logique d’un dire dans le dispositif de la discours, le signifiant et le signifié s’équilibrent […]
cure, et de son orientation vers le traitement d’un la compréhension, y compris l’accord entre le
problème réel, d’un problème libidinal, d’un signifiant et le signifié, du sens et du réel, est une
problème de jouissance. Si nous observons cette affaire de communauté. […] le véritable sens de
gravitation de la logique signifiante dans le champ meaning is use, repose sur une pratique commune du
de la jouissance, alors nous pourrons parler de cas au langage dans une société donnée. C’est ce qu’il
sens où nous retrouvons le casus latin 11, ce qui appelle «partager une forme de vie». Pour nous
tombe, contingence fâcheuse, ou le Einfall freudien comprendre, il faut partager une pratique et une
qui recouvre la même zone sémantique. forme de vie.»
Il faut encore que le sujet y «reconnaisse la place Le modus ponens, le détachement, se produit dans
qu’il a prise» dans cette partie jouée logiquement, notre discours lorsque le gain libidinal est atteint.
comme tous les «grands jeux». Cette part prise est la C’est ce que Lacan a retenu pour l’expérience de la
voie par laquelle le sujet aura en retour une prise sur passe, où chacun soutient la démonstration de son
les vérités qui lui seront révélées au cours de propre cas. Ce dispositif où l’on raconte son cas, en
l’analyse. Il y a engagé son être c’est-à-dire, pour fin d’analyse, comme une bonne histoire, a la
nous, sa chair et ses pulsions, dès son insertion dans structure du mot d’esprit. Le dispositif radicalise
les balbutiements du fort-da. La place de cette part l’énonciation de chacun. Ce modèle de la
prise, de cette part «interdite» et non maudite, est transmission de la psychanalyse est retenu par
d’abord nommée par Lacan comme la place du certains auteurs hors notre orientation 15.
désir12. Ce sera ensuite la place de la jouissance, Dans la pente qui est la sienne, le discours
lorsqu’il remaniera sa théorie du symptôme 13. La universitaire a vu, à l’inverse, la solution dans

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l’effacement de l’énonciation dans la langue. D’où C’est une clef décisive pour la place du récit de cas
sa recherche toujours d’une langue nouvelle, néo- comme démonstration dans la discipline
langue purgée des traces de la jouissance des psychanalytique.
énonciations de départ. La recherche d’une langue L’enveloppe formelle du cas n’est pas séparable de
clinique unique, d’un modèle de cas clinique qui sa poétique. Le mot désigne à la fois l’effet de
serait le common ground, le fondement commun qui création obtenu par la mise en forme du symptôme,
permettrait l’échange entre psychanalystes, relève de aussi bien du côté de l’analysant que du côté du
cette tentative. L’utopie de cette langue dite psychanalyste. La poétique dans le discours
politiquement correcte serait de permettre un grand psychanalytique vient à la place de la pragmatique
conduit, comme disait Locke de la langue, autorisant dans le discours du maître. Ce discours reconnaît
une communication purgée des malentendus qui lui «l’acte de langage», mais tente de le réduire au
font obstacle. Cette utopie du discours universitaire rapport au signifiant-maître. La poétique
est une entreprise clinique, au sens où elle veut psychanalytique suppose un acte de langage qui
effacer le désir du psychanalyste qui a mis au jour déplace, disloque, le signifiant maître. C’est une
un fait clinique comme tel. Elle relève du même poétique qui dépasse l’analyste et l’analysant.
genre d’opération qu’avait montré le linguiste Jean- Comme le dit Lacan, l’analyste est poème plutôt que
Claude Milner dans son beau livre sur L’Amour de poète lorsqu’il accède à cette dimension du langage.
la langue 16. Nous ne sommes plus à l’époque d’un C’est le point où l’orthè doxa, qui s’appuie sur la
signifiant maître qui définisse un bon usage, et structure dans le réel, témoigne du «mensonge» du
traque les formes dévergondées de l’invention réel.
symptomatiques dans la langue. Nous sommes à
l’époque d’un idéal humanitaire de la langue, Le cas et l’«état de la Chose»
voulant lui donner un bon usage universel.
La voie propre au discours psychanalytique, dans Fin 1918, Gotlob Frege recevait le manuscrit du
l’échange sur le récit de cas, réside dans le contraste Traité logico-philosophique de Ludwig
entre l’approche par l’hétérogénéité et l’approche Wittgenstein. Le 28 juin 1919, il lui en accuse enfin
par la langue expurgée universelle. Loin d’expurger, réception, et en fait un commentaire. Il lui pose une
il nous faut mettre à jour une clinique des série de questions. «Dès le début je suis tombé sur
symptômes établie sur la découverte, par chaque les expressions "est le cas" et "fait" et je soupçonne
sujet, de ce qui est nommable et innommable dans que est le cas et fait sont identiques. "Le monde est
l’usage propre qu’il fait de la langue de sa tout ce qui est le cas" et "le monde est l’ensemble
communauté. des faits". Tout fait n’est-il pas le cas et tout ce qui
est le cas n’est-il pas un fait ? N’est-ce pas la même
Du malaise au mensonge du cas chose si je dis A est un fait, que si je dis A est le
cas ? Pourquoi dans ce cas ces deux expressions ?…
Nous supposons dans l’orientation lacanienne un Voici qu’apparaît une troisième expression : "Ce qui
autre modèle que celui fondé sur l’hypothèse est le cas, un fait, c’est l’existence de
modèle/représentation. C’est ce modèle qui est Sachwerhalte18. Ce que Lacan désigne comme «le
partout ailleurs la source du malaise dans le récit de cas» interroge un autre «état de chose», peut-être un
cas. L’opposition/articulation du symbolique et du «état de la Chose», un Dingverhalt. Lors de son
réel est ainsi pensée en des termes d’un kantisme cours du 5 décembre dernier, J.-A. Miller posait une
mou, dans l’opposition phénomène/noumène, question radicale : le véritable récit de cas ne serait-
représentation/chose, modèle/hypothèse. il pas celui de l’AE, déplaçant de façon décisive le
À suivre le cours de J.-A. Miller cette année 2001- statut du savoir de l’analyste ? C’est dans cette
2002, deux points m’ont particulièrement retenu. perspective que j’ai relu la «Préface à l’édition
L’un est l’articulation de la science et de l’orthè anglaise du Séminaire XI». Lacan a, dans ce texte,
doxa. L’autre la monstration du lieu du «mensonge» une position en effet «radicale» à l’égard du savoir
dans les catégories RSI. Il nous a fait voir comment de l’analyste. Il part du hors-sens : «Quand […]
la catégorie du «mensonge» occupe la place de la l’espace d’un lapsus n’a plus aucune portée de sens
structure comme point de réel dans le symbolique, (ou interprétation) alors on est sûr qu’on est dans
prolongeant les développements du «Séminaire de l’inconscient. On le sait, soi. Mais il suffit que s’y
Barcelone» 17. L’homologie des deux lieux, de fasse attention pour qu’on en sorte. […] Resterait
l’orthè doxa et du mensonge, est décisive pour se que je dise une vérité. Ce n’est pas le cas : je rate. Il
séparer dans la psychanalyse des impasses d’une n’y a pas de vérité qui, à passer par l’attention, ne
épistémologie du modèle. mente» 19.

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Lorsque Lacan construit, un peu plus loin, sa Le moment où l’analyste fait de l’histoire un cas se
catégorie de réel, on peut dire qu’il le fait à l’envers saisit toujours à partir d’un point de rencontre, d’un
de la thèse de Wittgenstein qui énonce «le monde est événement propre à la cure. Ce n’est qu’à partir de là
tout ce qui est le cas». Il part de l’objet et non du que s’ordonne le récit des déterminations qui tissent
monde : «[…] la seule idée concevable de l’objet, le sujet. C’est sur la rencontre que le livre s’ordonne,
celle de la cause du désir, soit de ce qui manque» 20. fait poids. L’auteur le souligne, le récit ne s’ordonne
Nous obtenons donc un manque et non un «état de pas autour d’un savoir, il s’ordonne autour d’une
fait». Il définit ensuite le réel comme «manque du rencontre : «L’analyste ne sait pas, pour la bonne
manque», comme «bouchon que supporte le terme raison qu’il est en position de petit a comme agent,
de l’impossible». Ce que Lacan souligne alors, c’est au titre d’objet cause du désir. (…) Le faux départ
que la fonction de cette définition du réel est n’empêche pas la rencontre des deux désirs » 22.
d’assurer son antinomie avec le vrai et la Prenons comme exemple le premier cas présenté
vraisemblance. La vérité s’approche surtout dans sa sous le nom de Aïda. Ce sujet arrive en analyse alors
dimension de rêve : «La vérité dont rêve la fonction qu’elle vit dans un temps mythique, un temps
dite inconsciente». mortifère. Elle a eu un ancêtre : «[…] au-delà de
Le savoir, alors, où est-il ? Il est défini comme «peu l’ancêtre, l’histoire familiale n’a pas encore
de savoir», de la même façon qu’autrefois Lacan commencé : d’où la dimension mythique qu’ont pris
évoquait le «peu de réalité». Il parle du «peu que aussitôt l’ancêtre et sa descendance […] Il n’y avait
nous savons en matière de réel». Freud lui-même, donc plus rien ; que la mort. Elle en fit grief à
qualifié de «théoricien incontestable de l’analyste qui de ce fait redevint un être vivant. […]
l’inconscient», est défini comme celui qui «ne savait Elle put enfin faire, en analyse, la rencontre de
pas ce qu’il faisait». La théorie est une chose, le l’autre, dans le réel» 23. C’est à partir de ce point
savoir de l’analyste une autre. Ils sont disjoints. que, pour l’analyste, se produit la bascule du cas –
Comment un analyste ainsi défini peut-il rendre que le sujet reprend contact avec sa vie.
compte d’un cas ? Nous allons voir sur un exemple Du côté des cas, nous constatons d’emblée leur
que cela ne laisse pas l’analyste sans recours. Cela multiplicité et la diversité de leurs sources. Il y a les
implique simplement qu’il veille à ne pas s’identifier cas de la pratique ; il y a aussi les cas de contrôle ou
au savoir de l’expérience – à laisser opérer la de dialyse. Cette particularité d’intégrer ces deux
supposition de savoir de la bonne manière. sources avec facilité, rare dans la littérature, est
sûrement liée au destin particulier du contrôle de
La visée d’un analyste Gennie Lemoine avec Lacan, dont elle nous parle. Il
y a un récit de cas de psychodrame. Nous trouvons
J’ai choisi de commenter la façon dont notre aussi les grandes figures féminines de la littérature
collègue Gennie Lemoine procède dans son usage du commentées par Lacan : Antigone, Médée, Sygne, et
récit de cas. Je me suis saisi de la parution récente d’autres qui lui sont propres, comme le couple formé
du recueil de treize années de conférences, par Colette Thomas et Arthaud.
interventions, séminaires, entretiens en Suisse La forme des cas est très variée. Nous trouvons de
romande sous le titre L’Entrée dans le temps. Le longs récits comme Karine ou Sisyphe ou de brefs
livre de Gennie Lemoine se prête, à plus d’un titre, à fragments, les cas «à l’avenant», comme
interroger le statut du récit de cas dans la L’Androgyne ou Domina ; des moments brefs
psychanalyse. D’abord, parce que de nombreux cas comme les interprétations ou de véritables dialogues,
y sont cités ; la question du récit est elle-même comme avec ce sujet psychotique en psychodrame.
thématisée comme telle. Plus profondément, quelque Il s’agit bien d’une série, de «toute une série
chose du livre consonne avec cette interrogation sur d’exemples puisque aucun n’est exemplaire ; et la
le statut du récit de cas dans l’orientation lacanienne série ne sera pas exhaustive, puisqu’il y a autant de
car Gennie Lemoine met en avant, de façon cures que d’interventions» 24.
insistante, la pratique de la cure comme fondement Commençons par examiner les cas d’analyse
des divers développements théoriques auxquels elle puisqu’ils sont exemplaires de la méthode. Prenons
se livre : «Les petites histoires font partie intégrante le cas de Karine. Elle vient en analyse comme la
de la doctrine analytique […]. Chacune contient une femme qui ne manque de rien. Elle est héritière
leçon à cueillir comme il convient à chacun » 21. d’une grande fortune, a choisi un mari qu’elle
Théorie et récit, c’est tout l’accent du livre dès sa entretient et dont elle a des enfants. Si elle vient,
première partie qui porte comme titre «Des petites et c’est qu’elle a rencontré un autre homme qui lui a
grandes histoires aux mathèmes». L’interrogation se fait découvrir une jouissance inédite jusque-là. Elle
poursuivra tout au long du livre.

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vient pour que l’analyste l’aide à choisir entre les Ce désir d’aller à la rencontre du plus singulier de la
deux hommes : «Si vous ne pouvez pas choisir, lui douleur de chacun de ces sujets n’est pas réservé aux
ai-je dit, ne choisissez pas». femmes. Voyons le cas de Sisyphe, cet «homme
L’analyste est sensible au ravage que provoque la marié et père de famille, qui s’est condamné à
perte chez ce sujet qui a tout, car elle a perdu sa satisfaire sa femme de toutes les manières sans y
mère très tôt. «C’est Karine qui fait l’homme, c’est- parvenir. Ce projet a recouvert entièrement son désir
à-dire la Mère avec une majuscule. Elle a l’initiative propre. Le dernier caprice de l’épouse lui a fait
et la puissance sexuelle […] Mais, dit-elle, je ne entreprendre de construire une maison de ses propres
peux pas abandonner Pierre, tout s’écroulerait. mains. Comme il travaille par ailleurs pour subvenir
Quand mon premier amant m’a quittée, j’ai cru en aux besoins de sa famille, il ne parvient pas à finir la
mourir. Ma nounou a eu extrêmement peur. Je maison. Il dit : «Je n’arrive pas à boucher le trou ; il
souffre tout le temps et puis j’ai peur», ajoute-t-elle. manque toujours une pierre». C’est Sisyphe Une
«Enfin elle souffre». C’est en s’appuyant sur cette autre fois, il rêve qu’il n’arrive pas à gravir une
rencontre de la douleur dans la cure, ce dont elle se montagne jusqu’au sommet, parce que la pente est
plaint à l’analyste, que celui-ci appuie de façon de plus en plus raide, au point de devenir verticale.
décisive son interprétation : «Je lui dis qu’elle Je me rappelle encore l’horreur éprouvée en rêve par
éprouve aujourd’hui la douleur qu’elle n’a pas l’analysant et qu’il m’a communiquée. Il s’agit
éprouvée à la mort de sa mère, et qu’elle a éprouvée véritablement d’un supplice. Enfin – j’abrège
lors d’une première séparation sans savoir quelle évidemment car il a fallu quelques années pour en
mort elle pleurait. J’ajoute qu’elle ne pouvait en arriver à l’épisode qui suit. Il arrive donc à sa séance
faire " l’économie ", que cette douleur ne pouvait visiblement épuisé : il faut qu’il finisse ; sa femme
rester inéprouvée». n’est pas contente ; elle n’est jamais contente.
Passons à un autre cas, celui baptisé Wonder-girl. Pourtant il fait tout ce qu’elle demande.
C’est un sujet qui se présente fermé sur lui-même «J’obtempère», dit-il. C’est son terme. Là-dessus, il
pour de tout autres raisons. Elle est définie comme demande tout simplement un petit congé analytique
n’ayant pas de filiation, pas de continuité, pas de pour finir la maison. D’ailleurs, il n’a plus d’argent
mémoire. C’est une star perdue dans son image. pour payer l’analyse. Va-t-il toucher à son capital ?
L’analyse consistera essentiellement par le Le capital, en analyse, c’est la mère, c’est-à-dire la
maniement du transfert à introduire une perte source de toute subsistance. La source tarie, la mort
symbolisable par ce sujet. C’est la rencontre de la survient ; l’analyste voit le piège : la maison ou
présence/absence de l’analyste qui permettra la l’analyse. «Je vous attends à votre heure habituelle»,
sortie de ce sujet hors de l’idéal. Dans les paradoxes dis-je. «Mais je ne peux pas», s’écrie Sisyphe
des contradictions entre la position féminine et la atterré. Pourtant, il vient : et quelque temps après, il
position maternelle, l’analyste ne cherche pas à entame une procédure de divorce» 28. Il y a eu
arrondir les angles, elle va à la rencontre de ces intervention, conclut l’analyste. C’est, là encore, le
contradictions et les désigne au sujet : «Dans point de rencontre qui ordonne tout le cas. Notons le
l’amour sexuel et dans l’amour pour l’enfant qu’elle résumé, la condensation du cas, pour en venir au
met au monde, une femme a deux fois la chance, point crucial.
douloureuse et heureuse à la fois, d’affronter la Ce n’est pas seulement dans les analyses mais aussi
castration symbolique.» 25. Dans des cas de mères dans les contrôles ou dans les dialyses, comme le dit
«seules», l’analyste accentue la «terribilitá» de Gennie Lemoine, que le point de la rencontre hors-
l’amour maternel. De cette mère qui se fait dire par sens dans le transfert est visé. C’est sans doute lié à
son fils : «maman, c’est toi mon papa», ou «plus la façon dont G. Lemoine nous confie s’être
tard, je serais une maman», elle commente «l’enfant analysée lors de son contrôle avec Lacan. Elle
ne deviendra pas pour autant un cas» : «Ou alors, il raconte l’effet subjectif produit lors d’un de ces
faut dire que n’importe quel cas met à jour la contrôles. Elle construisait très soigneusement un
structure» 26. Pour cette autre dont «[…] les vœux de tableau clinique sans avoir le sentiment d’y être : «Je
mort sur son dernier fils, dont elle ne voulait pas, se réfléchissais comme un miroir ma relation
sont retournés en une peur panique de lui faire du analytique, miroir proposé au regard de Lacan pour
mal», l’analyste ajoute : «Disons qu’en même temps approbation. Il n’y avait donc plus que miroirs. Ça
qu’elle le tue, elle se tue à le faire vivre, de peur pouvait durer. […] Ce tableau que je peignais
qu’il n’en meure ! Or, ce n’est pas un trait s’ordonnait donc sur une sorte d’écran […] je
exceptionnel si rare que cet amour haineux – souhaitais le foudre qui m’en délivrerait. […]
mortifère – d’une mère. C’est un trait universel» 27. – Vous devez commencer à voir…

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Le coup de gong lacanien avait suffi à casser le par un effet qui atteint à l’efficace du mot d’esprit.
miroir. […] La coupure avait cassé le miroir» 29. Le Une version du désir de l’analyste qui corresponde à
contrôle lui avait permis de rompre la relation en cette visée serait aller à la rencontre de la
images. Le premier exemple d’un tel effet lors d’un rencontre.
contrôle porte le nom de sans-limite. «L’analyste me
1. Wildlöcher D., «La méthode du cas unique», Le cas en controverse, Paris,
dit qu’il entend revenir avec insistance les mots PUF, 1999, p. 198.
suivants : sans limites. "Mon analysant ne connaît 3. Miller J.-A., La conversation d’Arcachon, Paris, Agalma Seuil, coll. Le
Paon, 1997, pp. 267-68.
pas de limites", dit-il, comme pour conclure […] Me 3. Edité à Leipzig en 1911, et ayant inspiré à Freud son étude sur Limard.
revient alors en mémoire un rêve que ce même 4. Lacan J. De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité
(1932), Paris, Seuil, 1975, p. 346.
analyste m’avait raconté et auquel il ne s’était pas 5. Lacan J, «Prémisses à tout développement possible de la criminologie»
autrement arrêté. Voici le rêve : l’analysant se trouve (1950), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 121.
6. Lacan J., «Fonction et champ de la parole et du langage» (1953), Écrits,
chez lui, dans sa propre maison, avec son analyste. Paris, Seuil, 1966, p. 261.
Ils parlent longuement (je souligne). Chacun a dans 7. Lacan J. «La direction de la cure et les principes de son pouvoir», Écrits,
op. cit., p. 630.
cette maison sa propre chambre (tiens !). Ils parlent, 8. Arlow J, «Address to the graduating clans of the San Francisco Institute»,
c’est tout. Le voilà, le sans-limite : c’est la The American Psychoanalyst, 25, 15-21. Cité dans l’article de Patrick J.
Mahony, infra.
conversation sans fin et sans résolution sexuelle avec 9. Mahony RU, «Les cas de Freud aujourd’hui», Le cas en controverse, Paris,
son analyste enfin à sa merci. C’est le désir de PUF, 1999, p. 130.
10. Miller J.-A., La conversation d’Arcachon, op. cit., 1997, pp. 267-268.
l’analysant pour son analyste qui est sans limites 11. Casus, participe passé substantivé de cadere qui, signifiant proprement
[…]». «fait de tomber, chute», désigne par euphémisme la mort et signifie «ce qui
arrive, hasard, accident fâcheux, malheur». Dictionnaire historique de la
L’essentiel, conclut l’analyste, est de faire émerger langue française, sous la direction d’Alain Rey, Paris, Le Robert, 1998.
le désir : «Le désir de qui ? 12. Lacan J., «La direction de la cure…» (1958), Écrits, op. cit., p. 633.
13. Miller J.-A., «Séminaire de Barcelone sur Die Wege der Symptombildung»,
La question est problématique» 30. Le symptôme-charlatan, Paris, Seuil, 1998, p. 40.
De cette rencontre avec le désir, l’analyste fait 14. Miller J : A., Conférence prononcée à Gand en 1997, publiée dans El
sintoma charlatan, Paidos, 1998.
l’appui décisif du sujet : «L’intervention fait donc 15. Fédida R, «Morphologie du cas dans la psychanalyse, questions ouvertes»,
coupure et un effet de sujet s’en saisit» 31. Ou Le cas en controverse, Paris, PUF, 1999, p. 43.
16. Milner J.-C., L’Amour de la langue, Paris, Seuil, 1978.
encore : «L’expérience a une fonction radicale, il n’y 17. Miller J.-A., «Le Séminaire de Barcelone sur Die Wege der
a rien avant ; et il n’y a qu’une sorte d’expérience et Symptombildung», Le Symptôme-charlatan, op. cit., p. 52.
18. Monk R., Wittgenstein, le devoir de génie, Paris, Odile Jacob, pp. 166167.
c’est la rencontre de l’Autre. Expérience 19. Lacan J., «Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI», Autres écrits,
traumatisante qui répète le traumatisme de la Paris, Seuil, 2001, p 571.
20. Ibid., p. 573.
naissance de l’enfant jeté, expulsé dans le monde des 21. Lemoine-Luccioni E., L’Entrée dans le temps, Lausanne, Ed. Payot
humains auquel il est étranger» 32. L’expérience de Lausanne, 2001, p. 17. Cette partie s’appuie sur une intervention faite lors de la
soirée de la Bibliothèque consacrée par l’ECF à la présentation de ce livre, en
la rencontre a ainsi la place d’un «Nom-du-père» 33. présence de l’auteur.
Pour entrer dans le temps de l’Autre, il faut une 22. Ibid. p. 35.
23. Ibid., p. 24.
expérience de cet ordre. Le cas s’ordonne autour. On 24. Ibid., p. 189.
résume, on centre, on va au but. C’est aussi entrer 25. Ibid., p. 118.
26. Ibid., p. 109.
dans le vide. C’est une expérience du désert : «Une 27 Ibid., p. 108.
fois qu’on n’est plus ni de personne et qu’on n’a 28. Ibid., p. 209.
29. Ibid., p. 196.
plus aucun objet, alors on est dans ce que Lacan 30. Ibid., p. 193.
appelle " le drame subjectif "» 34. «La rencontre se 31. Ibid., p. 189.
32. Ibid., p. 231.
fait dans un phénomène de deux vides qui " 33. Ibid., p. 186.
s’écrantent "en une syncope ; à l’instant il n’y a plus 34. Ibid., p. 130.
35. Ibid., p. 40.
personne. Rien de plus insécable apparemment que
la coïncidence dans le même vide» 35.Cette
expérience radicalise le non-rapport. «La femme ce La passion du psychanalyste
qu’elle aime c’est vraiment Dieu, Dieu le Père. Ce Pierre Naveau
n’est pas l’homme qu’elle a en face d’elle. Et cela je
l’ai développé de toutes les façons dans mes textes». À propos de l’effet-de-formation en psychanalyse
L’intervention comme Nom-du-père – «fait de
coupure» qui produit un effet de sujet – est sans
doute une des versions du Nom-du-père en tant qu’il Remarque préalable
se réduit, dans l’enseignement dernier de Lacan, à
un outil, un usage. Si le symbolique dans le réel a L’expression «la passion du psychanalyste» est une
pour nom le mensonge, la rencontre a la forme d’un expression qui ne peut manquer d’étonner. Le terme
hors-sens d’où le mensonge fait signe pour un sujet, de passion s’oppose, en effet, à celui d’action. Or,

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l’acte psychanalytique n’implique-t-il pas que l’on rapport qu’il y a, au cœur même du discours de
doive plutôt parler de «l’action du psychanalyste» ? l’analyste, entre l’action et la passion :
La question se pose, par conséquent : qu’est-ce qui action a
est visé par l’usage de l’expression «la passion du ↑ →↑
psychanalyste» ? En quoi un tel usage est-il utile ? passion S2
Problématique de la contribution ici proposée – Au point de départ du fonctionnement du discours, il
Trois problèmes se posent par rapport à ce que y a un vecteur qui conduit de la passion vers
Lacan appelle «le passage du psychanalysant au l’action :
psychanalyste» : le retour de la bévue, le retour du
action
tragique et le retour du fantasme. ↑
passion
L’alternative Relativement à ce point de départ, il apparaît qu’il y
a une antinomie entre la formation du psychanalyste,
La psychanalyse est ici abordée à partir du champ telle qu’elle doit être conçue, et le pire, c’est-à-dire,
qui est le sien. Mais comment un champ se définit- pour dire la chose brièvement, le fait que le sujet soit
il ? Il se définit au moyen de l’orientation qui lui est laissé à lui-même, à sa division (S) . Exemple : Le
donnée. Si une orientation lui est donnée, cela veut destin de la division du sujet n’est pas le même dans
dire qu’une action est entreprise. L’entreprise que le discours de l’hystérique et dans le discours de
Jacques-Alain Miller conduit sous le titre l’analyste. Écrire (S→), et écrire (→S), cela
«L’orientation lacanienne» montre que le champ en n’entraîne pas les mêmes conséquences. La division
question est créé du même pas qu’il fait l’objet subjective ne se trouve pas dans la même position
d’une élaboration. De ce point de vue, dans le champ par rapport à l’orientation, c’est-à-dire à l’action de
de la psychanalyse, le psychanalyste en formation la cause. Il y a une différence entre une division
est confronté à une alternative : ou une certaine subjective «orientée» (→S), et une division
orientation précisément, ou le pire. Car, comme cela subjective «dés-orientée» (S→), alors même que,
se dit à l’occasion, le pire peut toujours arriver. dans le discours de l’hystérique, elle se trouve en
Qu’est-ce que le pire ? Le pire, c’est lorsque l’on position d’être aux commandes du processus.
laisse le sujet glisser sur la pente qui lui est naturelle
et tomber dans la bouche béante de cette idée Inconscient et acte
préconçue que l’on appelle «le fantasme». Qu’il
faille tenir la corde – c’est une expression qu’il est L’analyste est ici considéré du point de vue de la
arrivé à Lacan d’utiliser –, cela vient de ce qu’il dialectique de sa formation, c’est-à-dire à la fois en
suffit que la corde soit lâchée pour que le naturel tant qu’analysant et en tant qu’analyste. La division
revienne au galop. C’est pourquoi, il ne peut être du sujet dont il s’agit (S) est donc celle qu’il y a
fait usage du terme de «passion» sans que cet usage entre l’analysant et l’analyste. Dès lors qu’il s’agit
fasse l’objet d’une discussion serrée. Il faut tenir la du «passage du psychanalysant au psychanalyste», la
corde, en effet. division du sujet peut être abordée, en effet, selon
deux modes distincts, – ou bien du côté de
Action et passion l’analysant ou bien du côté de l’analyste. Et, dans la
perspective qui est celle du discours de l’analyste,
Comme le montre l’utilisation que Lacan a faite des
cette dialectique de la formation peut être envisagée
expressions «effet de signifiant» et «passion du
comme se situant aux confins de la frontière entre
signifiant», il y a un rapport étroit entre les termes
l’inconscient et l’acte. Deux versants s’opposent
d’«effet» et de «passion». Il y a donc un lien entre
ainsi au cœur même du discours de l’analyste :
l’effet-de-formation en psychanalyse et la passion du
psychanalyste.
La passion du psychanalyste n’est pas «la passion de
la psychanalyse» (Autres Écrits, p. 378), que Lacan
a dénoncée en prenant comme exemple «le lapsus de
l’acte» de Donald Winnicott. Il y a une bonne façon
d’évoquer la passion du psychanalyste. C’est ce à
quoi il s’agit ici de s’efforcer.
La boussole qui peut servir à s’orienter dans le
contexte de cette différenciation est un rapport – le

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La flèche de l’action met en cause l’acte de La formation du psychanalyste n’a rien à faire avec
l’analyste, tandis que la flèche de la rétroaction met la forme et l’esthétique. Elle est liée à la faille et à
en question l’inconscient de l’analysant, car l’éthique. La formation du psychanalyste tient à
l’analyste, en tout état de cause, a été un analysant l’histoire d’une faille – la faille entre vérité et savoir
ou en est encore un. (cf. l’évocation par Lacan, p. 234 des Écrits, du
Deux fils, ici, se nouent l’un à l’autre – celui de la «retour comme tel de la vérité dans la faille d’un
«division» et celui de la «décision». Ce sont là deux savoir»). Un psychanalyste a d’abord été un
termes qui évoquent, d’une façon ou d’une autre, la analysant, c’est-à-dire un sujet qui, à la fin de
dimension de la coupure. La division entre l’analyse, peut être identifié à un symptôme,
l’analysant et l’analyste s’opère dans un champ autrement dit à un lapsus, saisissable, comme l’a
orienté, dès lors qu’elle est abordée à partir du indiqué Lacan dans son Séminaire sur Joyce et le
discours de l’analyste. La division en question n’est nœud de 1975-1976 (Ornicar ? n°8, p. 19), dans la
plus alors dans l’égarement, n’erre pas ; elle appelle dimension de la nodalité entre le réel, le symbolique
la décision, si elle est orientée, c’est-à-dire si elle est et l’imaginaire. L’acte d’énonciation, qui
saisie, au moment où le pas est fait, par la décision s’accomplit au cours de la passe, entraîne la
de prendre parti. De passive, elle devient active en transformation de ce lapsus en un mot d’esprit. Cela
quelque sorte. Relativement à la division entre suppose qu’un tiers ait pris acte d’une telle mutation,
l’analysant et l’analyste, l’analysant, s’il est c’est-à-dire que le mot d’esprit ait été entendu.
analyste, accomplit un bond, effectue un saut au- Exemple d’un aperçu sur ce dont il s’agit dans la
dessus de la faille de cette division. Le sujet divisé faille de l’histoire d’un sujet : «Ah, zut alors, c’était
(S) se fait objet (a). L’inconscient passe à l’acte. La donc ça ! La voix de mon père, ce n’était donc pas
frontière est traversée. Le paradoxe de la passion de ce que je croyais. Ce n’était pas la voix de la
l’analyste est qu’elle est active, et non passive. C’est séduction, mais la voix du surmoi»
un paradoxe que Paul Claudel avait noté dans son Dans la passe, la mutation du lapsus en mot d’esprit
Journal, – que le mot de passion est formé à l’envers s’accomplit par le biais du récit d’une histoire. Mais
du mouvement qui l’anime, car, selon lui, en effet, la le mot d’hystorisation, inventé par Lacan (Autres
passion est action. Écrits, p. 573), implique que le mot histoire se
Une réflexion s’ouvre ainsi à propos de l’effectus, divise entre tragédie et comédie, qu’il ne soit pas
qui, dans la langue latine, désigne non seulement entendu de la même façon selon que l’on se place
l’effet, mais aussi la réalisation effective. Efficio d’un côté ou de l’autre de la division. S’il décide de
veut dire «je réalise», dans le sens où «je fais ce passer à l’analyste, l’effort de l’analysant, à la fin de
qu’il faut pour que ce qui pourrait se mettre en son analyse, est d’entendre autrement le drame
travers de mon chemin n’arrive pas». subjectif qui a été le sien, c’est-à-dire d’entendre une
Mais un retour en arrière est susceptible de se tragédie avec une autre oreille, – comme une
produire. C’est précisément ce phénomène de retour comédie.
qui est visé, lorsqu’il est affirmé que le pire peut Une transformation advient ainsi. D’un côté, au
toujours arriver. La division subjective est alors cours de l’analyse, l’histoire que l’on raconte
désorientée, puisque la corde est lâchée. L’attache au consiste dans la trame d’événements contingents et
discours de l’analyste, dans ces circonstances, se traumatiques, comiques parfois, tragiques le plus
rompt. Un renversement de position s’effectue de souvent. D’un autre côté, l’histoire que l’on raconte
(→S) vers (S→) Un tel retour en arrière constitue, à l’occasion de l’expérience de la passe tend à faire
en fait, un retour vers le fantasme (S ◊ a). part d’un bon mot. Une réduction s’est ainsi opérée,
– du roman à la nouvelle, a dit, un jour, Éric
Du lapsus au mot d’esprit Laurent, rapportant un propos de Lacan. Un virage
s’effectue alors de l’histoire dans sa dimension
La formation du psychanalyste consonne avec la tragique à l’histoire dans sa dimension comique.
formation de l’inconscient. S’il est vrai que la Comme le mot d’hystorisation le fait entendre,
formation du psychanalyste suppose l’acte à travers l’histoire est une fiction, – c’est quelque chose que
lequel s’effectue le passage de l’analysant à l’on invente. Mais qu’elle atteigne au bon mot et il
l’analyste, il convient alors, comme cela a déjà été apparaît alors qu’une telle histoire, eh bien, l’on n’en
souligné, de mettre l’accent sur la frontière entre fait pas deux comme ça, que, vraiment, une chose
l’inconscient et l’acte et sur la façon dont cette pareille, ça ne s’invente pas.
frontière peut être traversée dans un sens ou dans Conséquence, – le passage du lapsus au Witz est un
l’autre. effet-de-formation inaugural, qui se saisit dans la

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passe. L’on se trouve alors au bord de l’arête qui dit reste ouverte, d’une reprise du bâton du
sépare le versant de l’inconscient et le versant de psychanalysant.» (Autres écrits, p. 266).
l’acte. Cet effet de formation inaugural implique un
affect, celui qui correspond au sentiment que, de La dimension épistémique
cette histoire que l’on a racontée, il ne reste plus
qu’à en rire. La passion du psychanalyste n’a rien à voir avec la
passion de l’analysant. La passion de l’analysant, en
Le retour effet, consiste à donner à sa division subjective une
valeur agalmatique (↑ S/a), – ce qui le maintient
Le fait que la division subjective se situe dans un dans la répétition. La passion du psychanalyste se
champ orienté encourage à la strong opinion situe, quant à elle, au niveau de la faille entre vérité
(Nabokov), à l’«opinion forte», au parti pris. et savoir et est animée par la dimension épistémique,
Mais le problème qui se pose relativement à «l’effet- c’est-à-dire par le désir d’inventer le savoir (↑ a/S2).
de-formation en psychanalyse» est ce que Lacan a Si l’on se place du point de vue de cette dimension
isolé comme étant la bévue. épistémique, qui est le support de la cause du désir
Si l’axe de la formation de l’analyste est le passage de l’analyste, l’effet-de-formation ne se manifeste-t-
analysant/analyste, le pas qui est alors franchi il pas, comme cela a été souligné dès le début, dans
comporte qu’il y ait un rapport entre, d’une part, la l’effort qu’accomplit l’analyste à ne pas
division inconscient/acte et, d’autre part, la division s’abandonner à son travers, à ne pas se laisser aller
lapsus/mot d’esprit. Et si le problème de la bévue se au pire, à ne pas se laisser glisser sur sa pente
pose, c’est qu’il s’articule par le biais d’un naturelle ? Là-dessus, l’esprit d’à-propos, à quoi
mouvement d’aller et retour, dans le sens où, à encourage l’esprit de la psychanalyse, exige qu’au
propos d’une maladie, l’on parle de «guérison» et de temps soit refusée la temporisation, que la balle soit
«rechute». La bévue provoque un retour en arrière, saisie au bond. Le lion ne bondit qu’une fois, aime-t-
une traversée de la frontière en sens contraire. À cet on à rappeler après Freud. Est-ce cela l’effet-de-
égard, il est important – la chose a déjà été soulignée formation en acte ? Que l’on soit sur la brèche, cela
– d’avoir à l’esprit que la frontière entre veut dire que l’on ne perd pas son temps à ne pas, –
l’inconscient et l’acte peut être traversée dans un à ne pas vouloir dire, lire, écrire, savoir, réaliser, etc.
sens ou dans l’autre. La passion du psychanalyste est liée à un vouloir, en
Dans la conjoncture d’un contrôle, une opposition particulier à un vouloir savoir. Et cette volonté de
prend forme entre l’analyste considéré du point de savoir (↑ •/S2) anime l’acte psychanalytique (a/•→).
vue de son inconscient d’analysant et l’analyste La décision éthique de l’analyste, qui consiste à faire
considéré du point de vue de son acte d’analyste fonction de cause du désir, implique que la passion
justement. Mais il arrive qu’un lapsus de l’acte soit pour la faille dans le savoir, pour la lacune dans le
mis en évidence lors d’une séance de contrôle. Ne champ du signifiant, soit articulée à l’acte qui rompt
peut-on pas dire alors que le lapsus de l’acte est la avec la répétition :
conséquence de l’immixtion de l’inconscient dans
l’acte ? L’effet produit est celui d’un retour de la l'acte

bévue dans l’action de l’analyste. Une brèche est la faille dans le savoir
ouverte dans la frontière qui sépare l’inconscient et
l’acte. Exemple : un analyste, lors d’une séance de L’acte, qui s’accomplit en une occasion particulière
contrôle, s’entend dire, à de nombreuses années et qui s’écrit (a _), est soutenu par l’ouverture d’une
d’intervalle, la même chose que ce que lui avait dit, faille dans le savoir inconscient (S2//S1). Dans le
un jour, son analyste. Le retour de la bévue entraîne discours de l’analyste, le support de l’implication
en quelque sorte une traversée du fantasme à (→) est la disjonction (//). Chaque fois que
rebours, dans le sens où la frontière entre l’analyste accomplit un acte, à condition qu’il y ait
l’inconscient et l’acte est traversée par le fantasme. alors effectivement de l’analyste, l’effet-de-
Le tragique fait un croc-en-jambe au comique. Le formation est renouvelé.
retour de la bévue est, à ce moment-là, le signe d’un
retour en arrière, d’un retour du fantasme. Cette
traversée du fantasme à rebours signale un travers
qu’il s’agit de traiter. C’est ce qu’évoque Lacan,
lorsque, dans son «Discours à l’EFP», il affirme :
«La correction du désir du psychanalyste, à ce qu’on

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LA PASSE ET LE SYMPTÔME
un Ziel, un but, lequel n’opère nullement comme une
«N’oublions pas que le symptôme est ce falsus qui est la cause dont l’analyste
se soutient dans le procès de vérification qui fait son être.» finalité. Si tel n’était pas le cas, la pulsion se
réduirait à l’instinct. Reportons-nous à l’exemple de
J. LACAN, «RADIOPHONIE», Autres écrits, op. cit., P. 428. Lacan.
Un montage pulsionnel orienté par une telle finalité
est celui que propose une certaine éthologie. Cela se
mesure à l’effet obtenu, chez un animal, par la
Un apprentissage par le symptôme présentation d’une forme spécifique, celle d’un
Bernard Lecœur prédateur, laquelle engendre une réaction plus ou
moins appropriée, telle qu’une immobilité soudaine,
Aujourd’hui l’École est en question, cela n’est pas qui sera interprétée comme une réaction de peur. Ce
nouveau. Il y a près de quarante ans que cette mise que conteste Lacan par cet exemple, c’est la
en question s’est faite entendre, dès l’instant où ce perspective où la disparité des images, leur
qui l’a inspirée s’est trouvé mis en acte par Lacan. hétérogénéité, n’est pas reconnue, ce qui implique
Mais aujourd’hui, la mise en question dépasse les une homogénéisation du comportement. À une
querelles portant sur le meilleur choix qu’il convient forme particulière, cause unique, correspond un
de faire pour résoudre l’association problématique comportement standard de la peur.
de la psychanalyse avec le groupe et avec le réel qui Au fond, Lacan rejette la finalité unifiante, celle qui
s’y loge. Elle vise l’École dans sa vocation à évacue l’hétérogène et chemine unilatéralement. Il
transmettre la psychanalyse et à former des lui préfère une finalité alternante, qui se transforme,
analystes. où les fils de la dynamo deviennent plume de paon,
C’est sans doute le sentiment d’une certaine urgence la prise de gaz passe dans la bouche de la dame, et
qui m’a conduit à conjuguer les finalités de l’analyse ainsi de suite. En somme, il nous indique que, pour
avec celles de l’École. Quel sens donner au terme de la psychanalyse, une finalité est en permanence
finalité qui n’objecte pas à ce qu’exige une École travaillée par le réel qui la traverse.
pour la psychanalyse ? Reconnaissons que c’est
La voie du symptôme
d’abord ce qui oriente une action, un projet, ce qui le
vectorise. Rapportées à l’École, les finalités Comment cela s’applique-t-il à l’École, comment les
explicites sont celles qui contribuent à former mais finalités qui sont les siennes parviennent-elles à se
aussi à représenter les analystes et plus largement à détacher d’une perspective unifiante ?
maintenir dans le monde une présence active du La réponse passe par la voie du symptôme, par celle
discours analytique. Ces finalités, que l’on peut dire qui consiste à décompléter tout ce qui se présente
majeures, positives, sont largement partagées. comme autant de moyens offerts à la réalisation de
Recouvrent-elles pour autant ce qu’ont de ces finalités. Si bien qu’en raison de cette
spécifiques les raisons d’exister d’une École ? décomplétude, symptôme et finalité sont rendus
irréductibles l’un à l’autre, ils ne se confondent pas
Le réel de la pulsion
et composent les jalons d’un trajet sur lequel évolue
Dans le Séminaire XI, Lacan utilise ce terme de la psychanalyse.
finalité, si ce n’est pour le récuser, du moins pour Faisons retour au symptôme et à ce qu’il
nuancer son domaine d’application 1. Il s’agit d’un décomplète.
passage où J. Lacan s’attache à décrire le montage Dans l’expérience analytique, la réduction
de la pulsion. Ce montage, dit-il, ne doit pas être sinthomatique est au ressort de plusieurs
conçu «dans une perspective référée à la finalité». changements décisifs parmi lesquels le rapport au
Quelle est cette autre perspective dans laquelle se partenaire et à la pulsion, l’insertion dans la parole,
situe ce montage ? C’est celle que commande le le style de la pratique ne sont pas les moins
principe d’une mise en série incongrue, sans queue importants. Pourtant, ce ne sont pas ces aspects du
ni tête : une dynamo branchée sur une prise de gaz symptôme qui sont à retenir prioritairement comme
de laquelle sort une plume de paon, etc. De cela on venant décompléter l’École dans ses finalités, mais
peut déjà conclure que la pulsion comporte une davantage la disposition nouvelle à l’égard du sens,
perspective qui est celle d’un trajet se bouclant sur obtenue dans la cure. Pour saisir ce dont il s’agit, je

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vais me reporter au Séminaire du 13 janvier 1976 où ordinairement la compréhension d’un sens se met
Lacan fournit plusieurs indications qu’il tire du toujours en travers de son ouïr.
nœud borroméen 2. Dans cette leçon, Lacan procède
à un réexamen de ce qui opère dans la cure. Il ne L’interprétation et la voix
s’intéresse pas tant au statut de l’interprétation qu’à
son efficacité. À quoi cela tient-il ? À deux Ainsi en va-t-il de ce témoignage qui porte sur la
opérations qu’il choisit de désigner par les termes voix, objet focalisant le rapport d’un sujet à son
d’épissure et de suture, saisis dans le contexte du père.
nœud borroméen. Ce témoignage met parfaitement en lumière l’une
L’épissure consiste en un raccordement qui permet à des avancées de la cure, obtenue par le biais de
une discontinuité de disparaître, de s’évanouir. C’est l’interprétation. Elle a consisté à amener le sujet au
un raboutage, une manière d’entrelacer les torons de bord du désert d’où se profère la voix. «Vous ne
deux cordes, nous indique le Littré, de telle sorte que pouvez plus me quitter» s’entend-il dire par celui
le passage du deux au un s’effectue sans rupture. qui, dans sa cure, est venu au lieu même de son
Première opération. angoisse. L’allégement que suscite cet énoncé est le
La seconde procède de la précédente, il s’agit de la produit d’une épissure entre un laisser-tomber, dont
suture. Cette seconde opération n’est pas tant le sujet leste toutes ses relations au semblable, et une
remarquable pour la fermeture, la clôture, et donc la fidélité à toute épreuve, comme garantie symbolique
limite qu’elle installe, que pour l’effet de surface de l’Autre. Par cet énoncé «vous ne pouvez plus me
qu’elle engendre, pour peu que l’on ait recours à cet quitter», le lien du sujet à la cause de l’angoisse se
artifice de représentation qu’est une mise à plat dans trouve ainsi mis en avant. C’est par cette avancée
le nœud borroméen. Épissure comme mise en que la dimension du sens peut venir cerner le passe-
continuité et suture comme avènement d’une surface temps favori du sujet lorsqu’il était enfant : s’abîmer
fermée, voilà ce à quoi Lacan résume les deux dans l’écoute de la voix du père prodiguant un
opérations majeures de l’analyste, mises en jeu dans enseignement.
la cure. L’épissure entre la chute, imaginaire, et
Dans le cas de l’interprétation, l’épissure que vise à l’appartenance, symbolique, n’a pas seulement un
produire l’analyste est le raccordement d’une effet de sens mais comporte aussi une conséquence.
formation imaginaire avec le savoir inconscient. Celle d’ouvrir une nouvelle perspective où, cette
C’est ce que Freud nous enseigne à partir de sa fois, le symbolique se raboutant au réel, l’écoute
Traumdeutung. Le résultat de cette épissure, entre la devient le mode de satisfaction pulsionnel du sujet.
consistance de l’imaginaire et celle du symbolique, Se réduire à n’être qu’un point d’écoute du silence
est une production de sens que Lacan désigne donc de la voix, tel pourrait devenir le chemin,
comme suture, comme nappage où se conjoignent contemplatif, qui s’ouvre alors au sujet, laissant la
surface et fermeture. jouissance définitivement accrochée au vide de
Cette suture du sens se produit là où, jusqu’alors, la l’objet.
formation de l’inconscient faisait obstruction. Mais, C’est seulement par cette seconde épissure que se
comme le remarque Lacan, la mise en continuité que pose véritablement au sujet la question du destin
produit l’épissure de l’imaginaire et du symbolique réservé à la jouissance. S’en fera-t-il la marionnette
ne vaut pas pour elle-même non plus que pour la docile, ou choisira-t-il d’en faire un certain usage ?
suture du sens qu’elle entraîne. En fera-t-il quelque chose qui la rende enfin
L’intérêt du raboutage de I et de S réside possible ? C’est en effet seulement par un faire que
essentiellement dans le fait d’en engendrer un autre, cette jouissance peut être entendue comme j’ouis-
de permettre que se réalise une nouvelle épissure où sens. En la circonstance – celle du témoignage que
le symbolique viendra toucher au réel. Il s’agit alors j’évoque – plutôt que d’écouter résonner le silence à
d’établir un entrelacs entre le symptôme et un réel, l’infini, le sujet apprendra à donner de la voix
désigné comme parasite, un parasite de jouissance. ailleurs que dans un désert, en un lieu qui puisse en
Là encore, une deuxième suture se produit mais qui, transmettre quelque écho.
cette fois, concerne la jouissance. Elle la rend C’est par cette seconde épissure que l’on peut
possible comme j’ouis-sens. Il s’agit là d’une finalité reprendre le trajet reliant le symptôme aux finalités
importante de la cure : faire admettre une jouissance, de l’École.
la rendre possible. Lacan précise que cette admission En effet, contrairement à la première épissure qui
est la même chose que d’ouïr un sens. Ce n’est pas s’obtient à partir de l’interprétation comme réponse
parce que c’est la même chose que cela va de soi, de l’analyste, la seconde épissure, entre le symptôme
et le parasite de jouissance, se réalise à partir d’un

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apprentissage : «Par quelque côté, dit Lacan dans existe une finalité, essentielle, consistant à faire de
cette même leçon du 13 janvier 76, nous lui l’École un lieu où devrait s’effectuer une certaine
apprenons [à l’analysant] à épisser, à faire épissure lecture.
entre son symptôme et le réel». Cette référence à Lire l’expérience du clinicien, lire l’écoute de
l’apprentissage est d’autant plus remarquable chez l’analyste, c’est en ces termes que Lacan, dans son
Lacan qu’il en faisait une chose plutôt terrible – pour Discours à l’EFP, en 1970 5, désigne une finalité
apprendre, il faut passer à travers toute la connerie majeure de l’École. Il s’agit en somme de faire de
de ceux qui vous expliquent les choses 3. l’École un dispositif capable de produire une lecture
Par conséquent, apprendre à épisser le symptôme de l’acte analytique et cette lecture, de la transmettre
relève d’un bricolage qui n’en reste pas aux effets afin de la soumettre à l’épreuve d’une interprétation
engendrés par l’équivoque mais les traverse. En ou mieux encore d’une modification. Mais en quoi
retour, cet usage singulier de l’épissure comporte consiste une telle lecture ?
une conséquence dédoublée, non négligeable pour Remarquons qu’il n’y a dans cette finalité aucune
être une conséquence analytique par excellence. En prétention à appréhender, comme telles, l’expérience
effet, l’aboutement de R et de S entraîne la et l’écoute. Il s’agit de les lire et cela à partir de
disparition de l’effet de symptôme comme entrave certains repères qualifiés en 1970 de structuraux,
du corps, en même temps qu’il effectue une c’est-à-dire relatifs à l’objet a et à l’exigence logique
cristallisation du symptôme en tant que lettre qui y est liée.
corporelle irréductible. Là où une coalescence entre Risquons-nous à appliquer à cette lecture d’autres
un jouir et une trace sonore imposait au sujet le repères, et considérons qu’elle pourrait s’apparenter
régime du nécessaire, l’effet analytique, à partir de à celle que l’on fait du nœud borroméen. Lire l’acte
la lettre, fait advenir le symptôme comme une analytique relève-t-il d’une lecture qui lit ? Est-ce
pratique du possible. Un tel apprentissage – il s’agit une lecture qui s’affronte à du lisible et ferait ainsi
en effet d’un apprentissage – s’il est bien lié à consister le savoir ?
l’expérience de la passe dans la cure, n’est en rien C’est davantage, me semble-t-il, une lecture qui,
ponctuel. Il constitue une disposition à apprendre, faisant l’économie de l’effet de sens, progresse à
véritable transmission en acte, qui se prolonge bien seulement vérifier que «ça tient», sa progression
au-delà de la cure pour peu qu’il soit préféré au déjà- n’ayant d’autre repère que la fonction nouante. Sans
connu du fantasme. Dans la transmission que s’appesantir sur les erreurs, cette lecture sait se faire
suppose cet apprentissage, l’accent ne porte pas tant sensible aux embrouilles, elle tient le plus grand
sur la marque comme être muet de jouissance que compte de la dimension de l’inhibition et de celle du
sur le raboutage, c’est-à-dire le faire par lequel cette corps. Loin d’être des signes, ils sont autant
marque résonne, est mise en résonance. d’opérateurs de lecture. C’est par cette voie qu’une
C’est ainsi que de la jouissance devient possible. Il telle lecture rompt avec l’idée de Dieu et avec celle
s’agit d’une positivation de la jouissance, pour d’un déjà-à-lire, véritable incitation à se laisser
reprendre l’expression utilisée par Jacques-Alain porter au dieux-lire.
Miller 4 dans son Cours de l’an dernier, une Certes, cette lecture est suspendue à une
positivation corrélative de l’Autre qui n’existe pas. irréductibilité – il est nécessaire que du nœud il y
Ce faire n’est assurément pas un faire finalisé mais ait ; ça n’est pas pour autant qu’elle vise à recenser
au contraire évidé de toute finalité signifiante. C’est les conditions de réalisation du nouage. Ce nœud, en
un faire sans contenu qui dé-parasite la jouissance en faire la lecture c’est en faire l’expérience, c’est s’en
ce qu’il la déborde. Il déborde la jouissance que remettre à cet apprentissage, toujours à reprendre,
nous pouvons en avoir. C’est à ce titre aussi, me qu’effectue l’épissure du symptôme avec le réel.
semble-t-il, qu’il n’est pas déplacé de parler d’une C’est à ce prix que l’École n’est plus seulement ce
transmission par le symptôme à propos de cet supposé savoir que l’on jalouse ou que l’on méprise,
apprentissage. mais un supposé savoir lire autrement l’acte
analytique, supposé savoir lire autrement dont Lacan
Une lecture de l’acte a pu dire en d’autres circonstances – autrement ne
signifie rien d’autre que manquer autrement.
En quoi cet apprentissage est-il à même d’intéresser
l’École ? Reprenons cette question à partir des 1. Lacan J., Le Séminaire Livre XI, Paris, Seuil, 1973, p. 154.
2. Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Ornicar ? n°7, Paris, Lyse, p. 10.
finalités. 3. Lacan J., Le Séminaire, Livre XVI, leçon du 26 février 1969, inédit.
En dehors de celles qui touchent à la formation de 4. Miller J.-A., «Le lieu et le lien», L’orientation lacanienne, Cours 2000-2001
du Département de Psychanalyse de Paris VIII, inédit.
l’analyste, à sa représentation et au maintien de la 5. Lacan J., Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 261.
présence au monde du discours de l’analyste, il 6. Lacan J., Le Séminaire, Livre XXV, leçon du 10 janvier 1978, inédit.

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Satisfaction? qui apparaîtra plus tard comme beaucoup plus


Philippe La Sagna marqué d’une altérité voire d’un désordre que
résume et traduit, dans la surprise, la fin. Si la
Le psychanalyste est-il est un être en devenir, voire solution du symptôme a bien un caractère de
en procès toujours situé dans un avenir incertain, simplicité, il y a parfois un décalage entre cette
avenir dépendant toujours d’un espoir vague ? Face simplicité et le nouage de l’énigme signifiante avec
à cet horizon imprécis pour une des fins majeures de ce que nous venons d’envisager du côté du fantasme
l’expérience analytique, la formation et l’existence qui donne assise au moi.
même du psychanalyste dans sa réalité, C’est en cela que la passe, si elle suppose une
l’enseignement de Lacan nous oriente au contraire construction, l’excède nécessairement, en particulier
vers une définition effective et précise du dans ses effets sur la jouissance de l’analysé. La
psychanalyste. Cela implique que ce qu’est dimension d’ouverture de l’inconscient, ouverture
l’analyste ne reste pas comme une donnée laissée aux remaniements permanents, est mise en cause à la
dans l’ombre qui ne concernerait au mieux que la fin pour livrer la limite où cet inconscient apparaît
profession. L’expérience de la passe permet fixe, et fixé tout aussi bien par le bord au fantasme.
d’échapper à cette forme abâtardie de l’infini de la Ce bord maintient cependant l’ouverture et l’indéfini
fin posé par Freud, l’indéfini 1. Un événement dans de l’inconscient, mais en créant une frontière qui est
l’analyse, non pas au niveau d’un énoncé particulier un appui ferme pour s’y repérer.
de l’analysant ni non plus au simple niveau d’un dit,
mais au niveau du dégagement d’un dire, tranche Clinique
suffisamment pour que se décide la fin, pour que le
La proximité de la solution peut entraîner des effets
sujet se dise – c’est donc là que toute l’expérience
cliniques paradoxaux. Tel analysant peut ainsi
m’a mené, dans le même temps où se dégage
manifester sa résistance à achever ses phrases en
l’artifice du transfert et sa réalité nouée à la
préférant rester dans un sens suspendu. Peut-être se
définition même de l’analyste.
défie-t-il du lien entre la contrainte grammaticale de
Cela s’image ou s’imagine à travers un rêve ou un
la phrase et le sens que constitue la ponctuation qui
lapsus, mais ces formations de l’inconscient ne sont
opère sur le discours. Ponctuation articulée à l’effet
que la face lisible, la trace d’un nouveau rapport à
de capiton du sens et au Nom-du-père. Est-ce parce
l’inconscient qui, lui, ne se réduit pas à des traces et
qu’il s’attribue imaginairement la maîtrise de la
dont le passant se doit de témoigner. Cette mutation
fonction de suspens du discours que ce sujet évite de
subjective est souvent décrite par des métaphores
conclure ? Maîtrise qu’il suppose à l’analyste. Voire,
incluant une mise en lumière qui diffèrent des
est-ce le peu de sens qu’il pressent qui fait que le
images de dévoilement propres au cours habituel de
sujet se dérobe ?
la cure.
La pensée n’est-elle pas elle-même cette suspension
qui hésite à conclure, spécialement pour Freud
Effets de lumière
quand la sexualité vient au premier plan pour le
Ce jour soudain fait disparaître, pour reprendre une sujet ? À cela s’ajoute bien sûr le fantasme d’être
image des Écrits, «les miroitements dont l’ombre se celui qui reste sans voix ou qui arrache à l’autre son
sert pour ne pas lâcher sa proie» 2. C’est en effet à la dire, dans la hâte de le mieux saisir. D’ailleurs ce
surface d’une eau opaque que la lumière miroite et sujet ne fait-il pas tout très vite à l’exception de ce
quand la transparence se fait, les scintillements qui est vraiment sérieux ? Mais au fond il y a là
disparaissent, les lueurs indécises, kaléidoscopiques, aussi chez lui une bouche qui ne veut pas se clore et
que constituent les formations de l’inconscient. Ces encore moins s’ouvrir pour préserver la satisfaction
miroirs chatoyants retirent leur intérêt de la vérité de la vérité dont elle se croit la source. On hésite
qui les sous-tend, vérité dont le charme doit moins à conclure, si l’on s’avise que la conclusion
beaucoup à l’obscurité sous-jacente. Mais ils le n’est pas du côté du sens ni de la jouissance opaque
doivent aussi aux liens qui se nouent entre le de l’Autre sexe qui s’habille d’oralité, mais il ne
matériel de l’inconscient que le sujet considère suffit pas de s’en aviser. La conclusion relève d’une
comme sien et la trame de son narcissisme qui autre satisfaction que celle qui se décline dans ce cas
alimente l’idée d’une hypothétique unité de ces dans le nœud du vrai du fantasme et de la pulsion.
traces de l’inconscient. Il y a un «c’est moi» et un Jacques-Alain Miller, dans son Cours de l’année
bien entendu constructif qui sert d’agrafe pour 2001 3, a attiré notre attention sur le fait que, dans la
cimenter ces formations dans un rapport d’harmonie dernière partie de son enseignement, Lacan envisage
la fin de la cure au niveau de cette satisfaction plutôt

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qu’au niveau de la vérité comme cela pouvait être le satisfaction qui alimente la culpabilité de l’obsédé,
cas en 1967 4. et fait de ses constructions un labyrinthe narcissique
Il y a une satisfaction inhérente à la vérité. Cette où lui-même s’égare en croyant que c’est l’Autre
satisfaction à dire le vrai est un des ressorts du qu’il perd. Elle doit aussi trancher sur la satisfaction
transfert. Mais, dans ses derniers séminaires, Lacan de «guérison», mais elle se situe logiquement au-
s’interroge sur le lien de cette satisfaction de delà plutôt qu’en deçà.
l’analysant à celle de l’analyste à entendre ces Une fin d’analyse comporte en effet un paradoxe
vérités. Ne faut-il pas alors un mouvement bien connu : pourquoi se faire l’homme de paille du
permanent chez ce dernier de mise à plat de la vérité sujet supposé savoir, quand on a éventé le ressort de
pour n’entretenir à ce niveau qu’un volume ce qui était son attraction ? Pourquoi aussi s’efforcer
minimum pour les dites vérités. Cette mise à plat ne de transmettre ce qui s’est passé dans cette fin si elle
s’obtient que par un effort de doctrine qui prolonge contient en soi sa satisfaction ? Dire ici que c’est une
l’effet obtenu de la passe d’une certaine mise à plat nécessité pour le sujet est à mon avis éviter la
de la vérité. Comme il est exclu ici d’opérer cette question du choix et de la responsabilité, qui
mise à plat uniquement par la parole, il faut écrire – n’existent vraiment que si le choix de la pratique
ce que réalise le mathème ou le nœud. analytique pour l’analysé est bien contingent. Il
apparaît qu’un autre choix était possible, et donc que
Une Autre satisfaction que la vérité nulle providence analytique ne vient là prolonger les
ruses du surmoi et de l’existence de l’Autre. Le
Mais cette mise à plat ne s’opère qu’à la condition choix d’entrer dans la pratique implique un «tu l’as
qu’une autre satisfaction vienne faire pâlir celle voulu» – tu as voulu ce qui est apparu comme un
qu’on retire de la vérité. Dans son Séminaire XX, au désir.
chapitre Y, Lacan souligne que la satisfaction au
niveau de l’inconscient se produit « (…) pour autant Le tracas des analystes
que quelque chose s’y dit et ne s’y dit pas.» 5
Récemment, devant un cartel de la passe, un passant Il faut souligner que cette satisfaction de fin de cure
pouvait témoigner de ce passage d’une attention à ce implique bien une intranquillité ou, plutôt, qu’elle
qui se dit vers un intérêt pour ce qui ne se dit pas. révèle l’absence de quelque chose qui serait une
L’inconscient tel qu’il se dit, ce sont les autre satisfaction que celle qui se désigne comme
manifestations parlantes de l’inconscient, ses satisfaction de fin d’analyse. Dans le chapitre du
formations par exemple. Mais il y a aussi Séminaire XX 6 évoqué plus haut, Lacan s’interroge
l’inconscient qui ne parle pas, que l’on désigne en pour savoir comment les maîtres contemporains
général par le ça et qui détermine le sujet à son insu, d’Aristote pouvaient se tracasser sur la question du
sans qu’il l’entende. Ce qui se satisfait ici en silence bien, du beau et du vrai. Et il souligne la question –
n’est pas du côté de la vérité, mais bien de ce que comment pouvaient-ils se satisfaire ? Cette
Freud situait comme pulsion de mort et que Lacan satisfaction théorique ne peut s’expliquer qu’en ce
posait plutôt prudemment comme volonté qu’il y aurait eu «faute» pour eux par rapport à une
d’ignorance, dont la tendance mortifère n’est que certaine jouissance.
l’instrument. Justement, la satisfaction qui s’obtient Au fond, la satisfaction de fin d’analyse existe à
de l’analyse mord nécessairement sur cette vérifier que celle que l’on pourrait relever du rapport
satisfaction muette, c’est pour cela que cette sexuel – celle de la réalisation du sexe et non de la
satisfaction de fin doit pouvoir se dire, non comme réalisation de l’amour – manque.
une vérité mais comme une démonstration logique, Cet impossible du rapport sexuel devient sans doute
voire au-delà. Ce qui entraîne bien sûr que cette l’aiguillon qui fait de la satisfaction de fin d’analyse
satisfaction puisse se transmettre, et qu’ainsi elle quelque chose qui ne nous endort pas. Ce réel de
s’envisage comme une satisfaction collective l’absence du rapport sexuel, si nous en prenons la
partagée par d’autres. Mais qu’on puisse l’identifier, mesure, il n’est pas sûr que nous ayons avec lui un
la reconnaître même à plusieurs n’est pas la même rapport immédiat. Nous ne nous sentons pas en
chose que la démontrer, ce qui rejoint le travail de rapport avec lui puisqu’il est le non-rapport même.
Freud sur le mot d’esprit 4. Qu’est-ce qui marque la dimension de ce non-
On peut essayer de situer cette satisfaction de fin par rapport, si ce n’est le symptôme ? Le symptôme est
comparaison : il est évident qu’elle tranche sur la trace du non-rapport et sa solution, d’impliquer ce
l’insatisfaction que traduit parfois une sortie trop non-rapport, restera porteuse de réel. À la fin de la
hâtive de l’analyse. Elle diffère aussi de cure, il restera un aiguillon car il sera devenu le
l’insatisfaction du sujet hystérique, ou de l’excès de symptôme de ce défaut de satisfaction inhérent à

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l’absence de rapport sexuel ; il sera aussi devenu la Mais ce deuil de l’objet a a une autre temporalité. Il
façon dont je me relie au discours analytique. dure peut-être plus longtemps que le moment de la
Satisfaction, Befriedigung en allemand, résonne avec fin. En effet, pour que ce deuil s’achève et que la
Frieden, la paix. L’expérience analytique pacifie. dette soit acquittée, il faudrait que nous puissions
Elle apporte une paix qui vient quelque temps après pleinement démontrer, non pas seulement ce qu’est
la fin, et qui constitue un enjeu pour le terme de la cet objet, ruais comment il agit. Et puisqu’au fond
cure. Mais cette paix a pour limite l’absence de paix Lacan – comme l’a montré Jacques-Alain Miller – a
que représente, pour qui choisit de persister dans le pu mettre en question cet objet a, c’est bien le
discours analytique, la relation au réel. symptôme même à quoi l’analyste s’identifie dont il
En latin, la satisfaction renvoie à autre chose. nous faut montrer l’action pratique après avoir
Satisfacere, c’est s’acquitter de ses dettes, faire des démonté son ressort, ce à quoi s’emploient les AE.
excuses à quelqu’un, lui donner des explications, Dans sa vie et dans sa pratique, comment fait-on
une justification, une réparation. Il faut donc, pour avec son symptôme quand on est analyste ? On
satisfaire, en faire assez pour régler sa dette. L’issue admet assez facilement que, dans la vie, le
hors de la faute nécessite en effet que soit réglée la symptôme qui persiste comme difficulté se réduit à
dette symbolique. Excusez-moi d’agiter ici ce qui la vérité du partenaire sexuel. Cela doit permettre au
peut sembler de l’histoire ancienne. Mais, au fond, sujet de garder pour lui beaucoup de temps.
dans ce terme il s’agit toujours de réduire la Beaucoup de temps pour résoudre cette fonction du
signification ou le sens, soit de réduire le rapport symptôme dans sa pratique de l’analyse. À ce
d’un signifiant à tous les autres pour qu’il apparaisse niveau, la dette n’est pas si facilement acquittée pour
seul n’ayant plus de signification, c’est-à-dire pas de que satisfaction soit donnée. Il ne s’agit pas d’une
rapport avec les autres. dette face aux exigences de la «science», exigences
Mais, ce signifiant sans signification, ce signifiant qui peuvent très bien mener à boucher les trous. Ni
tout seul, il demeure qu’il faudra bien que je puisse même une dette par rapport au savoir qui lui
le loger dans aucune place qui le ferait revenir à la donnerait alors les commandes, sur un mode propre
signification. à l’université.
Lacan pose déjà la question dans son texte «La lettre Il s’agit plutôt de s’aviser que c’est du réel que vient
volée», à propos de Dupin 7. L’argent ne peut l’exigence dont on n’est pas quitte aussi facilement,
réduire le pouvoir de la lettre volée sur le sujet et que la prise en compte de la fonction du signifiant
Dupin ; l’argent qui constitue, pour une part, tout seul ou du signifiant sans signification n’efface
l’effacement de la signification pour celui qui se fait pas le manque qu’introduit l’absence de l’Autre.
émissaire de la lettre. Dupin n’est pas à l’abri de Dans son «Introduction à l’édition allemande des
seulement découvrir la lettre et de l’avoir rendue Écrits» 8, Lacan souligne qu’il n’est pas nécessaire
contre argent au Préfet. Il lui faut encore envoyer au de chercher des excuses à l’analyste, car il a celle de
ministre un petit mot, avec une passion maintenue son être. Nous avons vu que cela pourrait s’illustrer
où se transmet la colère de la victime royale, et que par exemple du fait que cette «excuse», il la garde
Lacan indique comme la réponse du signifiant au- comme un atout arguant que son être est en
delà de toutes les significations : «mange ton formation ou à venir. Cet être est en effet difficile à
Dasein». définir et évoque souvent pat là une faiblesse de la
psychanalyse ; aussi peut-on mettre l’accent sur
Dette et dettes autre chose. Lacan souligne que la condition de
l’être de l’analyste, c’est d’abord d’ex-sister, comme
L’analysé qui a trouvé ce qui fait le support de son l’a fait valoir J.-A. Miller cette année dans son
être, support positif, doit encore se séparer de ce qui Cours9 ; ce qui allège la question de l’être mais
reste de jouissance de l’être dans ce qu’il a été renforce ce que l’on peut exiger de l’analyste. Les
comme objet. Cette place vide de la jouissance analystes ont donc le devoir d’ex-sister,
pourra alors accueillir sans dommage ce signifiant pratiquement bien sûr, socialement sans doute, mais
autrement embarrassant qui a été le ressort de ses essentiellement d’exister au réel du défaut de la
symptômes. Il n’est pas sûr que le renvoi du sujet ici satisfaction sexuelle qui est la vraie source du
au pouvoir des objets partiels, à la jouissance qu’il a symptôme, à la condition de le montrer. Cela se
été pour l’Autre, suffise. Lacan y reviendra, en distingue du fait d’ex-sister aux autres, voire à
mettant l’accent plutôt sur le réel radical du non- l’analyse elle-même, qui n’est ici que la
rapport sexuel comme ce à quoi peut venir ex-sister conséquence de la condition précédente – soit de la
la lettre du symptôme. condition sexuelle du parlêtre. Ainsi le

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psychanalyste pourra se distinguer de son ombre que le compromis symptomatique, en piégeant la


malheureuse, l’analyste dont l’être est à venir, très libido des pulsions refoulées, vient «à la place de
difficile à distinguer du psychothérapeute sur le plan l’activité sexuelle des malades,» 1 comme l’écrit
de la logique. Freud dans Les trois essais. Mais le gain de
À ce niveau, la passe est un plan de séparation. Si satisfaction est partiel ; le bénéfice est bien maigre
l’ex-sistence est acquise, l’être n’est plus un au regard du pretium doloris à payer, de sorte que
problème : il apparaît même comme une source l’insistance du symptôme se justifie moins par cet
accessoire de tracas, qui se manifeste par exemple effet de gain minimal que par ce qui le cause : il est
dans le corps. Pourtant l’ex-sistence nous tracasse. un processus défensif face à l’inconciliable du
S’il y avait une autre satisfaction que celle de la fin, sexuel ; c’est le motif incontournable de sa
on ne se tracasserait pas autant. Mais si tout ce tracas permanence.
n’est pas une preuve suffisante, il a le mérite d’ex- La libido est néanmoins dans le coup du symptôme,
sister comme symptôme utile, de nous indiquer la mais sûrement pas celle que Freud assimile à l’Éros.
direction dans laquelle poursuivre. Il s’agit de la libido d’avant l’«Au-delà du principe
du plaisir», celle qui fait scandale, celle que Lacan
1. Freud S., Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, pp. 231 et ss.
2. Lacan J., «La lettre volée», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 31. épingle d’un certain nombre d’attributs pour en
3. Miller J.-A., L’orientation lacanienne, «Le lieu et le lien», Cours du corriger l’usage alors galvaudé. Ici, il la qualifie de
Département de Psychanalyse de Paris VIII, 23 mai 2001, inédit.
4. Lacan J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École», «négative», au service de la «Discorde» 2, là, il lui
Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 243 et ss. donne «un sens mortifère» 3, ailleurs, il lui reconnaît
5. Lacan J., Le Séminaire, Livre xx, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 49.
4. Lacan J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École», une «couleur-de-vide» 4.
Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 243 et ss. Ce drainage de libido dans les rets du symptôme
6. Ibid., p. 52.
7. Lacan J., «La lettre volée», Écrits, op. cit., p. 40. suffirait à justifier une dimension travailleuse en
8. Lacan J., «Introduction à l’édition allemande des Écrits», Autres écrits, op. termes de coût et de tourment. Mais le vocable
cit., p. 555.
9. Miller A., L’orientation lacanienne, «Le lieu et le lien», 9 mai 2001. Publié même – «travail du symptôme» – excède cette seule
ici, dans La Cause freudienne 50. signification car il implique une équivoque. D’un
côté le symptôme est travaillé, c’est le temps d’une
Le travail du symptôme cure ; d’un autre côté il produit lui-même un travail
Patrick Monribot bien au-delà de la cure. Il nous travaille. Examinons
les deux facettes de cette polysémie : le travaillé et
le travailleur.
Le «travail du symptôme» : cette expression n’est
pas sans évoquer les syntagmes freudiens que nous Le symptôme travaillé
fréquentons – travail du rêve, du deuil, ou même la
formule de «travail amoureux» proposée par Roland Travailler le symptôme c’est, au sens architectural,
Barthes. Tous ont en commun d’élever un certain le déformer. Ce travail affectant la faune, c’est-à-
réel au rang de la cause, qu’il s’agisse, pour les trois dire l’enveloppe formelle, est à la charge de
cités, de l’ombilic, de la perte, ou de l’autre sexe. l’analysant ; il aboutit à deux résultats que le passant
Qu’en est-il du réel du symptôme, et de quelle devra faire valoir.
manière lui imputer un travail ?
Fixer la jouissance
Le piège à libido
J’ai pour ma part rendu compte d’une «balistique du
L’étymologie latine de «travail» – tripaliare – symptôme» 5 à partir d’un trajet analytique qui va
exprime la torture. Rappelons qu’au Moyen Âge, «du démenti au symptôme.» Il s’y est vérifié
«travailler» signifiait «faire souffrir», le terme étant l’opinion empirique de Lacan, pour qui la seule arme
réservé soit au condamné torturé, soit aux douleurs dans la cure capable de traiter le symptôme, de le dé-
de l’enfantement. Il y avait l’idée de pâtir et de former donc, est l’équivoque 6 qui n’est pas sans
produire. C’est un fait que le symptôme conjugue les effets thérapeutiques – j’en ai témoigné par ailleurs.
deux avec une mutation, au fil de la cure, du «pâtir» Le sens caché du symptôme, d’être ainsi atomisé par
vers le «produire». Le tourment ne veut pas dire l’équivoque, libère son flot de varité et délivre sa
qu’il n’y ait pas satisfaction ; Freud le démontre valeur de signifié. Cela soulage, estompe ou guérit.
dans la vingt-troisième de ses Conférences Mais s’isole alors du même coup l’incurable, rebelle
d’introduction. Cette satisfaction concerne moins le à toute chirurgie signifiante, et à partir duquel ledit
sujet lui-même que l’exigence libidinale de la symptôme prend valeur de lettre. C’est la fonction
pulsion qui obéit au surmoi gourmand, à tel point éminente de la lettre que de fixer la jouissance. Non

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seulement le symptôme piège la libido, mais dès lors Le symptôme travailleur


qu’il a été «travaillé», il fixe «littéralement» la
jouissance. C’est une première acception de ce Dans l’espace infini qu’ouvre la fin de cure, se loge
travail. ce renversement dialectique : le symptôme, après
avoir été travaillé, va se mettre au travail. Nous
Objecter au démenti allons décliner les modalités de ce travail. J’en
dégagerai cinq aspects.
Un tel allégement thérapeutique par dépôt du poids
de jouissance ne doit pas nous faire confondre Inventer le savoir
traitement et guérison. La lettre signifie que si
traitement il y a, c’est un traitement de texte. C’est Le travail du symptôme cesse d’être une question
l’enjeu de la passe que de «savoir y faire» avec le strictement clinique et prend une fonction politique
texte. Si la guérison complète existait, ce but au sens large : former des analystes et analyser
thérapeutique serait autant l’idéal d’une passe l’expérience de l’École. Il y a une implication
devenue parfaite – mais alors sans transmission directe du symptôme dans ces deux taches qui sont
aucune – que la promesse d’une psychanalyse les piliers de la transmission.
vouée, d’après Lacan dans «La troisième», à La mandature de l’AE est le temps requis pour nouer
s’éteindre «de n’être qu’un symptôme oublié» 7. Or le versant clinique du témoignage (Comment le
tel n’est pas le cas. La psychanalyse, loin de symptôme a-t-il été travaillé ?) au versant politique
s’oublier, se transmet. La transmission est rendue (Comment va-t-il travailler ?), à quoi s’ajoute un
possible parce que, justement, «la psychanalyse troisième versant nécessaire à faire un nœud,
échoue». La passe est en fait la transmission réussie l’élaboration épistémique qui fait la sueur de l’AE
d’un échec du transfert à s’opposer à l’insistance du La production du savoir pérennise l’ordre du Bien-
réel, à ce qui «se met en croix (…) pour empêcher dire après une analyse. Il ne s’agit pas de produire
que les choses marchent» 8. Se repère également, une théorie, mais de la bousculer. Jacques-Alain
dans ce même mouvement, un échec à combler Miller signale dans son Cours 10 que toute théorie est
l’écart définitif entre la vérité et le savoir. Dès 1966, marquée par le refoulement, et qu’un certain «je ne
dans les Écrits – «Du sujet enfin en question» 9 – «le veux pas savoir» préside fatalement à la
symptôme représente le retour de la vérité (…) dans transmission. Ce que l’AE peut alors faire de mieux
la faille du savoir» chez le névrosé. Mais il nous faut consiste à produire des bouts de savoir qui sont
aujourd’hui généraliser cette formule, toujours autant de parcelles arrachées à ce dont il ne veut rien
valide au-delà d’une analyse conclue. Constater ainsi savoir. Il ne doit pas oublier davantage que, si la
l’échec du savoir absolu hégélien est aussi bien un castration est le hiatus irréductible entre savoir et
nom de la castration, ce qui permet à Lacan vérité, les constructions après la passe ne laissent
d’ajouter, dans ce même texte, que «la castration est aucun espoir de former un tout par exhaustion. Le
la clef (…) par où se fait l’avènement du savoir insu n’est pas totalisé dans le réel, en attente
symptôme». Il corrèle castration et symptôme. de révélation. Cela reste vrai après une analyse, et le
Travailler le symptôme en analyse en fait donc un savoir fragmentaire attendu d’un AE relève
marqueur de la castration dans ce qu’elle a davantage de l’invention que de la trouvaille. C’est
d’irréductible. Plus exactement, il objecte à son parce que l’invention est une réponse bordant le réel
démenti. Telle est la seconde acception du qu’elle prend valeur symptomatique. Elle en a
symptôme travaillé. C’est dire si la passe est un d’ailleurs la modalité logique, celle du nécessaire,
procès désidéalisant qui promeut la castration, car, à détotaliser sans cesse les acquis, voire même à
élevant cet échec du savoir au rang de l’impossible ; les contester, le savoir ne cesse pas de s’écrire. Et
c’est la condition pour entrevoir une conclusion à la Lacan n’hésite pas dans cette veine à proposer de
cure. La psychanalyse ne risque donc pas d’accéder «réduire toute invention au sinthome» 11. C’est
au rang de «symptôme oublié», malgré les efforts quasiment une équation d’égalité. Ainsi le travail du
incroyables en ce sens des autres discours. sinthome, en première intention, est-il d’invention.
D’ailleurs, est-elle un symptôme tout court ? Cette
question, que Lacan pose à son auditoire de Rome, Faire lien
nous conduit à l’autre face de l’équivoque : le
symptôme travailleur. L’épistémique, la clinique, le politique ne servent le
discours analytique qu’à se nouer ensemble. Parler
de l’un revient à parler des deux autres. Mais le
nœud à trois ne tient pas, Lacan en démontre «le

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ratage» en février 1976 ; il faut un quatrième terme, dans «La troisième» – la psychanalyse est-elle un
le symptôme, pour assurer l’ensemble «d’une symptôme ? La réponse vient deux ans plus tard
apparence nodale» 12, selon le mot de Lacan. C’est dans Le sinthome : non, «ce n’est pas la
une autre version de la nécessité. Mais Lacan est psychanalyse qui est un symptôme, c’est le
encore plus précis : ce «ratage du nœud à trois, dit-il, psychanalyste». Celui-ci, dit Lacan, «ne peut se
est équivalent au ratage entre les deux sexes» 13. concevoir autrement que comme un symptôme» 16.
Tirons-en conséquence : si le symptôme répare le C’est clair, net, et l’analyste est enfin identifié à
nœud à trois, il fait, du même coup, suppléance à partir de sa fonction symptomatique – être le
l’impossible rapport entre les sexes. Répondre au symptôme de l’École. Être son symptôme signifie la
non-rapport par le symptôme fait du lien déranger, la faire vaciller, se mettre en travers. C’est
symptomatique un liant entre les parlêtres. une autre lecture de la fameuse «identification au
Cette fonction liante n’est pourtant pas une copule. symptôme». L’AE occupe alors une double position
Le symptôme, comme lettre de jouissance, est – avoir et être un symptôme. Plus précisément, cette
d’abord et surtout un lien avec le réel. Ce sésame dualité se pose ainsi :
vers le Réel est sans alternative. Qu’on se réfère à – Avoir l’École pour symptôme. Comme chaque
«La troisième» : c’est uniquement, dit Lacan, à membre, il instaure un lien symptomatique avec elle.
partir de la lettre du sinthome «que nous avons accès Pierre-Gilles Guéguen le rappelait au récent
au réel» 14. Autant dire que le symptôme est le Colloque de Nantes, «une École peut et doit prendre
vecteur obligé du rapport à la cause analytique, dans le relais de l’analyse dans un autre mode de
ce qu’elle a de plus réel. traitement du symptôme» 17. Elle y parvient à
En somme, le travail du symptôme est de faire lien condition d’être «partenaire symptôme».
là où le sexuel échoue. Pour cette raison, le – Etre le symptôme de l’École. «L’AE partenaire
sinthome, déjà nécessaire sur le plan logique, symptôme» peut alors nouer, en tant que tel, la triple
devient choix forcé sur le plan politique, sauf à opter dimension tout à l’heure évoquée (clinique,
pour le démenti. Car, si le symptôme fait valoir politique, épistémique). À ce titre, il est lui-même un
l’irréductible de la castration, tout ce qui s’en nœud ; voilà pourquoi Lacan a pu dire dans «La
éloigne relève du démenti. Dans une telle option, le troisième» : «Ce nœud, il faut l’être». 18
lien des analystes entre eux est alors infecté par des Et si le Lacan de «L’insu que sait…», contrairement
effets de type «S. A. M. C. D. A» 15 similaires à au Lacan des Écrits, donne au symptôme une valeur
ceux des Sociétés analytiques qui prétendent de signe, c’est qu’il y a «congruence du signe au
justement se débarrasser du symptôme. En refusant Réel» 19. «L’AE symptôme-de-l’École» ferait donc
de prendre acte du lien symptomatique, le nœud se signe du Réel ou lui serait congruent, pour la bonne
défait, plus rien ne tient ; chacun roule pour lui- raison que, du réel, il en a rencontré un bout dans
même, au grand dam d’une logique collective. Les son expérience. Le réel ne dépend pas de l’analyste,
trois versants tout à l’heure mentionnés se dit Lacan, c’est «l’analyste qui dépend du réel» 20 :
dénouent : le théoricien se replie dans ses articles, le c’est une affaire de rencontre, de contingence. On
praticien dans sa boutique, le politicien dans son comprend mieux, avec ce développement, pourquoi
clan, et le concept d’École est impraticable. le réel en cause chez l’analyste n’est rien d’autre que
S’il n’y a de lien que symptomatique, si l’on refuse le réel qui centre l’expérience de l’École.
un scénario du groupe bâti sur le démenti, l’École
est alors un «partenaire-symptôme», selon la logique Sonner le réveil
développée par J.-A. Miller dans son Cours de 1998.
Ce partenariat s’impose à quiconque aura élucidé le Tout ce qui a trait au réel réveille. L’ombilic du
destin du symptôme à la fin de son analyse. D’une rêve, l’angoisse réveillent. La passe aussi, mais
certaine façon, l’École devient «l’École du d’une toute autre façon, par l’incidence qu’y fait le
symptôme». symptôme. L’identification au symptôme met en
effet le parlêtre au diapason de sa jouissance réelle :
Définir l’analyste «je suis comme je jouis». Mais de quoi le symptôme
nous réveille-t-il au juste ?
«L’École du symptôme» doit nous faire questionner S’identifier au symptôme, notons-le, ne nous dit pas
ce qu’il en est du «symptôme de l’École». Si l’École ce qu’est le réel en jeu, pour cause d’incompatibilité
est analysable en tant qu’expérience, l’AE, comme réciproque avec le sens. Cet impossible fait le souci
son nom l’indique, doit s’en faire l’analyste ; il doit de Lacan dans Le Séminaire, Livre XXIV, «L’une-
en devenir à son tour «le partenaire-symptôme». bévue…». Il y constate la «débilité» foncière du
Nous pouvons alors reprendre la question de Lacan «mental» 21 qui pâtit de ne pouvoir dire la vérité sur

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le réel. Comme l’a fait valoir le Cours de J.-A. Voilà sans doute la part de travail la plus extrême du
Miller en juin dernier à propos de «L’une-bévue…», symptôme, au-delà de tout processus mental :
«l’inconscient freudien est une maladie mentale» 22. concilier les inconciliables (sens et réel) sans pour
Le savoir dégagé d’une expérience de cure est autant les réconcilier par définition. Ce tour de
finalement ravalé, comme il le souligne, à une force, Lacan le prête aux poètes (cf. «L’insu que
élucubration qualifiée de «débile». L’inconscient ne sait…»), car ils sont capables d’engendrer une
répare pas le discord entre mental et réel. Cela pose signification sans les effets de sens.
le problème de toute construction dans la passe : Les AE feraient bien de s’en inspirer, non pour
fait-elle valoir, oui ou non, un trou lié au défaut du parodier maladroitement les poètes, mais pour
sexe ? Le savoir acquis dont le passant témoigne inventer une solution propre qui ait cette fonction du
n’est-il pas rendu caduc par ce ravalement ? En fin poétique de permettre le serrage du réel. Cela nous
de compte, le savoir inconscient, bien qu’arraché à ramène à l’invention des bouts de savoirs après la
l’ignorance dans l’analyse, est néanmoins débile passe : il ne s’agit pas de donner sens à ce qui n’en a
parce qu’il est d’abord – comme le dit J.-A. Miller – pas ; c’est impossible et ce serait un retour à la
un ne pas savoir y faire avec, notamment avec le bataille que le névrosé livre avec le manque. Il s’agit
défaut du sexe. A contrario, ce qui relève d’un de faire signe d’un savoir faire avec, avec ce qu’il
savoir y faire, c’est le travail du symptôme. Le faut bien appeler un trou plutôt qu’un manque. Ce
symptôme apparaît comme une alternative à la «faire» qui est à «faire passer au savoir» éclaire
débilité. C’est«symptôme versus débilité». Le réveil véritablement la pratique du nœud. Nul besoin de
en question consiste alors à traiter par le symptôme s’agiter avec des ronds de ficelle, c’est par l’acte
la débilité de la pensée, inconsciente ou non. Mais qu’advient «l’homme de savoir-faire», selon
attention ! Gare à ne pas faire du réveil les l’expression de Lacan.
trompettes de la passe idéalisée ! Ainsi que le Cela revient à donner vie à ce qu’il appelle «la
rappelait J.-A. Miller dans le Cours déjà cité 23, «le dynamique des nœuds » 26, dont il résume ainsi la
réveil définitif n’est qu’un rêve».Il ne peut être que portée : «Ça ne sert à rien, dit-il, mais ça serre.»
fugitif. Serrer est la version dernière, pourrait-on dire, du
«travail du symptôme.»
Serrer le réel
Donc, pour ne pas conclure…
La déficience du mental est mise à rude épreuve
chaque fois que la psychanalyse nous confronte à N’est-ce pas l’objet de tout travail, quel qu’il soit, de
une aporie. C’est le cas lorsque Lacan affirme que le serrer un bout de réel pour fonder une pratique ?
symptôme est «la seule chose vraiment réelle qui C’est bien différent que de la déduire d’une théorie
conserve un sens dans le Réel» 24. Cette phrase de toujours en déconstruction. Si «le travail du rêve» a
«L’insu que sait…» fait vraiment butée. S’il y a historiquement permis de découvrir l’inconscient
exclusion réciproque du sens et du réel, comment comme savoir, «le travail du symptôme», quant à
poser un «sens dans le réel ?». Le mot «sens» peut lui, ne fonde-t-il pas un au-delà de l’inconscient, là
certes s’entendre comme «orientation vers…», mais où justement le savoir défaille ? C’est ainsi que
cela ne suffit pas à lever l’aporie. Le chantier ouvert j’articule le particulier du symptôme à l’enjeu
par Lacan n’est toujours pas résolu. J.-A. Miller en a collectif des finalités de l’analyse. En traitant le réel
clairement posé l’énigme à Barcelone en 1998 en incurable par une opération de serrage, le symptôme
ces termes : «Comment penser l’impensable du sens- n’est-il pas à l’horizon d’une pratique radicalement
dans-le-réel ?» 25 Le symptôme dévoile ainsi son être Autre de la psychanalyse ? Cette pratique a-t-elle
de Janus : trouvé ses marques ? Fonctionne-t-elle vraiment ?
-Il conserve un sens dans le réel, et cette conjonction L’École peut-elle en attester ? Qu’en disent les
fait que la psychanalyse n’est pas une escroquerie, Cartels de la passe ? En quoi la passe elle-même est-
comme le soutient Lacan à Bruxelles. Mais en tant elle cliniquement remaniée par l’aperçu du travail du
que sens, il est néanmoins un mensonge au regard du symptôme ? N’est-ce pas enfin l’enjeu-même de la
réel qui, lui, dans l’absolu en est exclu. formation de l’analyste aujourd’hui, s’il veut
-En même temps, en tant que signification, il se survivre à son siècle – ce qui, je crois, n’est pas
réduit à une lettre hors-sens. Il est alors un signifiant gagné ?
supplémentaire, qui n’est pas de l’Autre, compatible
1. Freud S., Puis essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, coll.
avec l’inexistence de l’Autre. Ces deux versants – Folio/Essai, 1962, p. 52.
mensonge et lettre – opèrent une conjonction 2. Lacan J., «De l’agressivité en psychanalyse», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.
116.
impensable du sens et du hors-sens.

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3. Lacan J., «Position de l’inconscient», Écrits, op. cit., p. 846. certaine discrétion. Le symptôme, a dit Lacan, est
4. Lacan J., «Du Trieb de Freud», Écrits, op. cit. P. 851.
5. Monribot P., «La balistique du symptôme», Journées des A E de l’ECF à «ce dont le sujet est le moins disposé à parler».
Paris, 2-3 octobre 1999, Mediodicho n°20, Cordoba, 2000, pp. 92-97. Voilà donc qu’on nous invite, non seulement à en
6. Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, séance du 18 novembre
1975, Ornicar ? n° 10, Paris, 1976, pp. 3-11. parler, mais à le mettre en tension avec les visées
7. Lacan J., «La troisième», Lettres de l’École freudienne de Paris n°16, Paris, mêmes de la psychanalyse. Autrement dit,
1975, p. 186.
8. Ibid. l’analyste, et spécialement l’AE, est requis d’avoir à
9. Lacan J., «Du sujet enfin en question», Écrits, op. cit., pp. 234-235. s’expliquer sur son symptôme selon deux
10. Miller J.-A., L’orientation lacanienne, «Le lieu et le lien» (2000-2001),
Cours du Département de psychanalyse de Paris VIII, leçon du 13 juin 2001, perspectives :
inédit. La première concerne sa particularité telle qu’elle
11. Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, leçon du 13 avril 1976,
Ornicar ?, op. cit., pp. 5-12. s’avoue en fin de partie comme mode de jouissance.
12. Lacan J., Ibid., leçon du 9 mars 1976, inédit. La seconde perspective a trait à son usage.
13. Lacan J., Ibid., leçon du 17 février 1976, Omicar ?, n°8, Paris, pp. 14-20.
14. Lacan J., «La troisième», op. cit., p. 201. Ces deux perspectives sont en fait liées, eu égard au
15. Société d’Assurance Mutuelle Contre le Discours Analytique : cf. Lacan J., réel dont le symptôme témoigne.
Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 27.
16. Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, leçon du 13 avril 1976, Dénudant le symptôme, la passe montre comment
op. cit. une psychanalyse peut opérer la transformation du
17. Guéguen G. «Éléments pour l’analyse du symptôme», La Cause freudienne
n°49, Paris, Seuil, 2001. symptôme ou des symptômes en ce que Lacan, à la
18. Lacan J., «La troisième», op. cit., p. 182. fin de son enseignement, définit comme étant le
19. Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à
mourir, leçon du 10 mai 1977, Ornicar ? n°17/18. Paris, 1979, pp. 16-19. sinthome. Avec cette mutation, ce qui de
20. Lacan J., «La troisiéme», op. cit., p. 187. l’inconscient entretenait une plainte, se solde en
21. Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIV, L’insu…, leçon du 19 avril 1977, op.
cit., pp. 11-16. définitive par une satisfaction pulsionnelle avec
22. Miller J.-A., op. cit., «Le lieu et le lien», leçon du 13 juin 2001, inédit. laquelle se réconcilie le sujet.
23. Ibid.
24. Lacan J., Le Séminaire, Livre =, L’insu… Si l’analyste parvient à déranger la défense qui avait
15 mars1977, Ornicar ? n°17/18, op. cit., pp. 7-11. suscité et maintenu jusque-là une croyance quasi
25. Miller J.-A., «Le symptôme : savoir, sens et réel», Le symptôme-charlatan,
Paris, Seuil, Champ freudien, 1998, p. 58. religieuse à l’inconscient, le symptôme, à se
26. Lacan J., Le Séminaire Livre XXIII, Le sinthome, 10 février 1976, décomposer en sinthome, S1 ◊ a comme l’écrit
Ornicar ?, n°8, Paris, 1976, pp. 6-13.
Jacques-Alain Miller, perd de son mystère ; il n’est
plus énigme à déchiffrer à l’infini mais chiffrage de
Désidéalisation de la passe ce qui fait exister le parlêtre.
Alain Merlet Le parlêtre, qui a aussi partie liée avec le sinthome,
ce n’est pas seulement le sujet mais c’est un sujet
«Ton symptôme et les finalités de l’analyse» : qui n’a d’être que parce qu’il parle avec son corps de
comment ne pas rapprocher le titre de cette Journée vivant.
du slogan fameux lancé par une banque dans les Le parlêtre va plus loin que l’inconscient dans la
années soixante-dix, «Votre argent m’intéresse» ? mesure où il est l’incarnation symptomatique de
Pour la première fois en France, une banque osait l’interaction du signifiant et du corps. Le résultat de
désigner directement ce qui jusque-là avait été tenu cette interaction est toujours singulier pour chaque
voilé par des semblants bien policés, gages de parlêtre, dans la mesure où il est le produit désiré ou
notabilité. Si ce slogan déplut à certains par son non de la rencontre entre deux parlêtres sexués.
cynisme, il s’avéra particulièrement efficace. Ainsi y a-t-il en quelque sorte une généalogie du
Affichant désormais leurs appétits, les banques se sinthome avec laquelle nous sommes, pour ainsi
modernisèrent. Elles entreprirent de fusionner et de dire, bricolés. Dans son Séminaire inédit «… ou
s’organiser en réseau pour devenir les opératrices du pire», Lacan qualifie le symptôme de bricolage
marché, tandis qu’elles se mirent à s’intéresser de inlassable. Il est inlassable ce bricolage, parce qu’il
très près à la façon dont leurs clients jouissaient de ne cesse pas de venir en lieu et place du rapport
leur argent. sexuel qu’il n’y a pas. De ce bricolage auquel on
Avec le titre qui nous est proposé aujourd’hui, on finit par s’identifier en fin d’analyse, on peut, sous
retrouve, ne serait-ce qu’en raison de l’emploi de réserve d’en avoir établi l’inventaire, prendre,
l’adjectif possessif et, qui plus est, à la deuxième comme le dit Lacan «ses garanties d’une certaine
personne du singulier, le même type distance», de telle sorte qu’on puisse savoir y faire
d’interpellation : «Tu causes, tu causes, oui mais dis- avec son symptôme.
nous : qu’en est-il de ton symptôme eu égard aux Examinons d’abord l’inventaire. Comme tout
finalités de l’analyse ?» Il y a une agressivité de bon bricolage, le symptôme est fait d’éléments
aloi dans ce questionnement, car le symptôme a ceci hétéroclites, avec les moyens du bord, comme le dit
de commun avec l’argent d’être entouré d’une si bien Claude Lévi-Strauss dans le chapitre «La

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science du concret» de son livre La pensée sauvage. elle reste symptôme dit hystérique». Autrement dit,
Ces éléments sont d’ordre symbolique ou imaginaire se faire symptôme d’un autre corps répugne à la
et ne se nouent que par rapport au réel. On repère le défense du sujet hystérique. Si ce sujet n’y parvient
sinthome sur ses arêtes signifiantes, le ou les S1, sur pas, son symptôme reste inchangé quoiqu’il puisse
la façon dont il se branche à une satisfaction prétendre.
pulsionnelle élective à laquelle faisait écran le La passe nous a offert des témoignages surprenants
fantasme mortifiant. et convaincants à la fois quant au retournement
Ce que révèle, nous semble-t-il, l’expérience de la d’une position subjective hystérique permettant un
passe, c’est la valeur de repère que constitue le S1 dénouage et un renouage inattendu avec pourtant le
qui épingle le sujet et stoppe la dérive signifiante où même partenaire. On pourrait penser que, sauf à
il ne cessait de s’éclipser. Ici se joue une partie s’identifier à un homme, une femme ait plus de
difficile : si l’analyste ne repère pas ce S1, c’est le facilité, compte tenu de son sexe, pour s’accomplir
brouillard ; si l’analyste privilégie de trop ce S1, en tant que symptôme. Soutenir cette thèse, ce serait
c’est l’inhibition où, comme le dit Lacan, le oublier ce qui y fait objection, soit l’amour œdipien
symptôme est mis au musée. du père et le ravage maternel. C’est à prendre acte
Il s’agit plutôt de diriger la cure de telle sorte que le du ravage comme structural et à quitter le port de
sujet s’identifie paradoxalement à se démarquer du l’Œdipe qu’une femme laisse la place au partenaire
S1 qui l’épingle, et c’est ce que réalise le sinthome. au corps duquel elle consent à se faire symptôme.
Comment se vérifie une telle opération ? Pour un homme, l’affaire se présente différemment,
Cela se vérifie, nous semble-t-il, à la fois dans le dans la mesure où amour et désir ne convergent pas
mode de réduction du symptôme et dans son usage. sur le même objet. L’os réside ici dans la castration,
La réduction du symptôme s’opère à travers une dans la mesure où tout homme a à se situer
seule écriture pour S1 et (a), soit pour le signifiant et nécessairement dans un rapport à la fonction
la jouissance qui constituent la nature du parlêtre. phallique. Pour désirer et jouir d’un autre corps,
Encore faut-il avoir repéré la phrase du fantasme, l’homme doit se désencombrer de la jouissance
sans quoi le sinthome est confondu avec une accordée à son propre organe pénien, ce qui est loin
élucubration supplémentaire de l’inconscient d’être acquis si on en juge par la clinique de la
fabriquée par la défense inentamée du sujet. passe. Ainsi pour lui, plus que pour la femme qui
Autre façon de vérifier le passage du symptôme au donne volontiers ce qu’elle n’a pas, l’amour est
sinthome, c’est la manière dont le sujet en fin châtrant. L’angoisse de castration est prévenue ou
d’analyse se débrouille avec le partenaire sexué qu’il démentie par le fantasme commandant l’acte sexuel,
aime et désire et dont il jouit inévitablement de lieu d’exercice du trait de perversion.
façon intersinthomatique. En juillet 1978, concluant Pour accéder à un rapport intersinthomatique moins
un congrès ayant pour thème la transmission de la stéréotypé, le dégagement du symptôme de la
psychanalyse, Lacan déclarait : «Il y a un sinthome gangue du fantasme est requis, mais cela s’avère
il et un sinthome elle. C’est tout ce qui reste de ce particulièrement ardu car le fantasme ici défend les
qu’on appelle le rapport sexuel. Le rapport sexuel est intérêts du moi. Néanmoins, il y a parfois des
un rapport intersinthomatique.» rencontres assez intrusives pour faire chavirer «(…)
Il y a des passes que nous pourrions qualifier de plus l’assurance que le sujet tenait de son fantasme»,
que parfaites, passes convaincantes sur le plan de la comme le dit Lacan.
réduction du symptôme, vrai travail d’orfèvre, mais Peut-être y a-t-il une issue lorsque le sujet en analyse
qui ne livrent rien de ce rapport intersinthomatique. est parvenu à prendre la mesure de ce que la
Tout se passe comme si le sinthome était devenu un répétition de son symptôme devait à l’idée qu’il
chef-doeuvre à ranger au musée, sans conséquence. s’était faite du rapport intersinthomatique ayant
À côté de cela, on rencontre des passes moins présidé à sa naissance comme parlêtre, soit une
ciselées, où le rapport intersinthomatique, s’il est interprétation venant habiller ou romancer un ratage
boiteux, a le mérite d’exister. de structure. «La femme et l’homme ne se
Comment expliquer un résultat aussi différent ? ressemblent pas et leurs enfants leur ressemblent»,
Lacan, dans son article «Joyce le symptôme», paru fait dire Apollinaire à l’Enchanteur pourrissant.
dans Autres écrits, nous éclaire là-dessus en donnant Les partenaires sexués ne se rencontrent que de
comme exemple de l’événement de corps qu’est façon intersinthomatique, et c’est heureux, car il faut
pour lui le symptôme, l’exemple de ce qui se passe bien que quelque chose du corps de l’autre consonne
pour une femme. Une femme, écrit-il, «elle est avec la pulsion, sinon on retombe dans la fiction
symptôme d’un autre corps. Si ce n’est pas le cas, d’un amour idéal mortifiant. Mettre l’accent sur le

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sinthome singulier vérifié dans la passe relève d’une Seule la cure psychanalytique fait recours au savoir-
salubre désidéalisation et désidéalise la passe elle- vérité en tant qu’il viendrait donner le sens du
même de la bonne façon, sans cela elle risque de ne symptôme. Le symptôme est ici supposé parole, il
pas être crédible pour la communauté. est sujet supposé savoir. La cure comme pratique de
vérité s’autorise, chez Lacan, d’un algorithme de
Nommer le symptôme savoir qui pose au départ une supposition.
Dominique Laurent
La supposition de l’amour
Le symptôme est perçu au minimum pour tout sujet Cette supposition de départ, le sujet supposé savoir,
comme un dysfonctionnement opaque, douloureux, se fonde sur l’ambiguïté du symptôme, appréhendé
énigmatique. Le «ça ne va pas» cherche une adresse, par Lacan à partir de la double dimension du savoir
un remède, quelque chose pour aller mieux. Dans et de la croyance, des verbes savoir et croire et de
notre champ, le recours peut se définir selon trois leurs grammaires distinguées en logique modale.
espèces : le signifiant-maître, le savoir et l’objet. Lacan fait ainsi du symptôme un fait de croyance,
une supposition, que le psychanalyste autorise et que
Les trois espèces de recours le sujet met au travail. Celui-ci entre alors dans la
fuite du sens et se met à déchiffrer son symptôme.
Ces recours sont tous appareillés à la parole, mais L’expression «y croire», utilisée par Lacan, met
chacun d’une manière différente. l’accent sur l’importance du transfert comme
Commençons par le recours à l’objet. Toxique ou moteur. Et, pour reprendre une formule de J.-A.
médicament, l’objet vient faire silence sur le Miller, «la croyance transférentielle c’est l’amour, le
symptôme pour mieux laisser sa place à la parole du sujet supposé savoir c’est l’amour en tant qu’il
maître qui transforme le symptôme qui fait souffrir. donne du sens et du savoir [sur] le réel» 1.
Nous dirons que l’objet procède, sous l’autorité de Tout le Séminaire Encore accentue l’opérativité de
cette parole, à une substitution de jouissance. Nous cette supposition. L’amour de transfert vient éveiller
le dirons dans la mesure où nous admettons, avec le sujet à l’appareillage de sa jouissance à l’Autre.
Jacques-Alain Miller, que le symptôme est défini par «L’amour, comme le dit Lacan, vise le sujet en tant
Freud à partir d’Inhibition, symptôme et angoisse, qu’il est supposé à une phrase articulée, à quelque
comme une façon de jouir. chose qui s’ordonne ou peut s’ordonner d’une vie
Le recours au signifiant-maître, quant à lui, traite le entière».
symptôme par un régime identificatoire renouvelé. Soulignons là l’écart entre cette perspective et celle
C’est le traitement de la plainte par la loi qui était définie dans la «Direction de la cure et les
identifiante. Mais à notre époque, les signifiants- principes de son pouvoir». C’est, dans le Séminaire
maîtres, qui sont bien souvent incertains, se trouvent XX, le sujet supposé qui est visé par l’amour ; ce
volontiers relayés par des personnalités n’est plus la vie du sujet qui se module en une
charismatiques dont les pratiques variées promettent phrase, qui s’articule. Le discours amoureux donne à
au sujet contemporain l’accueil de son désarroi celui à qui il s’adresse un supplément d’être, un être
symptomatique. de signifiance. Dans le dispositif analytique, le plus
Enfin, le recours au praticien de la parole de signifiance produit par l’amour de transfert met
thérapeutique peut également prendre la forme d’un au jour l’appareillage de la jouissance au discours.
appel au savoir. C’est avant tout un appel au savoir Freud, déjà, notait que le style du transfert répétait
de l’autre qui délivrerait le sens de l’énigme et celui de la vie amoureuse. Avec Lacan, nous
permettrait de s’en libérer. L’extraordinaire essor de pouvons ajouter que le style de la vie amoureuse est
l’offre «psy» dans toutes ses variantes est soutenu celui du fantasme. Arrêtons-nous sur ce point pour
par cette promesse. Les idéaux du temps de la mesurer l’incidence des idéaux contemporains de la
technique que sont l’autonomie, l’efficacité, la vie amoureuse sur le consentement ou l’engagement
rapidité, font ainsi le succès des thérapies dites dans une expérience longue de parole sous transfert.
brèves. Mais, dans ce cas, si l’ouverture de l’espace Selon la nouvelle donne, le mariage n’est plus un
de la plainte produit un effet thérapeutique, le sujet idéal, mais un instrument et, comme tel, il est
continue de jouir de son symptôme, celui-ci n’est réclamé par tous. Quand ça ne fonctionne plus, on
pas subjectivé. Un dispositif de parole, qui passe par s’arrête pour recommencer ailleurs.
l’Autre, est sans doute mis en place, mais il ne passe Cette désidéalisation, cette banalisation
pas par un savoir qui divise, n’ouvre pas au champ instrumentale du conjugo va pourtant de pair avec
de la vérité sur soi. les idéaux de l’amour-passion où s’adjoindraient

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sans discontinuité l’amour éternel et la passion tristesse, de manque de désir, d’échecs, de rejets.
érotique toujours renouvelée. Elle n’allège donc pas Toute la gamme des difficultés de la vie amoureuse,
de l’idéal. Elle le rend au contraire d’autant plus qui recouvre un champ symptomatique vaste, se
exigeant et inatteignable. Et cette exigence est décline en termes d’impossibilité, de désarroi devant
remise en jeu à chaque ponctuation, divorce ou le choix et l’engagement, ou en termes de
séparation. Ces fins de partie peuvent certes vicissitudes, de déceptions, de conflit avec le
permettre une redistribution plus heureuse des partenaire. Autant de modalités qui sont loin de
cartes, mais elles peuvent aussi redistribuer le même répondre aux catégories cliniques de la psychiatrie
jeu. Le rêve bovaryque peut alors tourner au mais qui ne sont pas pour autant des «troubles
cauchemar. Nous dirons que le zapping autorisé existentiels», ni des maladies de l’âme. Ces
constitue la nouvelle forme que le sujet donne au modalités ne répondent pas non plus d’emblée aux
leurre fondamental qu’il entretient avec ses objets modèles psychopathologiques freudiens. Ces sujets
d’amour et de jouissance. Il s’étonne, comme le ne se plaignent pas d’emblée de symptôme de
téléspectateur, de toujours retrouver «le même» conversion, de phobie qui interdit, d’obsession
programme, mais ce «même» n’est finalement que le comme pensée imposée. Ils se plaignent
réel auquel il est confronté. fondamentalement d’un désir malade. Lacan l’a
En un sens, la psychanalyse est à contre courant de entendu.
ces idéaux de liaisons brèves. Elle se présente C’est pourquoi, il a transmué le champ clinique en le
comme un lien durable dans lequel le meilleur et le formulant en termes de modalités empêchées du
pire s’articulent en un savoir. Nulle promesse de désir. Il a décliné respectivement l’hystérie,
bonheur à son terme, si ce n’est d’être à l’heure de l’obsession, et la phobie comme désir insatisfait,
son désir ; et un «savoir y faire» avec l’impossible impossible et prévenu. Lacan a considéré le désir
du rapport sexuel. Ce «savoir y faire» laisse une comme aspiration, visée qui s’origine d’une cause
chance à l’autre du conjugo. que l’écriture du fantasme écrit à partir de l’objet a.
En un autre sens, la psychanalyse est bien de notre Avec les modalités du désir comme empêché, il fait
temps. Sa promesse de savoir n’est pas sans rapport apercevoir le désir comme défense.
avec le caractère d’expérience libidinale produisant Par rapport au désir, le symptôme se présente
un plus de savoir de notre époque. comme une «formation de compromis», à la fois
défense et satisfaction substitutive. Lorsqu’il est
Ponctuation et cristallisation isolé, le symptôme se présente comme une sorte de
diamant dont les facettes font miroiter la
Lorsque le sujet s’engage dans la cure, l’analyste s’y surdétermination signifiante des coordonnées
ajoute, il ponctue le texte de l’analysant. Cette phalliques et pulsionnelles du sujet. La consistance
ponctuation ne rend pas simplement l’inconscient de ce montage sophistiqué s’oppose alors au
lisible dans la parole, mais elle constitue caractère diffus de la plainte initiale observée dans
l’inconscient comme lisible, selon une formule de J.- de nombreux cas. C’est l’opération analytique elle-
A. Miller 2. Elle conduit le sujet à s’entendre parler. même qui conduit à la cristallisation et à la
À partir de là, il cesse de s’adresser à l’analyste consistance symptomatique. Celle-ci ne
comme semblable et s’adresse à l’Autre. Dans ces s’appréhende qu’à la mesure progressive de sa
temps initiaux, le symptôme se déploie dans la subjectivation. C’est alors toute l’ampleur
plainte. symptomatique de la vie d’un sujet qui trouve à se
Il arrive que la plainte concerne le symptôme isolé déployer dans la cure. Ce que Lacan note ainsi :
comme tel. À ce propos, j’ai évoqué, il y a peu, les «Dans le transfert, le langage des symptômes du
débuts d’analyse d’un sujet présentant un symptôme sujet de l’inconscient n’est pas tant déchiffré par
de trichotillomanie qui en était venu à être l’analyste qu’il ne vient à s’adresser à lui de façon
invalidant, et ceux d’un sujet victime d’une de plus en plus consistante» 3.
compulsion à l’achat. J’aurais pu évoquer les cas où Ainsi, la narration éparse que comporte l’analyse
la pathologie des conduites alimentaires est au permettra à tel sujet d’isoler, dans le fatras
premier plan. Autant de cas où la plainte présente le d’obstacles et d’empêchements dans lequel il est
symptôme, symptôme entendu à l’égal de celui de la empêtré, le doute comme formule signifiante de son
clinique psychiatrique. Mais ce n’est pas ce que nous symptôme. Telle autre analysante mettra à jour une
entendons le plus fréquemment de ceux qui conduite anorexique, jamais formulée jusque-là,
s’adressent à nous. pour la saisir dans sa dimension symptomatique.
Ce qui s’exprime le plus souvent est au contraire une Telle autre, encore, évoquera au bout de plusieurs
plainte diffuse, confuse, exprimée en termes de

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années d’analyse une frigidité à laquelle, elle n’avait condition qu’elle pouvait soutenir son désir. Sous le
accordé aucune importance. Le répertoire masque d’une féminité revendiquée, elle restait au
symptomatique, établi par l’analysant dans sa cure, poste de commande.
constitue le dictionnaire singulier de la liste de ses Venons-en au versant pulsionnel du symptôme. À ce
symptômes. Et que ceux-ci soient actuels ou anciens, niveau, le symptôme n’est plus appréhendé à partir
comme ceux de la névrose infantile, leur nomination de la vérité, comme une formation de l’inconscient,
résulte d’une subjectivation progressive d’un style mais à partir de la jouissance en tant qu’articulée à la
de vie élevé au rang de symptôme. L’analyse doit pulsion. Au moi freudien qui installe la défense pour
viser l’extension maximale du champ du symptôme. se protéger de la satisfaction pulsionnelle, Lacan
substitue le langage, l’articulation structurale du
Deux dimensions de la nomination langage en tant qu’il barre la jouissance. Le
symptôme comme substitut à l’exigence de la
Lacan a d’abord formulé le ressort dernier du satisfaction pulsionnelle est repris avec l’écriture A/J
symptôme en termes de castration, il le situera a Tout de la jouissance n’est pas annulable. Elle
ensuite en termes de jouissance. La phénoménologie revient sous les auspices de l’objet a. Lacan dira de
clinique de la cure analytique déploie l’objet a, de ce reste de jouissance non résorbé par
successivement et simultanément ces deux l’articulation signifiante, qu’il est «le noyau du
perspectives. Nommer le symptôme dans ces deux symptôme » 4.
dimensions constitue l’enjeu d’une cure menée à son L’extension du symptôme jusqu’à ce noyau
terme. Un seul n’y suffit pas. Si le complexe s’appréhende grâce à la construction progressive du
d’Œdipe vole en éclats par le biais du complexe de fantasme. Celle-ci permet d’appréhender le lien
castration, la consistance logique de l’objet a, entre les différents symptômes, leur articulation, elle
obtenue dans la cure, donnera une issue à la plainte délivre la loi de leur composition interne. Cette loi
phallique. En ce sens, le fantasme, machinerie pour s’ordonne à partir de ce qui revient toujours à la
obtenir de la jouissance malgré la castration, même place dans la variété symptomatique, c’est-à-
machinerie à plus-de-jouir, est le champ de bataille dire la prévalence de tel objet partiel, de tel mode de
où se décide l’issue du symptôme. jouir pulsionnel. Et, en effet, il n’y a pas dans
Considérons d’abord le symptôme sur le versant de l’inconscient de formule qui rapporte l’un à l’autre
la castration. C’est sur ce versant que la l’homme et la femme et dirait à chacun comment se
problématique phallique du sujet est abordée et comporter à l’endroit du sexe. Le désordre
celle-ci se déploie à partir du symptôme dont amoureux ne cesse de témoigner de cette aporie. En
l’analysant souffre. Prenons le cas par exemple de lieu et place du rapport sexuel, le fantasme comme
cet analysant dont le symptôme se présentait sous la axiome, écrit pour chacun un rapport de jouissance
forme d’une répétition d’échecs amoureux. Le réglé à l’objet.
travail de la cure a permis de réduire à un seul trait Reprenons la problématique de l’avoir de cet
ce qui se présentait comme un automatisme de analysant, dégagée à partir des ratés de sa vie
répétition quant au choix du partenaire. Il ne pouvait amoureuse et de l’aveu de pratiques masturbatoires.
choisir que des femmes phalliques situées dans le La dimension phallique n’épuise pas ici ce registre
registre de l’avoir. Il ne voulait pas être confronté à de l’avoir. Celui-ci trouve son développement dans
une femme qui n’a pas car la castration féminine lui la mise en série de symptômes variés, centrés sur la
était insupportable. En d’autres termes, il ne voulait problématique de «donner ou ne pas donner». La
en aucun cas céder sur sa propre castration. Le nécessité de tout maîtriser, la tendance aux
circuit phallique s’est dans ce cas dévoilé dans son explosions agressives inopportunes, l’embarras
dysfonctionnement pour rendre raison du symptôme, d’une constipation chronique ne sont que vétilles au
quant à la castration. regard du rapport libidinal qu’il entretient avec
Prenons encore le cas de cette femme homosexuelle l’argent. Donner ou pas cet objet précieux est un
qui ne pouvait avoir de relations sexuelles avec ses tourment constant. Bref, il est celui qui a l’objet
partenaires qu’en imaginant que celles-ci étaient des anal. C’est là le véritable ressort de l’avoir chez ce
hommes. L’homme fantasmé dans ce corps féminin sujet, ce dont il jouit et dont il souffre 5.
apparaissait bien sûr comme celui qui n’a pas. Le Que devient le symptôme avec l’analyse ? Les dits
choix d’objet homosexuel et le fantasme qui effets thérapeutiques de l’analyse existent. Des
accompagnent la relation sexuelle, montrent bien symptômes parfois très invalidants disparaissent. Le
pour ce sujet la nécessité de s’assurer que son sujet peut alors prendre sa vie en main, d’une tout
partenaire ne dispose pas des pouvoirs phalliques, et autre manière. Il n’empêche, Freud est sceptique à
donc qu’elle reste le phallus. C’est à cette seule

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l’égard de la guérison. Lacan, lui, dira que l’on ne de Lacan, que J.-A. Miller commente déjà depuis
peut vivre la pulsion sans symptôme. Dans cette quelque temps, conçoit la fin de l’analyse comme
perspective, il n’est pas contingent. Il est «savoir y faire» avec le symptôme. Ce savoir est
structuralement nécessaire et ne cesse pas de celui d’un certain fonctionnement pulsionnel, d’une
s’écrire. L’analyse révèle, lorsqu’elle est menée à nouvelle possibilité de faire avec la pulsion en
son terme, comment la pulsion organise dehors de l’index rigide du fantasme. Cela ouvre des
symptomatiquement la vie du sujet sur le mode du perspectives plus propices au désir.
plus-de-jouir, qui n’est pas simplement de l’ordre du Prenons, pour essayer d’en rendre compte, le cas de
plaisir. Mais la pulsion n’est qu’un mythe comme le cette analysante. Ce sujet a conçu sa vie sur
notait déjà Freud. Un mythe pour désigner l’axiome d’un tout pour l’autre. Elle découvrira par
l’ajointement du vivant au langage. Le symptôme est l’analyse que l’objet qui guidait sa conduite n’est
la trace du ratage foncier du parlêtre. L’analyse ne que le rien. Le rien en tant qu’objet le plus précieux.
délivre pas le sujet du symptôme. Elle le délivre Tout pour l’autre à condition que le sujet garde le
juste du sens du symptôme, pour lui permettre de rien. Le rien pour cette analysante s’est décliné sous
fonctionner autrement. de multiples conduites symptomatiques et s’est
appréhendé à partir de la prévalence de la pulsion
Cession et «savoir y faire» orale. La cure permettra la production d’un
signifiant, chiffre pourrait-on dire de sa jouissance,
L’identification au symptôme à la fin de l’analyse ne qui articule dans une équivoque la grammaire
veut pas dire que le sujet est totalement identifié à pulsionnelle de son rapport à l’objet. Le «savoir y
son symptôme, qu’il est dans une égo6syntonie avec faire» avec le symptôme constitue une possibilité
lui. Il ne s’agit pas d’obtenir du sujet une démission, inédite pour ce sujet qui disait rien, de faire parler
un consentement à ce qu’il organise sa vie autour de son symptôme autrement auprès de quelques autres.
la maladie. Le symptôme auquel il s’agit de Ce qui ne sera pas sans conséquences sur les choix
s’identifier désigne plus précisément un nouvel de sa vie.
appareillage de la jouissance, qui se substitue à celui
qui organisait jusque-là la nécessité pulsionnelle. La 1. Miller J.-A., L’orientation lacanienne, «Le lieu et le lien», Cours du
Département de psychanalyse de Paris VIII,
construction du fantasme en analyse opère une 17 janvier 2001.
réduction des multiples significations en une phrase 2. Miller J.-A., «Illisible inconscient», conférence d’Athènes, inédit.
3. Lacan J., «Introduction au commentaire de Jean Hyppolite», Écrits. Paris,
qui unifie et isole le cadre sinthomatique du sujet. Sa Seuil, 1966.
traversée, soutenue par le désir de l’Autre, interroge 4. Ibid.
5. Laurent D., «Oui perd gagne», La Cause freudienne n°40, Paris, Seui1,
dans le même temps ce désir au-delà des 1999.
significations qu’il a reçues jusque-là. Cette nouvelle
donne du désir est contemporaine du virage de
Quand le transfert fait symptôme
l’Autre consistant du fantasme, imaginé dépositaire
Véronique Mariage
de la jouissance, à un Autre inconsistant, celui de la
parole d’avant le langage. On peut dire en un sens
que la traversée produit le désir de l’Autre comme Le transfert représente le ressort le plus solide du
tel. Une lecture renouvelée du symptôme, comme travail de décryptage de l’inconscient. Il est aussi ce
signifié de l’Autre, devient alors possible. qui empêche ce décryptage et y met un arrêt. La
La traversée du fantasme produit également un sujet situation transférentielle vient alors révéler ce qui ne
qui sait qu’il n’a pas d’être plus consistant que celui peut se signifier, la dimension jouissante du sujet.
que lui donnait son rapport à la jouissance. Il «On a alors à faire dans la cure, non plus à la
découvre une identité de jouissance dont le sinthome maladie antérieure du patient, mais à une névrose
fut l’instrument, l’organon. La chute de l’analyste nouvellement formée et transformée qui remplace la
comme sujet supposé savoir est le point d’arrêt de première», dit Freud.
l’algorithme du savoir, à la quête de la vérité à partir La névrose de transfert, comme le symptôme, a son
du sens. Celle-ci s’épuise là ou le réel surgit, quand origine dans la vie libidinale et pulsionnelle du sujet.
le sujet prend un aperçu de sa jouissance. Cette Les coordonnées du transfert se substituent à celles
vérité prend alors sa vraie mesure, celle de la fiction. du symptôme.
Et l’écriture du fantasme n’est qu’un effort de Les événements, qui hâtent la fin de la cure en
liaison du signifiant et de la jouissance. quelques séances, font entrevoir, en un éclair, les
Dans les années soixante, la fin de l’analyse était choix de jouissance qui éternisaient la cure du sujet,
évoquée en termes de «cession de jouissance au sa relation transférentielle à l’analyste, ainsi que les
profit d’un gain de désir». Le dernier enseignement marques de son destin. Cette découverte précipite

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l’analysante hors de la cure. La décision de se de la porte et perturbe son cours. De retour à la


présenter à la procédure de la passe lui apparaît alors maison, excédé, le père est bien décidé à donner une
comme une nécessité. Elle ne pouvait tenir secrète sa leçon à tous ses enfants. Sous le regard de ses frères,
découverte. Il fallait qu’elle reconstruise, à partir de déculottée et couchée sur les genoux du père, il lui
l’après-coup de l’acte qui mit fin aux rencontres administre une mémorable fessée. S’adressant alors
avec son analyste, ce qu’elle n’avait pu voir et à tous ses enfants, il leur dit : «Voilà ce qui arrivera
entendre jusque-là. à ceux qui sont insupportables et ne travaillent
Ce témoignage s’organise en deux parties. Une pas…» De cette fessée, elle ne retint pas la
première partie présentera les racines des choix de jouissance d’être battue, mais celle, éprouvée et
jouissance du sujet. Une deuxième partie traitera de interdite, du corps à corps avec le père. Elle retint
trois modalités de l’analyse du transfert produites, aussi un sentiment de honte par rapport au manque
dans la cure, par l’acte de l’analyste. dévoilé en tant que fille sous le regard de ses frères.
Cette scène déterminera sa vie sexuelle et
Des choix de jouissance amoureuse.
À l’adolescence, identifiée à celle qui manque, elle
Lors de la rencontre avec les passeurs, la passante se tient sur le bord de la bande de ceux qui ont, ne
découvre l’importance du choix de l’attachement à pouvant jouer de ce qui aurait pu voiler ce manque
l’objet voix et comment elle s’y est fixée. Ce choix et lui donner accès à la féminité.
se rapporte à deux souvenirs d’enfance reconstruits Elle oscille entre deux positions. La première est de
dans la cure. Dans ces deux souvenirs, la voix revendiquer l’amour et de dénoncer le désordre du
s’associe au regard et est à l’origine des symptômes. monde. La seconde est de se tourner vers Dieu et de
Voici le premier souvenir : elle a trois ans et demi et se réfugier dans la contemplation, passant de
est entourée de deux frères plus âgés et de deux plus longues heures, seule, à parer le vide de son être en
jeunes. Une sœur naît, accompagnée d’une sœur l’habillant d’une pure présence silencieuse, celle de
jumelle qui naît morte. Une voix se fait entendre Dieu.
porteuse d’un message incompréhensible concernant Se pose alors, à elle, le choix de s’engager comme
la naissance de sa sœur : «Elle avait une sœur, mais missionnaire, afin de sauver les enfants du monde
elle est morte», entend-elle dire. La morte ne pouvait menacés de mort ou de s’engager dans la vie d’un
être qu’elle-même. Jusque-là, elle était l’unique fille, monastère.
chérie du père. Perdant sa place d’exception auprès Elle décide de s’orienter du côté du savoir et de
du père, elle s’empare de cette place de l’enfant s’engager dans des études de sciences religieuses.
morte. Elle y rencontre l’amour de sa vie. Elle tombe
L’enfant s’installe alors dans la dépression et tombe amoureuse d’un homme consacré à Dieu et qui
malade. Régulièrement, ses ganglions gonflent et enseigne. Mais cet homme est aussi amoureux de sa
l’affublent de deux boules douloureuses en dessous meilleure amie. Celle-ci a le même prénom que sa
des oreilles, ce qui l’empêche d’entendre. Elle se première sœur et, comme sa sœur, a une sœur
colle à sa mère. Lorsque ce symptôme s’apaise, jumelle. Elle s’installe alors dans une relation à trois
surgit une phobie du noir, qui nécessite que l’on (avec l’homme qu’elle aime et son amie), et
éclaire sa chambre la nuit. Bien des nuits, elle voit revendique l’exclusivité de l’amour.
apparaître des taches qui courent sur les murs et elle
appelle son père. La seule apparition de celui-ci dans Trois modalités de l’analyse du transfert
le cadre de la porte les fait disparaître.
À la naissance de sa dernière sœur, elle se soutient Le choix de ses différents analystes se fait à partir
en faisant la mère auprès de sa mère et en s’occupant d’un point commun. Ce sont des analystes qui
essentiellement des cinq frères et sœurs qui la parlent, enseignent et donnent de la voix, comme
suivent. son père.
Le second souvenir date de sa neuvième année. À Le parcours analytique du sujet est marqué par une
l’école, elle refuse d’apprendre. Sa mère ne grande difficulté à prendre la parole. Face à la
s’inquiète pas de son échec. «Ce n’est pas grave, tu demande de parole, elle se tait. Elle se tait, parce que
n’es qu’une fille», lui dit-elle. Son père enseigne la parole en dit trop et donne accès à une vérité
l’économie dans l’école de ses filles. Défiant son insupportable. Elle se tait encore, parce que la parole
maître, elle se fait mettre à la porte de sa classe, afin ne sait pas dire et renvoie au dire qu’elle enserre, et
de s’installer derrière la porte de la classe de son c’est alors l’angoisse qui surgit. Elle se tait donc. Se
père. Longuement, elle écoute sa voix qui enseigne. taire est son mode de parler, de jouir de demander,
Puis, tout à coup, elle se montre dans le cadre vitré insatiablement, l’amour. Sa stratégie consiste à faire

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parler l’autre, l’analyste en l’occurrence, afin n’hésite pas à le prendre. Il n’y manque rien et est
d’obtenir quelques signes d’amour. plein d’annotations intéressantes de son analyste,
pense-t-elle. Mais, cet exemplaire, elle ne l’ouvre
Modalité 1 : Une identification à l’analyste pas, le dépose précieusement dans sa bibliothèque et
l’oublie là.» Le rêve s’arrête là. La nuit suivante, elle
Dans une première cure, elle découvre les signifiants ne peut dormir, repense à son rêve, une pensée la
de son histoire, ceux qui donnent une assise aux préoccupe : «Il n’y a pourtant pas 575 pages dans les
identifications qui la déterminent, notamment cinq psychanalyses !». Elle est obligée de se lever
l’identification à l’enfant mort. Cette identification, pour aller vérifier. Et effectivement, les cinq
dans ce premier temps, trouve à se résoudre sur le psychanalyses ne comportent que 420 pages. Une
mode d’un déplacement : comme son analyste, et construction lumineuse lui vient alors à l’esprit :
avec lui, elle se met à s’occuper d’enfants «Mais qu’est-ce que cette référence qui n’existe
psychotiques, d’enfants morts à la parole ou trop pas ? Pour manquer, il faut bien qu’elle ait existé…
vivants, d’enfants à sauver. Ce déplacement la Mais non ! Elle manque et n’existe pas. Elle n’existe
sauve, il est thérapeutique. Elle renonce à son amour donc que de ne pas exister, elle manque.» Cette
impossible et interdit. construction logique et paradoxale lui permet de
Elle trouve donc sa voie, dans le transfert, par une nommer la place vide dans laquelle elle se
identification à l’analyste. précipitait. Cette place nommée, encadrant le vide,
constitue le rien qu’elle ne peut plus être et auquel
Modalité 2 : Modification du rapport du sujet au elle s’identifiait. Elle fait donc un pas de côté et
sujet supposé savoir cesse de vouloir réaliser ce qui manque à l’Autre. De
plus, si la référence manque et n’existe que de ne pas
Une fois sortie de cette première cure, le
exister, son analyste ne peut la détenir. L’Autre en
surgissement de l’angoisse ne se fait pas attendre. Il
est radicalement barré. Le rapport du sujet à
se transforme en agoraphobie. Elle reprend une
l’analyste dans le transfert s’en trouve modifié et sa
analyse. Son deuxième analyste meurt
relation au sujet supposé savoir change.
prématurément. Elle s’adresse alors à un troisième
C’est alors avec un rêve, où il est impossible que
analyste.
l’analyste reconnaisse son père comme étant son
Après de nombreuses années d’analyse, toutefois,
père, qu’elle conclut cette cure.
l’agoraphobie subsiste, ainsi qu’une importante
L’analysante se présente à la passe, n’est pas
phobie du vide. Ces phobies surgissent tout
nommée AE et entre dans l’École. Elle n’est pas
spécialement quand elle quitte son analyste.
satisfaite. Elle ne pouvait laisser tomber. Elle écrit à
Ainsi, un jour, elle se trouve à la gare où elle doit
l’analyste qui lui répond : «Vous avez raison de ne
prendre le train pour rentrer chez elle, elle cherche la
pas laisser tomber».
voie trois et ne la trouve pas, le chiffre trois étant
celui qui représente sa place dans sa famille. Modalité 3 : Dénouement du rapport du sujet au
Lorsqu’elle trouve enfin cette voie, le train est parti, sujet supposé jouir
elle est alors face à la voie vide, et une angoisse folle
l’envahit. Elle ne sait plus où elle est. Seul le L’analysante en avait donc terminé avec son
numéro de téléphone de son analyste lui revient à analyse, mais n’avait pu se faire entendre. Une envie
l’esprit. Elle l’appelle et retourne chez lui. irrésistible la poussa cependant à rencontrer à
Il l’accueille chaleureusement et lui dit : «Vous ne nouveau son analyste. Elle trouva alors de bonnes
pouvez donc plus me quitter». Elle répond du tac au raisons d’y retourner, et leur rencontre dura encore
tac : «Ce n’est pas possible, je ne veux pas de cela». de nombreuses années.
L’échange est fulgurant. Au cours des séances qui Elle tente d’abord de comprendre pourquoi elle n’a
suivent, elle constate un allégement de l’angoisse et pas pu se faire entendre dans son témoignage de
de la demande d’amour. Elle se met à parler avec passe. L’analyste lui répond alors que, «si le cartel
plus d’aisance. L’analyste la désigne passeur. n’en a pas convenu, peut-être est-ce dû à un défaut
Elle fait ensuite un rêve : «Elle est dans une réunion du cartel ou à un défaut de transmission de sa part».
de travail avec son analyste. Celui-ci propose de lire Acceptant de ne pas comprendre, elle laisse tomber
une référence du cas Dora dans les cinq sa question.
psychanalyses, pages 575 et suivantes. Le sujet Quelques rêves la surprennent et lui font entrevoir,
ouvre son livre, mais les pages de la référence une nouvelle fois, son parcours analytique et les
manquent. L’analyste s’empresse alors de lui donner marques de son destin. Elle pense alors à refaire la
son exemplaire, pour qu’elle puisse le suivre. Elle passe. L’analyste l’en dissuade. Elle considère alors

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que, pour elle, la passe est dépassée et se et, une seconde fois, pour écrire un travail qu’elle
désintéresse des travaux de ses collègues sur la n’arrivait pas à écrire. Dans ce moment d’absence et
passe. de ratage, et alors qu’elle ne rêvait plus depuis
L’analysante décide finalement de reprendre un longtemps, elle fait un cauchemar. Dans ce
contrôle avec son analyste. Elle s’attelle à mettre à cauchemar, le sujet cherche à identifier un cadavre et
l’épreuve la clinique du réel des impasses qu’elle rencontre son père. Il ne peut l’identifier, car il a
rencontre avec les enfants psychotiques, mais perdu la voix.
l’analyste lui dit : «Vous savez bien mieux y faire Un énoncé du père, connu depuis toujours par
que moi avec ces enfants». Elle s’arrête alors d’en l’analysante et bien souvent répété, lui revient
parler. Elle se rend compte, ensuite, qu’elle évite de ensuite à l’esprit. Elle en fait part à l’analyste. Cet
parler de sa pratique privée d’analyste et se dit énoncé est le suivant : «Vous devez savoir, le travail
malhonnête et incapable. L’analyste lui répond : est une punition du bon Dieu, et ça n’est pas moi qui
«Ah, si tout le monde pouvait être aussi honnête que le dit, c’est écrit». L’analyste s’en saisit et l’écrit.
vous ! Mais qu’allez-vous faire ?» L’analysante lui Jusque-là, elle avait toujours donné un unique sens à
fait alors part d’un rêve qui la surprend : «Elle se cet énoncé. Elle avait l’idée que son père disait qu’il
trouve sans corps au milieu de ses collègues de fallait surtout ne pas faire du travail une punition,
l’École, ils ne la voient pas et elle n’entend que leurs mais au contraire qu’il fallait faire ce que l’on aime.
voix sans parole». L’analyste considère qu’il s’agit Elle avait également l’idée qu’il était plutôt fier de
là d’un rêve d’en deçà de la parole. Elle pense qu’il dire cela, de son audace à tenir de tel propos.
la dissuade d’en parler davantage et ne rêve plus Par l’acte de l’analyste, qui écrit cette phrase :
Elle dit encore combien elle a toujours pensé aimer «Vous devez savoir, le travail est une punition du
vivre dans un monastère. «Mais c’est ici votre bon Dieu. Ça n’est pas moi qui le dit, c’est écrit»,
monastère !» s’exclame l’analyste. cet énoncé du père prend tout à coup un sens
Mais que faisait-elle donc encore là avec son nouveau. Associée au cauchemar, elle fait entrevoir
analyste ? Lorsqu’elle veut le quitter, il la retient son statut de voix du surmoi, la façon dont elle
cependant. marque le destin du sujet et comment l’analyste y
Elle s’installe, et se satisfait alors de la seule était pris dans le transfert. Elle y voit combien sa
présence de son analyste, qui la soutient dans sa vie relation à l’analyste est déterminée par les choix de
et son travail. Elle a même l’idée que cela pourrait jouissance marquant sa vie et sa relation à l’Autre
durer toujours, pour le reste de sa vie et en fait part à depuis toujours.
l’analyste. «Et pourquoi pas lui dit-il. Ne sommes- Cette nouvelle signification, qui vient dire la vérité,
nous pas bien ensemble ?» se révèle, dans le même temps, être une histoire
Les rencontres avec son analyste se réduisent, alors, banale et dérisoire, dont elle n’a plus rien à dire. Elle
à aller l’écouter parler à son cours, puis à se rendre à tombe sans voix.
ses séances. À aller et venir, à le rencontrer et à L’analysante aperçoit également combien sa cure
repartir. À entendre sa voix et même à l’entendre se s’est éternisée et combien l’éternisation de sa
taire, à entendre sa voix tomber dans le silence. relation à l’analyste emportait de satisfaction. C’est
Mettre du sens est devenu dérisoire et même alors qu’elle s’entendit dire un : Et puis zut que
impossible. Pour l’analysante, l’analyste est bien peu l’analyste a relayé d’un : «Zut, zut et zut» qui la
sujet supposé savoir, il est davantage son sujet précipite hors du champ de la cure.
supposé jouir. La séance parfaite, qui lui aurait
procuré la plus grande satisfaction, aurait alors été Logique conclusive et dénouement
celle qui se serait passée en silence, rencontre d’une
pure présence, corps à corps. Ce qui ne fut jamais le L’analyse du transfert est déterminante dans ce
cas. Lorsqu’elle ne pouvait plus que se taire, parcours et produit deux moments de conclure.
l’analyste, lui, donnait de la voix. Par son désir, Ceux-ci reposent sur l’acte de l’analyste,
l’analyste tentait donc de faire passer le jouir au l’analysante en prend acte.
sens. Dans le premier moment de passe, un acte fait chuter
Toutefois, ce circuit de satisfaction et de jouissance, l’angoisse et la demande d’amour qui marquait la
qui éternisait la cure, aurait pu durer toute la vie, si place de l’analyste dans le transfert. Le sujet élabore
deux événements n’étaient pas venus le déranger. ensuite une construction logique qui lui permet de
Elle rate, d’abord, deux fois de suite le cours de son faire un pas de côté et de ne plus se précipiter à
analyste et sa séance, ce qui ne lui était jamais réaliser ce qui manque à l’Autre. Cette construction
arrivé. Une première fois, afin de soigner sa mère, touche au sujet supposé savoir.

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Le deuxième moment de passe se produit, lorsque le analyse, est bien ce qui manifeste que l’on ne saurait
circuit d’une satisfaction pulsionnelle se rompt dans identifier l’homme avec son corps».
le transfert et précipite le dénouement de l’histoire À cet égard, il faut rappeler que Lacan s’interrogea,
pulsionnelle du sujet. Il fait entrevoir une nouvelle dans son Séminaire intitulé «Le savoir du
signification qui apparaît alors dérisoire. L’acte de psychanalyste» sur ce qui, du symptôme, «tutoie» le
l’analyste, qui s’en saisit, permet au sujet d’en corps : «Ce qui parle, quoi que ce soit, est ce qui
prendre acte pour sortir de la cure. Les rapports du jouit de soi comme corps, ce qui jouit d’un corps
sujet au sujet supposé jouir s’en trouvent dénoués. qu’il vit comme ce que j’ai déjà énoncé du «tuable»,
c’est-à-dire comme tutoyable, d’un corps qu’il tutoie
Corps et symptôme et d’un corps à qui il dit «tue-toie» dans la même
Vicente Palomera ligne» 2.
Dans ces lignes, Lacan fait donc allusion au fait que
le corps de la pulsion, inclus dans le discours – sujet
Ce travail m’amène à nouer la question de la finalité donc à la matérialité du signifiant – est du côté de la
de l’analyse avec celle de la finalité de la névrose. mort (tuable). C’est donc un corps mortifié. Mais,
La névrose a une finalité, un but, qui se définit en dans la même ligne, Lacan signale qu’il y a un Autre
termes de bénéfice symptomatique. Dans cette corps, tutoyable, un corps que l’on a et qui ne se
perspective, la finalité de la psychanalyse réduira pas à la matérialité du signifiant. Il indique
consisterait à prendre en compte la jouissance du aussi que c’est un corps qui se livre à la jouissance
corps qui obscurcit le symptôme, c’est-à-dire à de l’Un, sans jamais trouver son être.
prendre en considération la part pulsionnelle du Comment intervient la psychanalyse dans cette
symptôme. jouissance qui est prise par l’Un ? À la question de
Si nous partons du symptôme, la question centrale savoir ce qu’est la psychanalyse, Lacan répond :
est de savoir quelle est la différence entre le «C’est le repérage de ce qui se comprend d’obscurci,
symptôme à l’entrée de l’analyse, et le symptôme de ce qui s’obscurcit en compréhension, du fait d’un
qui reste à la fin de celle-ci. En effet, si l’entrée en signifiant qui a marqué un point du corps. La
analyse se fait toujours par le symptôme, en tant psychanalyse, c’est ce qui reproduit une production
qu’il est une signification émanant de l’Autre via le de la névrose. Là-dessus, tout le monde est d’accord
fantasme, la sortie se fait aussi par le symptôme – (…) Cette névrose qu’on attribue, non sans raison, à
que Lacan écrit sinthome. Comme Jacques-Alain l’action des parents, n’est atteignable que dans toute
Miller l’a montré dans son Cours L’orientation la mesure où l’action des parents s’articule justement
lacanienne, Lacan nous invite à prendre en compte de la position du psychanalyste. C’est dans la
le symptôme de la fin de l’analyse comme quelque mesure où elle converge vers un signifiant qui
chose qui irait au-delà de l’inconscient, en signalant émerge que la névrose va s’ordonner selon le
que «ce qui s’inscrit à cette place, c’est tout de discours dont les effets ont produit le sujet. Tout
même ce qu’il a appelé le parlêtre où la fonction de parent traumatique est en somme dans la même
l’inconscient se complète du corps» 1. Ce que la position que le psychanalyste. La différence, c’est
psychanalyse met en jeu, c’est donc une que le psychanalyste, de sa position, reproduit la
corporisation de la dialectique du sujet et de l’Autre, névrose et que le parent traumatique, lui, la produit
et celle-ci implique une pratique qui tienne compte innocemment.» 3
du corps comme substance jouissante. C’est dans cette perspective que je voudrais
À la fin de ce même cours, J.-A. Miller signale : maintenant dégager quelque chose que je n’avais pas
«Du fait qu’il a un corps, l’homme a aussi des aperçu au moment même de la passe. J’étudierai
symptômes avec lesquels il ne peut pas s’identifier. ensuite un fragment de cas qui montre bien comment
C’est même le défaut d’identification où l’on se la substance jouissante du corps est toujours ce qui
trouve, concernant ce qui se présente comme une opacifie le symptôme.
dysfonction, qui fait saillir le relief du symptôme.
On ne peut pas s’identifier, sauf à recourir à une Mettre fin à la répétition
psychanalyse, dont une des issues est de s’identifier
au symptôme qui reste. Cela suppose donc que, pour Ce qui m’a le plus soulagé et, en même temps,
avoir des symptômes, il faut avoir un corps, il ne surpris au commencement de mon analyse, ce furent
faut pas être un corps, et que pour s’identifier au quelques interventions de l’analyste à propos de la
symptôme, il faut avoir un psychanalyste». série des rhumes et rhinites dont je souffrais. Il
Finalement, il conclut : «Le symptôme à l’état s’agissait d’indications qui concernaient le discours
naturel, le symptôme qui n’est pas dénaturé par une médical, spécialement l’usage du vaccin comme

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mesure préventive. Otites et rhinites avaient été des d’image qui nous confronte à ce qui est le réel de la
symptômes largement répétés dans mon enfance. finitude elle-même. L’anamorphose est présente à
L’entrée en analyse a été franchie lorsque je me suis l’intérieur du champ de la représentation, mais
retrouvé sans mots après avoir commencé le récit, précisément pour le dénoncer.
que j’avais toujours entendu, de l’enfant qui s’était Ce signifiant, Angelrina, extrait à la fin de l’analyse,
trouvé au bord de la mort à cause d’une probable est le même que celui où convergeait la névrose,
cyanose, survenue dans les jours qui suivirent sa reproduite dans l’analyse. Reproduire ce signifiant,
naissance. Sur ce point, le discours parental était c’était arriver à se confronter à l’étrangeté radicale
bref, mais suffisamment confus. Le récit maternel dans cette (re-) rencontre que constitue l’expérience
insistait uniquement sur la couleur «violette» analytique, où le signifiant se dédouble en se
(morado) de l’enfant qui mourrait. montrant irréductible à lui-même.
L’analyse consistera en une reproduction de ce Lacan montrera que c’est à travers ce S1, le
signifiant et de ce que furent ses efflorescences. signifiant du transfert, que se produisent les
Comme le signale Lacan, «faire un modèle de la «efflorescences» du sujet supposé savoir. Par le
névrose, c’est en quelque sorte l’opération du transfert, il se produit une duplication de la chaîne.
discours analytique». Pourquoi ce modèle ? Parce Ce qui est le plus extraordinaire, c’est que Lacan a
qu’il en ôte la part de jouissance : «La jouissance simplifié cette duplication en l’introduisant dans un
exige en effet le privilège : il n’y a pas deux façons algorithme qui est celui du transfert :
d’y faire pour chacun. Toute réduplication la tue. S1 → Sq
Elle ne survit qu’à ce que la répétition en soit vaine, S1, S2 , S3 …Sn
c’est-à-dire toujours la même. C’est l’introduction Cet algorithme implique qu’il y a, d’un côté la
du modèle qui, cette répétition vaine, l’achève. Une chaîne signifiante, qu’il représente comme un
répétition achevée le dissout de ce qu’elle soit une vecteur de signifiants (S1 _Sq) et, de l’autre côté, la
répétition simplifiée.» 4 duplication, l’effet que nous appelons sujet supposé
Au cours de l’analyse, j’évoquerai souvent une savoir (SsS) : s (S1, S2,… Sn). Cette duplication
image acoustique, hors sens, dont l’émergence me constitue le noyau-même de l’algorithme du
brouillait la raison. Il s’agissait du nom d’un poisson transfert. C’est cette duplication signifiante que
étrange, de couleur violette (morado), appelé en Lacan introduit également dans son célèbre graphe,
zoologie Angelrina Squatina. Il ne m’est pas lorsqu’il y inscrit deux niveaux.
difficile aujourd’hui d’extraire, de cette image S’agissant de l’algorithme du transfert, l’important
acoustique du poisson, l’élément qui insistait : n’est pas tellement la différence de contenu qu’il y
«Angelrina» (du grec rinos, nez) et son nouage au aurait entre ses deux niveaux, mais l’introduction
corps. Cette image constituait un écran par rapport à d’un indice, s ( ), qui est pur effet de signification.
la découverte de la castration. Assis par terre avec Les effets de signification dans l’analyse ne sont
une petite sœur, en train de regarder un album de qu’effets de pure résonance de cet intervalle marqué
zoologie, nous répétions de nombreuses fois, dans entre parenthèses.
un éclat de rire, le nom de cet étrange animal. Ce Ce qui est décisif, c’est que la signification de savoir
moment coïncidait avec le début de l’apprentissage que permet cette résonance arrive, au terme de
de la lecture. Cette forme sonore de la langue, en l’analyse, à prendre une valeur de réel : elle devient
dehors du sens et conjointe à l’image visuelle, – comme l’a développé à plusieurs reprises J.-A.
résumait définitivement l’image du surmoi. Miller – référence (Bedeutung), réponse du réel. Et
Quand Lacan prit le tableau Les Ambassadeurs ceci, lorsque le sujet a vu son symptôme complété.
comme paradigme, ce fut pour montrer qu’à Extrait des haillons du sens, isolé de son propre
l’intérieur de ce tableau, il y a une image qui mode de jouissance, le symptôme ne peut plus alors
dénonce la représentation du reste de celui-ci comme se soutenir dans le manque d’être du symptôme de
vanitas. Dans ce tableau on voit une image qui, à départ.
première vue, ne représente rien et qui se présente Tout cela permet de comprendre pourquoi la finalité
comme telle. Mais, pour voir cette image, un de l’analyse suppose l’obtention d’un point final
déplacement du spectateur est nécessaire. Lorsque quant à l’hésitation qui est celle de la névrose. En
nous nous déplaçons, lorsque nous ne sommes plus effet, le névrosé est celui qui ne veut pas croire à ce
séduits par l’image des ambassadeurs, nous moment crucial de son enfance où s’est révélé que
percevons alors ce que nous ne pouvions voir l’Autre manque, A.
auparavant. Dans le champ de ce qui est imaginaire
et spectaculaire, nous percevons un certain type

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Du sens au silence de la pulsion déplacement «de haut en bas» a suffi pour que son
corps ne cède plus autant au jeu des représentations.
Le cas clinique qui nous intéresse est celui d’une Elle évoqua alors le jour où elle s’était dirigée vers
femme que je reçois depuis deux ans, et qui est sa mère pour lui demander : «toi aussi, tu as la petite
tombée malade il y a très longtemps. Lorsqu’elle chose ?». Sa mère lui répondit que non. À ce refus,
vient me voir, ses symptômes, au niveau de la gorge elle réagit violemment : «si, tu as la petite
et du pharynx, sont source d’un grand malaise. Ils chose !…» La dispute avec la mère durerait encore,
sont d’autant plus gênants que la voix est un si elle n’était passée à autre chose.
instrument essentiel à sa profession. À partir de ce moment-là, elle commença à élaborer
Entre autres choses, elle évoquera le souvenir une fiction centrée sur les sirènes, qu’elle se mit à
suivant : à l’âge de quatre ans, lorsqu’elle entre dans dessiner avec une véritable obstination, la rencontre
la chambre de sa mère qui vient d’accoucher de son avec le manque de pénis de la mère étant propice à
jeune frère, elle la trouve – c’est l’effet d’un ce que l’anatomie se mette à signifier. Mais, si ce
accouchement qui s’est prolongé – avec la bouche souvenir est resté gravé en elle, ce ne fut pas
toute tuméfiée. La petite demande à sa mère : «mais, tellement du fait de son intérêt pour l’anatomie
qu’est-ce que tu as dans la bouche, du sang ?». Sa féminine en elle-même, ni à cause de la perception
mère lui dira de but en blanc : «la cigogne est venue, du corps maternel, mais parce que, à ce moment-là,
et il y a eu une bagarre à coups de bec pour qu’elle lui fut révélée la véritable nature du phallus.
lâche le bébé !». Ni plus ni moins ! Elle se mit donc à dessiner frénétiquement des
De telles paroles ne suffisent pas, cependant, à sirènes, à l’âge de huit ans précisément, après avoir
expliquer la raison pour laquelle cette femme souffre vu à la télévision l’image d’une belle actrice de
d’une pharyngo-laryngite chronique qui lui cause cinéma allongée dans une baignoire et arborant une
beaucoup de souci dans sa profession. Elle dit belle queue de sirène 5. Elle se rappela qu’elle avait,
également souffrir de ce que la médecine appelle à avant cette séquence télévisée, fait un rêve où
l’heure actuelle «une fibromyalgie». Évidemment, apparaissait une sirène qui volait, avec une grande
avec l’explication de la mère, la fille avait largement queue de poisson : «Les parents sont dans l’alcôve
de quoi construire sa théorie sexuelle. nuptiale, de couleur rouge ; elle est à côté, dans un
Effectivement, cette femme eut, dès l’âge de six ans, berceau de couleur or. Il y a dans la chambre une
des sensations vaginales. Elle était tirée du sommeil sirène qui flotte dans les airs et qui sort par la
par des spasmes utérins. Elle ignorait le sens fenêtre ; c’est comme si j’étais dans la tour d’un
érotique de ceux-ci, comme elle ignorait le sens des château du Moyen Âge».
gémissements de sa mère dans l’alcôve voisine, qui Ce rêve, tel un conte de fée, est issu du récit de La
la réveillaient. En attirant de la sorte l’attention de sa Romance du Conte d’Olinos, que sa mère lui avait
mère sur la zone génitale, elle provoqua l’inquiétude raconté. Et il présente une illustration extraordinaire
de cette dernière. Ne comprenant pas que sa féminité de ce voile transparent dont parle Lacan, lorsqu’il
était en jeu dans ce conflit, elle faisait de ses parents évoque la forme que prend la présence du phallus,
des marionnettes angoissées, tandis que les médecins dans les contes pour enfants comme dans
étaient occupés à chercher une cause organique. Elle l’inconscient. Dans cette romance, il est question
avait exprimé ses sensations en disant «j’ai le ventre d’un troubadour qui chante pour une princesse,
qui bouge», ou bien «mon ventre fait tic-tac». Juste laquelle se trouve dans un château avec sa mère. La
au moment de cette rencontre traumatisante, un princesse demande à qui appartient cette belle voix.
événement prodigieux de la nature avait eu lieu dans Son père ordonne la mort du troubadour ; sa mère lui
la région, un tremblement de terre d’une assez forte dit qu’il n’y avait pas de troubadour, mais que cette
intensité. Les parents la conduisirent chez le voix était celle d’une sirène.
médecin. Ils la rendirent plus malade. Mais, ce dont C’est plus précisément à partir de là qu’elle
elle se rappelle surtout, lors des explorations que le commencera à dessiner des sirènes en série. Elle en
médecin faisait de sa gorge, c’est l’attention avec dessinera de toutes sortes : des sirènes-ingénieurs,
laquelle elle plaçait délicatement sa langue pour des sirènes-médecins, des sirènes-danseuses de
éviter que la spatule aseptisée du médecin ne la flamenco, des sirènes-pompiers, en fait des sirènes
touche. Elle obtint ainsi toute une maîtrise de ce type de toutes les professions, ce qui n’est pas sans lien
d’auscultation. Le médecin, donc, explorait sa gorge. avec sa difficulté à choisir une orientation
Vous supposez à juste titre que la pathologie du professionnelle. Beaucoup de ses camarades de
pharynx a un rôle prévalent pour cette jeune classe ont conservé ses sirènes, tellement sa
femme… Une de mes interventions sur le virtuosité à les dessiner était grande. Lorsqu’elle eut

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treize ans, son frère, un jour, se rendit compte sujet, pour l’analyste, pour la psychanalyse dans ce
qu’elle ne dessinait plus de sirènes. Il dit à tout le siècle ?
monde : «elle leur a finalement mis des pattes !».
Les sirènes avaient donc cessé d’avoir une queue, Une communauté d’expérience
mais alors elle commença à tomber malade.
Maintenant, dans son analyse, elle sait qu’il lui faut Supposons une communauté d’expérience entre
tirer les conséquences du savoir que représente le Joyce et l’analyste, celle du symptôme propre à
sinthome. Face au manque de signifiant de l’Autre chacun, fixant son existence ; et ceci, afin de faire
pour répondre à ses questions sur l’existence et sur lien avec d’autres symptômes.
le sexe, elle a donc eu recours à un nombre illimité C’est ce que je vous propose d’exposer en prenant
de signifiants pour métaboliser la rencontre avec la comme appui cette conférence de 1975. Son édition
jouissance éprouvée dans ses spasmes. Ce cas nous met en relief la fonction du symptôme comme
montre comment un sujet peut être pris dans les rets appareil du parlêtre. Joyce s’en est fait lui-même
du signifiant, non seulement au niveau du sens, mais l’appareil ; il est, selon l’expression de Lacan,
encore à ce niveau où le signifiant produit une symptomatologie ; un savant. Son dire magistral
jouissance du corps affecté par le signifiant. démontre la fonction de nouage du symptôme et son
Rappelons-nous ce que Lacan souligne dans «La acte de nomination. Entre celui qui affirmait qu’il
science et la vérité» : la révélation du phallus n’est était homme de lettres par nature et celui qui l’a
rien d’autre «que ce point de manque qu’il indique nommé «Joyce le Symptôme», il reste ce lien. Joyce
dans le sujet». «Ce point est un nœud», dit-il. Et avec Lacan introduit le pari de la psychanalyse du
d’ajouter : «Cet index est aussi celui qui nous pointe XXIe siècle. Et que ce texte prenne une place
le chemin où nous voulons aller cette année, c’est-à- d’honneur dans Autres écrits n’est pas un hasard.
dire, là où vous-mêmes reculez d’être en ce manque, Nous avons pris la courbe de l’orientation
comme psychanalystes, suscités.» 6 lacanienne jusqu’au virage où nous sommes
Ce point où nous sommes suscités, c’est celui où il maintenant, celui du dernier enseignement de Lacan,
s’agit d’extraire le symptôme des haillons du sens, et de l’absence de capiton, du nœud borroméen – «mon
de faire advenir le dire qui fasse événement pour le réel», disait-il. Sous cet angle de l’orientation, nous
corps silencieux de la pulsion. sommes amenés à penser le symptôme freudien
comme une exception. Il est le «seul réel à ne pas
1. Miller J.-A., L’orientation lacanienne, Cours di. Département de exclure le sens», commentait J.-A. Miller à son
Psychanalyse de Paris VIII, 27 janvier 1999, inédit.
2. Lacan J., «Le savoir du psychanalyste», Séminaire prononcé à Ste-Anne, cours cette année 2.
leçon du 4 mai 1972, inédit. Cette conférence – et la place que lui donne l’édition
3. Lacan J., Ibid.
4. Lacan J., Ibid. de ce recueil – invite à généraliser les exceptions.
5. L’actrice se nomme Velasco. Vela-asco : en français «voile le dégoût» Elle laisse comprendre que la singularité de chacun
6. Lacan J., «La science et la vérité», Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 877.
avec sa jouissance propre, toujours, requiert de lui
l’exercice d’un dire nouveau au sein du discours où
LOM du XXI siècle il s’inscrit à fin de transmission, ne serait-ce que
Marie-Hélène Roch pour débattre, par exemple, avec ses contemporains.
Joyce, homme de lettres, ne fait pas de son art œuvre
Pourquoi Joyce ? * Pourquoi choisir ce thème, et poétique mais, selon le jeu de mots de Lacan, son
pourquoi maintenant ? S’intéresser à Joyce, c’est «art-gueil». Disons qu’il a fait de son rapport à la
faire cas, non seulement de sa singularité, mais aussi lettre une jouissance, mais toujours selon le jeu de
de son effort et de son talent pour y parvenir. Il est le mots de Lacan : «Il Joyce trop». Je me suis prise à
paradigme de ce qu’une analyse poussée à sa fin songer que le désir de Lacan, présent dans cette
isole : Tort sinthome, une qualité du parlêtre. conférence et dans son Séminaire Le sinthome, ainsi
Pourquoi maintenant ? Maintenant, cela fait partie que sa force, ont fait bouger le sens de l’exil de
de la dîme de reconnaissance à l’enseignement de Joyce, lui donnant un accent nouveau, celui de l’exil
Lacan. C’est s’interroger sur la place et la fonction propre au parlêtre, à lalangue. En le nommant, il
de sa conférence de 1975, intitulée «Joyce le l’amène à prendre place dans la liste des noms
Symptôme» et éditée par Jacques-Alain Miller dans propres que forment les analystes lacaniens. Il en
le volume Autres écrits 1 à l’occasion de son serait le paradigme. Notons encore que la singularité
centenaire. Que cette conférence soit éditée en fait de Joyce a le pouvoir d’établir une passerelle entre
l’agalma du dernier enseignement de Lacan. C’est ce dernier enseignement et la vaste communauté des
ainsi que je me suis posé cette question : qu’est-ce analystes que nous formons. De la place où Joyce
que la dernière écriture du sinthome change pour un nous parle, il s’offre à ce que les analystes

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poursuivent dans la voie où lui-même était orienté, avec sa dernière trouvaille, le nœud. De là, il pouvait
celle d’écrire son rêve (Finnegans Wake), pour se dire, par exemple, que ce qui réveille, c’est bien
réveiller du cauchemar de son histoire, ainsi qu’il quand nous ne comprenons pas. Appliquons ce
l’exprimait. Sous cet éclairage, nous pourrions dire principe et isolons quelques traits de cette
de l’analyste qu’il se fait de son analyse, et de cette conférence. D’abord une question : pourquoi Lacan
analyse qu’elle est son rêve élaboré dans un procès se fait-il aussi «artificier» que l’est Joyce ? Le texte
d’écriture ; ceci, afin de se réveiller non pas du est truffé de jeux de mots, d’assonances, d’essais
cauchemar comme l’est le réel sans défense de phonatoires, d’initiales. Lacan pousse les effets de
Joyce, mais de la tragédie ou du comique de son voix du signifiant ; injecte bruit, son, air, ce qui
histoire. Le réveil de la névrose peut permettre, donne l’idée que, pour lire Joyce, il faut le faire à
néanmoins, de ne pas sous-estimer comme le fait haute voix. On peut isoler aussi la définition du
l’Occident, l’appel de soif collective symptôme comme événement de corps, comme J.-A.
d’autodestruction et de sacrifice humain tout-à-fait Miller l’a fait de façon décisive, en 1999 6 ;
contemporain. Attachons-nous maintenant à ce qui interroger sa place dans la conférence et sa fonction,
pourrait faire expérience commune avec Joyce, en surtout quand on sait que Joyce ne s’est pas prêté à
soulignant les paradoxes que cela implique, et l’événement de corps.
racontons l’histoire.
LOM de base
«Il coupe le souffle du rêve» 3
Ouvrons la conférence aux pages 565 à 570 7. À
Allons au plus extrême, au plus sérieux des exilés : cette date, l’inconscient s’évanouit pour devenir le
«Je nomme» 4, annonce Lacan en prenant comme parlêtre ; l’homme s’écrit phonétiquement LOM
titre de sa conférence : «Joyce le Symptôme». Le 16 avec trois lettres ; trois comme le nœud. Nœud de
juin 1975, dans cette conférence qui eut lieu à la quoi ? Lacan ne dit pas de quoi, il ne le sait pas, il se
Sorbonne à l’invitation de Jacques Aubert, il nous contente d’exploiter la trinité. Le réel, le
fait part de la finalité de sa tâche, de son dessein : symbolique, l’imaginaire noués de façon
«L’important n’est pas pour moi de pasticher borroméenne, afin qu’ils tiennent ensemble,
Finnegans Wake – on sera toujours en dessous de la formeront LOM de base selon son expression. LOM
tâche –, c’est de dire en quoi, je donne à Joyce, en de base : c’est celui «cahun un corps et nan-na Kun.
formulant ce titre, Joyce le symptôme, rien de moins Faut le dire comme ça : il ahun… et non : il estun…
que son nom propre, celui où je crois qu’il se serait (corps/niché)». Lacan nous ramène, âne égaré, à
reconnu dans la dimension de la nomination» 5. notre troupeau ; car avoir un corps, c’est bien sûr
C’est une supposition, ajoute-t-il. Il se serait reconnu parler avec son corps, ahun… Quand il ânonne avec
s’il avait pu lui parler en 1975. son être, LOM bafouille car l’être est plein de sens –
Joyce a poussé son symptôme à son état suprême, alors que le sens, tu dois le savoir, n’est pas a priori.
affirme Lacan ; c’est-à-dire, jusqu’à pousser Il faut admettre cette formule : «LOM a, au
l’inconscient hors sens. À ce stade, le symptôme ne principe». Pourquoi ? (autre thèse de Lacan) : «Ça se
concerne pas le lecteur ; Joyce ne se soucie pas de le sent, et une fois senti, ça se démontre». Marquons
charmer. La lecture reste fermée aux émotions et l’événement maintenant, celui du réel ; la marque de
retrouvailles car elle est insensible à nous faire l’avènement de la parole, la dîme de chair. Car
vibrer. Lire Joyce pourrait soulever quelques parler avec son corps, encore faut-il en payer la
résistances, si l’on ne prête pas attention à la rigueur dîme. Le saint, lui-même, ne peut jouir gratis, du fait
de son travail de création ; rigueur qui nous retient et de la langue et de la charité dont il a besoin pour sa
nous attache. Lacan la met au registre de la subsistance ; du vêtement pour le soin de son corps.
démonstration, celle-ci maintenue au niveau de sa Il lui faut quelques autres pour payer la dîme. Lacan
consistance logique. Ajoutons le sérieux du ne le tient pas quitte du réel. Reconnaissons encore
jugement qui fonde son choix, celui d’être un que la dîme est toujours un événement de corps et
hérétique de la bonne façon. À cet état suprême, son qu’il est contingent. Il est contingent d’avoir un
symptôme aurait un pouvoir, celui de réveiller. Est- corps et de pouvoir faire quelque chose avec.
ce le rêve de Joyce ou de Lacan ? Peut-on se Autant de thèses qui trouvent à consister de façon
réveiller de l’inconscient qui fait notre réalité paradoxale derrière ce titre «Joyce le Symptôme».
comme du roman qui fait la littérature ? Lacan n’y Joyce n’est-il pas pour Lacan le «désabonné à
croyait pas, il le désirait ; et il s’y exerçait. l’inconscient» ? 8 C’est Joyce défait de l’événement
L’exercice implique qu’on bafouille, qu’on qu’aurait dû constituer pour lui la fameuse raclée de
s’embrouille, c’est ce qu’il montrait quelquefois ses camarades, souvenons-nous-en. C’est Joyce non

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marqué de l’événement de corps, détaché. Comment paraître énigmatique, mais qui est bien ce qu’il y a
se faire une identité sans la marque de l’inconscient, de plus proche de ce que nous autres analystes, grâce
sans que le symptôme ait pris corps ? Ce serait au discours analytique, nous avons à lire – le lapsus.
oublier le dessein de Lacan de reconnaître en Joyce : C’est au titre de lapsus que ça signifie quelque
Joyce le Symptôme. Un nom de LOM. Il faut du chose, c’est-à-dire que ça peut se lire d’une infinité
talent à l’artiste pour fabriquer LOM avec de de façons différentes. Mais c’est précisément pour
lalangue et toucher en nous ce qu’il peut y avoir de ça que ça se lit mal, ou que ça se lit de travers, ou
plus vivant, la création – osons le dire – qui se tient que ça ne se lit pas. Mais cette dimension du se lire,
nichée en chaque homme. LOM est un nom du n’est-ce pas suffisant pour montrer que nous
savoir-faire de l’artiste. Un self-made-man. Voyons sommes dans le registre du discours analytique ?».
comment. J’ai cité ce long passage, car il engage l’œuvre,
l’écriture de Joyce du côté du lapsus. C’est un point
Au commencement le lapsus, un nom de La Femme de vue éthique. Sous cet angle, nous pouvons
considérer que notre LOM est mordu par lalangue ;
Lacan a dix-sept ans lorsqu’il rencontre Joyce pour la langue de serpent, La femme, la première, Eue ; et
la première fois, chez Adrienne Monnier. Il en aura reconnaître qu’il n’y a pas de parlêtre, sans cette
vingt à la première lecture de la traduction française bévue féminine.
d’Ulysse à laquelle il assistera. Il n’appelle pas Convenons que le lapsus chez Joyce, c’est le nœud
hasard ce qui nous pousse de-ci delà, car il n’y a de lui-même. Ce point de vue est capital pour l’artiste
hasard pour le sujet parlant que tramé par le discours qui rompt avec le signifiant en faveur de la lettre ;
de l’Autre. Parler est le lieu qu’habite la langue forçant par là notre admiration et l’intérêt que nous
seulement vivante de ce qu’un corps la meuve – et portons à son œuvre. Lacan peut dire de Joyce : «il
l’émeuve. Lacan est touché. Bien qu’il lui soit illisible», et ajouter avec ironie : «comme moi,
difficile d’en retrouver le fil (mais le fait de d’ailleurs» 15 ; mais, au titre du lapsus, il peut
rencontrer Joyce n’est pas pur hasard), il ouvre sa affirmer que ça peut se lire. C’est ce point qui nous
conférence en faisant cette confidence : «Je intéresse. Si ça se lit, c’est qu’il n’est pas
m’excuse, dit-il, de raconter mon histoire. Mais je complètement fou, pas complètement délié, perdu
pense que je ne le fais qu’en hommage à James pour nous. L’écriture engagée du côté du lapsus est
Joyce». 9 Lacan a soixante-quatorze ans quand il alors «l’équivalent» 16 d’une analyse : une série de
commente l’œuvre de Joyce. Il la commente de nœuds dénoués et renoués pour maintenir à distance
façon magistrale, il s’en fait le passeur et son quelque chose comme une psychose. Lacan pourra
commentaire prend acte de nomination. «Pouvait-on suivre, au cours des séances de son Séminaire «Le
s’attendre à autre chose d’emmoi : je nomme» 10. En sinthome», le work in progress de Joyce, comme lui-
1975, à cette date «le vieil homme allègre» – pour même s’exprimait.
reprendre l’expression de J.-A. Miller 11 – pousse
son hommage jusqu’à pasticher Joyce. C’est un Faire confiance à la langue
exercice de style. Il pourstiche 12 et non pastiche,
pour montrer la liberté de l’artiste, habile en son Tâchons de répondre à la question – pourquoi Lacan
calcul poétique d’un savoir-faire technique, à vider cherche-t-il à se faire aussi artificier que l’est Joyce,
l’évidence, les significations partagées ; ce que à user de la phonétique, de l’émission du son dans le
Lacan appelle la panse du sens commun. L’analyste mot ? Parce que l’assonance fait lien ; et on peut
peut en prendre de la graine et faire comme lui. Dans supposer que Joyce attendait son lecteur pour être
sa troisième conférence de Rome, il clamait vocalisé, phonétisé, comme son énonciation pour
gaiement à son sujet 13 : «Prenez exemple là-dessus, faire passer la démonstration. Montrer, par exemple,
et ne m’imitez pas !». Lacan fait comme Joyce, il ne que cette jouissance primitive de la parole au joint
l’imite pas. L’artiste est un grand joueur. Il y a des du parlé et de l’entendu fait symptôme chez Joyce.
jeux de mots, non pas à chaque ligne, mais à chaque L’effort d’une parole qui fait symptôme semblerait
mot. Un artificier qui nous éblouit par son trait. Mais s’être imposé chez l’artiste dès ses premiers essais.
le sens en est perdu. Qu’est-ce qui se passe dans Dans Portrait de l’artiste, dans Ulysse, et Finnegans
Joyce ? s’interrogeait déjà Lacan, dans Le Séminaire Wake, «il est difficile de ne pas voir, souligne Lacan,
Encore l4 : «Le signifiant vient truffer le signifié. Or qu’un certain rapport à la parole lui est de plus en
le signifiant, c’est ce qu’on entend. Le signifié, c’est plus imposé, au point qu’il finit par briser, dissoudre
l’effet du signifiant. C’est du fait que les signifiants le langage même, par le décomposer, puisqu’il n’y a
s’emboîtent, se composent, se télescopent […] que plus d’identité phonatoire» 17. Quand Lacan écrit
se produit quelque chose qui, comme signifié, peut phonétiquement LOM, il faunétique (faun) comme

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Joyce et montre quelle est la mesure de la langue. est effet de discours » 22, c’est à Joyce qu’il pense.
C’est «I eaubscène» Écrivez ça eaub… pour rappeler L’œuvre en place d’agent commande le travail à la
que le beau n’est pas autre chose» 18. Sous l’effort de chaîne des universitaires. Les énigmes ne cessent de
parole, Joyce faunétique… au point, où nous avons faire problème à la littérature, la laissant sur le flan.
du mal à le suivre, car il fait passer l’inconscient, Nous pouvons le comprendre ainsi. «La réveiller,
l’Autre scène, au réel, jusqu’au déchet de la lettre, c’est bien signer qu’il en voulait la fin» 23, conclut
litter, à des fins de jouissance pure, comme le Lacan. L’œuvre avait-elle besoin d’être publiée ?
soulignait J.-A. Miller dans sa préface 19. Pas nécessairement mais le sinthome le nécessitait.
Que Joyce ait voulu sa publication, c’est une
L’S. K. beau question qui a pu rendre perplexe Lacan. Dès lors,
elle est une agrafe (elle fait le quatrième) qui épingle
Quelle que fût l’insondable décision de l’être, le symptôme comme social, lui laissant ainsi une
derrière le détachement de son ego à la source de entrée. C’est ce que Joyce appelle son tour de farce.
l’œuvre et son rejet de l’inconscient, nous pourrions Son dire magistral est plutôt pour Lacan tour d’écrou
pourtant avancer que Joyce, homme de lettres par qui libère et serre en ses tours la réserve, montrant
nature – c’est ainsi qu’il s’exprime ainsi qu’un nouage est possible sans père, à cette
-, paye la dîme ; mais sans en avoir le moindre condition, bien sûr, de s’en charger, ainsi que l’a fait
soupçon. Il la paye d’une erreur. L’erreur consiste à Joyce. À la force du dénouage et renouage, le
prendre comme but de son art la nature, alors qu’il sinthome – écrivons-le de sa dernière écriture –
est le parlêtre de nature qui en refuse les mots et élève la condition d’artiste à ce paradigme : se faire
leurs affections, leurs attaches, leurs prises fils nécessaire.
signifiantes. Ça fait symptôme pour lui. «Poètes, vos papiers !» chante Léo Ferré, non sans
Il lui manque l’escabeau imaginaire pour être un équivoque.
névrosé. Lacan va s’amuser avec ce marchepied La lettre prend à revers l’inconscient, elle le pousse
signifiant, «l’escabeau», pour se moquer, d’abord, dehors. Avec Joyce, on peut se prendre à rêver que
un peu du névrosé. L’escabeau est un instrument le roman cesse. Cessant, il cesse de ne pas s’écrire
plutôt modeste qui offre de grands services pour pour s’ouvrir à la nouvelle lituraterre que serait
s’élever du sol. Mais une fois que l’homme se tient alors la psychanalyse, rendant notre communauté
debout, il s’croit, «hissecroibeau» 20, l’homme. encore plus vaste d’y accueillir les nouveaux poètes.
Lacan ironise et conseille de l’écrire «hessecabeau», C’est l’offre que Joyce nous fait, et si on suit la
ce qui laisse entendre l’être réduit à sa copule. Mais leçon de Lacan, ce serait commencer par faire de l’S.
très vite l’instrument ne suffit pas, il faut à cet être la K. beau du dire, son seul instrument. Soyons clairs,
compagnie des identifications ; enfin, non content de il n’y a d’escabeau du dire pour le névrosé que
ses appuis signifiants, celui-ci s’enfle d’amour- scabeaustration. (Lecteur, va le vérifier dans Autres
propre. (Esse-cas ; esse-cabot). écrits).
Joyce détaché du corps, quant à lui, voulait ne rien Lacan s’est appliqué à Joyce dans le sens où l’on
avoir, sauf le dire magistral. L’œuvre est l’S. K. beau peut dire que la psychanalyse s’applique à l’art. Que
de LOM. Lacan écrit l’S. K. beau avec des initiales ; Joyce ne soit pas passé par l’expérience d’une
l’instrument est réduit à ses trois lettres S, K, beau. analyse ne veut pas dire pour autant que sa lettre se
L’œuvre promeut LOM et supplée au lapsus du fasse sans la psychanalyse. Et que Lacan se soit
nœud, là où fait défaut l’ego de Joyce. L’œuvre n’est laissé prendre à la lettre de Joyce, c’est un fait de
pas faite pour la communication, le beau ou les parlêtre.
retrouvailles, elle est son art-gueil. Elle fait le
troisième, la mesure du nœud borroméen qui fait Le self-made-man
LOM. Car l’imaginaire, «on ne peut le laisser
tomber», comme l’affirme Lacan dans la Quelles conséquences a pu prendre cette rencontre
«Note italienne» 21. Sous la rupture du symbolique et pour l’avenir de la psychanalyse ? Rencontre
du réel, il est à renouer. manquée entre Joyce et le 5, rue de Lille ; rencontre
néanmoins réussie d’avoir formé ce lien à deux ; et
La psychanalyse, nouvelle lituraterre ceci, en quelques séances et durant cinquante-trois
ans, depuis cette première rencontre à dix-sept ans.
Lacan avance vers le plus précieux – sa singularité,
Nous ne saurons qui des deux, dans cette création,
sa lettre hors-signifié ayant réussi à entrer dans la
est Faust ou Méphisto. Qui des deux a chuchoté :
cité du discours dont Joyce est le maître. Quand
Joyce «coupe le souffle du rêve» ? 24 Mais nous
Lacan dit dans Encore que «La lettre, radicalement,

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serons d’accord pour dire que ce lien a formé les symptômes inconnus de demain». (Miller J.-A., Édition et présentation du
volume : Lacan J., Autres écrits, op. cit., quatrième page de couverture.)
l’événement du XXIe siècle, LOM, le self-made-
man ; et fait apparaître l’avenir du symptôme 1. Lacan J., «Joyce le Symptôme», Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 565-
570.
comme seul réel à tenir en éveil. Que Joyce l’ait 2. Miller J.-A., L’orientation lacanienne, «Le lieu et le lien» (2000-2001),
soufflé à Lacan n’est pas un paradoxe quand on enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris
VIII, La Cause freudienne, n°48, Paris, Seuil, mai 2001, p. 33.
s’applique comme lui à se faire fils nécessaire pour 3. Lacan J., «Joyce le Symptôme», op. cit., p. 570.
l’avènement de LOM. 4. Ibid., p. 565.
6. Lacan J., «Joyce le symptôme I », Joyce avec Lacan, Paris, Seuil, 1987, p.
Lisons encore une fois la définition du symptôme : 22.
«Laissons le symptôme à ce qu’il est : un événement 6. Miller J.-A., «Biologie lacanienne et événement de corps», La Cause
freudienne, n°44, Paris, Seuil, février 2000, pp. 17 & 24 notamment.
de corps, lié à ce que : l’a, l’on l’a de l’air, l’on 7. Lacan J., «Joyce le Symptôme», op. cit., pp. 565-570.
l’aire, de l’on l’a. Ça se chante à l’occasion» 25, et 8. Lacan J., «Joyce le symptôme I», op. cit., p. 24.
9. Ibid., p. 23.
Joyce (de s’accomplir comme Symptôme) ne s’en 10. Lacan J., «Joyce le Symptôme», op. cit., p. 565.
est pas privé. 11. Miller J.-A. : cf. son commentaire sur «La Troisième» de Lacan,
conférence diffusée sur France-Culture en avril 2001 : «Pour la troisième fois à
À la fin de la conférence, Lacan nous ramène à nos Rome, l’allègre vieillard (il a 73 ans), apporte du nouveau tout en soupirant».
événements de corps pour mettre en relief la 12. Lacan J., «Joyce le symptôme I», op. cit., p. 21.
13. Lacan J., «La troisième» (1974), Lettres de l’École Freudienne, Bulletin
spécificité de la place de Joyce. La série est ouverte. intérieur de l’E. F. P., n°16, nov. 1975, p. 183.
Elle commence par le symptôme hystérique qui n’est 14. Lacan J., Le Séminaire Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, pp. 34 & 37.
15. Ibid., p. 37.
pas le privilège d’une femme, bien que ce soit «des 16. Regnault F., Conférences d’esthétique lacanienne, Paris, Seuil, Agalma,
hystériques symptômes que l’analyse a pu prendre 1997, p 30. Je souligne le terme d’équivalence, qui annonce une thèse
paradoxale puisqu’il n’y e d’analyse qu’appliquée à un sujet qui parle dans un
pied». Il se déduit du parlêtre, il est dispositif.
«symptroumatologie». Lacan résume : «C’est le 17. Lacan J., Le Séminaire, Livre «Le sinthome» (19751976), Ornicar ? n°8,
Paris, Lyse, leçon du 17 février 1976, p. 17.
symptôme pour LOM d’intéresser au symptôme de 18. Lacan J., «Joyce le Symptôme», op. cit., p. 565.
l’autre comme tel : ce qui n’exige pas le corps à 19. Miller J.-A., «Préface», Joyce avec Lacan, op. cit., pp. 9-12.
20. Lacan J., «Joyce le Symptôme», op. cit.
corps». 21. Lacan J., «Note italienne», Autres Écrits, op. cit., p. 311.
Le symptôme femme, c’est d’être symptôme d’un 22. Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 36.
23. Lacan J., «Joyce le Symptôme», op. cit., p. 570.
autre corps. S’accomplir, se faire au féminin, définit 24. Ibid.
la fonction de partenaire-symptôme. Il ne suffit pas 25. Ibid., p. 569
26. Ibid., p. 570.
d’avoir un corps sexué, de croire qu’on en dispose et 27. Ibid.
par la grâce de cette disposition l’offrir à un autre ;
dans cet accomplissement, il s’agit d’être au
féminin. Être femme à l’occasion, ça peut arriver.
C’est par ce tour de s’accomplir comme symptôme
et d’en faire offre, que Lacan peut dire de Joyce
qu’il se tient pour femme à l’occasion, tout en
sachant bien qu’il ne choisit pas la voie du pousse-à-
la-femme comme le président Schreber ; il n’est pas
femme de Dieu. Il a choisi le dire à «la pointe de
l’inintelligible» 26.
La portée de l’histoire de Joyce avec Lacan, c’est de
savoir le poids du corps propre : une «jouissance
propre au symptôme. Jouissance opaque d’exclure le
sens» 27. À la fin de la conférence, Lacan insiste sur
le savoir car il n’y a d’éveil, dira-t-il, que de cette
jouissance-là, quoique dévalorisée de ce qu’il faille
recourir au sens pour y parvenir. Joyce en témoigne
en artiste libre. Lacan s’y exerce car il a ce goût de
la langue, la sienne, la Langue française. À propos
de cette jouissance du parlêtre, il conclut : «On s’en
doutait depuis longtemps. Être post-joycien, c’est le
savoir.» Nous sommes toujours en dessous de la
tâche. Histoire de se hâter.
*Sur la couverture du recueil de Lacan, on trouve écrit ceci : «On pressent
l’avènement du self-made-man. Nous l’appellerons : LOM du XXIe siècle. Ce
recueil pourrait être son viatique. À le déchiffrer, on saura mieux y faire avec

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CARTELS DE LA PASSE
«Or nous avons besoin de la certitude parce qu’elle l’ECF. Le cartel A5 a nommé 1 AE et le cartel B5 en
seule peut se transmettre de se démontrer.» a nommé 4 (dont 2 de l’EBP).
J. LACAN, «INTRODUCTION À L’ÉD. ALLEMANDE DES ÉCRITS», Autres Les réponses données par les cartels A5 et B5 ont
écrits, op. cil., PP. 556-557.
laissé entendre que 10 candidatures, parmi celles qui
Rapports des cartels de la passe de l’ECF (1998- avaient été agréées par le secrétariat 1998-2000,
2000) n’auraient pas dû l’être. Les membres du secrétariat
ont ainsi été amenés à discuter de ces candidatures
qui, d’une façon ou d’une autre, avaient posé un
Rapport du secrétariat de la passe problème aux cartels. Cette discussion a été utile,
puisque le secrétariat suivant a tiré les conséquences
de ces erreurs. Le problème posé tient
Le secrétariat de la passe était composé, au cours de
essentiellement à la position que prend chaque
la période 1998-2000, de quatre membres : M. H.
membre du secrétariat par rapport à l’histoire de la
Brousse, F. H. Freda, M. Kusnierek et P. Naveau
pathologie du candidat. Ce problème pourrait être
(Délégué du Conseil à la passe).
relativisé par une vigilance plus grande, portée à la
L’action de ce secrétariat a été marquée par le fait
position du candidat à l’égard de la passe. Il est
d’avoir à répondre à un afflux de demandes, c’est-à-
important, à cet égard, que des échanges aient lieu
dire à un nombre élevé de candidatures : 72. Mais il
sur ce point délicat entre les membres du secrétariat.
convient de remarquer que ce nombre est moins
Le secrétariat fonctionne alors, à l’occasion de ces
élevé que celui qui est relatif à la période 1996-
rencontres ponctuelles, comme un cartel clinique.
1998 : 90 (cf. «Rapport» d’A. Stevens et P. Naveau,
Ce bref rapport du secrétariat de la passe 1998-2000
La Cause freudienne, n°45, p. 96).
ne peut pas faire autrement que de mettre l’accent,
Le contexte historique, dans lequel l’action du
dans sa conclusion, sur la principale difficulté à
secrétariat de la passe s’est située, est en effet
laquelle se heurtent les cartels de la passe. Deux
particulier, – ce fut à la fois celui des effets de la
réunions ont eu lieu, en effet, entre le secrétariat et
crise 1996-1998 et celui de l’extension consécutive
les deux cartels au cours de la période 1998-2000. Il
de la demande d’entrée à l’École par la passe.
est alors apparu que cette difficulté tient à l’inégale
Beaucoup de collègues ont voulu y entrer, alors que
«qualité psychanalytique» des témoignages des
d’autres avaient décidé d’en sortir. Un mouvement
passeurs. Or, Lacan l’indique, le passeur est la passe.
«transférentiel» vers l’ECF s’est manifesté à ce
Pierre Naveau
moment-là. Jacques-Alain Miller a, le premier,
montré le danger que faisait courir à l’ECF le
phénomène de son «Acf-isation». Les cartels de la
passe A5 et B5 ont eu, ainsi, à examiner un nombre
considérable de passes.
Le secrétariat a refusé d’agréer 15 candidatures. Il en Rapport du Cartel de la passe «A5»
a donc accepté 57 : 45 ont été examinées par les
cartels A5 et B5 ; 12 en cours lors de la permutation
ont été examinées par les cartels A6 et B6. I
Le nombre total des candidatures examinées par les
cartels de la passe A5 et B5 est toutefois supérieur Le Cartel A5 a commencé ses travaux en décembre
aux 45 passes agréées par le secrétariat 1998-2000 : 1998, et les a clos au début de novembre 2000.
à celles-ci, il faut en effet en ajouter 25 agréées par Composé de Marie-José Asnoun, de Philippe
le secrétariat 1996-1998 et qui étaient en cours lors Bouillot, de Jean-Pierre Klotz, d’Éric Laurent et de
de la permutation, et 6 agréées par les secrétariats de François Leguil (plus-un), il s’est réuni avec
la passe de l’EEP et de l’EBP. régularité au moins deux fois par mois ; trois fois,
L’ensemble de cet examen a conduit à 14 plus fréquemment.
recommandations au Conseil (pour être nommé Un grand nombre de témoignages de passe a été
membre de l’ECF) de la part du cartel A5 et à 12 entendu, puis étudié par notre Cartel qui a rencontré
recommandations de la part du cartel B5. Prenant pendant ces deux années vingt-trois passeurs ; il
appui sur ces 26 recommandations, le Conseil a pris nous est apparu que la quasi-totalité de ceux-ci ont
la décision de nommer 15 nouveaux membres de pris leur tâche très au sérieux et y ont investi

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beaucoup de leur désir. Des circonstances parfois pertinences du détail et la nécessité des séquences,
délicates ont permis à une majorité d’entre eux de paraîtra sans doute pâtir, mais la structure de
faire preuve d’une indéniable sagacité clinique. Par l’événement auquel nous avons fait face explique ce
ailleurs, l’attention et le soin consacrés à notre défaut relatif de transmission.
volonté que chaque phrase de nos commentaires La suite de ces lignes éclairera notre choix d’adopter
développés accompagnant les réponses faites au un style de généralisation, voire d’abstraction, afin
passant s’inscrive à l’exact croisement entre de nous confronter au seul devoir du repérage de la
l’intransigeance des vérités qu’impose l’évaluation portée des modifications observées dans la place de
d’une formation qui prétend, par le biais de la la procédure dans notre communauté de travail.
procédure, à une reconnaissance flatteuse dans notre Forts, ou faibles, de leur participation à plusieurs
champ, et la souplesse strictement calculée d’une Cartels antérieurs autant qu’à la pratique d’autres
sorte de mi-dire que réclame le souci du réel deviné Secrétariats de la passe, trois d’entre nous ont vu que
dans la clinique transmise par les passeurs, ont ces modifications étaient d’importance. Notre
transformé nos séances de travail en de longues collègue AE, membre du Cartel, ainsi que notre
étapes de réflexions particulières et d’élaborations collègue désigné comme ancien passeur, ont vu que
ponctuelles. En veillant à ce que le moindre de nos ces modifications étaient récentes. Importantes et
mots contribue à rendre plus fécond l’après-coup des récentes, elles ne pouvaient continuer d’être
procédures, nous cherchions en effet à faire en sorte méconnues sans risquer de grever la procédure elle-
qu’aucune démarche n’apparaisse vaine. À tous les même.
passants a été proposé, en même temps que la Notre abstention – ou notre ascèse, c’est selon –
réponse communiquée par le Secrétariat de la passe, résolue de toutes ces évocations particulières et
de rencontrer l’un d’entre nous. Tous, pratiquement, concrètes, sans lesquelles la clinique dégénère vite
l’ont fait. en manuel à l’usage des impétrants, est le prix à
Ainsi qu’on le comprendra à la lecture de ce texte, la payer pour atteindre notre but, tant il est vrai qu’au
conjoncture que nous avons connue n’a pas été travers des vicissitudes que nous avons croisées, la
simple, ni l’étendue des contradictions aisée à procédure de la passe nous est objectivement
parcourir. Sept mois après la fin de notre période, apparue pour ce qu’elle demeure sans conteste à nos
nous nous sommes revus, afin de mieux identifier la yeux, à l’instar de la démocratie selon Churchill : le
difficile singularité d’une actualité que notre Cartel a pire des systèmes d’évaluation, de sélection et de
longée avant de savoir la franchir. Cinquième Cartel recherche, inventé dans l’histoire de la
A depuis les changements qu’a imprimés à la psychanalyse, à l’exception de tous les autres.
procédure la considération de l’entrée dans l’École La conjuration des enjeux est de taille, qui implique
par la passe en 1990, huitième succession dans la le délaissement des précautions et l’abandon des
vie de l’ECF depuis 1983, nous avions nuances que le tact commande sitôt qu’il est
spontanément conscience de prendre rang dans un question de la considération spécifique de tel ou tel
moment de l’histoire de la passe dans l’École ; au sujet. Notre ambition n’a donc pas été celle –
milieu de notre trajet, il ne nous a plus été possible légitime – d’ajouter des histoires de passe à
d’ignorer que ce moment interrogeait en réalité l’histoire de la passe, mais de nous porter au niveau
l’incidence de l’histoire de l’École dans la passe. La où une brèche a été creusée.
trame des demandes ne semblait plus la même, et
cette mutation que nous ne pouvions immédiatement II
repérer, transformant la qualité des expériences
relatées par les passeurs, a paru profondément Le Cartel A5 a écouté et étudié la transmission des
modifier le niveau même des questions posées. témoignages de trente-huit passes. L’ouvrage a été
Réexaminé dans sa double valeur temporelle et grand et se «répartit» ainsi : deux candidats
cinétique, ce moment a décidé de la facture déclaraient être assurés du caractère conclusif de
particulière et nouvelle qu’aurait le présent rapport ; leur cure, et ont rencontré les passeurs afin
il explique l’expurgation inhabituelle mais complète d’interroger le Cartel sur le bien fondé de leur
de toute évocation argumentée et articulée de cas. nomination d’Analyste de l’École. Un candidat –
Nous avons arrêté cette formule en assumant la deux peut-être – pensaient avoir conclu avec leurs
possibilité de voir nos collègues regretter que notre analystes, mais s’en trouvaient moins certains. Le
texte ne permette pas de reconstituer les occurrences Cartel a demandé à un passant (par l’intermédiaire
subjectives qui ont motivé telle ou telle de nos du Secrétariat de la passe) de se présenter une
réponses. La clinique des phénomènes, avec les seconde fois devant d’autres passeurs, afin que sa

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démarche puisse être entendue et jugée à nouveaux n’est pas conclusive, ce n’est pas encore ça, quand
frais. Les chiffres ne sont que les chiffres ; mais en bien même cette sorte de gradus à l’intérieur du
la circonstance plutôt «parlants» : trente-quatre gracias nous permet de te prendre parmi nous».
passes étaient des demandes d’entrée à l’École par la Espèce de marque quantitative qui indiquait que le
passe. saut qualitatif n’était pas encore fait, hier ; notre
Nous devons à la précision d’ajouter que deux Cartel aujourd’hui pressentait que nous n’en étions
candidatures provenaient du dehors de la France et déjà plus à un : «c’est déjà ça», mais à un : «ça suffit
de la Belgique francophone. Le tirage au sort des comme ça !». Ainsi nous sommes-nous expliqué
passeurs a été effectué par l’École Européenne de comme a fait mouche parmi nous cinq le mot de
Psychanalyse (EEP). Les réponses ont été Jacques-Alain Miller, prononcé devant l’Association
communiquées, avec la valeur qu’elles revêtaient, Mondiale de Psychanalyse, en juillet 1998, à
par l’EEP pour l’une, par une autre École de l’AMP Buenos-Aires, et que nous citons de mémoire :
pour l’autre. «nous avons mis la suffisance au début». L’éclairage
Demeure que trente-quatre, comparé au chiffre de ce diagnostic presque cruel était certain, bien que
trente-sept ou trente-huit, ne laisse pas d’autre toute notre expérience qui le certifiait, souffrait à
latitude que celle d’affronter l’écrasant pourcentage s’ordonner dans le sentiment d’un phénomène qui
afin d’essayer de l’interpréter ! Plus de neuf passes nous apparaissait massif et inopiné, révélateur et
sur dix étaient des demandes de passe pour entrer étrangement subreptice.
dans l’École, et non pour qu’y soit sanctionnée Les deux réponses de 1990 (nomination d’AE et
l’éventuelle authenticité d’une conclusion. Or, la recommandation d’entrée à l’École), aux mesures
quasi-totalité de ces trente-quatre passes émanaient incomparables, finissaient par sembler n’en plus
de sujets qui ne doutaient pas de la justesse de leur faire qu’une aux yeux des candidats : si l’on veut
orientation vers la pratique analytique. entrer à l’École, on fait la passe ; si on y est entré,
Au début des années quatre-vingt-dix, jusqu’à il y a c’est qu’on a fait la passe ; si on l’a faite, pourquoi la
peu, l’entrée par la passe était sinon l’exception, du refaire ? D’une demande pouvant obtenir deux
moins «minoritaire» dans les demandes adressées au réponses, nous étions passés à deux demandes et une
Secrétariat. Écrire qu’elle est devenue majoritaire réponse. L’inversion était en ce point ; qui pouvait le
n’est pas exact, puisque neuf sur dix est bien moins, qu’avait-il à faire du plus, encouragé à
davantage ! L’exception qui devait et qui a relancé la l’occasion par la coutume des aînés qui ne
procédure en la guérissant de son malthusianisme considèrent pas qu’il est nécessairement de mauvais
ombrageux, est devenue l’inflation, inversant les ton de disserter sur la passe et ses sortilèges dans
ambitions, menant à court terme vers une l’École, sans même songer une fois à s’y présenter ?
dénaturation. De même qu’en affaires de goût, la beauté est une
Dénaturation, le mot n’est pas outré, et peut être limite, quand le ravalement peut être sans fin, en
justifié par un raisonnement simple : l’augmentation oubliant sa vocation première – informer sur le
des proportions de la passe à l’entrée l’installait passage à l’analyste et décider quand il se peut de
presque comme norme, invitant à considérer la passe son bien fondé – la passe, comme procédure, risquait
conclusive telle une… superfétation. Le nombre de voir se dissoudre son étonnante possibilité
croissant de ceux qui, entrés ou souhaitant entrer d’investigation clinique et se corrompre sa
dans l’institution par la procédure, ne manifestaient potentialité inégalée de sériation et d’évaluation des
pas davantage leur détermination à «aller plus loin», niveaux de l’acte analytique.
en témoignait. En faisait foi également la rareté des Durcissons le trait : en n’infléchissant pas notre
repères offerts au Cartel, ces repères mêmes qu’il pratique, nous nous serions imparablement placés
était chargé de rechercher afin de donner à notre dans le cas de continuer à faire mine de servir
communauté une chance de plus d’avoir quelques l’institution en œuvrant au détriment de la
lumières sur l’émergence du désir de l’analyste. psychanalyse ! En ce sens, l’expérience de notre
C’était un peu comme si la réponse du Cartel Cartel A5 a été une redoutable, mais très précieuse
qu’était la nomination de l’Analyste de l’École (AE) leçon qui nous a enseigné qu’autant que la vérité, les
voyait pâlir son prestige et fondre sa séduction, au déviations ont leur fulgurance ! Dans son court texte,
regard de l’autre réponse qu’était la recommandation «De nos antécédents», Lacan pose que la fidélité est
d’une admission dans l’École adressée au Conseil une vertu clinique (Écrits, p. 66) ; notre Cartel a
statutaire. En 1990, la seconde réponse était une mesuré qu’elle ne se déploie ni n’opère sans
ouverture bienfaitrice aux degrés d’un jugement qui procéder de ce que le poète des Chai lités aurait
le rendait plus crédible ; elle signifiait : «ta passe appelé le lit de (notre) vigilance.

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Le Cartel A5 n’a procédé qu’à une seule nomination Au surplus, nous nous sommes par après demandé
d’Analyste de l’École (AE) : aussi n’en traitera-t-il si, avec certains des sujets que nous avons
pas dans ce rapport, puisqu’en publier quoique ce recommandés au Conseil statutaire, nous n’aurions
soit qui vaille ne serait pas ménager le secret du pas trouvé la ressource de reprendre les objections
dépôt des confidentialités avouées dans une cure et retenues pour le groupe des réponses négatives,
leur logique qui n’est pas subséquente. Notre Cartel quitte à calculer différemment ces objections. Il y a
note que ce collègue a déjà fourni la preuve, qu’à eu, en effet, des dilemmes propres au groupe des
des fins d’enseignement, de recherche et de passants recommandés au Conseil. Ces dilemmes
témoignage transmis, il savait se servir de ce que confluaient dans notre aperception presque alarmée
nous avons pensé pouvoir sanctionner. d’un écart entre le membre de l’École accueilli parce
Trente-quatre – trente-cinq peut-être – candidatures qu’il est un analysant en cours d’analyse, et le
correspondaient à des demandes d’entrée à l’École membre de l’École autorisé de fait par nos statuts à
par la passe. La part de celles auxquelles nous avons pouvoir dire qu’il pratique la psychanalyse. Par
répondu négativement est sensiblement plus notre fonctionnement où notre circonspection nous
importante que la part de celles dont nous avons apprenait combien notre certitude était loin, nous
recommandé au Conseil Statutaire l’admission dans avons éprouvé la structure de ce paradoxe et de cette
l’École. Dans la situation plus nombreuse des difficulté : nous l’avons approchée et elle a orienté
réponses négatives, nous avons constaté que tel ou nombre de nos réserves, mais nous ne l’avons
tel sujet aspirait d’autant plus à être dans l’École pourtant pas isolée comme telle avant la réunion
qu’il n’avait pas encore véritablement saisi ce que consacrée à la passe que l’AMP a convoquée à
pouvait revêtir le fait d’être tourné vers l’École. Buenos Aires, en janvier 2000.
Un idéal de participation venait en lieu et place d’un Ainsi, nous avons pu aller jusqu’à recommander
défaut d’orientation des sujets dans ce qui a pu être l’admission d’un membre, en stipulant une clause de
appelé le concept de l’École. Ces passants ont plutôt formation clinique. L’utilisation de ce recours
rendu compte – et de manière souvent convaincante précautionneux signalait bien de quelle ornière nous
– de leur position d’analysant, du bénéfice qu’elle avions peine à sortir ! L’admission dans l’École au
leur procurait et des bienfaits qu’ils en escomptaient titre de l’authenticité de la position d’analysant nous
toujours. L’un, parfois, prenait sans le mesurer démunissait bientôt des instruments reconnus d’une
l’École à témoin des impasses rencontrées dans sa évaluation de la formation des personnes : savoir
cure. La demande d’entrée par la passe se trouvait clinique, contrôle, publications.
alors détournée de ses buts pour dévier vers le Évoquons une autre trace de notre préoccupation : il
recours à témoin ; la chose n’était pas sans prix, si nous est arrivé d’être conduits à recommander au
elle demeurait sans effets louables : aux frontières Conseil pour une admission dans l’École, quelqu’un
d’un désarroi surmonté, certains passeurs ont su que notre commentaire informait de l’impérieuse
nous apprendre que cette déviation du recours à nécessité de poursuivre l’analyse. Le simple fait
témoin peut résonner comme une prise de la d’avoir à formuler ce qui aurait dû aller sans dire,
procédure en otage. était à l’aune de ce que nous entendions de la
C’est aussi dans ce groupe de cas que les fragilité de la position subjective qu’il nous avait été
déroulements de l’expérience pouvaient se révéler donné de connaître ; nous pouvions en vérité
par trop atypiques. Pour trop de sujets, le gain redouter qu’une admission comme membre vienne
thérapeutique certain dont ils témoignaient relevait suturer une crise subjective et fournir une
d’une inscription dans le discours psychanalytique identification suffisante, propice à la facticité d’une
comme tel et non dans une cure historicisable. Le paix trop précairement scellée.
dépliage de la cure aurait mis en péril cette Dans ce groupe de sujets aussi, nous avons éprouvé
inscription comme telle. Pour d’autres, une la difficulté à sanctionner l’écart entre le démêlage
expérience par trop simplifiée était compensée par des fils du symptôme, avec le gain thérapeutique qui
un usage prolixe, quoique aussi réduit, de la théorie en résulte, et l’insuffisante construction du fantasme.
où les mots et les choses apparaissaient par trop Le sujet était alors laissé dans une heureuse
disjoints. Nous pourrions dire que la répartition de ignorance de la position d’où il avait pu opérer. Il y
ces cas allait d’une demande s’appuyant sur une avait rapport authentique avec l’expérience,
expérience simplifiée jusqu’à la déformation, croyance à l’inconscient, mais le saut du combat
jusqu’à l’expérience embrouillée d’un écheveau qui avec l’ange n’était pas fait. Le sujet restait sur la
ne se pouvait défaire. lisière dans une naïveté dont l’École qui allait
l’accueillir ne pouvait pas ne pas souffrir. Dans ce

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groupe de cas, nous trouvions le plus ces sujets qui de l’analyste, pour ne pas se permettre de signaler
estimaient avec une grande conviction avoir terminé quelques inconvénients des situations où le je ne
leur analyse, sans qu’elle les amène à la passe finale, pense pas ne laisse d’autre trace qu’un : qui ne dit
mais à une suspension en impasse. Le cartel a dû mot, consent. La difficulté d’avoir à s’orienter ici est
plusieurs fois prendre ses distances explicites avec la d’autant plus aiguë qu’elle se présente lorsque
présentation des coordonnées de fin de la cure et des l’analysant témoigne que sa décision de s’autoriser a
circonstances qui l’entouraient, afin de préserver été prise alors que l’expérience du transfert était bien
l’avenir pour le sujet. Dans un autre registre, on peut loin d’être parvenue au degré de pacification
relever la demande de certains sujets appuyée sur un souhaitable pour que des perspectives puissent se
moment de crise importante résolu dans la cure. Le profiler sans le cortège des inquiétudes cliniques qui
soulagement symptomatique, le gain fantasmatique corsètent l’action.
ainsi obtenu, la légère élation qui en résultait Nous tenons pourtant à fierté d’avoir eu à nous poser
amenait le sujet à en prendre l’École à témoin. cette question de la question de l’analyste devant la
Lorsque l’événement se produisait après des années demande de passe de l’analysant, alors qu’on la sait
d’analyse, il en résultait tout naturellement la évacuée en d’autres lieux par la désignation
demande d’entrée. inaugurale de l’analyste didacticien.
Le symétrique de ces moments de crise peut être le «Je veux être à l’École, pour participer aux
surgissement d’un désir nouveau après un moment Assemblées générales» : voici, au milieu d’un récit
de stagnation ou d’homéostase important. L’effet de transmis par les passeurs, l’aveu d’un sujet au
revitalisation obtenu amène le sujet à pouvoir enfin tempérament combatif, illustrant plus généralement
demander. Il s’adresse à l’École pour éprouver la ces mœurs engagées, dont sans doute nous faisons
vertu de cette faculté enfin retrouvée. Nous bien de nous louer parce qu’elles font la qualité de
assistions à un décollage de l’adresse et un passage notre «milieu». Parmi d’autres, peut-être moins
de l’adresse au psychanalyste à l’adresse à l’École. Il diserts sur le rapport au bien public, ce sujet
pouvait être suffisamment motivé pour que nous demandait à entrer par la passe, parce que les
puissions avoir l’idée de prendre acte de ce remous que l’École a connus dans la période qui
déplacement. Recommander le sujet pouvait avoir précédait le début de notre Cartel, lui léguaient
alors le sens de faire consister pour lui le nouvel l’envie irrépressible d’en être, en lui rendant
Autre qu’il avait construit. Ce n’était pas sans une douloureux d’imaginer qu’à l’avenir quelque chose
certaine appréhension sur l’effet de bouclage de la mêlée eût pu s’accomplir sans son concours.
précipité qui aurait pu se produire. Aurions-nous pu traiter cette générosité, comme la
naïveté dont Lacan se demandait en octobre 1967,
III «si elle doit être tenue pour une garantie dans le
passage au désir d’être psychanalyste (Autres écrits,
Nous avons regretté, dans beaucoup de cas, de ne p. 255)» ? Malgré la sympathie que nous éprouvions
pouvoir apprécier la position du psychanalyste pour la fermeté de cette disposition, nous avons
devant la demande du sujet. Il apparaissait trop plutôt jugé que cette candeur de vouloir en être
souvent que l’analyste se trouvait neutralisé. La raffermissait une volonté de n’en rien savoir,
demande à l’École se trouvait, semble-t-il, toujours l’ingénuité de l’action masquant le libre cours donné
considérée comme «bonne demande», comme si elle à la passion de l’ignorance.
ne pouvait ne pas être «mauvaise». Trop fréquent Moins rapides à déchiffrer, parce que moins
pour apparaître contingent, ce point nous est apparu promptes à s’avouer, beaucoup de demandes à entrer
crucial ; il soulève la bien délicate question de la dans l’École par la passe nous sont apparues, telle
«responsabilité» de l’analyste de l’analysant qui celle-ci, comme des réponses à une demande
s’autorise à passer à l’analyste. Doit-il – peut-il – se supposée de l’École. Demande entendue comme un
compter au nombre de ces quelques autres sur appel. Appel conçu comme celui d’une École
lesquels Lacan s’interroge lors d’une séance de son menacée après une crise traversée. Nombre de
Séminaire, «Les non-dupes errent» : «Il ne s’autorise passes entendues s’inscrivaient dans ce contexte
que de lui-même et de quelques autres. Quel est le d’une impasse supposée de l’Autre faisant écho, et
statut de ces autres… C’est cela qui équilibre mon bouchon à la fois, à l’impasse in-analysée du sujet.
dire que l’analyste ne s’autorise que de lui-même (9 Paradigmatiques d’un «effet-ACF», ces témoignages
avril 1974)». Comment articuler ce point avec les de bonne volonté loyale, accompagnés sans
paradoxes de l’acte analytique ? Notre Cartel a trop illégitimité de la liste authentique des services
fait l’expérience des questions posées par ce que rendus à la cause freudienne, ont montré que le
nous nommons un peu plus haut : la neutralisation

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chemin qui va de la coupe aux lèvres est moins dans des cures dont l’évident mérite n’empêchait
escarpé que celui qui mène des idéaux du sujet à qu’elles n’en pouvaient mais.
l’épreuve du kakon de l’être. Le caractère Pour les rares cas enfin où la passe conclusive nous
rudimentaire de nombre d’élaborations des récits de a été demandée, nous avons pu de façon instructive
cure, décourageant quelquefois des passeurs prendre la mesure de ce que nous avons appris
pourtant décidés à ne pas mesurer l’hospitalité de depuis la mise en place du dispositif dans l’École et
leur condition, accentuait sévèrement notre l’approfondissement de l’expérience. Nous avons pu
sentiment de l’actualité d’une Adresse de Lacan, en constater que nous croyons moins que nous ne le
janvier 1969 : «Il y a la psychanalyse et il y a faisions, il y a dix ans, à la traversée du fantasme.
l’École (Autres écrits, p. 293)». Nous ne croyons pas aux seules vertus de
L’importance du rôle de sélection des demandes l’exhaustion et de l’épuisement des places
imparti au Secrétariat de la Passe, s’en trouve ici qu’occupe le sujet dans son fantasme. Les multiples
confirmée, comme celle du renforcement de ses tours du dit, nécessaires pour que fantasme et
pouvoirs dont on ne voit pas que nous puissions les symptôme se tissent en une surface dont le sujet
considérer un jour comme définitivement suffisants. puisse dégager l’envers, ne produisent pas
Sans doute, l’amorce d’une réflexion sur ce point, nécessairement la traversée. Il faut un point de fuite.
interrompue après le dernier Collège de la passe, Lorsque le sujet a retiré de son analyse un montage
devra-telle être reprise au prochain. qui se détache de lui, comme le corps de Joyce, sans
I hune des moindres difficultés de la sélection des pour autant éprouver le point de fuite de la
demandes de passe n’est pas le paradoxe résultant de contingence de l’ensemble, une certitude fermée sur
l’excellence de la direction de nombre de cures que elle-même s’est révélée difficile à admettre.
nous avons eu à connaître. L’aspect, en effet
remarquable, de beaucoup de ces directions de cure
nous est apparu au travers des témoignages transmis
par les passeurs. Cela nous a expliqué la solidité des
résultats obtenus ; résultats d’amélioration et de
stabilisation cliniques d’une qualité bien supérieure Rapport du Cartel de la passe «B5»
à ce que nous aurions pu imaginer accessible à une
psychothérapie. I. Introduction
L’engagement des analystes dans ces cures, que la
souffrance initiale rendait délicates, nous a souvent Le cartel B5 a fonctionné du 14 décembre 1998 au
semblé avoir trouvé un renfort par la valeur des 16 octobre 2000.
activités d’études et d’occasions de formation Il était composé de : Joseph Attié, Pierre-Gilles
variées que notre expansion générale propose. Le Guéguen, Claude Quénardel, Esthela Solano-Suarez,
paradoxe est que cela ne peut d’un même et Alain Merlet (Plus-un).
mouvement augmenter les clairvoyances de notre Il a entendu le témoignage de trente-huit passes,
communauté sur les capacités qu’il faut bien procédé à la nomination de quatre AE, et proposé au
supposer requises dans l’exercice de la Conseil d’admettre douze membres de l’École
psychanalyse. L’intensité des engagements et la (entrée par la passe). Enfin, le cartel a désigné un
distance prise avec ce à quoi l’on se dévoue ne font passant comme passeur. Parmi ces passants, on
que rarement bon ménage. trouvait vingt-neuf femmes pour neuf hommes, soit
Nombre des demandes d’entrée par la passe nous ont 76 %de femmes et 24 %d’hommes. Neuf de ces
appris que la contestation dont parle Lacan, passes étaient des demandes de passes conclusives,
contestation du vouloir du sujet d’être analyste par les vingt-neuf autres des demandes d’entrée par la
l’approche du désir que [ce vouloir] recèle (Autres passe, soit 9 %de passes conclusives et 76 %de
écrits, p. 234), opérait peu, comme si l’extension passes à l’entrée. Enfin, on comptait trois passes
«sociale» de la fonction analytique rendait plus issues de l’EBP et deux autres de l’EEP.
«tentante» la solution identificatoire. L’entrée par la
passe, malgré – ou grâce à – l’inflation dont nous 1. Fonctionnement du cartel
parlions au début de ce rapport, a sans doute permis
à notre Cartel A5 de faire œuvre utile pour la Compte tenu de l’afflux des passants et du mode de
relation de chacun à la psychanalyse, en venant à la travail du cartel, se limitant chaque fois à l’examen
rescousse de solutions de continuité introuvables d’une seule passe, les réunions eurent lieu
pratiquement chaque semaine, exceptées les
périodes de vacances. Une telle fréquence a semblé

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nécessaire, tant pour écouter les passeurs que pour psychanalyste au-delà du complexe d’Œdipe ou
débattre, juger et donner des réponses particulières comment peut-on être femme et psychanalyste ?
pour chaque passant. Disons d’emblée que, si particuliers qu’ils soient,
À ce propos, disons d’emblée que la pléthore des ces témoignages mis en série ont apporté un
demandes de passe à l’entrée dont, pour certaines, éclairage sur le passage au désir de l’analyste en tant
l’entrée comme membre pouvait paraître le motif que ce passage se situe au moment où une femme
primordial avant même la visée d’aller au terme de cesse de s’intéresser au symptôme de l’autre pour
l’analyse, a causé un malaise grandissant qui a devenir Autre en tant que sinthome. L’un des
trouvé sa juste interprétation lors du Congrès de membres du cartel a signalé ce passage à partir
l’AMP à Buenos Aires. Certaines autres demandes d’une très précieuse indication donnée par Lacan
de passe à l’entrée recouvraient des motifs de dans sa conférence «Joyce le symptôme» qui figure
vérification du cours de l’analyse, ou se présentaient à la page 569 des Autres écrits.
comme des tentatives de résolution thérapeutique de
points non traités dans la cure. Pour celles-là aussi, Examinons d’abord les quatre témoignages ayant
l’intervention de J.-A. Miller au Congrès de l’AMP fait l’objet d’une nomination d’AE, soit les passes
a permis de mesurer la nécessité de restaurer le A, B, C, D.
tranchant de la procédure de la passe, alors même
que le souci et souvent la difficulté de trouver dans – Pour A, il aura fallu dix-huit ans et deux analyses
chaque cas la réponse adéquate avaient masqué le successives, l’une avec une femme, l’autre avec un
problème d’ensemble au cartel. homme, pour se relever des effets d’un ravage
maternel exercé par une mère gravement dépressive.
2. Les passeurs Une défense hystérique avec identification phallique
au père malade échoue à préserver ce sujet d’une
Le cartel a pu apprécier, à de très rares exceptions, la fascination fantasmatique pour la mère. C’est
disponibilité et le remarquable travail effectué par pourquoi l’analyse est demandée pour résoudre la
les passeurs. À noter cependant une certaine pente à question : comment être femme sans être déprimée ?
l’exhaustivité chez beaucoup d’entre eux, faisant Si la première analyse réussit à dégager les
ressortir d’autant l’art de quelques-uns capables de coordonnées signifiantes du cas, elle aboutit
faire passer l’essentiel à moindre mot. Certaines cependant à une impasse, dans la mesure où
passes ont réclamé une nouvelle convocation des l’analyste femme vient incarner le ravage maternel,
mêmes passeurs, une seule a nécessité le recours à faute d’avoir su opérer de la bonne façon avec le
deux autres passeurs. Signalons enfin la performance signifiant-maître nommant la jouissance mortifère de
des passeurs bilingues, rendant possible l’écoute de la mère.
témoignages recueillis dans une langue étrangère. Une seconde analyse entreprise avec un analyste
homme, suite à cette impasse transférentielle, va
3. Le cartel lui-même permettre à ce sujet de se soustraire à la fascination
où il s’abîmait dans son fantasme : se faire engloutir
Chaque réunion du cartel a donné lieu à des
par la mort avec sa mère. Une interprétation de
discussions animées et productives. Les décisions
l’analyste, opposant un signifiant-maître relatif à
ont été prises dans le temps logique propre à chacun
l’honneur du père à celui qui était lié à l’horreur de
pour la lecture des témoignages. C’est ce même
la mère – soit «Roi soleil» substitué à «Reine de la
temps logique qui a nécessité en mai 2001, dans
nuit» – va forger pour ce sujet une variante poétique
l’après-coup de son fonctionnement, une ultime
de la métaphore paternelle faisant obstacle au ravage
réunion du cartel durant trois jours, travail qui a
maternel.
beaucoup facilité la rédaction de ce rapport.
Cette invention va permettre de limiter et de
localiser la jouissance mortifère de la mère, en
même temps qu’elle isole un reste, soit l’objet oral
jusque-là enchâssé dans un souvenir-écran
II. La clinique inanalysé, où le sujet se voyait mordant le doigt du
père qui pourtant la sauvait de l’asphyxie.
Les quatre AE nommés appartenant au sexe féminin, Cet objet oral chute quand le sujet prend la mesure
l’occasion était offerte au cartel d’examiner leurs de l’équivoque signifiante qui lui était devenue
témoignages comme autant de contributions à la possible. Là où le parlêtre se trouvait fixé (nous
question : Comment une femme devient-elle employons ce terme parce qu’il rend compte du

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vouloir jouir effectif corporel du sujet), en donner et tout maîtriser. Il ne lui reste qu’à répéter
l’occurrence le «je» mort, il se réalise comme «je» indéfiniment le scénario infantile qu’elle s’était
mords, soit comme objet, objet rien qui nourrissait forgée, à savoir la trahison et l’abandon dont elle est
l’insatisfaction au principe de sa névrose. Le sujet se tour à tour l’agent et la victime. Elle choisit un
détache de l’amour du père et de la fascination pour conjoint propre à garantir son fantasme.
la mère, en subjectivant l’acquiescement à un nouvel Un premier témoignage recueilli de la bouche de
amour avec un partenaire qui la ravit en tant que passeurs peu motivés ne permit pas au cartel de
femme. conclure, si bien qu’un second témoignage fut requis
avec de nouveaux passeurs.
– B a été confrontée, dès son enfance, au Alors que le premier témoignage avait permis de
traumatisme que constitua pour elle la maladie et la repérer le travail effectif d’une cure :
mort d’un père très aimé qui la laisse seule et dans le désidentification au père, repérage du fantasme, un
dénuement avec sa mère. flou persistait quant à sa position face au sexuel,
Le deuil inaccompli de ce père va perpétuer un désir même si la passante alléguait un retournement de sa
œdipien orientant sur un mode passionné les choix position fantasmatique, à savoir qu’elle se disait
de son existence, jusqu’à ce qu’elle tombe prête à s’abandonner plutôt que de vouloir rejouer la
amoureuse d’un homme blessé qu’elle ne guérira pas scène de l’abandon et de la trahison. Que fallait-il
mais qui voudra faire d’elle sa femme. qu’elle abandonne pour s’abandonner ? La réponse
Son impuissance à faire bouger cet homme mortifié n’était pas clairement formulée.
par quelques traits la conduit en analyse. Il faudra la contingence de deux contrôles, l’un avec
Sa cure aurait entretenu sa plainte, si son analyste ne un autre analyste lui faisant remarquer le silence sur
lui avait pas fermement refusé, par son acte, une la sexualité d’une analysante, et l’autre lui signifiant
compassion allant dans le sens du drame rejoué dans sa fascination pour l’anorexie et un dévouement
sa névrose. plutôt aveugle pour des cas impossibles à traiter,
Un rêve vient alors dévoiler le fantasme masochiste pour qu’elle relise sa cure et se détache de sa
nourri par ce deuil interminable. Ce deuil prolongé position défensive face à sa féminité.
se révèle comme le voile pudique d’un attrait Elle put connecter alors deux rêves. Dans le premier,
libidinal, soit la fascination exercée par les elle vole à un homme un papier avec une formule,
manifestations du désir et de la jouissance sexuelle juste avant que cet homme ne la poursuive pour lui
de sa mère avec un autre homme. mettre son phallus entre les jambes. Dans le
En fin d’analyse, la mise en série de deux deuxième rêve, elle parle à son analyste qui ne
impossibilités, soit celle de trouver le mot de la fin et l’écoute pas mais lui laisse un enfant qui a les traits
celle de remédier à l’inhibition de son mari, va de son analyste et de sa propre fille.
permettre paradoxalement à ce dernier de changer de À partir des leçons de son contrôle où elle prit la
position. À sa grande surprise, ce dernier vient mesure de son désir névrotique d’être toute, aussi
occuper la place qu’elle a laissée vide sur le divan de bien dans sa pratique que dans sa vie, elle réalise que
son propre analyste. pas plus un homme qu’une femme n’ont la formule
Un tel retournement, après dix-sept ans d’analyse, du rapport sexuel, de même que l’analyste ne saurait
fait surgir – telle la mouette de la pièce de Tchekhov tout savoir ou tout régler, ou qu’un enfant tenir lieu
– le signifiant-maître «pauvreté» jusque-là mis de de bouchon du manque pour une femme.
côté, ayant suscité un mode de défense plutôt S’abandonner avec l’homme qu’elle aime malgré
sublimatoire. tout, soit son conjoint avec lequel elle se risque à un
nouvel amour, devient possible, mais sous une forme
– C a perdu son père dès l’âge de deux ans, elle est désidéalisée et nécessairement symptomatique.
éduquée par une mère déprimée la référant au
souvenir d’un père sévère. – D a été confrontée dans son enfance et son
Avec ses succès scolaires, elle se croit le phallus de adolescence, non pas à un ravage maternel, mais à
sa mère, d’où sa déception lorsque cette dernière se un ravage paternel. À cela, croit-elle, sa mère qui ne
remarie au moment même de sa puberté. S’estimant l’aurait pas désirée l’aurait, de ce fait,
trahie et abandonnée, elle devient anorexique, refuse inconsciemment exposée.
sa féminité, incarnant un rien pur et dur en Sa vie amoureuse est symptomatique de ce type de
s’identifiant au père surmoïque. ravage à la fois recherché et évité.
Contrairement à B, femme pauvre qui veut tout L’analyse commence vraiment pour elle lorsque sa
donner, elle est la femme pauvre qui ne veut rien stratégie névrotique est mise en question par

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l’analyste qui lui demande : «Pourquoi choisissez- insupportable pour le sujet C. Par contre, avec le cas
vous toujours des hommes qui vous abandonnent ?» D, cette fascination est liée au regard du père.
Sa réponse va s’élaborer en plusieurs temps. Aller au-delà de l’Œdipe, pour la fille, c’est donc se
Elle prend d’abord la mesure du caractère stéréotypé détacher de la fascination exercée par la jouissance
de sa vie amoureuse qui la pousse à rencontrer des de la mère et réaliser que ce ravage qu’elle lui
partenaires ravageants, distingués par un trait : un impute est de structure, car une mère ne saurait
regard ardent. Elle s’aperçoit qu’elle a choisi son donner à sa fille un signe qui lui permette de situer
analyste en raison précisément d’un regard son être sexué par rapport à l’Autre. L’identification
inexpressif, envers de ce regard ardent exigé chez phallique au père, quant à elle, n’est qu’un havre où
ses partenaires. la jouissance sexuelle proprement féminine n’a pas
Elle songe à arrêter là son analyse, lorsqu’un rêve la sa place.
convainc de poursuivre : son analyste la conduit Comment donc accéder à la féminité, au-delà du
calmement au bord d’un précipice où il n’y a rien à ravage maternel et de l’amour du père ? D’abord en
voir. repérant le signifiant-maître qui vient à la fois
À partir de ce rêve où elle fait l’expérience de localiser et limiter quelque chose de la jouissance
l’inconsistance de l’Autre, pas nécessairement illimitée de la mère.
ravageant, et de la chute de l’objet regard, elle va Ceci est clairement illustré par les cas A et D. La
inventer un signifiant-maître faisant bord à sa difficulté réside dans l’opération permettant
jouissance, jusque-là honteuse, de femme. paradoxalement plus à une femme d’exister qu’à
«Mondaine» est un signifiant qu’elle va prélever de s’identifier, mais aussi bien à se démarquer du S1 qui
façon contingente dans le discours d’un autre l’épingle. À cet égard, l’invention et le jeu sur
analyste. Ce S1 a l’avantage de borner sa jouissance l’équivoque du signifiant «mondaine», dans le cas
et de venir répondre au regard qui la divise et de D, est exemplaire. Ce que nous ont enseigné ces
l’expose dans sa rencontre avec le sexuel. témoignages, c’est la façon singulière dont ces
«Mondaine» est au plus réduit le nom de son femmes ont démontré leur savoir-faire avec l’objet.
sinthome face à ce qu’elle appelle elle-même Ainsi le cas A, où l’objet oral chute comme ayant
«l’injure silencieuse du regard» ; c’est une trouvaille soutenu l’insatisfaction hystérique, objet que révèle
pour dire la pointe pulsionnelle de son symptôme. l’équivoque : «je» mort, «je» mords. Le cas D
Enfin, ce signifiant-maître de «mondaine» a montre comment, avec le signifiant «mondaine», le
l’avantage d’être équivoque, il délivre en même sujet attrape et fait chuter en même temps l’objet
temps un passeport pour le monde, son invention regard.
témoigne d’un savoir y faire avec le symptôme. Ce qui a retenu particulièrement l’attention du cartel,
Ayant pris la mesure du caractère masochiste de sa c’est la façon dont chacune de ces femmes a rendu
vie amoureuse, la passante peut dès lors envisager compte de ce renversement par lequel une femme,
l’éventualité d’un nouvel amour avec, dit-elle, «un comme l’écrit Lacan dans sa conférence «Joyce le
calme ardent». Elle peut accepter de se faire l’objet symptôme», trouve à s’accomplir non plus à
cause du désir d’un homme qui ne soit pas partenaire s’intéresser au symptôme de l’autre, mais à se faire
d’un ravage. «symptôme d’un corps autre» sans se laisser fasciner
par le symptôme de l’autre. Ce renversement, qui
Mis en série, ces quatre témoignages d’AE nous nous a semblé pouvoir coïncider avec le passage au
offrent une perspective sur la difficulté d’être femme désir de l’analyste dans ce qu’il connote de
et sur la façon dont une cure analytique parvient à la dépossession, a été nettement repérable chez ces
traiter. quatre femmes. Cela se situe : pour A, à ne plus faire
Aller au-delà de l’Œdipe est la condition sine qua du père malade sa cause ; pour B, à ne plus
non pour accéder à la féminité. L’identification s’occuper du symptôme du mari ; pour C, à ne plus
phallique au père, identification hystérique, ne suffit se laisser fasciner par les symptômes d’autres
pas à mettre une femme à l’abri de ce qui rend en femmes, en l’occurrence ses patientes ; pour D, à ne
premier lieu son existence problématique, à savoir plus se laisser fasciner par certains types de
son lien à la mère – un lien où se mêlent haine et partenaires.
amour, un lien qui ne garantit rien et qui tient à la
jouissance illimitée prêtée à la mère. D’autres passes…
Chacun de ces cas décline une forme de cette
jouissance maternelle fascinante : mortifère dans le D’autres témoignages, parfois très convaincants
cas A, énigmatique et attirante pour le sujet B, quant au déchiffrage de l’inconscient, au repérage du
fantasme et à la réduction du symptôme, sont venus

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buter sur la question de la féminité. Il leur a manqué resserrer le point de fixion du réel tout en exposant,
ce retournement par lequel une femme trouve à par ailleurs, le trou du manque de signifiant dans
s’accomplir comme symptôme en consentant à se l’Autre, qui est homologue du sans limites propre au
faire symptôme de leur partenaire. féminin. Les dits des quatre passantes permettent de
Dans certains cas, le cartel a pu se demander si le déduire qu’une fois cette limite atteinte, on peut
style par trop fignolé de quelques-unes de ces passes savoir que l’on ne trouvera point de nom, point
ne venait pas précisément témoigner de ce défaut. d’exception, point de repère du père pour faire limite
C’est pourquoi l’un de nous avait parlé, à leur toute – phallique au vertige d’une jouissance en
propos et par antiphrase, de passes «plus que abîme.
parfaites». Les témoignages nous enseignent que c’est d’y
À côté de ce type de passes, le cartel a été confronté, consentir qu’une femme trouve une issue au ravage
ainsi que nous l’avons déjà signalé dans notre maternel. À ce prix, elle peut acquiescer à se faire
introduction, à une pléthore de témoignages. Chacun partenaire-sinthome pour un homme, satisfaisant
de ceux-ci a été examiné avec le plus grand soin et le ainsi aussi bien à l’illimité de l’amour qui est pour
cartel s’est efforcé de trouver les réponses les plus elle «tissé dans la jouissance», et à la rencontre
appropriées. Il est apparu que de nombreux cas d’une limite qui n’étant pas de structure, «n’advient
témoignaient d’une certaine méprise, celle que que dans l’ordre de la contingence», selon la
Lacan, s’interrogeant sur la formation dans son écrit formulation mise en lumière par Jacques-Alain
«Variantes de la cure-type», attribuait à la confusion Miller.
entre «le dépôt» de l’expérience avec son «ressort». Il a été aisé de saisir, dans la singularité de ces
quatre témoignages, la communauté logique qui
semble fonder la scansion temporelle résolutive où
s’accomplit, d’une part, l’acquiescement à la
féminité et, d’autre part, la disposition nouvelle qui,
III. Conclusion dans la pratique analytique, semble exonérer des
effets de fascination pour le symptôme de l’autre.
Le cartel a cru trouver dans les témoignages qui ont
Dégager la place du symptôme des effets de
donné lieu à une nomination, l’explication par le
fascination, nous est apparu comme un indice
menu, dans chaque cas, des apories propres au sujet
susceptible de désigner la voie ouverte au désir de
féminin en quête de résolution des embrouilles avec
l’analyste. Par ailleurs, ces sujets féminins
la féminité.
témoignent aussi, qu’arrivant à ce point, une volonté
À cet égard chaque passante a isolé, à sa façon, les
semble s’y faire jour, s’exprimant dans leur
contours de sa solution singulière, laquelle, s’avérant
disponibilité à l’égard de la cause analytique,
unique, porte objection à l’universel. Quoique ne
incarnée à travers un lien décidé à l’École.
disant pas-tout, ces témoignages de femmes ont
permis de cerner un point précis, dès lors qu’ils
illustrent que l’embrouille provient de ce qui de la
demande fait point de fixation œdipien, dont les
faces sont, d’une part, l’amour du père et, d’autre
part, le ravage maternel. Défaire ces points de
fixation aura comporté pour chacune la rencontre
d’une contingence, laquelle a fait valoir le fond
d’impossible qui venait recouvrir l’inscription de la
nécessité du symptôme.
À cet égard, n’importe quel signifiant peut faire
fonction d’agrafe, tels «mondaine», «pauvreté»,
«Roi Soleil – Reine de la Nuit». Ce sont des bouts
de réel, tels des résidus de la cicatrice œdipienne ou
des rejetons de la sémantique phallique. À être
inventés ou produits dans l’expérience analytique,
ces signifiants démasquent l’artifice du semblant,
laissant entrevoir dans son au-delà, le principe de
l’illimité qui régit la sexualité féminine.
Le paradoxe que soulèvent ces signifiants, qui sont
des trouvailles de ces analysantes, est celui de

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ÉTUDES LACANIENNES
ou l’acte manqué ; ou encore sur le constat que le
«Qu’il y ait de l’inconscient veut dire qu’il y a du savoir sans sujet » J.
LACAN, «L’ACTE PSYCHANALYTIQUE», Autres écrits, op. cit., P. 376. sujet rêve ou fait des mots d’esprit, et se trouve lui-
même surpris de ce qui lui vient là.
Freud s’arrête sur le rêve, le mot d’esprit, le lapsus,
Sens et jouissance l’acte manqué, parce qu’il a vu que ces phénomènes
Pierre Skriabine ont la même structure et le même ordre de causalité
que le symptôme ; et, du coup, en mettant à jour leur
En janvier 1980, dans l’une des dernières leçons de structure, Freud découvre celle du symptôme et celle
son Séminaire, intitulée «L’Autre manque» 1, Lacan de l’inconscient.
a avancé le terme d’inconscient irréductible. Ces phénomènes, formations de l’inconscient, – dont
Irréductible au signifiant, irréductible au savoir, il montre qu’un déchiffrage est possible, qui aboutit
irréductible au sens. Bien sûr, il y a du sens dans à une interprétation –, ont en outre ceci de commun,
l’inconscient ; c’est de là que découle la découverte c’est qu’ils s’imposent au sujet en déjouant sa
même de Freud, c’est que ce sens caché insiste à être maîtrise ou sa volonté : ce que le sujet dit, fait, ou
dévoilé et reconnu, au prix de la souffrance du sujet ; ressent, n’est pas ce qu’il voulait dire, faire, ou
mais au-delà, voire à l’encontre de ce sens, ce dont il ressentir ; en tant que je, il n’y est pour rien.
s’agit aussi bien dans le savoir inconscient, c’est la Ces phénomènes, Freud les aborde par la parole, par
façon dont le sujet en jouit, c’est la façon dont la le récit du rêve, par l’association libre ; et Lacan dira
jouissance s’y loge, dans la matérialité même du que «l’inconscient, ça parle». Or, la parole, elle est
signifiant, dans sa combinatoire, dans son chiffrage, faite pour dire, elle fabrique des messages ; donc,
et cela sans plus d’égards à l’endroit du sens. comment l’inconscient parle-t-il, et qu’est-ce qu’il
Se contenter dès lors du sens est l’impasse qui dit ?
s’offre à fourvoyer la psychanalyse – le sens y fait le «L’inconscient est structuré comme un langage»,
savon d’une pente facile vers la psychothérapie et le c’est la façon dont Lacan nous formule le «comment
ravalement psychologisant qui exclut le désir du ça parle» de l’inconscient, à partir de la méthode de
psychanalyste. Mais négliger le sens n’en serait pas déchiffrage de Freud, méthode «à la Champollion»
moins un contresens sur la découverte freudienne. comme le souligne J.-A. Miller, où Lacan peut
Cette question nous mène donc à un point essentiel reconnaître qu’il s’agit de signifiants et de leur
du ressort de l’expérience analytique, à partir de ce combinatoire, autrement dit des lois de la structure
concept fondamental, l’un des quatre qu’a distingués du langage, métaphore et métonymie.
Lacan, l’inconscient. Et là, tant dans son abord «À la Champollion», voilà qui fait référence à
théorique que dans son abord clinique, nous sommes l’écriture, et nous amène à examiner les affinités de
tenus à la plus grande rigueur pour distinguer, l’inconscient avec la lettre.
désimbriquer, dénouer, expliciter, les coordonnées Chacun connaît l’image freudienne de la formation
de ce qui apparaît comme un paradoxe, cette de l’inconscient comme rébus à déchiffrer.
substitution dans l’expérience analytique du sens par Un rébus, c’est une écriture, une écriture qui ne se lit
la jouissance, là où le premier voilait la seconde, et pas, mais qui est supposée déchiffrable. L’image,
dont l’inconscient est à la fois le champ et la trace. dans le rébus, vaut comme signifiant, mais elle n’a
Retour, donc, aux fondements de la doctrine et de la plus rien à faire avec le signifié ; par exemple,
pratique psychanalytiques : cette question nous l’image d’un seau, de l’ustensile seau d’eau, sera,
mène du tranchant de la découverte freudienne à la comme signifiant, le support matériel du phonème
pointe de l’enseignement de Lacan, au «dernier «so», qui pourra valoir comme tel dans la
Lacan», celui d’après 1970. composition d’un mot (par exemple : seau, lit, 2),
mais qui pourra valoir aussi pour sot, ou saut, ou
Un savoir sans sujet encore sceau, voire pour la ville de Sceaux.
Remarquons en passant que c’est précisément ainsi
Partons de la découverte freudienne. Elle se fonde que procède la langue japonaise dans la lecture dite
sur un constat : le constat qu’un sujet présente des on-yomi des caractères chinois : ceux-ci ne valent
symptômes, dont il souffre et dont il parle pour s’en que comme caractères représentant un phonème
plaindre, des troubles ponctuels, qui affectent malgré (leur prononciation en chinois) sans égard à leur
lui sa parole ou son comportement, comme le lapsus valeur sémantique, et on écrit, on translittère les

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mots japonais à l’aide de ces caractères, tout comme et elle correspond à l’idée d’un savoir inconscient
on pourrait écrire le français avec ces mêmes auquel, par l’analyse, le sujet peut trouver accès.
caractères chinois. Autrement dit, là, dans la parole, il y a à décoder, à
Cette écriture nous présentifie exactement ce qu’il lire, le message qui est entre les lignes : c’est ce qui
en est de la lettre : la lettre, c’est le signifiant en tant se fait dans une psychanalyse. L’inconscient est ce
que détaché de sa valeur de signification, détaché du qui se lit, comme le souligne encore Lacan, c’est ce
signifié. Aussi l’écriture implique-t-elle qui se lit au-delà de ce que le sujet dit : c’est-à-dire
déchiffrement et décryptage. C’est pourquoi il n’y a qu’à une chaîne signifiante nous pouvons donner
pas lieu de s’étonner lorsque Lacan profère, à la fin une autre lecture que ce qu’elle signifie ; cette
de son Séminaire XI, que l’écrit n’est pas à lire 2. Il lecture autre, c’est l’interprétation.
est en cela parfaitement freudien : l’écrit se décrypte, Ce qui nous mène à la seconde question : «qu’est-ce
se déchiffre. Ce qui est plutôt à lire, c’est la parole. que ça dit ?» Freud, dans chacun des nombreux
Elle est à lire, parce que, comme le fait valoir Lacan exemples de la Traumdeutung ou de La
en 1958 avec son «Instance de la lettre» publiée dans psychopathologie de la vie quotidienne, pour chaque
les Écrits, il y a déjà la lettre dans la parole. Et cela rêve, pour chaque lapsus qu’il rapporte, s’efforce de
tient à la matérialité même du signifiant dans la nous dire ce que ce rêve, ce lapsus, veut dire.
parole, qui procède d’un système phonématique L’inconscient, comme le formulera Lacan, c’est
articulé et différentiel ; ce que note Lacan, c’est «une chaîne de signifiants qui […] insiste» 3. Cela
qu’un phonème fonctionne comme un élément nous indique que ce que recouvre cette chaîne
signifiant détaché du signifié, et que la structure énigmatique de signifiants, c’est une signification ;
phonématique est donc littérale. ça n’est pas là pour rien, ça indique quelque chose,
Si l’inconscient est affaire d’écriture, il s’agit de ce ça converge vers quelque chose : vers une
niveau d’écriture qui gît dans la parole. Aussi la signification, et pas n’importe laquelle, sans que le
psychanalyse ne procède-t-elle pas par l’écriture ; on sujet, par ailleurs, y soit pour quelque chose.
ne fait pas d’analyse par écrit ; elle procède par la Chacun se souvient du cas de l’oubli du mot aliquis
parole. C’est la parole qui se prête, d’une part, à ces dans une citation, dont Freud fait état dans sa
achoppements, à ces trébuchements, ou encore aux Psychopathologie de la vie quotidienne 4. Cet oubli
jeux d’équivoque où se révèle l’inconscient, et, est le fait d’un voyageur avec qui Freud converse,
d’autre part, à l’association libre – l’association dans un train. À propos de cet acte manqué de son
libre, notons-le en passant, n’a rien de naturel, c’est interlocuteur, qui conteste par ailleurs ses idées
un travail qui est celui de l’analysant. justement sur l’inconscient, Freud lui propose de se
La psychanalyse procède par la parole qui se déploie soumettre au jeu des associations, à partir de ce mot
entre le sujet et l’analyste et qui met en jeu non oublié, aliquis. Eh bien, les associations, les
seulement sa dimension d’énoncé, mais surtout sa connotations, convergent sur une signification
valeur d’énonciation. Certes, l’écrit, pour revenir à unique que Freud communique à son interlocuteur
lui, ne se réduit pas à l’énoncé. Mais comme stupéfait : il s’agit de la préoccupation de ce dernier
énonciation, il est figé, il échappe au hic et nunc, quant à l’éventuelle grossesse de son amie et à sa
comme au jeu de l’intersubjectivité. L’écrit, une fois possible paternité. Le voyageur bien sûr ne voulait
produit, est sans surprises. Alors que c’est au rien dire de ses soucis les plus intimes, et ne savait
contraire dans la surprise que se manifeste, que jaillit pas qu’il le faisait : le message s’est formulé, s’est
l’inconscient. Mais n’y a-t-il pas alors contradiction articulé dans la série des termes, dans la série
avec cette image du rébus que nous évoquions il y a signifiante, à l’insu du locuteur, sans la moindre
un instant ? Eh bien, non, et doublement. intention de sa part, sans que personne donc ne le
D’abord, parce qu’avant le rébus, il y a la parole, la formule. Dans ce cas, qui, notons-le, n’est pas
relation du rêve, la plainte du symptôme, le lapsus, prélevé à partir d’une cure, ce qui est inconscient,
le mot d’esprit. C’est leur part d’énigme – dont c’est l’évocation d’une inquiétude qui, elle, est bien
l’émergence comme telle, tout comme la résolution consciente ; le message était inconscient, dans son
d’ailleurs, provoque la surprise –, qui constitue ce adresse à Freud, et formulé bien malgré lui par le
qui se transmet comme un rébus. voyageur, tout prévenu qu’il était.
En second lieu, parce que ce rébus se déchiffre et L’inconscient se montre là pour ce qu’il est, un
qu’il est ainsi une écriture qui peut finalement se savoir dont le sujet «ne sait ni le sens, ni le texte»,
laisser lire, qui peut ne pas continuer indéfiniment à sujet qui «ne sait pas ce qu’il dit, ni même qu’il
faire mystère. C’est une écriture réductible au sens, parle», comme l’écrit Lacan dans «Subversion du
sujet et dialectique du désir» 5. Qu’il puisse se dire

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quelque chose, sans qu’aucun sujet le sache, c’est ce dans le secret de son chiffre». Ce symptôme comme
sur quoi Lacan revient, en 1967, dans «La méprise formation de l’inconscient est «structuré comme un
du sujet supposé savoir» : L’inconscient, c’est langage, [il] est langage dont la parole doit être
«quelque chose qui se dit sans que le sujet s’y délivrée» S. Le symptôme est donc à déchiffrer, c’est
représente, ni qu’il s’y dise, – ni qu’il sache ce qu’il un rébus, un écrit qui est à lire, sa signification est
dit. [Qu’il] puisse y avoir un dire qui se dise sans cachée, c’est une vérité
qu’on sache qui le dit, voilà à quoi la pensée se qui insiste. En ce sens, Lacan peut dire que le
dérobe» 6. symptôme est un signifié de l’Autre, c’est-à-dire un
Là est le plus grand scandale de la découverte message en tant que savoir de l’Autre, savoir
freudienne : ce n’est pas le sexe, la mise à jour du énigmatique que le sujet a à déchiffrer.
sens sexuel – qui, comme le dit Lacan, coule à flots Dans cette acception, le symptôme comme savoir ne
–, mais c’est que cette découverte révèle la division peut se saisir qu’à travers l’Autre du langage, dans le
du sujet et rejette définitivement l’idée de son unité, langage comme structure. Il est à ce moment-là
l’idée d’un sujet qui sait ce qu’il fait et ce qu’il dit. conçu comme résorbable dans l’Autre : c’est l’Autre
qui peut en délivrer le sens. C’est donc un message
Le symptôme comme message caché, un message dont le sens n’est pas connu du
sujet, mais qui traduit un savoir, un savoir
Ce message sans sujet, cette signification qui insiste inconscient. Comme la censure empêche que ce
dans une chaîne signifiante, constituant un savoir message soit exprimé ouvertement, il est représenté
insu du sujet, Freud montre qu’il est causal. H de façon énigmatique par le symptôme. La
s’exprime dans les formations de l’inconscient, et en psychanalyse, par les deux modalités de la parole
particulier dans le symptôme. Le symptôme se que le dispositif analytique ordonne – l’association
différencie des autres formations de l’inconscient libre du côté de l’analysant, l’interprétation du côté
par sa constance, et il constitue, ne l’oublions pas, le de l’analyste – peut permettre la mise au jour du
point de départ de Freud. Rappelons la fonction du message latent du symptôme : c’est-à-dire produire
symptôme, telle d’abord que la développe Freud, qui un énoncé qui dit ce que le symptôme veut dire.
le présente comme formation de compromis, effet du Car ce qui prouve que le symptôme est un message,
conflit entre des motions pulsionnelles et la censure c’est justement que le fait de découvrir son sens
qui les empêche de s’exprimer comme telles. En caché le transforme, le fait disparaître – dans les
résulte le symptôme, compromis donc entre des bons cas. Voici en tout cas ce qu’en écrit Lacan en
exigences pulsionnelles qui mettent en jeu le corps, 1953 : «tels sont les hermétismes que notre exégèse
et des exigences qui tiennent aux idéaux qui ont été résout, les équivoques que notre invocation dissout,
inculqués au sujet et auxquels il est identifié. les artifices que notre dialectique absout, dans une
Lacan, lecteur rigoureux de Freud, a élaboré et délivrance du sens emprisonné, qui va de la
structuré la notion freudienne de symptôme à partir révélation du palimpseste au mot donné du mystère
des outils nouveaux que constituaient la linguistique, et au pardon de la parole» 9. Le symptôme disparaît
la théorie de la communication et le structuralisme. parce qu’il devient sans objet une fois que le
D’abord, le symptôme se présente comme message. message est délivré, reconnu par le sujet, après avoir
Lacan met l’accent sur cet abord dans «Fonction et franchi, par le travail analytique, le barrage de la
champ de la parole et du langage». Ce qui est là à censure. Ceci accompli, le symptôme n’a plus
l’œuvre, à ce moment de l’enseignement de Lacan, d’objet, plus de fonction. Il se vérifie ainsi après
c’est une conception dialectique de la psychanalyse, coup que si le symptôme était là, c’était pour porter,
une dialectique du sujet, d’un sujet qui ne se fonde pour traduire ce message en souffrance qui ne
que de la question de sa reconnaissance et de sa pouvait pas se dire autrement. Ce message exprime
détermination, question qu’il pose à l’Autre. De une vérité qui exige d’être reconnue, la vérité de
l’Autre il attend la révélation de sa signification dans l’inconscient du sujet. L’insistance de cette exigence
une parole vraie. Le symptôme, à cet égard, se se manifeste dans le caractère permanent, répétitif,
définit à partir de la vérité et du refoulement : c’est du symptôme.
le retour du refoulé, en tant que le refoulement est Nous ferons ici deux remarques. La première porte
censure de la vérité. sur le statut éthique de l’inconscient, qui n’est pas
Le symptôme, nous dit Lacan dans «Fonction et «une espèce définissant dans la réalité psychique le
champ de la parole et du langage», «est le signifiant cercle de ce qui n’a pas l’attribut (ou la vertu) de la
d’un signifié refoulé de la conscience du sujet [,] il conscience» 10, comme le dit Lacan. L’inconscient,
participe du langage [, mais] c’est une parole de c’est d’abord le lieu d’un savoir, d’un savoir insu du
plein exercice, car elle inclut le discours de l’autre

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sujet, mais qui le détermine malgré lui jusque dans que j’ai hâte que cela finisse ? Et pourquoi vous dis-
ses comportements et ses affects, c’est-à-dire je qu’il est 22h45 alors qu’il n’est pas 22h45 ? Est-
jusqu’au plus intime. Ce savoir, dont le symptôme, ce que je me trompe ? Ou est-ce pour vous induire
comme message, est l’indice, est adressé au sujet en erreur ?»
lui-même, d’abord, mais aussi, dans l’analyse, à La signification ne répond jamais complètement au
l’analyste. Il exprime une vérité qui exige d’être «qu’est-ce que cela veut dire ?», au-delà il y a
reconnue, et qui insiste. Il implique donc l’Autre, toujours un espace pour le sens : c’est ce qui est de
dans les deux acceptions premières que Lacan donne l’ordre de l’énonciation, à savoir, qu’est-ce que ça
à ce terme, c’est-à-dire non seulement comme trésor dit au-delà de la signification ? Autrement dit,
des signifiants (le lieu de l’ensemble des signifiants) qu’est-ce que le locuteur veut, au sens du désir,
mais aussi comme lieu de la Vérité. Cela implique «qu’est-ce qu’il veut avec ce qu’il me dit ?» Le sens,
que l’inconscient, ainsi prélevé sur ce champ de ça implique que tout auditeur est interprète du désir
l’Autre, n’a de sens que dans ce champ, et à du locuteur.
condition que le sujet soit engagé dans une visée de
la vérité, c’est-à-dire qu’il soit décidé à savoir Métaphore et jouissance, ou du sens au non sens
quelque chose de la vérité de l’inconscient.
L’inconscient ainsi n’est nullement substantialisable, Alors, il y a la signification, et il y a le sens.
c’est un savoir, et son statut est éthique. L’interprétation vise les deux, elle vise à restituer
La seconde remarque concerne sens et signification. une signification, un énoncé, mais notons que
La signification a son objectivité ; elle est l’énonciation aussi s’interprète, par le déchiffrage,
grammaticale, elle est liée à la phrase et à sa parce qu’elle est faite avec les lois de la métaphore
finitude, comme l’illustre le point de capiton qui est et de la métonymie, avec le langage comme
le noyau du graphe de Lacan : «point de capiton par structure.
quoi le signifiant arrête le glissement autrement Et, au fond, si nous pouvons caractériser une
indéfini de la signification», écrit Lacan dans première période de l’enseignement de Lacan, celle
«Subversion du sujet et dialectique du désir» ; et il qu’inaugure le «Rapport de Rome», par la
l’illustre de la phrase, «pour autant qu’elle ne boucle dialectique du sujet et par le symptôme conçu
sa signification qu’avec son dernier terme, chaque comme parole à délivrer, une seconde période de cet
terme étant anticipé dans la construction des autres, enseignement s’ouvre avec «L’instance de la lettre
et inversement scellant leur sens par son effet dans l’inconscient», en 1957, qui se poursuit, en
rétroactif» 11. Cette distinction n’est pas si simple passant par le Séminaire XI, jusqu’à la fin des
chez Lacan, et ici l’emploi de ces deux termes dans années soixante. Lacan y met en avant non plus la
la même phrase le dénote bien. Et, par exemple, dialectique, mais la subversion du sujet, et il y
Lacan dit : «la phrase n’existe qu’achevée, et son aborde le symptôme à partir du sens et à partir de la
sens lui vient après coup» 12. structure de langage : c’est le symptôme comme
Mais cela n’est pas contradictoire, si l’on se réfère, métaphore où se prend une jouissance paradoxale.
pour ce qui est de la signification, au niveau de C’est son caractère de substitution signifiante,
l’énoncé, au niveau de ce que chacun qui partage le substitution d’un signifiant à un autre, c’est-à-dire de
même système de code, la même langue, pourra en métaphore, que Lacan met alors en valeur dans le
saisir à un niveau purement informatif. symptôme. Un signifiant vient se substituer à un
C’est ainsi par exemple ce qui est à l’exercice dans autre, premier, mais qui ne peut accéder à la
le travail de traduction. Mais prenons un exemple conscience du sujet, parce qu’il est le représentant
plus général. Que le lecteur consente à imaginer d’une représentation inconciliable, et donc refoulé.
qu’au lieu de me lire il écoute l’adresse suivante lors Cela s’écrit, dans l’algèbre lacanienne, S1/S2.
d’une de nos soirées d’enseignement : La structure du symptôme et celle de l’inconscient
«Où situer sens et signification si je vous dis : "il est sont homogènes. L’inconscient, Lacan le formule et
22h45" ? L’information ici communicable à chacun ne cesse de le démontrer dans son enseignement, est
se situe du côté de la signification. Par contre, structuré comme un langage. Le symptôme comme
qu’est-ce que je veux dire en vous disant "il est 22h métaphore, le désir comme métonymie, sont ainsi
45" ? Cela, c’est du côté du sens ; est-ce que je vous inscrits sous des modes différents dans les chaînes
dis ça pour faire comprendre la distinction sens – signifiantes qui constituent le savoir inconscient. Le
signification ? Ou parce qu’il est déjà 22h45, et que symptôme apparaît là comme message chiffré : le
je n’aurai jamais le temps de dire tout ce que j’avais chiffrage, c’est exactement une substitution, c’est-à-
préparé ? Ou est-ce parce qu’il n’est que 22h45 et dire une métaphore. Le déchiffrage, c’est la
restitution et l’actualisation de la chaîne signifiante

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entre le signifiant énigmatique S2, qui masque le A l’inconscient comme parole où se découvre
trauma, et S1, refoulé, à quoi il vient se substituer ; partout du sens, – qui est d’abord du sens sexuel –,
le déchiffrage délivre la signification inaccessible au mais pour échouer sur le non-sens du rapport sexuel,
sujet. point de butée structural, ou, pire, se trouver ravalé
Dans le même temps de cet accent mis sur la au bon sens commun, Lacan oppose la structure de
structure de métaphore, Lacan déplace le refoulé du langage de l’inconscient, message chiffré constitué
signifié au signifiant. C’est un signifiant qui est de la matière signifiante pure, où se révèle, dans la
refoulé, et vient s’y substituer un signifiant latent qui métaphore et la métonymie, la jouissance prise dans
constitue le symptôme 13. Le symptôme, ainsi les défilés du signifiant. La chaîne signifiante
articulé dans le langage comme structure et pris dans apparaît là bien plutôt comme chaîne de jouis-sens –
la matérialité du signifiant, n’en porte pas moins et non pas de sens. C’est en ces termes, que
pour le sujet une forme de satisfaction j’emprunte ici à sa Télévision 19, que Lacan nous
problématique, paradoxale. ramène à la subversion radicale de la découverte
Lacan introduit au regard de cette satisfaction freudienne : à savoir qu’il s’agit dans le symptôme
paradoxale la catégorie de l’impossible du réel du d’une jouissance dont le sujet ne veut rien savoir.
sexe pour marquer que le symptôme, pourtant si peu
satisfaisant en lui-même, est le lieu où le névrosé Jouir de l’inconscient
trouve sa jouissance, dans un rapport dont il se plaint
mais qu’il méconnaît. Le symptôme indique donc Alors, cette évolution du statut du symptôme, il faut
une anomalie, quelque chose qui ne va pas dans le saisir qu’elle est corrélative de l’effort de Lacan, à
champ du réel – du sexe 14. «Le symptôme, dans sa cette époque marquée par le Séminaire L’éthique de
nature, est jouissance», ajoute Lacan 15. la psychanalyse, pour conjoindre la dimension
Le sens sexuel du symptôme, mis en avant par universelle du langage comme structure, et le
Freud, trouve là sa logique : l’effet du langage sur le particulier de la jouissance. Cet effort l’amène aussi
registre instinctuel, ne l’oublions pas, c’est de bien à déplacer le statut de l’Autre.
morceler la jouissance. Et le symptôme, comme L’Autre comme structure est préalable, il est de
métaphore, met toujours en jeu deux signifiants : le toujours déjà là ; le signifiant préexiste au sujet, le
terme qui évoque la question de la jouissance – le sujet dès avant sa naissance est pris dans le
problème de la sexualité, voire du trauma sexuel, où signifiant, pris dans le discours et le désir de l’Autre.
se fixe la jouissance – et le terme qui représente la L’Autre comme universel, comme structure,
réponse du sujet par rapport à la question de la accommode le concept du désir. Le désir, quelle que
jouissance. C’est en cela que l’interprétation, qui soit sa particularité, est d’abord désir de désir, désir
vise au sens, non seulement trouve le sens sexuel, de l’universel, désir de reconnaissance dans
mais rencontre la butée de la jouissance avec ce l’universel, et donc est parfaitement situable dans la
qu’elle vient découvrir ; son effet est «d’isoler dans métonymie de la chaîne signifiante.
le sujet, un cœur, un kern, pour s’exprimer comme La jouissance, elle, suppose un particulier
Freud, de nonsense», comme le dit Lacan dans le irréductible, un absolu particulier, un absolu
Séminaire XI 16. pathologique, pour reprendre un terme de J.-A.
«L’interprétation n’est pas ouverte à tous les sens» – Miller, qui soulignait précisément que les
c’est ce que nous avons vu avec l’exemple de l’oubli Séminaires L’éthique et Le transfert marquent dans
d’aliquis – et Lacan ajoute : elle «est une l’enseignement de Lacan une transformation
interprétation significative, et qui ne doit pas être profonde de l’Autre qui, de concept construit sur la
manquée. Cela n’empêche pas que ce n’est pas cette reconnaissance et la logique du sens, devient un
signification qui est, pour l’avènement du sujet, concept complexe organisé autour d’un noyau, d’une
essentielle. Ce qui est essentiel, c’est qu’il voie, au- vacuole de jouissance qui s’y loge en un point
delà de cette signification, à quel signifiant – non- d’extimité, là où le signifiant manque mais où l’objet
sens, irréductible, traumatique – il est, comme sujet, peut venir faire bouchon. Là se situe le bougé
assujetti» 17. qu’opère alors Lacan, passant ainsi d’une
C’est ce qu’il démontre dans son élaboration de axiomatique du désir, c’est-à-dire d’un point de
l’aliénation – le choix forcé du sens – mais qui ne départ dans l’Autre, à une axiomatique de la
subsiste «qu’écorné de cette partie de non-sens qui jouissance foncièrement autiste.
est, à proprement parler, ce qui constitue dans la La première prend appui du sens, du sens joui, qui
réalisation du sujet, l’inconscient» 18. reste du côté de la chaîne signifiante et du savoir qui
y gît. La seconde se soutient de la lettre, qui, elle,
reste hors chaîne, fixatrice et condensatrice d’une

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jouissance opaque. Il y a là un irréductible, un identification au symptôme. La distinction du


irréductible au sens, qui tient à la jouissance ; nous fantasme comme fixité de la jouissance et du
voilà ramenés à la question : tout, de l’inconscient, symptôme effet du signifiant se trouve ainsi
ne peut-il passer au signifiant, et donc au savoir ? surmontée dans le déplacement du concept du
N’oublions pas que Freud déjà bute sur de symptôme que Lacan opère à partir du Séminaire sur
l’irréductible. Il le nomme, par exemple, l’ombilic Joyce ; je rappelle ici ce passage 20 : «J’ai réduit le
du rêve – c’est ce point où l’on ne peut aller plus symptôme à répondre non pas à l’élucubration de
loin dans l’analyse d’un rêve, où il reste un élément, l’inconscient» – c’est-à-dire que le symptôme n’est
un point d’étrangeté radicale qui résiste. Mais Freud pas une formation de l’inconscient – «mais à la
le nomme aussi bien, à propos de l’expérience réalité de l’inconscient» – qui est sexuelle : le
analytique, le roc de la castration, point de butée que symptôme est le réel qui en répond ; le symptôme
rencontre toute analyse et qui fait limite. est alors défini par Lacan comme la manière «dont
Il y a donc de l’irréductible, de l’inanalysable : un chacun jouit de l’inconscient, en tant que
reste irréductible dans l’inconscient, qui ne peut se l’inconscient le détermine» 21. Nous y reconnaissons
résorber dans un savoir. ce qu’il indiquait déjà à la fin de son Séminaire
Heureusement d’ailleurs ! Si tout de l’inconscient Encore 22 : l’inconscient est fait de lalangue, c’est un
pouvait être amené au niveau d’un savoir conscient, savoir-faire avec elle, c’est un savoir qui repose dans
que resterait-il du sujet ? Rien. Or, il en reste au le gîte de cette lalangue qui sert de réceptacle à la
moins la trace irréductible de ce qu’il a perdu, la jouissance, et c’est en cela que l’inconscient est un
barre. savoir dont l’exercice ne peut que représenter une
Ou, pour le dire autrement, peut-il y avoir un sujet jouissance. Le chiffrage constitué par la matérialité
sans perte, sans que son accès au langage soit payé des éléments signifiants qu’est l’inconscient, c’est
par une perte irréductible ? C’est cela, la castration : d’abord un chiffrage de jouissance ; l’inconscient,
c’est qu’on n’accède au langage, donc au «monde dit Lacan dans «Radiophonie», fait passer la
humain», qu’au prix d’une perte, celle de l’accès jouissance à la comptabilité 23.
immédiat, c’est-à-dire sans médiation du signifiant, L’interprétation dès lors, plutôt qu’à nourrir le
du concept, à la Chose elle-même. C’est là un point symptôme de sens, vise un savoir sur la jouissance,
absolument essentiel, c’est une nécessité de vise à cerner l’objet, à rendre possible l’extraction,
structure. la mutation, voire la chute de la jouissance, et opère,
C’est justement là que Lacan opère une avancée dans l’équivoque, par l’abolition du sens.
théorique qui lui permet de dépasser la butée On est loin de la relation de compréhension de
freudienne. Il invente ce qu’il appelle l’objet a, qui Jaspers, dont Lacan critiquait les incohérences dès
est précisément ce reste non symbolisable, «Fonction et champ de la parole et du langage». Si
irréductible au signifiant, incommensurable au l’inconscient a un sens, ce n’est pas dans le mirage
signifiant d’une psychogenèse soutenue par la compréhension,
Le travail théorique de Lacan vise à donner à cet mais dans les conséquences de sa structure, qui est
irréductible sa place structurelle – dans la dimension de langage – à quoi s’appareille la jouissance.
de l’être, dans le fantasme, dans le symptôme, dans Aussi, comme le disait Lacan à Louvain en 1972,
les structures de discours – pour rendre compte en «ce n’est pas du tout à donner un sens à la vie
raison de l’expérience analytique. Cette avancée qu’aboutit le discours psychanalytique» 24. Ce n’est
l’amène à distinguer, plus radicalement encore que qu’à ce que le sujet découvre au-delà du sens, dans
Freud, le lisible et l’illisible, le savoir inconscient son discours, les modes de jouissance auxquels il est
analysable et l’inconscient irréductible, et à articuler assujetti, ce n’est qu’à ce qu’il les cerne, qu’il en
ces deux versants de l’inconscient avec la jouissance saisisse les impasses et qu’il prenne acte de
du symptôme où se complaît le sujet. l’impossible qui s’y manifeste, ce n’est au fond que
Ce n’est pas une articulation simple, elle n’est pas dans l’écart qu’il consent à prendre de la jouissance
simplement binaire ; rappelons qu’à la pointe de son que son désir peut s’en trouver libéré. C’est cela qui
enseignement Lacan tente d’introduire une seule oriente l’acte analytique.
écriture pour S1 et a, pour le comblement du sujet
1. Lacan J., Le Séminaire, Livre XXVIII, «Dissolution», leçon du 24 janvier
comme sujet barré du signifiant et sujet divisé de la 1980, Ornicar ? n°20/21, 1980, p. 12.
jouissance. Cet effort pour écrire d’un seul trait le 2. Lacan «Postface», Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts
fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 251.
signifiant et la jouissance, c’est le symptôme : c’est 3. Lacan J., «Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient
le symptôme qui représente le sujet, et la fin de freudien», Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 799.
4. Freud S., Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 1967, pp. 15-
l’analyse peut se concevoir comme une 21.
5. Lacan J., «Subversion du sujet…», op. cit., pp. 800 & 803.

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6. Lacan J., «La méprise du sujet supposé savoir», Autres écrits, Paris, Seuil, réfléchir et qui pourrait aussi constituer un sujet de
Champ freudien, 2001, pp. 334-335.
7. Lacan J., «Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse», recherche : comment penser le désir de Freud ?
Écrits, op. cit., pp. 280-281. On pourrait dire que le désir de Freud comme
8. Ibid., p. 269.
9. Ibid., p. 281. analyste est de soutenir, avec l’Œdipe, le prestige
10. Lacan «Position de l’inconscient», Écrits, op. cit., p. 830. d’un père que la culture moderne a fait tomber. C’est
11. Lacan J., «Subversion du sujet…», Écrits, op. cit., p. 805.
12. Lacan J., Le Séminaire, Livre III, Les Psychoses, Paris, Seuil, 1981, pp. une hypothèse ; disons que l’intérêt du désir freudien
297-298. vise à épurer la figure paternelle jusqu’au père
13. Lacan J., Le Séminaire Livre VI, «Le désir et son interprétation» (1958-59),
leçon du 7 janvier 1959, inédit. symbolique, et là le désir de Freud trouve une limite.
14. Lacan J., Le Séminaire Livre XXII, «RSI» (1974-75), Omicar ? n°4, Paris, Dans le même temps, on peut proposer que le désir
Lyse, leçon du 18 février 1975, pp. 105-106.
15. Lacan J., Le Séminaire, Livre X, angoisse » (1962-63), leçon du 23 janvier de l’analyste soit un désir qui interroge la possibilité
1963, inédit. d’aller au-delà du Nom-du-Père, au-delà de l’Œdipe.
16. Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, op. cit., p. 226.
17. Ibid. Deux désirs : chez Freud, l’Œdipe comme terme où
18. Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, op. cit., p. 192. il s’agit de restituer l’image paternelle et chez Lacan,
19. Lacan J., «Télévision», Autres Écrits, op. cit., p. 517.
20. Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, «Le sinthome» (1975-1976), où il s’agit d’ouvrir sur un questionnement qui porte
Ornicar ? n°10, Paris, Lyse, leçon du 13 avril 1976, p. 12. sur les conditions et les modalités de l’analyse au-
21. Lacan J., Le Séminaire, Livre XXII, «RSI» (1974-1975), Ornicar ? n°4, op.
cit., p. 106. delà du Nom-du-Père. Comment interroger ce
22. Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, pp. 126-127. désir ? En suivant cela comme fil de recherche, il est
23. Lacan J., «Radiophonie», Autres écrits, op. cit., p. 72.
24. Lacan J., «Discours à Louvain, le 13 octobre 1972», Quarto n°3, 1981, pp. certain qu’aussi bien pour Freud que pour Lacan, le
10-11. désir surgit de cette disjonction de l’être et du sujet,
du fait de produire un sujet qui ne puisse rendre
Fondements de la clinique compte de son être. Entre Freud et Lacan apparaît
Javier Aramburu une nuance car ce n’est pas pareil de dire qu’il y a
un sujet qui ne rencontre pas son être et de dire qu’il
Nous allons suivre pas à pas le Séminaire Les quatre n’y a pas d’être pour ce sujet – l’être étant entendu
concepts fondamentaux de la psychanalyse, en comme ce qui donne son fondement à l’existence.
partant de la question de Lacan sur le statut de Pour l’un et l’autre, c’est le manque qui permet de
l’inconscient. Il nous enseigne que, pour en rendre penser le sujet en terme de désir.
compte, il faut s’interroger sur le désir de l’analyste ; L’important ici – et c’est une des premières choses
tout d’abord parce qu’il nie que l’inconscient soit que souligne Lacan – est que ce désir n’est pas un
une réalité, c’est-à-dire une substance réalisée, un désir pur. Un désir pur tirerait son fondement de
être en soi. Mais il dit également qu’il ne s’agit pas désirer le vide constitutif de cet être. Il serait
d’un non être, d’une pure négativité – ce n’est ni un identique à un désir sans objet et par conséquent
être réalisé, ni une pure négativité de l’être. De façon l’objet même d’un tel désir serait le manque, c’est-à-
surprenante, il indique par là que le statut de dire la mort. Lacan nous indique que s’il y a bien un
l’inconscient n’est pas ontologique mais éthique, son caractère infini du désir, ce désir rencontre des
existence est éthique. Par conséquent, elle dépend limites, ainsi que l’illustre Kant. L’exigence
d’un désir. Seul le désir de l’analyste peut faire kantienne, en apparence, suppose un désir pur, une
exister l’inconscient. absolue souveraineté de la loi sans objet. Lacan
L’inconscient n’est qu’en tant qu’objet d’une répond à cela avec Sade, montrant qu’il s’agit d’une
pratique, d’une expérience. Il n’est pas non plus supercherie, parce que supposer qu’existe un désir
l’objet de connaissance d’une objectivité scientifique pur revient à supposer qu’il n’a pas d’autre objet que
donnée à un sujet de cognition – sorte de scientifique le sacrifice, soit la mort.
neutre qui observerait cet être ou non être que serait Cela est important à deux titres, premièrement parce
l’inconscient. Il n’y a pas d’avènement de qu’il faut introduire l’objet a dans la pratique
l’inconscient sans une mise en jeu de l’opérateur analytique. Il faut qu’il apparaisse avec ses deux
supposé. De ce fait, l’inconscient ne peut être séparé sens : afin que ne se constitue pas un désir pur,
de la pratique de l’expérience qui relève de l’acte aboutissant à une définition de l’humain suivant la
analytique. Il n’existe pas ontologiquement parce conception kantienne du désir ; mais ce qui apparaît
qu’il n’a pas d’existence ontologique. Il n’existe que caché dans ce désir est cela même que doit faire
par l’exigence éthique que suppose le désir de émerger le désir de l’analyste, soit l’objet a qui reste
l’analyste. Ainsi, entre les premières questions que occulté dans toute l’affaire.
pose Lacan et la formalisation qu’il produit dans Le Premier point : le désir de l’analyste ne se rencontre
Séminaire XI, il interroge le désir de Freud. Se pas ailleurs que dans la pratique de l’analyse ; il y a
présente là un problème sur lequel il convient de déjà là une limite. Si nous nous interrogeons sur le

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désir de l’analyste, cela n’est pas sans relation avec Lacan nous propose là deux opérations à travers
la clinique que ce désir rend possible. Deuxième lesquelles nous voyons comment opère dans la
point : il convient de différencier le désir de clinique le désir de l’analyste : obtenir la différence
l’analyste et le désir hystérique. Quoique ce ne soit maximale entre l’idéal et l’objet, c’est-à-dire
pas un désir pur, ce n’est pas non plus un désir interpréter. Traverser la jouissance qu’implique le
insatisfait. Cela nous indique que si la pratique fantasme, fantasme qui est le soutien de l’objet.
analytique ne se soutient que de l’implication de Opérer sur le vidage de la jouissance, séparer le
l’analyste, cette implication est mal orientée si savoir de la jouissance. Parce que les conditions de
l’analyste s’engage en traitant le désir de l’analyste jouissance sont données par le fantasme, on pourrait
comme un désir hystérique, parce qu’il s’engage très bien – si le savoir n’est pas séparé de la
alors comme sujet divisé. jouissance – ne pas vouloir en savoir plus que ce qui
Cela soulève un autre problème : l’analyste qui ne est déjà su : soit précisément les conditions de
peut cesser de s’engager, qui ne peut rester extérieur jouissance. Si un désir de savoir est possible, sa
à cela – tel le scientifique avec son appareil pour condition est que la jouissance puisse en être
mesurer scientifiquement – ne peut pas non plus séparée. C’est en fonction de cette stratégie, être
entrer dans le jeu de n’importe quelle façon, par présent comme objet cause, que nous devons penser
exemple en se situant lui-même comme désir la fonction de l’interprétation, pour la distinguer
insatisfait. De fait cela rendrait plutôt compte des d’autres interprétations qui ne relèvent pas de
impossibilités à dépasser ce désir même. Cela ne l’analyse. Alors quelles sont les caractéristiques de
relève donc pas d’une implication subjective. Lacan l’interprétation analytique, sans perdre de vue que
signale que c’est comme objet et non comme sujet son objet vise à obtenir cette séparation entre idéal et
divisé que le désir de l’analyste arrive à produire le objet ? Une des façons de penser l’interprétation est
champ de l’expérience ; bien qu’ici l’objet n’ait rien qu’elle consiste à délivrer un savoir au patient.
d’objectif. Objet qui cause le désir – dit Lacan – L’analyste s’approcherait du sujet par la
objet qui agit comme cause faisant surgir le désir ; connaissance de l’inconscient, et l’interprétation
c’est-à-dire produire, être, justement la cause de cela serait la «transmission» de ce savoir. Freud déjà
même qui va diviser le sujet comme objet a cause. s’était demandé si l’interprétation consistait en cela
On se pose parfois une autre question : en quoi et il en avait rencontré les limites : d’un côté les
consiste la présence de l’analyste ? La présence de résistances et de l’autre la théorie de la double
l’analyste est celle qui, du fait de son désir, cause le inscription, parce que ce qu’il disait restait sans
désir de l’Autre. Lacan ajoute «Il faut encore (…) effet. Ainsi il y avait une inscription de savoir mais
qu’il ait des mamelles» 1. Il faut en avoir mais pour il y avait également une part qui n’accédait pas au
ne pas s’en servir. Parfois, il faut faire semblant jeu de la double inscription. Freud a essayé de
d’objet pour que, sans l’utiliser, il puisse continuer à rendre compte de la difficulté qu’il y a à réduire
fonctionner comme cause. l’interprétation à la transmission d’un savoir qui est
Il est nécessaire à l’analyste, pour qu’il puisse se inconscient pour le sujet mais auquel l’analyste peut
soutenir dans le désir de l’analyste et occuper cette avoir accès. Lacan reprend la critique que Freud
place de la cause de l’avènement de ce désir, qu’il s’adressait et, dans «Variantes de la cure type», il
ait produit une séparation entre les conditions de sa écrit : «Mais, à mesure qu’on détache plus du
jouissance et ce désir, c’est-à-dire qu’il ne croit plus discours où elle s’inscrit l’authenticité de la relation
lui-même à la récupération possible de l’objet, au analytique, ce qu’on continue d’appeler son
remplissage de ce vide, qu’il ait fait le nombre de interprétation relève toujours plus exclusivement du
tours suffisant pour cesser de croire qu’un objet savoir de l’analyste. Sans doute, ce savoir s’est-il
puisse détenir la vérité sur son être et persister dans beaucoup accru en cette voie, mais qu’on ne
l’attente de sa récupération. prétende pas s’être ainsi éloigné d’une analyse
Nous avons donc une stratégie du désir de l’analyste intellectualiste, à moins qu’on ne reconnaisse que la
qui consiste à tenir cette place d’objet cause de la communication de ce savoir au sujet n’agit que
division du sujet, objet cause du désir de l’Autre. comme une suggestion à laquelle le critère de la
Précisément pour laisser au sujet la possibilité, peut- vérité reste étranger» 2. Il relève que cette
être et de façon contingente, d’atteindre ce point où interprétation est plus proche de la psychothérapie
son désir est resté pris. C’est le point où il croit que de la psychanalyse. Elle repose sur deux
pouvoir soutenir la croyance en l’être qui lui est dû, présupposés : premièrement, que l’inconscient est
ou celui d’une certaine complétude possible. déterminé par des signifiés qu’il suffirait de rendre
conscients ; et deuxièmement, que le sujet supposé

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savoir pourrait réellement en connaître le contenu. mental, et d’atteindre un signifié qui n’est pas
Ainsi le problème de se référer à l’Œdipe est que ce quelconque, qu’il ne faut pas manquer, qui n’est
savoir œdipien puisse tout expliquer. accessible que par le déchiffrement de la lettre. En
Lacan nous rappelle que le problème n’est pas de effet, on le rate du fait même de dissoudre ce signifié
savoir pourquoi quelqu’un ne parle pas mais de le de l’Autre, en tant que l’interprétation s’universalise.
faire parler. Se demander pourquoi il y a mutisme, C’est en lisant à la lettre, avec précision, que l’on
ce n’est pas faire en sorte que l’autre parle, car ce peut interpréter. Cela suppose que le signifié dépend
qui crée le mutisme c’est d’avoir une explication qui de la relation à la lettre, au chiffrage qu’il est
vient de l’Autre ; ça conduit à tout le contraire. La nécessaire de déchiffrer. Nous n’avons pas de code
question n’est pas de savoir pourquoi, et par là universel pour ce chiffrage ou, pour le dire mieux,
même de donner du sens, il faut au contraire vider le nous disposons d’un code universel mais il ne sert
sens pour que quelque chose puisse s’en dire. Pour pas.
cette raison, il revient à l’analyste de causer le vide La signification, dit Lacan, est venue occuper le lieu
et de ne pas le remplir de savoir. Il y a là deux du signifiant refoulé «comme signification
questions ; en premier lieu l’inconscient, tel que constituée dans la relation au désir de l’Autre» 5, en
Lacan et Freud le conçoivent au début, relève ce point précis où l’Autre rend infini son désir. Et il
d’abord de signifiants avant que de signifiés. Il est propose l’exemple de l’Homme aux loups.
certain, en définitive, que la signification est L’aventure avec le père, la sœur, la mère, vient
toujours phallique et œdipienne ; elle est universelle. enrichir le désir inconscient comme s’il s’agissait de
N’importe quelle interprétation, en plus de remplir la significations constituées, comme des scènes
bouche du sujet de sens, de lui interdire de parler – préconscientes refoulées pour faire oublier le sens de
par là même de le rendre muet – ne dit rien du sujet jouissance qu’elles occultent.
en tant qu’elle est universelle. Il ne s’agit donc pas d’ajouter des signifiés aux
La signification qui est toujours récupérable sur le signifiés qui viennent déjà de l’Autre, comme autant
plan phallique et œdipien n’a rien à voir avec de lieux où on tente d’enfumer, de tamponner
l’interprétation analytique. Lacan énonce dans Le l’infinitude du désir de l’Autre. Dans «L’instance de
Séminaire XI que, dans la mesure où ce qui est la lettre dans l’inconscient» nous lisons : «Leur trait
recherché c’est le signifié du signifié, cela conduit à distinctif, étant donné que ces fantasmes peuvent
l’interminable. Cela tournera toujours autour du rester inconscients, est bien leur signification. Or de
même signifié et, à la fin, cela ne donnera rien ceux-ci Freud nous dit que leur place dans le rêve est
d’autre qu’une identification au phallus lui-même, le ou bien d’y être repris à titre d’éléments signifiants
signifiant de la signification absolue, de l’unique pour l’énoncé de la pensée inconsciente
signification universelle. Ainsi ce savoir, en plus de (Traumgedanke), – ou bien de servir à l’élaboration
clore la bouche, est un savoir fermé, parce qu’à secondaire» 6.
cause de son caractère universalisant, il fait perdre Il y a un savoir coagulé en jouissance en fonction du
au sujet sa singularité. sens qu’il a pris pour l’Autre. Maintenant, si le
Sur ce fond de critique adressé à la psychothérapie, signifié exact n’est atteint que par la lettre, cela
Lacan soutient dans ce Séminaire que suppose une idée de l’inconscient qui va au-delà des
«l’interprétation n’est pas ouverte à tous les sens» 3. signifiés, au-delà du préconscient, un inconscient qui
Dans le chapitre «De l’interprétation au transfert», il est constitué par des signifiants qui sont des traits de
souligne que «l’interprétation est une signification jouissance. Ceux-ci, sans doute, ne peuvent être
qui n’est pas n’importe laquelle. Elle vient ici à la arbitraires, ils ne sont pas quelconques.
place du s, et renverse le rapport qui fait que le L’interprétation ne peut être quelconque. Disons que
signifiant a pour effet, dans le langage, le signifié. chaque sujet a des signifiants-maîtres qui le
Elle a pour effet de faire surgir un signifiant déterminent, et qu’il faut les trouver. Il ne s’agit pas
irréductible» 4. D’une certaine façon il s’agit de faire un jeu de mots simplement pour le faire, il
d’inverser, de défaire la métaphore qui a rivé le sujet est nécessaire de trouver le point de résonance de ce
à un signifié figé, qui lui a donné le signifié de jeu de mots. Cela apparaît maintenant comme une
l’Autre. Il est resté fixé au signifié que lui a donné banalité (on joue beaucoup avec les mots) ; il ne
l’Autre, ce qui mène au mutisme, et c’est cela qu’il s’agit surtout pas de préciser où est la faille du
faut transformer. Il y a deux façons de le discours qui rend nécessaire de prendre cela à la
comprendre. Il est très différent quant au résultat – lettre. Il convient précisément de faire tomber les
dit-il – de se référer à un signifiant depuis un autre signifiants-maîtres qui donnent au sujet son identité.
signifié qui ne peut être qu’universel, conceptuel,

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Il a été avancé que, dans le cadre de l’interprétation, suivre le parcours de chacune dans les différentes
il y a un trait commun à toutes les interventions de formations.
l’analyste – qu’il s’agisse de ponctuation, coupure, Nous pouvons également dire que Signorelli était un
citation, énigme, équivoque ; c’est en ces termes que des signifiants-maîtres de Freud, particulièrement au
Lacan se réfère aux interventions de l’analyste. point où il y avait refoulement. Freud se signifiait à
Celles-ci sont toutes impliquées par la relation à la partir de Signorelli et en faisait un de ses noms pour
signification afin que, suivant cette voie, l’insistance l’Autre, il se nommait ainsi lui-même pour l’Autre.
de la chaîne signifiante, la répétition, laisse surgir le Revenons au Séminaire XI : c’est le moment où
signifiant insensé qui figeait le sujet dans sa Lacan se demande ce qui se passe quand ces
signification constituée. C’est intéressant, parce qu’il significations chutent. Dans le chapitre «De
y a un vide de l’interprétation du côté de la l’interprétation au transfert», il dit qu’il se réfère à
signification ; il est donc possible que l’objet et qu’il va de l’interprétation au transfert à
l’interprétation atteigne les points où le signifiant- l’objet : comment ces interprétations – qui dans le
maître, comme signifiant, soutient les identifications meilleur sens freudien tentent de cerner à la lettre
du sujet. certains signifiants qui donnent au sujet son identité
Reprenons le cas de la «Belle bouchère» ; vous face au désir de l’Autre, à l’innommable qu’il y a
connaissez la situation : saumon, caviar etc., qui dans cet objet – produisent un transfert qui met en
conduit Freud à interpréter le désir comme jeu, en plus du sujet supposé savoir, l’objet ? C’est-
insatisfait, disant que le signifiant phallique se résout à-dire là où l’Autre est requis non via le signifiant
en une signification via le signifiant «maigre» qui qui nomme mais via l’objet, il y a une double entrée
représente l’amie, avec ce que cela a d’énigmatique qui donne accès à l’Autre. Il y a la possibilité d’un
concernant ce qui éveille le désir du mari. La accès à l’Autre à travers le signifiant qui le nomme
maigreur est la singularité qui s’attache à l’universel et un accès par l’objet. Il ne s’agit plus dans ce cas
phallique. Il y a effectivement une interprétation en d’une demande adressée à l’Autre comme idéal qui
relation avec la signification phallique, mais cette nomme, mais d’une demande de jouissance. Et là, la
interprétation est faite à la lettre, prise dans la question est différente, il s’agit de mettre en relation
singularité de ce signifiant qui représente, ce sujet avec cet objet qui condense pour lui la
précisément, le fait que le phallique chez elle, soit jouissance perdue. C’est là que la pulsion entrerait
«maigre». C’est-à-dire qu’il y a quelque chose de en jeu.
l’ordre du signifié qu’il faut faire tomber, en tant Ainsi nous avons une première modification
qu’il s’interprète à la lettre, et que le signifiant possible du sujet à travers l’interprétation, en tant
«maigre» signifie cela. L’effectivité de qu’elle fait tomber les signifiants-maîtres. Le vidage
l’interprétation, dans ce cas, ne tient pas à de ces noms, de ces signifiants-maîtres refoulés,
l’universalité phallique en jeu, mais au caractère donnait un nom au sujet. Il y a donc une chute du
singulier qu’acquiert le phallique en rapport avec un signifiant-maître et, dans le même temps, s’opère
signifiant précis. Nous pourrions également dire que une modification du sens que le sujet donne à ces
«maigre» est un signifiant-maître de la «Belle signifiants. Ainsi nous voyons que l’opération
bouchère». analytique freudienne qui consiste à rendre conscient
Ainsi la relation à l’interprétation ne peut être l’inconscient est équivalente à ce que Lacan traduit
capricieuse. Elle doit être précise, elle doit relever de par la chute des signifiants-maîtres. Mais Lacan
la lettre, parce qu’il faut différencier capricieux et avance quelque chose de plus en rapport avec l’objet
arbitraire ; équivoque ne signifie pas capricieux, fou, et le fantasme.
hors contexte, car il y a une équivoque qui est une Nous avions commencé par une première question :
certaine lecture du signifiant, qui rend la présence de l’analyste comme objet cause du désir
l’interprétation beaucoup plus précise, moins en lien avec la stratégie de l’interprétation. En
hasardeuse. Par exemple, si nous prenons l’analyse seconde question, Lacan se réfère à la traversée du
que fait Freud du jeu de mots Signorelli, nous fantasme. Il nous indique que la séparation de cet
voyons clairement que le signifié est obtenu à partir objet, l’idéal, permet la chute des signifiants-maîtres,
d’une suite précise de lettres, de certains phonèmes c’est-à-dire la levée du refoulement qui permet de se
qui se transfèrent d’un nom à un autre, et c’est le libérer des identifications aux signifiants de l’Autre ;
déploiement de ces transferts de signifiants qui au point critique de cette chute, le sujet met en jeu
délivre le sens. Ici, il laisse de côté le signifié des l’objet, l’accès à l’Autre par le biais de l’objet. En ce
paroles pour quasiment les fractionner en lettres et point, le sujet va rencontrer une forme de dénégation
de ce à quoi l’avait conduit l’évidence de

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l’interprétation lors de la chute des signifiants- Le fantasme donne un meilleur aperçu au sujet de la
maîtres, soit un effet de disparition de l’Autre. Face place qu’il occupait pour l’Autre. Comme le cadre
au signifiant de l’Autre qui manque, S(A), il y a de la fenêtre par exemple, un point de vue fixe, un
dénégation avec une mise en jeu de la signification point de vue sur le réel qui découpe particulièrement
fantasmatique ; ce qu’il fut comme objet de les conditions de sa jouissance et rien de plus. Et qui
jouissance pour l’Autre : autre nom du sujet. – observe Lacan – ne se modifie pas, ne varie pas
Lacan définit la coalescence du S(A) et de l’objet avec la mobilité que lui donne la métaphore
comme le principe de plaisir même. Et en effet, nous signifiante ; quelque chose demeure fixe, qui prend
nous trouvons maintenant en ce point limite où le dans la clinique la forme d’une phrase grammaticale.
fantasme va traiter l’objet de deux façons ; cette Une logique qui rend compte du lieu de la
limite a donc deux faces. L’une des faces de l’objet a grammaire dans le langage. C’est le référent de la
une fonction de support pour le sujet. D’une certaine jouissance du sujet, mais c’est un référent qui ne
manière, il fonctionne comme quelque chose d’où le peut être anticipé dans la mesure où le sujet ne le
sujet prétend saisir son être, à partir de ce dont il a connaît pas, il ne peut être que l’objet d’une
été dépossédé. Il vient alors comme bouchon au réduction comme reste de cette répétition. S’il est
manque, plutôt que comme cause de la division du possible de la formuler, c’est toujours, en relation
sujet ; il bouche au contraire cette division. L’autre avec l’analyse, avec retard. Et il ajoute qu’il se
face de l’objet est celle dans laquelle le sujet ne peut construit avec ce qui reste comme signification fixe,
se reconnaître ; c’est le point d’horreur et d’angoisse répétée, réitérée, constante, consistante.
de cet objet. Le fantasme, note Lacan dans ses comptes rendus
C’est le moment, nous dit Lacan, où le sujet peut d’enseignement, en ce qui concerne l’interprétation,
construire son fantasme, mais il nous avertit que le a la fonction d’un axiome. Il se distingue des lois
texte de la construction du fantasme fournit au sujet variables de déduction par lesquelles chaque
un savoir sur les conditions de sa jouissance ; cela structure spécifie la réduction des symptômes, il
peut être une butée au transfert, parce qu’il peut configuré la structure sur un mode constant. Cela
avoir un savoir sur les conditions de sa jouissance, concerne la fonction logique de la grammaire dans le
sans rien vouloir en savoir. Cela peut conduire non à champ du langage. Impossible d’anticiper tout
un dépassement du transfert mais à sa suspension. d’abord, parce que c’est une référence qui se déduit,
Le sujet peut s’accrocher à la jouissance liée à ce et ensuite parce qu’elle est toujours masquée par
savoir et ne pas vouloir en savoir plus. Ainsi, il fait l’idéal. L’opération d’interprétation est nécessaire en
une différence entre construction et traversée du tant qu’elle sépare, pour pouvoir faire advenir cet
fantasme, parce que la construction du fantasme ne objet qui se dit dans la répétition. Et c’est là
conduit pas nécessairement au vidage de la effectivement la dernière résistance au savoir. C’est
jouissance dudit fantasme ; il peut mener à sa à proprement parler ce que Freud appelle la
consolidation. La traversée, au contraire, suppose la dénégation. C’est continuer à croire en la possibilité
perte de cet objet dans lequel le sujet condensait son de retrouver ce qui a été perdu ; il y a acceptation de
manque. Il indique là que la logique qui met en jeu la perte, mais avec la croyance que cette perte peut
la relation du sujet avec l’objet n’est pas la logique être récupérée. L’être a été perdu du fait de la
signifiante, mais que le fantasme vient occuper le méchanceté de l’homme ou de qui que ce soit. Il y a
lieu du réel de l’Autre ; cela revient toujours à la un être qui m’appartient que j’ai perdu ; je reconnais
même place. Cela «doit se déduire» mais, pour cela, mais en même temps je nie que cette perte soit
pouvoir déduire, il est nécessaire de ne pas le penser une perte irrécupérable parce que c’est elle qui me
parce que, là où je suis supposé être l’objet, je ne constitue comme être ; je nie donc cette perte et
pense pas. maintiens la croyance en la récupération de cet être.
En supposé, mon être est dans cet objet ; il n’y a Lacan le formule en disant que cet être n’est pas un
donc pas là de réflexivité possible pour le rejoindre. être qui pourrait être récupéré, en tant que l’Autre ne
La construction n’est pas un problème de pensée, peut répondre d’aucune façon de cet être perdu. Non
elle est un problème de déduction logique. Mais seulement il ne peut pas répondre, mais encore c’est
c’est une logique rare, une logique qui ne s’est pas parce que nous perdons cet être hypothétique que
encore séparée de la grammaire. C’est pour cela que nous sommes quelque chose. Nous avons une
la phrase du fantasme prend une forme existence parce que nous n’avons pas de substance,
grammaticale ; elle est dans une certaine forme c’est le contraire. C’est le piège du fantasme. En
aristotélicienne. même temps qu’il nous console de cette perte, et
qu’il nous évite de passer par le véritable deuil, la

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perte de l’Autre, le fantasme nous maintient toujours déclencher la crise qui sera cruciale dans sa vie et
en éveil, dans la relation que nous entretenons avec dans son œuvre. C’est un instant de voir dont les
cette autre face de la consolation qu’est l’angoisse. effets l’ont définitivement marqué. Arrêté dans cette
C’est une dénégation qui nous empêche de conclure écriture, il n’a pu la reprendre que dans les dernières
un vrai deuil, non celui de la brillance phallique, années de sa vie. Il est mort cependant sans avoir eu
mais celui de la perte d’un objet réel – le deuil de le temps de la terminer. Par opposition à cette
l’Autre. décennie tout à fait féconde, celle des années
Dans la mesure où l’analyste se fait produire comme soixante-dix fut presque vide. Dans ce qu’on appelle
objet par l’objet lui-même, comment peut-il aller au- son Autobiographie 2, qui n’est rien d’autre que la
delà de la limite qu’impose ce fantasme étant donné lettre envoyée à Verlaine en 1885 pour lui indiquer
qu’il est lui-même supposé avoir traversé ce quelques éléments de biographie, il évoque «des
fantasme, et qu’il est supposé avoir chu comme perte besognes propres» nécessitées par «des moments de
réelle au terme de l’opération ? gêne». Il s’agit de travaux considérés en général
En tant que le désir de l’analyste ouvre la possibilité comme mineurs, mais qu’il a répertoriés à
de s’interroger sur le destin de ce sujet au-delà de la l’intention de Verlaine : Les Dieux Antiques, La
traversée du fantasme, Lacan pose la question de Dernière Mode et Les Mots Anglais 3. L’importance
savoir si le désir de l’analyste peut ouvrir la de ces travaux comme soubassement de la poétique
possibilité d’aller au-delà de ce qui signifie de Mallarmé a été démontrée. Nous souhaitons, à
l’existence du Nom, que ce soit du côté du nom travers eux, dégager ce qui se révèle de la position
propre ou du côté de l’objet. En effet, il propose un du sujet dans son lien avec une poétique.
vidage de la jouissance que suppose l’objet, mais Les Dieux Antiques ont jeté le fondement de ce qui a
également du nom par lequel on se représente pour été appelé par Bertrand Marchai La religion de
l’Autre. Mallarmé 4. Les Mots anglais donnent un éclairage
particulier sur le statut de la lettre dans la langue
*Texte écrit en 1996. Publié dans Les fondements de la clinique
psychanalytique, Eudeba, 1998. Traduction Valérie Péra-Guillot. anglaise qui, pour Mallarmé, renvoie à la langue
poétique. Quant à La Dernière Mode, il est revenu à
1. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la
psychanalyse, Seuil, Paris, 1973, p. 243. Roger Dragonetti 5 de s’y pencher pour lui réserver
2. Lacan J., «Variantes de la cure type», Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 337. un sort particulier.
4. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, op. cit., p. 225.
5. Lacan Le Séminaire, livre XI, op. cit., p. 226. La crise d’Hérodiade s’était prolongée jusqu’en
5. Lacan Le séminaire livre XI, op. cit., p. 227. 1870, c’est-à-dire jusqu’à la tentative d’Igitur.
6. Lacan J., «L’instance de la lettre dans l’inconscient», Écrits, op. cit., p. 512.
Comme il l’a lui-même raconté, il espérait avec
Igitur sortir de son impuissance à écrire. Bien
Un noeud : le mythe, la lettre et la femme qu’Igitur aussi ait été un «échec», Mallarmé dans
Joseph Attié l’après-coup avancera ce propos dans sa
correspondance : «je redeviens un littérateur pur et
«Par S(A), j’ai ajouté une dimension à ce lieu du A, en montrant que comme simple» 6. Igitur en somme a produit un certain effet.
lieu il ne tient pas, qu’il y a là une faille, un trou, une perte.»
J. LACAN, ENCORE, P. 31 Et voilà que Mallarmé se lance dans la voie
scientifique, dans la «science du langage» plus
On dit de Stéphane Mallarmé qu’il est un poète précisément. Ces études de linguistique devaient se
difficile. Et obscur, a-t-on cru nécessaire d’ajouter. clore par une thèse intitulée La Divinité.
De fait, un siècle après sa mort – le 9 septembre Son intérêt pour la linguistique était doublé par celui
1898 à cinquante-six ans –, exégètes et critiques ne qu’il portait à la mythologie. Ainsi traduisit-il un
cessent de se pencher sur tel ou tel sonnet pour lui ouvrage de George William Cox 7, paru en 1880
établir une syntaxe, pour interroger le sens de tel sous le titre Les Dieux Antiques. Au cours de l’année
mot ou de tel autre. Ce n’est pas de ce Mallarmé que 1874, Mallarmé se lança dans l’entreprise d’éditer
nous allons parler. Mais d’un autre, un magazine de mode destiné aux femmes, et intitulé
incontestablement plus accessible mais qui, pour La Dernière Mode.
d’autres raisons que son obscurité, est encore moins Le projet des Mots Anglais semble normalement
lu. découler de sa fonction de professeur d’anglais. Cet
La véritable œuvre poétique de Mallarmé a ouvrage s’avère avoir été terminé fin 1875 et publié
commencé en 1864 – il avait vingt-deux ans – avec en 1877. Notons enfin que cette décennie des années
l’écriture d’Hérodiade 1 qui va l’introduire à l’idée soixante-dix a été marquée pour Mallarmé par la
de l’Œuvre et du Livre à laquelle il restera fidèle mort de son fils Anatole, le 6 octobre 1879.
toute sa vie. En même temps, cette écriture va

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Ces trois travaux dits «alimentaires» vont faire dimension poétique. L’élément poétique dans la
l’objet de notre étude. mythologie moderne va dès lors l’emporter – du
moins pour Mallarmé – sur l’élément religieux.
La tragédie de la nature Rappelons les premières indications de Freud sur le
fantasme, fondant celui-ci dans ce qui a été entendu
Au cours d’un des temps forts de sa crise, l’une de ou vu à un âge tout-à-fait précoce. Lacan a ensuite
ces nuits épiphaniques de Tournon, devant «l’effroi articulé le mythe avec le fantasme, faisant de celui-ci
d’une feuille de papier blanc», Mallarmé raconte sa «le mythe individuel du névrosé». S’agissant de
lutte avec Dieu – qu’il «avait terrassé, Mallarmé, le mythe principal, qui aimante toute son
heureusement» 8. Voilà annoncée, pour notre poète, œuvre, le concerne directement dans sa part
la mort de Dieu. C’est sur ce fond que la question du symptomatique, fantasmatique, et poétique.
mythe va prendre toute son importance. Ainsi il y eut des paroles premières, jetées par les
De l’élaboration de sa poétique, on connaît hommes sur ce qu’ils voyaient dans la nature ; puis
l’exemple qu’il avait donné dans «Crise de vers». Il le temps passa, les peuplades se dispersèrent et «le
explicite celle-ci à partir de deux signifiants, «le vieux sens s’oblitéra, totalement ou partiellement».
jour» et «la nuit», qui ont chacun leur timbre – Après leur séparation, il arriva que toutes ces
obscur pour le premier, clair avec le second. «Quelle peuplades «gardèrent les noms donnés jadis au soleil
déception, écrit-il, devant la perversité» de la et aux nuages comme à toute chose, alors que la
langue9. Sa poétique aurait alors pour objectif de signification de ces noms étaient presque perdue» 14.
nier «d’un trait souverain, le hasard demeuré aux Voilà donc qu’à l’origine, au-delà des phrases
termes malgré l’artifice de leur retrempe alterné en premières, il y avait des noms propres.
le sens et la sonorité» 10. Il va dès lors s’agir pour lui Puis Mallarmé passe à la démonstration, «aux
d’abolir mot à mot le hasard, pour fonder en quelque preuves» comme il dit : «Toutes se résument en ce
sorte le sens dans le son. Le primat, en tout cas pour fait que beaucoup de noms qui en grec et en latin
Mallarmé, est celui du signifiant. Lacan le relève : n’ont aucune signification, sont parfaitement
«Si chacun pensait en effet à ce qu’est la poésie, il intelligibles dans d’autres langues, qui les
n’y aurait rien de surprenant à s’apercevoir que conservent plus voisins de leur origine. […] Ainsi
Mallarmé s’intéressait vivement au signifiant» 11. Il les noms sous lesquels les Grecs désignaient
faut ajouter que, pour lui, le statut du signifiant est différents dieux et héros, sont dans les Védas de
redoublé par l’existence du vers qui, seul, peut pures épithètes sur la signification desquelles nul ne
rémunérer le défaut des langues. Puisque «la saurait se méprendre» 15. À l’origine donc, il y a un
diversité, sur terre, des idiomes empêche personne nom propre porteur d’une signification, qui peut se
de proférer les mots, qui, sinon se trouveraient, par retrouver soit par la confrontation d’une langue à
une frappe unique, elle-même matériellement la une autre, soit par le travail de l’étymologie, qui
vérité» 12. À travers ce binaire «le jour – la nuit», démontre ainsi sa vraie fonction.
nous avons non seulement l’explicitation d’une Prenons l’exemple le plus simple : «Zeus était un
poétique, mais un lien posé avec la religion devenue pur nom, à la faveur de quoi il […] fut possible de
mythe chez lui. parler de la divinité, inscrite au fond de notre être».
Quant au sens de ce nom, il renvoie au «dieu du ciel
Les on-dit ou le mythe individuel de Mallarmé brillant ou du ciel spirituel, d’un mot qui signifie
briller» 16.
L’existence d’un archétype solaire, notée depuis
Ces on-dit en somme sont poétiques, originaires et
l’Antiquité, va mobiliser Mallarmé. Voici comment
oubliés, refoulés dirions-nous. Le mythe suppose
il présente ce problème :
ainsi à ces on-dit un rapport qui est rapport au
1. Le mythe a commencé par être fondé dans un
langage et non à une transcendance, qu’elle soit
phénomène naturel, spectacle de la nature, coucher
philosophique, métaphysique ou religieuse. Ils nous
de soleil, aurore…
renvoient au quotidien, à ce que Mallarmé appelle
2. Dans une première partie intitulée «Origine et
LA TRAGÉDIE DE LA NATURE, c’est-à-dire au
Développement de la Mythologie», Mallarmé définit
coucher du soleil. Voici comment il le formule :
celle-ci de la manière suivante : «La mythologie est
«Nous parlons aujourd’hui du Soleil qui se couche et
simplement le recueil des on-dit par lesquels les
se lève avec la certitude de voir ce fait arriver ; mais
hommes d’autrefois se contèrent tout ce qu’ils
eux, les peuples primitifs, n’en savaient pas assez
voyaient ou entendaient dans les pays où ils
pour être sûrs d’une telle régularité ; et quand venait
vécurent» 13. Deux traits donc vont spécifier ces on-
le soir, ils disaient : «Notre ami le soleil est mort,
dit : leur beauté et leur vérité, qui vont rejoindre leur

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reviendra-t-il ?» Tel est le grand et perpétuel sujet d’analyser seulement le jour où la Science,
de la Mythologie : la double évolution solaire, possédant le vaste répertoire des idiomes jamais
quotidienne et annuelle, la lutte de la lumière et de parlés sur la terre, écrira l’histoire des lettres de
l’ombre» 17. l’alphabet à travers tous les âges et quelle était
Le jour – la nuit : à travers ces deux signifiants, nous presque leur absolue signification, tantôt devinée,
avons aussi un suspens entre la vie et la mort qui tantôt méconnue par les hommes, créateurs des
touche au symptôme. Notons seulement ce qui nous mots» 21.
importe ici, à savoir l’existence chez Mallarmé de Il y a donc un point de butée, que Mallarmé cerne
quelque chose de l’ordre d’un savoir sur la mort. À ainsi : «Il doit y avoir quelque chose d’occulte au
la mort de son fils, cela s’énonce sous la forme fond de tous, je crois décidément à quelque chose
suivante : si celui-ci meurt sans le savoir, c’est d’abscons, signifiant feinté et caché, qui habite le
comme si on lui avait volé sa mort ; ce qui a été le commun» 22. Ce signifiant – qui ne saurait se lire –
fait du père qui ne lui a rien dit. Cette question d’un est à l’origine de toute tentative de lecture. Nous
savoir sur la mort, nous la rencontrons ici comme avons là ce que Freud désignera d’abord comme
fait des peuples primitifs – «ils n’en savaient pas «ombilic du rêve», et qu’il nommera plus tard du
assez». Il s’agit d’un non-savoir originaire. Un oubli terme de Wortstellungsrepräsentanz «le représentant
originaire, qui porte cette fois sur la tragédie de la de la représentation» selon la traduction de Lacan.
nature réverbérée dans la subjectivité du poète. Un signifiant fermé et abscons, pour Mallarmé.
Au-delà de la théologie et des mythes, la véritable L’étude de Jacques Michon est bien éclairante sur ce
théologie chez Mallarmé est ce qu’il a appelé la point 23. L’immersion dans la langue anglaise va
«théologie des Lettres » 18. La question des mythes permettre à Mallarmé de réfléchir sur l’origine d’une
nous entraîne ainsi vers une conjonction brûlante – langue. Pas la sienne, mais une langue voisine, ce
rien de moins que la conjonction du divin et du qui lui permet de la considérer à distance, et lui
langage. Ce qui pose la question de l’origine, du son facilite la tâche d’apporter ses réflexions sur le
et du sens, du mystère du langage et, au-delà, du langage, les mots, les lettres.
mystère de la lettre, de son énigme, de sa Le premier chapitre de cet ouvrage est historique. La
philosophie, de sa divinité même. langue anglaise semble être née d’une «greffe» de la
Avec la phrase primitive «Notre ami le soleil est langue d’Oïl sur l’anglo-saxon, à l’époque de
mort, reviendra-t-il ?», nous avons le cœur d’une l’invasion normande. Il en résulte que l’anglais n’a
vérité métaphorique que Mallarmé a exploitée tout pas d’origine propre en dehors de ses filières
au long de son œuvre. C’est une «métaphore linguistiques. Cette absence d’origine est sans doute
obsédante», comme dirait Charles Mauron. Dans sa ce qui doit intéresser le professeur-poète.
valeur paradigmatique nous pouvons la trouver dans Savoir ce qu’est le langage est la première question
le Sonnet en «ix» : «Un or agonise» 19. C’est ce qui que se pose Mallarmé. Il y est répondu au point le
se voit chaque soir par la fenêtre ouverte. Une plus vif, pour qui se soucie d’écriture et de poésie :
agonie semble envahir Mallarmé à chaque coucher «Si la vie s’alimente de son propre passé, ou d’une
de soleil. Nous sommes ainsi doublement ramenés mort continuelle, la Science retrouvera ce fait dans
au langage : à la phrase originaire d’abord, à l’oubli le langage : lequel, distinguant l’homme du reste des
des noms premiers ensuite. Le «mythe», chez choses, imitera encore celui-ci en tant que factice
Mallarmé, semble ainsi nous renvoyer à ce que dans l’essence non moins que naturel ; réfléchi, que
Lacan a appelé le signifiant du manque dans l’Autre. fatal ; volontaire, qu’aveugle» 24. Ainsi l’homme,
Il y a une faille dans le langage, d’où tout découle. comme le langage, est aussi factice que naturel.
Toute la poétique de l’abolition du hasard est ici en
Statut de la lettre dans Les Mots Anglais jeu, dans la mesure où il s’agira de tempérer le
factice et le naturel, de tempérer les mots aux termes
Nous trouvons les réflexions de Mallarmé sur ces de leur retrempe entre le son et la couleur. Entre le
questions dans ses Notes sur le langage 20, et factice et le naturel, nous avons affaire au contingent
essentiellement dans Les Mots Anglais. Y est et au nécessaire – dans une conception poétique des
soulevée la question de la motivation, toute choses.
imaginaire, des lettres – ce qui a été souvent appelé L’accent est ensuite mis par Mallarmé sur l’étude du
le cratylisme de Mallarmé. «Pareil effort magistral lexique, puisque son abord est avant tout
de l’Imagination désireuse […] d’établir un lien philologique. Il se tourne alors vers le Mot qui n’est
entre [les spectacles du monde] et la parole chargée que voyelles et consonnes : «Le Mot présente, dans
de les exprimer, touche à l’un des mystères sacrés ses voyelles et ses diphtongues, comme une chair ;
ou périlleux du Langage ; et qu’il sera prudent

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et, dans ses consonnes, comme une ossature délicate production ou enfantement, de fécondité,
à disséquer.»25 Ainsi, selon J. Michon, «l’écriture d’amplitude, de bouffissure et de courbure, de
scientifique rend le mot transparent, elle le neutralise vantardise ; puis de masse et d’ébullition et quelque
[H pour faire voir à travers lui l’idée, le concept ; fois de bonté et de bénédiction» 29. Et ainsi de suite,
alors que l’écriture littéraire au contraire s’attache au pour chacune des lettres de l’alphabet. Mallarmé ne
physique du mot, à sa richesse, à sa couleur, à son manque pas non plus de s’interroger sur ce qu’est
multiple éclat " familier, émaillé, bariolé, […] une racine, dans la droite ligne de ce qui a été
comme la vie "» 26. Telle est la conception qu’a élaboré pour les langues indo-européennes : une
Mallarmé du mot, où nous retrouvons la distinction racine est «un assemblage de lettres, de consonnes
entre les deux états de la parole : discours quotidien souvent, montrant plusieurs mots d’une langue
d’un côté, poésie de l’autre. Signes d’un côté, comme disséqués, réduits à leurs os et à leurs
symboles de l’autre. tendons, soustraits à leur vie ordinaire, afin qu’on
Le signe est renvoyé à la nécessité, le symbole à la reconnaisse entre eux une parenté secrète : plus
contingence qui lui est propre. Cette part succinct et plus évanoui encore, on a un thème» 30.
contingente, Mallarmé voulait l’abolir comme Appuyons-nous ici sur l’exemple avancé par J.
hasard lié aux mots, en élevant ceux-ci à leur statut Michon pour la racine arabe K-T-B, «qui est le
de symboles 27. De ce point de vue, le symbole ne support d’une notion informe, d’une idée non
fonctionne plus dans sa valeur d’échange mais dans spécifiée». Cet assemblage «consonantique évoque,
sa valeur d’usage, ce que la linguistique a appelé sans en délimiter les contours, l’idée vague d’écrire,
l’autotélisme du message. Le mot devient alors la sans qu’il soit précisé s’il s’agit de l’action d’écrire,
vie ; il devient objet, objet investi par le sujet sans de la chose écrite ou de celui qui écrit. [H C’est
savoir exactement ce qu’il investit, sinon que tel ou seulement l’addition des voyelles dites
tel mot commence à le faire rêver, ou à l’angoisser le «morphologiques» qui fait de la racine K-T-B, soit
cas échéant. Nous rejoignons de la sorte la définition un substantif comme KATIB (écrivain) ou KITAB
donnée par Lacan, «le signifiant étant ce qui (la chose écrite, le livre), soit un verbe comme
représente un sujet pour un autre signifiant». Un KATABA (il a écrit)» 31. C’est pour sa valeur
poème, de ce point de vue, n’est rien d’autre qu’un paradigmatique que nous avons repris cet exemple
bibelot, jeu de signifiants qui s’imbriquent et qui illustrant le jeu des consonnes et des voyelles.
impliquent un sujet de l’énonciation. Concernant Mallarmé, cette analyse dégage
Entre la lettre, le son et le sens – nous rejoignons le l’importance primordiale des consonnes, aux dépens
fait poétique par excellence tel que Valéry l’avait des voyelles et des diphtongues. Évoquons ici le
formulé, «cette longue hésitation entre le son et le Nom de Dieu, imprononçable chez les juifs et
sens». Et c’est à ce niveau que va se jouer le composé de quatre consonnes : «La consonne
cratylisme de Mallarmé. Dans un ouvrage intitulé initiale demeure immuable (car en elle gît la vertu
Mimologiques 28, Gérard Genette traite de ce radicale, quelque chose comme le sens fondamental
«formidable dossier», pour reprendre l’expression de du mot)». Quant aux voyelles et diphtongues, elles
Claudel. Depuis Platon, cette problématique n’a n’ont que «leur insignifiance relative» 32. Et, de fait,
cessé de faire son chemin. Il s’agit de la motivation pour les voyelles A, E, I et Y, O, U, Mallarmé ne
des mots, de leur justesse plus précisément, par trouve rien de particulier à dire concernant leur
rapport aux choses qu’ils désignent. Motiver les origine, rien à dire d’un sens premier qui reste le fait
mots, ou tenter de le faire, est une question cruciale, des consonnes. Avec celles-ci, nous avons comme
qui probablement restera sous-jacente, et hantera des «initiales patronymiques» 33 Mallarmé semble
tout écrivain. Nous avons ainsi la thèse : les sons ainsi articuler le «nom propre» tout simplement à
(comme) marques des choses. l’initiale consonantique. C’est-à-dire la lettre K dans
l’exemple cité. Cette lettre peut dès lors être dite
Statut de la lettre chez Mallarmé l’éponyme du sujet qui écrit.
Cela conduit notre poète à apporter sa définition de
Mallarmé n’attendra pas l’homme de science qui la distinction entre le vers et la prose : «le vers par
viendra démontrer l’histoire des lettres de l’alphabet flèches jeté moins avec succession que presque
et de leur signification absolue. Il va s’y atteler lui- simultanément pour l’idée, réduit la durée à une
même, pour les mots de la langue anglaise. Un seul division spirituelle propre au sujet : diffère de la
exemple suffira à éclairer sa démarche. phrase ou développement temporaire, dont la prose
Ainsi, la première consonne sur laquelle il va se joue, le dissimulant, selon mille tours» 34. Nous
pencher est la lettre B qui, selon lui, cause «les sens, devons souligner ici, sans nous y attarder,
divers et cependant liés secrètement tous, de

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l’opposition entre l’atemporalité du vers, que nous évoquer «l’ébahissement contemporain peu au fait
pouvons associer à celle du proverbe, et la de ce qui s’appellerait bien la théologie des Lettres»
38
temporalité de la phrase en prose. L’atemporalité, : «Aussi bien un homme peut advenir […] s’il a
disons de la lettre, qui se fait carrefour de signifiants. pris soin de conserver de son débarras strictement
Le signifiant est en effet ce qui introduit le sujet au une piété aux vingt-quatre lettres.» 39
temps. Nous pouvons dès lors situer le cratylisme de
Mallarmé à deux niveaux. Classiquement d’abord,
Onomatopée et Allitération dans la phonie comme manière de motiver le
signifiant et la lettre. Mais, contrairement à toutes
«Le sens, certes, et le son, habilement essayés l’un à les rêveries mimologiques, ce qui lui importe est le
l’autre» 35 : c’est ce dont il s’agit de rendre compte. défaut inhérent à toute langue, puisqu’il manquera
Ce qui mène le poète, tout naturellement, à toujours la langue suprême qui dirait les choses avec
s’occuper de l’ONOMATOPÉE (terme souligné par justesse. Telle est la tâche qu’il confie au vers, ce
Mallarmé) : «Un lien, si parfait entre la signification mot vaste et natif. Mallarmé part donc du manque
et la forme d’un mot qu’il ne semble causer qu’une dans la langue pour le rémunérer. Cette conception
impression, celle de sa réussite, à l’esprit et à lui est tout à fait propre.
l’oreille, c’est fréquent» dans les onomatopées Du Livre, Mallarmé soutient qu’il est «une
évidemment. Comble de paradoxe, l’abolition du expansion totale de la lettre» 40, ce qui constitue une
hasard se trouve d’emblée donnée dans tautologie, puisque le mot est fait de lettres. Le Livre
l’onomatopée. Et d’ajouter : «ces mots admirables et a été la grande hantise de Mallarmé, et la lettre aussi
tout d’une venue» semblent pourtant, relativement bien, qu’il a su manier par «un savoir-faire»
aux autres mots, dans un «état d’infériorité», car il incomparable : un siècle après sa mort, il reste le
leur manque les «titres nobiliaires» de leur poète moderne par excellence. Le bien-armé, dirons-
naissance ; elles paraissent en effet nées d’hier. Et si nous, le mieux armé d’un savoir sur les lettres.
on les interroge sur leurs origines, elles «ne montrent Il ne s’agit pas tant ici de creuser le vers (comme
que leur justesse». Les onomatopées, donc, «il faut pour Hérodiade) que de creuser le mot, entre le sens
ne pas les humilier, car elles perpétuent dans nos et le son ; ce hiatus impossible à combler engendrera
idiomes un procédé de création qui fut peut-être le sa rêverie cratylienne.
premier de tous». Autre rêverie de Mallarmé sur À propos du cratylisme, voici enfin ce que Lacan
l’origine d’une langue, faut-il dire par onomatopée ? nous dit : «Le Cratyle […] est fait de l’effort de
Les voilà donc élevées au rang de véritables montrer qu’il doit bien y avoir un rapport entre le
créations. Ainsi, et à côté de HURLY-BURLY, signifiant et ce que ça signifie, et que le signifiant
brouhaha, etc., Mallarmé relève des exemples qui veut dire, de soi-même, quelque chose. Cette
font exception comme le verbe to write qu’il élève tentative, que nous pouvons dire […] désespérée, est
presque à la dignité d’une onomatopée : «to WRITE, marquée par l’échec […] que le signifiant ne se pose
écrire, imité du bruissement de la plume dès le que de n’avoir aucun rapport avec le signifié» 41.
gothique WRITH». Nous sommes là entre Cette tentative désespérée est ici sauvée de ne
l’onomatopée proprement dite, et le mot qui trouve relever que d’une poétique. Cela permet d’articuler,
presque son fondement onomatopique. Il s’agit en et peut-être même de fonder les mots entre eux et les
somme de fonder le mot dans les lettres, ce qui lettres entre elles ; non pas, paradoxalement, pour
permet de lui assurer un caractère moins arbitraire. dire quelque chose, mais pour démontrer que le trou
Après l’onomatopée vient «le point de vue littéraire de la lettre, c’est la vérité du mot – qui n’est rien
ou de la langue une fois cultivée», avec le procédé d’autre qu’une justesse dans le dire. Il n’y a dès lors
dit de l’allitération, «qui touche à l’un des mystères à chercher aucun sens ni aucune religion ; la seule
sacrés ou périlleux du Langage». C’est là une autre théologie qui tienne, est celle des lettres. Aussi ne
«tentative d’expliquer par la Consonne dominante la manque-t-il pas d’en prendre acte :
Signification de plus d’un vocable» 36. «Le sens trop précis rature
L’assonance et la rime sont ensuite interrogées. Ta vague littérature.» 42
Occasion pour Mallarmé de statuer sur le «e» muet,
à propos duquel il note : «J’ai toujours pensé que l’e La Dernière Mode
muet était un moyen fondamental du vers et même
j’en tirais cette conclusion en faveur du verbe La première livraison de La Dernière Mode date du
régulier, que cette syllabe à volonté, omise ou 6 septembre 1874 ; la dernière, qui est la huitième,
perçue, autorisait l’apparence du nombre fixe…» 37. est du 20 décembre 1874, le magazine ayant
L’importance qu’il accorde à la lettre lui fait annoncé sa faillite.

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L’étonnant dans cette entreprise est que, de la Le même Ix évoque les Princesses, ouvrage de
première à la dernière ligne, presque tout dans ce Théodore de Banville qui a ressuscité l’âme et le
magazine a été rédigé par Mallarmé sous différents corps des princesses Sémiramis, Ariane, Hélène,
pseudonymes – de femmes essentiellement. Parmi Cléopâtre, Hérodiade, la reine de Saba, Marie Stuart,
les rédactrices de ce Journal, outre lx qui semble être la princesse de Lamballe et la princesse Borghèse.
le porte-parole du poète, il y a sa principale De toutes ces princesses, Mallarmé ne retient que ce
collaboratrice trait qui les définit : «Tout ce qui est de cruauté,
Mme Marguerite de Ponty puis Miss Satin, d’orgueil, de luxe et de candeur inhérents à la
auxquelles il faut ajouter : une dame créole ; une Femme même» 48. Ainsi Hérodiade se trouve mise
châtelaine bretonne ; Zizi, bonne mulâtre de Surate ; en série avec toutes celles qui lui ressemblent.
une aïeule qui préconise des onguents contre les D’ailleurs, la première apparition du nom
engelures ; Olympe, négresse qui propose un menu d’Hérodiade sous la plume de Mallarmé, nous la
de réveillon, etc. Inutile d’ajouter que le Journal trouvons dans le poème «Les Fleurs», en date de mai
comptait beaucoup de lectrices qui ne manquaient 1864. Il y était déjà question de «la rose cruelle,
pas de lui écrire, qui se scandalisaient de telle ou Hérodiade» 49.
telle innovation, ce à quoi il était toujours répondu. Dans son Séminaire D’un Autre à l’autre, Lacan
L’enjeu, dans tout ce que Mallarmé écrit – même les revient sur l’évocation de l’amour courtois et
adresses souvent transformées en quatrains – est un s’interroge : «Qu’est ce que c’est que […] toutes ces
enjeu de langage. femmes que nous chantent les poètes ? Elles ont
En somme, La Dernière Mode «fait semblant toutes, toutes, le même caractère, […] l’accent mis
d’informer ses abonnées entre fiction et sur l’épreuve, la cruauté». La Femme, dans cette
supercherie»43. Et R. Dragonetti de citer Luigi optique, n’est qu’un représentant de la
Gualdo, qui avait lu le premier Numéro Spécimen représentation. Une représentation dont rien ne peut
dont on ignore tout, et qui se demandait : «Est-ce se dire. Quant au représentant, il est inadéquat – note
que tout le texte est du Maître, ou le mallarmisme a Lacan – dans ce contexte qui est celui de la Chose
fait de tels progrès que tous les rédacteurs écrivent freudienne : «L’important est que quelque chose ici
comme lui ?» 44. ressemble à la Chose […] freudienne, c’est bien
pour ça que nous lui donnons les traits de femme
La Femme et les femmes quand, dans le mythe, nous l’appelons la Vérité.» 50

De quoi s’agit-il finalement, dans ce vaste rien qu’il Héro-dyade, le héros et son double
fallait raconter ? Au départ, il y avait l’identification
de Mallarmé à son héroïne Hérodiade, que nous Mallarmé, de son côté, avance : «Le Poète […]
voyons se déployer dans La Dernière Mode, où il va dispose avec la pensée seule de toutes les dames
s’agir pour Mallarmé «de produire à lui tout seul les terrestres» 51. Voilà qui est écrit noir sur blanc. Mais
rêves de la femme» 45. Cette identification va donc les dire «toutes» dans le fantasme, ne les rend pas
jusqu’à faire rêver et donner existence à tous les moins dénombrables dans la vie du poète. Là, nous
objets de la femme, à tous les objets de son désir. trouvons sa femme Marie, «la silencieuse, le bloc
Voici ce que Ix écrit dans la première livraison : d’or pur, […] l’image virginale de l’art, l’autre
«Critique, apparemment, frivole des produits de la moitié de l’artiste» 52. Et le poète d’ajouter : «après
dernière mode ? non, car elle part de ce point absolu deux ans passés avec moi, Marie sera mon reflet» 53.
que toutes les femmes aiment les vers autant que les La femme est ainsi le double du poète. C’était déjà
parfums ou les bijoux ou encore les personnages présent dans le nom d’héro-dyade, le héros et son
d’un récit à l’égal d’elles-mêmes. Leur plaire donc double. Marie, en tant que reflet, est également «la
ou mériter cela : je ne sais pas d’ambition, changée sœur morte, la femme, la mère, l’enfant, et la
en triomphe si l’on réussit, qui aille mieux à un martyre» 54.
ouvrage en prose ou en vers» 46. Nous avons ainsi ce Dans sa vie il y a aussi Méry Laurent, la seule
postulat de notre poète, qui télescope l’amour égal maîtresse qu’on lui connaisse ; maîtresse
des vers, autant que des bijoux ou des parfums, par inaccessible, semble-t-il, mais imperdable, écrit-i155.
les femmes. Autant dire par lui-même, évidemment. L’amour qu’il porte à Méry semble platonique.
Qui plus est, Mallarmé semble adopter le point de Pendant quinze ans, hors les périodes de vacances
vue absolu de toutes les femmes. Autre fantasme scolaires, Mallarmé la verra plusieurs fois par
déjà incarné par Hérodiade : «Car, de fait – ajoute Ix semaine. Elle est pour lui La Dame, le Paon ou,
– quelle femme, étant toujours cette reine pour comme il l’appelle, «Petit Paon», dite aussi P. P.
quelqu’un, ne l’est pas un peu pour elle-même ?» 47. Elle est «une rose», «une petite fille» et une

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«impératrice», comme Hérodiade. Nous devons le Noces mystiques qui ont fait couler sur ses cuisses le
propos suivant à Montesquiou : «Mallarmé fut le sang de sa virginité.
caniche de ses vieux jours». Et B. Marchal d’ajouter
de son côté : «C’est en somme le ministre des riens Du sujet en procès
d’une reine de cœur» 56. Il lui écrit énormément pour
parler de rien, c’est-à-dire pour lui envoyer un Lacan n’a pas l’habitude de mettre en série des
baiser, presque au quotidien. Amour presque termes qui disent la même chose. Arrêtons-nous
courtois où le chevalier passe son temps à la gare de alors à la nouvelle dimension qu’il ajoute à l’Autre,
Fontainebleau, proche de sa maison de campagne à ce S(A) dont il nous dit qu’il y a là «une faille, un
Valvins, la guettant dans tel ou tel train annoncé par trou, une perte». Le poète nous donne l’occasion de
elle. Mais elle n’est jamais là, qu’elle soit partie plus les préciser.
tôt ou plus tard de Paris, ou pas partie du tout. Le «mythe» mallarméen vient désigner la faille dans
C’est ainsi que le poète précise son projet pour La l’Autre. De l’Autre qui n’existe pas, puisqu’il s’agit
Dernière Mode : «intéresser aux habitudes du beau à l’origine d’une parole anonyme, imaginée par le
ordinaire, c’est un peu notre objet» 57. De l’ordinaire poète. Qui n’est qu’une signification – de plus,
à l’extraordinaire, la poésie est pour Mallarmé la oubliée – que le poète cherche à combler par
Beauté faite femme, et elle a pour nom Hérodiade. l’étymologie, c’est-à-dire par un forçage dans le
Dans ce monde de luxe, de beauté, de fanfreluches, langage. La leçon de la poétique de Mallarmé est
de belles toilettes, de voilettes, de voilage, de plumes celle-ci : tout se réduit à des faits de langage ; tout
d’autruche et de bijoux, il faut donner maintenant un cela n’étant que fiction pour lui, fiction nécessaire
aperçu du versant mode de ce magazine. Voici la pour dire. Un semblant, dirons-nous. Il faut ajouter
description que peut faire Miss Satin d’une robe de que cette faille dans l’Autre, Mallarmé lui trouve un
Worth : «On n’a qu’à le vouloir, pour se figurer une fondement subjectif qui est ce signifiant «abscons et
longe jupe à traîne de reps, de soie du bleu le plus fermé», présent au fond de chacun et dont on ne
idéal, ce bleu si pâle à reflet d’opale, qui enguirlande saura jamais rien.
quelquefois les nuages argentés. Enfin, la langue poétique qu’a été pour lui la langue
Le devant de la jupe est en faille et très garni de anglaise est sans origine. D’où la poésie peut-elle
plissés ; les panneaux de côté sont ornés de haut en alors tirer ses sources et ses ressources ? De la lettre,
bas de nœuds, pompons doublés de soie paille ; et de incontestablement, pour Mallarmé ; de la lettre qui
l’un des côtés à l’autre, passe, au dessous d’un pouf est au fondement du Livre. Entre chaque consonne,
coulissé, une écharpe dessinant des méandres à qui nomme jusqu’au «e» muet qui autorisait
traces couleur primevère et bleu.» 58 Mallarmé use l’apparence du nombre fixe. C’est ce qui assure le
de la langue de la couture et de la mode comme s’il statut du vers, ce mot vaste et natif, comme sa
n’avait fait que cela toute sa vie. Selon R. virginité et sa fulgurance d’un mot nouveau.
Dragonetti, la farce, la supercherie, le faux indice du Mallarmé a beau avoir trouvé une signification –
vrai poétique éclate à toutes les phrases. Et ne faut-il évidemment imaginaire – à chaque lettre de
pas ici lire Worth en Word, du fait que la femme est l’alphabet, elle n’en fonde pas moins un réel ultime
habillée par les mots qui lui font robe ? Une infinité pour lui. La Littérature est la lettre, entre «l’effet de
de mots qui ne sauraient jamais rendre compte de cet sens et le trou» selon Lacan.
infini qui l’habite. Bien plus, Là femme par sa robe a Quant au hasard et à la contingence, qui fondent la
l’air d’habiter entre deux langues, la maternelle et pratique de Mallarmé, on ne peut mieux mesurer par
l’autre, la poétique, qui n’est elle-même de nulle là ce qui de l’Autre relève du factice ; pour aboutir
autre contrée que du fantasme. au Livre, qui ne sera jamais écrit puisqu’il relève de
Que veut donc Hérodiade ? Nous pouvons nous l’impossible. À moins de considérer que l’œuvre de
interroger en paraphrasant Freud. Mallarmé a mis Mallarmé, depuis sa Correspondance jusqu’au Coup
trente ans pour répondre à cette question. Et sa de Dés, en passant par les adresses devenues
réponse a consisté à lui organiser des noces, «Les quatrains, ne constitue le Livre même. Car un «livre
Noces d’Hérodiade». Mystère qu’il n’a pu terminer, ne commence ni ne finit : tout au plus fait-il
la mort l’ayant emporté. Hérodiade en somme semblant». 59 Le lieu d’adresse du poète, par la
attendait ses noces, qui se sont avérées bien femme et dans son au-delà, c’est S(A). Non pas
singulières – «Noces de sang» pour reprendre l’Autre du savoir et de la vérité, mais l’Autre qui est
Federico Garcia Lorca. Ayant fini par demander la à rapporter à la Chose, la Chose freudienne. La
tête de Saint Jean-Baptiste, il en est résulté des jouissance féminine concerne en premier lieu le
poète. Son identification inaugurale à Hérodiade
l’atteste. Il semble être de plain-pied dans ce registre

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de L Femme ; pour cette raison, peut-on dire, que 5. Dragonetti R., Un fantôme dans le Kiosque, Mallarmé et l’esthétique du
quotidien, Paris, Seuil, 1992, pp. 85-147 notamment.
son point de départ, c’est la lettre. Car, à suivre 6. Igitur : OC, pp. 420-443 ; Mallarmé S., Lettres à Henri Cazalis des 14
Lacan, L femme a rapport avec la lettre, qui novembre 1869 & 3 mars 1871, Correspondance, t. 1 (1862-1871), Paris,
Gallimard, 1959, pp. 313 & 342.
féminise. Ce qui a été relevé par lui dès le Séminaire 7. Cox. G. W., A matinal of mythologie in the form of Question and Answer,
sur «La lettre volée». Plus tard, Lacan dira 60 : «La London, Longmans, Green and Co, 1874.
8. Mallarmé S., Lettre à Henri Cazalis du 14 mai 1867, Correspondance, t. 1,
femme», [. . .] comme si on pouvait dire «toutes les op. cit., pp. 240-241.
femmes», la femme [...] qui n’existe pas, c’est 9. «Crise de Vers», OC, pp. 360368. p. 364.
10. OC, p 368.
justement la lettre, la lettre en tant qu’elle est le 11. Lacan J., Le Séminaire Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris,
Seuil, 1998, p. 55.
signifiant qu’il n’y a pas d’Autre» [S(A)] . Nous 12. OC, p. 364.
avons ainsi, en une seule formule, ce noeud qui est 13. OC, p. 1164.
14. OC. p. 1164.
fait du mythe, de la lettre et de L Femme. Dire de L 15. OC, pp. 1164 & 1172.
Femme qu’elle est la lettre, c’est situer l’une et 16. 0C, pp. 118 4-1185.
17. OC, p. 1169.
l’autre au niveau de l’objet cause du désir, l’objet 18. OC, p. 856.
(a). Dans la vie de Mallarmé a joué une autre 19. OC, p. 69.
20. Mallarmé S., Œuvres complètes, t. 1, Paris, Gallimard, La Pléiade, nouvelle
causalité, qui relève du regard. Sa substitution par la éd. 1998, pp. 501-512.
lettre a permis une praxis. Telle est Hérodiade, 21. OC, p. 921. 22. OC, p. 383.
23. Michon J., Mallarmé et les mots anglais, Les Presses de L’Université de
comme femme et comme lettre: toutes les deux, Montréal, 1978.
intrinsèquement liées, ont mobilisé le poète tout au 24. OC, p. 901.
25. Ibid.
long de sa vie. La jouissance est à situer entre 26. Michon J., Mallarmé et les mots anglais, op. cit., p. 112.
Hérodiade qui angoisse et inhibe, et le magazine qui 27. Cf. Attié J., «Le hasard et la contingence chez Mallarmé», La Lettre
mensuelle de l’ECF., n°161, 1997, pp. 16-19.
permet au plus-de-jouir de se déployer dans toutes 28. Genette G., Mimologiques, Voyage en Cratylie, Paris, Seuil, 1976, p. 9 ;
ses dimensions féminines. Claudel P., Œuvres en prose, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1965, p. 96.
29. OC, p. 929.
Si le mythe désigne la faille dans l’Autre, la lettre, le 30. OC, p. 962.
trou, alors L femme devient fantasme. Mais, elle, 31. Michon J., Mallarmé et les mots anglais, op. cit., p. 127.
32. OC, p. 965.
peut-elle se perdre? Peut-il se dégonfler, ce 33. OC, p. 921.
fantasme? C’est l’indication que nous trouvons dans 34. «La musique et les Lettres», OC, p. 654.
35. OC, pp. 919-920.
Les Noces d’Hérodiade, non achevées. Nous avons 36. OC, p. 920-21.
ainsi trois abords de l’impossible. À quel titre le 37. Mallarmé S., Lettre à Camille Mauclair du 9 octobre 1897,
Correspondance, t. 9, Paris, Gallimard, p. 289.
Livre, autre impossible, pourrait-il assurer à ce 38. OC, p. 856.
noeud une structure quaternaire? Le Livre est la 39. OC, p. 646.
40. OC, p. 380.
grande ambition de Mallarmé. C’est son vrai nom, 41. Lacan J., Le Séminaire Livre XX, Encore, op. cit., op. 31-32.
celui que nous lui donnerons en tout cas – Maltai rué 42. «Toute l’âme résumée», poème de 1895, OC, p. 73.
43. Dragonetti R., Un fantôme dans le Kiosque, op. cit., p. 13.
le Livre, nom qui intègre symptôme et fantasme. On 44. Ibid., p. 146.
connaît son fameux postulat – «Tout au monde 45. Ibid., p. 18.
46. OC, p. 716.
existe pour aboutir à un Livre». Ce qui, selon le dit 47. OC, p. 718.
de Lacan, est le «fantasme poétique par 48. OC, p. 802.
excellence»61. 49. «Les fleurs», OC, pp. 33-34.
50. Lacan J., Le Séminaire, Livre «D’un Autre à l’autre» (1968-69), 12 mars
Il ne s’agit pas ici du fantasme comme il est présent 1969, inédit.
51. OC, p. 803.
chez tout névrosé. Car il est «poétique» ou, comme 52. Dragonetti R., Un fantôme dans le Kiosque, op. cit., pp. 156-157.
le dit Georges Perros, «po-éthique» 62. En effet, ce 53. Mallarmé S., Lettre à Henri Cazalis, Correspondance, t. 1, op. cit., p. 53.
54. Dragonetti R., Un fantôme dans le Kiosque, op. cit., p. 157.
fantasme nous renvoie d’emblée à une praxis et à 55. Mallarmé S., Correspondance, Lettres à Méry Laurent, Paris, Gallimard,
une éthique, alors que le névrosé en fait son secret. 1996. 56. Marchal B., «Préface», in Mallarmé S., Correspondance, Lettres à
Méry Laurent, op. cit., pp. 22-23.
Selon Mallarmé, le Livre est un nouveau mythe 57. OC, p. 718.
moderne qui doit hanter quiconque écrit. Ces 58. OC, p. 783.
59. Cf. Scherer. J, Le «Livre de Mallarmé» •Gallimard, Paris, 1957, feuillet
«besognes alimentaires» ont ainsi permis à 181A.
Mallarmé de toucher aux points de structure qui 60. Lacan J., Le Séminaire Livre XVIII, «D’un discours qui ne serait pas du
semblant» (1971), leçon du 17 mars 1971, inédit.
constituent l’ancrage de sa subjectivité comme de 61. Lacan J., Le Séminaire, Livre XIV, «La logique du fantasme» (1966-67), 23
l’ensemble de son œuvre. novembre 1966, inédit.
62. Perros G., Papiers Collés 2, Paris, Gallimard, Coll. L’Imaginaire, 1973.

1. Mallarmé S., Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1945. Dans la


suite de ce texte, cet ouvrage apparaîtra sous la mention «OC».
2. OC, pp. 661-665.
3. OC, pp. 663-664 ; Les Mots Anglais : OC, pp. 885-1053 ; Les Dieux
Antiques : OC, pp. 1159-1278 ; La Dernière mode : OC, pp. 705-847.
4. Marchal B., La religion de Mallarmé, Paris, José Corti, 1988.

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CLINIQUE DE LA FÉMINITÉ
«Cette jouissance dont le manque fait l’Autre inconsistant, est-elle donc la
mienne ?»
parole. 2 Le but de la séance, dit Lacan, est
J. LACAN, «SUBVERSION DU SUJET…» Écrits, Paris, Seuil, 1966. P. 820. «d’introduire un effet de signifiant», soit de
transformer le sujet par le lien que la parole établit
entre celui qui l’émet et celui à qui elle s’adresse.
Les moyens de la jouissance Jacques-Alain Miller a commenté plusieurs fois cet
Yasmine Grasser écrit qui identifie les valeurs de la parole à des
catégories qui ont valeur de structure : la parole vide
tient à l’imaginaire, c’est le blabla ; à l’opposé, la
Les hystériques ont forcé Freud à les écouter, il les a parole pleine est symbolisation, réalisation du sujet.
laissé parler. Lacan a structuré cette pratique. En 1969, dans son Séminaire L’envers de la
L’expérience analytique, certes, est une expérience psychanalyse, Lacan a reformulé en quelque sorte la
de parole puisque la parole y est libre. Mais le fait règle de l’association libre. 3 Non seulement le
qu’elle soit adressée à quelqu’un qui écoute lui psychanalyste intime au sujet de se reconnaître
donne forme, la structure. Dès lors, la parole devient comme demande, mais il «intime» l’hystérisation du
une expérience de discours. Ce qui s’y rencontre est discours. Autrement dit, Lacan fait remarquer que le
un type de savoir qui aspire et déroute le sujet. sujet ne sait pas ce qu’il dit, et qu’il ne sait pas qui le
Quelque chose se répète qui identifie la jouissance. dit car le savoir en lui parle tout seul. À l’occasion, il
Lacan en a déduit que l’essentiel de l’expérience peut aussi dire que le discours de l’analyste est un
donne sens à ce savoir dont l’insertion dans la discours sans paroles, qui peut subsister sans
jouissance montre qu’il est moyen de jouissance. Ce paroles. Par discours, Lacan entend donner un statut
sens est certes «obscur», mais il témoigne d’une à l’énoncé où intervient l’articulation signifiante. En
vérité. ce sens, le discours devient une structure qui dépasse
L’Œdipe centre la vérité freudienne. Au-delà, la ce qu’il en est de la parole. Cette structure du
vérité que recèle le mythe est jouissance, celle-là discours est déjà déterminée à l’intérieur du langage
même qui trouve sa place dans la structure du par une relation fondamentale qui fait intervenir un
discours analytique pour y être traitée. Le point pivot signifiant (S1) dans le champ des autres signifiants
de cette vérité est le père. Nous en prendrons un articulés en réseau, et déjà constitués en savoir (S2).
aperçu dans la cure de Dora, et un appui pour Lacan, très tôt, avait défini le signifiant (S1) comme
interroger celle de Catherine. ce qui représente un sujet auprès d’un autre
signifiant (S2). Le sujet supposé à l’articulation
Avec quatre petites lettres
signifiante n’est pas l’individu qui parle devant
Freud a laissé aux analystes la règle de l’association l’analyste, c’est un sujet divisé par la jouissance.
libre pour structurer l’expérience analytique. Sitôt L’écriture du fantasme écrit ce rapport du sujet à la
que l’analysant pénètre dans le cabinet de l’analyste, jouissance : (S <>a). Cette écriture pose que le sujet
il est invité à parler en abandonnant toute référence, qui parle, le sujet parlant en analyse, ne fait pas
et à produire ses signifiants. Cette règle s’est seulement un effort de mémoire, il répète son
dévoyée avec le temps. Elle est devenue un credo rapport à la jouissance – son rapport à l’objet perdu,
qui s’est imposé comme standard. Lorsqu’on lit la disait Freud. Cette pente vers la jouissance génère la
littérature analytique des années cinquante, structure du discours que Lacan spécifie de la lettre
spécialement l’enquête d’Edward Glover sur ce (a).
point, on découvre que cette doxa n’a subsisté que Voilà donc quatre petites lettres – S1, S2, S, a – qui
d’être transgressée, supplantée par des arrangements constituent la structure du discours, et dont l’ordre,
où les analystes ont installé leur confort. 1 dans cette structure, ne peut être dérangé. (S1)
En 1953, peu après que Glover ait rendu public les intervient dans (S2), suppose un (S), et engendre une
résultats de son enquête, Lacan écrit «Fonction et perte de jouissance (a). Ces lettres fonctionnent à des
champ de la parole et du langage». Ce qui a été places précises. Selon les places qu’elles occupent
appelé «séance courte» venait de motiver son dans la structure, elles font valoir quatre types de
exclusion de l’IPA. Ce texte, plutôt que d’en discours qui fonctionnent et s’articulent les uns aux
remettre du côté du confort des analystes, renouvelle autres : le discours du maître (DM) trouve son
et fonde les coordonnées de l’expérience analytique fondement dans la philosophie; le discours
dans la valeur «d’évocation» et «d’intimation» de la universitaire (DU) le relaye dans l’ère capitaliste; le

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discours de l’hystérique (DH) en montre la limite; le «affectation symbolique». 6 Cela signifie pour Dora
discours de l’analyste (DA) en est l’envers. La place spécialement que son père n’est pas «un ancien
donnée à la vérité, intimée de savoir dans chacun, les combattant» (de la guerre des sexes), ni un «ancien
distingue. géniteur» par exemple. Il est père jusqu’à la fin de sa
Le savoir en jeu concerne l’au-delà du principe de vie, ce qui veut dire qu’il conserve toujours sa
plaisir – ce que Freud a appelé l’instinct ou la puissance de création symbolique dans le discours.
pulsion de mort. La pulsion de mort ne se déchiffre C’est en cela qu’il est en position de Maître par
pas dans le comportement ou les conduites de rapport à cette jeune fille hystérique.
l’individu. La pulsion de mort est ce qui résiste à la Chacun sait que le père de Dora entretenait une
vie à l’intérieur même de l’expérience du discours, relation avec Mme K. Cette relation est marquée de
ce qui fait que la parole s’arrête à une certaine l’impuissance du père. En contrepartie, ce père
distance sur le chemin de la jouissance. Ce chemin ferme les yeux sur la relation que M. K. presse Dora
vers la mort, Lacan l’appelle la jouissance. C’est sur d’avoir avec lui. Le jeu se dérègle lorsque M. K.
cette limite, dit-il, que surgit le signifiant d’où déclare à la jeune fille : «ma femme n’est rien pour
s’inaugure une répétition de jouissance. Le savoir moi».
qu’on recueille d’une analyse, S2, plonge ses racines Ce qui s’offre alors à elle, Dora, c’est l’objet, mais
dans ce signifiant-maître, S1. elle n’en veut pas. Ce qu’elle refuse, c’est la
Être lacanien, c’est donc reconnaître que le jouissance féminine, l’accomplissement de sa
signifiant est fait pour la jouissance et non pour le féminité. Ce qu’elle veut, c’est servir la vérité de son
rapport sexuel. L’expérience d’une analyse apprend fantasme, maintenir que le maître, le père, est châtré.
seulement ce qu’est un homme ou bien ce qu’est une Elle le sait d’ailleurs depuis longtemps, depuis
femme et, du point de vue de la jouissance, c’est qu’enfant, son énurésie avait pris la signification de
chacun pour soi. son amour pour le père comme impuissant. Elle se
L’analyste écoute. Ce faisant, il «acquiert le savoir sert de ce qu’elle sait comme d’une jouissance. Son
de l’analysant», pas n’importe comment, à la seule adoration pour Mme K., redoublant son désir du
condition de se faire le semblant de ce (a) qui divise père idéalisé, en témoigne. Mais ce n’est pas là le
le sujet – en faisant semblant de cet objet perdu. Le tout de la question du sujet hystérique.
savoir qui surgit, c’est la vérité du complexe Dans le second rêve de Dora analysé par Freud, sa
d’Œdipe. Le travail de l’inconscient engendre un mère lui écrit ceci : «viens, si tu veux, ton père est
savoir particulier qui comporte une vérité refoulée, mort, et on l’enterre». Dans ce rêve, elle va dans
une chaîne articulée, qui ne demande qu’à être dite. l’appartement vide, et se plonge dans la lecture du
Cette vérité, interprétée par l’analyste, oblige à dictionnaire pour y apprendre ce qu’il y a à savoir
reconnaître qu’il n’y a de discours, au sens défini par sur le sexe. Dora s’en tient à une jouissance par
Lacan, que de la jouissance. 4 procuration. Pour Lacan, Dora nous révèle le double
Lacan soutient que le complexe d’Œdipe est un rêve secret de tout sujet hystérique : le père idéalisé est
de Freud, inutilisable pour le procès analytique : il un maître châtré – c’est le secret du maître ; au-delà
sert seulement à désigner le père comme nécessaire du père mort, le savoir sur la vérité est jouissance –
privateur d’une jouissance impossible. Mais c’est le c’est le secret de sa privation.
signifiant qui le détermine comme agent de la Lacan reconnaît, dans le secret du maître que
castration. Il en résulte que c’est le discours qui l’hystérique protège, la question de tout sujet
traite la jouissance de l’Autre dans l’expérience, et hystérique à l’endroit du père. Au-delà, le sujet
non pas dans le complexe d’Œdipe qui est un féminin a à poser la question de son désir, mais Dora
mythe.5 Cette réflexion de Lacan sur la structure du dans son analyse n’ira pas jusque-là. Ainsi, à la
discours donne sa place à la jouissance et à la vérité question – que veut l’hystérique ? – la réponse est un
dans l’expérience. Le discours analytique a pour maître châtré ; c’est le père idéalisé et impuissant du
fonction de faire obstacle à la jouissance pour faire fantasme. À la question – que veut une femme ? – la
chuter la vérité, et obtenir un savoir. réponse est la privation comme jouissance, qui
donne au désir féminin la forme de l’insatisfaction.
Relire le cas Dora Selon Lacan, Freud s’est trompé sur la place et sur la
valeur à accorder au complexe d’Œdipe. Il n’a pas
Le sujet hystérique livre au maître un savoir refoulé, vu le rôle rempli par la fonction de frustration tenue
un savoir sur le sexe, auquel il tient comme à une par le penisneid dont la signification de jouissance
jouissance. La leçon du cas Dora, commenté par est décisive pour le sujet féminin. Au-delà du père
Lacan en 1969, montre que le point pivot de toute mort, au-delà du père donc, à condition que
l’aventure de Dora est le père en tant qu’il reçoit une

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l’analyste fasse obstacle à la jouissance du désir de l’Autre, désir du rêve par exemple, et se doit
penisneid, la vérité du maître châtré est un savoir qui de renvoyer tous ses préjugés. Freud, à ce moment-
doit être mis en question au site de la vérité. là, ne l’avait pas fait. Il pensait que la fille était pour
C’est ainsi que Lacan propose aux analystes une le garçon, et le garçon pour la fille, accréditant du
bascule – du discours du maître au discours de coup l’idée qu’il y a du rapport sexuel.
l’analyste. C’est Dora qui indique la voie du Pour Lacan, donner statut à une phrase signifie, dans
discours de l’hystérique, et c’est elle qui en a ouvert l’analyse, que cette phrase implique une vérité, et
l’accès. que cette vérité concerne la jouissance du sujet
divisé. Cette vérité, il le signale, n’est pas celle de la
Les deux pieds du rêve 7 logique propositionnelle. Elle ne porte pas non plus
sur le sens pour l’annuler. En psychanalyse, ce qui
Deux éléments sont à retenir de ce rappel de est vrai est ce qui se dit, et ce qui se dit est une
l’analyse de Dora que Lacan reprend pour démontrer phrase.
ce que signifie, dans l’expérience, traiter la Une phrase se supporte du signifiant, et pas d’un
jouissance par le discours. Premièrement, il s’agit objet. Le signifiant concerne un sens, lequel devient
d’isoler une phrase dans les propos du sujet qui le sujet de la phrase. Le sujet se divise de cette façon
rende compte d’une relation de jouissance. La entre son énoncé et son énonciation.
phrase de M. K. que Dora rapporte, énonce en effet : Le sujet Dora est un sujet divisé entre ce qu’elle veut
«ma femme n’est rien pour moi». Or Dora veut que comme hystérique (S1) par le relais du désir de
l’Autre, Mme K., la prive de la jouissance de l’Autre, et ce qu’elle veut, ou plutôt qu’elle ne veut
l’organe pour conserver la jouissance de son pas comme femme, à savoir la jouissance comme
fantasme. Deuxièmement, il s’agit de reconnaître telle. Dans le cas de Dora, la phrase se soutient donc
que la métaphore capitaliste de L’interprétation des d’un sujet qui se divise entre le sens de la phrase
rêves de Freud donne forme à la structure du énoncé par M. K. et celui qui en est l’agent, jamais
discours de l’analyste avec Lacan. Autrement dit, nommé, l’Autre (le père) dont le secret la fait jouir.
l’analyse ne peut se poursuivre qu’à la condition
d’opérer un virage, une sorte de virement bancaire, Les trois états du fantasme
soit d’opérer un déplacement de la jouissance du
fantasme incluse dans le rêve au discours de Pour compléter ce que le cas Dora n’explicite pas
l’analyste par le biais du transfert. À cette condition, puisque l’analyse a été interrompue, reportons-nous
le savoir refoulé sur le sexe prend forme dans le ici à la phrase du fantasme : on bat un enfant, de
transfert ; il est mis en acte dans le transfert. nouveau commentée par Lacan, en 1969 8, mais
Le cas Dora démontre que le rêve, dans la cure de qu’il avait longuement développée dans son
l’hystérique, est un moyen dont dispose l’analyste Séminaire La relation d’objet. 9
pour opérer un déplacement, un virement de la Cette phrase est l’énoncé type d’un fantasme, qui
jouissance, soit produire un changement de discours. s’est substitué par une série de transformations à
Le sujet passe du discours hystérique au discours d’autres fantasmes qui ont joué un rôle dans la vie
analytique. Mais tous les rêves n’ont pas cette sexuelle d’un sujet. Freud, dans son article de 1919,
fonction d’opérateur. Lacan, reprenant Freud, ramène la structure des états de ce fantasme à trois
indique dans son Séminaire L’envers de la étapes dans l’histoire du sujet :
psychanalyse, que pour qu’un rêve permette le – À la première étape, la structure du fantasme
virement, il faut qu’il tienne sur ses deux pieds. Pour produit du sens : «mon père bat un enfant qui est
Lacan, cela signifie qu’y soient lisibles trois l’enfant que je hais». Le sujet en déduit une
éléments : un désir du sujet au présent ; que ce désir signification d’amour : «mon père le bat parce qu’il
du rêve prenne appui dans un désir d’enfance ; et ne l’aime pas». La scène dramatique se joue ici à
que ce désir représente une décision capable de trois personnages : l’agent du châtiment, celui qui
passer en acte. La décision concerne l’entrepreneur, subit, et le sujet. Il n’y a pas de relation établie entre
en tant qu’il est le sujet. Les ressources accumulées, celui qui subit le châtiment et le sujet. La situation
qui appellent la métaphore capitaliste, produisent le est une «situation intersubjective triple», où l’un voit
rêve à partir d’un désir infantile. Le capital, c’est la une action se dérouler entre deux autres. I : Autre,
libido. Le désir infantile tire sa force de la non- l’agent, est le père, mais ce peut être la mère. C’est à
maturité infantile qui exclut la jouissance sexuelle. l’Autre du signifiant qu’est imputée la signification
L’analyste se fait le semblant de cette accumulation d’amour. La tension, incluse dans ce drame à trois,
en place de (a), plus-de-jouir, se met au service du introduit une référence temporelle qui porte la

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marque d’un être-à-trois, structure subjective à venir C’est en tant que la vérité de Dora est jouissance,
d’une division. que Lacan fait fonctionner ce savoir qui institue
-La deuxième étape est une étape reconstruite car l’analyste à une place qu’il n’occupe pas pour lui-
inconsciente. Rien ne peut en être dit. Le père même : «là où c’était le jouir de l’Autre…». Cette
demeure, il bat l’auteur du fantasme, lequel ne peut place est déterminante quant à la structure du
pas dire «je suis battu par le père». La scène est discours de l’analyste.
incestueuse. À cette étape, le sujet participe à
l’action, il est dans une position réciproque et dans Le rêve de Catherine
une position exclusive avec l’autre enfant de l’étape
précédente. Avant, c’était l’autre qui était battu, il «Je suis à la campagne, sur une aire de repos qui
voyait la scène comme un châtiment. Ici, c’est lui longe l’autoroute. Des hommes sont sur le chemin
qui est battu, il en tire une jouissance. Cette étape, devant moi dans une carriole tirée par un cheval.
duelle, fugitive, ambiguë, précipite le sujet dans la Brutalement, ils stoppent le cheval qui la tire, le font
troisième étape. asseoir sur ses pattes arrière. Pour punir le chien qui
-À cette dernière étape, il ne reste du fantasme les accompagne, ils le frappent et vont l’étendre sur
inconscient que cette forme simple, «On bat un un fil à linge à côté. Je les dépasse sans les regarder
enfant», où un observateur voit une situation dans pour ne pas me faire remarquer. J’entends un bruit
laquelle quelqu’un bat des enfants, plusieurs enfants. de ciseaux et les cris du chien qu’accompagnent les
Cette situation terminale du fantasme est gémissements du cheval. Je me retourne, et dis
désubjectivée. De la structure subjective de départ, bonsoir pour leur faire penser que je suis comme
de l’être-à-trois, il ne reste que l’objet joui (a), eux. L’homme me répond : à bientôt».
l’auteur du fantasme qui a chu de la scène, identique Ce rêve est un rêve d’angoisse. Il a deux pieds,
à tous les autres. Entre eux s’est inscrite la relation comme le rêve de Dora, et il comporte une phrase
imaginaire (a-a’), relation spécularisée plus ou dont il s’agit de déterminer le statut. Dire que ce
moins réciproque qui lie le moi du sujet à l’image de rêve a deux pieds, signifie qu’il se rapporte à un
l’autre enfant dans une relation de jouissance. désir actuel du sujet, d’être frappé par son
Ainsi, au temps (t1), est produit un message qui compagnon ; et qu’il plonge ses racines dans le désir
élimine le rival : il est rien. Au temps (t2), le infantile d’être battue comme un chien par son père,
message est inversé, il vient de l’Autre, mais il ne sous le regard de la mère qui en tirait jouissance. La
parvient pas au sujet comme énoncé. Cette étape est phrase «à bientôt» qui ponctue le rêve, annonce que,
constitutive du rapport du sujet à l’Autre. Au temps après le chien, ce pourrait être son tour à elle, c’est-
(t3), le rapport aux autres est acquis, et signifie que à-dire que le chien, c’est elle. Cette phrase, véritable
ce rapport, imaginaire et spéculaire, est libidinal. De appel de l’Autre, cristallisait le choix du sujet quant
ces trois temps, il y a à déduire la structure du sujet à sa jouissance, une jouissance incluse dans son
divisé par la jouissance. symptôme comme la suite l’a montré. Après-coup,
La fonction de ces trois états du fantasme manifeste disons encore que cette phrase était constituée
le rapport essentiel du sujet au signifiant qui comme un pied de nez à l’analyste qui ne put la
véhicule la jouissance. La structure divisée du sujet a retenir de partir.
pour vérité la jouissance. Celle-ci revient de l’Autre Le récit du rêve condense deux états du fantasme de
au temps (t2), sous la forme d’une signification Catherine : le temps (t3) : un chien est battu ; et le
inversée. L’auteur du fantasme, aboli au temps (t1) à temps (t1) : un chien est torturé par un bourreau qui
la vue de la scène, prend la place de l’autre enfant et ne l’aime pas, et l’appelle, elle. Le temps (t2), le
passe au temps (t2) sans qu’il puisse mémoriser cette sujet n’a jamais cessé de le mettre en acte dans sa
deuxième scène. Le lien du père qui bat avec vie. Pour avoir souvent joué le rôle de victime-
l’image de l’autre enfant au temps (t1), produit un partenaire, Catherine évoque, plutôt qu’elle ne les
«tu me bats, donc tu m’aimes» qui serait la formule décrit, les bourreaux successifs avec lesquels elle a
(mais impossible à dire) du temps (t2) qui véhicule la pu se laisser aller jusqu’à risquer sa vie, comme avec
jouissance. La fonction du père, en l’occurrence sans ces adeptes du vaudou qui ont abusé d’elle et de sa
visage, au temps (t3) est d’assurer sa place à la fausse naïveté au cours de vraies cérémonies, il y a
jouissance. Ce père agent, cet Autre fait de quelques années.
significations, a un corps fait de langage, mais il n’a Peu après ce rêve, au bout d’un an, Catherine arrête
pas de nom, pas de visage, et donc il n’existe pas. En sa cure. Son démon l’a encore une fois poussée à
fin d’analyse, cet Autre qui n’existe pas sera vouloir démasquer, plutôt par expérimentation, celui
subjectivé, c’est-à-dire barré. qui se cache derrière la figure du bourreau à laquelle
elle se sait liée. L’emprise d’un père incestueux,

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impuissant à satisfaire la mère, a balayé le lien qui est un homme d’affaires, et qui achète tout,
transférentiel encore à l’état d’ébauche. Les jusqu’à ses enfants, sans avoir à payer pour eux quoi
vacances arrivent. Elle se retrouve dans une secte, à que ce soit – ni études, ni avenir. Elle y perd son
l’étranger. Elle fera savoir, de très loin, qu’elle n’a statut de fille de famille. Connaissant les moyens de
besoin de personne. L’analyste en aura juste un la jouissance, elle court après le masque de la
vague écho et ne parviendra pas à la contacter. répétition.
Les deux pieds du rêve et la phrase «à bientôt», L’expérience du discours analytique est plus
indiquaient que la jouissance du fantasme se trouvait économique. Elle propose tout autre chose, soit un
incluse dans le rêve du sujet. Ce fantasme, rêvé, savoir réduit à l’articulation signifiante comme
«être battue comme un chien» signale qu’il y a du moyen de jouissance. Ce savoir mis au travail
rapport sexuel entre l’Autre (A) et le rêveur (a). Ce produit le plus de jouir (a), et en propose un usage
rapport fantasmatique entre (A) et (a) peut s’écrire possible pour le sujet.
(A <>a). Cette articulation de la jouissance, comme
1. Glover E., «Un questionnaire de recherche», Technique de la psychanalyse,
dans le cas de Dora, n’a pas pu être traitée par le Paris, PUE 1958.
discours analytique qui a à produire le mathème du 2. Lacan J., «Fonction et champ de la parole et du langage», Écrits, Paris,
Seuil, 1966, pp. 295-296.
nouvel état du fantasme (S ◊ a) au temps (t2). 3. Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris.
L’analyste – en place de (a) et pas de (A) dans la Seuil, 1991, chap. II.
4. Ibid., p. 90.
cure du sujet hystérique – oblige le sujet à produire 5. Ibid., pp. 113 à 149.
un traitement de la phrase du fantasme qui soutient 6. Ibid., pp. 108 et ss.
7. Ibid., p. 111.
le désir de l’Autre. L’analyse a à traiter la 8. Ibid., pp. 73-74.
jouissance, en faisant passer cette jouissance du sujet 9. Lacan J., Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994,
chap. VII.
dans les défilés du signifiant.
Pour Freud, ce qui se lit dans la phrase monotone du
fantasme, c’est une particulière fixité qui noue le Une hystérique moderne
moi du sujet à un objet problématique, une Hélène Deltombe
jouissance, à un niveau véhiculée par le signifiant.
Une psychanalyse peut et a pour fonction de dénouer Elle se ronge les ongles jusqu’au sang et souffre de
la fixité de ce rapport fantasmatique. Pour Lacan, il boulimie, c’est pour tuer le temps, tromper
y faut cependant deux conditions : qu’avec l’offre de l’angoisse qui la dévore. À vingt-trois ans, sa vie
parole, l’analyste s’institue comme sujet supposé professionnelle a déjà commencé, mais elle n’arrive
savoir ; ensuite, qu’il fasse fonctionner ce savoir en pas à travailler, essaie de le masquer, vit dans la
termes de vérité dans la structure du discours qui le crainte d’être découverte, use de manœuvres de
détermine. séduction pour n’être pas incriminée.
Catherine en a décidé autrement, en repartant à la D’ailleurs, séduire est son mode de rapport à
poursuite de l’Autre masqué. Elle connaît «les l’Autre : avec les hommes elle a plusieurs aventures
moyens de la jouissance» : la raclée, la mutilation. à la fois, jamais une relation n’est durable ; elle ne
Victime des petits-maîtres contemporains, elle ne comprend pas pourquoi elle échoue, cela la rend
pouvait se résoudre à renoncer à la jouissance close enragée ; elle est submergée par les passions de
de son rêve. l’être, puis elle tombe dans un abîme d’angoisse.
Dans la psychose, le problème se présenterait «Dites-moi que je vais rencontrer l’homme de ma
différemment : le sujet étant le déchet de la vie !», lance-t-elle plusieurs fois à l’analyste comme
jouissance de l’Autre, ce qu’il est comme objet pour si elle s’adressait à une voyante. Elle cherche les
l’Autre est déjà traité. Dans ce cas, la fixité du recettes du parfait amour auprès de son entourage et
rapport (A ◊ a) ne peut pas changer d’état ; étant de dans les magazines féminins, mais cela n’atténue pas
départ rejetée du symbolique, elle reste pour cette sa plainte. Elle imagine qu’une réponse peut lui être
raison hors discours. Cette fixité, toujours prête à apportée, et l’exige avec insistance.
réapparaître dans le réel, comme nous l’a appris Le problème qui se pose, c’est de convertir cette
Freud interprétant le rêve de l’Homme aux loups, demande de psychothérapie en psychanalyse. Au
n’est pas sans risque pour le sujet. cours de son adolescence, elle a fait une
Le choix d’un discours est lié aux intérêts du sujet. psychothérapie dont elle n’a rien appris. Le contact
Dora refuse la jouissance féminine, et préfère le avec sa thérapeute la soulageait ponctuellement de
savoir sur la vérité qu’elle trouve dans le l’angoisse ; il lui revient que le timbre de sa voix
dictionnaire de son rêve comme moyen de l’apaisait, jusqu’au jour où une crise d’angoisse plus
jouissance. Catherine se laisse acheter par son père forte n’a pu être jugulée. Ses parents l’ont orientée

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d’urgence vers une consultation psychiatrique. Des plan de la jouissance sexuelle, elle est provocatrice,
médicaments, depuis lors, calment un peu la crue, et la relation reste rivée à ce niveau. Certains
violence de ses crises, mais les difficultés subsistent. hommes, épouvantés d’être mis au pied du mur de
Sa quête effrénée de conseils, sur un mode violent et leurs fantasmes, s’enfuient. D’autres en profitent,
impérieux, fait qu’elle ne sait plus «à quel saint se mais cela ne suscite chez eux aucun amour pour
vouer». Les premiers rêves qu’elle me livre me cette partenaire qu’ils cantonnent à leur service
permettent de lui faire remarquer que c’est là en sexuel. Elle ne saisit pas cela ; elle croit que réaliser
particulier qu’elle pourrait découvrir son désir, tirer les désirs d’un homme, c’est se l’attacher et mériter
quelque savoir de l’inconscient, ce qui n’est possible son amour. Si elle s’aperçoit qu’il s’éloigne, elle
qu’avec la psychanalyse. s’acharne à le satisfaire, au risque de courir un réel
Mais pour que le passage de la psychothérapie à la danger. S’il en aime une autre, elle se lance dans une
psychanalyse puisse s’effectuer, il convient de recherche éperdue pour savoir qui est cette autre
trouver ce qui fait symptôme pour elle, dans femme, ce qu’elle a de plus ; elle intrigue pour
l’acception que nous avons du symptôme analytique. percer au jour chez sa rivale ce qu’est une femme,
Il s’agit donc d’abord de s’intéresser à ce qui signant par là sa structure hystérique.
l’occupe, sans idée préconçue, en faisant table rase Mais, si son partenaire se met à l’aimer,
de la théorie et de l’expérience clinique, pour étonnamment elle n’a de cesse que de pointer ses
accueillir le nouveau, le singulier, ainsi que le faiblesses jusqu’à ce qu’il s’avoue vaincu et la
proposait Freud. quitte. Il s’avère qu’elle provoque la rupture, elle qui
suppliait d’être aimée. Là où elle se croyait victime,
Une femme libérée elle peut saisir sa part active dans les échecs qu’elle
subit. Cette rectification de sa position subjective lui
Elle multiplie les aventures amoureuses et, fière de permet d’entrevoir la confusion où elle se trouve
ses multiples conquêtes masculines, s’estime être entre amour, désir et jouissance, et provoque une
une femme libérée, malgré des échecs qui ne ouverture de l’inconscient.
remettent pas en cause cet idéal. Elle considère
qu’en allant au devant des désirs d’un homme, elle La précipitation du symptôme
est la féminité-même. Elle avoue être souvent
maltraitée, mais de cela justement elle ne se plaint Je lui fais remarquer qu’elle a toujours le mot amour
pas. Elle croit assumer son destin de femme et se à la bouche, alors qu’à l’évidence, ce n’est pas
vante d’être libertine. Elle ne se rend pas compte que d’amour qu’elle parle, mais de jouissance. Je lui
sa vie déréglée fait symptôme, elle revendique sa glisse d’ailleurs qu’elle n’évoque pas sa jouissance,
position. La question se pose de savoir pourquoi elle mais seulement celle de son partenaire dont elle veut
fait appel à l’analyse, et au sujet supposé savoir. favoriser la réalisation des fantasmes les plus cachés.
Elle tente d’entraîner l’analyste sur le terrain de sa Elle fait alors l’aveu de sa frigidité.
boulimie, qui l’empêche d’avoir un corps parfait – Je l’interroge ensuite sur ce qu’elle entend par ce
elle essaie d’en faire la cause de ses échecs. Elle est mot de désir, qu’elle emploie si souvent. Elle peut
allée très loin dans le sens de ce symptôme, en alors exprimer sa croyance : elle obtiendrait de
mettant l’analyste à la place d’une mère qui lui a l’amour en se mettant au service de la jouissance de
toujours fait des reproches sur son apparence. Il l’Autre. Je lui fais remarquer qu’elle cherche la
s’agissait de ne pas donner consistance à cette rupture dès qu’un homme se met à l’aimer. Elle
plainte, car ce symptôme qu’elle croit être le sien ne dévoile un fantasme qui la tient : aucun homme ne
se présente pas comme un nœud de signifiants, vaut son père. L’énigme du scénario de sa vie
condition indispensable pour que l’analyse puisse se amoureuse se révèle : en fait, l’amour qu’elle
déployer. demande, c’est l’amour du père. Après avoir
J’insiste plutôt sur ce qui pourrait faire division du longtemps refusé de le mettre en question du fait
sujet en lui indiquant qu’elle est écartelée entre qu’il serait suranné d’évoquer le complexe d’Œdipe,
jouissance féminine et idéal amoureux, c’est-à-dire elle se rend compte que sa route vers un autre
en choisissant d’interroger sa position de jouissance homme est réellement barrée, et que le dispositif
dans sa vie amoureuse. Cette division opère : elle a analytique lui devient indispensable. On découvre
pour effet de la mettre sur le chemin d’une que ses relations amoureuses ne sont qu’une façade
élaboration de savoir. Elle repère alors ce qui fait derrière laquelle elle nourrit pour son père une
répétition dans le scénario de ses relations passion que rien ne doit venir entraver. Elle n’est pas
amoureuses. Elle aborde toujours un homme sur le victime d’un destin, mais bien actrice d’un scénario

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grâce auquel elle reste sous l’emprise du père, et la jugement de sa mère. Mais, dans ce moment de
jouissance avec un autre homme n’est qu’une vacillation, elle est placée devant un choix : se
compensation. Je considère que son véritable laisser prendre au jeu du regard de sa mère sur elle,
symptôme, c’est son père, ce que je lui indiquerai ou bien s’en dégager. Elle se rend compte
ainsi : «vous êtes malade de votre père». Elle avoue progressivement qu’il y a de la jouissance à rester
alors, à sa grande honte, les sensations érotiques soumise à ce regard. Il y en a aussi dans la manière
éprouvées lorsqu’elle entend la voix de son père. dont elle fait payer à sa mère, par des crises
La formule «je suis une femme libérée», qu’elle violentes, la dévalorisation dont elle est l’objet. Il
prenait pour celle de son désir, s’est transformée en s’agit d’une relation de ravage entre mère et fille.
une phrase qui rend mieux compte de sa position de C’est l’occasion de lui laisser entrevoir le
jouissance – «je suis en état de séduction avec mon déplacement qu’elle effectue de ce ravage dans sa
père». Elle se met à faire de son père un symptôme ; relation amoureuse. Elle fait subir à son partenaire
mais elle voudrait ne pas en tirer les conséquences. ce dont elle pâtit avec sa mère ; elle le harcèle pour
À chaque fois qu’elle se plaint d’un nouvel échec ses imperfections et ses faiblesses. Qui plus est,
amoureux, j’arrête la séance, lui signifiant ainsi qu’il l’image mythique de son père reste vivace et
ne peut en être autrement. s’interpose dans la relation amoureuse. Le
Les scansions permettent à l’angoisse de faire symptôme de faire couple avec son père et le
irruption dans le champ de l’analyse ; ses rêves fantasme d’être dépréciée par sa mère viennent
viennent alors épingler la jouissance fantasmatique chiffrer sa position de jouissance : dans la relation au
dans le rapport au père, en l’articulant au partenaire, elle se sent souvent au comble de
traumatisme initial qui était soigneusement refoulé l’insatisfaction. Dans l’analyse, elle peut maintenant
et dont le souvenir vient éclairer les répétitions dans s’affronter à sa névrose en fonction d’un véritable
lesquelles elle est encore prise. enjeu, l’homme qui compte pour elle.
Grâce à son analyse, elle peut enfin mettre une Les formulations successives par lesquelles elle
distance avec son père, donner de la consistance à sa approche son fantasme fondamental débouchent sur
vie professionnelle, nouer pour la première fois une l’énoncé suivant : «je suis une esclave sexuelle».
relation amoureuse qui fasse rencontre. La surprise Aller au devant des fantasmes sexuels d’un homme
vient de ce que son père continue à l’appeler et s’y soumettre, s’avère être pour elle l’articulation
souvent ; elle en fait état le moins possible dans entre l’amour du père et la soumission à ses parents.
l’analyse pour préserver la jouissance que cela lui Elle s’est toujours soumise avec crainte à un père
procure ; il y a là à nommer une jouissance qui tyrannique, et elle s’est toujours laissée prendre dans
insiste : «votre père est malade de vous». le regard de la mère comme objet de rebut. Elle se
Intervention qui la divise, entre le désir de soutenir laisse traiter comme telle par les hommes. Le
son père et l’angoisse que suscite la position de son fantasme fondamental permet donc l’articulation de
père à son égard. Ne devient-elle pas responsable du deux jouissances qui viennent se fondre en une
poids de ce réel si elle le laisse se répéter ? Elle seule, grâce à un élément de son roman familial.
décide, devant l’insistance de son père, de lui Enfant, son père était cruellement fouetté par sa
manifester son étonnement. mère dès qu’il avait une faiblesse sur le plan
scolaire ; grâce à cela, il a bénéficié d’une forte
Le refus du corps promotion sociale et il reste attaché aux vertus de ce
traitement que sa mère lui faisait subir. L’analysante
Une autre dimension du réel, qui concerne sa a prélevé sur le père ce trait de jouissance, afin de
relation à sa mère, prend le devant de la scène dans faire sienne cette jouissance dans sa vie sexuelle –
l’analyse : très tôt, et sans raison, sa mère lui a fait cela lui donne existence. Ce père a laissé sa fille aux
subir des régimes alimentaires et des opérations prises avec l’insatisfaction de sa femme, il l’a
chirurgicales, si bien que l’analysante est convaincue maintenue à une place de phallus imaginaire.
de sa laideur et de ses imperfections. Elle ne se L’analysante nourrissait l’illusion d’être tirée de
supporte pas sous le regard de sa mère qui, exhibant cette place par l’amour du père, mais cette croyance
sa propre perfection, à chaque fois la jauge et la n’a fait qu’alimenter son insatisfaction de structure.
critique. Sur ce point, j’ai absolument refusé À ce point de l’analyse, il est possible de l’amener à
d’entériner le verdict maternel, en lui indiquant : considérer que c’est elle qui se fait objet de rebut
«votre mère s’est toujours montrée insatisfaite avec pour l’Autre – temps de la pulsion où elle est actrice
vous». Cette interprétation a un effet immédiat : elle et non pas seulement victime du désir du couple
est sidérée, elle n’avait jamais imaginé contester le parental. Il en résulte qu’elle ne laisse plus sa mère

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s’occuper de son corps, et qu’elle se découvre Autre. mère en pleurs déclare qu’elle va rentrer chez elle au
L’angoisse chute, et l’objet commence à s’évider, au milieu de la nuit ; alors la patiente la calme.
niveau oral. Un espace pour interroger sa position Notons qu’il ne s’agit pas de défier la mère, qui
féminine s’ouvre. témoigne par ailleurs de la plus grande tolérance à
Dans sa relation à son père, un épisode a permis de l’égard de ses liaisons : il s’agit d’obtenir d’elle une
mesurer l’écart à creuser avec lui. Son père, dans marque d’amour particulière. Ce que cette jeune
l’embarras, faisait appel à elle avec insistance ; elle femme cherche avec obstination, c’est l’aveu par sa
était happée par la tentation d’y répondre, ce qui lui mère qu’elle est bien la préférée. Toute sa conduite a
aurait permis de réaliser son fantasme. Je suis pour but d’obtenir de la mère non seulement un
intervenue en indiquant qu’elle pouvait maintenant témoignage d’amour qui lui confère le statut de
se dégager de cette situation par une boutade, et en l’unique mais la certitude qu’elle est l’élue, que
rire avec lui. l’Autre manque d’elle et plus précisément qu’elle est
Une nouvelle période s’ouvre : dans ses rêves, son l’objet précieux, agalmatique. La mère en tant que
père apparaît châtré alors que sa mère est pourvue, femme doit faire l’aveu de ce qui lui manque, et
ce qui lui permet d’aborder le réel de la castration c’est ce signe de la castration maternelle qui est
maternelle. Il s’agit maintenant d’orienter la cure recherché. Mais cette castration est aussitôt comblée,
vers la dimension pulsionnelle afin de ramener le le sujet venant occuper la place de ce manque.
sujet à l’opacité de sa jouissance. Entre la voix qui Position intenable, car sitôt qu’il l’atteint, le sujet
cause son désir et le regard qui la fait objet de rebut, disparaît. C’est pourquoi la patiente doit sans cesse
il y a l’objet oral dans son rapport au corps : elle se recommencer sa mise en scène. Elle doit toujours
prête aux régimes, aux ablations chirurgicales, elle être à nouveau choisie, élue par sa mère. Faute de
sacrifie sa chair pour atteindre à la castration qu’en symboliser la situation, elle la répète sans cesse sur
même temps elle refuse. Et ceci, faute de pouvoir la scène imaginaire. Dans cet amour idéalisé pour la
être privée de ce qu’elle n’a pas, dans cette difficulté mère, qui repose sur le couple mère-fille, le père est
propre à la structure hystérique de rencontrer le absent.
phallus symbolique. L’absence du père, le rôle primordial de la mère,
particularisent la vie amoureuse de cette jeune
Un cas d’homosexualité féminine en contradiction homosexuelle. Devons-nous considérer que ces
avec la théorie de Freud et de Lacan éléments cliniques sont en contradiction avec la
Agnès Aflalo théorie de Freud et celle de Lacan ? Voilà le
problème clinique que nous voulons examiner et
Exposition du problème résoudre.
Il y a cinq ans, une jeune femme de trente ans
demande une analyse. Elle est homosexuelle ; son Phénomènes et structure du cas classique
amie vient de la quitter, ce qu’on appelle
communément la laisser tomber ; elle a tenté de se Nous allons extraire de la doctrine quatre éléments
suicider. que nous mettrons ici en jeu. Nos références sont les
Cette jeune femme a une difficulté particulière à plus classiques : le cas de Freud exposé dans
parler comme analysante, et spécialement de sa vie «Psychogénèse d’un cas d’homosexualité
intime. Pourtant, il y a peu, vient au jour une donnée féminine» ; les commentaires de Lacan dans Le
majeure de sa vie amoureuse : celle-ci semble tout Séminaire, notamment, La relation d’objet.
orientée vers sa mère, alors que le père en est absent.
Depuis trois ans, la patiente a une autre amie. Une 1. Un complexe d’Œdipe normal : selon Freud, le
même manœuvre se répète dans sa stratégie sujet homosexuel féminin est passé par un complexe
amoureuse : il s’agit pour elle d’obtenir de la mère d’Œdipe normal, et sa position à la sortie de l’Œdipe
que celle-ci marque de l’intérêt pour l’amie, et de le le spécifie comme fille. Lacan formalise sa position :
lui reprocher ensuite de la façon la plus vive. Ainsi, le désir inconscient d’avoir un enfant du père est
elle invite régulièrement sa mère chez elle pour attesté par son intérêt pour les bébés de son
dîner et rester dormir ; elle se saisit alors des entourage. L’enfant est un équivalent phallique du
prétextes les plus divers pour faire à sa mère une pénis imaginaire. Ce que le sujet n’a pas, il le
scène de jalousie devant l’amie, l’accablant de demande au père comme signe de son amour, ce qui
violents reproches, notamment celui de lui préférer lui confère dans l’inconscient la position subjective
son amie ; elle ne cesse ses invectives que lorsque sa d’être mère.

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2. L’identification imaginaire au père : à Phénomènes et structure de notre cas


l’adolescence, la jeune homosexuelle du cas
classique cesse brusquement de pouponner des Notre méthode consiste à structurer notre cas en
enfants pour s’intéresser à des femmes en situation regard de celui-là. Les éléments cliniques seront
de maternité. Peu de temps auparavant, elle subit donc organisés autour des mêmes points.
une violente déception lorsque sa mère met au
monde un troisième enfant. Lacan formalise cette 1. Un complexe d’Œdipe normal : l’analyse a
bascule du sujet à partir de l’intervention du père montré que notre patiente est d’abord passée par un
réel : l’arrivée de l’enfant tardif dévoile le désir complexe d’Œdipe normal. Nous pouvons l’étayer à
inconscient du sujet, et du même coup le dévalorise. partir de deux récits, le mythe de sa naissance et un
La jeune homosexuelle refuse le caractère définitif souvenir-écran :
de la privation à quoi devait aboutir le complexe de a) Le mythe : la mère ignorait qu’elle attendait des
castration : le désir d’un enfant du père est maintenu jumeaux. La fille née en premier la déçoit. Elle
dans l’inconscient. L’amour œdipien subit alors une espère que le deuxième sera un garçon. En effet, le
profonde transformation : le sujet renonce père ne voulait pas d’enfant, et surtout pas d’une
définitivement au père comme objet d’amour en fille. Ainsi notre patiente porte la marque de
s’identifiant à lui d’une façon tout à fait spéciale. Il l’unwanted, et ce dédain du père à son égard marque
s’agit d’une identification imaginaire au père, qui est durablement son enfance, car elle s’est employée
totale : littéralement, le sujet devient le père. Il jusqu’à l’adolescence à «prendre l’image du frère» –
occupe donc une position masculine, ce qui grâce à la complicité de la mère, elle était coiffée et
provoque un nouveau choix d’objet, féminin. vêtue exactement comme son frère.
b) Le souvenir-écran : elle a sept ans lorsqu’elle
3. Le défi au père : au troisième temps, la conduite éprouve une violente angoisse d’être enceinte après
amoureuse de la jeune homosexuelle est déterminée des jeux sexuels avec un garçon. Au bout de
par le désir de défier le père. Son intérêt pour les plusieurs jours d’insomnie, elle avoue ses craintes à
jeunes mères est remplacé par un amour pour une son père. Sa réponse la rassure ; mais il l’humilie
demi-mondaine. Lorsqu’elle apprend que cette ensuite en public, en révélant à tous sa faute, et ses
liaison met le père en rage, elle la maintient pour le craintes fantasmatiques. Elle s’est alors sentie
défier. Il s’agit pour elle de le tromper, façon de tournée en dérision, et depuis ce moment, elle en
faire porter sa barre à cet Autre potent (A). veut à son père.
Autrement dit, le père doit aussi être soumis à la loi Ces deux récits permettent de repérer les éléments
de la castration (;!). de la structure : le mythe de la naissance en fait
apercevoir les éléments imaginaires, l’épisode de la
4. La dame : Lacan définit l’amour pour la dame féminité humiliée indique les éléments symboliques.
comme un acting-out : il s’agit de montrer au père Le fantasme de maternité exprime clairement le
comment on doit aimer une femme. L’amour ne désir inconscient d’avoir un enfant, l’angoisse
saurait être commandé par la présence réelle de spécifie ce désir comme œdipien. C’est au père que
l’organe masculin, car le pénis n’est pas le phallus. s’adresse le récit de la faute, et les affects qui
Une femme doit être aimée pour ce qu’elle n’a pas ; l’accompagnent sont éprouvés à cause de lui. Il est
ce qui compte dans l’objet d’amour c’est son au- bien ici l’objet d’amour, et le sujet occupe la
delà, c’est-à-dire ce qui lui manque. C’est ce position subjective d’être mère dans l’inconscient. À
semblant phallique que le père n’a pas cessé de l’époque de ce souvenir-écran, il s’agit pour ce sujet
bafouer, dans son enfance comme à son adolescence, de symboliser la question posée par la maternité,
par son attachement trop marqué pour les frères ou c’est-à-dire la possession d’un équivalent du pénis
pour l’enfant donné tardivement à sa femme. manquant. Ces objets de l’aire narcissique ont une
L’amour pour les femmes est commandé par la équivalence phallique. On peut noter que l’enfant
nécessité structurale de maintenir le phallus comme reste au niveau imaginaire du fantasme de maternité.
manque dans la relation d’objet car la femme, En revanche, il existe une accentuation du besoin de
privée, peut représenter le phallus. Il s’agit d’un posséder un pénis réel : ce n’est pas seulement au
amour idéalisé, une sorte d’amour courtois en ceci niveau imaginaire qu’elle est comme son frère,
qu’il ne vise pas la satisfaction d’un besoin mais le prendre l’image du frère est aussi réel.
manque. L’importance prise par l’organe pénien est pour ce
sujet la réponse au dédain manifesté par son père,
depuis sa naissance.

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2. L’identification imaginaire au père : changement du choix d’objet : il est net. Elle cesse
l’adolescence représente un moment crucial pour de s’intéresser aux hommes. Elle aime des femmes
cette jeune femme. Ses premiers choix d’objet pour la première fois. Et sa relation à sa mère a
concernent des hommes : un professeur de collège brusquement changé. Depuis cette époque, elle lui
vers l’âge de dix ans et, vers quatorze ans, un jeune adresse le même reproche, celui de lui être infidèle,
garçon de sa classe. Elle aura avec lui son unique avec l’exigence d’être la préférée. Et il ne s’agit plus
relation hétérosexuelle, et le dégoût qu’elle en a seulement de la rivalité de l’enfance avec le frère,
éprouvé ne semble pas en contradiction avec l’abord mais bien d’une rivalité avec le père auquel elle est
freudien de la sexualité féminine. Le cours de imaginairement identifiée. Nous retrouvons donc
l’analyse a permis d’isoler le moment où, à bien une version du père dans l’imaginaire, et un
l’adolescence, le monde pour elle a basculé. Elle a nouveau lien aux femmes.
un peu plus de quatorze ans lorsque le couple
parental se sépare. Le père doit partir dans le sud de 3. Le défi au père : nous l’avons dit, nous ne
la France pour chercher du travail. Depuis lors, la retrouvons pas de conduite patente de défi au père.
faillite du père est retentissante, tant sur le plan C’est même ce trait qui différencie notre patiente de
professionnel que moral – il souffre d’une grave la jeune homosexuelle de Freud. Toutefois, cette
dépression. Un an plus tard, lorsque la mère décide absence appelle deux remarques.
de le rejoindre avec les enfants, la patiente éprouve D’abord, il est possible que l’absence de provocation
le sentiment que le monde bascule. Elle reproche à vis-à-vis du père s’explique en partie par sa faillite
sa mère de l’arracher à tous ses amis, ce qui morale et professionnelle : sa puissance n’est plus au
déclenche une relation conflictuelle avec la mère : premier plan. Ensuite, il ne semble pas juste de
dès lors, elle exige d’être aimée d’elle sans partage. réduire ce trait au seul âge adulte car sa
Les hommes cessent de l’intéresser, et elle s’oriente détermination structurale se situe dans l’enfance et
maintenant vers les femmes, avec lesquelles elle ne prend sa valeur que rétroactivement. Il convient
aura bientôt des relations intimes. donc de la préciser. Nous avons vu que, pour cette
Lorsqu’elle est venue à l’analyse après une tentative jeune femme, le père réel privilégiait de tout temps
de suicide, cette jeune femme présentait un état la présence de l’organe pénien contre le phallus
dépressif intense. Il a nécessité une hospitalisation et manquant. L’amour pour les femmes répond à ce
a duré de longs mois. Il ne lui a été possible de dédain du père, et promeut une nouvelle version du
surmonter cet état que lorsque chacun des éléments phallus avec la femme. Il restitue le manque dans la
de cette dépression a été mis en relation avec la relation à l’objet. C’est ce que la relation d’amour
grave dépression dont le père a souffert pendant son s’emploie à démontrer au père qui a failli. Il semble
adolescence. Dans ce cas précis, ce ne sont pas donc que le défi au père fasse partie intégrante de la
seulement des traits prélevés sur le père dont il a été réponse du sujet : que le père soit ou non incarné
question, mais d’une identification massive, dans l’actualité, l’identification imaginaire suffit à le
imaginaire, au père. présentifier. C’est pourquoi nous formulerons
Nous n’avons pas pu isoler avec précision l’élément l’hypothèse que, pour notre patiente, cette dimension
déclenchant de la bascule subjective. Nous savons de défi est présente car le père est rendu présent du
seulement qu’elle survient à l’adolescence, qui est le seul fait de l’identification.
moment de la régénération du complexe d’Œdipe.
Au moment de la bascule, le père est déjà en retrait 4. L’amour pour la femme : choix d’objet et
de la scène, mais le souvenir-écran garde la matrice condition d’amour n’ont pas encore délivré dans la
de l’événement, les points de suspension. Et il est cure toutes leurs particularités. Toutefois, nous
probable que l’intervention du père réel qui a décidé pouvons relever deux éléments. D’abord, cette jeune
de partir a compté. À cette époque, elle cesse de se femme occupe une position masculine dans ses
conformer à l’image du frère et décide de s’habiller relations amoureuses. Être l’objet du désir d’une
en fille. C’est au même moment que se produit femme sans en avoir eu l’initiative, la plonge dans
l’identification imaginaire au père, comme en atteste un état de tristesse insupportable. Il semble que ce
la dépression. Tout semble se passer comme si, à trouble de l’humeur résulte de la dérision dont la
l’égal du transvestisme, il s’agissait de masquer la féminité est l’objet depuis l’enfance. Ensuite, il nous
virilité sous des oripeaux féminins ; jouer des faut mentionner un trait clinique en apparence
vêtements comme d’un écran sur lequel le manque énigmatique : parmi les plaintes de cette jeune
peut être représenté tout en préservant la dimension femme, il en est une particulièrement insupportable,
de l’au-delà. L’effet de l’identification au père est le celle d’être enceinte et d’avoir à accoucher, et cela

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contre toute vraisemblance puisqu’elle n’a plus considérée comme présente même si son expression
jamais eu de relation avec un homme. clinique n’est pas patente.
– L’amour pour la femme est toujours démonstratif.
Résolution du problème Il s’inscrit dans une dimension idéale ; la demi-
mondaine occupe la même fonction que la mère
Le cas de notre jeune homosexuelle montre idéalisée. Le fantasme de sauver la dame, chez la
clairement le lien qui unit l’amie à la mère à partir jeune homosexuelle de Freud, équivaut au fantasme
du désir inconscient. La vie amoureuse de cette de maternité de notre patiente. Dans les deux cas, il
jeune femme présente une bipartition de l’objet exprime le désir maintenu dans l’inconscient d’avoir
d’amour, telle qu’elle est évoquée par Freud pour un enfant du père. Pour conclure, nous dirons que
l’homme. l’examen clinique du cas de notre patiente ne s’est
Il y a d’un côté la femme idéalisée dans une relation pas révélé en contradiction avec la théorie
d’amour courtois, et de l’autre la femme avec qui analytique, dès lors qu’il a été possible de faire le
elle vit une satisfaction possible. L’amour idéalisé partage entre les éléments invariants de la structure
pour la mère est patent, mais comment comprendre et la variété clinique du phénomène.
la parenté de l’amie avec la mère ? Par le fantasme
de maternité. Avoir un enfant ou faire un enfant à Bibliographie :
l’autre exprime le même désir inconscient, selon que Freud S., «Psychogénèse d’un cas d’homosexualité
le sujet occupe une position féminine ou masculine. féminine» (1920), Névrose psychose, perversion,
Le fantasme d’être enceinte qui semblait insolite Paris, PUF, 1973.
trouve ici sa justification. Il nous indique que cette Freud S., «Un type particulier de choix d’objet chez
jeune homosexuelle a, elle aussi, maintenu son désir l’homme» (1910), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
inconscient d’avoir un enfant du père. Lacan J., Le Séminaire Liure IV, La relation d’objet,
Ajoutons encore une précision : l’amour idéalisé ne Paris, Seuil, 1994.
s’exprime pas seulement avec la mère. Cette jeune Miller J.-A., L’orientation lacanienne, «Donc»,
femme entretient avec sa supérieure hiérarchique le Cours 1993-1994 du Département de psychanalyse
même type de relation dévouée, à son service, de Paris VIII, inédit.
l’idéalisant comme une mère parfaite et ne Aflalo A., «Sur la jeune homosexuelle», Analytica
supportant aucun partage avec d’autres subalternes. n°35, Paris, Navarin, 1982.
Cette femme, qui l’a orientée en analyse, a été des
années durant l’objet de ses pensées.
Elle occupait le devant de la scène pendant la
première partie de l’analyse. Ce n’est que
secondairement que le rôle de la mère a pu enfin
apparaître. Cette bipartition de la vie amoureuse ne
nous semble pas en contradiction avec celle de la
jeune homosexuelle. Celle-ci n’avait pas encore eu
de relation intime avec des femmes. Ce qui importe,
nous semble-t-il, c’est l’existence et le rôle
prépondérant de l’amour idéalisé.
Conclusion
De l’exposition du cas, nous retiendrons ici quatre
éléments :
– Le passage par le complexe d’Œdipe et de
castration : il confirme la doctrine analytique de la
perversion.
– La version du père dans l’imaginaire : elle est la
clef de voûte de l’homosexualité féminine. Les
éléments symboliques passent dans l’imaginaire, et,
de façon corrélative, les éléments imaginaires
deviennent symboliques.
– La dimension de défi au père : elle est corrélative
de l’identification imaginaire au père. Elle doit être

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